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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19), by
+Jules Michelet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)
+
+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: June 1, 2012 [EBook #39876]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1598-1628 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+
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+
+[Note au lecteur de ce fichier numérique:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ FRANCE
+
+
+
+
+
+ PAR
+
+ J. MICHELET
+
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ TOME TREIZIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+ 1877
+
+ Tout droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+ HISTOIRE DE FRANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LIGUE DE LA COUR CONTRE GABRIELLE
+
+1598
+
+
+La chanson si populaire de _Charmante Gabrielle_, la plainte amoureuse
+du roi sur sa cruelle _départie_, ne fut pas, comme on l'a dit, faite au
+départ pour la guerre, mais, au contraire, au retour, et quinze jours
+après la paix. Il la fit et l'adressa dans une courte séparation
+qu'amenèrent les couches de son second fils. Il a la bonne foi d'avouer
+qu'il n'est pas tout à fait l'auteur. «J'ai dicté, dit-il, mais non
+arrangé.»
+
+L'air tendre, ému, solennel, a quelque chose de religieux et semble d'un
+ancien psaume. Les paroles, peu poétiques, riment tant bien que mal un
+sentiment vrai, l'aimable ressouvenir des maux qu'on ne souffrira plus.
+C'est la première et charmante émotion de la paix. Parents, amis ou
+amants, on se retrouve donc enfin, et pour ne plus se quitter. Plus de
+cruelle _départie_, et chacun sûr de ce qu'il aime. Ce sourire, mêlé
+d'une larme, regarde encore vers le passé.
+
+De toute l'ancienne monarchie, il reste à la France un nom, Henri IV,
+plus, deux chansons. La première est _Gabrielle_, ce doux rayon de la
+paix après les horreurs de la Ligue. La seconde chanson, c'est
+_Marlborough_, une dérision de la guerre, une ironie innocente par
+laquelle le pauvre peuple de Louis XIV se revengeait de ses revers.
+
+Henri IV croyait à la paix, espérait soulager le peuple, rêvait le
+bonheur, l'abondance. Dans ses lettres, il est tout homme, tout nature,
+et naïvement, dit la pensée du moment. Il semble que le sobre Gascon
+soit devenu un Gargantua! «Envoyez-moi des oies grasses du Béarn, les
+plus grasses que vous pourrez, et qu'elles fassent honneur au pays.»
+C'est la première lettre qu'Henri IV ait écrite depuis le traité; la
+paix fut signée le 2 mai, la lettre est du 5.
+
+Il ne faut pas oublier que l'on avait faim depuis quarante ans. Si
+longtemps alimentée de mots et de controverses, la France voulait
+quelque autre chose. Henri IV parlait ici pour elle et la représente.
+Pour lui, ses goûts étaient autres; mais en cela et en tout, même en
+amour, malgré sa réputation populaire, il était homme de paroles, bien
+plus que de réalité.
+
+Entre lui et Gabrielle, le contraste était parfait. Lui, maigre et vif,
+infiniment jeune d'esprit sous sa barbe grise, quoique très-fatigué de
+corps et très-entamé. Elle, extrêmement positive, déjà replète à
+vingt-six ans. Dans le dessin qui doit être son dernier portrait (dessin
+de la Bibliothèque), sa face s'épanouit comme un triomphal bouquet de
+lis et de roses. Adieu la svelte demoiselle (des dessins de
+Sainte-Geneviève). C'est une épouse, une mère, et la mère des gros
+Vendôme. Si ce n'est la reine encore, c'est bien la maîtresse du roi de
+la paix, le type et le brillant augure des _sept années grasses_ qui
+devaient succéder aux _maigres_, mais dont à peine on vit l'aurore.
+
+Une réponse d'Henri IV à Gabrielle nous apprend qu'elle lui reprochait
+alors «d'aimer moins qu'elle n'aimait,» en d'autres termes, d'ajourner,
+d'éluder le mariage. Elle poussait sa fortune et ne désespérait point de
+franchir le dernier pas. À chaque couche, elle gagnait du terrain. Le
+roi s'attachait extrêmement aux enfants. Il n'y eut jamais un père si
+faible, dit avec raison Richelieu. Le dernier traité de la Ligue avait
+mis cela en lumière: Mercoeur était aux abois, la Bretagne se livrait au
+roi; mais les dames de cette famille captèrent si bien Gabrielle, que le
+roi donna à Mercoeur un traité inespéré pour marier deux nourrissons,
+son Vendôme de trois ou quatre ans, à la fille de Mercoeur. Il en est
+honteux lui-même, et s'excuse au connétable: «Vous êtes père, lui
+dit-il, et vous ne me blâmerez pas.»
+
+Le roi arrivait à l'âge où l'intérieur, l'entourage intime, les
+affections d'habitude, dominent le caractère. Il voulait qu'on le crût
+fort libre et fort absolu. Dans les deux heures qu'il donnait par jour
+aux affaires, il tranchait et décidait avec la vivacité brève du
+commandement militaire. Mais on voyait dans mille choses que ce roi,
+toujours capitaine, avait chez lui son général, et qu'il prononçait
+souvent au conseil les ordres de la chambre à coucher.
+
+Il faisait grande illusion à l'Europe. Son triomphe sur l'Espagne, la
+première puissance du monde, le faisait célébrer, redouter jusqu'en
+Orient. On croyait le voir toujours monté sur le cheval au grand
+panache, qui enfonça à Ivry les rangs espagnols. Son extrême activité le
+maintenait dans l'opinion. Jamais les ambassadeurs ne pouvaient le voir
+assis. Il les écoutait en marchant, il tenait conseil en marchant. Puis
+il montait à cheval, chassait jusqu'au soir. Il jouait alors, et avec
+vivacité, emportement, jusqu'à tricher, voler, dit-on (mais il rendait).
+Couché tard, de très-bonne heure il était levé, aux jardins, faisant
+planter, soigner ses arbres. Avec toute cette activité, après la paix,
+il fut malade. Il en était de lui comme de la France. Du jour que
+l'esprit fut plus libre, on s'aperçut tout à coup des maladies que l'on
+avait. L'affaissement moral se traduisit par celui du corps. Six mois
+après le traité, le roi eut une rétention d'urine dont il crut mourir,
+puis la goutte, puis des diarrhées et de grands affaiblissements.
+
+Les médecins l'avertirent en 1603 que, pour l'amour, son temps était
+fini, et qu'il ferait bien de renoncer aux femmes. Le chancelier
+Cheverny nous apprend qu'il lui était survenu une excroissance fort
+gênante, qui faisait croire que désormais il n'aurait plus d'enfants.
+
+Cet affaiblissement d'une santé devenue si variable ne paraît pas dans
+les mémoires, mais beaucoup dans ses lettres, et à chaque instant. On en
+voit des signes dans ses vrais portraits, qui, il est vrai, sont fort
+rares. Porbus même s'est bien gardé d'exprimer cette sensibilité
+nerveuse d'une physionomie souriante, mais si près des larmes, cette
+facilité d'attendrissement d'un homme qui avait trop vu, trop fait et
+souffert! Tout se mêle en ce masque étrange, trompeur par sa mobilité.
+Elle semble croître avec sa vie. Le seul point vraiment fixe en lui,
+c'est qu'il fut toujours amoureux. Mais, en ses plus légers caprices, le
+coeur était de la partie. Et voilà pourquoi ce règne ne tomba pas aussi
+bas que les satires de l'époque pourraient le faire croire. Les femmes,
+dit madame de Motteville, furent plus honorées alors qu'au temps de la
+Fronde. Pourquoi cela? Le roi aimait.
+
+Avec ce coeur ouvert et facile, avec cette dépendance de l'intérieur et
+ce besoin d'intimité, on était sûr que, quelque femme qu'épousât le roi,
+elle aurait un grand ascendant; que, fidèle ou non, il mettrait en elle
+une grande confiance, lui cacherait peu de choses, et qu'au moins
+indirectement elle influerait sur les destinées de l'État.
+
+Sous un tel roi, la grosse affaire était certainement le mariage.
+
+Et c'était le point par lequel l'étranger espérait bien reprendre ses
+avantages. Peu l'importait que le soldat espagnol eût été chassé, si une
+reine espagnole (au moins espagnole d'esprit), entrait victorieusement,
+en écartant Gabrielle, et mettait la main sur le roi et le royaume.
+
+La paix ne fut pas une paix, mais une guerre intérieure où l'on se
+disputa le roi.
+
+La crise était fort instante. Du jour même où l'Espagne fut sûre que
+nous désarmions, elle commença une guerre tout autrement vaste, et qui
+ne lui coûtait plus rien, non contre la Hollande seulement, mais en
+Allemagne; les bandes dites espagnoles (des voleurs de toute nation) se
+mirent à manger indifféremment protestants et catholiques. C'est le vrai
+commencement de l'horrible demi-siècle qu'on appelle la Guerre de
+Trente-Ans. Le roi de France, le seul roi qui porta l'épée, allait
+devenir l'homme unique, le sauveur imploré de tous. Chacun le voyait, le
+sentait. S'en emparer ou s'en défaire, c'était l'idée des violents. Le
+dilemme se posait pour eux: _Le tuer ou le marier._
+
+Il les avait amusés par l'abjuration, amusés encore à la paix. Il avait
+fait entendre à Rome que l'_Édit_ de Nantes donné aux protestants ne
+serait qu'une feuille de papier; mais on voyait qu'il voulait réellement
+leur donner des garanties. Il avait fait espérer le rétablissement des
+Jésuites; mais quand on le pressa, il dit: «Si j'avais deux vies, j'en
+donnerais volontiers une pour satisfaire Sa Sainteté. N'en ayant qu'une,
+je dois la garder pour son service et l'intérêt de mes sujets.»
+
+Les Jésuites étaient attrapés. Ils avaient cru tellement rentrer,
+gouverner, confesser le roi, que là-dessus ils bâtissaient le plan d'une
+_Armada_ nouvelle contre l'Angleterre. Ce roi confessé, ils l'eussent
+allié avec l'Espagnol, et tous deux, bien attelés, auraient été
+conquérir le royaume d'Élisabeth.
+
+L'espoir trompé irrite fort. Deux partis, dans ce parti, travaillaient
+diversement, mais d'une manière active. À Bruxelles, le légat romain,
+Malvezzi, organisait l'assassinat, qui était son but depuis six années
+(De Thou). À Paris et en Toscane, on travaillait le mariage, un mariage
+italien. C'est ce qu'eût préféré le Pape; ce mariage, qui eût amorti et
+romanisé le roi, dispensait de le tuer.
+
+Le roi, dans ses grandes misères, avait emprunté de fortes sommes au
+grand-duc de Toscane, qui spéculait là-dessus de deux manières à la
+fois. Il s'était fait par ses agents, les Gondi et les Zamet, percepteur
+des taxes en France, et il en tirait de grosses usures. Deuxièmement, il
+espérait, avec cet argent et les sommes qu'il pourrait y ajouter, faire
+sa nièce reine de France. Il tenait à continuer par elle Catherine de
+Médicis, le gouvernement florentin, comme il continuait par ses
+financiers l'exploitation pécuniaire du royaume. Il avait envoyé depuis
+plusieurs années le portrait de cette nièce, rayonnant de jeunesse et de
+fraîcheur, un parfait soleil de santé bourgeoise. Gabrielle n'avait pas
+peur du portrait, mais bien de la caisse, attrayante pour un roi ruiné.
+Elle craignait ces Italiens, les maîtres de nos finances et les agents
+du mariage, secrets ministres du grand-duc. Elle leur porta un grand
+coup en faisant mettre dans le conseil des finances un homme qu'elle
+croyait à elle, le protestant Sully.
+
+Quand je parle de Gabrielle, je parle de sa famille, des Sourdis et des
+d'Estrées. Cette belle idole n'avait pas beaucoup de tête et ne faisait
+guère que suivre leurs avis. Mais la famille elle-même, la tante de
+Sourdis, qui menait tout, n'était pas bien décidée sur la ligne à
+suivre, et ménageait tout le monde. Elle travaillait à Rome,
+non-seulement pour le divorce du roi, mais pour faire son fils cardinal.
+D'autre part, personnellement, Gabrielle caressait les huguenots. Elle
+les plaçait dans sa maison comme serviteurs de confiance. Était-elle, au
+fond, protestante, comme l'affirme d'Aubigné? Non. Du moins, elle
+accomplissait tous ses devoirs catholiques. Le roi chantant un jour des
+psaumes, pendant qu'elle était malade, elle lui mit la main sur la
+bouche, au scandale des huguenots. Mais les catholiques croyaient que
+par ce geste muet elle disait au roi: «Pas encore.»
+
+Du reste, on la jugeait moins sur ses actes que sur ses amitiés. Elle
+était aimée, protégée par deux grandes dames protestantes, l'une la
+princesse Catherine, soeur du roi, dont elle avait le portrait
+précieusement monté sur une boîte d'or. (Fréville, _Inv. de Gabrielle_.)
+L'autre la princesse d'Orange, fille de Coligny, veuve de Guillaume le
+Taciturne, et belle-mère de Maurice, le grand capitaine. Cette dame,
+aimée, honorée de tous, même des catholiques, donnait une grande force
+morale à la cause de Gabrielle. Elle jugeait évidemment qu'un
+attachement si long et si fidèle se purifiait par sa durée, que
+Gabrielle n'était pas liée à son faux mari qu'elle ne vit peut-être
+jamais, pas plus que le roi ne l'était de sa diffamée Marguerite qu'il
+ne voyait plus depuis vingt années.
+
+Gabrielle avait une chose en sa faveur qui pouvait répondre à tout. _Il
+fallait une reine française_, dans ce grand danger de l'Europe.
+Élisabeth mourait; le fils de Marie Stuart allait succéder. Plus
+d'appui pour la Hollande. Comment celle-ci, délaissée des Anglais,
+porterait-elle le poids immense de la guerre européenne?
+Qu'arriverait-il si l'épée sur laquelle tous avaient les yeux, l'épée de
+la France, était liée par une reine étrangère ou volée de son chevet?
+
+Personne ne voyait cela, ou du moins ne le disait. On faisait cent
+objections au mariage français.
+
+L'indignité de Gabrielle d'abord. Les dames de la noblesse, qui
+crevaient de jalousie, se trouvèrent toutes plus sévères et plus
+vertueuses que la princesse d'Orange. Elles demandaient quels étaient
+donc ces d'Estrées pour donner une reine à la France. Les bourgeoises,
+encore plus sottes, disaient qu'il serait bien plus beau, plus glorieux
+pour le royaume, d'avoir une vraie reine de naissance et de sang. À la
+tête de toutes les femmes se signalait Marguerite de Valois, qui,
+l'autre année (24 février 1597), pour tirer quelque grâce de Gabrielle,
+descendait à l'appeler «sa soeur et sa protectrice;» mais qui, en 1598,
+voyant cette grande ligue contre elle, l'injuriait, disait qu'elle ne
+céderait jamais «à cette décriée bagasse.»
+
+D'autre part, les politiques, sans parler de sa personne, objectaient un
+danger fort hypothétique, la crainte que le fils de Gabrielle, n'étant
+pas suffisamment légitimé par le mariage, ne trouvât un compétiteur dans
+un frère futur et possible, un autre fils qu'elle aurait peut-être après
+le mariage accompli. Ces fortes têtes voyaient ainsi le péril fort
+incertain de l'avenir, et ils ne voyaient pas le péril présent, celui du
+mariage italien, qui mettrait l'ennemi dans la maison, l'invasion d'une
+nouvelle cour, de traîtres, et, qui sait? d'assassins....
+
+Malgré cet aveuglement général et ces obstacles de tout genre, Gabrielle
+aurait vaincu par la puissance de l'affection et des habitudes, si elle
+n'avait eu contre elle un homme qui, à lui seul, pesait autant que tous,
+Sully, qu'elle avait créé, puis mécontenté maladroitement.
+
+Nous parlerons ailleurs du ministre, de son aimable dictature des
+finances, qui a sauvé le royaume. Un mot ici sur l'homme même.
+
+Il était né justement l'homme qui devait déplaire le plus à un roi comme
+Henri IV. Celui-ci, si faible pour sa cour et son entourage, l'eût
+approuvé dans ses réformes, mais il ne l'eût pas défendu, s'il ne l'eût
+trouvé appuyé par un entourage plus intime que la cour, par cette femme
+aimée, mère de ses enfants.
+
+Maximilien de Béthune (Rosny par sa grand'mère, et Sully par don du roi)
+était originaire d'un pays qui a donné des têtes ardentes sous grande
+apparence de froid, de roideur. Il était de l'Artois, du pays de
+Maximilien de Robespierre. On rattachait ces Béthune aux Beaton
+d'Écosse. Et, en effet, celui-ci avait un faux air britannique, par le
+contraste déplaisant d'un teint blanc et rosé d'enfant (à cinquante ans)
+et d'un oeil du bleu le plus pur. «Il portait la terreur partout, dit
+Marbault; ses actes et ses yeux faisaient peur.»
+
+Il fit une chose vigoureuse et très-agréable à sa protectrice. Les
+notables que le roi assembla dans son péril de 1596, et à qui il dit
+qu'il «se remettait à eux en tutelle,» l'avaient pris au mot. Mais leur
+commission gouvernante, présidée par un des Gondi, ne put rien et ne
+fit rien. Sully prit l'affaire de leurs mains, renoncée et désespérée,
+et, pour premier acte, mit hors des finances les Gondi et les Zamet, les
+partisans italiens, qui percevaient ici pour le grand-duc de Toscane et
+lui faisaient ses affaires.
+
+Tout va de soi où va l'argent. Le matériel de la guerre et bien d'autres
+choses allèrent se centralisant dans la main active, énergique, du grand
+financier. Il avait fait la guerre toute sa vie. Il voulait être grand
+maître de l'artillerie. Les d'Estrées firent la sottise de prendre la
+place pour eux, pour le père de Gabrielle, et ils donnèrent à Sully ce
+qu'il pouvait désirer, une bonne occasion d'être ingrat.
+
+Disons ici que ce restaurateur admirable de la fortune publique avait
+une attention extrême à la sienne. Non qu'il ait volé; mais il se fit
+donner beaucoup; il perdait nulle occasion de gagner, se fondait surtout
+et s'affermissait pour l'avenir. On le vit dans l'attention (non pas
+déloyale, mais indélicate) qu'il eut de se rapprocher de la maison de
+Guise et de s'allier à elle. Elle restait la plus riche, ayant reçu à
+elle seule la grosse part de tant de millions que Sully paya aux grands.
+
+Cet homme, infiniment prudent, prévoyant, vit que Gabrielle n'irait pas
+loin, qu'elle n'arriverait pas au but, et qu'il ne fallait pas lui
+rester attaché. Elle avait pour elle le roi. Mais qu'est-ce que cela?
+Les rois vivent, sans le savoir, captifs, nullement maîtres d'eux-mêmes.
+
+Au conseil, aucun ministre ne parlait pour elle, que le vieux
+chancelier Cheverny et M. de Fresne, rédacteur de l'édit de Nantes et
+très-subalterne. Villeroy était contre elle; Espagnol d'inclination, il
+aurait voulu une fille d'Espagne. De même Jeannin, l'ex-ligueur,
+l'ex-factotum de Mayenne. Ces vieux ministres tenaient à l'antique
+tradition, qu'un roi épousât une reine, croyant bien à tort que ces
+mariages marient les États. À défaut de l'Espagnole, ils désiraient
+l'Italienne, qui apportait de l'argent. Sully, en ceci, était avec eux.
+Les quatre ou cinq cent mille écus qui pouvaient venir de Toscane
+eussent agréablement figuré dans le trésor qu'il méditait de faire dans
+les caves de la Bastille. Ils eussent aidé au besoin pour quelque coup
+imprévu qu'on aurait eu à frapper sur le Rhin ou la Savoie.
+
+Une question toute personnelle pour Sully, c'était de savoir si, ayant
+déjà la chose, il aurait le titre, s'il serait déclaré surintendant des
+finances. Il lui fallait pour cela l'appui ou la connivence de ses
+anciens ennemis. Quoique le roi eût toujours l'air de trancher seul, il
+était très-puissamment influencé et par ces vieux ministres d'expérience
+et par les valet intérieurs. Sully avait bravé les uns et les autres. Il
+avait surtout ces derniers à craindre, s'il ne se ralliait à eux pour le
+mariage italien et contre sa protectrice.
+
+Le roi avait près de lui trois rieurs en titre: d'abord le bouffon
+Roquelaure, sans conséquence et le meilleur de tous; puis l'entremetteur
+Fouquet la Varenne; enfin un baragouineur italien, très-facétieux, M. le
+financier Zamet, Toscan et agent du grand-duc.
+
+Les rieurs! Classe dangereuse. Nous avons vu dans l'Orient le rôle
+sanglant de la _Rieuse_ (Roxelane), qui mena Soliman jusqu'à étrangler
+son fils!
+
+La Varenne, ex-cuisinier, et Zamet, ex-cordonnier, étaient en réalité
+des hommes considérables et dangereux de cette cour. Le roi les savait
+des faquins et ne pouvait se passer d'eux. Quoique moins désordonné qu'à
+un autre âge, il lui fallait toujours des gens avec qui il pût
+s'ébaudir, parler comme au temps d'Henri III.
+
+La Varenne, qu'Henri IV avait ramassé dans la cuisine de sa soeur comme
+un drôle à toute sauce, était gai, vif et hardi. Le roi le trouva
+commode pour ses messages galants. Mais cela ne dure pas toujours. La
+Varenne, sous un roi barbon, menacé d'un long chômage, tourna aux
+affaires, s'y insinua. À la rétention d'urine, il crut que le roi irait
+baissant et se donna aux Jésuites; il se fit leur protecteur, les appuya
+constamment, et par là, créa à un fils enfant, qu'il avait, une énorme
+fortune d'Église. Le second fils fut grand seigneur.
+
+Zamet, de race mauresque, cordonnier de Lucques, fort adroit, seul de
+tous les hommes avait réussi à chausser le délicieux pied d'Henri III.
+Ce prince reconnaissant le fit valet de garde-robe, lui confiant les
+petits cabinets où il nourrissait douze enfants de choeur; car il aimait
+fort la musique. Zamet ne s'enorgueillit point de ces nobles fonctions;
+il ne recevait pas un sou, pas une _buona mano_, qu'il ne plaçât à
+l'instant; il était né obligeant, il prêtait à tout le monde et il
+s'arrondit très-vite. Dans la Ligue, il prêta impartialement aux
+ligueurs, aux Espagnols, au roi de Navarre; telle était sa facilité, la
+générosité de son coeur. Il devint un gros richard; Henri IV jouait
+chez Zamet, et avec l'argent de Zamet, qui savait bien se faire payer.
+Le dogue qui gardait le trésor n'avait pas de dents pour lui.
+
+Sully connaissait son maître. Il crut que ces gens-là, qui avaient des
+rois derrière eux, l'Espagne et le pape, finiraient par l'emporter. Il
+brisa avec Gabrielle au baptême de son second fils.
+
+Le roi avait hautement reconnu ses deux fils, exigeant pour eux des
+titres princiers qui annonçaient clairement leur légitimation prochaine
+par le mariage. Il les faisait appeler César _Monsieur_, Alexandre
+_Monsieur_. Le secrétaire d'État, de Fresne, protestant et ami de
+Gabrielle, envoya à Sully la quittance des frais de la fête sous ce
+titre: Baptême des _enfants de France_. Sully renvoya la quittance, en
+disant rudement: «Il n'y a pas d'_enfants de France_.»
+
+N'était-ce pas une grande vaillance? On le croirait en lisant les
+_OEconomies royales_. En réalité, cet homme pénétrant avait vu ce que
+personne ne voyait encore, et le roi pas plus qu'un autre: c'est qu'il
+n'aimait pas Gabrielle autant qu'il le croyait lui-même. Tranchons le
+mot: il vit qu'elle était vieillie dans l'affection du roi, et que lui,
+l'homme d'argent et de ressources, il y était jeune, neuf et dans sa
+fraîche fleur.
+
+Ce furent deux maîtresses en présence, le roi fut mis en demeure de
+choisir entre la femme et l'argent. Ajoutez que cet habile homme l'avait
+encore aiguillonné en lui donnant à entendre qu'on le croyait sous le
+joug, tout dépendant d'une femme; moyen sûr de tirer de lui quelque
+violente boutade, un essai d'affranchissement.
+
+Gabrielle fut très-maladroite. Elle se souvint beaucoup trop de ce que
+Sully avait d'abord rampé sous elle, «fait le bon valet» (il le dit
+lui-même). Elle l'appela «un valet.» Et le roi ne se souvint plus qu'il
+voulût la faire femme et reine; il l'appela _une maîtresse_: «J'aime
+mieux un tel serviteur que dix _maîtresses_ comme vous.»
+
+Elle trembla, frissonna, se composa sur-le-champ et se remit à
+discrétion. Elle comprit la situation, la force de Sully, et elle ne
+songea plus qu'à apaiser cet homme terrible. Elle flatta même sa femme.
+En vain.
+
+Le mot fatal était lancé. Les ennemis de Gabrielle crurent que cet amour
+d'habitude ne tenait plus qu'à un fil, qu'on pouvait tout oser contre
+elle, que le roi la pleurerait, mais ne la vengerait pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+MORT DE GABRIELLE
+
+1599
+
+
+Le 12 août 1598, Henri IV, chassant dans la forêt de Fontainebleau, crut
+entendre un bruit de meute, des cors, des cris de chasseurs. Il trouva
+bien surprenant qu'on osât interrompre ainsi la chasse du roi, et
+commanda au comte de Soissons d'aller voir quels étaient ces téméraires.
+Le comte alla et revint, rapportant qu'il avait toujours entendu le même
+bruit et vu un grand homme noir qui, dans l'épaisseur des broussailles,
+avait crié: «M'entendez-vous?» ou peut-être: «M'attendez-vous?» et qui
+disparut. Sur ce rapport, le roi rentra au château, craignant quelque
+embûche. La chose fut racontée partout, et les dévots de Paris ne
+manquèrent pas d'assurer que l'homme noir avait dit: «Amendez-vous,»
+c'est-à-dire: Devenez sage et quittez votre maîtresse.
+
+Dans cette paix nullement paisible, les esprits, tout émus encore,
+accueillaient volontiers les bruits effrayants. Celui du jour était la
+mort de madame la connétable (de Montmorency). C'était une jeune femme
+très-jolie et très-sage, mais qui n'était pas de naissance à épouser le
+connétable de France. Elle avait fait, disait-on, un pacte pour y
+parvenir. Un jour qu'elle siégeait à Chantilly au milieu de ses dames,
+on lui dit qu'un gentilhomme demandait à lui parler. Émue, elle demanda
+comment il était. «D'assez bonne mine, lui dit-on, mais de teint et de
+poil noir.» Elle pâlit dit: «Qu'il s'en aille, revienne une autre fois.»
+Mais l'homme noir insista, et dit: «J'irai la chercher.» Alors, les
+larmes aux yeux, elle dit adieu à ses amies et s'en alla comme à la
+mort. Peu après, effectivement, elle mourut, chose effroyable, «le
+visage sens devant derrière et le cou tordu.»
+
+En cadence avec ces récits, des prédications terribles faisaient
+trembler les églises; ces hardies échappées du diable annonçaient, selon
+les prédicateurs, de grands châtiments. Les péchés de la cour, du roi
+(on le désignait clairement) étaient tels, qu'il fallait des
+mortifications nouvelles, inouïes, pour soutenir le ciel qui aurait
+tombé, la foudre qui eût tout écrasé. On appelait au secours un renfort
+de moines, la grande armée monastique, de toute robe et de toute
+couleur, qui vint d'Espagne et d'Italie, capuccini, récollets,
+feuillants, carmes et augustins, chaussés, déchaussés. Les carmélites
+espagnoles, peu après, allaient prendre possession de leur couvent de
+Paris en procession solennelle le jour de la Saint-Barthélemy. Les
+capucines firent une entrée saisissante et dramatique, portant chacune
+une couronne d'épines, et conduites par les princesses de la maison de
+Guise.
+
+Mais, avant l'entrée de ces saintes qui apportaient l'expiation, on
+avait eu à Paris un autre spectacle. Pas moins que le diable en
+personne, qui avait élu domicile dans le corps d'une certaine Marthe. Un
+homme distingué (des la Rochefoucauld), fort dévot, ami des Jésuites, la
+menait et la montrait, d'abord dans les villes du centre, sur la Loire,
+enfin à Paris. Tout le monde allait la voir à Sainte-Geneviève; on
+assistait avec terreur à la lutte horrible qui se renouvelait chaque
+jour entre le démon et un capucin qui l'exorcisait, fort et ferme, en
+tirant des cris, des gambades, des grimaces à faire frémir. Le roi, qui
+avait la tête dure, avait peine à croire la chose; il y envoya ses
+médecins et les adjoignit aux prêtres pour examiner.
+
+Il n'était que trop visible qu'on voulait du trouble, qu'on espérait
+exploiter, exalter le mécontentement de Paris. Les taxes ne diminuaient
+pas et ne pouvaient diminuer, quand Sully payait aux grands une centaine
+de millions, quand la guerre menaçait toujours. Des souffrances du passé
+restait un cruel héritage, la peste, qui éclatait de moment en moment.
+Un peuple nouveau de mendiants se montrait, les gens de guerre qu'on
+avait renvoyés _chez eux_, mais qui n'avaient pas de _chez eux_. On en
+voyait tous les jours des bandes dans la cour du Louvre. «Capitaines
+déchirés, maîtres de camp morfondus, chevau-légers estropiés,
+canonniers jambes de bois, tout cela entre en troupes par les degrés de
+la salle des Suisses, en déclamant contre madame l'Ingratitude.
+L'officier portant la hotte et le soldat le hoyau, exaltent leur
+fidélité, montrent plaies, racontent leurs combats et leurs campagnes
+perdues, menacent de se faire _croquants_, et sur la monnaie de leur
+réputation mendient quelque pauvre repas.»
+
+Henri II et Henri III les logeaient dans les monastères. Henri IV, plus
+tard, leur créa l'hospice de la Charité, tard, bien tard, en 1606.
+Jusque-là, ces ombres errantes, plaintives, mais redoutables, donnaient
+espoir à l'étranger, à la Ligue, vivante en dessous. Le roi voyait,
+sentait cela; l'agitation continuait, et il n'était point aimé.
+
+Il tomba malade en octobre; il crut mourir. Ce n'était qu'un accès assez
+court de rétention d'urine; mais il en garda la fièvre. Cet homme,
+jusque-là si gai, devint très-mélancolique. «Tout me déplaît,»
+disait-il. Aveu qui ne fut pas perdu et fit croire que Gabrielle ne
+suffisait plus à le consoler.
+
+Deux assassins étaient encore venus pour tuer le roi, l'un dominicain,
+de Flandre, l'autre capucin, de Lorraine.
+
+Pourquoi plutôt à ce moment? On le comprit quand on sut que les
+Espagnols avaient fait le pas hardi de se jeter dans l'Empire,
+fourrageant, mangeant amis et ennemis; qu'enfin vers Clèves ils
+saisissaient les passages du Rhin.
+
+Rien ne les eût favorisés plus que la mort d'Henri et celle de Maurice
+d'Orange. Celui-ci avait aussi son homme qui devait le tuer. La
+situation était la même qu'en 1584, quand le meurtre de Guillaume sembla
+briser la Hollande et donna carrière aux victoires des Espagnols.
+
+L'homme que le légat Malvezzi dépêcha pour tuer le roi était, comme
+Jacques Clément, un pauvre petit misérable, un Flamand de faible tête
+qu'on grisait de la légende de Clément. On le montra à un Jésuite, qui
+haussa les épaules, et dit seulement: «Il est trop faible.» La plus
+grande difficulté était d'endurcir cet homme. Il était en route déjà à
+l'époque de l'abjuration du roi, et, quand il l'apprit, il ne voulut
+plus le tuer et jeta son couteau. Le légat eut beaucoup de peine à lui
+faire entendre que la conversion était fausse. Il repartit en 1598, mais
+fut arrêté, amené à Paris. Le roi en eut pitié ou craignit d'irriter
+Rome, le gracia. Il ne retourna pas à Bruxelles, mais alla en Italie. Là
+on l'endoctrina encore et on le fit rentrer en France. Il fut arrêté,
+condamné à mort avec l'autre assassin, le capucin de Lorraine.
+
+Sismondi croit que le Parlement procéda avec acharnement. Singulier
+anachronisme. Le Parlement d'alors était mêlé de celui de la Ligue et
+des royalistes. Mais les ligueurs dominaient encore, et si bien, qu'ils
+modérèrent la question, de peur que ces accusés ne parlassent trop pour
+l'honneur de Rome.
+
+La chose n'était que trop claire. Elle fit voir à Henri IV qu'il ne
+gagnait rien à tous ses ménagements. Jointe à l'affaire d'Allemagne,
+elle le réveilla fortement. Il semble qu'elle l'ait guéri; il fut tout à
+coup un autre homme. La verte vigueur béarnaise parut revenue. Il fit
+opérer l'excroissance, comme pour monter à cheval. Il se moqua des
+médecins, et Gabrielle redevint enceinte en décembre.
+
+Tout ce qui traînait au conseil et traînait au Parlement se trouva
+facile. Le roi simplifia tout, supprima les impossibilités.
+
+Il était impossible de marier Catherine, sa soeur, protestante, avec un
+catholique, le duc de Bar. Les évêques refusaient. Le roi fit venir son
+frère bâtard, archevêque de Rouen, et les maria d'autorité dans son
+cabinet.
+
+Il était impossible de décider Marguerite à consentir au divorce. On la
+menaça d'un procès d'adultère, et elle devint docile.
+
+Il était impossible de faire enregistrer l'édit de Nantes. Le roi fit
+venir le Parlement et lui lava la tête. Ce fut un discours très-vif,
+pour la France et pour l'Europe:
+
+«Avant que de vous parler de ce pour quoy je vous ai mandés, je vous
+conterai une histoire.--Après la Saint-Barthélemy, nous étions quatre à
+jouer aux dés sur une table. Nous y vîmes des gouttes de sang. Nous les
+essuyâmes deux fois, et elles revenaient pour la troisième. Je dis que
+je ne jouais plus, que c'était un mauvais augure contre ceux qui
+l'avaient répandu. M. de Guise était de la troupe....
+
+«Vous me voyez en mon cabinet, et non avec la cappe et l'épée, mais en
+pourpoint, comme un père pour parler à ses enfants.... Je sais qu'on
+fait des brigues au Parlement, que l'on a suscité des prédicateurs
+factieux; je donnerai ordre à ceux-là, et ne m'en attendrai à vous ...
+Ne m'alléguez pas la religion catholique, je l'aime plus que vous; vous
+croyez être bien avec le pape, et moi j'y suis mieux, et je vous ferai
+déclarer hérétiques ... Est-ce que je ne suis pas le fils aîné de
+l'Église? Pas un de vous ne peut l'être.»
+
+À cette bouffonnerie, il ajoutait des choses fort graves «sur les
+criards catholiques, ecclésiastiques,» qui, disait-il, étaient à vendre;
+sur les parlementaires eux-mêmes et leur avidité d'argent. Il les pinça
+sensiblement, en disant qu'il multiplierait leurs charges (et par là les
+ruinait). Enfin des menaces de mort, de combat, qui étonnèrent: «C'est
+le chemin qu'on prit pour en venir aux Barricades, à l'assassinat du feu
+roi; mais j'y donnerai bon ordre. Je couperai la racine aux factions et
+prédications, en faisant _raccourcir_ ceux qui les suscitent ... Ah!
+vous me voulez la guerre, et que je fasse la guerre à ceux de la
+Religion! Mais je ne la leur ferai pas ... Vous irez tous avec vos
+robes, comme les capucins de la Ligue, quand ils portaient le mousquet.
+Il vous fera beau voir ... J'ai sauté sur des murs de ville; je sauterai
+bien sur des barricades.»
+
+Le Parlement enregistra.
+
+Mais on comprenait très-bien que cet éclat, ces menaces de guerre, si
+étrangers aux robes longues, avaient une autre portée. Deux choses
+visiblement l'animaient et lui remuaient son épée dans le fourreau: le
+procès des moines assassins et la guerre de l'Empire, la fureur des
+Espagnols. Ainsi, point de paix possible ni au dedans ni au dehors.
+Toujours le couteau suspendu. Son refuge eût été l'épée. Il eût été
+plus sûr de sa vie en pleine guerre, et il se fût moins ennuyé.
+Gabrielle, la chasse et le jeu ne suffisaient pas. Cet accès de
+mélancolie qu'il avait eu un moment, n'était-ce pas l'effet de la paix?
+Quand il dit si vivement qu'il sauterait _sur les barricades_, beaucoup
+déjà crurent le voir au grand poste de la France, sur la _barricade_ du
+Rhin.
+
+Il avait envoyé le protestant Bongars au landgrave et aux princes pour
+les encourager à se défendre. Les mettre ainsi en avant, c'était
+s'engager tacitement à les soutenir. Maurice d'Orange portait seul le
+poids de cette guerre terrible qui débordait maintenant sur l'Allemagne
+et devenait immense. Sa belle-mère, la princesse d'Orange, fille de
+Coligny, sortit de sa solitude et vint à Paris. Elle se déclara
+hautement pour le mariage de Gabrielle, craignant le mariage italien et
+croyant rattacher le roi à l'intérêt protestant.
+
+Il faut savoir ce qu'était madame la princesse d'Orange. Grâce aux
+mémoires de du Maurier (petit livre d'or), nous connaissons parfaitement
+cette personne admirable, en qui une vertu accomplie apparaissait dans
+la tragique auréole des martyrs.
+
+L'amiral l'aimait, entre ses enfants, pour sa sagesse précoce, sa
+douceur et sa modestie. Il la maria à celui qui avait les mêmes dons.
+Quand elle demanda à son père lequel de ses prétendants il lui
+conseillait de choisir, il lui répondit: «Le plus pauvre.» Et il lui
+donna Téligny, ce jeune homme tant aimé que pas un catholique ne put
+tuer à la Saint-Barthélemy, et qui ne périt que par hasard.
+
+Guillaume d'Orange se décida de même. Au dernier moment de sa vie, à
+l'apogée de sa gloire, au lieu de prendre pour femme quelque princesse
+d'Allemagne qu'il eût aisément obtenue, il demanda, épousa «la plus
+pauvre,» madame de Téligny, restée sans aucune fortune qu'un petit bien
+dans la Beauce, où elle vivait. Ce grand homme, tout près de la mort et
+entouré d'assassins, dans la fille de Coligny sembla appeler à lui
+l'image d'un meilleur monde. Un an s'était passé à peine, qu'il périt
+presque sous ses yeux.
+
+Elle avait de lui un fils, qui fit ses premières armes sous Maurice
+d'Orange, fils aussi de Guillaume, mais du premier lit. Maurice, sombre
+et sauvage politique, homme de combat, d'affaires et d'ambition, ne
+voulait point de famille, point de femme et point d'enfant, de sorte que
+son jeune frère devait être son héritier. Il crut, pour cette raison,
+que sa belle-mère l'aiderait dans ses projets. Défenseur de la Hollande,
+il aurait voulu l'asservir. L'obstacle était Barneveldt, grand et
+excellent citoyen, le vieil ami de Guillaume d'Orange, l'ami de Maurice,
+son tuteur et son bienfaiteur. Maurice ne pouvait se faire maître qu'en
+lui passant sur le corps. De quel côté pencherait la princesse d'Orange?
+Elle fut pour Barneveldt, pour le droit et la liberté, contre sa
+famille, contre son beau-fils, contre les intérêts de son jeune fils,
+seul lien qu'elle eût sur la terre et qu'elle aimait uniquement.
+
+Cela seul en dit assez. Mais cette vertu si haute, sans faiblesse, n'en
+n'était pas moins adoucie et embellie d'un charme singulier. Notre
+ambassadeur en Hollande, du Maurier, vieux politique, qui écrit longues
+années après ces événements, ne parle de cette dame qu'avec une émotion
+visible. Madame d'Orange était, dit-il, une petite femme très-bien
+faite, d'un teint animé, qui avait les plus beaux yeux; une parole douce
+et charmante, un raisonnement persuasif, un parfum d'honneur et d'estime
+que l'on sentait autour d'elle, une angélique bonté, la rendaient
+irrésistible. Tout d'abord, elle allait au coeur.
+
+Ajoutez son père, son mari, ces grands morts tant regrettés qui avaient
+reposé leur esprit en elle et l'environnaient de leur ombre aimée; tout
+cela en faisait comme une chose sainte et une espèce d'oracle, une
+autorité de respect, d'amour.
+
+Elle n'apparut guère que deux fois à la cour de France, et dans deux
+moments décisifs pour l'intérêt du royaume, la première fois pour aider
+au mariage français.
+
+Grand renfort pour Gabrielle, véritable réhabilitation, d'avoir pour soi
+la vertu même, de trouver que la plus pure était en même temps la plus
+indulgente. Seulement madame d'Orange mettait l'affaire bien en lumière.
+Elle constatait que ce mariage était l'intérêt protestant, elle
+finissait l'incertitude. Le roi allait se fixer, désespérer les
+catholiques, qui probablement le tueraient. C'est ce qui faisait désirer
+à beaucoup d'amis du roi une solution contraire. S'il fallait que
+quelqu'un périt, ils consentaient de grand coeur que ce quelqu'un fût
+Gabrielle.
+
+Tout le monde savait, prévoyait l'événement, excepté le roi.
+
+L'Espagne devait le savoir; un commis de Villeroy, comme on le découvrit
+plus tard, tenait Madrid au courant de tous les secrets du conseil et
+de la cour.
+
+Le pape, si l'on en croit Dupleix, sut la mort de Gabrielle de façon
+surnaturelle au jour et à l'heure où elle arriva.
+
+Nul doute que le grand-duc n'ait été le mieux informé. Il y avait
+intérêt. C'était l'homme de Gabrielle qui avait écarté les Italiens de
+nos finances. C'était elle qui fermait le trône à sa nièce. Ce prince
+n'en était pas à son premier assassinat. Encore moins l'empoisonnement,
+plus discret, lui répugnait-il.
+
+Gabrielle paraît avoir très-bien senti elle-même qu'il y avait trop de
+gens intéressés à sa mort, et qu'elle n'échapperait pas. Ses astrologues
+lui disaient ce qu'on pouvait lire, du reste, sur la terre aussi bien
+qu'aux astres: qu'elle mourrait jeune, ne serait point reine. Au milieu
+des assurances les plus tendres que lui pouvait donner le roi, elle
+restait pleine de crainte et inconsolable; elle pleurait toutes les
+nuits.
+
+Le roi lui avait donné des présents tels qu'une reine pouvait seule les
+recevoir, ceux qui lui avaient été offerts à lui-même par nos villes, le
+plat d'or où il reçut les clefs de Calais, et les offrandes solennelles
+de Lyon, de Bordeaux.
+
+On lui avait fait ses habits de noces. Et ses robes cramoisies (couleurs
+réservées aux reines) l'attendaient déjà chez sa tante.
+
+Le roi lui avait donné un don singulier, l'anneau même «dont il avait
+épousé la France» à son sacre. (Fréville, _Inventaire_.)
+
+Elle avait de son hôtel avec le Louvre une communication. Elle eut la
+fantaisie de coucher dans le Louvre même, et le roi lui donna le grand
+appartement que les reines seules avaient occupé. Elle y coucha, mais
+elle n'osa rester, soit qu'elle eût peur de se nuire par le scandale de
+cette audace, soit que la grande maison vide où le roi ne venait guère
+que pour affaire officielle, palais déserté des Valois, l'effrayât de sa
+solitude, et qu'elle ne dormît pas bien sur l'oreiller où Catherine
+médita la Saint-Barthélemy.
+
+Pâques approchait, moment critique pour la maîtresse du roi.
+L'arrangement était tel dans notre ancienne monarchie: cette semaine
+était la part du confesseur. La maîtresse devait s'éloigner, les amants
+se séparer, faire cette petite pénitence, pour se réunir après. Le
+confesseur d'Henri IV, l'ex-curé des Halles, bonhomme fort modéré,
+insistait cependant pour que Gabrielle partît de Fontainebleau, allât à
+Paris. C'était d'usage, et lui-même, d'ailleurs, avait ses raisons pour
+se montrer ferme. On le croyait protestant. Il avait publié une version
+de l'Ancien Testament qu'on disait celle de Genève. Le roi voulait le
+faire évêque, mais Rome lui refusait les bulles. On lui fit croire
+apparemment que ses bulles ne viendraient jamais s'il ne donnait cette
+satisfaction à la religion, à la décence, de les empêcher de communier
+en péché mortel, et d'obliger Gabrielle d'aller à Paris.
+
+Elle résista de son mieux. Paris l'effrayait. Elle allait y être seule.
+Sa tante n'y était pas. La soeur du roi avait suivi son mari dans son
+duché. La princesse d'Orange partait pour faire la cène au château de
+Rosny et tâcher de gagner Sully.
+
+La ville était fort émue. Le Parlement avait été forcé d'enregistrer
+l'édit de Nantes. Le roi avait menacé de _raccourcir_ les prêcheurs
+d'assassinat. Le samedi 3 avril, veille des Rameaux, on avait exécuté
+deux moines en Grève, les deux assassins du roi. Chose plus grave, s'il
+est possible, dans l'affaire de Sainte-Geneviève, où le roi avait mis en
+face les médecins contre les prêtres, les médecins avaient décidé
+hardiment que l'affaire de la possédée n'était point surnaturelle. Bien
+plus, ils l'avaient fait taire, l'avaient contenue, si bien dompté le
+diable en elle, qu'elle n'osa plus remuer, devint un véritable agneau,
+fit ses pâques comme les autres. De là des risées, d'autre part, une
+rage d'autant plus furieuse, qu'elle ne pouvait s'exhaler. Les choses en
+resteraient-elles là? le diable se tiendrait-il pour battu? Il n'y avait
+pas d'apparence. Il pouvait se revenger par quelque coup imprévu,
+terrible, comme avait été la mort de madame de Montmorency!
+
+«Eh quoi? ne suis-je pas roi?... Qui oserait?» C'est certainement ce
+qu'Henri IV répondait aux larmes, aux terreurs de Gabrielle. Dans un
+autre temps, elle eût opposé une invincible résistance, et le roi eût
+tout bravé pour lui éviter le moindre chagrin; mais alors, quoique fort
+aimée, elle doutait, elle craignait. Elle obéit, en épouse soumise, avec
+un torrent de larmes. Le roi expliquait le tout par l'état nerveux de
+faiblesse où sa grossesse (de quatre mois) la mettait probablement. Elle
+fit un adieu en règle, lui recommandant ses enfants, ses serviteurs, sa
+maison de Monceaux, et disant ce qu'elle voulait qu'on fît après sa
+mort.
+
+Le roi, attendri lui-même, la quitta le plus tard possible. Il la suivit
+jusqu'à Melun avec toute la cour. Il se tenait à cheval à côté de la
+litière où on la portait. Elle devait s'y mettre en bateau, pour
+descendre doucement la Seine. Il y eut là un grand combat; ils
+pleuraient, se séparaient, mais se rappelaient toujours. Enfin, il
+s'affermit un peu, la confiant à son fidèle la Varenne, et lui donnant
+de plus Montbazon, son capitaine des gardes, qui devait la suivre
+partout et en répondre corps pour corps. Un jeune homme, Bassompierre,
+rieur et quelque peu fou, par le droit de ses vingt ans, sauta aussi
+dans le bateau, voulant l'amuser, la distraire. Moins léger toutefois
+qu'il ne paraissait, il ne resta pas avec elle. Il la laissa à la
+Varenne et revint auprès du roi.
+
+C'était le lundi 5 avril, premier jour de la semaine sainte. Elle
+descendit près l'Arsenal, et, sans traverser Paris, se trouva du premier
+pas dans la maison de Zamet, qui était sous la Bastille, dans la rue de
+la Cerisaie. Logis quelque peu étrange pour la petite pénitence qu'elle
+était censée faire dans ce moment sérieux. Mais elle n'osait descendre à
+son hôtel voisin du Louvre, d'où il eût fallu communier en grande pompe
+et à grand bruit au milieu des malveillants, dans la paroisse royale, à
+Saint-Germain-l'Auxerrois. De chez Zamet, au contraire, la paroisse
+était Saint-Paul, près la maison professe des Jésuites. Là, elle pouvait
+faire sa communion, en pleine tranquillité et hors de la foule,
+toutefois au su du public et dans une notoriété suffisante.
+
+Sully raconte lui-même qu'il alla la voir chez Zamet avant de partir
+pour Rosny. Elle fut fort tendre pour lui, fort touchante, le priant de
+croire qu'elle l'aimait et pour lui-même et pour les grands services
+qu'il rendait au roi et à l'État, l'assurant qu'elle ne ferait rien
+désormais que par son conseil. Il fit semblant de la croire, et lui
+envoya même madame de Sully pour prendre congé d'elle, ce qui ne fit
+qu'envenimer les choses. La pauvre créature, voulant plaire, lui dit
+qu'elle serait sa meilleure amie et la verrait toujours volontiers à ses
+_levers et couchers_. Mais la dame, toute gonflée de sa petite noblesse
+et du grand crédit de Sully, arriva à son château de Rosny fort en
+colère. Son mari la calma et la rassura, lui disant que les choses
+n'iraient pas comme on croyait; «qu'elle verrait un beau jeu, bien joué,
+si la corde ne rompait.» Il savait visiblement ce qui allait se passer.
+
+Voyons le lieu de la scène, cette maison de confiance où Gabrielle est
+descendue.
+
+Ce que les grands seigneurs ont plus tard tant pratiqué, tant prisé, la
+_petite maison_ de plaisir, Zamet semble le premier l'avoir conçu et
+organisé. Ce fut une spéculation. Au milieu du Paris de la Ligue, devenu
+rude et barbare, un logis à l'italienne, dans la tradition d'Henri III,
+devait avoir une grande attraction sur son successeur. Luxurieux et
+économe, Henri IV n'aurait jamais dépensé ce qu'il fallait pour arranger
+dans ce goût de volupté raffinée les grands appartements du Louvre et
+ses galetas solennels. Il trouvait fort agréable et il croyait moins
+coûteux de s'établir par moments dans ce joyeux hôtel Zamet, où il
+jouait et faisait gratis toutes ses fantaisies; Zamet avait trop
+d'esprit pour jamais demander rien.
+
+Il avait bâti, meublé, paré exprès ce bijou, dans un beau quartier à la
+mode, étendu et aéré, celui que l'on commençait sur l'emplacement de
+l'hôtel Saint-Pol, l'ancien Versailles des Valois. La _Cerisaie_, ou
+verger de nos anciens rois, qui donna son nom à la rue, devint en partie
+le jardin de l'hôtel Zamet.
+
+Ceux qui entraient à Paris par la porte Saint-Antoine, splendidement
+ornée par Goujon, dans cette grande rue des tournois, des triomphes, des
+_entrées_ des rois, voyaient à droite se bâtir la place royale d'Henri
+IV, à gauche un haut mur en contraste avec les façades brillantes des
+hôtels voisins. Ce mur était la discrète enceinte du jardin Zamet, dont
+l'hôtel, assez reculé, loin de s'ouvrir sur la belle rue, lui tournait
+le dos. Ainsi les maisons d'Orient et certains palais d'Italie ne
+montrent que leurs défenses et cachent leurs charmes intérieurs. Il
+fallait se détourner, passer par une petite rue et entrer dans une
+impasse. Là, dans un lieu plein de silence et comme à cent lieues de la
+ville, une vaste cour laissait voir les légers portiques, les galeries
+du joli palais, ses terrasses et promenades aériennes qui dominaient le
+jardin.
+
+Le tout, petit et sans emphase. Mais, à droite, à gauche, des cours et
+des bâtiments secondaires donnaient l'ampleur et les aisances variées
+d'une villa de Lombardie, tandis que l'exquise coquetterie des
+appartements secrets rappelaient la recherche extrême des petits palais
+de Venise. Tout ce que la vieille Italie a su des arts de volupté y
+était, le solide aussi des jouissances du Nord. Aux sensualités des
+bains et des étuves parfumées, le maître ajoutait l'attrait d'une
+savante cuisine; il s'en occupait, il la surveillait, il servait
+lui-même. Sa gloire était de faire dire: «On ne sait manger que chez
+Zamet.»
+
+Tel fut ce lieu de pénitence où Gabrielle fit sa retraite. On peut
+croire que l'hôte empressé n'oublia rien pour calmer, rassurer ce coeur
+ému. Une princesse était à Paris, une seule, mademoiselle de Guise, qui
+avait cru quelque temps épouser le roi. Elle n'aimait guère Gabrielle,
+et elle a plus tard écrit un petit roman (_Alcandre_) très-hostile à sa
+mémoire. Mais alors elle espérait que la toute-puissante maîtresse lui
+ferait trouver par le roi ce que sa conduite légère paraissait rendre
+introuvable: un mariage, un prince assez sot pour la couvrir de son nom.
+Donc elle flattait fort Gabrielle, jusqu'à porter des robes semblables
+aux siennes, comme si elle eût été sa soeur. Elle l'amusait de
+médisances. Elle vint vite à l'hôtel Zamet, s'empara d'elle pour la
+conduire partout et se faire surintendante de ses dévotions. Elle
+voulait être la première auprès de la future reine, ou peut-être
+surprendre contre elle quelque chose qui pût lui nuire de ses anciennes
+galanteries.
+
+Gabrielle, faible, triste, enceinte, se laissa faire, trouvant doux
+d'être entourée par une femme. Si flottante de croyance, elle allait
+faire encore une profession solennelle de cette religion à laquelle elle
+était attachée bien peu. Et d'autant plus faible était-elle, plus
+charmée de cette compagnie galante et mondaine qui ne lui permettait pas
+un seul moment sérieux.
+
+Elle se confessa le mercredi, très-probablement, et dut communier le
+jeudi, avec son édifiante compagne. Elle dîna à merveille, dans sa
+satisfaction d'être quitte de ce devoir. Zamet empressé lui servit
+toutes les friandises qu'il savait lui plaire. De là, on la prit en
+litière, de peur qu'étant en carrosse elle ne sentit trop les secousses
+du pavé. Deux dames suivaient, mais en voiture. À côté de la litière
+marchait le capitaine des gardes qui répondait de sa sûreté.
+
+Elle n'alla qu'à deux pas, dans la rue voisine, à une chapelle de
+chanoines réguliers de Saint-Augustin, qu'on appelait le
+Petit-Saint-Antoine. Petite église, en effet, mais qui attirait la foule
+par une excellente musique. On lui avait arrangé une tribune réservée,
+pour qu'elle ne fût pas pressée. Elle y entendit ténèbres, et, sans
+doute pour que ce chant sombre ne lui fît pas d'impression, mademoiselle
+de Guise lui montra des lettres de Rome où l'on disait que le divorce
+allait être prononcé. Elle avait même eu l'adresse, pour mieux faire sa
+cour, de prendre au passage deux billets fort tendres que le roi avait
+écrits à Gabrielle coup sur coup, dans un même jour. Et ce fut dans
+cette tribune qu'elle lui en donna l'aimable surprise.
+
+Cependant Gabrielle se sentait un peu éblouie. Elle sortit, revint chez
+Zamet et fit quelques pas au jardin. Mais là, elle tomba frappée, perdit
+connaissance.
+
+Au bout d'une heure où rien n'indique qu'on ait essayé de la secourir,
+ni d'appeler les médecins, elle ouvrit les yeux, et dit violemment:
+«Tirez-moi de cette maison.»
+
+Elle voulait se faire porter chez madame de Sourdis, et de là au Louvre
+même, se réfugier chez le roi,--apparemment pour y mourir, puisqu'elle
+n'avait pas pu y vivre.
+
+Zamet ne la suivit pas. Mademoiselle de Guise ne la suivit pas. Nulle
+femme. La tante était absente, et tout s'éloignait de terreur. Le seul
+qui resta, ayant promis au roi de ne pas la quitter, ce fut La Varenne.
+Il se trouva constitué, dans cette maison déserte, seule dame et seule
+garde-malade, femme de chambre et sage-femme. À chaque convulsion
+violente, il la tenait dans ses bras.
+
+Les crises furent fréquentes, terribles. Il fit appeler La Rivière,
+premier médecin du roi, astrologue, homme d'esprit, qui aimait la
+duchesse, ni protestant ni catholique. Il avait étudié chez les Maures,
+vécu beaucoup en Espagne. On le tenait pour fort suspect. Il venait de
+faire une chose hardie en déclarant, comme médecin, que Marthe n'était
+pas possédée. On aurait été charmé de le perdre. Il le sentit, et n'osa
+rien ordonner à la malade. On eût tout rejeté sur lui et dit qu'il
+l'avait tuée. Il s'excusa sur la grossesse, ne pouvant rien faire,
+disait-il, à une femme enceinte, sans blesser ou elle ou son fruit. Il
+laissa agir la nature et la regarda mourir.
+
+Cela fut long. En pleine force, animée d'un désir terrible et désespéré
+de vivre, elle lutta quarante heures, avec des accès, des transports,
+des mieux, des rechutes cruelles. Si peu soignée, si mal gardée, elle
+appelait son gardien naturel, son unique protecteur, le roi. Trois fois,
+dans les intervalles, elle fit l'effort de lui écrire. Et la première
+lettre parvint; mais on ne dit rien des deux autres. Comme elle avait
+encore sa tête, pour porter cette première lettre elle s'était procuré
+un homme qu'elle croyait sûr, un certain Puypeyroux. Elle priait le roi
+de lui permettre de retourner à Fontainebleau, pensant qu'il viendrait
+lui-même. À ce mot, La Varenne en joignit un de sa main, mais
+apparemment peu pressant, puisque le roi crut d'abord qu'il s'agissait
+de quelque petit accident ordinaire aux femmes enceintes. Cependant il
+monta à cheval, ayant dit à Puypeyroux de courir devant et de lui faire
+tenir prêt le bac des Tuileries, pour que, sans entrer dans Paris, il
+passât du faubourg Saint-Germain au Louvre. Il paraît que ce Puypeyroux,
+entre le roi fort pressé et La Varenne peu pressant, commença à
+réfléchir; il craignait de déplaire à La Varenne, et alla si lentement,
+que le roi, parti plus tard, le rejoignit bientôt en route et le gronda
+fort.
+
+Le roi était à quatre lieues; il allait être à Paris en une heure de
+galop ou une heure un quart, quand il reçut à bout portant un billet qui
+l'arrêta court; autre billet de La Varenne ... Elle est morte, et tout
+est fini.
+
+Foudroyé, on le fit entrer dans une abbaye qui était voisine. Il se jeta
+sur un lit.
+
+Mais il se releva bientôt, disant avec force qu'au moins il voulait la
+voir morte et la serrer dans ses bras.
+
+La chose avait été prévue. Il trouva à point M. Pomponne de Bellièvre,
+grave magistrat, qui, de sa parole infiniment froide et douce, l'arrêta,
+disant que la chose était malheureusement inutile, qu'il ferait causer
+le public, que le monde avait les yeux sur lui...
+
+Non moins à point était là un carrosse de Paris, envoyé exprès. On y mit
+le roi. Les bons serviteurs crièrent: À Fontainebleau. Et il tourna le
+dos à Paris, pleurant celle qui vivait encore.
+
+Elle vivait. S'il eût persisté, il la revoyait, recueillait sa dernière
+parole, lui promettait de faire justice.
+
+D'où savez-vous qu'elle vécût? dira-t-on. De La Varenne même, lequel a
+écrit ces deux choses: 1º qu'il dit qu'elle était morte; 2º qu'elle ne
+l'était pas.
+
+Lui-même les écrit à Sully, donnant ce ridicule prétexte: «La voyant
+tellement défigurée, de crainte que cette vue ne l'en dégoûtât pour
+jamais, si elle en revenoit, je me suis hasardé (pour lui éviter trop
+grand déplaisir) d'écrire que je le suppliois de ne venir point
+_d'autant qu'elle étoit morte_.»
+
+Certes, les coupables, quels qu'ils fussent, eurent à remercier beaucoup
+cette prudence de La Varenne.
+
+Il ajoute: «Et moi, je suis ici, tenant cette pauvre femme _comme_ morte
+entre mes bras, _ne croyant pas qu'elle vive encore une heure_.»
+
+Ce qui est curieux, c'est que le drôle, peu rassuré toutefois sur le
+succès de son audace, et craignant d'être enveloppé dans la punition de
+Zamet, si l'on en vient à une enquête, prend déjà ses précautions pour
+se séparer de son camarade. Il en parle même assez mal, remarquant qu'à
+ce bon dîner «Zamet l'avait traitée de viandes friandes et délicates,
+qu'il savait être le plus de son goût, _ce que vous remarquerez avec
+votre prudence_, car la mienne n'est pas assez excellente pour présumer
+des choses dont il ne m'est point apparu.» Cette parole le couvrait. Si
+on le disait complice de Zamet, il pouvait répondre: «Au contraire, le
+premier j'ai émis des doutes dans une lettre à M. de Sully.»
+
+Cependant, au milieu du trouble, dans cette maison sans maître, qui
+voulait entrait, sortait. On voyait, non sans terreur et non sans signes
+de croix, ce spectacle inattendu, la plus belle personne de France
+devenue tout à coup hideuse, effroyable, les yeux tournés, le cou tors
+et retourné sur l'épaule. Personne n'avait l'idée que ce mal fût
+naturel; beaucoup se disaient: «C'est le diable!» Explication qui venait
+fort à point pour le médecin, à point pour tous ceux qu'on eût accusés.
+Le médecin ne manqua pas d'en profiter, et, s'en allant, jetant au
+cadavre un dernier regard, il dit ce mot qui lavait tout: «_Hic est
+manus Dei._»
+
+Elle ne fut pas administrée et «mourut comme une chienne,» mot cruel
+qu'en pareil cas dit toujours le peuple dévot. Quelques-uns, des plus
+charitables, hasardaient pourtant de dire que, comme elle avait communié
+récemment, son âme était en bon état. Libre à ses ennemis de croire,
+s'ils voulaient, que cette communion en péché mortel avait tourné à sa
+condamnation et l'avait livrée à la fureur meurtrière du malin esprit.
+
+Elle avait été ouverte, et on lui avait trouvé son enfant mort. Sa tante
+de Sourdis, arrivée trop tard, ne put que la rhabiller, la mettre sur un
+lit de parade en velours rouge cramoisi à passements d'or (ornement
+propre aux seules reines), avec un manteau de satin blanc.
+
+Cruel contraste d'une si éblouissante toilette avec cette face terrible
+qu'on eût cru morte d'un mois. Les portes étaient ouvertes; vingt mille
+personnes y vinrent et défilèrent près du lit. Plusieurs furent touchés
+et dirent des prières. Beaucoup rêvaient sur cette énigme et faisaient
+maintes conjectures. Les parents n'en firent pas une. Muets et
+n'accusant personne, ils craignirent de se faire trop forte partie et
+laissèrent cette affaire à Dieu.
+
+Ceux qui s'étaient attachés à elle, à cette maison, étaient fort tristes
+et se voyaient tomber à plat. Le vieux Cheverny, qui, pour plaire, avait
+fait le jeune et l'amant auprès de la tante, fut inconsolable, non pas
+de la mort, mais de sa sottise et de son imprévoyance. Il en fait, dans
+ses mémoires, une froide lamentation.
+
+Grande joie au contraire à Rosny. Elle mourut vers le matin du samedi;
+mais, dès le vendredi soir, La Varenne avait envoyé à Sully un messager
+qui arriva avant le jour. Sully embrassa sa femme, qui était au lit, et
+lui dit: «Ma fille, vous n'irez point aux levers de la duchesse. La
+corde a rompu ... Maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne
+vie et longue!» Et sur cette belle plaisanterie, il partit pour
+Fontainebleau.
+
+Le roi, rentrant, vendredi soir, dans ce palais tout plein d'elle,
+maintenant désolé et désert, avait renvoyé la cour et gardé seulement
+quelques familiers. Et encore par moments il s'enfermait seul. Cette
+solitude inquiétait. En attendant que Sully vint, on hasarda des
+tentatives de consolation. D'abord un vieux camarade de guerre,
+Fervacques, braque et cerveau brûlé, fit une pointe près du roi et lança
+ce mot hardi: «Vous voilà bien débarrassé!»
+
+Alors le duc de Retz (Gondi), fin et spirituel, sourit, soupira, dit
+avec douceur qu'après tout, en songeant à ce que Sa Majesté eût fait
+sans cela, on était obligé de dire que Dieu lui avait fait là une grande
+grâce.
+
+Le soir enfin (du samedi), à six heures, Sully arriva dans toute
+l'austérité de sa figure huguenote, et, quand le roi l'eut embrassé,
+sans blesser de front sa douleur, il se mit à exalter «les oeuvres
+émerveillables de Dieu,» qui (dit le psaume), en sa sagesse, fait bien
+mieux que nous ne voulons. Mais il n'acheva pas le psaume, se fiant à la
+mémoire du roi.
+
+Le roi écoutait sans rien dire et le regardait fixement; et sans doute
+il était frappé de cet accord d'opinion, tout le monde, les sages et les
+fous, le félicitant au lieu de le plaindre. Il fit quelques pas dans la
+galerie, remercia Sully et dit qu'il lui savait gré de ses ménagements.
+Ceux qui le virent sortir ensuite de la galerie le trouvèrent beaucoup
+moins triste. On jugea qu'une douleur si résignée et si douce ne
+tournerait pas à l'orage. Les intéressés respirèrent.
+
+Il porta le deuil en noir, contre l'usage des rois, qui le portent en
+violet. Il le garda trois mois entiers. Il envoya toute la cour au
+service, qui se fit à Saint-Germain-l'Auxerrois. Il reçut les
+compliments de condoléance des ambassadeurs, et, ce qui étonna le plus,
+ceux du Parlement, qui envoya à Fontainebleau une députation solennelle.
+
+Mais de recherche, d'enquête sur la mort, pas le moindre mot. Soit
+qu'il eût peur de trouver plus qu'il ne voulait, de troubler son
+entourage, et craignît l'ébranlement d'une si terrible affaire, il
+reprit ses habitudes, s'entoura des mêmes gens.
+
+Il écrivait peu après ce mot expressif: «La racine de mon coeur est
+morte et ne rejettera plus.»
+
+Mot vrai, quoique les habiles aient trouvé moyen de le relancer bientôt
+dans de nouvelles galanteries. Il reprit la passion qui était sa vie,
+par ses pointes, ses agitations ou ses éblouissements. Mais ce n'était
+plus Gabrielle, cette pleine saveur d'amour où son coeur s'était reposé.
+
+On lui donna une maîtresse, on lui donna une femme, cette Marie de
+Médicis que les papes, l'Europe et la cour avaient voulu lui imposer.
+Elle arriva belle d'argent et des écus de son oncle. Le roi (sa lettre à
+la Chambre des comptes en témoigne) lui donna, par économie, les
+diamants de Gabrielle, ce qui, dit-il judicieusement, «nous a épargné
+autant de dépense.»
+
+Que devint le joyeux Zamet? Plus que jamais en faveur, il engraissa
+notablement, mais, par prudence, n'acheta jamais pour un sou de terre en
+France. Il n'eut d'autre fief que sa caisse, qu'il intitulait hardiment
+le _Mont-de-piété des rois_. Il resta toujours léger, mobile et le pied
+levé.
+
+La Varenne s'immortalisa par une fondation pieuse. Devenu, par la grâce
+du roi, seigneur de la Flèche, il fit de cette petite ville une affaire
+fort importante et fort lucrative par l'église et le collége qu'il
+obtint pour elle, établissements qui y attirèrent du monde et au bon
+seigneur de gros revenus. Une telle cage voulait des oiseaux. La
+Varenne veillait le moment. En l'année 1603, le roi étant très-affaibli,
+malade au printemps, malade à l'automne, et quelques jours seul à Rouen,
+il ne manqua pas son coup: il lui fit signer, entre deux diarrhées, le
+rappel des Jésuites en France.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+HENRIETTE D'ENTRAGUES ET MARIE DE MÉDICIS
+
+1599-1600
+
+
+Le grand flatteur de l'époque, dont le magique pinceau eut pour tâche de
+diviniser les reines et les rois, Rubens a succombé, il faut le dire,
+devant Marie de Médicis. Dans la galerie allégorique qu'elle lui fit
+peindre à sa gloire, il a beau se détourner vers ses rêves favoris, les
+jeunes et poétiques beautés de déesses ou de sirènes; il lui faut bien
+retomber au pesant modèle qui le poursuit de tableau en tableau. La
+_Grosse Marchande_ à Florence, comme nos Françaises l'appelaient, fait
+un étrange contraste à ces fées du monde inconnu.
+
+La magnifique _Discorde_, palpitante sous ses cheveux noirs, dont le
+corps ému, frémissant, est resté à jamais classique; la _Blonde_, le
+rêve du Nord, la charmante _Néréide_, pétrie de tendresse et d'amour:
+toute cette poésie est bien étonnée en face de la bonne dame. Assemblage
+splendide et burlesque. La fiction y est animée, et d'une vie
+étincelante; l'histoire et la réalité n'y sont que prose et platitude,
+un carnaval d'histrions et de faux dieux ridicules, un empyrée de
+Scarron.
+
+Marie de Médicis, qui avait vingt-sept ans quand Henri IV l'épousa,
+était une grande et forte femme, fort blanche, qui, sauf de beaux bras,
+une belle gorge, n'avait rien que de vulgaire. Sa taille élevée ne
+l'empêchait pas d'être fort bourgeoise et la digne fille des bons
+marchands ses aïeux. Même son père, son oncle qui la maria, tout princes
+qu'ils étaient (par diplôme), n'en faisaient pas moins le commerce et
+l'usure.
+
+D'italien, elle n'avait que la langue; de goût, de moeurs et
+d'habitudes, elle était Espagnole; de corps, Autrichienne et Flamande.
+Autrichienne par sa mère, Jeanne d'Autriche; Flamande par son
+grand-père, l'empereur Ferdinand, frère de Charles-Quint. Donc, cousine
+de Philippe II, de Philippe III, de ces rois blêmes et blondasses, aux
+yeux de faïence, tristes personnages que Titien et Vélasquez gardent
+encore sur leurs toiles dans toute la triste vérité.
+
+Elle était née en pleine réaction jésuitique. Sa mère, Jeanne
+d'Autriche, fut une des filles de l'Empereur qui créèrent et
+patronnèrent les Jésuites en Allemagne, fondèrent leurs colléges, leur
+mirent en main les enfants des princes et de la noblesse. La première et
+la seule chose que Marie demanda au roi, à son débarqué en France, fut
+d'y faire rentrer les Jésuites.
+
+Deux choses la rendaient désirable, non au roi, qui s'en souciait peu,
+mais désirable aux ministres: c'était l'argent, la grosse somme que son
+oncle Ferdinand consacrait à cette affaire, à l'alliance de France; et
+d'autre part, l'espérance que cet oncle donnait à nos politiques, de
+leur faire un pape du parti français. Les Médicis, qui jadis avaient
+fourni à l'Église Léon X et Clément VII, récemment avaient fait deux
+papes par leur influence, Grégoire XIII et Sixte-Quint. Le pape régnant,
+Clément VIII, s'il n'était pas homme des Médicis, était du moins
+Florentin, et désignait comme son successeur probable un Médicis, le
+cardinal de Florence (Léon XI), qui, en effet, eut un moment la tiare.
+
+Politique, au fond, assez pauvre, qui déjà avait trompé François Ier
+quand, pour acquérir l'alliance viagère de Clément VII, il prit sa nièce
+Catherine. Il n'y avait pas de loterie qui trompât plus que celle-là.
+Qu'apportait le pape à nos rois? L'amitié d'un moribond qui leur
+tournait dans la main. On fit faire la même faute à Henri IV, lui
+imposant cette nièce du grand fabricateur de papes. On lui fit jeter un
+argent immense dans la préparation coûteuse de l'élection d'un Médicis,
+qui fut pape pendant vingt jours!
+
+Je croirais, en conscience, que ce mariage italien fut une punition de
+Dieu pour l'ingratitude du roi à l'égard de l'Italie.
+
+Quelle puissance l'avait reconnu la première à son avénement douteux?
+Venise, qui manifesta pour lui tant d'enthousiasme et vint jusqu'en
+France témoigner par une solennelle ambassade l'estime et les voeux de
+l'Europe. Il n'en tourna pas moins le dos à Venise, quand elle le priait
+de soutenir Ferrare contre le pape, qui la réunit au saint-siége.
+Ferrare, petite puissance, mais fort militaire, renommée pour
+l'artillerie. Ses ducs, célébrés par le Tasse, étaient une des dernières
+forces qui, la France aidant, pût soutenir l'Italie. Ce dernier souffle
+italien, qui l'éteignit? Hélas! la France. Henri IV paya ainsi son
+absolution. Il n'avait pas encore, il est vrai, la paix avec les
+Espagnols. Mais, quelles que fussent les velléités françaises de Clément
+VIII, donner un État à la papauté, à l'impuissance, à la mort, c'était
+en réalité fortifier les Espagnols, qui, bon gré mal gré, dominaient le
+pape. Soutenir Venise, au contraire, au moins de parole et de
+négociations, lui sauver son alliée, Ferrare, c'était faire craindre aux
+Espagnols les résistances italiennes, et d'autant plus puissamment leur
+faire désirer la paix.
+
+Comment fit-on croire au roi que, pour être fort en Italie, il lui
+fallait s'appuyer sur ce qui y change sans cesse, sur un souverain
+viager, une puissance de vieillard, dont la volonté personnelle était
+par moment française, mais dont la cour, le conseil était et ne pouvait
+être que catholique, donc espagnol? Un pape français d'inclination
+était un très mauvais pape, dominé par le temporel, et disposé à
+s'arracher de la ferme base de la papauté, qui était l'Espagne. Qui
+brûlait encore? L'Espagne. Qui persécutait les Maures, jusqu'à en
+chasser un million? L'Espagne. Nul pays n'eût été alors assez fou pour
+faire cela.
+
+Cette sottise de jeter la France dans une politique papale réussit par
+l'ardent concert des parvenus de l'époque, des abbés gascons,
+intrigants, menteurs, dont la cour était infestée, qui rêvaient les
+prélatures, le chapeau, et tous travaillaient, d'accord avec la finance
+italienne et les banquiers de Florence, à mettre dans la tête du roi
+qu'il ferait pape un Florentin, et par lui mènerait l'Europe. Les du
+Perron et les d'Ossat le faisait toujours regarder vers Florence et
+Rome. Était-il dupe? Je ne sais. Mais cet homme de tant d'esprit, de
+courage, qui ne craignit jamais les épées, craignait un couteau; il
+voulait extrêmement vivre, et s'imaginait qu'il serait plus en sûreté
+s'il avait le pape pour ami, mieux encore, s'il faisait les papes.
+
+Le mariage florentin l'acheminait vers ce but. Que le roi l'aimât ou
+non, il devenait sûr. C'était une affaire de temps. Comment employer ce
+temps? Il fallait une maîtresse qui fit gagner quelques mois, détourna
+la pensée du roi et servit comme d'éponge à laver et faire disparaître
+l'image de Gabrielle.
+
+Fontainebleau, plein de celle-ci, et qui l'eût rappelée toujours,
+n'était pas tenable. Mais le Midi remuait. À la grande joie des
+courtisans, le roi leur dit un matin: «Messieurs montons à cheval; j'ai
+envie de manger cet été des melons de Blois.»
+
+Dans le passage ennuyeux de la grande plaine de Beauce, quelqu'un lui
+dit qu'il devrait bien s'arrêter au joyeux château de Malesherbes, où M.
+d'Entragues, qu'on appelait le roi d'Orléans (successeur de Charles IX,
+comme époux de Marie Touchet), tenait sa petite cour.
+
+Qui dit cela? Soyez-en sûr, nul autre que Fouquet la Varenne. Ce
+serviteur incomparable, unique comme chasseur de femmes et dénicheur de
+beautés, avait trouvé pour son maître la plus jolie fille de France.
+
+La mère, la Marie Touchet, l'unique amour du roi tragique, qui, dit-on,
+chercha en elle l'oubli de la Saint-Barthélemy, Marie Touchet était
+Flamande d'origine, mais très-affinée, très-lettrée; née dans la ville
+des disputes, Orléans, puis transportée à la cour italienne de Catherine
+de Médicis. Elle lisait (chose rare alors), non pas telle traduction
+d'Amadis, mais le livre de Charles IX, les _Grands Hommes de Plutarque_,
+dans la belle version d'Amyot.
+
+Cette dame, fière de ce grand et sombre souvenir, quoique peu noble
+elle-même, non sans peine, était descendue à épouser un seigneur, le
+premier du pays, Entragues, gouverneur d'Orléans. Son fils, qu'elle
+avait eu de Charles IX, et qui se trouvait neveu d'Henri III, la rendait
+fort ambitieuse. Elle visait haut pour ses filles, les gardait
+admirablement, mieux qu'elle ne fit pour elle-même. Sa sévérité
+maternelle était passée en légende. On contait qu'un de ses pages
+s'étant un peu émancipé du côté des demoiselles, elle l'avait virilement
+poignardé de sa propre main.
+
+Ses filles avaient besoin d'être bien gardées. Elles avaient l'esprit
+du diable. L'aînée, Henriette, était une flamme. Vive, hardie, un bec
+acéré. Des rencontres et des répliques à faire taire tous les docteurs.
+Elle ne lisait pas d'histoire; elle était trop fine et trop disputeuse.
+Il lui fallait de la théologie, mais aiguë, subtile, les _concetti_
+africains de saint Augustin. Cette dangereuse créature, avec cela, était
+très-jeune, svelte et légère, en parfait contraste avec la défunte, avec
+la beauté bonasse, ample déjà, de Gabrielle.
+
+Qu'elle fût belle, cela n'est pas sûr; mais elle était vive et jolie. Le
+roi, qui croyait seulement s'amuser et rire, fut pris. La fine langue,
+maligne et rieuse, ne ménageait rien, et pas plus le roi. Son coeur
+malade, blasé, et qui se croyait fini, revécut par les piqûres. Il la
+trouva amusante, puis charmante. En réalité, il n'avait rien vu, et ne
+vit rien de plus français.
+
+La perle était mal encadrée. Le père était un brouillon, un homme perdu,
+et le frère un scélérat. Le roi les connaissait si bien, qu'il avait
+chargé Sully de les chasser de Paris; mais, si telle était la famille,
+c'était le malheur d'Henriette, non sa faute; elle était mineure, et
+n'avait que dix-huit ans. Tout le monde est tombé sur cette fille. On
+verra les crimes réels où l'entraîna sa famille. Mais les premières
+noirceurs qu'on lui attribue ne sont guère attestées, comme les fautes
+de Gabrielle, que par leur ex-rivale, mademoiselle de Guise, princesse
+de Conti, et par son roman d'_Alcandre_.
+
+Je m'en tiendrai uniquement aux lettres du roi, aux mémoires de Sully, à
+la correspondance du cardinal d'Ossat.
+
+D'Entragues exploita honteusement sa fille mineure, la vendit, le 11
+août 1599, pour le marquisat de Verneuil. Mais il ne la livra pas,
+exigeant encore du roi une somme de cent mille écus. L'argent payé, le
+marchand ne la livra pas encore, jusqu'à ce qu'il eût fait faire au roi
+ce bel écrit: «M. d'Entragues nous donnant à compagne mademoiselle
+Henriette, sa fille, en cas que, dans six mois, elle devienne grosse et
+accouche d'un fils, alors et à l'instant nous la prendrons à femme. De
+Malesherbes, 1er octobre 1599. Henry.»
+
+Nous avons l'acte authentiqué par deux secrétaires d'État (_Lettres_, V,
+p. 227). Pour le courage de Sully, qui prétend l'avoir déchiré, je le
+trouve bien douteux.
+
+Nos ministres laissaient le roi jouer au mariage avec sa maîtresse, mais
+n'en persévéraient pas moins dans l'idée du mariage politique et
+financier, qui, selon eux, outre l'argent, allait nous créer par le pape
+et le grand-duc une influence en Italie.
+
+La grande affaire était Saluces, cette porte de l'Italie, que le duc de
+Savoie, dans la crise de la Ligue, avait enlevée à la France: affaire
+religieuse autant que politique, Saluces ayant été jadis un refuge des
+Vaudois et des protestants italiens. Henri IV, puissant et vainqueur, ne
+pouvait tolérer cette usurpation qu'avait dû subir Henri III.
+
+En décembre 1599, le duc de Savoie fit la démarche inattendue de venir à
+Fontainebleau. Ce prince inquiet, brouillon, mal fait, malfaisant, avait
+un démon en lui. Sa personne était étrange, comme son singulier empire,
+bossu de Savoie, ventru de Piémont. Et l'esprit: comme le corps il
+semblait gonflé de malice, travaillé dans sa petitesse d'un besoin
+terrible de s'étendre, de grandir et de grossir. Il avait hypothéqué sa
+fortune sur son mariage, ayant eu l'insigne honneur d'épouser une fille
+de Philippe II. Mais celui-ci, qu'on n'eût cru aucunement facétieux,
+joua en mourant à son gendre le tour de ne lui laisser par testament
+qu'un crucifix, tandis qu'à son autre fille il léguait les Pays-Bas.
+
+Donc il semblait bien payé pour haïr les Espagnols. Mais ils l'amusaient
+toujours, lui disant que Philippe III n'avait pas de fils et qu'il était
+l'héritier, le leurrant d'une vice-royauté de Portugal, etc. Son favori,
+un Provençal, était tout Espagnol de coeur, plein de fiel contre la
+France; homme noir, d'ailleurs, à jeter son maître dans les plus atroces
+complots.
+
+Le bossu était venu pour observer, flairer, tâter. Mais, comme il arrive
+dans les grands désirs, il vit ce qu'il désirait. L'aspect de la France
+était encore pitoyable. La misère continuait, les villes regorgeaient de
+mendiants, les routes étaient pleines de soldats sans pain. D'autre
+part, les grands seigneurs étaient maîtres des meilleures places. Voilà
+ce qui était vrai et qui se voyait. Mais ce qui était non moins vrai et
+qui ne se voyait pas, c'était un besoin immense de paix, de repos, qui
+rattachait le peuple au roi, et lui eût fait mettre en pièces de ses
+ongles et de ses dents les auteurs d'une Ligue nouvelle. Le Savoyard se
+crut fort, parce qu'il avait la parole de tel et tel des grands
+seigneurs, spécialement celle de Biron. Il ne voulut plus traiter;
+seulement il endormit le roi, lui promettant que dans trois mois il lui
+rendrait Saluces ou bien lui donnerait la Bresse en échange. Sorti de
+France une fois, quand échut le terme indiqué, il déclara effrontément
+qu'il gardait la Bresse et Saluces.
+
+La guerre était infaillible. Le grand mariage d'argent venait d'autant
+plus à propos. Cette belle dot de Toscane allait faire les frais de la
+campagne, permettre de frapper un grand coup, de battre les Espagnols
+sur le dos du Savoyard. Cela était spécieux. La pauvre Henriette
+d'Entragues, et la promesse du roi, qui avait ce qu'il voulait, pesèrent
+peu contre ces raisons.
+
+Le 9 mars 1600, le roi écrivit au grand-duc; mais il voulait une dot de
+1,500,000 écus.
+
+Somme épouvantable, impossible. Le grand-duc brisa. On marchanda, on
+baissa, et enfin on n'eut pas de honte de descendre à six cent mille.
+Mais il fallait de l'argent sur-le-champ, la guerre pressait.
+
+On sait si peu en ce monde ce qu'on doit vraiment redouter, que le roi,
+au moment de se lancer dans cette guerre, ne craignait aucunement la
+sourde conspiration catholique, et craignait extrêmement la bruyante,
+l'innocente conspiration des protestants, qui persistaient à réclamer
+l'exécution de l'édit de Nantes. Le roi était parvenu à le faire
+enregistrer, mais non pas exécuter. On pariait insolemment qu'il ne
+l'exécuterait pas. Les protestants étaient assemblés chez _leur pape_,
+Du Plessis Mornay. C'était l'homme le plus estimé de l'Europe,
+tendrement dévoué au roi, à qui il avait cent fois donné sa vie, mais
+dévoué à sa foi, dévoué au parti des victimes qui venaient naguère
+encore d'être massacrées près de Nantes. «Si le roi était immortel,
+disait-il, nous serions tranquilles; mais s'il meurt, que
+deviendrons-nous?»
+
+Donc il insistait. L'assemblée refusait de se séparer tant qu'on ne tint
+pas parole. Grave refus au moment de la guerre.
+
+Le roi prit un parti étrange dans une affaire si sérieuse: ce fut de
+tuer la résistance protestante par le ridicule. Un complot fut organisé
+par le facétieux Du Perron, bouffon, évêque et cardinal, que nous avons
+vu évêque pour les vers à Gabrielle, cardinal pour l'abjuration.
+
+Le plus sûr pour déconcerter les protestants, c'était d'humilier _leur
+pape_, de turlupiner, chansonner le plus honnête homme du temps. On
+avait déjà fait une tentative bien digne de la brutale insolence de la
+noblesse ligueuse; un Saint-Phal, sans provocation, osa donner à ce
+vieillard chargé d'années, d'honneurs et de blessures, des coups de
+bâton! Cela n'avait pas réussi, le roi et tout le monde s'étaient
+indignés; mais, cette fois, on se contentait d'une bastonnade
+spirituelle. Le roi entra de tout son coeur dans l'espièglerie.
+
+Comme rien n'est parfait sur la terre, le bonhomme Du Plessis avait un
+défaut, celui du temps, la manie de la controverse. Même jeune, au
+milieu des guerres, des voyages périlleux et des aventures, sous la
+tente ou sous le ciel, dès qu'il avait une heure à lui, il tirait plume
+et papier et il écrivait de la théologie. Vieux, il venait de publier ce
+qu'il croyait son chef-d'oeuvre, l'_Eucharistie_. Du Perron annonce à
+grand bruit que l'auteur est un faussaire, qu'il a fait cinq cents
+faux, cinq cents citations controuvées, estropiées, etc. Il se charge de
+le prouver.
+
+La chose était bien calculée. À ce défi, le vieux gentilhomme, bouillant
+de colère, oublie tout, quitte l'assemblée, vole à la cour et demande le
+combat théologique. On l'attendait là. Le roi donne des juges hostiles
+ou suspects. Il assiste, encourageant l'un, riant et se moquant de
+l'autre. D'abord, il dispense Du Perron de prouver «que ce sont _des
+faux_,» lui ouvre la porte de retraite, puis il le dispense encore
+d'indiquer d'avance quels passages il attaquera. Du Plessis ne sut que
+le soir, à minuit, les huit textes qu'on voulait d'abord contester le
+lendemain. Ces textes étaient-ils dans les Pères de l'Église? n'y
+étaient-ils pas? Ils y étaient, mais en substance. Du Plessis avait cité
+en abrégeant et résumant. Donc on le jugea coupable. Huit phrases
+comptèrent pour les cinq cents. Condamné, moqué, écrasé,--surtout
+accablé de la joie du roi et de son défaut de coeur et de l'amitié
+trahie, il tomba malade et dut se faire reporter à Saumur. Le plus
+triste pour l'humanité, ce fut une lettre du roi, où, pour flatter les
+catholiques, il écrivait amicalement à un homme (qu'il détestait), à
+d'Épernon, leur victoire et la part qu'il y avait, comme il avait pesé
+sur les juges, emporté la chose. La lettre fut colportée partout.
+Extrême fut la douleur des protestants, qui le croyaient sans retour
+livré à leurs ennemis.
+
+Point du tout; c'était le contraire. Ayant donné aux catholiques ce
+triomphe d'amour-propre, il hasarda ce qu'autrement il n'aurait jamais
+osé. Il commença sérieusement à donner aux protestants découragés,
+humiliés, les garanties de l'édit de Nantes, villes d'asile, tribunaux à
+eux, etc., etc.
+
+Quitte ainsi des protestants, le roi ne l'était nullement de l'intrigue
+catholique; il lui venait des avis sur la trahison de Biron. Gouverneur
+de Bourgogne, voisin de la Bresse, qui était au Savoyard, Biron aurait
+pu, le roi une fois entré en Savoie, faire entrer la Savoie chez nous.
+Pour cela, il eût fallu que celle-ci fût aidée à temps par les
+Espagnols. Mais un heureux hasard voulut que, justement à ce moment,
+ceux-ci reçussent à Newport de la main du prince Maurice un épouvantable
+coup. L'armée protestante (hollandaise, allemande, anglaise et surtout
+française) ne battit pas seulement l'armée espagnole, mais elle
+l'anéantit.
+
+Ce fut le plus grand coup d'épée que le protestantisme eût frappé depuis
+cinquante ans. L'Espagne fut assommée. Il fut trop clair que, malgré
+toutes les fureurs de Fuentès, gouverneur de Milan, qui poussait la
+Savoie, l'Espagne ne prendrait pas ce moment pour rentrer dans la grande
+guerre de France.
+
+Dès lors plus d'hésitation. Le 11 août, le roi, de Lyon, lança son
+manifeste de guerre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+GUERRE DE SAVOIE--MARIAGE
+
+1601
+
+
+Entre l'événement de Newport et le manifeste, en un mois, Sully, avec
+une activité et une énergie incroyables, avait transporté de Paris à
+Lyon l'énorme matériel qu'il préparait depuis un an. L'artillerie étant
+placée dans la main qui tenait déjà les finances, il y eut une
+formidable unité d'action. Sully agit en dictateur; il suspendit les
+payements pour toute la France, tourna tout l'argent à la guerre. Il
+destitua en une fois tous les nobles fainéants du corps de l'artillerie
+et leur substitua des hommes capables. La France eut toujours le génie
+de cette arme, dès qu'on l'a laissée agir. Il suffit de rappeler ce
+qu'on a dit dans cette histoire et de Jeanne d'Arc et de Jean Bureau, de
+Genouillac à Marignan, enfin des premiers essais d'artillerie volante
+dans les combats d'Arques.
+
+Le Savoyard se trouva pris au dépourvu. Avec tout son esprit, il n'avait
+pas prévu trois choses: d'abord cette rapidité; il croyait que l'on
+traînerait jusqu'à l'hiver, où ses neiges l'auraient défendu. Ensuite il
+ne devinait pas que la guerre serait poussée entièrement par
+l'artillerie, qui abrégerait à coups de foudre. Troisièmement, il
+pensait que Biron pourrait trahir. Cette destitution de tant de vieux
+officiers paralysa entièrement sa mauvaise volonté. Il commanda; mais
+entouré, surveillé par les hommes de Sully, il ne put que marcher droit,
+et le malheureux fut contraint d'aller de victoire en victoire.
+
+Le lendemain du manifeste, le corps de Biron entra dans la Bresse, celui
+de Lesdiguières en Savoie. En vain Biron donna avis au gouverneur de
+Bourg-en-Bresse de ses prochaines attaques, ses officiers
+l'entraînèrent, firent sauter les portes, emportèrent la place avant le
+temps indiqué.
+
+Ceci le 13 août, deux jours après la déclaration. Le 17, Lesdiguières,
+non moins rapide, enleva la forte place de Montmélian, qui couvrait
+toute la Savoie; la citadelle tint seule, mais il l'assiégea, la serra.
+Le roi arrivait, et le 20, il fut devant Chambéry, la capitale du pays,
+qui se rendit sur-le-champ. L'épouvante était extrême d'une telle
+rapidité, mais non moins l'admiration pour l'humanité du roi, qui disait
+qu'il ne faisait la guerre qu'au duc, point aux habitants. Voilà une
+guerre toute nouvelle, la première guerre d'hommes. Avant, après Henri
+IV (surtout dans celle de Trente-Ans), ce sont guerres de bêtes féroces,
+bien pis, des guerres de soldats traîtres, qui se ménagent entre eux
+pour manger à leur aise le pauvre habitant désarmé.
+
+Le duc avait dit: «Il faudra quarante ans.» Il fallut quarante jours,
+sinon pour terminer la guerre, au moins pour la décider.
+
+Ses petits forts de Savoie, sur des pics, sur des passes étroites,
+semblaient imprenables. Et il y avait près du roi plus d'un personnage
+douteux qui espérait qu'on échouerait. Mais Sully était là en personne,
+et autour de lui la terreur de son pénétrant regard. Quels furent les
+instruments habiles qu'il employa, les hommes de génie obscurs qui
+vainquirent ces difficultés et menèrent si bien l'intrépide financier
+dans cette guerre inconnue des Alpes? On ne le sait. Ce qui est sûr,
+c'est qu'en un moment on perça la longue vallée jusqu'au mont Cenis. Et,
+un pas de plus, on descendait en Piémont.
+
+Le roi avait passé en Bresse, pour voir de plus près opérer Biron.
+Celui-ci était furieux d'avoir si bien réussi au point que, devant un
+fort, il voulut faire tuer le roi, et avertit les assiégés pour qu'on le
+tirât. Il n'était guère moins en colère contre le duc de Savoie, qui
+était encore à Turin, attendant que Biron trahît et qu'on lui ouvrît
+Marseille, qu'on lui promettait. Il avait tout perdu de ce côté des
+Alpes, moins la citadelle de Montmélian, que Sully tenait dans un cercle
+de foudroyantes batteries, et qu'il allait bientôt raser, s'il ne la
+prenait. Biron fit dire au Savoyard que, s'il ne passait les monts, il
+était déshonoré, et qu'on ne pourrait plus rien pour lui. Donc il passa,
+mais à sa honte, le roi l'approchant et le provoquant, sans le faire
+bouger.
+
+La dot de la Florentine n'avait pas peu contribué à rendre ces succès
+possibles. Le malheur, c'est qu'après la dot il fallait recevoir la
+fille. Le roi y songeait si peu, qu'il envoya à Henriette les premiers
+drapeaux pris sur la Savoie (septembre). Il voulait la consoler.
+Par-dessus le parjure du roi et la perte de ses espérances, elle avait
+eu un grand malheur. Le tonnerre tomba dans sa chambre, et elle
+accoucha, mais d'un enfant mort. Elle se fit pourtant porter jusqu'à
+Lyon, jusqu'à Chambéry, où était Henri. Il y vit l'état misérable de
+tristesse et de désespoir où cette fille, si jeune encore, vendue des
+siens, trahie par lui, était tombée; la pauvre rieuse ne faisait plus
+que pleurer. Il était tendre, son coeur se souleva tout entier pour elle
+et contre lui-même. Il voulut du moins la tromper, la calmer. Il lui dit
+que, s'il ne pouvait se tirer de son mariage politique, il lui ferait
+épouser un prince du sang, le duc de Nevers.
+
+Le 19 octobre, il apprit que son mariage avait été célébré à Florence
+(Lettres du roi, V., 325), et fit ordonner aux villes de tout préparer
+pour l'arrivée de la reine. Mais, ce même jour, le 19 (Lettres du
+cardinal d'Ossat, IV, 280), il accorda à Henriette une lettre de créance
+pour un agent spécial qu'il envoyait à Rome avec des pièces capables
+d'invalider le mariage toscan et d'établir que le roi n'avait pu
+canoniquement s'engager avec la Florentine, étant engagé avec la
+Française.
+
+L'agent de l'étrange négociation lui-même était fort étrange. C'était un
+homme de rien, nommé Travail, un protestant qui avait fait la guerre,
+s'était converti, comme le roi, et s'était fait capucin. On l'appelait
+le père Hilaire. Il avait beaucoup d'audace, de langue (et plus que de
+cervelle). Il était bien auprès du roi, qui aimait les convertis, et
+s'amusait des hardiesses cyniques et bouffonnes de ce capucin. C'était
+un second Roquelaure. De son droit de Mendiant et de va-nu-pieds, il se
+faisait l'ami du roi, le tutoyait: «Mon bon roi, tu dois faire ceci, tu
+dois faire cela ... Toi, marquise de Verneuil, ceci, cela n'est pas
+bien,» etc.
+
+Travail était fort protégé par le jeune cardinal de Sourdis, le parent
+de Gabrielle, et sans doute il était entré chez le roi, dès le temps de
+Gabrielle, par cette porte du mariage français. Il restait fidèle à
+cette cause, mais alors pour Henriette. Le roi lui donna une lettre de
+créance pour le cardinal d'Ossat, qui devait le mener au pape. Cela
+calma Henriette, qui rentra en France. C'est ce que voulait le roi. Il
+garda le capucin, qui ne partit pas encore.
+
+Cependant Marie de Médicis, après de prodigieuses fêtes qu'on fit à
+Florence, s'embarqua avec sa tante et sa soeur, duchesse de Toscane et
+de Mantoue, sur la galère grand-ducale toute incrustée de pierreries.
+Les Médicis (on le voit à leur chapelle) eurent toujours ce luxe inepte
+des pierres qui se passent d'art. Sa tante, Christine de Lorraine, ravie
+d'être débarrassée, la remit aux Lorraines, aux Guises. Elle venait avec
+trois flottes, de Toscane, du pape et de Malte, dix-sept galères, et
+elle n'amenait pas moins de sept mille hommes. Si l'avénement d'Henri
+IV fut une invasion de Gascons (comme dit le baron de Geneste),
+l'avénement de Marie de Médicis fut une invasion d'Italiens.
+
+Elle alla de Marseille à Aix et à Avignon, avec une petite armée de deux
+mille chevaux, se reposa en terre papale. Les Jésuites y avaient fait
+faire d'immenses préparatifs de réception pour elle et le roi, qui ne
+put venir: théâtres, arcs de triomphe, partout des emblèmes et des
+devises. Selon le goût de ces pères (si fins et si sots, admirables aux
+choses puériles), tout était basé sur le nombre sept. Le roi avait sept
+fois sept ans. Il était le neuf fois septième roi de France, depuis
+Pharamond. Il avait vaincu à Arques en septembre, le 21, le trois fois
+septième jour; à Ivry, en mars, au jour deux fois sept, et son armée y
+était divisée en sept escadrons, etc., etc. Cela parut si joli que le P.
+Valadier, pour en garder la mémoire, en fit un livre, que la reine
+voulut elle-même offrir au roi.
+
+L'esprit de cette princesse éclata dès Avignon. Le P. Suarès, qui
+parlait au nom du clergé, lui ayant dit galamment qu'on lui souhaitait
+d'avoir un enfant avant l'année révolue, «cette princesse, hors
+d'elle-même, en témoigna une envie égale au désir des peuples, et
+demanda cette grâce à Dieu.» (De Thou.)
+
+Comme elle était fort dévote, elle avait fait en partant demander au
+pape d'entrer en tout monastère. Pour les monastères de femmes, le pape
+l'accorda sans difficulté, mais refusa pour ceux d'hommes, «à moins,
+dit-il en riant fort, que le roi ne le permette.» (D'Ossat.)
+
+Elle dut attendre huit jours à Lyon, le roi s'arrêtant encore en
+Savoie. Enfin, le 9 décembre, il se présenta aux portes assez tard.
+Elles étaient fermées et on l'y fit attendre une heure par une gelée
+fort rude. Grand réfrigérant à ce peu d'amour qu'il avait pu apporter.
+
+Ce premier refroidissement ne fut pas le seul. Le second et le plus
+fort, ce fut la princesse elle-même toute autre que son portrait, qui
+datait de dix années. Il vit une femme grande, grosse, avec des yeux
+ronds et fixes, l'air triste et dur, Espagnole de mise, Autrichienne
+d'aspect, de taille et de poids. Elle ne savait pas le français, s'étant
+toujours abstenue de cette langue d'hérétiques.
+
+En venant, sur le vaisseau, on lui avait mis en main un mauvais roman
+français, _Clorinde_, imité du Tasse, et elle en disait quelques mots.
+
+Ce qui ne dut pas être non plus extrêmement agréable au roi, c'est
+qu'elle n'arriva pas seule, mais avec armes et bagages. Je veux dire,
+avec la cour complète de cavaliers servants ou de sigisbées, que toute
+dame italienne, selon la nouvelle mode qui fleurit tellement en ce
+siècle, devait avoir autour d'elle.
+
+Le premier, l'ancien, l'officiel, l'accepté, le patenté, était son
+cousin, Virginio Orsini, duc de Bracciano. C'était lui qui avait, à
+table, le soin de lui donner à laver, et d'offrir le bassin, la
+serviette, à ses blanches mains. Le second, Paolo Orsini, moins avancé
+et moins posé, n'en était que plus en faveur peut-être. Enfin, pour
+charmer le roi, un jeune homme de la figure la plus séduisante, _il
+signore_ de Concini, était auprès de sa femme. À eux trois, Virginio,
+Paolo et Concini, ils faisaient une histoire muette de ce coeur de
+vingt-sept ans, représentaient son passé, son présent et son avenir.
+
+Le roi n'en fut pas moins galant. Il arrivait botté, armé, et s'il
+brillait peu, devant ces beaux Italiens, avec sa taille mesquine et sa
+barbe grise, il était beau de sa conquête, de la foudre dont il venait
+de renverser la Savoie. Peu sensible à tout cela, la princesse s'en tint
+aux termes d'une parfaite obéissance, se jeta à genoux, se dit sa
+servante pour accomplir ses volontés. Le roi dit gaiement, en soldat,
+qu'il était venu à cheval, et sans apporter de lit, que, par ce grand
+froid, il la priait de lui donner la moitié du sien.
+
+Donc il entra dans la chambre.
+
+Il faut savoir qu'à la porte de cette chambre, à toute heure, si tard,
+si matin qu'on y vînt, on trouvait une sorte de naine noire, avec des
+yeux sinistres, comme des charbons d'enfer (Voir à la bibliothèque de
+Sainte-Geneviève). Cette figure, peu rassurante, n'était pourtant pas un
+diable. C'était, au fond, le personnage important de cette cour, la
+soeur de lait de la reine, la signora Léonora Dosi, fille d'un
+charpentier, qui se parait du noble nom emprunté de Galigaï. Elle avait
+beaucoup d'esprit, gouvernait la princesse comme elle le voulait,
+remuait à droite ou à gauche cette pesante masse de chair.
+
+Si Léonora faisait peur, elle était encore plus peureuse; elle rêvait en
+plein jour. Triste hibou, asphyxié de bonne heure dans l'obscurité
+malsaine des alcôves et des cabinets, elle croyait que quiconque la
+regardait lui jetait un sort. Elle portait toujours un voile, de crainte
+du _mauvais oeil_. La France, maligne et rieuse, pays de lumière, lui
+devait être odieuse. Elle devait ici s'assombrir et se pervertir, et de
+plus en plus devenir méchante.
+
+Tel fut l'augure de la noce et l'agréable visage dont le roi fut salué à
+la chambre nuptiale. Soit que cette noire vision l'y ait poursuivi, soit
+que la mariée ne répondit pas à son idéal, il fut très-sérieux le matin.
+
+On vieillit vite en Italie, et surtout les Allemandes, comme celle-ci
+l'était par sa mère. Rubens même, au charmant tableau où il la montre
+accouchée, au moment où toute femme est souverainement poétique, n'a pu,
+tout flatteur qu'il était, dissimuler cette lourdeur mollasse. Un bec de
+femme assez pointu (mademoiselle du Tillet) disait crûment d'elle et du
+fils: «Une vache qui fit un veau.»
+
+Le roi fut obligé de rester près de l'épousée quarante jours pour faire
+la paix; paix surprenante. Il abandonna Saluces, rendit toute la Savoie.
+
+Ce traité, agréable au peuple, désespérait l'Italie, que le roi
+abandonnait. Le pape y voyait l'avantage de pouvoir continuer dans
+Saluces, l'ancien asile du protestantisme italien, la persécution que
+les Jésuites y avaient organisée par les bourreaux de la Savoie.
+
+«Chacun chez soi, chacun pour soi:» c'est la politique bourgeoise que
+Sully fit prévaloir et proclama par ce traité.
+
+En échange de Saluces, le roi acceptait la Bresse, province, il est
+vrai, importante, qui fermait le royaume à l'est et protégeait Lyon.
+
+Ce brusque traité effraya Biron. Il crut que le roi en savait beaucoup
+et il crut prudent d'en avouer un peu. Il vint le trouver à Lyon, lui
+dit que le Savoyard lui offrait sa fille bâtarde et une grosse dot. Le
+roi, bon comme à l'ordinaire, pardonna. Biron, rassuré, écrivit au
+Savoyard de ne pas ratifier le traité, de dire qu'il gardait la Bresse,
+mais voulait rendre Saluces, _à condition que le roi y mettrait un
+gouverneur catholique_, et non le protestant Lesdiguières. Si le roi eût
+accepté et mis là un catholique, il mécontentait Lesdiguières; et, s'il
+lui tenait parole, lui donnait Saluces, il mécontentait le pape. Il
+trancha tout et sortit du filet où Biron voulait le mettre, en ne
+prenant pas Saluces et se contentant de la Bresse.
+
+Le roi était bon pour tous. Il promit au légat et à la reine le
+rétablissement des Jésuites. D'autre part, il avait fait l'accueil le
+plus affectueux aux envoyés de Genève, à leur vénérable doyen Théodore
+de Bèze, et il permit à Sully, avant de signer le traité et de rendre
+les places prises, de livrer aux Génevois le fort de Sainte-Catherine à
+la porte de leur ville; ils le démolirent en un jour.
+
+Sous un prétexte d'affaires, il prit enfin vacances de sa femme, la
+laissa à Lyon. Marié le 17 janvier 1601 par le légat, il partit le 18 en
+poste. Le 20, il était à Paris, rendu à son Henriette.
+
+Le 4 février, il revit la reine. Le 8, il écrit au connétable _qu'elle
+est enceinte_.
+
+Louis XIII, qui fut cet enfant, n'eut aucun trait de son père. Il ne fut
+pas seulement différent, mais opposé en toute et chacune chose, n'ayant
+rien des Bourbons (côté paternel d'Henri IV), et encore bien moins des
+Valois, côté maternel d'Henri, qui si naïvement rappelait son joyeux
+oncle François Ier et sa charmante grand'mère, Marguerite de Navarre. Ce
+fils, nature sèche et stérile, véritable Arabie Déserte, n'avait rien
+non plus de la France. On l'aurait cru bien plutôt un Spinola, un
+Orsini, un de ces princes ruinés de la décadence italienne, venu du
+désert des Maremmes ou des chauves Apennins.
+
+Quoi qu'il en soit, le résultat voulu était obtenu.
+
+Le roi était marié de la main du pape. (D'Ossat.)
+
+Le sang italo-autrichien était dans le trône de France.
+
+La volonté du grand-duc, sa politique et son ordre positif avaient été
+accomplis sur-le-champ et à la lettre. Ce prince, se souvenant de
+Catherine de Médicis et du danger où l'avait mise sa longue stérilité,
+n'avait dit qu'un mot à sa nièce en la quittant: «Soyez enceinte.»
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+CONSPIRATION DE BIRON
+
+1601-1602
+
+
+Peu de temps après cette guerre foudroyante de Savoie, qui avertit si
+bien l'Europe de la résurrection de la France, le roi montrait à Biron
+une statue où on l'avait fait en dieu Mars et couronné de lauriers. Il
+lui dit malignement: «Cousin, que pensez-vous que dirait mon frère
+d'Espagne s'il me voyait de la sorte?--Lui! il ne vous craindrait
+guère!»
+
+Voilà comme on le traitait. Sa puissance si bien prouvée, sa renommée
+militaire, tant de vigueur, tant d'esprit, tout cela n'empêchait pas
+qu'on ne le traitât lestement, sans ménagement, avec une légèreté bien
+près du mépris. Lui-même il en était cause. Personne n'avait moins de
+tenue. Sa camaraderie étrange avec Bellegarde, Bassompierre, les jeunes
+gens qui riaient de lui et qui lui soufflaient ses maîtresses, semblait
+d'une débonnaireté plus qu'humaine. On le trompait, on s'en moquait, et
+il n'en faisait pas plus mauvaise mine. Il se faisait lire les libelles,
+allait voir les farces où on le jouait, et riait plus que personne. Sa
+première femme, Marguerite, avait illustré sa patience. La seconde,
+Marie de Médicis, fut maîtresse dès le premier jour, signifiant qu'elle
+garderait et ses cavaliers servants et sa noire entremetteuse.
+
+L'inconsistance du roi dans la vie privée était excessive, il faut
+l'avouer.
+
+Pendant que la reine voyageait lentement de Lyon à Paris, il était
+auprès d'Henriette à Verneuil, où elle le reçut dans son nouveau
+marquisat. La vive et charmante Française, gagnant par la comparaison
+avec la grosse sotte Allemande, le ressaisit à ce point, que le capucin,
+agent d'Henriette, fut enfin envoyé à Rome, avec la lettre de créance
+que le roi lui avait donnée. Il devait voir les cardinaux, montrer
+l'engagement du roi avec elle et tâter si l'on ne pourrait obtenir un
+second divorce. Ce pauvre homme, qui n'était autorisé que du roi et non
+des ministres, fut reçu par notre agent, le cardinal d'Ossat, avec
+mépris, avec haine et sans ménagement. Rome entière fut contre lui; à
+grand'peine il put revenir en France. On voulait le retenir dans un
+couvent de son ordre, le murer jusqu'à la mort dans un _in pace_
+d'Italie.
+
+Le roi semble l'avoir oublié. On lui avait fait entendre qu'il ne
+pouvait renvoyer Marie sans motif spécieux, ni surtout sans rendre la
+dot. D'ailleurs, elle arrivait grosse. Les ministres étaient pour elle,
+pour un Dauphin qui allait simplifier la succession, assurer, la paix,
+écarter toute chance de guerre civile. Mais il fallait un Dauphin;
+malheur à elle si elle eût eu une fille. Henriette, qui un mois après
+eut un fils, l'aurait emporté.
+
+Le roi accueillit le Dauphin avec la joie la plus touchante.
+
+Cependant la reine ne faisait nul mystère de son fidèle attachement pour
+Virginio. Un manuscrit du fonds Béthune (qu'a copié M. Capefigue) nous
+apprend que, six mois après ses couches, le roi allant au Midi avec
+elle, elle s'arrêta à Blois, dit qu'elle n'irait pas plus loin, résolue
+qu'elle était de retourner à Fontainebleau, où Virginio l'attendait. Le
+roi, perdant patience, eut encore l'idée de la renvoyer. «Cela serait
+bon, dit Sully, si elle n'avait pas un fils.» Donc on la garda,
+craignant d'embrouiller la succession si la légitimité de ce fils
+devenait douteuse. L'Espagne eût saisi cette prise.
+
+Voilà bien des variations; mais elles ne semblaient pas moindres dans sa
+conduite publique.
+
+Au moment où son mariage italien faisait croire qu'il tenait fort à se
+rattacher à l'Italie, brusquement il renonce, en rendant Saluces, et se
+ferme l'Italie. Le Vénitien Contarini dit que ce traité étrange et
+inattendu releva l'Espagne (battue à Newport). Le parti espagnol à Rome
+devint insolent. Ce mariage avec la nièce d'un prince qui avait des
+enfants, avec une princesse sans droit à la succession de Toscane, n'eut
+pas même l'effet de nous assurer l'alliance du grand-duc; il se refit
+Espagnol.
+
+Par l'abandon de Saluces, l'ancien et primitif asile du protestantisme
+italien, le roi abdiquait le protectorat des pauvres Vaudois qui
+s'étaient offerts à lui de si grand coeur en 1594, et ne décourageait
+pas moins les Grisons à l'autre extrémité des Alpes. Le gouverneur de
+Milan, Fuentès, ne tarda pas à les murer dans leurs montagnes (octobre
+1603), en bâtissant aux passages qui communiquent en Italie un fort qui
+lui permettait de les affamer à son gré. Ils s'adressèrent au roi de
+France, qui leur conseilla de patienter. Il avait, comme on a vu,
+abandonné Ferrare au pape, malgré les prières de Venise; et plus tard
+Venise elle-même, dans sa lutte avec le pape, n'eut d'autre secours de
+lui que le conseil de s'arranger.
+
+Je veux bien croire que, dès ce temps, il couvait l'intention de frapper
+l'Espagne et l'Autriche. De bonne heure il y songea; mais toujours en
+protestant _qu'il ne savait pas s'il serait avec ou contre l'Espagne_.
+(V. Bassompierre, 1609.) Dissimulation utile qui pourtant eut
+l'inconvénient de faire croire les Espagnols plus forts qu'ils
+n'étaient, lui plus faible, de rendre tout le monde incertain, défiant,
+et d'ôter l'espoir qu'on aurait eu dans la France.
+
+L'Espagne, usée jusqu'aux os, et se sentant si peu de force, hasardait
+les coups de loterie les plus criminels. Tout en tâchant de soutenir la
+grande guerre en Hollande, elle faisait ailleurs la guerre de _bravi_ et
+de coupe-jarrets. Philippe III était un pauvre homme, mais ses gens de
+hardis coquins. Les Fuentès, les d'Ossuna, les Bedmar, avaient repris
+les moyens du XVe siècle, poison, meurtre et incendie. On ne tarda pas
+à les voir conspirer avec des forçats pour prendre, piller, brûler
+Venise.
+
+Dès 1595, ils avaient visé en France un homme propre au crime. Biron, un
+brave de peu de cervelle, sot glorieux, que l'on pouvait pousser par
+l'orgueil et le mécontentement aux plus sinistres tentatives. Notez que
+cet imbécile, le jouet des intrigants, était un héros populaire. Sa
+grande vigueur de poignet, sa forte encolure, lui comptaient dans
+l'esprit des foules autant que ses trente blessures et tous ses grands
+coups d'épée. Il semble que les bonnes gens aient confondu ce Biron fils
+avec son illustre père, aussi habile capitaine que le fils fut bon
+soldat. Du père, du fils, ainsi brouillés, on avait fait une légende;
+c'était un Achille, un Roland. Le roi, sans lui, n'aurait rien fait. Lui
+seul avait tout accompli par la force de ses bras et de ses grosses
+épaules.
+
+L'étranger avait trouvé son affaire pour troubler tout, un mannequin et
+un drapeau.
+
+Biron était un homme noir, gras, trapu, d'un visage trouble, avec des
+yeux inquiets (figures de fous qui vont au crime). Sa fortune, comme sa
+personne, trouble, mal rangée. On ne pouvait l'enrichir. Toujours aux
+expédients. «Si je ne meurs sur l'échafaud, disait-il, je mourrai à
+l'hôpital.»
+
+Le roi l'avait fait amiral, maréchal, général en chef, duc et pair,
+gouverneur du gouvernement qu'avait eu le chef de la Ligue, M. de
+Mayenne, et qu'eurent les seuls princes du sang, la Bourgogne, poste de
+confiance, contre la Franche-Comté et la Savoie. Mais tout cela n'est
+rien. Biron se désespérait.
+
+Un danger très-grand était dans cet homme. Il avait en lui le divorce et
+la discorde de la France, deux partis, deux religions. Mais, par cela
+même, il pouvait être le trait d'union des deux partis. Père catholique,
+mère protestante. Par celle-ci, il était parent de tout ce qu'il y avait
+de noblesse périgourdine; par son père, il était cousin de tous les
+barons de Gascogne.
+
+Rangez autour tous les traîtres, un d'Épernon, qui tenait la Charente à
+l'ouest, Metz à l'est, et l'entrée des Allemands. À côté, un autre homme
+double, M. de Bouillon, fort en Limousin, plus fort au nord, où, par
+mariage, il était prince de Sedan. Même le compère du roi, M. de
+Montmorency, son connétable, son ami personnel, le roi du Languedoc,
+avait un traité secret avec le duc de Savoie.
+
+Biron, en rapport direct avec Madrid et Milan, où il envoya plusieurs
+fois, n'avait fait son aveu à Lyon, que pour inspirer confiance et se
+faire donner Bourg-en-Bresse, par où il eût fait entrer le Savoyard et
+l'Espagnol. Le roi refusa. Et Biron, plus que jamais, renoua ses trames
+par l'intermédiaire d'un La Fin, qu'on a prétendu l'auteur de toute
+cette conspiration, commencée bien avant qu'il s'en mêlât.
+
+En juillet 1601, le roi, comme toute l'Europe, était attentif au siége
+d'Ostende. Il était à Calais, sur les murs, écoutant tout le jour la
+canonnade lointaine qui remplissait le détroit. Élisabeth vint à
+Douvres, et elle eût bien voulu, dans la peur du triomphe des Espagnols,
+contracter avec le roi une alliance offensive. Il lui fit passer Sully,
+qui lui dit la situation. Le sol lui tremblait sous les pieds. Les
+mécontents se seraient levés derrière lui, s'il se fût engagé aux
+Pays-Bas. Soit pour les inquiéter et leur rendre Biron suspect, soit par
+un reste d'amitié et dans l'espoir que l'autorité de la grande Élisabeth
+le ferait rentrer dans la voie du bon sens et de l'honneur, il le lui
+envoya comme ambassadeur. La reine le prêcha fort, fit grand éloge du
+roi, ne blâmant que sa clémence. Enfin, pour plus d'impression,
+surmontant le grand chagrin qui, dit-on, hâta sa mort, elle lui montra
+de sa fenêtre un objet la tête d'Essex, du jeune homme qu'elle avait
+aimé, et qui, au bout d'un an, était encore exposée à la Tour: «Son
+orgueil l'a perdu, dit-elle. Il croyait qu'on ne pourrait se passer de
+lui. Voilà ce qu'il y a gagné. Si le roi mon frère m'en croit, il fera
+chez lui ce qu'on a fait à Londres: il coupera la tête à ses traîtres.»
+
+Vaines paroles. Biron, de retour, n'eut pas de repos qu'il ne se perdit.
+Il reprit ses trames avec la Savoie, mais par un nouvel agent, s'étant
+brouillé avec La Fin, qui avait pourtant ses papiers. La Fin jasa, le
+roi le fit venir et en tira tout. Effroyable découverte. Tout le monde
+semblait compromis, et il ne savait plus à qui se fier. Il avança vers
+le Midi pour tâter Bouillon, d'Épernon; mais ils n'étaient pas décidés;
+ils vinrent se remettre à lui. Montmorency restait tranquille, et non
+moins les huguenots. Ils n'avaient garde de traiter avec Biron, au
+moment où il devenait si bon Espagnol, si bon catholique, s'affichant
+tout à coup dévot, lui qui ne savait son _Pater_.
+
+Une délibération secrète eut lieu. Le roi se voyait dans les mains
+Bouillon, d'Épernon; Biron seul manquait. Fallait-il arrêter ceux-ci,
+en attendant l'autre? Il posa cette question en petit conseil; quelqu'un
+voulait qu'on arrêtât les deux qu'on avait. Sully s'y opposa: «Si vous
+arrêtez ces deux-ci sans preuves, vous effarouchez les vrais coupables,
+et vous les avertissez.»
+
+Forte et courageuse parole qui sauva la France et trancha le noeud.
+
+Les grands avaient une prise sur le peuple. Un pesant octroi aux portes
+des villes enchérissait les vivres. Il s'était révolté contre. Le roi
+punit la révolte, mais il supprima l'octroi.
+
+C'était assurer le dedans. Mais, du dehors, l'étranger ne pouvait-il
+arriver, être introduit par Biron dans ses places de Bourgogne? On
+trompa celui-ci, on le rassura, en lui faisant croire qu'on ne savait
+que ce qu'il avait avoué. On parvint à le désarmer. Sully le pria
+d'envoyer ses canons, qui étaient vieux, pour les remplacer par des
+neufs. Il n'osa les refuser.
+
+Cela fait, le roi éprouva le plus vif besoin de le voir. Il lui envoya
+Jeannin, l'ex-ligueur. La Fin écrivit à Biron. Le roi lui-même écrivit:
+«Qu'il ne croyait pas un mot de ce qu'on disait contre lui, qu'il lui
+remettrait ces accusations mensongères, qu'il l'aimait, l'aimerait
+toujours (14 mai 1602).»
+
+Cette lettre était-elle perfide? Je ne le crois pas. Il l'aimait. Mais
+il voulait s'en assurer, le mettre hors d'état de se perdre, éclaircir
+tout, le gracier, l'annuler moralement, et avec lui tous les ligués.
+
+Biron ne vint que parce qu'on lui dit que le roi voulait aller à lui
+tête baissée, l'enlever. Il n'eût pu tenir ses places désarmées. Rien ne
+lui restait à faire que de fuir, ruiné, nu et mendiant. Il eût mieux
+aimé mourir. Il s'emporta furieusement, jura de poignarder Sully, mais
+toutefois obéit et se mit en route.
+
+Le duc de Savoie n'était guère moins effrayé que Biron. Fuentès aussi
+devait être inquiet d'avoir compromis son maître, au moment où le siége
+d'Ostende absorbait les forces espagnoles. Ils avaient fort à souhaiter
+que Biron ne les trahît point, qu'il mentît pour eux fort et ferme,
+soutînt près du roi sa vertu, son innocence immaculée. Tel il se montra,
+en effet, menteur intrépide, et, jusque dans Fontainebleau, l'homme de
+la Savoie, de l'Espagne, contre l'étreinte du roi son ancien ami.
+
+Ce qui le cuirassait si bien, c'est, d'une part, que le Savoyard gardait
+en charte privée, pour assurer son silence, un garçon nommé Renazé, qui
+avait fait tous les messages. D'autre part, La Fin, à l'entrée de
+Fontainebleau, lui avait soufflé ce mot: «Courage, mon maître! courage,
+et bon bec!... Ils ne savent rien.»
+
+Beaucoup de gens avaient gagé que Biron ne viendrait point. Le roi même,
+le 13 juin, se promenant de bonne heure au jardin de Fontainebleau,
+disait: «Il ne viendra pas.» Et il le voit arriver. Il va à lui, il
+l'embrasse. «Vous avez bien fait de venir, dit-il, j'allais vous
+chercher.» Puis il le prend par la main, lui montre ses bâtiments. Seul
+à seul, enfin, il lui demande s'il n'a rien à dire: «Moi! dit Biron, je
+viens seulement pour connaître mes accusateurs et les faire châtier.»
+
+Le roi se croyait en péril, non sans cause, pour la raison que Biron
+marquait lui-même dans ses conseils au duc de Savoie, à savoir: Que le
+roi avait mangé la dot de sa femme, qu'il lui fallait du temps et de
+l'argent pour lever des Suisses, que l'infanterie française du temps de
+la Ligue avait péri de misère, que la noblesse appelée se réunirait
+lentement. Et c'était là le noeud même de la question; le roi de
+Navarre, le roi gentilhomme, avait disparu; la noblesse catholique ou
+protestante regardait ailleurs, pouvait suivre Biron ou Bouillon.
+
+Le roi avait bien Biron, mais il n'avait plus Bouillon. Il n'osait même
+lui écrire de venir, sentant qu'il désobéirait. Sully lui écrivit en
+vain (6 juillet). Il resta chez lui. C'était une raison d'hésiter pour
+frapper Biron, ne pouvant frapper qu'un coup incomplet. Aussi le roi
+désirait très-sincèrement le sauver. Il y fit les plus grands efforts,
+et par lui-même, et par Sully. Le matin encore, au jardin fermé de
+Fontainebleau (petit jardin et si grand par la terreur des souvenirs),
+il le serra au plus près, et ne gagna rien. On voyait Biron le suivre
+avec force gestes, une pantomime hautaine de protestations d'innocence,
+relevant fièrement la tête et se frappant la poitrine. Même scène encore
+après dîner.
+
+Alors le roi, perdant espoir, s'enferma avec Sully et la reine, tira le
+verrou. Nul doute que tous deux n'aient tenu fortement contre Biron,
+Sully pour la sûreté de l'État, elle pour celle de son fils et la
+tranquillité de sa régence future.
+
+La Force, beau-frère de Biron, nous apprend deux choses: 1º Que Sully
+décida la mort; 2º qu'elle était très-juste. La Force écrit ce dernier
+mot à sa femme dans une lettre confidentielle.
+
+Sans Sully, jamais le roi n'aurait eu la force de faire justice. Et
+encore, ce soir-là, il décida seulement, comme on croyait que Biron
+pouvait fuir, qu'il fallait bien le faire arrêter.
+
+On joua jusqu'à minuit. Et, le monde s'étant écoulé, le roi lui parla de
+nouveau, le pressa au nom de l'ancienne amitié. Il resta sec. Alors
+Henri rentra dans son cabinet. Puis, saisi d'émotion, il rouvrit la
+porte, et lui dit d'un ton à fendre le coeur: «Adieu, baron de Biron!»
+
+C'était son nom de jeunesse; dans cet effort désespéré, le roi crut
+ramener d'un mot tout le passé, la vie commune des dangers et des
+souffrances, et vingt années de souvenirs.
+
+Et il ajouta encore: «Vous savez ce que j'ai dit.» Suprême appel! si
+Biron eût avoué à cet instant, il pouvait sauver sa vie.
+
+Mais non, il sort. À l'antichambre, le capitaine des gardes, Vitry, mit
+la main sur son épée, la lui demanda: «Tu railles!--Non, monsieur, le
+roi le veut.--Ha! mon épée, s'écria-t-il, l'épée qui a fait tant de bons
+services!»
+
+Le roi fit partir Sully pour préparer la Bastille et avertir le
+Parlement. Biron et le comte d'Auvergne, son complice, y furent menés le
+15 juin.
+
+Le roi même, le 15 au soir, vint à Paris et entra par la porte
+Saint-Marceau. Il y trouva une grande foule de peuple accouru pour le
+voir, pour s'assurer de sa vie, ce cher gage de la paix publique. Tous
+se félicitaient de la découverte du complot et le couvraient
+d'acclamations. (De Thou, liv. CXXVIII.)
+
+M. Capefigue avance, sans preuves, que Paris était désolé. Chose
+vraisemblable, en effet, qu'on déplorât l'avortement d'un complot qui
+eût ramené le bel âge de la Ligue, les douceurs du fameux siége, du
+temps où un rat crevé se vendait vingt-quatre livres, où les mères
+mangeaient les enfants.
+
+Les acclamations dont parle De Thou disaient, au contraire, que le
+peuple avait horreur de revoir la guerre civile, la royauté des soldats,
+et qu'il savait bon gré au roi de les réprimer vigoureusement. Sa
+justice, rarement indulgente pour les brigandages des nobles, était
+populaire. En ce moment, le Parlement, presque en même temps que Biron,
+recevait le petit Fontenelles (des Beaumanoir de Bretagne) et parent
+d'un maréchal. Ce garçon, d'environ vingt ans, avait fait déjà mourir
+dans les tortures des milliers de paysans. Par récréation, l'hiver, il
+ouvrait des femmes vivantes pour chauffer ses pieds dans leurs
+entrailles. Il fut, malgré tous ses parents, pris, jugé et rompu en
+Grève, au milieu de la joie du peuple, qui en bénissait le roi.
+
+Les grands ne le bénissaient guère. Loin de là, pas un des pairs ne
+voulut siéger au procès de Biron. Tous alléguèrent des prétextes.
+
+C'était une raison plus forte de pousser la chose. Quand les parents de
+Biron, tous considérables, vinrent trouver le roi, tout près de Paris, à
+Saint-Maur, où il restait pour surveiller l'affaire, il leur parla avec
+douceur, mais s'enveloppa de justice, de nécessité.
+
+L'Espagne, mise au courant de tout par un commis de Villeroy (qu'on
+saisit plus tard), pouvait travailler les juges, le public, l'accusé
+même. Et, en effet, celui-ci trouva à point, dans la Bastille, un Minime
+scrupuleux qui lui dit qu'il ne pouvait pas révéler à la justice ce
+qu'il avait promis de taire, c'est-à-dire qu'il devait couvrir la
+Savoie, l'Espagne, d'une parfaite discrétion.
+
+Pour émouvoir le public, on répandit une lettre que Biron était censé
+écrire au roi pour rappeler ses services, faire ressortir l'ingratitude,
+soulever la pitié et l'indignation.
+
+La procès n'était que trop clair. De Thou nous a conservé en substance,
+mais avec détail, les quatre feuilles écrites de sa main qui furent la
+pièce principale. Elles témoignent que, faible et crédule pour les
+prédictions politiques dont les charlatans le leurraient, il n'en est
+pas moins fort net, lucide, exact et clairvoyant pour les affaires
+militaires. Les directions qu'il donna au duc de Savoie ne sont pas de
+ces choses qu'on imaginerait d'avance pour des cas hypothétiques (comme
+il prétendit le faire croire), mais des indications précises pour telle
+situation, tel cas. Il renseigne très bien l'ennemi sur les forces
+actuelles du roi, spécifiant les chiffres avec soin, et d'un jour à
+l'autre. Il donne des conseils positifs sur un poste qu'il faut occuper,
+une attaque qu'il faut essayer. De tels avis, qui purent être à
+l'instant traduits en boulets, ce ne sont pas, comme il le dit, des
+paroles et des pensées, ce sont des actes meurtriers, des massacres de
+Français et l'assassinat de la France.
+
+On assura, sans le prouver, qu'il avait averti tel fort savoyard pour
+que, le roi venant sous les murs, on tirât sur lui. Ce qui est sûr et
+avoué de lui, c'est qu'il le tuait d'intention, par ces opérations
+magiques où l'on croyait faire périr l'homme en détruisant son effigie.
+Il convient qu'avec La Fère il faisait des poupées de cire, auxquelles
+on disait la formule: «Roi impie, tu périras. Et la cire fondant, tu
+fondras.»
+
+Il n'y avait qu'une circonstance atténuante, c'est qu'il avait écrit,
+huit mois avant son arrestation, lorsque le Dauphin naquit, en septembre
+1601: «Dieu a donné un fils au roi; oublions nos visions.»--Ce mot
+était-il sérieux, on avait sujet d'en douter, parce qu'il l'écrivait à
+La Fin, qu'il suspectait, et sans doute voulait tromper, tandis qu'il
+continuait de traiter avec l'ennemi par son nouveau confident, le baron
+de Luz, et par deux autres encore.
+
+Les juges firent une chose agréable aux hautes puissances étrangères qui
+étaient aussi en cause. Ils la firent, il est vrai, par la volonté
+expresse du roi. Ce fut de ne rappeler que des faits anciens, et
+d'ignorer parfaitement les choses récentes. Le roi ne voulait pas trop
+approfondir contre l'Espagne et la Savoie.
+
+Biron fut saisi d'un grand trouble quand on lui présenta les pièces
+qu'il croyait brûlées, quand il vit devant ses yeux son messager Renazé,
+qu'il croyait enfoui dans un château de Savoie. Il pâlit, dit les pièces
+fausses, controuvées, puis les avoua, mais soutint que c'étaient de
+simples pensées, qu'il écrivait pour La Fin. Du reste, s'il y avait du
+mal, le roi lui avait pardonné à Lyon.
+
+Nombre de parlementaires (de la Ligue) auraient accepté cela. Mais ils
+étaient sous les yeux du vrai Parlement français, qui avait siégé à
+Tours.
+
+Le Parlement avait à faire ce que hasarda Richelieu, ce que fit la
+Convention, se compromettre sans retour et braver les futures vengeances
+des rois étrangers, et des grands, et des parents de Biron, de ses cent
+cousins de Gascogne, d'un monde de gens d'épée brutal et féroce.
+Tellement que, peu de temps après, le révélateur La Fin marchant dans
+Paris, en plein midi, au milieu des gardes qui le protégeaient, vingt
+sacripants tombèrent sur lui, et s'en allèrent au galop, sans qu'on les
+ait arrêtés.
+
+Ces vengeances, faciles à prévoir, faisaient songer les robes longues.
+Le chancelier saignait du nez et feignait d'être embarrassé de l'absence
+des pairs. Cela le 21 juillet, au dernier moment. Le roi se montra
+immuable, soit que Sully le soutînt, soit que sa grande amie Élisabeth
+(une lettre de notre ambassadeur le prouve) l'exhortât à ne pas lâcher.
+La vieille reine était une haute autorité, un docteur en conspirations,
+en ayant eu tant contre elle et tant suscité ailleurs, récemment encore
+ayant frappé d'Essex, c'est-à-dire son propre coeur.
+
+Donc le roi fut fort aussi. Il écrivit à son blême chancelier que l'on
+pouvait passer outre. (2 juillet 1602.)
+
+Le chancelier, ainsi mis en demeure de ne pas s'égarer, empêcha aussi
+les autres de chercher quelque échappatoire. Il les tint dans la voie
+étroite de justice et de vérité. Il demanda si à Lyon l'accusé avait
+confié au roi tous ses arrangements avec la Savoie.--Non.--Alors le roi
+n'a pu pardonner ce qu'il ignorait. (Mém. de La Force.)
+
+Ce mot conduisit Biron à la mort.
+
+Le Parlement fut dès lors unanime (127 voix).
+
+Dans tout le procès, le roi avait eu une crainte secrète, c'était qu'on
+n'enlevât Biron, que l'agitateur de la Ligue, l'Espagnol, l'ami des
+moines, le distributeur des soupes en plein vent, n'essayât d'agir sur
+le peuple. Il resta, non à Paris, mais à Saint-Maur ou Saint-Germain,
+prêt à monter à cheval et le pied dans l'étrier. Il écrivait à Sully
+qu'il prît garde à lui, qu'on pensait, pendant qu'il ne s'occupait que
+du prisonnier, à l'enlever, lui Sully, le mener en Franche-Comté. Il eût
+répondu pour Biron.
+
+La vie de celui-ci, au reste, importait moins aux étrangers que son
+silence. Et ce silence fut maintenu jusqu'au bout. Biron le dit le
+dernier jour: «Il ne saura pas mon secret.» Comment obtint-on cette
+persévérance? Par ce moine dont j'ai parlé. Puis, il ne croyait pas
+sérieusement à sa mort, imaginant toujours qu'il serait sauvé ou par un
+coup de l'Espagne ou par la faiblesse du roi, qui finirait par avoir
+peur. Il ne croyait pas même que le Parlement aurait le courage de le
+condamner. Dans sa prison, il amusait ses gardes leur raconter
+l'audience et à contrefaire, ses juges.
+
+Il ne fut pas peu étonné, le 31 juillet, de voir le chancelier, le
+greffier, une grande suite, arriver à la Bastille en cérémonie. On le
+trouva occupé d'astrologie judiciaire, de comparer quatre almanachs,
+d'étudier la lune, les jours et les signes célestes, pour y pénétrer
+l'avenir. Le chancelier lui demanda de rendre l'ordre du roi, la croix
+du Saint-Esprit, et l'engagea à faire preuve de son grand courage. Puis
+on lui lut son arrêt, et l'adoucissement qu'y mettait le roi, de rendre
+ses biens à ses parents et de ne pas le faire exécuter en Grève. Ce coup
+venait frapper, non un homme faible, malade, amorti par la prison, mais
+dans sa force, en pleine vie. La répugnance de la nature se montra aussi
+en plein; il laissa voir une furieuse volonté de vivre. D'abord, des
+cris contre le roi, si ingrat, qui laissait vivre d'Épernon, cent fois
+traître, et qui lui, Biron, innocent le faisait mourir ... Car il se
+disait innocent, soit que ces moines espagnols le lui eussent persuadé,
+soit que, dans les idées d'alors et l'habitude des révoltes, ce ne fût
+que peccadille.
+
+Puis il retomba sur le chancelier, avec des risées terribles,
+bouffonnant sur sa figure, l'appelant _grand nez_, idole sans coeur,
+_figure de plâtre_. Il se promenait en long et en large, le visage
+horriblement bouleversé, affreux, répétant toujours: «_Ha! minimé,
+minimé!_» (Non, non, encore non!)
+
+On lui dit doucement: «Monsieur pensez à votre conscience.»
+
+«C'est fait,» dit-il. Et sans s'en mettre autrement en peine, il se jeta
+dans un torrent de discours, sur ses affaires, ses biens, ses dettes; on
+lui devait ceci, cela; il laissait une fille grosse, à qui il faisait
+tel don ... Une mer de paroles vagues qui n'auraient jamais fini. On
+l'avertit, il revint un peu à lui, et dicta son testament clair et
+ferme.
+
+Il avait demandé Sully pour le faire intercéder. Sully fit dire qu'il
+n'osait.
+
+Il était quatre heures, et Biron passait le temps aux choses de ce
+monde, sans souci de l'éternité. On le mena à la chapelle, et, sa prière
+faite, il sortit. À la porte un homme inconnu paraissait l'attendre:
+«Qui est celui-ci?»--Modestement, l'homme avoua qu'il était le bourreau:
+«Va-t'en, va-t'en! dit Biron. Ne me touche pas qu'il ne soit temps!...
+Si tu approches, je t'étrangle!» Il jura aussi qu'on ne le lierait
+point, qu'il n'irait pas comme un voleur. Aux soldats qui gardaient la
+porte: «Mes amis, pour m'obliger, cassez-moi la tête d'un coup de
+mousquet.»
+
+Inutile de dire que les prêtres du roi n'en tirèrent rien, pas un mot
+d'Espagne et de Savoie, nulle confession de sa faute. Il suivit le mot
+des Jésuites, dont on a parlé ailleurs: «Défense de rien révéler à la
+mort, sous peine de damnation.»
+
+À tous, il disait: «Messieurs, vous voyez un homme que le roi fait
+mourir, parce qu'il est bon catholique.»--Et, comme on lui rappelait sa
+mère: «Ne m'en parlez pas, elle est hérétique.» (Lettres du roi, du 2 et
+7 août.)
+
+Il mourut ainsi, en pleine fureur, en pleine vengeance, continuant
+d'intention son complot, et, de l'échafaud, autant qu'il était en lui,
+attachant d'avance au roi la furie de Ravaillac.
+
+Sur les planches, il chicana fort, voulant d'abord être debout. On lui
+dit que ce n'était pas l'usage. Puis il se fâcha de voir dans cette cour
+une soixantaine d'assistants: «Que font là ces marauds, ces gueux? Qui
+les a mis là?» Il ne voulut pas du mouchoir, prit le sien, qui était
+trop court, reprit l'autre. Trois fois il se débanda les yeux. Tu
+m'irrites, dit-il au bourreau. Prends garde! je pourrais étrangler
+moitié de ceux qui sont ici. Ils n'étaient pas très rassurés, voyant cet
+homme non lié, si fort et si furieux; plusieurs regardaient vers la
+porte.
+
+Le bourreau, vers cinq heures, pensant ne finir jamais, lui dit:
+«Monsieur, auparavant, ne faut-il pas que vous disiez votre _In manus
+tuas, Domine?_ Biron se remit, et l'homme, profitant de ce moment et
+prenant l'épée des mains du valet, par un vrai miracle de force et
+d'adresse, lui trancha au vol son cou gras, la tête s'en alla bondissant
+au pied de l'échafaud.
+
+On voulait le mettre aux Célestins, à côté des vieux Valois. Mais ces
+moines furent politiques; on vit déjà l'effet du coup; ils refusèrent.
+Et on le mit à Saint-Paul, paroisse de la Bastille.
+
+Pendant ce temps-là, une foule énorme se morfondait à la Grève, où on
+l'attendait. Des fenêtres y étaient louées jusqu'à dix écus.
+
+La foule des amis de l'Espagne, cagots, bigots, ligueurs, Jésuites, et
+aussi des gens de haut vol qui voulaient braver le roi, allaient jeter
+de l'eau bénite, faire dire des messes à son tombeau.
+
+Le roi, après l'exécution, était si défait, dit l'ambassadeur d'Espagne,
+qu'on l'eût cru l'exécuté. Huit jours après, il fut pris d'un violent
+flux de ventre qui le tint quelque temps très-faible.
+
+Il n'en eut pas moins conscience d'avoir fait justice. En conversation,
+il disait souvent et comme un proverbe: «Aussi vrai que Biron fut
+traître.»
+
+Il fut très-reconnaissant pour l'homme inflexible qui l'avait soutenu
+dans cette rude circonstance, il alla voir Sully, lui dit:
+«D'aujourd'hui, je n'aime que vous.»
+
+Grand témoignage et mérité. L'un et l'autre, en ce coup sévère qui
+servit tellement la France, et qui lui donna huit mois de repos,
+méritèrent d'elle ce jour-là autant qu'aux jours d'Arques et d'Ivry.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE RÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES
+
+1603-1604
+
+
+La noire intrigue de Biron que le roi ne voulut pas percer jusqu'au fond
+n'était qu'un petit accident de la grande conjuration qui minait
+l'Europe, qui déjà avait accompli la partie la plus cachée de son oeuvre
+souterraine, et qui bientôt procéda à l'exécution patente de cette
+oeuvre, la _Guerre de Trente Ans_.
+
+Henri IV était l'obstacle, avec Maurice d'Orange, et secondairement le
+roi d'Angleterre et d'Écosse, Jacques VI, successeur d'Élisabeth. Mais
+celui-ci avait donné grand espoir aux catholiques. Il ne tarda guère à
+faire un traité avec l'Espagne. Pour le roi de France, on comptait en
+venir à bout. On voyait qu'il était malade, atteint de cette cruelle
+affaire de Biron. On pensait non sans vraisemblance, qu'il faiblirait de
+plus en plus. Les zélés qui déjà avaient réussi à le marier à leur
+guise avec cette fausse Italienne, d'Espagne et d'Autriche, voulaient
+pour deuxième point faire rentrer les Jésuites en France et leur faire
+confesser le roi. Le troisième qu'on devait gagner sur le roi ou après
+lui, c'était un double mariage d'Espagne, pour espagnoliser la France,
+la neutraliser, l'hébéter. La France, cette tête de l'Europe, branlant,
+caduque, imbécile, comme elle fut sous Louis le bègue (Louis XIII), dans
+ses quinze premières années, on pourrait alors s'attaquer au ventre, je
+veux dire aux Allemagnes, ces profondes entrailles du monde européen.
+
+Ce n'est pas qu'avant 1600 on n'ait travaillé l'Allemagne, mais c'était
+en préparant les moyens de la grande guerre, surtout en disciplinant
+l'armée ecclésiastique. Cette besogne préalable était celle du Concile
+de Trente, la _transformation du clergé_. Il fallait d'abord que ce
+corps eût l'unité automatique d'un collége discipliné par la férule et
+le fouet. L'âme du Concile de Trente, Lainez, ce cuistre de génie, bien
+plus fondateur qu'Ignace, avait mis là son empreinte. Toute la
+hiérarchie conçue comme une échelle de classes, sixième, cinquième,
+quatrième, où des écoliers rapporteurs s'espionneraient les uns les
+autres et se dénonceraient par trimestre.
+
+Cet amortissement du clergé, plus facile que l'on n'eût cru, encouragea
+à entreprendre une oeuvre qui semblait plus hardie: la _transformation
+de la noblesse_.
+
+Nous devons à M. Ranke (_Papauté_, liv. V, § 9) la connaissance d'une
+pièce inestimable, tirée des manuscrits Barborini. C'est le plan que le
+nonce Minuccio Minucci propose à la cour de Rome pour le remaniement
+moral de l'Allemagne. Son principe dominant est celui-ci: _C'est de la
+noblesse qu'il faut s'emparer._ Il ne se fie pas au peuple.
+
+Il veut: 1º _qu'on traite les enfants nobles mieux_ que les petits
+bourgeois, pour attirer la noblesse aux colléges; 2º _qu'on donne les
+évêchés aux nobles_, «qui seuls ont droit d'y arriver.» Point de
+bénéfices aux bourgeois, qui pourraient devenir savants; il faut bien
+quelques savants, mais peu, très-peu de savants; 3º _on n'exigera pas de
+ces nobles prélats qu'ils résident_ dans leurs évêchés; ils seront bien
+plus utiles à là cour et près des princes.
+
+Ce plan tout aristocratique porte sur cette pensée, très-juste, que la
+noblesse, plus qu'aucune autre classe, pouvait être corrompue par les
+places et par l'argent, par le plaisir, par son besoin absolu de vivre à
+la cour.
+
+Justement, à cette époque, se formaient autour des princes, ces grands
+centres de vie galante et mondaine, les cours, et de moins en moins la
+noblesse pouvait vivre chez elle. Dans plusieurs pays, les Jésuites
+n'eurent besoin que d'une chose: il suffit que les protestants ne
+fussent plus admis chez les princes. En Pologne, l'effet fut terrible;
+les exclus furent désespérés et se refirent catholiques. En France, il
+en fut peu à peu de même. Les protestants non chassés furent du moins
+vus de mauvais oeil; il leur faillit s'éloigner. Dans les châteaux
+commencèrent les lamentations des femmes, les querelles domestiques. Le
+jour ne fut qu'un bâillement et la nuit qu'une dispute. Le mari y
+échappait, tant qu'il pouvait, par la chasse; mais il y retombait le
+soir. Hélas! malheureuse dame, exilée, perdue au désert! Loin du roi,
+nouveau Dieu du monde, vous ne verrez donc plus que Dieu! Ce soleil
+vivant vous aurait dorée d'un rayon; à son aimable chaleur auraient
+éclos les amours. Or, dans le monde monarchique, les amours font les
+affaires: le mari eût fait fortune...
+
+La noblesse fut vaincue. Tous les _honnêtes gens_ se firent catholiques.
+Des colléges magnifiques furent ouverts par les Jésuites à la jeune
+noblesse; les enfants des princes eux-mêmes s'y assirent avec les
+nobles. Ces princes, élèves des Jésuites, Bavarois et Autrichiens, vont
+être l'épée du parti.
+
+Du jour où la France a faibli en abandonnant l'Italie, Ferdinand
+d'Autriche exécute chez lui l'opération violente de chasser tous les
+protestants. Persécution que l'empereur Rodolphe commence en Hongrie, en
+Bohême, et généralement dans l'Empire, par la destruction des hauts
+tribunaux qui maintenaient l'équilibre entre les deux religions.
+
+Tous les princes sont tentés par les domaines protestants, ou ceux même
+des catholiques. Le pape trouve bon que son favori le Bavarois
+s'approprie les biens des couvents, et il le charge de corriger et de
+stimuler les évêques.
+
+L'artère du monde est le Rhin. Bade, Mayence, Cologne et Trèves, les
+évêchés peu éloignés, Bamberg, Wurtzbourg et Paderborn, avaient chassé
+les protestants. Mais la grande affaire était Clèves, la porte de la
+Hollande et de l'Allemagne, ce bas Rhin commun à tous, qui touche aux
+trois nations.
+
+Dès 1598, l'Espagne s'y était jetée, et elle n'en fut distraite que par
+le long siége d'Ostende. La Hollande ne sauva pas cette place. Elle
+s'épuisa en efforts, et chacun prévit le moment où la France serait
+obligée de se mettre de la partie, de soutenir les Hollandais, ou de les
+laisser périr, ce qui livrait l'Allemagne, avec l'Allemagne l'Europe. De
+sorte que l'Espagnol, ruiné, séché jusqu'à l'os, un squelette, une
+ombre, se fût encore trouvé le maître à la fin et le vainqueur des
+vainqueurs.
+
+Donc, on regardait Henri IV, et tout retombait sur lui. Sa tête était,
+au fond, l'enjeu du grand combat de l'Europe.
+
+La mort de Biron lui avait causé un terrible ébranlement. L'on se
+demandait deux choses:
+
+_Mourrait-il naturellement?_ Ce n'était pas impossible. Dyssenterie au
+moment fatal, en juillet 1602. Mai 1603, seconde crise de rétention
+d'urine. Dyssenterie en septembre, en décembre encore. En janvier et en
+avril 1604, premières atteintes de goutte.
+
+_Mourrait-il moralement_, d'inquiétude et de chagrin, de tiraillement
+intérieur? La conjuration générale de bêtise et de bigotisme
+vaincrait-elle cet esprit si vif et si résistant?
+
+Il semble qu'il fût alors très-bas et très-affaissé. J'en juge surtout
+par une chose. Sully ne parvenait pas à lui faire comprendre qu'il
+n'avait à craindre jamais une alliance du parti protestant avec
+l'Espagne. Et cependant visiblement l'Espagne devait leur faire horreur.
+L'avénement de l'infante Claire-Eugénie à Bruxelles avait été solennisé
+par une femme enterrée vive. Le conseil d'Espagne songeait à chasser
+tous les Morisques. La seule difficulté était que le frère du premier
+ministre, grand inquisiteur, voulait, non qu'on les expulsât, mais qu'on
+les passât au fil de l'épée. Or, c'était un million d'hommes.
+
+L'Espagne faisait horreur. Le plus suspect des protestants, le plus
+intrigant, Bouillon, n'osait traiter avec elle. (De Thou.) Il se fût
+perdu chez les siens.
+
+Ce qu'il faisait réellement, c'était de calomnier le roi dans l'Europe
+protestante, jusqu'à dire qu'il méditait avec le pape une seconde
+Saint-Barthélemy (Lettres, VI, p. 10). Il sollicitait le roi
+d'Angleterre de prendre le protectorat de nos réformés. Cela troublait
+fort le roi et le rapprochait des catholiques, le faisait même faiblir
+dans la question des Jésuites.
+
+Moment d'obscurité profonde. Le roi ouvrait le bras à l'ennemi,
+favorisait, sans le savoir, le grand complot fanatique organisé contre
+lui-même. Et les protestants se défiaient du roi, qui déjà, dans la
+Bastille, amassait l'argent, les armes, pour la grande guerre nécessaire
+au salut des protestants.
+
+On ne pouvait agir de face contre un homme de tant d'esprit, mais on le
+pouvait de côté par des moyens indirects. L'Espagne trouvait à cela
+d'admirables facilités; le conseil, la cour, étaient espagnols. Ce
+n'était pas seulement des Villeroy, des Jeannin, qui discouraient en ce
+sens, mais les gens les plus innocents, des mondains, des étourdis, par
+exemple Bassompierre, le galant colonel des Suisses. La reine, au lit
+même du roi, grondait, pleurait pour l'Espagne, pour l'alliance
+espagnole, pour le double mariage. Et si le roi se sauvait chez sa
+Française, Henriette, il y retrouvait l'Espagne; Henriette voulait s'y
+réfugier, si le roi venait à mourir. Donc, l'Espagne en tout et par
+tout; on la sentait de tous côtés, on la respirait. Ou, si ce n'était
+pas elle, c'était la Savoie, plus adroite, une sorte d'Espagne française
+par où le poison arrivait.
+
+Au moment où, de la Savoie, partait un agent secret qui devait
+travailler les Guises, un Savoyard très-aimable, insinuant, le charmant
+François de Salles, venait prêcher devant le roi.
+
+Celui-ci n'était pas Jésuite. Son maître, le P. Possevino, le grand
+diplomate de l'ordre, avait senti qu'il servirait bien mieux les
+Jésuites en ne l'étant pas. Leur but alors étant, comme je l'ai dit, de
+s'approprier la noblesse, il leur fallait des gentilshommes à eux, qui
+eussent les grâces et l'élégance mondaines. Tel était François de
+Salles, blond de barbe, de cheveux, d'un sourire d'enfant, avec un
+charme féminin qui allait surtout aux dames, qui ravit la cour, le roi.
+Le Crucifié, dans ses mains, perdant toutes ses terreurs, devenu gai et
+aimable, n'aimant qu'oiselets, fleurettes des champs, avait pris la
+gentillesse du rusé petit Savoyard.
+
+Ce n'était pas Possevino, un pédant baroque (à en juger par ses livres),
+qui avait pu faire ce charmant disciple. C'était la cour, c'étaient les
+femmes, la douce conversation des Philothées et des Chantal. C'était la
+camaraderie de l'aimable auteur d'_Astrée_, le sire d'Urfé, ex-amant de
+Marguerite, réfugié en Savoie, qui, d'après les Espagnols, faisait son
+roman de bergers. Le confesseur de madame de Chantal, fort jaloux, dit
+de saint François: «Ce berger.» Et, en effet, ses sermons, ses petits
+livres dévots, sont des _Astrées_ spirituelles, des bergeries
+ecclésiastiques.
+
+Le roi, enchanté de voir une dévotion si gaie, si peu exigeante, en
+contraste si parfait avec le sombre, la roideur des huguenots, inclina
+fort de ce côté, et, sous cette séduction, se trouva tout préparé à
+laisser rentrer en France les maîtres du doux prédicateur.
+
+Au voyage qu'il fit à Metz, en 1603, la Varenne lui présenta les
+Jésuites de Verdun, qui le prièrent de rétablir un ordre pauvre,
+disaient-ils, modeste, et surtout point intrigant. Le roi dit avec bonté
+que, de retour à Paris, il aviserait. Tout solliciteur a besoin de
+suivre son juge; ils obtinrent que deux seulement, deux humbles, deux
+tout petits Jésuites, les pères Ignace et Cotton, suivraient l'affaire,
+et par conséquent accompagneraient le roi. Il consentit. Cotton
+s'attacha à lui et ne le quitta plus jamais. Jamais, quand il l'eût
+voulu, il n'eût pu arracher de lui ce lierre tenace, ce plat, froid,
+indestructible lichen, qui semblait collé à lui. Il s'en moquait tout le
+jour, mais ne le traînait pas moins. Controversiste ridicule et
+prédicateur grotesque, il était admirablement choisi pour un roi rieur.
+C'était un trait de génie d'avoir mis chez lui pour espion un fourbe
+sous la figure d'un sot.
+
+Voilà l'humble commencement de cette grande dynastie des confesseurs du
+roi, qui, sous la Chaise et le Tellier, finiront par gouverner la
+France.
+
+Le roi, au retour de Metz, fut malade deux fois, coup sur coup, en un
+même été. En septembre, étant à Rouen, les huîtres normandes lui
+rendirent son flux de ventre. Il était faible, et isolé, la cour ne
+l'ayant pas suivi. Mais Cotton et la Varenne ne le lâchaient pas. Ils
+tirèrent de lui le rétablissement des Jésuites.
+
+Sully assure qu'Henri IV lui avoua qu'il ne se décidait à cela que pour
+sortir des angoisses où le tenait constamment la peur de l'assassinat,
+«vie misérable et langoureuse ... telle qu'il me vaudrait mieux être
+déjà mort.»
+
+Tels ils furent reçus, tels ils se maintinrent. Et c'est, selon
+Saint-Simon, la raison même que le plus doux des Jésuites, le P. la
+Chaise, donnait en mourant à Louis XIV, pour qu'après lui il prît
+toujours un confesseur jésuite: «Dans toutes les compagnies il y a de
+mauvais sujets ... Un mauvais coup est bientôt fait,» etc.
+
+Ce qui ne les aida pas peu, c'est qu'ils persuadèrent au roi que
+l'Espagne les persécutait, et qu'ils n'avaient que lui de protecteur au
+monde. Cela le toucha. Il les reçut à bras ouverts, et leur dit ce mot
+étonnant: «Aimez moi, car je vous aime.»
+
+Pour rentrer, ils s'étaient faits sveltes, minces et bien petits. Il
+leur suffisait d'une fente. D'abord, point de confession, à moins que
+les évêques ne les y forçassent. C'était assez que Cotton fût auprès du
+roi.
+
+Ils étaient hommes de collége, voués tout à fait aux enfants, n'aimant
+que l'enfance. À La Flèche, ils se chargeaient de leur enseigner le
+latin, laissant le roi y ajouter tout l'enseignement mondain du siècle,
+quatre professeurs de droit et quatre de médecine, deux d'anatomie. Les
+Jésuites n'avaient aucun préjugé. Les bénéfices du collége devaient
+s'employer à doter chaque année douze pauvres filles, innocentes et
+vertueuses.
+
+Tout ce que leur reconnaissance, leur tendresse pour le roi, leur
+faisait demander, exiger de lui, c'était son coeur qu'ils voulaient voir
+à jamais dans leur église.
+
+Après sa mort, bien entendu. Et celui des rois et des reines, à jamais,
+voulant être un ordre essentiellement royaliste.
+
+Accordé. Les gallicans mêmes, des hommes du Parlement (par exemple, le
+greffier Lestoile), se radoucirent un peu pour eux, trouvant les sermons
+de Cotton doux, modestes, modérés, pacifiques et pas trop dévots, enfin
+d'un homme du monde.
+
+Ce qui toucha fort Paris pour ce pauvre père Cotton, c'est que, revenant
+le soir dans le carrosse de la Varenne, il y fut assassiné. Par les
+huguenots sans doute? Ce fut le cri général. Mais qu'y auraient-ils
+gagné? Cotton mort, on n'aurait pas manqué de Jésuites aussi saints et
+aussi savants. Quoi qu'il en fut, heureusement le ciel avait veillé sur
+lui; l'assassinat se réduisit à une invisible écorchure, que ces
+méchants huguenots crurent qu'il s'était faite lui-même.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE ROI SE RAPPROCHE DES PROTESTANTS
+
+1604-1606
+
+
+Richelieu nous a tracé de main de maître le portrait du créateur
+originaire de sa fortune, qui fut son prédécesseur dans les affections
+de Marie de Médicis, du signore de Concini. Concini succédait lui-même à
+ces cousins de la reine, les Orsini, ses premiers _cavaliers servants_.
+Il rendit au roi le service de les supplanter. Un homme de sa condition
+était moins embarrassant, et pouvait _servir_ la reine avec moins
+d'éclat et de bruit.
+
+Concini était né en pleine cour, fils du ministre dirigeant de Côme de
+Médicis, mais cadet, troisième cadet, d'une maison qui n'était pas
+riche. Il avait eu force aventures, prison, fuite et bannissement. Il
+avait été domestique du cardinal de Lorraine; mais c'était un homme
+charmant, un rieur, un beau joueur, un élégant cavalier. La triste
+Léonora, si disgraciée de la nature, avait cependant osé regarder le
+brillant jeune homme. À leur départ de Florence, elle l'aida de quelque
+argent; et l'usage qu'il en fit, ce fut d'acheter un cheval de deux
+mille ducats, qu'il eut l'impertinence de donner à Henri IV.
+
+Ce petit fait peint l'homme de la tête aux pieds. Il n'était que vanité,
+folie, insolence. Il passait tout le jour au jeu comme un grand
+seigneur. Il plut d'autant plus à la reine, qui le maria à sa Léonora,
+afin de le pouvoir garder. Avec cet arrangement, Marie de Médicis peut
+être sévère à son aise, jalouse de son mari, inexorable et terrible pour
+la régularité de sa maison. Une de ses filles ayant, la nuit, reçu un
+amant qui se sauva en chemise, la reine exigea que le roi le fît
+condamner à mort (par contumace heureusement).
+
+Léonora, modeste et sage, n'aurait visé qu'à l'argent. Mais Concini, un
+fat, un fou, avec ses goûts de grandeur, ne pouvait manquer de suivre le
+vent de la cour, qui était tout à l'Espagne. Le grand-duc de Florence,
+son maître, s'était refait Espagnol. Marie de Médicis ne rêvait que le
+double mariage espagnol, qui était aussi toute la politique de l'ancien
+ligueur Villeroy.
+
+Un commis de Villeroy, qui déchiffrait les dépêches, en donnait copie à
+Madrid. Concini communiquait par une voie plus détournée, par
+l'ambassadeur du grand-duc auprès de Philippe III, ses lettres passaient
+par Florence, pour être envoyées à Madrid.
+
+Le roi avait ainsi l'Espagne tout autour de lui, chez lui. En avril
+1605, il apprit l'affaire du commis, que Villeroy laissa fuir, et qu'on
+trouva dans la rivière, non pas noyé, mais étranglé.
+
+Et, au même moment, un coup plus sensible lui était porté. Les Espagnols
+avaient gagné Entragues; le père d'Henriette, et son frère, le comte
+d'Auvergne, déjà mêlé à l'affaire de Biron.
+
+Elle-même était-elle innocente? Son père disait oui, son frère disait
+non.
+
+La faute en était au roi, qui n'avait pas su prendre un parti avec elle,
+et l'avait exaspérée.
+
+La reine, pour faire digérer son nouveau cavalier servant, avait trouvé
+bon qu'Henriette eût un logement dans le Louvre. Mais celle-ci croyait
+qu'elle ne la souffrait là que pour la faire tuer un matin. Elle avait
+prié le roi de la marier, ou de la laisser partir. Il ne faisait ni l'un
+ni l'autre, lui disait qu'il la marierait, et se dépitait contre elle
+quand elle cherchait un mari.
+
+Il la relevait, il la rabaissait. Il reconnaissait son fils, qu'elle
+appelait _mon Dauphin_. Il ne pouvait se passer d'elle, et il employait
+l'homme le plus grave du royaume, Sully, à négocier avec elle dans leurs
+brouilleries. Une lettre d'Henriette à Sully indique que c'était
+justement alors qu'il était plus amoureux et d'une impatiente exigence.
+Elle était fière et révoltée d'avoir à se soumettre ainsi. De plus en
+plus, elle songeait à fuir en Espagne, et elle entra dans les projets de
+son père et de son frère.
+
+Qu'elle ait eu dès 1604 l'idée de tuer le roi, qu'elle ait su le fond du
+complot, je ne le crois pas. Mais certainement elle voulait enlever son
+fils en Espagne, et le constituer Dauphin contre le Dauphin avec l'appui
+des Espagnols.
+
+Ceux-ci, qui n'en pouvaient finir avec le grand siége d'Ostende depuis
+trois années, avaient monté deux machines qui les auraient débarrassés
+des deux appuis de la Hollande, d'Henri IV et de Jacques VI.
+
+Contre le premier, ils fomentèrent _le complot d'Entragues_.
+
+Contre le second, ils accueillirent, encouragèrent l'infernale
+_conjuration des poudres_, qui commença en même temps.
+
+Le roi, pour être plus ferme contre Henriette, dans ce procès, avait
+pris une autre maîtresse, plus belle, mademoiselle de Beuil, qu'il dota,
+titra à grand bruit, et fit comtesse de Moret. Mais celle-ci n'était
+qu'un corps. L'autre était une âme, maligne et méchante, il est vrai,
+mais une âme enfin. Et elle sentait sa puissance. Son père, son frère,
+furent condamnés; on menaçait de l'enfermer et de lui ôter ses enfants.
+Elle ne s'effraya pas. Elle dit toujours bravement qu'elle avait
+promesse du roi, et que ses enfants étaient les seuls légitimes; que, du
+reste, n'ayant rien su, elle ne demandait que trois choses: pardon pour
+son père, une corde pour son frère, et justice pour elle.
+
+Le roi gracia le père, enferma le frère, et elle, l'éloigna un moment.
+Mais il la fit revenir. Insigne imprudence. Humiliée, et subissant et
+cette grâce et cet amour, désormais insupportable, elle devint tout à
+fait perverse et très-dangereuse.
+
+Dans cette cruelle affaire, il avait senti au coeur la pointe du
+poignard espagnol. On l'avait pris par sa maîtresse. On chercha une
+autre ouverture, on entreprit de lui ôter son grand serviteur Sully.
+
+Celui-ci venait de prendre une grave initiative. Il se voyait au plus
+haut dans l'amitié de son maître. Il avait reçu de lui comme un nouveau
+ministère, la surveillance des affaires étrangères et du très-suspect
+Villeroy. (_Lettres_, VI, 253.) Il vit que le roi ne pouvait tarder à se
+mêler directement de la Hollande et du Rhin pour la succession de
+Clèves: donc qu'il serait obligé de revenir aux protestants. Lui-même,
+qui les avait fort mécontentés, se rapprocha d'eux. La mort de la
+Trémouille, celui de leurs chefs qu'aimait le moins Henri IV, permettait
+le rapprochement. Sully maria une de ses filles à un protestant illustre
+et le chef futur du parti, le jeune duc de Rohan. (13 février 1605.)
+
+Cela eut effet. Et un moine, chargé d'espionner les gens qui se
+rendaient au temple d'Ablon, d'espion se fit prosélyte, jeta le froc, et
+tout haut se déclara protestant.
+
+De là un curieux duel entre Sully et Cotton.
+
+Cotton tâchait de le noircir, et toute la cour aidait à la calomnie. On
+parvint à faire naître entre lui et le roi un petit nuage qui,
+heureusement pour la France, se dissipa au moment même. Lorsque déjà on
+croyait Sully disgracié sans remède, le roi lui ouvrit les bras. Il faut
+lire dans les _OEconomies_ cette scène touchante dont on a tant parlé et
+qui a passé en légende.
+
+Par représailles, Sully surprit, montra et publia une pièce secrète où
+Cotton avait écrit les questions qu'il devait adresser au diable qu'une
+possédée faisait parler. Pièce qu'on trouva ridicule, mais que nous
+trouvons tragique, en y voyant certains noms qui vont se représenter à
+la mort du roi.
+
+Sully, dès lors se constituant avocat des protestants, se rendit
+lui-même, comme gouverneur du Poitou, à leur assemblée de Châtellerault.
+La confiance se rétablit. Il leur dit que, s'ils tenaient à leurs
+méchantes petites places qui n'auraient pu se défendre, on les leur
+laisserait quelque temps encore. D'autre part, les protestants le
+reçurent à la Rochelle. Les portes lui en furent ouvertes, quoiqu'il eût
+avec lui une petite armée, de douze cents chevaux. Ces excellents
+citoyens, et les meilleurs de la France, qu'on disait amis de l'Espagne,
+ne pensaient qu'à lui faire la guerre. Ils régalèrent Sully d'un combat
+naval où vingt vaisseaux fleurdelisés battaient vingt vaisseaux
+espagnols.
+
+Sully, désormais bien sûr qu'ils ne soutiendraient pas Bouillon, donna
+au roi l'excellent conseil de venir lui-même en Limousin et en Quercy.
+Il y vint avec une armée (sept. 1605), mais elle fut inutile. Bouillon
+avait donné ordre qu'on ouvrit les places au roi. Une enquête contre les
+agents de l'Espagne, qui voulaient lui livrer des villes, Marseille,
+entre autres, révéla des coupables, mais généralement catholiques. La
+grande masse protestante était loyale et dévouée. Revoir leur roi de
+Navarre après tant d'années, retrouver vieillie, blanchie, la tête
+chérie des anciens jours, le camarade des souffrances, des misères et
+des combats, ce fut un attendrissement universel. Les Rochelois vinrent
+lui dire qu'il ne passât pas si près sans les visiter; qu'il vînt avec
+son armée; que toutes les portes lui seraient ouvertes; que, si elles
+n'étaient assez larges, ils abattraient encore trois cents toises de
+mur. «Vous les entendez?» dit le roi à toute la cour. Et alors il les
+embrasse par trois fois en versant des larmes.
+
+Second jour d'unanimité, dans ce pays si divisé. Je compte pour le
+premier jour, non moins mémorable, celui où l'armée d'Henri III et celle
+d'Henri de Navarre, la réformée, la catholique, en juin 1589, s'étaient
+reconnues, embrassées.
+
+Le roi avait pu reconnaître quels étaient véritablement ses amis, ses
+ennemis, et combien toutes ses faiblesses pour ceux-ci étaient inutiles.
+Il était à peine revenu à Paris, qu'on apprit (novembre 1605)
+l'explosion la plus terrible, le complot le plus scélérat, dont il y ait
+eu jusque-là exemple, de mémoire d'homme.
+
+Rien n'apaisait les fanatiques, nulle concession ne suffisait. Ils
+étaient divisés entre eux. Pendant que les doux, les patients, les
+rusés, vous caressaient, pendant qu'un François de Salles charmait et
+touchait le coeur, un Parson, ou un Garnet, pouvait vous frapper par
+derrière.
+
+Les percées hardies, violentes, que faisaient les impatients,
+trahissaient leurs souterrains. Leur Sigismond III (de Pologne), emporté
+par les Jésuites, perdit ainsi la Suède. Leur jeune Ferdinand d'Autriche
+et les princes de sa famille poussaient les choses si vite, que, de
+Bohême, de Hongrie, de Moravie, on regardait vers la France, et l'on
+préparait un soulèvement. Venise se plaignait d'avoir une inquisition
+jésuitique, plus redoutable déjà que l'Inquisition d'État. De partout
+un cri s'élevait: «L'Europe est minée en-dessous.»
+
+Ils protestaient. Plusieurs même, comme Cotton, semblaient des simples,
+des crédules. Pendant qu'on en rit, la nouvelle se répand que ces
+doucereux personnages ont voulu faire sauter le roi d'Angleterre, sa
+cour, tout le parlement.
+
+Les Jésuites jurèrent que la conspiration était puritaine. Il fallait,
+pour croire cela, les puritains étant déjà si nombreux au Parlement,
+admettre que ces sectaires avaient conspiré pour se faire sauter
+eux-mêmes.
+
+Les puritains, grand parti, qui avaient pour arrière-garde tout le
+royaume d'Écosse, et qui se voyaient désormais assurés dans le
+Parlement, n'avaient que faire d'un tel crime. C'était trop clairement
+l'acte désespéré d'une minorité minime que le roi avait sottement
+flattée et qui, trompée dans ses espérances, croyait couper d'un seul
+coup la tête de l'Angleterre, puis régner par les Espagnols.
+
+Le chef réel de l'affaire, Garnet, supérieur des Jésuites, ne fut point
+mis à la torture; le roi le fit bien traiter. Il nia, puis avoua; mais
+là encore il se coupait, disant qu'il avait su la chose _en confession_;
+et, plus tard, _hors de confession_.
+
+Quiconque lira son procès (_State trials_, I, 247-310) dira, non qu'il
+fut complice, mais qu'il fut l'âme même de la conspiration.
+
+Le monde fut stupéfié. On discutait, on attaquait Mariana, sa théorie
+sur le droit de tuer les rois. Ici la pratique allait bien autrement
+loin. Il s'agissait d'anéantir indistinctement le roi, les princes, les
+pairs, les communes, les assistants, tout ce qu'il y avait de
+considérable dans le pays; enfin, pour ainsi parler, de faire sauter
+tout un peuple.
+
+Il y avait tant de poudre entassée sous la salle de Westminster, qu'avec
+le palais, sans nul doute, toute cette partie de Londres eût sauté en
+l'air.
+
+Henri IV vit, je crois, dès lors, plus clair dans sa situation. En
+janvier 1606, il dit toute sa pensée à Sully: Préparer la grande guerre,
+en divisant l'ennemi. Mais avant tout il fallait, en France même,
+arracher l'épine qui restait encore, réduire le duc de Bouillon.
+
+Le roi alla à lui, avec une armée, «mais les bras ouverts.» Pas un
+protestant ne le défendit. En revanche, les ennemis de la France, les
+bons amis de l'Espagne, la reine, Villeroy, tous les grands seigneurs
+conseillaient de le ménager. Le roi le fit en effet, se contentant
+d'occuper Sedan pour quatre ans, par un gouverneur huguenot.
+
+Bouillon était fini, perdu, surtout dans l'opinion, ayant démenti sa
+réputation de prévoyance, ayant misérablement livré ses amis. Il ne
+restait aucun des grands qui pût sérieusement résister.
+
+Mais d'autant plus violemment revenait-on aux moyens du fanatisme
+populaire. Il se trouvait à chaque instant des fous pour tuer le roi.
+Un, tout à fait aliéné, l'arrêta sur le pont Neuf, le tira par son
+manteau et le tint sous le poignard. Un autre, un fou béarnais, se mit à
+prêcher sur les places contre les huguenots. Des batailles eurent lieu
+dans Paris, et non sans mort d'homme. Un protestant fut attaqué et tué
+sur le chemin d'Ablon.
+
+Tout cela ne pouvait étonner, quand on entendait les sermons violents,
+factieux, assassins, qu'on faisait contre le roi, tout comme au temps de
+la Ligue. De nombreux couvents surgissaient, foyers ardents de
+fanatisme, puissantes machines à faire des fous.
+
+Toutes les formes de la pénitence furent étalées, affichées. Les Picpus,
+les Récollets, les Augustins déchaussés, les Frères de la charité (pour
+la captation des malades), s'établirent partout à Paris, sous la
+protection des reines, de Marguerite et de Marie de Médicis. Le 24 août
+1605, jour même de la Saint-Barthélemy, les princesses, en grande pompe,
+menèrent les Carmélites à leur célèbre couvent de la rue d'Enfer,
+l'école de l'extase espagnole, qui pullula tellement que cette maison
+d'Enfer engendra soixante-deux maisons qui couvrirent toute la France.
+
+En juillet 1606, autre scène, et plus dramatique. Les Capucines furent
+menées par madame de Mercoeur et autres princesses de Guise, à travers
+tout Paris, de la Roquette à la rue Saint-Honoré (la future place
+Vendôme). Nu-pieds, couronnées d'épines, ces filles de la Passion,
+émurent vivement le public.
+
+Ce spectacle de cinq ou six femmes vouées à la vie la plus dure, à une
+mort anticipée, faisait dire aux exaltés: «À quel degré est donc montée
+l'abomination publique, qu'il faille une telle expiation?... Pourquoi
+laisse-t-on si longtemps vivre l'anathème au milieu de nous?» Ainsi la
+pitié tournait en colère, arrachait des larmes de rage; et ces larmes,
+adressées au ciel, demandaient l'assassinat.
+
+Le roi, devant ces fureurs ascétiques et monastiques de gens qui se
+frappaient eux-mêmes dans l'espoir de le frapper, fit une chose
+courageuse, que lui demandait Sully depuis près d'un an. Il mit le
+temple des réformés à _deux_ lieues de Paris, le transportant d'Ablon,
+distant de cinq lieues, à Charenton, c'est-à-dire presque aux portes de
+la grande ville.
+
+On ne peut se figurer quelle fut la violence des résistances. On fit
+réclamer le seigneur du lieu, et il s'ensuivit un procès qui dura
+soixante années. Sans en attendre l'issue, on fit arriver au roi
+d'aigres et menaçantes plaintes; l'Édit de Nantes, disait-on, n'avait
+autorisé le temple qu'à quatre lieues de Paris. «Eh bien, dit le roi
+gaiement, qu'on sache que désormais Charenton est à quatre lieues.»
+
+Alors on essaya de la violence populaire, des batteries, des coups de
+bâton. Mais le roi, sur le chemin, fit mettre une belle potence, qui
+avertit suffisamment, et l'on n'eut besoin d'y pendre personne.
+
+Ce simple rapprochement du Temple, mis si près du centre, presque dans
+Paris, le prêche en ce lieu sonore, d'où tout retentit en France,
+l'éloquence austère des ministres, en face des échos de la Ligue, des
+sermons en calembours, en rébus, en madrigaux, où brillait l'esprit des
+Jésuites, ce fut un grand coup de parti.
+
+Chacun se tint pour averti. Quoique le roi continuât un simulacre de
+bascule, on vit bien, dans les grandes choses, qu'il inclinait aux
+protestants. Personne ne fut étonné lorsque, peu après, il entraîna
+l'Angleterre dans un traité où les deux puissances couvraient
+définitivement la Hollande de leur garantie.
+
+Les protestants, un à un, lui revinrent, et d'Aubigné même.
+
+La guerre d'Espagne, l'affranchissement des consciences, la liberté
+religieuse de l'Europe que pouvait fonder Henri IV, c'était l'idée
+nouvelle du temps. C'est elle qui lui ramena l'intraitable d'Aubigné, et
+le jeta dans ses bras:
+
+ «Je me rendis à la cour, où le roi, sous prétexte de me
+ charger de l'inspection des joutes, me tint deux mois sans
+ me parler de ce qu'il avoit sur le coeur. À la fin, comme
+ j'entrois avec lui dans un bois où il alloit chasser, il me
+ dit: «D'Aubigné, je ne vous ai point parlé de vos
+ assemblées, où vous avez pensé tout gâter, parce que vous
+ étiez de bonne foi, et que j'étois sûr qu'il ne se passeroit
+ rien contre ma volonté. Un des vôtres, et des meilleures
+ maisons, ne m'a coûté que cinq cents écus. Que de fois j'ai
+ dit, en vous voyant si rétif:
+
+ «Oh! que si ma gent eût ma voix oui,
+ J'eusse en moins de rien pu vaincre et défaire, etc.»
+
+ Je répliquai: «Sire, je savois tout. Mais nommé par les
+ Églises, j'ai cru devoir les servir, d'autant plus qu'elles
+ étoient plus abaissées ...» Le roi m'embrassa et suivit sa
+ chasse. Mais courant après lui, je lui dis: «Sire, en
+ regardant votre visage, je reprends mes anciennes
+ hardiesses. Défaites trois boutons de votre pourpoint, et
+ faites-moi la grâce de me dire ce qui vous a mû à me haïr
+ ...» Alors il pâlit, comme il faisoit quand il parloit
+ d'affection, et dit: «Vous avez trop aimé la Trémouille;
+ vous saviez que je le haïssois ...»
+
+ «Sire, repartis-je, j'ai été nourri aux pieds de Votre
+ Majesté, et j'y ai appris de bonne heure à ne pas délaisser
+ les personnes affligées et accablées par une puissance
+ supérieure. Approuvez en moi cet apprentissage de vertu que
+ j'ai fait auprès de vous.» Cette dernière réponse fut suivie
+ d'une seconde embrassade que me fit mon maître, en me disant
+ de me retirer.
+
+ «Sur quoi il faut que je dise ici que la France, en le
+ perdant, perdit un des plus grands rois qu'elle eût encore
+ eus; il n'était pas sans défauts, mais en récompense il
+ avoit de sublimes vertus.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+GRANDEUR D'HENRI IV
+
+1606
+
+
+Les grands résultats commençaient à apparaître. Toute l'Europe sentait
+une chose, c'est qu'il n'y avait qu'un roi, et c'était le roi de France.
+
+Le voeu de tous ses voisins eût été d'être conquis. Les Flamands
+écrivaient aux nôtres: «Ah! si nous étions Français!» Et la Hollande
+elle-même, dans ses embarras, recevant son meilleur secours de nos
+volontaires, se surprenait à désirer de devenir France. Les revers du
+prince Maurice, les craintes que faisait concevoir sa tragique ambition,
+reportaient vers Henri IV, et plusieurs, déjà fatigués d'une liberté si
+pénible, eussent voulu être ses sujets (1607, Sully).
+
+Voeu déraisonnable pourtant. On en jugera ainsi, si l'on songe à la si
+courte durée de ce règne, à ses résultats éphémères, aux calamités si
+longues qui suivirent ... Tel fut, tel est le caractère du gouvernement
+viager. Marc-Aurèle aujourd'hui, et demain Commode.
+
+Est-ce à dire que la voix publique a eu tort de vanter ce règne? La
+légende est-elle vaine? Non, le peuple a eu raison de consacrer la
+mémoire du roi singulier, unique, qui fit désirer à tous d'être
+Français, qui paya ses dettes, prépara la guerre sans grever la paix et
+laissa la caisse pleine.
+
+Il n'y a aucune comparaison à faire entre lui et Louis XIV, entre ce
+règne réparateur et ce règne exterminateur. Le bel accord, si heureux,
+d'Henri IV et de Sully ne se retrouve point du tout entre Louis et
+Colbert. Les dépenses d'Henri IV pour son jeu et ses maîtresses, que je
+n'excuse nullement, ne sont rien en comparaison de la furieuse
+prodigalité, de la Saint-Barthélemy d'argent qui signala le grand règne.
+
+Celui-ci est vraiment grand. Avec peu il fit beaucoup. Sully n'était pas
+ce que fut Colbert. Henri IV n'avait qu'un petit pouvoir, en comparaison
+de l'épouvantable puissance de Louis XIV, qui trouva tout aplati.
+
+La situation d'Henri IV, relativement, fut misérable. Il dut racheter la
+royauté et combler ses ennemis.
+
+Les Guises restèrent grands et devinrent plus riches. Leur chef,
+Mayenne, était gouverneur de l'Île-de-France, et il enserrait Paris. Son
+neveu, Guise, avait la Provence, Marseille, la porte par où entra
+Charles-Quint. M. de Montmorency était roi de Languedoc. L'homme le plus
+dangereux, d'Épernon, gouverneur de la Saintonge, de l'Angoumois et du
+Limousin, l'était encore, à l'est des Trois Évêchés. Le duc de
+Longueville avait la Picardie, c'est-à-dire nos frontières du Nord. Le
+duc de Nevers avait la Champagne, Mézières et Sainte-Ménehould, la route
+ordinaire des invasions allemandes.
+
+Sous ces hauts tyrans subsistait la foule des petits tyrans, gouverneurs
+de villes, commandants de places; enfin les seigneurs, moins forts comme
+seigneurs alors, mais plus lourds peut-être encore comme gros
+propriétaires de terres, que dis-je? comme propriétaires d'hommes.
+Malgré les rachats innombrables et les adoucissements de nos coutumes,
+la servitude subsistait dans nombre de nos provinces.
+
+Un des fléaux de l'époque, c'est que les grands s'appropriaient et
+tournaient à leur avantage la puissance du roi et des parlements qui
+devaient les réprimer. Ils n'avaient plus besoin, comme autrefois, de
+combattre; il leur suffisait de plaider. La lâcheté des hommes de robe
+mettait la justice à leurs pieds. Les parlementaires, si gourmés, si
+gonflés dans leur robe rouge, tombaient à l'état de valets quand un de
+ces dieux de la cour leur faisait l'insigne honneur de les visiter.
+Chapeau bas, courbé jusqu'à terre, reconduisant le grand seigneur
+jusqu'à la rue, jusqu'au carrosse; le magistrat promettait tout. _La
+cour! un homme de cour!_ À ce mot, la loi s'effaçait, le droit
+s'évanouissait. Le courage du président tombait, et, le plus souvent, la
+vertu de madame la présidente.
+
+Les grands, alors aussi avares qu'autrefois ambitieux, visaient à
+l'absorption de toutes les fortunes de France. Ils y marchaient par deux
+voies, d'abord par leur toute-puissance sur les tribunaux, par des
+procès toujours heureux; deuxièmement par des mariages, en s'adjugeant,
+bon gré mal gré, toutes les riches héritières.
+
+Le roi se mit en travers et les arrêta. 1º Il rendit les magistrats plus
+indépendants en leur permettant, pour un léger droit, de rendre leurs
+charges héréditaires, et de n'avoir plus à compter à chaque vacance avec
+les rois de province ou les influences de cour; 2º il interdit aux
+familles trop puissantes, spécialement à celle des Guises, les grands
+mariages, qui les auraient encore fortifiées. C'est ce qu'ils ne
+supportèrent pas, et ce qui leur fit désirer ardemment sa mort.
+
+Ce règne leur apparut comme une dure tyrannie, une cruelle révolution.
+
+C'était là, en effet, son caractère profond, qu'entravé encore à
+l'extérieur, il avait en lui la force vive d'une révolution sociale qui
+poussait la royauté, qui la trouvait trop timide, et qui lui disait
+d'oser.
+
+Sully, qui avait quelque chose des grands révolutionnaires, semble avoir
+senti cela. Rien de plus dramatique que l'intrépide percée de cet homme
+de guerre, jusque-là étranger à ces choses, dans l'épaisse forêt des
+abus, où il entre l'épée à la main. Mais ces abus, entrelacés comme un
+chaos inextricable de ronces, pour les couper, il fallait avant tout les
+démêler. Là se place le travail prodigieux du grand homme, sa vie
+sauvage au milieu de Paris, ses nuits d'écriture et de chiffres, sa
+rudesse implacable pour les courtisans.
+
+Il se bouchait les oreilles pour ne pas entendre l'attendrissante
+plainte des abus qu'il fallait trancher. À chaque coup ils criaient
+tous, comme ces arbres animés des forêts du Tasse. Mais quoi! la hache
+de révolution ne respecte rien.
+
+Révolution contre l'hypothèque sacrée de nos créanciers étrangers, et
+nos impôts dégagés de l'exploitation florentine, des mains pures,
+irréprochables, des Gondi et des Zamet.
+
+Révolution contre les offices achetés ou si bien gagnés, contre ces
+honorables receveurs, contrôleurs, comptables de toutes sortes, qui
+trouvaient moyen de ne point compter, tous couverts du patronage des
+grands de la cour.
+
+Révolution contre les gouverneurs de provinces, qui virent mettre à côté
+d'eux un lieutenant général du roi.
+
+Révolution plus hardie contre la seigneurie, essai (non pas de raser
+encore les châteaux), mais d'empêcher qu'on n'y fît des fortifications
+nouvelles.
+
+Après ces révolutions notons les tyrannies de cette administration.
+
+Elle exigea que les seigneurs laïques ou ecclésiastiques qui levaient
+péages sur les routes et rivières à condition de les entretenir,
+accomplissent cette condition, sous peine de déchéance. Sully, comme
+grand voyer, poussa contre eux cette guerre si vivement, qu'en peu
+d'années tous finirent par obéir. Le commerce circula, et aussi la force
+publique. Ces routes que refirent les seigneurs, elles servirent à les
+visiter, à les surveiller.
+
+Les forêts et les cours d'eaux furent pour la première fois gardés et
+administrés. Autre guerre immense. Guerre aux braconniers, aux soldats
+devenus voleurs, aux rôdeurs armés.
+
+Les poissons furent protégés; des rivières furent repeuplées, et défense
+de pêcher au temps du frai. Sully fit ce que demande et attend encore la
+pisciculture.
+
+L'industrie date de ce règne. Le roi même l'encouragea; moins Sully,
+tout préoccupé de l'agriculture. Le monde de l'ouvrier, tout autrement
+mobile et libre que celui du cultivateur, surgit tout à coup. Les
+soieries, les draps, les verreries, les manufactures de glaces, etc.,
+furent créées ou immensément étendues par Henri IV. Il planta partout
+des mûriers. Il ordonna qu'en chaque diocèse on en élevât dix mille. Il
+en mit dans les Tuileries, à Fontainebleau et partout. Cette disposition
+si sage de mettre à profit les jardins publics pour les cultures
+d'utilité a été tournée en ridicule par les royalistes du temps de la
+Révolution, mais elle remonte à Henri IV.
+
+Sully ne goûtait guère non plus les fondations de colonies. Le roi, plus
+fidèle en ceci aux traditions de Coligny, jugeait qu'un grand peuple
+inquiet, tant d'esprits aventureux, ont besoin d'un tel débouché. Il
+encouragea les Champlain, les de Monts, fondateurs de cette France
+américaine qui n'embrassait pas seulement le Canada, mais un empire de
+mille lieues de côtes. Regrettables colonies où la sociabilité de la
+France adoptait les indigènes et les assimilait. La France épousait
+l'Amérique, au lieu de l'exterminer pour y substituer une Europe, comme
+ont fait les colons anglais.
+
+Ce règne, si grand par ce qu'il fit, est plus grand par ce qu'il voulut,
+commença ou projeta. Ainsi le canal de Briare, l'une de ses belles
+créations, et qui fut un modèle pour l'Europe, devait être suivi du
+canal des deux mers et d'un vaste réseau de voies analogues qui eussent
+en tous sens ouvert à la France ses vives artères. Ce système (si bien
+exposé par M. Poirson) avait jailli du génie des Crappone, des Crosnier,
+des Louis de Foix, des Viète. Ce dernier, immortel par l'application de
+l'algèbre à la géométrie.
+
+Henri IV s'occupa fort de la Seine et lui créa d'abord sa route d'_en
+bas_. Il voulait en rectifier le cours et en assurer la navigation entre
+Rouen et le Havre; ce qui en eût fait la rivale de la Tamise et posé
+Rouen comme émule et antagoniste de Londres.
+
+Tout ce qu'on fit pour la guerre, en dix ans, est incroyable.
+L'artillerie fut créée. Une ceinture de places fortes, chose énorme, fut
+improvisée, surtout pour couvrir le Nord.
+
+Le roi, qui, toute sa vie, avait fait le coup de pistolet avec sa
+cavalerie de gentilshommes, et avait vu, pendant la Ligue, l'infanterie
+faire piètre figure, se fiait peu à celle-ci. Il n'avait pas la patience
+vertueuse de Coligny, ce martyr de la vie militaire, qui usa la
+meilleure partie de la sienne à nous faire une infanterie. Cependant, à
+sa dernière guerre, Henri IV voulait sérieusement en essayer et peu à
+peu se passer des mercenaires. Il ne louait que six mille Suisses et
+levait vingt mille fantassins français.
+
+Infatigable chasseur, vrai gentilhomme de campagne, d'aspect,
+d'habitudes et de goûts, il n'en aima pas moins Paris, qui ne le lui
+rendait pas trop. Les grands, le clergé, les corporations, la robe,
+restaient chagrins et hostiles. Il n'en fut pas moins, on peut le dire,
+un des créateurs de la ville. Un Paris immense se bâtit sous lui. Toutes
+les rues du Marais, qu'il nomma du nom des provinces où il avait tant
+voyagé, souffert, combattu, les rues (de Berri, Touraine, Poitou,
+Saintonge, Périgord, Bretagne, etc.) devaient aboutir à une grande place
+qu'on eût appelée _Place de France_.
+
+La _place Royale_, qu'il bâtit à l'instar des villes des Alpes, avec des
+portiques commodes, et qui ne servit, après lui, qu'aux fêtes, aux
+tournois ridicules de Marie de Médicis, devait, dans son idée première,
+recevoir une immense manufacture de soieries.
+
+Dans le quartier Saint-Marceau, il forma l'autre grande manufacture,
+celle des tapisseries des Gobelins, qui existe encore.
+
+C'est lui qui relia Paris et en fit un tout. La ville centrale, l'île de
+la Cité et du Palais-de-Justice, tenait à peine au Paris méridional de
+l'Université et au Paris septentrional du Commerce. Pour suite au vieux
+pont Saint-Michel, il bâtit le _pont au Change_, et à la pointe de l'île
+le vaste et magnifique _pont Neuf_, l'un des plus grands de l'Europe.
+Celui-ci rendit nécessaire la _rue Dauphine_, par laquelle l'ancien
+faubourg protestant, le faubourg Saint-Germain, est en rapport avec la
+ville.
+
+Les fines et spirituelles gravures de Callot nous montrent précisément
+le Paris d'alors, tel que le fit Henri IV, avec le pont Neuf, le beau
+quai de la place Dauphine, le Louvre et sa superbe galerie, qui donne à
+la Seine sa principale perspective et son aspect monumental; au centre
+enfin, sur le pont Neuf, la figure aimable et aimée, statue la plus
+légitime qu'on ait dressée à aucun roi, quand tous les peuples
+l'appelaient comme arbitre ou comme maître.
+
+Le Louvre fut sa passion: Dès qu'il entra à Paris, il y employa une
+foule d'ouvriers qui mouraient de faim, et en trois ans (1594-1596) il
+fit la partie admirable de la grande galerie qui va du Louvre au
+pavillon de Lesdiguières. Catherine de Médicis, il est vrai, avait fait
+le rez-de-chaussée. Cependant l'oeuvre est immense. Un entassement
+gigantesque d'étages fut superposé: «Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa.»
+Les chiffres de Gabrielle que porte ce bâtiment, mêlés à ceux d'Henri
+IV, disent assez l'élan de passion, d'espoir, où il fut créé.
+
+Ce qui charme dans ce bâtiment, ce qui est bien d'Henri IV, ce qui est
+tout différent du Louvre de François Ier, c'est l'attention d'y créer
+beaucoup de petits logements, une hospitalité facile. Les premiers hôtes
+devaient être les arts et les sciences, dont les emblèmes sérieux ornent
+les frontons, avec les jeux de la chasse, les amours de la renaissance.
+Le Louvre continué et uni aux Tuileries eût été en même temps un palais
+et un musée de toute activité humaine. En haut, à côté du logement du
+roi et de son conseil, son long promenoir avec ses tableaux. Aux deux
+étages intermédiaires, un vaste dépôt de machines, l'histoire des
+inventions (en petits modèles). De plus, des logements pour les
+artistes ou artisans supérieurs, pour les inventeurs qui, sortant de la
+routine des corporations, eussent été entravés par elles.
+
+Il n'avait pu détruire les corporations de métiers, si puissantes
+encore. Mais quiconque établissait devant un jury du roi qu'il était
+capable, était dispensé des épreuves et des épines sans nombre dont ces
+corporations fermaient l'entrée de leurs arts. Entre ces ouvriers
+libres, les plus inventifs eussent été logés chez le roi. Celui-ci, qui
+ne rougissait d'aucune chose bonne et utile, leur ouvrait des boutiques
+au rez-de-chaussée, pour montrer leurs oeuvres au public.
+
+Ce que j'admire le plus dans cette idée originale, ce qui est à mille
+lieues des rois d'avant et d'après, c'est qu'il n'ait point séparé
+l'artiste de l'artisan, qui, dans tant de professions n'est pas moins
+artiste. À la _Galerie des Antiques_, que Catherine avait créée eût été
+joint de plain-pied le _Conservatoire des arts et métiers_.
+
+Il ne voulait rien pour lui qu'il ne communiquât aux autres. Par lui, la
+_Bibliothèque royale_, mise à Paris, ouverte à tous, devint vraiment
+celle du peuple, comme eût été le _Musée des métiers_ et le _Jardin des
+plantes_ qu'il voulait créer.
+
+Le roi, le peuple, logeant désormais sous le même toit, dans le Louvre,
+cet homme curieux, bienveillant, avide du bien, du nouveau et des belles
+choses, eût descendu de son musée aux ateliers, eût assisté aux progrès
+industriels, eût causé avec l'ouvrier, comme il faisait avec le paysan,
+et se fût incessamment informé du sort du peuple.
+
+Quand parut la Maison rustique, le beau _Théâtre d'agriculture_
+d'Ollivier de Serres, Henri IV le lut religieusement une demi-heure par
+jour.
+
+«Pâturage et labourage, deux mamelles de l'État.» Cet axiome de Sully
+était au coeur d'Henri IV. Il aurait voulu que les seigneurs, au lieu de
+mendier à la cour, allassent vivre sur leur domaines, les vivifier.
+
+«On sent dans Ollivier de Serres (dit si bien M. Doniol, _Classes
+rurales_, 332) l'idéal qui animait Sully. C'est la tradition des
+laboureurs de Bernard de Palissy qu'Ollivier transporte au domaine
+seigneurial, et que Sully met dans l'État. Une société assise sur le
+travail de la terre où l'homme aurait cette vigueur morale que donne la
+vie rustique, où le travail, accepté comme un devoir, fonderait seul la
+richesse, où la richesse rurale dominerait l'économie politique, c'est
+la grande et sainte pensée de ces trois grands huguenots.»
+
+Sous Louis XIV, je vois qu'un bon citoyen, Vauban, l'illustre ingénieur
+qui fortifia toutes nos places, dans les longs et tristes loisirs qu'il
+avait des mois entiers sous les murs de ces citadelles, s'informait avec
+sollicitude des causes de la misère, interrogeait le paysan,
+compatissait à son sort et cherchait les moyens de l'améliorer. Sous le
+règne d'Henri IV, ce curieux, ce citoyen, c'est le roi lui-même. Notez
+qu'ici ce n'est pas un solitaire comme Vauban, mais un homme tiraillé de
+mille influences, et d'affaires et de passions; mais son coeur restait
+tout entier. Après cette vie mêlée et d'efforts et de misères (j'y
+comprends surtout ses vices), qui auraient blasé, endurci tout autre, il
+gardait la même chaleur, le même amour du bien public.
+
+«Quand il alloit par pays, dit Matthieu, il s'arrêtoit pour parler au
+peuple, s'informoit des passants, d'où ils venoient, où ils alloient,
+quelles denrées ils portoient, quel étoit le prix de chaque chose. Et,
+remarquant qu'il sembloit à plusieurs que cette facilité populaire
+offensoit la gravité royale, il disoit: «Les rois tenoient à déshonneurs
+de savoir combien valoit un écu, et moi, je voudrais savoir ce que vaut
+un liard, combien de peine ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin
+qu'ils ne fussent chargés que selon leur portée.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LA CONSPIRATION DU ROI ET LA CONSPIRATION DE LA COUR
+
+1606-1608
+
+
+Deux conspirations commencent en 1606, qui marchent parallèlement
+pendant trois années:
+
+Celle du roi pour sauver l'Europe;
+
+Celle de la cour pour tuer le roi.
+
+La première, celle du roi, se motivait, nous l'avons dit, par le succès
+effrayant des catholiques en Allemagne, par la discorde et la faiblesse
+des protestants, qui déjà avaient perdu pied dans dix États
+considérables. La maison d'Autriche, malgré ses divisions intérieures,
+la vieille Espagne ruinée, se trouvaient relevées par là, et on les
+voyait venir pour s'emparer du bas Rhin (Clèves, Juliers). Déjà le haut
+Rhin presque entièrement était redevenu catholique. Cette situation
+effrayait les catholiques mêmes, et tous, du fond même du Nord ou de
+l'Est (Hongrie, Moravie), regardaient du côté du prince qu'on croyait
+impartial, non protestant, non catholique, mais _homme_ et bienveillant
+pour tous. Sa victoire, qu'on le dît ou non, se serait trouvée, par le
+fait, l'avénement du droit nouveau, du droit _humain_, extérieur et
+supérieur au principe religieux du Moyen âge.
+
+Tous les opprimés de la terre se tournaient vers lui, non-seulement les
+chrétiens, mais les mahométans mêmes. Les Morisques d'Espagne, tenus
+plusieurs années sous le couteau, n'ignorant pas qu'on discutait leur
+massacre général, s'adressaient à Henri IV dès 1603. Occasion admirable
+qui le faisait pénétrer aux entrailles de l'Espagne même. Mais occasion
+embarrassante, qui aurait mis en lumière l'impartialité réelle du
+nouveau principe politique, _humain_, et sa parfaite indifférence à
+l'idée religieuse. Elle l'aurait trop démasqué, et lui eût ôté le
+pouvoir de diviser les catholiques. Il ne pouvait l'espérer qu'en
+restant demi-catholique.
+
+La fortune l'embarrassait ainsi, à force de le bien servir. La coalition
+future qui se préparait pour lui était véritablement immense, mais
+hétérogène, monstrueuse, se composant d'hommes de toutes religions.
+
+Quelles que fussent ses réserves et ses dissimulations, cette
+monstruosité ne laissait pas d'apparaître. Les zélés la lui imputaient
+et n'étaient pas loin de l'envisager comme un perfide et un traître, un
+Janus à double face, un Judas. Un peuple immense de simples, de dévots
+aveugles, sincères, désiraient sa mort, et la demandaient à Dieu,
+s'accordant très-bien en cela avec l'Espagne et ce qui restait de la
+Ligue, avec les grands et la cour, la famille même du roi et son plus
+intime intérieur. Mais qui exécuterait, qui ferait le coup? Il fallait
+un fanatique; c'est ce qui retarda la chose. Si nombreux dans l'autre
+siècle, ils étaient rares dans celui-ci, et l'on n'avait que des bigots.
+
+Le danger réel du parti, c'est que les catholiques n'étaient pas sûrs
+eux-mêmes de rester fixement fidèles à l'intérêt catholique. Le roi
+pouvait les diviser. Le pape même, Paul V, fort peu Français
+d'inclination, n'aurait pas été fâché que son bon ami le Roi Catholique
+fût éreinté en Italie par le mécréant Henri IV. Le bigot par excellence,
+le Bavarois, égalé ou surpassé par son émule Ferdinand d'Autriche, eût
+laissé faire le roi en Allemagne pour l'abaissement de ces chers alliés,
+les Autrichiens. Le Savoyard, si Espagnol et mari d'une Espagnole,
+n'espérant plus la succession d'Espagne quand Philippe III eut des
+enfants, chercha à faire ses affaires d'un autre côté, et offrit de
+tourner la France contre son beau-frère.
+
+Le parti catholique, si peu sûr de lui, et certain d'être vaincu, avait
+en revanche une chose pour lui et un avantage; c'est que le faisceau
+terrible de forces qui le menaçait n'avait encore qu'un lien
+très-fragile, la vie d'un individu.
+
+L'espoir du parti de l'avenir (qui n'est point un parti, mais
+l'_humanité_ elle-même) était alors un homme. Digne ou non, celui-ci
+seul le représentait, et, lui mort, pour longtemps il restait dissous.
+Un rhume suffisait pour trancher la question générale du monde, ou bien
+un couteau de deux sous.
+
+En l'année 1606, le roi d'une part, et de l'autre les ennemis du roi,
+mirent les fers au feu.
+
+Le roi s'accorda avec Sully sur ce qu'il voulait et se mit dès lors en
+lutte avec la reine et la cour qui voulaient la chose contraire.
+«Entamons par l'Allemagne, dit-il, offrons l'Empire à la Bavière; puis
+au duc de Savoie la royauté de Lombardie, avec ma fille pour son fils
+... Maintenant, comme la reine me fait un cas de conscience de m'écarter
+de Rome et de la maison d'Autriche d'où elle est sortie, comme elle veut
+nous joindre à l'Espagne par un double mariage, _je la laisserai en
+doute du côté vers lequel je penche_.»
+
+Voilà ce qu'on peut appeler la conspiration du roi. Elle reposait sur
+plusieurs négociations, très-cachées, pour diviser les catholiques et
+les armer contre eux-mêmes. Elle impliquait une bascule peu glorieuse
+pour le roi, force caresses aux Jésuites, etc. État trouble qui durera
+longtemps par l'hésitation de la Savoie et par la fatigue de la
+Hollande, qui fit trêve avec l'Espagne sans le roi, et le força
+d'ajourner les projets de guerre, de s'associer à ses négociations, de
+se faire au moins l'arbitre du traité qu'elle eut fait sans lui.
+
+Dans cette même année 1606 où le roi, à l'Arsenal, arrêtait avec Sully
+sa grande pensée, à l'Église de Saint-Jean en Grève, pendant un sermon,
+deux personnes, qui semblaient venues par hasard, arrêtèrent une
+alliance entre d'anciens ennemis, qui s'unirent et se liguèrent pour
+tramer la mort du roi.
+
+Quoiqu'on ait brusqué, étouffé, le procès de Ravaillac, quoiqu'on ait
+assassiné le témoin Lagarde et muré aux oubliettes la demoiselle
+d'Escoman (autre témoin plus terrible), la voix du sang a parlé! Et il
+est clair aujourd'hui que le complot partit du Louvre, que la reine en
+eut connaissance, qu'on n'eut pas besoin de chercher, de payer un
+assassin, parce que, trois années durant, on en fit un, exalté par des
+sermons meurtriers et chauffé à blanc par les moines.
+
+Les deux personnes qui se trouvèrent au sermon de Saint-Jean, et qui
+complotèrent sous les yeux de la foule, étaient un grand seigneur, une
+grande dame: le duc d'Épernon et Henriette d'Entragues. C'est la
+déposition expresse de cette femme infortunée qu'on mura, qui ne se
+démentit point et mourut pour la vérité.
+
+D'Épernon avait vu tomber Biron et Bouillon. Il sentait que son tour
+venait. Le roi l'avait déjà frappé dans son revenu, lui interdisant des
+taxes arbitraires, et dans sa puissance, ayant mis sous sa main la place
+de Metz.
+
+Henriette voyait dans le roi l'obstacle à un grand mariage qu'elle
+voulait se faire chez les Guises. Le roi l'avait tour à tour mise haut
+et bas, fait presque reine, éloignée. Cette ambition exaltée, rabaissée,
+tournait en fureur; elle subissait son amour avec dépit, avec injures.
+Elle ne lui cachait point sa haine. Tout ce que les anecdotiers, les
+Tallemant et autres, ont recueilli de dégoûtant sur les infirmités,
+vraies ou fausses, d'Henri IV, ce sont les reproches mêmes et les
+dérisions par lesquelles la petite furie se vengeait de ses caresses.
+Lui, il la trouvait plus charmante, et peu généreusement jouissait de ce
+triste jeu avec une créature féline qui du chat passait au tigre.
+
+Les Guises s'amusaient d'elle, s'en moquaient au fond, car toute leur
+pensée était d'avarice. Ils auraient voulu que le roi mourût, non pour
+épouser Henriette, mais, au contraire, pour avoir la grande et
+très-grande héritière, mademoiselle de Montpensier, et pour ne pas
+donner au bâtard du roi une autre grosse fortune qui allait leur
+échapper avec mademoiselle de Mercoeur.
+
+D'Épernon avait été le mortel ennemi des Guises, et c'est pour les
+rapprocher et «conclure une alliance» qu'Henriette traita avec lui à
+Saint-Jean en Grève.
+
+Bientôt à ses alliés un autre s'unit, celui qui disposait absolument de
+l'esprit de la reine, son chevalier, Concini.
+
+Concini, non content d'avoir le réel de la faveur, en avait voulu
+l'éclat, le scandale. De ses petites épargnes, il allait acheter, pour
+un million, une terre princière, la Ferté. Le roi, si patient, eut peur
+cependant, du bruit que cela ferait, et il prit la liberté, non de dire
+(il n'eût osé), mais de faire dire à la reine, par madame de Sully, que
+cela lui ferait du tort et qu'on pourrait en jaser.
+
+Cet avis timide, ménagé par la dame autant qu'elle put, jeta le signore
+Concini dans une épouvantable fureur. Une telle révolte du mari contre
+le cavalier servant était dans les moeurs italiennes chose inouïe,
+intolérable. Le roi s'était méconnu; on le lui fit voir. Non seulement
+Concini lava la tête à la dame, mais dit qu'il se moquait du roi, qu'il
+n'avait pas peur du roi, et que, si le roi bougeait, il lui arriverait
+malheur.
+
+Le roi n'aimait pas les disputes. Il craignait un peu la reine,
+acariâtre, têtue, qui, une fois qu'elle boudait, restait intraitable, et
+des mois entiers. Il la ménageait aussi, parce qu'elle était toujours
+grosse. Sa fécondité était admirable. De prime abord, en arrivant, elle
+eut deux enfants en deux ans, et l'interruption fut courte: à partir de
+1605, elle ne manqua jamais d'avoir un enfant par année.
+
+Une reine tellement féconde ne craignait aucun divorce. Aussi
+n'avait-elle pour le roi aucun ménagement. Comme elle avait peu d'esprit
+et qu'un fou la gouvernait, il en advint un scandale plus grand que
+n'aurait été l'acquisition de la Ferté.
+
+Concini, dont le grand mérite, outre sa jolie figure, était sa bonne
+grâce à cheval, voulut, exigea qu'on lui arrangeât une fête où il pût se
+montrer solennellement. Il ne prit pas un lieu obscur, mais royalement
+la place historique du fameux tournoi d'Henri II, les lices de la grande
+rue Saint-Antoine devant la Bastille. Du moins, ce n'était pas cette
+fois un combat bien dangereux, mais tout bonnement une course de bague.
+Du reste, la même dépense, et guère moins d'émotion. Les vives rivalités
+des hommes, la faveur des dames pour celui-ci ou celui-là, leurs
+palpitations, tout était de même,--et pour un jeu puéril de sauteurs et
+d'écuyers. L'heureux faquin, brillant d'audace, tint la partie contre
+les princes et tous les grands de France, envié et admiré, sous les yeux
+de la reine, qui siégeait là comme juge et dame du tournoi, et qui, de
+sa faveur visible, l'avouait pour son cavalier.
+
+Il fut très-amer au roi qu'on se gênât si peu pour lui; cela touchait à
+l'outrage public. Il n'en parla qu'à Sully, mais d'autres le devinèrent,
+et quelqu'un lui demanda s'il voulait qu'on tuât Concini.
+
+Il était à cent lieues d'une telle chose, et cependant il croyait que
+ces gens, épargnés par lui, ne l'épargneraient pas lui-même. Il en était
+convaincu et le disait à Sully. «Cet homme-là me menace ... Il adviendra
+quelque malheur ... Vous le verrez, ils me tueront.»
+
+Cette prévision qu'il avait de sa mort lui fit désirer d'autant plus de
+régler les affaires des siens. Il insista auprès des Guises pour qu'on
+accomplît enfin le traité de mariage qu'eux-mêmes avaient sollicité,
+obtenu par Gabrielle, entre César de Vendôme et mademoiselle de
+Mercoeur. Mais les temps étaient changés; madame de Mercoeur voulait
+éluder; elle ne voulait donner ni la fille ni un dédit considérable
+d'argent que le traité stipulait en cas de refus. On fit jouer à la
+fille une grande comédie d'effet populaire, qui devait indigner les
+simples et leur faire détester le roi. Cette enfant, comme d'elle-même,
+se sauva aux Capucines, dit qu'elle aimait mieux cet ordre si dur,
+jeûner et marcher pieds nus. Le roi étant fort mécontent de ce violent
+coup de théâtre, la mère aggravait en disant: «Prenez mon bien, prenez
+ma vie.»
+
+À tous ces éléments de haine, de conjuration, à ces voeux de mort, un
+centre manquait. Il vint. Un ambassadeur d'Espagne, superbe, grave et
+rusé, don Pèdre, vint attiser le feu et jeter, surtout au Louvre, entre
+le roi et la reine, la pomme de discorde, l'offre du double mariage
+espagnol. La condition eût été la chose impossible et funeste, l'abandon
+de la Hollande que le roi venait de garantir par un solennel traité.
+
+Ce don Pèdre devint le héros du jour. Les dames n'avaient d'yeux que
+pour lui. On répétait tous ses mots noblement espagnols et castillans.
+La reine lui faisait la cour et se disait sa parente. Le roi, contre son
+habitude, fut net et ferme, ne lui donna nul espoir et rabattit ses
+bravades. Alors il changea de style et le flatta bassement. Un jour
+qu'un valet, dans le Louvre, passait en portant l'épée d'Henri IV,
+l'Espagnol l'arrête, la prend, la tourne et retourne, la regarde bien,
+la baise: «Heureux que je suis, dit-il, d'avoir tenu l'épée du plus
+brave roi du monde!»
+
+Il resta huit mois ici, traînant et gagnant du temps, faisant le malade,
+tâtant nos plaies, les irritant, travaillant le vieux levain du
+_Catholicon_, donnant courage à tous nos traîtres, aux futurs assassins
+du roi.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LE DERNIER AMOUR D'HENRI IV
+
+1609
+
+
+La Hollande fatiguée voulait, exigeait la paix, au moment où tout
+annonçait le réveil de la guerre. Le roi travaillait au traité qui
+ajournait tous ses projets. En attendant, il s'ennuyait. Le Louvre
+n'était plus tenable. On eût dit que la régence avait déjà commencé. La
+cour, visiblement, était d'un côté, et le roi de l'autre. À une entrée
+du Dauphin, tout le monde se précipita au-devant de lui; le roi resta
+seul.
+
+Le jour, ses courses à l'Arsenal; au soir, le jeu, c'était sa vie.
+Ajoutez-y la lecture des romans de chevalerie. Le torrent des Amadis
+(cinquante volumes in-folio!) continuait. Les Parisiens disaient «que
+toute sa Bible était _l'Amadis de Gaule_.»
+
+Au printemps de 1609, on lui mit en main l'_Astrée_, livre doux,
+ennuyeux, où les chevaliers ne sont plus que de langoureux bergers. Le
+tout faiblement imité des pastorales espagnoles.
+
+Du moins la tendance était pure, la réaction de l'amour. Le nouveau
+roman put être loué de saint François de Sales. Et l'auteur lui-même,
+d'Urfé, compare son innocente _Astrée_ à la dévote _Philothée_.
+
+La grande réputation d'un livre si faible, étonne, mais elle tient à la
+surprise qu'elle causa, étant en contraste avec l'impureté du temps.
+Beaucoup paraissaient excédés des femmes; ils les fuyaient, retournaient
+aux moeurs d'Henri III. Ils haïssaient la nature, la lumière, l'amour.
+Il leur fallait l'obscurité, des plaisirs sauvages, égoïstes. Le jeune
+Condé, à vingt ans, était déjà sombre et avare comme un vieux sénateur
+de Gênes, ou comme ces nobles de Venise, lucifuges et fils de la nuit.
+Henri IV, qui avait prêché d'exemple l'amour des femmes, était indigné
+de voir son petit Vendôme à quinze ans avoir tous les goûts d'un page
+italien.
+
+Pour lui, on le voit dans ses lettres à Corisande, à Gabrielle, il
+gardait sous l'homme d'affaires une étincelle poétique. Il était tendre
+à la nature, sensible à toute beauté, et même (chose rare alors) au
+charme des lieux. Après une longue vie d'épreuves et tant de misères
+morales, dans cet homme indestructible, l'étincelle était la même, plus
+vive encore, en finissant.
+
+Le romanesque projet que lui attribue Sully[1], de vouloir fonder la
+paix éternelle, de créer, par une guerre courte et vive, un état nouveau
+de tolérance universelle, d'amitié entre les États, est-il d'un fou? Je
+ne sais; sans nul doute il est d'un poète.
+
+[Note 1: M. Poirson a très-bien distingué qu'il y a là deux choses: 1º
+le système positif des alliances d'Henri IV avec les ennemis de la
+maison d'Autriche, système qui se faisait de lui-même sous l'impression
+de terreur que cette maison inspirait; toute l'Europe se serrait du côté
+de son défenseur. 2º Un plan tout utopique de Sully pour la fédération
+européenne. M. Poirson est trop indulgent pour ce plan ridicule. Cela a
+été écrit par les secrétaires de Sully (ils le disent eux-mêmes), en
+1627, pendant le siége de La Rochelle, et déjà sous la royauté du
+cardinal Richelieu, l'année précédente, avait été proposé, comme type de
+l'ordre financier, l'année 1608, c'est-à-dire l'apogée de
+l'administration de Sully. Celui-ci put en concevoir le vague espoir
+d'être rappelé aux affaires par le cardinal. De là peut-être ces idées
+(si étranges chez un protestant) de faire une république italienne
+_vassale du pape_. Ce qu'il propose aussi pour les élections de Hongrie
+et Bohême est ridicule et quasi-fou. On regrette de trouver cette tache
+dans ce beau livre des _Économies_.]
+
+Mais c'était surtout par l'amour que ce sens devait éclater en lui. Le
+voilà, à cinquante-huit ans, qui un matin se retrouve lancé, comme il ne
+fut jamais, dans la poésie et dans le rêve.
+
+En janvier 1609, la reine organisait un ballet des _Nymphes de Diane_.
+Le roi et elle étaient (comme toujours) en discorde; ils ne pouvaient
+s'entendre sur le choix des dames qui feraient les nymphes. Et, comme
+toujours aussi, la reine l'avait emporté et en faisait à sa tête, de
+sorte que le roi, de mauvaise humeur, pour ne pas devoir aller aux
+répétitions, avait fait fermer sa porte. Une fois pourtant, en passant,
+il jette un regard dans la salle. Il se trouve juste au moment où l'une
+de ces nymphes armées levait son dard et semblait le lui adresser au
+coeur. Le coup porta, et si bien, que le roi s'évanouit presque ...
+C'était mademoiselle de Montmorency.
+
+Elle était presque encore enfant; elle avait à peine quinze ans. Mais
+elle avait le coeur haut, ambitieux; elle vit le roi, et sans doute se
+plut à lui porter le coup.
+
+Il explique très-bien à Sully ce qu'il avait éprouvé. Cette enfant, qui
+devait un jour être mère du grand Condé, lui parut, dans ce regard, non
+seulement unique en beauté, mais _en courage_, dit-il. Il y vit ce dont
+rien encore ne lui avait donné l'idée, une lueur héroïque, et d'avance
+l'éclair de Rocroy.
+
+La figure du grand Condé, si triste dans les portraits, fait pourtant
+conjecturer par son sauvage nez d'aigle et ses yeux d'oiseau de proie,
+ce que put avoir de vainqueur le sourire, la menace enjouée de son
+irrésistible mère.
+
+Mademoiselle de Montmorency, dès sa naissance, avait été une merveille,
+une légende. Sa mère, plus belle que noble, s'était, dit-on, donnée au
+diable. De là son grand mariage et deux enfants admirables; cette fille
+de beauté fantastique, telle qu'on croyait que l'autre monde (ange ou
+diable) y avait passé.
+
+Le terrible pour le roi, c'était l'âge: elle quinze ou seize ans; et lui
+cinquante-huit. Un monde de faits, de batailles, d'émotions, était
+lisible sur ce visage, où l'histoire du temps pouvait s'étudier. Ses
+ruses y avaient laissé trace, et aussi ses larmes, sa sensibilité
+facile; barbe grise; lui-même disait: «Le vent de mes adversités a
+soufflé dessus.»
+
+L'irrécusable document que nous avons de ce visage, c'est le plâtre pris
+sur lui en 93, quand on le trouva si bien conservé. Sauf une légère
+convulsion qui suivit le coup de couteau et qui a fait remonter un coin
+de la bouche, rien n'est altéré. La tête est forte pour un homme de sa
+taille. Le profil ressemble à François Ier; mais il est bien plus arrêté
+et surtout plus spirituel, il est d'un homme, l'autre d'un grand enfant.
+Le nez, moins long et tombant, semble ferme et courageux. Il incline un
+peu à gauche, soit par l'effet de la convulsion, soit que dans la vie il
+ait été tel. Le front est extrêmement beau, non pas d'un vaste génie,
+mais d'un esprit vif, intelligent, rapide, sensible à toutes choses. Les
+yeux sont dans une arcade marquée, non profonde. Ils ne sont pas
+très-grands, mais doux, charmants, infiniment aimables.
+
+L'incertain dans cette figure, c'est la bouche moins visible sous la
+barbe, et un peu tirée de côté. Autant qu'on peut entrevoir, elle ne
+rassurerait pas trop; elle semble fuyante et flottante. Ajoutez ce nez
+indirect qui semble d'un homme incertain.
+
+Le masque, selon le jour et l'aspect, a des expressions très-diverses.
+Vu de haut, il est funèbre. Face à face et de niveau, il est douloureux.
+Vu d'au-dessus, il sourit et paraît comique, sceptique; il dit: oui et
+non.
+
+Ce qui est sûr et certain en cet homme, ce qui est visible, c'est
+l'amour. Les yeux fermés couvent de tendres pensées et continuent
+toujours leur rêve. La folie croît par les obstacles. D'une part, à
+l'Arsenal, l'homme positif et sage, l'homme de la grande confiance,
+montrait l'impossibilité, l'absurdité, le ridicule. D'autre part, au
+Louvre, on disait qu'elle était engagée, promise; mais c'était justement
+ce qui piquait le roi, qu'un mariage de cette importance eût été réglé
+par son compère, le vieux connétable, sans qu'il n'en sût rien.
+D'Épernon avait travaillé le vieillard, lui avait persuadé de la marier
+brusquement à leur ami de jeu, le beau Bassompierre, colonel des
+Suisses, issu des cadets de Clèves, mais qui n'eut jamais aspiré si
+haut. Ce fat, qui, trente ans après, a écrit ses Mémoires, ne manque pas
+de faire croire que son mérite avait fait tout.
+
+M. de Bouillon, parent de la demoiselle, à qui on n'avait rien dit du
+mariage, s'en vengea en donnant au roi le conseil de la donner à son
+neveu, le jeune prince de Condé. C'était l'avis de Sully et de tous les
+gens raisonnables. Le roi fut forcé d'avouer que c'était le meilleur
+parti.
+
+La passion est si rusée, que, dans son for intérieur, il calculait, il
+espérait que ce mariage ne serait pas un mariage, Condé détestant les
+femmes.
+
+Ce personnage sournois, taciturne alors (plus tard il devint beau
+diseur), se tenait près du roi, tout petit et fort servile. Il attendait
+tout de lui. Il était très-pauvre, sa naissance même était contestée.
+Était-il sûr qu'il fût Condé? Les Condés, jusque-là rieurs, à partir de
+celui-ci, ont tous des mines tragiques. Il était né, il est vrai, dans
+un moment fort sérieux, sa mère étant en prison pour empoisonnement. Un
+petit page gascon, son amant, avait pris la fuite, et le mari
+brusquement était mort. Les tribunaux huguenots la jugèrent coupable et
+la mirent pour toujours entre quatre murs. Mais elle se fit catholique;
+d'autres tribunaux la lavèrent, ce qui refit légitime cet enfant né en
+prison. Les Bourbons le renièrent, protestèrent. Le roi, par pitié,
+n'ayant point d'ailleurs d'autre héritier alors, le soutint Condé, le
+maintint Condé. Il ne lui donna pas grand'chose, comptant l'enrichir par
+un mariage. Lui, docile, modeste, attendait, et, en attendant se liait
+sous main avec les parlementaires pour qu'ils le soutinssent si sa
+naissance était contestée, ou, après le roi, l'aidassent à bouleverser
+le royaume.
+
+Mariée à cette face de pierre, à cet ennemi des femmes, mademoiselle de
+Montmorency devait s'ennuyer, chercher des consolateurs. Et, comme elle
+était haute et fière, pour chevalier qui prendrait-elle? le plus haut
+placé, le roi.
+
+C'était le calcul de celui-ci, peu moral, mais selon le temps. Il lui
+fallait, au préalable, avaler l'amère médecine du mariage. Il essaya de
+la tourner en gaieté, en y menant Bassompierre et s'amusant de la figure
+désespérée qu'il y fit. Mais, malgré cette malice, le rieur, qui avait
+plutôt envie de pleurer, rentra comme frappé au Louvre; la goutte le
+prit et le mit au lit. Lié là et immobile, d'autant plus imaginatif,
+sous la griffe de sa passion, il n'avait plus la force de la cacher, la
+disait à tout le monde. On se relayait jour et nuit pour lui lire
+l'_Astrée_.
+
+Le mariage eut lieu le 3 mars, et Condé savait si bien pourquoi on
+l'avait marié, qu'il se contenta de palper l'immense dot (deux cent
+mille écus), mais se tint loin de sa femme, comme d'un objet sacré,
+réservé et défendu. La mariée semblait déjà veuve, et cela alla ainsi
+jusqu'à ce que des événements politiques qui survinrent enhardirent
+Condé, deux mois et demi après le mariage, à ne plus ménager le roi.
+
+Le coup que l'on attendait depuis des années éclata à la fin de mars. Le
+25, le duc de Clèves mourut, et la question du Rhin fut posée, le duel
+ouvert entre les maisons de France et d'Autriche.
+
+Dès 1604, le roi avait dit: «Je ne tolérerai pas à Clèves l'Espagnol ni
+l'Autrichien.»
+
+Cependant cette chose prévue fut comme «un tonnerre»: c'est le mot dont
+Villeroy se servit.
+
+Jeannin, qui négociait, rendit à l'Espagne l'essentiel service de
+brusquer la trêve avec la Hollande, qui fut signée deux jours après
+(mars 1609).
+
+Le roi ne s'en déclara pas moins tout prêt à agir. Il se dit guéri, se
+leva et se montra dans Paris d'abord. Il alla au Pré-aux-Clercs, et
+s'amusa à une chasse de malade que les bourgeois aimaient fort, la
+chasse à la pie.
+
+Il ordonna qu'on lui fît une belle et riche cotte de mailles,
+fleurdelisée d'or, pour porter un jour de bataille, s'il pouvait avoir
+l'honneur d'y amener Spinola, le général des Espagnols.
+
+Du reste, dom Pèdre avait dit qu'il avait le diable au corps. Il
+semblait que le Béarnais eût, de race, apporté, gardé la verdeur de la
+montagne, ce mystère de chaude vie que les Pyrénées versent dans leurs
+eaux. Il garda cela au tombeau. Sa dépouille, pendant deux cents ans, y
+resta telle qu'au premier jour. N'eût-il pas eu cette vie forte,
+l'Europe le priait à genoux de la prendre, de se refaire jeune.
+
+Venise, dit un contemporain, adorait ce soleil levant; quand on voyait
+un Français, tous les Vénitiens couraient après lui, criant comme les
+_Papimanes_ de Rabelais: «L'avez-vous vu?»
+
+À la cour de l'Empereur, on disait: «Qu'il ait l'Empire, qu'il soit vrai
+roi des Romains, et réduise le pape à son évêché!»
+
+L'électeur de Saxe faisait prêcher devant lui sur l'évidente analogie
+entre Henri IV et David.
+
+La Suisse avait imprimé un livre, intitulé: _Résurrection de
+Charlemagne._
+
+L'affaissement de l'Espagne et de l'Angleterre elle-même, depuis la mort
+d'Élisabeth, avait mis le roi si haut, que, si on le voyait agir, on
+l'eût salué de toutes parts pour chef de la chrétienté.
+
+Plus que de la chrétienté même. Les mahométans d'Espagne voulaient être
+ses sujets.
+
+Position unique, qu'il devait moins à sa puissance qu'à sa renommée de
+bonté, de modération et de tolérance.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+PROGRÈS DE LA CONSPIRATION.--FUITE DE CONDÉ
+
+1609
+
+
+On avait vendu, en 1607, à la grande foire de Francfort, plusieurs
+livres d'astrologie où l'on disait que le roi de France périrait dans la
+cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en 1610, qu'il ne
+serait pas heureux dans son second mariage, qu'il mourrait de la main
+des siens, ne laisserait pas d'enfants légitimes, mais seulement des
+bâtards. Ces livres vinrent à Paris, et chacun les lut. Le Parlement les
+fit saisir.
+
+Lestoile, qui les vit, raconte que, la même année 1607, un prieur de
+Montargis trouva plusieurs fois sur l'autel des avis anonymes de la
+prochaine mort du roi. Il fit passer ces avis au chancelier, qui n'en
+tint compte. Le même prieur le contait plus tard à Lestoile en pleurant.
+
+En 1609, le docteur en théologie Olive, dans un livre imprimé avec
+privilége et dédié à Philippe III, annonçait pour 1610 la mort du roi de
+France. (_Mém. de Richelieu._)
+
+On pouvait prédire qu'il serait tué. Chacun le croyait, le pensait et
+s'arrangeait en conséquence. La prédiction, en réalité, préparait
+l'événement; elle affermissait les fanatiques dans l'idée et l'espoir
+d'accomplir la chose fatale qui était écrite là-haut.
+
+À l'entrée de D. Pèdre à Paris, le roi, étant en voiture avec la reine,
+se rappela qu'on lui avait prédit qu'il serait tué en voiture, et, le
+carrosse ayant penché, il se jeta brusquement sur elle, si bien qu'il
+lui enfonça au front les pointes des diamants qu'elle avait dans ses
+cheveux. (_Nevers._)
+
+Ces craintes n'étaient pas vaines. Au départ de D. Pèdre (février 1609),
+on put voir qu'il n'avait pas perdu son temps. Le vent d'Espagne, le
+souffle de haine et de discorde, souffla de tous côtés. D'abord au
+Louvre; la reine trouvait impardonnable le refus des mariages espagnols.
+Ces glorieux mariages, qui (dans ses petites idées de petite princesse
+italienne) étaient l'Olympe et l'Empyrée, manqués, perdus par son mari!
+et les basses idées d'Henri IV de marier ses enfants en Lorraine, en
+Savoie! Cette fermeté toute nouvelle dans un homme qui cédait toujours,
+c'était entre elle et lui un plein divorce. Le roi crut, ce même mois
+(février 1609), l'apaiser et la regagner, lui offrant de renoncer à
+toute femme, si elle renvoyait Concini. Sans s'arrêter aux rebuffades,
+il se rapprochait d'elle, et elle devint enceinte (d'une fille, la
+reine d'Angleterre); mais le coeur resta le même, la rancune plus grande
+d'être infidèle à Concini.
+
+Celui-ci, loin d'être chassé, était si fort chez elle, si absolu à ce
+moment, qu'un oncle de la reine, Juan de Médicis, lui ayant déplu, il le
+fit chasser, quoiqu'il fût fort aimé du roi. Concini et Léonora, plus
+tard accusés, non sans cause, de l'avoir ensorcelée, l'avaient
+certainement assotie au point de lui faire croire qu'il faisait jour la
+nuit; ils lui persuadèrent que son mari (et Henri IV!) au moment même où
+il se rapprochait d'elle, voulait l'empoisonner. Elle le crut si bien,
+qu'elle ne voulut plus dîner avec lui, affichant la défiance, mangeant
+chez elle ce que sa Léonora apprêtait, refusant les mets de son goût que
+le roi choisissait de sa table et lui envoyait galamment.
+
+Ces brouilleries publiques enhardirent tout le monde contre le roi. Les
+jésuites jouèrent double rôle, le flattant par Cotton, l'attaquant par
+un P. Gauthier. On devinait fort bien que, tant que le roi n'entamerait
+pas la grande guerre, il endurerait tout des catholiques. Ce Gauthier,
+en pleine chaire, ouvre la croisade contre les huguenots, contre le roi
+même. Les sermons de la Ligue recommencent à grand bruit. On ne se tient
+pas aux paroles, on les traduit en actes. En Picardie, un temple rasé
+par un prince du sang, le comte de Saint-Pol. À Orléans, un cimetière
+des huguenots menacé, violé, s'ils ne fussent accourus en armes. À
+Paris, sous les yeux du roi, le chemin de Charenton infesté par le
+peuple, le _bon peuple_ des sacristies; les gens qui vont au prêche
+insultés à coups de pierre, entre autres un malheureux infirme sur qui
+on lâchait les enfants; ils le tiraient, ils le battaient; n'y voyant
+pas, il ne résistait guère. La foule appelait ce pauvre homme l'_Aveugle
+de la Charenton_.
+
+La Rochelle se fortifia, à tout événement.
+
+Le roi ne faisait rien. Les Guises impunément tentèrent plusieurs
+assassinats. Le jour même où le roi défendit les duels, un des Guises en
+cherche un. Ils se succédaient près d'Henriette, moins par amour, ce
+semble, que pour faire pièce au roi. Toute sa vengeance fut de leur
+faire exécuter le traité de mariage; l'héritière de Mercoeur fut donnée
+enfin à Vendôme. Larmes, fureur et résistance. Les jeunes Guises s'en
+allèrent à Naples, au foyer des plus noirs complots, où le secrétaire de
+Biron, où les assassins de la Ligue avaient pris domicile, et (d'accord
+avec les jésuites) organisaient l'assassinat.
+
+Le roi en eut nouvelle. Il lui arriva d'Italie un Lagarde, homme de
+guerre normand, qui, revenant des guerres des Turcs, s'était arrêté à
+Naples, et y avait vécu avec Hébert, secrétaire de Biron, et autres
+Ligueurs réfugiés. Lagarde raconta au roi qu'un jour, dînant chez
+Hébert, il avait vu entrer un grand homme en violet, qui se mit à table
+et dit qu'en rentrant en France il tuerait le roi. Lagarde en demanda le
+nom; on lui dit: «M. Ravaillac, qui appartient à M. le duc d'Épernon, et
+qui apporte ici ses lettres.» Lagarde ajoute qu'on le mena chez un
+jésuite, qui était oncle du premier ministre d'Espagne, le Père Alagon.
+Ce Père l'engagea fort à tuer le roi à la chasse, et dit: «Ravaillac
+frappera à pied, et vous à cheval.» Lagarde n'objecta rien, mais il
+partit, et revint en France. Sur la route, il reçut une lettre de Naples
+où on l'engageait encore à tuer le roi. Reçu par lui à Paris, il lui
+montra cette lettre. Le roi dit à Lagarde: «Mon ami, tranquillise-toi;
+garde bien ta lettre; j'en aurai besoin. Quant aux Espagnols, vois-tu?
+je les rendrai si petits, qu'ils ne pourront nous faire du mal.»
+
+Il avait entrevu plus qu'il n'eût voulu, que d'Épernon n'était pas seul
+là dedans. Il ne devina pas Henriette, mais bien les entours de la
+reine. Il sentit que Naples et Madrid étaient au Louvre, près de sa
+femme, que la noire sorcière Léonora avec l'insolent Concini
+pervertissait, endurcissait. Ils l'avaient décidée à faire venir une
+dévote, la nonne Pasithée (c'était son nom mystique), que déjà on trouve
+nommée dans les _Questions de Cotton au Diable_: «Est-il bon que la mère
+Pasithée soit appelée?» Cette mère avait des visions, et savait par ses
+visions _qu'il était urgent de sacrer la reine_, pour qu'on pût sans
+doute se passer du roi et trouver au jour de sa mort une régence déjà
+préparée.
+
+Le roi fut bouleversé de ces idées, n'en parla à personne. Il garda huit
+jours ce cruel secret, quitta la cour, resta seul à Livry et dans une
+petite maison de son capitaine de gardes. Puis, n'y tenant plus et ne
+dormant plus, il vint à l'Arsenal tout dire à Sully (chap. 189, 180):
+«Que Concini négociait avec l'Espagne, que la Pasithée, mise par Concini
+auprès de la reine, la poussait à se faire sacrer, qu'il voyait
+très-bien que leurs projets ne pouvaient réussir que par sa mort,
+qu'enfin il avait un avis précis qu'on devait l'assassiner.»
+
+Il se sentait si mal au Louvre, qu'il pria Sully de lui faire arranger à
+l'Arsenal un tout petit logement; quatre chambres, c'était assez. Ainsi
+ce prince redouté de toute l'Europe en était à ne plus coucher dans sa
+propre maison. Le signor Concini l'avait à peu près mis dehors, à la
+porte de chez lui.
+
+Son malheur, son isolement, rendirent à sa passion une furieuse force.
+Il avait cru devenir père de la princesse «et en faire la consolation de
+sa vieillesse.» Mais il se retrouva amant, amoureux fou. Elle en était
+un peu coupable; elle l'encourageait. Sans doute, elle en avait pitié.
+Un tel homme, un tel roi, celui dont l'Espagnol baisait l'épée à genoux,
+et si persécuté chez lui, entouré de traîtres et d'embûches, c'était
+sans doute de quoi attendrir un jeune coeur. Sa vieillesse n'était qu'un
+malheur de plus. Elle le comparait à ce triste Condé, sournois, avare,
+si pressé pour la dot, si peu pour la personne. Elle était dans une
+situation singulière, mariée, toujours fille. Elle commença à se dire
+que le roi pourrait divorcer encore. Et son père, le connétable, peu
+satisfait sans doute de voir ce mariage sans mariage, eut les mêmes
+pensées.
+
+Dans cette fermentation, la jeune fille fit un coup de tête. Elle fit
+faire son portrait secrètement et l'envoya au roi. Coup suprême qui le
+foudroya et le rendit tout à fait fou.
+
+Il se trouve, pour rendre la situation plus tragique, que, justement à
+ce moment (17 mai), Condé se ravise, revient. Au bout de dix semaines,
+il se souvient qu'il a épousé la princesse et fait valoir ses droits
+d'époux. Éclairé par sa mère, qui haïssait le roi (son bienfaiteur),
+Condé avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de l'aventure,
+qu'elle allait le poser comme adversaire du roi et l'exhausser
+énormément, le rendre précieux pour les ligueurs et pour les Espagnols.
+Donc il vint, prit possession de sa jeune femme, justement irritée de
+cet oubli de six semaines, et, d'autorité, l'enleva, la cacha à
+Saint-Valéry, bien sûr qu'on viendrait l'y chercher.
+
+Il est probable qu'elle avertit le roi. Il en perdit l'esprit. Son
+désespoir lui fit faire une folie près de laquelle Don Quichote, sur la
+_Roche pauvre_ jouant le _beau Ténébreux_ et faisant ses cabrioles,
+aurait passé pour un sage.
+
+Il part à peu près seul et déguisé. À mi-chemin, un prévôt le prend pour
+un voleur, l'arrête. Il lui faut dire: «Je suis le roi.» Il arrive.
+Condé, averti, enlève encore sa femme, sûr que le roi suivra et
+s'avilira d'autant plus.
+
+Le secret n'en était pas un; les dames de la princesse l'avaient bien
+reconnu. Mais le roi, éperdu d'amour, ne leur demandait rien que de la
+laisser voir. Son rêve était de la contempler «à sa fenêtre, entre deux
+flambeaux, échevelée.» Elle eut cette complaisance, et l'effet fut si
+fort qu'il tomba presque à la renverse. Elle-même dit: «Jésus! qu'il est
+fou!»
+
+Le lendemain, elle partant, il alla se mettre au passage, sous la
+jaquette d'un postillon, s'étant appliqué, pour mieux s'embellir, un
+emplâtre sur l'oeil. Elle souffrit de le voir si abaissé, laid et
+ridicule à ce point. Soit colère, soit pitié, pour lui donner une
+parole, elle cria du carrosse: «Je ne vous pardonnerai jamais ce
+tour-là!»
+
+Grand succès pour Condé. La partie était belle pour lui. Il en pouvait
+tirer deux avantages: ou de l'argent, beaucoup d'argent, et il inclinait
+à cela; ou bien (chose plus agréable à sa mère) une rupture avec le roi,
+qui le constituerait candidat de l'Espagne au trône de France. Si les
+Espagnols avaient désiré avoir en main le petit bâtard d'Entragues,
+combien celui-ci valait mieux! La guerre venant, ils l'opposaient au
+Béarnais, faux converti, relaps, apostat, renégat. Et, même, après la
+mort du roi, ils lui offrirent, en effet, de déclarer Louis XIII
+illégitime, bâtard adultérin, et de le porter au trône.
+
+Cependant la petite femme, qui brûlait d'être reine, avait signé
+secrètement une demande de divorce. Mais la mère et le fils l'enlèvent.
+Ayant pris de l'or espagnol qu'un médecin leur apporta, malgré ses
+pleurs, ses cris, ils la mènent d'un trait à Bruxelles.
+
+Toute la situation était changée au profit de l'Espagne. Maintenant, si
+le roi commençait la guerre préparée depuis dix ans, on allait rire;
+vieux chevalier errant, il aurait l'air seulement de courir après sa
+princesse.
+
+Tout le monde serait contre lui. Sa cruauté à l'égard de son épouse
+infortunée, sa tyrannie dans sa famille, sa violence effrayante qui
+forçait son pauvre neveu de fuir, n'ayant nul autre moyen de soustraire
+sa femme aux derniers affronts, tout cela éclatait dans l'Europe, au
+profit du roi catholique, protecteur des bonnes moeurs et défenseur de
+l'opprimé.
+
+L'Espagne, en si bonne cause, ne pouvait manquer d'assistance. Le ciel
+devait se déclarer, et, ne fît-il plus de miracles, il en devait un
+cette fois pour la punition du tyran et la vengeance de Dieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+MORT D'HENRI IV
+
+1610
+
+
+Il y avait à Angoulême, place du duc d'Épernon, un homme fort
+exemplaire, qui nourrissait sa mère de son travail et vivait avec elle
+en grande dévotion. On le nommait Ravaillac. Malheureusement pour lui,
+il avait une mine sinistre qui mettait en défiance, semblait dire sa
+race maudite, celle des _Chicanous_ de Rabelais, ou celle des _Chats
+fourrés_, hypocrites et assassins. Le père était une espèce de
+procureur, ou, comme on disait, _solliciteur de procès_. Le fils avait
+été valet d'un conseiller au Parlement, et ensuite homme d'affaires.
+Mais quand les procès manquaient, il avait des écoliers qui le payaient
+en denrées. Bref, il vivait honnêtement.
+
+Il avait eu de grands malheurs, son père ruiné, le père et la mère
+séparés. Enfin, un meurtre s'étant fait dans la ville, on s'en prit à
+lui, uniquement parce qu'il avait mauvaise mine. On le tint un an en
+prison. Il en sortit honorablement acquitté, mais endetté, ce qui le
+remit en prison. Là, seul et faisant maigre chère, il advint que son
+cerveau creux commença à s'illuminer. Il faisait de mauvais vers plats,
+ridicules, prétentieux. Du poète au fou, la distance est minime. Il eut
+bientôt des visions. Une fois qu'il allumait le feu, la tête penchée, il
+vit un sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme. Le
+sarment jouait un grand rôle en affaires de sorcellerie; un plus modeste
+aurait craint une illusion du diable. Mais celui-ci, orgueilleux, y vit
+un miracle de Dieu. Ce sarment était devenu une trompe sacrée d'archange
+qui lui sortait de la bouche et sonnait la guerre, la guerre sainte, car
+de sa bouche, à droite et à gauche, s'échappaient des torrents
+d'hosties.
+
+Il vit bien qu'il était destiné à une grande chose. Il avait été
+jusque-là étranger à la théologie. Il s'y mit, lut, étudia, mais une
+seule et unique question, le droit que tout chrétien a de tuer un roi
+ennemi du pape. Mariana et autres faisaient grand bruit alors. Qui les
+lui prêta? qui le dirigea? c'est ce qu'on n'a pas voulu trop éclaircir
+au procès. Tout au moins il en avait bien profité, et était ferré
+là-dessus.
+
+À sa sortie de prison, il confia ses visions, et le bruit s'en répandit.
+On fit savoir au duc d'Épernon qu'il y avait dans sa ville d'Angoulême
+un homme favorisé du ciel, chose rare alors. Il l'apprécia, s'intéressa
+à Ravaillac, et le chargea d'aller _solliciter_ un procès qu'il avait à
+Paris. Il devait, sur son chemin, passer d'abord près d'Orléans, au
+château de Malesherbes, où il eut des lettres du père Entragues et
+d'Henriette. Ils lui donnèrent leur valet de chambre, qui le fit
+descendre à Paris, chez la dame d'Escoman, confidente d'Henriette.
+
+Celle-ci fut un peu effrayée de cette figure. C'était un homme grand et
+fort, charpenté vigoureusement, de gros bras et de main pesante, fort
+bilieux, roux de cheveux comme de barbe, mais d'un roux foncé et
+noirâtre qu'on ne voit qu'aux chèvres. Cependant, il le fallait, elle le
+logea, le nourrit, le trouva très-doux, et, se repentant de son jugement
+sur ce bon personnage, elle le chargea même d'une petite affaire au
+Palais.
+
+Il resta deux mois à Paris; que fit-il ensuite? Lagarde nous l'apprend;
+il alla à Naples pour le duc d'Épernon; il y mangea chez Hébert, et lui
+dit qu'il tuerait le roi. C'était le moment, en effet, où le roi avait
+garanti la Hollande et refusé le double mariage d'Espagne. Il ne restait
+qu'à le tuer. Ravaillac, de retour à Paris, vit la d'Escoman, à
+l'Ascension et à la Fête-Dieu de 1609. Il lui dit tout, mais avec
+larmes; plus près de l'exécution, il sentait d'étranges doutes et ne
+cachait pas ses perplexités.
+
+Cette d'Escoman, jusque-là digne confidente d'Henriette, femme galante
+et de vie légère, était pourtant un bon coeur, charitable, humain. Dès
+ce jour, elle travailla à sauver le roi; pendant une année entière,
+elle y fit d'étonnants efforts, vraiment héroïques, jusqu'à se perdre
+elle-même.
+
+Le roi pensait à toute autre chose. Sa grande affaire était la fuite de
+Condé. En réalité, et, toute passion à part, on ne pouvait laisser
+tranquillement dans les mains des Espagnols un si dangereux instrument.
+Le manifeste qu'il lança visait droit à la révolte. Pas un mot de ses
+griefs: il ne s'occupait que du peuple; il n'avait pu rester témoin des
+souffrances du peuple. C'était dans l'intérêt du peuple qu'il s'était
+réfugié chez nos ennemis, et qu'il donnait des prétextes pour la guerre
+et la guerre civile.
+
+Ce manifeste eut de l'écho. Condé avait fort caressé les parlementaires,
+spécialement M. De Thou. Dans la noblesse mécontente, quelques-uns se
+mirent à dire que, pas un enfant du roi ne venant de lui, Condé lui
+succéderait. Au Louvre même, on répandait un quatrain prophétique qu'on
+disait de Nostradamus, où le _lionceau fugitif_ devait trancher les
+jours du _lion_.
+
+L'Autriche prit du courage quand elle vit ainsi le roi tellement menacé
+par les siens. L'Empereur décida hardiment la question du Rhin, déclara
+Clèves et Juliers en séquestre, et les fit saisir par son cousin
+Léopold. Il fallait de grands calmants et force opium pour faire avaler
+cela. Cotton n'en désespérait pas, le roi paraissant distrait, affolé
+par sa passion, et l'Espagne lui jetant l'appât de lui rendre la
+princesse. Un homme dévoué aux jésuites lui fut présenté par Cotton pour
+être envoyé à Clèves. Le roi leur en donna l'espoir, mais en envoya un
+autre qui conclut (10 février 1610) avec les princes protestants le
+traité de guerre. Par trois armées à la fois et trois généraux
+protestants, Sully, Lesdiguières et La Force, il allait entrer en
+Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses canons étaient partis, une armée
+déjà en Champagne.
+
+Les Jésuites étaient joués. Leur homme, le duc d'Épernon, colonel
+général de l'infanterie, était laissé à Paris. Nul doute que ce titre
+même ne lui échappât. Le roi le caressait fort, mais il venait de faire
+couper la tête à un de ses protégés qui avait fait la bravade, au moment
+de l'édit contre les duels, de se battre et de tuer un homme; d'Épernon
+pria en vain, supplia, le roi tint ferme.
+
+Plus cruellement encore la reine fut humiliée dans son chevalier
+Concini. Ce fat, qui n'avait jamais guerroyé que dans l'alcôve, posait
+comme un homme de guerre. Il affectait grand mépris pour les hommes de
+robe longue. Dans un jour de cérémonie, le Parlement défilant en robes
+rouges, seul des assistants Concini restait couvert. Le président
+Séguier, sans autre façon, prend le chapeau, le met par terre. Cela ne
+le corrigea pas. Peu après, affectant de ne pas savoir le privilége du
+Parlement, où l'on n'entrait qu'en déposant ses armes à la porte, notre
+homme, en bottes, éperons dorés, l'épée au côté, et sur la tête le
+chapeau à panache, entre dans une chambre des enquêtes. Les petits
+clercs qui étaient là courent à lui, abattent le chapeau. Concini avait
+cru qu'on n'oserait, parce qu'il avait avec lui une dizaine de
+domestiques. Grande bataille, un page de la reine vient à son secours.
+Mais les clercs ne connaissent rien. Concini reçoit force coups, est
+tiré, poussé, houspillé. On le sauva à grand'peine en le fourrant dans
+un trou, d'où on le tira le soir.
+
+La reine avait le coeur crevé, non le roi. Lorsque Concini se plaignit
+d'une injure telle pour un homme d'épée comme lui, les parlementaires
+étaient là aussi pour se plaindre, et le roi toujours rieur: «Prenez
+garde, dit-il, leur plume a le fil plus que votre épée.»
+
+Cette fatale plaisanterie fut, sans nul doute, une des choses qui
+endurcirent le plus la reine. Elle se crut avilie, voyant son cavalier
+servant, son brillant vainqueur des joutes, qui avait éclipsé les
+princes, battu par les clercs, moqué par le roi. Elle avait le coeur
+très-haut, magnanime, dit Bassompierre; ce qui veut dire qu'elle était
+altière et vindicative. Pour la _vendetta_ italienne, ce n'eût pas été
+trop qu'une Saint-Barthélemy générale des clercs, des juges, etc. Mais
+plus coupable était le roi. La reine se bouchant les oreilles aux avis
+que la d'Escoman s'efforçait de faire arriver. Celle-ci avait été au
+Louvre, lui avait fait dire, par une de ses femmes, qu'elle avait à lui
+donner un avis essentiel au salut du roi; et pour assurer d'avance qu'il
+ne s'agissait pas de choses en l'air, elle offrait, _pour le lendemain_,
+de faire saisir certaines lettres envoyées en Espagne. La reine dit
+qu'elle l'écouterait, et la fit languir trois jours, puis partit pour la
+campagne.
+
+Bien étonné d'une si prodigieuse insouciance de la reine, la pauvre
+femme pensa que le confesseur du roi peut-être aurait plus de zèle. Elle
+alla demander Cotton aux jésuites de la rue Saint-Antoine. Elle fut
+assez mal reçue. On lui dit que le Père n'y était pas, rentrerait tard,
+et partirait de grand matin pour Fontainebleau. Désolée, elle s'expliqua
+avec le père procureur, qui ne s'émut pas, fut de glace, ne promit pas
+même de prévenir Cotton, dit: «Je demanderai au ciel ce que je dois
+faire.... Allez en paix, et priez Dieu.--Mais, mon père si l'on tue le
+roi?...--Mêlez-vous de vos affaires.»
+
+Alors elle menaça. Il se radoucit: «J'irai, dit-il, à Fontainebleau.»--Y
+alla-t-il? on l'ignore. Ce qu'on sait, c'est que l'obstinée révélatrice
+fut arrêtée le lendemain.
+
+Incroyable coup d'audace! ceux qui donnèrent l'ordre étaient donc bien
+appuyés de la reine, ou bien sûrs que le roi mourrait avant que
+l'affaire vînt à ses oreilles?
+
+La d'Escoman était si aveugle, que, du fond de sa prison, d'où elle ne
+devait plus sortir que pour être mise en terre, elle s'adressa encore à
+la reine. Elle trouva moyen d'avertir un domestique intime, qui alors
+n'était qu'une espèce de valet de garde-robe, mais approchait de bien
+près (l'apothicaire de la reine). Sans nul doute, l'avis pénétra, mais
+trouva fermée la porte du coeur.
+
+Ravaillac a dit, dans ses interrogatoires, qu'il se serait fait scrupule
+de frapper le roi, avant que la reine fût sacrée et qu'une régence
+préparée eût garanti la paix publique. C'était la pensée générale de
+tous ceux qui machinaient, désiraient la mort du roi. Le premier était
+Concini. Il mit toute son industrie à hâter ce jour. Ni nuit, ni jour,
+la reine ne laissa au roi de repos qu'il n'eût consenti. Elle disait
+que, s'il refusait, on verrait bien qu'il voulait lui préférer la
+princesse, divorcer pour l'épouser. Le roi objectait la dépense. Il lui
+fallut pourtant céder. Elle fit une entrée magnifique, fut sacrée à
+Saint-Denis.
+
+Le roi, au fond assez triste, plaisantait plus qu'à l'ordinaire. Quand
+elle rentra dans le Louvre, couronnée, en grande pompe, il s'amusa à lui
+jeter, du balcon, quelques gouttes d'eau. Il l'appelait aussi, en
+plaisantant, madame la régente. Elle prenait tout cela fort mal.
+
+En réalité il lui avait témoigné peu de confiance, la faisant, non pas
+régente, mais membre d'un conseil de régence sans qui elle ne pouvait
+rien, où elle n'avait qu'une voix qui ne devait peser pas plus que celle
+de tout autre membre.
+
+Sully dit expressément que le roi attendait de ce sacre les derniers
+malheurs.
+
+Il était dans un abattement qui étonne quand on songe aux grandes forces
+qu'il avait, aux grandes choses qu'il était près d'accomplir. La Savoie
+l'avait retardé, il est vrai. Le pape tournait contre lui et travaillait
+pour l'Autriche. Cependant il était si fort, il avait tant de voeux pour
+lui, tant d'amis chez l'ennemi, qu'il ne risquait rien d'avancer.
+
+Qui lui manqua? son propre coeur.
+
+C'est un dur, mais un haut jugement de moralité, une instruction
+profonde, que cet homme aimable, aimé, invoqué de toute la terre, mais
+faible et changeant, qui n'eut jamais l'idée du devoir, tomba à son
+dernier moment, s'affaissa et défaillit.
+
+Il avait eu toujours besoin de plaire à ce qui l'entourait, de voir des
+visages gais. Toute la cour était sombre, manifestement contre lui.
+
+Il avait eu besoin de croire qu'il était aimé du peuple. Il l'aimait: il
+le dit souvent dans ses lettres les plus intimes. Malgré des dépenses
+trop fortes de femmes et de jeux, l'administration était sage, et au
+total économe. L'agriculture avait pris un développement immense. Le roi
+croyait le peuple heureux. En réalité, tout cela ne profitait guère
+encore qu'aux propriétaires du sol, aux seigneurs laïques,
+ecclésiastiques. Ils vendaient leur blé à merveille, mais le pain
+restait très-cher, et le salaire augmentait peu. On vivait avec deux
+sols en 1500; et en 1610, on ne vivait plus avec vingt qui font six
+francs d'aujourd'hui; l'ambassadeur d'Espagne les donnait à chacun de
+ses domestiques, et ils se plaignaient de mourir de faim.
+
+Quand le roi, en 1609, aux approches de la guerre, ordonna quelques
+impôts, le président de Harlay, vénérable par son âge et par son courage
+au temps de la Ligue, opposa la plus vive résistance. Le roi
+s'indignait, mais les mêmes choses lui furent dites par le vieil Ornano,
+gouverneur de Guienne, qui vint mourir à Paris; il lui assura que le
+Midi ne pouvait payer, succombait sous le fardeau. Il fut touché, retira
+deux de ses édits fiscaux. Mais en même temps il faisait (toujours dans
+sa triste bascule) une concession au clergé qui désespéra le Midi; pour
+le Béarn, tout protestant, le rétablissement forcé des églises
+catholiques et la rentrée des jésuites; pour nos Basques, une commission
+contre les sorciers, qui les jugeait tous sorciers et qui eût voulu
+brûler le pays.
+
+Sans savoir tout le détail de ces maux, il entrevoyait cette chose
+triste, que le peuple souffrait, gémissait, et qu'il n'était pas aimé.
+
+Une scène lui fit impression. Un mendiant vient prendre le roi aux
+jambes, lui dit que sa soeur, ruinée par l'impôt et désespérée, s'est
+pendue avec ses enfants. Forte scène, et qui aurait mérité d'être
+éclaircie. Le roi venait au moment même de retirer deux impôts. On n'en
+dit pas moins dans Paris qu'il était dur et sans pitié.
+
+Un jour que le roi passait près des Innocents, un homme en habit vert,
+de sinistre et lugubre mine, lui cria lamentablement: «Au nom de
+Notre-Seigneur et de la très-sainte Vierge, sire, que je parle à vous!»
+On le repoussa.
+
+Cet homme était Ravaillac. Il s'était dit qu'il était mal de tuer le roi
+sans l'avertir, et il voulait lui confier son idée fixe, qui était de
+lui donner un coup de couteau.
+
+De plus, il lui eût demandé si vraiment _il allait faire la guerre au
+pape_. Les soldats le disaient partout, et, de plus, qu'ils ne feraient
+jamais guerre dont ils fussent si aises.
+
+Troisièmement, Ravaillac voulait savoir du roi même ce que lui
+assuraient les moines, _que les huguenots préparaient le massacre des
+bons catholiques_.
+
+Tout cela faisait en lui une incroyable tempête. Une violente plaidoirie
+se faisait dans son coeur, un débat interminable. Il semblait que le
+diable y tînt sa cour plénière. Souvent il n'en pouvait plus, était aux
+abois. Une fois, il quitta son école, sa mère, s'alla réfugier dans son
+couvent des Feuillants; mais ils n'osèrent le garder. Il eût voulu se
+faire jésuite. Les Jésuites le refusèrent, sous prétexte qu'il avait été
+dans un couvent de Feuillants.
+
+Il ne cachait guère sa pensée, demandait conseil. Il parla à un
+aumônier, à un Feuillant, à un Jésuite. Mais tous faisaient la sourde
+oreille et ne voulaient pas comprendre. Au Feuillant, il avait demandé:
+«_Un_ homme qui voudrait tuer _un_ roi, devrait-il s'en confesser?» Un
+Cordelier auquel il parla en confession de _cet homicide volontaire_
+(sans rien expliquer) ne lui demanda pas même ce que ce mot signifiait.
+C'est une chose effrayante de voir que, sur la mort du roi, tous
+entendaient à demi-mot, ne se compromettaient pas, mais laissaient aller
+le fou.
+
+Ainsi rejeté, livré à lui-même, il eût fait le coup, sans une idée qui
+lui vint et qu'il ajourna. Il songea que c'était le temps de Pâques, et
+que c'était le devoir de tout catholique de communier à sa paroisse. La
+sienne était à Angoulême. Il quitta Paris, et y retourna. Mais là, à la
+communion, il sentit qu'un coeur tout plein d'homicide ne pouvait pas
+recevoir Dieu. Il voyait d'ailleurs sa dévote mère, bien plus agréable
+au ciel et plus digne, qui communiait. Il s'en remit à elle de ce
+devoir, laissa le ciel à sa mère et garda l'enfer pour lui.
+
+Lui-même a raconté cela plus tard, avec d'abondantes larmes.
+
+Au pied même de l'autel, pendant la communion, sa résolution lui rentra
+au coeur, et il s'y sentit fortifié. Il revint droit à Paris. C'était en
+avril (1610). Dans son auberge, il empoigna un couteau, le cacha sur
+lui. Mais, dès qu'il l'eut, il hésita. Il reprit machinalement le chemin
+de son pays. Une charrette, sur la route, allait devant lui. Il y
+épointa son couteau, en cassa la longueur d'un pouce. Arrivé ainsi à
+Étampes, un calvaire qui était aux portes lui montrait un _Ecce Homo_,
+dont la lamentable figure lui rappela que la religion était crucifiée
+par le roi. Il revint plein de fureur, et dès lors n'hésita plus.
+
+De peur pour lui-même, aucune. Un chanoine d'Angoulême lui avait donné
+un coeur de coton qui, disait-il, contenait un morceau de la vraie
+croix. Il est probable qu'on voulait l'affermir, le rassurer. Un homme
+armé de la vraie croix pouvait croire qu'invisible ou défendu par le
+ciel, il traverserait tout danger.
+
+Ravaillac, si indiscret, était fort connu, et, de même qu'on avait su
+fort longtemps que Maurevert, l'assassin gagé des Guises, devait tirer
+sur Coligny, on n'ignorait nullement que le tueur du roi fût dans Paris.
+Le dimanche, un ancien prêtre devenu soldat, rencontrant près de
+Charenton la veuve de son capitaine qui allait au prêche, lui dit de
+quitter Paris, qu'il y avait plusieurs bandits apostés par l'Espagne
+pour tuer le roi, l'un entre autres habillé de vert, qu'il y aurait
+grand trouble dans la ville, et danger pour les huguenots.
+
+Il paraît que, même en prison, ces bruits circulaient, et parvinrent à
+la d'Escoman. Acharnée à sauver le roi, elle décida une dame à avertir
+un ami de Sully à l'Arsenal; cette dame était mademoiselle de Gournay,
+fille adoptive de Montaigne. Sully, sa femme et l'ami, reçurent l'avis,
+mais délibérèrent, le transmirent au roi, en ôtant les noms (sans doute
+de d'Épernon, de Concini et de la reine): «Si le roi en veut savoir
+davantage, firent-ils, on le fera parler aux deux femmes, la Gournay et
+la d'Escoman.» L'avis devenait dès lors fort insignifiant. Le roi, qui
+en avait reçu tant d'autres, n'y fit aucune attention.
+
+Il était si incertain, si flottant, si troublé, qu'il ne distinguait
+guère ses amis de ses ennemis. Il montra de la confiance à Henriette
+d'Entragues, lui renvoyant à elle-même un homme qui l'accusait; et il
+montra de la défiance à Sully, ne voulant pas qu'il fit d'avance un
+traité avec une compagnie qui eût assuré les vivres.
+
+Ce renversement d'esprit semblait d'un homme perdu qui va à la mort.
+Tout en se moquant de l'astrologie, il craignait ce moment prédit, le
+passage du 13 au 14. Il devait partir dans trois jours, justement comme
+Coligny, quand il fut tué.
+
+La nuit du 13, ne pouvant trouver de repos, cet homme si indifférent se
+souvint de la prière, et il essaya de prier.
+
+Le matin du vendredi 14, son fils Vendôme lui dit que, d'après un
+certain Labrosse, ce jour lui serait fatal, qu'il prît garde à lui. Le
+roi affecta d'en rire. Vendôme en parla à la reine, qui, plus ébranlée
+qu'on n'eût cru, par une contradiction naturelle, supplia le roi de ne
+pas sortir. Il dîna, se promena, se jeta sur son lit, demanda l'heure.
+Un garde dit: «Quatre heures,» et familièrement, comme tous étaient avec
+le roi, lui dit qu'il devrait prendre l'air, que cela le
+réjouirait.--«Tu as raison ... Qu'on apprête mon carrosse.»
+
+Quand la voiture sortit du Louvre, il ne dit pas d'abord où il allait,
+et il ne voulut pas de gardes, pour ne pas attirer l'attention. Il
+allait à l'Arsenal, voir Sully malade. Mais selon une tradition, il eût
+eu l'idée de passer d'abord chez une beauté célèbre, la fille du
+financier Paulet, une rousse qu'on appelait la _Lionne_, pleine d'esprit
+et de voix charmante. Un jour qu'elle chantait, trois rossignols,
+disait-on, en moururent de jalousie. Le roi avait pensé à elle pour en
+faire la maîtresse de son fils Vendôme, une maîtresse qui l'eût relevé,
+qui en aurait fait un homme, un Français, qui l'eût retiré de ses
+vilains goûts italiens.
+
+Il faisait beau temps, le carrosse était tout ouvert. Le roi était au
+fond, entre M. de Montbazon et le duc d'Épernon. Celui-ci occupait le
+roi à lire une lettre. À la rue de la Ferronnerie, il y eut un embarras,
+une voiture de foin et une de vin. Ravaillac, qui suivait depuis le
+Louvre, rejoignit, monta sur une borne, et frappa le roi...
+
+«Je suis blessé!» En jetant ce cri, le roi leva le bras, ce qui permit
+le second coup, qui perça le coeur. Il mourut au moment même. D'Épernon
+jeta dessus un manteau, et disant que le roi n'était que blessé, il
+ramena le corps au Louvre.
+
+Une tradition veut qu'au moment où le coup fut fait Concini ait
+entr'ouvert la chambre de la reine, et lui ait jeté ce mot par la porte:
+
+«_È ammazzato._»
+
+Nous n'aurions pas rappelé cette tradition, si la reine elle-même n'eût
+redit ce mot avec un accent de remords, de reproche, lorsque Concini fut
+à son tour assassiné.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LOUIS XIII--RÉGENCE--RAVAILLAC ET LA D'ESCOMAN
+
+1610-1614
+
+
+La terrible instabilité du gouvernement monarchique éclate à la mort
+d'Henri IV. Ce qui succède, c'est l'envers de ce qu'il a voulu: la
+France retournée comme un gant.
+
+Au dehors, tout ce grand système d'alliances, cette toile longuement
+ourdie, emporté d'un seul coup. Le double mariage espagnol (vraie cause
+de la mort d'Henri IV) va se faire. La guerre de Trente ans redevient
+possible, et la France espagnolisée gravite en moins d'un siècle aux
+grandes guerres du grand roi, à la Révocation de l'édit de Nantes, à
+l'expulsion de six cent mille hommes, à la sublime banqueroute de deux
+milliards cinq cent millions.
+
+Le trésor que Sully avait amassé, défendu, est gaspillé en un moment. Le
+domaine qu'il dégageait est rengagé, les propriétés de l'État vendues.
+Tous les établissements de ce règne abandonnés, les bâtiments
+interrompus, les canaux délaissés. Les manufactures de soieries, de
+glaces, la Savonnerie, les Gobelins, fermés et les ouvriers renvoyés. Le
+Louvre, qui allait s'encanailler en logeant les grands inventeurs, le
+Louvre reste aux courtisans. Adieu le musée des métiers et le Jardin des
+Plantes; ces folies du roi, et mille autres, dorment aux cartons de
+Sully.
+
+Des Tuileries, de l'Arsenal, on arrache ses arbres chéris, les mûriers
+d'Henri IV. On eût volontiers jeté bas ses monuments. Mais on eut peur
+du peuple. Par un revirement inattendu, le peuple s'aperçut qu'il aimait
+Henri IV. La légende commence le jour de la mort; elle va grandissant
+par la comparaison de ce qui est et de ce qui fut.
+
+Ce qui domina dans Paris, au moment, ce fut une terreur extraordinaire.
+On se crut perdu. Les femmes s'arrachaient les cheveux, moins de deuil
+encore que de peur. Il en fut de même partout. L'horreur de la Ligue
+revint à l'esprit, et on en frissonna. De là, un calme surprenant, je
+dirai effrayant. Car cette grande sagesse tenait à une chose, c'est que
+la France, n'ayant plus ni idée, ni passion, ni intérêt moral, ne se
+sentait plus vivre. Elle était toute dans le roi, dans un homme qu'on
+avait tué. Et il en restait, quoi? Un marmot de huit ans, qui, le 15,
+remit le royaume à sa mère, et qui, le 29, eut le fouet. (Lestoile, p.
+599.)
+
+La royauté, nulle en 89, à la mort d'Henri III, devant la vie forte et
+furieuse qu'avait alors la France, est tout ce qui reste à la mort
+d'Henri IV. On se demande ce qu'est cet enfant, au physique, au moral.
+Heureusement, son médecin nous éclaire parfaitement: ne le quittant ni
+nuit, ni jour, il a écrit (en six énormes volumes in-folio) le journal
+de ses fonctions, tout le menu de ses dîners, et chaque soir les
+résultats de sa digestion. Si le moral procède du physique, on peut
+étudier là-dessus[2].
+
+[Note 2: Dans un gouvernement idolâtrique, fondé sur la divinité de
+l'individu, ce point est grave. Je n'y insiste pas. On rirait, et rien
+n'est plus triste.--L'historien, le politique, le physiologiste et le
+cuisinier étudieront avec profit ce monument immense, 6 vol. in-folio
+d'une fine écriture: _Ludovico-trophie_, par Hérouard, médecin du roi,
+seigneur de Vaugrineuse (_mss. Colbert_, 2601-2606). J'en cite une seule
+journée, qui donne l'impression qu'eut l'enfant royal de la mort de son
+père:
+
+«M. le Dauphin, l'ayant sceu, en pleura, et dit: Ha! si je y eusse esté
+avec mon espée, je l'eusse tué. Chacun se vint offrir à lui de la
+chambre de la royne.--Raisins de Corinthe et à l'eau de rose, asperges
+et salade, potage, hachis de chapon ... deux cornets d'oublies, quatre
+prunes de Brignolle, figues sèches, du pain bu de la ptisane, dragée de
+fenouil, puis mené, etc. Et chez lui à neuf heures: pissé jaune-paille,
+puis desvestu, mis au lit. Pouls solide, égal, pausé. Chaleur douce.
+Prié Dieu. Dit vouloir coucher avec M. de Souvré: «Pour ce qu'il me
+vient des songes.» La royne l'envoie quérir pour le faire coucher dans
+sa chambre...
+
+«Le XV, esveillé à six heures et demie ... À sept heures un quart, levé,
+bon visage, guay, pissé jaune, peigné. Vestu d'un habillement bleu. À
+huit heures et demie, déjeuné, ne sceut mangé, beu de la ptisane. Il
+avoit du ressentiment, et si l'innocence de son asge lui donnoit par
+intervalles quelque gaieté. Mené à la messe. À neuf heures et demie,
+disné; raisins de Corinthe, asperges, salade, potage, chapon bouilli;
+pris un peu d'un gasteau feuilleté, bu du vin blanc ... _Intrepidus_.»
+
+À ces notes curieuses sur le caractère de l'enfant royal, on peut
+joindre les lettres du nonce, qui font très-bien connaître la mère.
+Elles racontent, entre autres choses, les violentes scènes qui eurent
+lieu (en 1622), entre elle et le prélat Ruccellaï, un Italien qu'elle
+avait favorisé beaucoup, et qui avait été supplanté dans sa faveur par
+le jeune Richelieu. Pour obtenir de Louis XIII qu'il chasse Ruccellaï,
+elle soutient qu'il a fait semblant d'être amoureux d'elle; que, sous
+prétexte d'admirer ses dentelles, il s'est émancipé, etc. C'est la scène
+de Tartufe et d'Elmire, mais plus comique, la reine étant d'âge
+très-mur, très-lourde d'embonpoint. Tout cela est écrit en chiffres,
+comme le plus terrible mystère. (V. nos _Archives, extraits du Vatican,
+Nonciatures_, carton _L_, 389.)]
+
+La sagesse accomplie du peuple, son calme et son indifférence,
+l'aplatissement des factions, des anciennes fureurs, étonna bien
+l'Espagne. On avait cru tout au moins qu'il y aurait un petit massacre
+des huguenots, et ils furent avertis de fuir. Il se trouva un Jésuite
+qui osa dire en chaire cette parole meurtrière: «Nous n'en aurions pas
+pour un déjeûner.» Mais rien ne bougea. Au contraire, à Paris et
+partout, les catholiques disaient qu'ils protégeraient les huguenots.
+
+Le roi fut tué à quatre heures. Jusqu'à neuf, on fit dire partout qu'il
+n'était que blessé. Mais, à six heures et demie, on avait proclamé
+l'étrangère (qui parlait encore italien), l'Autrichienne, petite-nièce
+de Charles-Quint et cousine de Philippe II. Et l'ennemi gouvernait au
+Louvre.
+
+Les princes étaient absents. Et on eût peu gagné à leur présence.
+Soissons était un sot; et son neveu Condé, que Soissons et tous les
+Bourbons disaient adultérin et fils d'un page gascon, avait l'esprit
+brouillon de la Garonne, la faim d'argent d'un cadet de Gascogne, tenu
+très-longtemps au pain sec. Il eût sucé la France à mort.
+
+D'Épernon, qui avait rapporté le roi au Louvre, prit sa place en quelque
+sorte, s'y logea militairement et donna tous les ordres, comme colonel
+général de l'infanterie. Les gouverneurs de province étaient à Paris, et
+tous très-aimables; la mort du roi les faisait rois. D'Épernon prit avec
+lui l'ombre de la Ligue, M. de Guise, fils du Balafré, et l'homme le
+plus riche de France, du reste homme de peu, petit galant camus. Guise
+saluait de toutes ses forces, mais personne n'y prenait garde, et les
+femmes haussaient les épaules. D'Épernon piaffant à cheval, rajeuni de
+dix ans, occupe par les gardes le Pont-Neuf et tous les abords du Palais
+de Justice. Il entre au Parlement avec Guise. Mais celui-ci se tint
+modestement debout. D'Épernon s'assied, prend séance, et, furieux sans
+cause, se met à menacer les magistrats. Quoique Condé y eût quelques
+amis, ces hommes de justice, très-agréablement flattés qu'on leur
+demandât la régence, et d'ailleurs serfs des précédents, n'avaient garde
+de s'élever contre la reine. L'heureuse régence de Catherine de Médicis
+frayait la voie à Marie de Médicis. Une étrangère? d'accord, mais c'est
+l'essence même du droit monarchique. Le roi étant l'État, le salut
+corporel du roi est toute l'affaire. Or, la mère et nourrice est la
+meilleure gardienne de cet enfant qui contient tout.
+
+À ces gens tout gagnés, le furieux, frappant sur son épée (son
+secrétaire l'assure lui-même), dit: «Elle est au fourreau ... Mais, si
+la reine n'est déclarée régente à l'instant, il y aura carnage ce soir
+...» Cette éloquence éblouit le Parlement, qui déclara sur l'heure,
+envoya à la reine. La chose alla si vite que les gardes non avertis
+arrêtèrent honteusement ces envoyés au passage, constatant la captivité
+du corps qui donnait la régence.
+
+L'enfant royal ayant fort bien dîné le jour de la mort de son père, le
+lendemain matin, s'étant levé gaiement, bien déjeûné et bu un bon coup
+de vin blanc; alors (dit son médecin), _intrepidus_, il monta sur une
+jolie petite haquenée blanche, alla au Parlement, et donna à sa mère
+l'autorité que le Parlement lui avait déjà donné la veille. Il ordonna,
+de sa petite voix, que sa mère serait _régente pour avoir soin de son
+éducation_; en d'autres termes, il commanda qu'elle lui commandât,
+l'éduquât, le châtiât. Le 29, il disait: «Du moins, ne frappez pas trop
+fort.»
+
+Une chose, très-indécente, dans la séance royale, et qui fit voir où on
+était tombé, c'est qu'après les premières harangues Concini, qui était
+là avec son plumet et son importance, oubliant les horions dont il avait
+la marque, se met à dire d'une voix claire: «La reine doit maintenant
+descendre.» À quoi le premier président, octogénaire, Harlay, de sa voix
+creuse et du fond de son deuil, lui dit: «Ce n'est pas à vous de parler
+ici.»
+
+Chacun fut accablé en voyant à qui une femme étrangère et la moquerie de
+la fortune venaient de jeter la France.
+
+Le peuple, dans les rues, criait en pleurant: «Vive le roi!» Ce qui eût
+fait pleurer bien plus, ce fut de voir au Louvre Sully, qui, le 14,
+s'était tenu clos à l'Arsenal, mais qui, le 15, fut traîné à la cour par
+le duc de Guise, pour faire la révérence aux assassins du roi. Chose
+lamentable! pour sauver sa fortune, il lui fallut embrasser d'Épernon.
+
+Celui-ci fut miraculeux de sang-froid, d'impudence. Il avait empêché
+qu'on ne tuât Ravaillac. Ce qui lui fit beaucoup d'honneur, et fort peu
+de danger; car ce terrible fou n'avait pas eu d'incitation directe; avec
+un homme si bien né pour la chose et si naïvement meurtrier, il
+suffisait de l'entourer de personnes bien pensantes, intelligentes, et
+de sermons indirectement provocants.
+
+On l'avait traîné au Louvre et mis d'abord à l'hôtel de Retz, qui était
+contigu. Là, qui voulait venait le voir et lui parler. Cotton vint entre
+autres, et lui dit: «Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les
+gens de bien.» Ravaillac en rit, s'en moqua. Il était d'un calme
+extraordinaire, comme un homme qui a peu à craindre et se sent bien
+appuyé.
+
+Il semblerait pourtant que d'Épernon s'inquiétât et eût peur qu'il ne
+jasât trop, et qu'il le mît chez lui, à l'hôtel d'Épernon. C'est de là
+qu'on le tira, le 17, pour le mener à la Conciergerie. (Lestoile, éd.
+Michaud, II, 593.)
+
+Dès le 17, on put voir que personne n'avait envie de s'exposer pour
+Henri IV, et qu'il n'y aurait pas de justice. Le comte de Soissons, qui
+avait dit, juré qu'il le vengerait, arriva à Paris, accompagné de
+beaucoup de gentilshommes. Mais quand il vit d'Épernon si fort au
+Louvre, quand il eut parlé à la reine, qui lui ferma la bouche en lui
+donnant la Normandie, il avoua en sortant que c'était une grande
+princesse, et d'Épernon fut son meilleur ami.
+
+Le Parlement fut plus embarrassé. Le peuple était furieux, insensé de
+fureur, à mesure qu'il se rassurait. On le voyait devant la
+Conciergerie, où était Ravaillac, qui jetait des pierres au prisonnier à
+travers un mur épais de dix pieds. On examina d'abord à quelle torture
+il serait mis, et l'on écarta la plus dure. On ne chercha nul
+éclaircissement ni à Angoulême, où l'on pouvait prendre les prêtres qui
+l'avaient armé de la vrai croix, ni à Paris, où on avait sous la main le
+soldat qui, d'avance, avait tout dit, jusqu'à la couleur de l'habit de
+Ravaillac. Le vieux Harlay eut l'idée de faire venir les parents de
+l'assassin, et il ne le fit pas, soit que le Parlement y fût contraire
+ou que lui-même ait pensé qu'un trop grand éclat amènerait la guerre
+civile.
+
+Les Jésuites, appelés par le bonhomme Harlay, se tirèrent d'affaire
+lestement, disant qu'ils ne se souvenaient de rien, et que de pauvres
+religieux comme eux ne se mêlaient pas des grandes affaires. Leur unique
+affaire, c'était leur maison; le jour même de la mort du roi, ils y
+mirent cinquante ouvriers pour l'agrandir et l'embellir, comme on la
+voit aujourd'hui (collége Charlemagne), avec un galant petit dôme; et,
+pour l'église, la façade à la mode, à trois étages de colonnades, avec
+consoles et pots de fleurs.
+
+Ils ne tinrent pas quitte Henri IV. On lui tira son coeur, dont les
+Jésuites s'emparèrent. Dans je ne sais combien de carrosses, ils s'en
+allèrent le portant à la Flèche, peu rassurés pourtant et craignant que
+le peuple ne leur fît un mauvais parti. Pour cette cérémonie, ils
+prirent l'heure insolite de cinq heures du matin, et tous leurs bons
+amis de la noblesse montèrent à cheval pour les rassurer.
+
+Cependant Ravaillac ne dénonçait personne. Il voulait mourir seul, et
+avait dit d'abord qu'il ne regrettait rien, ayant réussi. Plus tard, il
+parut ébranlé et avoua que c'était un mauvais acte; mais que cependant
+il l'avait fait pour Dieu, et qu'il espérait dans sa grande miséricorde.
+Il montra une extrême douceur, quand le Jésuite auquel il s'était
+adressé lui dit avec injures qu'il ne l'avait jamais vu. Au nom de sa
+mère, il pleura. Il dit qu'il avait fait la dépense de trois voyages
+pour avertir le roi, et que, s'il avait pu lui parler, il eût échappé à
+la tentation.
+
+On lui dit qu'on lui refuserait la communion, et il répondit: «J'ai agi
+d'un mouvement humain et contre Dieu. Je n'ai pu résister (l'homme ne
+peut s'empêcher du mal), mais Dieu me pardonnera, et il me fera
+participer aux communions que les religieux, religieuses, et tous bons
+catholiques font par toute la terre.»
+
+Ce qui lui fut terrible, ce fut qu'on lui montra que ce petit reliquaire
+dont les prêtres l'avaient armé à Angoulême, en lui disant qu'il
+contenait un fragment de la vraie croix, ne contenait rien du tout, et
+qu'ils s'étaient moqués de lui. Il dit vivement: «L'imposture retombera
+sur les imposteurs.» (De Thou.)
+
+Il nia toujours que personne lui eût conseillé le meurtre. Mais pour les
+excitations indirectes, que devait-on croire? Il n'indiqua que les
+sermons. Du reste, l'extrait du procès-verbal qu'on a publié porte: «Ce
+qui se passa à la question _est sous le secret_ de la cour.»
+
+La chose ainsi limitée, circonscrite, resserrée sur une même tête, le
+Parlement combina un supplice pour satisfaire le peuple et soûler sa
+vengeance. Pour le crime de lèse-majesté au premier chef on avait un
+supplice horrible, l'écartèlement, précédé et assaisonné du
+tenaillement. On s'en fût tenu là. Mais M. de Guesle, procureur du roi,
+un magistrat bavard et insupportable érudit, tint à orner ce jugement
+des petits agréments qu'il avait lus dans les vieux livres, ajoutant aux
+tenailles le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, et un
+ingénieux mélange de cire et de soufre. Le tout voté d'enthousiasme.
+
+Si on eût laissé faire la foule, l'homme aurait été mis en pièces à la
+porte de la prison. Ce fut une scène horrible, plus cuisante pour
+Ravaillac que le fer et le feu. Il s'éleva une si épouvantable tempête
+de malédictions, que le pauvre misérable, qui avait cru le peuple pour
+lui, tombant dans cette mer de rage, s'abandonna entièrement. Il vit à
+quel point on l'avait trompé. Sur l'échafaud encore, il se tourna
+lamentablement vers le peuple, demandant en grâce qu'on donnât à l'âme
+du patient qui allait tant souffrir la consolation d'une prière, un
+_Salve Regina_; mais la Grève tout entière hurla: «Judas, à la
+damnation!»
+
+Les princes et tout ce qu'il y avait de grands personnages avaient des
+fenêtres et se montraient fort curieux. Ils n'étaient pas rassurés,
+l'usage exigeant qu'entre les tortures on lui demandât des révélations.
+
+À l'un des entr'actes, ce spectre effroyable, qui n'était plus qu'une
+plaie, mais gardait une âme, déclara qu'il parlerait. Le greffier, qui
+était là, fut bien obligé d'écrire.
+
+Quand on se remit de nouveau à écarteler Ravaillac, la chose allant
+lentement, un gentilhomme, envoyé sans doute pour abréger, offrit un
+cheval vigoureux qui, d'un élan, emporta une cuisse. Dès lors, le tronc
+tiraillé, promené de tous côtés, allait battant contre les pieux.
+Cependant il vivait encore. Le bourreau voulait l'achever, mais il n'y
+eut pas moyen: les laquais sautèrent la barrière, et, comme ils
+portaient l'épée, ils plongèrent cent fois ces nobles épées dans ce
+tronc défiguré. La canaille prit les lambeaux; le bourreau resta,
+n'ayant plus en main que la chemise. On brûla la viande à tous les
+carrefours. La reine put voir du Louvre les Suisses qui, sous son
+balcon, en rôtissaient une pièce.
+
+Le procès, que devint-il? Je l'avais cherché en vain aux registres du
+Parlement. La place y est vide. Une note des papiers Fontanieu (Bibl.),
+qu'a copiée M. Capefigue, nous apprend que le rapporteur le mit dans une
+cassette et le cacha chez lui dans l'épaisseur d'un mur; que la feuille
+écrite sur l'échafaud fut gardée par la famille Joly de Fleury, qui la
+laissa voir à quelques savants, et que, quoiqu'elle fût peu lisible, on
+y distinguait le nom du duc d'Épernon et même celui de la reine.
+
+Les voilà tous bien rassurés. Ravaillac en cendres vole dans l'air, et
+pas un atome n'en reste. La curée peut commencer:
+
+1º L'Espagne eut le pouvoir. L'ambassadeur d'Espagne avec le nonce,
+Concini et d'Épernon, forment le conseil secret qui dicte à la reine ce
+qu'elle dira aux ministres; on garde les vieux ministres d'Henri IV,
+Villeroy, Jeannin, Sillery;
+
+2º Le trésor de la Bastille est partagé entre la bande: Guise eut deux
+cent mille écus; Condé, deux cent mille livres de rente, etc., etc.;
+
+3º Le mariage qu'avait le plus craint Henri IV, celui de Guise avec la
+grande héritière de France, mademoiselle de Montpensier, s'accomplit.
+Henriette d'Entragues cria, réclama; mais la reine, devenue sa meilleure
+amie, lui fit entendre raison;
+
+4º Concini en prit de l'émulation. Il voulut donner sa fille au fils du
+premier prince du sang. Pourquoi pas? Visiblement, il succédait à Henri
+IV. Outre le marquisat d'Ancre, il s'était fait donner les places du
+Nord, les villes de la Somme, Péronne, Amiens, et il voulait au Midi
+avoir Bourg-en-Bresse, la barrière contre la Savoie. Ainsi le royaume
+n'avait rien perdu; sous l'épée de Concini, au défaut de celle du roi,
+il pouvait dormir en paix.
+
+Concini ne couchait pas, il est vrai, dans le lit du roi, mais il
+occupait un hôtel qui, par un pont jeté sur les fossés du palais, l'y
+faisait entrer à toute heure de nuit; les Parisiens, sans ambages,
+l'appelaient le _pont d'amour_. La reine avait eu la faiblesse
+d'accorder ce grand mariage qui eût proclamé sa honte et la royauté de
+Concini. Mais elle ne tint pas parole, soit qu'alors le beau Bellegarde
+eût fait du tort à Concini, soit qu'elle eût quelques remords et fût
+plus froide pour lui, ne lui pardonnant pas sans doute de l'avoir trop
+bien instruite du crime qu'on allait faire pour elle.
+
+L'argent s'en allait si vite, que, pour ralentir un peu la débâcle,
+Villeroy lui-même proposa de rappeler le grand _refuseur_, Sully. À
+peine y fut-il que personne ne le supporta, moins la reine que tout
+autre. Elle voulait tirer de la caisse un million antidaté, comme
+dépensé par Henri IV. Cette fraude était habituelle. Et le chancelier
+employa cinq années durant le sceau du feu roi pour fausser les dates.
+Sully refusa le million et se retira chez lui, ne voulant couvrir les
+voleurs.
+
+Pour endormir l'opinion, on avait laissé Rohan, gendre de Sully, mener
+au Rhin quelques troupes. On avait confirmé l'Édit de Nantes, diminué la
+gabelle et retiré quelques édits. Ainsi le gouvernement, de trois
+manières à la fois, fondait, s'évanouissait, recevant moins et donnant
+plus; enfin, gaspillant sa réserve. On licencia les troupes, à la grande
+joie de l'Espagne.
+
+Tout le monde restait armé excepté l'État. L'insolence des jeunes nobles
+était incroyable. Ils bâtonnaient les magistrats. La nuit, ils couraient
+à grand bruit, réveillaient toute la ville. Les plus grands ennemis
+d'Henri IV le regrettaient. Henriette elle-même, disait de ces coureurs
+de nuit: «Oh! si notre petit homme pouvait revenir! comme il
+empoignerait le fouet pour chasser ces petits galants et tous les
+marchands du Temple!»
+
+La reine, poussée à bout, surmenée par Concini, qui n'avait ni sens ni
+mesure, fut maintes fois vue se retirant dans une embrasure de fenêtre
+et le mouchoir à la main. Elle pleurait en pensant à _l'autre_, si bon,
+qui la supportait tant!
+
+Le mouvement emportait tout. L'Université et le Parlement avaient accusé
+les Jésuites; d'Épernon les appuya, allant à tous leurs sermons, et
+finit par dire: «Qui les attaque m'attaque.» Le Parlement se rejeta sur
+un livre du cardinal Bellarmin, qui faisait des rois les sujets de Rome.
+Le président dit que cela revenait à canoniser Ravaillac. Mais le roi
+fit défense expresse à son Parlement de soutenir les droits de la
+royauté et la sûreté des rois.
+
+L'homme populaire du moment, c'était ce Condé (vrai ou faux). Popularité
+bien injuste. En caressant le Parlement et les huguenots, il n'en était
+pas moins le partisan avoué des Jésuites, le serviteur de l'Espagne dans
+l'affaire des deux mariages. On crut, fort à la légère, que Condé ou
+Soissons, son oncle, abandonnerait d'Épernon, et on laissa échapper
+contre celui-ci la voix du cachot, celle de cette dame d'Escoman qui
+s'était montrée si hardie à vouloir sauver Henri IV. Notre chroniqueur
+Lestoile est ici grand historien. On voit bien qu'il va mourir et qu'il
+a plus que jamais le respect de la vérité.
+
+«Comme un de mes amis disait au président de Harlay que cette femme
+parlait sans preuves, ce bon homme levant les yeux, et les deux bras au
+ciel: «Il n'y en a que trop, dit-il, il n'y en a que trop! Et plût à
+Dieu que nous n'en vissions point tant!»
+
+D'Épernon alla le voir et lui demander des nouvelles du procès: «Je ne
+suis pas votre rapporteur; je suis votre juge.» Il insista effrontément
+_comme ami_: «Je n'ai point d'amis.» D'Épernon ne cachait point qu'il
+voulait la _mort_ de la d'Escoman.
+
+Ce méchant homme avait pour maîtresse la plus méchante femme de France,
+une bourgeoise fort laide, d'un bec infernal, la Du Tillet. C'est celle
+que Tallemant admire et dont il ramasse l'ordure. On jeta cette femme à
+la d'Escoman, pour la dévorer de paroles. Moyen d'amuser le public, deux
+filles qui se chantent pouille, se jettent au nez leurs scandales, se
+gourment, se roulent. La d'Escoman, galante ou non, mais si dévouée, si
+courageuse, n'en reste pas moins à jamais un martyr de l'humanité.
+
+D'Épernon se serait défait de Harlay de manière ou d'autre. Mais il
+avait quatre-vingts ans. On lui fit entendre qu'il devrait se retirer,
+vendre sa charge, ce qui serait un beau denier pour sa famille. Ce qui
+le décida aussi, c'est qu'il réfléchit que si on poussait la chose, si
+on déshonorait la reine, toute autorité périssait. Le 3 mars 1612,
+Harlay étant encore là, un étrange arrêt fut porté, qui _ne déchargeait
+personne_, mais qui, _vu la qualité des accusés_, ajournait tout,
+élargissait quelques subalternes, et ne retenait en prison que la
+d'Escoman, dont l'accusation subsistait, et qui, à ce titre, eût dû être
+d'abord élargie.
+
+Harlay avait cru avoir pour successeur son ami de Thou, l'illustre
+historien. Mais la reine s'écria: «_Non faro maj._» Harlay fut obligé de
+vendre à une âme damnée des Jésuites.
+
+Paris jugea ce jugement. Lestoile dit tristement de la dame d'Escoman:
+«À se bander contre les grands _pour le bien public_, on ne gagne que
+coups de bâton.»
+
+Ce gouvernement ne descendait pas, il se précipitait, tombait comme une
+pierre au fond d'un puits. Il était grand temps qu'il eût l'appui de
+l'Espagne. Le 30 avril 1612, Villeroy signa le double mariage et le
+traité de secours; l'Espagnol y promettait d'entrer au besoin avec une
+armée pour appuyer la reine. Le trône, isolé de tous, n'avait d'ami que
+l'ennemi.
+
+Concini avait irrité à la fois les princes, les grands, les ministres
+mêmes. Un homme fort intrigant, ancien agent de Biron, le vieux de Luz,
+lui conseillait d'ôter la Bourgogne à Bellegarde. Les Guises, amis de
+Bellegarde et de d'Épernon, assassinèrent ce de Luz aux portes du
+Louvre. La reine se sentit insultée, eut l'idée de faire tuer les Guises
+et d'Épernon. Pour oser une telle chose, il fallait l'appui de Condé,
+et, pour l'obtenir, Concini voulait qu'on lui donnât le château de
+Bordeaux. Cela tourna la girouette. Elle s'emporta contre Condé, se
+donna toute aux Guises, leur fit don de cent mille écus, et le chevalier
+de Guise, qui avait tué de Luz, et tué encore son fils, eût de cette
+femme insensée la lieutenance de Provence. Bellegarde, première origine
+du débat, se fit donner les places des deux assassinés.
+
+Concini, jaloux de Bellegarde, complotait (contre la reine!) avec Condé
+et Bouillon. Elle le calma en lui donnant le bâton de maréchal qu'il
+avait si bien gagné.
+
+La reine s'avilissant ainsi, les princes, Condé et Vendôme, espéraient
+en profiter. Ils prennent les armes. La reine jette tout à leurs pieds,
+promet tout. Ils se croient maîtres, mais personne ne les soutient. La
+reine n'a qu'à montrer son petit roi à cheval. Le peuple se rallie à
+l'innocence de l'enfant. Elle se sent usée cependant, et se retire
+derrière son fils en le déclarant majeur.
+
+Elle frémissait sous cet abri. Celui qu'elle craignait le plus, ce
+n'était aucun des vivants. Pour qui aurait été le peuple? pour le
+signore Concini ou pour le prétendu Condé?
+
+Le vrai vivant, c'était le mort. Henri IV risquait de ressusciter. Par
+la voix de la d'Escoman, il réclamait, accusait du fond de la
+Conciergerie.
+
+Et, à côté de cette femme, un témoin terrible arrivait, un homme
+assassiné, Lagarde, assassiné par d'Épernon pour avoir averti le roi et
+d'avance nommé Ravaillac. Lagarde venait montrer ses plaies devant la
+France, mandée aux États généraux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ÉTATS GÉNÉRAUX
+
+1614
+
+
+Le contraste était beau en 1614 entre la cour et la France. Si la
+seconde était desséchée jusqu'aux os, l'autre au contraire, splendide,
+éclipsait les jours d'Henri IV, humiliait l'Espagne, notre amie, à qui
+nous demandions l'infante.
+
+Le grand coeur de la reine éclatait aux tournois de la place Royale, où
+tous, pour dépasser les folies espagnoles, se ruinaient en chevaux, en
+costumes. Cette mascarade coûta plus qu'une campagne. Bassompierre,
+héros de la fête, n'y suffit qu'avec un cadeau de la reine, un office
+de haute magistrature qu'elle lui donna à vendre.
+
+Mareuil reproche à Henri IV d'avoir été économe en amour. À tort,
+certainement. Mais c'est qu'apparemment il le compare à sa femme, qui
+fut si généreuse. Elle n'était pas à elle-même; son amour était une
+guerre où Concini ne la ménageait pas, et, à chaque traité, elle payait
+les frais de la guerre, en femme de quarante ans.
+
+Lui-même, de fat à fat, raconte à Bassompierre tout ce qu'il a tiré de
+la grosse dame. Les vastes terres d'Ancre et de Lésigny, deux hôtels
+dans Paris, le bâton de maréchal de France, la charge d'intendant de la
+maison de la reine, les gouvernements d'Amiens, Péronne, etc. Un argent
+fabuleux, cinq cent mille écus à Florence et à Rome, six cent mille
+placés chez un financier, et un million ailleurs. Il était en mesure
+d'acheter pour sa vie la souveraineté de Ferrare. J'oubliais le
+meilleur, la boutique que tenait la Léonora, son trafic de places,
+d'offices, d'ordonnances même!
+
+La reine lâchant tout, qui se fut fait scrupule de demander, d'exiger et
+de prendre? Mais, quoi qu'on tirât d'elle, on ne lui en savait nul gré.
+Chacun volait fièrement, et restait mécontent. Qu'avaient eu les Condé?
+Rien que cinq millions. Aussi leur mécontentement était au comble. Et
+les Guises? Rien que six millions, sans parler des gouvernements, des
+places, du mariage énorme de Montpensier. Les princes, Nevers, Vendôme
+et Longueville, les seigneurs, Épernon, Bouillon, n'ayant guère eu
+chacun qu'un petit million, voulaient extorquer d'avantage, grondaient
+et menaçaient. Toute la noblesse se faisait pensionner, et n'en criait
+pas moins. Cependant le fameux trésor de la Bastille avait tari. La
+France tarissait. L'argent d'alors valait, comme métal, trois fois plus
+qu'aujourd'hui, dix fois plus comme moyen d'acheter les denrées. Il
+fallait le tirer d'un peuple trois fois moins nombreux, autant qu'on
+peut conjecturer, et peut-être vingt fois plus pauvre.
+
+Ce peuple, si on l'eût protégé, serait encore, à force de travail,
+parvenu à payer. Mais lorsque tous les gens d'épée pillaient noblement
+le pays, il était difficile de lever pour eux en argent ce qu'ils
+avaient déjà pris ou détruit en denrées. Ces pensions qu'ils exigeaient,
+d'où les eût-on tirées? De la terre dévastée par eux, des récoltes
+foulées, mangées par leurs chevaux?
+
+Malheur aux gens du roi qui se fussent permis de rappeler son autorité!
+Un trésorier de France fut assez fou pour vouloir empêcher les taxes de
+guerre que le duc de Nevers levait en Champagne contre le roi. Il fut
+enlevé, mené chez le duc, condamné à mort par ses juges.
+
+Le duc ne daigna le faire pendre, il l'habilla en fou, avec le bonnet à
+grelots et la marotte en main, vous le mit sur un âne, et le promena
+partout, pour qu'on vît bien le cas qu'il faisait du roi de France.
+
+Ces princes, qui avaient exigé les États, dès qu'ils furent accordés
+n'en voulaient plus. Quand le bailli du roi en Nivernais hasarda de
+faire crier la convocation, la duchesse fit arrêter ses crieurs. Les
+nobles trouvèrent au-dessous d'eux d'aller aux élections, et n'y
+figurèrent que par leurs valets. En réalité, ces États ne leur
+semblaient qu'un trouble-fête, qui pouvait éplucher de trop près la
+liste des pensions.
+
+Le Tiers n'élut, n'envoya que des juges, avec des avocats et des
+officiers de finances. Gens fort capables d'examiner de près. Quand ils
+se trouvèrent réunis, tous en robe noire et en bonnet carré, ils avaient
+l'air d'un tribunal pour juger les nobles et la cour.
+
+La passion ne leur manquait pas pour tenter de sévères réformes.
+L'hérédité des charges les constituait depuis dix ans une sorte de
+noblesse haïe et insultée de l'autre. Noblesse, il est vrai, achetée et
+sortie de l'argent, mais qui, dans ces familles, était relevée par des
+habitudes graves, et encore plus par leur nouvelle indépendance. Ils
+n'avaient plus à solliciter les grands à chaque vacance. Ils ne
+sentaient plus trembler la balance dans leurs mains. La justice, devenue
+un fief patrimonial, marchait forte devant le fief, et la robe égalait
+l'épée.
+
+Ce qui malheureusement leur faisait tort, c'était bien moins l'achat des
+charges, bien moins le droit annuel qu'ils acquittaient pour les
+perpétuer dans leurs familles, que les émoluments variables qu'ils
+tiraient de la justice. Payés par les plaideurs, et sur chaque procès
+prélevant des _épices_, ce misérable casuel les abaissait, les empêchait
+de prendre une grande attitude, ni de fortes racines dans la nation. Que
+dis-je? quoique très-vaniteux, à les prendre en eux-mêmes et dans le
+secret de leur coeur, ils n'étaient pas bien fermes. Ces profits
+variables, trop généralement arbitraires, contestés des plaideurs, leur
+abaissaient le coeur. Leurs charges étant toute leur fortune, ils s'en
+croyaient comptables à leur famille. Ils craignaient fort qu'on y
+touchât. Ils étaient, avant tout, pères et propriétaires. Le nom le plus
+illustre, le vieux Harlay, par faiblesse pour les siens, venait de
+donner un triste exemple; il avait vendu (ce qui jusque-là ne se faisait
+pas encore) une charge de premier président.
+
+Nos évêques, valets ou parents des maîtresses, de Gabrielle,
+d'Henriette, fils de Zamet et de La Varenne, etc., n'en méprisaient pas
+moins les magistrats, les appelant «une espèce mécanique et _épicière_.»
+Plusieurs, comme Sourdis, nommé par Gabrielle archevêque de Bordeaux et
+cardinal, cumulaient l'insolence de la pourpre et de la noblesse,
+piaffaient en matamores, marchaient sur les pieds à tout le monde. Ce
+Sourdis alla un jour, avec ses estafiers, briser la porte des prisons de
+Bordeaux, en tirer des hommes qui étaient là sous arrêt du Parlement,
+sous la main de la Loi.
+
+Callot a immortalisé les nobles gueux de cour, ces capitans râpés,
+traînant leur inutile épée autour du Louvre, mendiant une aumône ou
+flairant un repas aux cuisines de monseigneur d'Ancre. Celui-ci leur
+crachait dessus, et les appelait _faquins à mille francs pièce_. C'était
+le taux d'un gentilhomme.
+
+Gibiers de recors et d'huissiers, ils n'en étaient pas moins hardis
+contre les juges, vaillants à bon marché contre les hommes de plume,
+parfois de main légère et prompte aux voies de fait. Si l'on voulait
+poursuivre, point de témoins. Peu de gens se souciaient de se mettre
+sur les bras tous ces ferrailleurs qui se soutenaient entre eux.
+
+À ces insultes accidentelles, joignez-en une permanente. Les nobles de
+robe étaient soumis à la gabelle du sel. Les nobles d'épée s'en
+moquaient. Les gabeleux, qui fouillaient les maisons pour constater le
+sel acheté illicitement, n'eussent pas osé entrer chez eux. Ils
+fouillaient chez les juges. En septembre 1613, la Cour des aides avait
+eu la hardiesse d'ordonner qu'on irait _partout_, et que _tous_
+payeraient, en proportion du nombre des personnes. Essai audacieux qui
+n'allait pas moins qu'à l'_égalité en matière d'impôts_. La chose fut
+écrite, non faite, resta sur le papier.
+
+Voilà donc deux noblesses qui arrivent, deux armées, front à front.
+Toutes deux se caractérisent, la noblesse par sa pétulance (au point que
+le vieux maréchal La Châtre ne put la supporter et se retira). Le Tiers
+marqua par son humilité; quoiqu'il eût le coeur bien gros, il alla faire
+compliment aux nobles et au clergé. À l'ouverture, il parla à genoux.
+
+Ce n'était point du tout le Tiers État du XVIe siècle, comme il avait
+paru si fièrement à Poissy, mêlé d'esprits divers et de classes
+diverses, vrai représentant de la France. En 1614, ce n'était qu'une
+classe, tous juges et gens de loi. Et cependant plus de jurisconsultes.
+Des praticiens, point d'administrateurs, si du moins l'on en juge par
+l'informe chaos qu'offrent les cahiers des États. Il est visible qu'à
+juger des procès, ces gens-là ne sont pas devenus de grands politiques.
+Cependant il y avait quelques hommes de talent, le lieutenant civil de
+Mesmes, éloquent, vif, hardi; le prévôt des marchands, Miron, frère du
+Miron célèbre qui changea tant Paris sous Henri IV. Dans les magistrats
+de provinces, quelques-uns brillèrent. Nommons par gratitude l'estimable
+chroniqueur des États, Florimond Rapine, avocat du roi au présidial de
+Saint-Pierre. Nommons surtout et désignons à la reconnaissance du pays
+le héros de l'assemblée, Savaron, président au présidial de Clermont.
+Jeune, il avait porté les armes; magistrat plus tard, érudit, il se
+bornait à la petite gloire d'éditer son compatriote, le vieux Sidoine
+Appolinaire. La grandeur de la situation, l'amour de la justice et le
+sentiment des misères du peuple tirèrent de sa poitrine des paroles
+inouïes, qui alors purent tomber par terre, mais pour revenir
+foudroyantes par Sieyès et par Mirabeau.
+
+Les voleurs avaient peur. Tout en faisant les fiers, au nom du roi
+qu'ils avaient dans les mains, ils avaient vu l'agitation, la fureur de
+Paris au procès de Ravaillac, et savaient par où on pouvait les prendre.
+Celui qui eût eu le courage de relever la chemise sanglante de Henri IV
+l'eût trouvée chaude encore, à brûler le Louvre.
+
+On ne pouvait faire une réforme, mais bien une révolution. C'était au
+Tiers État à y regarder et savoir ce qu'il voulait. Il était tout de
+magistrats, lié avec le Parlement. La révolution se fût faite par la
+voie judiciaire.
+
+Le grand secret n'était pas un secret. Le vieux Harlay, qui avait tout
+étouffé quand la régence donnait encore espoir, était retiré, mais non
+mort. Le rapporteur de Ravaillac existait, et ses dépositions, _reçues
+sous le secret de la cour_, n'avaient pas encore été détruites. Elles
+existaient dans la cassette, murée à l'angle des rues Saint-Honoré et
+des Bons-Enfants, avec la feuille dictée par Ravaillac sur l'échafaud,
+entre les tenailles et le plomb fondu, et l'on pouvait y lire les noms
+d'Épernon et de la reine.
+
+Le témoin Dujardin Lagarde, assassiné par Épernon, Lagarde vivait
+pourtant; il était à Paris, et demandait réparation. Pour réparation, il
+eut la Bastille.
+
+La dame d'Escoman, ajournée, non vraiment jugée, était à la
+Conciergerie, toujours dans la main du Parlement, qui, par elle, avait
+une hypothèque terrible sur le Louvre. Si, par Lagarde, on mettait
+Épernon à jour, derrière lui, par la d'Escoman, on allait à la reine. Le
+duc en trois jours eût été en Grève, et elle fût partie pour Florence.
+
+Le jugement d'Épernon, qui eût frappé les grands d'une impuissance
+constatée, aurait sauvé cent millions d'hommes qui sont morts de misère
+par la perpétuité du régime quasi féodal, que la monarchie n'a nullement
+fini, mais continué par la noblesse jusqu'en 89.
+
+Pour cela, il fallait tenir Paris et savoir s'en servir. Il fallait que
+le Tiers État, au lieu de venir avec toutes les petites jalousies de la
+province, se jetât de coeur dans la grande ville, où est la chaude vie
+de la France, qui n'est que la France même, incessamment filtrée par un
+brûlant organe. Paris n'avait jamais été tant ligueur qu'on croyait. Et
+d'ailleurs il ne l'était plus. Au contraire, il saluait de ses voeux la
+guerre d'Henri IV, qu'il croyait une «guerre contre le pape.» Paris
+protégea Charenton.
+
+La cour, étourdiment, avait assigné au Tiers de siéger à l'Hôtel de
+Ville. Il y aurait trôné et serait devenu un centre. Par sotte jalousie
+de Paris, il aima mieux être rayon, un rayon pâle dans la gloire de la
+noblesse et du clergé. Il alla se loger sous les pieds de ses ennemis.
+Tandis que les deux ordres privilégiés siégeaient pompeusement dans les
+salles hautes et décorées du couvent des Grands-Augustins, le pauvre
+Tiers vint se cacher au réfectoire humide des moines, dans un
+rez-de-chaussée sale et noir, où personne n'allait le chercher. Paris
+n'eût su où le trouver.
+
+Ils se laissèrent donner pour président un homme mixte, ni chair, ni
+poisson, le prévôt Miron, que la cour appuyait comme propre à donner des
+paroles, en éludant les actes. On put le juger dès l'entrée. Quand ce
+malheureux trésorier, pilorié, promené sur un âne par le duc de Nevers,
+apporta sa requête, l'affaire ne fut pas mise en délibération, sous ce
+prétexte étrange _que l'heure était sonnée_ (d'aller dîner). L'homme, il
+est vrai, s'était présenté seul, les autres trésoriers n'ayant osé le
+soutenir, «l'ayant désavoué de l'_injure_ qu'il avait faite au duc,» en
+faisant son devoir, et suivant les ordres du roi!
+
+Je ne vois pas non plus dans le gros livre de Rapine que le président
+ait saisi l'assemblée de la réclamation de Lagarde. Pas un mot d'une
+affaire si grave que Lagarde lui-même dit avoir présentée aux États.
+
+Ce livre de Rapine est bien étrange, quelquefois hardi dans la forme,
+mais très-timide au fond. Les choses capitales sont cachées dans des
+parenthèses. On apprend en passant, et par occasion, en une ligne, «que
+tous les cahiers des députés demandoient la _suppression des pensions_.»
+C'était la guerre à la noblesse que le Tiers apportait. Rien n'indique
+qu'il ait suivi ce mandat des provinces. Il procéda obliquement,
+demandant: 1º surséance, pendant la durée des États, aux levées d'argent
+extraordinaires; 2º suppression des trésoriers qui payaient les
+pensions. La reine se récria sur ce dernier article, disant que les
+offices des trésoriers étaient à elle, un don qu'elle avait reçu du feu
+roi. Le Tiers État, non moins galant, maintint ces trésoriers des
+pensions. Cela devait faire croire qu'il respecterait les pensions
+elles-mêmes.
+
+Cependant ce seul mot de _pensions_ avait fait frémir la noblesse. Ce
+même jour, 13 novembre, un homme à elle, un député du sauvage Forest,
+sans consulter ses collègues de même province, vint, comme de sa tête,
+avec les semblants de sa liberté montagnarde, proposer d'abolir le droit
+annuel qui assurait aux magistrats l'hérédité des charges.
+
+Guerre pour guerre. Si le Tiers touchait aux pensions des nobles, les
+nobles leur jetaient cette pierre, les menaçaient dans leurs fortunes.
+
+Mais tout cela était trop lent. Le duc d'Épernon, qui sans doute
+craignait que, dans cette dispute entre les ordres, l'aigreur ne donnât
+du courage, et qu'on ne mît sur le tapis l'affaire de Lagarde et de
+Ravaillac pour l'envoyer au Parlement, d'Épernon résolut de frapper un
+coup de terreur sur celui-ci, qui effrayât le Tiers, bridât les langues
+sur ce sujet sacré. Probablement il était averti de ce qu'on voulait
+faire par l'espion et le traître qu'on avait mis pour successeur de
+Harlay, le président Verdun, l'âme damnée de la reine, de d'Épernon et
+des Jésuites.
+
+Le coup fut monté ainsi. Un soldat du duc défia un homme et le tua, fut
+emprisonné par le bailli de Saint-Germain. D'Épernon, comme colonel
+général de l'infanterie, réclame le prisonnier, prend des gardes au
+Louvre et force la prison (14 décembre).
+
+Le 15, la noblesse, exaltée, enhardie par l'outrage fait aux lois et aux
+magistrats, déclare au Tiers qu'elle demandera au roi qu'il ne lève
+point le droit annuel, c'est-à-dire _ne garantisse plus l'hérédité des
+charges achetées_. Ces charges, non garanties, tombaient dès lors au
+dixième de leur valeur. Les magistrats, qui y avaient mis tout leur
+patrimoine, étaient ruinés.
+
+Cette menace, apportée au Tiers, eut un effet inattendu. On vit alors
+une chose qu'on ne voit guère qu'en France, où les hommes, mis en
+demeure, s'élèvent parfois tout à coup au-dessus d'eux-mêmes. Un noble
+éclair passa sur l'assemblée. Ces magistrats accueillirent avec
+enthousiasme la proposition qui les ruinait. Plusieurs s'écrièrent qu'il
+fallait abolir cette honteuse vénalité des charges, fermer la porte aux
+richesses ignorantes, et ne l'ouvrir qu'à la vertu.
+
+La proposition fut formulée par le lieutenant général du bailliage de
+Saintes, président du gouvernement de Guyenne. Cette province si
+misérable, rasée, exterminée par l'atrocité des impôts, et qui n'avait
+plus que des larmes, avait ému son coeur, et elle lui inspira de grandes
+paroles, dignes de la _Nuit du 4 août_.
+
+Ce magistrat demande trois choses: 1º qu'on ne paye plus le droit qui
+garantissait l'hérédité des charges; 2º que la taille soit réduite à
+celle d'Henri III; 3º que le roi, s'il se trouve trop appauvri par les
+demandes, sursoie au payement des pensions.
+
+L'enthousiasme alla montant. Et la majorité adopta le sacrifice complet,
+proposé par M. de Mesmes, l'_abolition expresse de la vénalité des
+charges_.
+
+Deux députés, au moment même, s'échappèrent et coururent aux chambres du
+clergé et de la noblesse, qui, surpris de cette vigueur, essayèrent de
+gagner du temps, admirant, exaltant un si beau sacrifice, mais demandant
+_qu'on l'ajournât avec l'affaire des pensions_, qu'on n'occupât le roi
+que de l'affaire du sel et de la suspension du droit annuel. On ne fut
+pas pris à ce piége, et on leur envoya l'homme le plus ferme de
+l'assemblée, Savaron, président de Clermont, qui leur dit: «Laissons-là
+le droit annuel; allons à la racine du mal. La noblesse dit que la
+vénalité lui ferme l'entrée aux charges ... Que la vénalité périsse!
+
+«Les pensions en sont à ce point que le peuple, désespéré, pourra bien
+faire comme ses aïeux les Francs, qui brisèrent le joug des Romains ...
+Dieu veuille que je sois faux prophète! Mais enfin c'est ce brisement
+qui a fondé la monarchie ...»
+
+Ceci à l'adresse des nobles. Et l'hypocrisie du clergé, sa secrète
+entente avec la noblesse, il la nota d'un mot; «Tous vos discours sucrés
+ne réussiront pas à nous faire avaler la chose ... Vous craignez pour
+le roi s'il perd un million et demi que lui rapporte le droit des
+magistrats. Et vous ne craignez pas de lui laisser la charge des
+pensions, qui est de cinq millions!»
+
+Et au roi: «Sire, soyez le roi très-chrétien ... Ce ne sont pas des
+insectes, des vermisseaux, qui réclament votre justice et votre
+miséricorde. C'est votre pauvre peuple, ce sont des créatures
+raisonnables; ce sont les enfants dont vous êtes le père et le tuteur
+... Prêtez-leur votre main pour les relever de l'oppression!... Que
+diriez-vous, Sire, si vous aviez vu en Guyenne et en Auvergne les hommes
+paître l'herbe à la manière des bêtes?... Cela est tellement véritable,
+que je confisque à Votre Majesté mon bien et mes offices, si je suis
+convaincu de mensonge!»
+
+Cette voix, sortie du coeur du peuple, donnait courage au Parlement. Dès
+le premier discours, qui fut du 15, il avait procédé contre le duc
+d'Épernon. Celui-ci joua le tout pour le tout. Le 19, le Parlement, à sa
+sortie, trouva le duc avec ses bandes qui remplissaient la Grand'Salle
+et la longue galerie des Merciers, fort obscure en cette saison. Ces
+_bravi_, qui, sans nul scrupule, eussent fait un carnage de toute la
+Justice de France, commencèrent par des cris, des risées, des menaces.
+Puis ils passèrent aux gestes, et l'on ne sait si réellement il y eut
+des coups. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ruaient des éperons à travers
+les robes, les accrochaient et les tiraient pour faire tomber les
+magistrats. Ceux-ci retournèrent sur leurs pas, s'enfermèrent dans leurs
+salles. Le duc resta maître du champ de bataille.
+
+La Justice, créée pour donner la chasse aux brigands, fut chassée par
+eux cette fois; les voleurs enfermèrent leurs juges.
+
+Que fit le Parlement le lendemain? Rien du tout. Et rien encore pendant
+cinq jours. Ce corps certainement était neutralisé par la trahison de
+son président.
+
+La noblesse ne douta pas que le Tiers ne fût effrayé de l'aventure du
+Parlement. Le 20, par le clergé et directement par un de ses membres,
+elle demanda, exigea que Savaron lui fît excuse. À quoi il répondit
+fièrement: «J'ai porté les armes cinq ans, et j'ai moyen de répondre à
+tout le monde en l'une et l'autre profession.»
+
+Mais les nobles n'eussent daigné croiser l'épée avec un homme de robe
+longue. Un d'eux, Clermont d'Entragues, dit que Savaron devait être
+fouetté par les pages, berné par les laquais.
+
+Le clergé, _au nom de la paix_, voulait que le Tiers avalât ceci, et fît
+excuse à la noblesse de l'injure qu'il n'avait pas faite. De Mesmes fut
+envoyé effectivement aux nobles, mais ce fut pour poser la question sur
+un terrain plus haut: «Les trois ordres sont trois frères, enfants de la
+France. Au clergé, la bénédiction de Jacob et le droit d'aînesse. À la
+noblesse, les fiefs et dignités. Au Tiers État, la justice. Le Tiers,
+dernier des frères, reconnaît son aîné au-dessus de lui. Mais la
+noblesse doit voir un frère en lui. Elle donne la paix à la France, nous
+aux particuliers...
+
+«Au reste, n'a-t-on pas vu souvent dans les familles que les aînés
+ravalaient les maisons, que les cadets les relevaient?»
+
+Ce fut un coup de poignard pour la noblesse. Pour la première fois,
+l'égalité timide avait réclamé ce nom de frères, de cadets, de frères
+inférieurs, mais déjà en rappelant que les aînés pouvaient déchoir, les
+cadets sauver la famille...
+
+«Des fils de savetier nous appeler frères!» Ce fut le cri des nobles.
+Ils crièrent en tumulte jusqu'à neuf heures du soir. Et alors, quoiqu'il
+fût si tard, ils allèrent demander vengeance au roi. Ils trouvèrent
+porte close, les ponts levés, le roi couché.
+
+Ce même jour 24 décembre, le Parlement, enfin réveillé, s'était souvenu
+de l'injure du 19, et s'était mis à procéder. Le Tiers déclara, le 27,
+que de Mesmes avait bien parlé, et qu'on l'avouait de tout.
+
+Au point où étaient les choses, Condé avait la partie belle. Cette
+popularité qu'il cherchait jusque-là par de mauvais moyens, il pouvait
+la gagner par le salut de la France. S'il eût été le 27 aux États et au
+Parlement, il eût entraîné tout. Il n'osa, et resta chez lui.
+
+La reine ne perdit plus de temps pour faire jouer la grande machine, le
+roi,--pour comprimer par lui le Tiers, le Parlement, sauver d'Épernon,
+relever la noblesse.
+
+Jour mémorable. Le roi fut posé, ce jour-là, roi des nobles contre le
+peuple.
+
+C'est le sens de tout ce qui suit pour deux cents ans. Nous attendons
+89.
+
+Le 28, ce petit garçon de treize ans et demi, en son Louvre, répétant sa
+leçon apprise, ordonne au Tiers État _de faire excuse à la noblesse_.
+
+Et il ordonne au Parlement _de cesser les poursuites contre son cousin
+le duc d'Épernon_.
+
+Le prince de Condé, lâchement, fit semblant de croire que le Tiers avait
+l'intention de s'excuser et lui conseilla de le faire.
+
+Le Parlement, battu, bloqué chez lui par d'Épernon, ne fut pas quitte
+pour cela. Il lui fallut endurer sa présence. Cet homme, qui portait le
+meurtre au front et le sang d'Henri IV, au lieu de figurer sur la
+sellette, comme il devait, vint trôner comme duc et pair. Ceux qu'il
+avait bafoués et outragés le soir, il les brava de jour. Il n'excusa,
+n'expliqua, ne regretta rien. La tête haute, en quelques mots brefs, il
+assura la cour de sa protection.
+
+Le Tiers fut traité de même. Le petit roi ne daigna lire ses trois
+propositions et les renvoya à ses gens. Il n'avait qu'un mot, et sa mère
+un mot: «Faites au plus tôt votre cahier.» C'est-à-dire: Partez au plus
+vite.
+
+On avait été jusqu'à écrire d'avance les excuses que devait faire le
+Tiers. Celui-ci, exaspéré, n'en tint compte, dit qu'il ne s'expliquerait
+pas devant la noblesse, mais devant le roi. Il prit même un rôle
+agressif. Il menaça d'_écrire aux provinces_ si on ne donnait prompte
+réponse à ses propositions. Enfin, il demanda _qu'on lui communiquât
+l'état des finances_.
+
+Cette demande, si simple et si prévue, jeta un trouble extrême à la cour
+et aux chambres du clergé et de la noblesse. On put juger alors de la
+parfaite entente, de l'union de tous les voleurs. Le clergé envoya au
+Tiers État le doucereux évêque de Belley, Camus, l'auteur fadasse de
+tant de plats romans, de bergeries dévotes, mêlés de l'_Astrée_ de
+d'Urfé et de la _Philothée_ mignarde de saint François de Sales. «Les
+finances, dit-il, sont l'Arche sainte de l'ancienne Loi ...
+Gardons-nous d'y toucher ...»--À quoi un membre du Tiers dit vivement:
+«Mais nous sommes sous la Loi nouvelle, qui veut le jour et la lumière.»
+
+Le ministre Jeannin, très-fidèle à l'ancienne Loi, voulut bien apporter
+cette Arche, mais non l'ouvrir. On communiqua quelques chiffres
+incomplets, inexacts et faux. Et encore on défendit de les copier. Le
+Tiers enfin fut obligé de dire qu'une telle communication lui était
+superflue, qu'il n'en prendrait pas connaissance.
+
+Jeannin, pour rester au pouvoir, avait pris la tâche honteuse de mentir
+pour la cour et de couvrir ses vols. Il dit effrontément que le trésor
+des quarante millions de la Bastille n'était que de cinq; il supposa que
+la dépense avait augmenté de neuf millions, et la recette diminué de
+huit! Chiffre impossible et ridicule; car, alors, on n'eût pas vécu.
+Enfin, pour embrouiller complètement, et dérouter tout examen, à
+l'article des levées d'argent, il additionne pêle-mêle la recette avec
+la dépense!
+
+Malgré les défenses expresses, le Tiers copia ce chaos, et l'envoya dans
+les provinces.
+
+Cependant on cherchait, on trouvait contre lui, on lui jetait aux jambes
+des barres pour l'arrêter et des pierres pour le faire tomber.
+
+Les magistrats qui composaient le Tiers sortaient en grande partie de
+familles de finances. La noblesse crut les embarrasser en proposant une
+chambre de justice qui examinerait et poursuivrait les financiers (5
+décembre.)
+
+Les nobles, débiteurs de ceux-ci, se fussent acquittés à bon compte, en
+les payant d'une corde. Le Tiers se montra ferme encore; malgré ses
+rapports de famille, il déclara trouver très-bon qu'on recherchât les
+financiers.
+
+La seconde pierre qu'on lui jeta fut une réforme de la Justice, dont on
+le menaça, et la troisième (lancée par le clergé), une réduction des
+conseillers d'État. Le Tiers, en vrai Romain, vota cette réduction, qui
+fermait aux magistrats leur plus belle perspective.
+
+La seule vengeance qu'il prit, ce fut d'écrire en tête de son cahier,
+comme premier article et _loi fondamentale_, la défense du roi contre le
+clergé, la condamnation des doctrines qui avaient armé Ravaillac,
+l'indépendance du pouvoir civil, l'injonction à tous ceux qui auraient
+des offices ou des bénéfices de signer cette doctrine, enfin la
+proscription des souteneurs de l'autorité étrangère.
+
+Les historiens, qui ne voient là qu'une bassesse, une flatterie, n'ont
+aucun sentiment de la situation ni du moment. Le sang du roi fumait
+encore.
+
+Ces souteneurs du pape, qui étaient-ils? Les bons amis de Ravaillac,
+ceux qui l'avaient poussé, regardé faire, et qui profitaient de son
+crime. Qui? D'Épernon et Concini, les Jésuites, les mauvais Français,
+nos Espagnols de France et les excréments de la Ligue.
+
+L'article les marquait tous. On ne pouvait pas encore les mettre en
+Grève; on les piloriait dans la Loi.
+
+Quand Samson mit le feu à la queue des trois cents renards, qui s'en
+allèrent criant, brûlant les blés des Philistins, ces animaux ne firent
+pas plus de bruit que les défenseurs des Jésuites et les prélats
+ultramontains.
+
+Ils vinrent, l'un après l'autre, déclamer, pleurer et crier au sein du
+Tiers sur le malheureux sort de la Religion. Ils y jetèrent l'incident
+pathétique des catholiques cruellement persécutés, disaient-ils, en
+Béarn par les huguenots. Le président Miron, prenant rôle dans la
+comédie, appuya cette lamentation de ses sanglots et de ses larmes.
+
+Le Tiers n'en fut pas dupe. Peu favorable aux protestants, il tint ferme
+contre les Jésuites. Contre la cour, c'était la même chose. On put le
+voir à la peur de celle-ci, qui se fit tout à coup bienveillante pour
+les magistrats, leur fit dire que les charges non-seulement passeraient
+aux fils, mais aux héritiers quelconques et aux veuves.
+
+Ce miel intempestif, donné si lâchement et par peur, n'adoucit rien. Les
+magistrats en sentirent mieux leur force, et le Parlement, adoptant
+l'article, en fit un arrêt, et lui donna la force judiciaire (31
+décembre).
+
+Il ne restait qu'à mettre les noms dans cet arrêt pour en faire la
+condamnation de grands coupables qui bravaient la Justice.
+
+Leur arme, leur ressource suprême, connue dans la première dispute, ce
+fut encore le roi. Avec le petit mannequin, ils pouvaient assommer la
+raison et la loi. Cette fois encore le Tiers, le Parlement, furent
+accablés par le roi même, qui équivoqua l'article à lui, et leur
+interdit de défendre sa royauté, sa vie! prenant parti pour ceux qui
+tuaient les rois, pour les assassins de son père!
+
+C'étaient eux justement qui le liaient; il n'était pas libre. La
+complicité de la cour et de la reine même dans la mort d'Henri IV
+enhardissait tellement le parti jésuite, que le cardinal Du Perron, son
+organe, dit au roi en personne que, s'il ne cassait l'arrêt du
+Parlement, le clergé en concile _excommunierait ceux qui refusent au
+pape le droit de déposer les rois_.
+
+Cent vingt membres du Tiers protestèrent pour que l'article restât écrit
+au cahier, malgré l'ordre du roi. Ils protestèrent de vive voix, mais
+tous ne signèrent pas la protestation. Ce qui permit au président Miron
+de nier la majorité. En vain Savaron monta sur un banc. On étouffa sa
+voix. Le président cria que le roi le voulait ainsi, et l'avait dit
+lui-même, de sa bouche et sans interprète. On prit un moyen terme. On
+effaça sans effacer, en écrivant l'article pour dire qu'on ne l'écrirait
+pas.
+
+Tout le débat finit sur ce premier article, qui fut en même temps le
+dernier. La comédie honteuse finit comme ces arlequinades où le _Deus ex
+machinâ_ qui fait le dénoûment est tout simplement le bâton.
+
+Un sieur de Bonneval, membre de la noblesse, sans cause ni prétexte,
+bâtonne un magistrat du Tiers. Et, d'autre part, Condé, furieux contre
+la reine, qui lui fait intimer de ne point faire visite au Tiers, fait
+bâtonner par un des siens un gentilhomme de la reine. De là, entre la
+reine et lui, une basse et grossière dispute. «Je n'ai pas peur de vous,
+disait Condé. Que me ferez-vous?» Le roi les sépara. La reine avait
+mandé pour la défendre toutes les bandes de M. de Guise.
+
+Condé alla au Parlement, et dit froidement qu'il avouait son
+gentilhomme d'avoir assommé l'homme de la reine, que ce n'était que
+représailles. «MM. de Guise, dit-il, ont bien assassiné de Luz. Et le
+maréchal d'Ancre a bien fait assassiner Rubempré. M. d'Épernon a bien
+...» Condé acheva-t-il? dit-il que d'Épernon avait assassiné Lagarde, le
+dénonciateur de Ravaillac? Nous savons seulement qu'il nomma d'Épernon.
+Cela suffit: la reine, tout à coup souple comme un gant, fit tout ce que
+voulait Condé. Il eut pour son homme des lettres d'abolition, et l'homme
+de la reine garda ses coups de bâton. Le Tiers, plus ferme, fit
+condamner, au moins par contumace, le député de la noblesse qui avait
+bâtonné un de ses membres, et il fut exécuté en effigie.
+
+Voilà un pas de fait. Concini, Guise et d'Épernon ont été nommés
+_assassins_. Le peuple ajoutait _d'Henri IV_. Que serait-il arrivé si le
+Parlement n'avait fait la sourde oreille? S'il eût relevé la chose, il
+eût eu Paris pour auxiliaire, et son glaive innocent, dont riaient les
+bandits, aurait eu le fil et la pointe. La cour, devant un tel procès,
+eût été trop heureuse de recevoir les conditions du Tiers.
+
+Une politique nouvelle eût commencé, anti-cléricale, anti-espagnole. Le
+cahier du Tiers l'indiquait.
+
+Le président y avait glissé une demande des mariages d'_Espagne_. On
+effaça le mot _Espagne_.
+
+Le cahier contenait une révolution contre le clergé. Il demandait:
+
+1º Qu'il y eût une justice sérieuse pour les prêtres, qu'ils fussent
+jugés, non par les leurs, intéressés à les blanchir toujours, mais par
+les juges laïques;
+
+2º Que la justice d'Église fût gratuite, qu'elle parlât français,
+qu'elle n'arrêtât personne sans l'intervention de la justice laïque;
+
+3º Que le curé ne fît plus payer pour les baptêmes, mariages et
+sépultures, et qu'il en remît les registres au greffe;
+
+4º Que les villes reprissent l'administration des hôpitaux, et que leurs
+administrateurs reçussent les aumônes dues par les évêchés et couvents;
+que tout ecclésiastique qui aurait plus de six cents livres par an en
+payât un quart pour les pauvres; que chaque monastère nourrît un soldat
+invalide; les autres invalides nourris aux Hôtels-Dieu, partie aux frais
+des hôpitaux et partie aux frais du clergé;
+
+5º Que le clergé n'acquît plus d'immeubles (sauf un cas), et ne reprît
+point par rachats forcés ses anciens immeubles aliénés qui avaient passé
+de main en main.
+
+Ces actes terribles qui perçaient le coeur du clergé lui firent craindre
+extrêmement que le Parlement ne lançât le grand procès qui eût donné la
+force au Tiers. Il se serra tremblant sous la cour et sous la noblesse.
+Les trois puissances furent d'accord pour mettre le Tiers à la porte,
+finir brusquement les États. Le roi exigea le cahier et fit la clôture
+le 23 février. Et quand, le lendemain, le Tiers crut pouvoir revenir
+pour achever les affaires, comme il l'avait demandé, il trouva porte
+close, et déjà les bancs enlevés, les tapisseries détachées. Le
+chroniqueur Rapine, dans sa douleur naïve, s'écrie qu'en effet les
+voleurs avaient sujet de craindre «une assemblée nouvelle, où peut-être
+Dieu et notre mère, notre douce Patrie, l'innocence de notre roi,
+auroient suscité quelqu'un pour nous tirer de ce sommeil qui nous
+assoupit quatre mois.»
+
+«Et que deviendrons-nous? Nous venons tous les jours battre le pavé de
+ce cloître, pour savoir ce qu'on veut faire de nous. L'un plaint l'État,
+l'autre s'en prend au chancelier. Tel frappe sa poitrine, accuse sa
+lâcheté; un autre abhorre Paris, et désire revoir sa maison, sa famille,
+oublier la liberté mourante...
+
+«Et pourtant, après tout, dit-il en se relevant avec force, sommes-nous
+autres que ceux qui entrèrent hier à la salle des Augustins?»
+
+Ce mot a attendu deux cents ans sa réponse. «Nous sommes, a dit Sieyès,
+ce que nous étions hier.»--«Et nous jurons de l'être.» C'est le serment
+du Jeu de Paume.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+PRISON DE CONDÉ--MORT DE CONCINI
+
+1615-1617
+
+
+Plus d'assemblées pendant deux siècles. Mais celles du clergé
+continueront, poursuivant un but fixe, la _proscription progressive des
+protestants_, dont il fait au roi l'expresse condition de ses secours
+d'argent, et l'_extermination des libres penseurs_, sous le nom
+d'athées.
+
+Le Tiers restait cependant à Paris, et il fut tout un mois, du 24
+février au 24 mars. Tout dissous qu'il était, sa présence eût donné une
+grande force au Parlement. Il semble que l'un et l'autre se soient
+attendus. Ils ne firent rien du tout. Et ce fut seulement le 28, lorsque
+le Tiers était parti, que le Parlement prit la parole, et par arrêt
+invita les princes et les pairs à venir siéger. Arrêt opposé du Conseil.
+Le Parlement tient bon, et, le 22 mai, vient lire ses remontrances au
+Louvre. C'étaient celles des États, sur la ruine des finances. Mais, de
+plus, le Parlement, entrant dans la politique même, priait le roi de
+revenir _aux alliances de son père_, donc, de ne point s'allier à
+l'Espagne. Il censurait l'audace insolente du clergé et des amis du
+pape. Il demandait qu'on fît rendre gorge «à des gens sans mérite qui
+avaient reçu des dons immenses,» et qu'on ne confiât plus les grandes
+charges aux étrangers, qu'on ne peuplât plus le royaume de moines
+italiens, espagnols, qu'on fît recherche des juifs, magiciens et
+empoisonneurs, qui, depuis peu d'années, se coulaient aux maisons des
+grands. C'était désigner Concini et sa femme, qui s'entouraient de ces
+gens. Et, si cette désignation semblait obscure, le Parlement aurait
+nommé.
+
+Les ministres furent atterrés; mais Guise et d'Épernon offrirent leur
+épée à la reine. Il eût fallu, pour soutenir le Parlement, que Condé fût
+ici, mais il était parti avec les princes, aimant mieux faire la guerre
+de loin. Il s'adressa à la fois au pape et aux huguenots, et, en réponse
+aux prières de la reine, qui l'invitait à aller avec le roi au-devant de
+l'infante, il lança un manifeste où il nommait Concini, comme capital
+auteur des maux publics.
+
+On n'a pas répondu au Tiers, dit-il. On a fait rayer de ses cahiers
+l'article qui défendait la vie des rois, _rayer celui qui demandait la
+recherche du parricide commis sur le feu roi_. On a voulu tuer Condé et
+les princes. On précipite les mariages d'Espagne, ce qui fait croire aux
+huguenots qu'on veut les exterminer. Le clergé, malgré le roi, a juré le
+concile de Trente (la royauté du pape). Le roi est prié de ne pas partir
+sans répondre aux États et sans chasser les Italiens.
+
+Concini, mort de peur, aurait voulu céder. D'Épernon ne le permit pas;
+il fit entendre à la reine qu'il fallait faire sur l'heure le mariage
+d'Espagne, et s'assurer par là du secours de l'étranger. Du moment qu'on
+tenait le roi, on tenait tout. En le mariant, on le précipitait vers
+l'Espagne et vers Rome, et l'on tranchait tout l'avenir.
+
+Les princes, trop faibles, n'empêchèrent rien. Condé, tout à la fois ami
+des jésuites et des huguenots, n'eut aucune force populaire.
+L'assistance que ses derniers lui prêtèrent ne fit que les compromettre.
+La reine, malgré tout, mena le roi à la frontière.
+
+L'infante Anne d'Autriche entra en France pour épouser Louis XIII;
+Élisabeth de France passa en Espagne pour épouser Philippe IV (9
+novembre 1615). Dès lors, la reine avait vaincu. Condé négocia,
+s'arrangea pour un million et demi, et la position de chef du conseil.
+Il traita pour lui seul, sans dire un mot des autres.
+
+Le peuple, qui avait cru que son retour entraînait le départ du favori,
+et qui le vit plus puissant que jamais créer un nouveau ministère, entra
+en grande fureur. Elle éclata. Concini avait fait bâtonner par deux
+valets un certain cordonnier nommé Picard, qui, sergent de la garde
+bourgeoise, avait refusé de le laisser entrer à la porte Bucy sans
+passe-port. La foule saisit les deux valets et les pendit à la porte du
+cordonnier. Picard devint le héros du peuple.
+
+Condé, rentrant, fut reçu en triomphe (juillet 1616). Il n'y fut pas
+longtemps sans dire à son nouvel ami, Concini, qu'il ne pouvait, le
+protéger contre la haine universelle. Lui parti, Condé restait maître,
+et il ne manquait pas de gens autour de lui pour lui dire que, Louis
+XIII étant bâtard adultérin, il était le seul héritier légitime du
+trône. Il semblait avoir tout pour lui, la noblesse, Paris, le
+Parlement. Il se trouva pourtant quelqu'un au Louvre (était-ce le
+nouveau ministre Barbin, ou la créature de Barbin, le jeune Richelieu?)
+qui osa croire qu'ayant le roi, on pouvait braver tout, même arrêter
+Condé. Cela s'exécuta, sans coup férir. Le faux lion, pris comme un
+agneau, descendit à cette bassesse d'offrir de dénoncer les siens (1er
+sept. 1616).
+
+Paris remua peu. Seulement la populace pilla l'hôtel de Concini; mais,
+quand on vit le roi, la reine, aller au Parlement, avec les amis mêmes
+de Condé, quand on sut qu'il voulait s'emparer du trône, on rentra dans
+l'indifférence. Le jeune Richelieu, l'auteur probable de ce conseil
+hardi, quoique évêque, eut un ministère.
+
+Une nouvelle prise d'armes des princes menaçait Concini. Et l'on
+parlait, de plus, d'une étrange ligue où Sully, Lesdiguières, se
+seraient armés avec d'Épernon.
+
+Le Louvre était-il sûr? Avant même l'arrestation de Condé, Concini et la
+reine avaient cru entrevoir que l'enfant-roi leur échappait. Il était
+triste et sombre. La reine, deux ou trois fois, lui offrit de lui
+remettre le pouvoir. Timide au dernier point, il la pria de le garder.
+
+Le changement du roi tenait à l'action secrète d'un certain Luynes qu'on
+avait mis auprès de lui pour la volerie des faucons. Il avait des goûts
+fort sauvages, de combats d'animaux, d'escrime et de chasse, de petits
+métiers mécaniques. Nulle attention aux femmes, si bien que, trois ans
+durant, ayant à côté de lui sa petite reine, fort jolie alors, il ne
+songea pas seulement qu'il fût marié. Ce solitaire n'avait besoin que
+d'un camarade.
+
+Luynes était Provençal, d'origine allemande, d'humeur douce, de parole
+aimable. Son grand-oncle était un Albert, joueur de luth allemand,
+musicien de François Ier, dont il obtint pour son frère, qui était
+prêtre, un canonicat de Marseille. Le chanoine eut deux bâtards; l'un
+fut un très-bon médecin, attaché à la mère d'Henri IV, et qui lui prêta
+dans ses malheurs tout ce qu'il avait, douze mille écus. L'autre suivit
+les armes, fut archer du roi, et se battit devant Charles IX et toute la
+cour en champ clos à Vincennes; il tua son adversaire. Montmorency se
+l'attacha, et le fit gouverneur de Beaucaire.
+
+Ce gouverneur, en considération des douze mille écus qu'Henri IV ne
+rendit jamais, obtint de faire entrer son fils comme page d'écurie chez
+le roi. L'enfant, qui est notre Luynes, était si joli, qu'on le fit page
+de la chambre. Il arrivait sous d'excellents auspices, avec cette
+charmante figure et la réputation d'une famille admirable en fidélité.
+
+Luynes et ses frères, fort agréables aussi, n'imitèrent point la cour,
+qui ne voyait que le présent, suivit Concini, oubliait le roi. Ils
+visèrent à l'avenir, et ils s'attachèrent à l'enfant. Luynes se tint si
+bas, si doux, parut si médiocre, que la reine n'en prit aucune défiance.
+
+Ce ne fut qu'au voyage de Bayonne qu'on vit combien il tenait le roi.
+Celui-ci, qui ne parlait guère, ne commandait jamais, dit qu'il voulait
+que ce fût Luynes qui allât complimenter l'infante. Haute mission pour
+un homme qui n'avait près du roi d'autre charge «que de lui siffler la
+linotte.» Concini fut jaloux. Trop tard. Luynes, qui se sentit en péril,
+acheta la capitainerie du Louvre, afin de demeurer jour et nuit près du
+roi.
+
+Il y avait dans le Louvre un autre ennemi de Concini, un homme qui
+n'avait jamais voulu le saluer, le jeune Vitry, capitaine des gardes.
+Vitry le père, fort ami de Sully, fut le seul, au jour de la mort du
+roi, qui n'adora pas le soleil levant. Quand il mourut lui-même et que
+son fils eut sa charge, Concini dit: «_Per Dio!_ il ne me plaît guère
+que ce Vitry soit maître du Louvre. Cet homme-là peut faire un mauvais
+coup!»
+
+Le jeune roi, par Luynes ou Vitry, dut savoir de bonne heure les tristes
+misères de la mort de son père. Si la reine avait laissé tuer son mari,
+elle pouvait fort bien encore, obsédée des mêmes gens, les laisser
+détrôner son fils. Il était fort jaloux de son frère Monsieur, bien plus
+aimable, né dans une heure plus gaie, à la première aurore de Concini,
+et qui avait toutes les grâces féminines d'un jeune Italien. Ce frère,
+aimé de la mère et de tous, avait le mérite, d'ailleurs, d'être fort
+jeune, et, s'il eût été roi, une seconde régence eût commencé. Tout cela
+n'était pas absurde. Et, quand on voyait, dans la chambre la plus
+voisine de la reine, à peine séparée par un mur, sa sorcière Léonora
+entourée de médecins juifs, de magiciens, troublée de plus en plus, et
+comme agitée des furies, n'y avait-il rien à craindre? Le roi ayant été
+malade juste au moment où il avait sa petite femme, on le crut, il se
+crut lui-même peut-être ensorcelé. Il commençait à se dire comme Henri
+IV: «Ces gens ont besoin de ma mort.»
+
+Luynes, qui avait trente ans, avec ses frères, hommes d'épée, n'était
+pas seulement un camarade complaisant pour cet enfant seul et inquiet;
+c'était comme un garde du corps qui le rassurait. Mais Luynes même était
+fort timide, dit Richelieu. Il pensa que le roi, si jeune, ne le
+défendrait pas, et il voulait traiter. Il fit demander à Concini de lui
+donner une de ses nièces en mariage. Concini l'aurait accordée, pour se
+remettre bien avec le roi et pour en obtenir, à son prochain veuvage,
+une fille naturelle d'Henri IV. Il agissait déjà comme si sa femme
+Léonora était morte. Elle n'était pas si folle qu'elle ne devinât tout
+cela. Elle y mit son _veto_ et empêcha tout rapprochement avec Luynes.
+
+Celui-ci, rebuté, visa moins haut; il s'adressa aux ministres de
+Concini. Il demanda la nièce de l'un d'eux pour son frère, et Richelieu
+conseillait fort ce mariage. Mais on refusa encore. Et Luynes, ayant
+tout épuisé, et bien sûr qu'on voulait le perdre, agit pour perdre
+Concini.
+
+La reine avait fait une chose ou coupable ou bien imprudente. Elle avait
+envoyé les gardes du roi à l'armée, et lui avait donné ses propres
+gardes. Luynes montra au roi qu'il se trouvait prisonnier de sa mère.
+
+Mais, que faire? L'enfant royal n'avait personne à lui. Deux
+gentilshommes d'assez mauvais renom, qui soignaient ses oiseaux, un
+commis, un soldat, un jardinier, ajoutez-y Travail ou le Père Hilaire,
+le huguenot capucin (V. plus haut), voilà les conjurés illustres avec
+qui le roi de France conspira pour sa liberté. Il n'y avait pas, dans
+tout cela, un homme d'exécution. Le jeune Montpouillan, camarade du roi,
+disait qu'il poignarderait bien Concini, mais dans le cabinet du roi.
+C'était mettre celui-ci en péril. On s'adressa à Vitry, capitaine des
+gardes, _pour l'arrêter_, ou _le tuer_, s'il faisait résistance.
+
+On avait bien _arrêté_ le prince de Condé, dit Richelieu; on aurait pu
+en faire autant pour Concini. Étrange oubli des circonstances: le roi
+n'avait _personne_, et son homme, Vitry, capitaine des gardes, n'avait
+point les gardes avec lui. Concini, au contraire, ne marchait qu'entouré
+d'une trentaine de gentilshommes. À grand'peine, Vitry en réunit quinze,
+les cacha, les arma de pistolets sous leurs habits.
+
+Il le prit au moment où il venait le matin faire sa visite ordinaire à
+la reine. Il était sur le pont du Louvre avec cette grosse escorte.
+Vitry était si effaré, qu'il le passa, sans le voir, l'ayant devant les
+yeux. Averti, il retourne: «Je vous arrête!...--_A mi!_ (À moi!)»--Il
+n'avait pas fini, que trois coups, quatre coups de pistolet partaient,
+lui brûlaient la cervelle...
+
+«C'est par ordre du roi,» dit Vitry. Un seul des gens de Concini avait
+mis l'épée à la main (24 avril 1617).
+
+Le Corse Ornano prit le roi, le souleva dans ses bras, le montra aux
+fenêtres. Le peuple ne comprenait pas. On avait dit d'abord que Concini
+avait blessé le roi. Mais, quand on sut, au contraire, que c'était lui
+qui était tué, il y eut une explosion de joie dans toute la ville.
+
+La reine mère était très-effrayée. Son seul cri fut: «_Poveretta di
+me!_» Cependant qu'avait-elle à craindre? Quelque antipathie qu'eût son
+fils pour elle, il ne pouvait songer à la mettre en jugement. On se
+contenta de lui ôter ses gardes. On mura, moins une seule, les portes de
+son appartement.
+
+Elle ne montra nulle pitié pour Concini ou sa veuve. Quelqu'un disant:
+«Madame, Votre Majesté peut seule lui apprendre la mort de son
+mari.--Ah! j'ai bien autre chose à faire!... Si on ne peut la lui dire,
+qu'on la lui chante ... qu'on lui crie aux oreilles: L'_Hanno
+ammazzato_.»
+
+Mot terrible, c'était celui même que Concini avait dit à la reine, au
+jour de la mort d'Henri IV, en lui apprenant la nouvelle qu'elle ne
+connaissait que trop bien!
+
+Léonora tremblante lui demandait asile. Elle refusa. Alors cette femme,
+chez qui la reine tenait les diamants de la couronne (comme ressource en
+cas de malheur), se déshabilla et se mit au lit, en cachant les diamants
+sous elle. On la tira du lit; on fouilla tout, on mit la chambre au
+pillage, on la mena à la Conciergerie. Paris était en fête. La foule
+cherchait et déterrait le cadavre de son mari, qu'on brûla
+solennellement devant la statue d'Henri IV, en signe d'expiation. On dit
+qu'un forcené lui mordit dans le coeur, et en dévora un morceau.
+
+La vie de la reine mère ne tenait qu'à un fil. Parmi les meurtriers,
+plusieurs l'auraient voulu tuer, pensant qu'elle pourrait bien se
+relever plus tard et venger son amant. Mais Luynes n'eût osé ni
+conseiller un tel acte à l'enfant royal, ni le faire faire sans ordre.
+Il la sauva en l'entourant des gardes du roi. Le capucin Travail, le P.
+Hilaire, qui jadis avait intrigué contre le mariage de Marie de Médicis,
+et qui fut acteur et exécuteur dans le meurtre de son favori, croyait
+que rien n'était fait si elle ne périssait. Il s'adressa à un homme qui
+était à elle et entrait chez elle à volonté, son écuyer Bressieux,
+l'engageant à la tuer. L'écuyer refusait:
+
+«N'importe, dit Travail; je ferai en sorte, que le roi aille à
+Vincennes, et alors _je la ferai déchirer par le peuple_.» (_Revue
+rétrospective_, II, 305.)
+
+De Luynes, qui avait promis au capucin l'archevêché de Bourges s'il
+aidait à tuer Concini, et qui, la chose faite, ne voulait pas tenir
+parole, profita des mots sanguinaires que ce bavard avait jetés par
+folie et bravade, le fit juger et rompre vif.
+
+Pour revenir, le roi avait fait dire au Parlement qu'il avait ordonné
+d'arrêter Concini, qui, ayant fait résistance, avait été tué. Il ne
+parlait de sa mère qu'avec respect, disant «qu'il avait supplié sa dame
+et mère de trouver bon qu'il prit le gouvernail de l'État.» Le Parlement
+vint le féliciter.
+
+Le procès si facile qu'on pouvait faire à Concini et à sa femme
+(spécialement pour certaines intelligences avec l'ennemi, que la reine
+avait pardonnées), ce procès fut habilement étouffé, détourné. On en fit
+un procès de sorcellerie. C'était l'usage, au reste, de ce siècle.
+
+Les tyrannies libidineuses des prêtres dans les couvents de femmes,
+quand par hasard elles éclatent, tournent en sorcellerie, et le Diable
+est chargé de tout.
+
+Léonora elle-même se croyait le Diable au corps, et elle s'était fait
+exorciser par des prêtres qu'elle fit venir d'Italie, dans l'église des
+Augustins. Comme elle souffrait cruellement de la tête, Montalte, son
+médecin juif, fit tuer un coq, et le lui appliqua tout chaud, ce qu'on
+interpréta comme un sacrifice à l'Enfer. On trouva aussi chez elle une
+pièce astrologique, la nativité de la reine et de ses enfants. Il n'est
+nullement improbable qu'elle ait cherché, quand son crédit fut ébranlé,
+à retenir la reine par la sorcellerie. C'était la folie générale du
+temps.
+
+Luynes y croyait aussi. Il avait fait venir, dit Richelieu, deux
+magiciens piémontais pour lui trouver des poudres à mettre dans les
+habits du roi et des herbes dans ses souliers.
+
+Quoi qu'il en fût de la sorcellerie de Léonora, tout cela ne valait pas
+la mort. Et ses vols mêmes, ses ventes effrontées de places et
+d'ordonnances, n'auraient mérité que le fouet.
+
+La tradition de la cour, très-favorable à ces gens-là, comme ennemis
+d'Henri IV, n'a pas manqué d'inventer, de prêter à Léonora des paroles
+fières, insolemment hardies, par exemple: «Mon charme fut celui de
+l'esprit sur la bêtise.» Elle fut décapitée en Grève, et puis brûlée.
+
+La reine se retira quelque temps à Blois.
+
+D'Épernon, dont Luynes avait peur, ne fut pas inquiété.
+
+Seulement on garda contre lui le témoin Dujardin Lagarde, à qui on donna
+pension, en le priant toutefois de tenir prison, le roi n'étant pas sûr
+autrement de le sauver des assassins. Il y écrivit, et fit imprimer,
+publier son factum. (1619, _Archives curieuses_, XV, 145.)
+
+L'infortunée dame d'Escoman semblait devoir enfin triompher, dans de
+telles circonstances.
+
+Mais Luynes ménageait trop la reine; il craignait son retour. Il lui
+accorda en 1619 une faveur signalée. C'était que la sentence de 1613,
+qui arrêtait tout, «_vu la qualité des accusés!_» fût réformée, au
+profit de la reine, l'accusation déclarée calomnieuse, la reine et
+d'Épernon innocentés, et la d'Escoman condamnée.
+
+Le Parlement se prêta à cette volonté de la cour, se payant de l'idée de
+repos public, voulant relever l'autorité, réhabiliter la reine exilée,
+qu'on chansonnait par tout Paris.
+
+La d'Escoman fut condamnée à finir ses jours entre quatre murs, au pain
+et à l'eau.
+
+Il y avait un égout dans Paris, _les Filles repenties_, où l'on
+entassait les coquines ramassées dans les mauvais lieux, lesquelles y
+continuaient leur métier avec des prêtres. (Lestoile, 1610, édit.
+Michaud, p. 561.) C'est là qu'on mit la pauvre d'Escoman. On lui bâtit
+dans la cour du couvent une loge murée, sauf un petit trou grillé. Elle
+gisait là par terre et dans l'ordure, grelottante, affamée, pleurant
+pour le rebut des chiens.
+
+Ce fut la récompense de la personne humaine et intrépide qui s'était
+dévouée pour sauver Henri IV, et qui seule en France demanda justice de
+sa mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+DES MOEURS--STÉRILITÉ PHYSIQUE, MORALE ET LITTÉRAIRE
+
+1615-1617
+
+
+Je ne pouvais interrompre le fil de l'histoire politique tant qu'Henri
+IV n'était pas vraiment fini et clos dans le tombeau. Maintenant qu'il a
+sur la tête la pesante pierre des mariages espagnols, il ne bougera
+plus. La France est liée à la politique catholique. Elle fera la guerre
+à l'Espagne, mais pour lui succéder en marchant dans le même esprit.
+
+C'est le moment de regarder les grands faits moraux de l'époque, plus
+importants qu'aucun fait politique.
+
+Ils sont tous en trois mots: _sorcellerie_, _couvents_,
+_casuistique_[3]. Et ses trois n'en font qu'un; ils signifient:
+_stérilité_...
+
+[Note 3: Je reviendrai sur la _casuistique_ et les _couvents_; et, quant
+à la _sorcellerie_, je donnerai mes sources et ma critique, quand le
+Diable expire à Loudun sous l'horreur et le ridicule.--Sur le tabac, V.
+la brochure de M. Larrieu et la lettre, si instructive que M. Ferdinand
+Denis a jointe à l'opuscule de M. Demersey (1854). Oviédo, Thévet,
+Cartier, Lérit, sont les premiers qui en fassent mention. Le Portugais
+Goes avait rapporté le tabac à Lisbonne; il le donna à notre ambassadeur
+Nicot, qui l'apporta en France comme une herbe propre à déterger et
+calmer les blessures. Elle fut présentée à Catherine de Médicis, qui
+accepta d'en être la marraine, et voulut bien qu'on l'appelât
+_Catherinaire_, ou _Médicée_. On a vu sa vogue déjà fatale en 1610. Le
+fisc s'en empara bientôt. Richelieu dit en 1625 (Lettres, II, 165) qu'on
+en apporte deux millions de livres, qu'on en déclare moins de la moitié,
+et que l'État peut en tirer par an quatre cent mille livres. Il a
+rapporté jusqu'à nous un milliard et demi. Mais qui calculerait ce qu'il
+nous a fait perdre par la vaine rêverie, l'inaction et l'énervation!
+C'est un secours pour le travailleur en plein air dans les lieux
+humides, pour le marin peut-être; mais pour tous les autres un fléau,
+une source de nombreuses maladies du cerveau, de la moelle et de la
+poitrine, d'une entre autres, la plus triste, de cracher toujours et
+partout.]
+
+On a surfait énormément ce temps. Cette vaine agitation de cour,
+d'intrigues, de duels, ces _raffinés_ du point d'honneur, ces fondations
+de couvents, tout cela, regardé à la loupe, a paru important. Des
+esprits fins, ingénieux et d'agréable érudition, des Ranke, des Cousin,
+des Sainte-Beuve, ont mis en relief les moindres curiosités de la vie
+religieuse d'alors, les disputes d'ordres et de cloîtres, les
+conversions célèbres, et il n'est pas une ligne, une parole des belles
+pénitentes d'alors qui n'ait été notée et célébrée.
+
+J'aime le microscope, et je m'en sers. Nous lui devons une grande
+partie des progrès récents des sciences naturelles. En histoire, il a
+ses dangers. C'est de faire croire que des mousses et des moisissures
+sont de hautes forêts, de voir le moindre insecte et l'imperceptible
+infusoire à la grosseur des Alpes. Tous les petits personnages de ce
+pauvre temps-là se sont amplifiés dans nos micrographes historiques. Les
+Borromée et les Possevin sont de grands hommes, l'oratorien Bérulle est
+un grand homme, et le gentil saint François de Salles, puis tout à
+l'heure Jansénius et Saint-Cyran. Gens de mérite certainement, mais
+étrangement grandis par les coteries de leur temps et l'exagération du
+nôtre.
+
+Eh bien, qu'ils soient grands hommes. Mais alors retirons ce titre à
+Shakspeare et à Cervantès (qui meurent ensemble alors, 23 avril 1616).
+Fermons le XVIe siècle et laissons là sa forte et âpre histoire, celle
+de d'Aubigné, pour l'honnête platitude de Matthieu. Nous avions un poète
+de verve étincelante (par qui Rabelais tourne à Molière), le puissant
+Mathurin Régnier; étouffons-le, et, à la place, intronisons sur le
+Parnasse le vide incarné; c'est Malherbe.
+
+Sobre, sage écrivain, où vous ne risquez pas de trouver une idée. Du
+rythme, et rien dedans. C'est la muse au pain sec. Si la littérature
+représente la société, je reconnais dans ce poète le grand homme d'un
+temps de jeûne, où les bergers se mirent à brouter avec les moutons.
+
+J'ai médit du pédant Ronsard, capitan, matamore, monté sur son cothurne
+grec. Je ne m'en dédis pas. Mais qui méconnaîtrait le grand effort qu'il
+y eut en cette mauvaise école? Quelle chaude passion dans le maître!
+quelle flamme aux _Amours_ de Ronsard! Tout au moins le tempérament, la
+pointe et l'aiguillon du mâle.
+
+L'étincelle s'en trouve aux lettres d'Henri IV, si vives et si
+charmantes. Mais tout est fini dans Malherbe. La brutalité sotte avec
+laquelle il triomphe d'une femme qui, dit-il, l'a comblé, montre assez
+qu'il n'aima jamais. (Ode de 1596.)
+
+Cette défaillance en amour, en poésie, tient à une chose,
+l'aplatissement moral, l'avénement de la prose, du _positif_ et de
+l'argent. Du moment qu'on perdit l'idéal de liberté qui avait apparu au
+XVIe siècle, du moment où les sages, un Du Plessis-Mornay, découragèrent
+les hautes pensées, chacun, protestants, catholiques, se rangea et se
+fit petit; chacun commença à s'occuper de ses petites affaires. Le
+charme d'Henri IV, sa séduction, sa corruption, n'y firent pas peu. Il
+avait trop souffert, il ne voulait que le repos, le plaisir. Il
+n'estimait personne, croyait fort peu aux hommes, plus à l'argent. On a
+vu qu'à la fin il se méfiait de Sully. D'Aubigné raconte un fait triste.
+Le roi, rêvassant toujours son épouvantail, la république calviniste,
+voulait décidément le mettre à la Bastille. Le huguenot, qui le
+connaissait, pour avoir enfin son repos, lui demande pour la première
+fois récompense de ses longs services, de l'argent, une pension. Dès
+lors, le roi est sûr de lui; il le fait venir, il l'embrasse; les voilà
+bons amis. Le même soir, d'Aubigné soupait avec deux dames de noble
+coeur. Tout à coup l'une d'elles, sans parler, se mit à pleurer et versa
+d'abondantes larmes. Avec trop de raison! Le jour où d'Aubigné avait
+été forcé de prendre pension et de demander de l'argent, le grand XVIe
+siècle était fini, et l'autre était inauguré.
+
+On a vu un homme héroïque, le président Harlay, à son âge de
+quatre-vingts ans, faire une triste affaire d'argent. On verra les
+Arnauld, famille d'Auvergnats très-honnêtes, de huguenots convertis, la
+vraie fleur de la robe, employer pourtant des moyens équivoques pour
+mettre deux abbayes dans leur famille.
+
+Malgré l'effort sincère de dévotion qui les trompait eux-mêmes, c'est,
+en réalité, un temps très-pauvre, de grande sécheresse, où toutes choses
+ont baissé, les moyens, le coeur et l'espoir, «un temps serré, transi et
+morfondu.»
+
+Cela ne se voit bien qu'en entrant dans une maison. Voyons celle du
+greffier Lestoile, honorable bourgeois de Paris. Il n'aime guère les
+protestants, et, d'autre part, il n'est guère catholique. Il croit que
+Rome, c'est Sodome, et toutefois il veut se tenir _à ce trône pourri_ de
+la papauté. Malade, il fait venir un moine, mais pour disputer avec lui.
+
+Sa fortune a baissé, son âme aussi. En 1606, il achetait; et, en 1610,
+il vend. Son cabinet, ses livres, ses médailles, ses chères petites
+curiosités, il faut qu'il s'en sépare. Cela ne suffit pas; il lui faut
+emprunter. Vieux tout à coup, il tousse, il ressent l'âge qu'il avait
+oublié; il entend même un peu le léger bruit qui se fait à la porte ...
+peu de chose, la mort qui frappe à petits coups. Mais il a des enfants,
+et il s'aperçoit qu'il est pauvre. Il a pour ses enfants de pauvres
+ambitions; l'un, il veut le _fourrer_ dans la ferme des sels (une
+caverne de voleurs, dit-il); l'autre pourrait être page, et où? dans la
+maison de Guise! On voit que le coeur s'apetisse ... Nous cinglons à
+pleines voiles dans les temps de la platitude.
+
+Voilà ce que c'est que d'avoir été imprévoyant, généreux, charitable,
+comme l'a été Lestoile. Voilà ce que c'est que d'avoir des enfants. Un
+suffirait, ou deux, et c'est beaucoup. Songez d'ailleurs que la bonne
+bourgeoisie qui achète une terre noble ou une charge qui anoblit a grand
+intérêt à faire un aîné ou un fils unique qui ait tout et fasse un gros
+mariage.
+
+On touche là aux pensées secrètes qui vont déterminer les moeurs du
+siècle.
+
+Pendant que la terre devient stérile et que la subsistance va toujours
+tarissant, _l'homme aussi veut être stérile_.
+
+Et je ne parle pas seulement du paysan affamé et écrasé d'impôts, mais
+du noble qui n'en paye pas, du bourgeois, qui, comme magistrat, en est
+exempt, ou, comme _élu_, syndic, etc., répartit l'impôt sur les autres
+de façon à ne rien payer.
+
+Il est bien juste que l'on vienne au secours de tous ces pauvres riches,
+de gens aisés, exempts de charges. Leur second fils sera d'Église, riche
+de bénéfices, léger d'enfants (du moins connus). Les filles mourront _en
+religion_. L'oeuvre monumentale du siècle, c'est de bâtir partout ces
+vastes abris mortuaires où l'ennui les tuera sans bruit.
+
+Cependant, dit le père, il est bien dur d'avoir des filles qu'il faut
+doter pour les couvents. Pourquoi engendrer des enfants, s'il faut
+ainsi les faire mourir? Réflexion judicieuse que l'on soumet à son père
+spirituel. C'est à celui-ci de chercher, d'imaginer. On ne le lâchera
+pas. Demain, après-demain, toujours, on lui demandera d'inventer quelque
+moyen subtil de faire que la stérilité volontaire ne soit plus péché.
+C'est l'origine principale de la casuistique.
+
+On ne veut pas pécher. Ou, s'il y a péché, on veut qu'il soit au
+confesseur, qui doit, non pas l'absoudre, mais le légitimer d'avance.
+Qu'il y prenne garde. S'il veut que son confessionnal ne soit pas
+déserté, reste à la mode, il faut qu'il trouve des recettes pour qu'on
+fraude le mariage en conscience.
+
+Sinon, qu'arriverait-il? j'ose à peine le dire. Mais je crois qu'on
+fuirait l'église. Car ces gens-ci, au fond, sont moins dévots qu'ils ne
+le croient eux-mêmes.
+
+Dans certaines contrées, le noble commençait déjà à fréquenter l'église
+du Diable, l'assemblée du sabbat, l'orgie stérile où le peuple des
+campagnes était guidé par les sorcières dans les arts de l'avortement.
+
+C'est là, en réalité, la cause principale qui étend si prodigieusement
+l'action des sorcières en ce siècle. Les vivres ont enchéri
+horriblement, et la rente pèse infiniment plus qu'aux temps féodaux. On
+ne peut plus nourrir d'enfants.
+
+Le roman d'Henri IV, de Sully, d'Ollivier de Serres, ne s'est pas
+vérifié[4]. C'était le _bon seigneur_ vivant sur ses terres, et
+traitant paternellement son paysan, par intérêt bien entendu. Ils
+avaient supposé que le loup se ferait berger. Mais le contraire arrive.
+Ce seigneur ne veut plus vivre qu'à la cour; il traîne là, à mendier une
+pension, pendant que sa terre dépérit et que ses gens jeûnent,
+maigrissent. Le paysan se donne au diable. Et la paysanne encore plus.
+Écrasée de grossesse, d'enfants qui ne naissaient que pour mourir, elle
+portait, plus que l'homme encore, le grand poids de la misère. J'ai dit
+au XVe siècle le triste cri qui lui échappait dans l'amour: «Le fruit en
+soit au Diable!» Et que lui servait, en effet, de faire des morts? ou,
+s'ils vivaient, d'élever pour le seigneur un misérable, un maladif, qui
+maudirait la vie et mourrait de faim à quarante ans?
+
+[Note 4: Ce beau livre d'Ollivier, le _Théâtre d'agriculture et ménage
+des champs_, est beaucoup plus économique que patriarcal et
+philanthropique. Les journaliers n'y sont pas trop favorisés. Le seul
+conseil de mettre les deux tiers du domaine en forêts et prairies, s'il
+eût été suivi, eût considérablement réduit le travail des cultivateurs
+salariés.--Voir sur la condition des paysans le grand travail de M.
+Bonnemère, qui donne tous les textes, l'ingénieux ouvrage de M. Doniol,
+en les rapprochant de l'excellente histoire de l'administration de M.
+Chéruel, etc., etc. Ils font toucher au doigt comment la richesse, et la
+subsistance même, vont diminuant dans tout ce siècle. Quelle terrible
+distance des OEconomies de Sully au livre de Vauban, si triste, à ceux
+de Boisguillebert, si cruellement désespérés.]
+
+Lorsque la femme disait cela vers 1500, on vivait pour deux sous par
+jour. Combien plus le dira-t-elle en 1600, où on ne vit plus avec vingt
+sous! La mort devient un voeu dans cette misère. Mais il vaut mieux
+encore ne pas naître; c'est par tendresse pour l'enfant qu'on ne veut
+plus qu'il vienne au monde. La stérilité, qu'on pourrait appeler une
+mort préventive avant la naissance, est toute la pensée de ce temps.
+
+Cela rend au Diable, vieilli, affaibli, discuté, une force immense
+d'expansion. Il est, avec les casuistes et les couvents, et en
+concurrence avec eux, le maître de la stérilité. Ce ne sont plus de
+sauvages bergers, de misérables serfs, qui viennent à lui timidement.
+C'est une foule mêlée, même de nobles et de belles dames (aux Pyrénées
+surtout) qui figurent à ses assemblées. L'évêque du sabbat est un
+seigneur avec qui le Diable, qui sait son monde, ouvre la danse. Prêtres
+et femmes de prêtres n'y manquent pas, et toute classe enfin y est
+représentée. Une de ces réunions, près Bayonne, compta douze mille âmes.
+Dès lors, plus de mystère. Tout le peuple était au sabbat.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+DU SABBAT AU MOYEN ÂGE ET DU SABBAT AU XVIIe SIÈCLE--L'ALCOOL ET LE
+TABAC
+
+1615-1617
+
+
+Je ne puis dire avec précision ce que fut le sabbat abâtardi du XVIIe
+siècle sans poser d'abord, dans son caractère original, le sabbat du
+Moyen âge, tel que je le vois en France. On sentira alors l'opposition,
+et on pourra mesurer le changement.
+
+J'ai dit ailleurs (_Renaissance_) ce que fut la sorcière, une création
+du désespoir. L'assemblée des sorcières, le sabbat, est la suite ou la
+_reprise de l'orgie païenne_ par un peuple qui a désespéré du
+christianisme. C'est une _révolte nocturne de serfs_ contre le Dieu du
+prêtre et du seigneur.
+
+Le Diable avait eu toujours une grande attraction, comme dieu des
+morts, qui pouvait rendre à l'homme tout ce qu'il regrettait. De là
+l'évocation magique, l'appel aux morts (qu'on voit déjà dans la Bible).
+Le noir esprit apparaissait ici comme un consolateur qui, tout au moins
+pour un moment, pouvait rendre la félicité. La mère revoyait, entendait
+le fils qu'elle avait tant pleuré. La fiancée perdue sortait de son
+cercueil pour dire: «Je t'aime encore,» et pour être heureuse une nuit.
+
+Roi de la mort, Satan devint roi de la liberté sous la grande Terreur
+ecclésiastique, quand tout flamboya de bûchers, quand un ciel de plomb
+s'abaissa sur les populations tremblantes, et que le monde se sentit
+abandonné de Dieu.
+
+Je veux dire du Dieu de l'Église. Les dieux de la forêt, de la lande ou
+de la fontaine, reprenaient force. Contraint, le jour, d'adorer ce qu'on
+détestait, ou de répéter du latin, la nuit on rentrait dans la vie. Le
+coeur serré et l'esprit contracté se détendaient vers la nature.
+
+Mais ces âmes de serfs, déformées de leurs chaînes, même alors restaient
+fort bizarres. La nature leur semblait charmée. «Pourquoi, dit-on à un
+berger, ton grand amour de la prairie?--Le diable prit la figure d'un
+veau quand il voulut plaire à ma mère.» Une femme possédée retournait
+toutes les pierres: «Ces pauvres pierres, dit-elle, furent si longtemps
+sur un côté, qu'elles prient de les tourner sur l'autre.»
+
+Cette femme donne aux pierres la vraie pensée de l'homme. Comme
+Ézéchiel, qui coucha des années sur le même côté, le peuple, rendu de
+lassitude, ne voulait que se retourner. La règle du sabbat, c'est que
+tout serait fait à rebours, à l'envers.
+
+Mais décrivons d'abord la scène.
+
+On s'assemblait de préférence autour d'une pierre druidique, sur quelque
+grande lande. Une musique étrange, «surtout de certaines clochettes, y
+chatouillait» les nerfs, peut-être à la manière des vibrations
+pénétrantes de l'harmonica. Nombre de torches résineuses, qui couraient
+çà et là, jetaient une lumière jaune, en opposition aux brasiers de
+flamme rouge. Ajoutez une lumière bleue qui ne semblait pas de ce monde.
+Ces sons et ces lueurs troublaient l'esprit, transfiguraient la mouvante
+réalité, les ombres qui allaient et venaient, les démons dans leurs
+peaux de boucs. «Les hommes y devenaient des bêtes et les bêtes y
+parlaient.»
+
+Une colonne de vapeur fantastique divisait la scène, et faisait un
+demi-rideau. «Derrière trônait le Diable, en figure ténébreuse qui ne
+veut être vue clairement. Ce qu'on y distinguait le mieux, c'étaient les
+attributs virils du dieu Priape, dont il avait les cornes et le velu,
+étant couvert d'une peau de bouc noir. Il faisait grand'peur aux
+nouveaux venus, aux enfants qu'on amenait. À cela près, le Diable (en
+France) est plus burlesque que terrible. Parfois, espiègle, on le voyait
+sauter du fond d'une grande cruche. Aux deux cornes du Priape antique
+dont son chef était décoré, on en ajoutait volontiers une troisième, qui
+était une lanterne pâle. Et, pour que ce seigneur des serfs ne cédât en
+rien aux autres seigneurs, pour qu'il fût aussi un _monsieur_, ses
+cornes honorablement étaient surmontées d'un chapeau.
+
+L'esprit des vieux noëls et la gaieté rustique étaient dans tout cela.
+Ce peuple, dans ce court moment de liberté, jouait ses tyrans, se jouait
+lui-même. Le sabbat était une farce violente, en quatre ou cinq actes,
+où il se régalait de la contrefaçon hardie de son cruel tyran, l'Église,
+et de son vampire féodal.
+
+Tout était-il critique? y avait-il un culte positif? et le Diable, en
+effet, était-il vraiment Dieu, père et roi de cette foule? Je ne vois
+pas cela clairement. Quoi qu'en disent les juges, sa primatie est bien
+plus apparente que réelle. Il semble moins une divinité vivante qu'un
+symbole émancipateur. Un mannequin, un arbre, un tronc sans branche,
+faisait souvent ce rôle, et il suffisait d'un Satan de bois.
+
+On avait si cruellement abusé de l'idée de _paternité_ et de divinité,
+que le serf n'avait nulle tendance à la reproduire au sabbat. La
+_fraternité_ seule y dominait visiblement. Une fraternité, il est vrai,
+barbare et sensuelle, un grossier communisme.
+
+Ce communisme, du reste, n'était guère plus au sabbat qu'ailleurs; il
+était partout. Les serviteurs mêmes du château vivaient pêle-mêle
+entassés dans les galetas. Les _communs_ succédèrent, où tout était mêlé
+encore. Le logis à part ne commence que fort tard, et par la _mansarde_,
+c'est-à-dire sous Louis XIV.
+
+Pour les serfs ruraux, l'intérêt du maître n'était pas de les isoler par
+familles, mais de les tenir réunis en une _villa_ ou vaste métairie où
+un seul toit abritait, avec les bêtes, une tribu de même sang, un
+cousinage ou parentage d'une centaine de personnes. Quoique parents, le
+maître les considérait comme simples associés, et pouvait à chaque décès
+reprendre les profits de tous. De famille ou mariage qui eût autorisé
+l'hérédité, il ne daignait s'en informer. La famille pour lui, c'était
+cette masse de gens qui mangeaient «à un pain et à un pot,» qui levaient
+et couchaient ensemble.
+
+L'Église cependant exigeait le mariage. Mais c'était une dérision.
+Pendant que le prêtre faisait sonner haut le sacrement, multipliait les
+empêchements et les difficultés de parenté, il absolvait, faisait
+communier le baron, dont le premier droit était le mépris du sacrement.
+Je parle du Droit du seigneur (si impudemment nié de nos jours).
+L'exigeait-il lui-même? Qu'importe? Forcée de monter au château pour
+offrir le denier ou le plat de noces (_V._ Grimm et toutes les
+coutumes), la mariée, dédaignée du seigneur, était le jouet des pages.
+
+Faut-il s'étonner, après cela, de cette dérision universelle du mariage,
+qui est le fond de nos vieilles moeurs? L'Église n'en tenait compte, ne
+le faisant pas respecter. La noblesse n'avait d'autre roman que
+l'adultère, ni les bourgeois d'autre sujet de fabliau. Le serf n'y
+songeait même pas, mais il tenait beaucoup à la famille, à cette grande
+famille ou cousinage où tout était à peu près commun. Il n'était jaloux
+que de l'étranger.
+
+Le sabbat du Moyen âge, réunion peu nombreuse, n'était souvent que
+l'assemblée d'un _parentage_. On ne se fiait guère aux voisins, et on ne
+les eût pas admis à la complication de ces orgies de révolte. Cela aide
+à comprendre l'extrême liberté qui y régnait. Tout semblait permis en
+famille.
+
+_Premier acte._ Dérision du mariage et contrefaçon du Droit du seigneur,
+tout à fait semblable, du reste, au début des orgies de Bacchus et de
+Priape. La nouvelle mariée s'offrait au Diable, qui l'épousait pour
+l'assemblée. On la faisait reine du sabbat.
+
+Autre comédie. Les enfants, les simples, qu'on amenait pour la première
+fois, et qui étaient fort effrayés, rendaient hommage au seigneur
+Diable. Mais tout, au sabbat, devait se faire à rebours, à l'envers.
+Donc on les contraignait à faire hommage la tête en bas, les pieds en
+l'air et en tournant le dos.
+
+L'osclage, le baiser du vassal au seigneur, ou du novice au supérieur,
+qui symbolisait l'offrande de la personne, devait se faire aussi à
+rebours, au dos du Diable, lequel, en retour, étonnait parfois le
+tremblant récipiendiaire en lui soufflant l'esprit par une dérision
+indécente dont on riait beaucoup. Puis il lui remettait une gaule pour
+bâton pastoral, et lui disait: «Pais mes ouailles.» Et l'ouaille était
+un crapaud proprement habillé de vert.
+
+_Deuxième acte._ Tout ceci n'était que pour rire. Mais voici le solide.
+Ce peuple famélique, jeûnant presque toujours, chose rare, ce jour-là,
+il mangeait. Ceci n'était pas le moindre des miracles du Diable. Il n'y
+avait aucun couteau sur la table, de peur que le repas ne fût
+ensanglanté. Avant les danses, on avait soin de renvoyer les enfants, en
+leur enjoignant d'aller paître les crapauds au ruisseau voisin.
+
+Ces danses, vives, violentes, étaient le prélude de la fameuse ronde du
+sabbat, qui, de tous ces couples, emportés dans un tourbillon, faisait
+un élément, une force aveugle. Ils tournaient dos à dos, les bras en
+arrière, sans se voir, ne regardant que la nuit, la fumée, le brouillard
+de la prairie fuyante. Bientôt personne ne connaissait plus son voisin,
+ni soi-même. Par moments, les dos se touchaient, se heurtaient de façon
+rustique. On ne se sentait que dans l'ensemble, et comme membre du grand
+corps, confus, haletant, qui tourbillonnait.
+
+_Troisième acte._ Cette unité brutale, confuse et de vertige, en
+préparait une autre. La société communiait. Et de quoi? Non pas de Dieu,
+mais d'elle-même. Elle se mangeait, et était son hostie. C'est la donnée
+de toutes les sociétés secrètes du Moyen âge, fondées sur la fraternité,
+en haine de la paternité.
+
+Mais comment se _mangeait-elle_? Les juges font semblant de croire que
+c'était au sens propre. Il est trop évident que des réunions si
+fréquentes, qui se renouvelèrent pendant des siècles, ne mangeaient pas
+de chair humaine.
+
+La chair dont on communiait était (_fictivement_) celle d'un enfant de
+la société et de son dernier mort.
+
+La cérémonie, du reste, était gaie et combinée pour faire rire la foule,
+pour venger le peuple du prodigieux ennui des offices dont on
+l'assommait. C'était la messe à l'envers, la messe noire. Le célébrant,
+à l'élévation, se tenait la tête en bas, les pieds en l'air, avec une
+hostie de dérision, une rave noire, qu'il mangeait lui-même.
+
+Il y avait là beaucoup de jongleries. Des diables agiles sautaient à
+travers les flammes, montrant aux nouveaux venus stupéfiés comment il
+fallait mépriser les feux d'enfer.
+
+Les sorcières de profession effrayaient les simples. Elles baptisaient
+un crapaud, l'habillaient comme un enfant, et, après cette espèce
+d'adoption, ces tendres mères simulaient l'infanticide, en attaquant,
+démembrant l'animal avec les dents. Elles lui coupaient la tête avec un
+couteau, en roulant les yeux effroyablement, défiant le ciel, et lui
+disant: «Ah! Philippe, si je te tenais!...»
+
+_Quatrième acte._ Dieu ne répondant pas au défi par la foudre, on le
+croyait vaincu, anéanti. Toutes les lois que l'Église imposait en son
+nom semblaient avoir péri, spécialement celles qui troublaient le plus
+la famille rustique, les empêchements canoniques de mariages entre
+parents. Le paysan n'aime que les siens, point du tout l'étrangère. Sous
+ce rapport, il garde l'esprit des tribus primitives. Il préfère sa
+parente, et s'il y a quelque bien, il désire qu'il reste en famille. Dès
+l'enfance, la petite femme qu'il a en vue, c'est la compagne des
+premiers jeux, la cousine, la nièce, parfois la jeune tante. L'Église,
+qui interdisait la cousine au sixième degré, était directement hostile
+aux attractions naturelles. Dans la liberté du sabbat, on y revenait
+violemment, avec fureur. Le cousinage équivalait au mariage, et la
+petite société, dans un mélange aveugle, cherchait sa communion
+dernière, son rêve absolu d'unité.
+
+Est-il vrai que le frère s'unit même à la soeur, comme en Égypte, à
+Sparte et à Athènes? Il est difficile de savoir si le fait est réel, ou
+une de ces fables répétées tant de fois pour donner l'horreur des
+sociétés secrètes.
+
+_Cinquième acte._ Au départ de la foule, la clôture du sabbat se faisait
+par la mort du Diable. Lui, aussi, il devait périr. Habilement, il
+s'escamotait, laissait tomber au feu sa peau de bouc, et semblait
+s'évanouir aux flammes.
+
+La foule s'écoulait, les lumières s'éteignaient. Sur la lande redevenue
+solitaire, tout semblant détruit, et Satan et Dieu, la sorcière restait
+victorieuse, et seule se faisait son sabbat réservé.
+
+Seule? Elle l'était toujours, sans époux, sans famille. Objet d'horreur
+pour tous, et faisant peur à tous, même aux affiliés du sabbat, qui eût
+voulu en approcher? Et elle-même à qui se fût-elle confiée? À qui
+eût-elle voulu transmettre ses dangereux secrets? Son fils, enfant sans
+père, était le seul à qui elle se livrât. Contre la haine universelle du
+monde et cet accablement de malédiction monstrueuse, elle opposait un
+monstrueux amour. C'était celui du mage d'Orient; il ne se renouvelait
+qu'en épousant sa mère. De même, disait-on, pour perpétuer la sorcière,
+il fallait ce mystère impie. À ce moment douteux où pâlissent les
+dernières étoiles, la mère et son jeune hibou, élixir de malice,
+accomplissaient leur triste fête. La lune fuyait ou se cachait.
+
+Ces sauvages horreurs, si elles furent réelles, semblaient avoir disparu
+au XVIe siècle. Je vois, au XVIIe, des familles régulières de sorciers,
+pères, mères, fils, filles. Ils rentrent dans la classe des hommes. Le
+Diable n'y perd rien. Et l'impiété peut-être augmente. Si le fils n'est
+plus un monstre d'amour, il l'est souvent de haine, d'horrible
+ingratitude et de perfidie. Il n'est pas rare, dans les procès, de voir
+l'enfant, gagné, corrompu par les juges, leur servir d'instrument contre
+les siens, et parfois faire brûler sa mère.
+
+Au sabbat, comme ailleurs, l'intérêt domine tout. C'est l'avénement de
+l'argent. Satan ne se contente plus de sa rude pierre druidique, il
+prend un trône doré. Les sorcières, sous leurs haillons, apportent au
+banquet de la vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu'aux crapauds qui ne
+deviennent élégants; j'en vois qui, comme de petits seigneurs, sont
+vêtus de velours vert.
+
+Le sabbat, pour les sorcières, devenait vraiment une _affaire_. Elles
+faisaient payer un droit de présence; elles tiraient amende des absents.
+Elles vendaient leurs drogues ce qu'elles voulaient à tous ceux qui
+avaient peur d'elles.
+
+Ce que la cérémonie avait perdu en terreur, en attrait d'imagination,
+elle le regagnait en plaisanterie. Le burlesque dominait. Au début du
+premier acte, la personne qui ouvrait le sabbat subissait une ablution
+très-froide, saisissante, qui devait faire faire mainte amusante
+grimace. C'était un divertissement dans le genre de Pourceaugnac. On ne
+peut en douter, d'après l'instrument du supplice, «qui est long
+d'environ deux pieds, en partie de métal, puis tortillé et sinueux.»
+L'emploi d'une telle machine est un trait tout moderne. Du reste, ce
+divertissement était grossier, indécent, mais non impudique. Les
+enfants y assistaient et n'étaient renvoyés qu'aux danses.
+
+Un point plus grave, c'est le quatrième acte. Les femmes disent
+unanimement que l'amour des démons leur était pénible, désagréable et
+douloureux, et qu'elles n'y étaient que victimes. La question capitale
+de savoir que l'amour diabolique est fécond avait fort occupé le Moyen
+âge. Peu d'auteurs croient à la fécondité. Nos Français, spécialement
+Boguet au Jura, Lancre au pays basque, qui ont la plus vaste expérience
+dans ces contrées où tous allaient au sabbat, affirme que l'amour y
+était stérile, et «que jamais femme n'en revint enceinte.»
+
+Cela jette un jour triste sur le sabbat de ce temps. Froide, égoïste
+orgie! L'amour non partagé!... Cela seul aurait dû, ce semble, convertir
+toutes les femmes, les éloigner. Et, au contraire, elles s'y précipitent
+toutes.
+
+Pourquoi? Il faut le dire, dans ces grandes misères, hélas! c'est que
+l'on y mangeait. Les veuves, chargées d'enfants, trouvaient, en les
+offrant au Diable, un patron large et généreux qui régalait les pauvres
+avec l'argent des riches.
+
+Les filles y cherchaient les danses. Elles étaient folles surtout des
+danses moresques, dramatiques, amoureuses.
+
+Si la foi au Diable était faible, si l'imagination tarissait, on y
+suppléait par d'autres moyens. La pharmacie venait au secours. De tout
+temps, les sorcières avaient employé les breuvages du trouble et de la
+folie, les sucs de la belladone, et peut-être du datura, rapporté de
+l'Asie mineure. Le roi du vertige, l'herbe terrible dont le Vieux de la
+Montagne tirait le haschich de ses Hassassins, ce fameux Pantagruélion
+de Rabelais ou, pour dire simplement, le chanvre, fut certainement de
+bonne heure un puissant agent du sabbat.
+
+À l'époque où nous sommes, l'appât du gain avait conduit les
+apothicaires à préparer toutes ces drogues. Nous l'apprenons par
+Leloyer. Ce bonhomme est terrifié de voir que l'on vend maintenant le
+Diable en bouteilles: «Et plût au ciel, dit-il, qu'il ne fût pas si
+commun dans le commerce!»
+
+Mot instructif et triste. À partir de cet époque, on recourut de plus en
+plus à cette brutalité de prendre l'illusion en breuvages, la rêverie en
+fumigation. Deux nouveaux démons étaient nés: l'alcool et le tabac.
+
+L'alcool arabe, l'eau-de-vie distillée chez nous au XIIIe siècle, et
+qui, au XVIe, est encore un remède assez cher pour les malades, va se
+répandre, offrir à tous les tentations de la fausse énergie, la
+surexcitation barbare, un court moment de furie, la flamme suivie du
+froid mortel, du vide, de l'aplatissement.
+
+D'autre part, les narcotiques; le pétun ou nicotiane (on l'appelle
+maintenant le tabac) substitue à la pensée soucieuse l'indifférente
+rêverie, fait oublier les maux, mais oublier les remèdes. Il fait
+onduler la vie, comme la fumée légère dont la spirale monte et
+s'évanouit au hasard. Vaine vapeur où se fond l'homme, insouciant de
+lui-même, des autres, de toute affection.
+
+Deux ennemis de l'amour, deux démons de la solitude, antipathiques aux
+rapprochements sociaux, funestes à la génération. L'homme qui fume n'a
+que faire de la femme; son amour, c'est cette fumée où le meilleur de
+lui s'en va. Veuf dans le mariage même, qu'il le fuie, il fera mieux.
+
+Cet isolement fatal commence précisément avec le XVIIe siècle, à
+l'apparition du tabac. Nos marins de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz,
+qui l'apportaient à bon marché, se mirent à fumer sans mesure, trois et
+quatre fois par jour. Leur insouciance naturelle en fut étrangement
+augmentée. Ils restaient à part des femmes, et elles s'éloignaient
+encore plus. Dès le début de cette drogue, on put prévoir son effet.
+Elle a supprimé le baiser.
+
+Les jolies femmes de Bayonne, fières, hardies, cyniques, déclaraient au
+juge Lancre que cette infâme habitude des hommes leur faisait quitter la
+famille et les rejetait vers le sabbat, disant, en femmes de marins:
+«Mieux vaut le derrière du Diable que la bouche de nos maris.»
+
+Ceci en 1610. Date fatale qui ouvre les routes où l'homme et la femme
+iront divergents.
+
+Si celle-ci est solitaire, dépourvue du soutien de l'homme, je crains
+pour elle un amant. C'est ce consolateur sauvage, ce mari de feu et de
+glace, le démon des spiritueux. C'est lui qui, de plus en plus, sera le
+vrai roi du sabbat.
+
+Cela rendra, dans quelque temps, le sabbat même inutile. La sorcière, en
+son grenier, seule avec le diable liquide qui la brûle et qui la
+trouble, se fera la folle orgie, toutes les hontes du sabbat.
+
+Les femmes, dans tout le Nord, ont cédé aux spiritueux. Et les hommes
+partout au tabac. Deux déserts et deux solitudes. Des nations, des
+races entières, se sont déjà affaissées, perdues dans ce gouffre muet,
+dont le fond est l'indifférence au plaisir générateur et
+l'anéantissement de l'amour.
+
+En vain les femmes de nos jours se sont tristement soumises pour ramener
+l'homme à elles. Elles ont subi le tabac et enduré le fumeur, qui leur
+est antipathique. Lâche faiblesse et inutile. Ne voient-elles donc pas
+que cet homme, si parfaitement satisfait de son insipide plaisir, ne
+peut, ne veut guère? Le Turc a fermé son harem. Laissez que celui-ci de
+même s'en aille par le sentier où nos aînés d'Orient nous ont précédés
+dans la mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+GÉOGRAPHIE DE LA SORCELLERIE, PAR NATIONS ET PROVINCES--LES SORCIÈRES
+BASQUES
+
+1615-1617
+
+
+Nous sommes loin du XVe siècle; on ne voit plus au XVIIe le cas terrible
+avoué au livre du «Marteau des sorcières,» quand le juge, tenant la
+sorcière liée à ses pieds, se sentait pris par son regard, ensorcelé au
+tribunal, défaillait sur son siége. Nos juges maintenant, il est vrai,
+sont d'une autre classe, non plus moines, mais juristes. Le Diable est
+né juriste et ceux-ci le combattent avec ses propres armes, de procureur
+à procureur.
+
+Le brouillard uniforme qui couvrait ces procès et les rendait presque
+semblables, tant que le juge fut un moine (un homme sans patrie),
+s'éclaircit quelque peu avec les juges laïques, et l'on commence à
+entrevoir les différences nationales, provinciales, qu'offraient la
+sorcellerie.
+
+Il y eut peu de sorciers en Italie, beaucoup d'astrologues et de
+magiciens. On ne s'arrêtait pas à ce semblant du culte diabolique. On
+était tout d'abord athée.
+
+En Allemagne, au contraire (_V._ Mythologie de Grimm), la sorcellerie
+reste chargée d'un vaste et sombre paganisme. Par l'amour de la nature
+propre à l'âme allemande, déguisant en fées ou démons les antiques dieux
+de la contrée, elle leur garde un amour fidèle.
+
+L'Espagne, en cela et en tout, offre un étrange combat. Les Juifs, les
+Maures, s'y mêlaient de magie, et avaient leurs pratiques propres. Le
+centre et la capitale de la magie européenne, en 1596 (_V._ Lancre,
+_Incréd._, 781), aurait été Tolède. C'était une grande école de
+magiciens, sous les yeux de l'Inquisition.
+
+Magie blanche, si on veut les croire, innocente, comme celle du célèbre
+médecin Torralba (1500), guidé par un esprit tout bienfaisant, le blanc,
+blond, rose Zoquiel, qui sauva la vie à un pape (Llorente, II, 62).
+L'Inquisition lui fit son procès trente années et eut à peine la force
+de le condamner. L'école de Tolède avait un chapitre de treize docteurs
+et soixante-treize élèves. Ils obtenaient, disaient-ils, puissance sur
+le Diable par les oeuvres de Dieu, jeûnes, pèlerinages, offrandes à
+Notre-Dame.
+
+Mais, à côté de cette magie bâtarde qui mariait l'enfer et le ciel, se
+propageait dans les campagnes la magie diabolique ou sorcellerie.
+L'Espagne devient alors une solitude, et, à mesure que le désert gagne
+par l'épuisement de la terre, par l'émigration, par la ruineuse liberté
+des troupeaux, le peuple se réduit au berger. Si ce pâtre ne chausse la
+sandale et ne se fait moine mendiant, il n'en reste pas moins sans femme
+ni famille. La femme, en ce pays, naît veuve et de bonne heure sorcière
+(on en voit de vingt ans). Sur la lande sauvage, la _lane du bouc_,
+comme ils disent, la sorcière, le berger, se retrouvent. Voilà le
+sabbat.
+
+Mais la grande puissance d'imagination pour cela et pour tout se trouve
+aux montagnes, à la côte, au pays même de l'excentricité, chez les
+Basques de Navarre et Biscaye. Ces fous hardis, amoureux des tempêtes,
+du même élan qui les poussait au mers du nouveau monde, se plongent dans
+le monde outre-tombe et découvrent des terres nouvelles au royaume du
+Diable. Leur supériorité est si bien reconnue que, des deux côtés des
+monts, ils font des conquêtes. La sorcellerie basque envahit la
+Castille, et, tandis qu'elle pousse ses colonies en Aragon jusqu'aux
+portes de Sarragosse, d'autre part, à travers les Landes, elle va faire
+le sabbat à Bordeaux, au nez du Parlement, dans le palais Gallien.
+
+Dans nos autres provinces, la sorcellerie semble indigène, un triste
+fruit du sol. Elle devient une maladie contagieuse dans les pays
+misérables surtout où les hommes n'attendent plus de secours du ciel. En
+Lorraine, par exemple, deux démons sévissaient, une cruelle féodalité
+militaire, et, par-dessus, un passage continuel de soldats, de bandits
+et d'aventuriers. On ne priait plus que le Diable. Les sorciers
+entraînaient le peuple. Maints villages, effrayés, entre deux terreurs,
+celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de laisser là leurs
+terres et de s'enfuir, si l'on en croit Remy, le juge de Nancy. Dans son
+livre dédié au cardinal de Lorraine (1596), il assure avoir brûlé en
+seize années huit cents sorcières. «Ma justice est si bonne, dit-il,
+que, l'an dernier, il y en a eu seize qui se sont tuées pour ne pas
+passer par mes mains.»
+
+Les prêtres étaient humiliés. Auraient-ils pu faire mieux que ce laïque?
+Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs sujets, adonnés
+à la sorcellerie, prirent pour juge un laïque, l'honnête Boguet. Dans ce
+triste Jura, pays pauvre de maigres pâturages et de sapins, le serf sans
+espoir se donnait au Diable. Tous adoraient le chat noir.
+
+Le livre de Boguet (1602) eut une autorité immense. Messieurs des
+Parlements étudièrent, comme un manuel, ce livre d'or du petit juge de
+Saint-Claude. Boguet, en réalité, est un vrai légiste, scrupuleux même,
+à sa manière. Il blâme la perfidie dont on usait dans ces procès; il ne
+veut pas que l'avocat trahisse son client ni que le juge promette grâce
+à l'accusé pour le faire mourir. Il blâme les épreuves si peu sûres
+auxquelles on soumettait encore les sorcières. La torture, dit-il, est
+superflue; elles n'y cèdent jamais. Enfin il a l'humanité de les faire
+étrangler avant qu'on les jette au feu, sauf toutefois les loups-garous,
+«qu'il faut avoir soin de brûler vifs.» Il ne croit pas que Satan
+veuille faire pacte avec les enfants: «Satan est fin; il sait trop bien
+qu'au-dessous de quatorze ans ce marché avec un mineur pourrait être
+cassé pour défaut d'âge et de discrétion.» Voilà donc les enfants
+sauvés? Point du tout; il se contredit; ailleurs, il croit qu'on ne
+purgera cette lèpre qu'en brûlant tout jusqu'aux berceaux. Il en fût
+venu là s'il eût vécu. Il fit du pays un désert. Il n'y eut jamais un
+juge plus consciencieusement exterminateur.
+
+Tous les juges maintenant écrivent, et l'on peut croire que déjà ils
+éprouvent le besoin de s'expliquer devant le public. Ils sont, en effet,
+en présence de deux sortes d'adversaires: les prêtres et les médecins.
+
+Ceux-ci disent, comme Agrippa, Wyer, comme le ministre Lavatier, que, si
+ces misérables sorcières sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre
+au Diable plus qu'à elles, et ne pas les brûler. Quelques médecins de
+Paris, sous Henri IV, poussent l'incrédulité (V. plus haut) jusqu'à
+prétendre que les possédées sont des fourbes, ou des folles poussées par
+les fourbes.
+
+Les prêtres disent qu'eux seuls ont droit de procéder contre le Diable,
+dont ils sont les ennemis naturels et la partie contraire. À quoi les
+légistes répondent: «Ne soyez pas juges et partie.» En réalité, la
+connivence du prêtre avec les filles possédées, surprise fréquemment,
+brise son tribunal et rend victorieuse la juridiction des laïques, gens
+mariés, qui risquent moins d'être ensorcelés par les femmes.
+
+Nos légistes d'Angers, le célèbre Bodin (1578), le savant Leloyer
+(1605), sont tout entiers dans cette polémique. Ils ne se fient pas aux
+prêtres pour lutter contre l'immense sorcellerie de l'Ouest, qui en
+semble le pays classique. N'est-ce pas là, aux portes du Poitou et de
+la Bretagne, que Gilles de Retz (Barbe-Bleue) fit ses horribles
+sacrifices?
+
+Les mendiants incendiaires, les bergers équivoques, les sorcières
+obstinées, c'était tout un peuple aux Marches de Maine et d'Anjou, au
+Marais, au Bocage. La diablerie y sévissait avec l'âpreté vendéenne.
+
+Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'est poussé le cri de victoire de
+la juridiction laïque dans le livre de Lancre: _Inconstance des démons_
+(1610 et 1613). L'auteur, homme d'esprit, conseiller de ce Parlement,
+raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque, où,
+en moins de trois mois, il a expédié je ne sais combien de sorcières,
+et, ce qui est plus fort, trois prêtres. Il regarde en pitié
+l'Inquisition d'Espagne, qui, près de là, à Logrono (frontière de
+Navarre et Castille), a traîné deux ans un procès et fini maigrement par
+un petit auto-da-fé en relâchant tout un peuple de femmes.
+
+Cette vigoureuse exécution de prêtres indique assez que M. de Lancre est
+un esprit indépendant. Il l'est en politique. Dans son livre _Du Prince_
+(1617), il déclare sans ambages que «la Loi est au-dessus du roi.»
+
+Jamais les Basques ne furent mieux caractérisés que dans le livre de
+l'_Inconstance_. Chez nous, comme en Espagne, leurs priviléges les
+mettaient quasi en république. Les nôtres ne devaient au roi que de le
+servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux
+mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clergé ne pesait guère;
+il poursuivait peu les sorciers, l'étant lui-même. Le prêtre dansait,
+portait l'épée, menait sa maîtresse au sabbat. Cette maîtresse était sa
+sacristine ou _bénédicte_, qui arrangeait l'église. Le curé ne se
+brouillait avec personne, disait à Dieu sa messe blanche le jour, la
+nuit au Diable la messe noire, et parfois dans la même église (Lancre).
+
+Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, têtes hasardeuses et
+excentriques, d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux
+mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de veuves.
+Ils se jetèrent en masse dans les colonies d'Henri IV, l'empire du
+Canada, laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. Quant aux enfants,
+ces marins, fort honnêtes et probes, y auraient songé d'avantage, s'ils
+en eussent été sûrs. Mais, au retour de leurs absences, ils calculaient,
+comptaient les mois, et ne trouvaient jamais leur compte.
+
+Les femmes, très-jolies, très-hardies, imaginatives, passaient le jour,
+assises aux cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en attendant
+qu'elles y allassent le soir. C'était leur rage et leur furie.
+
+Nature les fait sorcières: ce sont les filles de la mer et de
+l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots. Leur
+maître naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des rêves, celui
+qui gonflait la sybille et lui soufflait l'avenir.
+
+Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d'elles: «Quand on les voit,
+dit-il, passer les cheveux au vent et sur les épaules, elles vont, dans
+cette belle chevelure, si parées et si bien armées, que, le soleil y
+passant comme à travers une nuée, l'éclat en est violent et forme
+d'ardents éclairs ... De là, la fascination de leurs yeux, dangereux en
+amour, autant qu'en sortilége.»
+
+Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains
+qui ont égayé la robe au XVIIe siècle, joue du luth dans les entr'actes,
+et fait même danser les sorcières avant de les faires brûler. Il écrit
+bien; il est beaucoup plus clair que tous les autres. Et cependant on
+démêle chez lui une cause nouvelle d'obscurité, inhérente à l'époque.
+C'est que, dans un si grand nombre de sorcières, que le juge ne peut
+brûler toutes, la plupart sentent finement qu'il sera indulgent pour
+celles qui entreront le mieux dans sa pensée et dans sa passion. Quelle
+passion? D'abord, une passion populaire, l'amour du merveilleux
+horrible, le plaisir d'avoir peur, et aussi, s'il faut le dire,
+l'amusement des choses indécentes. Ajoutez une affaire de vanité: plus
+ces femmes habiles montrent le Diable terrible et furieux, plus le juge
+est flatté de dompter un tel adversaire. Il se drape dans sa victoire,
+trône dans sa sottise, triomphe de ce fou bavardage.
+
+La plus belle pièce, en ce genre, est le procès-verbal espagnol de
+l'auto-da-fé de Logrono (9 novembre 1610), qu'on lit dans Llorente.
+Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le déprécier, avoue le
+charme infini de la fête, la splendeur du spectacle, l'effet profond de
+la musique. Sur un échafaud étaient les brûlées, en petit nombre, et sur
+un autre, la foule des relâchées. L'héroïne repentante, dont on lut la
+confession, a tout osé. Rien de plus fou. Au sabbat, on mange des
+enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorcières
+déterrés. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent amoureusement de
+leurs maîtresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit
+poliment les sorcières, en les éclairant avec le bras d'un enfant mort
+sans baptême, etc.
+
+La sorcellerie, chez nos Basques, avait l'aspect moins fantastique. Il
+semble que le sabbat n'y fût qu'une grande fête où tous, les nobles
+mêmes, allaient pour l'amusement. Au premier rang y figuraient des
+personnes voilées, masquées, que quelques-uns croyaient des princes. «On
+n'y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des Landes.
+Aujourd'hui, on y voit des gens de qualité.» Satan, pour fêter ces
+notabilités locales, créait parfois en ce cas un _évêque du sabbat_.
+C'est le titre que reçut de lui le jeune seigneur Lancinena, avec qui le
+Diable en personne voulut bien ouvrir la danse.
+
+Si bien appuyées, les sorcières régnaient. Elles exerçaient sur le pays
+une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se croyaient
+leurs victimes, et réellement devenaient gravement malades. Beaucoup
+étaient frappés d'épilepsie et aboyaient comme des chiens. La seule
+petite ville d'Acqs comptait jusqu'à quarante de ces malheureux
+aboyeurs. Une dépendance effrayante les liait à la sorcière, si bien
+qu'une dame appelée comme témoin aux approches de la sorcière, qu'elle
+ne voyait même pas, se mit à aboyer furieusement, et sans pouvoir
+s'arrêter.
+
+Ceux à qui l'on attribuait une si terrible puissance étaient maîtres.
+Personne n'eût osé leur fermer sa porte. Un magistrat même, l'assesseur
+criminel de Bayonne, laissa faire le sabbat chez lui. Le seigneur de
+Saint-Pé, Urtubi, fut obligé de faire la fête dans son château. Mais sa
+tête en fut ébranlée au point qu'il s'imagina qu'une sorcière lui suçait
+le sang. La peur lui donnant du courage, avec un autre seigneur, il se
+rendit à Bordeaux, s'adressa au Parlement, qui obtint du roi que deux de
+ses membres, MM. d'Espagnet et Lancre, seraient commis pour juger les
+sorciers du pays basque. Commission absolue, sans appel, qui procéda
+avec une vigueur inouïe, jugea en quatre mois soixante ou quatre-vingts
+sorcières, et en examina cinq cents, également marquées du signe du
+Diable, mais qui ne figurèrent au procès que comme témoins (mai-août
+1609).
+
+Ce n'était pas une chose sans péril pour deux hommes et quelques soldats
+d'aller procéder ainsi au milieu d'une population violente, de tête fort
+exaltée, d'une foule de femmes de marins, hardies et sauvages. L'autre
+danger c'étaient les prêtres, dont plusieurs étaient sorciers, et que
+les commissaires laïques devaient juger, malgré la vive opposition du
+clergé.
+
+Quand les juges arrivèrent, beaucoup de gens se sauvèrent aux montagnes.
+D'autres hardiment restèrent, disant que c'étaient les juges qui
+seraient brûlés. Les sorcières s'effrayaient si peu, qu'à l'audience
+elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au réveil avoir
+joui, au tribunal même, des béatitudes de Satan. Plusieurs disent: «Nous
+ne souffrons que de ne pouvoir lui témoigner que nous brûlons de
+souffrir pour lui.»
+
+Celles que l'on interrogeait disaient ne pouvoir parler. Satan
+obstruait leur gosier, et leur montait à la gorge.
+
+Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui écrit cette histoire, était
+un homme du monde. Les sorcières entrevirent qu'avec un pareil homme il
+y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une mendiante de
+dix-sept ans, la Murgui (Margarita) qui avait trouvé lucratif de se
+faire sorcière, et qui, presque enfant, menait et offrait des enfants au
+Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de même âge) à dénoncer
+toutes les autres. Elle dit tout, décrivit tout, avec la vivacité, la
+violence, l'emphase espagnole, avec cent détails impudiques, vrais ou
+faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les mena comme des idiots.
+Ils confièrent à cette fille corrompue, légère, enragée, la charge
+terrible de chercher sur le corps des filles et garçons l'endroit où
+Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se reconnaissait à ce qu'il
+était insensible, et qu'on pouvait impunément y enfoncer des aiguilles.
+Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle les jeunes, qu'on appelait
+comme témoins, mais qui, si elle les disait marquées, pouvaient être
+accusées. Chose odieuse que cette fille effrontée, devenue maîtresse
+absolue du sort de ces infortunés, allât leur enfonçant l'aiguille, et
+pût à volonté désigner ces corps sanglants à la mort!
+
+Elle avait pris un tel empire sur Lancre, qu'elle lui fait croire que,
+pendant qu'il dort à Saint-Pé, dans son hôtel, entouré de ses serviteurs
+et de son escorte, le Diable est entré la nuit dans sa chambre, qu'il y
+a dit la messe noire, que les sorcières ont été jusque sous ses rideaux
+pour l'empoisonner, mais qu'elles l'ont trouvé bien gardé de Dieu. La
+messe noire a été servie par la dame de Lancinena, à qui Satan a fait
+l'amour dans la chambre même du juge. On entrevoit le but probable de ce
+misérable conte: la mendiante en veut à la dame, qui était jolie, et qui
+eût pu, sans cette calomnie, prendre aussi quelque ascendant sur le
+galant commissaire.
+
+Lancre et son confrère, effrayés, avancèrent, n'osant reculer. Ils
+firent planter leurs potences royales sur les places même où Satan avait
+tenu le sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et armés du bras du
+roi. Les dénonciations plurent comme grêle. Toutes les femmes, à la
+queue, vinrent s'accuser l'une l'autre. Puis on fit venir les enfants,
+pour leur faire dénoncer les mères. Lancre juge, dans sa gravité, qu'un
+témoin de huit ans est bon, suffisant et respectable.
+
+M. d'Espagnet ne pouvait donner qu'un moment à cette affaire, devant se
+rendre bientôt aux États de Béarn.
+
+Lancre, poussé à son insu par la violence des jeunes révélatrices qui
+seraient restées en péril si elles n'eussent fait brûler les vieilles,
+mena le procès au galop, bride abattue. Un nombre suffisant de sorcières
+furent adjugées au bûcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par
+parler aussi, dénoncer. Quand on mena les premières au feu, il y eut une
+scène horrible. Le bourreau, l'huissier, les sergents, se crurent à leur
+dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces
+malheureuses de rétracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le
+poignard à la gorge; elles faillirent périr sous les ongles de leurs
+compagnes furieuses.
+
+La justice s'en tira pourtant à son honneur. Et alors les commissaires
+passèrent au plus difficile, au jugement de huit prêtres qu'ils avaient
+en main. Les révélations des filles avaient mis ceux-ci à jour. Lancre
+parle de leurs moeurs comme un homme qui sait tout d'original. Il leur
+reproche non-seulement leurs galants exercices aux nuits du sabbat, mais
+surtout leurs sacristines, bénédictes ou marguillières. Il répète même
+des contes: que les prêtres ont envoyé les maris à Terre-Neuve, et
+rapporté du Japon les diables qui leur livrent les femmes.
+
+Le clergé était fort ému. L'évêque de Bayonne aurait voulu résister. Ne
+l'osant, il s'absenta, et désigna son vicaire général pour assister au
+jugement. Heureusement le Diable secourut les accusés mieux que
+l'évêque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin, que
+cinq des huit échappèrent. Les commissaires, sans perdre de temps,
+brûlèrent les trois qui restaient.
+
+Cela vers août 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient à Logrono
+leur procès n'arrivèrent à l'auto-da-fé qu'au 8 novembre 1610. Ils
+avaient eu bien plus d'embarras que les nôtres, vu le nombre immense,
+épouvantable, des accusés. Comment brûler tout un peuple? Ils
+consultèrent le pape et les plus grands docteurs d'Espagne. La reculade
+fut décidée. Il fut entendu qu'on ne brûlerait que les obstinés, ceux
+qui persisteraient à nier, et que ceux qui avoueraient seraient
+relâchés. C'est la méthode qui déjà sauvait tous les prêtres dans les
+procès de libertinage. On se contentait de leur aveu, et d'une petite
+pénitence. (_V._ Llorente.)
+
+L'inquisition, exterminatrice pour les hérétiques, cruelle pour les
+Maures et les juifs, l'était bien moins pour les sorciers. Ceux-ci,
+bergers en grand nombre, n'étaient nullement en lutte avec l'Église. Les
+jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de chèvres,
+inquiétaient peu les ennemis de la liberté de penser.
+
+Le livre de Lancre a été écrit surtout en vue de montrer combien la
+justice de France, laïque et parlementaire, est meilleure que la justice
+de prêtres. Il est écrit légèrement et au courant de la plume, fort gai.
+On y sent la joie d'un homme qui s'est tiré à son honneur d'un grand
+danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte orgueilleusement qu'au
+sabbat qui suivit la première exécution des sorcières, leurs enfants
+vinrent en faire des plaintes à Satan. Il répondit que leurs mères
+n'étaient pas brûlées, mais vivantes, heureuses. Du fond de la nuée, les
+enfants crurent en effet entendre les voix des mères, qui se disaient en
+pleine béatitude. Cependant Satan avait peur. Il s'absenta quatre
+sabbats, se substituant un diablotin de nulle importance. Il ne reparut
+qu'au 22 juillet. Lorsque les sorcières lui demandèrent la cause de son
+absence, il dit: «J'ai été plaider votre cause contre Janicot
+(Petit-Jean, il nomme ainsi Jésus). J'ai gagné l'affaire. Et celles qui
+sont encore en prison ne seront pas brûlées.»
+
+Le grand menteur fut démenti. Et le magistrat vainqueur assure qu'à la
+dernière qu'on brûla on vit une nuée de crapauds sortir de sa tête. Le
+peuple se rua sur eux à coups de pierres, si bien qu'elle fut plus
+lapidée que brûlée. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas à
+bout d'un crapaud noir, qui échappa aux flammes, aux bâtons, aux
+pierres, et se sauva, comme un démon qu'il était, en lieu où on ne sut
+jamais le trouver.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+LES COUVENTS.--LA SORCELLERIE DANS LES COUVENTS.--LE PRINCE DES
+MAGICIENS
+
+1610-1611
+
+
+Le Parlement de Provence n'eut rien à envier aux succès du Parlement de
+Bordeaux. La juridiction laïque saisit de nouveau l'occasion d'un procès
+de sorcellerie pour se faire la réformatrice des moeurs ecclésiastiques.
+Elle jeta un regard sévère dans le monde fermé des couvents. Rare
+occasion. Il y fallut un concours singulier de circonstances, des
+jalousies furieuses, des vengeances de prêtre à prêtre. Sans ces
+passions indiscrètes, que nous verrons plus tard encore éclater de
+moments en moments, nous n'aurions nulle connaissance de la destinée
+réelle de ce grand peuple de femmes qui meurt dans ces tristes maisons,
+pas un mot de ce qui se passe derrière ces grilles et ces grands murs
+que le confesseur franchit seul.
+
+Le prêtre basque que Lancre montre si léger, si mondain, allant l'épée
+au côté, danser la nuit au sabbat, où il conduit sa sacristine, n'était
+pas un exemple à craindre. Ce n'était pas celui-là que l'Inquisition
+d'Espagne prenait tant de peine à couvrir, et pour qui ce corps si
+sévère se montrait si indulgent. On entrevoit fort bien chez Lancre, au
+milieu de ses réticences, qu'il y a encore _autre chose_. Et les États
+généraux de 1614, quand ils disent qu'il ne faut pas que le prêtre juge
+le prêtre, pensent aussi à _autre chose_. C'est précisément ce mystère
+qui se trouva déchiré par le Parlement de Provence. Le directeur de
+religieuses, maître d'elles, et disposant de leur corps et de leur âme,
+les ensorcelant: voilà ce qui apparut au procès de Gauffridi, plus tard
+aux affaires terribles de Loudun et de Louviers, dans celles que
+Llorente, que Ricci et autres nous ont fait connaître.
+
+La tactique fut la même pour atténuer le scandale, désorienter le
+public, l'occuper de la forme en cachant le fond. Au procès d'un prêtre
+sorcier, on mit en saillie le sorcier, et l'on escamota le prêtre, de
+manière à tout rejeter sur les arts magiques et faire oublier la
+fascination naturelle d'un homme maître d'un troupeau de femmes qui lui
+sont abandonnées.
+
+Il n'y avait aucun moyen d'étouffer la première affaire. Elle avait
+éclaté en pleine Provence, dans ce pays de lumière où le soleil perce
+tout à jour. Le théâtre principal fut non-seulement Aix et Marseille,
+mais le lieu célèbre de la Sainte-Baume, pèlerinage fréquenté où une
+foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel à mort de
+deux religieuses possédées et de leurs démons. Les Dominicains, qui
+entamèrent la chose comme inquisiteurs, s'y compromirent fort par
+l'éclat qu'ils lui donnèrent et par leur partialité pour telle de ces
+religieuses. Quelque soin que le Parlement mît ensuite à brusquer la
+conclusion, ces moines eurent grand besoin de s'expliquer et de
+s'excuser. De là le livre important du moine Michaëlis, mêlé de vérités,
+de fables, où il érige Gauffridi, le prêtre qu'il fit brûler, en _Prince
+des magiciens_ non-seulement de France, mais d'Espagne, d'Allemagne,
+d'Angleterre et de Turquie, de toute la terre habitée.
+
+Gauffridi semble avoir été un homme agréable et de mérite. Né aux
+montagnes de Provence, il avait beaucoup voyagé dans les Pays-Bas et
+dans l'Orient. Il avait la meilleure réputation à Marseille, où il était
+prêtre à l'église des Acoules. Son évêque en faisait cas, et les dames
+les plus dévotes le préféraient pour confesseur. Il avait, dit-on, un
+don singulier pour se faire aimer de toutes. Néanmoins il aurait gardé
+une bonne réputation si une dame noble de Provence, aveugle et
+passionnée, n'eut poussé l'infatuation jusqu'à lui confier (peut-être
+pour son éducation religieuse) une charmante enfant de douze ans,
+Madeleine de la Palud, blonde et d'un caractère doux. Gauffridi y perdit
+l'esprit, et ne respecta pas l'âge ni la sainte ignorance, l'abandon de
+son élève.
+
+Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s'aperçut de son
+malheur, de cet amour inférieur et sans espoir de mariage. Gauffridi,
+pour la retenir, dit qu'il pouvait l'épouser devant le Diable, s'il ne
+le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en lui disant qu'il
+était le _Prince des magiciens_, et qu'elle en deviendrait la reine. Il
+lui mit au doigt un anneau d'argent, marqué de caractères magiques. La
+mena-t-il au sabbat ou lui fit-il croire qu'elle y avait été, en la
+troublant par des breuvages, des fascinations magnétiques? Ce qui est
+sûr, c'est que l'enfant, tiraillée entre deux croyances, pleine
+d'agitation et de peur, fut dès lors par moment folle, et certains accès
+la jetaient dans l'épilepsie. Sa peur était d'être enlevée vivante par
+le Diable. Elle n'osa plus rester dans la maison de son père, et se
+réfugia au couvent des Ursulines de Marseille.
+
+C'était le plus calme des ordres et le moins déraisonnable. Elles
+n'étaient pas oisives, s'occupant un peu à élever des petites filles. La
+réaction catholique, qui avait commencé avec une haute ambition
+espagnole d'extase, impossible alors, qui avait follement bâti force
+couvents de carmélites, feuillantines et capucines, s'était vue bientôt
+au bout de ses forces. Les filles qu'on murait là si durement pour s'en
+délivrer mouraient tout de suite, et, par ces morts si promptes,
+accusaient horriblement l'inhumanité des familles. Ce qui les tuait, ce
+n'étaient pas les mortifications, mais l'ennui et le désespoir. Après le
+premier moment de ferveur, la terrible maladie des cloîtres (décrite dès
+le Ve siècle par Cassien), l'ennui pesant, l'ennui mélancolique des
+_après-midi_, l'ennui tendre qui égare en d'indéfinissables langueurs,
+les minait rapidement. D'autres étaient comme furieuses; le sang trop
+fort les étouffait.
+
+Une religieuse, pour mourir décemment sans laisser trop de remords à
+ses proches, doit y mettre environ dix ans (c'est la vie moyenne des
+cloîtres). Il fallut donc en rabattre, et des hommes de bons sens et
+d'expérience sentirent que, pour les prolonger, il fallait les occuper
+quelque peu, ne pas les tenir trop seules. Saint François de Sales fonda
+les Visitandines, qui devaient, deux à deux, visiter les malades. César
+de Bus et Romillion, qui avaient créé les Prêtres de la doctrine (en
+rapport avec l'Oratoire), fondèrent ce qu'on eût pu appeler les filles
+de la Doctrine, les Ursulines, religieuses enseignantes, que ces prêtres
+dirigeaient. Le tout sous la haute inspection des évêques, et peu,
+très-peu monastique; elles n'étaient pas cloîtrées encore. Les
+Visitandines sortaient; les Ursulines recevaient (au moins les parents
+des élèves). Les unes et les autres étaient en rapport avec le monde,
+sous des directeurs estimés. L'écueil de tout cela, c'était la
+médiocrité. Quoique les Oratoriens et Doctrinaires aient eu des gens de
+grand mérite, l'esprit général de l'ordre était systématiquement moyen,
+modéré, attentif à ne pas prendre un vol trop haut. Le fondateur des
+Ursulines, Romillion, était un homme d'âge, un protestant converti, qui
+avait tout traversé, et était revenu de tout. Il croyait ses jeunes
+Provençales déjà aussi sages, et comptait tenir ses petites ouailles
+dans les maigres pâturages d'une religion oratorienne, monotone et
+raisonnable. C'est par là que l'ennui rentrait. Un matin, tout échappa.
+
+Le montagnard provençal, le voyageur, le mystique, l'homme de trouble et
+de passion, Gauffridi, qui venait là comme directeur de Madeleine, eut
+une bien autre action. Elles sentirent une puissance, et, sans doute
+par les échappées de la jeune folle amoureuse, elles surent que ce
+n'était rien moins qu'une puissance diabolique. Toutes sont saisies de
+peur, et plus d'une aussi d'amour. Les imaginations s'exaltent; les
+têtes tournent. En voilà cinq ou six qui pleurent, qui crient et qui
+hurlent, qui se sentent saisies du démon.
+
+Si les Ursulines eussent été cloîtrées, murées, Gauffridi, leur seul
+directeur, eût pu les mettre d'accord de manière ou d'autre. Il aurait
+pu arriver, comme en un cloître du Quesnoy en 1490, que le Diable, qui
+prend volontiers la figure de celui qu'on aime, se fut constitué, sous
+la figure de Gauffridi, l'amant commun des religieuses. Ou bien, comme
+dans ces cloîtres espagnols dont parle Llorente, il leur eût persuadé
+que le prêtre sacre de prêtrise celles à qui il fait l'amour, et que le
+péché avec lui est une sanctification. Opinion répandue en France, et à
+Paris même, où ces maîtresses de prêtres étaient dites «les consacrées»
+(Lestoile, édit. Mich., 561).
+
+Gauffridi, maître de toutes, s'en tint-il à Madeleine? Ne passa-t-il pas
+de l'amour au libertinage? On ne sait. L'arrêt indique une religieuse
+qu'on ne montra pas au procès, mais qui reparaît à la fin, comme s'étant
+donnée au Diable et à lui.
+
+Les Ursulines étaient une maison toute à jour, où chacun venait, voyait.
+Elles étaient sous la garde de leurs Doctrinaires, honnêtes, et
+d'ailleurs jaloux. Le fondateur même était là, indigné et désespéré.
+Quel malheur pour l'ordre naissant, qui, à ce moment même, prospérait,
+s'étendait partout en France! Sa prétention était la sagesse, le bon
+sens, le calme. Et tout à coup il délire! Romillion eût voulu étouffer
+la chose. Il fit secrètement exorciser ces filles par un de ses prêtres.
+Mais les diables ne tenaient compte d'exorcistes doctrinaires. Celui de
+la petite blonde, Diable noble, qui était Belzébuth, démon de l'orgueil,
+ne daigna desserrer les dents.
+
+Il y avait, parmi ces possédées, une fille particulièrement adoptée de
+Romillion, fille de vingt à vingt-cinq ans, fort cultivée et nourrie
+dans la controverse, née protestante, mais qui, n'ayant père ni mère,
+était tombée aux mains du Père, comme elle, protestant converti. Son nom
+de Louise Capeau semble roturier. C'était, comme il parut trop, une
+fille d'un prodigieux esprit, d'une passion enragée. Ajoutez-y une
+épouvantable force. Elle soutint trois mois, outre son orage infernal,
+une lutte désespérée qui eût tué l'homme le plus fort en huit jours.
+
+Elle dit qu'elle avait trois diables: Verrine, bon diable catholique,
+léger, un des démons de l'air; Léviathan, mauvais diable, raisonneur et
+protestant; enfin un autre qu'elle avoue être celui de l'impureté. Mais
+elle en oublie un, le démon de la jalousie.
+
+Elle haïssait cruellement la petite, la blonde, la préférée,
+l'orgueilleuse demoiselle noble. Celle-ci, dans ses accès, avait dit
+qu'elle avait été au sabbat, et qu'elle y avait été reine, et qu'on l'y
+avait adorée, et qu'elle s'y était livrée, mais au Prince ...--Quel
+prince?--Louis Gauffridi, le Prince des magiciens.
+
+Cette Louise, à qui une telle révélation avait enfoncé un poignard,
+était trop furieuse pour en douter. Folle, elle crut la folle, afin de
+la perdre. Son démon fut soutenu de tous les démons des jalouses. Toutes
+crièrent que Gauffridi était bien le roi des sorciers. Le bruit se
+répandit partout qu'on avait fait une grande capture, un prêtre roi des
+magiciens, le Prince de la magie, pour tous les pays. Tel fut l'affreux
+diadème de fer et de feu que ses démons femelles lui enfoncèrent au
+front.
+
+Tout le monde perdit la tête, et le vieux Romillion même. Soit haine de
+Gauffridi, soit peur de l'Inquisition, il sortit l'affaire des mains de
+l'évêque, et mena ses deux possédées, Louise et Madeleine, au couvent de
+la Sainte-Baume, dont le prieur dominicain était le Père Michaëlis,
+propre inquisiteur du Pape en terre papale d'Avignon et qui prétendait
+l'être pour toute la Provence. Il s'agissait uniquement d'exorcismes.
+Mais, comme les deux filles devaient accuser Gauffridi, celui-ci allait
+par le fait tomber aux mains de l'Inquisition.
+
+Michaëlis devait prêcher l'Advent à Aix, devant le Parlement. Il sentit
+combien cette affaire dramatique le relèverait. Il la saisit avec
+l'empressement de nos avocats de Cour d'assises quand il leur vient un
+meurtre dramatique ou quelques cas curieux de conversation criminelle.
+
+Le beau, dans ce genre d'affaires, c'était de mener le drame pendant
+l'Advent, Noël et le Carême, et de ne brûler qu'à la Semaine sainte, la
+veille du grand moment de Pâques. Michaëlis se réserva pour le dernier
+acte, et confia le gros de la besogne à un Dominicain flamand qu'il
+avait, le docteur Dompt, qui venait de Louvain, qui avait déjà
+exorcisé, était ferré en ces sottises.
+
+Ce que le Flamand d'ailleurs avait à faire de mieux, c'était de ne rien
+faire. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible, trois fois plus
+zélé que l'Inquisition, d'une inextinguible fureur, d'une brûlante
+éloquence, bizarre, baroque parfois, mais à faire frémir, une vraie
+torche infernale.
+
+La chose fut réduite à un duel entre les deux diables, entre Louise et
+Madeleine, par-devant le peuple. Des simples qui venaient là au
+pèlerinage de la Sainte-Baume, un bon orfèvre par exemple et un drapier,
+gens de Troyes en Champagne, étaient ravis de voir le démon de Louise
+battre si cruellement les démons et fustiger les magiciens. Ils en
+pleuraient de joie, et s'en allaient en remerciant Dieu.
+
+Spectacle bien terrible cependant (même dans la lourde rédaction des
+procès-verbaux du Flamand) de voir ce combat inégal; cette fille, plus
+âgée et si forte, robuste Provençale, vraie race des cailloux de la
+Crau, chaque jour lapider, assommer, écraser cette victime, jeune et
+presque enfant, déjà suppliciée par son mal, perdue d'amour et de honte,
+dans les crises de l'épilepsie...
+
+Le volume du Flamand, avec l'addition de Michaëlis, en tout quatre cents
+pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces que cette
+fille vomit Cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle prêchait sur
+toutes choses, sur les sacrements, sur la venue prochaine de
+l'Antéchrist, sur la fragilité des femmes, etc., etc. De là, au nom de
+ses Diables, elle revenait à la fureur, et deux fois par jour reprenait
+l'exécution de la petite, sans respirer, sans suspendre une minute
+l'affreux torrent, à moins que l'autre, éperdue, «un pied en enfer,»
+dit-elle elle-même, ne tombât en convulsion, et ne frappât les dalles de
+ses genoux, de son corps, de sa tête évanouie.
+
+Louise est bien au quart folle, il faut l'avouer; nulle fourberie n'eût
+suffi à tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne, sur
+chaque endroit où elle peut crever le coeur à la patiente et y faire
+entre l'aiguille, une horrible lucidité.
+
+C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possédée du Diable,
+communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la plus
+haute autorité. La vénérable Catherine de France, la première des
+Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la
+surprend en flagrant délit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente, en
+est quitte pour dire, au nom de son diable: «Le Diable est le père du
+mensonge.»
+
+Un minime, homme de sens, qui est là, relève ce mot, et lui dit: «Alors,
+tu mens.» Et aux exorcistes: «Que ne faites-vous taire cette femme?» Il
+leur cite l'histoire de Marthe, la fausse possédée de Paris. Pour
+réponse, on la fait communier devant lui. Le Diable communiant, le
+Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme est stupéfait ...
+Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte partie, ne dit plus
+un mot.
+
+Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: «Je
+vois des magiciens ...» Chacun tremble pour soi-même.
+
+Victorieuse de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu'à Marseille. Son
+exorciste flamand, réduit à l'étrange rôle de secrétaire et confident du
+Diable, écrit sous sa dictée cinq lettres:
+
+Aux Capucins de Marseille pour qu'ils somment Gauffridi de se
+convertir;--aux mêmes Capucins pour qu'ils arrêtent Gauffridi, le
+garrottent avec une étole et le tiennent prisonnier dans telle maison
+qu'elle indique;--plusieurs lettres aux modérés, à Catherine de France,
+aux prêtres de la Doctrine, qui eux-mêmes se déclaraient contre
+elle.--Enfin, cette femme effrénée, débordée, insulte sa propre
+supérieure: «Vous m'avez dit au départ d'être humble et obéissante ...
+Je vous rends votre conseil.»
+
+Verrine, le Diable de Louise, démon de l'air et du vent, lui soufflait
+des paroles folles, légères et d'orgueil insensé, blessant amis et
+ennemis, l'Inquisition même. Un jour, elle se mit à rire de Michaëlis,
+qui se morfondait à Aix à prêcher dans le désert, tandis que tout le
+monde venait l'écouter à la Sainte-Baume. «Tu prêches, ô Michaëlis! tu
+dis vrai, mais avances, peu ... Et Louise, sans étudier, a atteint,
+compris le sommaire de la perfection.»
+
+Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir brisé Madeleine. Un mot y
+avait fait plus que cent sermons. Mot barbare: «Tu seras brûlée» (17
+décembre). La petite fille, éperdue, dit dès lors tout ce qu'elle
+voulait et la soutint bassement.
+
+Elle s'humilia devant tous, demanda pardon à sa mère, à son supérieur
+Romillion, à l'assistance, à Louise. Si nous en croyons celle-ci, la
+peureuse la prit à part, la pria d'avoir pitié d'elle, de ne pas trop
+la châtier.
+
+L'autre, tendre comme un roc, clémente comme un écueil, sentit qu'elle
+était à elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit,
+l'enveloppa, l'étourdit et lui ôta le peu qui lui restait d'âme. Second
+ensorcellement, mais à l'envers de Gauffridi, une _possession_ par la
+terreur. La créature anéantie marchant sous la verge et le fouet, on la
+poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur d'accuser,
+d'assassiner celui qu'elle aimait encore.
+
+Si Madeleine avait résisté, Gauffridi eût échappé. Tout le monde était
+contre Louise.
+
+Michaëlis même, à Aix, éclipsé par elle dans ses prédications, traité
+d'elle si légèrement, eût tout arrêté plutôt que d'en laisser l'honneur
+à cette fille.
+
+Marseille défendait Gauffridi, étant effrayée de voir l'inquisition
+d'Avignon pousser jusqu'à elle, et chez elle prendre un Marseillais.
+
+L'évêque surtout et le chapitre défendaient leur prêtre. Ils soutenaient
+qu'il n'y avait rien en tout cela qu'une jalousie de confesseurs, la
+haine ordinaire des moines contre les prêtres séculiers.
+
+Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils étaient désolés du
+bruit. Plusieurs en eurent tant de chagrin, qu'ils étaient près de tout
+laisser et de quitter leur maison. Les dames étaient indignées, surtout
+madame Libertat, la dame du chef des royalistes, qui avait rendu
+Marseille au roi. Toutes pleuraient pour Gauffridi et disaient que le
+démon seul pouvait attaquer cet agneau de Dieu.
+
+Les Capucins, à qui Louise si impérieusement ordonnait de le prendre au
+corps, étaient (comme tous les ordres de Saint-François) ennemis des
+Dominicains. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci tiraient de leur
+possédée. La vie errante d'ailleurs qui mettait les Capucins en rapport
+continuel avec les femmes leur faisait souvent des affaires de moeurs.
+Ils n'aimaient pas qu'on se mît à regarder de si près la vie des
+ecclésiastiques. Ils prirent parti pour Gauffridi. Les possédés
+n'étaient pas chose si rare qu'on ne pût s'en procurer; ils en eurent un
+à point nommé. Son Diable, sous l'influence du cordon de Saint-François,
+dit tout le contraire du Diable de Saint-Dominique. Il dit et ils
+écrivirent en son nom: «Que Gauffridi n'était nullement magicien, qu'on
+ne pouvait l'arrêter.»
+
+On ne s'attendait pas à cela, à la Sainte-Baume. Louise parut interdite.
+Elle trouva à dire seulement qu'apparemment les Capucins n'avaient pas
+fait jurer à leur Diable de dire vrai Pauvre réponse, qui fut pourtant
+appuyée par la tremblante Madeleine.
+
+Comme un chien qu'on a battu et qui craint de l'être encore, elle était
+capable de tout, même de mordre et de déchirer. C'est par elle qu'en
+cette crise Louise horriblement mordit.
+
+Elle-même dit seulement que l'évêque, sans le savoir, offensait Dieu.
+Elle cria «contre les sorciers de Marseille,» sans nommer personne. Mais
+le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine. Une femme qui
+depuis deux ans avait perdu son enfant fut désignée par celle-ci comme
+l'ayant étranglé. La femme, craignant les tortures, s'enfuit ou se tint
+cachée. Son mari, son père, en larmes, vinrent à la Sainte-Baume, sans
+doute pour fléchir les inquisiteurs. Mais Madeleine n'eût jamais osé se
+dédire; elle répéta l'accusation.
+
+Qui était en sûreté? Personne. Du moment que le Diable était pris pour
+vengeur de Dieu, du moment qu'on écrivait sous sa dictée les noms de
+ceux qui pouvaient passer par les flammes, chacun eut de nuit et de jour
+le cauchemar affreux du bûcher.
+
+Marseille, contre une telle audace de l'Inquisition papale, eût dû
+s'appuyer du Parlement d'Aix. Malheureusement, elle savait qu'elle
+n'était pas aimée à Aix.
+
+Celle-ci, petite ville officielle de magistrature et de noblesse, a
+toujours été jalouse de l'opulente splendeur de Marseille, cette reine
+du Midi. Ce fut tout au contraire l'adversaire de Marseille,
+l'inquisiteur papal, qui, pour prévenir l'appel de Gauffridi au
+Parlement, y eut recours le premier. C'était un corps très-fanatique
+dont les grosses têtes étaient des nobles enrichis dans l'autre siècle
+au massacre des Vaudois. Comme juges laïques, d'ailleurs, ils furent
+ravis de voir un inquisiteur du pape créer un tel précédent, avouer que,
+dans l'affaire d'un prêtre, dans une affaire de sortilége, l'Inquisition
+ne pouvait procéder que pour l'instruction préparatoire. C'était comme
+une démission que donnaient les inquisiteurs de toutes leurs vieilles
+prétentions. Un côté flatteur aussi où mordirent ceux d'Aix, comme
+avaient fait ceux de Bordeaux, c'était qu'eux laïques, ils fussent
+érigés par l'Église elle-même en censeurs et réformateurs des moeurs
+ecclésiastiques.
+
+Dans cette affaire, où tout devait être étrange et miraculeux, ce ne fut
+pas la moindre merveille de voir un démon si furieux devenir tout à coup
+flatteur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise charma les
+gens du roi par un éloge du feu roi. Henri IV (qui l'aurait cru?) fut
+canonisé par le Diable. Un matin, sans à-propos, il éclata en éloges «de
+ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel.»
+
+Un tel accord des deux anciens ennemis, le Parlement et l'Inquisition,
+celle-ci désormais sûre du bras séculier, des soldats et du bourreau,
+une commission parlementaire envoyée à la Sainte-Baume pour examiner les
+possédées, écouter leurs dépositions, leurs accusations, et dresser des
+listes, c'était chose vraiment effrayante. Louise, sans ménagement,
+désigna les Capucins, défenseurs de Gauffridi, et annonça «qu'ils
+seraient punis _temporellement_» dans leurs corps et dans leur chair.
+
+Les pauvres Pères furent brisés. Leur Diable ne souffla plus mot. Ils
+allèrent trouver l'évêque, et lui dirent qu'en effet on ne pouvait guère
+refuser de représenter Gauffridi à la Sainte-Baume, et de faire acte
+d'obéissance; mais qu'après cela l'évêque et le chapitre le
+réclameraient, le replaceraient sous la protection de la justice
+épiscopale.
+
+On avait calculé aussi, sans doute, que la vue de cet homme aimé allait
+fort troubler les deux filles, que la terrible Louise elle-même serait
+ébranlée des réclamations de son coeur.
+
+Ce coeur, en effet, s'éveilla à l'approche du coupable; la furieuse
+semble avoir eu un moment d'attendrissement. Je ne connais rien de plus
+brûlant que sa prière pour que Dieu sauve celui qu'elle a poussé à la
+mort: «Grand Dieu, je vous offre tous les sacrifices qui ont été offerts
+depuis l'origine du monde et le seront jusqu'à la fin ... le tout pour
+Louis!... Je vous offre tous les pleurs des saints, toutes les extases
+des anges ... le tout pour Louis! Je voudrais qu'il y eût plus d'âmes
+encore pour que l'oblation fût plus grande ... le tout pour Louis! Pater
+de coelis Deus, miserere Ludovici! Fili redemptor mundi Deus, miserere
+Ludovici!...» etc.
+
+Vaine pitié! funeste d'ailleurs!... Ce qu'elle eût voulu, c'était que
+l'accusé _ne s'endurcît pas_, qu'il s'avouât coupable. Auquel cas il
+était sûr d'être brûlé, dans notre jurisprudence.
+
+Elle-même, du reste, était finie, elle ne pouvait plus rien.
+L'inquisiteur Michaëlis, humilié de n'avoir vaincu que par elle, irrité
+contre son exorciste flamand, qui s'était tellement subordonné à elle et
+avait laissé voir à tous les secrets ressorts de la tragédie, Michaëlis,
+venait justement pour briser Louise, sauver Madeleine et la lui
+substituer, s'il se pouvait, dans ce drame populaire. Ceci n'était pas
+maladroit et témoigne d'une certaine entente de la scène. L'hiver et
+l'Advent avaient été remplis par la terrible sibylle, la bacchante
+furieuse. Dans une saison plus douce, dans un printemps de Provence, au
+Carême, aurait figuré un personnage plus touchant, un démon tout féminin
+dans une enfant malade et dans une blonde timide. La petite demoiselle
+appartenant à une famille distinguée, la noblesse s'y intéressait, et
+le Parlement de Provence.
+
+Michaëlis, loin d'écouter son Flamand, l'homme de Louise, lorsqu'il
+voulut entrer au petit conseil des Parlementaires, lui ferma la porte.
+Un Capucin, venu aussi, au premier mot de Louise, cria: «Silence, Diable
+maudit!»
+
+Gauffridi cependant était arrivé à la Sainte-Baume, où il faisait triste
+figure. Homme d'esprit, mais faible et coupable, il ne pressentait que
+trop la fin d'une pareille tragédie populaire, et, dans sa plus cruelle
+catastrophe, il se voyait abandonné, trahi de l'enfant qu'il aimait. Il
+s'abandonna lui-même, et, quand on le mit en face de Louise, elle
+apparut comme un juge, un de ces vieux juges d'église, cruels et subtils
+scolastiques. Elle lui posa les questions de doctrine, et à tout il
+répondait _oui_, lui accordant même les choses les plus contestables,
+par exemple, «que le Diable peut être cru en justice sur sa parole et
+son serment.»
+
+Cela ne dura que huit jours (du 1er au 8 janvier). Le clergé de
+Marseille le réclama. Ses amis, les Capucins, dirent avoir visité sa
+chambre et n'avoir rien trouvé de magique. Quatre chanoines de Marseille
+vinrent d'autorité le prendre et le ramenèrent chez lui.
+
+Gauffridi était bien bas. Mais ses adversaires n'étaient pas bien haut.
+Même les deux inquisiteurs, Michaëlis et le Flamand, étaient
+honteusement en discorde. La partialité du second pour Louise, du
+premier pour Madeleine, dépassa les paroles mêmes, et l'on en vint aux
+voies de fait. Ce chaos d'accusations, de sermons, de révélations, que
+le Diable avait dicté par la bouche de Louise, le Flamand, qui l'avait
+écrit, soutenait que tout cela était parole de Dieu, et craignait qu'on
+n'y touchât. Il avouait une grande défiance de son chef Michaëlis,
+craignant que, dans l'intérêt de Madeleine, il n'altérât ces papiers de
+manière à perdre Louise, il les défendit tant qu'il put, s'enferma dans
+sa chambre, et soutint un siége. Michaëlis, qui avait les parlementaires
+pour lui, ne put prendre le manuscrit qu'au nom du roi et en enfonçant
+la porte.
+
+Louise, qui n'avait peur de rien, voulait au roi opposer le pape. Le
+Flamand porta appel contre son chef Michaëlis à Avignon, au légat. Mais
+la prudente cour papale fut effrayée du scandale de voir un inquisiteur
+accuser un inquisiteur. Elle n'appuya pas le Flamand, qui n'eut plus
+qu'à se soumettre. Michaëlis, pour le faire taire, lui restitua les
+papiers.
+
+Ceux de Michaëlis, qui forment un second procès-verbal assez plat et
+nullement comparable à l'autre, ne sont remplis que de Madeleine. On lui
+fait de la musique pour essayer de la calmer. On note très-soigneusement
+si elle mange ou ne mange pas. On s'occupe trop d'elle en vérité, et
+souvent de façon peu édifiante. On lui adresse des questions étranges
+sur le magicien, sur les places de son corps qui pouvaient avoir la
+marque du Diable. Elle-même fut examinée. Quoique elle dût l'être à Aix
+par les médecins et chirurgiens du Parlement (p. 70), Michaëlis, par
+excès de zèle, la visita à la Sainte-Baume, et il spécifie ses
+observations (p. 69). Point de matrone appelée. Les juges, laïques et
+moines, ici réconciliés et n'ayant pas à craindre leur surveillance
+mutuelle, se passèrent apparemment ce mépris des formalités.
+
+Ils avaient un juge en Louise. Cette fille hardie stigmatisa ces
+indécences au fer chaud: «Ceux qu'engloutit le Déluge n'avaient pas tant
+fait que ceux-ci!... Sodome, rien de pareil n'a jamais été dit de
+toi!...»
+
+Elle dit aussi: «Madeleine est livrée à l'impureté!» C'était, en effet,
+le plus triste. La pauvre folle, par une joie aveugle de vivre, de
+n'être pas brûlée, ou par un sentiment confus que c'était elle
+maintenant qui avait action sur les juges, chanta, dansa par moments
+avec une liberté honteuse, impudique et provocante. Le prêtre de la
+Doctrine, le vieux Romillion, en rougit pour son Ursuline. Choqué de
+voir ces hommes admirer ses longs cheveux, il dit qu'il fallait les
+couper, lui ôter cette vanité.
+
+Elle était obéissante et douce dans ses bons moments. Et on aurait bien
+voulu en faire une Louise. Mais ses Diables étaient vaniteux, amoureux,
+non éloquents et furieux, comme ceux de l'autre. Quand on voulut les
+faire prêcher, ils ne dirent que des pauvretés. Michaëlis fut obligé de
+jouer la pièce tout seul. Comme inquisiteur en chef, tenant à dépasser
+de loin son subordonné Flamand, il assura avoir déjà tiré de ce petit
+corps une armée de six mille six cent soixante diables; il n'en restait
+qu'une centaine. Pour mieux convaincre le public, il lui fit rejeter le
+charme ou sortilége qu'elle avait avalé, disait-il, et le lui tira de la
+bouche dans une matière gluante. Qui eût refusé de se rendre à cela?
+L'assistance demeura stupéfaite et convaincue.
+
+Madeleine était en bonne voie de salut. L'obstacle était elle-même. Elle
+disait à chaque instant des choses imprudentes qui pouvaient irriter la
+jalousie de ses juges et leur faire perdre patience. Elle avouait que
+tout objet lui représentait Gauffridi, qu'elle le voyait toujours. Elle
+ne cachait pas ses songes érotiques. «Cette nuit, disait-elle, j'étais
+au sabbat. Les magiciens adoraient ma statue toute dorée. Chacun d'eux,
+pour l'honorer, lui offrait du sang, qu'ils tiraient de leurs mains avec
+des lancettes. _Lui_, il était là, à genoux, la corde au cou, me priant
+de revenir à lui et de ne pas le trahir ... Je résistais ... Alors il
+dit: «Y a-t-il quelqu'un ici qui veuille mourir pour elle?--«Moi, dit un
+jeune homme,» et le magicien l'immola.»
+
+Dans un autre moment, elle le voyait qui lui demandait seulement un seul
+de ses beaux cheveux blonds. «Et comme je refusais, il dit: «La moitié
+au moins d'un cheveu.»
+
+Elle assurait cependant qu'elle résistait toujours. Mais un jour, la
+porte se trouvant ouverte, voilà notre convertie qui courait à toutes
+jambes pour rejoindre Gauffridi.
+
+On la reprit, au moins le corps. Mais l'âme? Michaëlis ne savait comment
+la reprendre. Il avisa heureusement son anneau magique. Il le tira, le
+coupa, le détruisit, le brûla. Supposant aussi que l'obstination de
+cette personne si douce venait des sorciers invisibles qui
+s'introduisaient dans la chambre, il y mit un homme d'armes, bien
+solide, avec une épée qui frappait de tous les côtés, et taillait les
+invisibles en pièces.
+
+Mais la meilleure médecine pour convertir Madeleine, c'était la mort de
+Gauffridi. Le 5 février, l'inquisiteur alla prêcher le carême à Aix, vit
+les juges et les anima. Le Parlement, docile à son impulsion, envoya
+prendre à Marseille l'imprudent, qui, se voyant si bien appuyé de
+l'évêque, du chapitre, des Capucins, de tout le monde, avait cru qu'on
+n'oserait.
+
+Madeleine d'un côté, Gauffridi de l'autre, arrivèrent à Aix. Elle était
+si agitée, qu'on fut contraint de la lier. Son trouble était
+épouvantable, et l'on n'était plus sûr de rien. On avisa un moyen bien
+hardi avec cette enfant si malade, une de ces peurs qui jettent une
+femme dans les convulsions et parfois donnent la mort. Un vicaire
+général de l'archevêché dit qu'il y avait en ce palais un noir et étroit
+charnier, ce qu'on appelle en Espagne un _pourrissoir_ (comme on en voit
+à l'Escurial). Anciennement on y avait mis se consommer d'anciens
+ossements de morts inconnus. Dans cet antre sépulcral, on introduisit la
+fille tremblante. On l'exorcisa en lui appliquant au visage ces froids
+ossements. Elle ne mourut pas d'horreur, mais elle fut dès lors à
+discrétion, et l'on eut ce qu'on voulait, la mort de la conscience,
+l'extermination de ce qui restait de sens moral et de volonté.
+
+Elle devint un instrument souple, à faire tout ce qu'on voulait,
+flatteuse, cherchant à deviner ce qui plairait à ses maîtres. On lui
+montra des huguenots, et elle les injuria. On la mit devant Gauffridi,
+et elle lui dit par coeur les griefs d'accusation, mieux que n'eussent
+fait les gens du roi. Cela ne l'empêchait pas de japper en furieuse
+quand on la menait à l'église, d'ameuter le peuple contre Gauffridi en
+faisant blasphémer son Diable au nom du magicien. Belzébub disait par sa
+bouche: «Je renonce à Dieu au nom de Gauffridi, je renonce au Fils de
+Dieu.» etc. Et au moment de l'élévation: «Retombe sur moi le sang du
+Juste, de la part de Gauffridi!»
+
+Horrible communauté. Ce Diable à deux damnait l'un par les paroles de
+l'autre; tout ce qu'il disait par Madeleine, on l'imputait à Gauffridi.
+Et la foule épouvantée avait hâte de voir brûler le blasphémateur muet
+dont l'impiété rugissait par la voix de cette fille.
+
+Les exorcistes lui firent cette cruelle question, à laquelle ils eussent
+eux-mêmes pu répondre bien mieux qu'elle: «Pourquoi, Belzébub, parles-tu
+si mal de ton grand ami?»--Elle répondit ces mots affreux: «S'il y a des
+traîtres entre les hommes, pourquoi pas entre les démons? Quand je me
+sens avec Gauffridi, je suis à lui pour faire tout ce qu'il voudra. Et
+quand vous me contraignez, je le trahis et je m'en moque!»
+
+Elle ne soutint pas pourtant cette exécrable risée. Quoique le démon de
+la peur et de la servilité semblât l'avoir toute envahie, il y eut place
+encore pour le désespoir. Elle ne pouvait plus prendre le moindre
+aliment. Et ces gens qui depuis cinq mois l'exterminaient d'exorcismes
+et prétendaient l'avoir allégée de six mille ou sept mille diables, sont
+obligés de convenir qu'elle ne voulait plus que mourir et cherchait
+avidement tous les moyens de suicide. Le courage seul lui manquait. Une
+fois, elle se piqua avec une lancette, mais n'eut pas la force
+d'appuyer. Une fois, elle saisit un couteau, et, quand on le lui ôta,
+elle tâcha de s'étrangler. Elle s'enfonçait des aiguilles, enfin essaya
+follement de se faire entrer dans la tête une longue épingle par
+l'oreille.
+
+Que devenait Gauffridi? L'inquisiteur, si long sur les deux filles, n'en
+dit presque rien. Il passe comme sur le feu. Le peu qu'il dit est bien
+étrange. Il conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des
+aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui devait
+être la marque du Diable. Quand on lui ôta le bandeau, il apprit avec
+étonnement et horreur que, par trois fois, on avait enfoncé l'aiguille
+sans qu'il la sentit? donc il était trois fois marqué du signe d'Enfer.
+Et l'inquisiteur ajouta: «Si nous étions en Avignon, cet homme serait
+brûlé demain.»
+
+Alors Gauffridi se sentit perdu et ne se défendit plus. Il regarda
+seulement si quelques ennemis des Dominicains ne pourraient lui sauver
+la vie. Il dit vouloir se confesser aux Oratoriens. Mais ce nouvel
+ordre, qu'on aurait pu appeler le juste milieu du catholicisme, était
+trop froid et trop sage pour prendre en main une telle affaire, si
+avancée d'ailleurs et désespérée.
+
+Alors il se retourna vers les moines Mendiants, se confessa aux
+Capucins, avoua tout et plus que la vérité, pour acheter la vie par la
+honte. En Espagne, il aurait été _relaxé_ certainement, sauf une petite
+pénitence dans quelque couvent. Mais nos parlements étaient plus
+sévères; ils tenaient à constater la pureté supérieure de la juridiction
+laïque. Les Capucins, eux-mêmes peu rassurés sur l'article des moeurs,
+n'étaient pas gens à attirer la foudre sur eux. Ils enveloppaient
+Gauffridi, le gardaient, le consolaient jour et nuit, mais seulement
+pour qu'il s'avouât magicien, et que, la magie restant le chef
+d'accusation, on pût laisser au second plan la séduction d'un directeur,
+qui compromettait le clergé.
+
+Donc ses amis, les Capucins, par obsession, caresses et tendresses,
+tirent de lui l'aveu mortel, qui, disaient-ils, sauvait son âme, mais
+qui bien certainement livrait son corps au bûcher.
+
+L'homme étant perdu, fini, on en finit avec les filles, qu'on ne devait
+pas brûler. Ce fut une facétie. Dans une grande assemblée du Clergé et
+du Parlement, on fit venir Madeleine, et, parlant à elle, on somma son
+Diable, Belzébub, de vider les lieux, sinon de donner ses oppositions.
+Il n'eut garde de le faire, et partit honteusement.
+
+Puis, on fit venir Louise, avec son Diable Verrine, mais avant de
+chasser un esprit si ami de l'Église, les moines régalèrent les
+parlementaires, novices en ces choses, du savoir-faire de ce Diable, en
+lui faisant exécuter une curieuse pantomime. «Comment font les
+Sépharins, les Chérubins, les Trônes, devant Dieu?--Chose difficile, dit
+Louise, ils n'ont pas de corps.» Mais, comme on répéta l'ordre, elle fit
+effort pour obéir, imitant le vol des uns, le brûlant désir des autres,
+et enfin l'adoration, en se courbant devant les juges, prosternée et la
+tête en bas. On vit cette fameuse Louise, si fière et si indomptée,
+s'humilier, baiser le pavé, et, les bras tendus, s'y appliquer de tout
+son long.
+
+Singulière exhibition, frivole, indécente, par laquelle on lui fit
+expier son terrible succès populaire. Elle gagna encore l'assemblée par
+un cruel coup de poignard qu'elle frappa sur Gauffridi, qui était là
+garrotté: «Maintenant, lui dit-on, où est Belzébub, le Diable sorti de
+Madeleine?--Je le vois distinctement à l'oreille de Gauffridi.»
+
+Est-ce assez de honte et d'horreurs? Resterait à savoir ce que cet
+infortuné dit à la question. On lui donna l'ordinaire et
+l'extraordinaire. Tout ce qu'il y dut révéler éclairerait sans nul doute
+la curieuse histoire des couvents de femmes. Les parlementaires
+recueillaient avidement ces choses-là, comme armes qui pouvaient servir,
+mais ils les tenaient «sous le secret de la cour.»
+
+L'inquisiteur Michaëlis, fort attaqué dans le public pour tant
+d'animosité qui ressemblait fort à la jalousie, fut appelé par son
+ordre, qui s'assemblait à Paris, et ne vit pas le supplice de Gauffridi,
+brûlé vif à Aix quatre jours après (30 avril 1611).
+
+La réputation des Dominicains, entamée par ce procès, ne fut pas fort
+relevée par une autre affaire de _possession_ qu'ils arrangèrent à
+Beauvais (novembre) de manière à se donner tous les honneurs de la
+guerre, et qu'ils imprimèrent à Paris. Comme on avait reproché surtout
+au Diable de Louise de ne pas parler latin, la nouvelle possédée, Denise
+Lacaille, en jargonnait quelques mots. Ils en firent grand bruit, la
+montrèrent souvent en procession, la promenèrent même de Beauvais à
+Notre-Dame-de-Liesse. Mais l'affaire resta assez froide. Ce pèlerinage
+picard n'eût pas l'effet dramatique, les terreurs de la Sainte-Baume.
+Cette Lacaille, avec son latin, n'eût pas la brûlante éloquence de la
+Provençale, ni sa fougue, ni sa fureur. Le tout n'aboutit à rien qu'à
+amuser les huguenots.
+
+Qu'advint-il des deux rivales, de Madeleine et de Louise? La première,
+du moins son ombre, fut tenue en terre papale, de peur qu'on ne la fît
+parler sur cette funèbre affaire. On ne la montrait en public que comme
+exemple de pénitence. On la menait couper avec de pauvres femmes du bois
+qu'on vendait pour aumônes. Ses parents, humiliés d'elle, l'avaient
+répudiée et abandonnée.
+
+Pour Louise, elle avait dit pendant le procès: «Je ne m'en glorifierai
+pas ... Le procès fini, j'en mourrai!» Mais cela n'arriva point. Elle ne
+mourut pas; elle tua encore. Le Diable meurtrier qui était en elle était
+plus furieux que jamais. Elle se mit à déclarer aux inquisiteurs par
+noms, prénoms et surnoms, tous ceux qu'elle imaginait affiliés à la
+magie, entres autres une pauvre fille, nommée Honorée, «aveugle des deux
+yeux,» qui fut brûlée vive.
+
+«Prions Dieu, dit en finissant le bon P. Michaëlis, que le tout soit à
+sa gloire et à celle de son Église.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+LUYNES ET LE P. ARNOUX.--PERSÉCUTION DES PROTESTANTS
+
+1618-1620
+
+
+N'avons-nous pas outre mesure appuyé sur une anecdote, sur un fait
+individuel? Nous ne le croyons nullement. Nous regardons ce procès comme
+jetant une grande lumière sur un fait collectif immense, sur l'existence
+intérieure des ordres religieux tellement multipliés à cette époque. Ce
+qui se passa dans un ordre modéré et raisonnable, soumis à la discipline
+Oratorienne et Doctrinaire, aidera à faire comprendre le drame que
+recelaient les autres, et qui, pendant tout le siècle, par de tragiques
+lueurs, continue de se révéler.
+
+L'attention très-méritée qu'on a donnée de nos jours à Port-Royal,
+portée exclusivement sur cette rare exception, a fait oublier un peu
+trop la généralité des faits. Malgré l'effort incroyable avec lequel les
+divers partis religieux ont travaillé à étouffer ce qui transpirait de
+la vie des cloîtres, elle s'est montrée suffisamment, et l'on peut fort
+bien y suivre l'_Histoire de la Direction_.
+
+On vit aussi dans cette affaire la puissance terrible de publicité dont
+disposaient les ordres religieux. Les révélations de l'Ursuline Louise,
+acceptées des Dominicains, se répandirent avec l'autorité d'un livre de
+prophéties. Même de très-libres esprits, non influencés par les moines,
+Jansénius et Saint-Cyran, longtemps après, admettaient que Gauffridi
+avait été le Prince des magiciens, et, d'après Louise, en auguraient la
+prochaine venue de l'Antéchrist.
+
+Maintenant il faut savoir qu'en un siècle (à peu près de 1620 à 1720)
+les couvents, ces puissantes machines d'intrigues, multiplièrent à
+l'infini. Précisons les chiffres, au moins pour deux ordres nouveaux.
+
+Les Ursulines formèrent _trois cent cinquante_ congrégations
+enseignantes, divisées chacune en plusieurs maisons d'éducation ou
+pensionnats (peut-être _mille maisons_ en tout).
+
+Les Visitandines, en trente années seulement, avaient déjà _cent
+couvents_. J'ignore le nombre ultérieur. Mais l'on sait qu'à la fin du
+siècle _une seule branche_ des Visitandines, celle du Sacré-Coeur,
+_fonda en vingt années plus de quatre cents couvents_.
+
+Ursulines et Visitandines, dirigées d'abord par les prêtres
+doctrinaires et par les évêques, le furent bientôt par les Jésuites, et
+devinrent, sous leur main habile, un vaste clavier qu'on put faire
+résonner d'ensemble quand on voulut obtenir de grands effets d'opinion.
+
+L'influence de la Presse, ses voix divergentes, son froid papier, où la
+foule épelle le noir sur du blanc, tout cela en vérité est faible à côté
+des vives paroles, des chaudes, tendres et caressantes insistances de
+toutes ces religieuses sur les dames, et même les hommes, qui
+fréquentaient leurs parloirs. Ces dames, mères de leurs élèves, ou
+parentes et amies des religieuses, ou amenées par la dévotion,
+recevaient d'elles le mot d'ordre, venu des Jésuites, et s'en faisaient
+à la cour, à la ville, les zélées propagatrices. Ce mot, parti du
+Louvre, du P. Cotton, du P. Arnoux, ou de la maison professe des
+Jésuites (rue Saint-Antoine), tombé dans ce monde inflammable de femmes
+ardentes et dociles, courait comme une traînée de poudre, et en un
+moment il était partout. Moins rapides les effets du télégraphe
+électrique.
+
+Notez qu'avec ces religieuses sédentaires travaillaient, d'ensemble,
+tout un monde de prêtres et de moines. Les ordres anciens, jaloux des
+Jésuites, comme les Mendiants, dans les grandes occasions n'agissaient
+pas moins dans le même sens. S'il s'agissait, par exemple, d'un coup
+décisif à frapper sur les protestants ou les jansénistes, la machine
+épouvantable de deux ou trois mille parloirs répétant la chose et la
+faisant répéter par leurs visiteuses innombrables, était appuyée en
+dessous jusqu'aux derniers rangs du peuple par les religieux infimes,
+spécialement par _quatre cents_ bandes errantes de Capucins.
+
+Soit qu'il s'agît de peser en haut sur la cour par une force d'opinion
+qu'on faisait monter d'en bas, soit qu'il s'agît de répandre un faux
+bruit, une panique, une peur qui soulevât la foule et la rendît
+furieuse, on jouait de la machine. Si l'on ne disposait pas d'un peuple
+aussi inflammable qu'au temps de la Saint-Barthélemy, en revanche, un
+art nouveau et un nouvel instrument était créés dont on pouvait tirer
+autant de résultats. C'est ce qui explique pourquoi, et dans l'Allemagne
+catholique, et en France, un parti tombé du grand fanatisme aux
+platitudes de la dévotion intrigante, n'en eut pas moins l'action énorme
+de la guerre de Trente ans, put faire la France complice de l'Autriche
+contre l'Europe, contre elle-même, et fit ici en petit l'essai des
+futures Dragonnades.
+
+Le changement de favoris ne changea absolument rien au grand courant des
+choses. Concini appartenait aux Espagnols et voulait les appeler à son
+secours (Richelieu). Luynes ne fut pas moins Espagnol. Au moment de la
+crise, il s'offrait à l'Espagne pour une modique pension (_Arch. de
+Simancas_, ap. Capefigue).
+
+Tout ce qu'il voulait, c'était de l'argent. Il prit pour lui l'énorme
+fortune de Concini, et bientôt impudemment se fit connétable. Ses
+frères, Brantes et Cadenet, se déguisent en M. de Luxembourg et M. le
+duc de Chaulnes. Tous deux maréchaux de France.
+
+Rien au dedans, rien au dehors. À grand'peine Lesdiguières, alarmé dans
+son Dauphiné par l'Espagne, qui guerroie contre la Savoie, obtient de
+faire une légère démonstration en faveur du Savoyard. Au dedans, Luynes
+promit des réformes, n'en fit point, et, tout au contraire, créa pour
+argent nombre d'offices nouveaux (avec exemption d'impôts et droit de
+vexer le peuple). La langue ne suffit plus aux titres ridicules que le
+fisc inventa: auneurs de drap, vendeurs de poisson, élèves de
+l'écritoire, etc.
+
+Le vrai changement au Louvre fut celui du Confesseur. Luynes osa prier
+le P. Cotton de se retirer. Mais ce fut pour demander aux Jésuites un
+autre confesseur du roi. Ils lui fournirent le P. Arnoux, bien plus
+propre que Cotton à les servir dans les circonstances nouvelles. Cotton
+avait été l'homme des temps d'Henri IV, ces temps de ruse et de
+transaction. Il avait connu saint Charles Borromée et il était aimé de
+saint François de Sales. Sa fortune fut singulière. La fille de
+Lesdiguières l'avait employé d'abord pour tourmenter doucement son père
+et l'amener à la conversion. Le vieux soldat, qui voulait se faire
+marchander plus longtemps, ajourna, mais il appuya le Jésuite auprès
+d'Henri IV: «Si vous voulez un bon Jésuite, dit-il, prenez le P.
+Cotton.»
+
+On a vu comment Cotton se ligua avec la cour pour faire sauter Sully. Il
+échoua, et cependant se maintint par le parti espagnol, par la reine et
+par Concini. Mais il fallait un Jésuite plus hardi, plus violent, au
+moment où éclatait la grande guerre d'Allemagne, pour occuper le roi, la
+France, d'une petite guerre intérieure contre nos protestants. Ce
+guerrier fut le P. Arnoux.
+
+La persécution protestante, c'est le point où s'accordaient tous les
+rivaux d'influence. Concini l'avait commencée, et Luynes la continua. Le
+clergé la demandait, le P. Arnoux l'imposait à son pénitent; le favori
+espérait y occuper son jeune roi à une petite guerre sans péril. Il
+n'était pas jusqu'aux exilés, aux gens de la reine mère, tels que
+Richelieu, qui ne poussassent en ce sens.
+
+Il est fort intéressant de voir l'art persévérant, ingénieux et varié,
+dont ces Pères, depuis 1610, travaillaient les protestants. Ils n'y
+employaient plus la pointe, comme en l'autre siècle, mais plutôt le
+tranchant du fer, un tranchant mal affilé qu'ils promenèrent, douze ans
+durant, à la gorge des victimes, voulant préalablement terrifier,
+démoraliser, abêtir et désespérer, mais lentement égorgillés, saignés
+d'un petit coutelet. Et les excellents bouchers ne mirent le fer dans le
+coeur que quand le patient, déjà affaibli, défaillait et tournait les
+yeux.
+
+Les protestants étaient l'objet d'une antipathie croissante. Ils
+faisaient tache en ce temps dans une France toute nouvelle. Ils avaient
+l'air d'une ombre arriérée du XVIe siècle. Ils étaient tristes et peu
+galants, faisant exception à la loi générale du XVIIe: _l'universalité
+de l'adultère_, aux moeurs loyales où chacun se pique de tromper son
+intime ami.
+
+Autre défaut. Seuls, ils gardaient quelque esprit public, un reste
+d'attachement pour le gouvernement collectif, le gouvernement _de soi
+par soi_ (self government). La France, qui avait abdiqué, s'ennuyait de
+les voir encore attachés à ces vieilleries. Elle ne voulait plus qu'un
+bon maître.
+
+Troisième défaut. Les protestants avaient le tort de voir clair, de voir
+que l'Espagne gouvernait la France, que Marie, Concini, Luynes,
+n'étaient qu'une cérémonie. Ils distinguaient très-bien derrière ces
+ombres changeantes un petit nombre d'étrangers, de vieux ligueurs et de
+Jésuites; pour âme, le confesseur du roi.
+
+Le jour de la mort d'Henri IV, chacun croyait qu'il y aurait massacre à
+Paris. Un Jésuite même, en chaire, le conseilla ou regretta qu'il n'eût
+pas eu lieu. Dès l'année suivante (1611), on commença à organiser dans
+les villes catholiques du Poitou et du Limousin, et aussi à Saintes, à
+Orléans, à Chartres, de vives paniques, en criant: «Voilà les huguenots
+qui arment et qui vont vous massacrer!» Furieux de peur, les catholiques
+armaient et voulaient tuer tout. Toujours le même moyen qui avait réussi
+dans toutes les Saint-Barthélemy du XVIe siècle.
+
+En celui-ci, on n'allait pas si vite. Cependant les protestants auraient
+été fous s'ils n'avaient pris des précautions. Ils n'avaient nulle
+protection à attendre d'un gouvernement dominé par l'Espagnol qui eût
+voulu le massacre. Ils recoururent à eux-mêmes, rétablirent les
+institutions de défense qui seules les avaient sauvés autrefois. La
+principale, c'était que, dans l'intervalle entre leurs assemblées
+générales, dans ces entr'actes assez longs où on pouvait les surprendre,
+il restât quelqu'un pour faire sentinelle. Dans chaque province, un
+conseil permanent devait rester réuni pour recevoir les avis et faire
+convoquer, s'il le fallait, une assemblée de _province_, qui, au besoin
+s'adjoindrait plusieurs provinces voisines pour former une assemblée de
+_cercle_, ou qui même provoquerait une assemblée _générale_.
+
+Cette organisation de défense, quoique fort mal exécutée, imposa au
+parti massacreur. Mais elle lui donna une bien belle occasion de
+calomnier les protestants et de les faire prendre en haine. Ils
+voulaient une _république_, ils faisaient un _État dans l'État_, etc.,
+etc. C'est ce qu'on répète encore, sans aucune réflexion sur la
+nécessité terrible qui fit et exigea cela. Chose monstrueuse, en effet,
+coupable, horriblement coupable! Ils voulaient vivre, ils voulaient
+sauver leurs femmes et leurs enfants.
+
+Les voyant en garde, on essaya de moyens de ruse. La reine mère (1612)
+tâcha d'avoir un maire à elle dans leurs places qui pût les trahir, par
+exemple à Saint-Jean-d'Angély, même à la Rochelle. N'y parvenant, elle
+envoya, pour soumettre cette dernière ville au Parlement de Paris, un
+conseiller protestant sous le titre nouveau d'_intendant de justice_.
+Cet escamotage, contraire à tous les traités, aux serments des rois, ne
+réussit pas. Le peuple prit les armes et faillit faire justice à cet
+_intendant_, qui pourtant sortit en vie.
+
+Dans le petit pays de Gex, on essaya d'une chose où la main jésuite
+éclate admirablement. On leur ôta leurs temples et leurs revenus, en
+leur permettant de se rebâtir des temples _avec les démolitions des
+couvents_ et avec l'argent _que les catholiques payaient pour réparer
+les églises catholiques_. Moyen excellent de les faire exécrer et
+massacrer.
+
+Comme leurs chefs les trahissaient, comme Lesdiguières et Bouillon les
+vendaient tout le jour, comme le petit-fils de Coligny, Châtillon,
+marchandait sous main son traité avec la cour, la lutte, si elle avait
+lieu, devait être leur ruine. Il fallait les y amener, leur rendre la
+vie tellement impossible et intolérable, qu'ils aimassent mieux en
+finir, se jetassent sur l'épée en aveugles, en désespérés. Pour en venir
+là, il fallait chaque jour les piquer, leur planter à la peau mille
+épingles et mille aiguilles. Les Jésuites y réussissaient, en les
+faisant destituer mortifier de toutes manières, en leur ôtant leurs
+domestiques, précepteurs, etc., et faisant par la terreur, comme un
+désert autour d'eux. Mais mieux encore, on le faisait par les Gallicans!
+Ceux-ci, dans leurs petites audaces contre les Jésuites et Rome, ne se
+rassuraient eux-mêmes et ne se croyaient catholiques qu'en pourchassant
+les huguenots, c'est-à-dire se faisant bourreaux pour Rome et pour les
+Jésuites. Misérable cercle vicieux où tourna la magistrature, et qui la
+poussa ridicule sous le pied de la papauté et le fouet de Louis XIV.
+
+Les fameuses chambres, mi-parties de protestants et de catholiques, ne
+protégeaient pas les premiers. On éludait de cent manières leur
+juridiction.
+
+Dans les cas prévôtaux, accusations de violences, de crimes, un petit
+tribunal décidait de la compétence et renvoyait au prévôt, qui pendait
+provisoirement.
+
+Au moindre délit qui pouvait toucher une église catholique, le huguenot
+était frappé par un petit juge, puis le Parlement empoignait l'affaire.
+Elle se jugeait uniquement par les catholiques, non par les tribunaux
+mixtes.
+
+Ceux-ci, tribunaux martyrs, vivaient sous la tyrannie des plus furieux
+conseillers catholiques, que le Parlement ne manquait pas de déléguer
+pour y siéger. Et ce corps, par une contradiction monstrueuse, tout en
+consentant à y déléguer ses membres, ne consentait pas que les notaires,
+huissiers ou sergents agissent pour les chambres mixtes.
+
+Malheur au nouveau protestant! Pendant les six mois qui suivaient sa
+conversion, il restait justiciable des tribunaux catholiques. On lui
+faisait un procès, où il était sûr d'être condamné. Pour passer au
+protestantisme, il fallait d'avance faire son testament, être résigné au
+martyre.
+
+Enfin, les conflits éternels de juridictions, les lenteurs, les
+échappatoires, les opiniâtres dénis de justice, immortalisaient les
+procès et faisaient du protestant un misérable plaideur, nourri de
+déceptions, d'espoir trompeur, de vaine attente, usant au Palais son
+argent, sa vie, faisant à jamais pied de grue dans la salle des
+Pas-Perdus.
+
+Je ne doute pas que, dès cette époque, le clergé, intimement uni avec la
+noblesse qui y mettait ses cadets et s'y nourrissait en grande partie,
+n'ait projeté, calculé la grande _affaire_ territoriale de la
+Révocation, qui refit les fortunes nobles par la confiscation énorme du
+bien patrimonial d'un demi-million de protestants. Terrible appât pour
+la noblesse, et qui la rendit en ce siècle énergiquement catholique.
+
+Le premier pas, c'était que le clergé reprît, dans les pays devenus
+protestants, les terres que la révolution religieuse avait affectées au
+culte calviniste. Cela datait de soixante ans (1562), C'était la même
+opération qu'on ferait en France aujourd'hui si l'on dépossédait les
+acquéreurs des biens nationaux pour les restituer au clergé. Notez, pour
+achever la similitude, qu'en ces pays, spécialement dans le Béarn, le
+clergé avait reçu une indemnité en pensions annuelles qui le
+dédommageait des terres.
+
+Ce grand procès territorial constituait le clergé la partie des
+protestants. Pouvait-il être leur juge? C'est cependant le moment (1614)
+où les prélats demandent à redevenir hauts justiciers, à pouvoir
+_condamner aux galères_!
+
+Une demande non moins grave qu'ils font aux États de 1614, c'est qu'on
+poursuive les parents qui empêcheraient _leurs enfants de se faire
+catholiques_. Premier mot qui ouvrit la voie aux enlèvements d'enfants.
+Ceux qu'on enlevait, on assura _qu'ils voulaient_ se faire catholiques.
+Ce fut «_pour les affranchir_ de la tyrannie des familles» qu'on les
+emprisonna au fond des couvents. Bientôt à Lectoure, le Jésuite Regourd
+vola un enfant de dix ans. À Royan, à Embrun, à Milhaud, autres rapts
+semblables. À Paris, sous les yeux du roi; un maître des comptes, appelé
+Le Maître, étant mort, on prit ses enfants pour en faire des catholiques
+(Élie Benoît, II, 277). Un protestant de Normandie ayant eu l'imprudence
+de mettre un de ses deux fils au collége des Jésuites à Paris, et
+voulant le leur retirer, on enlève l'enfant avec son frère; on les
+cache aux Jésuites de Pont-à-Mousson. Procès. On fait comparaître les
+enfants (de treize et onze ans), on leur fait déclarer qu'ils veulent
+être catholiques et parler contre leur père. (_Ibidem_, 365.)
+
+La mort n'était pas un asile. Les enterrements des calvinistes étaient
+poursuivis, hués, sifflés par des femmes, des enfants qu'on excitait. On
+avait fait des chansons que ces enfants chantaient en dérision des
+psaumes et des pleurs des protestants. Cela donna lieu, à Tours, à une
+scène épouvantable. Au convoi d'un certain Martin, ceux qui
+accompagnaient son corps perdirent patience, et appliquèrent un soufflet
+à l'un de ces petits chanteurs. On cria par toute la ville: «Ils ont tué
+un enfant!»
+
+Alors tout le peuple accourt, on brûle le Temple, on bouleverse le
+cimetière, on arrache le corps à peine enterré, on le traîne, on le
+déchire. Le désordre s'apaisa au bout de trois jours. Il fut puni. Mais
+à Poitiers on répéta la même scène, puis à Mauzé, puis au Croisic. Les
+cimetières protestants furent indignement bouleversés.
+
+À Paris même, des garçons de pieux marchands et de dévotes boutiques,
+lapidèrent le cercueil d'un petit enfant que le père, un huguenot,
+conduisait au cimetière. Dès lors, les enterrements ne se firent plus en
+plein jour. Et il en résulta un autre malheur pour les protestants. La
+populace (du Midi surtout) les appela _parpaillots_, papillons de nuit,
+les comparant aux sinistres et misérables phalènes qui se cachent tout
+le jour et ne paraissent que la nuit. Chose fatale, dans les cas de
+persécutions populaires, d'endosser un sobriquet! d'être désigné,
+poursuivi par un mot proverbial que la masse inepte répète au hasard, y
+attachant d'autant plus de haine et d'horreur, qu'elle en oublie
+l'origine et ne comprend plus bientôt l'injure qu'elle a inventée!
+
+Jusqu'à ce qu'un Anglais, le poëte Young, se soit plaint de ces choses
+lamentables, la France les voyait, les supportait depuis deux cents ans.
+Young, pour soustraire le corps de sa fille, Narcissa, aux insultes, aux
+curiosités impies, l'emporte de nuit furtivement, la met lui-même en
+terre dans une place inconnue. Tout le monde s'est récrié. Mais cela
+arrivait tous les jours. La terre ne gardait plus les morts; nul respect
+pour le mystère et la pudeur du tombeau.
+
+Quel remède? Les plaintes des assemblées? On les étouffait. On disait
+qu'elles ne devaient se réunir que pour nommer des députés au roi. Et,
+en même temps, on donnait pleine carrière à leurs ennemis. Les
+solennelles assemblées du clergé demandaient, tous les deux ans, leur
+ruine. On faisait jurer au roi, à son sacre, «l'extermination de
+l'hérésie.» À son mariage avec l'infante, les Jésuites prêchèrent que
+cette union avec l'Espagne n'avait d'autre but que «l'extirpation de
+l'hérésie.»
+
+Avec tout cela, nulle sédition, sauf un mouvement à Milhaud. Loin de là.
+En 1614, ils s'empressèrent d'ouvrir leurs places aux troupes du roi qui
+allaient dans le Midi.
+
+Quarante ans martyrs, quarante ans héros, les protestants,
+très-fatigués, refroidis, et généralement paisibles, auraient désiré le
+repos. Ils étaient chrétiens, donc obéissants. Et cela énervait toutes
+leurs résistances. Quand une nécessité terrible les força d'armer, ils
+résistaient sans résister, alléguant quelque prétexte, comme «que le roi
+était jeune, qu'on le trompait,» etc. C'étaient des révoltes à genoux.
+Et, au milieu, survenait le plus honnête de tous et le plus fatal, Du
+Plessis-Mornay, pour détremper tous les courages.
+
+Cet état d'indécision et de froideur les livrait aux politiques, qui
+leur conseillaient de prendre tel misérable appui humain, Condé, par
+exemple, ami des Jésuites, la reine mère, leur ennemie!
+
+Le seul de leurs chefs qui ne trahit point, Rohan, gendre de Sully, un
+politique, un capitaine, un caractère âpre et austère, d'indomptable
+résistance, eut cependant le tort de croire qu'il fallait chercher à la
+cour des patrons pour les huguenots. Ils étaient un parti nombreux et
+très-fort encore. Quand ils arrêtèrent le roi tout court et lui firent
+lever le siége de Montauban, _un huitième seulement_ de leurs forces
+avait pris les armes. Ils devaient rester à part, n'entrer dans aucune
+intrigue. Les politiques les ramenèrent à la routine de l'autre siècle,
+de s'appuyer sur un Condé. Le Condé gascon les exploite, en tire un
+traité qui le rend redoutable, et fait que la cour compte avec lui.
+Alors il les plante là (1616).
+
+Ils ne connaissaient pas leurs forces, et, comme des gens qui croient
+toujours se noyer, ils empoignaient au hasard la moindre planche
+pourrie. Leur héroïque Rohan, amoureux des causes perdues, s'attache à
+la reine mère au moment où elle était non-seulement exilée, mais si
+compromise d'honneur, forcée de s'avilir par une de ces démarches qu'on
+ne fait point si l'on n'a contre soi sa propre conscience. Il suffit que
+Luynes fît arrêter la Du Tillet, l'ex-maîtresse de d'Épernon, en rapport
+avec Ravaillac, pour que la reine mère, aux abois, écrivît un honteux
+serment de _dénoncer ses conseillers_ s'ils voulaient la tirer de sa
+réclusion de Blois (novembre 1618). Est-ce à de telles gens que les
+protestants devaient s'allier, eux qui, dans toutes leurs plaintes,
+demandaient qu'on fît justice de la mort d'Henri IV?
+
+La reine mère n'était pas encore rassurée. On pouvait toujours lui faire
+son procès. Elle se sauva de Blois, en descendant à grand péril d'une
+tour haute de cent pieds (février 1619). La voilà à la tête d'un parti
+étrangement hétérogène. D'Épernon, le plus mortel ennemi des
+protestants, en est le chef avoué. Et les protestants se préparent à
+l'aider, lui prêtant d'abord leur appui moral, venant complimenter la
+reine mère et se recommander à elle.
+
+Conclusion. La mère est battue par le fils aux portes d'Angers. On
+s'arrange, l'on s'embrasse. Toute la guerre retombe sur les protestants.
+
+Ils n'avaient pas encore pris les armes, et ne craignaient rien. Leur
+assemblée générale, qui se tenait à Loudun avait parole du roi qu'on
+redresserait ses griefs si elle se séparait. Promesse, il est vrai,
+_verbale_, non écrite, mais garantie par Condé, Lesdiguières et
+Châtillon, reçue par Du Plessis-Mornay.
+
+Ce fut justement leur Condé qui alla au nom du roi les déclarer au
+Parlement criminels de lèse-majesté. L'armée, dont le roi n'avait plus
+besoin contre sa mère, il la mène droit en Béarn. Les protestants, sur
+le chemin, humblement lui font observer qu'il leur a donné six mois pour
+plaider l'affaire de Béarn. Le roi avance toujours. Les protestants se
+contentent de prendre le ciel à témoin. Ils assemblent un synode de
+Languedoc, qui craint pour lui-même, et laisse passer par-dessus sa tête
+l'orage qui va aux Pyrénées. La saison était avancée. La moindre
+résistance eût forcé le roi de faire en hiver une guerre de montagne.
+Les Béarnais disposaient d'une redoutable milice de trente mille
+paysans, bons soldats. Mais leur gouverneur, La Force, n'osa rien; les
+chefs populaires, les ministres, n'osèrent rien. Le roi et le P. Arnoux,
+vainqueurs sans combat, entrent à Pau. Le roi jure les priviléges du
+pays et les viole le même jour. Tous les vieux traités sont biffés. La
+langue même du Béarn proscrite; ce grand changement, qui n'eût dû se
+faire qu'à la longue, est imposé à l'heure même. La justice ne se rendra
+pas en deux langues, mais seulement en français.
+
+Depuis soixante ans, un tiers des biens ecclésiastiques était employé à
+l'entretien du culte des protestants. Il y avait dix protestants en
+Béarn contre un catholique. Et ceux-ci, si peu nombreux, gardaient les
+deux tiers des biens.
+
+La révolution ne s'en fit pas moins et avec des violences furieuses que
+ce pays si soumis ne provoquait nullement. Le jeune roi, dur et sans
+pitié, ferma les yeux sur les barbares gaietés du soldat. Elles
+consistaient à mener les gens à la messe à coups de bâton, à faire jurer
+aux femmes enceintes de faire leurs enfants catholiques. Plus d'une n'en
+fut pas quitte pour si peu. Ces pieux soldats n'en étaient pas moins
+galants, et tiraient l'épée contre les maris qui ne prêtaient pas leurs
+femmes. Dieu! pitié! justice! sainteté de la parole! Tout cela risée. Le
+roi _assura n'avoir rien promis_. Alors Mornay, qui avait reçu la
+promesse, mentait donc? Le beau-père de Luynes, qui avait transmis à
+Mornay la parole du roi, avoua lui-même que ce n'était pas le vieux
+protestant qui mentait.
+
+Une assemblée générale des huguenots se fit à la Rochelle, et elle
+ordonna d'armer. Mais tous les grands du parti disaient le contraire.
+Mornay même voulait qu'on se soumît. Quelques paroles de la cour, une
+petite justice qu'on fit de l'excès de Tours, désarma la résistance. Le
+Béarn, qui se relevait, fut écrasé par d'Épernon. On acheta Châtillon,
+et enfin La Force. On escamota Saumur au pauvre Mornay, qui, du reste,
+le méritait bien par le tort que ses conseils avaient fait à son parti.
+
+Chose remarquable! la reine et Condé, ces bons patrons des protestants,
+insistaient vivement pour qu'on les accablât. Et ils étaient en cela
+appuyés des Espagnols. Nos grands historiens politiques, qui disent que
+l'anéantissement du parti qui gardait un peu de vie morale fut le salut
+de la France, devraient considérer pourtant que nos ennemis les
+Espagnols ne demandaient pas autre chose. L'écrasement des protestants
+français était un côté du plan général qu'on étendait sur l'Europe, et
+qui eût rendu la suprématie à l'Espagne et à l'Autriche.
+
+À quoi s'amuse donc l'histoire de nous donner la réunion de
+l'imperceptible Béarn, et la petite guerre protestante qu'on pouvait
+apaiser d'un mot, pour compensation de l'Europe entière que la France,
+occupée à ces misères, livrait à ses ennemis?
+
+Il est vrai qu'avec le Béarn on gagnait encore autre chose. De Luynes
+fondait sa maison, non-seulement en France, mais en Flandre, chez le roi
+d'Espagne. Son frère Cadenet, en 1619, était à Bruxelles, et recevait de
+l'infante le prix de la trahison. De la comtesse de Chaulnes, _unique
+héritière_ de sa famille, et du baron de Péquigny, était née une fille
+qui réunit tout et resta encore _unique héritière_. L'Espagne la tenait,
+relevait dans le palais de l'infante, qui la donna, avec cette fortune
+immense, à l'heureux petit Cadenet.
+
+Luynes, que donna-t-il en échange? bien peu de chose et peu coûteuse,
+mais d'inappréciable résultat: une ambassade pacifique qui, visitant les
+protestants d'Allemagne, avec l'évangile de la paix, leur montrant
+qu'ils n'auraient secours ni des Français ni des Anglais, les jeta dans
+l'inertie et dans un désespoir stupide, de sorte qu'ils laissèrent
+écraser le Palatin, leur chef, par les armes de l'Autriche. Alors la
+même ambassade leur moyenna un bon traité avec l'Autrichien, mais qui ne
+liait nullement les alliés de celui-ci, l'Espagnol et le Bavarois, qui
+les écrasèrent à leur aise. L'Allemagne, engourdie par la France, tendit
+doucement la gorge au couteau (1620).
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+RICHELIEU ET BÉRULLE
+
+1621-1624
+
+
+Un peintre, éminemment fidèle, consciencieux dans l'art et dans la vie,
+le Flamand Philippe de Champagne, nous a mis sur la toile, au vrai, la
+fine, forte et sèche figure du cardinal de Richelieu (galerie du
+Louvre).
+
+Ce peintre janséniste se serait fait scrupule d'égayer, d'enrichir la
+grise image d'un rayon de lumière, comme auraient fait Rubens ou
+Murillo. Le sujet, triste, ingrat, eût changé de nature. L'oeil eût été
+flatté et l'art plus satisfait, mais il eût menti à l'histoire.
+
+Songez que c'est l'époque où la grisaille commence à se répandre, où la
+vitre incolore, remplace les vitraux du XVIe siècle. En France,
+spécialement, le goût de la couleur s'éteint.
+
+Grisaille en tout. Grisaille littéraire en Malherbe. Grisaille
+religieuse dans Bérulle et dans l'Oratoire. Port-Royal naissant vise au
+sec, et j'allais dire au médiocre. Pascal paraîtra dans trente ans.
+
+La couleur est ici très-bonne, mais mesurée dans la vérité vraie. Rien
+de plus, rien de moins. Maître savant entre les maîtres, le bon Philippe
+s'est cependant tenu tellement à la nature et y est entré si avant,
+qu'il répond à la fois aux pensées de l'histoire et aux impressions
+populaires. L'histoire, en ce fantôme à barbe grise, à l'oeil gris
+terne, aux fines mains maigres, reconnaît le petit-fils du prévôt
+d'Henri III qui brûla Guise, le fourbe de génie, qui fit notre vaine
+balance européenne et l'équilibre entre les morts.
+
+Il vient à vous. On n'est pas rassuré. Ce personnage-là a bien les
+allures de la vie. Mais, vraiment, est-ce un homme? Un esprit? Oui, une
+intelligence à coup sûr, ferme, nette, dirai-je lumineuse? ou de lueur
+sinistre. S'il faisait quelques pas de plus, nous serions face à face.
+Je ne m'en soucie point. J'ai peur que cette forte tête n'ait rien du
+tout dans la poitrine, point de coeur, point d'entrailles. J'en ai trop
+vu, dans mes procès de sorcellerie, de ces esprits mauvais qui ne
+veulent point se tenir là-bas, mais reviennent, et remuent le monde.
+
+Que de contrastes en lui! Si dur, si souple, si entier, si brisé! Par
+combien de tortures doit-il avoir été pétri, formé et déformé, disons
+mieux, désarticulé, pour être devenu cette chose éminemment artificielle
+qui marche sans marcher, qui avance sans qu'il y paraisse et sans faire
+bruit, comme glissant sur un tapis sourd ..., puis, arrivé, renverse
+tout.
+
+Il vous regarde du fond de son mystère, le sphinx à robe rouge. Je n'ose
+dire du fond de sa fourberie. Car, au rebours du sphinx antique, qui
+meurt si on le devine, celui-ci semble dire: «Quiconque me devine en
+mourra.»
+
+Si l'on veut ignorer solidement et à fond Richelieu, il faut lire ses
+Mémoires[5]. Tous les gens de cette race, Sylla, Tibère et d'autres, on
+fait ou fait faire des Mémoires ou des Mémoriaux pour rendre l'histoire
+difficile, pour épaissir les ombres et pour désorienter le public,
+surtout pour arranger le commencement de leur vie avec la fin, et
+déguiser un peu les fâcheuses contradictions de leurs différents âges.
+
+[Note 5: Cela est dur et peut paraître exagéré. Mais, en réalité, ils
+sont fréquemment contredits par ses lettres, par les écrits
+contemporains, par les faits même. C'est en réalité un très-long factum
+marqué souvent d'une grande hauteur de vues et de raison, mais calculé,
+pénible, artificieux, qui veut harmoniser pour la postérité une vie fort
+peu d'accord avec elle-même. On dit qu'au siége de la Rochelle, dans ce
+long blocus d'hiver où il se consumait, il commença à vouloir qu'on
+écrivît ses actes, c'est-à-dire qu'on les expliquât. C'est là sans doute
+l'origine des Mémoires, qu'il a inspirés, presque dictés, revus avec
+soin. Le premier point, c'était de faire croire qu'à son premier
+ministère, sous Concini, il était déjà anti-espagnol. Chose absolument
+impossible; les pièces de Simamar, citées par Capefigue, montrent que
+Concini et sa femme étaient intimes avec l'Espagne, ils venaient de
+faire le double mariage espagnol; la dépêche de Richelieu à Schomberg
+n'est qu'un leurre pour amuser les Allemands. Le second point, c'était
+d'éreinter la Vieuville, celui qui rappela Richelieu au ministère et que
+Richelieu fit chasser; c'était de lui ôter l'honneur d'avoir eu
+l'initiative d'une politique française. Le troisième point, c'est celui
+où il se donne l'honneur d'avoir voulu le siége de la Rochelle. Sans
+doute comme prêtre, comme controversiste, il haïssait les protestants;
+cela est sûr. Et il est sûr encore que ses instincts de gentilhomme et
+d'homme d'épée lui auraient fait désirer d'imiter les fameuses croisades
+de Ximenès, la conquête de Grenade, les exploits de Lépante. Tel fut le
+fond de sa nature. Mais son très-lumineux esprit (et dirai-je, son âme
+française) le firent vouloir, contre sa nature, l'alliance avec
+l'Angleterre, la Hollande, le Danemark et les protestants d'Allemagne,
+ce qui impliquait des ménagements pour les protestants de France. Les
+papiers de Bérulle, extraits par Tabaraud, montrent très-bien (et les
+offres continuelles de Richelieu aux protestants montrent encore mieux)
+qu'il leur fit, malgré lui, cette guerre demandée par Bérulle et tous
+nos Français espagnols, guerre qui détruisait ses projets, irritait
+l'Angleterre, la Hollande, ses alliés naturels. Tabaraud est précieux
+ici. Panégyriste de Bérulle, il prouve innocemment, mais prouve, que
+Bérulle eut l'honneur principal de cette énorme sottise, d'avoir
+travaillé, préparé la destruction de la Rochelle, l'amortissement des
+protestants qui eussent si bien servi contre l'Espagne. Le duc de Rohan
+put tirer quelque argent des Espagnols, et même en 1628, quand on le
+traqua avec ses armées, il fit un misérable et coupable traité avec
+l'Espagne. Mais, dans cette grande faute, il était seul ou presque seul,
+nullement suivi de son parti. Je parlerai plus tard de tout cela. Je
+dois l'ajourner, n'ayant pas encore le troisième volume des _Lettres de
+Richelieu_ que publie M. Avenel. Excellent et rare éditeur. Son
+introduction est écrite dans une sage mesure que les biographes ne
+gardent presque jamais pour leur héros. Il dit très-bien que Richelieu,
+si actif au dehors, ne put faire réellement que peu de choses à
+l'intérieur, qu'il n'avait point d'entrailles, qu'il n'aimait point le
+peuple. Les notes, non moins judicieuses, par lesquelles M. Avenel
+éclaire et interprète les pièces, contiennent, outre les renseignements,
+de précieuses marques de critique. En 1626, par exemple, il observe sur
+la forme même des lettres de Richelieu, _qu'alors il n'était pas maître
+encore, mais le premier entre les ministres_, ce qui confirme ce que les
+papiers de Bérulle nous apprennent de l'importance qu'avait celui-ci et
+de la sourde lutte qu'il soutenait contre Richelieu à la cour, au
+conseil (par Marillac et autres).]
+
+Richelieu est Espagnol jusqu'à quarante ans, et, depuis, anti-Espagnol.
+Faut-il croire que, dans la première période, il ait obstinément menti?
+ou bien qu'ayant été sincère il changea tout à coup si tard et fut
+décidément Français?
+
+Sa mauvaise fortune le força de bonne heure d'avoir du mérite. Il était
+le dernier de trois frères. Sa famille n'était pas riche, et elle
+s'allia en roture. Le frère aîné, qui était à la cour, dépensait tout.
+Le second, qui avait l'évêché de Luçon se fit Chartreux. Et, pour que
+cet évêché ne sortît pas de la famille, il fallut que le troisième,
+notre Richelieu, se fît homme d'Église, malgré ses goûts d'homme d'épée.
+L'aîné fut tué en duel, trop tard pour son cadet, qui aurait pris sa
+place, et n'aurait jamais été prêtre.
+
+Il n'était peut-être pas né enragé, mais le devint. La contradiction de
+son caractère et de sa robe lui donna ce riche fonds de mauvaise humeur
+d'où sort le grand effort, «l'âcreté dans le sang, qui seule fait gagner
+les batailles.»
+
+Ses batailles de prêtre ne pouvaient être que théologiques. De bonne
+heure, il passa ses thèses, à grand bruit, en Sorbonne, les dédia à
+Henri IV, s'offrant au roi pour les grandes affaires. Puis il alla à
+Rome se faire sacrer, s'offrir au pape. Ni le roi ni le pape ne
+répondirent à l'impatience du jeune et ardent politique.
+
+Alors il retomba tristement sur l'évêché de Luçon, assez pauvre, et dans
+un pays de dispute, à deux pas de la Rochelle et des huguenots. Ce
+voisinage lui mettait martel en tête. Malgré de violentes migraines, il
+écrivait contre eux.
+
+Il n'est pas sans talent. Sa plume est une épée, courte et vive, à bien
+ferrailler. Il ne pèse pas lourdement sur l'absurde. S'il écrit des
+sottises, il ne le fait pas comme un sot. Il a des insolences
+heureuses, des pointes hardies, des reculades altières, où il fait fort
+bonne mine.
+
+Avec tout cela, il fût resté bien obscur à Luçon s'il n'eût eu que sa
+controverse. Mais il était joli garçon, une fine créature de porcelaine.
+Concini était de faïence. Le beau Bellegarde, beau depuis Henri III, se
+faisait mûr. Ces considérations agirent sur la reine mère, et elle le
+prit pour aumônier (1616).
+
+Il avait vingt ans de moins qu'elle. Sa fortune eut des ailes. À
+l'instant conseiller d'État (mars), secrétaire des commandements
+(juillet), ambassadeur en Espagne (il n'eut garde d'y aller). Déjà, au
+30 novembre, il a saisi deux portefeuilles, la guerre, les affaires
+étrangères; celles-ci de moitié avec le vieux Villeroy, qui va mourir.
+Enfin, si violente est la partialité de la reine mère, qu'elle lui
+donne, sans cause ni prétexte, la préséance dans le conseil des
+ministres, où siégeait encore Villeroy, si âgé, un siècle d'affaires et
+d'expérience.
+
+Pendant ce premier ministère, qu'il tâche d'excuser dans ses Mémoires,
+n'ayant d'appui que de la reine mère, il ne put être qu'Espagnol. Sa
+dépêche à Schomberg, écrite pour amadouer les protestants d'Allemagne,
+ne peut faire illusion. C'était chose probablement autorisée par
+l'ambassadeur d'Espagne pour empêcher que ces Allemands n'appuyassent
+les princes en révolte.
+
+Richelieu assure que, sans lui, Concini, qui se sentait périr, eût
+appelé les Espagnols. Grand service qu'il rendit à Luynes. Concini s'en
+défiait fort, et l'aurait perdu s'il ne fût tombé. Il fut le seul de ce
+ministère qu'épargna Luynes. Là, il donna un exemple de fidélité, rare
+à la cour, si rare, qu'on n'y crut pas. Il demanda, obtint de s'exiler,
+de suivre la reine mère à Blois pour la conseiller (l'observer?). Mais
+Luynes ne se reposait pas sur un homme si double. Il l'obligea de
+s'exiler plus loin, à Avignon.
+
+Là, il ne perd pas de temps. Il s'enferme avec un docteur de Louvain,
+fait labourer ce boeuf, et, sur ses notes, écrit de sa prose vive un
+livre qui surgit à point pour secourir le confesseur du roi en guerre
+contre les huguenots. Le P. Arnoux, créé par Luynes, travaillait sous
+terre contre Luynes à faire un autre ministère. Richelieu, sans
+servilité, s'offrait. Mis à la porte, il revenait par la fenêtre. Le
+Jésuite reconnaissant ne pouvait moins que de refaire ministre l'homme
+qui, de bonne grâce, en ce duel, tirait l'épée pour lui.
+
+Une influence encore aida à le faire revenir. Ce fut celle du P. de
+Bérulle, ami de Luynes, ami de la reine mère et de tout le monde. Quand,
+délivrée par d'Épernon, elle commença la guerre civile, Luynes, inquiet,
+lui dépêcha Bérulle, qui avait été confesseur de d'Épernon, ou du moins
+son ami, étant, par sa mère, des Séguier, clients du duc à la cour, et
+ses soutiens au Parlement.
+
+Bérulle fut charmé de s'entremettre. Et il n'a fait autre chose toute sa
+vie, toujours courant de l'un à l'autre. Les mauvaises langues du temps
+l'appellent un «trigaud rusé;» nous dirions un intrigant niais.
+
+Cela est dur. Il fonda l'Oratoire. Il avait beaucoup de mérite, et
+représente même un des meilleurs côtés catholiques avant Port-Royal.
+Mais, comme de père et de mère il procédait de juges et d'avocats, il
+excellait dans le moyen, dans le parlage, n'ayant ni dans les théories,
+ni plus bas sur le terrain des affaires, la vigueur de justesse, le
+tact, le point précis.
+
+Sa mère Séguier, toute jésuite, le fit saint au maillot, et il fit à
+sept ans le voeu de virginité. Un autre fût resté imbécile. Mais lui ne
+le fut point. Ce fut un homme intelligent, laborieux, actif (et beaucoup
+trop), d'un certain bon sens relatif. Fort ami des Jésuites, dans leur
+exil, il leur joua un tour avec très-bonne intention. Il leur fit des
+rivaux. Il prit un mot de l'Italie, _Oratorio_, un peu d'art, de belle
+musique, innocent appât des mondains; tout cela pour un institut
+anti-italien, qui ne serait point serf de Rome, mais travaillerait pour
+les évêques, leur formerait des prêtres et ne dépendrait que d'eux.
+Point de voeux. De petites conférences, quelque peu libres, sur la
+religion. Des doctrines peu systématiques, saint Augustin tout pur, ce
+qui rendit plus tard l'Oratoire suspect de jansénisme, de calvinisme,
+etc.
+
+Cela réussit fort. C'était chose sortie d'une tête parlementaire et à la
+mesure des parlementaires. Cinquante maisons s'élèvent en peu d'années.
+
+Les Jésuites, furieux contre leur ami, le pincèrent bientôt à l'endroit
+faible. Cet homme de modération n'était pas tel en tout. Sa maladie
+était d'être un ardent, violent, passionné convertisseur et directeur de
+femmes. Et cela avec un emportement de zèle qu'on pouvait mal
+interpréter. Tout jeune encore (1604), il avait été en Espagne enlever
+les Carmélites aux Carmes, leurs directeurs, voulant les diriger par
+lui, ou ses Oratoriens, qu'il fonda bientôt à Paris, d'abord en face
+des Carmélites (rue Saint-Jacques). Ces religieuses espagnoles n'étaient
+pas trop dociles. Elles se divisèrent. Plusieurs, à Bordeaux, à Bourges,
+à Saintes restèrent fidèles aux Carmes, et se barricadèrent contre
+Bérulle, qui invoqua la force armée pour les confesser malgré elles. Les
+Jésuites exploitèrent cette situation ridicule. Bérulle disgracié ou
+mort, ils mirent d'accord les Carmes et les Oratoriens, donnèrent aux
+plaideurs les écailles de l'huître, s'adjugèrent la proie disputée.
+
+Autre défaut de Bérulle. Il se croyait grand politique. Mais, comme son
+humilité lui défendait de s'avouer qu'il eût tant de génie, il
+rapportait ses grandes vues à quelque inspiration céleste.
+
+En 1604, ce fut sainte Thérèse qui lui dit, dans une vision, d'aller en
+Espagne chercher les Carmélites, mais aussi de préparer le double
+mariage espagnol, seul moyen d'amener l'extermination de l'hérésie.
+
+De même, en 1619, quand il réconcilia la mère et le fils, il agit avec
+le Jésuite Arnoux pour envoyer l'armée contre les protestants, et, comme
+il passait par la Rochelle, priant dans une petite église, la seule qui
+y fût catholique, une révélation lui apprit que toute la ville le
+deviendrait. En foi de quoi, depuis ce temps, il poussa de toute manière
+pour qu'on s'alliât à l'Espagne et qu'on assiégeât la Rochelle.
+
+Ce fut comme auxiliaire dans cette oeuvre et comme ami des Espagnols que
+ce sagace et pénétrant Bérulle fit rappeler Richelieu. Il n'en avait
+nulle défiance. Richelieu était maladif, tout occupé de controverse, et
+il venait d'écrire à son église bien-aimée de Luçon sur le bonheur
+qu'il aurait de se réunir à elle. Mais Bérulle lui fit violence, le
+traîna à la cour, pensant, avec son aide, rétablir le pouvoir de la
+reine mère, à mesure que Luynes s'userait.
+
+Celui-ci allait vite. Sans portée et sans prévoyance, il entassait sur
+lui tout ce qui pouvait l'écraser: en une fois, il prit l'épée de
+connétable et les sceaux, c'est-à-dire la paix et la guerre.
+
+Il triomphait de ce que, dans une campagne contre les protestants, il
+enleva une cinquantaine de bicoques qui ne se défendaient pas. Il amena
+ainsi le roi étourdiment devant Montauban, qui l'arrêta court, et se
+défendit. Le roi ne le pardonna pas à Luynes. Assiégés, assiégeants,
+tous se moquaient de lui. Les pluies, les maladies aggravèrent sa
+situation. Il leva le siége et s'en alla malade à une petite ville qui
+l'arrêta aussi bien que la grande. Mourant, il eut encore le temps de
+chasser le P. Arnoux, sa créature ingrate, et il avait bonne envie de se
+défaire de Richelieu, qui minait aussi le sol sous ses pieds.
+
+Celui-ci était poussé au ministère par la reine mère; mais auparavant,
+il avait voulu se munir d'un paratonnerre, du chapeau de cardinal, qui
+d'ailleurs lui donnerait la présence au conseil. L'affaire traîna deux
+ans. En septembre 1622, Richelieu étant à Lyon, elle se fit. Un
+gentilhomme, qui l'avait désobligé et désirait se rapprocher de lui,
+apprend le premier, à Paris, la bonne nouvelle, saute à cheval, d'un
+trait court à Lyon. Il force l'hôtel de l'évêque, sa chambre, tombe à
+ses pieds: «Votre Éminence est cardinal!»
+
+Cet homme si contenu ne tint pas à ce coup de foudre. Comme tous les
+mélancoliques, il avait, en ces occasions, des accès de joie folle,
+sauvage, furieuse (il avait un frère fou). Le voilà qui se met à danser
+dans la chambre devant le gentilhomme épouvanté. Puis, cette folie
+donnée à la nature, le nouveau cardinal, rassis, froid autant que
+jamais, lui fit promettre, sur sa tête, de ne rien dire de ce qu'il
+avait vu.
+
+Le favori qui succéda à Luynes, Puisieux, aussi bon Espagnol, nous mit
+encore plus bas. Le roi s'épuisait à deux siéges, Montpellier, la
+Rochelle, et ne s'en tira que par une fausse paix, où l'on trompa ceux
+qu'on ne pouvait vaincre. Et pendant ce temps-là les plus grands
+événements avaient lieu en Europe, sans qu'on eût l'air d'en savoir
+rien.
+
+La France semblait avoir donné sa démission des affaires humaines.
+Cloîtrée dans sa petite guerre protestante, elle avait laissé consommer
+la ruine de son allié le Palatin, transférer le Palatinat à la Bavière.
+Les Bavarois, les Espagnols, étaient maîtres du Rhin sur toute la rive
+qui nous touche, de Strasbourg jusqu'à la Hollande. Et nous étions
+cernés à l'Est.
+
+D'autre part, la vallée des Alpes, qui mène du Milanais au Tyrol, la
+Valteline, jusque-là soumise à nos alliés protestants les Grisons, avait
+passé, sous ombre d'une révolution populaire, aux Espagnols du Milanais,
+et ceux-ci désormais communiquaient à volonté avec leurs cousins
+autrichiens. Petit lieu, petit fait, mais d'importance immense qui
+serrait le carcan de l'Italie. Déjà Venise n'en respirait plus. Un pas
+encore, elle étouffait.
+
+L'Italie cria à la France, qui commença à ouvrir les yeux. Le 21 janvier
+1623, nos Espagnols du Louvre, les Puisieux, les Bérulle, furent obligés
+de laisser entrer au conseil un militaire breton, la Vieuville, qui prit
+les finances, et apporta au ministère ce qu'on a appelé la _politique de
+Richelieu_. C'était celle du bon sens, celle du péril, de la situation.
+Depuis treize ans on trahissait la France. Il n'y avait pas une minute à
+perdre, pour s'arrêter dans cette fatale carrière, pour tourner bride et
+la sauver.
+
+Le 7 février, la Vieuville traita avec la Savoie et Venise contre
+l'Espagne, leur promit vingt mille hommes; chacune d'elles en donnait
+douze mille. L'Espagne recula à l'instant. Cette grande et terrible
+maison d'Autriche, qui, à ce moment même, bouleversait l'empire de fond
+en comble, voici qu'elle se cache derrière le pape. Le pape, son
+compère, déclare qu'il prend en garde les forts de la Valteline.
+L'Espagne, au fond, avait tout ce qu'elle voulait, le passage commode de
+Milan en Autriche.
+
+La chose n'en reste pas moins glorieuse pour la Vieuville, malgré tous
+les soins de Richelieu pour nous tromper là-dessus. C'est lui, c'est ce
+Breton, qui montra le premier combien on avait tort d'avoir peur de
+l'Espagne. Les succès de celle-ci aux Pays-Bas avaient tenu à ce qu'elle
+n'y guerroyait pas elle-même, mais par le Génois Spinola, entrepreneur
+de guerre, qui opérait avec des troupes à lui et des finances à lui, et
+de plus avec son génie d'âpre _bravo_ de Gênes, fin, froid, rusé,
+s'affranchissant de la pesanteur impuissante de l'administration
+espagnole. Partout où celle-ci agissait directement, tout allait mal,
+tout manquait, maigrissait, et dépérissait.
+
+La Vieuville eût voulu reprendre la politique d'Henri IV, donner
+Henriette au prince de Galles, aider le roi d'Angleterre à rétablir le
+Palatin, son gendre. Comment le savons-nous? par Richelieu, son ennemi,
+qui nous apprend que la Vieuville, ayant tout le monde contre lui,
+abandonna à la fin ces projets et rassura les Espagnols.
+
+La concession essentielle qu'il fit à leur parti, ce fut d'appeler au
+conseil l'homme de la reine mère, l'ami de Bérulle, Richelieu même (24
+avril 1624). Celui-ci, qui n'était connu que par son premier ministère,
+et comme ex-aumônier de notre jeune reine espagnole, en gardait la
+réputation d'un bon sujet qui ne contrarierait en rien Madrid et
+mériterait toujours l'éloge qu'en avait fait l'ambassadeur d'Espagne:
+«Il n'y en a pas deux en France aussi zélés pour le service de Dieu,
+pour notre couronne et le bien public.»
+
+Appelé par la Vieuville, il ne perdit pas de temps pour le mettre à la
+porte. Ce fût fait en trois mois (12 août).
+
+La Vieuville n'avait eu ni la tête forte, ni la suite, ni le caractère
+qui pouvaient soutenir l'audace de sa première démarche, ce changement
+radical dans la politique de la France, Richelieu en avait la force et
+le génie. Mais, en revanche, tous ses précédents lui rendaient une telle
+révolution plus difficile qu'à personne. S'il y entrait, il allait faire
+une chose surprenante, étourdissante, monstrueuse. Car de quoi
+procédait-il, avec son ministère et son chapeau, et tout son être,
+sinon primitivement de Concini et de la reine mère, c'est-à-dire de
+l'Espagne? Et il fallait maintenant se tourner contre l'Espagne! Mais
+celle-ci disposait de Rome. Il faudrait donc aussi se tourner contre
+Rome, dont on recevait le chapeau?
+
+Que diraient alors la reine mère et Bérulle? Agirait-on contre eux?...
+Terrible scandale d'ingratitude! Renier ses auteurs, et méfaire à ses
+créateurs, et «faire passer son char sur le corps de son père!»
+
+Un homme qui dérivait de la reine mère, et qui allait s'en détacher,
+devait trouver en elle un point où elle-même flottât et fût, pour ainsi
+dire, contre elle-même. Et il fallait encore qu'en cela on n'eût point
+contre soi l'homme qu'elle consultait, Bérulle. Ce point fut le mariage
+de sa fille Henriette. Le seul grand mariage qu'on pût lui faire en
+Europe, c'était celui du fils de Jacques Ier. L'orgueil royal et
+maternel était pris là. Et quant à Bérulle, la chose lui allait aussi.
+Avec toutes ses petites prudences et ses petites ruses, il perdait terre
+dès qu'on le lançait dans la vision donquichottique d'une grande
+conquête religieuse de l'Angleterre.
+
+Les Jésuite y avaient échoué! Mais les Oratoriens, si modérés, si
+sages!... ils ne pouvaient manquer de réussir. Quelle gloire pour
+l'institution nouvelle.
+
+Voilà Bérulle pour l'alliance anglaise.
+
+Mais il ne fallait pas s'y tromper. On ne pouvait épouser l'Angleterre
+qu'en se brouillant (au moins pour quelque temps) avec l'Espagne, qui
+avait désiré ce mariage pour elle-même. On ne pouvait gagner le roi
+Jacques qu'en aidant au rétablissement de son gendre le Palatin. Et,
+pour cela, il fallait deux choses, aider d'argent l'armée que Jacques
+envoyait en Allemagne, et subventionner la Hollande, qui devait agir de
+concert. Pour créer une diversion, on emprunterait des vaisseaux
+hollandais qui aideraient le duc de Savoie à s'emparer de Gênes.
+
+La reine mère et Bérulle, pour l'amour du grand mariage, et le salut des
+âmes anglaises, avalaient assez bien cela. Mais l'affaire de la
+Valteline était plus compliquée. Là, devant l'Espagne, on trouvait le
+pape, qui la masquait, la défendait, et ne permettait de rien faire.
+
+Heureusement Richelieu trouva une belle prise dans la passion même de
+Bérulle. Au moment où la France allait rendre à la religion un tel
+service, la conversion de l'Angleterre, était-il possible que le Père
+des fidèles conservât pour l'Espagne une odieuse partialité?... Non, le
+bon Bérulle était sûr qu'Urbain VIII serait aisément éclairé. Il se
+chargea d'aller à Rome et de faire d'une pierre deux coups, en obtenant
+du pape la dispense nécessaire au mariage, et un arrangement raisonnable
+de l'affaire de la Valteline. Il répondit de finir dans un mois.
+
+Le roi Jacques, fils de Marie Stuart, avait toujours eu un certain
+faible pour les catholiques, et il était en termes de grande politesse
+avec le pape. La forte épreuve de la Conspiration des poudres, où il
+faillit sauter avec le parlement et Westminster, avait quelque peu
+ralenti, non arrêté ce doux penchant vers Rome. Non sans cause. Une idée
+fort juste frappait Jacques, c'est que le catholicisme est la religion
+du despotisme. Son fils Charles Ier, quoique bon anglican, était dans
+cette idée. Le père, le fils, contrariés par le parlement, qui les
+tenait affamés d'argent, regardaient avec envie, avec admiration, la
+monarchie espagnole. Épouser une infante, s'attacher fortement les
+catholiques anglais et s'en faire une armée contre la constitution,
+c'était leur rêve. Mais l'affaire était dangereuse. Le favori de
+Jacques, l'étourdi Buckingham, la fait éclater. Il part pour l'Espagne
+avec le jeune Charles. Ces chevaliers errants vont à Madrid demander la
+princesse. Ils accordent tout à l'Espagne qui, ravie, annonce partout le
+mariage, en fait les fêtes, lorsqu'un matin les oiseaux voyageurs, le
+prince et Buckingham, se trouvent brusquement envolés.
+
+Ce dernier, pour une affaire de galanterie, s'était piqué, avait rompu.
+C'est ce qui rejeta Jacques vers la France, et amena Bérulle à Rome.
+Mais le pauvre homme y trouva des difficultés imprévues, au lieu d'un
+mois, y resta cinq, et n'arriva à rien. Soit par ménagement pour
+l'Espagne, soit par ignorance de l'état de l'Angleterre, la cour papale
+trouva mille et mille chicanes pour la dispense. Pour la Valteline
+c'était encore pis. Là le pape n'entendait plus rien, il était
+complètement sourd. En réalité, son neveu Barberini (le plus gras des
+neveux, et qui tira de l'oncle la somme invraisemblable et constatée de
+cent millions d'écus!) ce Barberini, dis-je, trouvait fort bon de rester
+garni de ce gage, et ne désespérait pas de se faire là quelque jolie
+principauté.
+
+Bérulle priait, pressait, pleurait. Mais le pape allait _prendre l'air_
+à Frescati. Il cherchait, en novembre, la fraîcheur et l'ombre des bois.
+L'Oratorien invoquait tous les saints, courait dans Rome d'église en
+église.
+
+La conduite du pape était inexcusable. D'abord, il avait pris le gage
+pour trois mois, et le gardait depuis deux ans. Ensuite, il refusait
+même de le remettre aux Espagnols. Bien plus, il refusait de restituer
+la Valteline aux Valtelins. Cette paralysie extraordinaire, qui
+l'empêchait de rien faire, de rien dire, dès qu'on le sommait de rendre
+un dépôt, était _chose honteuse_. On l'écrivit de France à Rome. Et l'on
+ajoutait _chose impie_, quand la France rouvrait l'Angleterre au
+catholicisme, quand la situation pressait, devait donner des ailes! Le
+pape apparaissait le mortel ennemi de la papauté.
+
+Le fond n'était que trop visible. Ses neveux, les Barberini, banquiers
+de Florence, n'y voyaient qu'une affaire. Outre la Valteline, ils
+couvaient de l'oeil Urbino, où s'éteignait la famille régnante. Ils
+voulaient reprendre le fief du Saint-Siége, et avaient grand besoin de
+la faveur des Espagnols.
+
+D'où leur venait tant de sécurité, et, tranchons le mot, d'impudence? De
+la position extraordinaire que les maisons d'Autriche et de Bavière
+faisaient au pape dans l'Empire. En Bohême, en Allemagne, régnait le
+légat Caraffa. Entouré d'une armée de moines, il commençait dans Prague
+la terrible persécution qui a fait du pays le désert que l'on voit
+encore.
+
+Le cardinal de Richelieu semble avoir prévu qu'il aurait fort à faire
+contre le pape. Outre l'influence que, de longue date, il avait prise
+dans les assemblées du clergé de France, il se fit faire proviseur de
+Sorbonne. Dès qu'il entra au ministère, il négocia avec les Turcs, et
+obtint d'eux de relever l'église de Bethléem. Le culte Franc obtint par
+lui à Jérusalem des libertés, un éclat tout nouveau. Enfin, il se lia
+avec les catholiques anglais, leur écrivant que, pour leur cause, il
+donnerait jusqu'à sa vie.
+
+Tout cela lui créait une force religieuse. Et il en avait une,
+politique, dans la colère du roi, furieux du mépris que le pape faisait
+de lui. Louis XIII était capable de tout dès qu'il s'agissait de
+_l'honneur_ de la couronne. C'est sur ce mot d'_honneur_ que Richelieu
+concentra la délibération, sûr de vaincre par là; il n'y eût pas eu de
+sûreté à contredire. Maintenant le roi, l'enfant colère, ne
+changerait-il pas le lendemain? Cela pouvait bien être, Richelieu brava
+ce danger. Il montra, ce jour-là, infiniment d'audace et de prévoyance,
+devinant que le pape ne ferait rien et les Espagnols rien.
+
+D'abord il envoya en Suisse, non pas Bassompierre, colonel des Suisses,
+l'homme de la reine mère, qui eût fait manquer tout, mais son séide à
+lui, Coeuvres ou d'Estrées, frère de Gabrielle. D'Estrées emporta près
+d'un million, ce qui attendrit tout de suite et les Bernois protestants,
+et le Valais catholique, qui s'offrirent à marcher. Zurich donna des
+armes. La présence de l'ambassadeur rendit du courage aux Grisons. Dès
+qu'il eut planté son drapeau à Coire, tous les bannis des vallées
+accourent, demandent à combattre. Une explosion morale se fit d'abord
+dans le coin des Grisons dont les Autrichiens s'étaient emparés. Le
+peuple les chassa. D'Estrées n'eut plus qu'à y entrer et leur fermer la
+porte sur le dos en fortifiant le pont du Rhin du côté du Tyrol.
+
+Restait la Valteline même, et ce grand épouvantail des clefs de saint
+Pierre qui flottaient sur les Alpes avec le drapeau romain. Là, il
+fallait prendre un parti. Dernières sommations. En vain. L'ambassadeur
+change d'habit; le voilà général. Une petite armée française, trois
+mille hommes et cinq cents chevaux se trouvaient là, sans qu'on ait su
+comment, pour appuyer les Suisses. Il ne manquait que des canons.
+
+Les soldats du pape, dans leurs nids d'aigles, contre un ennemi sans
+artillerie, n'avaient qu'une chose à faire: être tranquilles, n'avoir
+pas peur. C'est ce qu'ils ne firent pas. La peur dispensa de canon.
+Quoiqu'ils eussent avec eux nombre d'Espagnols, ils n'attendirent pas de
+voir, il leur suffit de savoir que le drapeau de la France venait à eux
+par la vallée. À la grande surprise des Suisses, qui ne pouvaient le
+croire, ils abandonnèrent le premier fort et le brûlèrent. Tel fut
+généralement l'adieu qu'ils laissèrent au pays, brûlant ce qu'ils
+pouvaient, et faisant main basse sur cette population catholique qui les
+avait appelés.
+
+Cela donna la meilleure grâce à l'entrée des Français, qui semblaient
+n'arriver que pour empêcher l'incendie. Le général pontifical, le
+marquis de Bagni, poussé jusqu'à Tirano, reçut les ordres
+d'accommodement qu'on voulait bien lui faire encore. Il espérait gagner
+du temps, avoir quelque secours. Mais rien ne vint alors. Il tira sur
+nous en pleine négociation. Cela força d'Estrées à l'attaquer et le
+battre, avec tout le respect possible. La ville fut emportée sans
+peine, voulant l'être et tout le peuple étant pour nous. Bagni, réfugié
+au château, se rendit deux jours après et fut honorablement renvoyé avec
+ses drapeaux. On ne lui garda que les blessés pour les soigner et les
+nus pour les habiller; tous auraient voulu se faire prendre (décembre
+1624).
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+L'EUROPE EN DÉCOMPOSITION--RICHELIEU FORCÉ DE RÉTROGRADER
+
+1625-1626
+
+
+Galilée, en 1610, avait eu sur le ciel son coup d'oeil de génie.
+Richelieu eut le sien sur la terre en 1624.
+
+Que vit ce Galilée de la situation politique? Des étoiles nouvelles? Non
+pas, mais une étoile qui filait.
+
+Il comprit le néant de Rome.
+
+Et cela au moment où les événements donnaient au pape une énorme
+importance dans l'opinion, au moment où les vainqueurs de la Bohême et
+de l'Allemagne dressaient le trône du légat romain, le constituant
+maître et des âmes et des biens, le dictateur de la victoire.
+
+Le beau neveu de Grégoire XV, monsignor Ludovisio, prince élégant,
+favorisé des dames, venait d'élever le _Gesù_ et la _Propagande_. Sous
+Urbain VIII, poëte agréable et anacréontique, ces deux maisons
+fleurirent de plus en plus et furent le double Capitole de la Rome
+d'Ignace. Dans l'une, on organisa la police du globe; dans l'autre, ses
+conquêtes. Le grand mensonge des missions aux terres païennes commença
+là. Voyez les gasconnades du Tite-Live de la Gascogne, le grand
+Florimond de Raemond. Tendres pour les Chinois, terribles pour l'Europe,
+sortirent de là tous ces prêcheurs qui allaient derrière les armées de
+Waldstein avec les loups et les vautours.
+
+Ce qu'il y eut d'habileté dans tout cela ne doit pourtant pas faire
+oublier ce qui facilitait les choses. Je veux dire le grand côté
+financier de l'affaire. Si ces charmants Jésuites furent si persuasifs,
+gagnèrent les rois, les cours, les belles dames, jusqu'aux laquais,
+c'est qu'ils s'adressaient à des gens qui comprenaient très-bien qu'il
+s'agissait d'une translation de la propriété. Arrêtez donc une
+révolution qui marche par la furie des lois agraires!
+
+Maintenant je laisse nos critiques apprécier la littérature des
+Jésuites. Elle est forte en rébus, incomparable en acrostiches, sublime
+en calembours. J'admire Cotton, j'admire l'_Imago primi sæculi_. Mais
+l'éloquence de ces Pères bien autrement éclate dans l'_Édit de
+restitution_, qui ruine moitié de l'Allemagne au profit de l'autre, dans
+la _Révocation de l'édit de Nantes_, qui fit pleuvoir la manne des
+confiscations protestantes dans les poches trouées de la noblesse
+catholique.
+
+En conscience, Tilly, Waldstein, etc., avaient bon temps, quand tous les
+princes protestants avaient peur du protestantisme, voyant la république
+au fond. L'Angleterre ne fit rien. Pourquoi? Parce que son roi
+protestant adorait les Espagnols, estimait les Autrichiens. Les princes
+luthériens d'Allemagne se gardèrent de s'associer à la Hollande, ce qui
+les eût sauvés, craignant que leurs sujets ne se fissent Hollandais,
+qu'ils ne fussent tentés par la grandeur subite et l'enrichissement
+prodigieux de la nouvelle république.
+
+Tout cela, en réalité, rendait ces intrigues et ces carnages assez
+difficiles, et la papauté n'eut pas beaucoup à suer. Le curieux, c'est
+qu'elle fut très-souvent l'obstacle de ce qu'on faisait pour elle. À
+travers toute cette fantasmagorie de Propagande et de Gesù, de conquête
+universelle, etc., on voit au fond du Vatican, quoi? Un petit vieillard
+chagrin, Italien avant tout, prince avant tout, oncle avant tout, qui
+emploie vite le peu de temps qu'il a à acquérir un morceau de terre pour
+le Saint-Siége ou ses neveux. Les trois papes florentins n'ont pas fait
+autre chose. Paul IV appelait jusqu'aux Turcs pour sa petite affaire de
+Parme. Sixte-Quint tourne le dos à la grande _Armada_, à la Ligue; il ne
+regarde que l'_Agro romano_. Clément VIII veut Ferrare; Urbain VIII,
+Urbino. L'Europe est pour eux secondaire.
+
+Richelieu vit ces misères à fond, de part en part.
+
+Il vit cette politique tremblotante, qui ne tirait plus de force de la
+religion, mais d'un reflet de la royauté. L'Autrichien, l'Espagnol,
+exhaussaient et surexhaussaient, pour leur intérêt propre, la casuelle
+idole qui ne se sentait pas bien en sûreté sur leurs épaules et
+s'effrayait de la hauteur.
+
+Il vit qu'on pouvait aller à eux, et qu'ils reculeraient.
+
+Il vit qu'on pouvait donner ce coup au pape, et qu'il le garderait.
+
+Que la France pouvait risquer contre l'Espagnol ce qu'avait risqué la
+Savoie. Le petit prince des marmottes avait par deux fois embarrassé ce
+fastueux empire, «où ne se couchait jamais le soleil.»
+
+L'Espagne d'alors, avec ses grands mots, ses grands airs, était un
+gouvernement de loterie, d'aventure et d'aventuriers. Une fois, ils
+s'entendent avec des voleurs pour brûler Venise. Leur bonheur, en
+Hollande, c'est Spinola, un aventurier Italien. Et, s'il leur faut un
+diplomate dans la plus grande affaire, ils vont chercher un peintre, le
+Flamand Rubens.
+
+Richelieu n'opinait pas mieux de l'Autrichien, Ferdinand II, qui tombait
+tout à plat si on détachait la Bavière.
+
+Richelieu y travaillait, et, d'autre part, regardait quel secours la
+France pouvait tirer des princes protestants contre la maison
+d'Autriche. Lui, leur ennemi, qui écrivait contre eux, il voyait bien
+que, sans eux, on était perdu.
+
+Malheureusement la Hollande était toute désorientée, divisée contre
+elle-même. Le chef des modérés, le continuateur du tolérant esprit de
+Guillaume, Barneveldt, ami de la liberté, de la paix et protecteur des
+catholiques, avait adouci l'esprit public, trop tôt, en plein péril. Le
+parti de la guerre s'était réfugié dans une doctrine de guerre, le
+sombre calvinisme, qui jadis l'avait fait vaincre. C'est tout à lait
+l'histoire de la Gironde et de la Montagne. Barneveldt ne trahissait
+point (pas plus que la Gironde), mais ses molles doctrines livraient le
+pays. Il se trouvait à la tête du parti que nous dirions fédéraliste, du
+parti des provinces qui n'obéissait point aux États généraux, qui
+soutenait la division, la non-centralisation, la faiblesse devant
+l'ennemi, Barneveldt meurt, comme hérétique et traître. Mais l'auteur de
+sa mort, Maurice, n'en réussit pas mieux. Les provinces repoussent
+l'unité. Ceux qui l'aidèrent à perdre Barneveldt le regrettent
+maintenant, détestent le _tyran_. Maurice, qui avait sauvé dix fois la
+Hollande, ne pouvait croire qu'il fût haï. Un jour qu'il passait à
+Gorcum, à midi et en plein marché, il salue, et personne ne met la main
+au chapeau; tous le regardaient de travers. On vit alors une chose
+grande, morale, terrible. Cet homme, immuable aux fatigues, aux périls,
+avait eu toujours le sommeil profond; il était gras (Spinola maigre).
+Tout à coup il changea. Il n'avait vécu que d'honneur, de popularité. Il
+maigrit et mourut (avril 1635). La Hollande en fut-elle relevée? Point
+du tout. Elle avait eu deux têtes, et les avait coupées. Elle resta un
+moment très-faible.
+
+L'Angleterre n'était guère moins malade. Lisez les sonnets de
+Shakspeare, si beaux et si bizarres. Vous y entrevoyez la décomposition
+d'un monde. Et il y en a aussi quelque chose dans ses comédies. Ses
+hommes femmes et ses femmes hommes, ce dévergondage d'esprit montre un
+pays bien fatigué. Tristes équivoques d'imaginations maladives
+(historiques pourtant, voyez le beau Cinq-Mars et le beau Buckingham,
+etc.), elles disent la fin d'une société qui ne veut plus de la nature.
+Où est dans tout cela la tradition pure de la _Merry England_, cette
+joyeuse Angleterre de Drake, qui se moqua de l'_Armada_? Une autre naît,
+je le sais, sombre et forte, qui donnera Cromwell et les États-Unis.
+Mais elle naît lentement, sous le poids écrasant de l'_Église établie_.
+Richelieu s'aidera peu là-bas des Puritains, contre lesquels il lui
+faudra combattre en France.
+
+L'Angleterre enrichie était devenue prodigieusement économe pour l'État.
+Elle s'en excusait en disant que ni Jacques ni Buckingham ne lui
+inspiraient confiance. Buckingham, il est vrai, sorti d'une famille de
+fous enfermés, mérita plusieurs fois de l'être. Dans son étonnant voyage
+en Espagne où il mène le jeune Charles Ier aux pieds de l'infante, lui
+il prend pour infante la femme du premier ministre, Olivarès. Celui-ci
+avait dit: «L'Espagne ne refusera _rien_ à l'Angleterre.» L'Anglais le
+prit au mot, et crut que sa femme en était. Mais l'altière dona,
+indignée de cette sottise insolente qui croyait vaincre en un quart
+d'heure, mît une fille à elle au rendez-vous. Cette fille-là sauva
+l'Europe d'un extrême danger. Buckingham, conspué, n'eut qu'à s'enfuir.
+L'Angleterre, qui allait s'unir à l'Espagne se tourna dès lors vers la
+France.
+
+Événement heureux pour Richelieu, s'il avait pu en profiter, comme eût
+fait Henri IV. Mais il n'était pas roi, il n'était même pas encore le
+Richelieu qu'il fut plus tard. Le pape et les Bérulle l'obligèrent de
+faire aux Stuarts des conditions terribles de mariage qui ébranlaient
+leur dynastie, rendaient l'alliance française odieuse, partant stérile.
+Un évêque, qui revenait d'Angleterre, avait donné à nos dévots des
+espérances exagérées. Jacques l'avait laissé officier en plein Londres,
+confirmer en un jour dix-huit mille catholiques devant la foule
+curieuse, irritée, mais muette.
+
+Les nôtres, qui ne connaissaient pas la profondeur de haine que
+l'Angleterre garde au papisme, crurent, d'après cela, qu'on pouvait tout
+oser. On exigea «que les enfants, _même catholiques_, succéderaient, et
+que la mère les élèverait jusqu'à treize ans.» On exigea «que la jeune
+reine amenât un évêque, que cet évêque et son clergé _parussent dans les
+rues sous leur costume_.» Même, pour triompher des résistances trop
+raisonnables du prince de Galles, on fit cette chose inconvenante de lui
+faire demander _par Henriette_ «de dispenser les catholiques du
+serment,» serment modéré, politique, dont Jacques avait déjà écarté tout
+ce qui pouvait alarmer les consciences. Henriette arrivait là de façon
+bien sinistre! Avant de s'embarquer, elle exigeait que Charles préparât
+son procès, jetât la première pierre de son échafaud de Whitehall!
+
+Comment voulait-on que Jacques et Charles fissent digérer cela au
+Parlement? Il eût fallu du moins que Richelieu pût leur accorder un
+signe qui honorât le mariage devant l'Angleterre et fît espérer un
+secours puissant pour le gendre de Jacques et les protestants
+d'Allemagne. Il ne le pouvait pas. Nos dévots ne l'eussent pas permis.
+Il se serait perdu près du clergé de France, qu'il opposait au pape. Il
+n'eût pu continuer ses négociations pour séparer la Bavière de
+l'Autriche. N'osant donner des hommes, il donna de l'argent. Il promit
+pour six mois un subside au partisan Mansfeld, que Jacques envoyait en
+Allemagne, et encore à condition que Mansfeld ne passerait pas par la
+France. Enfin, il subventionna le roi de Danemark, que les protestants
+d'Allemagne se donnèrent pour chef (mars 1625).
+
+Qu'il ait osé tout cela dans les tremblants commencements d'un pouvoir
+disputé, cela étonne, et surtout au moment où le vent du midi lui
+apportait de Rome une tempête à le déraciner. Après l'affaire de
+Valteline, le pape avait eu peur d'abord. Il crut voir monter aux
+murailles Bourbon, Frondsberg. Et il pria Bérulle d'aller vite apaiser
+le roi. Puis, ne voyant rien venir, la peur fit place à la colère. Ses
+Barberini ne parlaient que d'excommunier, foudroyer, écraser. Le neveu
+régnant supposa que le bonhomme Bérulle ne parlerait pas assez haut.
+Lui-même, de sa personne, se mit en route; armé des pouvoirs de
+l'Église, les poches pleines de bulles, il s'achemina vers la France,
+curieux de voir si Richelieu l'attendrait de pied ferme, ou plutôt sûr
+de le trouver à la frontière, repentant et la corde au cou.
+
+Celui-ci, en réalité, avait à soutenir d'étranges assauts. Louis XIII ne
+s'habituait pas à cette situation nouvelle de faire la guerre au pape.
+La reine mère lui en faisait honte, et Bérulle, sans doute, de ses
+soupirs et de ses larmes, remuait sa conscience. Un matin, le roi,
+brusquement, dit à Richelieu: «Il faut en finir.» (Mars 1625.)
+
+Mais bien loin d'en finir, celui-ci s'endurcissait tellement, que, le 25
+encore, il signa le traité du Nord avec les ennemis du pape, le Danois
+et les Allemands.
+
+Quel était donc cet homme qui violentait ainsi la conscience de son roi?
+Grand problème qui m'a souvent absorbé, et je n'en serais jamais sorti,
+si je n'avais lu dans la belle publication de M. Avenel (t. II, p. 207)
+une pièce écrite un peu plus tard, mais qui explique tout. On voit que
+Richelieu avait ensorcelé le roi.
+
+Par talisman, philtre ou breuvage? par l'anneau enchanté qui, dit-on,
+troubla Charlemagne? Non, par la caisse des finances.
+
+Louis XIII n'avait jamais vu d'argent, et Richelieu lui en fit voir.
+
+Ce fut un coup de théâtre analogue à celui de Sully, cet autre magicien,
+quand du pied il frappa la terre, et que l'argent jaillit pour Henri IV
+émerveillé.
+
+Le revenu, qui diminuait tous les ans, augmenta tout à coup.
+Indépendamment d'une enquête contre les financiers, ressource passagère,
+Richelieu alla droit aux sources régulières, aux comptables, aux
+receveurs, et il se mit à compter avec eux. Ils furent bien étonnés.
+Quand on leur demandait de l'argent, ils prétendaient toujours avoir
+fait des avances, disaient qu'on leur devait plutôt, offraient de prêter
+et prêtaient au roi à usure l'argent même du roi.
+
+Ce jeu cessa avec un homme sérieux, qui ne plaisantait pas, qui tira
+tout à clair lui-même. Homme net, avant tout, et, bien plus, d'une
+générosité altière, qui, par exemple, en prenant la marine, gagna un
+profit de cent mille écus et en fit cadeau à l'État.
+
+Louis XIII n'aimait pas ce visage pointu, mais il restait persuadé que
+le disgracier, c'était rentrer dans l'indigence où Concini l'avait tenu,
+dans la honte où le mit de Luynes, sous les sifflets de Montauban.
+
+Donc, ferme sur sa caisse, Richelieu attendit le légat et la foudre.
+
+Cette sécurité stoïcienne allait si loin, qu'il s'obstinait à ne pas
+vouloir armer contre nos protestants, qui avaient fait une prise d'armes
+maladroite et malencontreuse au moment même où Richelieu faisait la
+guerre au pape.
+
+Leur conduite, à ce moment, a indigné la France. Voici pourtant comment
+la chose se passa.
+
+Les deux frères, Soubise et Rohan, ne pouvaient pas savoir, le 17
+janvier, dans la Charente, que du 1er au 10 janvier on eût chassé des
+Alpes les garnisons pontificales. Ils ne voyaient point cela. Ce qu'ils
+voyaient, croyaient, c'étaient les mensonges politiques de Richelieu,
+qui, voulant se faire pardonner ses alliances protestantes, disait
+partout qu'il soudoyait Anglais et Hollandais pour isoler la Rochelle,
+que tôt ou tard il attaquerait. Et, pour mieux le faire croire, il avait
+dans la Charente quelques petits vaisseaux.
+
+Si tous nos catholiques du Louvre, Bérulle, la reine mère, qui vivaient
+avec Richelieu, se trompaient à cela, combien plus nos huguenots!
+Lui-même, en ses Mémoires, avec colère, il se demande comment ils purent
+l'attaquer dans un tel moment. Il est facile de le lui dire. Parce que
+la fausse paix de 1622 avait été une guerre; parce qu'on en avait
+profité pour bâtir une citadelle à Montpellier; parce qu'aux portes de
+la Rochelle, dans l'île de Ré, on élevait un fort pour la tenir sous le
+canon; parce qu'on avait mis là, un homme altéré de leur sang,
+l'ex-protestant Arnaud; parce qu'en Ré on avait brûlé vif un pauvre
+tisserand; parce qu'on avait lancé le peuple pour les massacrer à Lyon,
+et pour brûler ici leur temple de Charenton; parce que le magistrat
+allait chez les mourants les sommer de se confesser; enfin, parce qu'en
+toute la France la grande chose qui était leur joie, leur force et,
+disons mieux, leur âme, leur avait été retirée: _la liberté du chant_,
+et la consolation des psaumes!
+
+Les raisons, certes, d'armer ne manquaient pas. Le moment était mal
+choisi. Richelieu le fit dire à Rohan par Lesdiguières. Mais celui-ci,
+qui tant de fois avait trompé, ne fut pas cru le jour qu'il disait vrai.
+Rohan et Soubise persistèrent, malgré la majorité des protestants, qui
+ne voulaient pas bouger, malgré la Rochelle, qui, étouffée, ruinée dans
+son commerce, s'obstina pourtant dans la paix. À grand'peine, Rohan
+souleva un coin du Languedoc.
+
+Ce qui devait l'affermir dans la guerre, c'est que le mariage
+d'Angleterre, loin de favoriser les protestants, fut fastueusement
+arrangé comme une invasion catholique. Buckingham, qui était venu à
+Paris, y recommençait ses folies espagnoles. Il faisait l'amour à Anne
+d'Autriche, qui, n'ayant que les restes de madame d'Olivarès, eût dû se
+trouver peu flattée; mais point: elle fut très-attendrie. Tout le monde
+sait comment le fat se mit à la mode; histoire qui cote la cour à sa
+valeur, et la bassesse du temps. Il parut en habit brodé de perles mal
+cousues, qui se semaient sur les chemins pour tenter l'assistance. À
+Madrid, on se serait cru insulté! Ici, on le trouva très-bon; les plus
+huppés ramassaient dans la crotte.
+
+Retz dit que Buckingham brusqua son succès près de la reine, qu'à peine
+arrivé, il vainquit. Aux adieux, à Amiens, ce fou furieux se porta
+publiquement sur elle aux dernières entreprises. Il outragea la France,
+et il trahissait l'Angleterre, livrant ses vaisseaux protestants pour
+faire la guerre aux protestants.
+
+Ce fut un Guise, pour bien renouveler là-bas le fatal souvenir de la
+parenté des Guises avec les Stuarts, qui épousa la petite reine
+Henriette à Notre-Dame de Paris et la mena à Londres. Superbe cavalcade
+de prêtres et moines, et religieuses sur leurs mules, toute une _Armada_
+ecclésiastique.
+
+La reine trouva triste et sauvage le pays et le peuple, odieuse la
+simplicité grave des insulaires. Son sérieux époux, Charles Ier, figure
+roide et altière, où respirait le froid du Nord (par sa mère, il était
+Danois), lui plut très-médiocrement. Et elle commença tout de suite la
+petite guerre. Elle était bien stylée d'avance, et Bérulle ne la
+quittait pas. Charles se trouva avoir dans son lit une zélée catéchiste,
+triste, sèche, disputeuse, qui ne donnait rien pour rien, et mettait
+l'amour aux jeûnes de la controverse.
+
+Elle n'avait nul égard au temps, au danger de son mari, qui n'achetait
+les subsides du Parlement que par des sévérités religieuses. Elle avait
+droit d'avoir vingt-huit chapelles dans les châteaux. Mais le plus
+scabreux était celle de Londres. Elle exigea d'y réunir les
+catholiques. Ils vinrent en foule. Alors elle voulut une église.
+
+Cependant, c'était elle qui se plaignait et se faisait plaindre. Tout
+retombait sur Richelieu. Le légat Barberini était à Paris, et le
+ministre dans un extrême péril. Il parut là dans sa grandeur, mit bas
+l'habit de fourbe sous lequel il avait grandi. À chaque demande du
+légat, il opposa un _non_ respectueux, mais ferme, fort clair et sans
+ambages.
+
+Barberini avait commencé par une demande naïvement espagnole: «Une
+suspension d'armes,» pour que l'Espagne pût réunir ses forces. Et
+Richelieu répondit: _Non_.
+
+Barberini se retira sur la simple demande de la liberté du passage pour
+les troupes espagnoles, avec satisfaction au pape pour la forme impolie
+avec laquelle ses hommes avaient été mis à la porte. Mais Richelieu dit
+encore: _Non._
+
+Alors Barberini jeta sa barrette et pleura.
+
+Ce qui l'humiliait le plus, c'est qu'il ne trouvait aucune prise dans le
+public. Tout le monde paraissait ravi de ce coup reçu par le pape. Par
+cette seule petite affaire (qui ne coûta pas un million, ni, je crois,
+un seul homme), Richelieu avait conquis une grande position nationale.
+On a vu, en 1620, que les soldats disaient à Ravaillac qu'ils croyaient
+faire bientôt la guerre au pape, et en étaient charmés. Cela permet
+d'apprécier ce qu'on veut nous faire croire de la grande dévotion du
+temps. Quand Henri IV mourut, le peuple de Paris dit qu'il défendrait
+Charenton, protégerait les huguenots. M. de Guise, ce jour-là, avait
+beau saluer la foule; personne n'y faisait attention. Puis, dix années
+après, quand on lança sur Charenton une bande de laquais et de
+mendiants, quand les Jésuites de la rue Saint-Antoine se tenaient sur
+leur porte pour passer la bande en revue et lui mettre du coeur au
+ventre, l'histoire nous assure gravement que ces drôles étaient _tout
+Paris_, que la ville de Paris était encore ligueuse à cette époque, et
+que ce grand bruit eut lieu pour l'amour de je ne sais quel Guise tué
+dans la guerre des protestants à deux cents lieues de là. S'il en est
+ainsi, qu'on m'explique comment, trois ans après, ce légat, à Paris,
+n'en reste pas moins seul. Ce bon peuple dévot qui vient de brûler
+Charenton, où donc est-il? Et ne devrait-il pas faire tous les jours des
+feux de joie devant l'hôtel de M. le légat? Mais c'est tout le
+contraire. S'il y a joie, c'est pour le soufflet que vient de recevoir
+le pape. Richelieu s'en soucie si peu et croit tenir si bien le roi et
+tout, qu'il prend le temps d'être malade, s'en va à la campagne. Le
+légat solitaire n'a de consolateur qu'un autre solitaire, oublié dans
+Paris, l'ambassadeur d'Espagne, M. de Mirabel.
+
+L'homme de Rome était aux abois. La reine mère ne soufflait plus, ayant
+son âme à Londres. On la rappela en hâte, cette âme saintement
+intrigante. Bérulle saute le détroit. Ni Buckingham là-bas, ni Richelieu
+ici, n'avaient prévu ce coup. Le saint homme, pour piquer le roi, prit
+justement la pointe dont usait si bien Richelieu, _l'honneur de la
+couronne_. Il lui montra l'Anglais qui se moquait de lui, maltraitant
+Henriette, persécutant les catholiques. Pourquoi les ménagerait-il
+lorsque, chez le roi très-chrétien, un cardinal persécute le pape?...
+Cela agit. Le roi jura que son beau-frère s'en repentirait, et, pour
+l'affaire du pape que traînait Richelieu, il dit à Bérulle d'en finir.
+
+Avec celui-ci, la chose alla vite. Pendant que Richelieu se met en route
+pour revenir, déjà tout est fini. Bérulle a bâclé un traité, plein
+d'équivoques. «Les Grisons restent souverains, _sauf le cas_ où les
+Valtelins se croiraient lésés comme catholiques. Le roi de France aura
+seul les passages, _sauf le cas_ d'une guerre des Turcs, où l'Espagnol
+voudrait aller secourir l'Autrichien.» Or, ce cas était tout trouvé,
+l'Autriche étant alors aux prises avec le Transylvain, allié des Turcs.
+Les Espagnols, sous ce prétexte, eussent à l'instant même repris les
+passages.
+
+Guéri par la colère, Richelieu revient, déchire le traité, en appelle à
+la France (il demande une assemblée de notables) et au clergé même de
+France. Sa prise sur le clergé, c'était une victoire qu'il venait de
+gagner sur le protestant Soubise avec les vaisseaux d'Angleterre et de
+Hollande (15 septembre 1625.)
+
+Les Notables, princes, ducs et pairs, cardinaux, maréchaux, délégués des
+Parlements, membres de l'Assemblée du clergé (qui siégeait déjà à
+Paris), votèrent comme un seul homme pour Richelieu.
+
+La reine mère, Bérulle et le légat faisaient triste figure, restant
+seuls pour la paix, seuls bons et fidèles Espagnols, devant une
+assemblée toute française. L'abandon du clergé surtout outrait le légat.
+«Et toi aussi, mon fils!» Il fit un coup désespéré. Sans dire adieu, il
+part (23 septembre), tirant décidément l'épée, et résolu de faire des
+levées de troupes, pour qu'on vît qui l'emporterait de la maison de
+France ou de celle des Barberini.
+
+Richelieu fit courir après par politesse; mais il ne s'en souciait
+guère, ayant la France avec lui. Il amusait alors les Notables d'un
+projet superbe de réforme utopique, de ces choses agréables et vaines
+dont se régalent volontiers ces grandes assemblées. Il est curieux de
+voir l'idéal de Richelieu.
+
+Cela commence d'abord de façon pastorale, le roi veut imiter saint Louis
+jugeant sous un chêne; chaque dimanche et fête, à l'issue de la messe,
+il donnera audience à tout venant, et recevra toute requête, que
+reprendra le demandeur, «avec réponse au pied,» le dimanche suivant.
+
+La généralité des affaires se traitera par quatre hauts conseils. Mais à
+tout seigneur tout honneur: au plus haut conseil, trône le clergé;
+quatre prélats et deux laïques seulement le forment pour aider le roi à
+nommer aux bénéfices, et, «en général, pour tout ce qui peut intéresser
+sa conscience.» Voilà la conscience du roi administrée en république, et
+en république d'Église.
+
+Le même esprit républicain perce dans l'organisation régulière qu'il
+veut donner aux conciles provinciaux. Ils deviendront les juges du
+clergé en dernier ressort.
+
+À tout curé au moins trois cents livres par an, équivalant aux douze
+cents que leur donne la Constituante de 89.--Moins d'ordres mendiants,
+moins de Capucins.--Cloîtrer les monastères de filles.
+
+Le roi réduit tellement sa maison, qu'il reviendra à la dépense d'Henri
+III.--Plus de vénalité d'offices.--Plus d'acquits au comptant; le roi se
+ferme le Trésor.--Plus de vagabondage, taxes des pauvres.--Moins de
+colléges, moins de lettrés pauvres (d'abbés faiseurs de vers, de
+prestolets solliciteurs, etc.)--Moins de luxe. Chacun, réduisant sa
+dépense, supprimant les clinquants italiens et passements de Milan,
+n'aura plus à chercher de _mauvaises voies_ pour se refaire. Quelles
+voies? Le bon roi Jacques dit haut ce que Richelieu pense: que le
+gentilhomme ruiné venait en cour spéculer sur sa femme.
+
+Cet âge d'or sur le papier charma tellement le public, que trois corps à
+la fois, l'Assemblée du clergé, la Sorbonne et le Parlement,
+poursuivirent vivement les pamphlets papistes, espagnols, qu'on lançait
+contre Richelieu. Et le Parlement avec tant de violence, que Richelieu
+n'eut qu'à le contenir.
+
+Il n'avait pris tant d'ascendant sur le clergé qu'en le leurrant d'une
+chose qu'il ne voulait pas faire, d'une guerre contre la Rochelle.
+Qu'aurait fait cette guerre? Elle aurait forcé l'Angleterre à se
+déclarer contre lui; elle eût disloqué sa ligue du Nord (Hollande,
+Suède, Danemark, Allemagne). Les amis de l'Espagne, Bérulle, la reine
+mère, ne désiraient pas autre chose. Ils le poussaient à la victoire
+fatale qui brisait tous ses plans, le brouillait avec les Anglais,
+Richelieu tremblait de vaincre. Et lui-même, en novembre, il offrit la
+paix aux huguenots, ce qui mécontenta le clergé et lui fit retirer en
+partie l'adhésion étourdie qu'il lui avait donnée contre le pape.
+
+Il désirait avoir la main forcée par les Anglais, pouvoir dire qu'il
+n'avait pu leur refuser de traiter avec les huguenots. Il fit venir en
+décembre des ambassadeurs d'Angleterre, qui prirent l'affaire en main et
+avancèrent la chose. Mais d'autant plus Bérulle, la parti espagnol,
+voulait brusquer la paix avec l'Espagne. Ils remuaient le roi par le
+scrupule de pousser cette guerre d'Espagne que le pape maintenant
+faisait sienne et voulait reprendre en son nom. Ils crurent le roi pour
+eux sur quelques mots d'aigreur qui lui échappèrent contre Richelieu, et
+ils en prirent l'audace de faire la paix sans pouvoir. La reine mère dit
+à la femme de notre ambassadeur, Fargis de Rochepot (ennemi de
+Richelieu), qu'il pouvait signer le traité _in ogni modo_. Le traité que
+signa Fargis, c'est justement cet amas d'équivoques que Bérulle avait
+minuté trois mois avant, et que Richelieu avait déchiré, «Les Grisons
+restaient souverains, _à moins que_ les Valtelins ne se disent lésés
+dans leur religion.» Et ils l'auraient dit à coup sûr.
+
+Ce beau traité, conclu (disons plutôt comploté, conspiré) entre Olivarès
+et Fargis, vient en janvier au Louvre. On s'est passé du roi, on s'est
+passé de Richelieu. Celui-ci tombe à la renverse. Il se trouvait que nos
+amis et alliés, les Anglais, alors à Paris, sans lesquels on traitait
+ainsi avec l'Espagne, allaient passer pour traîtres à Londres. Quelle
+force donnée au procès que déjà les Communes commençaient contre
+Buckingham? Charles Ier était forcé de devenir le mortel ennemi de la
+France. Le but de Rome était atteint.
+
+Qu'allait dire tout le Nord? Qu'allait dire l'Italie? Venise ne s'était
+compromise que pour avoir quelque sûreté contre l'Autriche, et la Savoie
+ruinée, que pour s'indemniser sur Gênes. Et tous étaient sacrifiés. La
+France traitait pour elle seule.
+
+Le panégyriste de Bérulle, l'abbé Tabaraud (d'après d'autres plus
+anciens, et non plus sages), assure que c'était Richelieu même qui avait
+poussé Fargis, sauf à le démentir, que lui-même voulait ce traité qui
+lui troublait tous ses plans. Heureusement ses lettres sont là, et son
+très-sérieux éditeur, M. Avenel, d'après les pièces, a remis l'affaire
+en lumière (t. II, p. 90).
+
+On lava la tête à Fargis. On raccommoda le traité, mais comment? On en
+laissa tout le venin, les Grisons ne gardant de leur souveraineté qu'un
+petit souvenir, un cens de vingt-cinq mille livres par an que leur
+payerait la Valteline. Celle-ci, petite république catholique, eût
+laissé, à coup sûr, passer et repasser les Espagnols tant qu'ils
+auraient voulu.
+
+Deux choses décidèrent Richelieu à accepter cette oeuvre de ses ennemis.
+
+D'abord, il avait su faire consacrer le droit des Grisons par les
+Suisses, qui se firent fort de les mettre en possession de la Valteline.
+
+Deuxièmement, le pape armait contre la France. Son drapeau, avec
+l'Espagnol, reparaissait aux Alpes. Et, quelque ridicule que cela fût,
+Richelieu en était embarrassé. Qu'eût dit le confesseur du roi? et
+comment la conscience de Louis XIII se fût-elle arrangée de cette guerre
+obstinée contre le pape?
+
+Donc, il céda, et endossa l'indignation et le mépris de l'Europe,
+proclamé traître par tous ses alliés.
+
+La chose aujourd'hui est plus claire. En cette singulière affaire, il y
+avait un fourbe et un saint. Le fourbe, Richelieu (à juger par les
+précédents); le saint, Bérulle. Mais ce fut le saint qui mentit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+LIGUE DES REINES CONTRE RICHELIEU--COMPLOT DE CHALAIS
+
+1626
+
+
+Dans la terrible solitude où cette paix traîtresse mit Richelieu,
+brouillé avec tous ses amis (Angleterre et Hollande, Savoie, Venise et
+Grisons même), haï du pape, qui gardait son soufflet, amorti en Europe,
+affaibli à la cour, mystifié par un sot (Bérulle), il commença à
+regarder inquiètement sur quoi il s'appuierait, et il eut une idée
+lâche, dont il se confesse lui-même.
+
+Ce fut de s'adresser à la Bavière, à la ligue catholique d'Allemagne,
+d'obtenir du Bavarois même, du vainqueur, le rétablissement du vaincu,
+le Palatin. Mais quel rétablissement! À quelles conditions! Il
+demanderait pardon à l'Empereur, il payerait trois millions, il
+laisserait son titre d'électeur au Bavarois, à moins que lui Palatin, le
+chef des calvinistes, ne se fît catholique. Et, tout cela fait, quel en
+serait le fruit? Le Palatinat garderait-il la liberté de religion? Point
+du tout. Dans ce pays tout calviniste, le calvinisme _ne serait que
+toléré_, et encore _dans une ville_, résidence du Palatin!
+
+Ce bel arrangement ne déplut pas au Bavarois. Seulement il eût voulu un
+article de plus: c'était que Richelieu désarmât le Danois et la ligue
+protestante, que le lion se fit arracher dents et ongles préalablement,
+après quoi on eût pu l'assommer à coups de bâton.
+
+Richelieu conte lui-même la honteuse négociation, et paraît se féliciter
+d'avoir trouvé ce vain expédient. Ce qui fait bien sentir que ce
+mécanicien, qui rêvait la balance, les poids et contre-poids, enfin
+toute la pauvre machine, de la politique moderne, eut peu le sentiment
+des forces vives, des passions dont vit l'humanité.
+
+Qui ne voyait la réaction catholique, cette terrible armée en marche,
+qui allait engloutir le Nord, avançant comme un élément, avec les forces
+aveugles non-seulement du fanatisme, mais, ce qui est bien pis, d'un
+changement général de la propriété? Contre un tel phénomène, contre la
+création d'une armée de cent mille voleurs qu'à ce moment l'Autriche
+opérait par Waldstein, on se fût amusé à bâtir cette petite digue!...
+Triste conception! Le Bavarois, vainqueur parce qu'il avait servi
+jusque-là la révolution, eût été impuissant le jour qu'il lui eût fait
+obstacle.
+
+Lui-même, Richelieu, personnellement, n'avait nul arrangement possible,
+haï du parti espagnol comme apostat et renégat, et du parti
+anti-espagnol pour sa récente trahison.
+
+En 1626, il était arrivé au point où parvint Henri IV en 1606. De toutes
+parts, on conspirait sa mort. Ses livres contre les protestants, ses
+tendresses pour les Jésuites, ses ménagements pour les demi-jésuites
+(Oratoriens), ne lui regagnaient personne. Toutes les cours étaient
+travaillées contre lui. Le grand parti dévot, cette année 1626, pour le
+faire sauter, opéra une ligue universelle des reines.
+
+La reine de France entra directement dans un complot pour le tuer.
+
+La reine d'Angleterre lui brisa l'alliance anglaise.
+
+La reine mère, Marie de Médicis, sa fille la reine d'Espagne, et
+l'infante des Pays-Bas, voulaient lui faire faire, malgré lui,
+l'entreprise insensée d'une descente en Angleterre.
+
+Commençons par Anne d'Autriche. Elle était arrivée à treize ans. Et
+pendant trois ans son mari avait oublié qu'elle existât. En 1619, on
+avait à grand bruit imprimé dans le _Mercure_, pour la joie de la
+France, que le roi commençait enfin à faire l'amour à la reine.
+L'ambassadeur d'Espagne écrivait à Madrid leurs moindres rapprochements.
+Tout le monde s'en était entremis, Espagnols et Français. C'est un
+spectacle étrange de voir deux monarchies suer, travailler à cela,
+pousser ces amants l'un vers l'autre ... Hélas! avec peu de succès.
+
+Anne était pourtant assez jolie. Quoiqu'elle n'eût que de petits traits,
+un méchant petit nez sans caractère, la blanche peau de cette blonde
+dynastie lui donnait alors de l'éclat. Altière et colérique, elle ne
+faisait rien qu'à sa tête, riait de tout. Et c'est surtout ce rire qui
+faisait peur au triste Louis XIII. La rieuse s'était donnée à une autre,
+plus légère encore, mais perverse et dévergondée, le type des coureuses
+de la Fronde, la duchesse de Chevreuse. Sous cette bonne direction, elle
+eut deux ou trois fausses couches. L'Espagne était désespérée. Elle
+voyait bien que le mariage ne mettrait pas la France sous son influence.
+Mais, s'il n'y avait guère à attendre, de Louis XIII, on pouvait être
+plus heureux avec son frère Gaston. L'ambassade espagnole y songea et
+poussa la reine. Un matin, de sa part, quelqu'un dit à Gaston «qu'elle
+ne veut pas qu'il se marie.»
+
+Le roi et Richelieu songeaient à lui faire épouser une Guise pour
+reprendre à cette famille une part de l'héritage de Montpensier qu'ils
+avaient escamoté à la mort d'Henri IV. Mais le mot de la reine, d'une
+reine de vingt-quatre ans, à un prince de dix-huit, était bien sûr
+d'être obéi. Pour affermir Gaston, on prit son gouverneur Ornano par la
+princesse de Condé qu'il aimait. Le roi était déjà mort, au moins dans
+leur pensée; la reine se croyait veuve. Richelieu en fut averti. Par
+qui? Par le roi même, dont on arrangeait la succession (Lettres de
+Richelieu, II, 232).
+
+Voilà nos étourdis qui commencent à écrire de toutes parts et à chercher
+des alliés. Ils signifient leur prochain avénement aux Espagnols, au
+Savoyard. Ils tâtent le fils de d'Épernon pour avoir Metz, et le père
+même; mais le vieux coquin voulut voir venir les choses.
+
+Gaston avait exigé qu'on l'admît au conseil, et il voulait encore y
+faire entrer Ornano. Le roi fait arrêter celui-ci le 5 mai. Grand
+étonnement de Monsieur, cris, fureur. Devant les ministres, il demande
+d'une voix hautaine qui a osé donner un tel conseil. «Moi, monseigneur,»
+dit Richelieu.
+
+Gaston, vraie poule mouillée, eût avalé cela. Mais le piqua là-dessus.
+Pouvait-il bien devant sa belle-soeur qui voulait le traiter en homme,
+se laisser traiter en enfant? L'affaire fut ainsi envenimée par la
+Chevreuse, par son amant Chalais (Talleyrand), qui dit que, puisqu'on ne
+pouvait se battre avec un prêtre, on pouvait bien l'assassiner.
+
+Les faiseurs de Mémoires, qui écrivent trente ans après, pour rendre
+plus joyeuse cette sanglante affaire, ont supposé que Richelieu lui-même
+était amoureux d'Anne d'Autriche, jaloux de Buckingham et de Monsieur,
+qu'il avait eu l'impudence de proposer à la reine de suppléer Louis
+XIII, que la reine avait exigé qu'il dansât devant elle, etc., etc.
+Histoire stupide. Anne d'Autriche, si douce pour les autres, ne l'aurait
+pas été pour lui; elle l'eût fait jeter par les fenêtres. Il le savait
+et n'était pas si sot. Notez qu'il avait quarante-cinq ans, était
+très-maladif, enfin avait chez lui sa nièce, qu'il aimait sans trop de
+mystère.
+
+L'assassinat en question, qu'on a traité comme un hasard, un coup de
+tête de cette folle jeunesse, fut, je crois, autre chose. Il est
+impossible d'y méconnaître la continuation des entreprises de ce genre
+que l'Espagne faisait, ou faisait faire, depuis environ soixante ans.
+Assassinats à point, et toujours quand il fallait simplifier une
+situation difficile par la mort de l'homme influent. Ainsi Colligny,
+ainsi Guillaume, ainsi Henri III, ainsi Henri IV. Procédé monotone.
+Mais, quoique peu varié, il avait toujours son effet.
+
+Le plan, fort simple, était que Gaston, avec son Chalais et toute sa
+maison irait dîner chez Richelieu au château de Fleury, et que là, à sa
+table, profitant de sa confiance et de son hospitalité, les gens d'épée,
+commodément tueraient l'homme sans armes. Les _dames_ (Anne d'Autriche
+et madame de Chevreuse) goûtaient ce plan chevaleresque, et tout se fût
+réalisé si Chalais n'eût confié son secret à un ami de cour, qui lui
+dit: «Si tu ne dénonces, je le ferai moi-même.» Chalais a peur, dit tout
+au cardinal, au roi. Cependant, dans la nuit, dès trois heures, arrivent
+à Fleury les officiers du prince «pour lui apprêter son dîner.»
+Richelieu leur cède la place, et le matin vient chez Gaston lui
+reprocher avec douceur de ne pas l'avoir prévenu de l'honneur qu'il
+voulait lui faire.
+
+Cependant il supplie le roi de le laisser se retirer. Le roi dit: «Je
+vous défendrai et vous avertirai de ce qu'on dira contre vous.»
+
+L'affaire était immense, épouvantable, le pendant de l'affaire Biron.
+Les deux fils d'Henri IV, le gouverneur de Bretagne, Vendôme, et le
+grand prieur, en étaient, et le duc de Longueville. Même le comte de
+Soissons, à qui l'on se fiait, à qui Richelieu laissa Paris pendant
+qu'il menait le roi en Bretagne; Soissons eût enlevé la grande héritière
+qu'on voulait donner à Monsieur. Découvert, il s'enfuit et quitta le
+royaume.
+
+Richelieu attira et arrêta les deux Vendôme. Il fit signer à Monsieur
+une sorte de confession où il abandonnait ses amis, et le maria de sa
+main. Il l'étouffa dans l'or. Avec ce riche mariage et l'apanage
+d'Orléans qu'on lui donna, il eut de rente un million d'alors (cinq ou
+six d'aujourd'hui, un capital de cent millions).
+
+Monsieur se laissa marier, le 5 août; mais cela ne sauva pas Chalais,
+qu'on décapita le 19, comme ayant conspiré la mort du roi, ce qui était
+faux. Mais son vrai crime, le complot contre l'État, et contre la vie de
+Richelieu, aurait paru bien peu de chose. Une seule tête paya pour
+toutes. On pria, on supplia; mais le roi resta ferme.
+
+L'Espagne dut renoncer à faire de la reine un centre d'intrigues. On la
+mit presque en charte privée. Humiliée, pardonnée, séparée de la
+Chevreuse, qu'on exila, elle ne reçut que des femmes. Le roi défendit de
+laisser entrer les hommes, que quand il y serait.
+
+Mesures très-vigoureuses. Cette affaire de Chalais commençait la grande
+oeuvre de Richelieu, le nettoiement de la cour et le balayage des
+princes. Il avait frappé sur eux en même temps de trois côtés: sur les
+bâtards royaux (Vendôme), sur les Condé (Soissons en fuite), sur les
+Guise (exil de la Chevreuse). L'héritier même enfin dû trône, Monsieur,
+humilié, marié, enrichi et déshonoré. Chacun sentait que celui qui
+frappait de tel coups donnait sa tête pour enjeu. La vie de Richelieu
+tenait à ce fil sec, qui pouvait tous les jours casser, un roi fiévreux
+et valétudinaire.
+
+Il n'était pas sorti d'affaire, qu'en ce même mois d'août 1626, deux
+coups viennent le frapper.
+
+1º La grande défaite du Danois, notre allié, chef des protestants
+d'Allemagne (27 août), que Richelieu aidait d'argent, et qui se fait
+battre à Lutter. Loin de protéger les autres maintenant, il va être
+lui-même envahi par l'Autriche.
+
+2º L'autre coup, en apparence minime, est en réalité terrible, c'est la
+brouille complète d'Henriette et de Charles Ier. Celui-ci en moins de
+six mois, sera forcé d'armer contre la France.
+
+Henriette était une petite brunette, vive, agréable. Elle était d'Henri
+IV et non de Concini. Elle naquit du raccommodement de 1608, vrai du
+côté d'Henri, très-faux du côté de Marie. L'enfant ne rappela que trop
+cet étrange moment. Sensuelle et galante, violemment brouillonne et
+têtue. Quand elle passa en Angleterre, elle se fit dévote, prit ce
+mariage comme pénitence. Bérulle lui propose pour modèle la pécheresse
+Madeleine. Qu'une princesse de dix-sept ans eût déjà tant à expier,
+c'était de quoi faire réfléchir Charles Ier et le refroidir. Mais il n'y
+parut pas. Le roi était triste, grondeur, violent, mais honnête homme et
+régulier; il revenait toujours. C'est ce qui donna tant d'audace à la
+jeune femme.
+
+Par une belle matinée de printemps, d'une chaleur rare en Angleterre, la
+reine, emmenant tout son monde, son évêque et ses aumôniers, ses
+religieuses, tout cela en costume et en grande pompe papiste, à travers
+Londres émerveillée, se rend au gibet de Tyburn, où furent pendus les
+saints Jésuites de la _Conspiration des poudres_, et là, agenouillée,
+elle fait sa prière à ces célèbres assassins.
+
+Outrage solennel, non-seulement à la religion de l'Angleterre mais à la
+morale, à la conscience de l'humanité.
+
+Charles Ier, qui déjà périssait, qui en était réduit à dissoudre son
+parlement, à tenter des emprunts forcés, dans sa terrible misère, reçut
+de la main de sa femme cette pierre pesante pour l'enfoncer dans sa
+noyade. La scène fut violente contre les prêtres et les femmes de la
+reine. «Chassons-les, écrit-il, comme des bêtes sauvages.» Le 9 août,
+lui-même lui prononça cette sentence. Elle pria, pleura, cria. Des cris
+lui répondirent, ceux de ses femmes qu'on emmenait. Elle se jette aux
+barreaux des fenêtres pour les voir encore et leur dire adieu. Sanglots,
+clameurs, etc., une scène publique surprenante dans les moeurs
+anglaises, où tout se passe sans bruit. Le roi était mal à son aise, se
+sentant posé dans ce drame comme l'indigne et barbare tyran.
+
+Pour abréger, il arracha des barreaux les mains de la reine, qui
+s'évanouit furieuse, et fit écrire partout que ses mains étaient
+déchirées.
+
+Texte excellent. C'était celui même de la terrible Marie Stuart, si
+heureusement exploité par les papes. Urbain VIII, à l'instant, saisit la
+légende d'Henriette, épouse infortunée de ce Barbe-Bleue britannique.
+Sur la donnée un peu maigre, il est vrai, de l'écorchure douteuse, il
+rebâtit le grand roman pontifical de l'autre siècle, la conquête de
+l'Angleterre par l'Espagne et la France. Il dit expressément à
+l'ambassadeur espagnol: «En conscience, votre maître, comme bon
+chevalier, est tenu de tirer l'épée pour une princesse affligée.»
+
+La jeune reine d'Espagne, soeur d'Henriette et fille de Marie de
+Médicis, écrivit de sa main au cardinal de Richelieu, invoquant son
+secours et sa galanterie pour soutenir les reines opprimées.
+
+Autant en écrivait l'infante de Bruxelles. Autant en disait au Louvre la
+reine mère. Bérulle s'adressait au coeur du cardinal, à sa piété, bien
+sûr qu'en cette grande occasion il agirait comme prince de l'Église.
+
+Ces instances touchantes, unanimes, eurent un grand effet sur le roi,
+qui regardait l'expulsion de ces Français comme un outrage à sa
+couronne. De sorte que Richelieu, n'étant plus même soutenu par le roi,
+et se trouvant tout seul, dit qu'il goûtait l'entreprise, mais qu'il
+fallait d'abord, pour mettre Charles Ier dans son tort, lui envoyer une
+ambassade.
+
+On envoya à Londres le beau Bassompierre, l'homme de la reine mère, et
+avec lui celui de tous les prêtres renvoyés que les Anglais détestaient
+le plus, le P. Harlay de Sancy. Bon moyen de brouiller encore.
+Bassompierre cependant crut accommoder tout. Mais il y avait une
+condition: c'était que Buckingham reviendrait ici faire sa cour à la
+reine. Refus du roi. La guerre va éclater.
+
+Du reste, à part cette folie, la fatalité emportait à la guerre le roi
+et le ministre. Le Parlement poursuivait Buckingham avec une colère
+méritée, mais aveugle pourtant, avec la ténacité du bouledogue, qui ne
+voit plus, n'entend plus, ne sent plus. L'Angleterre ne s'informait plus
+des grands intérêts de l'Europe. Elle voulait la peau de Buckingham, et
+rien de plus. Celui-ci n'avait chance d'échapper que par cette diversion
+de la guerre.
+
+Richelieu eût eu grand besoin de ne pas rompre avec l'Angleterre.
+L'espoir qu'il témoignait au roi (juin 1626) de relever nos finances
+était déjà trompé et ses ressources insuffisantes. La grande défaite du
+Danois et de l'Allemagne protestante (en août) rendait l'Autriche et la
+Bavière maîtresses de la situation. Les Espagnols tenaient le Rhin. Dans
+le conflit maritime des États de l'ouest, devant les grandes puissances
+navales de l'Angleterre, Hollande et Espagne, nous seuls nous n'étions
+pas en garde. Il fallait sans retard organiser l'armée, créer la flotte.
+Et cela, avec une France ruinée, chargée d'un déficit annuel de dix
+millions, d'une dette exigible de cinquante-deux millions, avec un
+pauvre peuple qui (il le dit lui-même) «ne contribuait plus de sa sueur,
+mais de son sang.»
+
+Il n'avait pas fait cette situation. Il n'aurait osé même la
+caractériser nettement. Il eût fallu dresser l'accusation de la reine
+mère, de tous les favoris, Concini, Luynes, etc., cette perpétuité des
+désordres et de vols si soutenue, et j'allais dire si régulière, qu'une
+telle accusation eût été celle de la royauté, du gouvernement
+monarchique.
+
+Qu'eût-ce été si une assemblée sérieuse eût regardé au fond? si la voix
+nationale de 1614 se fût élevée? Le pouvoir eût été frappé de faiblesse,
+au moment où il devait ramasser sa force contre le grand orage
+d'Allemagne. Richelieu s'en tint à une comédie de Notables, une petite
+assemblée en famille de fonctionnaires et de magistrats.
+
+Devant des gens si bien appris, tout décidés d'avance à approuver, il y
+fallait peu de façon. Il eût pu s'épargner des frais d'hypocrisie,
+qu'il fit pourtant (par habitude), _réduisant l'impôt_ de six cent mille
+livres, _pendant qu'il l'augmentait_ de plusieurs millions.
+
+L'assemblée vota d'un élan la dépense colossale d'une création immédiate
+de l'armée et de la flotte, dépense ainsi répartie: un tiers sur le
+trésor, _deux tiers sur les provinces_. À elles d'y pourvoir par les
+moyens qui leur seront plus agréables et par des impôts à leur choix.
+Avec cela, la réduction de six cent mille francs semblait une
+plaisanterie. On les ôtait, il est vrai, sur la taille, impôt des
+roturiers, des pauvres. Mais les riches, les nobles et les prêtres, qui
+allaient, en chaque province, établir le nouvel impôt, sur qui le
+mettraient-ils? Sur le roturier à coup sûr, sur le pauvre, non point sur
+eux, sur les riches et privilégiés.
+
+Là se révèle la situation réelle de Richelieu. _Il ne pouvait demander
+aux deux classes riches._ Prêtre, il ne pouvait prendre aux prêtres. À
+peine, sur l'espoir d'exterminer les protestants, put-il tirer trois
+millions du clergé. Il osa, en 1631, lui demander les titres de ses
+biens, et n'eut qu'un refus sec. Il n'eût pu davantage faire contribuer
+la noblesse. Loin de donner, elle mendiait, mais mendiait avec fierté,
+menaces, presque l'épée au poing. Elle signifiait, en 1626, que l'État
+et l'Église devaient la nourrir, l'État élever ses enfants, l'Église lui
+réserver le tiers des bénéfices et faire les frais d'un ordre militaire
+de Saint-Louis qui apanagerait ses nobles membres. À ces mendiants
+riches et armés, l'État répondit par la voix du roi qu'on aurait bien
+soin d'eux, et l'Église leur remplit la bouche dans le courant du
+siècle avec les biens des protestants.
+
+Donc, Richelieu ne pouvait prendre l'argent où il était, et devait le
+chercher où il n'était pas. Où? chez les pauvres, dans les entrailles du
+peuple, dans sa substance même; de sorte que le pauvre irait toujours
+s'appauvrissant et maigrissant. Il réduisit la taille de six cent mille
+livres en 1626, et l'augmenta de dix-neuf millions en quatre ans.
+Pourquoi? parce qu'il ne pouvait prendre qu'aux taillables, aux
+roturiers, aux pauvres.
+
+À la première proposition sérieuse, Richelieu recula. Un magistrat, qui
+n'avait pas le mot de cette comédie, s'avisa de dire qu'on devrait
+rendre la taille _réelle_, non _personnelle_, faire payer tous les
+biens, _y compris les biens nobles_. Richelieu n'aurait pas été ministre
+vingt-quatre heures s'il eût appuyé ce mot. Il le laissa tomber. Il n'y
+eut que trois membres pour appuyer la vaine proposition.
+
+Mais lui, que disait-il? Il feignait un espoir qu'un esprit aussi
+positif ne pouvait avoir nullement: «Qu'on ferait face à tout, si on
+faisait une réduction sur la maison du roi, et si l'on pouvait racheter
+le domaine qui, en six ans, augmenterait le revenu de vingt millions.»
+Ressource hypothétique, qui supposait la paix, quand la guerre furieuse
+allait grandissant par l'Europe.
+
+Ajoutez une autre espérance, le futur _rétablissement du commerce_! Le
+roi _voulait_ qu'on honorât le marchand, au moins le marchand en gros
+(comme si le roi pouvait dans une chose d'opinion). Il _voulait_ que les
+nobles pussent commercer sans déroger. Ils le demandaient, il est vrai,
+par envie, ignorance, mais ils ne le désiraient pas au fond, étant si
+impropres au commerce; au vol, à la bonne heure, et à la piraterie.
+
+Si Richelieu eût pris aux privilégiés, il tombait. Et, s'il eût réduit
+les dépenses, s'il n'eût ruiné la France pour faire l'armée et la
+flotte, le monstre double qui mangeait l'Allemagne (l'armée jésuite et
+l'armée mercenaire) nous aurait dévorés comme elle.
+
+Il dut tomber sur l'un et l'autre écueil. Sorti de la ruine et d'une
+situation gâtée et insoluble, il ne put nous sauver que de la ruine. Il
+m'apparaît dès le premier jour ce qu'il fut et resta, ce que dit sa
+figure lugubre: le dictateur du désespoir.
+
+En toute chose, il ne pouvait faire le bien que par le mal, souvent en
+employant les plus mauvaises passions de son temps. Celle du clergé,
+c'était la mutilation de la France, la destruction ou l'expulsion de la
+France protestante, à l'imitation de ce que l'Espagne faisait des
+Moresques, l'Autriche des Bohémiens et de tant d'autres. Beaucoup de
+catholiques pensaient de même, par l'impatience française qui brise les
+obstacles, éreinte et bêtes et gens, ne sachant les conduire; enfin, par
+une autre passion nationale, le goût de l'unité matérielle, brutale et
+mécanique, insoucieuse des libertés morales qui diversifient la nature.
+
+La France, en se coupant son meilleur bras, allait de plus compromettre
+le corps, parce qu'elle se brouillait avec ses amis, se livrait à ses
+ennemis, Autrichiens, Espagnols.
+
+Richelieu le savait, il lui fallait pourtant leurrer cette passion
+mauvaise, et parfois il en tirait parti. Elle l'aida dans une chose
+excellente qu'il présenta aux Notables: _le rasement des forteresses
+inutiles_, et leur démolition confiée aux communes mêmes. Dans la liste
+qu'il donna des forteresses à démolir, la grande majorité était
+protestante, celles du Dauphiné, du Languedoc et du Poitou. Cela fut
+salué avec enthousiasme des parlements, des communes, qui y gagnaient en
+tout sens, de la petite noblesse, envieuse de la grande, et bien plus
+encore du clergé.
+
+Si deux provinces catholiques, deux gouverneurs, Guise et d'Épernon,
+étaient frappés aussi et se plaignaient, Richelieu avait à leur dire
+que, comme bons catholiques, ils devaient accepter une ordonnance si
+favorable à la religion, qui, mettant bas les forts de Poitou, de
+Saintonge, faisait tomber les ouvrages avancés, les bastions de la
+Rochelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+SIÉGE DE LA ROCHELLE
+
+1627-1628
+
+
+Les défections de la France sont les agonies de l'Europe. La paix
+traîtresse, entre Olivarès et Bérulle, que signa Richelieu (mars 1626),
+suivie bientôt de la déroute des Danois (août 1626), a commencé le grand
+débordement des persécutions catholiques. Le massacre général de Bohême
+(onze mille communes exterminées sur trente mille) s'ouvre le jour de
+Saint-Ignace, en 1627. L'ordre d'abjurer ou de mourir court l'Autriche,
+les terres autrichiennes. Pendant que l'armée sainte, bandits, moines et
+bourreaux, pèse vers l'Adriatique, elle déborde, au nord, sur la Saxe,
+s'extravase en Brandebourg, jusqu'en Poméranie, de façon que les sables
+même et les écueils de la Baltique ne pourront cacher les proscrits.
+
+La France pouvait entendre la désolation du Rhin, la clameur du
+Palatinat, ruiné, saccagé, violé, un jour par les Croates et un jour par
+les Espagnols. La Lorraine suivait ce mouvement; elle allait armer
+contre nous, bien plus, donner passage à la grande armée des brigands
+organisés par l'Empereur.
+
+La France le souffrait, pourquoi? Pour une raison que Richelieu se garde
+bien de dire. Il était encore serf; il ne se maintenait qu'en suivant la
+reine mère et Bérulle et les Espagnols. Ils l'obligeaient de faire un
+traité avec Madrid pour l'invasion de l'Angleterre, c'est-à-dire pour le
+renversement de la politique de Richelieu. Le pape avait le mérite de
+l'idée première, et Bérulle celui de la foi. Bérulle dictait, Richelieu
+écrivait, Olivarès corrigeait le traité. Ce qui occupait le plus
+Bérulle, c'était de savoir s'il valait mieux prendre la flotte anglaise,
+ou bien la brûler dans le port.
+
+Les Espagnols tirèrent de nous cette pièce (20 avril 1627), et, sans
+perdre un moment, la communiquèrent aux Anglais, afin qu'ils nous
+prévinssent, envahissent la France et descendissent à la Rochelle.
+
+Les lettres de Richelieu prouvent qu'il était dupe. Ce traité imposé et
+contraire à ses plans, il l'avait adopté pourtant. Le 6 octobre encore,
+il croyait que les Espagnols lui donneraient une flotte et qu'il
+pourrait les occuper à ce vain projet de descente.
+
+Ils le jouèrent toute l'année. Ces friponneries misérables peuvent
+parfois tromper le génie qui ne peut croire qu'on tombe si bas.
+
+C'était la catholique Espagne qui mêlait contre nous, dans une coalition
+étrange, nos alliés l'Angleterre, la Savoie et Venise; d'autre part, la
+Lorraine, l'Empereur, tout pêle-mêle, protestants, catholiques.
+
+Elle nous jetait l'Anglais au visage, et bientôt l'Empereur dans le dos!
+
+Tout cela fut connu enfin, lu, révélé dans les papiers qu'on saisit en
+novembre.
+
+Buckingham n'avait nul principe, mais beaucoup d'imagination. En 1625,
+il avait prêté des vaisseaux contre la Rochelle. (V. sa lettre,
+Lingard.) En 1627, le voilà défenseur, protecteur de la Rochelle, de
+tous nos protestants, il tire l'épée pour Dieu.
+
+En réalité il voulait prendre la Rochelle ou au moins Ré. C'eût été un
+nouveau Calais, entre Nantes et Bordeaux, à cinq heures de l'Espagne.
+Les flottes anglaises n'étaient plus prisonnières au détroit. Libres des
+servitudes du vent, elles se tenaient là, comme l'aigle de mer sur son
+roc, tombant sur les vaisseaux français ou sur les galions espagnols, et
+pillant sur deux monarchies.
+
+Tous les protestants de France allaient refaire à Buckingham l'ancien
+empire aquitanique d'Édouard III. Ce vainqueur et ce conquérant, qui
+donc alors pourrait parler de lui faire son procès? Merveilleux coup
+qui, du fond de l'abîme, le faisait remonter au ciel! Vainqueur en
+France, despote en Angleterre, et adoré au Louvre! Le roi embarrassé,
+eût été trop heureux que la reine intervînt. Lui, Buckingham, alors son
+chevalier fidèle, mettait tout à ses pieds. Elle s'attendrissait, et les
+voeux de la France étaient comblés, il naissait un Dauphin.
+
+Dans cet emportement de passion, il écrivit, en France, au duc de Rohan
+qu'il allait arriver avec trois flottes et trois armées, trente mille
+hommes. Triple attaque, par la Rochelle au centre, aux ailes par
+Bordeaux et par la Normandie. Pendant ce temps le duc de Savoie eût agi
+sur le Rhône, le comte de Soissons en Dauphiné.
+
+De tout ce merveilleux poëme de guerre, on n'eut qu'un épisode, la
+descente de dix mille Anglais à l'île de Ré. C'était assez pour prendre
+la Rochelle, si la Rochelle voulait être prise. Mais elle ne le voulut
+pas.
+
+On avait tant reproché aux huguenots d'aimer l'Angleterre, que celle-ci
+se croyait sûre d'être reçue à bras ouverts. Mais point. Les huguenots
+furent avant tout français.
+
+La Rochelle, d'ailleurs, notre Amsterdam, forte de commerce et de
+guerre, un petit monde complet, original, qui avait son pavillon à elle,
+renommé sur toutes les mers, que serait-elle devenue dans les mains
+anglaises? Un triste port militaire, comme notre Rochefort
+d'aujourd'hui. Ces marins avaient horreur d'une pareille transformation.
+Et ses ministres ne redoutaient guère moins le joug des
+demi-catholiques, épiscopaux et anglicans.
+
+La mauvaise foi de Buckingham était frappante. S'il eût voulu délivrer
+la Rochelle, il eût descendu sur terre ferme et l'eût aidée à prendre et
+démolir son entrave, le fort Louis. Mais il resta en mer pour prendre
+l'île de Ré, où il se fût établi, que les Rochelois le voulussent ou
+non, devant eux, à leur porte. Captifs d'un côté par la France, de
+l'autre ils l'eussent été par l'Angleterre.
+
+Il n'écouta en rien les conseils de Soubise, qui venait avec lui, et
+pendant que Soubise était allé à la Rochelle, contre leurs conventions,
+il descendit dans Ré. Non sans perte. Le gouverneur Thoiras, avec le
+régiment de Champagne et force noblesse, lui fit un tel accueil à
+l'arrivée, le cribla tellement, qu'il resta inactif cinq jours à se
+refaire, au lieu de marcher droit au fort.
+
+Soubise, voulant entrer à la Rochelle, avec un secrétaire anglais, fut
+arrêté tout court, et ne serait pas entré si sa vieille mère, femme
+d'antique vigueur, ne fût venue et ne l'eût fait passer. On écouta
+l'Anglais, mais on resta très-froid.
+
+Ce scrupule de nos huguenots fut ce qui sauva Richelieu, et qui sauva la
+France. Si Buckingham eût mis seulement cent hommes à la Rochelle,
+l'effet moral était produit et Richelieu sautait. L'Angleterre se
+retournait violemment vers la guerre, sa révolution était ajournée; les
+cent ans de la guerre anglaise recommençaient pour nous.
+
+Richelieu, loin d'avoir des vaisseaux, n'avait pas d'argent pour en
+faire. Il espérait dans la flotte d'Espagne!
+
+En cette détresse, il imagina de se servir de son ennemi Bérulle. Il le
+fit agir pour obtenir à Rome un secours d'argent à prendre sur le
+clergé. Lenteur, mauvaise volonté. Richelieu prie le clergé même, lui
+extorque quelques millions.
+
+Que serait-il devenu, sans la lenteur de Buckingham? Mais celui-ci
+attendit, pour assiéger le fort, qu'il fût bien approvisionné. Il garda
+mal la mer. Nos Basques de Bayonne, habitués à faire l'improbable,
+réussirent à passer; le fort, qui n'avait des vivres que pour cinq
+jours, fut ravitaillé pour deux mois.
+
+Heureusement, car le roi qui venait, tomba malade, son frère le
+remplaça, avec le ferme désir de ne rien faire. L'armée qu'il
+commandait, pillant, ravageant et coupant les arbres, faisait ce qu'il
+fallait pour que la ville se donnât aux Anglais. Outre le fort Louis, on
+en commença d'autres évidemment pour l'assiéger.
+
+Grande dispute dans la ville. Les juges sont pour le roi _quand même_,
+s'en vont, passent au camp royal. Les ministres et le corps de ville
+prennent la résolution hardie de se défendre, mais seuls, et sans
+recevoir Buckingham.
+
+Loin de là, dans leur manifeste ils rappellent, comme leur plus beau
+titre, d'avoir jadis chassé l'Anglais. Ils offrent, si le roi veut
+mettre le fort Louis entre les mains de la Trémouille ou de la Force, de
+s'unir à lui pour chasser de Ré leur défenseur suspect.
+
+Pour réponse on mit des canons en batterie devant leurs portes. Il
+fallait ouvrir ou combattre (10 septembre). Ils combattirent, mais ce ne
+fut que cinq semaines encore après (15 octobre) qu'ils se décidèrent à
+traiter avec Buckingham.
+
+Sans cette extrême répugnance de la Rochelle pour l'Anglais, l'ardeur,
+l'activité de Richelieu n'aurait servi de rien. Thoiras était malade,
+découragé; la noblesse du fort perdait patience; on parlait de se
+rendre. Comment leur envoyer secours? Il fallait un miracle. Les
+Bayonnais et Olonnais le firent par un coup tel que ceux qu'ont faits
+leurs flibustiers. Le mot fut: «Passer ou mourir.» On y serait mort, si
+on avait suivi le plan ordonné. Buckingham était averti, et ses
+chaloupes en mer pour couler ces coques de noix. À mi-chemin, celui qui
+menait l'avant-garde, le jeune la Richardière, dit le capitaine Maupas,
+dit aux autres: «Ils n'imaginent pas qu'on traverse leur flotte. Et
+c'est par là qu'il faut passer. Nous sommes très-petits et très-bas;
+nous passerons sous les boulets.» Cela se fit ainsi. De trente-cinq
+barques, vingt-neuf passèrent, le reste fut coulé. Le fort reçut des
+vivres en abondance. Buckingham, avec qui Thoiras parlementait, et qui
+croyait déjà le tenir, vit, le matin du 9 octobre, les soldats qui, du
+haut des murs, lui montraient au bout de leurs piques «des jambons,
+chapons et coqs d'Inde.» Dès lors, sa perspective était de rester là
+l'hiver, de périr dans l'eau sous les pluies.
+
+Les Rochelois, qui jusque-là avaient peur de lui autant que de l'armée
+royale, le crurent dès lors moins redoutable, et ne refusèrent plus de
+traiter. Ils le trouvèrent moins haut, et il signa ce qu'ils voulurent
+(15 octobre). Celui qui fit l'arrangement, Guiton, un de leurs grands
+marins, y réserva, non-seulement les libertés de la ville, mais les
+droits de la province même, stipulant que, si l'Anglais prenait l'île de
+Ré, il ne la démembrerait pas du pays pour la faire anglaise, qu'il ne
+profiterait pas des forts bâtis depuis huit ans sur la côte, mais les
+démolirait. Admirable traité, d'un patriotisme obstiné, mais qui dut
+refroidir entièrement les Anglais, leur faire peu désirer de vaincre,
+puisque d'avance on exigeait qu'ils ne profitassent point de la
+victoire.
+
+Le roi, enfin guéri, était arrivé le 12 octobre. Toutes les forces
+militaires dont le royaume pouvait disposer étaient devant la Rochelle,
+trente mille hommes d'élite et un matériel immense. Tous nos ports, du
+Havre à Bayonne, avaient fourni des hommes et des embarcations.
+Richelieu, en trois mois, par un mortel effort de volonté, d'activité,
+avait précipité la France entière sur cet unique point. Le succès
+n'était guère douteux. La Rochelle avait vingt-huit mille âmes, donc
+quatorze mille mâles, donc au plus sept mille hommes armés. Des dix
+mille de Buckingham, il n'en restait que quatre mille. Ni l'Angleterre
+ni la Hollande ne bougeaient. L'Espagne seule eut quelque envie
+d'employer ses vaisseaux, promis à Richelieu, pour lui détruire ses
+barques et sauver la Rochelle. C'était l'avis de Spinola; il conseillait
+nettement de trahir. Madrid n'y répugnait pas; mais trahir pour les
+hérétiques, combattre dans les rangs protestants, c'eût été pour
+l'Espagne une solennelle abdication du rôle qu'elle jouait depuis cent
+ans, l'aveu le plus cynique de sa perfide hypocrisie.
+
+Si Buckingham eût bien gardé la mer, la France manquant de vaisseaux, il
+était maître encore de la situation. Mais on fit l'imprudence heureuse
+de mettre six mille hommes d'élite dans des barques. Ils passèrent, et
+il fut perdu.
+
+Perdu en France, perdu en Angleterre. Le 6 novembre, avant de
+s'embarquer, il joua sa dernière carte, donna au fort un assaut
+désespéré. Il y perdit beaucoup de monde. Il en perdit encore plus à
+l'embarquement. Il n'avait rien prévu. Il lui fallut faire défiler ce
+qui lui restait de troupes sur une étroite chaussée; on le coupa, à
+moitié passé, et on lui tua deux mille hommes (7 novembre 1627).
+
+Il n'en avait plus que deux mille, mais sa flotte était toute entière,
+et il était encore maître de la mer. Les Rochelois le supplièrent de
+rester là. Plus il y avait d'hommes dans l'île, plus vite ils seraient
+affamés. Le roi aurait vu du rivage ses meilleures troupes forcées de se
+livrer, de se rendre à discrétion. Mais Buckingham avait perdu la tête.
+Il avait l'oreille pleine du grondement terrible de l'Angleterre; il
+avait hâte d'être à Londres pour répondre aux accusations.
+
+Il part, ayant mangé les vivres de la Rochelle, ayant rendu aux
+assiégeants le service de l'affamer. Cette misérable ville, abandonnée
+de celui qui l'a compromise, la voilà en présence d'une monarchie. Six
+mille hommes sans secours et à peu près sans vivres, vont se défendre un
+an encore contre une grande armée qui a tout le royaume pour
+arrière-garde, qui y puise indéfiniment, répare à volonté ses pertes.
+
+La France est admirable dans ces occasions où il s'agit de couper un
+membre, de pratiquer sur soi quelque cruelle opération. Dès qu'il lui
+faut se mutiler, se tronquer, se décapiter, elle est forte, elle est
+riche. Elle n'avait pas eu d'argent pour payer exactement le Danois en
+1626, lorsqu'il combattait pour elle, pour les libertés de l'Europe.
+Elle eut énormément d'argent en 1627 pour détruire son premier port, la
+terreur de l'Espagne, l'envie de la Hollande. On jeta les millions dans
+des constructions immenses qui devaient servir un moment. Tels de ces
+forts, bâtis uniquement pour prendre la ville, étaient aussi importants
+que la ville même. Ils étaient reliés entre eux par une prodigieuse
+circonvallation de trois ou quatre lieues qui enveloppait le pays. On
+avait fait une Rochelle monstrueuse pour étouffer la petite! pour une
+occasion d'une année, des murs babyloniens et des monuments de Ninive!
+
+Tout cela n'était rien si on ne fermait la mer. On l'avait essayé en
+vain en 1622. Un Italien célèbre n'y pouvait réussir. L'architecte
+français Métézeau, et Tiriot, maçon de Paris, en indiquèrent les vrais
+moyens, et avec tant de simplicité, qu'on crut qu'on le ferait sans eux.
+On les paya, et on les renvoya. M. de Marillac, un courtisan suspect,
+grand ami de Bérulle, se chargea de construire la digue. Désirait-il
+réussir? Bérulle, qui avait tant demandé le siége pour bouleverser les
+plans de Richelieu, en craignait maintenant le succès dont Richelieu eût
+eu l'honneur. On voulait à tout prix sa chute, un politique nous dit
+pourquoi? _Parce qu'on savait qu'une fois la ville prise, les huguenots
+n'étant plus dangereux, Richelieu s'abstiendrait de les persécuter._ Or,
+les saints de l'époque, copistes de l'Espagne, voulaient absolument
+qu'on en fît comme des Moresques, _qu'on les chassât ou les exterminât_
+(Fontaine-Mareuil).
+
+Marillac, substituant son génie à celui des inventeurs, ne fit pas la
+digue en talus, comme ils l'avaient prescrit; il la fit droite. Si bien
+que le travail fut emporté au bout de trois mois. Mais la puissante
+volonté de Richelieu vainquit tous les mauvais vouloirs à force
+d'argent. L'armée entière voulait travailler à la digue; on payait aux
+soldats chaque hottée de pierres qu'ils apportaient. La solde en outre
+fut énormément augmentée. De bons et chauds habillements distribués,
+des vivres abondants. L'argent ne passait plus par les mains infidèles
+des capitaines, mais par des agents sûrs, tout droit de la caisse au
+soldat.
+
+Il y avait cent à parier contre un qu'on ne pourrait achever.
+
+Richelieu, qui, le 6 octobre encore, comptait sur la flotte espagnole,
+apprit en novembre par des papiers de Buckingham, et par ceux d'un agent
+anglais qu'on saisit en Lorraine, que l'Espagne était contre lui, que
+depuis un an elle organisait une coalition pour envahir la France.
+Découverte et bien mise à jour, l'Espagne persévéra dans une hypocrisie
+ridicule, nous envoyant à la Rochelle sa flotte (qu'on remercia), tandis
+qu'elle nous assiégeait dans Casal, où nous soutenions un Français,
+Nevers, héritier de Mantoue (27 décembre 1627).
+
+L'Italie appelait la France, clouée à la Rochelle. L'Allemagne et le
+Nord l'appelaient. Notre envoyé en Suède, M. de Charnacé, nous fut
+renvoyé par Gustave-Adolphe pour dire à Richelieu que, si la France ne
+venait au secours par hommes ou par argent, c'était fait de l'Europe, et
+que la France périrait la première. Effectivement, on préparait chez
+l'Empereur le terrible _Édit de restitution_ qui allait déposséder
+l'Allemagne protestante, transférer la propriété aux catholiques, offrir
+des primes monstrueuses aux bandes des assassins à vendre, donner des
+ailes à la guerre, à la mort. Que pouvait Richelieu? rien du tout. S'il
+lâchait le siége, il perdait son crédit et périssait. Il devait rester
+là, et tous les millions de la France, si nécessaires ailleurs, il
+devait les jeter en plâtras dans la boue de ce port. Ces marins
+Rochelois qui eussent si utilement aidé contre les Espagnols, il devait
+les faire mourir de faim. Les flottes anglaises, ses alliées naturelles,
+et celles de Gustave et des protestants d'Allemagne, Richelieu devait
+les combattre et les détruire, s'il se pouvait!
+
+En février, le roi brusquement lui échappe. Il s'ennuie, retourne à
+Paris. Coup monté très-probablement. On supposait que Richelieu
+suivrait, ou que, si le roi partait seul, il s'émanciperait de son
+ministre. Bérulle et la reine y comptaient bien; les Guises y
+travaillaient, fort mécontents de ce que Richelieu, surintendant de la
+navigation, avait subordonné leur amirauté de Provence. Au bout de
+quinze jours passés à Paris (Fontaine-Mareuil), _le roi avait oublié_ et
+la Rochelle, et Richelieu. Celui-ci ne le ramena qu'en donnant une place
+à un petit ami du roi qui lui sonnait du cor, le chevalier de
+Saint-Simon.
+
+Ce grand homme, si mal appuyé, était resté là indomptable sur cette
+triste côte, pouvant chaque matin apprendre son naufrage, soit qu'une
+tempête emportât sa digue et délivrât la ville, soit qu'un vent
+capricieux soufflât de la cour sur le faible esprit de ce roi qui le
+soutenait seul contre la haine universelle.
+
+Nul en réalité n'aidait bien Richelieu que la Rochelle elle même,
+l'intraitable vigueur qu'elle opposait aux Anglais. Qui empêcha ceux-ci
+de la ravitailler? (F.-Mareuil.) Le refus que les Rochelois, qui
+demandaient secours, leur firent pourtant d'ouvrir la ville.
+«Qu'offrez-vous! disait Buckingham. Quels dédommagements pour nos
+dépenses?»--«Nous n'offrons que nos coeurs,» dirent obstinément ces
+héros.
+
+Cette résistance immortelle est garantie par un catholique, par un
+Oratorien, Arcère, qui avait tous les manuscrits, depuis détruits ou
+dispersés.
+
+Qui ne pleurerait en voyant la France anéantir ce qu'elle eut de
+meilleur? L'imperceptible république se maintenait contre deux rois. Ses
+marins traversaient la digue; ses cavaliers défiaient l'armée royale.
+Vingt-huit bourgeois de la Rochelle attaquent un jour cinquante
+gentilshommes. En tête des vingt-huit était le tisserand La Forêt, qui
+se fit tuer et à qui on fit des funérailles triomphales. Un autre sortit
+seul des portes pour demander un combat singulier. Accepté par la
+Meilleraie, cousin de Richelieu, qui eut son cheval tué et fut blessé.
+Mais on courut à son secours.
+
+À Pâques (1628), les marins l'emportèrent sur les bourgeois proprement
+dits; le parti violent gouverna, et la mairie devint une dictature. Le
+capitaine Guiton fut élu, malgré lui. «Vous ne savez ce que vous faites
+en me nommant, dit-il; songez bien qu'avec moi il n'y a pas à parler de
+se rendre. Qui en dit un mot, je le tue.» Il posa son poignard sur la
+table de l'Hôtel de Ville, et le laissa en permanence.
+
+«Guiton était petit, mais je fus ravi de voir un homme si grand de
+courage. Il était meublé magnifiquement, et son hôtel plein de drapeaux
+qu'il aimait à montrer, disant quand il les avait pris, sur quels rois,
+dans quelles mers.» (Mém. de Pontis.)
+
+Il fallait un Guiton pour soutenir la ville contre l'horrible coup
+qu'elle reçut, en voyant les Anglais, tant attendus, paraître et
+disparaître, sans rien tenter pour elle. Le 11 mai, on les vit en mer;
+le 18, ils étaient partis. Denbigh, beau-frère de Buckingham, pressé par
+les réfugiés qui étaient avec lui de forcer le passage (la digue étant
+encore inachevée), dit qu'il leur en laissait l'honneur; qu'il avait
+ordre seulement de croiser, de faciliter l'entrée des secours, mais de
+bien ménager sa flotte.
+
+Dans un tel désespoir, le fanatisme de la patrie mourante poussa un
+homme à se dévouer pour tuer Richelieu. Il voulait seulement qu'on lui
+dît «que ce n'était pas un péché.» Guiton, qu'il consulta, répondit
+froidement: «On ne conseille pas dans ces sortes d'affaires.» Les
+ministres, auxquels il alla aussi, lui défendirent cet acte, disant: «Si
+Dieu nous sauve, ce ne sera pas par un forfait.» (Arcère, II, 295.)
+
+La famine pressait. On avait mangé tout, jusqu'aux cuirs qu'on faisait
+bouillir. Un chat se vendit quarante-cinq livres. Il fallut faire une
+chose barbare qu'on avait toujours différée: chasser les pauvres, les
+vieux, les infirmes, les femmes veuves et sans secours, les envoyer aux
+assiégeants, c'est-à-dire à la mort. Quiconque voulait passer les lignes
+était pendu. Cette misérable foule, s'y présentait, fut reçue à coups de
+fusil. Elle revint suppliante à la Rochelle et y trouva visage de
+pierre, les portes closes et mornes, inexorables. Il leur fallut mourir
+de faim dans l'entre-deux; dont les soldats du cardinal profitaient
+honteusement; les femmes agonisantes se livraient pour un peu de pain.
+
+Étrange armée française! employée ainsi, sans combattre, à cette
+fonction de bourreaux, d'étouffer lentement une ville. Du reste,
+régulière, bien ordonnée, silencieuse. Richelieu dit avec orgueil:
+«C'était comme un couvent.» Le soldat gagnait gros et engraissait. Sauf
+le jour qu'il était maçon, portait la hotte, il n'avait rien à faire
+qu'à entendre la messe des Minimes et des Capucins, se confesser,
+communier.
+
+Sur la ligne, à cheval, voltigeaient les évêques. Ceux de Maillerais, de
+Nîmes, de Mende, étaient les lieutenants du cardinal. Les maréchaux en
+sous-ordre. Tous allaient prendre le mot dans une petite maison où
+Richelieu s'était logé sur le rivage. C'était là la vraie cour; l'église
+et l'épée affluaient, mais avec cette différence: les prélats le poing
+sur la hanche, enfonçant leurs chapeaux, les officiers courbés et
+faisant le gros dos.
+
+Que devenait cependant l'honneur de l'Angleterre? On dit que Charles Ier
+en laissait parfois tomber de grosses larmes. Mais deux choses le
+ralentissaient. Des protestants mêmes, la Hollande et le Danemark, lui
+reprochaient cette protection de la Rochelle, cette guerre avec la
+France qui empêchait celle-ci de les secourir. D'autre part, sa jeune
+femme, vive, ardente et jolie, gagnait de plus en plus sur lui; elle le
+priait jour et nuit de ne pas faire la guerre à son frère Louis XIII et
+à sa famille. Aux heures où l'homme est faible, elle lui disait sur
+l'oreiller les propres mots de chaque lettre qu'elle avait reçue de la
+France.
+
+Le Parlement anglais avait pourtant rougi à la longue, et s'était
+réveillé. Il vota un très-fort subside pour sauver la Rochelle.
+Buckingham mit la flotte en mer. Mais lentement; car on assure que sa
+divinité, Anne d'Autriche, lui avait écrit de trahir. Du moins, les
+puritains le crurent; un d'eux, Felton, l'assassina.
+
+Nouveau retard. Cette troisième flotte ne partit qu'en septembre, trop
+tard pour délivrer la ville, assez tôt pour la voir périr.
+
+Richelieu avait fait offres sur offres aux assiégés, jusqu'à se réduire
+à faire entrer seulement le roi avec deux cents hommes, pour dire qu'il
+y était entré; on eût, pour la forme, abattu l'angle extérieur d'un
+bastion. Mais les choses étaient à ce point qu'on ne pouvait plus se
+rendre. Le magistrat qui eût signé, eût été tué comme traître. Ils se
+traînaient, ne soutenaient plus leurs armes, ne marchaient qu'avec un
+bâton; on trouvait le matin des sentinelles mortes de faim à leur poste.
+Et, avec tout cela, on ne se rendait point. Guiton disait: «Nous y
+passerons bientôt, nous aussi. Il suffit qu'il en reste un vivant pour
+fermer la porte.»
+
+Le 28 septembre, devant cette ville morte, quatre-vingts vaisseaux
+anglais apparaissent, plusieurs très-forts. Les Français n'en avaient
+que quarante-cinq petits, il est vrai, défendus par toutes les batteries
+du rivage.
+
+Ce fut un grand spectacle. Tous à leur poste, le cardinal à la digue, le
+roi partout. Des dames en carrosses regardaient du haut des chaussées.
+Les Anglais envoyés en avant, la sonde à la main, s'arrêtent bientôt,
+trouvant peu d'eau. Les gros vaisseaux n'arriveraient pas, disent-ils,
+et les petits ne serviraient à rien. Les réfugiés français qui étaient
+sur la flotte anglaise, demandent alors à conduire les brûlots, à aller
+de leur main les attacher à l'estacade. Ils voyaient de la mer les
+pauvres gens de la Rochelle qui avaient bravement ouvert le petit port
+intérieur, et qui, de leur côté, malgré la marée et le vent, poussaient
+un brûlot sur la digue. L'Anglais ne donna pas à nos Français l'honneur
+qu'ils demandaient. Il poussa ses brûlots lui-même, très-mal et de
+travers. Tout avorta honteusement.
+
+Que venait donc faire cette flotte? négocier. Milord Montaigu, en
+partant, avait dit à Londres aux Français de faire ses compliments au
+cardinal. Celui-ci, le voyant en mer à la Rochelle, lui renvoya des
+compliments. Tant on complimenta, que Montaigu se chargea d'aller dire à
+Londres que la digue décidément était infranchissable et qu'il fallait
+traiter.
+
+Cela tua la Rochelle et finit tout. Le coup moral en fut si fort, qu'on
+courut se jeter aux genoux de Richelieu. Si les Anglais n'étaient pas
+venus mettre le comble au découragement, si l'on eût tenu huit jours de
+plus, la digue était détruite, emportée par une tempête, la ville à même
+de se ravitailler et de tenir longtemps encore.
+
+Richelieu, qui voulait ramener nos protestants de France, calmer les
+protestants d'Europe, ne fut point dur pour la Rochelle. Après tout, que
+lui eût-il fait, en comparaison de ce qu'elle s'était fait elle-même?
+Nos soldats, en entrant, donnèrent leur pain à tout ce qui se présenta,
+et le roi en fit distribuer douze mille. C'était le nombre même du
+peuple qui restait; tous les autres étaient morts de faim.
+
+Le cardinal de Richelieu entra, pour faire enlever les cadavres,
+nettoyer les rues, et, le temple étant redevenu la cathédrale, il y dit
+la messe le matin du jour de la Toussaint (1er nov. 1628). Le roi entra
+le soir, avec quelques troupes dans le plus grand ordre. Le père
+Suffren, Jésuite, confesseur du roi, y fit la fête des Morts.
+
+Les Oratoriens, les Minimes, force moines, y entrèrent, s'emparèrent de
+différents lieux pour faire chapelle. Les habitants perdirent leurs
+temples et n'eurent de culte que dans un lieu déterminé plus tard.
+
+L'héroïque Guiton, qu'un ennemi généreux eût accueilli, ne fut pas reçu
+du roi. Le cardinal le regarda de travers et le fit _interner_ dans je
+ne sais quel village.
+
+Les villes innocentes de Saintes, Niort, Fontenay, qui n'avaient pas
+bougé, toutes les vieilles places de Poitou, de Saintonge, perdirent
+leurs murs, et bientôt peu à peu tous ceux de leurs habitants qui purent
+passer en Suisse et en Hollande.
+
+Le Poitou, alors l'un des pays les plus avancés de la France, devint le
+plus barbare; plus sauvage et plus superstitieux que la Bretagne. Les
+Poitevins, derrière leurs haies, toujours seuls à la queue des boeufs,
+sans rapport social qu'avec des curés rustres, restèrent étrangers à
+tous les progrès du temps, et gardèrent au vieux fanatisme cette
+précieuse réserve de Vendée, qui, en 92, quand nous eûmes l'Europe à
+combattre, nous assassina par derrière.
+
+Le petit pays d'Aulnis, si riche jusque-là, et si maigre aujourd'hui,
+fut comme anéanti. Plus de la Rochelle. Tous se firent Hollandais. Cette
+ville aujourd'hui est une espèce d'Herculanum ou de Pompéï. Chose
+bizarre! les insectes, qui ont le sens très-vif des choses condamnées à
+la mort, s'en sont emparés en dessous. Les termites rongent les
+charpentes. Telles maisons, jusqu'ici solides en apparence,
+s'affaisseront un matin.
+
+Image trop naïve de cette France du XVIIe siècle, souvent brillante et
+luisante en dessus, et dessous chaque jour plus vide.
+
+Un vieux secrétaire de Sully, qui s'était enfermé au siége et vit cette
+désolation, dit ce mot prophétique: «Voici les huguenots à la merci des
+puissances qui les détruiront. On en fera autant des peuples qui ne sont
+pas huguenots.» La richesse, en effet, la subsistance même, iront
+toujours diminuant en ce siècle. La France, sous Richelieu, maigrira de
+sa gloire, et n'engraissera pas sous Colbert. En 1709 je la cherche, et
+ne vois plus qu'un os rongé.
+
+Est-ce à dire qu'il n'y aura aucun progrès? On aurait tort de le croire.
+En ce pays de violence, le progrès s'accomplit par des voies
+d'extermination. Une France meurt avec la Rochelle et l'émigration de
+l'Ouest. Une France meurt par les dragonnades et la banqueroute. Une en
+93. Une en 1815. Et il y a toujours des Frances à dévorer.
+
+Puis, toujours des sophistes pour la complimenter à chaque destruction.
+Quelle belle chose que ce pays, au moment de lutter contre l'Autriche et
+l'Espagne, se soit retranché son meilleur membre et détruit ses
+meilleurs marins! Cela s'appelle se couper une jambe, afin de mieux
+courir. Ou bien le mot de Molière (s'il est permis de citer la comédie
+en chose si triste): «Croyez-m'en, crevez-vous un oeil; vous y verrez
+bien mieux de l'autre.»
+
+Du reste, j'accuse moins Richelieu que son temps, sa fatalité
+monarchique. Quoi qu'il en dise dans un air de bravoure (son fameux
+_Testament_), on voit fort bien, par ses lettres et ses actes, qu'il fut
+poussé, traîné. L'Espagne-Autriche lui fit commencer en France l'oeuvre
+de mort qu'elle accomplissait chez elle. Elle avait fait le désert
+d'Espagne par l'expulsion des Moresques. Elle faisait en ce moment le
+désert de Bohême (sur trente mille villages onze mille égorgés). Elle
+allait faire bientôt les déserts de Lorraine et du Rhin (où disparurent
+six cent mille hommes vers 1637). En 1628 Richelieu fut forcé de faire
+le désert de l'Aulnis par la destruction de la Rochelle, le premier
+ébranlement des émigrations qui continuent dans tout le siècle.
+
+Il dit en 1626 qu'il voulait, en finances, «revenir aux états de 1608»
+(à Henri IV et à Sully). Pour y revenir en finances, il eût fallu y
+revenir en politique.
+
+Quoique un si lumineux esprit dût généralement préférer le bien, il ne
+l'aimait pas de coeur. Il n'était pas bon. Il eut un sentiment élevé de
+l'honneur de la France, mais, comme prêtre et noble, un grand mépris du
+peuple. Il répète dans son Testament la vieille maxime qu'un peuple qui
+s'enrichirait deviendrait indocile. _Le peuple est un mulet_ qui doit
+porter la charge; seulement, pour qu'il porte mieux, dit-il, il ne faut
+trop le maltraiter.
+
+Richelieu fut haï et de la nation qu'il sauva de l'invasion, et de
+l'Europe dont il aida la délivrance. Henri IV, qui n'eut le temps de
+rien faire, fut adoré de tous. La charmante auréole de la France en ce
+temps, la puissante attraction qui lui jetait l'Europe dans les bras,
+hélas! que devient-elle alors? Qui désirait sous Henri IV de devenir
+Français? Tout le monde. Et qui sous Richelieu? Personne.
+
+Comment s'était-il fait qu'Henri IV, sans tirer l'épée, eût tant retardé
+la guerre de Trente ans? Contre la révolution jésuitique du Midi et de
+l'Allemagne, il avait dans la main la révolution protestante, affaiblie,
+mais vivante encore, dont il restait armé. À sa mort, en 1610, il
+attaquait l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, par trois généraux
+protestants, Rohan, la Force et Lesdiguières. Ses armées étaient mixtes
+des deux religions. Les catholiques eux-mêmes gardaient le souffle du
+grand siècle, son âme formidable.
+
+Trois choses allaient en résulter: 1º les huguenots, sous un roi
+catholique, étant menés à la guerre des libertés du monde, se seraient
+de plus en plus fondus dans le tout. Ni protestants, ni catholiques,
+mais des citoyens, des Français;
+
+2º Contre des passions, on envoyait des passions, et non des automates.
+La guerre eût été vive, mais courte, la France ayant pour elle les
+sympathies des nations;
+
+3º Et elle aurait été relativement économique. On n'eût pas fait ce tour
+de force d'inventer des armées ou d'aller en acheter au poids de l'or
+jusque sous le pôle, lorsqu'on avait chez soi des hommes tout aussi
+militaires qui eussent servi même pour rien et remercié en versant tout
+leur sang.
+
+La France, sous Richelieu, Mazarin et Louvois, avance dans la voie
+mécanique. La machine est intronisée, et la personne exterminée.
+L'homme, de fortune et d'âme, arrivera au dernier aplatissement. Et le
+XVIIIe siècle, qui doit tout recommencer, ne trouve, en 1700, que des
+laquais spirituels.
+
+Le mot m'est échappé, et je ne l'effacerai pas, mais je m'arrêterai.
+Bien des fois, j'ai rougi en écrivant ce volume, mais je rougirais
+encore davantage si je mettais ici en face la France étique de Louis
+XIII, et la riche, la grasse, la triomphante Hollande, l'heureuse
+condition de ses citoyens devant la misère des sujets français. La
+république nouvelle couvre alors les mers de son pavillon tricolore,
+elle apparaît sur tous les points du globe. Son malheur de 1619 lui fait
+détester les factions, et bientôt commence l'âge de sagesse et de
+tolérance où elle fut l'exemple du monde. Elle devient l'asile universel
+des persécutés de la terre, des penseurs, des grands inventeurs. Elle
+abrite les malheurs, les libertés, les arts, bien plus, le sentiment
+moral; et la grande exilée, l'âme, elle la garde, afin qu'on la retrouve
+un jour.
+
+Allez à la Bibliothèque, prenez Callot, prenez Rembrandt. Rapprochement
+ridicule, direz-vous, et vous aurez raison, c'est mettre le sable et le
+caillou d'un petit torrent sec, en présence d'un océan. N'importe,
+regardez, étudiez, interrogez.
+
+Le Français, que dit-il de sa fine pointe, de son burin microscopique?
+Il dit ce qu'il a vu dans sa vie de bohème: la cour, les fêtes et la
+famine, les estropiés, les bossus et les gueux, les ruses de la misère,
+l'universelle hypocrisie, des engagements de soldats, des tueries et des
+scènes mornes de pillage, des supplices surtout, la potence et la corde,
+les grâces du pendu, ce sujet éternel où ne tarit pas la gaieté
+française.
+
+Ah! pauvre peuple gai, que je te voudrais donc un peu de l'intérieur, du
+doux foyer aux chaudes lueurs que j'aperçois chez l'autre, les deux
+bonheurs de la Hollande, la famille, la libre pensée. Je ne te souhaite
+pas même la chaumière hollandaise, si confortable, ni le beau moulin de
+Rembrandt. Non, la grosse lourde barque de commerce où vogue
+incessamment la famine amphibie, d'Amsterdam dans les mers du Nord,
+cette arche de Noé où vous voyez ensemble femmes, enfants, chiens et
+chats, oiseaux qui naviguent en si grande paix: c'est un abri où je
+voudrais réfugier mon pauvre Français, au mauvais temps qui va venir.
+
+Le marin était libre, le bourgeois était libre; bien plus, le paysan, ce
+malheureux souffre-douleur, sur qui partout alors on marche et on
+trépigne. Le paysan, comme en Hollande il se sentait fort sous la loi!
+quelle noble fierté d'homme! et quels égards il exigeait des autres! Un
+tout petit fait le dira. Je le tire des Mémoires de Du Maurier, le fils
+de notre ambassadeur.
+
+«Mon père nous ayant loué une petite maison de noblesse près de la Haye,
+et nous y ayant placés mon frère et moi avec notre précepteur et deux
+valets, un jour le roi de Bohême, réfugié en Hollande, étant à la
+chasse, et par hasard ayant entré, suivant un lièvre, avec des chiens et
+des chevaux dans un petit champ joignant cette maison qu'on avait semé
+de quenolles (navets), le fermier du lieu, en son habit de fête de drap
+d'Espagne noir, avec une camisole de ratine de Florence, à gros boutons
+d'argent massif, courant avec un grand valet qu'il avait, à la rencontre
+du prince, ayant chacun une grand fourche ferrée à la main, et sans le
+saluer, lui dit en grondant: _Konig van Behemen! Konig van Behemen!_
+(roi de Bohême! roi de Bohême!) pourquoi viens-tu perdre mon champ de
+quenolles, que j'ai eu tant de peine à semer?
+
+«Ce qui fit retirer le roi tout court, lui faisant des excuses, et lui
+disant: «Que ses chiens l'avaient mené là malgré lui.»
+
+Vous auriez couru loin en Europe pour trouver pareille chose, cette
+liberté, cette audace à défendre le fruit du travail. Partout ailleurs
+elle eût été punie. Ce paysan, en France, eût été aux galères. Et le roi
+en Allemagne, l'eût fait dévorer de ses chiens.
+
+Hélas! pauvre homme de la guerre de Trente ans, qui te protégera et
+quelle fourche de fer te défendra contre Wallenstein et ses cent mille
+voleurs?
+
+La France n'y suffirait pas, mutilée, comme elle est, épuisée par les
+grands efforts qu'en doit exiger Richelieu. Et l'on désespérerait de
+l'Europe même si l'on ne voyait à l'horizon une aurore boréale, le
+drapeau de Gustave-Adolphe.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+NOTE I.--LE SENS DU VOLUME
+
+Les trente années que contient ce volume me sont venues obscures,
+profondément énigmatiques. Y ai-je introduit la clarté?
+
+Nulle oeuvre de critique ne m'a coûté davantage. Je ne trouvais plus là
+la netteté et la franchise de mes hommes du XVIe siècle (que je
+regretterai toujours). Les figures dominantes qui ouvrent le XVIIe le
+_roi-homme_ et le _grand ministre_, sont des caractères infiniment
+mixtes, qui demandent constamment à être examinés de près, discutés et
+interprétés. Les situations aussi sont compliquées et troubles. Ni les
+hommes, ni les choses, ne se prêtent aux solutions absolues et
+systématiques que l'on a données jusqu'ici.
+
+Il faut, dans cette époque, plus que dans aucune autre, distinguer,
+spécifier, marcher la sonde à la main. L'histoire, de la place publique,
+du grand jour des révolutions, tombe aux _cabinets des princes_ ou des
+ministres-rois. Elle doit aller doucement et tâter dans l'obscurité.
+
+Mais cela fait, et cet objet obscur une fois bien saisi et serré, il
+faut le mettre en pleine lumière et sans tergiversation.
+
+Trois questions dominantes, à la fin de cette enquête, se sont posées
+d'elles-mêmes, et les réponses sont sorties des faits, sans que je m'en
+mêlasse, par la force de la vérité.
+
+I. Henri IV resta-t-il flottant jusqu'à la mort? S'arrêta-t-il au
+système de balance et d'équilibre, qui fut réellement l'idée de
+Richelieu, et que les Mémoires de Sully, écrits sous Richelieu, nous
+donnent comme l'idée d'Henri IV?
+
+À quoi, je réponds: _Non._ À partir de 1606, sous une apparente
+fluctuation, Henri IV est fixé, les faits disent assez dans quel sens.
+Au départ de 1610, ses trois armées en marche ont trois généraux
+protestants.
+
+II. La seconde question, le mystère de sa mort, par ceci même est
+résolue. À partir de 1606, dans ses quatre dernières années, ses
+ennemis, de leur côté, ne flottèrent plus; ils virent très-bien en lui,
+sous son masque indécis, leur ruine certaine si on le laissait vivre, et
+ils ne perdirent pas un jour pour conspirer sa mort. Le Louvre y
+travailla, autant que l'Escurial.
+
+III. La politique d'Henri IV fut-elle reprise en France et continuée?
+
+Nullement. La cour du Louvre, principale ennemie d'Henri IV, déjà toute
+espagnole de son vivant, fut de plus en plus cliente de l'Espagne après
+sa mort. Richelieu, qui heureusement nous arrêta sur cette pente,
+trouvant la situation gâtée et la France rivée, dans cette fatalité
+d'intolérance qui la menait à la catastrophe de la fin du siècle, ne
+lutta contre l'Espagne qu'en l'imitant, en écrasant les dissidents, au
+lieu de les employer contre elle.
+
+Enfin, pour résumer, Henri IV et Richelieu allaient tous deux à l'unité
+nationale (suprême condition de salut), mais par des moyens différents,
+le premier par l'emploi, le second par la destruction des forces vives.
+
+Je sais la différence qu'on établit, il les écrasa politiquement, les
+ménagea religieusement. Belle distinction, bonne pour les esprits qui
+ignorent que la vie est une, et qui en séparent idéalement les
+manifestations. De quelque façon que ce fut, les protestants périrent
+moralement; l'émigration commença, et ceux qui n'émigraient pas furent
+tranquilles, il est vrai, ne contrarièrent point Richelieu, Mazarin,
+personne. Pourquoi? ils étaient morts.
+
+Est-ce à dire qu'il fallait laisser en France une république
+protestante? Non, on pouvait l'éteindre, mais par d'autres moyens. Si
+Richelieu eût été libre, quoiqu'il haït les protestants, il les eût
+ménagés, calmés et rassurés. Il les aurait tournés vers la mer, la
+guerre maritime, la guerre d'Espagne-Autriche. Enrégimentés sur le Rhin,
+dispersés sur les mers à la poursuite des galions, revenant chargés de
+dépouilles, ou fondant une France l'épée à la main dans l'Amérique
+espagnole, ils ne se seraient guère souvenus de leurs assemblées
+inutiles, ni des mesures qu'ils appelaient places de sûreté.
+
+Richelieu ne put rien faire de tout cela. Après un moment d'audace
+contre le pape, ses ennemis le ramenèrent par sa chaîne, l'obligèrent de
+ruiner la Rochelle, les marins qu'il eût employés contre eux, les
+finances qu'il commençait à rétablir. Ils le tinrent là près de deux
+ans, pendant qu'ils faisaient tout ce qu'ils voulaient en Allemagne.
+
+Il se garde bien d'avouer que ces fautes lui furent imposées. Il les dit
+siennes, et veut avoir toujours régné, fait tout et mené tout. Les
+historiens docilement l'ont pris au mot, et accepté la glorification
+testamentaire qu'il fait de sa politique. Il convient à ces grands
+acteurs de faire ainsi leur portrait héroïque, de se couronner de
+lauriers, de ramener, s'ils peuvent, toutes leurs courbes à une droite
+idéale. Mais c'est à l'histoire de retrouver leur marche sinueuse, leurs
+tours et leurs détours sous la pression des événements, sans tenir grand
+compte des systèmes arrangés après coup par lesquels ils voudraient
+dominer encore l'opinion et duper la postérité.
+
+
+NOTE II.--MES CONTRADICTIONS
+
+En voici encore une que je livre à la critique. J'ai dit du bien et du
+mal d'Henri IV dans le volume précédent et dans celui-ci. Je maintiens
+l'un et l'autre; le mal, le bien, sont vrais et mérités. Ce caractère
+est tel, mêlé, varié, inconsistant et double, double de nature et de
+volonté. Il a cela même de curieux que c'est quand il se fixe au bien
+qu'il se masque le plus, et sa meilleure époque est toute enveloppée de
+mensonge.
+
+Beaucoup de gens y étaient pris, ses amis surtout (bien moins ses
+ennemis, qui ne furent pas dupes et le tuèrent). En 1600, lorsqu'il veut
+agir sérieusement en faveur des huguenots, il les mystifie et les
+humilie dans la dispute de Mornay et Du Perron, flatte le clergé
+catholique. De même, lorsqu'il vient de leur accorder le temple de
+Charenton (1606) et d'arrêter avec Sully sa guerre pour secourir les
+protestants d'Allemagne, il caresse les Jésuites plus que jamais, et
+fait au ministre Charnier une réception sèche et dure, qui dut charmer
+Cotton et tous les catholiques. La brochure de M. Read (sur Chamier)
+peint au vif Henri IV. Elle fait comprendre comment les protestants
+durent méconnaître, tant qu'il vécut, un ami qui craignait tant de
+paraître tel. Dans le fond, il était pour eux (surtout dans les
+dernières années). C'est le témoignage que lui rend un grand historien,
+non suspect: «Les Réformés avoient vu mourir avec lui deux choses: l'une
+l'_affection_ qu'il étoit certain qu'il avoit pour eux; l'autre étoit la
+_bonne foy_ dont il se piquoit plus que nul autre prince, et qui le
+rendoit si exact observateur de sa parole, qu'on trouvoit plus de faveur
+dans l'effet qu'il n'en avoit fait espérer par la promesse.» (Élie
+Benoît. _Histoire de l'Édit de Nantes._ II, p. 4.)
+
+La critique peut continuer d'imputer à mon _injustice_, à ma _légèreté_,
+les inconsistances et les variations de la nature humaine.
+
+J'ai dit et j'ai dû dire que Louis XII fut en France bon et honnête,
+perfide en Italie; qu'Henri III, infâme à vingt ans, mais épuisé à
+trente, était alors probablement moins libertin qu'on ne l'a dit. Quelle
+contradiction y a-t-il en cela?
+
+
+NOTE III.--LES SOURCES DE L'HISTOIRE D'HENRI IV
+
+Le livre de M. Poirson a paru en janvier 1857; le mien arrive en mai.
+J'ai admiré plus que personne ce livre rare, si consciencieusement
+élaboré, en contraste parfait avec tant d'oeuvres de légère
+improvisation. J'en ai peu profité. Pourquoi? Parce que le grave
+historien, en racontant si bien le roi, a presque partout caché l'homme,
+cet homme «ondoyant et fuyant,» comme aurait dit Montaigne. L'ostéologie
+d'Henri IV, et ses muscles aussi sont au complet; j'y voudrais encore
+son sang, les battements de son coeur, sa vie nerveuse et ses saillies.
+Il fut homme autant que personne, et les faiblesses humaines ont influé
+sur lui, comme sur tous. Une ligne sur Gabrielle, c'est peu, trop peu,
+en vérité.
+
+Péché d'omission. Mais de commission, je crois qu'il n'y en a guère.
+C'est un livre bâti en quinze ans à chaux et à ciment qui restera et ne
+bougera point.
+
+«Le titre est bien modeste. Il ne promet que l'_Histoire d'un règne_,
+mais il donne en réalité un immense tableau de l'époque. Sciences,
+lettres, arts, inventions, tout le développement de la civilisation y
+est étudié, creusé, fouillé à fond, autant que la politique,
+l'administration, les finances, la diplomatie. C'est l'encyclopédie du
+temps (environ un quart de siècle). L'auteur est gallican, partisan de
+la tolérance et de la liberté religieuse. Je ne partage ni son
+admiration sans limites pour Henri IV, ni ses sévérités pour les
+protestants. Mais je n'en fais pas moins un cas infini de son livre.
+Tout le monde sera frappé de l'excellente critique et de la vigueur
+d'esprit avec laquelle il a jugé l'Espagne et le parti espagnol, la
+Ligue. Il a montré parfaitement tout ce que celle-ci avait
+d'artificiel.--La construction fantasque de M. Capefique est rasée, et
+il n'en reste pas une pierre.»
+
+À ces lignes, que je publiais en janvier même, une étude attentive me
+ferait ajouter beaucoup. Chacun de ces chapitres (sur les bâtiments, par
+exemple, sur les canaux, etc.) est un travail soigné, plus complet et
+plus instructif que les grands ouvrages spéciaux qu'on a écrits sur les
+mêmes matières.
+
+La France d'alors y est sous tous les aspects. Ce qui y manque un peu,
+c'est Henri IV, l'Henri IV que nous connaissons. Quoi! Henri IV a été ce
+grave politique, ce roi accompli, presque un saint? Quoi! Il faudrait
+biffer toute la tradition? Il faudrait effacer, entre autres
+témoignages, le plus beau livre du temps, les Mémoires de d'Aubigné? M.
+Poirson n'y voit qu'une satire. Et sans doute le vieillard chagrin, dans
+son triste exil de Genève, sous la bise du Rhône, a été aigre. Il aura,
+je le crois, exagéré, défiguré, sans s'en apercevoir, quelques détails;
+mais sciemment menti? jamais. Ce livre reste, comme un jugement héroïque
+du noble XVIe siècle sur son successeur le XVIIe, diplomatiquement
+aplati.
+
+M. Poirson, honnête, austère et décidé à être juste, n'a nullement
+négligé les sources protestantes, telles que du Plessis-Mornay et la
+Force. Je voudrais seulement que, dans les éditions subséquentes, il mit
+en meilleur jour les griefs des protestants, griefs si graves et qui
+excusent entièrement l'_esprit inquiet_ et l'incessante agitation qu'on
+leur a tant reprochée. S'ils se montrèrent si difficiles au moment de
+l'Édit de Nantes, on le comprend fort bien quand on voit qu'ils venaient
+d'avoir encore un massacre en Bretagne. Manquèrent-ils au siége
+d'Amiens, comme on l'a dit? Point du tout. D'Aubigné (Histoire, p. 453)
+assure qu'on y vit 1,500 gentilshommes huguenots. Il faut lire leurs
+griefs dans les procès-verbaux de leurs assemblées, soigneusement
+extraits par Élie Benoît. _Histoire de l'Édit de Nantes_ (6 vol. in-4º).
+Ce grand et important ouvrage est de la fin du siècle, mais il est tiré
+entièrement des pièces originales.
+
+Encore un point de dissidence. Je ne vois nullement que Villeroy et
+Jeannin aient suivi constamment une politique anti-espagnole.
+
+À cela près, nos études communes sur les mêmes sources nous conduisent
+aux mêmes jugements. Sur les lettres d'Henri IV, sur Angoulême, de Thou,
+Nevers, Cheverny, Lestoile, etc., j'adopte et signerais ses judicieuses
+notices.
+
+Je le remercie surtout pour ce qu'il dit de Sully. Il a senti à
+merveille que les _Économies royales_ ne sont pas seulement un des bons
+livres du temps, mais l'ouvrage capital et, d'un seul mot, le, _livre_.
+C'est un vrai fleuve de vie historique, qui donne tout, et le matériel,
+et le moral, la politique et les finances, les caractères et les
+passions, les choses et les hommes, enfin l'âme. Persistance admirable
+du XVIe siècle, qui, si tard, dans une époque ingrate, dure, vit,
+palpite encore, en ce livre naïf et fort, jeune de verve et vieux de
+sagesse, admirable de plénitude.
+
+Par d'Aubigné et par Sully, je sors du grand XVIe siècle, que j'étudiai
+et enseignai tant d'années. Le profond changement qui se fait au passage
+est marqué bien naïvement par d'Aubigné. Rude cascade! Sous Henri IV, il
+rêve les martyrs et Coligny, médit du roi hâbleur. Mais Henri IV frappé,
+il l'est lui-même, il tombe de la chute à la chute!... Cela ne
+s'arrêtera pas. Les temps mêmes de Richelieu, tant glorieux qu'on les
+veuille faire politiquement, seront encore une chute morale.
+
+C'est le 12 décembre dernier (1856) que j'écrivais ceci, par un temps
+doux et maladif, en présence des notes nombreuses que mon père m'avait
+copiées de d'Aubigné, avant sa mort (1840). Ces notes, d'une écriture
+forte et pesante de vieillard, consciencieusement exacte, monumentale et
+pourtant très-vivante, plus digne des pensées qu'aucune impression ne
+sera jamais, m'ont fait entrer bien loin dans le coeur le XVIe siècle. À
+grand'peine, je leur dis adieu.
+
+Chaque lettre de cette écriture, accentuée de l'amour et de la religion
+de mon livre futur (qu'il ne devait pas lire), me frappait d'un double
+regret de laisser cette histoire, et de laisser ces manuscrits.
+
+Je ne vois plus là-bas, à cette table près de la fenêtre, ce vénérable
+auxiliaire si ardemment zélé pour l'oeuvre qui m'échappe aujourd'hui.
+Nous passâmes ensemble trente années de travail entre l'étude solitaire
+et les pensées de la patrie, parmi les bruits publics de la tribune et
+de la presse, toutes ces voix de la France qui parlaient et se
+répondaient. Ce temps n'est plus, et après l'avoir quitté, quitté cette
+personne qui était moi, je dois quitter ce qui en reste, ces papiers,
+les mettre sous la clef,--avec un fragment de mon coeur.
+
+
+NOTE IV.--SUR LE MARIAGE ET LA MORT D'HENRI IV
+
+Tous louent Sully et peu le suivent. Moi, j'ai osé le suivre dans ses
+assertions les plus graves, dans celles où il s'est montré un courageux
+historien, un homme et un Français. En présence des montagnes de
+mensonges que bâtissaient tant d'autres à la gloire de Marie de Médicis,
+Sully a peint fidèlement le déplorable intérieur du roi, l'insolence de
+Concini, les offres fréquentes d'Henri IV de renoncer à ses maîtresses
+si on renvoyait cet homme, l'attente où il était de sa mort et sa
+conviction que la mort lui viendrait de là.
+
+«Est-ce clair?» On peut dire ce mot à chaque ligne.
+
+Ou le mot de Harlay, levant les mains au ciel: «Des preuves? des
+preuves?... Il n'y a que trop de preuves.»
+
+Sur la lutte du mariage français et du mariage étranger (V. p. 49), j'ai
+suivi uniquement Sully, les lettres du roi et celles du cardinal
+d'Ossat. Sur les _cavaliers servants_ (p. 54, 56), je suis Sully encore,
+avec le mss. du fonds Béthune qu'a copié M. Capefigue. Tout cela
+extrêmement cohérent, de cette vraisemblance frappante et saisissante
+qui fait qu'on crie: «C'est vrai!»
+
+L'étonnante fluctuation où le roi se trouvait alors, entre ses deux
+mariages et ses deux religions, l'envoi du capucin Travail (le P.
+Hilaire) à Rome pour défaire le mariage florentin au moment où il se
+faisait, tout cela est fort clair, même à travers la mauvaise volonté,
+l'obscurité calculée de d'Ossat.
+
+La Conspiration des poudres et autres petites affaires de ce genre
+durent faire douter Henri IV de l'avantage qu'il y avait à tant caresser
+ses ennemis. Le nonce romain de Bruxelles se trouva compromis dans cette
+affaire anglaise, comme il l'avait été dans le complot de 1599 pour
+assassiner Henri IV. Lui-même, allant en Poitou, vit s'évanouir tout ce
+que le clergé lui faisait croire de l'opposition. Le roi et la Rochelle
+s'embrassèrent en 1605 (p. 85). Et le roi (août 1606, p. 88) accorda aux
+huguenots le _temple de Charenton_. La belle histoire que M. Read nous a
+donnée de ce temple indique toute l'importance d'un tel fait, qui, à lui
+seul, était une révolution. Il disait assez haut ce que le roi voulait
+faire en Europe.
+
+C'est à cette année 1606 que la dame d'Escoman, dans sa déposition,
+rapporte le pacte conclu pour tuer le roi entre sa furieuse maîtresse et
+d'Épernon, seigneur d'Angoulême et patron de Ravaillac, qu'il employait
+à Paris à solliciter ses procès.
+
+Quoi de plus vraisemblable? C'est cette année que l'on sut
+définitivement que le mariage italien ne retiendrait pas Henri IV, comme
+on l'avait cru d'abord. _Le tuer ou le marier_, tel avait été le dilemme
+en 1600. Le mariage étant inutile, on résolut de le tuer.
+
+Il faut être sourd, aveugle et se crever les yeux pour ne pas voir,
+entendre cela.
+
+Le recueil de mensonges qu'on appelle _Mercure français_ part du procès
+de Ravaillac, qu'on voulait mutiler et fausser, et de la déposition de
+la d'Escoman, qu'on voulait étouffer en la défigurant.
+
+La réfutation que ce _Mercure_ fait de la d'Escoman est bien plaisante.
+On ne doit pas la croire, _car elle est bossue et boîteuse_. On ne doit
+pas la croire, _car elle est pauvre_, et elle a un enfant à
+l'Hôtel-Dieu. _Elle a été condamnée pour adultère_, le crime universel
+alors. _Elle a pris pour Ravaillac un autre homme._ Qui l'affirme? On ne
+le dit pas; apparemment ce sont les gens que la reine envoya pour voir
+la d'Escoman et la déconcerter chez la reine Marguerite. Le _Mercure_
+est pourtant forcé d'avouer que Marguerite était frappée de la
+déposition de cette femme, qui ne se démentait pas, ne variait pas,
+«répétait de mot en mot.»
+
+Peu m'importe que la d'Escoman ait été boîteuse, pauvre, etc. Elle n'en
+est pas moins un témoin grave quand elle se concilie si bien avec Sully.
+Elle s'accorde également avec le factotum de Dujardin-Lagarde, qui fut
+pensionné par le roi pour l'avis véridique donné à Henri IV (Archives
+curieuses, XV, 150).
+
+Le peuple crut la d'Escoman et Lagarde. Il crut que d'Épernon, Guise,
+Concini (Henriette, et la reine même), avaient trempé dans le complot,
+ou du moins en avaient connaissance. On put savoir dans tout Paris la
+profonde douleur qu'exprima le président Harlay devant les amis de
+Lestoile quand il vit que la première personne du royaume, l'autorité
+elle-même, était tellement compromise. La confiance qu'exprime Lestoile
+dans la déposition de la d'Escoman, c'était le sentiment populaire. J'en
+juge par un mot foudroyant du capucin Travail, le P. Hilaire, l'un des
+meurtriers de Concini, qui crut qu'en réalité rien ne changerait si l'on
+ne tuait aussi la reine mère, et qui en fit la proposition à Bressieux,
+écuyer de Marie de Médicis. Celui-ci refusant: «N'importe, dit Travail,
+je ferai en sorte que le roi ira à Vincennes, et, pendant ce temps-là,
+_je la ferai déchirer par le peuple_.» Le peuple la croyait donc
+complice de la mort d'Henri IV. (_Revue rétrospective_, II, 505.)
+
+Cela fait comprendre les craintes de d'Épernon et sa tentative pour
+terroriser les États et le Parlement en 1614, quand le témoin Lagarde se
+présenta aux États (p. 152, 154),--et les craintes de la reine mère, sa
+fuite de Blois en novembre 1618 (p. 239), quand elle apprit que de
+Luynes avait fait arrêter la Du Tillet, maîtresse de d'Épernon,
+compromise dans l'affaire de Ravaillac (V. les Mémoires de Richelieu).
+Elle crut certainement que de Luynes, instruit de ses menées secrètes,
+allait lui faire faire son procès.
+
+
+FIN DU TOME TREIZIÈME
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ LIGUE DE LA COUR CONTRE GABRIELLE. 1598,........................ 1
+ Faiblesse d'Henri IV dans son intérieur,........................ 3
+ Le dilemme du temps: _Le tuer ou le marier_,.................... 6
+ Gabrielle craint le mariage florentin,.......................... 8
+ Sully, créé par elle, travaille contre elle,................... 10
+
+
+CHAPITRE II
+
+ MORT DE GABRIELLE. 1599,....................................... 16
+ Le diable et les possédés,..................................... 17
+ Maladie du roi; assassin,...................................... 19
+ Le roi décidé pour Gabrielle,.................................. 21
+ Les protestants désirent le mariage français,.................. 23
+ La mort violente,.............................................. 32
+
+
+CHAPITRE III
+
+ HENRIETTE D'ENTRAGUES ET MARIE DE MÉDICIS. 1599-1600,.......... 42
+ La galerie de Rubens,.......................................... 43
+ Politique papale et florentine de la France,................... 44
+ Double négociation de mariage,................................. 49
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ GUERRE DE SAVOIE.--MARIAGE. 1601,.............................. 55
+ Conquête de la Savoie,......................................... 57
+ Marie déplaît au roi, il prépare son divorce à Rome,........... 64
+
+
+CHAPITRE V
+
+ CONSPIRATION DE BIRON. 1601-1602,.............................. 66
+ Les amants de la reine,........................................ 67
+ Biron traite avec l'ennemi,.................................... 71
+ Son procès, 15 juin-31 juillet,................................ 79
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ LE RÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES. 1603-1604,..................... 86
+ Réaction. Transformation du clergé et de la noblesse,.......... 87
+ François de Sales, Cotton,..................................... 92
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ LE ROI SE RAPPROCHE DES PROTESTANTS. 1604-1606,................ 96
+ Concini, favori de la reine,................................... 97
+ Conspiration d'Entragues,...................................... 99
+ Conspiration des poudres,..................................... 102
+ Le roi donne aux protestants le temple de Charenton,.......... 106
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ GRANDEUR D'HENRI IV,.......................................... 109
+ Difficultés qu'il rencontrait,................................ 110
+ Réformes de Sully,............................................ 112
+ Ce que le roi fit malgré Sully,............................... 114
+ Le Paris d'Henri IV,.......................................... 116
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ LA CONSPIRATION DU ROI ET LA CONSPIRATION DE LA COUR.
+ 1606-1608,.................................................. 121
+ L'Europe se précipitait dans les bras de la France,........... 122
+ La cour conspire la mort du roi,.............................. 125
+ Insolence et haine de Concini,................................ 127
+
+
+CHAPITRE X
+
+ LE DERNIER AMOUR D'HENRI IV. 1609,............................ 130
+ L'_Astrée_ de d'Urfé,......................................... 131
+ Mademoiselle de Montmorency,.................................. 133
+ Masque d'Henri IV,............................................ 134
+ Mariage du prince de Condé,................................... 135
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ PROGRÈS DE LA CONSPIRATION.--FUITE DE CONDÉ. 1609,............ 139
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ MORT D'HENRI IV. 1610,........................................ 148
+ Ravaillac,.................................................... 148
+ Avis de la d'Escoman, négligé de la reine,.................... 153
+ Abattement d'Henri IV,........................................ 155
+ Il est tué, 14 mai 1610,...................................... 161
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ LOUIS XIII.--RÉGENCE.--RAVAILLAC ET LA D'ESCOMAN. 1610-1614,.. 163
+ Changement complet. Terreur du peuple,........................ 164
+ Violence de d'Épernon,........................................ 167
+ On précipite le procès de Ravaillac,.......................... 169
+ La curée,..................................................... 174
+ On étouffe la voix de la d'Escoman,........................... 176
+ Mépris et révolte des grands,................................. 178
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ ÉTATS GÉNÉRAUX. 1614,......................................... 180
+ Les magistrats représentent le Tiers État,.................... 183
+ D'Épernon terrorise le parlement et les États,................ 189
+ Noble sacrifice du Tiers,..................................... 191
+ Le roi se déclare contre le Tiers,............................ 194
+ Comment on cache les vols de la cour,......................... 196
+ Le roi accable encore le Tiers,............................... 198
+ Réforme que le Tiers demande dans l'Église,................... 200
+ Le Tiers bâtonné et renvoyé,.................................. 201
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ PRISON DE CONDÉ.--MORT DE CONCINI. 1615-1617,................. 203
+ Fortune de Luynes. Il est poussé à tuer Concini, mais
+ ménage la reine mère et lui accorde l'emprisonnement
+ de la d'Escoman,............................................ 207
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ DES MOEURS.--STÉRILITÉ PHYSIQUE, MORALE ET LITTÉRAIRE,........ 216
+ Abaissement des esprits. Casuistique, couvents, sorcellerie,.. 217
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ DU SABBAT AU MOYEN ÂGE ET DU SABBAT AU XVIIe SIÈCLE--L'ALCOOL
+ ET LE TABAC,................................................ 225
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+ GÉOGRAPHIE DE LA SORCELLERIE PAR NATIONS ET PROVINCES.--LES
+ SORCIÈRES BASQUES,.......................................... 238
+ Le livre de M. de Lancre, 1610,............................... 244
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+ LES COUVENTS.--LA SORCELLERIE DANS LES COUVENTS.--LE
+ PRINCE DES MAGICIENS,....................................... 254
+ Procès de Gauffridi. 1610-1611,............................... 256
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ LUYNES ET LE P. ARNOUX.--PERSÉCUTION DES PROTESTANTS.
+ 1618-1620,.................................................. 281
+ Statistique des couvents,..................................... 281
+ On prépare la révolution territoriale du siècle,.............. 289
+ Catastrophe du Béarn,......................................... 295
+ La France trahit les protestants d'Allemagne,................. 297
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+ RICHELIEU ET BÉRULLE. 1621-1624,.............................. 298
+ Richelieu jusqu'à quarante ans fut dans le parti espagnol,.... 301
+ Politique nationale de la Vieuville,.......................... 309
+ Il élève Richelieu qui le chasse,............................. 310
+ Partialité du pape pour les Espagnols qu'il couvre en
+ Valteline,.................................................. 314
+ Richelieu en chasse le pape. Déc. 1624,....................... 316
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+ L'EUROPE EN DÉCOMPOSITION.--RICHELIEU FORCÉ DE
+ RÉTROGRADER. 1625-1626,..................................... 318
+ La révolution territoriale en Allemagne,...................... 319
+ Révolutions de Hollande et d'Angleterre,...................... 321
+ Richelieu essaye de rétablir les finances,.................... 323
+ Mariage d'Angleterre,......................................... 324
+ Fermeté de Richelieu contre le légat,......................... 330
+ Il s'appuie sur les notables,................................. 332
+ On le force de traiter avec l'Espagne,........................ 335
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+ LIGUE DES REINES CONTRE RICHELIEU.--COMPLOT DE CHALAIS.
+ 1626,....................................................... 338
+ On pousse l'Angleterre à rompre avec nous,.................... 345
+ Embarras financiers de Richelieu, irrémédiables,.............. 349
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+ SIÉGE DE LA ROCHELLE. 1627-1628,.............................. 353
+ L'Espagne nous trahit et appelle l'invasion anglaise.......... 354
+ La Rochelle refuse de recevoir l'Anglais...................... 356
+ Buckingham échoue dans l'île de Ré, juillet-novembre 1627..... 357
+ Richelieu bloque la Rochelle, sa digue........................ 362
+ La Rochelle refuse encore de se livrer aux Anglais............ 364
+ Elle ouvre ses portes à Richelieu, novembre 1628.............. 369
+ Ruine du pays; émigrations protestantes....................... 370
+ Richelieu, ayant étouffé la révolution religieuse, ne
+ fera la guerre à la maison d'Autriche qu'à force
+ d'argent,................................................... 373
+ Callot et Rembrandt, la France et la Hollande................. 374
+
+
+NOTES
+
+ NOTE I.--Le sens du volume,................................... 377
+ NOTE II.--Mes contradictions,................................. 379
+ NOTE III.--Sources de l'histoire d'Henri IV,.................. 380
+ NOTE IV.--Mariage et mort d'Henri IV,......................... 383
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J. Rousseau, 61.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1598-1628 (Volume
+13/19), by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1598-1628 ***
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+
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de France (13/19) - J. Michelet</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19), by
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+
+Title: Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)
+
+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: June 1, 2012 [EBook #39876]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1598-1628 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<div class="tn">
+<p>Note au lecteur de ce fichier numérique:</p>
+<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p></div>
+
+<h1>HISTOIRE DE FRANCE</h1>
+<p class="p2 center"><span class="smcap">PAR</span><br>
+J. MICHELET</p>
+
+<p class="p2 center">NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</p>
+<p class="p4 center">TOME TREIZIÈME</p>
+
+<p class="p4 center smaller">PARIS<br>
+LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br>
+A. LACROIX &amp; C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS<br>
+13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</p>
+<p class="p2 center smaller">1877<br>
+Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</p>
+<h1>HISTOIRE DE FRANCE</h1>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> CHAPITRE PREMIER<br>
+<span class="smcap">LIGUE DE LA COUR CONTRE GABRIELLE<br>
+1598</span></h2>
+
+<p>La chanson si populaire de <i>Charmante Gabrielle</i>, la plainte amoureuse
+du roi sur sa cruelle <i>départie</i>, ne fut pas, comme on l'a dit, faite au
+départ pour la guerre, mais, au contraire, au retour, et quinze jours
+après la paix. Il la fit et l'adressa dans une courte séparation
+qu'amenèrent les couches de son second fils. Il a la bonne foi d'avouer
+qu'il n'est pas tout à fait l'auteur. «J'ai dicté, dit-il, mais non
+arrangé.»</p>
+
+<p>L'air tendre, ému, solennel, a quelque chose de religieux et semble d'un
+ancien psaume. Les paroles, peu poétiques, riment tant bien que mal un
+sentiment vrai, l'aimable ressouvenir des maux qu'on ne souffrira
+<span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> plus. C'est la première et charmante émotion de la paix.
+Parents, amis ou amants, on se retrouve donc enfin, et pour ne plus se
+quitter. Plus de cruelle <i>départie</i>, et chacun sûr de ce qu'il aime. Ce
+sourire, mêlé d'une larme, regarde encore vers le passé.</p>
+
+<p>De toute l'ancienne monarchie, il reste à la France un nom, Henri IV,
+plus, deux chansons. La première est <i>Gabrielle</i>, ce doux rayon de la
+paix après les horreurs de la Ligue. La seconde chanson, c'est
+<i>Marlborough</i>, une dérision de la guerre, une ironie innocente par
+laquelle le pauvre peuple de Louis XIV se revengeait de ses revers.</p>
+
+<p>Henri IV croyait à la paix, espérait soulager le peuple, rêvait le
+bonheur, l'abondance. Dans ses lettres, il est tout homme, tout nature,
+et naïvement, dit la pensée du moment. Il semble que le sobre Gascon
+soit devenu un Gargantua! «Envoyez-moi des oies grasses du Béarn, les
+plus grasses que vous pourrez, et qu'elles fassent honneur au pays.»
+C'est la première lettre qu'Henri IV ait écrite depuis le traité; la
+paix fut signée le 2 mai, la lettre est du 5.</p>
+
+<p>Il ne faut pas oublier que l'on avait faim depuis quarante ans. Si
+longtemps alimentée de mots et de controverses, la France voulait
+quelque autre chose. Henri IV parlait ici pour elle et la représente.
+Pour lui, ses goûts étaient autres; mais en cela et en tout, même en
+amour, malgré sa réputation populaire, il était homme de paroles, bien
+plus que de réalité.</p>
+
+<p>Entre lui et Gabrielle, le contraste était parfait. Lui, maigre et vif,
+infiniment jeune d'esprit sous sa barbe grise, quoique très-fatigué de
+corps et très-entamé. <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> Elle, extrêmement positive, déjà replète à
+vingt-six ans. Dans le dessin qui doit être son dernier portrait (dessin
+de la Bibliothèque), sa face s'épanouit comme un triomphal bouquet de
+lis et de roses. Adieu la svelte demoiselle (des dessins de
+Sainte-Geneviève). C'est une épouse, une mère, et la mère des gros
+Vendôme. Si ce n'est la reine encore, c'est bien la maîtresse du roi de
+la paix, le type et le brillant augure des <i>sept années grasses</i> qui
+devaient succéder aux <i>maigres</i>, mais dont à peine on vit l'aurore.</p>
+
+<p>Une réponse d'Henri IV à Gabrielle nous apprend qu'elle lui reprochait
+alors «d'aimer moins qu'elle n'aimait,» en d'autres termes, d'ajourner,
+d'éluder le mariage. Elle poussait sa fortune et ne désespérait point de
+franchir le dernier pas. À chaque couche, elle gagnait du terrain. Le
+roi s'attachait extrêmement aux enfants. Il n'y eut jamais un père si
+faible, dit avec raison Richelieu. Le dernier traité de la Ligue avait
+mis cela en lumière: Merc&oelig;ur était aux abois, la Bretagne se livrait
+au roi; mais les dames de cette famille captèrent si bien Gabrielle, que
+le roi donna à Merc&oelig;ur un traité inespéré pour marier deux
+nourrissons, son Vendôme de trois ou quatre ans, à la fille de
+Merc&oelig;ur. Il en est honteux lui-même, et s'excuse au connétable: «Vous
+êtes père, lui dit-il, et vous ne me blâmerez pas.»</p>
+
+<p>Le roi arrivait à l'âge où l'intérieur, l'entourage intime, les
+affections d'habitude, dominent le caractère. Il voulait qu'on le crût
+fort libre et fort absolu. Dans les deux heures qu'il donnait par jour
+aux affaires, il tranchait et décidait avec la vivacité brève <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> du
+commandement militaire. Mais on voyait dans mille choses que ce roi,
+toujours capitaine, avait chez lui son général, et qu'il prononçait
+souvent au conseil les ordres de la chambre à coucher.</p>
+
+<p>Il faisait grande illusion à l'Europe. Son triomphe sur l'Espagne, la
+première puissance du monde, le faisait célébrer, redouter jusqu'en
+Orient. On croyait le voir toujours monté sur le cheval au grand
+panache, qui enfonça à Ivry les rangs espagnols. Son extrême activité le
+maintenait dans l'opinion. Jamais les ambassadeurs ne pouvaient le voir
+assis. Il les écoutait en marchant, il tenait conseil en marchant. Puis
+il montait à cheval, chassait jusqu'au soir. Il jouait alors, et avec
+vivacité, emportement, jusqu'à tricher, voler, dit-on (mais il rendait).
+Couché tard, de très-bonne heure il était levé, aux jardins, faisant
+planter, soigner ses arbres. Avec toute cette activité, après la paix,
+il fut malade. Il en était de lui comme de la France. Du jour que
+l'esprit fut plus libre, on s'aperçut tout à coup des maladies que l'on
+avait. L'affaissement moral se traduisit par celui du corps. Six mois
+après le traité, le roi eut une rétention d'urine dont il crut mourir,
+puis la goutte, puis des diarrhées et de grands affaiblissements.</p>
+
+<p>Les médecins l'avertirent en 1603 que, pour l'amour, son temps était
+fini, et qu'il ferait bien de renoncer aux femmes. Le chancelier
+Cheverny nous apprend qu'il lui était survenu une excroissance fort
+gênante, qui faisait croire que désormais il n'aurait plus d'enfants.</p>
+
+<p>Cet affaiblissement d'une santé devenue si variable <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> ne paraît
+pas dans les mémoires, mais beaucoup dans ses lettres, et à chaque
+instant. On en voit des signes dans ses vrais portraits, qui, il est
+vrai, sont fort rares. Porbus même s'est bien gardé d'exprimer cette
+sensibilité nerveuse d'une physionomie souriante, mais si près des
+larmes, cette facilité d'attendrissement d'un homme qui avait trop vu,
+trop fait et souffert! Tout se mêle en ce masque étrange, trompeur par
+sa mobilité. Elle semble croître avec sa vie. Le seul point vraiment
+fixe en lui, c'est qu'il fut toujours amoureux. Mais, en ses plus légers
+caprices, le c&oelig;ur était de la partie. Et voilà pourquoi ce règne ne
+tomba pas aussi bas que les satires de l'époque pourraient le faire
+croire. Les femmes, dit madame de Motteville, furent plus honorées alors
+qu'au temps de la Fronde. Pourquoi cela? Le roi aimait.</p>
+
+<p>Avec ce c&oelig;ur ouvert et facile, avec cette dépendance de l'intérieur
+et ce besoin d'intimité, on était sûr que, quelque femme qu'épousât le
+roi, elle aurait un grand ascendant; que, fidèle ou non, il mettrait en
+elle une grande confiance, lui cacherait peu de choses, et qu'au moins
+indirectement elle influerait sur les destinées de l'État.</p>
+
+<p>Sous un tel roi, la grosse affaire était certainement le mariage.</p>
+
+<p>Et c'était le point par lequel l'étranger espérait bien reprendre ses
+avantages. Peu l'importait que le soldat espagnol eût été chassé, si une
+reine espagnole (au moins espagnole d'esprit), entrait victorieusement,
+en écartant Gabrielle, et mettait la main sur le roi et le royaume.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> La paix ne fut pas une paix, mais une guerre intérieure où l'on
+se disputa le roi.</p>
+
+<p>La crise était fort instante. Du jour même où l'Espagne fut sûre que
+nous désarmions, elle commença une guerre tout autrement vaste, et qui
+ne lui coûtait plus rien, non contre la Hollande seulement, mais en
+Allemagne; les bandes dites espagnoles (des voleurs de toute nation) se
+mirent à manger indifféremment protestants et catholiques. C'est le vrai
+commencement de l'horrible demi-siècle qu'on appelle la Guerre de
+Trente-Ans. Le roi de France, le seul roi qui porta l'épée, allait
+devenir l'homme unique, le sauveur imploré de tous. Chacun le voyait, le
+sentait. S'en emparer ou s'en défaire, c'était l'idée des violents. Le
+dilemme se posait pour eux: <i>Le tuer ou le marier.</i></p>
+
+<p>Il les avait amusés par l'abjuration, amusés encore à la paix. Il avait
+fait entendre à Rome que l'<i>Édit</i> de Nantes donné aux protestants ne
+serait qu'une feuille de papier; mais on voyait qu'il voulait réellement
+leur donner des garanties. Il avait fait espérer le rétablissement des
+Jésuites; mais quand on le pressa, il dit: «Si j'avais deux vies, j'en
+donnerais volontiers une pour satisfaire Sa Sainteté. N'en ayant qu'une,
+je dois la garder pour son service et l'intérêt de mes sujets.»</p>
+
+<p>Les Jésuites étaient attrapés. Ils avaient cru tellement rentrer,
+gouverner, confesser le roi, que là-dessus ils bâtissaient le plan d'une
+<i>Armada</i> nouvelle contre l'Angleterre. Ce roi confessé, ils l'eussent
+allié avec l'Espagnol, et tous deux, bien attelés, auraient été
+conquérir le royaume d'Élisabeth.</p>
+
+<p>L'espoir trompé irrite fort. Deux partis, dans ce <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> parti,
+travaillaient diversement, mais d'une manière active. À Bruxelles, le
+légat romain, Malvezzi, organisait l'assassinat, qui était son but
+depuis six années (De Thou). À Paris et en Toscane, on travaillait le
+mariage, un mariage italien. C'est ce qu'eût préféré le Pape; ce
+mariage, qui eût amorti et romanisé le roi, dispensait de le tuer.</p>
+
+<p>Le roi, dans ses grandes misères, avait emprunté de fortes sommes au
+grand-duc de Toscane, qui spéculait là-dessus de deux manières à la
+fois. Il s'était fait par ses agents, les Gondi et les Zamet, percepteur
+des taxes en France, et il en tirait de grosses usures. Deuxièmement, il
+espérait, avec cet argent et les sommes qu'il pourrait y ajouter, faire
+sa nièce reine de France. Il tenait à continuer par elle Catherine de
+Médicis, le gouvernement florentin, comme il continuait par ses
+financiers l'exploitation pécuniaire du royaume. Il avait envoyé depuis
+plusieurs années le portrait de cette nièce, rayonnant de jeunesse et de
+fraîcheur, un parfait soleil de santé bourgeoise. Gabrielle n'avait pas
+peur du portrait, mais bien de la caisse, attrayante pour un roi ruiné.
+Elle craignait ces Italiens, les maîtres de nos finances et les agents
+du mariage, secrets ministres du grand-duc. Elle leur porta un grand
+coup en faisant mettre dans le conseil des finances un homme qu'elle
+croyait à elle, le protestant Sully.</p>
+
+<p>Quand je parle de Gabrielle, je parle de sa famille, des Sourdis et des
+d'Estrées. Cette belle idole n'avait pas beaucoup de tête et ne faisait
+guère que suivre leurs avis. Mais la famille elle-même, la tante de
+Sourdis, <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> qui menait tout, n'était pas bien décidée sur la ligne
+à suivre, et ménageait tout le monde. Elle travaillait à Rome,
+non-seulement pour le divorce du roi, mais pour faire son fils cardinal.
+D'autre part, personnellement, Gabrielle caressait les huguenots. Elle
+les plaçait dans sa maison comme serviteurs de confiance. Était-elle, au
+fond, protestante, comme l'affirme d'Aubigné? Non. Du moins, elle
+accomplissait tous ses devoirs catholiques. Le roi chantant un jour des
+psaumes, pendant qu'elle était malade, elle lui mit la main sur la
+bouche, au scandale des huguenots. Mais les catholiques croyaient que
+par ce geste muet elle disait au roi: «Pas encore.»</p>
+
+<p>Du reste, on la jugeait moins sur ses actes que sur ses amitiés. Elle
+était aimée, protégée par deux grandes dames protestantes, l'une la
+princesse Catherine, s&oelig;ur du roi, dont elle avait le portrait
+précieusement monté sur une boîte d'or. (Fréville, <i>Inv. de Gabrielle</i>.)
+L'autre la princesse d'Orange, fille de Coligny, veuve de Guillaume le
+Taciturne, et belle-mère de Maurice, le grand capitaine. Cette dame,
+aimée, honorée de tous, même des catholiques, donnait une grande force
+morale à la cause de Gabrielle. Elle jugeait évidemment qu'un
+attachement si long et si fidèle se purifiait par sa durée, que
+Gabrielle n'était pas liée à son faux mari qu'elle ne vit peut-être
+jamais, pas plus que le roi ne l'était de sa diffamée Marguerite qu'il
+ne voyait plus depuis vingt années.</p>
+
+<p>Gabrielle avait une chose en sa faveur qui pouvait répondre à tout. <i>Il
+fallait une reine française</i>, dans ce grand danger de l'Europe.
+Élisabeth mourait; le fils <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> de Marie Stuart allait succéder. Plus
+d'appui pour la Hollande. Comment celle-ci, délaissée des Anglais,
+porterait-elle le poids immense de la guerre européenne?
+Qu'arriverait-il si l'épée sur laquelle tous avaient les yeux, l'épée de
+la France, était liée par une reine étrangère ou volée de son chevet?</p>
+
+<p>Personne ne voyait cela, ou du moins ne le disait. On faisait cent
+objections au mariage français.</p>
+
+<p>L'indignité de Gabrielle d'abord. Les dames de la noblesse, qui
+crevaient de jalousie, se trouvèrent toutes plus sévères et plus
+vertueuses que la princesse d'Orange. Elles demandaient quels étaient
+donc ces d'Estrées pour donner une reine à la France. Les bourgeoises,
+encore plus sottes, disaient qu'il serait bien plus beau, plus glorieux
+pour le royaume, d'avoir une vraie reine de naissance et de sang. À la
+tête de toutes les femmes se signalait Marguerite de Valois, qui,
+l'autre année (24 février 1597), pour tirer quelque grâce de Gabrielle,
+descendait à l'appeler «sa s&oelig;ur et sa protectrice;» mais qui, en
+1598, voyant cette grande ligue contre elle, l'injuriait, disait qu'elle
+ne céderait jamais «à cette décriée bagasse.»</p>
+
+<p>D'autre part, les politiques, sans parler de sa personne, objectaient un
+danger fort hypothétique, la crainte que le fils de Gabrielle, n'étant
+pas suffisamment légitimé par le mariage, ne trouvât un compétiteur dans
+un frère futur et possible, un autre fils qu'elle aurait peut-être après
+le mariage accompli. Ces fortes têtes voyaient ainsi le péril fort
+incertain de l'avenir, et ils ne voyaient pas le péril présent, celui du
+mariage italien, qui mettrait l'ennemi dans la maison, <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span>
+l'invasion d'une nouvelle cour, de traîtres, et, qui sait?
+d'assassins....</p>
+
+<p>Malgré cet aveuglement général et ces obstacles de tout genre, Gabrielle
+aurait vaincu par la puissance de l'affection et des habitudes, si elle
+n'avait eu contre elle un homme qui, à lui seul, pesait autant que tous,
+Sully, qu'elle avait créé, puis mécontenté maladroitement.</p>
+
+<p>Nous parlerons ailleurs du ministre, de son aimable dictature des
+finances, qui a sauvé le royaume. Un mot ici sur l'homme même.</p>
+
+<p>Il était né justement l'homme qui devait déplaire le plus à un roi comme
+Henri IV. Celui-ci, si faible pour sa cour et son entourage, l'eût
+approuvé dans ses réformes, mais il ne l'eût pas défendu, s'il ne l'eût
+trouvé appuyé par un entourage plus intime que la cour, par cette femme
+aimée, mère de ses enfants.</p>
+
+<p>Maximilien de Béthune (Rosny par sa grand'mère, et Sully par don du roi)
+était originaire d'un pays qui a donné des têtes ardentes sous grande
+apparence de froid, de roideur. Il était de l'Artois, du pays de
+Maximilien de Robespierre. On rattachait ces Béthune aux Beaton
+d'Écosse. Et, en effet, celui-ci avait un faux air britannique, par le
+contraste déplaisant d'un teint blanc et rosé d'enfant (à cinquante ans)
+et d'un &oelig;il du bleu le plus pur. «Il portait la terreur partout, dit
+Marbault; ses actes et ses yeux faisaient peur.»</p>
+
+<p>Il fit une chose vigoureuse et très-agréable à sa protectrice. Les
+notables que le roi assembla dans son péril de 1596, et à qui il dit
+qu'il «se remettait à eux en tutelle,» l'avaient pris au mot. Mais leur
+commission <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> gouvernante, présidée par un des Gondi, ne put rien
+et ne fit rien. Sully prit l'affaire de leurs mains, renoncée et
+désespérée, et, pour premier acte, mit hors des finances les Gondi et
+les Zamet, les partisans italiens, qui percevaient ici pour le grand-duc
+de Toscane et lui faisaient ses affaires.</p>
+
+<p>Tout va de soi où va l'argent. Le matériel de la guerre et bien d'autres
+choses allèrent se centralisant dans la main active, énergique, du grand
+financier. Il avait fait la guerre toute sa vie. Il voulait être grand
+maître de l'artillerie. Les d'Estrées firent la sottise de prendre la
+place pour eux, pour le père de Gabrielle, et ils donnèrent à Sully ce
+qu'il pouvait désirer, une bonne occasion d'être ingrat.</p>
+
+<p>Disons ici que ce restaurateur admirable de la fortune publique avait
+une attention extrême à la sienne. Non qu'il ait volé; mais il se fit
+donner beaucoup; il perdait nulle occasion de gagner, se fondait surtout
+et s'affermissait pour l'avenir. On le vit dans l'attention (non pas
+déloyale, mais indélicate) qu'il eut de se rapprocher de la maison de
+Guise et de s'allier à elle. Elle restait la plus riche, ayant reçu à
+elle seule la grosse part de tant de millions que Sully paya aux grands.</p>
+
+<p>Cet homme, infiniment prudent, prévoyant, vit que Gabrielle n'irait pas
+loin, qu'elle n'arriverait pas au but, et qu'il ne fallait pas lui
+rester attaché. Elle avait pour elle le roi. Mais qu'est-ce que cela?
+Les rois vivent, sans le savoir, captifs, nullement maîtres d'eux-mêmes.</p>
+
+<p>Au conseil, aucun ministre ne parlait pour elle, que <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> le vieux
+chancelier Cheverny et M. de Fresne, rédacteur de l'édit de Nantes et
+très-subalterne. Villeroy était contre elle; Espagnol d'inclination, il
+aurait voulu une fille d'Espagne. De même Jeannin, l'ex-ligueur,
+l'ex-factotum de Mayenne. Ces vieux ministres tenaient à l'antique
+tradition, qu'un roi épousât une reine, croyant bien à tort que ces
+mariages marient les États. À défaut de l'Espagnole, ils désiraient
+l'Italienne, qui apportait de l'argent. Sully, en ceci, était avec eux.
+Les quatre ou cinq cent mille écus qui pouvaient venir de Toscane
+eussent agréablement figuré dans le trésor qu'il méditait de faire dans
+les caves de la Bastille. Ils eussent aidé au besoin pour quelque coup
+imprévu qu'on aurait eu à frapper sur le Rhin ou la Savoie.</p>
+
+<p>Une question toute personnelle pour Sully, c'était de savoir si, ayant
+déjà la chose, il aurait le titre, s'il serait déclaré surintendant des
+finances. Il lui fallait pour cela l'appui ou la connivence de ses
+anciens ennemis. Quoique le roi eût toujours l'air de trancher seul, il
+était très-puissamment influencé et par ces vieux ministres d'expérience
+et par les valet intérieurs. Sully avait bravé les uns et les autres. Il
+avait surtout ces derniers à craindre, s'il ne se ralliait à eux pour le
+mariage italien et contre sa protectrice.</p>
+
+<p>Le roi avait près de lui trois rieurs en titre: d'abord le bouffon
+Roquelaure, sans conséquence et le meilleur de tous; puis l'entremetteur
+Fouquet la Varenne; enfin un baragouineur italien, très-facétieux, M. le
+financier Zamet, Toscan et agent du grand-duc.</p>
+
+<p>Les rieurs! Classe dangereuse. Nous avons vu dans <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> l'Orient le
+rôle sanglant de la <i>Rieuse</i> (Roxelane), qui mena Soliman jusqu'à
+étrangler son fils!</p>
+
+<p>La Varenne, ex-cuisinier, et Zamet, ex-cordonnier, étaient en réalité
+des hommes considérables et dangereux de cette cour. Le roi les savait
+des faquins et ne pouvait se passer d'eux. Quoique moins désordonné qu'à
+un autre âge, il lui fallait toujours des gens avec qui il pût
+s'ébaudir, parler comme au temps d'Henri III.</p>
+
+<p>La Varenne, qu'Henri IV avait ramassé dans la cuisine de sa s&oelig;ur
+comme un drôle à toute sauce, était gai, vif et hardi. Le roi le trouva
+commode pour ses messages galants. Mais cela ne dure pas toujours. La
+Varenne, sous un roi barbon, menacé d'un long chômage, tourna aux
+affaires, s'y insinua. À la rétention d'urine, il crut que le roi irait
+baissant et se donna aux Jésuites; il se fit leur protecteur, les appuya
+constamment, et par là, créa à un fils enfant, qu'il avait, une énorme
+fortune d'Église. Le second fils fut grand seigneur.</p>
+
+<p>Zamet, de race mauresque, cordonnier de Lucques, fort adroit, seul de
+tous les hommes avait réussi à chausser le délicieux pied d'Henri III.
+Ce prince reconnaissant le fit valet de garde-robe, lui confiant les
+petits cabinets où il nourrissait douze enfants de ch&oelig;ur; car il
+aimait fort la musique. Zamet ne s'enorgueillit point de ces nobles
+fonctions; il ne recevait pas un sou, pas une <i>buona mano</i>, qu'il ne
+plaçât à l'instant; il était né obligeant, il prêtait à tout le monde et
+il s'arrondit très-vite. Dans la Ligue, il prêta impartialement aux
+ligueurs, aux Espagnols, au roi de Navarre; telle était sa facilité, la
+générosité de son c&oelig;ur. Il devint un <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> gros richard; Henri IV
+jouait chez Zamet, et avec l'argent de Zamet, qui savait bien se faire
+payer. Le dogue qui gardait le trésor n'avait pas de dents pour lui.</p>
+
+<p>Sully connaissait son maître. Il crut que ces gens-là, qui avaient des
+rois derrière eux, l'Espagne et le pape, finiraient par l'emporter. Il
+brisa avec Gabrielle au baptême de son second fils.</p>
+
+<p>Le roi avait hautement reconnu ses deux fils, exigeant pour eux des
+titres princiers qui annonçaient clairement leur légitimation prochaine
+par le mariage. Il les faisait appeler César <i>Monsieur</i>, Alexandre
+<i>Monsieur</i>. Le secrétaire d'État, de Fresne, protestant et ami de
+Gabrielle, envoya à Sully la quittance des frais de la fête sous ce
+titre: Baptême des <i>enfants de France</i>. Sully renvoya la quittance, en
+disant rudement: «Il n'y a pas d'<i>enfants de France</i>.»</p>
+
+<p>N'était-ce pas une grande vaillance? On le croirait en lisant les
+<i>&OElig;conomies royales</i>. En réalité, cet homme pénétrant avait vu ce que
+personne ne voyait encore, et le roi pas plus qu'un autre: c'est qu'il
+n'aimait pas Gabrielle autant qu'il le croyait lui-même. Tranchons le
+mot: il vit qu'elle était vieillie dans l'affection du roi, et que lui,
+l'homme d'argent et de ressources, il y était jeune, neuf et dans sa
+fraîche fleur.</p>
+
+<p>Ce furent deux maîtresses en présence, le roi fut mis en demeure de
+choisir entre la femme et l'argent. Ajoutez que cet habile homme l'avait
+encore aiguillonné en lui donnant à entendre qu'on le croyait sous le
+joug, tout dépendant d'une femme; moyen sûr de tirer de lui quelque
+violente boutade, un essai d'affranchissement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> Gabrielle fut très-maladroite. Elle se souvint beaucoup trop de
+ce que Sully avait d'abord rampé sous elle, «fait le bon valet» (il le
+dit lui-même). Elle l'appela «un valet.» Et le roi ne se souvint plus
+qu'il voulût la faire femme et reine; il l'appela <i>une maîtresse</i>:
+«J'aime mieux un tel serviteur que dix <i>maîtresses</i> comme vous.»</p>
+
+<p>Elle trembla, frissonna, se composa sur-le-champ et se remit à
+discrétion. Elle comprit la situation, la force de Sully, et elle ne
+songea plus qu'à apaiser cet homme terrible. Elle flatta même sa femme.
+En vain.</p>
+
+<p>Le mot fatal était lancé. Les ennemis de Gabrielle crurent que cet amour
+d'habitude ne tenait plus qu'à un fil, qu'on pouvait tout oser contre
+elle, que le roi la pleurerait, mais ne la vengerait pas.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> CHAPITRE II<br>
+<span class="smcap">MORT DE GABRIELLE<br>
+1599</span></h2>
+
+<p>Le 12 août 1598, Henri IV, chassant dans la forêt de Fontainebleau, crut
+entendre un bruit de meute, des cors, des cris de chasseurs. Il trouva
+bien surprenant qu'on osât interrompre ainsi la chasse du roi, et
+commanda au comte de Soissons d'aller voir quels étaient ces téméraires.
+Le comte alla et revint, rapportant qu'il avait toujours entendu le même
+bruit et vu un grand homme noir qui, dans l'épaisseur des broussailles,
+avait crié: «M'entendez-vous?» ou peut-être: «M'attendez-vous?» et qui
+disparut. Sur ce rapport, le roi rentra au château, craignant quelque
+embûche. La chose fut racontée partout, et les dévots de <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> Paris
+ne manquèrent pas d'assurer que l'homme noir avait dit: «Amendez-vous,»
+c'est-à-dire: Devenez sage et quittez votre maîtresse.</p>
+
+<p>Dans cette paix nullement paisible, les esprits, tout émus encore,
+accueillaient volontiers les bruits effrayants. Celui du jour était la
+mort de madame la connétable (de Montmorency). C'était une jeune femme
+très-jolie et très-sage, mais qui n'était pas de naissance à épouser le
+connétable de France. Elle avait fait, disait-on, un pacte pour y
+parvenir. Un jour qu'elle siégeait à Chantilly au milieu de ses dames,
+on lui dit qu'un gentilhomme demandait à lui parler. Émue, elle demanda
+comment il était. «D'assez bonne mine, lui dit-on, mais de teint et de
+poil noir.» Elle pâlit dit: «Qu'il s'en aille, revienne une autre fois.»
+Mais l'homme noir insista, et dit: «J'irai la chercher.» Alors, les
+larmes aux yeux, elle dit adieu à ses amies et s'en alla comme à la
+mort. Peu après, effectivement, elle mourut, chose effroyable, «le
+visage sens devant derrière et le cou tordu.»</p>
+
+<p>En cadence avec ces récits, des prédications terribles faisaient
+trembler les églises; ces hardies échappées du diable annonçaient, selon
+les prédicateurs, de grands châtiments. Les péchés de la cour, du roi
+(on le désignait clairement) étaient tels, qu'il fallait des
+mortifications nouvelles, inouïes, pour soutenir le ciel qui aurait
+tombé, la foudre qui eût tout écrasé. On appelait au secours un renfort
+de moines, la grande armée monastique, de toute robe et de toute
+couleur, qui vint d'Espagne et d'Italie, capuccini, récollets,
+feuillants, carmes et augustins, chaussés, déchaussés. Les <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span>
+carmélites espagnoles, peu après, allaient prendre possession de leur
+couvent de Paris en procession solennelle le jour de la
+Saint-Barthélemy. Les capucines firent une entrée saisissante et
+dramatique, portant chacune une couronne d'épines, et conduites par les
+princesses de la maison de Guise.</p>
+
+<p>Mais, avant l'entrée de ces saintes qui apportaient l'expiation, on
+avait eu à Paris un autre spectacle. Pas moins que le diable en
+personne, qui avait élu domicile dans le corps d'une certaine Marthe. Un
+homme distingué (des la Rochefoucauld), fort dévot, ami des Jésuites, la
+menait et la montrait, d'abord dans les villes du centre, sur la Loire,
+enfin à Paris. Tout le monde allait la voir à Sainte-Geneviève; on
+assistait avec terreur à la lutte horrible qui se renouvelait chaque
+jour entre le démon et un capucin qui l'exorcisait, fort et ferme, en
+tirant des cris, des gambades, des grimaces à faire frémir. Le roi, qui
+avait la tête dure, avait peine à croire la chose; il y envoya ses
+médecins et les adjoignit aux prêtres pour examiner.</p>
+
+<p>Il n'était que trop visible qu'on voulait du trouble, qu'on espérait
+exploiter, exalter le mécontentement de Paris. Les taxes ne diminuaient
+pas et ne pouvaient diminuer, quand Sully payait aux grands une centaine
+de millions, quand la guerre menaçait toujours. Des souffrances du passé
+restait un cruel héritage, la peste, qui éclatait de moment en moment.
+Un peuple nouveau de mendiants se montrait, les gens de guerre qu'on
+avait renvoyés <i>chez eux</i>, mais qui n'avaient pas de <i>chez eux</i>. On en
+voyait tous les jours des bandes dans la cour du Louvre. «Capitaines
+déchirés, maîtres de <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> camp morfondus, chevau-légers estropiés,
+canonniers jambes de bois, tout cela entre en troupes par les degrés de
+la salle des Suisses, en déclamant contre madame l'Ingratitude.
+L'officier portant la hotte et le soldat le hoyau, exaltent leur
+fidélité, montrent plaies, racontent leurs combats et leurs campagnes
+perdues, menacent de se faire <i>croquants</i>, et sur la monnaie de leur
+réputation mendient quelque pauvre repas.»</p>
+
+<p>Henri II et Henri III les logeaient dans les monastères. Henri IV, plus
+tard, leur créa l'hospice de la Charité, tard, bien tard, en 1606.
+Jusque-là, ces ombres errantes, plaintives, mais redoutables, donnaient
+espoir à l'étranger, à la Ligue, vivante en dessous. Le roi voyait,
+sentait cela; l'agitation continuait, et il n'était point aimé.</p>
+
+<p>Il tomba malade en octobre; il crut mourir. Ce n'était qu'un accès assez
+court de rétention d'urine; mais il en garda la fièvre. Cet homme,
+jusque-là si gai, devint très-mélancolique. «Tout me déplaît,»
+disait-il. Aveu qui ne fut pas perdu et fit croire que Gabrielle ne
+suffisait plus à le consoler.</p>
+
+<p>Deux assassins étaient encore venus pour tuer le roi, l'un dominicain,
+de Flandre, l'autre capucin, de Lorraine.</p>
+
+<p>Pourquoi plutôt à ce moment? On le comprit quand on sut que les
+Espagnols avaient fait le pas hardi de se jeter dans l'Empire,
+fourrageant, mangeant amis et ennemis; qu'enfin vers Clèves ils
+saisissaient les passages du Rhin.</p>
+
+<p>Rien ne les eût favorisés plus que la mort d'Henri et celle de Maurice
+d'Orange. Celui-ci avait aussi son <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> homme qui devait le tuer. La
+situation était la même qu'en 1584, quand le meurtre de Guillaume sembla
+briser la Hollande et donna carrière aux victoires des Espagnols.</p>
+
+<p>L'homme que le légat Malvezzi dépêcha pour tuer le roi était, comme
+Jacques Clément, un pauvre petit misérable, un Flamand de faible tête
+qu'on grisait de la légende de Clément. On le montra à un Jésuite, qui
+haussa les épaules, et dit seulement: «Il est trop faible.» La plus
+grande difficulté était d'endurcir cet homme. Il était en route déjà à
+l'époque de l'abjuration du roi, et, quand il l'apprit, il ne voulut
+plus le tuer et jeta son couteau. Le légat eut beaucoup de peine à lui
+faire entendre que la conversion était fausse. Il repartit en 1598, mais
+fut arrêté, amené à Paris. Le roi en eut pitié ou craignit d'irriter
+Rome, le gracia. Il ne retourna pas à Bruxelles, mais alla en Italie. Là
+on l'endoctrina encore et on le fit rentrer en France. Il fut arrêté,
+condamné à mort avec l'autre assassin, le capucin de Lorraine.</p>
+
+<p>Sismondi croit que le Parlement procéda avec acharnement. Singulier
+anachronisme. Le Parlement d'alors était mêlé de celui de la Ligue et
+des royalistes. Mais les ligueurs dominaient encore, et si bien, qu'ils
+modérèrent la question, de peur que ces accusés ne parlassent trop pour
+l'honneur de Rome.</p>
+
+<p>La chose n'était que trop claire. Elle fit voir à Henri IV qu'il ne
+gagnait rien à tous ses ménagements. Jointe à l'affaire d'Allemagne,
+elle le réveilla fortement. Il semble qu'elle l'ait guéri; il fut tout à
+coup un autre homme. La verte vigueur béarnaise <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> parut revenue.
+Il fit opérer l'excroissance, comme pour monter à cheval. Il se moqua
+des médecins, et Gabrielle redevint enceinte en décembre.</p>
+
+<p>Tout ce qui traînait au conseil et traînait au Parlement se trouva
+facile. Le roi simplifia tout, supprima les impossibilités.</p>
+
+<p>Il était impossible de marier Catherine, sa s&oelig;ur, protestante, avec
+un catholique, le duc de Bar. Les évêques refusaient. Le roi fit venir
+son frère bâtard, archevêque de Rouen, et les maria d'autorité dans son
+cabinet.</p>
+
+<p>Il était impossible de décider Marguerite à consentir au divorce. On la
+menaça d'un procès d'adultère, et elle devint docile.</p>
+
+<p>Il était impossible de faire enregistrer l'édit de Nantes. Le roi fit
+venir le Parlement et lui lava la tête. Ce fut un discours très-vif,
+pour la France et pour l'Europe:</p>
+
+<p>«Avant que de vous parler de ce pour quoy je vous ai mandés, je vous
+conterai une histoire.&mdash;Après la Saint-Barthélemy, nous étions quatre à
+jouer aux dés sur une table. Nous y vîmes des gouttes de sang. Nous les
+essuyâmes deux fois, et elles revenaient pour la troisième. Je dis que
+je ne jouais plus, que c'était un mauvais augure contre ceux qui
+l'avaient répandu. M. de Guise était de la troupe....</p>
+
+<p>«Vous me voyez en mon cabinet, et non avec la cappe et l'épée, mais en
+pourpoint, comme un père pour parler à ses enfants.... Je sais qu'on
+fait des brigues au Parlement, que l'on a suscité des prédicateurs
+factieux; je donnerai ordre à ceux-là, et ne <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> m'en attendrai à
+vous ... Ne m'alléguez pas la religion catholique, je l'aime plus que
+vous; vous croyez être bien avec le pape, et moi j'y suis mieux, et je
+vous ferai déclarer hérétiques ... Est-ce que je ne suis pas le fils
+aîné de l'Église? Pas un de vous ne peut l'être.»</p>
+
+<p>À cette bouffonnerie, il ajoutait des choses fort graves «sur les
+criards catholiques, ecclésiastiques,» qui, disait-il, étaient à vendre;
+sur les parlementaires eux-mêmes et leur avidité d'argent. Il les pinça
+sensiblement, en disant qu'il multiplierait leurs charges (et par là les
+ruinait). Enfin des menaces de mort, de combat, qui étonnèrent: «C'est
+le chemin qu'on prit pour en venir aux Barricades, à l'assassinat du feu
+roi; mais j'y donnerai bon ordre. Je couperai la racine aux factions et
+prédications, en faisant <i>raccourcir</i> ceux qui les suscitent ... Ah!
+vous me voulez la guerre, et que je fasse la guerre à ceux de la
+Religion! Mais je ne la leur ferai pas ... Vous irez tous avec vos
+robes, comme les capucins de la Ligue, quand ils portaient le mousquet.
+Il vous fera beau voir ... J'ai sauté sur des murs de ville; je sauterai
+bien sur des barricades.»</p>
+
+<p>Le Parlement enregistra.</p>
+
+<p>Mais on comprenait très-bien que cet éclat, ces menaces de guerre, si
+étrangers aux robes longues, avaient une autre portée. Deux choses
+visiblement l'animaient et lui remuaient son épée dans le fourreau: le
+procès des moines assassins et la guerre de l'Empire, la fureur des
+Espagnols. Ainsi, point de paix possible ni au dedans ni au dehors.
+Toujours le couteau suspendu. Son refuge eût été l'épée. Il eût <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span>
+été plus sûr de sa vie en pleine guerre, et il se fût moins ennuyé.
+Gabrielle, la chasse et le jeu ne suffisaient pas. Cet accès de
+mélancolie qu'il avait eu un moment, n'était-ce pas l'effet de la paix?
+Quand il dit si vivement qu'il sauterait <i>sur les barricades</i>, beaucoup
+déjà crurent le voir au grand poste de la France, sur la <i>barricade</i> du
+Rhin.</p>
+
+<p>Il avait envoyé le protestant Bongars au landgrave et aux princes pour
+les encourager à se défendre. Les mettre ainsi en avant, c'était
+s'engager tacitement à les soutenir. Maurice d'Orange portait seul le
+poids de cette guerre terrible qui débordait maintenant sur l'Allemagne
+et devenait immense. Sa belle-mère, la princesse d'Orange, fille de
+Coligny, sortit de sa solitude et vint à Paris. Elle se déclara
+hautement pour le mariage de Gabrielle, craignant le mariage italien et
+croyant rattacher le roi à l'intérêt protestant.</p>
+
+<p>Il faut savoir ce qu'était madame la princesse d'Orange. Grâce aux
+mémoires de du Maurier (petit livre d'or), nous connaissons parfaitement
+cette personne admirable, en qui une vertu accomplie apparaissait dans
+la tragique auréole des martyrs.</p>
+
+<p>L'amiral l'aimait, entre ses enfants, pour sa sagesse précoce, sa
+douceur et sa modestie. Il la maria à celui qui avait les mêmes dons.
+Quand elle demanda à son père lequel de ses prétendants il lui
+conseillait de choisir, il lui répondit: «Le plus pauvre.» Et il lui
+donna Téligny, ce jeune homme tant aimé que pas un catholique ne put
+tuer à la Saint-Barthélemy, et qui ne périt que par hasard.</p>
+
+<p>Guillaume d'Orange se décida de même. Au dernier <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> moment de sa
+vie, à l'apogée de sa gloire, au lieu de prendre pour femme quelque
+princesse d'Allemagne qu'il eût aisément obtenue, il demanda, épousa «la
+plus pauvre,» madame de Téligny, restée sans aucune fortune qu'un petit
+bien dans la Beauce, où elle vivait. Ce grand homme, tout près de la
+mort et entouré d'assassins, dans la fille de Coligny sembla appeler à
+lui l'image d'un meilleur monde. Un an s'était passé à peine, qu'il
+périt presque sous ses yeux.</p>
+
+<p>Elle avait de lui un fils, qui fit ses premières armes sous Maurice
+d'Orange, fils aussi de Guillaume, mais du premier lit. Maurice, sombre
+et sauvage politique, homme de combat, d'affaires et d'ambition, ne
+voulait point de famille, point de femme et point d'enfant, de sorte que
+son jeune frère devait être son héritier. Il crut, pour cette raison,
+que sa belle-mère l'aiderait dans ses projets. Défenseur de la Hollande,
+il aurait voulu l'asservir. L'obstacle était Barneveldt, grand et
+excellent citoyen, le vieil ami de Guillaume d'Orange, l'ami de Maurice,
+son tuteur et son bienfaiteur. Maurice ne pouvait se faire maître qu'en
+lui passant sur le corps. De quel côté pencherait la princesse d'Orange?
+Elle fut pour Barneveldt, pour le droit et la liberté, contre sa
+famille, contre son beau-fils, contre les intérêts de son jeune fils,
+seul lien qu'elle eût sur la terre et qu'elle aimait uniquement.</p>
+
+<p>Cela seul en dit assez. Mais cette vertu si haute, sans faiblesse, n'en
+n'était pas moins adoucie et embellie d'un charme singulier. Notre
+ambassadeur en Hollande, du Maurier, vieux politique, qui écrit longues
+années après ces événements, ne parle de cette <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> dame qu'avec une
+émotion visible. Madame d'Orange était, dit-il, une petite femme
+très-bien faite, d'un teint animé, qui avait les plus beaux yeux; une
+parole douce et charmante, un raisonnement persuasif, un parfum
+d'honneur et d'estime que l'on sentait autour d'elle, une angélique
+bonté, la rendaient irrésistible. Tout d'abord, elle allait au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ajoutez son père, son mari, ces grands morts tant regrettés qui avaient
+reposé leur esprit en elle et l'environnaient de leur ombre aimée; tout
+cela en faisait comme une chose sainte et une espèce d'oracle, une
+autorité de respect, d'amour.</p>
+
+<p>Elle n'apparut guère que deux fois à la cour de France, et dans deux
+moments décisifs pour l'intérêt du royaume, la première fois pour aider
+au mariage français.</p>
+
+<p>Grand renfort pour Gabrielle, véritable réhabilitation, d'avoir pour soi
+la vertu même, de trouver que la plus pure était en même temps la plus
+indulgente. Seulement madame d'Orange mettait l'affaire bien en lumière.
+Elle constatait que ce mariage était l'intérêt protestant, elle
+finissait l'incertitude. Le roi allait se fixer, désespérer les
+catholiques, qui probablement le tueraient. C'est ce qui faisait désirer
+à beaucoup d'amis du roi une solution contraire. S'il fallait que
+quelqu'un périt, ils consentaient de grand c&oelig;ur que ce quelqu'un fût
+Gabrielle.</p>
+
+<p>Tout le monde savait, prévoyait l'événement, excepté le roi.</p>
+
+<p>L'Espagne devait le savoir; un commis de Villeroy, comme on le découvrit
+plus tard, tenait Madrid au <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> courant de tous les secrets du
+conseil et de la cour.</p>
+
+<p>Le pape, si l'on en croit Dupleix, sut la mort de Gabrielle de façon
+surnaturelle au jour et à l'heure où elle arriva.</p>
+
+<p>Nul doute que le grand-duc n'ait été le mieux informé. Il y avait
+intérêt. C'était l'homme de Gabrielle qui avait écarté les Italiens de
+nos finances. C'était elle qui fermait le trône à sa nièce. Ce prince
+n'en était pas à son premier assassinat. Encore moins l'empoisonnement,
+plus discret, lui répugnait-il.</p>
+
+<p>Gabrielle paraît avoir très-bien senti elle-même qu'il y avait trop de
+gens intéressés à sa mort, et qu'elle n'échapperait pas. Ses astrologues
+lui disaient ce qu'on pouvait lire, du reste, sur la terre aussi bien
+qu'aux astres: qu'elle mourrait jeune, ne serait point reine. Au milieu
+des assurances les plus tendres que lui pouvait donner le roi, elle
+restait pleine de crainte et inconsolable; elle pleurait toutes les
+nuits.</p>
+
+<p>Le roi lui avait donné des présents tels qu'une reine pouvait seule les
+recevoir, ceux qui lui avaient été offerts à lui-même par nos villes, le
+plat d'or où il reçut les clefs de Calais, et les offrandes solennelles
+de Lyon, de Bordeaux.</p>
+
+<p>On lui avait fait ses habits de noces. Et ses robes cramoisies (couleurs
+réservées aux reines) l'attendaient déjà chez sa tante.</p>
+
+<p>Le roi lui avait donné un don singulier, l'anneau même «dont il avait
+épousé la France» à son sacre. (Fréville, <i>Inventaire</i>.)</p>
+
+<p>Elle avait de son hôtel avec le Louvre une communication. Elle eut la
+fantaisie de coucher dans le Louvre <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> même, et le roi lui donna
+le grand appartement que les reines seules avaient occupé. Elle y
+coucha, mais elle n'osa rester, soit qu'elle eût peur de se nuire par le
+scandale de cette audace, soit que la grande maison vide où le roi ne
+venait guère que pour affaire officielle, palais déserté des Valois,
+l'effrayât de sa solitude, et qu'elle ne dormît pas bien sur l'oreiller
+où Catherine médita la Saint-Barthélemy.</p>
+
+<p>Pâques approchait, moment critique pour la maîtresse du roi.
+L'arrangement était tel dans notre ancienne monarchie: cette semaine
+était la part du confesseur. La maîtresse devait s'éloigner, les amants
+se séparer, faire cette petite pénitence, pour se réunir après. Le
+confesseur d'Henri IV, l'ex-curé des Halles, bonhomme fort modéré,
+insistait cependant pour que Gabrielle partît de Fontainebleau, allât à
+Paris. C'était d'usage, et lui-même, d'ailleurs, avait ses raisons pour
+se montrer ferme. On le croyait protestant. Il avait publié une version
+de l'Ancien Testament qu'on disait celle de Genève. Le roi voulait le
+faire évêque, mais Rome lui refusait les bulles. On lui fit croire
+apparemment que ses bulles ne viendraient jamais s'il ne donnait cette
+satisfaction à la religion, à la décence, de les empêcher de communier
+en péché mortel, et d'obliger Gabrielle d'aller à Paris.</p>
+
+<p>Elle résista de son mieux. Paris l'effrayait. Elle allait y être seule.
+Sa tante n'y était pas. La s&oelig;ur du roi avait suivi son mari dans son
+duché. La princesse d'Orange partait pour faire la cène au château de
+Rosny et tâcher de gagner Sully.</p>
+
+<p>La ville était fort émue. Le Parlement avait été <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> forcé
+d'enregistrer l'édit de Nantes. Le roi avait menacé de <i>raccourcir</i> les
+prêcheurs d'assassinat. Le samedi 3 avril, veille des Rameaux, on avait
+exécuté deux moines en Grève, les deux assassins du roi. Chose plus
+grave, s'il est possible, dans l'affaire de Sainte-Geneviève, où le roi
+avait mis en face les médecins contre les prêtres, les médecins avaient
+décidé hardiment que l'affaire de la possédée n'était point
+surnaturelle. Bien plus, ils l'avaient fait taire, l'avaient contenue,
+si bien dompté le diable en elle, qu'elle n'osa plus remuer, devint un
+véritable agneau, fit ses pâques comme les autres. De là des risées,
+d'autre part, une rage d'autant plus furieuse, qu'elle ne pouvait
+s'exhaler. Les choses en resteraient-elles là? le diable se tiendrait-il
+pour battu? Il n'y avait pas d'apparence. Il pouvait se revenger par
+quelque coup imprévu, terrible, comme avait été la mort de madame de
+Montmorency!</p>
+
+<p>«Eh quoi? ne suis-je pas roi?... Qui oserait?» C'est certainement ce
+qu'Henri IV répondait aux larmes, aux terreurs de Gabrielle. Dans un
+autre temps, elle eût opposé une invincible résistance, et le roi eût
+tout bravé pour lui éviter le moindre chagrin; mais alors, quoique fort
+aimée, elle doutait, elle craignait. Elle obéit, en épouse soumise, avec
+un torrent de larmes. Le roi expliquait le tout par l'état nerveux de
+faiblesse où sa grossesse (de quatre mois) la mettait probablement. Elle
+fit un adieu en règle, lui recommandant ses enfants, ses serviteurs, sa
+maison de Monceaux, et disant ce qu'elle voulait qu'on fît après sa
+mort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> Le roi, attendri lui-même, la quitta le plus tard possible. Il
+la suivit jusqu'à Melun avec toute la cour. Il se tenait à cheval à côté
+de la litière où on la portait. Elle devait s'y mettre en bateau, pour
+descendre doucement la Seine. Il y eut là un grand combat; ils
+pleuraient, se séparaient, mais se rappelaient toujours. Enfin, il
+s'affermit un peu, la confiant à son fidèle la Varenne, et lui donnant
+de plus Montbazon, son capitaine des gardes, qui devait la suivre
+partout et en répondre corps pour corps. Un jeune homme, Bassompierre,
+rieur et quelque peu fou, par le droit de ses vingt ans, sauta aussi
+dans le bateau, voulant l'amuser, la distraire. Moins léger toutefois
+qu'il ne paraissait, il ne resta pas avec elle. Il la laissa à la
+Varenne et revint auprès du roi.</p>
+
+<p>C'était le lundi 5 avril, premier jour de la semaine sainte. Elle
+descendit près l'Arsenal, et, sans traverser Paris, se trouva du premier
+pas dans la maison de Zamet, qui était sous la Bastille, dans la rue de
+la Cerisaie. Logis quelque peu étrange pour la petite pénitence qu'elle
+était censée faire dans ce moment sérieux. Mais elle n'osait descendre à
+son hôtel voisin du Louvre, d'où il eût fallu communier en grande pompe
+et à grand bruit au milieu des malveillants, dans la paroisse royale, à
+Saint-Germain-l'Auxerrois. De chez Zamet, au contraire, la paroisse
+était Saint-Paul, près la maison professe des Jésuites. Là, elle pouvait
+faire sa communion, en pleine tranquillité et hors de la foule,
+toutefois au su du public et dans une notoriété suffisante.</p>
+
+<p>Sully raconte lui-même qu'il alla la voir chez Zamet <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> avant de
+partir pour Rosny. Elle fut fort tendre pour lui, fort touchante, le
+priant de croire qu'elle l'aimait et pour lui-même et pour les grands
+services qu'il rendait au roi et à l'État, l'assurant qu'elle ne ferait
+rien désormais que par son conseil. Il fit semblant de la croire, et lui
+envoya même madame de Sully pour prendre congé d'elle, ce qui ne fit
+qu'envenimer les choses. La pauvre créature, voulant plaire, lui dit
+qu'elle serait sa meilleure amie et la verrait toujours volontiers à ses
+<i>levers et couchers</i>. Mais la dame, toute gonflée de sa petite noblesse
+et du grand crédit de Sully, arriva à son château de Rosny fort en
+colère. Son mari la calma et la rassura, lui disant que les choses
+n'iraient pas comme on croyait; «qu'elle verrait un beau jeu, bien joué,
+si la corde ne rompait.» Il savait visiblement ce qui allait se passer.</p>
+
+<p>Voyons le lieu de la scène, cette maison de confiance où Gabrielle est
+descendue.</p>
+
+<p>Ce que les grands seigneurs ont plus tard tant pratiqué, tant prisé, la
+<i>petite maison</i> de plaisir, Zamet semble le premier l'avoir conçu et
+organisé. Ce fut une spéculation. Au milieu du Paris de la Ligue, devenu
+rude et barbare, un logis à l'italienne, dans la tradition d'Henri III,
+devait avoir une grande attraction sur son successeur. Luxurieux et
+économe, Henri IV n'aurait jamais dépensé ce qu'il fallait pour arranger
+dans ce goût de volupté raffinée les grands appartements du Louvre et
+ses galetas solennels. Il trouvait fort agréable et il croyait moins
+coûteux de s'établir par moments dans ce joyeux hôtel Zamet, où il
+jouait et faisait gratis toutes ses fantaisies; <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> Zamet avait
+trop d'esprit pour jamais demander rien.</p>
+
+<p>Il avait bâti, meublé, paré exprès ce bijou, dans un beau quartier à la
+mode, étendu et aéré, celui que l'on commençait sur l'emplacement de
+l'hôtel Saint-Pol, l'ancien Versailles des Valois. La <i>Cerisaie</i>, ou
+verger de nos anciens rois, qui donna son nom à la rue, devint en partie
+le jardin de l'hôtel Zamet.</p>
+
+<p>Ceux qui entraient à Paris par la porte Saint-Antoine, splendidement
+ornée par Goujon, dans cette grande rue des tournois, des triomphes, des
+<i>entrées</i> des rois, voyaient à droite se bâtir la place royale d'Henri
+IV, à gauche un haut mur en contraste avec les façades brillantes des
+hôtels voisins. Ce mur était la discrète enceinte du jardin Zamet, dont
+l'hôtel, assez reculé, loin de s'ouvrir sur la belle rue, lui tournait
+le dos. Ainsi les maisons d'Orient et certains palais d'Italie ne
+montrent que leurs défenses et cachent leurs charmes intérieurs. Il
+fallait se détourner, passer par une petite rue et entrer dans une
+impasse. Là, dans un lieu plein de silence et comme à cent lieues de la
+ville, une vaste cour laissait voir les légers portiques, les galeries
+du joli palais, ses terrasses et promenades aériennes qui dominaient le
+jardin.</p>
+
+<p>Le tout, petit et sans emphase. Mais, à droite, à gauche, des cours et
+des bâtiments secondaires donnaient l'ampleur et les aisances variées
+d'une villa de Lombardie, tandis que l'exquise coquetterie des
+appartements secrets rappelaient la recherche extrême des petits palais
+de Venise. Tout ce que la vieille Italie a su des arts de volupté y
+était, le solide <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> aussi des jouissances du Nord. Aux sensualités
+des bains et des étuves parfumées, le maître ajoutait l'attrait d'une
+savante cuisine; il s'en occupait, il la surveillait, il servait
+lui-même. Sa gloire était de faire dire: «On ne sait manger que chez
+Zamet.»</p>
+
+<p>Tel fut ce lieu de pénitence où Gabrielle fit sa retraite. On peut
+croire que l'hôte empressé n'oublia rien pour calmer, rassurer ce
+c&oelig;ur ému. Une princesse était à Paris, une seule, mademoiselle de
+Guise, qui avait cru quelque temps épouser le roi. Elle n'aimait guère
+Gabrielle, et elle a plus tard écrit un petit roman (<i>Alcandre</i>)
+très-hostile à sa mémoire. Mais alors elle espérait que la
+toute-puissante maîtresse lui ferait trouver par le roi ce que sa
+conduite légère paraissait rendre introuvable: un mariage, un prince
+assez sot pour la couvrir de son nom. Donc elle flattait fort Gabrielle,
+jusqu'à porter des robes semblables aux siennes, comme si elle eût été
+sa s&oelig;ur. Elle l'amusait de médisances. Elle vint vite à l'hôtel
+Zamet, s'empara d'elle pour la conduire partout et se faire
+surintendante de ses dévotions. Elle voulait être la première auprès de
+la future reine, ou peut-être surprendre contre elle quelque chose qui
+pût lui nuire de ses anciennes galanteries.</p>
+
+<p>Gabrielle, faible, triste, enceinte, se laissa faire, trouvant doux
+d'être entourée par une femme. Si flottante de croyance, elle allait
+faire encore une profession solennelle de cette religion à laquelle elle
+était attachée bien peu. Et d'autant plus faible était-elle, plus
+charmée de cette compagnie galante et mondaine qui ne lui permettait pas
+un seul moment sérieux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> Elle se confessa le mercredi, très-probablement, et dut
+communier le jeudi, avec son édifiante compagne. Elle dîna à merveille,
+dans sa satisfaction d'être quitte de ce devoir. Zamet empressé lui
+servit toutes les friandises qu'il savait lui plaire. De là, on la prit
+en litière, de peur qu'étant en carrosse elle ne sentit trop les
+secousses du pavé. Deux dames suivaient, mais en voiture. À côté de la
+litière marchait le capitaine des gardes qui répondait de sa sûreté.</p>
+
+<p>Elle n'alla qu'à deux pas, dans la rue voisine, à une chapelle de
+chanoines réguliers de Saint-Augustin, qu'on appelait le
+Petit-Saint-Antoine. Petite église, en effet, mais qui attirait la foule
+par une excellente musique. On lui avait arrangé une tribune réservée,
+pour qu'elle ne fût pas pressée. Elle y entendit ténèbres, et, sans
+doute pour que ce chant sombre ne lui fît pas d'impression, mademoiselle
+de Guise lui montra des lettres de Rome où l'on disait que le divorce
+allait être prononcé. Elle avait même eu l'adresse, pour mieux faire sa
+cour, de prendre au passage deux billets fort tendres que le roi avait
+écrits à Gabrielle coup sur coup, dans un même jour. Et ce fut dans
+cette tribune qu'elle lui en donna l'aimable surprise.</p>
+
+<p>Cependant Gabrielle se sentait un peu éblouie. Elle sortit, revint chez
+Zamet et fit quelques pas au jardin. Mais là, elle tomba frappée, perdit
+connaissance.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure où rien n'indique qu'on ait essayé de la secourir,
+ni d'appeler les médecins, elle ouvrit les yeux, et dit violemment:
+«Tirez-moi de cette maison.»</p>
+
+<p>Elle voulait se faire porter chez madame de Sourdis, <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> et de là
+au Louvre même, se réfugier chez le roi,&mdash;apparemment pour y mourir,
+puisqu'elle n'avait pas pu y vivre.</p>
+
+<p>Zamet ne la suivit pas. Mademoiselle de Guise ne la suivit pas. Nulle
+femme. La tante était absente, et tout s'éloignait de terreur. Le seul
+qui resta, ayant promis au roi de ne pas la quitter, ce fut La Varenne.
+Il se trouva constitué, dans cette maison déserte, seule dame et seule
+garde-malade, femme de chambre et sage-femme. À chaque convulsion
+violente, il la tenait dans ses bras.</p>
+
+<p>Les crises furent fréquentes, terribles. Il fit appeler La Rivière,
+premier médecin du roi, astrologue, homme d'esprit, qui aimait la
+duchesse, ni protestant ni catholique. Il avait étudié chez les Maures,
+vécu beaucoup en Espagne. On le tenait pour fort suspect. Il venait de
+faire une chose hardie en déclarant, comme médecin, que Marthe n'était
+pas possédée. On aurait été charmé de le perdre. Il le sentit, et n'osa
+rien ordonner à la malade. On eût tout rejeté sur lui et dit qu'il
+l'avait tuée. Il s'excusa sur la grossesse, ne pouvant rien faire,
+disait-il, à une femme enceinte, sans blesser ou elle ou son fruit. Il
+laissa agir la nature et la regarda mourir.</p>
+
+<p>Cela fut long. En pleine force, animée d'un désir terrible et désespéré
+de vivre, elle lutta quarante heures, avec des accès, des transports,
+des mieux, des rechutes cruelles. Si peu soignée, si mal gardée, elle
+appelait son gardien naturel, son unique protecteur, le roi. Trois fois,
+dans les intervalles, elle fit l'effort de lui écrire. Et la première
+lettre parvint; mais on ne dit <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> rien des deux autres. Comme elle
+avait encore sa tête, pour porter cette première lettre elle s'était
+procuré un homme qu'elle croyait sûr, un certain Puypeyroux. Elle priait
+le roi de lui permettre de retourner à Fontainebleau, pensant qu'il
+viendrait lui-même. À ce mot, La Varenne en joignit un de sa main, mais
+apparemment peu pressant, puisque le roi crut d'abord qu'il s'agissait
+de quelque petit accident ordinaire aux femmes enceintes. Cependant il
+monta à cheval, ayant dit à Puypeyroux de courir devant et de lui faire
+tenir prêt le bac des Tuileries, pour que, sans entrer dans Paris, il
+passât du faubourg Saint-Germain au Louvre. Il paraît que ce Puypeyroux,
+entre le roi fort pressé et La Varenne peu pressant, commença à
+réfléchir; il craignait de déplaire à La Varenne, et alla si lentement,
+que le roi, parti plus tard, le rejoignit bientôt en route et le gronda
+fort.</p>
+
+<p>Le roi était à quatre lieues; il allait être à Paris en une heure de
+galop ou une heure un quart, quand il reçut à bout portant un billet qui
+l'arrêta court; autre billet de La Varenne ... Elle est morte, et tout
+est fini.</p>
+
+<p>Foudroyé, on le fit entrer dans une abbaye qui était voisine. Il se jeta
+sur un lit.</p>
+
+<p>Mais il se releva bientôt, disant avec force qu'au moins il voulait la
+voir morte et la serrer dans ses bras.</p>
+
+<p>La chose avait été prévue. Il trouva à point M. Pomponne de Bellièvre,
+grave magistrat, qui, de sa parole infiniment froide et douce, l'arrêta,
+disant que la chose était malheureusement inutile, qu'il ferait causer
+le public, que le monde avait les yeux sur lui...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> Non moins à point était là un carrosse de Paris, envoyé exprès.
+On y mit le roi. Les bons serviteurs crièrent: À Fontainebleau. Et il
+tourna le dos à Paris, pleurant celle qui vivait encore.</p>
+
+<p>Elle vivait. S'il eût persisté, il la revoyait, recueillait sa dernière
+parole, lui promettait de faire justice.</p>
+
+<p>D'où savez-vous qu'elle vécût? dira-t-on. De La Varenne même, lequel a
+écrit ces deux choses: 1<sup>o</sup> qu'il dit qu'elle était morte; 2<sup>o</sup> qu'elle ne
+l'était pas.</p>
+
+<p>Lui-même les écrit à Sully, donnant ce ridicule prétexte: «La voyant
+tellement défigurée, de crainte que cette vue ne l'en dégoûtât pour
+jamais, si elle en revenoit, je me suis hasardé (pour lui éviter trop
+grand déplaisir) d'écrire que je le suppliois de ne venir point
+<i>d'autant qu'elle étoit morte</i>.»</p>
+
+<p>Certes, les coupables, quels qu'ils fussent, eurent à remercier beaucoup
+cette prudence de La Varenne.</p>
+
+<p>Il ajoute: «Et moi, je suis ici, tenant cette pauvre femme <i>comme</i> morte
+entre mes bras, <i>ne croyant pas qu'elle vive encore une heure</i>.»</p>
+
+<p>Ce qui est curieux, c'est que le drôle, peu rassuré toutefois sur le
+succès de son audace, et craignant d'être enveloppé dans la punition de
+Zamet, si l'on en vient à une enquête, prend déjà ses précautions pour
+se séparer de son camarade. Il en parle même assez mal, remarquant qu'à
+ce bon dîner «Zamet l'avait traitée de viandes friandes et délicates,
+qu'il savait être le plus de son goût, <i>ce que vous remarquerez avec
+votre prudence</i>, car la mienne n'est pas assez excellente pour présumer
+des choses dont il ne m'est point apparu.» Cette parole le couvrait. Si
+on le disait complice <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> de Zamet, il pouvait répondre: «Au
+contraire, le premier j'ai émis des doutes dans une lettre à M. de
+Sully.»</p>
+
+<p>Cependant, au milieu du trouble, dans cette maison sans maître, qui
+voulait entrait, sortait. On voyait, non sans terreur et non sans signes
+de croix, ce spectacle inattendu, la plus belle personne de France
+devenue tout à coup hideuse, effroyable, les yeux tournés, le cou tors
+et retourné sur l'épaule. Personne n'avait l'idée que ce mal fût
+naturel; beaucoup se disaient: «C'est le diable!» Explication qui venait
+fort à point pour le médecin, à point pour tous ceux qu'on eût accusés.
+Le médecin ne manqua pas d'en profiter, et, s'en allant, jetant au
+cadavre un dernier regard, il dit ce mot qui lavait tout: «<i>Hic est
+manus Dei.</i>»</p>
+
+<p>Elle ne fut pas administrée et «mourut comme une chienne,» mot cruel
+qu'en pareil cas dit toujours le peuple dévot. Quelques-uns, des plus
+charitables, hasardaient pourtant de dire que, comme elle avait communié
+récemment, son âme était en bon état. Libre à ses ennemis de croire,
+s'ils voulaient, que cette communion en péché mortel avait tourné à sa
+condamnation et l'avait livrée à la fureur meurtrière du malin esprit.</p>
+
+<p>Elle avait été ouverte, et on lui avait trouvé son enfant mort. Sa tante
+de Sourdis, arrivée trop tard, ne put que la rhabiller, la mettre sur un
+lit de parade en velours rouge cramoisi à passements d'or (ornement
+propre aux seules reines), avec un manteau de satin blanc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> Cruel contraste d'une si éblouissante toilette avec cette face
+terrible qu'on eût cru morte d'un mois. Les portes étaient ouvertes;
+vingt mille personnes y vinrent et défilèrent près du lit. Plusieurs
+furent touchés et dirent des prières. Beaucoup rêvaient sur cette énigme
+et faisaient maintes conjectures. Les parents n'en firent pas une. Muets
+et n'accusant personne, ils craignirent de se faire trop forte partie et
+laissèrent cette affaire à Dieu.</p>
+
+<p>Ceux qui s'étaient attachés à elle, à cette maison, étaient fort tristes
+et se voyaient tomber à plat. Le vieux Cheverny, qui, pour plaire, avait
+fait le jeune et l'amant auprès de la tante, fut inconsolable, non pas
+de la mort, mais de sa sottise et de son imprévoyance. Il en fait, dans
+ses mémoires, une froide lamentation.</p>
+
+<p>Grande joie au contraire à Rosny. Elle mourut vers le matin du samedi;
+mais, dès le vendredi soir, La Varenne avait envoyé à Sully un messager
+qui arriva avant le jour. Sully embrassa sa femme, qui était au lit, et
+lui dit: «Ma fille, vous n'irez point aux levers de la duchesse. La
+corde a rompu ... Maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne
+vie et longue!» Et sur cette belle plaisanterie, il partit pour
+Fontainebleau.</p>
+
+<p>Le roi, rentrant, vendredi soir, dans ce palais tout plein d'elle,
+maintenant désolé et désert, avait renvoyé la cour et gardé seulement
+quelques familiers. Et encore par moments il s'enfermait seul. Cette
+solitude inquiétait. En attendant que Sully vint, on hasarda des
+tentatives de consolation. D'abord un vieux camarade <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> de guerre,
+Fervacques, braque et cerveau brûlé, fit une pointe près du roi et lança
+ce mot hardi: «Vous voilà bien débarrassé!»</p>
+
+<p>Alors le duc de Retz (Gondi), fin et spirituel, sourit, soupira, dit
+avec douceur qu'après tout, en songeant à ce que Sa Majesté eût fait
+sans cela, on était obligé de dire que Dieu lui avait fait là une grande
+grâce.</p>
+
+<p>Le soir enfin (du samedi), à six heures, Sully arriva dans toute
+l'austérité de sa figure huguenote, et, quand le roi l'eut embrassé,
+sans blesser de front sa douleur, il se mit à exalter «les &oelig;uvres
+émerveillables de Dieu,» qui (dit le psaume), en sa sagesse, fait bien
+mieux que nous ne voulons. Mais il n'acheva pas le psaume, se fiant à la
+mémoire du roi.</p>
+
+<p>Le roi écoutait sans rien dire et le regardait fixement; et sans doute
+il était frappé de cet accord d'opinion, tout le monde, les sages et les
+fous, le félicitant au lieu de le plaindre. Il fit quelques pas dans la
+galerie, remercia Sully et dit qu'il lui savait gré de ses ménagements.
+Ceux qui le virent sortir ensuite de la galerie le trouvèrent beaucoup
+moins triste. On jugea qu'une douleur si résignée et si douce ne
+tournerait pas à l'orage. Les intéressés respirèrent.</p>
+
+<p>Il porta le deuil en noir, contre l'usage des rois, qui le portent en
+violet. Il le garda trois mois entiers. Il envoya toute la cour au
+service, qui se fit à Saint-Germain-l'Auxerrois. Il reçut les
+compliments de condoléance des ambassadeurs, et, ce qui étonna le plus,
+ceux du Parlement, qui envoya à Fontainebleau une députation solennelle.</p>
+
+<p>Mais de recherche, d'enquête sur la mort, pas le <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> moindre mot.
+Soit qu'il eût peur de trouver plus qu'il ne voulait, de troubler son
+entourage, et craignît l'ébranlement d'une si terrible affaire, il
+reprit ses habitudes, s'entoura des mêmes gens.</p>
+
+<p>Il écrivait peu après ce mot expressif: «La racine de mon c&oelig;ur est
+morte et ne rejettera plus.»</p>
+
+<p>Mot vrai, quoique les habiles aient trouvé moyen de le relancer bientôt
+dans de nouvelles galanteries. Il reprit la passion qui était sa vie,
+par ses pointes, ses agitations ou ses éblouissements. Mais ce n'était
+plus Gabrielle, cette pleine saveur d'amour où son c&oelig;ur s'était
+reposé.</p>
+
+<p>On lui donna une maîtresse, on lui donna une femme, cette Marie de
+Médicis que les papes, l'Europe et la cour avaient voulu lui imposer.
+Elle arriva belle d'argent et des écus de son oncle. Le roi (sa lettre à
+la Chambre des comptes en témoigne) lui donna, par économie, les
+diamants de Gabrielle, ce qui, dit-il judicieusement, «nous a épargné
+autant de dépense.»</p>
+
+<p>Que devint le joyeux Zamet? Plus que jamais en faveur, il engraissa
+notablement, mais, par prudence, n'acheta jamais pour un sou de terre en
+France. Il n'eut d'autre fief que sa caisse, qu'il intitulait hardiment
+le <i>Mont-de-piété des rois</i>. Il resta toujours léger, mobile et le pied
+levé.</p>
+
+<p>La Varenne s'immortalisa par une fondation pieuse. Devenu, par la grâce
+du roi, seigneur de la Flèche, il fit de cette petite ville une affaire
+fort importante et fort lucrative par l'église et le collége qu'il
+obtint pour elle, établissements qui y attirèrent du monde et au bon
+seigneur de gros revenus. Une telle cage voulait <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> des oiseaux.
+La Varenne veillait le moment. En l'année 1603, le roi étant
+très-affaibli, malade au printemps, malade à l'automne, et quelques
+jours seul à Rouen, il ne manqua pas son coup: il lui fit signer, entre
+deux diarrhées, le rappel des Jésuites en France.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> CHAPITRE III<br>
+<span class="smcap">HENRIETTE D'ENTRAGUES ET MARIE DE MÉDICIS<br>
+1599-1600</span></h2>
+
+<p>Le grand flatteur de l'époque, dont le magique pinceau eut pour tâche de
+diviniser les reines et les rois, Rubens a succombé, il faut le dire,
+devant Marie de Médicis. Dans la galerie allégorique qu'elle lui fit
+peindre à sa gloire, il a beau se détourner vers ses rêves favoris, les
+jeunes et poétiques beautés de déesses ou de sirènes; il lui faut bien
+retomber au pesant modèle <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> qui le poursuit de tableau en
+tableau. La <i>Grosse Marchande</i> à Florence, comme nos Françaises
+l'appelaient, fait un étrange contraste à ces fées du monde inconnu.</p>
+
+<p>La magnifique <i>Discorde</i>, palpitante sous ses cheveux noirs, dont le
+corps ému, frémissant, est resté à jamais classique; la <i>Blonde</i>, le
+rêve du Nord, la charmante <i>Néréide</i>, pétrie de tendresse et d'amour:
+toute cette poésie est bien étonnée en face de la bonne dame. Assemblage
+splendide et burlesque. La fiction y est animée, et d'une vie
+étincelante; l'histoire et la réalité n'y sont que prose et platitude,
+un carnaval d'histrions et de faux dieux ridicules, un empyrée de
+Scarron.</p>
+
+<p>Marie de Médicis, qui avait vingt-sept ans quand Henri IV l'épousa,
+était une grande et forte femme, fort blanche, qui, sauf de beaux bras,
+une belle gorge, n'avait rien que de vulgaire. Sa taille élevée ne
+l'empêchait pas d'être fort bourgeoise et la digne fille des bons
+marchands ses aïeux. Même son père, son oncle qui la maria, tout princes
+qu'ils étaient (par diplôme), n'en faisaient pas moins le commerce et
+l'usure.</p>
+
+<p>D'italien, elle n'avait que la langue; de goût, de m&oelig;urs et
+d'habitudes, elle était Espagnole; de corps, Autrichienne et Flamande.
+Autrichienne par sa mère, Jeanne d'Autriche; Flamande par son
+grand-père, l'empereur Ferdinand, frère de Charles-Quint. Donc, cousine
+de Philippe II, de Philippe III, de ces rois blêmes et blondasses, aux
+yeux de faïence, tristes personnages que Titien et Vélasquez gardent
+encore sur leurs toiles dans toute la triste vérité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> Elle était née en pleine réaction jésuitique. Sa mère, Jeanne
+d'Autriche, fut une des filles de l'Empereur qui créèrent et
+patronnèrent les Jésuites en Allemagne, fondèrent leurs colléges, leur
+mirent en main les enfants des princes et de la noblesse. La première et
+la seule chose que Marie demanda au roi, à son débarqué en France, fut
+d'y faire rentrer les Jésuites.</p>
+
+<p>Deux choses la rendaient désirable, non au roi, qui s'en souciait peu,
+mais désirable aux ministres: c'était l'argent, la grosse somme que son
+oncle Ferdinand consacrait à cette affaire, à l'alliance de France; et
+d'autre part, l'espérance que cet oncle donnait à nos politiques, de
+leur faire un pape du parti français. Les Médicis, qui jadis avaient
+fourni à l'Église Léon X et Clément VII, récemment avaient fait deux
+papes par leur influence, Grégoire XIII et Sixte-Quint. Le pape régnant,
+Clément VIII, s'il n'était pas homme des Médicis, était du moins
+Florentin, et désignait comme son successeur probable un Médicis, le
+cardinal de Florence (Léon XI), qui, en effet, eut un moment la tiare.</p>
+
+<p>Politique, au fond, assez pauvre, qui déjà avait trompé François I<sup>er</sup>
+quand, pour acquérir l'alliance viagère de Clément VII, il prit sa nièce
+Catherine. Il n'y avait pas de loterie qui trompât plus que celle-là.
+Qu'apportait le pape à nos rois? L'amitié d'un moribond qui leur
+tournait dans la main. On fit faire la même faute à Henri IV, lui
+imposant cette nièce du grand fabricateur de papes. On lui fit jeter un
+argent immense dans la préparation coûteuse de l'élection d'un Médicis,
+qui fut pape pendant vingt jours!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> Je croirais, en conscience, que ce mariage italien fut une
+punition de Dieu pour l'ingratitude du roi à l'égard de l'Italie.</p>
+
+<p>Quelle puissance l'avait reconnu la première à son avénement douteux?
+Venise, qui manifesta pour lui tant d'enthousiasme et vint jusqu'en
+France témoigner par une solennelle ambassade l'estime et les v&oelig;ux de
+l'Europe. Il n'en tourna pas moins le dos à Venise, quand elle le priait
+de soutenir Ferrare contre le pape, qui la réunit au saint-siége.
+Ferrare, petite puissance, mais fort militaire, renommée pour
+l'artillerie. Ses ducs, célébrés par le Tasse, étaient une des dernières
+forces qui, la France aidant, pût soutenir l'Italie. Ce dernier souffle
+italien, qui l'éteignit? Hélas! la France. Henri IV paya ainsi son
+absolution. Il n'avait pas encore, il est vrai, la paix avec les
+Espagnols. Mais, quelles que fussent les velléités françaises de Clément
+VIII, donner un État à la papauté, à l'impuissance, à la mort, c'était
+en réalité fortifier les Espagnols, qui, bon gré mal gré, dominaient le
+pape. Soutenir Venise, au contraire, au moins de parole et de
+négociations, lui sauver son alliée, Ferrare, c'était faire craindre aux
+Espagnols les résistances italiennes, et d'autant plus puissamment leur
+faire désirer la paix.</p>
+
+<p>Comment fit-on croire au roi que, pour être fort en Italie, il lui
+fallait s'appuyer sur ce qui y change sans cesse, sur un souverain
+viager, une puissance de vieillard, dont la volonté personnelle était
+par moment française, mais dont la cour, le conseil était et ne pouvait
+être que catholique, donc espagnol? Un pape <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> français
+d'inclination était un très mauvais pape, dominé par le temporel, et
+disposé à s'arracher de la ferme base de la papauté, qui était
+l'Espagne. Qui brûlait encore? L'Espagne. Qui persécutait les Maures,
+jusqu'à en chasser un million? L'Espagne. Nul pays n'eût été alors assez
+fou pour faire cela.</p>
+
+<p>Cette sottise de jeter la France dans une politique papale réussit par
+l'ardent concert des parvenus de l'époque, des abbés gascons,
+intrigants, menteurs, dont la cour était infestée, qui rêvaient les
+prélatures, le chapeau, et tous travaillaient, d'accord avec la finance
+italienne et les banquiers de Florence, à mettre dans la tête du roi
+qu'il ferait pape un Florentin, et par lui mènerait l'Europe. Les du
+Perron et les d'Ossat le faisait toujours regarder vers Florence et
+Rome. Était-il dupe? Je ne sais. Mais cet homme de tant d'esprit, de
+courage, qui ne craignit jamais les épées, craignait un couteau; il
+voulait extrêmement vivre, et s'imaginait qu'il serait plus en sûreté
+s'il avait le pape pour ami, mieux encore, s'il faisait les papes.</p>
+
+<p>Le mariage florentin l'acheminait vers ce but. Que le roi l'aimât ou
+non, il devenait sûr. C'était une affaire de temps. Comment employer ce
+temps? Il fallait une maîtresse qui fit gagner quelques mois, détourna
+la pensée du roi et servit comme d'éponge à laver et faire disparaître
+l'image de Gabrielle.</p>
+
+<p>Fontainebleau, plein de celle-ci, et qui l'eût rappelée toujours,
+n'était pas tenable. Mais le Midi remuait. À la grande joie des
+courtisans, le roi leur dit un matin: «Messieurs montons à cheval; j'ai
+envie de manger cet été des melons de Blois.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> Dans le passage ennuyeux de la grande plaine de Beauce,
+quelqu'un lui dit qu'il devrait bien s'arrêter au joyeux château de
+Malesherbes, où M. d'Entragues, qu'on appelait le roi d'Orléans
+(successeur de Charles IX, comme époux de Marie Touchet), tenait sa
+petite cour.</p>
+
+<p>Qui dit cela? Soyez-en sûr, nul autre que Fouquet la Varenne. Ce
+serviteur incomparable, unique comme chasseur de femmes et dénicheur de
+beautés, avait trouvé pour son maître la plus jolie fille de France.</p>
+
+<p>La mère, la Marie Touchet, l'unique amour du roi tragique, qui, dit-on,
+chercha en elle l'oubli de la Saint-Barthélemy, Marie Touchet était
+Flamande d'origine, mais très-affinée, très-lettrée; née dans la ville
+des disputes, Orléans, puis transportée à la cour italienne de Catherine
+de Médicis. Elle lisait (chose rare alors), non pas telle traduction
+d'Amadis, mais le livre de Charles IX, les <i>Grands Hommes de Plutarque</i>,
+dans la belle version d'Amyot.</p>
+
+<p>Cette dame, fière de ce grand et sombre souvenir, quoique peu noble
+elle-même, non sans peine, était descendue à épouser un seigneur, le
+premier du pays, Entragues, gouverneur d'Orléans. Son fils, qu'elle
+avait eu de Charles IX, et qui se trouvait neveu d'Henri III, la rendait
+fort ambitieuse. Elle visait haut pour ses filles, les gardait
+admirablement, mieux qu'elle ne fit pour elle-même. Sa sévérité
+maternelle était passée en légende. On contait qu'un de ses pages
+s'étant un peu émancipé du côté des demoiselles, elle l'avait virilement
+poignardé de sa propre main.</p>
+
+<p>Ses filles avaient besoin d'être bien gardées. Elles <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> avaient
+l'esprit du diable. L'aînée, Henriette, était une flamme. Vive, hardie,
+un bec acéré. Des rencontres et des répliques à faire taire tous les
+docteurs. Elle ne lisait pas d'histoire; elle était trop fine et trop
+disputeuse. Il lui fallait de la théologie, mais aiguë, subtile, les
+<i>concetti</i> africains de saint Augustin. Cette dangereuse créature, avec
+cela, était très-jeune, svelte et légère, en parfait contraste avec la
+défunte, avec la beauté bonasse, ample déjà, de Gabrielle.</p>
+
+<p>Qu'elle fût belle, cela n'est pas sûr; mais elle était vive et jolie. Le
+roi, qui croyait seulement s'amuser et rire, fut pris. La fine langue,
+maligne et rieuse, ne ménageait rien, et pas plus le roi. Son c&oelig;ur
+malade, blasé, et qui se croyait fini, revécut par les piqûres. Il la
+trouva amusante, puis charmante. En réalité, il n'avait rien vu, et ne
+vit rien de plus français.</p>
+
+<p>La perle était mal encadrée. Le père était un brouillon, un homme perdu,
+et le frère un scélérat. Le roi les connaissait si bien, qu'il avait
+chargé Sully de les chasser de Paris; mais, si telle était la famille,
+c'était le malheur d'Henriette, non sa faute; elle était mineure, et
+n'avait que dix-huit ans. Tout le monde est tombé sur cette fille. On
+verra les crimes réels où l'entraîna sa famille. Mais les premières
+noirceurs qu'on lui attribue ne sont guère attestées, comme les fautes
+de Gabrielle, que par leur ex-rivale, mademoiselle de Guise, princesse
+de Conti, et par son roman d'<i>Alcandre</i>.</p>
+
+<p>Je m'en tiendrai uniquement aux lettres du roi, aux mémoires de Sully, à
+la correspondance du cardinal d'Ossat.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> D'Entragues exploita honteusement sa fille mineure, la vendit,
+le 11 août 1599, pour le marquisat de Verneuil. Mais il ne la livra pas,
+exigeant encore du roi une somme de cent mille écus. L'argent payé, le
+marchand ne la livra pas encore, jusqu'à ce qu'il eût fait faire au roi
+ce bel écrit: «M. d'Entragues nous donnant à compagne mademoiselle
+Henriette, sa fille, en cas que, dans six mois, elle devienne grosse et
+accouche d'un fils, alors et à l'instant nous la prendrons à femme. De
+Malesherbes, 1<sup>er</sup> octobre 1599. Henry.»</p>
+
+<p>Nous avons l'acte authentiqué par deux secrétaires d'État (<i>Lettres</i>, V,
+p. 227). Pour le courage de Sully, qui prétend l'avoir déchiré, je le
+trouve bien douteux.</p>
+
+<p>Nos ministres laissaient le roi jouer au mariage avec sa maîtresse, mais
+n'en persévéraient pas moins dans l'idée du mariage politique et
+financier, qui, selon eux, outre l'argent, allait nous créer par le pape
+et le grand-duc une influence en Italie.</p>
+
+<p>La grande affaire était Saluces, cette porte de l'Italie, que le duc de
+Savoie, dans la crise de la Ligue, avait enlevée à la France: affaire
+religieuse autant que politique, Saluces ayant été jadis un refuge des
+Vaudois et des protestants italiens. Henri IV, puissant et vainqueur, ne
+pouvait tolérer cette usurpation qu'avait dû subir Henri III.</p>
+
+<p>En décembre 1599, le duc de Savoie fit la démarche inattendue de venir à
+Fontainebleau. Ce prince inquiet, brouillon, mal fait, malfaisant, avait
+un démon en lui. Sa personne était étrange, comme son singulier empire,
+bossu de Savoie, ventru de Piémont. Et l'esprit: <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> comme le corps
+il semblait gonflé de malice, travaillé dans sa petitesse d'un besoin
+terrible de s'étendre, de grandir et de grossir. Il avait hypothéqué sa
+fortune sur son mariage, ayant eu l'insigne honneur d'épouser une fille
+de Philippe II. Mais celui-ci, qu'on n'eût cru aucunement facétieux,
+joua en mourant à son gendre le tour de ne lui laisser par testament
+qu'un crucifix, tandis qu'à son autre fille il léguait les Pays-Bas.</p>
+
+<p>Donc il semblait bien payé pour haïr les Espagnols. Mais ils l'amusaient
+toujours, lui disant que Philippe III n'avait pas de fils et qu'il était
+l'héritier, le leurrant d'une vice-royauté de Portugal, etc. Son favori,
+un Provençal, était tout Espagnol de c&oelig;ur, plein de fiel contre la
+France; homme noir, d'ailleurs, à jeter son maître dans les plus atroces
+complots.</p>
+
+<p>Le bossu était venu pour observer, flairer, tâter. Mais, comme il arrive
+dans les grands désirs, il vit ce qu'il désirait. L'aspect de la France
+était encore pitoyable. La misère continuait, les villes regorgeaient de
+mendiants, les routes étaient pleines de soldats sans pain. D'autre
+part, les grands seigneurs étaient maîtres des meilleures places. Voilà
+ce qui était vrai et qui se voyait. Mais ce qui était non moins vrai et
+qui ne se voyait pas, c'était un besoin immense de paix, de repos, qui
+rattachait le peuple au roi, et lui eût fait mettre en pièces de ses
+ongles et de ses dents les auteurs d'une Ligue nouvelle. Le Savoyard se
+crut fort, parce qu'il avait la parole de tel et tel des grands
+seigneurs, spécialement celle de Biron. Il <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> ne voulut plus
+traiter; seulement il endormit le roi, lui promettant que dans trois
+mois il lui rendrait Saluces ou bien lui donnerait la Bresse en échange.
+Sorti de France une fois, quand échut le terme indiqué, il déclara
+effrontément qu'il gardait la Bresse et Saluces.</p>
+
+<p>La guerre était infaillible. Le grand mariage d'argent venait d'autant
+plus à propos. Cette belle dot de Toscane allait faire les frais de la
+campagne, permettre de frapper un grand coup, de battre les Espagnols
+sur le dos du Savoyard. Cela était spécieux. La pauvre Henriette
+d'Entragues, et la promesse du roi, qui avait ce qu'il voulait, pesèrent
+peu contre ces raisons.</p>
+
+<p>Le 9 mars 1600, le roi écrivit au grand-duc; mais il voulait une dot de
+1,500,000 écus.</p>
+
+<p>Somme épouvantable, impossible. Le grand-duc brisa. On marchanda, on
+baissa, et enfin on n'eut pas de honte de descendre à six cent mille.
+Mais il fallait de l'argent sur-le-champ, la guerre pressait.</p>
+
+<p>On sait si peu en ce monde ce qu'on doit vraiment redouter, que le roi,
+au moment de se lancer dans cette guerre, ne craignait aucunement la
+sourde conspiration catholique, et craignait extrêmement la bruyante,
+l'innocente conspiration des protestants, qui persistaient à réclamer
+l'exécution de l'édit de Nantes. Le roi était parvenu à le faire
+enregistrer, mais non pas exécuter. On pariait insolemment qu'il ne
+l'exécuterait pas. Les protestants étaient assemblés chez <i>leur pape</i>,
+Du Plessis Mornay. C'était l'homme le plus estimé de l'Europe,
+tendrement dévoué au roi, à qui il avait cent fois donné sa vie, mais
+dévoué à sa foi, <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> dévoué au parti des victimes qui venaient
+naguère encore d'être massacrées près de Nantes. «Si le roi était
+immortel, disait-il, nous serions tranquilles; mais s'il meurt, que
+deviendrons-nous?»</p>
+
+<p>Donc il insistait. L'assemblée refusait de se séparer tant qu'on ne tint
+pas parole. Grave refus au moment de la guerre.</p>
+
+<p>Le roi prit un parti étrange dans une affaire si sérieuse: ce fut de
+tuer la résistance protestante par le ridicule. Un complot fut organisé
+par le facétieux Du Perron, bouffon, évêque et cardinal, que nous avons
+vu évêque pour les vers à Gabrielle, cardinal pour l'abjuration.</p>
+
+<p>Le plus sûr pour déconcerter les protestants, c'était d'humilier <i>leur
+pape</i>, de turlupiner, chansonner le plus honnête homme du temps. On
+avait déjà fait une tentative bien digne de la brutale insolence de la
+noblesse ligueuse; un Saint-Phal, sans provocation, osa donner à ce
+vieillard chargé d'années, d'honneurs et de blessures, des coups de
+bâton! Cela n'avait pas réussi, le roi et tout le monde s'étaient
+indignés; mais, cette fois, on se contentait d'une bastonnade
+spirituelle. Le roi entra de tout son c&oelig;ur dans l'espièglerie.</p>
+
+<p>Comme rien n'est parfait sur la terre, le bonhomme Du Plessis avait un
+défaut, celui du temps, la manie de la controverse. Même jeune, au
+milieu des guerres, des voyages périlleux et des aventures, sous la
+tente ou sous le ciel, dès qu'il avait une heure à lui, il tirait plume
+et papier et il écrivait de la théologie. Vieux, il venait de publier ce
+qu'il croyait son chef-d'&oelig;uvre, l'<i>Eucharistie</i>. Du Perron annonce à
+grand bruit que <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> l'auteur est un faussaire, qu'il a fait cinq
+cents faux, cinq cents citations controuvées, estropiées, etc. Il se
+charge de le prouver.</p>
+
+<p>La chose était bien calculée. À ce défi, le vieux gentilhomme, bouillant
+de colère, oublie tout, quitte l'assemblée, vole à la cour et demande le
+combat théologique. On l'attendait là. Le roi donne des juges hostiles
+ou suspects. Il assiste, encourageant l'un, riant et se moquant de
+l'autre. D'abord, il dispense Du Perron de prouver «que ce sont <i>des
+faux</i>,» lui ouvre la porte de retraite, puis il le dispense encore
+d'indiquer d'avance quels passages il attaquera. Du Plessis ne sut que
+le soir, à minuit, les huit textes qu'on voulait d'abord contester le
+lendemain. Ces textes étaient-ils dans les Pères de l'Église? n'y
+étaient-ils pas? Ils y étaient, mais en substance. Du Plessis avait cité
+en abrégeant et résumant. Donc on le jugea coupable. Huit phrases
+comptèrent pour les cinq cents. Condamné, moqué, écrasé,&mdash;surtout
+accablé de la joie du roi et de son défaut de c&oelig;ur et de l'amitié
+trahie, il tomba malade et dut se faire reporter à Saumur. Le plus
+triste pour l'humanité, ce fut une lettre du roi, où, pour flatter les
+catholiques, il écrivait amicalement à un homme (qu'il détestait), à
+d'Épernon, leur victoire et la part qu'il y avait, comme il avait pesé
+sur les juges, emporté la chose. La lettre fut colportée partout.
+Extrême fut la douleur des protestants, qui le croyaient sans retour
+livré à leurs ennemis.</p>
+
+<p>Point du tout; c'était le contraire. Ayant donné aux catholiques ce
+triomphe d'amour-propre, il hasarda <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> ce qu'autrement il n'aurait
+jamais osé. Il commença sérieusement à donner aux protestants
+découragés, humiliés, les garanties de l'édit de Nantes, villes d'asile,
+tribunaux à eux, etc., etc.</p>
+
+<p>Quitte ainsi des protestants, le roi ne l'était nullement de l'intrigue
+catholique; il lui venait des avis sur la trahison de Biron. Gouverneur
+de Bourgogne, voisin de la Bresse, qui était au Savoyard, Biron aurait
+pu, le roi une fois entré en Savoie, faire entrer la Savoie chez nous.
+Pour cela, il eût fallu que celle-ci fût aidée à temps par les
+Espagnols. Mais un heureux hasard voulut que, justement à ce moment,
+ceux-ci reçussent à Newport de la main du prince Maurice un épouvantable
+coup. L'armée protestante (hollandaise, allemande, anglaise et surtout
+française) ne battit pas seulement l'armée espagnole, mais elle
+l'anéantit.</p>
+
+<p>Ce fut le plus grand coup d'épée que le protestantisme eût frappé depuis
+cinquante ans. L'Espagne fut assommée. Il fut trop clair que, malgré
+toutes les fureurs de Fuentès, gouverneur de Milan, qui poussait la
+Savoie, l'Espagne ne prendrait pas ce moment pour rentrer dans la grande
+guerre de France.</p>
+
+<p>Dès lors plus d'hésitation. Le 11 août, le roi, de Lyon, lança son
+manifeste de guerre.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> CHAPITRE IV<br>
+<span class="smcap">GUERRE DE SAVOIE&mdash;MARIAGE<br>
+1601</span></h2>
+
+<p>Entre l'événement de Newport et le manifeste, en un mois, Sully, avec
+une activité et une énergie incroyables, avait transporté de Paris à
+Lyon l'énorme matériel qu'il préparait depuis un an. L'artillerie étant
+placée dans la main qui tenait déjà les finances, il y eut une
+formidable unité d'action. Sully agit en dictateur; il suspendit les
+payements pour toute la France, tourna tout l'argent à la guerre. Il
+destitua en une fois tous les nobles fainéants du corps de l'artillerie
+et leur substitua des hommes capables. La France eut toujours le génie
+de cette arme, dès qu'on <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> l'a laissée agir. Il suffit de
+rappeler ce qu'on a dit dans cette histoire et de Jeanne d'Arc et de
+Jean Bureau, de Genouillac à Marignan, enfin des premiers essais
+d'artillerie volante dans les combats d'Arques.</p>
+
+<p>Le Savoyard se trouva pris au dépourvu. Avec tout son esprit, il n'avait
+pas prévu trois choses: d'abord cette rapidité; il croyait que l'on
+traînerait jusqu'à l'hiver, où ses neiges l'auraient défendu. Ensuite il
+ne devinait pas que la guerre serait poussée entièrement par
+l'artillerie, qui abrégerait à coups de foudre. Troisièmement, il
+pensait que Biron pourrait trahir. Cette destitution de tant de vieux
+officiers paralysa entièrement sa mauvaise volonté. Il commanda; mais
+entouré, surveillé par les hommes de Sully, il ne put que marcher droit,
+et le malheureux fut contraint d'aller de victoire en victoire.</p>
+
+<p>Le lendemain du manifeste, le corps de Biron entra dans la Bresse, celui
+de Lesdiguières en Savoie. En vain Biron donna avis au gouverneur de
+Bourg-en-Bresse de ses prochaines attaques, ses officiers
+l'entraînèrent, firent sauter les portes, emportèrent la place avant le
+temps indiqué.</p>
+
+<p>Ceci le 13 août, deux jours après la déclaration. Le 17, Lesdiguières,
+non moins rapide, enleva la forte place de Montmélian, qui couvrait
+toute la Savoie; la citadelle tint seule, mais il l'assiégea, la serra.
+Le roi arrivait, et le 20, il fut devant Chambéry, la capitale du pays,
+qui se rendit sur-le-champ. L'épouvante était extrême d'une telle
+rapidité, mais non moins l'admiration pour l'humanité du roi, qui disait
+qu'il ne faisait la guerre qu'au duc, point aux habitants. Voilà une
+<span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> guerre toute nouvelle, la première guerre d'hommes. Avant,
+après Henri IV (surtout dans celle de Trente-Ans), ce sont guerres de
+bêtes féroces, bien pis, des guerres de soldats traîtres, qui se
+ménagent entre eux pour manger à leur aise le pauvre habitant désarmé.</p>
+
+<p>Le duc avait dit: «Il faudra quarante ans.» Il fallut quarante jours,
+sinon pour terminer la guerre, au moins pour la décider.</p>
+
+<p>Ses petits forts de Savoie, sur des pics, sur des passes étroites,
+semblaient imprenables. Et il y avait près du roi plus d'un personnage
+douteux qui espérait qu'on échouerait. Mais Sully était là en personne,
+et autour de lui la terreur de son pénétrant regard. Quels furent les
+instruments habiles qu'il employa, les hommes de génie obscurs qui
+vainquirent ces difficultés et menèrent si bien l'intrépide financier
+dans cette guerre inconnue des Alpes? On ne le sait. Ce qui est sûr,
+c'est qu'en un moment on perça la longue vallée jusqu'au mont Cenis. Et,
+un pas de plus, on descendait en Piémont.</p>
+
+<p>Le roi avait passé en Bresse, pour voir de plus près opérer Biron.
+Celui-ci était furieux d'avoir si bien réussi au point que, devant un
+fort, il voulut faire tuer le roi, et avertit les assiégés pour qu'on le
+tirât. Il n'était guère moins en colère contre le duc de Savoie, qui
+était encore à Turin, attendant que Biron trahît et qu'on lui ouvrît
+Marseille, qu'on lui promettait. Il avait tout perdu de ce côté des
+Alpes, moins la citadelle de Montmélian, que Sully tenait dans un cercle
+de foudroyantes batteries, et qu'il allait bientôt raser, s'il ne la
+prenait. <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> Biron fit dire au Savoyard que, s'il ne passait les
+monts, il était déshonoré, et qu'on ne pourrait plus rien pour lui. Donc
+il passa, mais à sa honte, le roi l'approchant et le provoquant, sans le
+faire bouger.</p>
+
+<p>La dot de la Florentine n'avait pas peu contribué à rendre ces succès
+possibles. Le malheur, c'est qu'après la dot il fallait recevoir la
+fille. Le roi y songeait si peu, qu'il envoya à Henriette les premiers
+drapeaux pris sur la Savoie (septembre). Il voulait la consoler.
+Par-dessus le parjure du roi et la perte de ses espérances, elle avait
+eu un grand malheur. Le tonnerre tomba dans sa chambre, et elle
+accoucha, mais d'un enfant mort. Elle se fit pourtant porter jusqu'à
+Lyon, jusqu'à Chambéry, où était Henri. Il y vit l'état misérable de
+tristesse et de désespoir où cette fille, si jeune encore, vendue des
+siens, trahie par lui, était tombée; la pauvre rieuse ne faisait plus
+que pleurer. Il était tendre, son c&oelig;ur se souleva tout entier pour
+elle et contre lui-même. Il voulut du moins la tromper, la calmer. Il
+lui dit que, s'il ne pouvait se tirer de son mariage politique, il lui
+ferait épouser un prince du sang, le duc de Nevers.</p>
+
+<p>Le 19 octobre, il apprit que son mariage avait été célébré à Florence
+(Lettres du roi, V., 325), et fit ordonner aux villes de tout préparer
+pour l'arrivée de la reine. Mais, ce même jour, le 19 (Lettres du
+cardinal d'Ossat, IV, 280), il accorda à Henriette une lettre de créance
+pour un agent spécial qu'il envoyait à Rome avec des pièces capables
+d'invalider le mariage toscan et d'établir que le roi n'avait pu
+canoniquement s'engager avec la Florentine, étant engagé avec la
+Française.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> L'agent de l'étrange négociation lui-même était fort étrange.
+C'était un homme de rien, nommé Travail, un protestant qui avait fait la
+guerre, s'était converti, comme le roi, et s'était fait capucin. On
+l'appelait le père Hilaire. Il avait beaucoup d'audace, de langue (et
+plus que de cervelle). Il était bien auprès du roi, qui aimait les
+convertis, et s'amusait des hardiesses cyniques et bouffonnes de ce
+capucin. C'était un second Roquelaure. De son droit de Mendiant et de
+va-nu-pieds, il se faisait l'ami du roi, le tutoyait: «Mon bon roi, tu
+dois faire ceci, tu dois faire cela ... Toi, marquise de Verneuil, ceci,
+cela n'est pas bien,» etc.</p>
+
+<p>Travail était fort protégé par le jeune cardinal de Sourdis, le parent
+de Gabrielle, et sans doute il était entré chez le roi, dès le temps de
+Gabrielle, par cette porte du mariage français. Il restait fidèle à
+cette cause, mais alors pour Henriette. Le roi lui donna une lettre de
+créance pour le cardinal d'Ossat, qui devait le mener au pape. Cela
+calma Henriette, qui rentra en France. C'est ce que voulait le roi. Il
+garda le capucin, qui ne partit pas encore.</p>
+
+<p>Cependant Marie de Médicis, après de prodigieuses fêtes qu'on fit à
+Florence, s'embarqua avec sa tante et sa s&oelig;ur, duchesse de Toscane et
+de Mantoue, sur la galère grand-ducale toute incrustée de pierreries.
+Les Médicis (on le voit à leur chapelle) eurent toujours ce luxe inepte
+des pierres qui se passent d'art. Sa tante, Christine de Lorraine, ravie
+d'être débarrassée, la remit aux Lorraines, aux Guises. Elle venait avec
+trois flottes, de Toscane, du pape et de Malte, dix-sept galères, et
+elle n'amenait pas moins de sept mille hommes. <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> Si l'avénement
+d'Henri IV fut une invasion de Gascons (comme dit le baron de Geneste),
+l'avénement de Marie de Médicis fut une invasion d'Italiens.</p>
+
+<p>Elle alla de Marseille à Aix et à Avignon, avec une petite armée de deux
+mille chevaux, se reposa en terre papale. Les Jésuites y avaient fait
+faire d'immenses préparatifs de réception pour elle et le roi, qui ne
+put venir: théâtres, arcs de triomphe, partout des emblèmes et des
+devises. Selon le goût de ces pères (si fins et si sots, admirables aux
+choses puériles), tout était basé sur le nombre sept. Le roi avait sept
+fois sept ans. Il était le neuf fois septième roi de France, depuis
+Pharamond. Il avait vaincu à Arques en septembre, le 21, le trois fois
+septième jour; à Ivry, en mars, au jour deux fois sept, et son armée y
+était divisée en sept escadrons, etc., etc. Cela parut si joli que le P.
+Valadier, pour en garder la mémoire, en fit un livre, que la reine
+voulut elle-même offrir au roi.</p>
+
+<p>L'esprit de cette princesse éclata dès Avignon. Le P. Suarès, qui
+parlait au nom du clergé, lui ayant dit galamment qu'on lui souhaitait
+d'avoir un enfant avant l'année révolue, «cette princesse, hors
+d'elle-même, en témoigna une envie égale au désir des peuples, et
+demanda cette grâce à Dieu.» (De Thou.)</p>
+
+<p>Comme elle était fort dévote, elle avait fait en partant demander au
+pape d'entrer en tout monastère. Pour les monastères de femmes, le pape
+l'accorda sans difficulté, mais refusa pour ceux d'hommes, «à moins,
+dit-il en riant fort, que le roi ne le permette.» (D'Ossat.)</p>
+
+<p>Elle dut attendre huit jours à Lyon, le roi s'arrêtant <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> encore
+en Savoie. Enfin, le 9 décembre, il se présenta aux portes assez tard.
+Elles étaient fermées et on l'y fit attendre une heure par une gelée
+fort rude. Grand réfrigérant à ce peu d'amour qu'il avait pu apporter.</p>
+
+<p>Ce premier refroidissement ne fut pas le seul. Le second et le plus
+fort, ce fut la princesse elle-même toute autre que son portrait, qui
+datait de dix années. Il vit une femme grande, grosse, avec des yeux
+ronds et fixes, l'air triste et dur, Espagnole de mise, Autrichienne
+d'aspect, de taille et de poids. Elle ne savait pas le français, s'étant
+toujours abstenue de cette langue d'hérétiques.</p>
+
+<p>En venant, sur le vaisseau, on lui avait mis en main un mauvais roman
+français, <i>Clorinde</i>, imité du Tasse, et elle en disait quelques mots.</p>
+
+<p>Ce qui ne dut pas être non plus extrêmement agréable au roi, c'est
+qu'elle n'arriva pas seule, mais avec armes et bagages. Je veux dire,
+avec la cour complète de cavaliers servants ou de sigisbées, que toute
+dame italienne, selon la nouvelle mode qui fleurit tellement en ce
+siècle, devait avoir autour d'elle.</p>
+
+<p>Le premier, l'ancien, l'officiel, l'accepté, le patenté, était son
+cousin, Virginio Orsini, duc de Bracciano. C'était lui qui avait, à
+table, le soin de lui donner à laver, et d'offrir le bassin, la
+serviette, à ses blanches mains. Le second, Paolo Orsini, moins avancé
+et moins posé, n'en était que plus en faveur peut-être. Enfin, pour
+charmer le roi, un jeune homme de la figure la plus séduisante, <i>il
+signore</i> de Concini, était auprès de sa femme. À eux trois, Virginio,
+Paolo et Concini, ils faisaient une histoire muette de ce c&oelig;ur
+<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> de vingt-sept ans, représentaient son passé, son présent et son
+avenir.</p>
+
+<p>Le roi n'en fut pas moins galant. Il arrivait botté, armé, et s'il
+brillait peu, devant ces beaux Italiens, avec sa taille mesquine et sa
+barbe grise, il était beau de sa conquête, de la foudre dont il venait
+de renverser la Savoie. Peu sensible à tout cela, la princesse s'en tint
+aux termes d'une parfaite obéissance, se jeta à genoux, se dit sa
+servante pour accomplir ses volontés. Le roi dit gaiement, en soldat,
+qu'il était venu à cheval, et sans apporter de lit, que, par ce grand
+froid, il la priait de lui donner la moitié du sien.</p>
+
+<p>Donc il entra dans la chambre.</p>
+
+<p>Il faut savoir qu'à la porte de cette chambre, à toute heure, si tard,
+si matin qu'on y vînt, on trouvait une sorte de naine noire, avec des
+yeux sinistres, comme des charbons d'enfer (Voir à la bibliothèque de
+Sainte-Geneviève). Cette figure, peu rassurante, n'était pourtant pas un
+diable. C'était, au fond, le personnage important de cette cour, la
+s&oelig;ur de lait de la reine, la signora Léonora Dosi, fille d'un
+charpentier, qui se parait du noble nom emprunté de Galigaï. Elle avait
+beaucoup d'esprit, gouvernait la princesse comme elle le voulait,
+remuait à droite ou à gauche cette pesante masse de chair.</p>
+
+<p>Si Léonora faisait peur, elle était encore plus peureuse; elle rêvait en
+plein jour. Triste hibou, asphyxié de bonne heure dans l'obscurité
+malsaine des alcôves et des cabinets, elle croyait que quiconque la
+regardait lui jetait un sort. Elle portait toujours un voile, de crainte
+du <i>mauvais &oelig;il</i>. La France, maligne et <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> rieuse, pays de
+lumière, lui devait être odieuse. Elle devait ici s'assombrir et se
+pervertir, et de plus en plus devenir méchante.</p>
+
+<p>Tel fut l'augure de la noce et l'agréable visage dont le roi fut salué à
+la chambre nuptiale. Soit que cette noire vision l'y ait poursuivi, soit
+que la mariée ne répondit pas à son idéal, il fut très-sérieux le matin.</p>
+
+<p>On vieillit vite en Italie, et surtout les Allemandes, comme celle-ci
+l'était par sa mère. Rubens même, au charmant tableau où il la montre
+accouchée, au moment où toute femme est souverainement poétique, n'a pu,
+tout flatteur qu'il était, dissimuler cette lourdeur mollasse. Un bec de
+femme assez pointu (mademoiselle du Tillet) disait crûment d'elle et du
+fils: «Une vache qui fit un veau.»</p>
+
+<p>Le roi fut obligé de rester près de l'épousée quarante jours pour faire
+la paix; paix surprenante. Il abandonna Saluces, rendit toute la Savoie.</p>
+
+<p>Ce traité, agréable au peuple, désespérait l'Italie, que le roi
+abandonnait. Le pape y voyait l'avantage de pouvoir continuer dans
+Saluces, l'ancien asile du protestantisme italien, la persécution que
+les Jésuites y avaient organisée par les bourreaux de la Savoie.</p>
+
+<p>«Chacun chez soi, chacun pour soi:» c'est la politique bourgeoise que
+Sully fit prévaloir et proclama par ce traité.</p>
+
+<p>En échange de Saluces, le roi acceptait la Bresse, province, il est
+vrai, importante, qui fermait le royaume à l'est et protégeait Lyon.</p>
+
+<p>Ce brusque traité effraya Biron. Il crut que le roi <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> en savait
+beaucoup et il crut prudent d'en avouer un peu. Il vint le trouver à
+Lyon, lui dit que le Savoyard lui offrait sa fille bâtarde et une grosse
+dot. Le roi, bon comme à l'ordinaire, pardonna. Biron, rassuré, écrivit
+au Savoyard de ne pas ratifier le traité, de dire qu'il gardait la
+Bresse, mais voulait rendre Saluces, <i>à condition que le roi y mettrait
+un gouverneur catholique</i>, et non le protestant Lesdiguières. Si le roi
+eût accepté et mis là un catholique, il mécontentait Lesdiguières; et,
+s'il lui tenait parole, lui donnait Saluces, il mécontentait le pape. Il
+trancha tout et sortit du filet où Biron voulait le mettre, en ne
+prenant pas Saluces et se contentant de la Bresse.</p>
+
+<p>Le roi était bon pour tous. Il promit au légat et à la reine le
+rétablissement des Jésuites. D'autre part, il avait fait l'accueil le
+plus affectueux aux envoyés de Genève, à leur vénérable doyen Théodore
+de Bèze, et il permit à Sully, avant de signer le traité et de rendre
+les places prises, de livrer aux Génevois le fort de Sainte-Catherine à
+la porte de leur ville; ils le démolirent en un jour.</p>
+
+<p>Sous un prétexte d'affaires, il prit enfin vacances de sa femme, la
+laissa à Lyon. Marié le 17 janvier 1601 par le légat, il partit le 18 en
+poste. Le 20, il était à Paris, rendu à son Henriette.</p>
+
+<p>Le 4 février, il revit la reine. Le 8, il écrit au connétable <i>qu'elle
+est enceinte</i>.</p>
+
+<p>Louis XIII, qui fut cet enfant, n'eut aucun trait de son père. Il ne fut
+pas seulement différent, mais opposé en toute et chacune chose, n'ayant
+rien des Bourbons (côté paternel d'Henri IV), et encore bien <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span>
+moins des Valois, côté maternel d'Henri, qui si naïvement rappelait son
+joyeux oncle François I<sup>er</sup> et sa charmante grand'mère, Marguerite de
+Navarre. Ce fils, nature sèche et stérile, véritable Arabie Déserte,
+n'avait rien non plus de la France. On l'aurait cru bien plutôt un
+Spinola, un Orsini, un de ces princes ruinés de la décadence italienne,
+venu du désert des Maremmes ou des chauves Apennins.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le résultat voulu était obtenu.</p>
+
+<p>Le roi était marié de la main du pape. (D'Ossat.)</p>
+
+<p>Le sang italo-autrichien était dans le trône de France.</p>
+
+<p>La volonté du grand-duc, sa politique et son ordre positif avaient été
+accomplis sur-le-champ et à la lettre. Ce prince, se souvenant de
+Catherine de Médicis et du danger où l'avait mise sa longue stérilité,
+n'avait dit qu'un mot à sa nièce en la quittant: «Soyez enceinte.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> CHAPITRE V<br>
+<span class="smcap">CONSPIRATION DE BIRON<br>
+1601-1602</span></h2>
+
+<p>Peu de temps après cette guerre foudroyante de Savoie, qui avertit si
+bien l'Europe de la résurrection de la France, le roi montrait à Biron
+une statue où on l'avait fait en dieu Mars et couronné de lauriers. Il
+lui dit malignement: «Cousin, que pensez-vous que dirait mon frère
+d'Espagne s'il me voyait de la sorte?&mdash;Lui! il ne vous craindrait
+guère!»</p>
+
+<p>Voilà comme on le traitait. Sa puissance si bien prouvée, sa renommée
+militaire, tant de vigueur, tant d'esprit, tout cela n'empêchait pas
+qu'on ne le traitât lestement, sans ménagement, avec une légèreté bien
+près du mépris. Lui-même il en était cause. Personne n'avait moins de
+tenue. Sa camaraderie étrange avec Bellegarde, Bassompierre, les jeunes
+gens qui riaient <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> de lui et qui lui soufflaient ses maîtresses,
+semblait d'une débonnaireté plus qu'humaine. On le trompait, on s'en
+moquait, et il n'en faisait pas plus mauvaise mine. Il se faisait lire
+les libelles, allait voir les farces où on le jouait, et riait plus que
+personne. Sa première femme, Marguerite, avait illustré sa patience. La
+seconde, Marie de Médicis, fut maîtresse dès le premier jour, signifiant
+qu'elle garderait et ses cavaliers servants et sa noire entremetteuse.</p>
+
+<p>L'inconsistance du roi dans la vie privée était excessive, il faut
+l'avouer.</p>
+
+<p>Pendant que la reine voyageait lentement de Lyon à Paris, il était
+auprès d'Henriette à Verneuil, où elle le reçut dans son nouveau
+marquisat. La vive et charmante Française, gagnant par la comparaison
+avec la grosse sotte Allemande, le ressaisit à ce point, que le capucin,
+agent d'Henriette, fut enfin envoyé à Rome, avec la lettre de créance
+que le roi lui avait donnée. Il devait voir les cardinaux, montrer
+l'engagement du roi avec elle et tâter si l'on ne pourrait obtenir un
+second divorce. Ce pauvre homme, qui n'était autorisé que du roi et non
+des ministres, fut reçu par notre agent, le cardinal d'Ossat, avec
+mépris, avec haine et sans ménagement. Rome entière fut contre lui; à
+grand'peine il put revenir en France. On voulait le retenir dans un
+couvent de son ordre, le murer jusqu'à la mort dans un <i>in pace</i>
+d'Italie.</p>
+
+<p>Le roi semble l'avoir oublié. On lui avait fait entendre qu'il ne
+pouvait renvoyer Marie sans motif spécieux, ni surtout sans rendre la
+dot. D'ailleurs, elle arrivait grosse. Les ministres étaient pour elle,
+pour <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> un Dauphin qui allait simplifier la succession, assurer,
+la paix, écarter toute chance de guerre civile. Mais il fallait un
+Dauphin; malheur à elle si elle eût eu une fille. Henriette, qui un mois
+après eut un fils, l'aurait emporté.</p>
+
+<p>Le roi accueillit le Dauphin avec la joie la plus touchante.</p>
+
+<p>Cependant la reine ne faisait nul mystère de son fidèle attachement pour
+Virginio. Un manuscrit du fonds Béthune (qu'a copié M. Capefigue) nous
+apprend que, six mois après ses couches, le roi allant au Midi avec
+elle, elle s'arrêta à Blois, dit qu'elle n'irait pas plus loin, résolue
+qu'elle était de retourner à Fontainebleau, où Virginio l'attendait. Le
+roi, perdant patience, eut encore l'idée de la renvoyer. «Cela serait
+bon, dit Sully, si elle n'avait pas un fils.» Donc on la garda,
+craignant d'embrouiller la succession si la légitimité de ce fils
+devenait douteuse. L'Espagne eût saisi cette prise.</p>
+
+<p>Voilà bien des variations; mais elles ne semblaient pas moindres dans sa
+conduite publique.</p>
+
+<p>Au moment où son mariage italien faisait croire qu'il tenait fort à se
+rattacher à l'Italie, brusquement il renonce, en rendant Saluces, et se
+ferme l'Italie. Le Vénitien Contarini dit que ce traité étrange et
+inattendu releva l'Espagne (battue à Newport). Le parti espagnol à Rome
+devint insolent. Ce mariage avec la nièce d'un prince qui avait des
+enfants, avec une princesse sans droit à la succession de Toscane, n'eut
+pas même l'effet de nous assurer l'alliance du grand-duc; il se refit
+Espagnol.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> Par l'abandon de Saluces, l'ancien et primitif asile du
+protestantisme italien, le roi abdiquait le protectorat des pauvres
+Vaudois qui s'étaient offerts à lui de si grand c&oelig;ur en 1594, et ne
+décourageait pas moins les Grisons à l'autre extrémité des Alpes. Le
+gouverneur de Milan, Fuentès, ne tarda pas à les murer dans leurs
+montagnes (octobre 1603), en bâtissant aux passages qui communiquent en
+Italie un fort qui lui permettait de les affamer à son gré. Ils
+s'adressèrent au roi de France, qui leur conseilla de patienter. Il
+avait, comme on a vu, abandonné Ferrare au pape, malgré les prières de
+Venise; et plus tard Venise elle-même, dans sa lutte avec le pape, n'eut
+d'autre secours de lui que le conseil de s'arranger.</p>
+
+<p>Je veux bien croire que, dès ce temps, il couvait l'intention de frapper
+l'Espagne et l'Autriche. De bonne heure il y songea; mais toujours en
+protestant <i>qu'il ne savait pas s'il serait avec ou contre l'Espagne</i>.
+(V. Bassompierre, 1609.) Dissimulation utile qui pourtant eut
+l'inconvénient de faire croire les Espagnols plus forts qu'ils
+n'étaient, lui plus faible, de rendre tout le monde incertain, défiant,
+et d'ôter l'espoir qu'on aurait eu dans la France.</p>
+
+<p>L'Espagne, usée jusqu'aux os, et se sentant si peu de force, hasardait
+les coups de loterie les plus criminels. Tout en tâchant de soutenir la
+grande guerre en Hollande, elle faisait ailleurs la guerre de <i>bravi</i> et
+de coupe-jarrets. Philippe III était un pauvre homme, mais ses gens de
+hardis coquins. Les Fuentès, les d'Ossuna, les Bedmar, avaient repris
+les moyens du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, poison, meurtre et incendie. On ne tarda
+<span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> pas à les voir conspirer avec des forçats pour prendre, piller,
+brûler Venise.</p>
+
+<p>Dès 1595, ils avaient visé en France un homme propre au crime. Biron, un
+brave de peu de cervelle, sot glorieux, que l'on pouvait pousser par
+l'orgueil et le mécontentement aux plus sinistres tentatives. Notez que
+cet imbécile, le jouet des intrigants, était un héros populaire. Sa
+grande vigueur de poignet, sa forte encolure, lui comptaient dans
+l'esprit des foules autant que ses trente blessures et tous ses grands
+coups d'épée. Il semble que les bonnes gens aient confondu ce Biron fils
+avec son illustre père, aussi habile capitaine que le fils fut bon
+soldat. Du père, du fils, ainsi brouillés, on avait fait une légende;
+c'était un Achille, un Roland. Le roi, sans lui, n'aurait rien fait. Lui
+seul avait tout accompli par la force de ses bras et de ses grosses
+épaules.</p>
+
+<p>L'étranger avait trouvé son affaire pour troubler tout, un mannequin et
+un drapeau.</p>
+
+<p>Biron était un homme noir, gras, trapu, d'un visage trouble, avec des
+yeux inquiets (figures de fous qui vont au crime). Sa fortune, comme sa
+personne, trouble, mal rangée. On ne pouvait l'enrichir. Toujours aux
+expédients. «Si je ne meurs sur l'échafaud, disait-il, je mourrai à
+l'hôpital.»</p>
+
+<p>Le roi l'avait fait amiral, maréchal, général en chef, duc et pair,
+gouverneur du gouvernement qu'avait eu le chef de la Ligue, M. de
+Mayenne, et qu'eurent les seuls princes du sang, la Bourgogne, poste de
+confiance, contre la Franche-Comté et la Savoie. Mais tout cela n'est
+rien. Biron se désespérait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> Un danger très-grand était dans cet homme. Il avait en lui le
+divorce et la discorde de la France, deux partis, deux religions. Mais,
+par cela même, il pouvait être le trait d'union des deux partis. Père
+catholique, mère protestante. Par celle-ci, il était parent de tout ce
+qu'il y avait de noblesse périgourdine; par son père, il était cousin de
+tous les barons de Gascogne.</p>
+
+<p>Rangez autour tous les traîtres, un d'Épernon, qui tenait la Charente à
+l'ouest, Metz à l'est, et l'entrée des Allemands. À côté, un autre homme
+double, M. de Bouillon, fort en Limousin, plus fort au nord, où, par
+mariage, il était prince de Sedan. Même le compère du roi, M. de
+Montmorency, son connétable, son ami personnel, le roi du Languedoc,
+avait un traité secret avec le duc de Savoie.</p>
+
+<p>Biron, en rapport direct avec Madrid et Milan, où il envoya plusieurs
+fois, n'avait fait son aveu à Lyon, que pour inspirer confiance et se
+faire donner Bourg-en-Bresse, par où il eût fait entrer le Savoyard et
+l'Espagnol. Le roi refusa. Et Biron, plus que jamais, renoua ses trames
+par l'intermédiaire d'un La Fin, qu'on a prétendu l'auteur de toute
+cette conspiration, commencée bien avant qu'il s'en mêlât.</p>
+
+<p>En juillet 1601, le roi, comme toute l'Europe, était attentif au siége
+d'Ostende. Il était à Calais, sur les murs, écoutant tout le jour la
+canonnade lointaine qui remplissait le détroit. Élisabeth vint à
+Douvres, et elle eût bien voulu, dans la peur du triomphe des Espagnols,
+contracter avec le roi une alliance offensive. Il lui fit passer Sully,
+qui lui dit la situation. Le sol lui tremblait sous les pieds. Les
+mécontents se seraient <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> levés derrière lui, s'il se fût engagé
+aux Pays-Bas. Soit pour les inquiéter et leur rendre Biron suspect, soit
+par un reste d'amitié et dans l'espoir que l'autorité de la grande
+Élisabeth le ferait rentrer dans la voie du bon sens et de l'honneur, il
+le lui envoya comme ambassadeur. La reine le prêcha fort, fit grand
+éloge du roi, ne blâmant que sa clémence. Enfin, pour plus d'impression,
+surmontant le grand chagrin qui, dit-on, hâta sa mort, elle lui montra
+de sa fenêtre un objet la tête d'Essex, du jeune homme qu'elle avait
+aimé, et qui, au bout d'un an, était encore exposée à la Tour: «Son
+orgueil l'a perdu, dit-elle. Il croyait qu'on ne pourrait se passer de
+lui. Voilà ce qu'il y a gagné. Si le roi mon frère m'en croit, il fera
+chez lui ce qu'on a fait à Londres: il coupera la tête à ses traîtres.»</p>
+
+<p>Vaines paroles. Biron, de retour, n'eut pas de repos qu'il ne se perdit.
+Il reprit ses trames avec la Savoie, mais par un nouvel agent, s'étant
+brouillé avec La Fin, qui avait pourtant ses papiers. La Fin jasa, le
+roi le fit venir et en tira tout. Effroyable découverte. Tout le monde
+semblait compromis, et il ne savait plus à qui se fier. Il avança vers
+le Midi pour tâter Bouillon, d'Épernon; mais ils n'étaient pas décidés;
+ils vinrent se remettre à lui. Montmorency restait tranquille, et non
+moins les huguenots. Ils n'avaient garde de traiter avec Biron, au
+moment où il devenait si bon Espagnol, si bon catholique, s'affichant
+tout à coup dévot, lui qui ne savait son <i>Pater</i>.</p>
+
+<p>Une délibération secrète eut lieu. Le roi se voyait dans les mains
+Bouillon, d'Épernon; Biron seul manquait. <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> Fallait-il arrêter
+ceux-ci, en attendant l'autre? Il posa cette question en petit conseil;
+quelqu'un voulait qu'on arrêtât les deux qu'on avait. Sully s'y opposa:
+«Si vous arrêtez ces deux-ci sans preuves, vous effarouchez les vrais
+coupables, et vous les avertissez.»</p>
+
+<p>Forte et courageuse parole qui sauva la France et trancha le n&oelig;ud.</p>
+
+<p>Les grands avaient une prise sur le peuple. Un pesant octroi aux portes
+des villes enchérissait les vivres. Il s'était révolté contre. Le roi
+punit la révolte, mais il supprima l'octroi.</p>
+
+<p>C'était assurer le dedans. Mais, du dehors, l'étranger ne pouvait-il
+arriver, être introduit par Biron dans ses places de Bourgogne? On
+trompa celui-ci, on le rassura, en lui faisant croire qu'on ne savait
+que ce qu'il avait avoué. On parvint à le désarmer. Sully le pria
+d'envoyer ses canons, qui étaient vieux, pour les remplacer par des
+neufs. Il n'osa les refuser.</p>
+
+<p>Cela fait, le roi éprouva le plus vif besoin de le voir. Il lui envoya
+Jeannin, l'ex-ligueur. La Fin écrivit à Biron. Le roi lui-même écrivit:
+«Qu'il ne croyait pas un mot de ce qu'on disait contre lui, qu'il lui
+remettrait ces accusations mensongères, qu'il l'aimait, l'aimerait
+toujours (14 mai 1602).»</p>
+
+<p>Cette lettre était-elle perfide? Je ne le crois pas. Il l'aimait. Mais
+il voulait s'en assurer, le mettre hors d'état de se perdre, éclaircir
+tout, le gracier, l'annuler moralement, et avec lui tous les ligués.</p>
+
+<p>Biron ne vint que parce qu'on lui dit que le roi voulait aller à lui
+tête baissée, l'enlever. Il n'eût pu tenir ses places désarmées. Rien ne
+lui restait à faire que <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> de fuir, ruiné, nu et mendiant. Il eût
+mieux aimé mourir. Il s'emporta furieusement, jura de poignarder Sully,
+mais toutefois obéit et se mit en route.</p>
+
+<p>Le duc de Savoie n'était guère moins effrayé que Biron. Fuentès aussi
+devait être inquiet d'avoir compromis son maître, au moment où le siége
+d'Ostende absorbait les forces espagnoles. Ils avaient fort à souhaiter
+que Biron ne les trahît point, qu'il mentît pour eux fort et ferme,
+soutînt près du roi sa vertu, son innocence immaculée. Tel il se montra,
+en effet, menteur intrépide, et, jusque dans Fontainebleau, l'homme de
+la Savoie, de l'Espagne, contre l'étreinte du roi son ancien ami.</p>
+
+<p>Ce qui le cuirassait si bien, c'est, d'une part, que le Savoyard gardait
+en charte privée, pour assurer son silence, un garçon nommé Renazé, qui
+avait fait tous les messages. D'autre part, La Fin, à l'entrée de
+Fontainebleau, lui avait soufflé ce mot: «Courage, mon maître! courage,
+et bon bec!... Ils ne savent rien.»</p>
+
+<p>Beaucoup de gens avaient gagé que Biron ne viendrait point. Le roi même,
+le 13 juin, se promenant de bonne heure au jardin de Fontainebleau,
+disait: «Il ne viendra pas.» Et il le voit arriver. Il va à lui, il
+l'embrasse. «Vous avez bien fait de venir, dit-il, j'allais vous
+chercher.» Puis il le prend par la main, lui montre ses bâtiments. Seul
+à seul, enfin, il lui demande s'il n'a rien à dire: «Moi! dit Biron, je
+viens seulement pour connaître mes accusateurs et les faire châtier.»</p>
+
+<p>Le roi se croyait en péril, non sans cause, pour la <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> raison que
+Biron marquait lui-même dans ses conseils au duc de Savoie, à savoir:
+Que le roi avait mangé la dot de sa femme, qu'il lui fallait du temps et
+de l'argent pour lever des Suisses, que l'infanterie française du temps
+de la Ligue avait péri de misère, que la noblesse appelée se réunirait
+lentement. Et c'était là le n&oelig;ud même de la question; le roi de
+Navarre, le roi gentilhomme, avait disparu; la noblesse catholique ou
+protestante regardait ailleurs, pouvait suivre Biron ou Bouillon.</p>
+
+<p>Le roi avait bien Biron, mais il n'avait plus Bouillon. Il n'osait même
+lui écrire de venir, sentant qu'il désobéirait. Sully lui écrivit en
+vain (6 juillet). Il resta chez lui. C'était une raison d'hésiter pour
+frapper Biron, ne pouvant frapper qu'un coup incomplet. Aussi le roi
+désirait très-sincèrement le sauver. Il y fit les plus grands efforts,
+et par lui-même, et par Sully. Le matin encore, au jardin fermé de
+Fontainebleau (petit jardin et si grand par la terreur des souvenirs),
+il le serra au plus près, et ne gagna rien. On voyait Biron le suivre
+avec force gestes, une pantomime hautaine de protestations d'innocence,
+relevant fièrement la tête et se frappant la poitrine. Même scène encore
+après dîner.</p>
+
+<p>Alors le roi, perdant espoir, s'enferma avec Sully et la reine, tira le
+verrou. Nul doute que tous deux n'aient tenu fortement contre Biron,
+Sully pour la sûreté de l'État, elle pour celle de son fils et la
+tranquillité de sa régence future.</p>
+
+<p>La Force, beau-frère de Biron, nous apprend deux choses: 1<sup>o</sup> Que Sully
+décida la mort; 2<sup>o</sup> qu'elle était <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> très-juste. La Force écrit ce
+dernier mot à sa femme dans une lettre confidentielle.</p>
+
+<p>Sans Sully, jamais le roi n'aurait eu la force de faire justice. Et
+encore, ce soir-là, il décida seulement, comme on croyait que Biron
+pouvait fuir, qu'il fallait bien le faire arrêter.</p>
+
+<p>On joua jusqu'à minuit. Et, le monde s'étant écoulé, le roi lui parla de
+nouveau, le pressa au nom de l'ancienne amitié. Il resta sec. Alors
+Henri rentra dans son cabinet. Puis, saisi d'émotion, il rouvrit la
+porte, et lui dit d'un ton à fendre le c&oelig;ur: «Adieu, baron de Biron!»</p>
+
+<p>C'était son nom de jeunesse; dans cet effort désespéré, le roi crut
+ramener d'un mot tout le passé, la vie commune des dangers et des
+souffrances, et vingt années de souvenirs.</p>
+
+<p>Et il ajouta encore: «Vous savez ce que j'ai dit.» Suprême appel! si
+Biron eût avoué à cet instant, il pouvait sauver sa vie.</p>
+
+<p>Mais non, il sort. À l'antichambre, le capitaine des gardes, Vitry, mit
+la main sur son épée, la lui demanda: «Tu railles!&mdash;Non, monsieur, le
+roi le veut.&mdash;Ha! mon épée, s'écria-t-il, l'épée qui a fait tant de bons
+services!»</p>
+
+<p>Le roi fit partir Sully pour préparer la Bastille et avertir le
+Parlement. Biron et le comte d'Auvergne, son complice, y furent menés le
+15 juin.</p>
+
+<p>Le roi même, le 15 au soir, vint à Paris et entra par la porte
+Saint-Marceau. Il y trouva une grande foule de peuple accouru pour le
+voir, pour s'assurer de sa vie, ce cher gage de la paix publique. Tous
+se félicitaient <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> de la découverte du complot et le couvraient
+d'acclamations. (De Thou, liv. CXXVIII.)</p>
+
+<p>M. Capefigue avance, sans preuves, que Paris était désolé. Chose
+vraisemblable, en effet, qu'on déplorât l'avortement d'un complot qui
+eût ramené le bel âge de la Ligue, les douceurs du fameux siége, du
+temps où un rat crevé se vendait vingt-quatre livres, où les mères
+mangeaient les enfants.</p>
+
+<p>Les acclamations dont parle De Thou disaient, au contraire, que le
+peuple avait horreur de revoir la guerre civile, la royauté des soldats,
+et qu'il savait bon gré au roi de les réprimer vigoureusement. Sa
+justice, rarement indulgente pour les brigandages des nobles, était
+populaire. En ce moment, le Parlement, presque en même temps que Biron,
+recevait le petit Fontenelles (des Beaumanoir de Bretagne) et parent
+d'un maréchal. Ce garçon, d'environ vingt ans, avait fait déjà mourir
+dans les tortures des milliers de paysans. Par récréation, l'hiver, il
+ouvrait des femmes vivantes pour chauffer ses pieds dans leurs
+entrailles. Il fut, malgré tous ses parents, pris, jugé et rompu en
+Grève, au milieu de la joie du peuple, qui en bénissait le roi.</p>
+
+<p>Les grands ne le bénissaient guère. Loin de là, pas un des pairs ne
+voulut siéger au procès de Biron. Tous alléguèrent des prétextes.</p>
+
+<p>C'était une raison plus forte de pousser la chose. Quand les parents de
+Biron, tous considérables, vinrent trouver le roi, tout près de Paris, à
+Saint-Maur, où il restait pour surveiller l'affaire, il leur parla avec
+douceur, mais s'enveloppa de justice, de nécessité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> L'Espagne, mise au courant de tout par un commis de Villeroy
+(qu'on saisit plus tard), pouvait travailler les juges, le public,
+l'accusé même. Et, en effet, celui-ci trouva à point, dans la Bastille,
+un Minime scrupuleux qui lui dit qu'il ne pouvait pas révéler à la
+justice ce qu'il avait promis de taire, c'est-à-dire qu'il devait
+couvrir la Savoie, l'Espagne, d'une parfaite discrétion.</p>
+
+<p>Pour émouvoir le public, on répandit une lettre que Biron était censé
+écrire au roi pour rappeler ses services, faire ressortir l'ingratitude,
+soulever la pitié et l'indignation.</p>
+
+<p>La procès n'était que trop clair. De Thou nous a conservé en substance,
+mais avec détail, les quatre feuilles écrites de sa main qui furent la
+pièce principale. Elles témoignent que, faible et crédule pour les
+prédictions politiques dont les charlatans le leurraient, il n'en est
+pas moins fort net, lucide, exact et clairvoyant pour les affaires
+militaires. Les directions qu'il donna au duc de Savoie ne sont pas de
+ces choses qu'on imaginerait d'avance pour des cas hypothétiques (comme
+il prétendit le faire croire), mais des indications précises pour telle
+situation, tel cas. Il renseigne très bien l'ennemi sur les forces
+actuelles du roi, spécifiant les chiffres avec soin, et d'un jour à
+l'autre. Il donne des conseils positifs sur un poste qu'il faut occuper,
+une attaque qu'il faut essayer. De tels avis, qui purent être à
+l'instant traduits en boulets, ce ne sont pas, comme il le dit, des
+paroles et des pensées, ce sont des actes meurtriers, des massacres de
+Français et l'assassinat de la France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> On assura, sans le prouver, qu'il avait averti tel fort savoyard
+pour que, le roi venant sous les murs, on tirât sur lui. Ce qui est sûr
+et avoué de lui, c'est qu'il le tuait d'intention, par ces opérations
+magiques où l'on croyait faire périr l'homme en détruisant son effigie.
+Il convient qu'avec La Fère il faisait des poupées de cire, auxquelles
+on disait la formule: «Roi impie, tu périras. Et la cire fondant, tu
+fondras.»</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une circonstance atténuante, c'est qu'il avait écrit,
+huit mois avant son arrestation, lorsque le Dauphin naquit, en septembre
+1601: «Dieu a donné un fils au roi; oublions nos visions.»&mdash;Ce mot
+était-il sérieux, on avait sujet d'en douter, parce qu'il l'écrivait à
+La Fin, qu'il suspectait, et sans doute voulait tromper, tandis qu'il
+continuait de traiter avec l'ennemi par son nouveau confident, le baron
+de Luz, et par deux autres encore.</p>
+
+<p>Les juges firent une chose agréable aux hautes puissances étrangères qui
+étaient aussi en cause. Ils la firent, il est vrai, par la volonté
+expresse du roi. Ce fut de ne rappeler que des faits anciens, et
+d'ignorer parfaitement les choses récentes. Le roi ne voulait pas trop
+approfondir contre l'Espagne et la Savoie.</p>
+
+<p>Biron fut saisi d'un grand trouble quand on lui présenta les pièces
+qu'il croyait brûlées, quand il vit devant ses yeux son messager Renazé,
+qu'il croyait enfoui dans un château de Savoie. Il pâlit, dit les pièces
+fausses, controuvées, puis les avoua, mais soutint que c'étaient de
+simples pensées, qu'il écrivait pour La Fin. Du reste, s'il y avait du
+mal, le roi lui avait pardonné à Lyon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> Nombre de parlementaires (de la Ligue) auraient accepté cela.
+Mais ils étaient sous les yeux du vrai Parlement français, qui avait
+siégé à Tours.</p>
+
+<p>Le Parlement avait à faire ce que hasarda Richelieu, ce que fit la
+Convention, se compromettre sans retour et braver les futures vengeances
+des rois étrangers, et des grands, et des parents de Biron, de ses cent
+cousins de Gascogne, d'un monde de gens d'épée brutal et féroce.
+Tellement que, peu de temps après, le révélateur La Fin marchant dans
+Paris, en plein midi, au milieu des gardes qui le protégeaient, vingt
+sacripants tombèrent sur lui, et s'en allèrent au galop, sans qu'on les
+ait arrêtés.</p>
+
+<p>Ces vengeances, faciles à prévoir, faisaient songer les robes longues.
+Le chancelier saignait du nez et feignait d'être embarrassé de l'absence
+des pairs. Cela le 21 juillet, au dernier moment. Le roi se montra
+immuable, soit que Sully le soutînt, soit que sa grande amie Élisabeth
+(une lettre de notre ambassadeur le prouve) l'exhortât à ne pas lâcher.
+La vieille reine était une haute autorité, un docteur en conspirations,
+en ayant eu tant contre elle et tant suscité ailleurs, récemment encore
+ayant frappé d'Essex, c'est-à-dire son propre c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Donc le roi fut fort aussi. Il écrivit à son blême chancelier que l'on
+pouvait passer outre. (2 juillet 1602.)</p>
+
+<p>Le chancelier, ainsi mis en demeure de ne pas s'égarer, empêcha aussi
+les autres de chercher quelque échappatoire. Il les tint dans la voie
+étroite de justice et de vérité. Il demanda si à Lyon l'accusé avait
+confié <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> au roi tous ses arrangements avec la
+Savoie.&mdash;Non.&mdash;Alors le roi n'a pu pardonner ce qu'il ignorait. (Mém. de
+La Force.)</p>
+
+<p>Ce mot conduisit Biron à la mort.</p>
+
+<p>Le Parlement fut dès lors unanime (127 voix).</p>
+
+<p>Dans tout le procès, le roi avait eu une crainte secrète, c'était qu'on
+n'enlevât Biron, que l'agitateur de la Ligue, l'Espagnol, l'ami des
+moines, le distributeur des soupes en plein vent, n'essayât d'agir sur
+le peuple. Il resta, non à Paris, mais à Saint-Maur ou Saint-Germain,
+prêt à monter à cheval et le pied dans l'étrier. Il écrivait à Sully
+qu'il prît garde à lui, qu'on pensait, pendant qu'il ne s'occupait que
+du prisonnier, à l'enlever, lui Sully, le mener en Franche-Comté. Il eût
+répondu pour Biron.</p>
+
+<p>La vie de celui-ci, au reste, importait moins aux étrangers que son
+silence. Et ce silence fut maintenu jusqu'au bout. Biron le dit le
+dernier jour: «Il ne saura pas mon secret.» Comment obtint-on cette
+persévérance? Par ce moine dont j'ai parlé. Puis, il ne croyait pas
+sérieusement à sa mort, imaginant toujours qu'il serait sauvé ou par un
+coup de l'Espagne ou par la faiblesse du roi, qui finirait par avoir
+peur. Il ne croyait pas même que le Parlement aurait le courage de le
+condamner. Dans sa prison, il amusait ses gardes leur raconter
+l'audience et à contrefaire, ses juges.</p>
+
+<p>Il ne fut pas peu étonné, le 31 juillet, de voir le chancelier, le
+greffier, une grande suite, arriver à la Bastille en cérémonie. On le
+trouva occupé d'astrologie judiciaire, de comparer quatre almanachs,
+d'étudier <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> la lune, les jours et les signes célestes, pour y
+pénétrer l'avenir. Le chancelier lui demanda de rendre l'ordre du roi,
+la croix du Saint-Esprit, et l'engagea à faire preuve de son grand
+courage. Puis on lui lut son arrêt, et l'adoucissement qu'y mettait le
+roi, de rendre ses biens à ses parents et de ne pas le faire exécuter en
+Grève. Ce coup venait frapper, non un homme faible, malade, amorti par
+la prison, mais dans sa force, en pleine vie. La répugnance de la nature
+se montra aussi en plein; il laissa voir une furieuse volonté de vivre.
+D'abord, des cris contre le roi, si ingrat, qui laissait vivre
+d'Épernon, cent fois traître, et qui lui, Biron, innocent le faisait
+mourir ... Car il se disait innocent, soit que ces moines espagnols le
+lui eussent persuadé, soit que, dans les idées d'alors et l'habitude des
+révoltes, ce ne fût que peccadille.</p>
+
+<p>Puis il retomba sur le chancelier, avec des risées terribles,
+bouffonnant sur sa figure, l'appelant <i>grand nez</i>, idole sans c&oelig;ur,
+<i>figure de plâtre</i>. Il se promenait en long et en large, le visage
+horriblement bouleversé, affreux, répétant toujours: «<i>Ha! minimé,
+minimé!</i>» (Non, non, encore non!)</p>
+
+<p>On lui dit doucement: «Monsieur pensez à votre conscience.»</p>
+
+<p>«C'est fait,» dit-il. Et sans s'en mettre autrement en peine, il se jeta
+dans un torrent de discours, sur ses affaires, ses biens, ses dettes; on
+lui devait ceci, cela; il laissait une fille grosse, à qui il faisait
+tel don ... Une mer de paroles vagues qui n'auraient jamais fini. On
+l'avertit, il revint un peu à lui, et dicta son testament clair et
+ferme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> Il avait demandé Sully pour le faire intercéder. Sully fit dire
+qu'il n'osait.</p>
+
+<p>Il était quatre heures, et Biron passait le temps aux choses de ce
+monde, sans souci de l'éternité. On le mena à la chapelle, et, sa prière
+faite, il sortit. À la porte un homme inconnu paraissait l'attendre:
+«Qui est celui-ci?»&mdash;Modestement, l'homme avoua qu'il était le bourreau:
+«Va-t'en, va-t'en! dit Biron. Ne me touche pas qu'il ne soit temps!...
+Si tu approches, je t'étrangle!» Il jura aussi qu'on ne le lierait
+point, qu'il n'irait pas comme un voleur. Aux soldats qui gardaient la
+porte: «Mes amis, pour m'obliger, cassez-moi la tête d'un coup de
+mousquet.»</p>
+
+<p>Inutile de dire que les prêtres du roi n'en tirèrent rien, pas un mot
+d'Espagne et de Savoie, nulle confession de sa faute. Il suivit le mot
+des Jésuites, dont on a parlé ailleurs: «Défense de rien révéler à la
+mort, sous peine de damnation.»</p>
+
+<p>À tous, il disait: «Messieurs, vous voyez un homme que le roi fait
+mourir, parce qu'il est bon catholique.»&mdash;Et, comme on lui rappelait sa
+mère: «Ne m'en parlez pas, elle est hérétique.» (Lettres du roi, du 2 et
+7 août.)</p>
+
+<p>Il mourut ainsi, en pleine fureur, en pleine vengeance, continuant
+d'intention son complot, et, de l'échafaud, autant qu'il était en lui,
+attachant d'avance au roi la furie de Ravaillac.</p>
+
+<p>Sur les planches, il chicana fort, voulant d'abord être debout. On lui
+dit que ce n'était pas l'usage. Puis il se fâcha de voir dans cette cour
+une soixantaine d'assistants: «Que font là ces marauds, ces gueux?
+<span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Qui les a mis là?» Il ne voulut pas du mouchoir, prit le sien,
+qui était trop court, reprit l'autre. Trois fois il se débanda les yeux.
+Tu m'irrites, dit-il au bourreau. Prends garde! je pourrais étrangler
+moitié de ceux qui sont ici. Ils n'étaient pas très rassurés, voyant cet
+homme non lié, si fort et si furieux; plusieurs regardaient vers la
+porte.</p>
+
+<p>Le bourreau, vers cinq heures, pensant ne finir jamais, lui dit:
+«Monsieur, auparavant, ne faut-il pas que vous disiez votre <i>In manus
+tuas, Domine?</i> Biron se remit, et l'homme, profitant de ce moment et
+prenant l'épée des mains du valet, par un vrai miracle de force et
+d'adresse, lui trancha au vol son cou gras, la tête s'en alla bondissant
+au pied de l'échafaud.</p>
+
+<p>On voulait le mettre aux Célestins, à côté des vieux Valois. Mais ces
+moines furent politiques; on vit déjà l'effet du coup; ils refusèrent.
+Et on le mit à Saint-Paul, paroisse de la Bastille.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, une foule énorme se morfondait à la Grève, où on
+l'attendait. Des fenêtres y étaient louées jusqu'à dix écus.</p>
+
+<p>La foule des amis de l'Espagne, cagots, bigots, ligueurs, Jésuites, et
+aussi des gens de haut vol qui voulaient braver le roi, allaient jeter
+de l'eau bénite, faire dire des messes à son tombeau.</p>
+
+<p>Le roi, après l'exécution, était si défait, dit l'ambassadeur d'Espagne,
+qu'on l'eût cru l'exécuté. Huit jours après, il fut pris d'un violent
+flux de ventre qui le tint quelque temps très-faible.</p>
+
+<p>Il n'en eut pas moins conscience d'avoir fait justice. <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> En
+conversation, il disait souvent et comme un proverbe: «Aussi vrai que
+Biron fut traître.»</p>
+
+<p>Il fut très-reconnaissant pour l'homme inflexible qui l'avait soutenu
+dans cette rude circonstance, il alla voir Sully, lui dit:
+«D'aujourd'hui, je n'aime que vous.»</p>
+
+<p>Grand témoignage et mérité. L'un et l'autre, en ce coup sévère qui
+servit tellement la France, et qui lui donna huit mois de repos,
+méritèrent d'elle ce jour-là autant qu'aux jours d'Arques et d'Ivry.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> CHAPITRE VI<br>
+<span class="smcap">LE RÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES<br>
+1603-1604</span></h2>
+
+<p>La noire intrigue de Biron que le roi ne voulut pas percer jusqu'au fond
+n'était qu'un petit accident de la grande conjuration qui minait
+l'Europe, qui déjà avait accompli la partie la plus cachée de son
+&oelig;uvre souterraine, et qui bientôt procéda à l'exécution patente de
+cette &oelig;uvre, la <i>Guerre de Trente Ans</i>.</p>
+
+<p>Henri IV était l'obstacle, avec Maurice d'Orange, et secondairement le
+roi d'Angleterre et d'Écosse, Jacques VI, successeur d'Élisabeth. Mais
+celui-ci avait donné grand espoir aux catholiques. Il ne tarda guère à
+faire un traité avec l'Espagne. Pour le roi de France, on comptait en
+venir à bout. On voyait qu'il était malade, atteint de cette cruelle
+affaire de Biron. On pensait non sans vraisemblance, qu'il faiblirait de
+<span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> plus en plus. Les zélés qui déjà avaient réussi à le marier à
+leur guise avec cette fausse Italienne, d'Espagne et d'Autriche,
+voulaient pour deuxième point faire rentrer les Jésuites en France et
+leur faire confesser le roi. Le troisième qu'on devait gagner sur le roi
+ou après lui, c'était un double mariage d'Espagne, pour espagnoliser la
+France, la neutraliser, l'hébéter. La France, cette tête de l'Europe,
+branlant, caduque, imbécile, comme elle fut sous Louis le bègue (Louis
+XIII), dans ses quinze premières années, on pourrait alors s'attaquer au
+ventre, je veux dire aux Allemagnes, ces profondes entrailles du monde
+européen.</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'avant 1600 on n'ait travaillé l'Allemagne, mais c'était
+en préparant les moyens de la grande guerre, surtout en disciplinant
+l'armée ecclésiastique. Cette besogne préalable était celle du Concile
+de Trente, la <i>transformation du clergé</i>. Il fallait d'abord que ce
+corps eût l'unité automatique d'un collége discipliné par la férule et
+le fouet. L'âme du Concile de Trente, Lainez, ce cuistre de génie, bien
+plus fondateur qu'Ignace, avait mis là son empreinte. Toute la
+hiérarchie conçue comme une échelle de classes, sixième, cinquième,
+quatrième, où des écoliers rapporteurs s'espionneraient les uns les
+autres et se dénonceraient par trimestre.</p>
+
+<p>Cet amortissement du clergé, plus facile que l'on n'eût cru, encouragea
+à entreprendre une &oelig;uvre qui semblait plus hardie: la <i>transformation
+de la noblesse</i>.</p>
+
+<p>Nous devons à M. Ranke (<i>Papauté</i>, liv. V, § 9) la connaissance d'une
+pièce inestimable, tirée des manuscrits <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> Barborini. C'est le
+plan que le nonce Minuccio Minucci propose à la cour de Rome pour le
+remaniement moral de l'Allemagne. Son principe dominant est celui-ci:
+<i>C'est de la noblesse qu'il faut s'emparer.</i> Il ne se fie pas au peuple.</p>
+
+<p>Il veut: 1<sup>o</sup> <i>qu'on traite les enfants nobles mieux</i> que les petits
+bourgeois, pour attirer la noblesse aux colléges; 2<sup>o</sup> <i>qu'on donne les
+évêchés aux nobles</i>, «qui seuls ont droit d'y arriver.» Point de
+bénéfices aux bourgeois, qui pourraient devenir savants; il faut bien
+quelques savants, mais peu, très-peu de savants; 3<sup>o</sup> <i>on n'exigera pas
+de ces nobles prélats qu'ils résident</i> dans leurs évêchés; ils seront
+bien plus utiles à là cour et près des princes.</p>
+
+<p>Ce plan tout aristocratique porte sur cette pensée, très-juste, que la
+noblesse, plus qu'aucune autre classe, pouvait être corrompue par les
+places et par l'argent, par le plaisir, par son besoin absolu de vivre à
+la cour.</p>
+
+<p>Justement, à cette époque, se formaient autour des princes, ces grands
+centres de vie galante et mondaine, les cours, et de moins en moins la
+noblesse pouvait vivre chez elle. Dans plusieurs pays, les Jésuites
+n'eurent besoin que d'une chose: il suffit que les protestants ne
+fussent plus admis chez les princes. En Pologne, l'effet fut terrible;
+les exclus furent désespérés et se refirent catholiques. En France, il
+en fut peu à peu de même. Les protestants non chassés furent du moins
+vus de mauvais &oelig;il; il leur faillit s'éloigner. Dans les châteaux
+commencèrent les lamentations des femmes, les querelles domestiques. Le
+jour ne <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> fut qu'un bâillement et la nuit qu'une dispute. Le mari
+y échappait, tant qu'il pouvait, par la chasse; mais il y retombait le
+soir. Hélas! malheureuse dame, exilée, perdue au désert! Loin du roi,
+nouveau Dieu du monde, vous ne verrez donc plus que Dieu! Ce soleil
+vivant vous aurait dorée d'un rayon; à son aimable chaleur auraient
+éclos les amours. Or, dans le monde monarchique, les amours font les
+affaires: le mari eût fait fortune...</p>
+
+<p>La noblesse fut vaincue. Tous les <i>honnêtes gens</i> se firent catholiques.
+Des colléges magnifiques furent ouverts par les Jésuites à la jeune
+noblesse; les enfants des princes eux-mêmes s'y assirent avec les
+nobles. Ces princes, élèves des Jésuites, Bavarois et Autrichiens, vont
+être l'épée du parti.</p>
+
+<p>Du jour où la France a faibli en abandonnant l'Italie, Ferdinand
+d'Autriche exécute chez lui l'opération violente de chasser tous les
+protestants. Persécution que l'empereur Rodolphe commence en Hongrie, en
+Bohême, et généralement dans l'Empire, par la destruction des hauts
+tribunaux qui maintenaient l'équilibre entre les deux religions.</p>
+
+<p>Tous les princes sont tentés par les domaines protestants, ou ceux même
+des catholiques. Le pape trouve bon que son favori le Bavarois
+s'approprie les biens des couvents, et il le charge de corriger et de
+stimuler les évêques.</p>
+
+<p>L'artère du monde est le Rhin. Bade, Mayence, Cologne et Trèves, les
+évêchés peu éloignés, Bamberg, Wurtzbourg et Paderborn, avaient chassé
+les protestants. Mais la grande affaire était Clèves, la porte de
+<span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> la Hollande et de l'Allemagne, ce bas Rhin commun à tous, qui
+touche aux trois nations.</p>
+
+<p>Dès 1598, l'Espagne s'y était jetée, et elle n'en fut distraite que par
+le long siége d'Ostende. La Hollande ne sauva pas cette place. Elle
+s'épuisa en efforts, et chacun prévit le moment où la France serait
+obligée de se mettre de la partie, de soutenir les Hollandais, ou de les
+laisser périr, ce qui livrait l'Allemagne, avec l'Allemagne l'Europe. De
+sorte que l'Espagnol, ruiné, séché jusqu'à l'os, un squelette, une
+ombre, se fût encore trouvé le maître à la fin et le vainqueur des
+vainqueurs.</p>
+
+<p>Donc, on regardait Henri IV, et tout retombait sur lui. Sa tête était,
+au fond, l'enjeu du grand combat de l'Europe.</p>
+
+<p>La mort de Biron lui avait causé un terrible ébranlement. L'on se
+demandait deux choses:</p>
+
+<p><i>Mourrait-il naturellement?</i> Ce n'était pas impossible. Dyssenterie au
+moment fatal, en juillet 1602. Mai 1603, seconde crise de rétention
+d'urine. Dyssenterie en septembre, en décembre encore. En janvier et en
+avril 1604, premières atteintes de goutte.</p>
+
+<p><i>Mourrait-il moralement</i>, d'inquiétude et de chagrin, de tiraillement
+intérieur? La conjuration générale de bêtise et de bigotisme
+vaincrait-elle cet esprit si vif et si résistant?</p>
+
+<p>Il semble qu'il fût alors très-bas et très-affaissé. J'en juge surtout
+par une chose. Sully ne parvenait pas à lui faire comprendre qu'il
+n'avait à craindre jamais une alliance du parti protestant avec
+l'Espagne. Et cependant visiblement l'Espagne devait leur faire horreur.
+<span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> L'avénement de l'infante Claire-Eugénie à Bruxelles avait été
+solennisé par une femme enterrée vive. Le conseil d'Espagne songeait à
+chasser tous les Morisques. La seule difficulté était que le frère du
+premier ministre, grand inquisiteur, voulait, non qu'on les expulsât,
+mais qu'on les passât au fil de l'épée. Or, c'était un million d'hommes.</p>
+
+<p>L'Espagne faisait horreur. Le plus suspect des protestants, le plus
+intrigant, Bouillon, n'osait traiter avec elle. (De Thou.) Il se fût
+perdu chez les siens.</p>
+
+<p>Ce qu'il faisait réellement, c'était de calomnier le roi dans l'Europe
+protestante, jusqu'à dire qu'il méditait avec le pape une seconde
+Saint-Barthélemy (Lettres, VI, p. 10). Il sollicitait le roi
+d'Angleterre de prendre le protectorat de nos réformés. Cela troublait
+fort le roi et le rapprochait des catholiques, le faisait même faiblir
+dans la question des Jésuites.</p>
+
+<p>Moment d'obscurité profonde. Le roi ouvrait le bras à l'ennemi,
+favorisait, sans le savoir, le grand complot fanatique organisé contre
+lui-même. Et les protestants se défiaient du roi, qui déjà, dans la
+Bastille, amassait l'argent, les armes, pour la grande guerre nécessaire
+au salut des protestants.</p>
+
+<p>On ne pouvait agir de face contre un homme de tant d'esprit, mais on le
+pouvait de côté par des moyens indirects. L'Espagne trouvait à cela
+d'admirables facilités; le conseil, la cour, étaient espagnols. Ce
+n'était pas seulement des Villeroy, des Jeannin, qui discouraient en ce
+sens, mais les gens les plus innocents, des mondains, des étourdis, par
+exemple Bassompierre, le galant colonel des Suisses. La reine, au lit
+même du <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> roi, grondait, pleurait pour l'Espagne, pour l'alliance
+espagnole, pour le double mariage. Et si le roi se sauvait chez sa
+Française, Henriette, il y retrouvait l'Espagne; Henriette voulait s'y
+réfugier, si le roi venait à mourir. Donc, l'Espagne en tout et par
+tout; on la sentait de tous côtés, on la respirait. Ou, si ce n'était
+pas elle, c'était la Savoie, plus adroite, une sorte d'Espagne française
+par où le poison arrivait.</p>
+
+<p>Au moment où, de la Savoie, partait un agent secret qui devait
+travailler les Guises, un Savoyard très-aimable, insinuant, le charmant
+François de Salles, venait prêcher devant le roi.</p>
+
+<p>Celui-ci n'était pas Jésuite. Son maître, le P. Possevino, le grand
+diplomate de l'ordre, avait senti qu'il servirait bien mieux les
+Jésuites en ne l'étant pas. Leur but alors étant, comme je l'ai dit, de
+s'approprier la noblesse, il leur fallait des gentilshommes à eux, qui
+eussent les grâces et l'élégance mondaines. Tel était François de
+Salles, blond de barbe, de cheveux, d'un sourire d'enfant, avec un
+charme féminin qui allait surtout aux dames, qui ravit la cour, le roi.
+Le Crucifié, dans ses mains, perdant toutes ses terreurs, devenu gai et
+aimable, n'aimant qu'oiselets, fleurettes des champs, avait pris la
+gentillesse du rusé petit Savoyard.</p>
+
+<p>Ce n'était pas Possevino, un pédant baroque (à en juger par ses livres),
+qui avait pu faire ce charmant disciple. C'était la cour, c'étaient les
+femmes, la douce conversation des Philothées et des Chantal. C'était la
+camaraderie de l'aimable auteur d'<i>Astrée</i>, le sire d'Urfé, ex-amant de
+Marguerite, réfugié en Savoie, qui, d'après <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> les Espagnols,
+faisait son roman de bergers. Le confesseur de madame de Chantal, fort
+jaloux, dit de saint François: «Ce berger.» Et, en effet, ses sermons,
+ses petits livres dévots, sont des <i>Astrées</i> spirituelles, des bergeries
+ecclésiastiques.</p>
+
+<p>Le roi, enchanté de voir une dévotion si gaie, si peu exigeante, en
+contraste si parfait avec le sombre, la roideur des huguenots, inclina
+fort de ce côté, et, sous cette séduction, se trouva tout préparé à
+laisser rentrer en France les maîtres du doux prédicateur.</p>
+
+<p>Au voyage qu'il fit à Metz, en 1603, la Varenne lui présenta les
+Jésuites de Verdun, qui le prièrent de rétablir un ordre pauvre,
+disaient-ils, modeste, et surtout point intrigant. Le roi dit avec bonté
+que, de retour à Paris, il aviserait. Tout solliciteur a besoin de
+suivre son juge; ils obtinrent que deux seulement, deux humbles, deux
+tout petits Jésuites, les pères Ignace et Cotton, suivraient l'affaire,
+et par conséquent accompagneraient le roi. Il consentit. Cotton
+s'attacha à lui et ne le quitta plus jamais. Jamais, quand il l'eût
+voulu, il n'eût pu arracher de lui ce lierre tenace, ce plat, froid,
+indestructible lichen, qui semblait collé à lui. Il s'en moquait tout le
+jour, mais ne le traînait pas moins. Controversiste ridicule et
+prédicateur grotesque, il était admirablement choisi pour un roi rieur.
+C'était un trait de génie d'avoir mis chez lui pour espion un fourbe
+sous la figure d'un sot.</p>
+
+<p>Voilà l'humble commencement de cette grande dynastie des confesseurs du
+roi, qui, sous la Chaise et le Tellier, finiront par gouverner la
+France.</p>
+
+<p>Le roi, au retour de Metz, fut malade deux fois, <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> coup sur coup,
+en un même été. En septembre, étant à Rouen, les huîtres normandes lui
+rendirent son flux de ventre. Il était faible, et isolé, la cour ne
+l'ayant pas suivi. Mais Cotton et la Varenne ne le lâchaient pas. Ils
+tirèrent de lui le rétablissement des Jésuites.</p>
+
+<p>Sully assure qu'Henri IV lui avoua qu'il ne se décidait à cela que pour
+sortir des angoisses où le tenait constamment la peur de l'assassinat,
+«vie misérable et langoureuse ... telle qu'il me vaudrait mieux être
+déjà mort.»</p>
+
+<p>Tels ils furent reçus, tels ils se maintinrent. Et c'est, selon
+Saint-Simon, la raison même que le plus doux des Jésuites, le P. la
+Chaise, donnait en mourant à Louis XIV, pour qu'après lui il prît
+toujours un confesseur jésuite: «Dans toutes les compagnies il y a de
+mauvais sujets ... Un mauvais coup est bientôt fait,» etc.</p>
+
+<p>Ce qui ne les aida pas peu, c'est qu'ils persuadèrent au roi que
+l'Espagne les persécutait, et qu'ils n'avaient que lui de protecteur au
+monde. Cela le toucha. Il les reçut à bras ouverts, et leur dit ce mot
+étonnant: «Aimez moi, car je vous aime.»</p>
+
+<p>Pour rentrer, ils s'étaient faits sveltes, minces et bien petits. Il
+leur suffisait d'une fente. D'abord, point de confession, à moins que
+les évêques ne les y forçassent. C'était assez que Cotton fût auprès du
+roi.</p>
+
+<p>Ils étaient hommes de collége, voués tout à fait aux enfants, n'aimant
+que l'enfance. À La Flèche, ils se chargeaient de leur enseigner le
+latin, laissant le roi y ajouter tout l'enseignement mondain du siècle,
+quatre professeurs de droit et quatre de médecine, <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> deux
+d'anatomie. Les Jésuites n'avaient aucun préjugé. Les bénéfices du
+collége devaient s'employer à doter chaque année douze pauvres filles,
+innocentes et vertueuses.</p>
+
+<p>Tout ce que leur reconnaissance, leur tendresse pour le roi, leur
+faisait demander, exiger de lui, c'était son c&oelig;ur qu'ils voulaient
+voir à jamais dans leur église.</p>
+
+<p>Après sa mort, bien entendu. Et celui des rois et des reines, à jamais,
+voulant être un ordre essentiellement royaliste.</p>
+
+<p>Accordé. Les gallicans mêmes, des hommes du Parlement (par exemple, le
+greffier Lestoile), se radoucirent un peu pour eux, trouvant les sermons
+de Cotton doux, modestes, modérés, pacifiques et pas trop dévots, enfin
+d'un homme du monde.</p>
+
+<p>Ce qui toucha fort Paris pour ce pauvre père Cotton, c'est que, revenant
+le soir dans le carrosse de la Varenne, il y fut assassiné. Par les
+huguenots sans doute? Ce fut le cri général. Mais qu'y auraient-ils
+gagné? Cotton mort, on n'aurait pas manqué de Jésuites aussi saints et
+aussi savants. Quoi qu'il en fut, heureusement le ciel avait veillé sur
+lui; l'assassinat se réduisit à une invisible écorchure, que ces
+méchants huguenots crurent qu'il s'était faite lui-même.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> CHAPITRE VII<br>
+<span class="smcap">LE ROI SE RAPPROCHE DES PROTESTANTS<br>
+1604-1606</span></h2>
+
+<p>Richelieu nous a tracé de main de maître le portrait du créateur
+originaire de sa fortune, qui fut son prédécesseur dans les affections
+de Marie de Médicis, du signore de Concini. Concini succédait lui-même à
+ces cousins de la reine, les Orsini, ses premiers <i>cavaliers servants</i>.
+Il rendit au roi le service de les supplanter. Un homme de sa condition
+était moins embarrassant, et pouvait <i>servir</i> la reine avec moins
+d'éclat et de bruit.</p>
+
+<p>Concini était né en pleine cour, fils du ministre dirigeant de Côme de
+Médicis, mais cadet, troisième cadet, d'une maison qui n'était pas
+riche. Il avait eu force aventures, prison, fuite et bannissement. Il
+avait été domestique du cardinal de Lorraine; mais <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> c'était un
+homme charmant, un rieur, un beau joueur, un élégant cavalier. La triste
+Léonora, si disgraciée de la nature, avait cependant osé regarder le
+brillant jeune homme. À leur départ de Florence, elle l'aida de quelque
+argent; et l'usage qu'il en fit, ce fut d'acheter un cheval de deux
+mille ducats, qu'il eut l'impertinence de donner à Henri IV.</p>
+
+<p>Ce petit fait peint l'homme de la tête aux pieds. Il n'était que vanité,
+folie, insolence. Il passait tout le jour au jeu comme un grand
+seigneur. Il plut d'autant plus à la reine, qui le maria à sa Léonora,
+afin de le pouvoir garder. Avec cet arrangement, Marie de Médicis peut
+être sévère à son aise, jalouse de son mari, inexorable et terrible pour
+la régularité de sa maison. Une de ses filles ayant, la nuit, reçu un
+amant qui se sauva en chemise, la reine exigea que le roi le fît
+condamner à mort (par contumace heureusement).</p>
+
+<p>Léonora, modeste et sage, n'aurait visé qu'à l'argent. Mais Concini, un
+fat, un fou, avec ses goûts de grandeur, ne pouvait manquer de suivre le
+vent de la cour, qui était tout à l'Espagne. Le grand-duc de Florence,
+son maître, s'était refait Espagnol. Marie de Médicis ne rêvait que le
+double mariage espagnol, qui était aussi toute la politique de l'ancien
+ligueur Villeroy.</p>
+
+<p>Un commis de Villeroy, qui déchiffrait les dépêches, en donnait copie à
+Madrid. Concini communiquait par une voie plus détournée, par
+l'ambassadeur du grand-duc auprès de Philippe III, ses lettres passaient
+par Florence, pour être envoyées à Madrid.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> Le roi avait ainsi l'Espagne tout autour de lui, chez lui. En
+avril 1605, il apprit l'affaire du commis, que Villeroy laissa fuir, et
+qu'on trouva dans la rivière, non pas noyé, mais étranglé.</p>
+
+<p>Et, au même moment, un coup plus sensible lui était porté. Les Espagnols
+avaient gagné Entragues; le père d'Henriette, et son frère, le comte
+d'Auvergne, déjà mêlé à l'affaire de Biron.</p>
+
+<p>Elle-même était-elle innocente? Son père disait oui, son frère disait
+non.</p>
+
+<p>La faute en était au roi, qui n'avait pas su prendre un parti avec elle,
+et l'avait exaspérée.</p>
+
+<p>La reine, pour faire digérer son nouveau cavalier servant, avait trouvé
+bon qu'Henriette eût un logement dans le Louvre. Mais celle-ci croyait
+qu'elle ne la souffrait là que pour la faire tuer un matin. Elle avait
+prié le roi de la marier, ou de la laisser partir. Il ne faisait ni l'un
+ni l'autre, lui disait qu'il la marierait, et se dépitait contre elle
+quand elle cherchait un mari.</p>
+
+<p>Il la relevait, il la rabaissait. Il reconnaissait son fils, qu'elle
+appelait <i>mon Dauphin</i>. Il ne pouvait se passer d'elle, et il employait
+l'homme le plus grave du royaume, Sully, à négocier avec elle dans leurs
+brouilleries. Une lettre d'Henriette à Sully indique que c'était
+justement alors qu'il était plus amoureux et d'une impatiente exigence.
+Elle était fière et révoltée d'avoir à se soumettre ainsi. De plus en
+plus, elle songeait à fuir en Espagne, et elle entra dans les projets de
+son père et de son frère.</p>
+
+<p>Qu'elle ait eu dès 1604 l'idée de tuer le roi, qu'elle ait su le fond du
+complot, je ne le crois pas. Mais certainement <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> elle voulait
+enlever son fils en Espagne, et le constituer Dauphin contre le Dauphin
+avec l'appui des Espagnols.</p>
+
+<p>Ceux-ci, qui n'en pouvaient finir avec le grand siége d'Ostende depuis
+trois années, avaient monté deux machines qui les auraient débarrassés
+des deux appuis de la Hollande, d'Henri IV et de Jacques VI.</p>
+
+<p>Contre le premier, ils fomentèrent <i>le complot d'Entragues</i>.</p>
+
+<p>Contre le second, ils accueillirent, encouragèrent l'infernale
+<i>conjuration des poudres</i>, qui commença en même temps.</p>
+
+<p>Le roi, pour être plus ferme contre Henriette, dans ce procès, avait
+pris une autre maîtresse, plus belle, mademoiselle de Beuil, qu'il dota,
+titra à grand bruit, et fit comtesse de Moret. Mais celle-ci n'était
+qu'un corps. L'autre était une âme, maligne et méchante, il est vrai,
+mais une âme enfin. Et elle sentait sa puissance. Son père, son frère,
+furent condamnés; on menaçait de l'enfermer et de lui ôter ses enfants.
+Elle ne s'effraya pas. Elle dit toujours bravement qu'elle avait
+promesse du roi, et que ses enfants étaient les seuls légitimes; que, du
+reste, n'ayant rien su, elle ne demandait que trois choses: pardon pour
+son père, une corde pour son frère, et justice pour elle.</p>
+
+<p>Le roi gracia le père, enferma le frère, et elle, l'éloigna un moment.
+Mais il la fit revenir. Insigne imprudence. Humiliée, et subissant et
+cette grâce et cet amour, désormais insupportable, elle devint tout à
+fait perverse et très-dangereuse.</p>
+
+<p>Dans cette cruelle affaire, il avait senti au c&oelig;ur la <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span>
+pointe du poignard espagnol. On l'avait pris par sa maîtresse. On
+chercha une autre ouverture, on entreprit de lui ôter son grand
+serviteur Sully.</p>
+
+<p>Celui-ci venait de prendre une grave initiative. Il se voyait au plus
+haut dans l'amitié de son maître. Il avait reçu de lui comme un nouveau
+ministère, la surveillance des affaires étrangères et du très-suspect
+Villeroy. (<i>Lettres</i>, VI, 253.) Il vit que le roi ne pouvait tarder à se
+mêler directement de la Hollande et du Rhin pour la succession de
+Clèves: donc qu'il serait obligé de revenir aux protestants. Lui-même,
+qui les avait fort mécontentés, se rapprocha d'eux. La mort de la
+Trémouille, celui de leurs chefs qu'aimait le moins Henri IV, permettait
+le rapprochement. Sully maria une de ses filles à un protestant illustre
+et le chef futur du parti, le jeune duc de Rohan. (13 février 1605.)</p>
+
+<p>Cela eut effet. Et un moine, chargé d'espionner les gens qui se
+rendaient au temple d'Ablon, d'espion se fit prosélyte, jeta le froc, et
+tout haut se déclara protestant.</p>
+
+<p>De là un curieux duel entre Sully et Cotton.</p>
+
+<p>Cotton tâchait de le noircir, et toute la cour aidait à la calomnie. On
+parvint à faire naître entre lui et le roi un petit nuage qui,
+heureusement pour la France, se dissipa au moment même. Lorsque déjà on
+croyait Sully disgracié sans remède, le roi lui ouvrit les bras. Il faut
+lire dans les <i>&OElig;conomies</i> cette scène touchante dont on a tant parlé
+et qui a passé en légende.</p>
+
+<p>Par représailles, Sully surprit, montra et publia une pièce secrète où
+Cotton avait écrit les questions qu'il <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> devait adresser au
+diable qu'une possédée faisait parler. Pièce qu'on trouva ridicule, mais
+que nous trouvons tragique, en y voyant certains noms qui vont se
+représenter à la mort du roi.</p>
+
+<p>Sully, dès lors se constituant avocat des protestants, se rendit
+lui-même, comme gouverneur du Poitou, à leur assemblée de Châtellerault.
+La confiance se rétablit. Il leur dit que, s'ils tenaient à leurs
+méchantes petites places qui n'auraient pu se défendre, on les leur
+laisserait quelque temps encore. D'autre part, les protestants le
+reçurent à la Rochelle. Les portes lui en furent ouvertes, quoiqu'il eût
+avec lui une petite armée, de douze cents chevaux. Ces excellents
+citoyens, et les meilleurs de la France, qu'on disait amis de l'Espagne,
+ne pensaient qu'à lui faire la guerre. Ils régalèrent Sully d'un combat
+naval où vingt vaisseaux fleurdelisés battaient vingt vaisseaux
+espagnols.</p>
+
+<p>Sully, désormais bien sûr qu'ils ne soutiendraient pas Bouillon, donna
+au roi l'excellent conseil de venir lui-même en Limousin et en Quercy.
+Il y vint avec une armée (sept. 1605), mais elle fut inutile. Bouillon
+avait donné ordre qu'on ouvrit les places au roi. Une enquête contre les
+agents de l'Espagne, qui voulaient lui livrer des villes, Marseille,
+entre autres, révéla des coupables, mais généralement catholiques. La
+grande masse protestante était loyale et dévouée. Revoir leur roi de
+Navarre après tant d'années, retrouver vieillie, blanchie, la tête
+chérie des anciens jours, le camarade des souffrances, des misères et
+des combats, ce fut un attendrissement universel. Les Rochelois vinrent
+lui dire qu'il ne passât pas si près sans les visiter; qu'il <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span>
+vînt avec son armée; que toutes les portes lui seraient ouvertes; que,
+si elles n'étaient assez larges, ils abattraient encore trois cents
+toises de mur. «Vous les entendez?» dit le roi à toute la cour. Et alors
+il les embrasse par trois fois en versant des larmes.</p>
+
+<p>Second jour d'unanimité, dans ce pays si divisé. Je compte pour le
+premier jour, non moins mémorable, celui où l'armée d'Henri III et celle
+d'Henri de Navarre, la réformée, la catholique, en juin 1589, s'étaient
+reconnues, embrassées.</p>
+
+<p>Le roi avait pu reconnaître quels étaient véritablement ses amis, ses
+ennemis, et combien toutes ses faiblesses pour ceux-ci étaient inutiles.
+Il était à peine revenu à Paris, qu'on apprit (novembre 1605)
+l'explosion la plus terrible, le complot le plus scélérat, dont il y ait
+eu jusque-là exemple, de mémoire d'homme.</p>
+
+<p>Rien n'apaisait les fanatiques, nulle concession ne suffisait. Ils
+étaient divisés entre eux. Pendant que les doux, les patients, les
+rusés, vous caressaient, pendant qu'un François de Salles charmait et
+touchait le c&oelig;ur, un Parson, ou un Garnet, pouvait vous frapper par
+derrière.</p>
+
+<p>Les percées hardies, violentes, que faisaient les impatients,
+trahissaient leurs souterrains. Leur Sigismond III (de Pologne), emporté
+par les Jésuites, perdit ainsi la Suède. Leur jeune Ferdinand d'Autriche
+et les princes de sa famille poussaient les choses si vite, que, de
+Bohême, de Hongrie, de Moravie, on regardait vers la France, et l'on
+préparait un soulèvement. Venise se plaignait d'avoir une inquisition
+jésuitique, plus redoutable déjà que l'Inquisition d'État. De partout
+<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> un cri s'élevait: «L'Europe est minée en-dessous.»</p>
+
+<p>Ils protestaient. Plusieurs même, comme Cotton, semblaient des simples,
+des crédules. Pendant qu'on en rit, la nouvelle se répand que ces
+doucereux personnages ont voulu faire sauter le roi d'Angleterre, sa
+cour, tout le parlement.</p>
+
+<p>Les Jésuites jurèrent que la conspiration était puritaine. Il fallait,
+pour croire cela, les puritains étant déjà si nombreux au Parlement,
+admettre que ces sectaires avaient conspiré pour se faire sauter
+eux-mêmes.</p>
+
+<p>Les puritains, grand parti, qui avaient pour arrière-garde tout le
+royaume d'Écosse, et qui se voyaient désormais assurés dans le
+Parlement, n'avaient que faire d'un tel crime. C'était trop clairement
+l'acte désespéré d'une minorité minime que le roi avait sottement
+flattée et qui, trompée dans ses espérances, croyait couper d'un seul
+coup la tête de l'Angleterre, puis régner par les Espagnols.</p>
+
+<p>Le chef réel de l'affaire, Garnet, supérieur des Jésuites, ne fut point
+mis à la torture; le roi le fit bien traiter. Il nia, puis avoua; mais
+là encore il se coupait, disant qu'il avait su la chose <i>en confession</i>;
+et, plus tard, <i>hors de confession</i>.</p>
+
+<p>Quiconque lira son procès (<i>State trials</i>, I, 247-310) dira, non qu'il
+fut complice, mais qu'il fut l'âme même de la conspiration.</p>
+
+<p>Le monde fut stupéfié. On discutait, on attaquait Mariana, sa théorie
+sur le droit de tuer les rois. Ici la pratique allait bien autrement
+loin. Il s'agissait d'anéantir indistinctement le roi, les princes, les
+pairs, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> les communes, les assistants, tout ce qu'il y avait de
+considérable dans le pays; enfin, pour ainsi parler, de faire sauter
+tout un peuple.</p>
+
+<p>Il y avait tant de poudre entassée sous la salle de Westminster, qu'avec
+le palais, sans nul doute, toute cette partie de Londres eût sauté en
+l'air.</p>
+
+<p>Henri IV vit, je crois, dès lors, plus clair dans sa situation. En
+janvier 1606, il dit toute sa pensée à Sully: Préparer la grande guerre,
+en divisant l'ennemi. Mais avant tout il fallait, en France même,
+arracher l'épine qui restait encore, réduire le duc de Bouillon.</p>
+
+<p>Le roi alla à lui, avec une armée, «mais les bras ouverts.» Pas un
+protestant ne le défendit. En revanche, les ennemis de la France, les
+bons amis de l'Espagne, la reine, Villeroy, tous les grands seigneurs
+conseillaient de le ménager. Le roi le fit en effet, se contentant
+d'occuper Sedan pour quatre ans, par un gouverneur huguenot.</p>
+
+<p>Bouillon était fini, perdu, surtout dans l'opinion, ayant démenti sa
+réputation de prévoyance, ayant misérablement livré ses amis. Il ne
+restait aucun des grands qui pût sérieusement résister.</p>
+
+<p>Mais d'autant plus violemment revenait-on aux moyens du fanatisme
+populaire. Il se trouvait à chaque instant des fous pour tuer le roi.
+Un, tout à fait aliéné, l'arrêta sur le pont Neuf, le tira par son
+manteau et le tint sous le poignard. Un autre, un fou béarnais, se mit à
+prêcher sur les places contre les huguenots. Des batailles eurent lieu
+dans Paris, et non sans mort d'homme. Un protestant fut attaqué et tué
+sur le chemin d'Ablon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Tout cela ne pouvait étonner, quand on entendait les sermons
+violents, factieux, assassins, qu'on faisait contre le roi, tout comme
+au temps de la Ligue. De nombreux couvents surgissaient, foyers ardents
+de fanatisme, puissantes machines à faire des fous.</p>
+
+<p>Toutes les formes de la pénitence furent étalées, affichées. Les Picpus,
+les Récollets, les Augustins déchaussés, les Frères de la charité (pour
+la captation des malades), s'établirent partout à Paris, sous la
+protection des reines, de Marguerite et de Marie de Médicis. Le 24 août
+1605, jour même de la Saint-Barthélemy, les princesses, en grande pompe,
+menèrent les Carmélites à leur célèbre couvent de la rue d'Enfer,
+l'école de l'extase espagnole, qui pullula tellement que cette maison
+d'Enfer engendra soixante-deux maisons qui couvrirent toute la France.</p>
+
+<p>En juillet 1606, autre scène, et plus dramatique. Les Capucines furent
+menées par madame de Merc&oelig;ur et autres princesses de Guise, à travers
+tout Paris, de la Roquette à la rue Saint-Honoré (la future place
+Vendôme). Nu-pieds, couronnées d'épines, ces filles de la Passion,
+émurent vivement le public.</p>
+
+<p>Ce spectacle de cinq ou six femmes vouées à la vie la plus dure, à une
+mort anticipée, faisait dire aux exaltés: «À quel degré est donc montée
+l'abomination publique, qu'il faille une telle expiation?... Pourquoi
+laisse-t-on si longtemps vivre l'anathème au milieu de nous?» Ainsi la
+pitié tournait en colère, arrachait des larmes de rage; et ces larmes,
+adressées au ciel, demandaient l'assassinat.</p>
+
+<p>Le roi, devant ces fureurs ascétiques et monastiques <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> de gens
+qui se frappaient eux-mêmes dans l'espoir de le frapper, fit une chose
+courageuse, que lui demandait Sully depuis près d'un an. Il mit le
+temple des réformés à <i>deux</i> lieues de Paris, le transportant d'Ablon,
+distant de cinq lieues, à Charenton, c'est-à-dire presque aux portes de
+la grande ville.</p>
+
+<p>On ne peut se figurer quelle fut la violence des résistances. On fit
+réclamer le seigneur du lieu, et il s'ensuivit un procès qui dura
+soixante années. Sans en attendre l'issue, on fit arriver au roi
+d'aigres et menaçantes plaintes; l'Édit de Nantes, disait-on, n'avait
+autorisé le temple qu'à quatre lieues de Paris. «Eh bien, dit le roi
+gaiement, qu'on sache que désormais Charenton est à quatre lieues.»</p>
+
+<p>Alors on essaya de la violence populaire, des batteries, des coups de
+bâton. Mais le roi, sur le chemin, fit mettre une belle potence, qui
+avertit suffisamment, et l'on n'eut besoin d'y pendre personne.</p>
+
+<p>Ce simple rapprochement du Temple, mis si près du centre, presque dans
+Paris, le prêche en ce lieu sonore, d'où tout retentit en France,
+l'éloquence austère des ministres, en face des échos de la Ligue, des
+sermons en calembours, en rébus, en madrigaux, où brillait l'esprit des
+Jésuites, ce fut un grand coup de parti.</p>
+
+<p>Chacun se tint pour averti. Quoique le roi continuât un simulacre de
+bascule, on vit bien, dans les grandes choses, qu'il inclinait aux
+protestants. Personne ne fut étonné lorsque, peu après, il entraîna
+l'Angleterre dans un traité où les deux puissances couvraient
+définitivement la Hollande de leur garantie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> Les protestants, un à un, lui revinrent, et d'Aubigné même.</p>
+
+<p>La guerre d'Espagne, l'affranchissement des consciences, la liberté
+religieuse de l'Europe que pouvait fonder Henri IV, c'était l'idée
+nouvelle du temps. C'est elle qui lui ramena l'intraitable d'Aubigné, et
+le jeta dans ses bras:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>«Je me rendis à la cour, où le roi, sous prétexte de me
+ charger de l'inspection des joutes, me tint deux mois sans
+ me parler de ce qu'il avoit sur le c&oelig;ur. À la fin, comme
+ j'entrois avec lui dans un bois où il alloit chasser, il me
+ dit: «D'Aubigné, je ne vous ai point parlé de vos
+ assemblées, où vous avez pensé tout gâter, parce que vous
+ étiez de bonne foi, et que j'étois sûr qu'il ne se passeroit
+ rien contre ma volonté. Un des vôtres, et des meilleures
+ maisons, ne m'a coûté que cinq cents écus. Que de fois j'ai
+ dit, en vous voyant si rétif:</p>
+
+<p class="poem">
+ «Oh! que si ma gent eût ma voix oui,<br>
+ J'eusse en moins de rien pu vaincre et défaire, etc.»</p>
+
+ <p>Je répliquai: «Sire, je savois tout. Mais nommé par les
+ Églises, j'ai cru devoir les servir, d'autant plus qu'elles
+ étoient plus abaissées ...» Le roi m'embrassa et suivit sa
+ chasse. Mais courant après lui, je lui dis: «Sire, en
+ regardant votre visage, je reprends mes anciennes
+ hardiesses. Défaites trois boutons de votre pourpoint, et
+ faites-moi la grâce de me dire ce qui vous a mû à me haïr
+ ...» Alors il pâlit, comme il faisoit quand il parloit
+ d'affection, et dit: «Vous <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> avez trop aimé la
+ Trémouille; vous saviez que je le haïssois ...»</p>
+
+ <p>«Sire, repartis-je, j'ai été nourri aux pieds de Votre
+ Majesté, et j'y ai appris de bonne heure à ne pas délaisser
+ les personnes affligées et accablées par une puissance
+ supérieure. Approuvez en moi cet apprentissage de vertu que
+ j'ai fait auprès de vous.» Cette dernière réponse fut suivie
+ d'une seconde embrassade que me fit mon maître, en me disant
+ de me retirer.</p>
+
+ <p>«Sur quoi il faut que je dise ici que la France, en le
+ perdant, perdit un des plus grands rois qu'elle eût encore
+ eus; il n'était pas sans défauts, mais en récompense il
+ avoit de sublimes vertus.»</p>
+</div>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> CHAPITRE VIII<br>
+<span class="smcap">GRANDEUR D'HENRI IV<br>
+1606</span></h2>
+
+<p>Les grands résultats commençaient à apparaître. Toute l'Europe sentait
+une chose, c'est qu'il n'y avait qu'un roi, et c'était le roi de France.</p>
+
+<p>Le v&oelig;u de tous ses voisins eût été d'être conquis. Les Flamands
+écrivaient aux nôtres: «Ah! si nous étions Français!» Et la Hollande
+elle-même, dans ses embarras, recevant son meilleur secours de nos
+volontaires, se surprenait à désirer de devenir France. Les revers du
+prince Maurice, les craintes que faisait concevoir sa tragique ambition,
+reportaient vers Henri IV, et plusieurs, déjà fatigués d'une liberté si
+pénible, eussent voulu être ses sujets (1607, Sully).</p>
+
+<p>V&oelig;u déraisonnable pourtant. On en jugera ainsi, si l'on songe à la si
+courte durée de ce règne, à ses <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> résultats éphémères, aux
+calamités si longues qui suivirent ... Tel fut, tel est le caractère du
+gouvernement viager. Marc-Aurèle aujourd'hui, et demain Commode.</p>
+
+<p>Est-ce à dire que la voix publique a eu tort de vanter ce règne? La
+légende est-elle vaine? Non, le peuple a eu raison de consacrer la
+mémoire du roi singulier, unique, qui fit désirer à tous d'être
+Français, qui paya ses dettes, prépara la guerre sans grever la paix et
+laissa la caisse pleine.</p>
+
+<p>Il n'y a aucune comparaison à faire entre lui et Louis XIV, entre ce
+règne réparateur et ce règne exterminateur. Le bel accord, si heureux,
+d'Henri IV et de Sully ne se retrouve point du tout entre Louis et
+Colbert. Les dépenses d'Henri IV pour son jeu et ses maîtresses, que je
+n'excuse nullement, ne sont rien en comparaison de la furieuse
+prodigalité, de la Saint-Barthélemy d'argent qui signala le grand règne.</p>
+
+<p>Celui-ci est vraiment grand. Avec peu il fit beaucoup. Sully n'était pas
+ce que fut Colbert. Henri IV n'avait qu'un petit pouvoir, en comparaison
+de l'épouvantable puissance de Louis XIV, qui trouva tout aplati.</p>
+
+<p>La situation d'Henri IV, relativement, fut misérable. Il dut racheter la
+royauté et combler ses ennemis.</p>
+
+<p>Les Guises restèrent grands et devinrent plus riches. Leur chef,
+Mayenne, était gouverneur de l'Île-de-France, et il enserrait Paris. Son
+neveu, Guise, avait la Provence, Marseille, la porte par où entra
+Charles-Quint. M. de Montmorency était roi de Languedoc. L'homme le plus
+dangereux, d'Épernon, gouverneur de la Saintonge, de l'Angoumois et du
+Limousin, <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> l'était encore, à l'est des Trois Évêchés. Le duc de
+Longueville avait la Picardie, c'est-à-dire nos frontières du Nord. Le
+duc de Nevers avait la Champagne, Mézières et Sainte-Ménehould, la route
+ordinaire des invasions allemandes.</p>
+
+<p>Sous ces hauts tyrans subsistait la foule des petits tyrans, gouverneurs
+de villes, commandants de places; enfin les seigneurs, moins forts comme
+seigneurs alors, mais plus lourds peut-être encore comme gros
+propriétaires de terres, que dis-je? comme propriétaires d'hommes.
+Malgré les rachats innombrables et les adoucissements de nos coutumes,
+la servitude subsistait dans nombre de nos provinces.</p>
+
+<p>Un des fléaux de l'époque, c'est que les grands s'appropriaient et
+tournaient à leur avantage la puissance du roi et des parlements qui
+devaient les réprimer. Ils n'avaient plus besoin, comme autrefois, de
+combattre; il leur suffisait de plaider. La lâcheté des hommes de robe
+mettait la justice à leurs pieds. Les parlementaires, si gourmés, si
+gonflés dans leur robe rouge, tombaient à l'état de valets quand un de
+ces dieux de la cour leur faisait l'insigne honneur de les visiter.
+Chapeau bas, courbé jusqu'à terre, reconduisant le grand seigneur
+jusqu'à la rue, jusqu'au carrosse; le magistrat promettait tout. <i>La
+cour! un homme de cour!</i> À ce mot, la loi s'effaçait, le droit
+s'évanouissait. Le courage du président tombait, et, le plus souvent, la
+vertu de madame la présidente.</p>
+
+<p>Les grands, alors aussi avares qu'autrefois ambitieux, visaient à
+l'absorption de toutes les fortunes de France. Ils y marchaient par deux
+voies, d'abord par <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> leur toute-puissance sur les tribunaux, par
+des procès toujours heureux; deuxièmement par des mariages, en
+s'adjugeant, bon gré mal gré, toutes les riches héritières.</p>
+
+<p>Le roi se mit en travers et les arrêta. 1<sup>o</sup> Il rendit les magistrats
+plus indépendants en leur permettant, pour un léger droit, de rendre
+leurs charges héréditaires, et de n'avoir plus à compter à chaque
+vacance avec les rois de province ou les influences de cour; 2<sup>o</sup> il
+interdit aux familles trop puissantes, spécialement à celle des Guises,
+les grands mariages, qui les auraient encore fortifiées. C'est ce qu'ils
+ne supportèrent pas, et ce qui leur fit désirer ardemment sa mort.</p>
+
+<p>Ce règne leur apparut comme une dure tyrannie, une cruelle révolution.</p>
+
+<p>C'était là, en effet, son caractère profond, qu'entravé encore à
+l'extérieur, il avait en lui la force vive d'une révolution sociale qui
+poussait la royauté, qui la trouvait trop timide, et qui lui disait
+d'oser.</p>
+
+<p>Sully, qui avait quelque chose des grands révolutionnaires, semble avoir
+senti cela. Rien de plus dramatique que l'intrépide percée de cet homme
+de guerre, jusque-là étranger à ces choses, dans l'épaisse forêt des
+abus, où il entre l'épée à la main. Mais ces abus, entrelacés comme un
+chaos inextricable de ronces, pour les couper, il fallait avant tout les
+démêler. Là se place le travail prodigieux du grand homme, sa vie
+sauvage au milieu de Paris, ses nuits d'écriture et de chiffres, sa
+rudesse implacable pour les courtisans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Il se bouchait les oreilles pour ne pas entendre
+l'attendrissante plainte des abus qu'il fallait trancher. À chaque coup
+ils criaient tous, comme ces arbres animés des forêts du Tasse. Mais
+quoi! la hache de révolution ne respecte rien.</p>
+
+<p>Révolution contre l'hypothèque sacrée de nos créanciers étrangers, et
+nos impôts dégagés de l'exploitation florentine, des mains pures,
+irréprochables, des Gondi et des Zamet.</p>
+
+<p>Révolution contre les offices achetés ou si bien gagnés, contre ces
+honorables receveurs, contrôleurs, comptables de toutes sortes, qui
+trouvaient moyen de ne point compter, tous couverts du patronage des
+grands de la cour.</p>
+
+<p>Révolution contre les gouverneurs de provinces, qui virent mettre à côté
+d'eux un lieutenant général du roi.</p>
+
+<p>Révolution plus hardie contre la seigneurie, essai (non pas de raser
+encore les châteaux), mais d'empêcher qu'on n'y fît des fortifications
+nouvelles.</p>
+
+<p>Après ces révolutions notons les tyrannies de cette administration.</p>
+
+<p>Elle exigea que les seigneurs laïques ou ecclésiastiques qui levaient
+péages sur les routes et rivières à condition de les entretenir,
+accomplissent cette condition, sous peine de déchéance. Sully, comme
+grand voyer, poussa contre eux cette guerre si vivement, qu'en peu
+d'années tous finirent par obéir. Le commerce circula, et aussi la force
+publique. Ces routes que refirent les seigneurs, elles servirent à les
+visiter, à les surveiller.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> Les forêts et les cours d'eaux furent pour la première fois
+gardés et administrés. Autre guerre immense. Guerre aux braconniers, aux
+soldats devenus voleurs, aux rôdeurs armés.</p>
+
+<p>Les poissons furent protégés; des rivières furent repeuplées, et défense
+de pêcher au temps du frai. Sully fit ce que demande et attend encore la
+pisciculture.</p>
+
+<p>L'industrie date de ce règne. Le roi même l'encouragea; moins Sully,
+tout préoccupé de l'agriculture. Le monde de l'ouvrier, tout autrement
+mobile et libre que celui du cultivateur, surgit tout à coup. Les
+soieries, les draps, les verreries, les manufactures de glaces, etc.,
+furent créées ou immensément étendues par Henri IV. Il planta partout
+des mûriers. Il ordonna qu'en chaque diocèse on en élevât dix mille. Il
+en mit dans les Tuileries, à Fontainebleau et partout. Cette disposition
+si sage de mettre à profit les jardins publics pour les cultures
+d'utilité a été tournée en ridicule par les royalistes du temps de la
+Révolution, mais elle remonte à Henri IV.</p>
+
+<p>Sully ne goûtait guère non plus les fondations de colonies. Le roi, plus
+fidèle en ceci aux traditions de Coligny, jugeait qu'un grand peuple
+inquiet, tant d'esprits aventureux, ont besoin d'un tel débouché. Il
+encouragea les Champlain, les de Monts, fondateurs de cette France
+américaine qui n'embrassait pas seulement le Canada, mais un empire de
+mille lieues de côtes. Regrettables colonies où la sociabilité de la
+France adoptait les indigènes et les assimilait. La France épousait
+l'Amérique, au lieu de l'exterminer <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> pour y substituer une
+Europe, comme ont fait les colons anglais.</p>
+
+<p>Ce règne, si grand par ce qu'il fit, est plus grand par ce qu'il voulut,
+commença ou projeta. Ainsi le canal de Briare, l'une de ses belles
+créations, et qui fut un modèle pour l'Europe, devait être suivi du
+canal des deux mers et d'un vaste réseau de voies analogues qui eussent
+en tous sens ouvert à la France ses vives artères. Ce système (si bien
+exposé par M. Poirson) avait jailli du génie des Crappone, des Crosnier,
+des Louis de Foix, des Viète. Ce dernier, immortel par l'application de
+l'algèbre à la géométrie.</p>
+
+<p>Henri IV s'occupa fort de la Seine et lui créa d'abord sa route d'<i>en
+bas</i>. Il voulait en rectifier le cours et en assurer la navigation entre
+Rouen et le Havre; ce qui en eût fait la rivale de la Tamise et posé
+Rouen comme émule et antagoniste de Londres.</p>
+
+<p>Tout ce qu'on fit pour la guerre, en dix ans, est incroyable.
+L'artillerie fut créée. Une ceinture de places fortes, chose énorme, fut
+improvisée, surtout pour couvrir le Nord.</p>
+
+<p>Le roi, qui, toute sa vie, avait fait le coup de pistolet avec sa
+cavalerie de gentilshommes, et avait vu, pendant la Ligue, l'infanterie
+faire piètre figure, se fiait peu à celle-ci. Il n'avait pas la patience
+vertueuse de Coligny, ce martyr de la vie militaire, qui usa la
+meilleure partie de la sienne à nous faire une infanterie. Cependant, à
+sa dernière guerre, Henri IV voulait sérieusement en essayer et peu à
+peu se passer des mercenaires. Il ne louait que six mille Suisses et
+levait vingt mille fantassins français.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> Infatigable chasseur, vrai gentilhomme de campagne, d'aspect,
+d'habitudes et de goûts, il n'en aima pas moins Paris, qui ne le lui
+rendait pas trop. Les grands, le clergé, les corporations, la robe,
+restaient chagrins et hostiles. Il n'en fut pas moins, on peut le dire,
+un des créateurs de la ville. Un Paris immense se bâtit sous lui. Toutes
+les rues du Marais, qu'il nomma du nom des provinces où il avait tant
+voyagé, souffert, combattu, les rues (de Berri, Touraine, Poitou,
+Saintonge, Périgord, Bretagne, etc.) devaient aboutir à une grande place
+qu'on eût appelée <i>Place de France</i>.</p>
+
+<p>La <i>place Royale</i>, qu'il bâtit à l'instar des villes des Alpes, avec des
+portiques commodes, et qui ne servit, après lui, qu'aux fêtes, aux
+tournois ridicules de Marie de Médicis, devait, dans son idée première,
+recevoir une immense manufacture de soieries.</p>
+
+<p>Dans le quartier Saint-Marceau, il forma l'autre grande manufacture,
+celle des tapisseries des Gobelins, qui existe encore.</p>
+
+<p>C'est lui qui relia Paris et en fit un tout. La ville centrale, l'île de
+la Cité et du Palais-de-Justice, tenait à peine au Paris méridional de
+l'Université et au Paris septentrional du Commerce. Pour suite au vieux
+pont Saint-Michel, il bâtit le <i>pont au Change</i>, et à la pointe de l'île
+le vaste et magnifique <i>pont Neuf</i>, l'un des plus grands de l'Europe.
+Celui-ci rendit nécessaire la <i>rue Dauphine</i>, par laquelle l'ancien
+faubourg protestant, le faubourg Saint-Germain, est en rapport avec la
+ville.</p>
+
+<p>Les fines et spirituelles gravures de Callot nous montrent précisément
+le Paris d'alors, tel que le fit <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Henri IV, avec le pont Neuf,
+le beau quai de la place Dauphine, le Louvre et sa superbe galerie, qui
+donne à la Seine sa principale perspective et son aspect monumental; au
+centre enfin, sur le pont Neuf, la figure aimable et aimée, statue la
+plus légitime qu'on ait dressée à aucun roi, quand tous les peuples
+l'appelaient comme arbitre ou comme maître.</p>
+
+<p>Le Louvre fut sa passion: Dès qu'il entra à Paris, il y employa une
+foule d'ouvriers qui mouraient de faim, et en trois ans (1594-1596) il
+fit la partie admirable de la grande galerie qui va du Louvre au
+pavillon de Lesdiguières. Catherine de Médicis, il est vrai, avait fait
+le rez-de-chaussée. Cependant l'&oelig;uvre est immense. Un entassement
+gigantesque d'étages fut superposé: «Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa.»
+Les chiffres de Gabrielle que porte ce bâtiment, mêlés à ceux d'Henri
+IV, disent assez l'élan de passion, d'espoir, où il fut créé.</p>
+
+<p>Ce qui charme dans ce bâtiment, ce qui est bien d'Henri IV, ce qui est
+tout différent du Louvre de François I<sup>er</sup>, c'est l'attention d'y créer
+beaucoup de petits logements, une hospitalité facile. Les premiers hôtes
+devaient être les arts et les sciences, dont les emblèmes sérieux ornent
+les frontons, avec les jeux de la chasse, les amours de la renaissance.
+Le Louvre continué et uni aux Tuileries eût été en même temps un palais
+et un musée de toute activité humaine. En haut, à côté du logement du
+roi et de son conseil, son long promenoir avec ses tableaux. Aux deux
+étages intermédiaires, un vaste dépôt de machines, l'histoire des
+inventions (en petits modèles). De plus, des logements <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> pour
+les artistes ou artisans supérieurs, pour les inventeurs qui, sortant de
+la routine des corporations, eussent été entravés par elles.</p>
+
+<p>Il n'avait pu détruire les corporations de métiers, si puissantes
+encore. Mais quiconque établissait devant un jury du roi qu'il était
+capable, était dispensé des épreuves et des épines sans nombre dont ces
+corporations fermaient l'entrée de leurs arts. Entre ces ouvriers
+libres, les plus inventifs eussent été logés chez le roi. Celui-ci, qui
+ne rougissait d'aucune chose bonne et utile, leur ouvrait des boutiques
+au rez-de-chaussée, pour montrer leurs &oelig;uvres au public.</p>
+
+<p>Ce que j'admire le plus dans cette idée originale, ce qui est à mille
+lieues des rois d'avant et d'après, c'est qu'il n'ait point séparé
+l'artiste de l'artisan, qui, dans tant de professions n'est pas moins
+artiste. À la <i>Galerie des Antiques</i>, que Catherine avait créée eût été
+joint de plain-pied le <i>Conservatoire des arts et métiers</i>.</p>
+
+<p>Il ne voulait rien pour lui qu'il ne communiquât aux autres. Par lui, la
+<i>Bibliothèque royale</i>, mise à Paris, ouverte à tous, devint vraiment
+celle du peuple, comme eût été le <i>Musée des métiers</i> et le <i>Jardin des
+plantes</i> qu'il voulait créer.</p>
+
+<p>Le roi, le peuple, logeant désormais sous le même toit, dans le Louvre,
+cet homme curieux, bienveillant, avide du bien, du nouveau et des belles
+choses, eût descendu de son musée aux ateliers, eût assisté aux progrès
+industriels, eût causé avec l'ouvrier, comme il faisait avec le paysan,
+et se fût incessamment informé du sort du peuple.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> Quand parut la Maison rustique, le beau <i>Théâtre d'agriculture</i>
+d'Ollivier de Serres, Henri IV le lut religieusement une demi-heure par
+jour.</p>
+
+<p>«Pâturage et labourage, deux mamelles de l'État.» Cet axiome de Sully
+était au c&oelig;ur d'Henri IV. Il aurait voulu que les seigneurs, au lieu
+de mendier à la cour, allassent vivre sur leur domaines, les vivifier.</p>
+
+<p>«On sent dans Ollivier de Serres (dit si bien M. Doniol, <i>Classes
+rurales</i>, 332) l'idéal qui animait Sully. C'est la tradition des
+laboureurs de Bernard de Palissy qu'Ollivier transporte au domaine
+seigneurial, et que Sully met dans l'État. Une société assise sur le
+travail de la terre où l'homme aurait cette vigueur morale que donne la
+vie rustique, où le travail, accepté comme un devoir, fonderait seul la
+richesse, où la richesse rurale dominerait l'économie politique, c'est
+la grande et sainte pensée de ces trois grands huguenots.»</p>
+
+<p>Sous Louis XIV, je vois qu'un bon citoyen, Vauban, l'illustre ingénieur
+qui fortifia toutes nos places, dans les longs et tristes loisirs qu'il
+avait des mois entiers sous les murs de ces citadelles, s'informait avec
+sollicitude des causes de la misère, interrogeait le paysan,
+compatissait à son sort et cherchait les moyens de l'améliorer. Sous le
+règne d'Henri IV, ce curieux, ce citoyen, c'est le roi lui-même. Notez
+qu'ici ce n'est pas un solitaire comme Vauban, mais un homme tiraillé de
+mille influences, et d'affaires et de passions; mais son c&oelig;ur restait
+tout entier. Après cette vie mêlée et d'efforts et de misères (j'y
+comprends surtout ses vices), qui auraient blasé, endurci tout autre, il
+gardait <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> la même chaleur, le même amour du bien public.</p>
+
+<p>«Quand il alloit par pays, dit Matthieu, il s'arrêtoit pour parler au
+peuple, s'informoit des passants, d'où ils venoient, où ils alloient,
+quelles denrées ils portoient, quel étoit le prix de chaque chose. Et,
+remarquant qu'il sembloit à plusieurs que cette facilité populaire
+offensoit la gravité royale, il disoit: «Les rois tenoient à déshonneurs
+de savoir combien valoit un écu, et moi, je voudrais savoir ce que vaut
+un liard, combien de peine ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin
+qu'ils ne fussent chargés que selon leur portée.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> CHAPITRE IX<br>
+<span class="smcap">LA CONSPIRATION DU ROI ET LA CONSPIRATION DE LA COUR<br>
+1606-1608</span></h2>
+
+<p>Deux conspirations commencent en 1606, qui marchent parallèlement
+pendant trois années:</p>
+
+<p>Celle du roi pour sauver l'Europe;</p>
+
+<p>Celle de la cour pour tuer le roi.</p>
+
+<p>La première, celle du roi, se motivait, nous l'avons dit, par le succès
+effrayant des catholiques en Allemagne, par la discorde et la faiblesse
+des protestants, qui déjà avaient perdu pied dans dix États
+considérables. La maison d'Autriche, malgré ses divisions intérieures,
+la vieille Espagne ruinée, se trouvaient relevées <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> par là, et
+on les voyait venir pour s'emparer du bas Rhin (Clèves, Juliers). Déjà
+le haut Rhin presque entièrement était redevenu catholique. Cette
+situation effrayait les catholiques mêmes, et tous, du fond même du Nord
+ou de l'Est (Hongrie, Moravie), regardaient du côté du prince qu'on
+croyait impartial, non protestant, non catholique, mais <i>homme</i> et
+bienveillant pour tous. Sa victoire, qu'on le dît ou non, se serait
+trouvée, par le fait, l'avénement du droit nouveau, du droit <i>humain</i>,
+extérieur et supérieur au principe religieux du Moyen âge.</p>
+
+<p>Tous les opprimés de la terre se tournaient vers lui, non-seulement les
+chrétiens, mais les mahométans mêmes. Les Morisques d'Espagne, tenus
+plusieurs années sous le couteau, n'ignorant pas qu'on discutait leur
+massacre général, s'adressaient à Henri IV dès 1603. Occasion admirable
+qui le faisait pénétrer aux entrailles de l'Espagne même. Mais occasion
+embarrassante, qui aurait mis en lumière l'impartialité réelle du
+nouveau principe politique, <i>humain</i>, et sa parfaite indifférence à
+l'idée religieuse. Elle l'aurait trop démasqué, et lui eût ôté le
+pouvoir de diviser les catholiques. Il ne pouvait l'espérer qu'en
+restant demi-catholique.</p>
+
+<p>La fortune l'embarrassait ainsi, à force de le bien servir. La coalition
+future qui se préparait pour lui était véritablement immense, mais
+hétérogène, monstrueuse, se composant d'hommes de toutes religions.</p>
+
+<p>Quelles que fussent ses réserves et ses dissimulations, cette
+monstruosité ne laissait pas d'apparaître. <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Les zélés la lui
+imputaient et n'étaient pas loin de l'envisager comme un perfide et un
+traître, un Janus à double face, un Judas. Un peuple immense de simples,
+de dévots aveugles, sincères, désiraient sa mort, et la demandaient à
+Dieu, s'accordant très-bien en cela avec l'Espagne et ce qui restait de
+la Ligue, avec les grands et la cour, la famille même du roi et son plus
+intime intérieur. Mais qui exécuterait, qui ferait le coup? Il fallait
+un fanatique; c'est ce qui retarda la chose. Si nombreux dans l'autre
+siècle, ils étaient rares dans celui-ci, et l'on n'avait que des bigots.</p>
+
+<p>Le danger réel du parti, c'est que les catholiques n'étaient pas sûrs
+eux-mêmes de rester fixement fidèles à l'intérêt catholique. Le roi
+pouvait les diviser. Le pape même, Paul V, fort peu Français
+d'inclination, n'aurait pas été fâché que son bon ami le Roi Catholique
+fût éreinté en Italie par le mécréant Henri IV. Le bigot par excellence,
+le Bavarois, égalé ou surpassé par son émule Ferdinand d'Autriche, eût
+laissé faire le roi en Allemagne pour l'abaissement de ces chers alliés,
+les Autrichiens. Le Savoyard, si Espagnol et mari d'une Espagnole,
+n'espérant plus la succession d'Espagne quand Philippe III eut des
+enfants, chercha à faire ses affaires d'un autre côté, et offrit de
+tourner la France contre son beau-frère.</p>
+
+<p>Le parti catholique, si peu sûr de lui, et certain d'être vaincu, avait
+en revanche une chose pour lui et un avantage; c'est que le faisceau
+terrible de forces qui le menaçait n'avait encore qu'un lien
+très-fragile, la vie d'un individu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> L'espoir du parti de l'avenir (qui n'est point un parti, mais
+l'<i>humanité</i> elle-même) était alors un homme. Digne ou non, celui-ci
+seul le représentait, et, lui mort, pour longtemps il restait dissous.
+Un rhume suffisait pour trancher la question générale du monde, ou bien
+un couteau de deux sous.</p>
+
+<p>En l'année 1606, le roi d'une part, et de l'autre les ennemis du roi,
+mirent les fers au feu.</p>
+
+<p>Le roi s'accorda avec Sully sur ce qu'il voulait et se mit dès lors en
+lutte avec la reine et la cour qui voulaient la chose contraire.
+«Entamons par l'Allemagne, dit-il, offrons l'Empire à la Bavière; puis
+au duc de Savoie la royauté de Lombardie, avec ma fille pour son fils
+... Maintenant, comme la reine me fait un cas de conscience de m'écarter
+de Rome et de la maison d'Autriche d'où elle est sortie, comme elle veut
+nous joindre à l'Espagne par un double mariage, <i>je la laisserai en
+doute du côté vers lequel je penche</i>.»</p>
+
+<p>Voilà ce qu'on peut appeler la conspiration du roi. Elle reposait sur
+plusieurs négociations, très-cachées, pour diviser les catholiques et
+les armer contre eux-mêmes. Elle impliquait une bascule peu glorieuse
+pour le roi, force caresses aux Jésuites, etc. État trouble qui durera
+longtemps par l'hésitation de la Savoie et par la fatigue de la
+Hollande, qui fit trêve avec l'Espagne sans le roi, et le força
+d'ajourner les projets de guerre, de s'associer à ses négociations, de
+se faire au moins l'arbitre du traité qu'elle eut fait sans lui.</p>
+
+<p>Dans cette même année 1606 où le roi, à l'Arsenal, arrêtait avec Sully
+sa grande pensée, à l'Église de <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> Saint-Jean en Grève, pendant
+un sermon, deux personnes, qui semblaient venues par hasard, arrêtèrent
+une alliance entre d'anciens ennemis, qui s'unirent et se liguèrent pour
+tramer la mort du roi.</p>
+
+<p>Quoiqu'on ait brusqué, étouffé, le procès de Ravaillac, quoiqu'on ait
+assassiné le témoin Lagarde et muré aux oubliettes la demoiselle
+d'Escoman (autre témoin plus terrible), la voix du sang a parlé! Et il
+est clair aujourd'hui que le complot partit du Louvre, que la reine en
+eut connaissance, qu'on n'eut pas besoin de chercher, de payer un
+assassin, parce que, trois années durant, on en fit un, exalté par des
+sermons meurtriers et chauffé à blanc par les moines.</p>
+
+<p>Les deux personnes qui se trouvèrent au sermon de Saint-Jean, et qui
+complotèrent sous les yeux de la foule, étaient un grand seigneur, une
+grande dame: le duc d'Épernon et Henriette d'Entragues. C'est la
+déposition expresse de cette femme infortunée qu'on mura, qui ne se
+démentit point et mourut pour la vérité.</p>
+
+<p>D'Épernon avait vu tomber Biron et Bouillon. Il sentait que son tour
+venait. Le roi l'avait déjà frappé dans son revenu, lui interdisant des
+taxes arbitraires, et dans sa puissance, ayant mis sous sa main la place
+de Metz.</p>
+
+<p>Henriette voyait dans le roi l'obstacle à un grand mariage qu'elle
+voulait se faire chez les Guises. Le roi l'avait tour à tour mise haut
+et bas, fait presque reine, éloignée. Cette ambition exaltée, rabaissée,
+tournait en fureur; elle subissait son amour avec dépit, avec injures.
+Elle ne lui cachait point sa haine. <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Tout ce que les
+anecdotiers, les Tallemant et autres, ont recueilli de dégoûtant sur les
+infirmités, vraies ou fausses, d'Henri IV, ce sont les reproches mêmes
+et les dérisions par lesquelles la petite furie se vengeait de ses
+caresses. Lui, il la trouvait plus charmante, et peu généreusement
+jouissait de ce triste jeu avec une créature féline qui du chat passait
+au tigre.</p>
+
+<p>Les Guises s'amusaient d'elle, s'en moquaient au fond, car toute leur
+pensée était d'avarice. Ils auraient voulu que le roi mourût, non pour
+épouser Henriette, mais, au contraire, pour avoir la grande et
+très-grande héritière, mademoiselle de Montpensier, et pour ne pas
+donner au bâtard du roi une autre grosse fortune qui allait leur
+échapper avec mademoiselle de Merc&oelig;ur.</p>
+
+<p>D'Épernon avait été le mortel ennemi des Guises, et c'est pour les
+rapprocher et «conclure une alliance» qu'Henriette traita avec lui à
+Saint-Jean en Grève.</p>
+
+<p>Bientôt à ses alliés un autre s'unit, celui qui disposait absolument de
+l'esprit de la reine, son chevalier, Concini.</p>
+
+<p>Concini, non content d'avoir le réel de la faveur, en avait voulu
+l'éclat, le scandale. De ses petites épargnes, il allait acheter, pour
+un million, une terre princière, la Ferté. Le roi, si patient, eut peur
+cependant, du bruit que cela ferait, et il prit la liberté, non de dire
+(il n'eût osé), mais de faire dire à la reine, par madame de Sully, que
+cela lui ferait du tort et qu'on pourrait en jaser.</p>
+
+<p>Cet avis timide, ménagé par la dame autant qu'elle <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> put, jeta
+le signore Concini dans une épouvantable fureur. Une telle révolte du
+mari contre le cavalier servant était dans les m&oelig;urs italiennes chose
+inouïe, intolérable. Le roi s'était méconnu; on le lui fit voir. Non
+seulement Concini lava la tête à la dame, mais dit qu'il se moquait du
+roi, qu'il n'avait pas peur du roi, et que, si le roi bougeait, il lui
+arriverait malheur.</p>
+
+<p>Le roi n'aimait pas les disputes. Il craignait un peu la reine,
+acariâtre, têtue, qui, une fois qu'elle boudait, restait intraitable, et
+des mois entiers. Il la ménageait aussi, parce qu'elle était toujours
+grosse. Sa fécondité était admirable. De prime abord, en arrivant, elle
+eut deux enfants en deux ans, et l'interruption fut courte: à partir de
+1605, elle ne manqua jamais d'avoir un enfant par année.</p>
+
+<p>Une reine tellement féconde ne craignait aucun divorce. Aussi
+n'avait-elle pour le roi aucun ménagement. Comme elle avait peu d'esprit
+et qu'un fou la gouvernait, il en advint un scandale plus grand que
+n'aurait été l'acquisition de la Ferté.</p>
+
+<p>Concini, dont le grand mérite, outre sa jolie figure, était sa bonne
+grâce à cheval, voulut, exigea qu'on lui arrangeât une fête où il pût se
+montrer solennellement. Il ne prit pas un lieu obscur, mais royalement
+la place historique du fameux tournoi d'Henri II, les lices de la grande
+rue Saint-Antoine devant la Bastille. Du moins, ce n'était pas cette
+fois un combat bien dangereux, mais tout bonnement une course de bague.
+Du reste, la même dépense, et guère moins d'émotion. Les vives rivalités
+des hommes, la faveur des dames pour celui-ci ou celui-là, leurs
+palpitations, tout <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> était de même,&mdash;et pour un jeu puéril de
+sauteurs et d'écuyers. L'heureux faquin, brillant d'audace, tint la
+partie contre les princes et tous les grands de France, envié et admiré,
+sous les yeux de la reine, qui siégeait là comme juge et dame du
+tournoi, et qui, de sa faveur visible, l'avouait pour son cavalier.</p>
+
+<p>Il fut très-amer au roi qu'on se gênât si peu pour lui; cela touchait à
+l'outrage public. Il n'en parla qu'à Sully, mais d'autres le devinèrent,
+et quelqu'un lui demanda s'il voulait qu'on tuât Concini.</p>
+
+<p>Il était à cent lieues d'une telle chose, et cependant il croyait que
+ces gens, épargnés par lui, ne l'épargneraient pas lui-même. Il en était
+convaincu et le disait à Sully. «Cet homme-là me menace ... Il adviendra
+quelque malheur ... Vous le verrez, ils me tueront.»</p>
+
+<p>Cette prévision qu'il avait de sa mort lui fit désirer d'autant plus de
+régler les affaires des siens. Il insista auprès des Guises pour qu'on
+accomplît enfin le traité de mariage qu'eux-mêmes avaient sollicité,
+obtenu par Gabrielle, entre César de Vendôme et mademoiselle de
+Merc&oelig;ur. Mais les temps étaient changés; madame de Merc&oelig;ur voulait
+éluder; elle ne voulait donner ni la fille ni un dédit considérable
+d'argent que le traité stipulait en cas de refus. On fit jouer à la
+fille une grande comédie d'effet populaire, qui devait indigner les
+simples et leur faire détester le roi. Cette enfant, comme d'elle-même,
+se sauva aux Capucines, dit qu'elle aimait mieux cet ordre si dur,
+jeûner et marcher pieds nus. Le roi étant fort mécontent de ce violent
+coup de théâtre, la mère aggravait en disant: «Prenez mon bien, prenez
+ma vie.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> À tous ces éléments de haine, de conjuration, à ces v&oelig;ux de
+mort, un centre manquait. Il vint. Un ambassadeur d'Espagne, superbe,
+grave et rusé, don Pèdre, vint attiser le feu et jeter, surtout au
+Louvre, entre le roi et la reine, la pomme de discorde, l'offre du
+double mariage espagnol. La condition eût été la chose impossible et
+funeste, l'abandon de la Hollande que le roi venait de garantir par un
+solennel traité.</p>
+
+<p>Ce don Pèdre devint le héros du jour. Les dames n'avaient d'yeux que
+pour lui. On répétait tous ses mots noblement espagnols et castillans.
+La reine lui faisait la cour et se disait sa parente. Le roi, contre son
+habitude, fut net et ferme, ne lui donna nul espoir et rabattit ses
+bravades. Alors il changea de style et le flatta bassement. Un jour
+qu'un valet, dans le Louvre, passait en portant l'épée d'Henri IV,
+l'Espagnol l'arrête, la prend, la tourne et retourne, la regarde bien,
+la baise: «Heureux que je suis, dit-il, d'avoir tenu l'épée du plus
+brave roi du monde!»</p>
+
+<p>Il resta huit mois ici, traînant et gagnant du temps, faisant le malade,
+tâtant nos plaies, les irritant, travaillant le vieux levain du
+<i>Catholicon</i>, donnant courage à tous nos traîtres, aux futurs assassins
+du roi.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> CHAPITRE X<br>
+<span class="smcap">LE DERNIER AMOUR D'HENRI IV<br>
+1609</span></h2>
+
+<p>La Hollande fatiguée voulait, exigeait la paix, au moment où tout
+annonçait le réveil de la guerre. Le roi travaillait au traité qui
+ajournait tous ses projets. En attendant, il s'ennuyait. Le Louvre
+n'était plus tenable. On eût dit que la régence avait déjà commencé. La
+cour, visiblement, était d'un côté, et le roi de l'autre. À une entrée
+du Dauphin, tout le monde se précipita au-devant de lui; le roi resta
+seul.</p>
+
+<p>Le jour, ses courses à l'Arsenal; au soir, le jeu, c'était sa vie.
+Ajoutez-y la lecture des romans de chevalerie. <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> Le torrent des
+Amadis (cinquante volumes in-folio!) continuait. Les Parisiens disaient
+«que toute sa Bible était <i>l'Amadis de Gaule</i>.»</p>
+
+<p>Au printemps de 1609, on lui mit en main l'<i>Astrée</i>, livre doux,
+ennuyeux, où les chevaliers ne sont plus que de langoureux bergers. Le
+tout faiblement imité des pastorales espagnoles.</p>
+
+<p>Du moins la tendance était pure, la réaction de l'amour. Le nouveau
+roman put être loué de saint François de Sales. Et l'auteur lui-même,
+d'Urfé, compare son innocente <i>Astrée</i> à la dévote <i>Philothée</i>.</p>
+
+<p>La grande réputation d'un livre si faible, étonne, mais elle tient à la
+surprise qu'elle causa, étant en contraste avec l'impureté du temps.
+Beaucoup paraissaient excédés des femmes; ils les fuyaient, retournaient
+aux m&oelig;urs d'Henri III. Ils haïssaient la nature, la lumière, l'amour.
+Il leur fallait l'obscurité, des plaisirs sauvages, égoïstes. Le jeune
+Condé, à vingt ans, était déjà sombre et avare comme un vieux sénateur
+de Gênes, ou comme ces nobles de Venise, lucifuges et fils de la nuit.
+Henri IV, qui avait prêché d'exemple l'amour des femmes, était indigné
+de voir son petit Vendôme à quinze ans avoir tous les goûts d'un page
+italien.</p>
+
+<p>Pour lui, on le voit dans ses lettres à Corisande, à Gabrielle, il
+gardait sous l'homme d'affaires une étincelle poétique. Il était tendre
+à la nature, sensible à toute beauté, et même (chose rare alors) au
+charme des lieux. Après une longue vie d'épreuves et tant de misères
+morales, dans cet homme indestructible, l'étincelle était la même, plus
+vive encore, en finissant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> Le romanesque projet que lui attribue Sully<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, de vouloir
+fonder la paix éternelle, de créer, par une guerre courte et vive, un
+état nouveau de tolérance universelle, d'amitié entre les États, est-il
+d'un fou? Je ne sais; sans nul doute il est d'un poète.</p>
+
+<p>Mais c'était surtout par l'amour que ce sens devait éclater en lui. Le
+voilà, à cinquante-huit ans, qui un matin se retrouve lancé, comme il ne
+fut jamais, dans la poésie et dans le rêve.</p>
+
+<p>En janvier 1609, la reine organisait un ballet des <i>Nymphes de Diane</i>.
+Le roi et elle étaient (comme toujours) en discorde; ils ne pouvaient
+s'entendre sur le choix des dames qui feraient les nymphes. Et, comme
+toujours aussi, la reine l'avait emporté et en faisait à sa tête, de
+sorte que le roi, de mauvaise humeur, pour ne pas devoir aller aux
+répétitions, avait fait fermer sa porte. Une fois pourtant, en passant,
+il jette <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> un regard dans la salle. Il se trouve juste au moment
+où l'une de ces nymphes armées levait son dard et semblait le lui
+adresser au c&oelig;ur. Le coup porta, et si bien, que le roi s'évanouit
+presque ... C'était mademoiselle de Montmorency.</p>
+
+<p>Elle était presque encore enfant; elle avait à peine quinze ans. Mais
+elle avait le c&oelig;ur haut, ambitieux; elle vit le roi, et sans doute se
+plut à lui porter le coup.</p>
+
+<p>Il explique très-bien à Sully ce qu'il avait éprouvé. Cette enfant, qui
+devait un jour être mère du grand Condé, lui parut, dans ce regard, non
+seulement unique en beauté, mais <i>en courage</i>, dit-il. Il y vit ce dont
+rien encore ne lui avait donné l'idée, une lueur héroïque, et d'avance
+l'éclair de Rocroy.</p>
+
+<p>La figure du grand Condé, si triste dans les portraits, fait pourtant
+conjecturer par son sauvage nez d'aigle et ses yeux d'oiseau de proie,
+ce que put avoir de vainqueur le sourire, la menace enjouée de son
+irrésistible mère.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Montmorency, dès sa naissance, avait été une merveille,
+une légende. Sa mère, plus belle que noble, s'était, dit-on, donnée au
+diable. De là son grand mariage et deux enfants admirables; cette fille
+de beauté fantastique, telle qu'on croyait que l'autre monde (ange ou
+diable) y avait passé.</p>
+
+<p>Le terrible pour le roi, c'était l'âge: elle quinze ou seize ans; et lui
+cinquante-huit. Un monde de faits, de batailles, d'émotions, était
+lisible sur ce visage, où l'histoire du temps pouvait s'étudier. Ses
+ruses y avaient laissé trace, et aussi ses larmes, sa sensibilité
+<span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> facile; barbe grise; lui-même disait: «Le vent de mes
+adversités a soufflé dessus.»</p>
+
+<p>L'irrécusable document que nous avons de ce visage, c'est le plâtre pris
+sur lui en 93, quand on le trouva si bien conservé. Sauf une légère
+convulsion qui suivit le coup de couteau et qui a fait remonter un coin
+de la bouche, rien n'est altéré. La tête est forte pour un homme de sa
+taille. Le profil ressemble à François I<sup>er</sup>; mais il est bien plus
+arrêté et surtout plus spirituel, il est d'un homme, l'autre d'un grand
+enfant. Le nez, moins long et tombant, semble ferme et courageux. Il
+incline un peu à gauche, soit par l'effet de la convulsion, soit que
+dans la vie il ait été tel. Le front est extrêmement beau, non pas d'un
+vaste génie, mais d'un esprit vif, intelligent, rapide, sensible à
+toutes choses. Les yeux sont dans une arcade marquée, non profonde. Ils
+ne sont pas très-grands, mais doux, charmants, infiniment aimables.</p>
+
+<p>L'incertain dans cette figure, c'est la bouche moins visible sous la
+barbe, et un peu tirée de côté. Autant qu'on peut entrevoir, elle ne
+rassurerait pas trop; elle semble fuyante et flottante. Ajoutez ce nez
+indirect qui semble d'un homme incertain.</p>
+
+<p>Le masque, selon le jour et l'aspect, a des expressions très-diverses.
+Vu de haut, il est funèbre. Face à face et de niveau, il est douloureux.
+Vu d'au-dessus, il sourit et paraît comique, sceptique; il dit: oui et
+non.</p>
+
+<p>Ce qui est sûr et certain en cet homme, ce qui est visible, c'est
+l'amour. Les yeux fermés couvent de tendres pensées et continuent
+toujours leur rêve. La folie croît par les obstacles. D'une part, à
+l'Arsenal, <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> l'homme positif et sage, l'homme de la grande
+confiance, montrait l'impossibilité, l'absurdité, le ridicule. D'autre
+part, au Louvre, on disait qu'elle était engagée, promise; mais c'était
+justement ce qui piquait le roi, qu'un mariage de cette importance eût
+été réglé par son compère, le vieux connétable, sans qu'il n'en sût
+rien. D'Épernon avait travaillé le vieillard, lui avait persuadé de la
+marier brusquement à leur ami de jeu, le beau Bassompierre, colonel des
+Suisses, issu des cadets de Clèves, mais qui n'eut jamais aspiré si
+haut. Ce fat, qui, trente ans après, a écrit ses Mémoires, ne manque pas
+de faire croire que son mérite avait fait tout.</p>
+
+<p>M. de Bouillon, parent de la demoiselle, à qui on n'avait rien dit du
+mariage, s'en vengea en donnant au roi le conseil de la donner à son
+neveu, le jeune prince de Condé. C'était l'avis de Sully et de tous les
+gens raisonnables. Le roi fut forcé d'avouer que c'était le meilleur
+parti.</p>
+
+<p>La passion est si rusée, que, dans son for intérieur, il calculait, il
+espérait que ce mariage ne serait pas un mariage, Condé détestant les
+femmes.</p>
+
+<p>Ce personnage sournois, taciturne alors (plus tard il devint beau
+diseur), se tenait près du roi, tout petit et fort servile. Il attendait
+tout de lui. Il était très-pauvre, sa naissance même était contestée.
+Était-il sûr qu'il fût Condé? Les Condés, jusque-là rieurs, à partir de
+celui-ci, ont tous des mines tragiques. Il était né, il est vrai, dans
+un moment fort sérieux, sa mère étant en prison pour empoisonnement. Un
+petit page gascon, son amant, avait pris la fuite, et le mari <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span>
+brusquement était mort. Les tribunaux huguenots la jugèrent coupable et
+la mirent pour toujours entre quatre murs. Mais elle se fit catholique;
+d'autres tribunaux la lavèrent, ce qui refit légitime cet enfant né en
+prison. Les Bourbons le renièrent, protestèrent. Le roi, par pitié,
+n'ayant point d'ailleurs d'autre héritier alors, le soutint Condé, le
+maintint Condé. Il ne lui donna pas grand'chose, comptant l'enrichir par
+un mariage. Lui, docile, modeste, attendait, et, en attendant se liait
+sous main avec les parlementaires pour qu'ils le soutinssent si sa
+naissance était contestée, ou, après le roi, l'aidassent à bouleverser
+le royaume.</p>
+
+<p>Mariée à cette face de pierre, à cet ennemi des femmes, mademoiselle de
+Montmorency devait s'ennuyer, chercher des consolateurs. Et, comme elle
+était haute et fière, pour chevalier qui prendrait-elle? le plus haut
+placé, le roi.</p>
+
+<p>C'était le calcul de celui-ci, peu moral, mais selon le temps. Il lui
+fallait, au préalable, avaler l'amère médecine du mariage. Il essaya de
+la tourner en gaieté, en y menant Bassompierre et s'amusant de la figure
+désespérée qu'il y fit. Mais, malgré cette malice, le rieur, qui avait
+plutôt envie de pleurer, rentra comme frappé au Louvre; la goutte le
+prit et le mit au lit. Lié là et immobile, d'autant plus imaginatif,
+sous la griffe de sa passion, il n'avait plus la force de la cacher, la
+disait à tout le monde. On se relayait jour et nuit pour lui lire
+l'<i>Astrée</i>.</p>
+
+<p>Le mariage eut lieu le 3 mars, et Condé savait si bien pourquoi on
+l'avait marié, qu'il se contenta <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> de palper l'immense dot (deux
+cent mille écus), mais se tint loin de sa femme, comme d'un objet sacré,
+réservé et défendu. La mariée semblait déjà veuve, et cela alla ainsi
+jusqu'à ce que des événements politiques qui survinrent enhardirent
+Condé, deux mois et demi après le mariage, à ne plus ménager le roi.</p>
+
+<p>Le coup que l'on attendait depuis des années éclata à la fin de mars. Le
+25, le duc de Clèves mourut, et la question du Rhin fut posée, le duel
+ouvert entre les maisons de France et d'Autriche.</p>
+
+<p>Dès 1604, le roi avait dit: «Je ne tolérerai pas à Clèves l'Espagnol ni
+l'Autrichien.»</p>
+
+<p>Cependant cette chose prévue fut comme «un tonnerre»: c'est le mot dont
+Villeroy se servit.</p>
+
+<p>Jeannin, qui négociait, rendit à l'Espagne l'essentiel service de
+brusquer la trêve avec la Hollande, qui fut signée deux jours après
+(mars 1609).</p>
+
+<p>Le roi ne s'en déclara pas moins tout prêt à agir. Il se dit guéri, se
+leva et se montra dans Paris d'abord. Il alla au Pré-aux-Clercs, et
+s'amusa à une chasse de malade que les bourgeois aimaient fort, la
+chasse à la pie.</p>
+
+<p>Il ordonna qu'on lui fît une belle et riche cotte de mailles,
+fleurdelisée d'or, pour porter un jour de bataille, s'il pouvait avoir
+l'honneur d'y amener Spinola, le général des Espagnols.</p>
+
+<p>Du reste, dom Pèdre avait dit qu'il avait le diable au corps. Il
+semblait que le Béarnais eût, de race, apporté, gardé la verdeur de la
+montagne, ce mystère de chaude vie que les Pyrénées versent dans leurs
+eaux. Il garda cela au tombeau. Sa dépouille, pendant <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> deux
+cents ans, y resta telle qu'au premier jour. N'eût-il pas eu cette vie
+forte, l'Europe le priait à genoux de la prendre, de se refaire jeune.</p>
+
+<p>Venise, dit un contemporain, adorait ce soleil levant; quand on voyait
+un Français, tous les Vénitiens couraient après lui, criant comme les
+<i>Papimanes</i> de Rabelais: «L'avez-vous vu?»</p>
+
+<p>À la cour de l'Empereur, on disait: «Qu'il ait l'Empire, qu'il soit vrai
+roi des Romains, et réduise le pape à son évêché!»</p>
+
+<p>L'électeur de Saxe faisait prêcher devant lui sur l'évidente analogie
+entre Henri IV et David.</p>
+
+<p>La Suisse avait imprimé un livre, intitulé: <i>Résurrection de
+Charlemagne.</i></p>
+
+<p>L'affaissement de l'Espagne et de l'Angleterre elle-même, depuis la mort
+d'Élisabeth, avait mis le roi si haut, que, si on le voyait agir, on
+l'eût salué de toutes parts pour chef de la chrétienté.</p>
+
+<p>Plus que de la chrétienté même. Les mahométans d'Espagne voulaient être
+ses sujets.</p>
+
+<p>Position unique, qu'il devait moins à sa puissance qu'à sa renommée de
+bonté, de modération et de tolérance.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> CHAPITRE XI<br>
+<span class="smcap">PROGRÈS DE LA CONSPIRATION.&mdash;FUITE DE CONDÉ<br>
+1609</span></h2>
+
+<p>On avait vendu, en 1607, à la grande foire de Francfort, plusieurs
+livres d'astrologie où l'on disait que le roi de France périrait dans la
+cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en 1610, qu'il ne
+serait pas heureux dans son second mariage, qu'il mourrait de la main
+des siens, ne laisserait pas d'enfants légitimes, mais seulement des
+bâtards. Ces livres vinrent à Paris, et chacun les lut. Le Parlement les
+fit saisir.</p>
+
+<p>Lestoile, qui les vit, raconte que, la même année 1607, un prieur de
+Montargis trouva plusieurs fois sur l'autel des avis anonymes de la
+prochaine mort du roi. Il fit passer ces avis au chancelier, qui n'en
+tint compte. Le même prieur le contait plus tard à Lestoile en pleurant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> En 1609, le docteur en théologie Olive, dans un livre imprimé
+avec privilége et dédié à Philippe III, annonçait pour 1610 la mort du
+roi de France. (<i>Mém. de Richelieu.</i>)</p>
+
+<p>On pouvait prédire qu'il serait tué. Chacun le croyait, le pensait et
+s'arrangeait en conséquence. La prédiction, en réalité, préparait
+l'événement; elle affermissait les fanatiques dans l'idée et l'espoir
+d'accomplir la chose fatale qui était écrite là-haut.</p>
+
+<p>À l'entrée de D. Pèdre à Paris, le roi, étant en voiture avec la reine,
+se rappela qu'on lui avait prédit qu'il serait tué en voiture, et, le
+carrosse ayant penché, il se jeta brusquement sur elle, si bien qu'il
+lui enfonça au front les pointes des diamants qu'elle avait dans ses
+cheveux. (<i>Nevers.</i>)</p>
+
+<p>Ces craintes n'étaient pas vaines. Au départ de D. Pèdre (février 1609),
+on put voir qu'il n'avait pas perdu son temps. Le vent d'Espagne, le
+souffle de haine et de discorde, souffla de tous côtés. D'abord au
+Louvre; la reine trouvait impardonnable le refus des mariages espagnols.
+Ces glorieux mariages, qui (dans ses petites idées de petite princesse
+italienne) étaient l'Olympe et l'Empyrée, manqués, perdus par son mari!
+et les basses idées d'Henri IV de marier ses enfants en Lorraine, en
+Savoie! Cette fermeté toute nouvelle dans un homme qui cédait toujours,
+c'était entre elle et lui un plein divorce. Le roi crut, ce même mois
+(février 1609), l'apaiser et la regagner, lui offrant de renoncer à
+toute femme, si elle renvoyait Concini. Sans s'arrêter aux rebuffades,
+il se rapprochait d'elle, et elle devint enceinte (d'une fille,
+<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> la reine d'Angleterre); mais le c&oelig;ur resta le même, la
+rancune plus grande d'être infidèle à Concini.</p>
+
+<p>Celui-ci, loin d'être chassé, était si fort chez elle, si absolu à ce
+moment, qu'un oncle de la reine, Juan de Médicis, lui ayant déplu, il le
+fit chasser, quoiqu'il fût fort aimé du roi. Concini et Léonora, plus
+tard accusés, non sans cause, de l'avoir ensorcelée, l'avaient
+certainement assotie au point de lui faire croire qu'il faisait jour la
+nuit; ils lui persuadèrent que son mari (et Henri IV!) au moment même où
+il se rapprochait d'elle, voulait l'empoisonner. Elle le crut si bien,
+qu'elle ne voulut plus dîner avec lui, affichant la défiance, mangeant
+chez elle ce que sa Léonora apprêtait, refusant les mets de son goût que
+le roi choisissait de sa table et lui envoyait galamment.</p>
+
+<p>Ces brouilleries publiques enhardirent tout le monde contre le roi. Les
+jésuites jouèrent double rôle, le flattant par Cotton, l'attaquant par
+un P. Gauthier. On devinait fort bien que, tant que le roi n'entamerait
+pas la grande guerre, il endurerait tout des catholiques. Ce Gauthier,
+en pleine chaire, ouvre la croisade contre les huguenots, contre le roi
+même. Les sermons de la Ligue recommencent à grand bruit. On ne se tient
+pas aux paroles, on les traduit en actes. En Picardie, un temple rasé
+par un prince du sang, le comte de Saint-Pol. À Orléans, un cimetière
+des huguenots menacé, violé, s'ils ne fussent accourus en armes. À
+Paris, sous les yeux du roi, le chemin de Charenton infesté par le
+peuple, le <i>bon peuple</i> des sacristies; les gens qui vont au prêche
+insultés à coups de pierre, entre autres un malheureux infirme <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span>
+sur qui on lâchait les enfants; ils le tiraient, ils le battaient; n'y
+voyant pas, il ne résistait guère. La foule appelait ce pauvre homme
+l'<i>Aveugle de la Charenton</i>.</p>
+
+<p>La Rochelle se fortifia, à tout événement.</p>
+
+<p>Le roi ne faisait rien. Les Guises impunément tentèrent plusieurs
+assassinats. Le jour même où le roi défendit les duels, un des Guises en
+cherche un. Ils se succédaient près d'Henriette, moins par amour, ce
+semble, que pour faire pièce au roi. Toute sa vengeance fut de leur
+faire exécuter le traité de mariage; l'héritière de Merc&oelig;ur fut
+donnée enfin à Vendôme. Larmes, fureur et résistance. Les jeunes Guises
+s'en allèrent à Naples, au foyer des plus noirs complots, où le
+secrétaire de Biron, où les assassins de la Ligue avaient pris domicile,
+et (d'accord avec les jésuites) organisaient l'assassinat.</p>
+
+<p>Le roi en eut nouvelle. Il lui arriva d'Italie un Lagarde, homme de
+guerre normand, qui, revenant des guerres des Turcs, s'était arrêté à
+Naples, et y avait vécu avec Hébert, secrétaire de Biron, et autres
+Ligueurs réfugiés. Lagarde raconta au roi qu'un jour, dînant chez
+Hébert, il avait vu entrer un grand homme en violet, qui se mit à table
+et dit qu'en rentrant en France il tuerait le roi. Lagarde en demanda le
+nom; on lui dit: «M. Ravaillac, qui appartient à M. le duc d'Épernon, et
+qui apporte ici ses lettres.» Lagarde ajoute qu'on le mena chez un
+jésuite, qui était oncle du premier ministre d'Espagne, le Père Alagon.
+Ce Père l'engagea fort à tuer le roi à la chasse, et dit: «Ravaillac
+frappera à pied, et vous <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> à cheval.» Lagarde n'objecta rien,
+mais il partit, et revint en France. Sur la route, il reçut une lettre
+de Naples où on l'engageait encore à tuer le roi. Reçu par lui à Paris,
+il lui montra cette lettre. Le roi dit à Lagarde: «Mon ami,
+tranquillise-toi; garde bien ta lettre; j'en aurai besoin. Quant aux
+Espagnols, vois-tu? je les rendrai si petits, qu'ils ne pourront nous
+faire du mal.»</p>
+
+<p>Il avait entrevu plus qu'il n'eût voulu, que d'Épernon n'était pas seul
+là dedans. Il ne devina pas Henriette, mais bien les entours de la
+reine. Il sentit que Naples et Madrid étaient au Louvre, près de sa
+femme, que la noire sorcière Léonora avec l'insolent Concini
+pervertissait, endurcissait. Ils l'avaient décidée à faire venir une
+dévote, la nonne Pasithée (c'était son nom mystique), que déjà on trouve
+nommée dans les <i>Questions de Cotton au Diable</i>: «Est-il bon que la mère
+Pasithée soit appelée?» Cette mère avait des visions, et savait par ses
+visions <i>qu'il était urgent de sacrer la reine</i>, pour qu'on pût sans
+doute se passer du roi et trouver au jour de sa mort une régence déjà
+préparée.</p>
+
+<p>Le roi fut bouleversé de ces idées, n'en parla à personne. Il garda huit
+jours ce cruel secret, quitta la cour, resta seul à Livry et dans une
+petite maison de son capitaine de gardes. Puis, n'y tenant plus et ne
+dormant plus, il vint à l'Arsenal tout dire à Sully (chap. 189, 180):
+«Que Concini négociait avec l'Espagne, que la Pasithée, mise par Concini
+auprès de la reine, la poussait à se faire sacrer, qu'il voyait
+très-bien que leurs projets ne pouvaient réussir que par <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> sa
+mort, qu'enfin il avait un avis précis qu'on devait l'assassiner.»</p>
+
+<p>Il se sentait si mal au Louvre, qu'il pria Sully de lui faire arranger à
+l'Arsenal un tout petit logement; quatre chambres, c'était assez. Ainsi
+ce prince redouté de toute l'Europe en était à ne plus coucher dans sa
+propre maison. Le signor Concini l'avait à peu près mis dehors, à la
+porte de chez lui.</p>
+
+<p>Son malheur, son isolement, rendirent à sa passion une furieuse force.
+Il avait cru devenir père de la princesse «et en faire la consolation de
+sa vieillesse.» Mais il se retrouva amant, amoureux fou. Elle en était
+un peu coupable; elle l'encourageait. Sans doute, elle en avait pitié.
+Un tel homme, un tel roi, celui dont l'Espagnol baisait l'épée à genoux,
+et si persécuté chez lui, entouré de traîtres et d'embûches, c'était
+sans doute de quoi attendrir un jeune c&oelig;ur. Sa vieillesse n'était
+qu'un malheur de plus. Elle le comparait à ce triste Condé, sournois,
+avare, si pressé pour la dot, si peu pour la personne. Elle était dans
+une situation singulière, mariée, toujours fille. Elle commença à se
+dire que le roi pourrait divorcer encore. Et son père, le connétable,
+peu satisfait sans doute de voir ce mariage sans mariage, eut les mêmes
+pensées.</p>
+
+<p>Dans cette fermentation, la jeune fille fit un coup de tête. Elle fit
+faire son portrait secrètement et l'envoya au roi. Coup suprême qui le
+foudroya et le rendit tout à fait fou.</p>
+
+<p>Il se trouve, pour rendre la situation plus tragique, que, justement à
+ce moment (17 mai), Condé se ravise, <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> revient. Au bout de dix
+semaines, il se souvient qu'il a épousé la princesse et fait valoir ses
+droits d'époux. Éclairé par sa mère, qui haïssait le roi (son
+bienfaiteur), Condé avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de
+l'aventure, qu'elle allait le poser comme adversaire du roi et
+l'exhausser énormément, le rendre précieux pour les ligueurs et pour les
+Espagnols. Donc il vint, prit possession de sa jeune femme, justement
+irritée de cet oubli de six semaines, et, d'autorité, l'enleva, la cacha
+à Saint-Valéry, bien sûr qu'on viendrait l'y chercher.</p>
+
+<p>Il est probable qu'elle avertit le roi. Il en perdit l'esprit. Son
+désespoir lui fit faire une folie près de laquelle Don Quichote, sur la
+<i>Roche pauvre</i> jouant le <i>beau Ténébreux</i> et faisant ses cabrioles,
+aurait passé pour un sage.</p>
+
+<p>Il part à peu près seul et déguisé. À mi-chemin, un prévôt le prend pour
+un voleur, l'arrête. Il lui faut dire: «Je suis le roi.» Il arrive.
+Condé, averti, enlève encore sa femme, sûr que le roi suivra et
+s'avilira d'autant plus.</p>
+
+<p>Le secret n'en était pas un; les dames de la princesse l'avaient bien
+reconnu. Mais le roi, éperdu d'amour, ne leur demandait rien que de la
+laisser voir. Son rêve était de la contempler «à sa fenêtre, entre deux
+flambeaux, échevelée.» Elle eut cette complaisance, et l'effet fut si
+fort qu'il tomba presque à la renverse. Elle-même dit: «Jésus! qu'il est
+fou!»</p>
+
+<p>Le lendemain, elle partant, il alla se mettre au passage, sous la
+jaquette d'un postillon, s'étant appliqué, pour mieux s'embellir, un
+emplâtre sur l'&oelig;il. Elle <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> souffrit de le voir si abaissé,
+laid et ridicule à ce point. Soit colère, soit pitié, pour lui donner
+une parole, elle cria du carrosse: «Je ne vous pardonnerai jamais ce
+tour-là!»</p>
+
+<p>Grand succès pour Condé. La partie était belle pour lui. Il en pouvait
+tirer deux avantages: ou de l'argent, beaucoup d'argent, et il inclinait
+à cela; ou bien (chose plus agréable à sa mère) une rupture avec le roi,
+qui le constituerait candidat de l'Espagne au trône de France. Si les
+Espagnols avaient désiré avoir en main le petit bâtard d'Entragues,
+combien celui-ci valait mieux! La guerre venant, ils l'opposaient au
+Béarnais, faux converti, relaps, apostat, renégat. Et, même, après la
+mort du roi, ils lui offrirent, en effet, de déclarer Louis XIII
+illégitime, bâtard adultérin, et de le porter au trône.</p>
+
+<p>Cependant la petite femme, qui brûlait d'être reine, avait signé
+secrètement une demande de divorce. Mais la mère et le fils l'enlèvent.
+Ayant pris de l'or espagnol qu'un médecin leur apporta, malgré ses
+pleurs, ses cris, ils la mènent d'un trait à Bruxelles.</p>
+
+<p>Toute la situation était changée au profit de l'Espagne. Maintenant, si
+le roi commençait la guerre préparée depuis dix ans, on allait rire;
+vieux chevalier errant, il aurait l'air seulement de courir après sa
+princesse.</p>
+
+<p>Tout le monde serait contre lui. Sa cruauté à l'égard de son épouse
+infortunée, sa tyrannie dans sa famille, sa violence effrayante qui
+forçait son pauvre neveu de fuir, n'ayant nul autre moyen de soustraire
+sa femme aux derniers affronts, tout cela éclatait dans l'Europe,
+<span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> au profit du roi catholique, protecteur des bonnes m&oelig;urs et
+défenseur de l'opprimé.</p>
+
+<p>L'Espagne, en si bonne cause, ne pouvait manquer d'assistance. Le ciel
+devait se déclarer, et, ne fît-il plus de miracles, il en devait un
+cette fois pour la punition du tyran et la vengeance de Dieu.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> CHAPITRE XII<br>
+<span class="smcap">MORT D'HENRI IV<br>
+1610</span></h2>
+
+<p>Il y avait à Angoulême, place du duc d'Épernon, un homme fort
+exemplaire, qui nourrissait sa mère de son travail et vivait avec elle
+en grande dévotion. On le nommait Ravaillac. Malheureusement pour lui,
+il avait une mine sinistre qui mettait en défiance, semblait dire sa
+race maudite, celle des <i>Chicanous</i> de Rabelais, ou celle des <i>Chats
+fourrés</i>, hypocrites et assassins. Le père était une espèce de
+procureur, ou, comme on disait, <i>solliciteur de procès</i>. Le fils avait
+été valet d'un conseiller au Parlement, et ensuite homme d'affaires.
+Mais quand les procès manquaient, il avait des écoliers <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> qui le
+payaient en denrées. Bref, il vivait honnêtement.</p>
+
+<p>Il avait eu de grands malheurs, son père ruiné, le père et la mère
+séparés. Enfin, un meurtre s'étant fait dans la ville, on s'en prit à
+lui, uniquement parce qu'il avait mauvaise mine. On le tint un an en
+prison. Il en sortit honorablement acquitté, mais endetté, ce qui le
+remit en prison. Là, seul et faisant maigre chère, il advint que son
+cerveau creux commença à s'illuminer. Il faisait de mauvais vers plats,
+ridicules, prétentieux. Du poète au fou, la distance est minime. Il eut
+bientôt des visions. Une fois qu'il allumait le feu, la tête penchée, il
+vit un sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme. Le
+sarment jouait un grand rôle en affaires de sorcellerie; un plus modeste
+aurait craint une illusion du diable. Mais celui-ci, orgueilleux, y vit
+un miracle de Dieu. Ce sarment était devenu une trompe sacrée d'archange
+qui lui sortait de la bouche et sonnait la guerre, la guerre sainte, car
+de sa bouche, à droite et à gauche, s'échappaient des torrents
+d'hosties.</p>
+
+<p>Il vit bien qu'il était destiné à une grande chose. Il avait été
+jusque-là étranger à la théologie. Il s'y mit, lut, étudia, mais une
+seule et unique question, le droit que tout chrétien a de tuer un roi
+ennemi du pape. Mariana et autres faisaient grand bruit alors. Qui les
+lui prêta? qui le dirigea? c'est ce qu'on n'a pas voulu trop éclaircir
+au procès. Tout au moins il en avait bien profité, et était ferré
+là-dessus.</p>
+
+<p>À sa sortie de prison, il confia ses visions, et le bruit s'en répandit.
+On fit savoir au duc d'Épernon qu'il y <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> avait dans sa ville
+d'Angoulême un homme favorisé du ciel, chose rare alors. Il l'apprécia,
+s'intéressa à Ravaillac, et le chargea d'aller <i>solliciter</i> un procès
+qu'il avait à Paris. Il devait, sur son chemin, passer d'abord près
+d'Orléans, au château de Malesherbes, où il eut des lettres du père
+Entragues et d'Henriette. Ils lui donnèrent leur valet de chambre, qui
+le fit descendre à Paris, chez la dame d'Escoman, confidente
+d'Henriette.</p>
+
+<p>Celle-ci fut un peu effrayée de cette figure. C'était un homme grand et
+fort, charpenté vigoureusement, de gros bras et de main pesante, fort
+bilieux, roux de cheveux comme de barbe, mais d'un roux foncé et
+noirâtre qu'on ne voit qu'aux chèvres. Cependant, il le fallait, elle le
+logea, le nourrit, le trouva très-doux, et, se repentant de son jugement
+sur ce bon personnage, elle le chargea même d'une petite affaire au
+Palais.</p>
+
+<p>Il resta deux mois à Paris; que fit-il ensuite? Lagarde nous l'apprend;
+il alla à Naples pour le duc d'Épernon; il y mangea chez Hébert, et lui
+dit qu'il tuerait le roi. C'était le moment, en effet, où le roi avait
+garanti la Hollande et refusé le double mariage d'Espagne. Il ne restait
+qu'à le tuer. Ravaillac, de retour à Paris, vit la d'Escoman, à
+l'Ascension et à la Fête-Dieu de 1609. Il lui dit tout, mais avec
+larmes; plus près de l'exécution, il sentait d'étranges doutes et ne
+cachait pas ses perplexités.</p>
+
+<p>Cette d'Escoman, jusque-là digne confidente d'Henriette, femme galante
+et de vie légère, était pourtant un bon c&oelig;ur, charitable, humain. Dès
+ce jour, elle travailla à sauver le roi; pendant une année entière,
+<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> elle y fit d'étonnants efforts, vraiment héroïques, jusqu'à se
+perdre elle-même.</p>
+
+<p>Le roi pensait à toute autre chose. Sa grande affaire était la fuite de
+Condé. En réalité, et, toute passion à part, on ne pouvait laisser
+tranquillement dans les mains des Espagnols un si dangereux instrument.
+Le manifeste qu'il lança visait droit à la révolte. Pas un mot de ses
+griefs: il ne s'occupait que du peuple; il n'avait pu rester témoin des
+souffrances du peuple. C'était dans l'intérêt du peuple qu'il s'était
+réfugié chez nos ennemis, et qu'il donnait des prétextes pour la guerre
+et la guerre civile.</p>
+
+<p>Ce manifeste eut de l'écho. Condé avait fort caressé les parlementaires,
+spécialement M. De Thou. Dans la noblesse mécontente, quelques-uns se
+mirent à dire que, pas un enfant du roi ne venant de lui, Condé lui
+succéderait. Au Louvre même, on répandait un quatrain prophétique qu'on
+disait de Nostradamus, où le <i>lionceau fugitif</i> devait trancher les
+jours du <i>lion</i>.</p>
+
+<p>L'Autriche prit du courage quand elle vit ainsi le roi tellement menacé
+par les siens. L'Empereur décida hardiment la question du Rhin, déclara
+Clèves et Juliers en séquestre, et les fit saisir par son cousin
+Léopold. Il fallait de grands calmants et force opium pour faire avaler
+cela. Cotton n'en désespérait pas, le roi paraissant distrait, affolé
+par sa passion, et l'Espagne lui jetant l'appât de lui rendre la
+princesse. Un homme dévoué aux jésuites lui fut présenté par Cotton pour
+être envoyé à Clèves. Le roi leur en donna l'espoir, mais en envoya un
+autre qui conclut (10 février 1610) avec les princes protestants le
+traité de guerre. <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> Par trois armées à la fois et trois généraux
+protestants, Sully, Lesdiguières et La Force, il allait entrer en
+Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses canons étaient partis, une armée
+déjà en Champagne.</p>
+
+<p>Les Jésuites étaient joués. Leur homme, le duc d'Épernon, colonel
+général de l'infanterie, était laissé à Paris. Nul doute que ce titre
+même ne lui échappât. Le roi le caressait fort, mais il venait de faire
+couper la tête à un de ses protégés qui avait fait la bravade, au moment
+de l'édit contre les duels, de se battre et de tuer un homme; d'Épernon
+pria en vain, supplia, le roi tint ferme.</p>
+
+<p>Plus cruellement encore la reine fut humiliée dans son chevalier
+Concini. Ce fat, qui n'avait jamais guerroyé que dans l'alcôve, posait
+comme un homme de guerre. Il affectait grand mépris pour les hommes de
+robe longue. Dans un jour de cérémonie, le Parlement défilant en robes
+rouges, seul des assistants Concini restait couvert. Le président
+Séguier, sans autre façon, prend le chapeau, le met par terre. Cela ne
+le corrigea pas. Peu après, affectant de ne pas savoir le privilége du
+Parlement, où l'on n'entrait qu'en déposant ses armes à la porte, notre
+homme, en bottes, éperons dorés, l'épée au côté, et sur la tête le
+chapeau à panache, entre dans une chambre des enquêtes. Les petits
+clercs qui étaient là courent à lui, abattent le chapeau. Concini avait
+cru qu'on n'oserait, parce qu'il avait avec lui une dizaine de
+domestiques. Grande bataille, un page de la reine vient à son secours.
+Mais les clercs ne connaissent rien. Concini reçoit force coups, est
+tiré, poussé, houspillé. On le sauva à grand'peine <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> en le
+fourrant dans un trou, d'où on le tira le soir.</p>
+
+<p>La reine avait le c&oelig;ur crevé, non le roi. Lorsque Concini se plaignit
+d'une injure telle pour un homme d'épée comme lui, les parlementaires
+étaient là aussi pour se plaindre, et le roi toujours rieur: «Prenez
+garde, dit-il, leur plume a le fil plus que votre épée.»</p>
+
+<p>Cette fatale plaisanterie fut, sans nul doute, une des choses qui
+endurcirent le plus la reine. Elle se crut avilie, voyant son cavalier
+servant, son brillant vainqueur des joutes, qui avait éclipsé les
+princes, battu par les clercs, moqué par le roi. Elle avait le c&oelig;ur
+très-haut, magnanime, dit Bassompierre; ce qui veut dire qu'elle était
+altière et vindicative. Pour la <i>vendetta</i> italienne, ce n'eût pas été
+trop qu'une Saint-Barthélemy générale des clercs, des juges, etc. Mais
+plus coupable était le roi. La reine se bouchant les oreilles aux avis
+que la d'Escoman s'efforçait de faire arriver. Celle-ci avait été au
+Louvre, lui avait fait dire, par une de ses femmes, qu'elle avait à lui
+donner un avis essentiel au salut du roi; et pour assurer d'avance qu'il
+ne s'agissait pas de choses en l'air, elle offrait, <i>pour le lendemain</i>,
+de faire saisir certaines lettres envoyées en Espagne. La reine dit
+qu'elle l'écouterait, et la fit languir trois jours, puis partit pour la
+campagne.</p>
+
+<p>Bien étonné d'une si prodigieuse insouciance de la reine, la pauvre
+femme pensa que le confesseur du roi peut-être aurait plus de zèle. Elle
+alla demander Cotton aux jésuites de la rue Saint-Antoine. Elle fut
+assez mal reçue. On lui dit que le Père n'y était pas, rentrerait
+<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> tard, et partirait de grand matin pour Fontainebleau. Désolée,
+elle s'expliqua avec le père procureur, qui ne s'émut pas, fut de glace,
+ne promit pas même de prévenir Cotton, dit: «Je demanderai au ciel ce
+que je dois faire.... Allez en paix, et priez Dieu.&mdash;Mais, mon père si
+l'on tue le roi?...&mdash;Mêlez-vous de vos affaires.»</p>
+
+<p>Alors elle menaça. Il se radoucit: «J'irai, dit-il, à Fontainebleau.»&mdash;Y
+alla-t-il? on l'ignore. Ce qu'on sait, c'est que l'obstinée révélatrice
+fut arrêtée le lendemain.</p>
+
+<p>Incroyable coup d'audace! ceux qui donnèrent l'ordre étaient donc bien
+appuyés de la reine, ou bien sûrs que le roi mourrait avant que
+l'affaire vînt à ses oreilles?</p>
+
+<p>La d'Escoman était si aveugle, que, du fond de sa prison, d'où elle ne
+devait plus sortir que pour être mise en terre, elle s'adressa encore à
+la reine. Elle trouva moyen d'avertir un domestique intime, qui alors
+n'était qu'une espèce de valet de garde-robe, mais approchait de bien
+près (l'apothicaire de la reine). Sans nul doute, l'avis pénétra, mais
+trouva fermée la porte du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ravaillac a dit, dans ses interrogatoires, qu'il se serait fait scrupule
+de frapper le roi, avant que la reine fût sacrée et qu'une régence
+préparée eût garanti la paix publique. C'était la pensée générale de
+tous ceux qui machinaient, désiraient la mort du roi. Le premier était
+Concini. Il mit toute son industrie à hâter ce jour. Ni nuit, ni jour,
+la reine ne laissa au roi de repos qu'il n'eût consenti. Elle disait
+que, s'il <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> refusait, on verrait bien qu'il voulait lui préférer
+la princesse, divorcer pour l'épouser. Le roi objectait la dépense. Il
+lui fallut pourtant céder. Elle fit une entrée magnifique, fut sacrée à
+Saint-Denis.</p>
+
+<p>Le roi, au fond assez triste, plaisantait plus qu'à l'ordinaire. Quand
+elle rentra dans le Louvre, couronnée, en grande pompe, il s'amusa à lui
+jeter, du balcon, quelques gouttes d'eau. Il l'appelait aussi, en
+plaisantant, madame la régente. Elle prenait tout cela fort mal.</p>
+
+<p>En réalité il lui avait témoigné peu de confiance, la faisant, non pas
+régente, mais membre d'un conseil de régence sans qui elle ne pouvait
+rien, où elle n'avait qu'une voix qui ne devait peser pas plus que celle
+de tout autre membre.</p>
+
+<p>Sully dit expressément que le roi attendait de ce sacre les derniers
+malheurs.</p>
+
+<p>Il était dans un abattement qui étonne quand on songe aux grandes forces
+qu'il avait, aux grandes choses qu'il était près d'accomplir. La Savoie
+l'avait retardé, il est vrai. Le pape tournait contre lui et travaillait
+pour l'Autriche. Cependant il était si fort, il avait tant de v&oelig;ux
+pour lui, tant d'amis chez l'ennemi, qu'il ne risquait rien d'avancer.</p>
+
+<p>Qui lui manqua? son propre c&oelig;ur.</p>
+
+<p>C'est un dur, mais un haut jugement de moralité, une instruction
+profonde, que cet homme aimable, aimé, invoqué de toute la terre, mais
+faible et changeant, qui n'eut jamais l'idée du devoir, tomba à son
+dernier moment, s'affaissa et défaillit.</p>
+
+<p>Il avait eu toujours besoin de plaire à ce qui l'entourait, <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> de
+voir des visages gais. Toute la cour était sombre, manifestement contre
+lui.</p>
+
+<p>Il avait eu besoin de croire qu'il était aimé du peuple. Il l'aimait: il
+le dit souvent dans ses lettres les plus intimes. Malgré des dépenses
+trop fortes de femmes et de jeux, l'administration était sage, et au
+total économe. L'agriculture avait pris un développement immense. Le roi
+croyait le peuple heureux. En réalité, tout cela ne profitait guère
+encore qu'aux propriétaires du sol, aux seigneurs laïques,
+ecclésiastiques. Ils vendaient leur blé à merveille, mais le pain
+restait très-cher, et le salaire augmentait peu. On vivait avec deux
+sols en 1500; et en 1610, on ne vivait plus avec vingt qui font six
+francs d'aujourd'hui; l'ambassadeur d'Espagne les donnait à chacun de
+ses domestiques, et ils se plaignaient de mourir de faim.</p>
+
+<p>Quand le roi, en 1609, aux approches de la guerre, ordonna quelques
+impôts, le président de Harlay, vénérable par son âge et par son courage
+au temps de la Ligue, opposa la plus vive résistance. Le roi
+s'indignait, mais les mêmes choses lui furent dites par le vieil Ornano,
+gouverneur de Guienne, qui vint mourir à Paris; il lui assura que le
+Midi ne pouvait payer, succombait sous le fardeau. Il fut touché, retira
+deux de ses édits fiscaux. Mais en même temps il faisait (toujours dans
+sa triste bascule) une concession au clergé qui désespéra le Midi; pour
+le Béarn, tout protestant, le rétablissement forcé des églises
+catholiques et la rentrée des jésuites; pour nos Basques, une commission
+contre les sorciers, qui les jugeait tous sorciers et qui eût voulu
+brûler le pays.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> Sans savoir tout le détail de ces maux, il entrevoyait cette
+chose triste, que le peuple souffrait, gémissait, et qu'il n'était pas
+aimé.</p>
+
+<p>Une scène lui fit impression. Un mendiant vient prendre le roi aux
+jambes, lui dit que sa s&oelig;ur, ruinée par l'impôt et désespérée, s'est
+pendue avec ses enfants. Forte scène, et qui aurait mérité d'être
+éclaircie. Le roi venait au moment même de retirer deux impôts. On n'en
+dit pas moins dans Paris qu'il était dur et sans pitié.</p>
+
+<p>Un jour que le roi passait près des Innocents, un homme en habit vert,
+de sinistre et lugubre mine, lui cria lamentablement: «Au nom de
+Notre-Seigneur et de la très-sainte Vierge, sire, que je parle à vous!»
+On le repoussa.</p>
+
+<p>Cet homme était Ravaillac. Il s'était dit qu'il était mal de tuer le roi
+sans l'avertir, et il voulait lui confier son idée fixe, qui était de
+lui donner un coup de couteau.</p>
+
+<p>De plus, il lui eût demandé si vraiment <i>il allait faire la guerre au
+pape</i>. Les soldats le disaient partout, et, de plus, qu'ils ne feraient
+jamais guerre dont ils fussent si aises.</p>
+
+<p>Troisièmement, Ravaillac voulait savoir du roi même ce que lui
+assuraient les moines, <i>que les huguenots préparaient le massacre des
+bons catholiques</i>.</p>
+
+<p>Tout cela faisait en lui une incroyable tempête. Une violente plaidoirie
+se faisait dans son c&oelig;ur, un débat interminable. Il semblait que le
+diable y tînt sa cour plénière. Souvent il n'en pouvait plus, était aux
+abois. Une fois, il quitta son école, sa mère, s'alla réfugier <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>
+dans son couvent des Feuillants; mais ils n'osèrent le garder. Il eût
+voulu se faire jésuite. Les Jésuites le refusèrent, sous prétexte qu'il
+avait été dans un couvent de Feuillants.</p>
+
+<p>Il ne cachait guère sa pensée, demandait conseil. Il parla à un
+aumônier, à un Feuillant, à un Jésuite. Mais tous faisaient la sourde
+oreille et ne voulaient pas comprendre. Au Feuillant, il avait demandé:
+«<i>Un</i> homme qui voudrait tuer <i>un</i> roi, devrait-il s'en confesser?» Un
+Cordelier auquel il parla en confession de <i>cet homicide volontaire</i>
+(sans rien expliquer) ne lui demanda pas même ce que ce mot signifiait.
+C'est une chose effrayante de voir que, sur la mort du roi, tous
+entendaient à demi-mot, ne se compromettaient pas, mais laissaient aller
+le fou.</p>
+
+<p>Ainsi rejeté, livré à lui-même, il eût fait le coup, sans une idée qui
+lui vint et qu'il ajourna. Il songea que c'était le temps de Pâques, et
+que c'était le devoir de tout catholique de communier à sa paroisse. La
+sienne était à Angoulême. Il quitta Paris, et y retourna. Mais là, à la
+communion, il sentit qu'un c&oelig;ur tout plein d'homicide ne pouvait pas
+recevoir Dieu. Il voyait d'ailleurs sa dévote mère, bien plus agréable
+au ciel et plus digne, qui communiait. Il s'en remit à elle de ce
+devoir, laissa le ciel à sa mère et garda l'enfer pour lui.</p>
+
+<p>Lui-même a raconté cela plus tard, avec d'abondantes larmes.</p>
+
+<p>Au pied même de l'autel, pendant la communion, sa résolution lui rentra
+au c&oelig;ur, et il s'y sentit fortifié. Il revint droit à Paris. C'était
+en avril (1610). Dans <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> son auberge, il empoigna un couteau, le
+cacha sur lui. Mais, dès qu'il l'eut, il hésita. Il reprit machinalement
+le chemin de son pays. Une charrette, sur la route, allait devant lui.
+Il y épointa son couteau, en cassa la longueur d'un pouce. Arrivé ainsi
+à Étampes, un calvaire qui était aux portes lui montrait un <i>Ecce Homo</i>,
+dont la lamentable figure lui rappela que la religion était crucifiée
+par le roi. Il revint plein de fureur, et dès lors n'hésita plus.</p>
+
+<p>De peur pour lui-même, aucune. Un chanoine d'Angoulême lui avait donné
+un c&oelig;ur de coton qui, disait-il, contenait un morceau de la vraie
+croix. Il est probable qu'on voulait l'affermir, le rassurer. Un homme
+armé de la vraie croix pouvait croire qu'invisible ou défendu par le
+ciel, il traverserait tout danger.</p>
+
+<p>Ravaillac, si indiscret, était fort connu, et, de même qu'on avait su
+fort longtemps que Maurevert, l'assassin gagé des Guises, devait tirer
+sur Coligny, on n'ignorait nullement que le tueur du roi fût dans Paris.
+Le dimanche, un ancien prêtre devenu soldat, rencontrant près de
+Charenton la veuve de son capitaine qui allait au prêche, lui dit de
+quitter Paris, qu'il y avait plusieurs bandits apostés par l'Espagne
+pour tuer le roi, l'un entre autres habillé de vert, qu'il y aurait
+grand trouble dans la ville, et danger pour les huguenots.</p>
+
+<p>Il paraît que, même en prison, ces bruits circulaient, et parvinrent à
+la d'Escoman. Acharnée à sauver le roi, elle décida une dame à avertir
+un ami de Sully à l'Arsenal; cette dame était mademoiselle de Gournay,
+fille adoptive de Montaigne. Sully, sa femme et l'ami, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span>
+reçurent l'avis, mais délibérèrent, le transmirent au roi, en ôtant les
+noms (sans doute de d'Épernon, de Concini et de la reine): «Si le roi en
+veut savoir davantage, firent-ils, on le fera parler aux deux femmes, la
+Gournay et la d'Escoman.» L'avis devenait dès lors fort insignifiant. Le
+roi, qui en avait reçu tant d'autres, n'y fit aucune attention.</p>
+
+<p>Il était si incertain, si flottant, si troublé, qu'il ne distinguait
+guère ses amis de ses ennemis. Il montra de la confiance à Henriette
+d'Entragues, lui renvoyant à elle-même un homme qui l'accusait; et il
+montra de la défiance à Sully, ne voulant pas qu'il fit d'avance un
+traité avec une compagnie qui eût assuré les vivres.</p>
+
+<p>Ce renversement d'esprit semblait d'un homme perdu qui va à la mort.
+Tout en se moquant de l'astrologie, il craignait ce moment prédit, le
+passage du 13 au 14. Il devait partir dans trois jours, justement comme
+Coligny, quand il fut tué.</p>
+
+<p>La nuit du 13, ne pouvant trouver de repos, cet homme si indifférent se
+souvint de la prière, et il essaya de prier.</p>
+
+<p>Le matin du vendredi 14, son fils Vendôme lui dit que, d'après un
+certain Labrosse, ce jour lui serait fatal, qu'il prît garde à lui. Le
+roi affecta d'en rire. Vendôme en parla à la reine, qui, plus ébranlée
+qu'on n'eût cru, par une contradiction naturelle, supplia le roi de ne
+pas sortir. Il dîna, se promena, se jeta sur son lit, demanda l'heure.
+Un garde dit: «Quatre heures,» et familièrement, comme tous étaient avec
+le roi, lui dit qu'il devrait prendre l'air, que cela le
+réjouirait.&mdash;«Tu <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> as raison ... Qu'on apprête mon carrosse.»</p>
+
+<p>Quand la voiture sortit du Louvre, il ne dit pas d'abord où il allait,
+et il ne voulut pas de gardes, pour ne pas attirer l'attention. Il
+allait à l'Arsenal, voir Sully malade. Mais selon une tradition, il eût
+eu l'idée de passer d'abord chez une beauté célèbre, la fille du
+financier Paulet, une rousse qu'on appelait la <i>Lionne</i>, pleine d'esprit
+et de voix charmante. Un jour qu'elle chantait, trois rossignols,
+disait-on, en moururent de jalousie. Le roi avait pensé à elle pour en
+faire la maîtresse de son fils Vendôme, une maîtresse qui l'eût relevé,
+qui en aurait fait un homme, un Français, qui l'eût retiré de ses
+vilains goûts italiens.</p>
+
+<p>Il faisait beau temps, le carrosse était tout ouvert. Le roi était au
+fond, entre M. de Montbazon et le duc d'Épernon. Celui-ci occupait le
+roi à lire une lettre. À la rue de la Ferronnerie, il y eut un embarras,
+une voiture de foin et une de vin. Ravaillac, qui suivait depuis le
+Louvre, rejoignit, monta sur une borne, et frappa le roi...</p>
+
+<p>«Je suis blessé!» En jetant ce cri, le roi leva le bras, ce qui permit
+le second coup, qui perça le c&oelig;ur. Il mourut au moment même.
+D'Épernon jeta dessus un manteau, et disant que le roi n'était que
+blessé, il ramena le corps au Louvre.</p>
+
+<p>Une tradition veut qu'au moment où le coup fut fait Concini ait
+entr'ouvert la chambre de la reine, et lui ait jeté ce mot par la porte:</p>
+
+<p>«<i>È ammazzato.</i>»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> Nous n'aurions pas rappelé cette tradition, si la reine
+elle-même n'eût redit ce mot avec un accent de remords, de reproche,
+lorsque Concini fut à son tour assassiné.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> CHAPITRE XIII<br>
+<span class="smcap">LOUIS XIII&mdash;RÉGENCE&mdash;RAVAILLAC ET LA D'ESCOMAN<br>
+1610-1614</span></h2>
+
+<p>La terrible instabilité du gouvernement monarchique éclate à la mort
+d'Henri IV. Ce qui succède, c'est l'envers de ce qu'il a voulu: la
+France retournée comme un gant.</p>
+
+<p>Au dehors, tout ce grand système d'alliances, cette toile longuement
+ourdie, emporté d'un seul coup. Le double mariage espagnol (vraie cause
+de la mort d'Henri IV) va se faire. La guerre de Trente ans redevient
+possible, et la France espagnolisée gravite en moins d'un siècle aux
+grandes guerres du grand roi, à la Révocation de l'édit de Nantes, à
+l'expulsion de six cent mille hommes, à la sublime banqueroute de deux
+milliards cinq cent millions.</p>
+
+<p>Le trésor que Sully avait amassé, défendu, est gaspillé en un moment. Le
+domaine qu'il dégageait est rengagé, les propriétés de l'État vendues.
+Tous les <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> établissements de ce règne abandonnés, les bâtiments
+interrompus, les canaux délaissés. Les manufactures de soieries, de
+glaces, la Savonnerie, les Gobelins, fermés et les ouvriers renvoyés. Le
+Louvre, qui allait s'encanailler en logeant les grands inventeurs, le
+Louvre reste aux courtisans. Adieu le musée des métiers et le Jardin des
+Plantes; ces folies du roi, et mille autres, dorment aux cartons de
+Sully.</p>
+
+<p>Des Tuileries, de l'Arsenal, on arrache ses arbres chéris, les mûriers
+d'Henri IV. On eût volontiers jeté bas ses monuments. Mais on eut peur
+du peuple. Par un revirement inattendu, le peuple s'aperçut qu'il aimait
+Henri IV. La légende commence le jour de la mort; elle va grandissant
+par la comparaison de ce qui est et de ce qui fut.</p>
+
+<p>Ce qui domina dans Paris, au moment, ce fut une terreur extraordinaire.
+On se crut perdu. Les femmes s'arrachaient les cheveux, moins de deuil
+encore que de peur. Il en fut de même partout. L'horreur de la Ligue
+revint à l'esprit, et on en frissonna. De là, un calme surprenant, je
+dirai effrayant. Car cette grande sagesse tenait à une chose, c'est que
+la France, n'ayant plus ni idée, ni passion, ni intérêt moral, ne se
+sentait plus vivre. Elle était toute dans le roi, dans un homme qu'on
+avait tué. Et il en restait, quoi? Un marmot de huit ans, qui, le 15,
+remit le royaume à sa mère, et qui, le 29, eut le fouet. (Lestoile, p.
+599.)</p>
+
+<p>La royauté, nulle en 89, à la mort d'Henri III, devant la vie forte et
+furieuse qu'avait alors la France, est tout ce qui reste à la mort
+d'Henri IV. On se demande ce qu'est cet enfant, au physique, au moral.
+<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Heureusement, son médecin nous éclaire parfaitement: ne le
+quittant ni nuit, ni jour, il a écrit (en six énormes volumes in-folio)
+le journal de ses fonctions, tout le menu de ses dîners, et chaque soir
+les résultats de sa digestion. Si le moral procède du physique, on peut
+étudier là-dessus<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.</p>
+
+<p>La sagesse accomplie du peuple, son calme et son indifférence,
+l'aplatissement des factions, des anciennes fureurs, étonna bien
+l'Espagne. On avait cru tout au moins qu'il y aurait un petit massacre
+des huguenots, et ils furent avertis de fuir. Il se trouva un Jésuite
+qui osa dire en chaire cette parole meurtrière: «Nous n'en aurions pas
+pour un déjeûner.» Mais rien ne bougea. Au contraire, à Paris et
+partout, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> les catholiques disaient qu'ils protégeraient les
+huguenots.</p>
+
+<p>Le roi fut tué à quatre heures. Jusqu'à neuf, on fit dire partout qu'il
+n'était que blessé. Mais, à six heures et demie, on avait proclamé
+l'étrangère (qui parlait encore italien), l'Autrichienne, petite-nièce
+de Charles-Quint et cousine de Philippe II. Et l'ennemi gouvernait au
+Louvre.</p>
+
+<p>Les princes étaient absents. Et on eût peu gagné à leur présence.
+Soissons était un sot; et son neveu Condé, que Soissons et tous les
+Bourbons disaient adultérin et fils d'un page gascon, avait l'esprit
+brouillon de la Garonne, la faim d'argent d'un cadet de Gascogne, tenu
+très-longtemps au pain sec. Il eût sucé la France à mort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> D'Épernon, qui avait rapporté le roi au Louvre, prit sa place
+en quelque sorte, s'y logea militairement et donna tous les ordres,
+comme colonel général de l'infanterie. Les gouverneurs de province
+étaient à Paris, et tous très-aimables; la mort du roi les faisait rois.
+D'Épernon prit avec lui l'ombre de la Ligue, M. de Guise, fils du
+Balafré, et l'homme le plus riche de France, du reste homme de peu,
+petit galant camus. Guise saluait de toutes ses forces, mais personne
+n'y prenait garde, et les femmes haussaient les épaules. D'Épernon
+piaffant à cheval, rajeuni de dix ans, occupe par les gardes le
+Pont-Neuf et tous les abords du Palais de Justice. Il entre au Parlement
+avec Guise. Mais celui-ci se tint modestement debout. D'Épernon
+s'assied, prend séance, et, furieux sans cause, se met à menacer les
+magistrats. Quoique Condé y eût quelques amis, ces hommes de justice,
+très-agréablement flattés qu'on leur demandât la régence, et d'ailleurs
+serfs des précédents, n'avaient garde de s'élever contre la reine.
+L'heureuse régence de Catherine de Médicis frayait la voie à Marie de
+Médicis. Une étrangère? d'accord, mais c'est l'essence même du droit
+monarchique. Le roi étant l'État, le salut corporel du roi est toute
+l'affaire. Or, la mère et nourrice est la meilleure gardienne de cet
+enfant qui contient tout.</p>
+
+<p>À ces gens tout gagnés, le furieux, frappant sur son épée (son
+secrétaire l'assure lui-même), dit: «Elle est au fourreau ... Mais, si
+la reine n'est déclarée régente à l'instant, il y aura carnage ce soir
+...» Cette éloquence éblouit le Parlement, qui déclara sur l'heure,
+envoya à la reine. La chose alla si vite que les gardes <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> non
+avertis arrêtèrent honteusement ces envoyés au passage, constatant la
+captivité du corps qui donnait la régence.</p>
+
+<p>L'enfant royal ayant fort bien dîné le jour de la mort de son père, le
+lendemain matin, s'étant levé gaiement, bien déjeûné et bu un bon coup
+de vin blanc; alors (dit son médecin), <i>intrepidus</i>, il monta sur une
+jolie petite haquenée blanche, alla au Parlement, et donna à sa mère
+l'autorité que le Parlement lui avait déjà donné la veille. Il ordonna,
+de sa petite voix, que sa mère serait <i>régente pour avoir soin de son
+éducation</i>; en d'autres termes, il commanda qu'elle lui commandât,
+l'éduquât, le châtiât. Le 29, il disait: «Du moins, ne frappez pas trop
+fort.»</p>
+
+<p>Une chose, très-indécente, dans la séance royale, et qui fit voir où on
+était tombé, c'est qu'après les premières harangues Concini, qui était
+là avec son plumet et son importance, oubliant les horions dont il avait
+la marque, se met à dire d'une voix claire: «La reine doit maintenant
+descendre.» À quoi le premier président, octogénaire, Harlay, de sa voix
+creuse et du fond de son deuil, lui dit: «Ce n'est pas à vous de parler
+ici.»</p>
+
+<p>Chacun fut accablé en voyant à qui une femme étrangère et la moquerie de
+la fortune venaient de jeter la France.</p>
+
+<p>Le peuple, dans les rues, criait en pleurant: «Vive le roi!» Ce qui eût
+fait pleurer bien plus, ce fut de voir au Louvre Sully, qui, le 14,
+s'était tenu clos à l'Arsenal, mais qui, le 15, fut traîné à la cour par
+le duc de Guise, pour faire la révérence aux assassins <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> du roi.
+Chose lamentable! pour sauver sa fortune, il lui fallut embrasser
+d'Épernon.</p>
+
+<p>Celui-ci fut miraculeux de sang-froid, d'impudence. Il avait empêché
+qu'on ne tuât Ravaillac. Ce qui lui fit beaucoup d'honneur, et fort peu
+de danger; car ce terrible fou n'avait pas eu d'incitation directe; avec
+un homme si bien né pour la chose et si naïvement meurtrier, il
+suffisait de l'entourer de personnes bien pensantes, intelligentes, et
+de sermons indirectement provocants.</p>
+
+<p>On l'avait traîné au Louvre et mis d'abord à l'hôtel de Retz, qui était
+contigu. Là, qui voulait venait le voir et lui parler. Cotton vint entre
+autres, et lui dit: «Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les
+gens de bien.» Ravaillac en rit, s'en moqua. Il était d'un calme
+extraordinaire, comme un homme qui a peu à craindre et se sent bien
+appuyé.</p>
+
+<p>Il semblerait pourtant que d'Épernon s'inquiétât et eût peur qu'il ne
+jasât trop, et qu'il le mît chez lui, à l'hôtel d'Épernon. C'est de là
+qu'on le tira, le 17, pour le mener à la Conciergerie. (Lestoile, éd.
+Michaud, II, 593.)</p>
+
+<p>Dès le 17, on put voir que personne n'avait envie de s'exposer pour
+Henri IV, et qu'il n'y aurait pas de justice. Le comte de Soissons, qui
+avait dit, juré qu'il le vengerait, arriva à Paris, accompagné de
+beaucoup de gentilshommes. Mais quand il vit d'Épernon si fort au
+Louvre, quand il eut parlé à la reine, qui lui ferma la bouche en lui
+donnant la Normandie, il avoua en sortant que c'était une grande
+princesse, et d'Épernon fut son meilleur ami.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> Le Parlement fut plus embarrassé. Le peuple était furieux,
+insensé de fureur, à mesure qu'il se rassurait. On le voyait devant la
+Conciergerie, où était Ravaillac, qui jetait des pierres au prisonnier à
+travers un mur épais de dix pieds. On examina d'abord à quelle torture
+il serait mis, et l'on écarta la plus dure. On ne chercha nul
+éclaircissement ni à Angoulême, où l'on pouvait prendre les prêtres qui
+l'avaient armé de la vrai croix, ni à Paris, où on avait sous la main le
+soldat qui, d'avance, avait tout dit, jusqu'à la couleur de l'habit de
+Ravaillac. Le vieux Harlay eut l'idée de faire venir les parents de
+l'assassin, et il ne le fit pas, soit que le Parlement y fût contraire
+ou que lui-même ait pensé qu'un trop grand éclat amènerait la guerre
+civile.</p>
+
+<p>Les Jésuites, appelés par le bonhomme Harlay, se tirèrent d'affaire
+lestement, disant qu'ils ne se souvenaient de rien, et que de pauvres
+religieux comme eux ne se mêlaient pas des grandes affaires. Leur unique
+affaire, c'était leur maison; le jour même de la mort du roi, ils y
+mirent cinquante ouvriers pour l'agrandir et l'embellir, comme on la
+voit aujourd'hui (collége Charlemagne), avec un galant petit dôme; et,
+pour l'église, la façade à la mode, à trois étages de colonnades, avec
+consoles et pots de fleurs.</p>
+
+<p>Ils ne tinrent pas quitte Henri IV. On lui tira son c&oelig;ur, dont les
+Jésuites s'emparèrent. Dans je ne sais combien de carrosses, ils s'en
+allèrent le portant à la Flèche, peu rassurés pourtant et craignant que
+le peuple ne leur fît un mauvais parti. Pour cette cérémonie, ils
+prirent l'heure insolite de cinq heures du <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> matin, et tous
+leurs bons amis de la noblesse montèrent à cheval pour les rassurer.</p>
+
+<p>Cependant Ravaillac ne dénonçait personne. Il voulait mourir seul, et
+avait dit d'abord qu'il ne regrettait rien, ayant réussi. Plus tard, il
+parut ébranlé et avoua que c'était un mauvais acte; mais que cependant
+il l'avait fait pour Dieu, et qu'il espérait dans sa grande miséricorde.
+Il montra une extrême douceur, quand le Jésuite auquel il s'était
+adressé lui dit avec injures qu'il ne l'avait jamais vu. Au nom de sa
+mère, il pleura. Il dit qu'il avait fait la dépense de trois voyages
+pour avertir le roi, et que, s'il avait pu lui parler, il eût échappé à
+la tentation.</p>
+
+<p>On lui dit qu'on lui refuserait la communion, et il répondit: «J'ai agi
+d'un mouvement humain et contre Dieu. Je n'ai pu résister (l'homme ne
+peut s'empêcher du mal), mais Dieu me pardonnera, et il me fera
+participer aux communions que les religieux, religieuses, et tous bons
+catholiques font par toute la terre.»</p>
+
+<p>Ce qui lui fut terrible, ce fut qu'on lui montra que ce petit reliquaire
+dont les prêtres l'avaient armé à Angoulême, en lui disant qu'il
+contenait un fragment de la vraie croix, ne contenait rien du tout, et
+qu'ils s'étaient moqués de lui. Il dit vivement: «L'imposture retombera
+sur les imposteurs.» (De Thou.)</p>
+
+<p>Il nia toujours que personne lui eût conseillé le meurtre. Mais pour les
+excitations indirectes, que devait-on croire? Il n'indiqua que les
+sermons. Du reste, l'extrait du procès-verbal qu'on a publié porte: «Ce
+qui se passa à la question <i>est sous le secret</i> de la cour.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> La chose ainsi limitée, circonscrite, resserrée sur une même
+tête, le Parlement combina un supplice pour satisfaire le peuple et
+soûler sa vengeance. Pour le crime de lèse-majesté au premier chef on
+avait un supplice horrible, l'écartèlement, précédé et assaisonné du
+tenaillement. On s'en fût tenu là. Mais M. de Guesle, procureur du roi,
+un magistrat bavard et insupportable érudit, tint à orner ce jugement
+des petits agréments qu'il avait lus dans les vieux livres, ajoutant aux
+tenailles le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, et un
+ingénieux mélange de cire et de soufre. Le tout voté d'enthousiasme.</p>
+
+<p>Si on eût laissé faire la foule, l'homme aurait été mis en pièces à la
+porte de la prison. Ce fut une scène horrible, plus cuisante pour
+Ravaillac que le fer et le feu. Il s'éleva une si épouvantable tempête
+de malédictions, que le pauvre misérable, qui avait cru le peuple pour
+lui, tombant dans cette mer de rage, s'abandonna entièrement. Il vit à
+quel point on l'avait trompé. Sur l'échafaud encore, il se tourna
+lamentablement vers le peuple, demandant en grâce qu'on donnât à l'âme
+du patient qui allait tant souffrir la consolation d'une prière, un
+<i>Salve Regina</i>; mais la Grève tout entière hurla: «Judas, à la
+damnation!»</p>
+
+<p>Les princes et tout ce qu'il y avait de grands personnages avaient des
+fenêtres et se montraient fort curieux. Ils n'étaient pas rassurés,
+l'usage exigeant qu'entre les tortures on lui demandât des révélations.</p>
+
+<p>À l'un des entr'actes, ce spectre effroyable, qui n'était plus qu'une
+plaie, mais gardait une âme, déclara <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> qu'il parlerait. Le
+greffier, qui était là, fut bien obligé d'écrire.</p>
+
+<p>Quand on se remit de nouveau à écarteler Ravaillac, la chose allant
+lentement, un gentilhomme, envoyé sans doute pour abréger, offrit un
+cheval vigoureux qui, d'un élan, emporta une cuisse. Dès lors, le tronc
+tiraillé, promené de tous côtés, allait battant contre les pieux.
+Cependant il vivait encore. Le bourreau voulait l'achever, mais il n'y
+eut pas moyen: les laquais sautèrent la barrière, et, comme ils
+portaient l'épée, ils plongèrent cent fois ces nobles épées dans ce
+tronc défiguré. La canaille prit les lambeaux; le bourreau resta,
+n'ayant plus en main que la chemise. On brûla la viande à tous les
+carrefours. La reine put voir du Louvre les Suisses qui, sous son
+balcon, en rôtissaient une pièce.</p>
+
+<p>Le procès, que devint-il? Je l'avais cherché en vain aux registres du
+Parlement. La place y est vide. Une note des papiers Fontanieu (Bibl.),
+qu'a copiée M. Capefigue, nous apprend que le rapporteur le mit dans une
+cassette et le cacha chez lui dans l'épaisseur d'un mur; que la feuille
+écrite sur l'échafaud fut gardée par la famille Joly de Fleury, qui la
+laissa voir à quelques savants, et que, quoiqu'elle fût peu lisible, on
+y distinguait le nom du duc d'Épernon et même celui de la reine.</p>
+
+<p>Les voilà tous bien rassurés. Ravaillac en cendres vole dans l'air, et
+pas un atome n'en reste. La curée peut commencer:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L'Espagne eut le pouvoir. L'ambassadeur d'Espagne avec le nonce,
+Concini et d'Épernon, forment le <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> conseil secret qui dicte à la
+reine ce qu'elle dira aux ministres; on garde les vieux ministres
+d'Henri IV, Villeroy, Jeannin, Sillery;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Le trésor de la Bastille est partagé entre la bande: Guise eut deux
+cent mille écus; Condé, deux cent mille livres de rente, etc., etc.;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Le mariage qu'avait le plus craint Henri IV, celui de Guise avec la
+grande héritière de France, mademoiselle de Montpensier, s'accomplit.
+Henriette d'Entragues cria, réclama; mais la reine, devenue sa meilleure
+amie, lui fit entendre raison;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Concini en prit de l'émulation. Il voulut donner sa fille au fils du
+premier prince du sang. Pourquoi pas? Visiblement, il succédait à Henri
+IV. Outre le marquisat d'Ancre, il s'était fait donner les places du
+Nord, les villes de la Somme, Péronne, Amiens, et il voulait au Midi
+avoir Bourg-en-Bresse, la barrière contre la Savoie. Ainsi le royaume
+n'avait rien perdu; sous l'épée de Concini, au défaut de celle du roi,
+il pouvait dormir en paix.</p>
+
+<p>Concini ne couchait pas, il est vrai, dans le lit du roi, mais il
+occupait un hôtel qui, par un pont jeté sur les fossés du palais, l'y
+faisait entrer à toute heure de nuit; les Parisiens, sans ambages,
+l'appelaient le <i>pont d'amour</i>. La reine avait eu la faiblesse
+d'accorder ce grand mariage qui eût proclamé sa honte et la royauté de
+Concini. Mais elle ne tint pas parole, soit qu'alors le beau Bellegarde
+eût fait du tort à Concini, soit qu'elle eût quelques remords et fût
+plus froide pour lui, ne lui pardonnant pas sans doute de l'avoir trop
+bien instruite du crime qu'on allait faire pour elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> L'argent s'en allait si vite, que, pour ralentir un peu la
+débâcle, Villeroy lui-même proposa de rappeler le grand <i>refuseur</i>,
+Sully. À peine y fut-il que personne ne le supporta, moins la reine que
+tout autre. Elle voulait tirer de la caisse un million antidaté, comme
+dépensé par Henri IV. Cette fraude était habituelle. Et le chancelier
+employa cinq années durant le sceau du feu roi pour fausser les dates.
+Sully refusa le million et se retira chez lui, ne voulant couvrir les
+voleurs.</p>
+
+<p>Pour endormir l'opinion, on avait laissé Rohan, gendre de Sully, mener
+au Rhin quelques troupes. On avait confirmé l'Édit de Nantes, diminué la
+gabelle et retiré quelques édits. Ainsi le gouvernement, de trois
+manières à la fois, fondait, s'évanouissait, recevant moins et donnant
+plus; enfin, gaspillant sa réserve. On licencia les troupes, à la grande
+joie de l'Espagne.</p>
+
+<p>Tout le monde restait armé excepté l'État. L'insolence des jeunes nobles
+était incroyable. Ils bâtonnaient les magistrats. La nuit, ils couraient
+à grand bruit, réveillaient toute la ville. Les plus grands ennemis
+d'Henri IV le regrettaient. Henriette elle-même, disait de ces coureurs
+de nuit: «Oh! si notre petit homme pouvait revenir! comme il
+empoignerait le fouet pour chasser ces petits galants et tous les
+marchands du Temple!»</p>
+
+<p>La reine, poussée à bout, surmenée par Concini, qui n'avait ni sens ni
+mesure, fut maintes fois vue se retirant dans une embrasure de fenêtre
+et le mouchoir à la main. Elle pleurait en pensant à <i>l'autre</i>, si bon,
+qui la supportait tant!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> Le mouvement emportait tout. L'Université et le Parlement
+avaient accusé les Jésuites; d'Épernon les appuya, allant à tous leurs
+sermons, et finit par dire: «Qui les attaque m'attaque.» Le Parlement se
+rejeta sur un livre du cardinal Bellarmin, qui faisait des rois les
+sujets de Rome. Le président dit que cela revenait à canoniser
+Ravaillac. Mais le roi fit défense expresse à son Parlement de soutenir
+les droits de la royauté et la sûreté des rois.</p>
+
+<p>L'homme populaire du moment, c'était ce Condé (vrai ou faux). Popularité
+bien injuste. En caressant le Parlement et les huguenots, il n'en était
+pas moins le partisan avoué des Jésuites, le serviteur de l'Espagne dans
+l'affaire des deux mariages. On crut, fort à la légère, que Condé ou
+Soissons, son oncle, abandonnerait d'Épernon, et on laissa échapper
+contre celui-ci la voix du cachot, celle de cette dame d'Escoman qui
+s'était montrée si hardie à vouloir sauver Henri IV. Notre chroniqueur
+Lestoile est ici grand historien. On voit bien qu'il va mourir et qu'il
+a plus que jamais le respect de la vérité.</p>
+
+<p>«Comme un de mes amis disait au président de Harlay que cette femme
+parlait sans preuves, ce bon homme levant les yeux, et les deux bras au
+ciel: «Il n'y en a que trop, dit-il, il n'y en a que trop! Et plût à
+Dieu que nous n'en vissions point tant!»</p>
+
+<p>D'Épernon alla le voir et lui demander des nouvelles du procès: «Je ne
+suis pas votre rapporteur; je suis votre juge.» Il insista effrontément
+<i>comme ami</i>: «Je n'ai point d'amis.» D'Épernon ne cachait point qu'il
+voulait la <i>mort</i> de la d'Escoman.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Ce méchant homme avait pour maîtresse la plus méchante femme de
+France, une bourgeoise fort laide, d'un bec infernal, la Du Tillet.
+C'est celle que Tallemant admire et dont il ramasse l'ordure. On jeta
+cette femme à la d'Escoman, pour la dévorer de paroles. Moyen d'amuser
+le public, deux filles qui se chantent pouille, se jettent au nez leurs
+scandales, se gourment, se roulent. La d'Escoman, galante ou non, mais
+si dévouée, si courageuse, n'en reste pas moins à jamais un martyr de
+l'humanité.</p>
+
+<p>D'Épernon se serait défait de Harlay de manière ou d'autre. Mais il
+avait quatre-vingts ans. On lui fit entendre qu'il devrait se retirer,
+vendre sa charge, ce qui serait un beau denier pour sa famille. Ce qui
+le décida aussi, c'est qu'il réfléchit que si on poussait la chose, si
+on déshonorait la reine, toute autorité périssait. Le 3 mars 1612,
+Harlay étant encore là, un étrange arrêt fut porté, qui <i>ne déchargeait
+personne</i>, mais qui, <i>vu la qualité des accusés</i>, ajournait tout,
+élargissait quelques subalternes, et ne retenait en prison que la
+d'Escoman, dont l'accusation subsistait, et qui, à ce titre, eût dû être
+d'abord élargie.</p>
+
+<p>Harlay avait cru avoir pour successeur son ami de Thou, l'illustre
+historien. Mais la reine s'écria: «<i>Non faro maj.</i>» Harlay fut obligé de
+vendre à une âme damnée des Jésuites.</p>
+
+<p>Paris jugea ce jugement. Lestoile dit tristement de la dame d'Escoman:
+«À se bander contre les grands <i>pour le bien public</i>, on ne gagne que
+coups de bâton.»</p>
+
+<p>Ce gouvernement ne descendait pas, il se précipitait, tombait comme une
+pierre au fond d'un puits. Il <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> était grand temps qu'il eût
+l'appui de l'Espagne. Le 30 avril 1612, Villeroy signa le double mariage
+et le traité de secours; l'Espagnol y promettait d'entrer au besoin avec
+une armée pour appuyer la reine. Le trône, isolé de tous, n'avait d'ami
+que l'ennemi.</p>
+
+<p>Concini avait irrité à la fois les princes, les grands, les ministres
+mêmes. Un homme fort intrigant, ancien agent de Biron, le vieux de Luz,
+lui conseillait d'ôter la Bourgogne à Bellegarde. Les Guises, amis de
+Bellegarde et de d'Épernon, assassinèrent ce de Luz aux portes du
+Louvre. La reine se sentit insultée, eut l'idée de faire tuer les Guises
+et d'Épernon. Pour oser une telle chose, il fallait l'appui de Condé,
+et, pour l'obtenir, Concini voulait qu'on lui donnât le château de
+Bordeaux. Cela tourna la girouette. Elle s'emporta contre Condé, se
+donna toute aux Guises, leur fit don de cent mille écus, et le chevalier
+de Guise, qui avait tué de Luz, et tué encore son fils, eût de cette
+femme insensée la lieutenance de Provence. Bellegarde, première origine
+du débat, se fit donner les places des deux assassinés.</p>
+
+<p>Concini, jaloux de Bellegarde, complotait (contre la reine!) avec Condé
+et Bouillon. Elle le calma en lui donnant le bâton de maréchal qu'il
+avait si bien gagné.</p>
+
+<p>La reine s'avilissant ainsi, les princes, Condé et Vendôme, espéraient
+en profiter. Ils prennent les armes. La reine jette tout à leurs pieds,
+promet tout. Ils se croient maîtres, mais personne ne les soutient. La
+reine n'a qu'à montrer son petit roi à cheval. Le peuple se rallie à
+l'innocence de l'enfant. Elle se sent <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> usée cependant, et se
+retire derrière son fils en le déclarant majeur.</p>
+
+<p>Elle frémissait sous cet abri. Celui qu'elle craignait le plus, ce
+n'était aucun des vivants. Pour qui aurait été le peuple? pour le
+signore Concini ou pour le prétendu Condé?</p>
+
+<p>Le vrai vivant, c'était le mort. Henri IV risquait de ressusciter. Par
+la voix de la d'Escoman, il réclamait, accusait du fond de la
+Conciergerie.</p>
+
+<p>Et, à côté de cette femme, un témoin terrible arrivait, un homme
+assassiné, Lagarde, assassiné par d'Épernon pour avoir averti le roi et
+d'avance nommé Ravaillac. Lagarde venait montrer ses plaies devant la
+France, mandée aux États généraux.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> CHAPITRE XIV<br>
+<span class="smcap">ÉTATS GÉNÉRAUX<br>
+1614</span></h2>
+
+<p>Le contraste était beau en 1614 entre la cour et la France. Si la
+seconde était desséchée jusqu'aux os, l'autre au contraire, splendide,
+éclipsait les jours d'Henri IV, humiliait l'Espagne, notre amie, à qui
+nous demandions l'infante.</p>
+
+<p>Le grand c&oelig;ur de la reine éclatait aux tournois de la place Royale,
+où tous, pour dépasser les folies espagnoles, se ruinaient en chevaux,
+en costumes. Cette mascarade coûta plus qu'une campagne. Bassompierre,
+héros de la fête, n'y suffit qu'avec un cadeau de la <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> reine, un
+office de haute magistrature qu'elle lui donna à vendre.</p>
+
+<p>Mareuil reproche à Henri IV d'avoir été économe en amour. À tort,
+certainement. Mais c'est qu'apparemment il le compare à sa femme, qui
+fut si généreuse. Elle n'était pas à elle-même; son amour était une
+guerre où Concini ne la ménageait pas, et, à chaque traité, elle payait
+les frais de la guerre, en femme de quarante ans.</p>
+
+<p>Lui-même, de fat à fat, raconte à Bassompierre tout ce qu'il a tiré de
+la grosse dame. Les vastes terres d'Ancre et de Lésigny, deux hôtels
+dans Paris, le bâton de maréchal de France, la charge d'intendant de la
+maison de la reine, les gouvernements d'Amiens, Péronne, etc. Un argent
+fabuleux, cinq cent mille écus à Florence et à Rome, six cent mille
+placés chez un financier, et un million ailleurs. Il était en mesure
+d'acheter pour sa vie la souveraineté de Ferrare. J'oubliais le
+meilleur, la boutique que tenait la Léonora, son trafic de places,
+d'offices, d'ordonnances même!</p>
+
+<p>La reine lâchant tout, qui se fut fait scrupule de demander, d'exiger et
+de prendre? Mais, quoi qu'on tirât d'elle, on ne lui en savait nul gré.
+Chacun volait fièrement, et restait mécontent. Qu'avaient eu les Condé?
+Rien que cinq millions. Aussi leur mécontentement était au comble. Et
+les Guises? Rien que six millions, sans parler des gouvernements, des
+places, du mariage énorme de Montpensier. Les princes, Nevers, Vendôme
+et Longueville, les seigneurs, Épernon, Bouillon, n'ayant guère eu
+chacun qu'un petit <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> million, voulaient extorquer d'avantage,
+grondaient et menaçaient. Toute la noblesse se faisait pensionner, et
+n'en criait pas moins. Cependant le fameux trésor de la Bastille avait
+tari. La France tarissait. L'argent d'alors valait, comme métal, trois
+fois plus qu'aujourd'hui, dix fois plus comme moyen d'acheter les
+denrées. Il fallait le tirer d'un peuple trois fois moins nombreux,
+autant qu'on peut conjecturer, et peut-être vingt fois plus pauvre.</p>
+
+<p>Ce peuple, si on l'eût protégé, serait encore, à force de travail,
+parvenu à payer. Mais lorsque tous les gens d'épée pillaient noblement
+le pays, il était difficile de lever pour eux en argent ce qu'ils
+avaient déjà pris ou détruit en denrées. Ces pensions qu'ils exigeaient,
+d'où les eût-on tirées? De la terre dévastée par eux, des récoltes
+foulées, mangées par leurs chevaux?</p>
+
+<p>Malheur aux gens du roi qui se fussent permis de rappeler son autorité!
+Un trésorier de France fut assez fou pour vouloir empêcher les taxes de
+guerre que le duc de Nevers levait en Champagne contre le roi. Il fut
+enlevé, mené chez le duc, condamné à mort par ses juges.</p>
+
+<p>Le duc ne daigna le faire pendre, il l'habilla en fou, avec le bonnet à
+grelots et la marotte en main, vous le mit sur un âne, et le promena
+partout, pour qu'on vît bien le cas qu'il faisait du roi de France.</p>
+
+<p>Ces princes, qui avaient exigé les États, dès qu'ils furent accordés
+n'en voulaient plus. Quand le bailli du roi en Nivernais hasarda de
+faire crier la convocation, la duchesse fit arrêter ses crieurs. Les
+nobles trouvèrent <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> au-dessous d'eux d'aller aux élections, et
+n'y figurèrent que par leurs valets. En réalité, ces États ne leur
+semblaient qu'un trouble-fête, qui pouvait éplucher de trop près la
+liste des pensions.</p>
+
+<p>Le Tiers n'élut, n'envoya que des juges, avec des avocats et des
+officiers de finances. Gens fort capables d'examiner de près. Quand ils
+se trouvèrent réunis, tous en robe noire et en bonnet carré, ils avaient
+l'air d'un tribunal pour juger les nobles et la cour.</p>
+
+<p>La passion ne leur manquait pas pour tenter de sévères réformes.
+L'hérédité des charges les constituait depuis dix ans une sorte de
+noblesse haïe et insultée de l'autre. Noblesse, il est vrai, achetée et
+sortie de l'argent, mais qui, dans ces familles, était relevée par des
+habitudes graves, et encore plus par leur nouvelle indépendance. Ils
+n'avaient plus à solliciter les grands à chaque vacance. Ils ne
+sentaient plus trembler la balance dans leurs mains. La justice, devenue
+un fief patrimonial, marchait forte devant le fief, et la robe égalait
+l'épée.</p>
+
+<p>Ce qui malheureusement leur faisait tort, c'était bien moins l'achat des
+charges, bien moins le droit annuel qu'ils acquittaient pour les
+perpétuer dans leurs familles, que les émoluments variables qu'ils
+tiraient de la justice. Payés par les plaideurs, et sur chaque procès
+prélevant des <i>épices</i>, ce misérable casuel les abaissait, les empêchait
+de prendre une grande attitude, ni de fortes racines dans la nation. Que
+dis-je? quoique très-vaniteux, à les prendre en eux-mêmes et dans le
+secret de leur c&oelig;ur, ils n'étaient pas bien fermes. Ces profits
+variables, trop généralement arbitraires, <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> contestés des
+plaideurs, leur abaissaient le c&oelig;ur. Leurs charges étant toute leur
+fortune, ils s'en croyaient comptables à leur famille. Ils craignaient
+fort qu'on y touchât. Ils étaient, avant tout, pères et propriétaires.
+Le nom le plus illustre, le vieux Harlay, par faiblesse pour les siens,
+venait de donner un triste exemple; il avait vendu (ce qui jusque-là ne
+se faisait pas encore) une charge de premier président.</p>
+
+<p>Nos évêques, valets ou parents des maîtresses, de Gabrielle,
+d'Henriette, fils de Zamet et de La Varenne, etc., n'en méprisaient pas
+moins les magistrats, les appelant «une espèce mécanique et <i>épicière</i>.»
+Plusieurs, comme Sourdis, nommé par Gabrielle archevêque de Bordeaux et
+cardinal, cumulaient l'insolence de la pourpre et de la noblesse,
+piaffaient en matamores, marchaient sur les pieds à tout le monde. Ce
+Sourdis alla un jour, avec ses estafiers, briser la porte des prisons de
+Bordeaux, en tirer des hommes qui étaient là sous arrêt du Parlement,
+sous la main de la Loi.</p>
+
+<p>Callot a immortalisé les nobles gueux de cour, ces capitans râpés,
+traînant leur inutile épée autour du Louvre, mendiant une aumône ou
+flairant un repas aux cuisines de monseigneur d'Ancre. Celui-ci leur
+crachait dessus, et les appelait <i>faquins à mille francs pièce</i>. C'était
+le taux d'un gentilhomme.</p>
+
+<p>Gibiers de recors et d'huissiers, ils n'en étaient pas moins hardis
+contre les juges, vaillants à bon marché contre les hommes de plume,
+parfois de main légère et prompte aux voies de fait. Si l'on voulait
+poursuivre, point de témoins. Peu de gens se souciaient de <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> se
+mettre sur les bras tous ces ferrailleurs qui se soutenaient entre eux.</p>
+
+<p>À ces insultes accidentelles, joignez-en une permanente. Les nobles de
+robe étaient soumis à la gabelle du sel. Les nobles d'épée s'en
+moquaient. Les gabeleux, qui fouillaient les maisons pour constater le
+sel acheté illicitement, n'eussent pas osé entrer chez eux. Ils
+fouillaient chez les juges. En septembre 1613, la Cour des aides avait
+eu la hardiesse d'ordonner qu'on irait <i>partout</i>, et que <i>tous</i>
+payeraient, en proportion du nombre des personnes. Essai audacieux qui
+n'allait pas moins qu'à l'<i>égalité en matière d'impôts</i>. La chose fut
+écrite, non faite, resta sur le papier.</p>
+
+<p>Voilà donc deux noblesses qui arrivent, deux armées, front à front.
+Toutes deux se caractérisent, la noblesse par sa pétulance (au point que
+le vieux maréchal La Châtre ne put la supporter et se retira). Le Tiers
+marqua par son humilité; quoiqu'il eût le c&oelig;ur bien gros, il alla
+faire compliment aux nobles et au clergé. À l'ouverture, il parla à
+genoux.</p>
+
+<p>Ce n'était point du tout le Tiers État du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, comme il avait
+paru si fièrement à Poissy, mêlé d'esprits divers et de classes
+diverses, vrai représentant de la France. En 1614, ce n'était qu'une
+classe, tous juges et gens de loi. Et cependant plus de jurisconsultes.
+Des praticiens, point d'administrateurs, si du moins l'on en juge par
+l'informe chaos qu'offrent les cahiers des États. Il est visible qu'à
+juger des procès, ces gens-là ne sont pas devenus de grands politiques.
+Cependant il y avait quelques hommes de talent, le lieutenant civil de
+Mesmes, éloquent, vif, hardi; le <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> prévôt des marchands, Miron,
+frère du Miron célèbre qui changea tant Paris sous Henri IV. Dans les
+magistrats de provinces, quelques-uns brillèrent. Nommons par gratitude
+l'estimable chroniqueur des États, Florimond Rapine, avocat du roi au
+présidial de Saint-Pierre. Nommons surtout et désignons à la
+reconnaissance du pays le héros de l'assemblée, Savaron, président au
+présidial de Clermont. Jeune, il avait porté les armes; magistrat plus
+tard, érudit, il se bornait à la petite gloire d'éditer son compatriote,
+le vieux Sidoine Appolinaire. La grandeur de la situation, l'amour de la
+justice et le sentiment des misères du peuple tirèrent de sa poitrine
+des paroles inouïes, qui alors purent tomber par terre, mais pour
+revenir foudroyantes par Sieyès et par Mirabeau.</p>
+
+<p>Les voleurs avaient peur. Tout en faisant les fiers, au nom du roi
+qu'ils avaient dans les mains, ils avaient vu l'agitation, la fureur de
+Paris au procès de Ravaillac, et savaient par où on pouvait les prendre.
+Celui qui eût eu le courage de relever la chemise sanglante de Henri IV
+l'eût trouvée chaude encore, à brûler le Louvre.</p>
+
+<p>On ne pouvait faire une réforme, mais bien une révolution. C'était au
+Tiers État à y regarder et savoir ce qu'il voulait. Il était tout de
+magistrats, lié avec le Parlement. La révolution se fût faite par la
+voie judiciaire.</p>
+
+<p>Le grand secret n'était pas un secret. Le vieux Harlay, qui avait tout
+étouffé quand la régence donnait encore espoir, était retiré, mais non
+mort. Le rapporteur de Ravaillac existait, et ses dépositions, <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>
+<i>reçues sous le secret de la cour</i>, n'avaient pas encore été détruites.
+Elles existaient dans la cassette, murée à l'angle des rues Saint-Honoré
+et des Bons-Enfants, avec la feuille dictée par Ravaillac sur
+l'échafaud, entre les tenailles et le plomb fondu, et l'on pouvait y
+lire les noms d'Épernon et de la reine.</p>
+
+<p>Le témoin Dujardin Lagarde, assassiné par Épernon, Lagarde vivait
+pourtant; il était à Paris, et demandait réparation. Pour réparation, il
+eut la Bastille.</p>
+
+<p>La dame d'Escoman, ajournée, non vraiment jugée, était à la
+Conciergerie, toujours dans la main du Parlement, qui, par elle, avait
+une hypothèque terrible sur le Louvre. Si, par Lagarde, on mettait
+Épernon à jour, derrière lui, par la d'Escoman, on allait à la reine. Le
+duc en trois jours eût été en Grève, et elle fût partie pour Florence.</p>
+
+<p>Le jugement d'Épernon, qui eût frappé les grands d'une impuissance
+constatée, aurait sauvé cent millions d'hommes qui sont morts de misère
+par la perpétuité du régime quasi féodal, que la monarchie n'a nullement
+fini, mais continué par la noblesse jusqu'en 89.</p>
+
+<p>Pour cela, il fallait tenir Paris et savoir s'en servir. Il fallait que
+le Tiers État, au lieu de venir avec toutes les petites jalousies de la
+province, se jetât de c&oelig;ur dans la grande ville, où est la chaude vie
+de la France, qui n'est que la France même, incessamment filtrée par un
+brûlant organe. Paris n'avait jamais été tant ligueur qu'on croyait. Et
+d'ailleurs il ne l'était plus. Au contraire, il saluait de ses v&oelig;ux
+la guerre d'Henri IV, qu'il croyait une «guerre contre le pape.» Paris
+protégea Charenton.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> La cour, étourdiment, avait assigné au Tiers de siéger à
+l'Hôtel de Ville. Il y aurait trôné et serait devenu un centre. Par
+sotte jalousie de Paris, il aima mieux être rayon, un rayon pâle dans la
+gloire de la noblesse et du clergé. Il alla se loger sous les pieds de
+ses ennemis. Tandis que les deux ordres privilégiés siégeaient
+pompeusement dans les salles hautes et décorées du couvent des
+Grands-Augustins, le pauvre Tiers vint se cacher au réfectoire humide
+des moines, dans un rez-de-chaussée sale et noir, où personne n'allait
+le chercher. Paris n'eût su où le trouver.</p>
+
+<p>Ils se laissèrent donner pour président un homme mixte, ni chair, ni
+poisson, le prévôt Miron, que la cour appuyait comme propre à donner des
+paroles, en éludant les actes. On put le juger dès l'entrée. Quand ce
+malheureux trésorier, pilorié, promené sur un âne par le duc de Nevers,
+apporta sa requête, l'affaire ne fut pas mise en délibération, sous ce
+prétexte étrange <i>que l'heure était sonnée</i> (d'aller dîner). L'homme, il
+est vrai, s'était présenté seul, les autres trésoriers n'ayant osé le
+soutenir, «l'ayant désavoué de l'<i>injure</i> qu'il avait faite au duc,» en
+faisant son devoir, et suivant les ordres du roi!</p>
+
+<p>Je ne vois pas non plus dans le gros livre de Rapine que le président
+ait saisi l'assemblée de la réclamation de Lagarde. Pas un mot d'une
+affaire si grave que Lagarde lui-même dit avoir présentée aux États.</p>
+
+<p>Ce livre de Rapine est bien étrange, quelquefois hardi dans la forme,
+mais très-timide au fond. Les choses capitales sont cachées dans des
+parenthèses. On apprend en passant, et par occasion, en une ligne,
+<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> «que tous les cahiers des députés demandoient la <i>suppression
+des pensions</i>.» C'était la guerre à la noblesse que le Tiers apportait.
+Rien n'indique qu'il ait suivi ce mandat des provinces. Il procéda
+obliquement, demandant: 1<sup>o</sup> surséance, pendant la durée des États, aux
+levées d'argent extraordinaires; 2<sup>o</sup> suppression des trésoriers qui
+payaient les pensions. La reine se récria sur ce dernier article, disant
+que les offices des trésoriers étaient à elle, un don qu'elle avait reçu
+du feu roi. Le Tiers État, non moins galant, maintint ces trésoriers des
+pensions. Cela devait faire croire qu'il respecterait les pensions
+elles-mêmes.</p>
+
+<p>Cependant ce seul mot de <i>pensions</i> avait fait frémir la noblesse. Ce
+même jour, 13 novembre, un homme à elle, un député du sauvage Forest,
+sans consulter ses collègues de même province, vint, comme de sa tête,
+avec les semblants de sa liberté montagnarde, proposer d'abolir le droit
+annuel qui assurait aux magistrats l'hérédité des charges.</p>
+
+<p>Guerre pour guerre. Si le Tiers touchait aux pensions des nobles, les
+nobles leur jetaient cette pierre, les menaçaient dans leurs fortunes.</p>
+
+<p>Mais tout cela était trop lent. Le duc d'Épernon, qui sans doute
+craignait que, dans cette dispute entre les ordres, l'aigreur ne donnât
+du courage, et qu'on ne mît sur le tapis l'affaire de Lagarde et de
+Ravaillac pour l'envoyer au Parlement, d'Épernon résolut de frapper un
+coup de terreur sur celui-ci, qui effrayât le Tiers, bridât les langues
+sur ce sujet sacré. Probablement il était averti de ce qu'on voulait
+faire par l'espion et le traître qu'on avait mis pour successeur
+<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> de Harlay, le président Verdun, l'âme damnée de la reine, de
+d'Épernon et des Jésuites.</p>
+
+<p>Le coup fut monté ainsi. Un soldat du duc défia un homme et le tua, fut
+emprisonné par le bailli de Saint-Germain. D'Épernon, comme colonel
+général de l'infanterie, réclame le prisonnier, prend des gardes au
+Louvre et force la prison (14 décembre).</p>
+
+<p>Le 15, la noblesse, exaltée, enhardie par l'outrage fait aux lois et aux
+magistrats, déclare au Tiers qu'elle demandera au roi qu'il ne lève
+point le droit annuel, c'est-à-dire <i>ne garantisse plus l'hérédité des
+charges achetées</i>. Ces charges, non garanties, tombaient dès lors au
+dixième de leur valeur. Les magistrats, qui y avaient mis tout leur
+patrimoine, étaient ruinés.</p>
+
+<p>Cette menace, apportée au Tiers, eut un effet inattendu. On vit alors
+une chose qu'on ne voit guère qu'en France, où les hommes, mis en
+demeure, s'élèvent parfois tout à coup au-dessus d'eux-mêmes. Un noble
+éclair passa sur l'assemblée. Ces magistrats accueillirent avec
+enthousiasme la proposition qui les ruinait. Plusieurs s'écrièrent qu'il
+fallait abolir cette honteuse vénalité des charges, fermer la porte aux
+richesses ignorantes, et ne l'ouvrir qu'à la vertu.</p>
+
+<p>La proposition fut formulée par le lieutenant général du bailliage de
+Saintes, président du gouvernement de Guyenne. Cette province si
+misérable, rasée, exterminée par l'atrocité des impôts, et qui n'avait
+plus que des larmes, avait ému son c&oelig;ur, et elle lui inspira de
+grandes paroles, dignes de la <i>Nuit du 4 août</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> Ce magistrat demande trois choses: 1<sup>o</sup> qu'on ne paye plus le
+droit qui garantissait l'hérédité des charges; 2<sup>o</sup> que la taille soit
+réduite à celle d'Henri III; 3<sup>o</sup> que le roi, s'il se trouve trop
+appauvri par les demandes, sursoie au payement des pensions.</p>
+
+<p>L'enthousiasme alla montant. Et la majorité adopta le sacrifice complet,
+proposé par M. de Mesmes, l'<i>abolition expresse de la vénalité des
+charges</i>.</p>
+
+<p>Deux députés, au moment même, s'échappèrent et coururent aux chambres du
+clergé et de la noblesse, qui, surpris de cette vigueur, essayèrent de
+gagner du temps, admirant, exaltant un si beau sacrifice, mais demandant
+<i>qu'on l'ajournât avec l'affaire des pensions</i>, qu'on n'occupât le roi
+que de l'affaire du sel et de la suspension du droit annuel. On ne fut
+pas pris à ce piége, et on leur envoya l'homme le plus ferme de
+l'assemblée, Savaron, président de Clermont, qui leur dit: «Laissons-là
+le droit annuel; allons à la racine du mal. La noblesse dit que la
+vénalité lui ferme l'entrée aux charges ... Que la vénalité périsse!</p>
+
+<p>«Les pensions en sont à ce point que le peuple, désespéré, pourra bien
+faire comme ses aïeux les Francs, qui brisèrent le joug des Romains ...
+Dieu veuille que je sois faux prophète! Mais enfin c'est ce brisement
+qui a fondé la monarchie ...»</p>
+
+<p>Ceci à l'adresse des nobles. Et l'hypocrisie du clergé, sa secrète
+entente avec la noblesse, il la nota d'un mot; «Tous vos discours sucrés
+ne réussiront pas à nous faire avaler la chose ... Vous craignez pour
+le roi <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> s'il perd un million et demi que lui rapporte le droit
+des magistrats. Et vous ne craignez pas de lui laisser la charge des
+pensions, qui est de cinq millions!»</p>
+
+<p>Et au roi: «Sire, soyez le roi très-chrétien ... Ce ne sont pas des
+insectes, des vermisseaux, qui réclament votre justice et votre
+miséricorde. C'est votre pauvre peuple, ce sont des créatures
+raisonnables; ce sont les enfants dont vous êtes le père et le tuteur
+... Prêtez-leur votre main pour les relever de l'oppression!... Que
+diriez-vous, Sire, si vous aviez vu en Guyenne et en Auvergne les hommes
+paître l'herbe à la manière des bêtes?... Cela est tellement véritable,
+que je confisque à Votre Majesté mon bien et mes offices, si je suis
+convaincu de mensonge!»</p>
+
+<p>Cette voix, sortie du c&oelig;ur du peuple, donnait courage au Parlement.
+Dès le premier discours, qui fut du 15, il avait procédé contre le duc
+d'Épernon. Celui-ci joua le tout pour le tout. Le 19, le Parlement, à sa
+sortie, trouva le duc avec ses bandes qui remplissaient la Grand'Salle
+et la longue galerie des Merciers, fort obscure en cette saison. Ces
+<i>bravi</i>, qui, sans nul scrupule, eussent fait un carnage de toute la
+Justice de France, commencèrent par des cris, des risées, des menaces.
+Puis ils passèrent aux gestes, et l'on ne sait si réellement il y eut
+des coups. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ruaient des éperons à travers
+les robes, les accrochaient et les tiraient pour faire tomber les
+magistrats. Ceux-ci retournèrent sur leurs pas, s'enfermèrent dans leurs
+salles. Le duc resta maître du champ de bataille.</p>
+
+<p>La Justice, créée pour donner la chasse aux brigands, <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> fut
+chassée par eux cette fois; les voleurs enfermèrent leurs juges.</p>
+
+<p>Que fit le Parlement le lendemain? Rien du tout. Et rien encore pendant
+cinq jours. Ce corps certainement était neutralisé par la trahison de
+son président.</p>
+
+<p>La noblesse ne douta pas que le Tiers ne fût effrayé de l'aventure du
+Parlement. Le 20, par le clergé et directement par un de ses membres,
+elle demanda, exigea que Savaron lui fît excuse. À quoi il répondit
+fièrement: «J'ai porté les armes cinq ans, et j'ai moyen de répondre à
+tout le monde en l'une et l'autre profession.»</p>
+
+<p>Mais les nobles n'eussent daigné croiser l'épée avec un homme de robe
+longue. Un d'eux, Clermont d'Entragues, dit que Savaron devait être
+fouetté par les pages, berné par les laquais.</p>
+
+<p>Le clergé, <i>au nom de la paix</i>, voulait que le Tiers avalât ceci, et fît
+excuse à la noblesse de l'injure qu'il n'avait pas faite. De Mesmes fut
+envoyé effectivement aux nobles, mais ce fut pour poser la question sur
+un terrain plus haut: «Les trois ordres sont trois frères, enfants de la
+France. Au clergé, la bénédiction de Jacob et le droit d'aînesse. À la
+noblesse, les fiefs et dignités. Au Tiers État, la justice. Le Tiers,
+dernier des frères, reconnaît son aîné au-dessus de lui. Mais la
+noblesse doit voir un frère en lui. Elle donne la paix à la France, nous
+aux particuliers...</p>
+
+<p>«Au reste, n'a-t-on pas vu souvent dans les familles que les aînés
+ravalaient les maisons, que les cadets les relevaient?»</p>
+
+<p>Ce fut un coup de poignard pour la noblesse. Pour la <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> première
+fois, l'égalité timide avait réclamé ce nom de frères, de cadets, de
+frères inférieurs, mais déjà en rappelant que les aînés pouvaient
+déchoir, les cadets sauver la famille...</p>
+
+<p>«Des fils de savetier nous appeler frères!» Ce fut le cri des nobles.
+Ils crièrent en tumulte jusqu'à neuf heures du soir. Et alors, quoiqu'il
+fût si tard, ils allèrent demander vengeance au roi. Ils trouvèrent
+porte close, les ponts levés, le roi couché.</p>
+
+<p>Ce même jour 24 décembre, le Parlement, enfin réveillé, s'était souvenu
+de l'injure du 19, et s'était mis à procéder. Le Tiers déclara, le 27,
+que de Mesmes avait bien parlé, et qu'on l'avouait de tout.</p>
+
+<p>Au point où étaient les choses, Condé avait la partie belle. Cette
+popularité qu'il cherchait jusque-là par de mauvais moyens, il pouvait
+la gagner par le salut de la France. S'il eût été le 27 aux États et au
+Parlement, il eût entraîné tout. Il n'osa, et resta chez lui.</p>
+
+<p>La reine ne perdit plus de temps pour faire jouer la grande machine, le
+roi,&mdash;pour comprimer par lui le Tiers, le Parlement, sauver d'Épernon,
+relever la noblesse.</p>
+
+<p>Jour mémorable. Le roi fut posé, ce jour-là, roi des nobles contre le
+peuple.</p>
+
+<p>C'est le sens de tout ce qui suit pour deux cents ans. Nous attendons
+89.</p>
+
+<p>Le 28, ce petit garçon de treize ans et demi, en son Louvre, répétant sa
+leçon apprise, ordonne au Tiers État <i>de faire excuse à la noblesse</i>.</p>
+
+<p>Et il ordonne au Parlement <i>de cesser les poursuites contre son cousin
+le duc d'Épernon</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Le prince de Condé, lâchement, fit semblant de croire que le
+Tiers avait l'intention de s'excuser et lui conseilla de le faire.</p>
+
+<p>Le Parlement, battu, bloqué chez lui par d'Épernon, ne fut pas quitte
+pour cela. Il lui fallut endurer sa présence. Cet homme, qui portait le
+meurtre au front et le sang d'Henri IV, au lieu de figurer sur la
+sellette, comme il devait, vint trôner comme duc et pair. Ceux qu'il
+avait bafoués et outragés le soir, il les brava de jour. Il n'excusa,
+n'expliqua, ne regretta rien. La tête haute, en quelques mots brefs, il
+assura la cour de sa protection.</p>
+
+<p>Le Tiers fut traité de même. Le petit roi ne daigna lire ses trois
+propositions et les renvoya à ses gens. Il n'avait qu'un mot, et sa mère
+un mot: «Faites au plus tôt votre cahier.» C'est-à-dire: Partez au plus
+vite.</p>
+
+<p>On avait été jusqu'à écrire d'avance les excuses que devait faire le
+Tiers. Celui-ci, exaspéré, n'en tint compte, dit qu'il ne s'expliquerait
+pas devant la noblesse, mais devant le roi. Il prit même un rôle
+agressif. Il menaça d'<i>écrire aux provinces</i> si on ne donnait prompte
+réponse à ses propositions. Enfin, il demanda <i>qu'on lui communiquât
+l'état des finances</i>.</p>
+
+<p>Cette demande, si simple et si prévue, jeta un trouble extrême à la cour
+et aux chambres du clergé et de la noblesse. On put juger alors de la
+parfaite entente, de l'union de tous les voleurs. Le clergé envoya au
+Tiers État le doucereux évêque de Belley, Camus, l'auteur fadasse de
+tant de plats romans, de bergeries dévotes, mêlés de l'<i>Astrée</i> de
+d'Urfé et de la <i>Philothée</i> mignarde de saint François de Sales. «Les
+finances, <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> dit-il, sont l'Arche sainte de l'ancienne Loi ...
+Gardons-nous d'y toucher ...»&mdash;À quoi un membre du Tiers dit vivement:
+«Mais nous sommes sous la Loi nouvelle, qui veut le jour et la lumière.»</p>
+
+<p>Le ministre Jeannin, très-fidèle à l'ancienne Loi, voulut bien apporter
+cette Arche, mais non l'ouvrir. On communiqua quelques chiffres
+incomplets, inexacts et faux. Et encore on défendit de les copier. Le
+Tiers enfin fut obligé de dire qu'une telle communication lui était
+superflue, qu'il n'en prendrait pas connaissance.</p>
+
+<p>Jeannin, pour rester au pouvoir, avait pris la tâche honteuse de mentir
+pour la cour et de couvrir ses vols. Il dit effrontément que le trésor
+des quarante millions de la Bastille n'était que de cinq; il supposa que
+la dépense avait augmenté de neuf millions, et la recette diminué de
+huit! Chiffre impossible et ridicule; car, alors, on n'eût pas vécu.
+Enfin, pour embrouiller complètement, et dérouter tout examen, à
+l'article des levées d'argent, il additionne pêle-mêle la recette avec
+la dépense!</p>
+
+<p>Malgré les défenses expresses, le Tiers copia ce chaos, et l'envoya dans
+les provinces.</p>
+
+<p>Cependant on cherchait, on trouvait contre lui, on lui jetait aux jambes
+des barres pour l'arrêter et des pierres pour le faire tomber.</p>
+
+<p>Les magistrats qui composaient le Tiers sortaient en grande partie de
+familles de finances. La noblesse crut les embarrasser en proposant une
+chambre de justice qui examinerait et poursuivrait les financiers (5
+décembre.)</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> Les nobles, débiteurs de ceux-ci, se fussent acquittés à bon
+compte, en les payant d'une corde. Le Tiers se montra ferme encore;
+malgré ses rapports de famille, il déclara trouver très-bon qu'on
+recherchât les financiers.</p>
+
+<p>La seconde pierre qu'on lui jeta fut une réforme de la Justice, dont on
+le menaça, et la troisième (lancée par le clergé), une réduction des
+conseillers d'État. Le Tiers, en vrai Romain, vota cette réduction, qui
+fermait aux magistrats leur plus belle perspective.</p>
+
+<p>La seule vengeance qu'il prit, ce fut d'écrire en tête de son cahier,
+comme premier article et <i>loi fondamentale</i>, la défense du roi contre le
+clergé, la condamnation des doctrines qui avaient armé Ravaillac,
+l'indépendance du pouvoir civil, l'injonction à tous ceux qui auraient
+des offices ou des bénéfices de signer cette doctrine, enfin la
+proscription des souteneurs de l'autorité étrangère.</p>
+
+<p>Les historiens, qui ne voient là qu'une bassesse, une flatterie, n'ont
+aucun sentiment de la situation ni du moment. Le sang du roi fumait
+encore.</p>
+
+<p>Ces souteneurs du pape, qui étaient-ils? Les bons amis de Ravaillac,
+ceux qui l'avaient poussé, regardé faire, et qui profitaient de son
+crime. Qui? D'Épernon et Concini, les Jésuites, les mauvais Français,
+nos Espagnols de France et les excréments de la Ligue.</p>
+
+<p>L'article les marquait tous. On ne pouvait pas encore les mettre en
+Grève; on les piloriait dans la Loi.</p>
+
+<p>Quand Samson mit le feu à la queue des trois cents renards, qui s'en
+allèrent criant, brûlant les blés des Philistins, ces animaux ne firent
+pas plus de bruit que <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> les défenseurs des Jésuites et les
+prélats ultramontains.</p>
+
+<p>Ils vinrent, l'un après l'autre, déclamer, pleurer et crier au sein du
+Tiers sur le malheureux sort de la Religion. Ils y jetèrent l'incident
+pathétique des catholiques cruellement persécutés, disaient-ils, en
+Béarn par les huguenots. Le président Miron, prenant rôle dans la
+comédie, appuya cette lamentation de ses sanglots et de ses larmes.</p>
+
+<p>Le Tiers n'en fut pas dupe. Peu favorable aux protestants, il tint ferme
+contre les Jésuites. Contre la cour, c'était la même chose. On put le
+voir à la peur de celle-ci, qui se fit tout à coup bienveillante pour
+les magistrats, leur fit dire que les charges non-seulement passeraient
+aux fils, mais aux héritiers quelconques et aux veuves.</p>
+
+<p>Ce miel intempestif, donné si lâchement et par peur, n'adoucit rien. Les
+magistrats en sentirent mieux leur force, et le Parlement, adoptant
+l'article, en fit un arrêt, et lui donna la force judiciaire (31
+décembre).</p>
+
+<p>Il ne restait qu'à mettre les noms dans cet arrêt pour en faire la
+condamnation de grands coupables qui bravaient la Justice.</p>
+
+<p>Leur arme, leur ressource suprême, connue dans la première dispute, ce
+fut encore le roi. Avec le petit mannequin, ils pouvaient assommer la
+raison et la loi. Cette fois encore le Tiers, le Parlement, furent
+accablés par le roi même, qui équivoqua l'article à lui, et leur
+interdit de défendre sa royauté, sa vie! prenant parti pour ceux qui
+tuaient les rois, pour les assassins de son père!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> C'étaient eux justement qui le liaient; il n'était pas libre.
+La complicité de la cour et de la reine même dans la mort d'Henri IV
+enhardissait tellement le parti jésuite, que le cardinal Du Perron, son
+organe, dit au roi en personne que, s'il ne cassait l'arrêt du
+Parlement, le clergé en concile <i>excommunierait ceux qui refusent au
+pape le droit de déposer les rois</i>.</p>
+
+<p>Cent vingt membres du Tiers protestèrent pour que l'article restât écrit
+au cahier, malgré l'ordre du roi. Ils protestèrent de vive voix, mais
+tous ne signèrent pas la protestation. Ce qui permit au président Miron
+de nier la majorité. En vain Savaron monta sur un banc. On étouffa sa
+voix. Le président cria que le roi le voulait ainsi, et l'avait dit
+lui-même, de sa bouche et sans interprète. On prit un moyen terme. On
+effaça sans effacer, en écrivant l'article pour dire qu'on ne l'écrirait
+pas.</p>
+
+<p>Tout le débat finit sur ce premier article, qui fut en même temps le
+dernier. La comédie honteuse finit comme ces arlequinades où le <i>Deus ex
+machinâ</i> qui fait le dénoûment est tout simplement le bâton.</p>
+
+<p>Un sieur de Bonneval, membre de la noblesse, sans cause ni prétexte,
+bâtonne un magistrat du Tiers. Et, d'autre part, Condé, furieux contre
+la reine, qui lui fait intimer de ne point faire visite au Tiers, fait
+bâtonner par un des siens un gentilhomme de la reine. De là, entre la
+reine et lui, une basse et grossière dispute. «Je n'ai pas peur de vous,
+disait Condé. Que me ferez-vous?» Le roi les sépara. La reine avait
+mandé pour la défendre toutes les bandes de M. de Guise.</p>
+
+<p>Condé alla au Parlement, et dit froidement qu'il <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> avouait son
+gentilhomme d'avoir assommé l'homme de la reine, que ce n'était que
+représailles. «MM. de Guise, dit-il, ont bien assassiné de Luz. Et le
+maréchal d'Ancre a bien fait assassiner Rubempré. M. d'Épernon a bien
+...» Condé acheva-t-il? dit-il que d'Épernon avait assassiné Lagarde, le
+dénonciateur de Ravaillac? Nous savons seulement qu'il nomma d'Épernon.
+Cela suffit: la reine, tout à coup souple comme un gant, fit tout ce que
+voulait Condé. Il eut pour son homme des lettres d'abolition, et l'homme
+de la reine garda ses coups de bâton. Le Tiers, plus ferme, fit
+condamner, au moins par contumace, le député de la noblesse qui avait
+bâtonné un de ses membres, et il fut exécuté en effigie.</p>
+
+<p>Voilà un pas de fait. Concini, Guise et d'Épernon ont été nommés
+<i>assassins</i>. Le peuple ajoutait <i>d'Henri IV</i>. Que serait-il arrivé si le
+Parlement n'avait fait la sourde oreille? S'il eût relevé la chose, il
+eût eu Paris pour auxiliaire, et son glaive innocent, dont riaient les
+bandits, aurait eu le fil et la pointe. La cour, devant un tel procès,
+eût été trop heureuse de recevoir les conditions du Tiers.</p>
+
+<p>Une politique nouvelle eût commencé, anti-cléricale, anti-espagnole. Le
+cahier du Tiers l'indiquait.</p>
+
+<p>Le président y avait glissé une demande des mariages d'<i>Espagne</i>. On
+effaça le mot <i>Espagne</i>.</p>
+
+<p>Le cahier contenait une révolution contre le clergé. Il demandait:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Qu'il y eût une justice sérieuse pour les prêtres, qu'ils fussent
+jugés, non par les leurs, intéressés à les blanchir toujours, mais par
+les juges laïques;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> 2<sup>o</sup> Que la justice d'Église fût gratuite, qu'elle parlât
+français, qu'elle n'arrêtât personne sans l'intervention de la justice
+laïque;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Que le curé ne fît plus payer pour les baptêmes, mariages et
+sépultures, et qu'il en remît les registres au greffe;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Que les villes reprissent l'administration des hôpitaux, et que
+leurs administrateurs reçussent les aumônes dues par les évêchés et
+couvents; que tout ecclésiastique qui aurait plus de six cents livres
+par an en payât un quart pour les pauvres; que chaque monastère nourrît
+un soldat invalide; les autres invalides nourris aux Hôtels-Dieu, partie
+aux frais des hôpitaux et partie aux frais du clergé;</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Que le clergé n'acquît plus d'immeubles (sauf un cas), et ne reprît
+point par rachats forcés ses anciens immeubles aliénés qui avaient passé
+de main en main.</p>
+
+<p>Ces actes terribles qui perçaient le c&oelig;ur du clergé lui firent
+craindre extrêmement que le Parlement ne lançât le grand procès qui eût
+donné la force au Tiers. Il se serra tremblant sous la cour et sous la
+noblesse. Les trois puissances furent d'accord pour mettre le Tiers à la
+porte, finir brusquement les États. Le roi exigea le cahier et fit la
+clôture le 23 février. Et quand, le lendemain, le Tiers crut pouvoir
+revenir pour achever les affaires, comme il l'avait demandé, il trouva
+porte close, et déjà les bancs enlevés, les tapisseries détachées. Le
+chroniqueur Rapine, dans sa douleur naïve, s'écrie qu'en effet les
+voleurs avaient sujet de craindre «une assemblée nouvelle, où peut-être
+<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Dieu et notre mère, notre douce Patrie, l'innocence de notre
+roi, auroient suscité quelqu'un pour nous tirer de ce sommeil qui nous
+assoupit quatre mois.»</p>
+
+<p>«Et que deviendrons-nous? Nous venons tous les jours battre le pavé de
+ce cloître, pour savoir ce qu'on veut faire de nous. L'un plaint l'État,
+l'autre s'en prend au chancelier. Tel frappe sa poitrine, accuse sa
+lâcheté; un autre abhorre Paris, et désire revoir sa maison, sa famille,
+oublier la liberté mourante...</p>
+
+<p>«Et pourtant, après tout, dit-il en se relevant avec force, sommes-nous
+autres que ceux qui entrèrent hier à la salle des Augustins?»</p>
+
+<p>Ce mot a attendu deux cents ans sa réponse. «Nous sommes, a dit Sieyès,
+ce que nous étions hier.»&mdash;«Et nous jurons de l'être.» C'est le serment
+du Jeu de Paume.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> CHAPITRE XV<br>
+<span class="smcap">PRISON DE CONDÉ&mdash;MORT DE CONCINI<br>
+1615-1617</span></h2>
+
+<p>Plus d'assemblées pendant deux siècles. Mais celles du clergé
+continueront, poursuivant un but fixe, la <i>proscription progressive des
+protestants</i>, dont il fait au roi l'expresse condition de ses secours
+d'argent, et l'<i>extermination des libres penseurs</i>, sous le nom
+d'athées.</p>
+
+<p>Le Tiers restait cependant à Paris, et il fut tout un mois, du 24
+février au 24 mars. Tout dissous qu'il était, sa présence eût donné une
+grande force au Parlement. Il semble que l'un et l'autre se soient
+attendus. Ils ne firent rien du tout. Et ce fut seulement le 28, lorsque
+le Tiers était parti, que le Parlement prit la parole, et par arrêt
+invita les princes et les pairs à venir siéger. Arrêt opposé du Conseil.
+Le Parlement tient bon, et, le 22 mai, vient lire ses remontrances au
+Louvre. C'étaient celles des États, sur la ruine des finances. Mais, de
+plus, le Parlement, entrant dans la politique même, priait le roi de
+revenir <i>aux alliances <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> de son père</i>, donc, de ne point
+s'allier à l'Espagne. Il censurait l'audace insolente du clergé et des
+amis du pape. Il demandait qu'on fît rendre gorge «à des gens sans
+mérite qui avaient reçu des dons immenses,» et qu'on ne confiât plus les
+grandes charges aux étrangers, qu'on ne peuplât plus le royaume de
+moines italiens, espagnols, qu'on fît recherche des juifs, magiciens et
+empoisonneurs, qui, depuis peu d'années, se coulaient aux maisons des
+grands. C'était désigner Concini et sa femme, qui s'entouraient de ces
+gens. Et, si cette désignation semblait obscure, le Parlement aurait
+nommé.</p>
+
+<p>Les ministres furent atterrés; mais Guise et d'Épernon offrirent leur
+épée à la reine. Il eût fallu, pour soutenir le Parlement, que Condé fût
+ici, mais il était parti avec les princes, aimant mieux faire la guerre
+de loin. Il s'adressa à la fois au pape et aux huguenots, et, en réponse
+aux prières de la reine, qui l'invitait à aller avec le roi au-devant de
+l'infante, il lança un manifeste où il nommait Concini, comme capital
+auteur des maux publics.</p>
+
+<p>On n'a pas répondu au Tiers, dit-il. On a fait rayer de ses cahiers
+l'article qui défendait la vie des rois, <i>rayer celui qui demandait la
+recherche du parricide commis sur le feu roi</i>. On a voulu tuer Condé et
+les princes. On précipite les mariages d'Espagne, ce qui fait croire aux
+huguenots qu'on veut les exterminer. Le clergé, malgré le roi, a juré le
+concile de Trente (la royauté du pape). Le roi est prié de ne pas partir
+sans répondre aux États et sans chasser les Italiens.</p>
+
+<p>Concini, mort de peur, aurait voulu céder. D'Épernon <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> ne le
+permit pas; il fit entendre à la reine qu'il fallait faire sur l'heure
+le mariage d'Espagne, et s'assurer par là du secours de l'étranger. Du
+moment qu'on tenait le roi, on tenait tout. En le mariant, on le
+précipitait vers l'Espagne et vers Rome, et l'on tranchait tout
+l'avenir.</p>
+
+<p>Les princes, trop faibles, n'empêchèrent rien. Condé, tout à la fois ami
+des jésuites et des huguenots, n'eut aucune force populaire.
+L'assistance que ses derniers lui prêtèrent ne fit que les compromettre.
+La reine, malgré tout, mena le roi à la frontière.</p>
+
+<p>L'infante Anne d'Autriche entra en France pour épouser Louis XIII;
+Élisabeth de France passa en Espagne pour épouser Philippe IV (9
+novembre 1615). Dès lors, la reine avait vaincu. Condé négocia,
+s'arrangea pour un million et demi, et la position de chef du conseil.
+Il traita pour lui seul, sans dire un mot des autres.</p>
+
+<p>Le peuple, qui avait cru que son retour entraînait le départ du favori,
+et qui le vit plus puissant que jamais créer un nouveau ministère, entra
+en grande fureur. Elle éclata. Concini avait fait bâtonner par deux
+valets un certain cordonnier nommé Picard, qui, sergent de la garde
+bourgeoise, avait refusé de le laisser entrer à la porte Bucy sans
+passe-port. La foule saisit les deux valets et les pendit à la porte du
+cordonnier. Picard devint le héros du peuple.</p>
+
+<p>Condé, rentrant, fut reçu en triomphe (juillet 1616). Il n'y fut pas
+longtemps sans dire à son nouvel ami, Concini, qu'il ne pouvait, le
+protéger contre la haine universelle. Lui parti, Condé restait maître,
+et il ne <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> manquait pas de gens autour de lui pour lui dire que,
+Louis XIII étant bâtard adultérin, il était le seul héritier légitime du
+trône. Il semblait avoir tout pour lui, la noblesse, Paris, le
+Parlement. Il se trouva pourtant quelqu'un au Louvre (était-ce le
+nouveau ministre Barbin, ou la créature de Barbin, le jeune Richelieu?)
+qui osa croire qu'ayant le roi, on pouvait braver tout, même arrêter
+Condé. Cela s'exécuta, sans coup férir. Le faux lion, pris comme un
+agneau, descendit à cette bassesse d'offrir de dénoncer les siens
+(1<sup>er</sup> sept. 1616).</p>
+
+<p>Paris remua peu. Seulement la populace pilla l'hôtel de Concini; mais,
+quand on vit le roi, la reine, aller au Parlement, avec les amis mêmes
+de Condé, quand on sut qu'il voulait s'emparer du trône, on rentra dans
+l'indifférence. Le jeune Richelieu, l'auteur probable de ce conseil
+hardi, quoique évêque, eut un ministère.</p>
+
+<p>Une nouvelle prise d'armes des princes menaçait Concini. Et l'on
+parlait, de plus, d'une étrange ligue où Sully, Lesdiguières, se
+seraient armés avec d'Épernon.</p>
+
+<p>Le Louvre était-il sûr? Avant même l'arrestation de Condé, Concini et la
+reine avaient cru entrevoir que l'enfant-roi leur échappait. Il était
+triste et sombre. La reine, deux ou trois fois, lui offrit de lui
+remettre le pouvoir. Timide au dernier point, il la pria de le garder.</p>
+
+<p>Le changement du roi tenait à l'action secrète d'un certain Luynes qu'on
+avait mis auprès de lui pour la volerie des faucons. Il avait des goûts
+fort sauvages, de combats d'animaux, d'escrime et de chasse, de petits
+métiers mécaniques. Nulle attention <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> aux femmes, si bien que,
+trois ans durant, ayant à côté de lui sa petite reine, fort jolie alors,
+il ne songea pas seulement qu'il fût marié. Ce solitaire n'avait besoin
+que d'un camarade.</p>
+
+<p>Luynes était Provençal, d'origine allemande, d'humeur douce, de parole
+aimable. Son grand-oncle était un Albert, joueur de luth allemand,
+musicien de François I<sup>er</sup>, dont il obtint pour son frère, qui était
+prêtre, un canonicat de Marseille. Le chanoine eut deux bâtards; l'un
+fut un très-bon médecin, attaché à la mère d'Henri IV, et qui lui prêta
+dans ses malheurs tout ce qu'il avait, douze mille écus. L'autre suivit
+les armes, fut archer du roi, et se battit devant Charles IX et toute la
+cour en champ clos à Vincennes; il tua son adversaire. Montmorency se
+l'attacha, et le fit gouverneur de Beaucaire.</p>
+
+<p>Ce gouverneur, en considération des douze mille écus qu'Henri IV ne
+rendit jamais, obtint de faire entrer son fils comme page d'écurie chez
+le roi. L'enfant, qui est notre Luynes, était si joli, qu'on le fit page
+de la chambre. Il arrivait sous d'excellents auspices, avec cette
+charmante figure et la réputation d'une famille admirable en fidélité.</p>
+
+<p>Luynes et ses frères, fort agréables aussi, n'imitèrent point la cour,
+qui ne voyait que le présent, suivit Concini, oubliait le roi. Ils
+visèrent à l'avenir, et ils s'attachèrent à l'enfant. Luynes se tint si
+bas, si doux, parut si médiocre, que la reine n'en prit aucune défiance.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'au voyage de Bayonne qu'on vit combien il tenait le roi.
+Celui-ci, qui ne parlait guère, ne <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> commandait jamais, dit
+qu'il voulait que ce fût Luynes qui allât complimenter l'infante. Haute
+mission pour un homme qui n'avait près du roi d'autre charge «que de lui
+siffler la linotte.» Concini fut jaloux. Trop tard. Luynes, qui se
+sentit en péril, acheta la capitainerie du Louvre, afin de demeurer jour
+et nuit près du roi.</p>
+
+<p>Il y avait dans le Louvre un autre ennemi de Concini, un homme qui
+n'avait jamais voulu le saluer, le jeune Vitry, capitaine des gardes.
+Vitry le père, fort ami de Sully, fut le seul, au jour de la mort du
+roi, qui n'adora pas le soleil levant. Quand il mourut lui-même et que
+son fils eut sa charge, Concini dit: «<i>Per Dio!</i> il ne me plaît guère
+que ce Vitry soit maître du Louvre. Cet homme-là peut faire un mauvais
+coup!»</p>
+
+<p>Le jeune roi, par Luynes ou Vitry, dut savoir de bonne heure les tristes
+misères de la mort de son père. Si la reine avait laissé tuer son mari,
+elle pouvait fort bien encore, obsédée des mêmes gens, les laisser
+détrôner son fils. Il était fort jaloux de son frère Monsieur, bien plus
+aimable, né dans une heure plus gaie, à la première aurore de Concini,
+et qui avait toutes les grâces féminines d'un jeune Italien. Ce frère,
+aimé de la mère et de tous, avait le mérite, d'ailleurs, d'être fort
+jeune, et, s'il eût été roi, une seconde régence eût commencé. Tout cela
+n'était pas absurde. Et, quand on voyait, dans la chambre la plus
+voisine de la reine, à peine séparée par un mur, sa sorcière Léonora
+entourée de médecins juifs, de magiciens, troublée de plus en plus, et
+comme agitée des furies, n'y <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> avait-il rien à craindre? Le roi
+ayant été malade juste au moment où il avait sa petite femme, on le
+crut, il se crut lui-même peut-être ensorcelé. Il commençait à se dire
+comme Henri IV: «Ces gens ont besoin de ma mort.»</p>
+
+<p>Luynes, qui avait trente ans, avec ses frères, hommes d'épée, n'était
+pas seulement un camarade complaisant pour cet enfant seul et inquiet;
+c'était comme un garde du corps qui le rassurait. Mais Luynes même était
+fort timide, dit Richelieu. Il pensa que le roi, si jeune, ne le
+défendrait pas, et il voulait traiter. Il fit demander à Concini de lui
+donner une de ses nièces en mariage. Concini l'aurait accordée, pour se
+remettre bien avec le roi et pour en obtenir, à son prochain veuvage,
+une fille naturelle d'Henri IV. Il agissait déjà comme si sa femme
+Léonora était morte. Elle n'était pas si folle qu'elle ne devinât tout
+cela. Elle y mit son <i>veto</i> et empêcha tout rapprochement avec Luynes.</p>
+
+<p>Celui-ci, rebuté, visa moins haut; il s'adressa aux ministres de
+Concini. Il demanda la nièce de l'un d'eux pour son frère, et Richelieu
+conseillait fort ce mariage. Mais on refusa encore. Et Luynes, ayant
+tout épuisé, et bien sûr qu'on voulait le perdre, agit pour perdre
+Concini.</p>
+
+<p>La reine avait fait une chose ou coupable ou bien imprudente. Elle avait
+envoyé les gardes du roi à l'armée, et lui avait donné ses propres
+gardes. Luynes montra au roi qu'il se trouvait prisonnier de sa mère.</p>
+
+<p>Mais, que faire? L'enfant royal n'avait personne à lui. Deux
+gentilshommes d'assez mauvais renom, qui <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> soignaient ses
+oiseaux, un commis, un soldat, un jardinier, ajoutez-y Travail ou le
+Père Hilaire, le huguenot capucin (V. plus haut), voilà les conjurés
+illustres avec qui le roi de France conspira pour sa liberté. Il n'y
+avait pas, dans tout cela, un homme d'exécution. Le jeune Montpouillan,
+camarade du roi, disait qu'il poignarderait bien Concini, mais dans le
+cabinet du roi. C'était mettre celui-ci en péril. On s'adressa à Vitry,
+capitaine des gardes, <i>pour l'arrêter</i>, ou <i>le tuer</i>, s'il faisait
+résistance.</p>
+
+<p>On avait bien <i>arrêté</i> le prince de Condé, dit Richelieu; on aurait pu
+en faire autant pour Concini. Étrange oubli des circonstances: le roi
+n'avait <i>personne</i>, et son homme, Vitry, capitaine des gardes, n'avait
+point les gardes avec lui. Concini, au contraire, ne marchait qu'entouré
+d'une trentaine de gentilshommes. À grand'peine, Vitry en réunit quinze,
+les cacha, les arma de pistolets sous leurs habits.</p>
+
+<p>Il le prit au moment où il venait le matin faire sa visite ordinaire à
+la reine. Il était sur le pont du Louvre avec cette grosse escorte.
+Vitry était si effaré, qu'il le passa, sans le voir, l'ayant devant les
+yeux. Averti, il retourne: «Je vous arrête!...&mdash;<i>A mi!</i> (À moi!)»&mdash;Il
+n'avait pas fini, que trois coups, quatre coups de pistolet partaient,
+lui brûlaient la cervelle...</p>
+
+<p>«C'est par ordre du roi,» dit Vitry. Un seul des gens de Concini avait
+mis l'épée à la main (24 avril 1617).</p>
+
+<p>Le Corse Ornano prit le roi, le souleva dans ses bras, le montra aux
+fenêtres. Le peuple ne comprenait pas. <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> On avait dit d'abord
+que Concini avait blessé le roi. Mais, quand on sut, au contraire, que
+c'était lui qui était tué, il y eut une explosion de joie dans toute la
+ville.</p>
+
+<p>La reine mère était très-effrayée. Son seul cri fut: «<i>Poveretta di
+me!</i>» Cependant qu'avait-elle à craindre? Quelque antipathie qu'eût son
+fils pour elle, il ne pouvait songer à la mettre en jugement. On se
+contenta de lui ôter ses gardes. On mura, moins une seule, les portes de
+son appartement.</p>
+
+<p>Elle ne montra nulle pitié pour Concini ou sa veuve. Quelqu'un disant:
+«Madame, Votre Majesté peut seule lui apprendre la mort de son
+mari.&mdash;Ah! j'ai bien autre chose à faire!... Si on ne peut la lui dire,
+qu'on la lui chante ... qu'on lui crie aux oreilles: L'<i>Hanno
+ammazzato</i>.»</p>
+
+<p>Mot terrible, c'était celui même que Concini avait dit à la reine, au
+jour de la mort d'Henri IV, en lui apprenant la nouvelle qu'elle ne
+connaissait que trop bien!</p>
+
+<p>Léonora tremblante lui demandait asile. Elle refusa. Alors cette femme,
+chez qui la reine tenait les diamants de la couronne (comme ressource en
+cas de malheur), se déshabilla et se mit au lit, en cachant les diamants
+sous elle. On la tira du lit; on fouilla tout, on mit la chambre au
+pillage, on la mena à la Conciergerie. Paris était en fête. La foule
+cherchait et déterrait le cadavre de son mari, qu'on brûla
+solennellement devant la statue d'Henri IV, en signe d'expiation. On dit
+qu'un forcené lui mordit dans le c&oelig;ur, et en dévora un morceau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> La vie de la reine mère ne tenait qu'à un fil. Parmi les
+meurtriers, plusieurs l'auraient voulu tuer, pensant qu'elle pourrait
+bien se relever plus tard et venger son amant. Mais Luynes n'eût osé ni
+conseiller un tel acte à l'enfant royal, ni le faire faire sans ordre.
+Il la sauva en l'entourant des gardes du roi. Le capucin Travail, le P.
+Hilaire, qui jadis avait intrigué contre le mariage de Marie de Médicis,
+et qui fut acteur et exécuteur dans le meurtre de son favori, croyait
+que rien n'était fait si elle ne périssait. Il s'adressa à un homme qui
+était à elle et entrait chez elle à volonté, son écuyer Bressieux,
+l'engageant à la tuer. L'écuyer refusait:</p>
+
+<p>«N'importe, dit Travail; je ferai en sorte, que le roi aille à
+Vincennes, et alors <i>je la ferai déchirer par le peuple</i>.» (<i>Revue
+rétrospective</i>, II, 305.)</p>
+
+<p>De Luynes, qui avait promis au capucin l'archevêché de Bourges s'il
+aidait à tuer Concini, et qui, la chose faite, ne voulait pas tenir
+parole, profita des mots sanguinaires que ce bavard avait jetés par
+folie et bravade, le fit juger et rompre vif.</p>
+
+<p>Pour revenir, le roi avait fait dire au Parlement qu'il avait ordonné
+d'arrêter Concini, qui, ayant fait résistance, avait été tué. Il ne
+parlait de sa mère qu'avec respect, disant «qu'il avait supplié sa dame
+et mère de trouver bon qu'il prit le gouvernail de l'État.» Le Parlement
+vint le féliciter.</p>
+
+<p>Le procès si facile qu'on pouvait faire à Concini et à sa femme
+(spécialement pour certaines intelligences avec l'ennemi, que la reine
+avait pardonnées), ce procès fut habilement étouffé, détourné. On en fit
+un procès <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> de sorcellerie. C'était l'usage, au reste, de ce
+siècle.</p>
+
+<p>Les tyrannies libidineuses des prêtres dans les couvents de femmes,
+quand par hasard elles éclatent, tournent en sorcellerie, et le Diable
+est chargé de tout.</p>
+
+<p>Léonora elle-même se croyait le Diable au corps, et elle s'était fait
+exorciser par des prêtres qu'elle fit venir d'Italie, dans l'église des
+Augustins. Comme elle souffrait cruellement de la tête, Montalte, son
+médecin juif, fit tuer un coq, et le lui appliqua tout chaud, ce qu'on
+interpréta comme un sacrifice à l'Enfer. On trouva aussi chez elle une
+pièce astrologique, la nativité de la reine et de ses enfants. Il n'est
+nullement improbable qu'elle ait cherché, quand son crédit fut ébranlé,
+à retenir la reine par la sorcellerie. C'était la folie générale du
+temps.</p>
+
+<p>Luynes y croyait aussi. Il avait fait venir, dit Richelieu, deux
+magiciens piémontais pour lui trouver des poudres à mettre dans les
+habits du roi et des herbes dans ses souliers.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en fût de la sorcellerie de Léonora, tout cela ne valait pas
+la mort. Et ses vols mêmes, ses ventes effrontées de places et
+d'ordonnances, n'auraient mérité que le fouet.</p>
+
+<p>La tradition de la cour, très-favorable à ces gens-là, comme ennemis
+d'Henri IV, n'a pas manqué d'inventer, de prêter à Léonora des paroles
+fières, insolemment hardies, par exemple: «Mon charme fut celui de
+l'esprit sur la bêtise.» Elle fut décapitée en Grève, et puis brûlée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> La reine se retira quelque temps à Blois.</p>
+
+<p>D'Épernon, dont Luynes avait peur, ne fut pas inquiété.</p>
+
+<p>Seulement on garda contre lui le témoin Dujardin Lagarde, à qui on donna
+pension, en le priant toutefois de tenir prison, le roi n'étant pas sûr
+autrement de le sauver des assassins. Il y écrivit, et fit imprimer,
+publier son factum. (1619, <i>Archives curieuses</i>, XV, 145.)</p>
+
+<p>L'infortunée dame d'Escoman semblait devoir enfin triompher, dans de
+telles circonstances.</p>
+
+<p>Mais Luynes ménageait trop la reine; il craignait son retour. Il lui
+accorda en 1619 une faveur signalée. C'était que la sentence de 1613,
+qui arrêtait tout, «<i>vu la qualité des accusés!</i>» fût réformée, au
+profit de la reine, l'accusation déclarée calomnieuse, la reine et
+d'Épernon innocentés, et la d'Escoman condamnée.</p>
+
+<p>Le Parlement se prêta à cette volonté de la cour, se payant de l'idée de
+repos public, voulant relever l'autorité, réhabiliter la reine exilée,
+qu'on chansonnait par tout Paris.</p>
+
+<p>La d'Escoman fut condamnée à finir ses jours entre quatre murs, au pain
+et à l'eau.</p>
+
+<p>Il y avait un égout dans Paris, <i>les Filles repenties</i>, où l'on
+entassait les coquines ramassées dans les mauvais lieux, lesquelles y
+continuaient leur métier avec des prêtres. (Lestoile, 1610, édit.
+Michaud, p. 561.) C'est là qu'on mit la pauvre d'Escoman. On lui bâtit
+dans la cour du couvent une loge murée, sauf un petit trou grillé. Elle
+gisait là par terre et dans l'ordure, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> grelottante, affamée,
+pleurant pour le rebut des chiens.</p>
+
+<p>Ce fut la récompense de la personne humaine et intrépide qui s'était
+dévouée pour sauver Henri IV, et qui seule en France demanda justice de
+sa mort.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> CHAPITRE XVI<br>
+<span class="smcap">DES M&OElig;URS&mdash;STÉRILITÉ PHYSIQUE, MORALE ET LITTÉRAIRE<br>
+1615-1617</span></h2>
+
+<p>Je ne pouvais interrompre le fil de l'histoire politique tant qu'Henri
+IV n'était pas vraiment fini et clos dans le tombeau. Maintenant qu'il a
+sur la tête la pesante pierre des mariages espagnols, il ne bougera
+plus. La France est liée à la politique catholique. Elle fera la guerre
+à l'Espagne, mais pour lui succéder en marchant dans le même esprit.</p>
+
+<p>C'est le moment de regarder les grands faits moraux de l'époque, plus
+importants qu'aucun fait politique.</p>
+
+<p>Ils sont tous en trois mots: <i>sorcellerie</i>, <i>couvents</i>,
+<i>casuistique</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Et ses trois n'en font qu'un; ils
+signifient: <i>stérilité</i>...</p>
+
+<p>On a surfait énormément ce temps. Cette vaine agitation de cour,
+d'intrigues, de duels, ces <i>raffinés</i> du point d'honneur, ces fondations
+de couvents, tout cela, regardé à la loupe, a paru important. Des
+esprits fins, ingénieux et d'agréable érudition, des Ranke, des Cousin,
+des Sainte-Beuve, ont mis en relief les moindres curiosités de la vie
+religieuse d'alors, les disputes d'ordres et de cloîtres, les
+conversions célèbres, et il n'est pas une ligne, une parole des belles
+pénitentes d'alors qui n'ait été notée et célébrée.</p>
+
+<p>J'aime le microscope, et je m'en sers. Nous lui devons <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> une
+grande partie des progrès récents des sciences naturelles. En histoire,
+il a ses dangers. C'est de faire croire que des mousses et des
+moisissures sont de hautes forêts, de voir le moindre insecte et
+l'imperceptible infusoire à la grosseur des Alpes. Tous les petits
+personnages de ce pauvre temps-là se sont amplifiés dans nos
+micrographes historiques. Les Borromée et les Possevin sont de grands
+hommes, l'oratorien Bérulle est un grand homme, et le gentil saint
+François de Salles, puis tout à l'heure Jansénius et Saint-Cyran. Gens
+de mérite certainement, mais étrangement grandis par les coteries de
+leur temps et l'exagération du nôtre.</p>
+
+<p>Eh bien, qu'ils soient grands hommes. Mais alors retirons ce titre à
+Shakspeare et à Cervantès (qui meurent ensemble alors, 23 avril 1616).
+Fermons le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle et laissons là sa forte et âpre histoire, celle
+de d'Aubigné, pour l'honnête platitude de Matthieu. Nous avions un poète
+de verve étincelante (par qui Rabelais tourne à Molière), le puissant
+Mathurin Régnier; étouffons-le, et, à la place, intronisons sur le
+Parnasse le vide incarné; c'est Malherbe.</p>
+
+<p>Sobre, sage écrivain, où vous ne risquez pas de trouver une idée. Du
+rythme, et rien dedans. C'est la muse au pain sec. Si la littérature
+représente la société, je reconnais dans ce poète le grand homme d'un
+temps de jeûne, où les bergers se mirent à brouter avec les moutons.</p>
+
+<p>J'ai médit du pédant Ronsard, capitan, matamore, monté sur son cothurne
+grec. Je ne m'en dédis pas. Mais qui méconnaîtrait le grand effort qu'il
+y eut en <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> cette mauvaise école? Quelle chaude passion dans le
+maître! quelle flamme aux <i>Amours</i> de Ronsard! Tout au moins le
+tempérament, la pointe et l'aiguillon du mâle.</p>
+
+<p>L'étincelle s'en trouve aux lettres d'Henri IV, si vives et si
+charmantes. Mais tout est fini dans Malherbe. La brutalité sotte avec
+laquelle il triomphe d'une femme qui, dit-il, l'a comblé, montre assez
+qu'il n'aima jamais. (Ode de 1596.)</p>
+
+<p>Cette défaillance en amour, en poésie, tient à une chose,
+l'aplatissement moral, l'avénement de la prose, du <i>positif</i> et de
+l'argent. Du moment qu'on perdit l'idéal de liberté qui avait apparu au
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, du moment où les sages, un Du Plessis-Mornay,
+découragèrent les hautes pensées, chacun, protestants, catholiques, se
+rangea et se fit petit; chacun commença à s'occuper de ses petites
+affaires. Le charme d'Henri IV, sa séduction, sa corruption, n'y firent
+pas peu. Il avait trop souffert, il ne voulait que le repos, le plaisir.
+Il n'estimait personne, croyait fort peu aux hommes, plus à l'argent. On
+a vu qu'à la fin il se méfiait de Sully. D'Aubigné raconte un fait
+triste. Le roi, rêvassant toujours son épouvantail, la république
+calviniste, voulait décidément le mettre à la Bastille. Le huguenot, qui
+le connaissait, pour avoir enfin son repos, lui demande pour la première
+fois récompense de ses longs services, de l'argent, une pension. Dès
+lors, le roi est sûr de lui; il le fait venir, il l'embrasse; les voilà
+bons amis. Le même soir, d'Aubigné soupait avec deux dames de noble
+c&oelig;ur. Tout à coup l'une d'elles, sans parler, se mit à pleurer et
+versa d'abondantes larmes. <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Avec trop de raison! Le jour où
+d'Aubigné avait été forcé de prendre pension et de demander de l'argent,
+le grand <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle était fini, et l'autre était inauguré.</p>
+
+<p>On a vu un homme héroïque, le président Harlay, à son âge de
+quatre-vingts ans, faire une triste affaire d'argent. On verra les
+Arnauld, famille d'Auvergnats très-honnêtes, de huguenots convertis, la
+vraie fleur de la robe, employer pourtant des moyens équivoques pour
+mettre deux abbayes dans leur famille.</p>
+
+<p>Malgré l'effort sincère de dévotion qui les trompait eux-mêmes, c'est,
+en réalité, un temps très-pauvre, de grande sécheresse, où toutes choses
+ont baissé, les moyens, le c&oelig;ur et l'espoir, «un temps serré, transi
+et morfondu.»</p>
+
+<p>Cela ne se voit bien qu'en entrant dans une maison. Voyons celle du
+greffier Lestoile, honorable bourgeois de Paris. Il n'aime guère les
+protestants, et, d'autre part, il n'est guère catholique. Il croit que
+Rome, c'est Sodome, et toutefois il veut se tenir <i>à ce trône pourri</i> de
+la papauté. Malade, il fait venir un moine, mais pour disputer avec lui.</p>
+
+<p>Sa fortune a baissé, son âme aussi. En 1606, il achetait; et, en 1610,
+il vend. Son cabinet, ses livres, ses médailles, ses chères petites
+curiosités, il faut qu'il s'en sépare. Cela ne suffit pas; il lui faut
+emprunter. Vieux tout à coup, il tousse, il ressent l'âge qu'il avait
+oublié; il entend même un peu le léger bruit qui se fait à la porte ...
+peu de chose, la mort qui frappe à petits coups. Mais il a des enfants,
+et il s'aperçoit qu'il est pauvre. Il a pour ses enfants de pauvres
+ambitions; <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> l'un, il veut le <i>fourrer</i> dans la ferme des sels
+(une caverne de voleurs, dit-il); l'autre pourrait être page, et où?
+dans la maison de Guise! On voit que le c&oelig;ur s'apetisse ... Nous
+cinglons à pleines voiles dans les temps de la platitude.</p>
+
+<p>Voilà ce que c'est que d'avoir été imprévoyant, généreux, charitable,
+comme l'a été Lestoile. Voilà ce que c'est que d'avoir des enfants. Un
+suffirait, ou deux, et c'est beaucoup. Songez d'ailleurs que la bonne
+bourgeoisie qui achète une terre noble ou une charge qui anoblit a grand
+intérêt à faire un aîné ou un fils unique qui ait tout et fasse un gros
+mariage.</p>
+
+<p>On touche là aux pensées secrètes qui vont déterminer les m&oelig;urs du
+siècle.</p>
+
+<p>Pendant que la terre devient stérile et que la subsistance va toujours
+tarissant, <i>l'homme aussi veut être stérile</i>.</p>
+
+<p>Et je ne parle pas seulement du paysan affamé et écrasé d'impôts, mais
+du noble qui n'en paye pas, du bourgeois, qui, comme magistrat, en est
+exempt, ou, comme <i>élu</i>, syndic, etc., répartit l'impôt sur les autres
+de façon à ne rien payer.</p>
+
+<p>Il est bien juste que l'on vienne au secours de tous ces pauvres riches,
+de gens aisés, exempts de charges. Leur second fils sera d'Église, riche
+de bénéfices, léger d'enfants (du moins connus). Les filles mourront <i>en
+religion</i>. L'&oelig;uvre monumentale du siècle, c'est de bâtir partout ces
+vastes abris mortuaires où l'ennui les tuera sans bruit.</p>
+
+<p>Cependant, dit le père, il est bien dur d'avoir des filles qu'il faut
+doter pour les couvents. Pourquoi engendrer <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> des enfants, s'il
+faut ainsi les faire mourir? Réflexion judicieuse que l'on soumet à son
+père spirituel. C'est à celui-ci de chercher, d'imaginer. On ne le
+lâchera pas. Demain, après-demain, toujours, on lui demandera d'inventer
+quelque moyen subtil de faire que la stérilité volontaire ne soit plus
+péché. C'est l'origine principale de la casuistique.</p>
+
+<p>On ne veut pas pécher. Ou, s'il y a péché, on veut qu'il soit au
+confesseur, qui doit, non pas l'absoudre, mais le légitimer d'avance.
+Qu'il y prenne garde. S'il veut que son confessionnal ne soit pas
+déserté, reste à la mode, il faut qu'il trouve des recettes pour qu'on
+fraude le mariage en conscience.</p>
+
+<p>Sinon, qu'arriverait-il? j'ose à peine le dire. Mais je crois qu'on
+fuirait l'église. Car ces gens-ci, au fond, sont moins dévots qu'ils ne
+le croient eux-mêmes.</p>
+
+<p>Dans certaines contrées, le noble commençait déjà à fréquenter l'église
+du Diable, l'assemblée du sabbat, l'orgie stérile où le peuple des
+campagnes était guidé par les sorcières dans les arts de l'avortement.</p>
+
+<p>C'est là, en réalité, la cause principale qui étend si prodigieusement
+l'action des sorcières en ce siècle. Les vivres ont enchéri
+horriblement, et la rente pèse infiniment plus qu'aux temps féodaux. On
+ne peut plus nourrir d'enfants.</p>
+
+<p>Le roman d'Henri IV, de Sully, d'Ollivier de Serres, ne s'est pas
+vérifié<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. C'était le <i>bon seigneur</i> vivant sur <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> ses terres,
+et traitant paternellement son paysan, par intérêt bien entendu. Ils
+avaient supposé que le loup se ferait berger. Mais le contraire arrive.
+Ce seigneur ne veut plus vivre qu'à la cour; il traîne là, à mendier une
+pension, pendant que sa terre dépérit et que ses gens jeûnent,
+maigrissent. Le paysan se donne au diable. Et la paysanne encore plus.
+Écrasée de grossesse, d'enfants qui ne naissaient que pour mourir, elle
+portait, plus que l'homme encore, le grand poids de la misère. J'ai dit
+au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle le triste cri qui lui échappait dans l'amour: «Le fruit
+en soit au Diable!» Et que lui servait, en effet, de faire des morts?
+ou, s'ils vivaient, d'élever pour le seigneur un misérable, un maladif,
+qui maudirait la vie et mourrait de faim à quarante ans?</p>
+
+<p>Lorsque la femme disait cela vers 1500, on vivait pour deux sous par
+jour. Combien plus le dira-t-elle en 1600, où on ne vit plus avec vingt
+sous! La mort devient un v&oelig;u dans cette misère. Mais il vaut mieux
+encore ne pas naître; c'est par tendresse pour l'enfant qu'on ne veut
+plus qu'il vienne au monde. La stérilité, qu'on pourrait appeler une
+mort préventive avant la naissance, est toute la pensée de ce temps.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Cela rend au Diable, vieilli, affaibli, discuté, une force
+immense d'expansion. Il est, avec les casuistes et les couvents, et en
+concurrence avec eux, le maître de la stérilité. Ce ne sont plus de
+sauvages bergers, de misérables serfs, qui viennent à lui timidement.
+C'est une foule mêlée, même de nobles et de belles dames (aux Pyrénées
+surtout) qui figurent à ses assemblées. L'évêque du sabbat est un
+seigneur avec qui le Diable, qui sait son monde, ouvre la danse. Prêtres
+et femmes de prêtres n'y manquent pas, et toute classe enfin y est
+représentée. Une de ces réunions, près Bayonne, compta douze mille âmes.
+Dès lors, plus de mystère. Tout le peuple était au sabbat.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> CHAPITRE XVII<br>
+<span class="smcap">DU SABBAT AU MOYEN ÂGE ET DU SABBAT AU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE&mdash;L'ALCOOL ET LE
+TABAC<br>
+1615-1617</span></h2>
+
+<p>Je ne puis dire avec précision ce que fut le sabbat abâtardi du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>
+siècle sans poser d'abord, dans son caractère original, le sabbat du
+Moyen âge, tel que je le vois en France. On sentira alors l'opposition,
+et on pourra mesurer le changement.</p>
+
+<p>J'ai dit ailleurs (<i>Renaissance</i>) ce que fut la sorcière, une création
+du désespoir. L'assemblée des sorcières, le sabbat, est la suite ou la
+<i>reprise de l'orgie païenne</i> par un peuple qui a désespéré du
+christianisme. C'est une <i>révolte nocturne de serfs</i> contre le Dieu du
+prêtre et du seigneur.</p>
+
+<p>Le Diable avait eu toujours une grande attraction, <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> comme dieu
+des morts, qui pouvait rendre à l'homme tout ce qu'il regrettait. De là
+l'évocation magique, l'appel aux morts (qu'on voit déjà dans la Bible).
+Le noir esprit apparaissait ici comme un consolateur qui, tout au moins
+pour un moment, pouvait rendre la félicité. La mère revoyait, entendait
+le fils qu'elle avait tant pleuré. La fiancée perdue sortait de son
+cercueil pour dire: «Je t'aime encore,» et pour être heureuse une nuit.</p>
+
+<p>Roi de la mort, Satan devint roi de la liberté sous la grande Terreur
+ecclésiastique, quand tout flamboya de bûchers, quand un ciel de plomb
+s'abaissa sur les populations tremblantes, et que le monde se sentit
+abandonné de Dieu.</p>
+
+<p>Je veux dire du Dieu de l'Église. Les dieux de la forêt, de la lande ou
+de la fontaine, reprenaient force. Contraint, le jour, d'adorer ce qu'on
+détestait, ou de répéter du latin, la nuit on rentrait dans la vie. Le
+c&oelig;ur serré et l'esprit contracté se détendaient vers la nature.</p>
+
+<p>Mais ces âmes de serfs, déformées de leurs chaînes, même alors restaient
+fort bizarres. La nature leur semblait charmée. «Pourquoi, dit-on à un
+berger, ton grand amour de la prairie?&mdash;Le diable prit la figure d'un
+veau quand il voulut plaire à ma mère.» Une femme possédée retournait
+toutes les pierres: «Ces pauvres pierres, dit-elle, furent si longtemps
+sur un côté, qu'elles prient de les tourner sur l'autre.»</p>
+
+<p>Cette femme donne aux pierres la vraie pensée de l'homme. Comme
+Ézéchiel, qui coucha des années sur le même côté, le peuple, rendu de
+lassitude, ne voulait <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> que se retourner. La règle du sabbat,
+c'est que tout serait fait à rebours, à l'envers.</p>
+
+<p>Mais décrivons d'abord la scène.</p>
+
+<p>On s'assemblait de préférence autour d'une pierre druidique, sur quelque
+grande lande. Une musique étrange, «surtout de certaines clochettes, y
+chatouillait» les nerfs, peut-être à la manière des vibrations
+pénétrantes de l'harmonica. Nombre de torches résineuses, qui couraient
+çà et là, jetaient une lumière jaune, en opposition aux brasiers de
+flamme rouge. Ajoutez une lumière bleue qui ne semblait pas de ce monde.
+Ces sons et ces lueurs troublaient l'esprit, transfiguraient la mouvante
+réalité, les ombres qui allaient et venaient, les démons dans leurs
+peaux de boucs. «Les hommes y devenaient des bêtes et les bêtes y
+parlaient.»</p>
+
+<p>Une colonne de vapeur fantastique divisait la scène, et faisait un
+demi-rideau. «Derrière trônait le Diable, en figure ténébreuse qui ne
+veut être vue clairement. Ce qu'on y distinguait le mieux, c'étaient les
+attributs virils du dieu Priape, dont il avait les cornes et le velu,
+étant couvert d'une peau de bouc noir. Il faisait grand'peur aux
+nouveaux venus, aux enfants qu'on amenait. À cela près, le Diable (en
+France) est plus burlesque que terrible. Parfois, espiègle, on le voyait
+sauter du fond d'une grande cruche. Aux deux cornes du Priape antique
+dont son chef était décoré, on en ajoutait volontiers une troisième, qui
+était une lanterne pâle. Et, pour que ce seigneur des serfs ne cédât en
+rien aux autres seigneurs, pour qu'il fût aussi un <i>monsieur</i>, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>
+ses cornes honorablement étaient surmontées d'un chapeau.</p>
+
+<p>L'esprit des vieux noëls et la gaieté rustique étaient dans tout cela.
+Ce peuple, dans ce court moment de liberté, jouait ses tyrans, se jouait
+lui-même. Le sabbat était une farce violente, en quatre ou cinq actes,
+où il se régalait de la contrefaçon hardie de son cruel tyran, l'Église,
+et de son vampire féodal.</p>
+
+<p>Tout était-il critique? y avait-il un culte positif? et le Diable, en
+effet, était-il vraiment Dieu, père et roi de cette foule? Je ne vois
+pas cela clairement. Quoi qu'en disent les juges, sa primatie est bien
+plus apparente que réelle. Il semble moins une divinité vivante qu'un
+symbole émancipateur. Un mannequin, un arbre, un tronc sans branche,
+faisait souvent ce rôle, et il suffisait d'un Satan de bois.</p>
+
+<p>On avait si cruellement abusé de l'idée de <i>paternité</i> et de divinité,
+que le serf n'avait nulle tendance à la reproduire au sabbat. La
+<i>fraternité</i> seule y dominait visiblement. Une fraternité, il est vrai,
+barbare et sensuelle, un grossier communisme.</p>
+
+<p>Ce communisme, du reste, n'était guère plus au sabbat qu'ailleurs; il
+était partout. Les serviteurs mêmes du château vivaient pêle-mêle
+entassés dans les galetas. Les <i>communs</i> succédèrent, où tout était mêlé
+encore. Le logis à part ne commence que fort tard, et par la <i>mansarde</i>,
+c'est-à-dire sous Louis XIV.</p>
+
+<p>Pour les serfs ruraux, l'intérêt du maître n'était pas de les isoler par
+familles, mais de les tenir réunis en une <i>villa</i> ou vaste métairie où
+un seul toit abritait, avec les bêtes, une tribu de même sang, un
+cousinage <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> ou parentage d'une centaine de personnes. Quoique
+parents, le maître les considérait comme simples associés, et pouvait à
+chaque décès reprendre les profits de tous. De famille ou mariage qui
+eût autorisé l'hérédité, il ne daignait s'en informer. La famille pour
+lui, c'était cette masse de gens qui mangeaient «à un pain et à un pot,»
+qui levaient et couchaient ensemble.</p>
+
+<p>L'Église cependant exigeait le mariage. Mais c'était une dérision.
+Pendant que le prêtre faisait sonner haut le sacrement, multipliait les
+empêchements et les difficultés de parenté, il absolvait, faisait
+communier le baron, dont le premier droit était le mépris du sacrement.
+Je parle du Droit du seigneur (si impudemment nié de nos jours).
+L'exigeait-il lui-même? Qu'importe? Forcée de monter au château pour
+offrir le denier ou le plat de noces (<i>V.</i> Grimm et toutes les
+coutumes), la mariée, dédaignée du seigneur, était le jouet des pages.</p>
+
+<p>Faut-il s'étonner, après cela, de cette dérision universelle du mariage,
+qui est le fond de nos vieilles m&oelig;urs? L'Église n'en tenait compte,
+ne le faisant pas respecter. La noblesse n'avait d'autre roman que
+l'adultère, ni les bourgeois d'autre sujet de fabliau. Le serf n'y
+songeait même pas, mais il tenait beaucoup à la famille, à cette grande
+famille ou cousinage où tout était à peu près commun. Il n'était jaloux
+que de l'étranger.</p>
+
+<p>Le sabbat du Moyen âge, réunion peu nombreuse, n'était souvent que
+l'assemblée d'un <i>parentage</i>. On ne se fiait guère aux voisins, et on ne
+les eût pas admis à <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> la complication de ces orgies de révolte.
+Cela aide à comprendre l'extrême liberté qui y régnait. Tout semblait
+permis en famille.</p>
+
+<p><i>Premier acte.</i> Dérision du mariage et contrefaçon du Droit du seigneur,
+tout à fait semblable, du reste, au début des orgies de Bacchus et de
+Priape. La nouvelle mariée s'offrait au Diable, qui l'épousait pour
+l'assemblée. On la faisait reine du sabbat.</p>
+
+<p>Autre comédie. Les enfants, les simples, qu'on amenait pour la première
+fois, et qui étaient fort effrayés, rendaient hommage au seigneur
+Diable. Mais tout, au sabbat, devait se faire à rebours, à l'envers.
+Donc on les contraignait à faire hommage la tête en bas, les pieds en
+l'air et en tournant le dos.</p>
+
+<p>L'osclage, le baiser du vassal au seigneur, ou du novice au supérieur,
+qui symbolisait l'offrande de la personne, devait se faire aussi à
+rebours, au dos du Diable, lequel, en retour, étonnait parfois le
+tremblant récipiendiaire en lui soufflant l'esprit par une dérision
+indécente dont on riait beaucoup. Puis il lui remettait une gaule pour
+bâton pastoral, et lui disait: «Pais mes ouailles.» Et l'ouaille était
+un crapaud proprement habillé de vert.</p>
+
+<p><i>Deuxième acte.</i> Tout ceci n'était que pour rire. Mais voici le solide.
+Ce peuple famélique, jeûnant presque toujours, chose rare, ce jour-là,
+il mangeait. Ceci n'était pas le moindre des miracles du Diable. Il n'y
+avait aucun couteau sur la table, de peur que le repas ne fût
+ensanglanté. Avant les danses, on avait soin de renvoyer les enfants, en
+leur enjoignant d'aller paître les crapauds au ruisseau voisin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> Ces danses, vives, violentes, étaient le prélude de la fameuse
+ronde du sabbat, qui, de tous ces couples, emportés dans un tourbillon,
+faisait un élément, une force aveugle. Ils tournaient dos à dos, les
+bras en arrière, sans se voir, ne regardant que la nuit, la fumée, le
+brouillard de la prairie fuyante. Bientôt personne ne connaissait plus
+son voisin, ni soi-même. Par moments, les dos se touchaient, se
+heurtaient de façon rustique. On ne se sentait que dans l'ensemble, et
+comme membre du grand corps, confus, haletant, qui tourbillonnait.</p>
+
+<p><i>Troisième acte.</i> Cette unité brutale, confuse et de vertige, en
+préparait une autre. La société communiait. Et de quoi? Non pas de Dieu,
+mais d'elle-même. Elle se mangeait, et était son hostie. C'est la donnée
+de toutes les sociétés secrètes du Moyen âge, fondées sur la fraternité,
+en haine de la paternité.</p>
+
+<p>Mais comment se <i>mangeait-elle</i>? Les juges font semblant de croire que
+c'était au sens propre. Il est trop évident que des réunions si
+fréquentes, qui se renouvelèrent pendant des siècles, ne mangeaient pas
+de chair humaine.</p>
+
+<p>La chair dont on communiait était (<i>fictivement</i>) celle d'un enfant de
+la société et de son dernier mort.</p>
+
+<p>La cérémonie, du reste, était gaie et combinée pour faire rire la foule,
+pour venger le peuple du prodigieux ennui des offices dont on
+l'assommait. C'était la messe à l'envers, la messe noire. Le célébrant,
+à l'élévation, se tenait la tête en bas, les pieds en l'air, avec une
+hostie de dérision, une rave noire, qu'il mangeait lui-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Il y avait là beaucoup de jongleries. Des diables agiles
+sautaient à travers les flammes, montrant aux nouveaux venus stupéfiés
+comment il fallait mépriser les feux d'enfer.</p>
+
+<p>Les sorcières de profession effrayaient les simples. Elles baptisaient
+un crapaud, l'habillaient comme un enfant, et, après cette espèce
+d'adoption, ces tendres mères simulaient l'infanticide, en attaquant,
+démembrant l'animal avec les dents. Elles lui coupaient la tête avec un
+couteau, en roulant les yeux effroyablement, défiant le ciel, et lui
+disant: «Ah! Philippe, si je te tenais!...»</p>
+
+<p><i>Quatrième acte.</i> Dieu ne répondant pas au défi par la foudre, on le
+croyait vaincu, anéanti. Toutes les lois que l'Église imposait en son
+nom semblaient avoir péri, spécialement celles qui troublaient le plus
+la famille rustique, les empêchements canoniques de mariages entre
+parents. Le paysan n'aime que les siens, point du tout l'étrangère. Sous
+ce rapport, il garde l'esprit des tribus primitives. Il préfère sa
+parente, et s'il y a quelque bien, il désire qu'il reste en famille. Dès
+l'enfance, la petite femme qu'il a en vue, c'est la compagne des
+premiers jeux, la cousine, la nièce, parfois la jeune tante. L'Église,
+qui interdisait la cousine au sixième degré, était directement hostile
+aux attractions naturelles. Dans la liberté du sabbat, on y revenait
+violemment, avec fureur. Le cousinage équivalait au mariage, et la
+petite société, dans un mélange aveugle, cherchait sa communion
+dernière, son rêve absolu d'unité.</p>
+
+<p>Est-il vrai que le frère s'unit même à la s&oelig;ur, <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> comme en
+Égypte, à Sparte et à Athènes? Il est difficile de savoir si le fait est
+réel, ou une de ces fables répétées tant de fois pour donner l'horreur
+des sociétés secrètes.</p>
+
+<p><i>Cinquième acte.</i> Au départ de la foule, la clôture du sabbat se faisait
+par la mort du Diable. Lui, aussi, il devait périr. Habilement, il
+s'escamotait, laissait tomber au feu sa peau de bouc, et semblait
+s'évanouir aux flammes.</p>
+
+<p>La foule s'écoulait, les lumières s'éteignaient. Sur la lande redevenue
+solitaire, tout semblant détruit, et Satan et Dieu, la sorcière restait
+victorieuse, et seule se faisait son sabbat réservé.</p>
+
+<p>Seule? Elle l'était toujours, sans époux, sans famille. Objet d'horreur
+pour tous, et faisant peur à tous, même aux affiliés du sabbat, qui eût
+voulu en approcher? Et elle-même à qui se fût-elle confiée? À qui
+eût-elle voulu transmettre ses dangereux secrets? Son fils, enfant sans
+père, était le seul à qui elle se livrât. Contre la haine universelle du
+monde et cet accablement de malédiction monstrueuse, elle opposait un
+monstrueux amour. C'était celui du mage d'Orient; il ne se renouvelait
+qu'en épousant sa mère. De même, disait-on, pour perpétuer la sorcière,
+il fallait ce mystère impie. À ce moment douteux où pâlissent les
+dernières étoiles, la mère et son jeune hibou, élixir de malice,
+accomplissaient leur triste fête. La lune fuyait ou se cachait.</p>
+
+<p>Ces sauvages horreurs, si elles furent réelles, semblaient avoir disparu
+au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Je vois, au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>, des familles régulières de
+sorciers, pères, mères, fils, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> filles. Ils rentrent dans la
+classe des hommes. Le Diable n'y perd rien. Et l'impiété peut-être
+augmente. Si le fils n'est plus un monstre d'amour, il l'est souvent de
+haine, d'horrible ingratitude et de perfidie. Il n'est pas rare, dans
+les procès, de voir l'enfant, gagné, corrompu par les juges, leur servir
+d'instrument contre les siens, et parfois faire brûler sa mère.</p>
+
+<p>Au sabbat, comme ailleurs, l'intérêt domine tout. C'est l'avénement de
+l'argent. Satan ne se contente plus de sa rude pierre druidique, il
+prend un trône doré. Les sorcières, sous leurs haillons, apportent au
+banquet de la vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu'aux crapauds qui ne
+deviennent élégants; j'en vois qui, comme de petits seigneurs, sont
+vêtus de velours vert.</p>
+
+<p>Le sabbat, pour les sorcières, devenait vraiment une <i>affaire</i>. Elles
+faisaient payer un droit de présence; elles tiraient amende des absents.
+Elles vendaient leurs drogues ce qu'elles voulaient à tous ceux qui
+avaient peur d'elles.</p>
+
+<p>Ce que la cérémonie avait perdu en terreur, en attrait d'imagination,
+elle le regagnait en plaisanterie. Le burlesque dominait. Au début du
+premier acte, la personne qui ouvrait le sabbat subissait une ablution
+très-froide, saisissante, qui devait faire faire mainte amusante
+grimace. C'était un divertissement dans le genre de Pourceaugnac. On ne
+peut en douter, d'après l'instrument du supplice, «qui est long
+d'environ deux pieds, en partie de métal, puis tortillé et sinueux.»
+L'emploi d'une telle machine est un trait tout moderne. Du reste, ce
+divertissement était grossier, <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> indécent, mais non impudique.
+Les enfants y assistaient et n'étaient renvoyés qu'aux danses.</p>
+
+<p>Un point plus grave, c'est le quatrième acte. Les femmes disent
+unanimement que l'amour des démons leur était pénible, désagréable et
+douloureux, et qu'elles n'y étaient que victimes. La question capitale
+de savoir que l'amour diabolique est fécond avait fort occupé le Moyen
+âge. Peu d'auteurs croient à la fécondité. Nos Français, spécialement
+Boguet au Jura, Lancre au pays basque, qui ont la plus vaste expérience
+dans ces contrées où tous allaient au sabbat, affirme que l'amour y
+était stérile, et «que jamais femme n'en revint enceinte.»</p>
+
+<p>Cela jette un jour triste sur le sabbat de ce temps. Froide, égoïste
+orgie! L'amour non partagé!... Cela seul aurait dû, ce semble, convertir
+toutes les femmes, les éloigner. Et, au contraire, elles s'y précipitent
+toutes.</p>
+
+<p>Pourquoi? Il faut le dire, dans ces grandes misères, hélas! c'est que
+l'on y mangeait. Les veuves, chargées d'enfants, trouvaient, en les
+offrant au Diable, un patron large et généreux qui régalait les pauvres
+avec l'argent des riches.</p>
+
+<p>Les filles y cherchaient les danses. Elles étaient folles surtout des
+danses moresques, dramatiques, amoureuses.</p>
+
+<p>Si la foi au Diable était faible, si l'imagination tarissait, on y
+suppléait par d'autres moyens. La pharmacie venait au secours. De tout
+temps, les sorcières avaient employé les breuvages du trouble et de la
+folie, les sucs de la belladone, et peut-être du datura, <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span>
+rapporté de l'Asie mineure. Le roi du vertige, l'herbe terrible dont le
+Vieux de la Montagne tirait le haschich de ses Hassassins, ce fameux
+Pantagruélion de Rabelais ou, pour dire simplement, le chanvre, fut
+certainement de bonne heure un puissant agent du sabbat.</p>
+
+<p>À l'époque où nous sommes, l'appât du gain avait conduit les
+apothicaires à préparer toutes ces drogues. Nous l'apprenons par
+Leloyer. Ce bonhomme est terrifié de voir que l'on vend maintenant le
+Diable en bouteilles: «Et plût au ciel, dit-il, qu'il ne fût pas si
+commun dans le commerce!»</p>
+
+<p>Mot instructif et triste. À partir de cet époque, on recourut de plus en
+plus à cette brutalité de prendre l'illusion en breuvages, la rêverie en
+fumigation. Deux nouveaux démons étaient nés: l'alcool et le tabac.</p>
+
+<p>L'alcool arabe, l'eau-de-vie distillée chez nous au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, et
+qui, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>, est encore un remède assez cher pour les malades, va se
+répandre, offrir à tous les tentations de la fausse énergie, la
+surexcitation barbare, un court moment de furie, la flamme suivie du
+froid mortel, du vide, de l'aplatissement.</p>
+
+<p>D'autre part, les narcotiques; le pétun ou nicotiane (on l'appelle
+maintenant le tabac) substitue à la pensée soucieuse l'indifférente
+rêverie, fait oublier les maux, mais oublier les remèdes. Il fait
+onduler la vie, comme la fumée légère dont la spirale monte et
+s'évanouit au hasard. Vaine vapeur où se fond l'homme, insouciant de
+lui-même, des autres, de toute affection.</p>
+
+<p>Deux ennemis de l'amour, deux démons de la solitude, antipathiques aux
+rapprochements sociaux, funestes à la génération. L'homme qui fume n'a
+que <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> faire de la femme; son amour, c'est cette fumée où le
+meilleur de lui s'en va. Veuf dans le mariage même, qu'il le fuie, il
+fera mieux.</p>
+
+<p>Cet isolement fatal commence précisément avec le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, à
+l'apparition du tabac. Nos marins de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz,
+qui l'apportaient à bon marché, se mirent à fumer sans mesure, trois et
+quatre fois par jour. Leur insouciance naturelle en fut étrangement
+augmentée. Ils restaient à part des femmes, et elles s'éloignaient
+encore plus. Dès le début de cette drogue, on put prévoir son effet.
+Elle a supprimé le baiser.</p>
+
+<p>Les jolies femmes de Bayonne, fières, hardies, cyniques, déclaraient au
+juge Lancre que cette infâme habitude des hommes leur faisait quitter la
+famille et les rejetait vers le sabbat, disant, en femmes de marins:
+«Mieux vaut le derrière du Diable que la bouche de nos maris.»</p>
+
+<p>Ceci en 1610. Date fatale qui ouvre les routes où l'homme et la femme
+iront divergents.</p>
+
+<p>Si celle-ci est solitaire, dépourvue du soutien de l'homme, je crains
+pour elle un amant. C'est ce consolateur sauvage, ce mari de feu et de
+glace, le démon des spiritueux. C'est lui qui, de plus en plus, sera le
+vrai roi du sabbat.</p>
+
+<p>Cela rendra, dans quelque temps, le sabbat même inutile. La sorcière, en
+son grenier, seule avec le diable liquide qui la brûle et qui la
+trouble, se fera la folle orgie, toutes les hontes du sabbat.</p>
+
+<p>Les femmes, dans tout le Nord, ont cédé aux spiritueux. Et les hommes
+partout au tabac. Deux déserts <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> et deux solitudes. Des nations,
+des races entières, se sont déjà affaissées, perdues dans ce gouffre
+muet, dont le fond est l'indifférence au plaisir générateur et
+l'anéantissement de l'amour.</p>
+
+<p>En vain les femmes de nos jours se sont tristement soumises pour ramener
+l'homme à elles. Elles ont subi le tabac et enduré le fumeur, qui leur
+est antipathique. Lâche faiblesse et inutile. Ne voient-elles donc pas
+que cet homme, si parfaitement satisfait de son insipide plaisir, ne
+peut, ne veut guère? Le Turc a fermé son harem. Laissez que celui-ci de
+même s'en aille par le sentier où nos aînés d'Orient nous ont précédés
+dans la mort.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> CHAPITRE XVIII<br>
+<span class="smcap">GÉOGRAPHIE DE LA SORCELLERIE, PAR NATIONS ET PROVINCES&mdash;LES SORCIÈRES
+BASQUES<br>
+1615-1617</span></h2>
+
+<p>Nous sommes loin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle; on ne voit plus au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> le cas
+terrible avoué au livre du «Marteau des sorcières,» quand le juge,
+tenant la sorcière liée à ses pieds, se sentait pris par son regard,
+ensorcelé au tribunal, défaillait sur son siége. Nos juges maintenant,
+il est vrai, sont d'une autre classe, non plus moines, mais juristes. Le
+Diable est né juriste et ceux-ci le combattent avec ses propres armes,
+de procureur à procureur.</p>
+
+<p>Le brouillard uniforme qui couvrait ces procès et les rendait presque
+semblables, tant que le juge fut un moine (un homme sans patrie),
+s'éclaircit quelque peu avec les juges laïques, et l'on commence à
+entrevoir <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> les différences nationales, provinciales,
+qu'offraient la sorcellerie.</p>
+
+<p>Il y eut peu de sorciers en Italie, beaucoup d'astrologues et de
+magiciens. On ne s'arrêtait pas à ce semblant du culte diabolique. On
+était tout d'abord athée.</p>
+
+<p>En Allemagne, au contraire (<i>V.</i> Mythologie de Grimm), la sorcellerie
+reste chargée d'un vaste et sombre paganisme. Par l'amour de la nature
+propre à l'âme allemande, déguisant en fées ou démons les antiques dieux
+de la contrée, elle leur garde un amour fidèle.</p>
+
+<p>L'Espagne, en cela et en tout, offre un étrange combat. Les Juifs, les
+Maures, s'y mêlaient de magie, et avaient leurs pratiques propres. Le
+centre et la capitale de la magie européenne, en 1596 (<i>V.</i> Lancre,
+<i>Incréd.</i>, 781), aurait été Tolède. C'était une grande école de
+magiciens, sous les yeux de l'Inquisition.</p>
+
+<p>Magie blanche, si on veut les croire, innocente, comme celle du célèbre
+médecin Torralba (1500), guidé par un esprit tout bienfaisant, le blanc,
+blond, rose Zoquiel, qui sauva la vie à un pape (Llorente, II, 62).
+L'Inquisition lui fit son procès trente années et eut à peine la force
+de le condamner. L'école de Tolède avait un chapitre de treize docteurs
+et soixante-treize élèves. Ils obtenaient, disaient-ils, puissance sur
+le Diable par les &oelig;uvres de Dieu, jeûnes, pèlerinages, offrandes à
+Notre-Dame.</p>
+
+<p>Mais, à côté de cette magie bâtarde qui mariait l'enfer et le ciel, se
+propageait dans les campagnes la magie diabolique ou sorcellerie.
+L'Espagne devient alors une solitude, et, à mesure que le désert gagne
+<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> par l'épuisement de la terre, par l'émigration, par la
+ruineuse liberté des troupeaux, le peuple se réduit au berger. Si ce
+pâtre ne chausse la sandale et ne se fait moine mendiant, il n'en reste
+pas moins sans femme ni famille. La femme, en ce pays, naît veuve et de
+bonne heure sorcière (on en voit de vingt ans). Sur la lande sauvage, la
+<i>lane du bouc</i>, comme ils disent, la sorcière, le berger, se retrouvent.
+Voilà le sabbat.</p>
+
+<p>Mais la grande puissance d'imagination pour cela et pour tout se trouve
+aux montagnes, à la côte, au pays même de l'excentricité, chez les
+Basques de Navarre et Biscaye. Ces fous hardis, amoureux des tempêtes,
+du même élan qui les poussait au mers du nouveau monde, se plongent dans
+le monde outre-tombe et découvrent des terres nouvelles au royaume du
+Diable. Leur supériorité est si bien reconnue que, des deux côtés des
+monts, ils font des conquêtes. La sorcellerie basque envahit la
+Castille, et, tandis qu'elle pousse ses colonies en Aragon jusqu'aux
+portes de Sarragosse, d'autre part, à travers les Landes, elle va faire
+le sabbat à Bordeaux, au nez du Parlement, dans le palais Gallien.</p>
+
+<p>Dans nos autres provinces, la sorcellerie semble indigène, un triste
+fruit du sol. Elle devient une maladie contagieuse dans les pays
+misérables surtout où les hommes n'attendent plus de secours du ciel. En
+Lorraine, par exemple, deux démons sévissaient, une cruelle féodalité
+militaire, et, par-dessus, un passage continuel de soldats, de bandits
+et d'aventuriers. On ne priait plus que le Diable. Les sorciers
+entraînaient <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> le peuple. Maints villages, effrayés, entre deux
+terreurs, celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de
+laisser là leurs terres et de s'enfuir, si l'on en croit Remy, le juge
+de Nancy. Dans son livre dédié au cardinal de Lorraine (1596), il assure
+avoir brûlé en seize années huit cents sorcières. «Ma justice est si
+bonne, dit-il, que, l'an dernier, il y en a eu seize qui se sont tuées
+pour ne pas passer par mes mains.»</p>
+
+<p>Les prêtres étaient humiliés. Auraient-ils pu faire mieux que ce laïque?
+Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs sujets, adonnés
+à la sorcellerie, prirent pour juge un laïque, l'honnête Boguet. Dans ce
+triste Jura, pays pauvre de maigres pâturages et de sapins, le serf sans
+espoir se donnait au Diable. Tous adoraient le chat noir.</p>
+
+<p>Le livre de Boguet (1602) eut une autorité immense. Messieurs des
+Parlements étudièrent, comme un manuel, ce livre d'or du petit juge de
+Saint-Claude. Boguet, en réalité, est un vrai légiste, scrupuleux même,
+à sa manière. Il blâme la perfidie dont on usait dans ces procès; il ne
+veut pas que l'avocat trahisse son client ni que le juge promette grâce
+à l'accusé pour le faire mourir. Il blâme les épreuves si peu sûres
+auxquelles on soumettait encore les sorcières. La torture, dit-il, est
+superflue; elles n'y cèdent jamais. Enfin il a l'humanité de les faire
+étrangler avant qu'on les jette au feu, sauf toutefois les loups-garous,
+«qu'il faut avoir soin de brûler vifs.» Il ne croit pas que Satan
+veuille faire pacte avec les enfants: «Satan est fin; il sait trop bien
+qu'au-dessous de <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> quatorze ans ce marché avec un mineur
+pourrait être cassé pour défaut d'âge et de discrétion.» Voilà donc les
+enfants sauvés? Point du tout; il se contredit; ailleurs, il croit qu'on
+ne purgera cette lèpre qu'en brûlant tout jusqu'aux berceaux. Il en fût
+venu là s'il eût vécu. Il fit du pays un désert. Il n'y eut jamais un
+juge plus consciencieusement exterminateur.</p>
+
+<p>Tous les juges maintenant écrivent, et l'on peut croire que déjà ils
+éprouvent le besoin de s'expliquer devant le public. Ils sont, en effet,
+en présence de deux sortes d'adversaires: les prêtres et les médecins.</p>
+
+<p>Ceux-ci disent, comme Agrippa, Wyer, comme le ministre Lavatier, que, si
+ces misérables sorcières sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre
+au Diable plus qu'à elles, et ne pas les brûler. Quelques médecins de
+Paris, sous Henri IV, poussent l'incrédulité (V. plus haut) jusqu'à
+prétendre que les possédées sont des fourbes, ou des folles poussées par
+les fourbes.</p>
+
+<p>Les prêtres disent qu'eux seuls ont droit de procéder contre le Diable,
+dont ils sont les ennemis naturels et la partie contraire. À quoi les
+légistes répondent: «Ne soyez pas juges et partie.» En réalité, la
+connivence du prêtre avec les filles possédées, surprise fréquemment,
+brise son tribunal et rend victorieuse la juridiction des laïques, gens
+mariés, qui risquent moins d'être ensorcelés par les femmes.</p>
+
+<p>Nos légistes d'Angers, le célèbre Bodin (1578), le savant Leloyer
+(1605), sont tout entiers dans cette polémique. Ils ne se fient pas aux
+prêtres pour lutter contre l'immense sorcellerie de l'Ouest, qui en
+semble <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> le pays classique. N'est-ce pas là, aux portes du
+Poitou et de la Bretagne, que Gilles de Retz (Barbe-Bleue) fit ses
+horribles sacrifices?</p>
+
+<p>Les mendiants incendiaires, les bergers équivoques, les sorcières
+obstinées, c'était tout un peuple aux Marches de Maine et d'Anjou, au
+Marais, au Bocage. La diablerie y sévissait avec l'âpreté vendéenne.</p>
+
+<p>Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'est poussé le cri de victoire de
+la juridiction laïque dans le livre de Lancre: <i>Inconstance des démons</i>
+(1610 et 1613). L'auteur, homme d'esprit, conseiller de ce Parlement,
+raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque, où,
+en moins de trois mois, il a expédié je ne sais combien de sorcières,
+et, ce qui est plus fort, trois prêtres. Il regarde en pitié
+l'Inquisition d'Espagne, qui, près de là, à Logrono (frontière de
+Navarre et Castille), a traîné deux ans un procès et fini maigrement par
+un petit auto-da-fé en relâchant tout un peuple de femmes.</p>
+
+<p>Cette vigoureuse exécution de prêtres indique assez que M. de Lancre est
+un esprit indépendant. Il l'est en politique. Dans son livre <i>Du Prince</i>
+(1617), il déclare sans ambages que «la Loi est au-dessus du roi.»</p>
+
+<p>Jamais les Basques ne furent mieux caractérisés que dans le livre de
+l'<i>Inconstance</i>. Chez nous, comme en Espagne, leurs priviléges les
+mettaient quasi en république. Les nôtres ne devaient au roi que de le
+servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux
+mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clergé ne pesait guère;
+il poursuivait <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> peu les sorciers, l'étant lui-même. Le prêtre
+dansait, portait l'épée, menait sa maîtresse au sabbat. Cette maîtresse
+était sa sacristine ou <i>bénédicte</i>, qui arrangeait l'église. Le curé ne
+se brouillait avec personne, disait à Dieu sa messe blanche le jour, la
+nuit au Diable la messe noire, et parfois dans la même église (Lancre).</p>
+
+<p>Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, têtes hasardeuses et
+excentriques, d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux
+mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de veuves.
+Ils se jetèrent en masse dans les colonies d'Henri IV, l'empire du
+Canada, laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. Quant aux enfants,
+ces marins, fort honnêtes et probes, y auraient songé d'avantage, s'ils
+en eussent été sûrs. Mais, au retour de leurs absences, ils calculaient,
+comptaient les mois, et ne trouvaient jamais leur compte.</p>
+
+<p>Les femmes, très-jolies, très-hardies, imaginatives, passaient le jour,
+assises aux cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en attendant
+qu'elles y allassent le soir. C'était leur rage et leur furie.</p>
+
+<p>Nature les fait sorcières: ce sont les filles de la mer et de
+l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots. Leur
+maître naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des rêves, celui
+qui gonflait la sybille et lui soufflait l'avenir.</p>
+
+<p>Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d'elles: «Quand on les voit,
+dit-il, passer les cheveux au vent et sur les épaules, elles vont, dans
+cette belle chevelure, si parées et si bien armées, que, le soleil y
+passant <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> comme à travers une nuée, l'éclat en est violent et
+forme d'ardents éclairs ... De là, la fascination de leurs yeux,
+dangereux en amour, autant qu'en sortilége.»</p>
+
+<p>Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains
+qui ont égayé la robe au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, joue du luth dans les
+entr'actes, et fait même danser les sorcières avant de les faires
+brûler. Il écrit bien; il est beaucoup plus clair que tous les autres.
+Et cependant on démêle chez lui une cause nouvelle d'obscurité,
+inhérente à l'époque. C'est que, dans un si grand nombre de sorcières,
+que le juge ne peut brûler toutes, la plupart sentent finement qu'il
+sera indulgent pour celles qui entreront le mieux dans sa pensée et dans
+sa passion. Quelle passion? D'abord, une passion populaire, l'amour du
+merveilleux horrible, le plaisir d'avoir peur, et aussi, s'il faut le
+dire, l'amusement des choses indécentes. Ajoutez une affaire de vanité:
+plus ces femmes habiles montrent le Diable terrible et furieux, plus le
+juge est flatté de dompter un tel adversaire. Il se drape dans sa
+victoire, trône dans sa sottise, triomphe de ce fou bavardage.</p>
+
+<p>La plus belle pièce, en ce genre, est le procès-verbal espagnol de
+l'auto-da-fé de Logrono (9 novembre 1610), qu'on lit dans Llorente.
+Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le déprécier, avoue le
+charme infini de la fête, la splendeur du spectacle, l'effet profond de
+la musique. Sur un échafaud étaient les brûlées, en petit nombre, et sur
+un autre, la foule des relâchées. L'héroïne repentante, dont on lut la
+confession, a tout osé. Rien de plus fou. Au sabbat, on mange des
+enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorcières
+<span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> déterrés. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent
+amoureusement de leurs maîtresses, les font gronder par le Diable.
+Celui-ci reconduit poliment les sorcières, en les éclairant avec le bras
+d'un enfant mort sans baptême, etc.</p>
+
+<p>La sorcellerie, chez nos Basques, avait l'aspect moins fantastique. Il
+semble que le sabbat n'y fût qu'une grande fête où tous, les nobles
+mêmes, allaient pour l'amusement. Au premier rang y figuraient des
+personnes voilées, masquées, que quelques-uns croyaient des princes. «On
+n'y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des Landes.
+Aujourd'hui, on y voit des gens de qualité.» Satan, pour fêter ces
+notabilités locales, créait parfois en ce cas un <i>évêque du sabbat</i>.
+C'est le titre que reçut de lui le jeune seigneur Lancinena, avec qui le
+Diable en personne voulut bien ouvrir la danse.</p>
+
+<p>Si bien appuyées, les sorcières régnaient. Elles exerçaient sur le pays
+une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se croyaient
+leurs victimes, et réellement devenaient gravement malades. Beaucoup
+étaient frappés d'épilepsie et aboyaient comme des chiens. La seule
+petite ville d'Acqs comptait jusqu'à quarante de ces malheureux
+aboyeurs. Une dépendance effrayante les liait à la sorcière, si bien
+qu'une dame appelée comme témoin aux approches de la sorcière, qu'elle
+ne voyait même pas, se mit à aboyer furieusement, et sans pouvoir
+s'arrêter.</p>
+
+<p>Ceux à qui l'on attribuait une si terrible puissance étaient maîtres.
+Personne n'eût osé leur fermer sa porte. Un magistrat même, l'assesseur
+criminel de <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> Bayonne, laissa faire le sabbat chez lui. Le
+seigneur de Saint-Pé, Urtubi, fut obligé de faire la fête dans son
+château. Mais sa tête en fut ébranlée au point qu'il s'imagina qu'une
+sorcière lui suçait le sang. La peur lui donnant du courage, avec un
+autre seigneur, il se rendit à Bordeaux, s'adressa au Parlement, qui
+obtint du roi que deux de ses membres, MM. d'Espagnet et Lancre,
+seraient commis pour juger les sorciers du pays basque. Commission
+absolue, sans appel, qui procéda avec une vigueur inouïe, jugea en
+quatre mois soixante ou quatre-vingts sorcières, et en examina cinq
+cents, également marquées du signe du Diable, mais qui ne figurèrent au
+procès que comme témoins (mai-août 1609).</p>
+
+<p>Ce n'était pas une chose sans péril pour deux hommes et quelques soldats
+d'aller procéder ainsi au milieu d'une population violente, de tête fort
+exaltée, d'une foule de femmes de marins, hardies et sauvages. L'autre
+danger c'étaient les prêtres, dont plusieurs étaient sorciers, et que
+les commissaires laïques devaient juger, malgré la vive opposition du
+clergé.</p>
+
+<p>Quand les juges arrivèrent, beaucoup de gens se sauvèrent aux montagnes.
+D'autres hardiment restèrent, disant que c'étaient les juges qui
+seraient brûlés. Les sorcières s'effrayaient si peu, qu'à l'audience
+elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au réveil avoir
+joui, au tribunal même, des béatitudes de Satan. Plusieurs disent: «Nous
+ne souffrons que de ne pouvoir lui témoigner que nous brûlons de
+souffrir pour lui.»</p>
+
+<p>Celles que l'on interrogeait disaient ne pouvoir parler. <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> Satan
+obstruait leur gosier, et leur montait à la gorge.</p>
+
+<p>Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui écrit cette histoire, était
+un homme du monde. Les sorcières entrevirent qu'avec un pareil homme il
+y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une mendiante de
+dix-sept ans, la Murgui (Margarita) qui avait trouvé lucratif de se
+faire sorcière, et qui, presque enfant, menait et offrait des enfants au
+Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de même âge) à dénoncer
+toutes les autres. Elle dit tout, décrivit tout, avec la vivacité, la
+violence, l'emphase espagnole, avec cent détails impudiques, vrais ou
+faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les mena comme des idiots.
+Ils confièrent à cette fille corrompue, légère, enragée, la charge
+terrible de chercher sur le corps des filles et garçons l'endroit où
+Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se reconnaissait à ce qu'il
+était insensible, et qu'on pouvait impunément y enfoncer des aiguilles.
+Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle les jeunes, qu'on appelait
+comme témoins, mais qui, si elle les disait marquées, pouvaient être
+accusées. Chose odieuse que cette fille effrontée, devenue maîtresse
+absolue du sort de ces infortunés, allât leur enfonçant l'aiguille, et
+pût à volonté désigner ces corps sanglants à la mort!</p>
+
+<p>Elle avait pris un tel empire sur Lancre, qu'elle lui fait croire que,
+pendant qu'il dort à Saint-Pé, dans son hôtel, entouré de ses serviteurs
+et de son escorte, le Diable est entré la nuit dans sa chambre, qu'il y
+a dit la messe noire, que les sorcières ont été jusque sous <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>
+ses rideaux pour l'empoisonner, mais qu'elles l'ont trouvé bien gardé de
+Dieu. La messe noire a été servie par la dame de Lancinena, à qui Satan
+a fait l'amour dans la chambre même du juge. On entrevoit le but
+probable de ce misérable conte: la mendiante en veut à la dame, qui
+était jolie, et qui eût pu, sans cette calomnie, prendre aussi quelque
+ascendant sur le galant commissaire.</p>
+
+<p>Lancre et son confrère, effrayés, avancèrent, n'osant reculer. Ils
+firent planter leurs potences royales sur les places même où Satan avait
+tenu le sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et armés du bras du
+roi. Les dénonciations plurent comme grêle. Toutes les femmes, à la
+queue, vinrent s'accuser l'une l'autre. Puis on fit venir les enfants,
+pour leur faire dénoncer les mères. Lancre juge, dans sa gravité, qu'un
+témoin de huit ans est bon, suffisant et respectable.</p>
+
+<p>M. d'Espagnet ne pouvait donner qu'un moment à cette affaire, devant se
+rendre bientôt aux États de Béarn.</p>
+
+<p>Lancre, poussé à son insu par la violence des jeunes révélatrices qui
+seraient restées en péril si elles n'eussent fait brûler les vieilles,
+mena le procès au galop, bride abattue. Un nombre suffisant de sorcières
+furent adjugées au bûcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par
+parler aussi, dénoncer. Quand on mena les premières au feu, il y eut une
+scène horrible. Le bourreau, l'huissier, les sergents, se crurent à leur
+dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces
+malheureuses de rétracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le
+poignard à la <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> gorge; elles faillirent périr sous les ongles de
+leurs compagnes furieuses.</p>
+
+<p>La justice s'en tira pourtant à son honneur. Et alors les commissaires
+passèrent au plus difficile, au jugement de huit prêtres qu'ils avaient
+en main. Les révélations des filles avaient mis ceux-ci à jour. Lancre
+parle de leurs m&oelig;urs comme un homme qui sait tout d'original. Il leur
+reproche non-seulement leurs galants exercices aux nuits du sabbat, mais
+surtout leurs sacristines, bénédictes ou marguillières. Il répète même
+des contes: que les prêtres ont envoyé les maris à Terre-Neuve, et
+rapporté du Japon les diables qui leur livrent les femmes.</p>
+
+<p>Le clergé était fort ému. L'évêque de Bayonne aurait voulu résister. Ne
+l'osant, il s'absenta, et désigna son vicaire général pour assister au
+jugement. Heureusement le Diable secourut les accusés mieux que
+l'évêque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin, que
+cinq des huit échappèrent. Les commissaires, sans perdre de temps,
+brûlèrent les trois qui restaient.</p>
+
+<p>Cela vers août 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient à Logrono
+leur procès n'arrivèrent à l'auto-da-fé qu'au 8 novembre 1610. Ils
+avaient eu bien plus d'embarras que les nôtres, vu le nombre immense,
+épouvantable, des accusés. Comment brûler tout un peuple? Ils
+consultèrent le pape et les plus grands docteurs d'Espagne. La reculade
+fut décidée. Il fut entendu qu'on ne brûlerait que les obstinés, ceux
+qui persisteraient à nier, et que ceux qui avoueraient seraient
+relâchés. C'est la méthode qui déjà sauvait tous <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> les prêtres
+dans les procès de libertinage. On se contentait de leur aveu, et d'une
+petite pénitence. (<i>V.</i> Llorente.)</p>
+
+<p>L'inquisition, exterminatrice pour les hérétiques, cruelle pour les
+Maures et les juifs, l'était bien moins pour les sorciers. Ceux-ci,
+bergers en grand nombre, n'étaient nullement en lutte avec l'Église. Les
+jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de chèvres,
+inquiétaient peu les ennemis de la liberté de penser.</p>
+
+<p>Le livre de Lancre a été écrit surtout en vue de montrer combien la
+justice de France, laïque et parlementaire, est meilleure que la justice
+de prêtres. Il est écrit légèrement et au courant de la plume, fort gai.
+On y sent la joie d'un homme qui s'est tiré à son honneur d'un grand
+danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte orgueilleusement qu'au
+sabbat qui suivit la première exécution des sorcières, leurs enfants
+vinrent en faire des plaintes à Satan. Il répondit que leurs mères
+n'étaient pas brûlées, mais vivantes, heureuses. Du fond de la nuée, les
+enfants crurent en effet entendre les voix des mères, qui se disaient en
+pleine béatitude. Cependant Satan avait peur. Il s'absenta quatre
+sabbats, se substituant un diablotin de nulle importance. Il ne reparut
+qu'au 22 juillet. Lorsque les sorcières lui demandèrent la cause de son
+absence, il dit: «J'ai été plaider votre cause contre Janicot
+(Petit-Jean, il nomme ainsi Jésus). J'ai gagné l'affaire. Et celles qui
+sont encore en prison ne seront pas brûlées.»</p>
+
+<p>Le grand menteur fut démenti. Et le magistrat vainqueur <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> assure
+qu'à la dernière qu'on brûla on vit une nuée de crapauds sortir de sa
+tête. Le peuple se rua sur eux à coups de pierres, si bien qu'elle fut
+plus lapidée que brûlée. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas
+à bout d'un crapaud noir, qui échappa aux flammes, aux bâtons, aux
+pierres, et se sauva, comme un démon qu'il était, en lieu où on ne sut
+jamais le trouver.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> CHAPITRE XIX<br>
+<span class="smcap">LES COUVENTS.&mdash;LA SORCELLERIE DANS LES COUVENTS.&mdash;LE PRINCE DES
+MAGICIENS<br>
+1610-1611</span></h2>
+
+<p>Le Parlement de Provence n'eut rien à envier aux succès du Parlement de
+Bordeaux. La juridiction laïque saisit de nouveau l'occasion d'un procès
+de sorcellerie pour se faire la réformatrice des m&oelig;urs
+ecclésiastiques. Elle jeta un regard sévère dans le monde fermé des
+couvents. Rare occasion. Il y fallut un concours singulier de
+circonstances, des jalousies furieuses, des vengeances de prêtre à
+prêtre. Sans ces passions indiscrètes, que nous verrons plus tard encore
+éclater de moments en moments, nous n'aurions nulle connaissance de la
+destinée réelle de ce grand peuple de femmes qui meurt dans ces tristes
+maisons, pas un mot de ce qui se passe derrière ces grilles et ces
+grands murs que le confesseur franchit seul.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> Le prêtre basque que Lancre montre si léger, si mondain, allant
+l'épée au côté, danser la nuit au sabbat, où il conduit sa sacristine,
+n'était pas un exemple à craindre. Ce n'était pas celui-là que
+l'Inquisition d'Espagne prenait tant de peine à couvrir, et pour qui ce
+corps si sévère se montrait si indulgent. On entrevoit fort bien chez
+Lancre, au milieu de ses réticences, qu'il y a encore <i>autre chose</i>. Et
+les États généraux de 1614, quand ils disent qu'il ne faut pas que le
+prêtre juge le prêtre, pensent aussi à <i>autre chose</i>. C'est précisément
+ce mystère qui se trouva déchiré par le Parlement de Provence. Le
+directeur de religieuses, maître d'elles, et disposant de leur corps et
+de leur âme, les ensorcelant: voilà ce qui apparut au procès de
+Gauffridi, plus tard aux affaires terribles de Loudun et de Louviers,
+dans celles que Llorente, que Ricci et autres nous ont fait connaître.</p>
+
+<p>La tactique fut la même pour atténuer le scandale, désorienter le
+public, l'occuper de la forme en cachant le fond. Au procès d'un prêtre
+sorcier, on mit en saillie le sorcier, et l'on escamota le prêtre, de
+manière à tout rejeter sur les arts magiques et faire oublier la
+fascination naturelle d'un homme maître d'un troupeau de femmes qui lui
+sont abandonnées.</p>
+
+<p>Il n'y avait aucun moyen d'étouffer la première affaire. Elle avait
+éclaté en pleine Provence, dans ce pays de lumière où le soleil perce
+tout à jour. Le théâtre principal fut non-seulement Aix et Marseille,
+mais le lieu célèbre de la Sainte-Baume, pèlerinage fréquenté où une
+foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel à mort de
+deux religieuses possédées <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> et de leurs démons. Les
+Dominicains, qui entamèrent la chose comme inquisiteurs, s'y
+compromirent fort par l'éclat qu'ils lui donnèrent et par leur
+partialité pour telle de ces religieuses. Quelque soin que le Parlement
+mît ensuite à brusquer la conclusion, ces moines eurent grand besoin de
+s'expliquer et de s'excuser. De là le livre important du moine
+Michaëlis, mêlé de vérités, de fables, où il érige Gauffridi, le prêtre
+qu'il fit brûler, en <i>Prince des magiciens</i> non-seulement de France,
+mais d'Espagne, d'Allemagne, d'Angleterre et de Turquie, de toute la
+terre habitée.</p>
+
+<p>Gauffridi semble avoir été un homme agréable et de mérite. Né aux
+montagnes de Provence, il avait beaucoup voyagé dans les Pays-Bas et
+dans l'Orient. Il avait la meilleure réputation à Marseille, où il était
+prêtre à l'église des Acoules. Son évêque en faisait cas, et les dames
+les plus dévotes le préféraient pour confesseur. Il avait, dit-on, un
+don singulier pour se faire aimer de toutes. Néanmoins il aurait gardé
+une bonne réputation si une dame noble de Provence, aveugle et
+passionnée, n'eut poussé l'infatuation jusqu'à lui confier (peut-être
+pour son éducation religieuse) une charmante enfant de douze ans,
+Madeleine de la Palud, blonde et d'un caractère doux. Gauffridi y perdit
+l'esprit, et ne respecta pas l'âge ni la sainte ignorance, l'abandon de
+son élève.</p>
+
+<p>Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s'aperçut de son
+malheur, de cet amour inférieur et sans espoir de mariage. Gauffridi,
+pour la retenir, dit qu'il pouvait l'épouser devant le Diable, s'il ne
+le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en lui disant <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span>
+qu'il était le <i>Prince des magiciens</i>, et qu'elle en deviendrait la
+reine. Il lui mit au doigt un anneau d'argent, marqué de caractères
+magiques. La mena-t-il au sabbat ou lui fit-il croire qu'elle y avait
+été, en la troublant par des breuvages, des fascinations magnétiques? Ce
+qui est sûr, c'est que l'enfant, tiraillée entre deux croyances, pleine
+d'agitation et de peur, fut dès lors par moment folle, et certains accès
+la jetaient dans l'épilepsie. Sa peur était d'être enlevée vivante par
+le Diable. Elle n'osa plus rester dans la maison de son père, et se
+réfugia au couvent des Ursulines de Marseille.</p>
+
+<p>C'était le plus calme des ordres et le moins déraisonnable. Elles
+n'étaient pas oisives, s'occupant un peu à élever des petites filles. La
+réaction catholique, qui avait commencé avec une haute ambition
+espagnole d'extase, impossible alors, qui avait follement bâti force
+couvents de carmélites, feuillantines et capucines, s'était vue bientôt
+au bout de ses forces. Les filles qu'on murait là si durement pour s'en
+délivrer mouraient tout de suite, et, par ces morts si promptes,
+accusaient horriblement l'inhumanité des familles. Ce qui les tuait, ce
+n'étaient pas les mortifications, mais l'ennui et le désespoir. Après le
+premier moment de ferveur, la terrible maladie des cloîtres (décrite dès
+le <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle par Cassien), l'ennui pesant, l'ennui mélancolique des
+<i>après-midi</i>, l'ennui tendre qui égare en d'indéfinissables langueurs,
+les minait rapidement. D'autres étaient comme furieuses; le sang trop
+fort les étouffait.</p>
+
+<p>Une religieuse, pour mourir décemment sans laisser <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> trop de
+remords à ses proches, doit y mettre environ dix ans (c'est la vie
+moyenne des cloîtres). Il fallut donc en rabattre, et des hommes de bons
+sens et d'expérience sentirent que, pour les prolonger, il fallait les
+occuper quelque peu, ne pas les tenir trop seules. Saint François de
+Sales fonda les Visitandines, qui devaient, deux à deux, visiter les
+malades. César de Bus et Romillion, qui avaient créé les Prêtres de la
+doctrine (en rapport avec l'Oratoire), fondèrent ce qu'on eût pu appeler
+les filles de la Doctrine, les Ursulines, religieuses enseignantes, que
+ces prêtres dirigeaient. Le tout sous la haute inspection des évêques,
+et peu, très-peu monastique; elles n'étaient pas cloîtrées encore. Les
+Visitandines sortaient; les Ursulines recevaient (au moins les parents
+des élèves). Les unes et les autres étaient en rapport avec le monde,
+sous des directeurs estimés. L'écueil de tout cela, c'était la
+médiocrité. Quoique les Oratoriens et Doctrinaires aient eu des gens de
+grand mérite, l'esprit général de l'ordre était systématiquement moyen,
+modéré, attentif à ne pas prendre un vol trop haut. Le fondateur des
+Ursulines, Romillion, était un homme d'âge, un protestant converti, qui
+avait tout traversé, et était revenu de tout. Il croyait ses jeunes
+Provençales déjà aussi sages, et comptait tenir ses petites ouailles
+dans les maigres pâturages d'une religion oratorienne, monotone et
+raisonnable. C'est par là que l'ennui rentrait. Un matin, tout échappa.</p>
+
+<p>Le montagnard provençal, le voyageur, le mystique, l'homme de trouble et
+de passion, Gauffridi, qui venait là comme directeur de Madeleine, eut
+une bien autre <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> action. Elles sentirent une puissance, et, sans
+doute par les échappées de la jeune folle amoureuse, elles surent que ce
+n'était rien moins qu'une puissance diabolique. Toutes sont saisies de
+peur, et plus d'une aussi d'amour. Les imaginations s'exaltent; les
+têtes tournent. En voilà cinq ou six qui pleurent, qui crient et qui
+hurlent, qui se sentent saisies du démon.</p>
+
+<p>Si les Ursulines eussent été cloîtrées, murées, Gauffridi, leur seul
+directeur, eût pu les mettre d'accord de manière ou d'autre. Il aurait
+pu arriver, comme en un cloître du Quesnoy en 1490, que le Diable, qui
+prend volontiers la figure de celui qu'on aime, se fut constitué, sous
+la figure de Gauffridi, l'amant commun des religieuses. Ou bien, comme
+dans ces cloîtres espagnols dont parle Llorente, il leur eût persuadé
+que le prêtre sacre de prêtrise celles à qui il fait l'amour, et que le
+péché avec lui est une sanctification. Opinion répandue en France, et à
+Paris même, où ces maîtresses de prêtres étaient dites «les consacrées»
+(Lestoile, édit. Mich., 561).</p>
+
+<p>Gauffridi, maître de toutes, s'en tint-il à Madeleine? Ne passa-t-il pas
+de l'amour au libertinage? On ne sait. L'arrêt indique une religieuse
+qu'on ne montra pas au procès, mais qui reparaît à la fin, comme s'étant
+donnée au Diable et à lui.</p>
+
+<p>Les Ursulines étaient une maison toute à jour, où chacun venait, voyait.
+Elles étaient sous la garde de leurs Doctrinaires, honnêtes, et
+d'ailleurs jaloux. Le fondateur même était là, indigné et désespéré.
+Quel malheur pour l'ordre naissant, qui, à ce moment même, prospérait,
+s'étendait partout en France! Sa <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> prétention était la sagesse,
+le bon sens, le calme. Et tout à coup il délire! Romillion eût voulu
+étouffer la chose. Il fit secrètement exorciser ces filles par un de ses
+prêtres. Mais les diables ne tenaient compte d'exorcistes doctrinaires.
+Celui de la petite blonde, Diable noble, qui était Belzébuth, démon de
+l'orgueil, ne daigna desserrer les dents.</p>
+
+<p>Il y avait, parmi ces possédées, une fille particulièrement adoptée de
+Romillion, fille de vingt à vingt-cinq ans, fort cultivée et nourrie
+dans la controverse, née protestante, mais qui, n'ayant père ni mère,
+était tombée aux mains du Père, comme elle, protestant converti. Son nom
+de Louise Capeau semble roturier. C'était, comme il parut trop, une
+fille d'un prodigieux esprit, d'une passion enragée. Ajoutez-y une
+épouvantable force. Elle soutint trois mois, outre son orage infernal,
+une lutte désespérée qui eût tué l'homme le plus fort en huit jours.</p>
+
+<p>Elle dit qu'elle avait trois diables: Verrine, bon diable catholique,
+léger, un des démons de l'air; Léviathan, mauvais diable, raisonneur et
+protestant; enfin un autre qu'elle avoue être celui de l'impureté. Mais
+elle en oublie un, le démon de la jalousie.</p>
+
+<p>Elle haïssait cruellement la petite, la blonde, la préférée,
+l'orgueilleuse demoiselle noble. Celle-ci, dans ses accès, avait dit
+qu'elle avait été au sabbat, et qu'elle y avait été reine, et qu'on l'y
+avait adorée, et qu'elle s'y était livrée, mais au Prince ...&mdash;Quel
+prince?&mdash;Louis Gauffridi, le Prince des magiciens.</p>
+
+<p>Cette Louise, à qui une telle révélation avait enfoncé un poignard,
+était trop furieuse pour en douter. <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Folle, elle crut la folle,
+afin de la perdre. Son démon fut soutenu de tous les démons des
+jalouses. Toutes crièrent que Gauffridi était bien le roi des sorciers.
+Le bruit se répandit partout qu'on avait fait une grande capture, un
+prêtre roi des magiciens, le Prince de la magie, pour tous les pays. Tel
+fut l'affreux diadème de fer et de feu que ses démons femelles lui
+enfoncèrent au front.</p>
+
+<p>Tout le monde perdit la tête, et le vieux Romillion même. Soit haine de
+Gauffridi, soit peur de l'Inquisition, il sortit l'affaire des mains de
+l'évêque, et mena ses deux possédées, Louise et Madeleine, au couvent de
+la Sainte-Baume, dont le prieur dominicain était le Père Michaëlis,
+propre inquisiteur du Pape en terre papale d'Avignon et qui prétendait
+l'être pour toute la Provence. Il s'agissait uniquement d'exorcismes.
+Mais, comme les deux filles devaient accuser Gauffridi, celui-ci allait
+par le fait tomber aux mains de l'Inquisition.</p>
+
+<p>Michaëlis devait prêcher l'Advent à Aix, devant le Parlement. Il sentit
+combien cette affaire dramatique le relèverait. Il la saisit avec
+l'empressement de nos avocats de Cour d'assises quand il leur vient un
+meurtre dramatique ou quelques cas curieux de conversation criminelle.</p>
+
+<p>Le beau, dans ce genre d'affaires, c'était de mener le drame pendant
+l'Advent, Noël et le Carême, et de ne brûler qu'à la Semaine sainte, la
+veille du grand moment de Pâques. Michaëlis se réserva pour le dernier
+acte, et confia le gros de la besogne à un Dominicain flamand qu'il
+avait, le docteur Dompt, qui venait <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> de Louvain, qui avait déjà
+exorcisé, était ferré en ces sottises.</p>
+
+<p>Ce que le Flamand d'ailleurs avait à faire de mieux, c'était de ne rien
+faire. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible, trois fois plus
+zélé que l'Inquisition, d'une inextinguible fureur, d'une brûlante
+éloquence, bizarre, baroque parfois, mais à faire frémir, une vraie
+torche infernale.</p>
+
+<p>La chose fut réduite à un duel entre les deux diables, entre Louise et
+Madeleine, par-devant le peuple. Des simples qui venaient là au
+pèlerinage de la Sainte-Baume, un bon orfèvre par exemple et un drapier,
+gens de Troyes en Champagne, étaient ravis de voir le démon de Louise
+battre si cruellement les démons et fustiger les magiciens. Ils en
+pleuraient de joie, et s'en allaient en remerciant Dieu.</p>
+
+<p>Spectacle bien terrible cependant (même dans la lourde rédaction des
+procès-verbaux du Flamand) de voir ce combat inégal; cette fille, plus
+âgée et si forte, robuste Provençale, vraie race des cailloux de la
+Crau, chaque jour lapider, assommer, écraser cette victime, jeune et
+presque enfant, déjà suppliciée par son mal, perdue d'amour et de honte,
+dans les crises de l'épilepsie...</p>
+
+<p>Le volume du Flamand, avec l'addition de Michaëlis, en tout quatre cents
+pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces que cette
+fille vomit Cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle prêchait sur
+toutes choses, sur les sacrements, sur la venue prochaine de
+l'Antéchrist, sur la fragilité des femmes, etc., etc. De là, au nom de
+ses Diables, elle revenait <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> à la fureur, et deux fois par jour
+reprenait l'exécution de la petite, sans respirer, sans suspendre une
+minute l'affreux torrent, à moins que l'autre, éperdue, «un pied en
+enfer,» dit-elle elle-même, ne tombât en convulsion, et ne frappât les
+dalles de ses genoux, de son corps, de sa tête évanouie.</p>
+
+<p>Louise est bien au quart folle, il faut l'avouer; nulle fourberie n'eût
+suffi à tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne, sur
+chaque endroit où elle peut crever le c&oelig;ur à la patiente et y faire
+entre l'aiguille, une horrible lucidité.</p>
+
+<p>C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possédée du Diable,
+communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la plus
+haute autorité. La vénérable Catherine de France, la première des
+Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la
+surprend en flagrant délit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente, en
+est quitte pour dire, au nom de son diable: «Le Diable est le père du
+mensonge.»</p>
+
+<p>Un minime, homme de sens, qui est là, relève ce mot, et lui dit: «Alors,
+tu mens.» Et aux exorcistes: «Que ne faites-vous taire cette femme?» Il
+leur cite l'histoire de Marthe, la fausse possédée de Paris. Pour
+réponse, on la fait communier devant lui. Le Diable communiant, le
+Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme est stupéfait ...
+Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte partie, ne dit plus
+un mot.</p>
+
+<p>Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: «Je
+vois des magiciens ...» Chacun tremble pour soi-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> Victorieuse de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu'à Marseille.
+Son exorciste flamand, réduit à l'étrange rôle de secrétaire et
+confident du Diable, écrit sous sa dictée cinq lettres:</p>
+
+<p>Aux Capucins de Marseille pour qu'ils somment Gauffridi de se
+convertir;&mdash;aux mêmes Capucins pour qu'ils arrêtent Gauffridi, le
+garrottent avec une étole et le tiennent prisonnier dans telle maison
+qu'elle indique;&mdash;plusieurs lettres aux modérés, à Catherine de France,
+aux prêtres de la Doctrine, qui eux-mêmes se déclaraient contre
+elle.&mdash;Enfin, cette femme effrénée, débordée, insulte sa propre
+supérieure: «Vous m'avez dit au départ d'être humble et obéissante ...
+Je vous rends votre conseil.»</p>
+
+<p>Verrine, le Diable de Louise, démon de l'air et du vent, lui soufflait
+des paroles folles, légères et d'orgueil insensé, blessant amis et
+ennemis, l'Inquisition même. Un jour, elle se mit à rire de Michaëlis,
+qui se morfondait à Aix à prêcher dans le désert, tandis que tout le
+monde venait l'écouter à la Sainte-Baume. «Tu prêches, ô Michaëlis! tu
+dis vrai, mais avances, peu ... Et Louise, sans étudier, a atteint,
+compris le sommaire de la perfection.»</p>
+
+<p>Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir brisé Madeleine. Un mot y
+avait fait plus que cent sermons. Mot barbare: «Tu seras brûlée» (17
+décembre). La petite fille, éperdue, dit dès lors tout ce qu'elle
+voulait et la soutint bassement.</p>
+
+<p>Elle s'humilia devant tous, demanda pardon à sa mère, à son supérieur
+Romillion, à l'assistance, à Louise. Si nous en croyons celle-ci, la
+peureuse la prit <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> à part, la pria d'avoir pitié d'elle, de ne
+pas trop la châtier.</p>
+
+<p>L'autre, tendre comme un roc, clémente comme un écueil, sentit qu'elle
+était à elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit,
+l'enveloppa, l'étourdit et lui ôta le peu qui lui restait d'âme. Second
+ensorcellement, mais à l'envers de Gauffridi, une <i>possession</i> par la
+terreur. La créature anéantie marchant sous la verge et le fouet, on la
+poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur d'accuser,
+d'assassiner celui qu'elle aimait encore.</p>
+
+<p>Si Madeleine avait résisté, Gauffridi eût échappé. Tout le monde était
+contre Louise.</p>
+
+<p>Michaëlis même, à Aix, éclipsé par elle dans ses prédications, traité
+d'elle si légèrement, eût tout arrêté plutôt que d'en laisser l'honneur
+à cette fille.</p>
+
+<p>Marseille défendait Gauffridi, étant effrayée de voir l'inquisition
+d'Avignon pousser jusqu'à elle, et chez elle prendre un Marseillais.</p>
+
+<p>L'évêque surtout et le chapitre défendaient leur prêtre. Ils soutenaient
+qu'il n'y avait rien en tout cela qu'une jalousie de confesseurs, la
+haine ordinaire des moines contre les prêtres séculiers.</p>
+
+<p>Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils étaient désolés du
+bruit. Plusieurs en eurent tant de chagrin, qu'ils étaient près de tout
+laisser et de quitter leur maison. Les dames étaient indignées, surtout
+madame Libertat, la dame du chef des royalistes, qui avait rendu
+Marseille au roi. Toutes pleuraient pour Gauffridi et disaient que le
+démon seul pouvait attaquer cet agneau de Dieu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> Les Capucins, à qui Louise si impérieusement ordonnait de le
+prendre au corps, étaient (comme tous les ordres de Saint-François)
+ennemis des Dominicains. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci
+tiraient de leur possédée. La vie errante d'ailleurs qui mettait les
+Capucins en rapport continuel avec les femmes leur faisait souvent des
+affaires de m&oelig;urs. Ils n'aimaient pas qu'on se mît à regarder de si
+près la vie des ecclésiastiques. Ils prirent parti pour Gauffridi. Les
+possédés n'étaient pas chose si rare qu'on ne pût s'en procurer; ils en
+eurent un à point nommé. Son Diable, sous l'influence du cordon de
+Saint-François, dit tout le contraire du Diable de Saint-Dominique. Il
+dit et ils écrivirent en son nom: «Que Gauffridi n'était nullement
+magicien, qu'on ne pouvait l'arrêter.»</p>
+
+<p>On ne s'attendait pas à cela, à la Sainte-Baume. Louise parut interdite.
+Elle trouva à dire seulement qu'apparemment les Capucins n'avaient pas
+fait jurer à leur Diable de dire vrai Pauvre réponse, qui fut pourtant
+appuyée par la tremblante Madeleine.</p>
+
+<p>Comme un chien qu'on a battu et qui craint de l'être encore, elle était
+capable de tout, même de mordre et de déchirer. C'est par elle qu'en
+cette crise Louise horriblement mordit.</p>
+
+<p>Elle-même dit seulement que l'évêque, sans le savoir, offensait Dieu.
+Elle cria «contre les sorciers de Marseille,» sans nommer personne. Mais
+le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine. Une femme qui
+depuis deux ans avait perdu son enfant fut désignée par celle-ci comme
+l'ayant étranglé. La <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> femme, craignant les tortures, s'enfuit
+ou se tint cachée. Son mari, son père, en larmes, vinrent à la
+Sainte-Baume, sans doute pour fléchir les inquisiteurs. Mais Madeleine
+n'eût jamais osé se dédire; elle répéta l'accusation.</p>
+
+<p>Qui était en sûreté? Personne. Du moment que le Diable était pris pour
+vengeur de Dieu, du moment qu'on écrivait sous sa dictée les noms de
+ceux qui pouvaient passer par les flammes, chacun eut de nuit et de jour
+le cauchemar affreux du bûcher.</p>
+
+<p>Marseille, contre une telle audace de l'Inquisition papale, eût dû
+s'appuyer du Parlement d'Aix. Malheureusement, elle savait qu'elle
+n'était pas aimée à Aix.</p>
+
+<p>Celle-ci, petite ville officielle de magistrature et de noblesse, a
+toujours été jalouse de l'opulente splendeur de Marseille, cette reine
+du Midi. Ce fut tout au contraire l'adversaire de Marseille,
+l'inquisiteur papal, qui, pour prévenir l'appel de Gauffridi au
+Parlement, y eut recours le premier. C'était un corps très-fanatique
+dont les grosses têtes étaient des nobles enrichis dans l'autre siècle
+au massacre des Vaudois. Comme juges laïques, d'ailleurs, ils furent
+ravis de voir un inquisiteur du pape créer un tel précédent, avouer que,
+dans l'affaire d'un prêtre, dans une affaire de sortilége, l'Inquisition
+ne pouvait procéder que pour l'instruction préparatoire. C'était comme
+une démission que donnaient les inquisiteurs de toutes leurs vieilles
+prétentions. Un côté flatteur aussi où mordirent ceux d'Aix, comme
+avaient fait ceux de Bordeaux, c'était qu'eux laïques, ils fussent
+érigés par <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> l'Église elle-même en censeurs et réformateurs des
+m&oelig;urs ecclésiastiques.</p>
+
+<p>Dans cette affaire, où tout devait être étrange et miraculeux, ce ne fut
+pas la moindre merveille de voir un démon si furieux devenir tout à coup
+flatteur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise charma les
+gens du roi par un éloge du feu roi. Henri IV (qui l'aurait cru?) fut
+canonisé par le Diable. Un matin, sans à-propos, il éclata en éloges «de
+ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel.»</p>
+
+<p>Un tel accord des deux anciens ennemis, le Parlement et l'Inquisition,
+celle-ci désormais sûre du bras séculier, des soldats et du bourreau,
+une commission parlementaire envoyée à la Sainte-Baume pour examiner les
+possédées, écouter leurs dépositions, leurs accusations, et dresser des
+listes, c'était chose vraiment effrayante. Louise, sans ménagement,
+désigna les Capucins, défenseurs de Gauffridi, et annonça «qu'ils
+seraient punis <i>temporellement</i>» dans leurs corps et dans leur chair.</p>
+
+<p>Les pauvres Pères furent brisés. Leur Diable ne souffla plus mot. Ils
+allèrent trouver l'évêque, et lui dirent qu'en effet on ne pouvait guère
+refuser de représenter Gauffridi à la Sainte-Baume, et de faire acte
+d'obéissance; mais qu'après cela l'évêque et le chapitre le
+réclameraient, le replaceraient sous la protection de la justice
+épiscopale.</p>
+
+<p>On avait calculé aussi, sans doute, que la vue de cet homme aimé allait
+fort troubler les deux filles, que la terrible Louise elle-même serait
+ébranlée des réclamations de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> Ce c&oelig;ur, en effet, s'éveilla à l'approche du coupable; la
+furieuse semble avoir eu un moment d'attendrissement. Je ne connais rien
+de plus brûlant que sa prière pour que Dieu sauve celui qu'elle a poussé
+à la mort: «Grand Dieu, je vous offre tous les sacrifices qui ont été
+offerts depuis l'origine du monde et le seront jusqu'à la fin ... le
+tout pour Louis!... Je vous offre tous les pleurs des saints, toutes les
+extases des anges ... le tout pour Louis! Je voudrais qu'il y eût plus
+d'âmes encore pour que l'oblation fût plus grande ... le tout pour
+Louis! Pater de c&oelig;lis Deus, miserere Ludovici! Fili redemptor mundi
+Deus, miserere Ludovici!...» etc.</p>
+
+<p>Vaine pitié! funeste d'ailleurs!... Ce qu'elle eût voulu, c'était que
+l'accusé <i>ne s'endurcît pas</i>, qu'il s'avouât coupable. Auquel cas il
+était sûr d'être brûlé, dans notre jurisprudence.</p>
+
+<p>Elle-même, du reste, était finie, elle ne pouvait plus rien.
+L'inquisiteur Michaëlis, humilié de n'avoir vaincu que par elle, irrité
+contre son exorciste flamand, qui s'était tellement subordonné à elle et
+avait laissé voir à tous les secrets ressorts de la tragédie, Michaëlis,
+venait justement pour briser Louise, sauver Madeleine et la lui
+substituer, s'il se pouvait, dans ce drame populaire. Ceci n'était pas
+maladroit et témoigne d'une certaine entente de la scène. L'hiver et
+l'Advent avaient été remplis par la terrible sibylle, la bacchante
+furieuse. Dans une saison plus douce, dans un printemps de Provence, au
+Carême, aurait figuré un personnage plus touchant, un démon tout féminin
+dans une enfant malade et dans une blonde timide. La petite demoiselle
+appartenant à une famille distinguée, <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> la noblesse s'y
+intéressait, et le Parlement de Provence.</p>
+
+<p>Michaëlis, loin d'écouter son Flamand, l'homme de Louise, lorsqu'il
+voulut entrer au petit conseil des Parlementaires, lui ferma la porte.
+Un Capucin, venu aussi, au premier mot de Louise, cria: «Silence, Diable
+maudit!»</p>
+
+<p>Gauffridi cependant était arrivé à la Sainte-Baume, où il faisait triste
+figure. Homme d'esprit, mais faible et coupable, il ne pressentait que
+trop la fin d'une pareille tragédie populaire, et, dans sa plus cruelle
+catastrophe, il se voyait abandonné, trahi de l'enfant qu'il aimait. Il
+s'abandonna lui-même, et, quand on le mit en face de Louise, elle
+apparut comme un juge, un de ces vieux juges d'église, cruels et subtils
+scolastiques. Elle lui posa les questions de doctrine, et à tout il
+répondait <i>oui</i>, lui accordant même les choses les plus contestables,
+par exemple, «que le Diable peut être cru en justice sur sa parole et
+son serment.»</p>
+
+<p>Cela ne dura que huit jours (du 1<sup>er</sup> au 8 janvier). Le clergé de
+Marseille le réclama. Ses amis, les Capucins, dirent avoir visité sa
+chambre et n'avoir rien trouvé de magique. Quatre chanoines de Marseille
+vinrent d'autorité le prendre et le ramenèrent chez lui.</p>
+
+<p>Gauffridi était bien bas. Mais ses adversaires n'étaient pas bien haut.
+Même les deux inquisiteurs, Michaëlis et le Flamand, étaient
+honteusement en discorde. La partialité du second pour Louise, du
+premier pour Madeleine, dépassa les paroles mêmes, et l'on en vint aux
+voies de fait. Ce chaos d'accusations, de sermons, <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> de
+révélations, que le Diable avait dicté par la bouche de Louise, le
+Flamand, qui l'avait écrit, soutenait que tout cela était parole de
+Dieu, et craignait qu'on n'y touchât. Il avouait une grande défiance de
+son chef Michaëlis, craignant que, dans l'intérêt de Madeleine, il
+n'altérât ces papiers de manière à perdre Louise, il les défendit tant
+qu'il put, s'enferma dans sa chambre, et soutint un siége. Michaëlis,
+qui avait les parlementaires pour lui, ne put prendre le manuscrit qu'au
+nom du roi et en enfonçant la porte.</p>
+
+<p>Louise, qui n'avait peur de rien, voulait au roi opposer le pape. Le
+Flamand porta appel contre son chef Michaëlis à Avignon, au légat. Mais
+la prudente cour papale fut effrayée du scandale de voir un inquisiteur
+accuser un inquisiteur. Elle n'appuya pas le Flamand, qui n'eut plus
+qu'à se soumettre. Michaëlis, pour le faire taire, lui restitua les
+papiers.</p>
+
+<p>Ceux de Michaëlis, qui forment un second procès-verbal assez plat et
+nullement comparable à l'autre, ne sont remplis que de Madeleine. On lui
+fait de la musique pour essayer de la calmer. On note très-soigneusement
+si elle mange ou ne mange pas. On s'occupe trop d'elle en vérité, et
+souvent de façon peu édifiante. On lui adresse des questions étranges
+sur le magicien, sur les places de son corps qui pouvaient avoir la
+marque du Diable. Elle-même fut examinée. Quoique elle dût l'être à Aix
+par les médecins et chirurgiens du Parlement (p. 70), Michaëlis, par
+excès de zèle, la visita à la Sainte-Baume, et il spécifie ses
+observations (p. 69). Point de matrone appelée. Les juges, laïques et
+moines, ici réconciliés et n'ayant pas à craindre <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> leur
+surveillance mutuelle, se passèrent apparemment ce mépris des
+formalités.</p>
+
+<p>Ils avaient un juge en Louise. Cette fille hardie stigmatisa ces
+indécences au fer chaud: «Ceux qu'engloutit le Déluge n'avaient pas tant
+fait que ceux-ci!... Sodome, rien de pareil n'a jamais été dit de
+toi!...»</p>
+
+<p>Elle dit aussi: «Madeleine est livrée à l'impureté!» C'était, en effet,
+le plus triste. La pauvre folle, par une joie aveugle de vivre, de
+n'être pas brûlée, ou par un sentiment confus que c'était elle
+maintenant qui avait action sur les juges, chanta, dansa par moments
+avec une liberté honteuse, impudique et provocante. Le prêtre de la
+Doctrine, le vieux Romillion, en rougit pour son Ursuline. Choqué de
+voir ces hommes admirer ses longs cheveux, il dit qu'il fallait les
+couper, lui ôter cette vanité.</p>
+
+<p>Elle était obéissante et douce dans ses bons moments. Et on aurait bien
+voulu en faire une Louise. Mais ses Diables étaient vaniteux, amoureux,
+non éloquents et furieux, comme ceux de l'autre. Quand on voulut les
+faire prêcher, ils ne dirent que des pauvretés. Michaëlis fut obligé de
+jouer la pièce tout seul. Comme inquisiteur en chef, tenant à dépasser
+de loin son subordonné Flamand, il assura avoir déjà tiré de ce petit
+corps une armée de six mille six cent soixante diables; il n'en restait
+qu'une centaine. Pour mieux convaincre le public, il lui fit rejeter le
+charme ou sortilége qu'elle avait avalé, disait-il, et le lui tira de la
+bouche dans une matière gluante. Qui eût refusé de se rendre à cela?
+L'assistance demeura stupéfaite et convaincue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> Madeleine était en bonne voie de salut. L'obstacle était
+elle-même. Elle disait à chaque instant des choses imprudentes qui
+pouvaient irriter la jalousie de ses juges et leur faire perdre
+patience. Elle avouait que tout objet lui représentait Gauffridi,
+qu'elle le voyait toujours. Elle ne cachait pas ses songes érotiques.
+«Cette nuit, disait-elle, j'étais au sabbat. Les magiciens adoraient ma
+statue toute dorée. Chacun d'eux, pour l'honorer, lui offrait du sang,
+qu'ils tiraient de leurs mains avec des lancettes. <i>Lui</i>, il était là, à
+genoux, la corde au cou, me priant de revenir à lui et de ne pas le
+trahir ... Je résistais ... Alors il dit: «Y a-t-il quelqu'un ici qui
+veuille mourir pour elle?&mdash;«Moi, dit un jeune homme,» et le magicien
+l'immola.»</p>
+
+<p>Dans un autre moment, elle le voyait qui lui demandait seulement un seul
+de ses beaux cheveux blonds. «Et comme je refusais, il dit: «La moitié
+au moins d'un cheveu.»</p>
+
+<p>Elle assurait cependant qu'elle résistait toujours. Mais un jour, la
+porte se trouvant ouverte, voilà notre convertie qui courait à toutes
+jambes pour rejoindre Gauffridi.</p>
+
+<p>On la reprit, au moins le corps. Mais l'âme? Michaëlis ne savait comment
+la reprendre. Il avisa heureusement son anneau magique. Il le tira, le
+coupa, le détruisit, le brûla. Supposant aussi que l'obstination de
+cette personne si douce venait des sorciers invisibles qui
+s'introduisaient dans la chambre, il y mit un homme d'armes, bien
+solide, avec une épée qui frappait de tous les côtés, et taillait les
+invisibles en pièces.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> Mais la meilleure médecine pour convertir Madeleine, c'était la
+mort de Gauffridi. Le 5 février, l'inquisiteur alla prêcher le carême à
+Aix, vit les juges et les anima. Le Parlement, docile à son impulsion,
+envoya prendre à Marseille l'imprudent, qui, se voyant si bien appuyé de
+l'évêque, du chapitre, des Capucins, de tout le monde, avait cru qu'on
+n'oserait.</p>
+
+<p>Madeleine d'un côté, Gauffridi de l'autre, arrivèrent à Aix. Elle était
+si agitée, qu'on fut contraint de la lier. Son trouble était
+épouvantable, et l'on n'était plus sûr de rien. On avisa un moyen bien
+hardi avec cette enfant si malade, une de ces peurs qui jettent une
+femme dans les convulsions et parfois donnent la mort. Un vicaire
+général de l'archevêché dit qu'il y avait en ce palais un noir et étroit
+charnier, ce qu'on appelle en Espagne un <i>pourrissoir</i> (comme on en voit
+à l'Escurial). Anciennement on y avait mis se consommer d'anciens
+ossements de morts inconnus. Dans cet antre sépulcral, on introduisit la
+fille tremblante. On l'exorcisa en lui appliquant au visage ces froids
+ossements. Elle ne mourut pas d'horreur, mais elle fut dès lors à
+discrétion, et l'on eut ce qu'on voulait, la mort de la conscience,
+l'extermination de ce qui restait de sens moral et de volonté.</p>
+
+<p>Elle devint un instrument souple, à faire tout ce qu'on voulait,
+flatteuse, cherchant à deviner ce qui plairait à ses maîtres. On lui
+montra des huguenots, et elle les injuria. On la mit devant Gauffridi,
+et elle lui dit par c&oelig;ur les griefs d'accusation, mieux que n'eussent
+fait les gens du roi. Cela ne l'empêchait pas de japper en furieuse
+quand on la menait à l'église, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> d'ameuter le peuple contre
+Gauffridi en faisant blasphémer son Diable au nom du magicien. Belzébub
+disait par sa bouche: «Je renonce à Dieu au nom de Gauffridi, je renonce
+au Fils de Dieu.» etc. Et au moment de l'élévation: «Retombe sur moi le
+sang du Juste, de la part de Gauffridi!»</p>
+
+<p>Horrible communauté. Ce Diable à deux damnait l'un par les paroles de
+l'autre; tout ce qu'il disait par Madeleine, on l'imputait à Gauffridi.
+Et la foule épouvantée avait hâte de voir brûler le blasphémateur muet
+dont l'impiété rugissait par la voix de cette fille.</p>
+
+<p>Les exorcistes lui firent cette cruelle question, à laquelle ils eussent
+eux-mêmes pu répondre bien mieux qu'elle: «Pourquoi, Belzébub, parles-tu
+si mal de ton grand ami?»&mdash;Elle répondit ces mots affreux: «S'il y a des
+traîtres entre les hommes, pourquoi pas entre les démons? Quand je me
+sens avec Gauffridi, je suis à lui pour faire tout ce qu'il voudra. Et
+quand vous me contraignez, je le trahis et je m'en moque!»</p>
+
+<p>Elle ne soutint pas pourtant cette exécrable risée. Quoique le démon de
+la peur et de la servilité semblât l'avoir toute envahie, il y eut place
+encore pour le désespoir. Elle ne pouvait plus prendre le moindre
+aliment. Et ces gens qui depuis cinq mois l'exterminaient d'exorcismes
+et prétendaient l'avoir allégée de six mille ou sept mille diables, sont
+obligés de convenir qu'elle ne voulait plus que mourir et cherchait
+avidement tous les moyens de suicide. Le courage seul lui manquait. Une
+fois, elle se piqua avec une lancette, mais n'eut pas la force
+d'appuyer. Une fois, elle saisit un couteau, et, quand on le lui ôta,
+elle tâcha de <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> s'étrangler. Elle s'enfonçait des aiguilles,
+enfin essaya follement de se faire entrer dans la tête une longue
+épingle par l'oreille.</p>
+
+<p>Que devenait Gauffridi? L'inquisiteur, si long sur les deux filles, n'en
+dit presque rien. Il passe comme sur le feu. Le peu qu'il dit est bien
+étrange. Il conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des
+aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui devait
+être la marque du Diable. Quand on lui ôta le bandeau, il apprit avec
+étonnement et horreur que, par trois fois, on avait enfoncé l'aiguille
+sans qu'il la sentit? donc il était trois fois marqué du signe d'Enfer.
+Et l'inquisiteur ajouta: «Si nous étions en Avignon, cet homme serait
+brûlé demain.»</p>
+
+<p>Alors Gauffridi se sentit perdu et ne se défendit plus. Il regarda
+seulement si quelques ennemis des Dominicains ne pourraient lui sauver
+la vie. Il dit vouloir se confesser aux Oratoriens. Mais ce nouvel
+ordre, qu'on aurait pu appeler le juste milieu du catholicisme, était
+trop froid et trop sage pour prendre en main une telle affaire, si
+avancée d'ailleurs et désespérée.</p>
+
+<p>Alors il se retourna vers les moines Mendiants, se confessa aux
+Capucins, avoua tout et plus que la vérité, pour acheter la vie par la
+honte. En Espagne, il aurait été <i>relaxé</i> certainement, sauf une petite
+pénitence dans quelque couvent. Mais nos parlements étaient plus
+sévères; ils tenaient à constater la pureté supérieure de la juridiction
+laïque. Les Capucins, eux-mêmes peu rassurés sur l'article des m&oelig;urs,
+n'étaient pas gens à attirer la foudre sur eux. Ils enveloppaient
+Gauffridi, le gardaient, le consolaient jour et nuit, mais seulement
+<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> pour qu'il s'avouât magicien, et que, la magie restant le chef
+d'accusation, on pût laisser au second plan la séduction d'un directeur,
+qui compromettait le clergé.</p>
+
+<p>Donc ses amis, les Capucins, par obsession, caresses et tendresses,
+tirent de lui l'aveu mortel, qui, disaient-ils, sauvait son âme, mais
+qui bien certainement livrait son corps au bûcher.</p>
+
+<p>L'homme étant perdu, fini, on en finit avec les filles, qu'on ne devait
+pas brûler. Ce fut une facétie. Dans une grande assemblée du Clergé et
+du Parlement, on fit venir Madeleine, et, parlant à elle, on somma son
+Diable, Belzébub, de vider les lieux, sinon de donner ses oppositions.
+Il n'eut garde de le faire, et partit honteusement.</p>
+
+<p>Puis, on fit venir Louise, avec son Diable Verrine, mais avant de
+chasser un esprit si ami de l'Église, les moines régalèrent les
+parlementaires, novices en ces choses, du savoir-faire de ce Diable, en
+lui faisant exécuter une curieuse pantomime. «Comment font les
+Sépharins, les Chérubins, les Trônes, devant Dieu?&mdash;Chose difficile, dit
+Louise, ils n'ont pas de corps.» Mais, comme on répéta l'ordre, elle fit
+effort pour obéir, imitant le vol des uns, le brûlant désir des autres,
+et enfin l'adoration, en se courbant devant les juges, prosternée et la
+tête en bas. On vit cette fameuse Louise, si fière et si indomptée,
+s'humilier, baiser le pavé, et, les bras tendus, s'y appliquer de tout
+son long.</p>
+
+<p>Singulière exhibition, frivole, indécente, par laquelle on lui fit
+expier son terrible succès populaire. Elle <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> gagna encore
+l'assemblée par un cruel coup de poignard qu'elle frappa sur Gauffridi,
+qui était là garrotté: «Maintenant, lui dit-on, où est Belzébub, le
+Diable sorti de Madeleine?&mdash;Je le vois distinctement à l'oreille de
+Gauffridi.»</p>
+
+<p>Est-ce assez de honte et d'horreurs? Resterait à savoir ce que cet
+infortuné dit à la question. On lui donna l'ordinaire et
+l'extraordinaire. Tout ce qu'il y dut révéler éclairerait sans nul doute
+la curieuse histoire des couvents de femmes. Les parlementaires
+recueillaient avidement ces choses-là, comme armes qui pouvaient servir,
+mais ils les tenaient «sous le secret de la cour.»</p>
+
+<p>L'inquisiteur Michaëlis, fort attaqué dans le public pour tant
+d'animosité qui ressemblait fort à la jalousie, fut appelé par son
+ordre, qui s'assemblait à Paris, et ne vit pas le supplice de Gauffridi,
+brûlé vif à Aix quatre jours après (30 avril 1611).</p>
+
+<p>La réputation des Dominicains, entamée par ce procès, ne fut pas fort
+relevée par une autre affaire de <i>possession</i> qu'ils arrangèrent à
+Beauvais (novembre) de manière à se donner tous les honneurs de la
+guerre, et qu'ils imprimèrent à Paris. Comme on avait reproché surtout
+au Diable de Louise de ne pas parler latin, la nouvelle possédée, Denise
+Lacaille, en jargonnait quelques mots. Ils en firent grand bruit, la
+montrèrent souvent en procession, la promenèrent même de Beauvais à
+Notre-Dame-de-Liesse. Mais l'affaire resta assez froide. Ce pèlerinage
+picard n'eût pas l'effet dramatique, les terreurs de la Sainte-Baume.
+Cette Lacaille, avec son latin, n'eût pas la brûlante éloquence de la
+<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Provençale, ni sa fougue, ni sa fureur. Le tout n'aboutit à
+rien qu'à amuser les huguenots.</p>
+
+<p>Qu'advint-il des deux rivales, de Madeleine et de Louise? La première,
+du moins son ombre, fut tenue en terre papale, de peur qu'on ne la fît
+parler sur cette funèbre affaire. On ne la montrait en public que comme
+exemple de pénitence. On la menait couper avec de pauvres femmes du bois
+qu'on vendait pour aumônes. Ses parents, humiliés d'elle, l'avaient
+répudiée et abandonnée.</p>
+
+<p>Pour Louise, elle avait dit pendant le procès: «Je ne m'en glorifierai
+pas ... Le procès fini, j'en mourrai!» Mais cela n'arriva point. Elle ne
+mourut pas; elle tua encore. Le Diable meurtrier qui était en elle était
+plus furieux que jamais. Elle se mit à déclarer aux inquisiteurs par
+noms, prénoms et surnoms, tous ceux qu'elle imaginait affiliés à la
+magie, entres autres une pauvre fille, nommée Honorée, «aveugle des deux
+yeux,» qui fut brûlée vive.</p>
+
+<p>«Prions Dieu, dit en finissant le bon P. Michaëlis, que le tout soit à
+sa gloire et à celle de son Église.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> CHAPITRE XX<br>
+<span class="smcap">LUYNES ET LE P. ARNOUX.&mdash;PERSÉCUTION DES PROTESTANTS<br>
+1618-1620</span></h2>
+
+<p>N'avons-nous pas outre mesure appuyé sur une anecdote, sur un fait
+individuel? Nous ne le croyons nullement. Nous regardons ce procès comme
+jetant une grande lumière sur un fait collectif immense, sur l'existence
+intérieure des ordres religieux tellement multipliés à cette époque. Ce
+qui se passa dans un ordre modéré et raisonnable, soumis à la discipline
+Oratorienne et Doctrinaire, aidera à faire comprendre le drame que
+recelaient les autres, et qui, pendant tout le siècle, par de tragiques
+lueurs, continue de se révéler.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> L'attention très-méritée qu'on a donnée de nos jours à
+Port-Royal, portée exclusivement sur cette rare exception, a fait
+oublier un peu trop la généralité des faits. Malgré l'effort incroyable
+avec lequel les divers partis religieux ont travaillé à étouffer ce qui
+transpirait de la vie des cloîtres, elle s'est montrée suffisamment, et
+l'on peut fort bien y suivre l'<i>Histoire de la Direction</i>.</p>
+
+<p>On vit aussi dans cette affaire la puissance terrible de publicité dont
+disposaient les ordres religieux. Les révélations de l'Ursuline Louise,
+acceptées des Dominicains, se répandirent avec l'autorité d'un livre de
+prophéties. Même de très-libres esprits, non influencés par les moines,
+Jansénius et Saint-Cyran, longtemps après, admettaient que Gauffridi
+avait été le Prince des magiciens, et, d'après Louise, en auguraient la
+prochaine venue de l'Antéchrist.</p>
+
+<p>Maintenant il faut savoir qu'en un siècle (à peu près de 1620 à 1720)
+les couvents, ces puissantes machines d'intrigues, multiplièrent à
+l'infini. Précisons les chiffres, au moins pour deux ordres nouveaux.</p>
+
+<p>Les Ursulines formèrent <i>trois cent cinquante</i> congrégations
+enseignantes, divisées chacune en plusieurs maisons d'éducation ou
+pensionnats (peut-être <i>mille maisons</i> en tout).</p>
+
+<p>Les Visitandines, en trente années seulement, avaient déjà <i>cent
+couvents</i>. J'ignore le nombre ultérieur. Mais l'on sait qu'à la fin du
+siècle <i>une seule branche</i> des Visitandines, celle du Sacré-C&oelig;ur,
+<i>fonda en vingt années plus de quatre cents couvents</i>.</p>
+
+<p>Ursulines et Visitandines, dirigées d'abord par les <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> prêtres
+doctrinaires et par les évêques, le furent bientôt par les Jésuites, et
+devinrent, sous leur main habile, un vaste clavier qu'on put faire
+résonner d'ensemble quand on voulut obtenir de grands effets d'opinion.</p>
+
+<p>L'influence de la Presse, ses voix divergentes, son froid papier, où la
+foule épelle le noir sur du blanc, tout cela en vérité est faible à côté
+des vives paroles, des chaudes, tendres et caressantes insistances de
+toutes ces religieuses sur les dames, et même les hommes, qui
+fréquentaient leurs parloirs. Ces dames, mères de leurs élèves, ou
+parentes et amies des religieuses, ou amenées par la dévotion,
+recevaient d'elles le mot d'ordre, venu des Jésuites, et s'en faisaient
+à la cour, à la ville, les zélées propagatrices. Ce mot, parti du
+Louvre, du P. Cotton, du P. Arnoux, ou de la maison professe des
+Jésuites (rue Saint-Antoine), tombé dans ce monde inflammable de femmes
+ardentes et dociles, courait comme une traînée de poudre, et en un
+moment il était partout. Moins rapides les effets du télégraphe
+électrique.</p>
+
+<p>Notez qu'avec ces religieuses sédentaires travaillaient, d'ensemble,
+tout un monde de prêtres et de moines. Les ordres anciens, jaloux des
+Jésuites, comme les Mendiants, dans les grandes occasions n'agissaient
+pas moins dans le même sens. S'il s'agissait, par exemple, d'un coup
+décisif à frapper sur les protestants ou les jansénistes, la machine
+épouvantable de deux ou trois mille parloirs répétant la chose et la
+faisant répéter par leurs visiteuses innombrables, était appuyée en
+dessous jusqu'aux derniers rangs du peuple <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> par les religieux
+infimes, spécialement par <i>quatre cents</i> bandes errantes de Capucins.</p>
+
+<p>Soit qu'il s'agît de peser en haut sur la cour par une force d'opinion
+qu'on faisait monter d'en bas, soit qu'il s'agît de répandre un faux
+bruit, une panique, une peur qui soulevât la foule et la rendît
+furieuse, on jouait de la machine. Si l'on ne disposait pas d'un peuple
+aussi inflammable qu'au temps de la Saint-Barthélemy, en revanche, un
+art nouveau et un nouvel instrument était créés dont on pouvait tirer
+autant de résultats. C'est ce qui explique pourquoi, et dans l'Allemagne
+catholique, et en France, un parti tombé du grand fanatisme aux
+platitudes de la dévotion intrigante, n'en eut pas moins l'action énorme
+de la guerre de Trente ans, put faire la France complice de l'Autriche
+contre l'Europe, contre elle-même, et fit ici en petit l'essai des
+futures Dragonnades.</p>
+
+<p>Le changement de favoris ne changea absolument rien au grand courant des
+choses. Concini appartenait aux Espagnols et voulait les appeler à son
+secours (Richelieu). Luynes ne fut pas moins Espagnol. Au moment de la
+crise, il s'offrait à l'Espagne pour une modique pension (<i>Arch. de
+Simancas</i>, ap. Capefigue).</p>
+
+<p>Tout ce qu'il voulait, c'était de l'argent. Il prit pour lui l'énorme
+fortune de Concini, et bientôt impudemment se fit connétable. Ses
+frères, Brantes et Cadenet, se déguisent en M. de Luxembourg et M. le
+duc de Chaulnes. Tous deux maréchaux de France.</p>
+
+<p>Rien au dedans, rien au dehors. À grand'peine Lesdiguières, alarmé dans
+son Dauphiné par l'Espagne, qui guerroie contre la Savoie, obtient de
+faire une légère <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> démonstration en faveur du Savoyard. Au
+dedans, Luynes promit des réformes, n'en fit point, et, tout au
+contraire, créa pour argent nombre d'offices nouveaux (avec exemption
+d'impôts et droit de vexer le peuple). La langue ne suffit plus aux
+titres ridicules que le fisc inventa: auneurs de drap, vendeurs de
+poisson, élèves de l'écritoire, etc.</p>
+
+<p>Le vrai changement au Louvre fut celui du Confesseur. Luynes osa prier
+le P. Cotton de se retirer. Mais ce fut pour demander aux Jésuites un
+autre confesseur du roi. Ils lui fournirent le P. Arnoux, bien plus
+propre que Cotton à les servir dans les circonstances nouvelles. Cotton
+avait été l'homme des temps d'Henri IV, ces temps de ruse et de
+transaction. Il avait connu saint Charles Borromée et il était aimé de
+saint François de Sales. Sa fortune fut singulière. La fille de
+Lesdiguières l'avait employé d'abord pour tourmenter doucement son père
+et l'amener à la conversion. Le vieux soldat, qui voulait se faire
+marchander plus longtemps, ajourna, mais il appuya le Jésuite auprès
+d'Henri IV: «Si vous voulez un bon Jésuite, dit-il, prenez le P.
+Cotton.»</p>
+
+<p>On a vu comment Cotton se ligua avec la cour pour faire sauter Sully. Il
+échoua, et cependant se maintint par le parti espagnol, par la reine et
+par Concini. Mais il fallait un Jésuite plus hardi, plus violent, au
+moment où éclatait la grande guerre d'Allemagne, pour occuper le roi, la
+France, d'une petite guerre intérieure contre nos protestants. Ce
+guerrier fut le P. Arnoux.</p>
+
+<p>La persécution protestante, c'est le point où s'accordaient <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span>
+tous les rivaux d'influence. Concini l'avait commencée, et Luynes la
+continua. Le clergé la demandait, le P. Arnoux l'imposait à son
+pénitent; le favori espérait y occuper son jeune roi à une petite guerre
+sans péril. Il n'était pas jusqu'aux exilés, aux gens de la reine mère,
+tels que Richelieu, qui ne poussassent en ce sens.</p>
+
+<p>Il est fort intéressant de voir l'art persévérant, ingénieux et varié,
+dont ces Pères, depuis 1610, travaillaient les protestants. Ils n'y
+employaient plus la pointe, comme en l'autre siècle, mais plutôt le
+tranchant du fer, un tranchant mal affilé qu'ils promenèrent, douze ans
+durant, à la gorge des victimes, voulant préalablement terrifier,
+démoraliser, abêtir et désespérer, mais lentement égorgillés, saignés
+d'un petit coutelet. Et les excellents bouchers ne mirent le fer dans le
+c&oelig;ur que quand le patient, déjà affaibli, défaillait et tournait les
+yeux.</p>
+
+<p>Les protestants étaient l'objet d'une antipathie croissante. Ils
+faisaient tache en ce temps dans une France toute nouvelle. Ils avaient
+l'air d'une ombre arriérée du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Ils étaient tristes et peu
+galants, faisant exception à la loi générale du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>:
+<i>l'universalité de l'adultère</i>, aux m&oelig;urs loyales où chacun se pique
+de tromper son intime ami.</p>
+
+<p>Autre défaut. Seuls, ils gardaient quelque esprit public, un reste
+d'attachement pour le gouvernement collectif, le gouvernement <i>de soi
+par soi</i> (self government). La France, qui avait abdiqué, s'ennuyait de
+les voir encore attachés à ces vieilleries. Elle ne voulait plus qu'un
+bon maître.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> Troisième défaut. Les protestants avaient le tort de voir
+clair, de voir que l'Espagne gouvernait la France, que Marie, Concini,
+Luynes, n'étaient qu'une cérémonie. Ils distinguaient très-bien derrière
+ces ombres changeantes un petit nombre d'étrangers, de vieux ligueurs et
+de Jésuites; pour âme, le confesseur du roi.</p>
+
+<p>Le jour de la mort d'Henri IV, chacun croyait qu'il y aurait massacre à
+Paris. Un Jésuite même, en chaire, le conseilla ou regretta qu'il n'eût
+pas eu lieu. Dès l'année suivante (1611), on commença à organiser dans
+les villes catholiques du Poitou et du Limousin, et aussi à Saintes, à
+Orléans, à Chartres, de vives paniques, en criant: «Voilà les huguenots
+qui arment et qui vont vous massacrer!» Furieux de peur, les catholiques
+armaient et voulaient tuer tout. Toujours le même moyen qui avait réussi
+dans toutes les Saint-Barthélemy du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>En celui-ci, on n'allait pas si vite. Cependant les protestants auraient
+été fous s'ils n'avaient pris des précautions. Ils n'avaient nulle
+protection à attendre d'un gouvernement dominé par l'Espagnol qui eût
+voulu le massacre. Ils recoururent à eux-mêmes, rétablirent les
+institutions de défense qui seules les avaient sauvés autrefois. La
+principale, c'était que, dans l'intervalle entre leurs assemblées
+générales, dans ces entr'actes assez longs où on pouvait les surprendre,
+il restât quelqu'un pour faire sentinelle. Dans chaque province, un
+conseil permanent devait rester réuni pour recevoir les avis et faire
+convoquer, s'il le fallait, une assemblée de <i>province</i>, qui, au besoin
+s'adjoindrait plusieurs provinces voisines pour former une <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span>
+assemblée de <i>cercle</i>, ou qui même provoquerait une assemblée
+<i>générale</i>.</p>
+
+<p>Cette organisation de défense, quoique fort mal exécutée, imposa au
+parti massacreur. Mais elle lui donna une bien belle occasion de
+calomnier les protestants et de les faire prendre en haine. Ils
+voulaient une <i>république</i>, ils faisaient un <i>État dans l'État</i>, etc.,
+etc. C'est ce qu'on répète encore, sans aucune réflexion sur la
+nécessité terrible qui fit et exigea cela. Chose monstrueuse, en effet,
+coupable, horriblement coupable! Ils voulaient vivre, ils voulaient
+sauver leurs femmes et leurs enfants.</p>
+
+<p>Les voyant en garde, on essaya de moyens de ruse. La reine mère (1612)
+tâcha d'avoir un maire à elle dans leurs places qui pût les trahir, par
+exemple à Saint-Jean-d'Angély, même à la Rochelle. N'y parvenant, elle
+envoya, pour soumettre cette dernière ville au Parlement de Paris, un
+conseiller protestant sous le titre nouveau d'<i>intendant de justice</i>.
+Cet escamotage, contraire à tous les traités, aux serments des rois, ne
+réussit pas. Le peuple prit les armes et faillit faire justice à cet
+<i>intendant</i>, qui pourtant sortit en vie.</p>
+
+<p>Dans le petit pays de Gex, on essaya d'une chose où la main jésuite
+éclate admirablement. On leur ôta leurs temples et leurs revenus, en
+leur permettant de se rebâtir des temples <i>avec les démolitions des
+couvents</i> et avec l'argent <i>que les catholiques payaient pour réparer
+les églises catholiques</i>. Moyen excellent de les faire exécrer et
+massacrer.</p>
+
+<p>Comme leurs chefs les trahissaient, comme Lesdiguières et Bouillon les
+vendaient tout le jour, comme <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> le petit-fils de Coligny,
+Châtillon, marchandait sous main son traité avec la cour, la lutte, si
+elle avait lieu, devait être leur ruine. Il fallait les y amener, leur
+rendre la vie tellement impossible et intolérable, qu'ils aimassent
+mieux en finir, se jetassent sur l'épée en aveugles, en désespérés. Pour
+en venir là, il fallait chaque jour les piquer, leur planter à la peau
+mille épingles et mille aiguilles. Les Jésuites y réussissaient, en les
+faisant destituer mortifier de toutes manières, en leur ôtant leurs
+domestiques, précepteurs, etc., et faisant par la terreur, comme un
+désert autour d'eux. Mais mieux encore, on le faisait par les Gallicans!
+Ceux-ci, dans leurs petites audaces contre les Jésuites et Rome, ne se
+rassuraient eux-mêmes et ne se croyaient catholiques qu'en pourchassant
+les huguenots, c'est-à-dire se faisant bourreaux pour Rome et pour les
+Jésuites. Misérable cercle vicieux où tourna la magistrature, et qui la
+poussa ridicule sous le pied de la papauté et le fouet de Louis XIV.</p>
+
+<p>Les fameuses chambres, mi-parties de protestants et de catholiques, ne
+protégeaient pas les premiers. On éludait de cent manières leur
+juridiction.</p>
+
+<p>Dans les cas prévôtaux, accusations de violences, de crimes, un petit
+tribunal décidait de la compétence et renvoyait au prévôt, qui pendait
+provisoirement.</p>
+
+<p>Au moindre délit qui pouvait toucher une église catholique, le huguenot
+était frappé par un petit juge, <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> puis le Parlement empoignait
+l'affaire. Elle se jugeait uniquement par les catholiques, non par les
+tribunaux mixtes.</p>
+
+<p>Ceux-ci, tribunaux martyrs, vivaient sous la tyrannie des plus furieux
+conseillers catholiques, que le Parlement ne manquait pas de déléguer
+pour y siéger. Et ce corps, par une contradiction monstrueuse, tout en
+consentant à y déléguer ses membres, ne consentait pas que les notaires,
+huissiers ou sergents agissent pour les chambres mixtes.</p>
+
+<p>Malheur au nouveau protestant! Pendant les six mois qui suivaient sa
+conversion, il restait justiciable des tribunaux catholiques. On lui
+faisait un procès, où il était sûr d'être condamné. Pour passer au
+protestantisme, il fallait d'avance faire son testament, être résigné au
+martyre.</p>
+
+<p>Enfin, les conflits éternels de juridictions, les lenteurs, les
+échappatoires, les opiniâtres dénis de justice, immortalisaient les
+procès et faisaient du protestant un misérable plaideur, nourri de
+déceptions, d'espoir trompeur, de vaine attente, usant au Palais son
+argent, sa vie, faisant à jamais pied de grue dans la salle des
+Pas-Perdus.</p>
+
+<p>Je ne doute pas que, dès cette époque, le clergé, intimement uni avec la
+noblesse qui y mettait ses cadets et s'y nourrissait en grande partie,
+n'ait projeté, calculé la grande <i>affaire</i> territoriale de la
+Révocation, qui refit les fortunes nobles par la confiscation énorme du
+bien patrimonial d'un demi-million de protestants. Terrible appât pour
+la noblesse, et qui la rendit en ce siècle énergiquement catholique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> Le premier pas, c'était que le clergé reprît, dans les pays
+devenus protestants, les terres que la révolution religieuse avait
+affectées au culte calviniste. Cela datait de soixante ans (1562),
+C'était la même opération qu'on ferait en France aujourd'hui si l'on
+dépossédait les acquéreurs des biens nationaux pour les restituer au
+clergé. Notez, pour achever la similitude, qu'en ces pays, spécialement
+dans le Béarn, le clergé avait reçu une indemnité en pensions annuelles
+qui le dédommageait des terres.</p>
+
+<p>Ce grand procès territorial constituait le clergé la partie des
+protestants. Pouvait-il être leur juge? C'est cependant le moment (1614)
+où les prélats demandent à redevenir hauts justiciers, à pouvoir
+<i>condamner aux galères</i>!</p>
+
+<p>Une demande non moins grave qu'ils font aux États de 1614, c'est qu'on
+poursuive les parents qui empêcheraient <i>leurs enfants de se faire
+catholiques</i>. Premier mot qui ouvrit la voie aux enlèvements d'enfants.
+Ceux qu'on enlevait, on assura <i>qu'ils voulaient</i> se faire catholiques.
+Ce fut «<i>pour les affranchir</i> de la tyrannie des familles» qu'on les
+emprisonna au fond des couvents. Bientôt à Lectoure, le Jésuite Regourd
+vola un enfant de dix ans. À Royan, à Embrun, à Milhaud, autres rapts
+semblables. À Paris, sous les yeux du roi; un maître des comptes, appelé
+Le Maître, étant mort, on prit ses enfants pour en faire des catholiques
+(Élie Benoît, II, 277). Un protestant de Normandie ayant eu l'imprudence
+de mettre un de ses deux fils au collége des Jésuites à Paris, et
+voulant le leur retirer, on enlève l'enfant avec son frère; on <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>
+les cache aux Jésuites de Pont-à-Mousson. Procès. On fait comparaître
+les enfants (de treize et onze ans), on leur fait déclarer qu'ils
+veulent être catholiques et parler contre leur père. (<i>Ibidem</i>, 365.)</p>
+
+<p>La mort n'était pas un asile. Les enterrements des calvinistes étaient
+poursuivis, hués, sifflés par des femmes, des enfants qu'on excitait. On
+avait fait des chansons que ces enfants chantaient en dérision des
+psaumes et des pleurs des protestants. Cela donna lieu, à Tours, à une
+scène épouvantable. Au convoi d'un certain Martin, ceux qui
+accompagnaient son corps perdirent patience, et appliquèrent un soufflet
+à l'un de ces petits chanteurs. On cria par toute la ville: «Ils ont tué
+un enfant!»</p>
+
+<p>Alors tout le peuple accourt, on brûle le Temple, on bouleverse le
+cimetière, on arrache le corps à peine enterré, on le traîne, on le
+déchire. Le désordre s'apaisa au bout de trois jours. Il fut puni. Mais
+à Poitiers on répéta la même scène, puis à Mauzé, puis au Croisic. Les
+cimetières protestants furent indignement bouleversés.</p>
+
+<p>À Paris même, des garçons de pieux marchands et de dévotes boutiques,
+lapidèrent le cercueil d'un petit enfant que le père, un huguenot,
+conduisait au cimetière. Dès lors, les enterrements ne se firent plus en
+plein jour. Et il en résulta un autre malheur pour les protestants. La
+populace (du Midi surtout) les appela <i>parpaillots</i>, papillons de nuit,
+les comparant aux sinistres et misérables phalènes qui se cachent tout
+le jour et ne paraissent que la nuit. Chose fatale, dans les cas de
+persécutions populaires, d'endosser un sobriquet! <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> d'être
+désigné, poursuivi par un mot proverbial que la masse inepte répète au
+hasard, y attachant d'autant plus de haine et d'horreur, qu'elle en
+oublie l'origine et ne comprend plus bientôt l'injure qu'elle a
+inventée!</p>
+
+<p>Jusqu'à ce qu'un Anglais, le poëte Young, se soit plaint de ces choses
+lamentables, la France les voyait, les supportait depuis deux cents ans.
+Young, pour soustraire le corps de sa fille, Narcissa, aux insultes, aux
+curiosités impies, l'emporte de nuit furtivement, la met lui-même en
+terre dans une place inconnue. Tout le monde s'est récrié. Mais cela
+arrivait tous les jours. La terre ne gardait plus les morts; nul respect
+pour le mystère et la pudeur du tombeau.</p>
+
+<p>Quel remède? Les plaintes des assemblées? On les étouffait. On disait
+qu'elles ne devaient se réunir que pour nommer des députés au roi. Et,
+en même temps, on donnait pleine carrière à leurs ennemis. Les
+solennelles assemblées du clergé demandaient, tous les deux ans, leur
+ruine. On faisait jurer au roi, à son sacre, «l'extermination de
+l'hérésie.» À son mariage avec l'infante, les Jésuites prêchèrent que
+cette union avec l'Espagne n'avait d'autre but que «l'extirpation de
+l'hérésie.»</p>
+
+<p>Avec tout cela, nulle sédition, sauf un mouvement à Milhaud. Loin de là.
+En 1614, ils s'empressèrent d'ouvrir leurs places aux troupes du roi qui
+allaient dans le Midi.</p>
+
+<p>Quarante ans martyrs, quarante ans héros, les protestants,
+très-fatigués, refroidis, et généralement paisibles, auraient désiré le
+repos. Ils étaient chrétiens, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> donc obéissants. Et cela
+énervait toutes leurs résistances. Quand une nécessité terrible les
+força d'armer, ils résistaient sans résister, alléguant quelque
+prétexte, comme «que le roi était jeune, qu'on le trompait,» etc.
+C'étaient des révoltes à genoux. Et, au milieu, survenait le plus
+honnête de tous et le plus fatal, Du Plessis-Mornay, pour détremper tous
+les courages.</p>
+
+<p>Cet état d'indécision et de froideur les livrait aux politiques, qui
+leur conseillaient de prendre tel misérable appui humain, Condé, par
+exemple, ami des Jésuites, la reine mère, leur ennemie!</p>
+
+<p>Le seul de leurs chefs qui ne trahit point, Rohan, gendre de Sully, un
+politique, un capitaine, un caractère âpre et austère, d'indomptable
+résistance, eut cependant le tort de croire qu'il fallait chercher à la
+cour des patrons pour les huguenots. Ils étaient un parti nombreux et
+très-fort encore. Quand ils arrêtèrent le roi tout court et lui firent
+lever le siége de Montauban, <i>un huitième seulement</i> de leurs forces
+avait pris les armes. Ils devaient rester à part, n'entrer dans aucune
+intrigue. Les politiques les ramenèrent à la routine de l'autre siècle,
+de s'appuyer sur un Condé. Le Condé gascon les exploite, en tire un
+traité qui le rend redoutable, et fait que la cour compte avec lui.
+Alors il les plante là (1616).</p>
+
+<p>Ils ne connaissaient pas leurs forces, et, comme des gens qui croient
+toujours se noyer, ils empoignaient au hasard la moindre planche
+pourrie. Leur héroïque Rohan, amoureux des causes perdues, s'attache à
+la reine mère au moment où elle était non-seulement exilée, mais si
+compromise d'honneur, forcée de s'avilir par <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> une de ces
+démarches qu'on ne fait point si l'on n'a contre soi sa propre
+conscience. Il suffit que Luynes fît arrêter la Du Tillet,
+l'ex-maîtresse de d'Épernon, en rapport avec Ravaillac, pour que la
+reine mère, aux abois, écrivît un honteux serment de <i>dénoncer ses
+conseillers</i> s'ils voulaient la tirer de sa réclusion de Blois (novembre
+1618). Est-ce à de telles gens que les protestants devaient s'allier,
+eux qui, dans toutes leurs plaintes, demandaient qu'on fît justice de la
+mort d'Henri IV?</p>
+
+<p>La reine mère n'était pas encore rassurée. On pouvait toujours lui faire
+son procès. Elle se sauva de Blois, en descendant à grand péril d'une
+tour haute de cent pieds (février 1619). La voilà à la tête d'un parti
+étrangement hétérogène. D'Épernon, le plus mortel ennemi des
+protestants, en est le chef avoué. Et les protestants se préparent à
+l'aider, lui prêtant d'abord leur appui moral, venant complimenter la
+reine mère et se recommander à elle.</p>
+
+<p>Conclusion. La mère est battue par le fils aux portes d'Angers. On
+s'arrange, l'on s'embrasse. Toute la guerre retombe sur les protestants.</p>
+
+<p>Ils n'avaient pas encore pris les armes, et ne craignaient rien. Leur
+assemblée générale, qui se tenait à Loudun avait parole du roi qu'on
+redresserait ses griefs si elle se séparait. Promesse, il est vrai,
+<i>verbale</i>, non écrite, mais garantie par Condé, Lesdiguières et
+Châtillon, reçue par Du Plessis-Mornay.</p>
+
+<p>Ce fut justement leur Condé qui alla au nom du roi les déclarer au
+Parlement criminels de lèse-majesté. L'armée, dont le roi n'avait plus
+besoin contre sa mère, <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> il la mène droit en Béarn. Les
+protestants, sur le chemin, humblement lui font observer qu'il leur a
+donné six mois pour plaider l'affaire de Béarn. Le roi avance toujours.
+Les protestants se contentent de prendre le ciel à témoin. Ils
+assemblent un synode de Languedoc, qui craint pour lui-même, et laisse
+passer par-dessus sa tête l'orage qui va aux Pyrénées. La saison était
+avancée. La moindre résistance eût forcé le roi de faire en hiver une
+guerre de montagne. Les Béarnais disposaient d'une redoutable milice de
+trente mille paysans, bons soldats. Mais leur gouverneur, La Force,
+n'osa rien; les chefs populaires, les ministres, n'osèrent rien. Le roi
+et le P. Arnoux, vainqueurs sans combat, entrent à Pau. Le roi jure les
+priviléges du pays et les viole le même jour. Tous les vieux traités
+sont biffés. La langue même du Béarn proscrite; ce grand changement, qui
+n'eût dû se faire qu'à la longue, est imposé à l'heure même. La justice
+ne se rendra pas en deux langues, mais seulement en français.</p>
+
+<p>Depuis soixante ans, un tiers des biens ecclésiastiques était employé à
+l'entretien du culte des protestants. Il y avait dix protestants en
+Béarn contre un catholique. Et ceux-ci, si peu nombreux, gardaient les
+deux tiers des biens.</p>
+
+<p>La révolution ne s'en fit pas moins et avec des violences furieuses que
+ce pays si soumis ne provoquait nullement. Le jeune roi, dur et sans
+pitié, ferma les yeux sur les barbares gaietés du soldat. Elles
+consistaient à mener les gens à la messe à coups de bâton, à faire jurer
+aux femmes enceintes de faire leurs enfants catholiques. Plus d'une n'en
+fut pas quitte pour <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> si peu. Ces pieux soldats n'en étaient pas
+moins galants, et tiraient l'épée contre les maris qui ne prêtaient pas
+leurs femmes. Dieu! pitié! justice! sainteté de la parole! Tout cela
+risée. Le roi <i>assura n'avoir rien promis</i>. Alors Mornay, qui avait reçu
+la promesse, mentait donc? Le beau-père de Luynes, qui avait transmis à
+Mornay la parole du roi, avoua lui-même que ce n'était pas le vieux
+protestant qui mentait.</p>
+
+<p>Une assemblée générale des huguenots se fit à la Rochelle, et elle
+ordonna d'armer. Mais tous les grands du parti disaient le contraire.
+Mornay même voulait qu'on se soumît. Quelques paroles de la cour, une
+petite justice qu'on fit de l'excès de Tours, désarma la résistance. Le
+Béarn, qui se relevait, fut écrasé par d'Épernon. On acheta Châtillon,
+et enfin La Force. On escamota Saumur au pauvre Mornay, qui, du reste,
+le méritait bien par le tort que ses conseils avaient fait à son parti.</p>
+
+<p>Chose remarquable! la reine et Condé, ces bons patrons des protestants,
+insistaient vivement pour qu'on les accablât. Et ils étaient en cela
+appuyés des Espagnols. Nos grands historiens politiques, qui disent que
+l'anéantissement du parti qui gardait un peu de vie morale fut le salut
+de la France, devraient considérer pourtant que nos ennemis les
+Espagnols ne demandaient pas autre chose. L'écrasement des protestants
+français était un côté du plan général qu'on étendait sur l'Europe, et
+qui eût rendu la suprématie à l'Espagne et à l'Autriche.</p>
+
+<p>À quoi s'amuse donc l'histoire de nous donner la réunion de
+l'imperceptible Béarn, et la petite guerre <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> protestante qu'on
+pouvait apaiser d'un mot, pour compensation de l'Europe entière que la
+France, occupée à ces misères, livrait à ses ennemis?</p>
+
+<p>Il est vrai qu'avec le Béarn on gagnait encore autre chose. De Luynes
+fondait sa maison, non-seulement en France, mais en Flandre, chez le roi
+d'Espagne. Son frère Cadenet, en 1619, était à Bruxelles, et recevait de
+l'infante le prix de la trahison. De la comtesse de Chaulnes, <i>unique
+héritière</i> de sa famille, et du baron de Péquigny, était née une fille
+qui réunit tout et resta encore <i>unique héritière</i>. L'Espagne la tenait,
+relevait dans le palais de l'infante, qui la donna, avec cette fortune
+immense, à l'heureux petit Cadenet.</p>
+
+<p>Luynes, que donna-t-il en échange? bien peu de chose et peu coûteuse,
+mais d'inappréciable résultat: une ambassade pacifique qui, visitant les
+protestants d'Allemagne, avec l'évangile de la paix, leur montrant
+qu'ils n'auraient secours ni des Français ni des Anglais, les jeta dans
+l'inertie et dans un désespoir stupide, de sorte qu'ils laissèrent
+écraser le Palatin, leur chef, par les armes de l'Autriche. Alors la
+même ambassade leur moyenna un bon traité avec l'Autrichien, mais qui ne
+liait nullement les alliés de celui-ci, l'Espagnol et le Bavarois, qui
+les écrasèrent à leur aise. L'Allemagne, engourdie par la France, tendit
+doucement la gorge au couteau (1620).</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> CHAPITRE XXI<br>
+<span class="smcap">RICHELIEU ET BÉRULLE<br>
+1621-1624</span></h2>
+
+<p>Un peintre, éminemment fidèle, consciencieux dans l'art et dans la vie,
+le Flamand Philippe de Champagne, nous a mis sur la toile, au vrai, la
+fine, forte et sèche figure du cardinal de Richelieu (galerie du
+Louvre).</p>
+
+<p>Ce peintre janséniste se serait fait scrupule d'égayer, d'enrichir la
+grise image d'un rayon de lumière, comme auraient fait Rubens ou
+Murillo. Le sujet, triste, ingrat, eût changé de nature. L'&oelig;il eût
+été flatté et l'art plus satisfait, mais il eût menti à l'histoire.</p>
+
+<p>Songez que c'est l'époque où la grisaille commence à se répandre, où la
+vitre incolore, remplace les vitraux du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. En France,
+spécialement, le goût de la couleur s'éteint.</p>
+
+<p>Grisaille en tout. Grisaille littéraire en Malherbe. <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Grisaille
+religieuse dans Bérulle et dans l'Oratoire. Port-Royal naissant vise au
+sec, et j'allais dire au médiocre. Pascal paraîtra dans trente ans.</p>
+
+<p>La couleur est ici très-bonne, mais mesurée dans la vérité vraie. Rien
+de plus, rien de moins. Maître savant entre les maîtres, le bon Philippe
+s'est cependant tenu tellement à la nature et y est entré si avant,
+qu'il répond à la fois aux pensées de l'histoire et aux impressions
+populaires. L'histoire, en ce fantôme à barbe grise, à l'&oelig;il gris
+terne, aux fines mains maigres, reconnaît le petit-fils du prévôt
+d'Henri III qui brûla Guise, le fourbe de génie, qui fit notre vaine
+balance européenne et l'équilibre entre les morts.</p>
+
+<p>Il vient à vous. On n'est pas rassuré. Ce personnage-là a bien les
+allures de la vie. Mais, vraiment, est-ce un homme? Un esprit? Oui, une
+intelligence à coup sûr, ferme, nette, dirai-je lumineuse? ou de lueur
+sinistre. S'il faisait quelques pas de plus, nous serions face à face.
+Je ne m'en soucie point. J'ai peur que cette forte tête n'ait rien du
+tout dans la poitrine, point de c&oelig;ur, point d'entrailles. J'en ai
+trop vu, dans mes procès de sorcellerie, de ces esprits mauvais qui ne
+veulent point se tenir là-bas, mais reviennent, et remuent le monde.</p>
+
+<p>Que de contrastes en lui! Si dur, si souple, si entier, si brisé! Par
+combien de tortures doit-il avoir été pétri, formé et déformé, disons
+mieux, désarticulé, pour être devenu cette chose éminemment artificielle
+qui marche sans marcher, qui avance sans qu'il y paraisse et sans faire
+bruit, comme glissant sur un tapis sourd ..., puis, arrivé, renverse
+tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Il vous regarde du fond de son mystère, le sphinx à robe rouge.
+Je n'ose dire du fond de sa fourberie. Car, au rebours du sphinx
+antique, qui meurt si on le devine, celui-ci semble dire: «Quiconque me
+devine en mourra.»</p>
+
+<p>Si l'on veut ignorer solidement et à fond Richelieu, il faut lire ses
+Mémoires<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Tous les gens de cette race, Sylla, Tibère et d'autres, on
+fait ou fait faire des Mémoires <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> ou des Mémoriaux pour rendre
+l'histoire difficile, pour épaissir les ombres et pour désorienter le
+public, surtout pour arranger le commencement de leur vie avec la fin,
+et déguiser un peu les fâcheuses contradictions de leurs différents
+âges.</p>
+
+<p>Richelieu est Espagnol jusqu'à quarante ans, et, depuis, anti-Espagnol.
+Faut-il croire que, dans la première période, il ait obstinément menti?
+ou bien <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> qu'ayant été sincère il changea tout à coup si tard et
+fut décidément Français?</p>
+
+<p>Sa mauvaise fortune le força de bonne heure d'avoir du mérite. Il était
+le dernier de trois frères. Sa famille n'était pas riche, et elle
+s'allia en roture. Le frère aîné, qui était à la cour, dépensait tout.
+Le second, qui avait l'évêché de Luçon se fit Chartreux. Et, pour que
+cet évêché ne sortît pas de la famille, il fallut que le troisième,
+notre Richelieu, se fît homme d'Église, malgré ses goûts d'homme d'épée.
+L'aîné fut tué en duel, trop tard pour son cadet, qui aurait pris sa
+place, et n'aurait jamais été prêtre.</p>
+
+<p>Il n'était peut-être pas né enragé, mais le devint. La contradiction de
+son caractère et de sa robe lui donna ce riche fonds de mauvaise humeur
+d'où sort le grand effort, «l'âcreté dans le sang, qui seule fait gagner
+les batailles.»</p>
+
+<p>Ses batailles de prêtre ne pouvaient être que théologiques. De bonne
+heure, il passa ses thèses, à grand bruit, en Sorbonne, les dédia à
+Henri IV, s'offrant au roi pour les grandes affaires. Puis il alla à
+Rome se faire sacrer, s'offrir au pape. Ni le roi ni le pape ne
+répondirent à l'impatience du jeune et ardent politique.</p>
+
+<p>Alors il retomba tristement sur l'évêché de Luçon, assez pauvre, et dans
+un pays de dispute, à deux pas de la Rochelle et des huguenots. Ce
+voisinage lui mettait martel en tête. Malgré de violentes migraines, il
+écrivait contre eux.</p>
+
+<p>Il n'est pas sans talent. Sa plume est une épée, courte et vive, à bien
+ferrailler. Il ne pèse pas lourdement sur l'absurde. S'il écrit des
+sottises, il ne le <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> fait pas comme un sot. Il a des insolences
+heureuses, des pointes hardies, des reculades altières, où il fait fort
+bonne mine.</p>
+
+<p>Avec tout cela, il fût resté bien obscur à Luçon s'il n'eût eu que sa
+controverse. Mais il était joli garçon, une fine créature de porcelaine.
+Concini était de faïence. Le beau Bellegarde, beau depuis Henri III, se
+faisait mûr. Ces considérations agirent sur la reine mère, et elle le
+prit pour aumônier (1616).</p>
+
+<p>Il avait vingt ans de moins qu'elle. Sa fortune eut des ailes. À
+l'instant conseiller d'État (mars), secrétaire des commandements
+(juillet), ambassadeur en Espagne (il n'eut garde d'y aller). Déjà, au
+30 novembre, il a saisi deux portefeuilles, la guerre, les affaires
+étrangères; celles-ci de moitié avec le vieux Villeroy, qui va mourir.
+Enfin, si violente est la partialité de la reine mère, qu'elle lui
+donne, sans cause ni prétexte, la préséance dans le conseil des
+ministres, où siégeait encore Villeroy, si âgé, un siècle d'affaires et
+d'expérience.</p>
+
+<p>Pendant ce premier ministère, qu'il tâche d'excuser dans ses Mémoires,
+n'ayant d'appui que de la reine mère, il ne put être qu'Espagnol. Sa
+dépêche à Schomberg, écrite pour amadouer les protestants d'Allemagne,
+ne peut faire illusion. C'était chose probablement autorisée par
+l'ambassadeur d'Espagne pour empêcher que ces Allemands n'appuyassent
+les princes en révolte.</p>
+
+<p>Richelieu assure que, sans lui, Concini, qui se sentait périr, eût
+appelé les Espagnols. Grand service qu'il rendit à Luynes. Concini s'en
+défiait fort, et l'aurait perdu s'il ne fût tombé. Il fut le seul de ce
+ministère <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> qu'épargna Luynes. Là, il donna un exemple de
+fidélité, rare à la cour, si rare, qu'on n'y crut pas. Il demanda,
+obtint de s'exiler, de suivre la reine mère à Blois pour la conseiller
+(l'observer?). Mais Luynes ne se reposait pas sur un homme si double. Il
+l'obligea de s'exiler plus loin, à Avignon.</p>
+
+<p>Là, il ne perd pas de temps. Il s'enferme avec un docteur de Louvain,
+fait labourer ce b&oelig;uf, et, sur ses notes, écrit de sa prose vive un
+livre qui surgit à point pour secourir le confesseur du roi en guerre
+contre les huguenots. Le P. Arnoux, créé par Luynes, travaillait sous
+terre contre Luynes à faire un autre ministère. Richelieu, sans
+servilité, s'offrait. Mis à la porte, il revenait par la fenêtre. Le
+Jésuite reconnaissant ne pouvait moins que de refaire ministre l'homme
+qui, de bonne grâce, en ce duel, tirait l'épée pour lui.</p>
+
+<p>Une influence encore aida à le faire revenir. Ce fut celle du P. de
+Bérulle, ami de Luynes, ami de la reine mère et de tout le monde. Quand,
+délivrée par d'Épernon, elle commença la guerre civile, Luynes, inquiet,
+lui dépêcha Bérulle, qui avait été confesseur de d'Épernon, ou du moins
+son ami, étant, par sa mère, des Séguier, clients du duc à la cour, et
+ses soutiens au Parlement.</p>
+
+<p>Bérulle fut charmé de s'entremettre. Et il n'a fait autre chose toute sa
+vie, toujours courant de l'un à l'autre. Les mauvaises langues du temps
+l'appellent un «trigaud rusé;» nous dirions un intrigant niais.</p>
+
+<p>Cela est dur. Il fonda l'Oratoire. Il avait beaucoup de mérite, et
+représente même un des meilleurs côtés catholiques avant Port-Royal.
+Mais, comme de père et <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> de mère il procédait de juges et
+d'avocats, il excellait dans le moyen, dans le parlage, n'ayant ni dans
+les théories, ni plus bas sur le terrain des affaires, la vigueur de
+justesse, le tact, le point précis.</p>
+
+<p>Sa mère Séguier, toute jésuite, le fit saint au maillot, et il fit à
+sept ans le v&oelig;u de virginité. Un autre fût resté imbécile. Mais lui
+ne le fut point. Ce fut un homme intelligent, laborieux, actif (et
+beaucoup trop), d'un certain bon sens relatif. Fort ami des Jésuites,
+dans leur exil, il leur joua un tour avec très-bonne intention. Il leur
+fit des rivaux. Il prit un mot de l'Italie, <i>Oratorio</i>, un peu d'art, de
+belle musique, innocent appât des mondains; tout cela pour un institut
+anti-italien, qui ne serait point serf de Rome, mais travaillerait pour
+les évêques, leur formerait des prêtres et ne dépendrait que d'eux.
+Point de v&oelig;ux. De petites conférences, quelque peu libres, sur la
+religion. Des doctrines peu systématiques, saint Augustin tout pur, ce
+qui rendit plus tard l'Oratoire suspect de jansénisme, de calvinisme,
+etc.</p>
+
+<p>Cela réussit fort. C'était chose sortie d'une tête parlementaire et à la
+mesure des parlementaires. Cinquante maisons s'élèvent en peu d'années.</p>
+
+<p>Les Jésuites, furieux contre leur ami, le pincèrent bientôt à l'endroit
+faible. Cet homme de modération n'était pas tel en tout. Sa maladie
+était d'être un ardent, violent, passionné convertisseur et directeur de
+femmes. Et cela avec un emportement de zèle qu'on pouvait mal
+interpréter. Tout jeune encore (1604), il avait été en Espagne enlever
+les Carmélites aux Carmes, leurs directeurs, voulant les diriger par
+lui, ou <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> ses Oratoriens, qu'il fonda bientôt à Paris, d'abord
+en face des Carmélites (rue Saint-Jacques). Ces religieuses espagnoles
+n'étaient pas trop dociles. Elles se divisèrent. Plusieurs, à Bordeaux,
+à Bourges, à Saintes restèrent fidèles aux Carmes, et se barricadèrent
+contre Bérulle, qui invoqua la force armée pour les confesser malgré
+elles. Les Jésuites exploitèrent cette situation ridicule. Bérulle
+disgracié ou mort, ils mirent d'accord les Carmes et les Oratoriens,
+donnèrent aux plaideurs les écailles de l'huître, s'adjugèrent la proie
+disputée.</p>
+
+<p>Autre défaut de Bérulle. Il se croyait grand politique. Mais, comme son
+humilité lui défendait de s'avouer qu'il eût tant de génie, il
+rapportait ses grandes vues à quelque inspiration céleste.</p>
+
+<p>En 1604, ce fut sainte Thérèse qui lui dit, dans une vision, d'aller en
+Espagne chercher les Carmélites, mais aussi de préparer le double
+mariage espagnol, seul moyen d'amener l'extermination de l'hérésie.</p>
+
+<p>De même, en 1619, quand il réconcilia la mère et le fils, il agit avec
+le Jésuite Arnoux pour envoyer l'armée contre les protestants, et, comme
+il passait par la Rochelle, priant dans une petite église, la seule qui
+y fût catholique, une révélation lui apprit que toute la ville le
+deviendrait. En foi de quoi, depuis ce temps, il poussa de toute manière
+pour qu'on s'alliât à l'Espagne et qu'on assiégeât la Rochelle.</p>
+
+<p>Ce fut comme auxiliaire dans cette &oelig;uvre et comme ami des Espagnols
+que ce sagace et pénétrant Bérulle fit rappeler Richelieu. Il n'en avait
+nulle défiance. Richelieu était maladif, tout occupé de controverse, et
+<span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> il venait d'écrire à son église bien-aimée de Luçon sur le
+bonheur qu'il aurait de se réunir à elle. Mais Bérulle lui fit violence,
+le traîna à la cour, pensant, avec son aide, rétablir le pouvoir de la
+reine mère, à mesure que Luynes s'userait.</p>
+
+<p>Celui-ci allait vite. Sans portée et sans prévoyance, il entassait sur
+lui tout ce qui pouvait l'écraser: en une fois, il prit l'épée de
+connétable et les sceaux, c'est-à-dire la paix et la guerre.</p>
+
+<p>Il triomphait de ce que, dans une campagne contre les protestants, il
+enleva une cinquantaine de bicoques qui ne se défendaient pas. Il amena
+ainsi le roi étourdiment devant Montauban, qui l'arrêta court, et se
+défendit. Le roi ne le pardonna pas à Luynes. Assiégés, assiégeants,
+tous se moquaient de lui. Les pluies, les maladies aggravèrent sa
+situation. Il leva le siége et s'en alla malade à une petite ville qui
+l'arrêta aussi bien que la grande. Mourant, il eut encore le temps de
+chasser le P. Arnoux, sa créature ingrate, et il avait bonne envie de se
+défaire de Richelieu, qui minait aussi le sol sous ses pieds.</p>
+
+<p>Celui-ci était poussé au ministère par la reine mère; mais auparavant,
+il avait voulu se munir d'un paratonnerre, du chapeau de cardinal, qui
+d'ailleurs lui donnerait la présence au conseil. L'affaire traîna deux
+ans. En septembre 1622, Richelieu étant à Lyon, elle se fit. Un
+gentilhomme, qui l'avait désobligé et désirait se rapprocher de lui,
+apprend le premier, à Paris, la bonne nouvelle, saute à cheval, d'un
+trait court à Lyon. Il force l'hôtel de l'évêque, sa chambre, tombe à
+ses pieds: «Votre Éminence est cardinal!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> Cet homme si contenu ne tint pas à ce coup de foudre. Comme
+tous les mélancoliques, il avait, en ces occasions, des accès de joie
+folle, sauvage, furieuse (il avait un frère fou). Le voilà qui se met à
+danser dans la chambre devant le gentilhomme épouvanté. Puis, cette
+folie donnée à la nature, le nouveau cardinal, rassis, froid autant que
+jamais, lui fit promettre, sur sa tête, de ne rien dire de ce qu'il
+avait vu.</p>
+
+<p>Le favori qui succéda à Luynes, Puisieux, aussi bon Espagnol, nous mit
+encore plus bas. Le roi s'épuisait à deux siéges, Montpellier, la
+Rochelle, et ne s'en tira que par une fausse paix, où l'on trompa ceux
+qu'on ne pouvait vaincre. Et pendant ce temps-là les plus grands
+événements avaient lieu en Europe, sans qu'on eût l'air d'en savoir
+rien.</p>
+
+<p>La France semblait avoir donné sa démission des affaires humaines.
+Cloîtrée dans sa petite guerre protestante, elle avait laissé consommer
+la ruine de son allié le Palatin, transférer le Palatinat à la Bavière.
+Les Bavarois, les Espagnols, étaient maîtres du Rhin sur toute la rive
+qui nous touche, de Strasbourg jusqu'à la Hollande. Et nous étions
+cernés à l'Est.</p>
+
+<p>D'autre part, la vallée des Alpes, qui mène du Milanais au Tyrol, la
+Valteline, jusque-là soumise à nos alliés protestants les Grisons, avait
+passé, sous ombre d'une révolution populaire, aux Espagnols du Milanais,
+et ceux-ci désormais communiquaient à volonté avec leurs cousins
+autrichiens. Petit lieu, petit fait, mais d'importance immense qui
+serrait le carcan de l'Italie. Déjà Venise n'en respirait plus. Un pas
+encore, elle étouffait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> L'Italie cria à la France, qui commença à ouvrir les yeux. Le
+21 janvier 1623, nos Espagnols du Louvre, les Puisieux, les Bérulle,
+furent obligés de laisser entrer au conseil un militaire breton, la
+Vieuville, qui prit les finances, et apporta au ministère ce qu'on a
+appelé la <i>politique de Richelieu</i>. C'était celle du bon sens, celle du
+péril, de la situation. Depuis treize ans on trahissait la France. Il
+n'y avait pas une minute à perdre, pour s'arrêter dans cette fatale
+carrière, pour tourner bride et la sauver.</p>
+
+<p>Le 7 février, la Vieuville traita avec la Savoie et Venise contre
+l'Espagne, leur promit vingt mille hommes; chacune d'elles en donnait
+douze mille. L'Espagne recula à l'instant. Cette grande et terrible
+maison d'Autriche, qui, à ce moment même, bouleversait l'empire de fond
+en comble, voici qu'elle se cache derrière le pape. Le pape, son
+compère, déclare qu'il prend en garde les forts de la Valteline.
+L'Espagne, au fond, avait tout ce qu'elle voulait, le passage commode de
+Milan en Autriche.</p>
+
+<p>La chose n'en reste pas moins glorieuse pour la Vieuville, malgré tous
+les soins de Richelieu pour nous tromper là-dessus. C'est lui, c'est ce
+Breton, qui montra le premier combien on avait tort d'avoir peur de
+l'Espagne. Les succès de celle-ci aux Pays-Bas avaient tenu à ce qu'elle
+n'y guerroyait pas elle-même, mais par le Génois Spinola, entrepreneur
+de guerre, qui opérait avec des troupes à lui et des finances à lui, et
+de plus avec son génie d'âpre <i>bravo</i> de Gênes, fin, froid, rusé,
+s'affranchissant de la pesanteur impuissante de l'administration
+espagnole. Partout où <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> celle-ci agissait directement, tout
+allait mal, tout manquait, maigrissait, et dépérissait.</p>
+
+<p>La Vieuville eût voulu reprendre la politique d'Henri IV, donner
+Henriette au prince de Galles, aider le roi d'Angleterre à rétablir le
+Palatin, son gendre. Comment le savons-nous? par Richelieu, son ennemi,
+qui nous apprend que la Vieuville, ayant tout le monde contre lui,
+abandonna à la fin ces projets et rassura les Espagnols.</p>
+
+<p>La concession essentielle qu'il fit à leur parti, ce fut d'appeler au
+conseil l'homme de la reine mère, l'ami de Bérulle, Richelieu même (24
+avril 1624). Celui-ci, qui n'était connu que par son premier ministère,
+et comme ex-aumônier de notre jeune reine espagnole, en gardait la
+réputation d'un bon sujet qui ne contrarierait en rien Madrid et
+mériterait toujours l'éloge qu'en avait fait l'ambassadeur d'Espagne:
+«Il n'y en a pas deux en France aussi zélés pour le service de Dieu,
+pour notre couronne et le bien public.»</p>
+
+<p>Appelé par la Vieuville, il ne perdit pas de temps pour le mettre à la
+porte. Ce fût fait en trois mois (12 août).</p>
+
+<p>La Vieuville n'avait eu ni la tête forte, ni la suite, ni le caractère
+qui pouvaient soutenir l'audace de sa première démarche, ce changement
+radical dans la politique de la France, Richelieu en avait la force et
+le génie. Mais, en revanche, tous ses précédents lui rendaient une telle
+révolution plus difficile qu'à personne. S'il y entrait, il allait faire
+une chose surprenante, étourdissante, monstrueuse. Car de quoi
+procédait-il, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> avec son ministère et son chapeau, et tout son
+être, sinon primitivement de Concini et de la reine mère, c'est-à-dire
+de l'Espagne? Et il fallait maintenant se tourner contre l'Espagne! Mais
+celle-ci disposait de Rome. Il faudrait donc aussi se tourner contre
+Rome, dont on recevait le chapeau?</p>
+
+<p>Que diraient alors la reine mère et Bérulle? Agirait-on contre eux?...
+Terrible scandale d'ingratitude! Renier ses auteurs, et méfaire à ses
+créateurs, et «faire passer son char sur le corps de son père!»</p>
+
+<p>Un homme qui dérivait de la reine mère, et qui allait s'en détacher,
+devait trouver en elle un point où elle-même flottât et fût, pour ainsi
+dire, contre elle-même. Et il fallait encore qu'en cela on n'eût point
+contre soi l'homme qu'elle consultait, Bérulle. Ce point fut le mariage
+de sa fille Henriette. Le seul grand mariage qu'on pût lui faire en
+Europe, c'était celui du fils de Jacques I<sup>er</sup>. L'orgueil royal et
+maternel était pris là. Et quant à Bérulle, la chose lui allait aussi.
+Avec toutes ses petites prudences et ses petites ruses, il perdait terre
+dès qu'on le lançait dans la vision donquichottique d'une grande
+conquête religieuse de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Les Jésuite y avaient échoué! Mais les Oratoriens, si modérés, si
+sages!... ils ne pouvaient manquer de réussir. Quelle gloire pour
+l'institution nouvelle.</p>
+
+<p>Voilà Bérulle pour l'alliance anglaise.</p>
+
+<p>Mais il ne fallait pas s'y tromper. On ne pouvait épouser l'Angleterre
+qu'en se brouillant (au moins pour quelque temps) avec l'Espagne, qui
+avait désiré ce mariage pour elle-même. On ne pouvait gagner le
+<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> roi Jacques qu'en aidant au rétablissement de son gendre le
+Palatin. Et, pour cela, il fallait deux choses, aider d'argent l'armée
+que Jacques envoyait en Allemagne, et subventionner la Hollande, qui
+devait agir de concert. Pour créer une diversion, on emprunterait des
+vaisseaux hollandais qui aideraient le duc de Savoie à s'emparer de
+Gênes.</p>
+
+<p>La reine mère et Bérulle, pour l'amour du grand mariage, et le salut des
+âmes anglaises, avalaient assez bien cela. Mais l'affaire de la
+Valteline était plus compliquée. Là, devant l'Espagne, on trouvait le
+pape, qui la masquait, la défendait, et ne permettait de rien faire.</p>
+
+<p>Heureusement Richelieu trouva une belle prise dans la passion même de
+Bérulle. Au moment où la France allait rendre à la religion un tel
+service, la conversion de l'Angleterre, était-il possible que le Père
+des fidèles conservât pour l'Espagne une odieuse partialité?... Non, le
+bon Bérulle était sûr qu'Urbain VIII serait aisément éclairé. Il se
+chargea d'aller à Rome et de faire d'une pierre deux coups, en obtenant
+du pape la dispense nécessaire au mariage, et un arrangement raisonnable
+de l'affaire de la Valteline. Il répondit de finir dans un mois.</p>
+
+<p>Le roi Jacques, fils de Marie Stuart, avait toujours eu un certain
+faible pour les catholiques, et il était en termes de grande politesse
+avec le pape. La forte épreuve de la Conspiration des poudres, où il
+faillit sauter avec le parlement et Westminster, avait quelque peu
+ralenti, non arrêté ce doux penchant vers Rome. Non sans cause. Une idée
+fort juste frappait <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Jacques, c'est que le catholicisme est la
+religion du despotisme. Son fils Charles I<sup>er</sup>, quoique bon anglican,
+était dans cette idée. Le père, le fils, contrariés par le parlement,
+qui les tenait affamés d'argent, regardaient avec envie, avec
+admiration, la monarchie espagnole. Épouser une infante, s'attacher
+fortement les catholiques anglais et s'en faire une armée contre la
+constitution, c'était leur rêve. Mais l'affaire était dangereuse. Le
+favori de Jacques, l'étourdi Buckingham, la fait éclater. Il part pour
+l'Espagne avec le jeune Charles. Ces chevaliers errants vont à Madrid
+demander la princesse. Ils accordent tout à l'Espagne qui, ravie,
+annonce partout le mariage, en fait les fêtes, lorsqu'un matin les
+oiseaux voyageurs, le prince et Buckingham, se trouvent brusquement
+envolés.</p>
+
+<p>Ce dernier, pour une affaire de galanterie, s'était piqué, avait rompu.
+C'est ce qui rejeta Jacques vers la France, et amena Bérulle à Rome.
+Mais le pauvre homme y trouva des difficultés imprévues, au lieu d'un
+mois, y resta cinq, et n'arriva à rien. Soit par ménagement pour
+l'Espagne, soit par ignorance de l'état de l'Angleterre, la cour papale
+trouva mille et mille chicanes pour la dispense. Pour la Valteline
+c'était encore pis. Là le pape n'entendait plus rien, il était
+complètement sourd. En réalité, son neveu Barberini (le plus gras des
+neveux, et qui tira de l'oncle la somme invraisemblable et constatée de
+cent millions d'écus!) ce Barberini, dis-je, trouvait fort bon de rester
+garni de ce gage, et ne désespérait pas de se faire là quelque jolie
+principauté.</p>
+
+<p>Bérulle priait, pressait, pleurait. Mais le pape allait <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span>
+<i>prendre l'air</i> à Frescati. Il cherchait, en novembre, la fraîcheur et
+l'ombre des bois. L'Oratorien invoquait tous les saints, courait dans
+Rome d'église en église.</p>
+
+<p>La conduite du pape était inexcusable. D'abord, il avait pris le gage
+pour trois mois, et le gardait depuis deux ans. Ensuite, il refusait
+même de le remettre aux Espagnols. Bien plus, il refusait de restituer
+la Valteline aux Valtelins. Cette paralysie extraordinaire, qui
+l'empêchait de rien faire, de rien dire, dès qu'on le sommait de rendre
+un dépôt, était <i>chose honteuse</i>. On l'écrivit de France à Rome. Et l'on
+ajoutait <i>chose impie</i>, quand la France rouvrait l'Angleterre au
+catholicisme, quand la situation pressait, devait donner des ailes! Le
+pape apparaissait le mortel ennemi de la papauté.</p>
+
+<p>Le fond n'était que trop visible. Ses neveux, les Barberini, banquiers
+de Florence, n'y voyaient qu'une affaire. Outre la Valteline, ils
+couvaient de l'&oelig;il Urbino, où s'éteignait la famille régnante. Ils
+voulaient reprendre le fief du Saint-Siége, et avaient grand besoin de
+la faveur des Espagnols.</p>
+
+<p>D'où leur venait tant de sécurité, et, tranchons le mot, d'impudence? De
+la position extraordinaire que les maisons d'Autriche et de Bavière
+faisaient au pape dans l'Empire. En Bohême, en Allemagne, régnait le
+légat Caraffa. Entouré d'une armée de moines, il commençait dans Prague
+la terrible persécution qui a fait du pays le désert que l'on voit
+encore.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu semble avoir prévu qu'il aurait fort à faire
+contre le pape. Outre l'influence que, de longue date, il avait prise
+dans les assemblées du <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> clergé de France, il se fit faire
+proviseur de Sorbonne. Dès qu'il entra au ministère, il négocia avec les
+Turcs, et obtint d'eux de relever l'église de Bethléem. Le culte Franc
+obtint par lui à Jérusalem des libertés, un éclat tout nouveau. Enfin,
+il se lia avec les catholiques anglais, leur écrivant que, pour leur
+cause, il donnerait jusqu'à sa vie.</p>
+
+<p>Tout cela lui créait une force religieuse. Et il en avait une,
+politique, dans la colère du roi, furieux du mépris que le pape faisait
+de lui. Louis XIII était capable de tout dès qu'il s'agissait de
+<i>l'honneur</i> de la couronne. C'est sur ce mot d'<i>honneur</i> que Richelieu
+concentra la délibération, sûr de vaincre par là; il n'y eût pas eu de
+sûreté à contredire. Maintenant le roi, l'enfant colère, ne
+changerait-il pas le lendemain? Cela pouvait bien être, Richelieu brava
+ce danger. Il montra, ce jour-là, infiniment d'audace et de prévoyance,
+devinant que le pape ne ferait rien et les Espagnols rien.</p>
+
+<p>D'abord il envoya en Suisse, non pas Bassompierre, colonel des Suisses,
+l'homme de la reine mère, qui eût fait manquer tout, mais son séide à
+lui, C&oelig;uvres ou d'Estrées, frère de Gabrielle. D'Estrées emporta près
+d'un million, ce qui attendrit tout de suite et les Bernois protestants,
+et le Valais catholique, qui s'offrirent à marcher. Zurich donna des
+armes. La présence de l'ambassadeur rendit du courage aux Grisons. Dès
+qu'il eut planté son drapeau à Coire, tous les bannis des vallées
+accourent, demandent à combattre. Une explosion morale se fit d'abord
+dans le coin des Grisons dont les Autrichiens s'étaient emparés. Le
+peuple les <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> chassa. D'Estrées n'eut plus qu'à y entrer et leur
+fermer la porte sur le dos en fortifiant le pont du Rhin du côté du
+Tyrol.</p>
+
+<p>Restait la Valteline même, et ce grand épouvantail des clefs de saint
+Pierre qui flottaient sur les Alpes avec le drapeau romain. Là, il
+fallait prendre un parti. Dernières sommations. En vain. L'ambassadeur
+change d'habit; le voilà général. Une petite armée française, trois
+mille hommes et cinq cents chevaux se trouvaient là, sans qu'on ait su
+comment, pour appuyer les Suisses. Il ne manquait que des canons.</p>
+
+<p>Les soldats du pape, dans leurs nids d'aigles, contre un ennemi sans
+artillerie, n'avaient qu'une chose à faire: être tranquilles, n'avoir
+pas peur. C'est ce qu'ils ne firent pas. La peur dispensa de canon.
+Quoiqu'ils eussent avec eux nombre d'Espagnols, ils n'attendirent pas de
+voir, il leur suffit de savoir que le drapeau de la France venait à eux
+par la vallée. À la grande surprise des Suisses, qui ne pouvaient le
+croire, ils abandonnèrent le premier fort et le brûlèrent. Tel fut
+généralement l'adieu qu'ils laissèrent au pays, brûlant ce qu'ils
+pouvaient, et faisant main basse sur cette population catholique qui les
+avait appelés.</p>
+
+<p>Cela donna la meilleure grâce à l'entrée des Français, qui semblaient
+n'arriver que pour empêcher l'incendie. Le général pontifical, le
+marquis de Bagni, poussé jusqu'à Tirano, reçut les ordres
+d'accommodement qu'on voulait bien lui faire encore. Il espérait gagner
+du temps, avoir quelque secours. Mais rien ne vint alors. Il tira sur
+nous en pleine négociation. Cela força d'Estrées à l'attaquer et le
+battre, avec tout le <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> respect possible. La ville fut emportée
+sans peine, voulant l'être et tout le peuple étant pour nous. Bagni,
+réfugié au château, se rendit deux jours après et fut honorablement
+renvoyé avec ses drapeaux. On ne lui garda que les blessés pour les
+soigner et les nus pour les habiller; tous auraient voulu se faire
+prendre (décembre 1624).</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> CHAPITRE XXII<br>
+<span class="smcap">L'EUROPE EN DÉCOMPOSITION&mdash;RICHELIEU FORCÉ DE RÉTROGRADER<br>
+1625-1626</span></h2>
+
+<p>Galilée, en 1610, avait eu sur le ciel son coup d'&oelig;il de génie.
+Richelieu eut le sien sur la terre en 1624.</p>
+
+<p>Que vit ce Galilée de la situation politique? Des étoiles nouvelles? Non
+pas, mais une étoile qui filait.</p>
+
+<p>Il comprit le néant de Rome.</p>
+
+<p>Et cela au moment où les événements donnaient au pape une énorme
+importance dans l'opinion, au moment où les vainqueurs de la Bohême et
+de l'Allemagne dressaient le trône du légat romain, le constituant
+maître et des âmes et des biens, le dictateur de la victoire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> Le beau neveu de Grégoire XV, monsignor Ludovisio, prince
+élégant, favorisé des dames, venait d'élever le <i>Gesù</i> et la
+<i>Propagande</i>. Sous Urbain VIII, poëte agréable et anacréontique, ces
+deux maisons fleurirent de plus en plus et furent le double Capitole de
+la Rome d'Ignace. Dans l'une, on organisa la police du globe; dans
+l'autre, ses conquêtes. Le grand mensonge des missions aux terres
+païennes commença là. Voyez les gasconnades du Tite-Live de la Gascogne,
+le grand Florimond de Raemond. Tendres pour les Chinois, terribles pour
+l'Europe, sortirent de là tous ces prêcheurs qui allaient derrière les
+armées de Waldstein avec les loups et les vautours.</p>
+
+<p>Ce qu'il y eut d'habileté dans tout cela ne doit pourtant pas faire
+oublier ce qui facilitait les choses. Je veux dire le grand côté
+financier de l'affaire. Si ces charmants Jésuites furent si persuasifs,
+gagnèrent les rois, les cours, les belles dames, jusqu'aux laquais,
+c'est qu'ils s'adressaient à des gens qui comprenaient très-bien qu'il
+s'agissait d'une translation de la propriété. Arrêtez donc une
+révolution qui marche par la furie des lois agraires!</p>
+
+<p>Maintenant je laisse nos critiques apprécier la littérature des
+Jésuites. Elle est forte en rébus, incomparable en acrostiches, sublime
+en calembours. J'admire Cotton, j'admire l'<i>Imago primi sæculi</i>. Mais
+l'éloquence de ces Pères bien autrement éclate dans l'<i>Édit de
+restitution</i>, qui ruine moitié de l'Allemagne au profit de l'autre, dans
+la <i>Révocation de l'édit de Nantes</i>, qui fit pleuvoir la manne des
+confiscations protestantes dans les poches trouées de la noblesse
+catholique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> En conscience, Tilly, Waldstein, etc., avaient bon temps, quand
+tous les princes protestants avaient peur du protestantisme, voyant la
+république au fond. L'Angleterre ne fit rien. Pourquoi? Parce que son
+roi protestant adorait les Espagnols, estimait les Autrichiens. Les
+princes luthériens d'Allemagne se gardèrent de s'associer à la Hollande,
+ce qui les eût sauvés, craignant que leurs sujets ne se fissent
+Hollandais, qu'ils ne fussent tentés par la grandeur subite et
+l'enrichissement prodigieux de la nouvelle république.</p>
+
+<p>Tout cela, en réalité, rendait ces intrigues et ces carnages assez
+difficiles, et la papauté n'eut pas beaucoup à suer. Le curieux, c'est
+qu'elle fut très-souvent l'obstacle de ce qu'on faisait pour elle. À
+travers toute cette fantasmagorie de Propagande et de Gesù, de conquête
+universelle, etc., on voit au fond du Vatican, quoi? Un petit vieillard
+chagrin, Italien avant tout, prince avant tout, oncle avant tout, qui
+emploie vite le peu de temps qu'il a à acquérir un morceau de terre pour
+le Saint-Siége ou ses neveux. Les trois papes florentins n'ont pas fait
+autre chose. Paul IV appelait jusqu'aux Turcs pour sa petite affaire de
+Parme. Sixte-Quint tourne le dos à la grande <i>Armada</i>, à la Ligue; il ne
+regarde que l'<i>Agro romano</i>. Clément VIII veut Ferrare; Urbain VIII,
+Urbino. L'Europe est pour eux secondaire.</p>
+
+<p>Richelieu vit ces misères à fond, de part en part.</p>
+
+<p>Il vit cette politique tremblotante, qui ne tirait plus de force de la
+religion, mais d'un reflet de la royauté. L'Autrichien, l'Espagnol,
+exhaussaient et surexhaussaient, pour leur intérêt propre, la casuelle
+idole qui <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> ne se sentait pas bien en sûreté sur leurs épaules
+et s'effrayait de la hauteur.</p>
+
+<p>Il vit qu'on pouvait aller à eux, et qu'ils reculeraient.</p>
+
+<p>Il vit qu'on pouvait donner ce coup au pape, et qu'il le garderait.</p>
+
+<p>Que la France pouvait risquer contre l'Espagnol ce qu'avait risqué la
+Savoie. Le petit prince des marmottes avait par deux fois embarrassé ce
+fastueux empire, «où ne se couchait jamais le soleil.»</p>
+
+<p>L'Espagne d'alors, avec ses grands mots, ses grands airs, était un
+gouvernement de loterie, d'aventure et d'aventuriers. Une fois, ils
+s'entendent avec des voleurs pour brûler Venise. Leur bonheur, en
+Hollande, c'est Spinola, un aventurier Italien. Et, s'il leur faut un
+diplomate dans la plus grande affaire, ils vont chercher un peintre, le
+Flamand Rubens.</p>
+
+<p>Richelieu n'opinait pas mieux de l'Autrichien, Ferdinand II, qui tombait
+tout à plat si on détachait la Bavière.</p>
+
+<p>Richelieu y travaillait, et, d'autre part, regardait quel secours la
+France pouvait tirer des princes protestants contre la maison
+d'Autriche. Lui, leur ennemi, qui écrivait contre eux, il voyait bien
+que, sans eux, on était perdu.</p>
+
+<p>Malheureusement la Hollande était toute désorientée, divisée contre
+elle-même. Le chef des modérés, le continuateur du tolérant esprit de
+Guillaume, Barneveldt, ami de la liberté, de la paix et protecteur des
+catholiques, avait adouci l'esprit public, trop tôt, en plein péril. Le
+parti de la guerre s'était réfugié dans une <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> doctrine de
+guerre, le sombre calvinisme, qui jadis l'avait fait vaincre. C'est tout
+à lait l'histoire de la Gironde et de la Montagne. Barneveldt ne
+trahissait point (pas plus que la Gironde), mais ses molles doctrines
+livraient le pays. Il se trouvait à la tête du parti que nous dirions
+fédéraliste, du parti des provinces qui n'obéissait point aux États
+généraux, qui soutenait la division, la non-centralisation, la faiblesse
+devant l'ennemi, Barneveldt meurt, comme hérétique et traître. Mais
+l'auteur de sa mort, Maurice, n'en réussit pas mieux. Les provinces
+repoussent l'unité. Ceux qui l'aidèrent à perdre Barneveldt le
+regrettent maintenant, détestent le <i>tyran</i>. Maurice, qui avait sauvé
+dix fois la Hollande, ne pouvait croire qu'il fût haï. Un jour qu'il
+passait à Gorcum, à midi et en plein marché, il salue, et personne ne
+met la main au chapeau; tous le regardaient de travers. On vit alors une
+chose grande, morale, terrible. Cet homme, immuable aux fatigues, aux
+périls, avait eu toujours le sommeil profond; il était gras (Spinola
+maigre). Tout à coup il changea. Il n'avait vécu que d'honneur, de
+popularité. Il maigrit et mourut (avril 1635). La Hollande en fut-elle
+relevée? Point du tout. Elle avait eu deux têtes, et les avait coupées.
+Elle resta un moment très-faible.</p>
+
+<p>L'Angleterre n'était guère moins malade. Lisez les sonnets de
+Shakspeare, si beaux et si bizarres. Vous y entrevoyez la décomposition
+d'un monde. Et il y en a aussi quelque chose dans ses comédies. Ses
+hommes femmes et ses femmes hommes, ce dévergondage d'esprit montre un
+pays bien fatigué. Tristes équivoques <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> d'imaginations maladives
+(historiques pourtant, voyez le beau Cinq-Mars et le beau Buckingham,
+etc.), elles disent la fin d'une société qui ne veut plus de la nature.
+Où est dans tout cela la tradition pure de la <i>Merry England</i>, cette
+joyeuse Angleterre de Drake, qui se moqua de l'<i>Armada</i>? Une autre naît,
+je le sais, sombre et forte, qui donnera Cromwell et les États-Unis.
+Mais elle naît lentement, sous le poids écrasant de l'<i>Église établie</i>.
+Richelieu s'aidera peu là-bas des Puritains, contre lesquels il lui
+faudra combattre en France.</p>
+
+<p>L'Angleterre enrichie était devenue prodigieusement économe pour l'État.
+Elle s'en excusait en disant que ni Jacques ni Buckingham ne lui
+inspiraient confiance. Buckingham, il est vrai, sorti d'une famille de
+fous enfermés, mérita plusieurs fois de l'être. Dans son étonnant voyage
+en Espagne où il mène le jeune Charles I<sup>er</sup> aux pieds de l'infante,
+lui il prend pour infante la femme du premier ministre, Olivarès.
+Celui-ci avait dit: «L'Espagne ne refusera <i>rien</i> à l'Angleterre.»
+L'Anglais le prit au mot, et crut que sa femme en était. Mais l'altière
+dona, indignée de cette sottise insolente qui croyait vaincre en un
+quart d'heure, mît une fille à elle au rendez-vous. Cette fille-là sauva
+l'Europe d'un extrême danger. Buckingham, conspué, n'eut qu'à s'enfuir.
+L'Angleterre, qui allait s'unir à l'Espagne se tourna dès lors vers la
+France.</p>
+
+<p>Événement heureux pour Richelieu, s'il avait pu en profiter, comme eût
+fait Henri IV. Mais il n'était pas roi, il n'était même pas encore le
+Richelieu qu'il fut plus tard. Le pape et les Bérulle l'obligèrent de
+faire <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> aux Stuarts des conditions terribles de mariage qui
+ébranlaient leur dynastie, rendaient l'alliance française odieuse,
+partant stérile. Un évêque, qui revenait d'Angleterre, avait donné à nos
+dévots des espérances exagérées. Jacques l'avait laissé officier en
+plein Londres, confirmer en un jour dix-huit mille catholiques devant la
+foule curieuse, irritée, mais muette.</p>
+
+<p>Les nôtres, qui ne connaissaient pas la profondeur de haine que
+l'Angleterre garde au papisme, crurent, d'après cela, qu'on pouvait tout
+oser. On exigea «que les enfants, <i>même catholiques</i>, succéderaient, et
+que la mère les élèverait jusqu'à treize ans.» On exigea «que la jeune
+reine amenât un évêque, que cet évêque et son clergé <i>parussent dans les
+rues sous leur costume</i>.» Même, pour triompher des résistances trop
+raisonnables du prince de Galles, on fit cette chose inconvenante de lui
+faire demander <i>par Henriette</i> «de dispenser les catholiques du
+serment,» serment modéré, politique, dont Jacques avait déjà écarté tout
+ce qui pouvait alarmer les consciences. Henriette arrivait là de façon
+bien sinistre! Avant de s'embarquer, elle exigeait que Charles préparât
+son procès, jetât la première pierre de son échafaud de Whitehall!</p>
+
+<p>Comment voulait-on que Jacques et Charles fissent digérer cela au
+Parlement? Il eût fallu du moins que Richelieu pût leur accorder un
+signe qui honorât le mariage devant l'Angleterre et fît espérer un
+secours puissant pour le gendre de Jacques et les protestants
+d'Allemagne. Il ne le pouvait pas. Nos dévots ne l'eussent pas permis.
+Il se serait perdu près du clergé de France, qu'il opposait au pape. Il
+n'eût pu continuer <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> ses négociations pour séparer la Bavière de
+l'Autriche. N'osant donner des hommes, il donna de l'argent. Il promit
+pour six mois un subside au partisan Mansfeld, que Jacques envoyait en
+Allemagne, et encore à condition que Mansfeld ne passerait pas par la
+France. Enfin, il subventionna le roi de Danemark, que les protestants
+d'Allemagne se donnèrent pour chef (mars 1625).</p>
+
+<p>Qu'il ait osé tout cela dans les tremblants commencements d'un pouvoir
+disputé, cela étonne, et surtout au moment où le vent du midi lui
+apportait de Rome une tempête à le déraciner. Après l'affaire de
+Valteline, le pape avait eu peur d'abord. Il crut voir monter aux
+murailles Bourbon, Frondsberg. Et il pria Bérulle d'aller vite apaiser
+le roi. Puis, ne voyant rien venir, la peur fit place à la colère. Ses
+Barberini ne parlaient que d'excommunier, foudroyer, écraser. Le neveu
+régnant supposa que le bonhomme Bérulle ne parlerait pas assez haut.
+Lui-même, de sa personne, se mit en route; armé des pouvoirs de
+l'Église, les poches pleines de bulles, il s'achemina vers la France,
+curieux de voir si Richelieu l'attendrait de pied ferme, ou plutôt sûr
+de le trouver à la frontière, repentant et la corde au cou.</p>
+
+<p>Celui-ci, en réalité, avait à soutenir d'étranges assauts. Louis XIII ne
+s'habituait pas à cette situation nouvelle de faire la guerre au pape.
+La reine mère lui en faisait honte, et Bérulle, sans doute, de ses
+soupirs et de ses larmes, remuait sa conscience. Un matin, le roi,
+brusquement, dit à Richelieu: «Il faut en finir.» (Mars 1625.)</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Mais bien loin d'en finir, celui-ci s'endurcissait tellement,
+que, le 25 encore, il signa le traité du Nord avec les ennemis du pape,
+le Danois et les Allemands.</p>
+
+<p>Quel était donc cet homme qui violentait ainsi la conscience de son roi?
+Grand problème qui m'a souvent absorbé, et je n'en serais jamais sorti,
+si je n'avais lu dans la belle publication de M. Avenel (t. II, p. 207)
+une pièce écrite un peu plus tard, mais qui explique tout. On voit que
+Richelieu avait ensorcelé le roi.</p>
+
+<p>Par talisman, philtre ou breuvage? par l'anneau enchanté qui, dit-on,
+troubla Charlemagne? Non, par la caisse des finances.</p>
+
+<p>Louis XIII n'avait jamais vu d'argent, et Richelieu lui en fit voir.</p>
+
+<p>Ce fut un coup de théâtre analogue à celui de Sully, cet autre magicien,
+quand du pied il frappa la terre, et que l'argent jaillit pour Henri IV
+émerveillé.</p>
+
+<p>Le revenu, qui diminuait tous les ans, augmenta tout à coup.
+Indépendamment d'une enquête contre les financiers, ressource passagère,
+Richelieu alla droit aux sources régulières, aux comptables, aux
+receveurs, et il se mit à compter avec eux. Ils furent bien étonnés.
+Quand on leur demandait de l'argent, ils prétendaient toujours avoir
+fait des avances, disaient qu'on leur devait plutôt, offraient de prêter
+et prêtaient au roi à usure l'argent même du roi.</p>
+
+<p>Ce jeu cessa avec un homme sérieux, qui ne plaisantait pas, qui tira
+tout à clair lui-même. Homme net, avant tout, et, bien plus, d'une
+générosité altière, qui, par exemple, en prenant la marine, gagna un
+<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> profit de cent mille écus et en fit cadeau à l'État.</p>
+
+<p>Louis XIII n'aimait pas ce visage pointu, mais il restait persuadé que
+le disgracier, c'était rentrer dans l'indigence où Concini l'avait tenu,
+dans la honte où le mit de Luynes, sous les sifflets de Montauban.</p>
+
+<p>Donc, ferme sur sa caisse, Richelieu attendit le légat et la foudre.</p>
+
+<p>Cette sécurité stoïcienne allait si loin, qu'il s'obstinait à ne pas
+vouloir armer contre nos protestants, qui avaient fait une prise d'armes
+maladroite et malencontreuse au moment même où Richelieu faisait la
+guerre au pape.</p>
+
+<p>Leur conduite, à ce moment, a indigné la France. Voici pourtant comment
+la chose se passa.</p>
+
+<p>Les deux frères, Soubise et Rohan, ne pouvaient pas savoir, le 17
+janvier, dans la Charente, que du 1<sup>er</sup> au 10 janvier on eût chassé des
+Alpes les garnisons pontificales. Ils ne voyaient point cela. Ce qu'ils
+voyaient, croyaient, c'étaient les mensonges politiques de Richelieu,
+qui, voulant se faire pardonner ses alliances protestantes, disait
+partout qu'il soudoyait Anglais et Hollandais pour isoler la Rochelle,
+que tôt ou tard il attaquerait. Et, pour mieux le faire croire, il avait
+dans la Charente quelques petits vaisseaux.</p>
+
+<p>Si tous nos catholiques du Louvre, Bérulle, la reine mère, qui vivaient
+avec Richelieu, se trompaient à cela, combien plus nos huguenots!
+Lui-même, en ses Mémoires, avec colère, il se demande comment ils purent
+l'attaquer dans un tel moment. Il est facile de le lui dire. Parce que
+la fausse paix de 1622 avait été une guerre; parce qu'on en avait
+profité pour bâtir <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> une citadelle à Montpellier; parce qu'aux
+portes de la Rochelle, dans l'île de Ré, on élevait un fort pour la
+tenir sous le canon; parce qu'on avait mis là, un homme altéré de leur
+sang, l'ex-protestant Arnaud; parce qu'en Ré on avait brûlé vif un
+pauvre tisserand; parce qu'on avait lancé le peuple pour les massacrer à
+Lyon, et pour brûler ici leur temple de Charenton; parce que le
+magistrat allait chez les mourants les sommer de se confesser; enfin,
+parce qu'en toute la France la grande chose qui était leur joie, leur
+force et, disons mieux, leur âme, leur avait été retirée: <i>la liberté du
+chant</i>, et la consolation des psaumes!</p>
+
+<p>Les raisons, certes, d'armer ne manquaient pas. Le moment était mal
+choisi. Richelieu le fit dire à Rohan par Lesdiguières. Mais celui-ci,
+qui tant de fois avait trompé, ne fut pas cru le jour qu'il disait vrai.
+Rohan et Soubise persistèrent, malgré la majorité des protestants, qui
+ne voulaient pas bouger, malgré la Rochelle, qui, étouffée, ruinée dans
+son commerce, s'obstina pourtant dans la paix. À grand'peine, Rohan
+souleva un coin du Languedoc.</p>
+
+<p>Ce qui devait l'affermir dans la guerre, c'est que le mariage
+d'Angleterre, loin de favoriser les protestants, fut fastueusement
+arrangé comme une invasion catholique. Buckingham, qui était venu à
+Paris, y recommençait ses folies espagnoles. Il faisait l'amour à Anne
+d'Autriche, qui, n'ayant que les restes de madame d'Olivarès, eût dû se
+trouver peu flattée; mais point: elle fut très-attendrie. Tout le monde
+sait comment le fat se mit à la mode; histoire qui cote la cour à sa
+valeur, et la bassesse du temps. Il parut en habit <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> brodé de
+perles mal cousues, qui se semaient sur les chemins pour tenter
+l'assistance. À Madrid, on se serait cru insulté! Ici, on le trouva
+très-bon; les plus huppés ramassaient dans la crotte.</p>
+
+<p>Retz dit que Buckingham brusqua son succès près de la reine, qu'à peine
+arrivé, il vainquit. Aux adieux, à Amiens, ce fou furieux se porta
+publiquement sur elle aux dernières entreprises. Il outragea la France,
+et il trahissait l'Angleterre, livrant ses vaisseaux protestants pour
+faire la guerre aux protestants.</p>
+
+<p>Ce fut un Guise, pour bien renouveler là-bas le fatal souvenir de la
+parenté des Guises avec les Stuarts, qui épousa la petite reine
+Henriette à Notre-Dame de Paris et la mena à Londres. Superbe cavalcade
+de prêtres et moines, et religieuses sur leurs mules, toute une <i>Armada</i>
+ecclésiastique.</p>
+
+<p>La reine trouva triste et sauvage le pays et le peuple, odieuse la
+simplicité grave des insulaires. Son sérieux époux, Charles I<sup>er</sup>,
+figure roide et altière, où respirait le froid du Nord (par sa mère, il
+était Danois), lui plut très-médiocrement. Et elle commença tout de
+suite la petite guerre. Elle était bien stylée d'avance, et Bérulle ne
+la quittait pas. Charles se trouva avoir dans son lit une zélée
+catéchiste, triste, sèche, disputeuse, qui ne donnait rien pour rien, et
+mettait l'amour aux jeûnes de la controverse.</p>
+
+<p>Elle n'avait nul égard au temps, au danger de son mari, qui n'achetait
+les subsides du Parlement que par des sévérités religieuses. Elle avait
+droit d'avoir vingt-huit chapelles dans les châteaux. Mais le plus
+scabreux était celle de Londres. Elle exigea d'y réunir <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> les
+catholiques. Ils vinrent en foule. Alors elle voulut une église.</p>
+
+<p>Cependant, c'était elle qui se plaignait et se faisait plaindre. Tout
+retombait sur Richelieu. Le légat Barberini était à Paris, et le
+ministre dans un extrême péril. Il parut là dans sa grandeur, mit bas
+l'habit de fourbe sous lequel il avait grandi. À chaque demande du
+légat, il opposa un <i>non</i> respectueux, mais ferme, fort clair et sans
+ambages.</p>
+
+<p>Barberini avait commencé par une demande naïvement espagnole: «Une
+suspension d'armes,» pour que l'Espagne pût réunir ses forces. Et
+Richelieu répondit: <i>Non</i>.</p>
+
+<p>Barberini se retira sur la simple demande de la liberté du passage pour
+les troupes espagnoles, avec satisfaction au pape pour la forme impolie
+avec laquelle ses hommes avaient été mis à la porte. Mais Richelieu dit
+encore: <i>Non.</i></p>
+
+<p>Alors Barberini jeta sa barrette et pleura.</p>
+
+<p>Ce qui l'humiliait le plus, c'est qu'il ne trouvait aucune prise dans le
+public. Tout le monde paraissait ravi de ce coup reçu par le pape. Par
+cette seule petite affaire (qui ne coûta pas un million, ni, je crois,
+un seul homme), Richelieu avait conquis une grande position nationale.
+On a vu, en 1620, que les soldats disaient à Ravaillac qu'ils croyaient
+faire bientôt la guerre au pape, et en étaient charmés. Cela permet
+d'apprécier ce qu'on veut nous faire croire de la grande dévotion du
+temps. Quand Henri IV mourut, le peuple de Paris dit qu'il défendrait
+Charenton, protégerait les huguenots. M. de Guise, ce jour-là, avait
+beau saluer <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> la foule; personne n'y faisait attention. Puis,
+dix années après, quand on lança sur Charenton une bande de laquais et
+de mendiants, quand les Jésuites de la rue Saint-Antoine se tenaient sur
+leur porte pour passer la bande en revue et lui mettre du c&oelig;ur au
+ventre, l'histoire nous assure gravement que ces drôles étaient <i>tout
+Paris</i>, que la ville de Paris était encore ligueuse à cette époque, et
+que ce grand bruit eut lieu pour l'amour de je ne sais quel Guise tué
+dans la guerre des protestants à deux cents lieues de là. S'il en est
+ainsi, qu'on m'explique comment, trois ans après, ce légat, à Paris,
+n'en reste pas moins seul. Ce bon peuple dévot qui vient de brûler
+Charenton, où donc est-il? Et ne devrait-il pas faire tous les jours des
+feux de joie devant l'hôtel de M. le légat? Mais c'est tout le
+contraire. S'il y a joie, c'est pour le soufflet que vient de recevoir
+le pape. Richelieu s'en soucie si peu et croit tenir si bien le roi et
+tout, qu'il prend le temps d'être malade, s'en va à la campagne. Le
+légat solitaire n'a de consolateur qu'un autre solitaire, oublié dans
+Paris, l'ambassadeur d'Espagne, M. de Mirabel.</p>
+
+<p>L'homme de Rome était aux abois. La reine mère ne soufflait plus, ayant
+son âme à Londres. On la rappela en hâte, cette âme saintement
+intrigante. Bérulle saute le détroit. Ni Buckingham là-bas, ni Richelieu
+ici, n'avaient prévu ce coup. Le saint homme, pour piquer le roi, prit
+justement la pointe dont usait si bien Richelieu, <i>l'honneur de la
+couronne</i>. Il lui montra l'Anglais qui se moquait de lui, maltraitant
+Henriette, persécutant les catholiques. Pourquoi les ménagerait-il
+<span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> lorsque, chez le roi très-chrétien, un cardinal persécute le
+pape?... Cela agit. Le roi jura que son beau-frère s'en repentirait, et,
+pour l'affaire du pape que traînait Richelieu, il dit à Bérulle d'en
+finir.</p>
+
+<p>Avec celui-ci, la chose alla vite. Pendant que Richelieu se met en route
+pour revenir, déjà tout est fini. Bérulle a bâclé un traité, plein
+d'équivoques. «Les Grisons restent souverains, <i>sauf le cas</i> où les
+Valtelins se croiraient lésés comme catholiques. Le roi de France aura
+seul les passages, <i>sauf le cas</i> d'une guerre des Turcs, où l'Espagnol
+voudrait aller secourir l'Autrichien.» Or, ce cas était tout trouvé,
+l'Autriche étant alors aux prises avec le Transylvain, allié des Turcs.
+Les Espagnols, sous ce prétexte, eussent à l'instant même repris les
+passages.</p>
+
+<p>Guéri par la colère, Richelieu revient, déchire le traité, en appelle à
+la France (il demande une assemblée de notables) et au clergé même de
+France. Sa prise sur le clergé, c'était une victoire qu'il venait de
+gagner sur le protestant Soubise avec les vaisseaux d'Angleterre et de
+Hollande (15 septembre 1625.)</p>
+
+<p>Les Notables, princes, ducs et pairs, cardinaux, maréchaux, délégués des
+Parlements, membres de l'Assemblée du clergé (qui siégeait déjà à
+Paris), votèrent comme un seul homme pour Richelieu.</p>
+
+<p>La reine mère, Bérulle et le légat faisaient triste figure, restant
+seuls pour la paix, seuls bons et fidèles Espagnols, devant une
+assemblée toute française. L'abandon du clergé surtout outrait le légat.
+«Et toi aussi, mon fils!» Il fit un coup désespéré. Sans dire adieu, il
+part (23 septembre), tirant décidément l'épée, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> et résolu de
+faire des levées de troupes, pour qu'on vît qui l'emporterait de la
+maison de France ou de celle des Barberini.</p>
+
+<p>Richelieu fit courir après par politesse; mais il ne s'en souciait
+guère, ayant la France avec lui. Il amusait alors les Notables d'un
+projet superbe de réforme utopique, de ces choses agréables et vaines
+dont se régalent volontiers ces grandes assemblées. Il est curieux de
+voir l'idéal de Richelieu.</p>
+
+<p>Cela commence d'abord de façon pastorale, le roi veut imiter saint Louis
+jugeant sous un chêne; chaque dimanche et fête, à l'issue de la messe,
+il donnera audience à tout venant, et recevra toute requête, que
+reprendra le demandeur, «avec réponse au pied,» le dimanche suivant.</p>
+
+<p>La généralité des affaires se traitera par quatre hauts conseils. Mais à
+tout seigneur tout honneur: au plus haut conseil, trône le clergé;
+quatre prélats et deux laïques seulement le forment pour aider le roi à
+nommer aux bénéfices, et, «en général, pour tout ce qui peut intéresser
+sa conscience.» Voilà la conscience du roi administrée en république, et
+en république d'Église.</p>
+
+<p>Le même esprit républicain perce dans l'organisation régulière qu'il
+veut donner aux conciles provinciaux. Ils deviendront les juges du
+clergé en dernier ressort.</p>
+
+<p>À tout curé au moins trois cents livres par an, équivalant aux douze
+cents que leur donne la Constituante de 89.&mdash;Moins d'ordres mendiants,
+moins de Capucins.&mdash;Cloîtrer les monastères de filles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> Le roi réduit tellement sa maison, qu'il reviendra à la dépense
+d'Henri III.&mdash;Plus de vénalité d'offices.&mdash;Plus d'acquits au comptant;
+le roi se ferme le Trésor.&mdash;Plus de vagabondage, taxes des
+pauvres.&mdash;Moins de colléges, moins de lettrés pauvres (d'abbés faiseurs
+de vers, de prestolets solliciteurs, etc.)&mdash;Moins de luxe. Chacun,
+réduisant sa dépense, supprimant les clinquants italiens et passements
+de Milan, n'aura plus à chercher de <i>mauvaises voies</i> pour se refaire.
+Quelles voies? Le bon roi Jacques dit haut ce que Richelieu pense: que
+le gentilhomme ruiné venait en cour spéculer sur sa femme.</p>
+
+<p>Cet âge d'or sur le papier charma tellement le public, que trois corps à
+la fois, l'Assemblée du clergé, la Sorbonne et le Parlement,
+poursuivirent vivement les pamphlets papistes, espagnols, qu'on lançait
+contre Richelieu. Et le Parlement avec tant de violence, que Richelieu
+n'eut qu'à le contenir.</p>
+
+<p>Il n'avait pris tant d'ascendant sur le clergé qu'en le leurrant d'une
+chose qu'il ne voulait pas faire, d'une guerre contre la Rochelle.
+Qu'aurait fait cette guerre? Elle aurait forcé l'Angleterre à se
+déclarer contre lui; elle eût disloqué sa ligue du Nord (Hollande,
+Suède, Danemark, Allemagne). Les amis de l'Espagne, Bérulle, la reine
+mère, ne désiraient pas autre chose. Ils le poussaient à la victoire
+fatale qui brisait tous ses plans, le brouillait avec les Anglais,
+Richelieu tremblait de vaincre. Et lui-même, en novembre, il offrit la
+paix aux huguenots, ce qui mécontenta le clergé et lui fit retirer en
+partie l'adhésion étourdie qu'il lui avait donnée contre le pape.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Il désirait avoir la main forcée par les Anglais, pouvoir dire
+qu'il n'avait pu leur refuser de traiter avec les huguenots. Il fit
+venir en décembre des ambassadeurs d'Angleterre, qui prirent l'affaire
+en main et avancèrent la chose. Mais d'autant plus Bérulle, la parti
+espagnol, voulait brusquer la paix avec l'Espagne. Ils remuaient le roi
+par le scrupule de pousser cette guerre d'Espagne que le pape maintenant
+faisait sienne et voulait reprendre en son nom. Ils crurent le roi pour
+eux sur quelques mots d'aigreur qui lui échappèrent contre Richelieu, et
+ils en prirent l'audace de faire la paix sans pouvoir. La reine mère dit
+à la femme de notre ambassadeur, Fargis de Rochepot (ennemi de
+Richelieu), qu'il pouvait signer le traité <i>in ogni modo</i>. Le traité que
+signa Fargis, c'est justement cet amas d'équivoques que Bérulle avait
+minuté trois mois avant, et que Richelieu avait déchiré, «Les Grisons
+restaient souverains, <i>à moins que</i> les Valtelins ne se disent lésés
+dans leur religion.» Et ils l'auraient dit à coup sûr.</p>
+
+<p>Ce beau traité, conclu (disons plutôt comploté, conspiré) entre Olivarès
+et Fargis, vient en janvier au Louvre. On s'est passé du roi, on s'est
+passé de Richelieu. Celui-ci tombe à la renverse. Il se trouvait que nos
+amis et alliés, les Anglais, alors à Paris, sans lesquels on traitait
+ainsi avec l'Espagne, allaient passer pour traîtres à Londres. Quelle
+force donnée au procès que déjà les Communes commençaient contre
+Buckingham? Charles I<sup>er</sup> était forcé de devenir le mortel ennemi de la
+France. Le but de Rome était atteint.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Qu'allait dire tout le Nord? Qu'allait dire l'Italie? Venise ne
+s'était compromise que pour avoir quelque sûreté contre l'Autriche, et
+la Savoie ruinée, que pour s'indemniser sur Gênes. Et tous étaient
+sacrifiés. La France traitait pour elle seule.</p>
+
+<p>Le panégyriste de Bérulle, l'abbé Tabaraud (d'après d'autres plus
+anciens, et non plus sages), assure que c'était Richelieu même qui avait
+poussé Fargis, sauf à le démentir, que lui-même voulait ce traité qui
+lui troublait tous ses plans. Heureusement ses lettres sont là, et son
+très-sérieux éditeur, M. Avenel, d'après les pièces, a remis l'affaire
+en lumière (t. II, p. 90).</p>
+
+<p>On lava la tête à Fargis. On raccommoda le traité, mais comment? On en
+laissa tout le venin, les Grisons ne gardant de leur souveraineté qu'un
+petit souvenir, un cens de vingt-cinq mille livres par an que leur
+payerait la Valteline. Celle-ci, petite république catholique, eût
+laissé, à coup sûr, passer et repasser les Espagnols tant qu'ils
+auraient voulu.</p>
+
+<p>Deux choses décidèrent Richelieu à accepter cette &oelig;uvre de ses
+ennemis.</p>
+
+<p>D'abord, il avait su faire consacrer le droit des Grisons par les
+Suisses, qui se firent fort de les mettre en possession de la Valteline.</p>
+
+<p>Deuxièmement, le pape armait contre la France. Son drapeau, avec
+l'Espagnol, reparaissait aux Alpes. Et, quelque ridicule que cela fût,
+Richelieu en était embarrassé. Qu'eût dit le confesseur du roi? et
+comment la conscience de Louis XIII se fût-elle arrangée de cette guerre
+obstinée contre le pape?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> Donc, il céda, et endossa l'indignation et le mépris de
+l'Europe, proclamé traître par tous ses alliés.</p>
+
+<p>La chose aujourd'hui est plus claire. En cette singulière affaire, il y
+avait un fourbe et un saint. Le fourbe, Richelieu (à juger par les
+précédents); le saint, Bérulle. Mais ce fut le saint qui mentit.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> CHAPITRE XXIII<br>
+<span class="smcap">LIGUE DES REINES CONTRE RICHELIEU&mdash;COMPLOT DE CHALAIS<br>
+1626</span></h2>
+
+<p>Dans la terrible solitude où cette paix traîtresse mit Richelieu,
+brouillé avec tous ses amis (Angleterre et Hollande, Savoie, Venise et
+Grisons même), haï du pape, qui gardait son soufflet, amorti en Europe,
+affaibli à la cour, mystifié par un sot (Bérulle), il commença à
+regarder inquiètement sur quoi il s'appuierait, et il eut une idée
+lâche, dont il se confesse lui-même.</p>
+
+<p>Ce fut de s'adresser à la Bavière, à la ligue catholique d'Allemagne,
+d'obtenir du Bavarois même, du vainqueur, le rétablissement du vaincu,
+le Palatin. Mais quel rétablissement! À quelles conditions! Il
+demanderait pardon à l'Empereur, il payerait trois millions, <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span>
+il laisserait son titre d'électeur au Bavarois, à moins que lui Palatin,
+le chef des calvinistes, ne se fît catholique. Et, tout cela fait, quel
+en serait le fruit? Le Palatinat garderait-il la liberté de religion?
+Point du tout. Dans ce pays tout calviniste, le calvinisme <i>ne serait
+que toléré</i>, et encore <i>dans une ville</i>, résidence du Palatin!</p>
+
+<p>Ce bel arrangement ne déplut pas au Bavarois. Seulement il eût voulu un
+article de plus: c'était que Richelieu désarmât le Danois et la ligue
+protestante, que le lion se fit arracher dents et ongles préalablement,
+après quoi on eût pu l'assommer à coups de bâton.</p>
+
+<p>Richelieu conte lui-même la honteuse négociation, et paraît se féliciter
+d'avoir trouvé ce vain expédient. Ce qui fait bien sentir que ce
+mécanicien, qui rêvait la balance, les poids et contre-poids, enfin
+toute la pauvre machine, de la politique moderne, eut peu le sentiment
+des forces vives, des passions dont vit l'humanité.</p>
+
+<p>Qui ne voyait la réaction catholique, cette terrible armée en marche,
+qui allait engloutir le Nord, avançant comme un élément, avec les forces
+aveugles non-seulement du fanatisme, mais, ce qui est bien pis, d'un
+changement général de la propriété? Contre un tel phénomène, contre la
+création d'une armée de cent mille voleurs qu'à ce moment l'Autriche
+opérait par Waldstein, on se fût amusé à bâtir cette petite digue!...
+Triste conception! Le Bavarois, vainqueur parce qu'il avait servi
+jusque-là la révolution, eût été impuissant le jour qu'il lui eût fait
+obstacle.</p>
+
+<p>Lui-même, Richelieu, personnellement, n'avait nul arrangement possible,
+haï du parti espagnol comme <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> apostat et renégat, et du parti
+anti-espagnol pour sa récente trahison.</p>
+
+<p>En 1626, il était arrivé au point où parvint Henri IV en 1606. De toutes
+parts, on conspirait sa mort. Ses livres contre les protestants, ses
+tendresses pour les Jésuites, ses ménagements pour les demi-jésuites
+(Oratoriens), ne lui regagnaient personne. Toutes les cours étaient
+travaillées contre lui. Le grand parti dévot, cette année 1626, pour le
+faire sauter, opéra une ligue universelle des reines.</p>
+
+<p>La reine de France entra directement dans un complot pour le tuer.</p>
+
+<p>La reine d'Angleterre lui brisa l'alliance anglaise.</p>
+
+<p>La reine mère, Marie de Médicis, sa fille la reine d'Espagne, et
+l'infante des Pays-Bas, voulaient lui faire faire, malgré lui,
+l'entreprise insensée d'une descente en Angleterre.</p>
+
+<p>Commençons par Anne d'Autriche. Elle était arrivée à treize ans. Et
+pendant trois ans son mari avait oublié qu'elle existât. En 1619, on
+avait à grand bruit imprimé dans le <i>Mercure</i>, pour la joie de la
+France, que le roi commençait enfin à faire l'amour à la reine.
+L'ambassadeur d'Espagne écrivait à Madrid leurs moindres rapprochements.
+Tout le monde s'en était entremis, Espagnols et Français. C'est un
+spectacle étrange de voir deux monarchies suer, travailler à cela,
+pousser ces amants l'un vers l'autre ... Hélas! avec peu de succès.</p>
+
+<p>Anne était pourtant assez jolie. Quoiqu'elle n'eût que de petits traits,
+un méchant petit nez sans caractère, la blanche peau de cette blonde
+dynastie lui donnait alors de l'éclat. Altière et colérique, elle ne
+faisait rien qu'à <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> sa tête, riait de tout. Et c'est surtout ce
+rire qui faisait peur au triste Louis XIII. La rieuse s'était donnée à
+une autre, plus légère encore, mais perverse et dévergondée, le type des
+coureuses de la Fronde, la duchesse de Chevreuse. Sous cette bonne
+direction, elle eut deux ou trois fausses couches. L'Espagne était
+désespérée. Elle voyait bien que le mariage ne mettrait pas la France
+sous son influence. Mais, s'il n'y avait guère à attendre, de Louis
+XIII, on pouvait être plus heureux avec son frère Gaston. L'ambassade
+espagnole y songea et poussa la reine. Un matin, de sa part, quelqu'un
+dit à Gaston «qu'elle ne veut pas qu'il se marie.»</p>
+
+<p>Le roi et Richelieu songeaient à lui faire épouser une Guise pour
+reprendre à cette famille une part de l'héritage de Montpensier qu'ils
+avaient escamoté à la mort d'Henri IV. Mais le mot de la reine, d'une
+reine de vingt-quatre ans, à un prince de dix-huit, était bien sûr
+d'être obéi. Pour affermir Gaston, on prit son gouverneur Ornano par la
+princesse de Condé qu'il aimait. Le roi était déjà mort, au moins dans
+leur pensée; la reine se croyait veuve. Richelieu en fut averti. Par
+qui? Par le roi même, dont on arrangeait la succession (Lettres de
+Richelieu, II, 232).</p>
+
+<p>Voilà nos étourdis qui commencent à écrire de toutes parts et à chercher
+des alliés. Ils signifient leur prochain avénement aux Espagnols, au
+Savoyard. Ils tâtent le fils de d'Épernon pour avoir Metz, et le père
+même; mais le vieux coquin voulut voir venir les choses.</p>
+
+<p>Gaston avait exigé qu'on l'admît au conseil, et il voulait encore y
+faire entrer Ornano. Le roi fait arrêter <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> celui-ci le 5 mai.
+Grand étonnement de Monsieur, cris, fureur. Devant les ministres, il
+demande d'une voix hautaine qui a osé donner un tel conseil. «Moi,
+monseigneur,» dit Richelieu.</p>
+
+<p>Gaston, vraie poule mouillée, eût avalé cela. Mais le piqua là-dessus.
+Pouvait-il bien devant sa belle-s&oelig;ur qui voulait le traiter en homme,
+se laisser traiter en enfant? L'affaire fut ainsi envenimée par la
+Chevreuse, par son amant Chalais (Talleyrand), qui dit que, puisqu'on ne
+pouvait se battre avec un prêtre, on pouvait bien l'assassiner.</p>
+
+<p>Les faiseurs de Mémoires, qui écrivent trente ans après, pour rendre
+plus joyeuse cette sanglante affaire, ont supposé que Richelieu lui-même
+était amoureux d'Anne d'Autriche, jaloux de Buckingham et de Monsieur,
+qu'il avait eu l'impudence de proposer à la reine de suppléer Louis
+XIII, que la reine avait exigé qu'il dansât devant elle, etc., etc.
+Histoire stupide. Anne d'Autriche, si douce pour les autres, ne l'aurait
+pas été pour lui; elle l'eût fait jeter par les fenêtres. Il le savait
+et n'était pas si sot. Notez qu'il avait quarante-cinq ans, était
+très-maladif, enfin avait chez lui sa nièce, qu'il aimait sans trop de
+mystère.</p>
+
+<p>L'assassinat en question, qu'on a traité comme un hasard, un coup de
+tête de cette folle jeunesse, fut, je crois, autre chose. Il est
+impossible d'y méconnaître la continuation des entreprises de ce genre
+que l'Espagne faisait, ou faisait faire, depuis environ soixante ans.
+Assassinats à point, et toujours quand il fallait simplifier une
+situation difficile par la mort de l'homme influent. Ainsi Colligny,
+ainsi Guillaume, ainsi <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> Henri III, ainsi Henri IV. Procédé
+monotone. Mais, quoique peu varié, il avait toujours son effet.</p>
+
+<p>Le plan, fort simple, était que Gaston, avec son Chalais et toute sa
+maison irait dîner chez Richelieu au château de Fleury, et que là, à sa
+table, profitant de sa confiance et de son hospitalité, les gens d'épée,
+commodément tueraient l'homme sans armes. Les <i>dames</i> (Anne d'Autriche
+et madame de Chevreuse) goûtaient ce plan chevaleresque, et tout se fût
+réalisé si Chalais n'eût confié son secret à un ami de cour, qui lui
+dit: «Si tu ne dénonces, je le ferai moi-même.» Chalais a peur, dit tout
+au cardinal, au roi. Cependant, dans la nuit, dès trois heures, arrivent
+à Fleury les officiers du prince «pour lui apprêter son dîner.»
+Richelieu leur cède la place, et le matin vient chez Gaston lui
+reprocher avec douceur de ne pas l'avoir prévenu de l'honneur qu'il
+voulait lui faire.</p>
+
+<p>Cependant il supplie le roi de le laisser se retirer. Le roi dit: «Je
+vous défendrai et vous avertirai de ce qu'on dira contre vous.»</p>
+
+<p>L'affaire était immense, épouvantable, le pendant de l'affaire Biron.
+Les deux fils d'Henri IV, le gouverneur de Bretagne, Vendôme, et le
+grand prieur, en étaient, et le duc de Longueville. Même le comte de
+Soissons, à qui l'on se fiait, à qui Richelieu laissa Paris pendant
+qu'il menait le roi en Bretagne; Soissons eût enlevé la grande héritière
+qu'on voulait donner à Monsieur. Découvert, il s'enfuit et quitta le
+royaume.</p>
+
+<p>Richelieu attira et arrêta les deux Vendôme. Il fit signer à Monsieur
+une sorte de confession où il abandonnait ses amis, et le maria de sa
+main. Il l'étouffa <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> dans l'or. Avec ce riche mariage et
+l'apanage d'Orléans qu'on lui donna, il eut de rente un million d'alors
+(cinq ou six d'aujourd'hui, un capital de cent millions).</p>
+
+<p>Monsieur se laissa marier, le 5 août; mais cela ne sauva pas Chalais,
+qu'on décapita le 19, comme ayant conspiré la mort du roi, ce qui était
+faux. Mais son vrai crime, le complot contre l'État, et contre la vie de
+Richelieu, aurait paru bien peu de chose. Une seule tête paya pour
+toutes. On pria, on supplia; mais le roi resta ferme.</p>
+
+<p>L'Espagne dut renoncer à faire de la reine un centre d'intrigues. On la
+mit presque en charte privée. Humiliée, pardonnée, séparée de la
+Chevreuse, qu'on exila, elle ne reçut que des femmes. Le roi défendit de
+laisser entrer les hommes, que quand il y serait.</p>
+
+<p>Mesures très-vigoureuses. Cette affaire de Chalais commençait la grande
+&oelig;uvre de Richelieu, le nettoiement de la cour et le balayage des
+princes. Il avait frappé sur eux en même temps de trois côtés: sur les
+bâtards royaux (Vendôme), sur les Condé (Soissons en fuite), sur les
+Guise (exil de la Chevreuse). L'héritier même enfin dû trône, Monsieur,
+humilié, marié, enrichi et déshonoré. Chacun sentait que celui qui
+frappait de tel coups donnait sa tête pour enjeu. La vie de Richelieu
+tenait à ce fil sec, qui pouvait tous les jours casser, un roi fiévreux
+et valétudinaire.</p>
+
+<p>Il n'était pas sorti d'affaire, qu'en ce même mois d'août 1626, deux
+coups viennent le frapper.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> La grande défaite du Danois, notre allié, chef des protestants
+d'Allemagne (27 août), que Richelieu aidait d'argent, et qui se fait
+battre à Lutter. Loin de <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> protéger les autres maintenant, il va
+être lui-même envahi par l'Autriche.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> L'autre coup, en apparence minime, est en réalité terrible, c'est la
+brouille complète d'Henriette et de Charles I<sup>er</sup>. Celui-ci en moins de
+six mois, sera forcé d'armer contre la France.</p>
+
+<p>Henriette était une petite brunette, vive, agréable. Elle était d'Henri
+IV et non de Concini. Elle naquit du raccommodement de 1608, vrai du
+côté d'Henri, très-faux du côté de Marie. L'enfant ne rappela que trop
+cet étrange moment. Sensuelle et galante, violemment brouillonne et
+têtue. Quand elle passa en Angleterre, elle se fit dévote, prit ce
+mariage comme pénitence. Bérulle lui propose pour modèle la pécheresse
+Madeleine. Qu'une princesse de dix-sept ans eût déjà tant à expier,
+c'était de quoi faire réfléchir Charles I<sup>er</sup> et le refroidir. Mais il
+n'y parut pas. Le roi était triste, grondeur, violent, mais honnête
+homme et régulier; il revenait toujours. C'est ce qui donna tant
+d'audace à la jeune femme.</p>
+
+<p>Par une belle matinée de printemps, d'une chaleur rare en Angleterre, la
+reine, emmenant tout son monde, son évêque et ses aumôniers, ses
+religieuses, tout cela en costume et en grande pompe papiste, à travers
+Londres émerveillée, se rend au gibet de Tyburn, où furent pendus les
+saints Jésuites de la <i>Conspiration des poudres</i>, et là, agenouillée,
+elle fait sa prière à ces célèbres assassins.</p>
+
+<p>Outrage solennel, non-seulement à la religion de l'Angleterre mais à la
+morale, à la conscience de l'humanité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> Charles I<sup>er</sup>, qui déjà périssait, qui en était réduit à
+dissoudre son parlement, à tenter des emprunts forcés, dans sa terrible
+misère, reçut de la main de sa femme cette pierre pesante pour
+l'enfoncer dans sa noyade. La scène fut violente contre les prêtres et
+les femmes de la reine. «Chassons-les, écrit-il, comme des bêtes
+sauvages.» Le 9 août, lui-même lui prononça cette sentence. Elle pria,
+pleura, cria. Des cris lui répondirent, ceux de ses femmes qu'on
+emmenait. Elle se jette aux barreaux des fenêtres pour les voir encore
+et leur dire adieu. Sanglots, clameurs, etc., une scène publique
+surprenante dans les m&oelig;urs anglaises, où tout se passe sans bruit. Le
+roi était mal à son aise, se sentant posé dans ce drame comme l'indigne
+et barbare tyran.</p>
+
+<p>Pour abréger, il arracha des barreaux les mains de la reine, qui
+s'évanouit furieuse, et fit écrire partout que ses mains étaient
+déchirées.</p>
+
+<p>Texte excellent. C'était celui même de la terrible Marie Stuart, si
+heureusement exploité par les papes. Urbain VIII, à l'instant, saisit la
+légende d'Henriette, épouse infortunée de ce Barbe-Bleue britannique.
+Sur la donnée un peu maigre, il est vrai, de l'écorchure douteuse, il
+rebâtit le grand roman pontifical de l'autre siècle, la conquête de
+l'Angleterre par l'Espagne et la France. Il dit expressément à
+l'ambassadeur espagnol: «En conscience, votre maître, comme bon
+chevalier, est tenu de tirer l'épée pour une princesse affligée.»</p>
+
+<p>La jeune reine d'Espagne, s&oelig;ur d'Henriette et fille de Marie de
+Médicis, écrivit de sa main au cardinal <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> de Richelieu,
+invoquant son secours et sa galanterie pour soutenir les reines
+opprimées.</p>
+
+<p>Autant en écrivait l'infante de Bruxelles. Autant en disait au Louvre la
+reine mère. Bérulle s'adressait au c&oelig;ur du cardinal, à sa piété, bien
+sûr qu'en cette grande occasion il agirait comme prince de l'Église.</p>
+
+<p>Ces instances touchantes, unanimes, eurent un grand effet sur le roi,
+qui regardait l'expulsion de ces Français comme un outrage à sa
+couronne. De sorte que Richelieu, n'étant plus même soutenu par le roi,
+et se trouvant tout seul, dit qu'il goûtait l'entreprise, mais qu'il
+fallait d'abord, pour mettre Charles I<sup>er</sup> dans son tort, lui envoyer
+une ambassade.</p>
+
+<p>On envoya à Londres le beau Bassompierre, l'homme de la reine mère, et
+avec lui celui de tous les prêtres renvoyés que les Anglais détestaient
+le plus, le P. Harlay de Sancy. Bon moyen de brouiller encore.
+Bassompierre cependant crut accommoder tout. Mais il y avait une
+condition: c'était que Buckingham reviendrait ici faire sa cour à la
+reine. Refus du roi. La guerre va éclater.</p>
+
+<p>Du reste, à part cette folie, la fatalité emportait à la guerre le roi
+et le ministre. Le Parlement poursuivait Buckingham avec une colère
+méritée, mais aveugle pourtant, avec la ténacité du bouledogue, qui ne
+voit plus, n'entend plus, ne sent plus. L'Angleterre ne s'informait plus
+des grands intérêts de l'Europe. Elle voulait la peau de Buckingham, et
+rien de plus. Celui-ci n'avait chance d'échapper que par cette diversion
+de la guerre.</p>
+
+<p>Richelieu eût eu grand besoin de ne pas rompre <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> avec
+l'Angleterre. L'espoir qu'il témoignait au roi (juin 1626) de relever
+nos finances était déjà trompé et ses ressources insuffisantes. La
+grande défaite du Danois et de l'Allemagne protestante (en août) rendait
+l'Autriche et la Bavière maîtresses de la situation. Les Espagnols
+tenaient le Rhin. Dans le conflit maritime des États de l'ouest, devant
+les grandes puissances navales de l'Angleterre, Hollande et Espagne,
+nous seuls nous n'étions pas en garde. Il fallait sans retard organiser
+l'armée, créer la flotte. Et cela, avec une France ruinée, chargée d'un
+déficit annuel de dix millions, d'une dette exigible de cinquante-deux
+millions, avec un pauvre peuple qui (il le dit lui-même) «ne contribuait
+plus de sa sueur, mais de son sang.»</p>
+
+<p>Il n'avait pas fait cette situation. Il n'aurait osé même la
+caractériser nettement. Il eût fallu dresser l'accusation de la reine
+mère, de tous les favoris, Concini, Luynes, etc., cette perpétuité des
+désordres et de vols si soutenue, et j'allais dire si régulière, qu'une
+telle accusation eût été celle de la royauté, du gouvernement
+monarchique.</p>
+
+<p>Qu'eût-ce été si une assemblée sérieuse eût regardé au fond? si la voix
+nationale de 1614 se fût élevée? Le pouvoir eût été frappé de faiblesse,
+au moment où il devait ramasser sa force contre le grand orage
+d'Allemagne. Richelieu s'en tint à une comédie de Notables, une petite
+assemblée en famille de fonctionnaires et de magistrats.</p>
+
+<p>Devant des gens si bien appris, tout décidés d'avance à approuver, il y
+fallait peu de façon. Il eût pu <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> s'épargner des frais
+d'hypocrisie, qu'il fit pourtant (par habitude), <i>réduisant l'impôt</i> de
+six cent mille livres, <i>pendant qu'il l'augmentait</i> de plusieurs
+millions.</p>
+
+<p>L'assemblée vota d'un élan la dépense colossale d'une création immédiate
+de l'armée et de la flotte, dépense ainsi répartie: un tiers sur le
+trésor, <i>deux tiers sur les provinces</i>. À elles d'y pourvoir par les
+moyens qui leur seront plus agréables et par des impôts à leur choix.
+Avec cela, la réduction de six cent mille francs semblait une
+plaisanterie. On les ôtait, il est vrai, sur la taille, impôt des
+roturiers, des pauvres. Mais les riches, les nobles et les prêtres, qui
+allaient, en chaque province, établir le nouvel impôt, sur qui le
+mettraient-ils? Sur le roturier à coup sûr, sur le pauvre, non point sur
+eux, sur les riches et privilégiés.</p>
+
+<p>Là se révèle la situation réelle de Richelieu. <i>Il ne pouvait demander
+aux deux classes riches.</i> Prêtre, il ne pouvait prendre aux prêtres. À
+peine, sur l'espoir d'exterminer les protestants, put-il tirer trois
+millions du clergé. Il osa, en 1631, lui demander les titres de ses
+biens, et n'eut qu'un refus sec. Il n'eût pu davantage faire contribuer
+la noblesse. Loin de donner, elle mendiait, mais mendiait avec fierté,
+menaces, presque l'épée au poing. Elle signifiait, en 1626, que l'État
+et l'Église devaient la nourrir, l'État élever ses enfants, l'Église lui
+réserver le tiers des bénéfices et faire les frais d'un ordre militaire
+de Saint-Louis qui apanagerait ses nobles membres. À ces mendiants
+riches et armés, l'État répondit par la voix du roi qu'on aurait bien
+soin d'eux, et l'Église leur remplit <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> la bouche dans le courant
+du siècle avec les biens des protestants.</p>
+
+<p>Donc, Richelieu ne pouvait prendre l'argent où il était, et devait le
+chercher où il n'était pas. Où? chez les pauvres, dans les entrailles du
+peuple, dans sa substance même; de sorte que le pauvre irait toujours
+s'appauvrissant et maigrissant. Il réduisit la taille de six cent mille
+livres en 1626, et l'augmenta de dix-neuf millions en quatre ans.
+Pourquoi? parce qu'il ne pouvait prendre qu'aux taillables, aux
+roturiers, aux pauvres.</p>
+
+<p>À la première proposition sérieuse, Richelieu recula. Un magistrat, qui
+n'avait pas le mot de cette comédie, s'avisa de dire qu'on devrait
+rendre la taille <i>réelle</i>, non <i>personnelle</i>, faire payer tous les
+biens, <i>y compris les biens nobles</i>. Richelieu n'aurait pas été ministre
+vingt-quatre heures s'il eût appuyé ce mot. Il le laissa tomber. Il n'y
+eut que trois membres pour appuyer la vaine proposition.</p>
+
+<p>Mais lui, que disait-il? Il feignait un espoir qu'un esprit aussi
+positif ne pouvait avoir nullement: «Qu'on ferait face à tout, si on
+faisait une réduction sur la maison du roi, et si l'on pouvait racheter
+le domaine qui, en six ans, augmenterait le revenu de vingt millions.»
+Ressource hypothétique, qui supposait la paix, quand la guerre furieuse
+allait grandissant par l'Europe.</p>
+
+<p>Ajoutez une autre espérance, le futur <i>rétablissement du commerce</i>! Le
+roi <i>voulait</i> qu'on honorât le marchand, au moins le marchand en gros
+(comme si le roi pouvait dans une chose d'opinion). Il <i>voulait</i> que les
+<span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> nobles pussent commercer sans déroger. Ils le demandaient, il
+est vrai, par envie, ignorance, mais ils ne le désiraient pas au fond,
+étant si impropres au commerce; au vol, à la bonne heure, et à la
+piraterie.</p>
+
+<p>Si Richelieu eût pris aux privilégiés, il tombait. Et, s'il eût réduit
+les dépenses, s'il n'eût ruiné la France pour faire l'armée et la
+flotte, le monstre double qui mangeait l'Allemagne (l'armée jésuite et
+l'armée mercenaire) nous aurait dévorés comme elle.</p>
+
+<p>Il dut tomber sur l'un et l'autre écueil. Sorti de la ruine et d'une
+situation gâtée et insoluble, il ne put nous sauver que de la ruine. Il
+m'apparaît dès le premier jour ce qu'il fut et resta, ce que dit sa
+figure lugubre: le dictateur du désespoir.</p>
+
+<p>En toute chose, il ne pouvait faire le bien que par le mal, souvent en
+employant les plus mauvaises passions de son temps. Celle du clergé,
+c'était la mutilation de la France, la destruction ou l'expulsion de la
+France protestante, à l'imitation de ce que l'Espagne faisait des
+Moresques, l'Autriche des Bohémiens et de tant d'autres. Beaucoup de
+catholiques pensaient de même, par l'impatience française qui brise les
+obstacles, éreinte et bêtes et gens, ne sachant les conduire; enfin, par
+une autre passion nationale, le goût de l'unité matérielle, brutale et
+mécanique, insoucieuse des libertés morales qui diversifient la nature.</p>
+
+<p>La France, en se coupant son meilleur bras, allait de plus compromettre
+le corps, parce qu'elle se brouillait avec ses amis, se livrait à ses
+ennemis, Autrichiens, Espagnols.</p>
+
+<p>Richelieu le savait, il lui fallait pourtant leurrer cette <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span>
+passion mauvaise, et parfois il en tirait parti. Elle l'aida dans une
+chose excellente qu'il présenta aux Notables: <i>le rasement des
+forteresses inutiles</i>, et leur démolition confiée aux communes mêmes.
+Dans la liste qu'il donna des forteresses à démolir, la grande majorité
+était protestante, celles du Dauphiné, du Languedoc et du Poitou. Cela
+fut salué avec enthousiasme des parlements, des communes, qui y
+gagnaient en tout sens, de la petite noblesse, envieuse de la grande, et
+bien plus encore du clergé.</p>
+
+<p>Si deux provinces catholiques, deux gouverneurs, Guise et d'Épernon,
+étaient frappés aussi et se plaignaient, Richelieu avait à leur dire
+que, comme bons catholiques, ils devaient accepter une ordonnance si
+favorable à la religion, qui, mettant bas les forts de Poitou, de
+Saintonge, faisait tomber les ouvrages avancés, les bastions de la
+Rochelle.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> CHAPITRE XXIV<br>
+<span class="smcap">SIÉGE DE LA ROCHELLE<br>
+1627-1628</span></h2>
+
+<p>Les défections de la France sont les agonies de l'Europe. La paix
+traîtresse, entre Olivarès et Bérulle, que signa Richelieu (mars 1626),
+suivie bientôt de la déroute des Danois (août 1626), a commencé le grand
+débordement des persécutions catholiques. Le massacre général de Bohême
+(onze mille communes exterminées sur trente mille) s'ouvre le jour de
+Saint-Ignace, en 1627. L'ordre d'abjurer ou de mourir court l'Autriche,
+les terres autrichiennes. Pendant que l'armée sainte, bandits, moines et
+bourreaux, pèse vers l'Adriatique, elle déborde, au nord, sur la Saxe,
+s'extravase en Brandebourg, jusqu'en Poméranie, de façon que les sables
+même et les écueils de la Baltique ne pourront cacher les proscrits.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> La France pouvait entendre la désolation du Rhin, la clameur du
+Palatinat, ruiné, saccagé, violé, un jour par les Croates et un jour par
+les Espagnols. La Lorraine suivait ce mouvement; elle allait armer
+contre nous, bien plus, donner passage à la grande armée des brigands
+organisés par l'Empereur.</p>
+
+<p>La France le souffrait, pourquoi? Pour une raison que Richelieu se garde
+bien de dire. Il était encore serf; il ne se maintenait qu'en suivant la
+reine mère et Bérulle et les Espagnols. Ils l'obligeaient de faire un
+traité avec Madrid pour l'invasion de l'Angleterre, c'est-à-dire pour le
+renversement de la politique de Richelieu. Le pape avait le mérite de
+l'idée première, et Bérulle celui de la foi. Bérulle dictait, Richelieu
+écrivait, Olivarès corrigeait le traité. Ce qui occupait le plus
+Bérulle, c'était de savoir s'il valait mieux prendre la flotte anglaise,
+ou bien la brûler dans le port.</p>
+
+<p>Les Espagnols tirèrent de nous cette pièce (20 avril 1627), et, sans
+perdre un moment, la communiquèrent aux Anglais, afin qu'ils nous
+prévinssent, envahissent la France et descendissent à la Rochelle.</p>
+
+<p>Les lettres de Richelieu prouvent qu'il était dupe. Ce traité imposé et
+contraire à ses plans, il l'avait adopté pourtant. Le 6 octobre encore,
+il croyait que les Espagnols lui donneraient une flotte et qu'il
+pourrait les occuper à ce vain projet de descente.</p>
+
+<p>Ils le jouèrent toute l'année. Ces friponneries misérables peuvent
+parfois tromper le génie qui ne peut croire qu'on tombe si bas.</p>
+
+<p>C'était la catholique Espagne qui mêlait contre nous, dans une coalition
+étrange, nos alliés l'Angleterre, la <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> Savoie et Venise; d'autre
+part, la Lorraine, l'Empereur, tout pêle-mêle, protestants, catholiques.</p>
+
+<p>Elle nous jetait l'Anglais au visage, et bientôt l'Empereur dans le dos!</p>
+
+<p>Tout cela fut connu enfin, lu, révélé dans les papiers qu'on saisit en
+novembre.</p>
+
+<p>Buckingham n'avait nul principe, mais beaucoup d'imagination. En 1625,
+il avait prêté des vaisseaux contre la Rochelle. (V. sa lettre,
+Lingard.) En 1627, le voilà défenseur, protecteur de la Rochelle, de
+tous nos protestants, il tire l'épée pour Dieu.</p>
+
+<p>En réalité il voulait prendre la Rochelle ou au moins Ré. C'eût été un
+nouveau Calais, entre Nantes et Bordeaux, à cinq heures de l'Espagne.
+Les flottes anglaises n'étaient plus prisonnières au détroit. Libres des
+servitudes du vent, elles se tenaient là, comme l'aigle de mer sur son
+roc, tombant sur les vaisseaux français ou sur les galions espagnols, et
+pillant sur deux monarchies.</p>
+
+<p>Tous les protestants de France allaient refaire à Buckingham l'ancien
+empire aquitanique d'Édouard III. Ce vainqueur et ce conquérant, qui
+donc alors pourrait parler de lui faire son procès? Merveilleux coup
+qui, du fond de l'abîme, le faisait remonter au ciel! Vainqueur en
+France, despote en Angleterre, et adoré au Louvre! Le roi embarrassé,
+eût été trop heureux que la reine intervînt. Lui, Buckingham, alors son
+chevalier fidèle, mettait tout à ses pieds. Elle s'attendrissait, et les
+v&oelig;ux de la France étaient comblés, il naissait un Dauphin.</p>
+
+<p>Dans cet emportement de passion, il écrivit, en <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> France, au duc
+de Rohan qu'il allait arriver avec trois flottes et trois armées, trente
+mille hommes. Triple attaque, par la Rochelle au centre, aux ailes par
+Bordeaux et par la Normandie. Pendant ce temps le duc de Savoie eût agi
+sur le Rhône, le comte de Soissons en Dauphiné.</p>
+
+<p>De tout ce merveilleux poëme de guerre, on n'eut qu'un épisode, la
+descente de dix mille Anglais à l'île de Ré. C'était assez pour prendre
+la Rochelle, si la Rochelle voulait être prise. Mais elle ne le voulut
+pas.</p>
+
+<p>On avait tant reproché aux huguenots d'aimer l'Angleterre, que celle-ci
+se croyait sûre d'être reçue à bras ouverts. Mais point. Les huguenots
+furent avant tout français.</p>
+
+<p>La Rochelle, d'ailleurs, notre Amsterdam, forte de commerce et de
+guerre, un petit monde complet, original, qui avait son pavillon à elle,
+renommé sur toutes les mers, que serait-elle devenue dans les mains
+anglaises? Un triste port militaire, comme notre Rochefort
+d'aujourd'hui. Ces marins avaient horreur d'une pareille transformation.
+Et ses ministres ne redoutaient guère moins le joug des
+demi-catholiques, épiscopaux et anglicans.</p>
+
+<p>La mauvaise foi de Buckingham était frappante. S'il eût voulu délivrer
+la Rochelle, il eût descendu sur terre ferme et l'eût aidée à prendre et
+démolir son entrave, le fort Louis. Mais il resta en mer pour prendre
+l'île de Ré, où il se fût établi, que les Rochelois le voulussent ou
+non, devant eux, à leur porte. Captifs d'un côté par la France, de
+l'autre ils l'eussent été par l'Angleterre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> Il n'écouta en rien les conseils de Soubise, qui venait avec
+lui, et pendant que Soubise était allé à la Rochelle, contre leurs
+conventions, il descendit dans Ré. Non sans perte. Le gouverneur
+Thoiras, avec le régiment de Champagne et force noblesse, lui fit un tel
+accueil à l'arrivée, le cribla tellement, qu'il resta inactif cinq jours
+à se refaire, au lieu de marcher droit au fort.</p>
+
+<p>Soubise, voulant entrer à la Rochelle, avec un secrétaire anglais, fut
+arrêté tout court, et ne serait pas entré si sa vieille mère, femme
+d'antique vigueur, ne fût venue et ne l'eût fait passer. On écouta
+l'Anglais, mais on resta très-froid.</p>
+
+<p>Ce scrupule de nos huguenots fut ce qui sauva Richelieu, et qui sauva la
+France. Si Buckingham eût mis seulement cent hommes à la Rochelle,
+l'effet moral était produit et Richelieu sautait. L'Angleterre se
+retournait violemment vers la guerre, sa révolution était ajournée; les
+cent ans de la guerre anglaise recommençaient pour nous.</p>
+
+<p>Richelieu, loin d'avoir des vaisseaux, n'avait pas d'argent pour en
+faire. Il espérait dans la flotte d'Espagne!</p>
+
+<p>En cette détresse, il imagina de se servir de son ennemi Bérulle. Il le
+fit agir pour obtenir à Rome un secours d'argent à prendre sur le
+clergé. Lenteur, mauvaise volonté. Richelieu prie le clergé même, lui
+extorque quelques millions.</p>
+
+<p>Que serait-il devenu, sans la lenteur de Buckingham? Mais celui-ci
+attendit, pour assiéger le fort, qu'il fût bien approvisionné. Il garda
+mal la mer. Nos Basques <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> de Bayonne, habitués à faire
+l'improbable, réussirent à passer; le fort, qui n'avait des vivres que
+pour cinq jours, fut ravitaillé pour deux mois.</p>
+
+<p>Heureusement, car le roi qui venait, tomba malade, son frère le
+remplaça, avec le ferme désir de ne rien faire. L'armée qu'il
+commandait, pillant, ravageant et coupant les arbres, faisait ce qu'il
+fallait pour que la ville se donnât aux Anglais. Outre le fort Louis, on
+en commença d'autres évidemment pour l'assiéger.</p>
+
+<p>Grande dispute dans la ville. Les juges sont pour le roi <i>quand même</i>,
+s'en vont, passent au camp royal. Les ministres et le corps de ville
+prennent la résolution hardie de se défendre, mais seuls, et sans
+recevoir Buckingham.</p>
+
+<p>Loin de là, dans leur manifeste ils rappellent, comme leur plus beau
+titre, d'avoir jadis chassé l'Anglais. Ils offrent, si le roi veut
+mettre le fort Louis entre les mains de la Trémouille ou de la Force, de
+s'unir à lui pour chasser de Ré leur défenseur suspect.</p>
+
+<p>Pour réponse on mit des canons en batterie devant leurs portes. Il
+fallait ouvrir ou combattre (10 septembre). Ils combattirent, mais ce ne
+fut que cinq semaines encore après (15 octobre) qu'ils se décidèrent à
+traiter avec Buckingham.</p>
+
+<p>Sans cette extrême répugnance de la Rochelle pour l'Anglais, l'ardeur,
+l'activité de Richelieu n'aurait servi de rien. Thoiras était malade,
+découragé; la noblesse du fort perdait patience; on parlait de se
+rendre. Comment leur envoyer secours? Il fallait un miracle. Les
+Bayonnais et Olonnais le firent par un coup tel que ceux qu'ont faits
+leurs flibustiers. Le mot fut: «Passer <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> ou mourir.» On y serait
+mort, si on avait suivi le plan ordonné. Buckingham était averti, et ses
+chaloupes en mer pour couler ces coques de noix. À mi-chemin, celui qui
+menait l'avant-garde, le jeune la Richardière, dit le capitaine Maupas,
+dit aux autres: «Ils n'imaginent pas qu'on traverse leur flotte. Et
+c'est par là qu'il faut passer. Nous sommes très-petits et très-bas;
+nous passerons sous les boulets.» Cela se fit ainsi. De trente-cinq
+barques, vingt-neuf passèrent, le reste fut coulé. Le fort reçut des
+vivres en abondance. Buckingham, avec qui Thoiras parlementait, et qui
+croyait déjà le tenir, vit, le matin du 9 octobre, les soldats qui, du
+haut des murs, lui montraient au bout de leurs piques «des jambons,
+chapons et coqs d'Inde.» Dès lors, sa perspective était de rester là
+l'hiver, de périr dans l'eau sous les pluies.</p>
+
+<p>Les Rochelois, qui jusque-là avaient peur de lui autant que de l'armée
+royale, le crurent dès lors moins redoutable, et ne refusèrent plus de
+traiter. Ils le trouvèrent moins haut, et il signa ce qu'ils voulurent
+(15 octobre). Celui qui fit l'arrangement, Guiton, un de leurs grands
+marins, y réserva, non-seulement les libertés de la ville, mais les
+droits de la province même, stipulant que, si l'Anglais prenait l'île de
+Ré, il ne la démembrerait pas du pays pour la faire anglaise, qu'il ne
+profiterait pas des forts bâtis depuis huit ans sur la côte, mais les
+démolirait. Admirable traité, d'un patriotisme obstiné, mais qui dut
+refroidir entièrement les Anglais, leur faire peu désirer de vaincre,
+puisque d'avance on exigeait qu'ils ne profitassent point de la
+victoire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> Le roi, enfin guéri, était arrivé le 12 octobre. Toutes les
+forces militaires dont le royaume pouvait disposer étaient devant la
+Rochelle, trente mille hommes d'élite et un matériel immense. Tous nos
+ports, du Havre à Bayonne, avaient fourni des hommes et des
+embarcations. Richelieu, en trois mois, par un mortel effort de volonté,
+d'activité, avait précipité la France entière sur cet unique point. Le
+succès n'était guère douteux. La Rochelle avait vingt-huit mille âmes,
+donc quatorze mille mâles, donc au plus sept mille hommes armés. Des dix
+mille de Buckingham, il n'en restait que quatre mille. Ni l'Angleterre
+ni la Hollande ne bougeaient. L'Espagne seule eut quelque envie
+d'employer ses vaisseaux, promis à Richelieu, pour lui détruire ses
+barques et sauver la Rochelle. C'était l'avis de Spinola; il conseillait
+nettement de trahir. Madrid n'y répugnait pas; mais trahir pour les
+hérétiques, combattre dans les rangs protestants, c'eût été pour
+l'Espagne une solennelle abdication du rôle qu'elle jouait depuis cent
+ans, l'aveu le plus cynique de sa perfide hypocrisie.</p>
+
+<p>Si Buckingham eût bien gardé la mer, la France manquant de vaisseaux, il
+était maître encore de la situation. Mais on fit l'imprudence heureuse
+de mettre six mille hommes d'élite dans des barques. Ils passèrent, et
+il fut perdu.</p>
+
+<p>Perdu en France, perdu en Angleterre. Le 6 novembre, avant de
+s'embarquer, il joua sa dernière carte, donna au fort un assaut
+désespéré. Il y perdit beaucoup de monde. Il en perdit encore plus à
+l'embarquement. Il n'avait rien prévu. Il lui fallut faire défiler ce
+qui lui restait de troupes sur une étroite chaussée; on <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> le
+coupa, à moitié passé, et on lui tua deux mille hommes (7 novembre
+1627).</p>
+
+<p>Il n'en avait plus que deux mille, mais sa flotte était toute entière,
+et il était encore maître de la mer. Les Rochelois le supplièrent de
+rester là. Plus il y avait d'hommes dans l'île, plus vite ils seraient
+affamés. Le roi aurait vu du rivage ses meilleures troupes forcées de se
+livrer, de se rendre à discrétion. Mais Buckingham avait perdu la tête.
+Il avait l'oreille pleine du grondement terrible de l'Angleterre; il
+avait hâte d'être à Londres pour répondre aux accusations.</p>
+
+<p>Il part, ayant mangé les vivres de la Rochelle, ayant rendu aux
+assiégeants le service de l'affamer. Cette misérable ville, abandonnée
+de celui qui l'a compromise, la voilà en présence d'une monarchie. Six
+mille hommes sans secours et à peu près sans vivres, vont se défendre un
+an encore contre une grande armée qui a tout le royaume pour
+arrière-garde, qui y puise indéfiniment, répare à volonté ses pertes.</p>
+
+<p>La France est admirable dans ces occasions où il s'agit de couper un
+membre, de pratiquer sur soi quelque cruelle opération. Dès qu'il lui
+faut se mutiler, se tronquer, se décapiter, elle est forte, elle est
+riche. Elle n'avait pas eu d'argent pour payer exactement le Danois en
+1626, lorsqu'il combattait pour elle, pour les libertés de l'Europe.
+Elle eut énormément d'argent en 1627 pour détruire son premier port, la
+terreur de l'Espagne, l'envie de la Hollande. On jeta les millions dans
+des constructions immenses qui devaient servir un moment. Tels de ces
+forts, bâtis uniquement pour prendre la ville, étaient aussi importants
+que la ville <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> même. Ils étaient reliés entre eux par une
+prodigieuse circonvallation de trois ou quatre lieues qui enveloppait le
+pays. On avait fait une Rochelle monstrueuse pour étouffer la petite!
+pour une occasion d'une année, des murs babyloniens et des monuments de
+Ninive!</p>
+
+<p>Tout cela n'était rien si on ne fermait la mer. On l'avait essayé en
+vain en 1622. Un Italien célèbre n'y pouvait réussir. L'architecte
+français Métézeau, et Tiriot, maçon de Paris, en indiquèrent les vrais
+moyens, et avec tant de simplicité, qu'on crut qu'on le ferait sans eux.
+On les paya, et on les renvoya. M. de Marillac, un courtisan suspect,
+grand ami de Bérulle, se chargea de construire la digue. Désirait-il
+réussir? Bérulle, qui avait tant demandé le siége pour bouleverser les
+plans de Richelieu, en craignait maintenant le succès dont Richelieu eût
+eu l'honneur. On voulait à tout prix sa chute, un politique nous dit
+pourquoi? <i>Parce qu'on savait qu'une fois la ville prise, les huguenots
+n'étant plus dangereux, Richelieu s'abstiendrait de les persécuter.</i> Or,
+les saints de l'époque, copistes de l'Espagne, voulaient absolument
+qu'on en fît comme des Moresques, <i>qu'on les chassât ou les exterminât</i>
+(Fontaine-Mareuil).</p>
+
+<p>Marillac, substituant son génie à celui des inventeurs, ne fit pas la
+digue en talus, comme ils l'avaient prescrit; il la fit droite. Si bien
+que le travail fut emporté au bout de trois mois. Mais la puissante
+volonté de Richelieu vainquit tous les mauvais vouloirs à force
+d'argent. L'armée entière voulait travailler à la digue; on payait aux
+soldats chaque hottée de pierres qu'ils apportaient. La solde en outre
+fut énormément augmentée. <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> De bons et chauds habillements
+distribués, des vivres abondants. L'argent ne passait plus par les mains
+infidèles des capitaines, mais par des agents sûrs, tout droit de la
+caisse au soldat.</p>
+
+<p>Il y avait cent à parier contre un qu'on ne pourrait achever.</p>
+
+<p>Richelieu, qui, le 6 octobre encore, comptait sur la flotte espagnole,
+apprit en novembre par des papiers de Buckingham, et par ceux d'un agent
+anglais qu'on saisit en Lorraine, que l'Espagne était contre lui, que
+depuis un an elle organisait une coalition pour envahir la France.
+Découverte et bien mise à jour, l'Espagne persévéra dans une hypocrisie
+ridicule, nous envoyant à la Rochelle sa flotte (qu'on remercia), tandis
+qu'elle nous assiégeait dans Casal, où nous soutenions un Français,
+Nevers, héritier de Mantoue (27 décembre 1627).</p>
+
+<p>L'Italie appelait la France, clouée à la Rochelle. L'Allemagne et le
+Nord l'appelaient. Notre envoyé en Suède, M. de Charnacé, nous fut
+renvoyé par Gustave-Adolphe pour dire à Richelieu que, si la France ne
+venait au secours par hommes ou par argent, c'était fait de l'Europe, et
+que la France périrait la première. Effectivement, on préparait chez
+l'Empereur le terrible <i>Édit de restitution</i> qui allait déposséder
+l'Allemagne protestante, transférer la propriété aux catholiques, offrir
+des primes monstrueuses aux bandes des assassins à vendre, donner des
+ailes à la guerre, à la mort. Que pouvait Richelieu? rien du tout. S'il
+lâchait le siége, il perdait son crédit et périssait. Il devait rester
+là, et tous les millions de la France, si nécessaires <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span>
+ailleurs, il devait les jeter en plâtras dans la boue de ce port. Ces
+marins Rochelois qui eussent si utilement aidé contre les Espagnols, il
+devait les faire mourir de faim. Les flottes anglaises, ses alliées
+naturelles, et celles de Gustave et des protestants d'Allemagne,
+Richelieu devait les combattre et les détruire, s'il se pouvait!</p>
+
+<p>En février, le roi brusquement lui échappe. Il s'ennuie, retourne à
+Paris. Coup monté très-probablement. On supposait que Richelieu
+suivrait, ou que, si le roi partait seul, il s'émanciperait de son
+ministre. Bérulle et la reine y comptaient bien; les Guises y
+travaillaient, fort mécontents de ce que Richelieu, surintendant de la
+navigation, avait subordonné leur amirauté de Provence. Au bout de
+quinze jours passés à Paris (Fontaine-Mareuil), <i>le roi avait oublié</i> et
+la Rochelle, et Richelieu. Celui-ci ne le ramena qu'en donnant une place
+à un petit ami du roi qui lui sonnait du cor, le chevalier de
+Saint-Simon.</p>
+
+<p>Ce grand homme, si mal appuyé, était resté là indomptable sur cette
+triste côte, pouvant chaque matin apprendre son naufrage, soit qu'une
+tempête emportât sa digue et délivrât la ville, soit qu'un vent
+capricieux soufflât de la cour sur le faible esprit de ce roi qui le
+soutenait seul contre la haine universelle.</p>
+
+<p>Nul en réalité n'aidait bien Richelieu que la Rochelle elle même,
+l'intraitable vigueur qu'elle opposait aux Anglais. Qui empêcha ceux-ci
+de la ravitailler? (F.-Mareuil.) Le refus que les Rochelois, qui
+demandaient secours, leur firent pourtant d'ouvrir la ville.
+«Qu'offrez-vous! disait Buckingham. Quels dédommagements <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> pour
+nos dépenses?»&mdash;«Nous n'offrons que nos c&oelig;urs,» dirent obstinément
+ces héros.</p>
+
+<p>Cette résistance immortelle est garantie par un catholique, par un
+Oratorien, Arcère, qui avait tous les manuscrits, depuis détruits ou
+dispersés.</p>
+
+<p>Qui ne pleurerait en voyant la France anéantir ce qu'elle eut de
+meilleur? L'imperceptible république se maintenait contre deux rois. Ses
+marins traversaient la digue; ses cavaliers défiaient l'armée royale.
+Vingt-huit bourgeois de la Rochelle attaquent un jour cinquante
+gentilshommes. En tête des vingt-huit était le tisserand La Forêt, qui
+se fit tuer et à qui on fit des funérailles triomphales. Un autre sortit
+seul des portes pour demander un combat singulier. Accepté par la
+Meilleraie, cousin de Richelieu, qui eut son cheval tué et fut blessé.
+Mais on courut à son secours.</p>
+
+<p>À Pâques (1628), les marins l'emportèrent sur les bourgeois proprement
+dits; le parti violent gouverna, et la mairie devint une dictature. Le
+capitaine Guiton fut élu, malgré lui. «Vous ne savez ce que vous faites
+en me nommant, dit-il; songez bien qu'avec moi il n'y a pas à parler de
+se rendre. Qui en dit un mot, je le tue.» Il posa son poignard sur la
+table de l'Hôtel de Ville, et le laissa en permanence.</p>
+
+<p>«Guiton était petit, mais je fus ravi de voir un homme si grand de
+courage. Il était meublé magnifiquement, et son hôtel plein de drapeaux
+qu'il aimait à montrer, disant quand il les avait pris, sur quels rois,
+dans quelles mers.» (Mém. de Pontis.)</p>
+
+<p>Il fallait un Guiton pour soutenir la ville contre l'horrible coup
+qu'elle reçut, en voyant les Anglais, tant attendus, <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> paraître
+et disparaître, sans rien tenter pour elle. Le 11 mai, on les vit en
+mer; le 18, ils étaient partis. Denbigh, beau-frère de Buckingham,
+pressé par les réfugiés qui étaient avec lui de forcer le passage (la
+digue étant encore inachevée), dit qu'il leur en laissait l'honneur;
+qu'il avait ordre seulement de croiser, de faciliter l'entrée des
+secours, mais de bien ménager sa flotte.</p>
+
+<p>Dans un tel désespoir, le fanatisme de la patrie mourante poussa un
+homme à se dévouer pour tuer Richelieu. Il voulait seulement qu'on lui
+dît «que ce n'était pas un péché.» Guiton, qu'il consulta, répondit
+froidement: «On ne conseille pas dans ces sortes d'affaires.» Les
+ministres, auxquels il alla aussi, lui défendirent cet acte, disant: «Si
+Dieu nous sauve, ce ne sera pas par un forfait.» (Arcère, II, 295.)</p>
+
+<p>La famine pressait. On avait mangé tout, jusqu'aux cuirs qu'on faisait
+bouillir. Un chat se vendit quarante-cinq livres. Il fallut faire une
+chose barbare qu'on avait toujours différée: chasser les pauvres, les
+vieux, les infirmes, les femmes veuves et sans secours, les envoyer aux
+assiégeants, c'est-à-dire à la mort. Quiconque voulait passer les lignes
+était pendu. Cette misérable foule, s'y présentait, fut reçue à coups de
+fusil. Elle revint suppliante à la Rochelle et y trouva visage de
+pierre, les portes closes et mornes, inexorables. Il leur fallut mourir
+de faim dans l'entre-deux; dont les soldats du cardinal profitaient
+honteusement; les femmes agonisantes se livraient pour un peu de pain.</p>
+
+<p>Étrange armée française! employée ainsi, sans combattre, à cette
+fonction de bourreaux, d'étouffer lentement <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> une ville. Du
+reste, régulière, bien ordonnée, silencieuse. Richelieu dit avec
+orgueil: «C'était comme un couvent.» Le soldat gagnait gros et
+engraissait. Sauf le jour qu'il était maçon, portait la hotte, il
+n'avait rien à faire qu'à entendre la messe des Minimes et des Capucins,
+se confesser, communier.</p>
+
+<p>Sur la ligne, à cheval, voltigeaient les évêques. Ceux de Maillerais, de
+Nîmes, de Mende, étaient les lieutenants du cardinal. Les maréchaux en
+sous-ordre. Tous allaient prendre le mot dans une petite maison où
+Richelieu s'était logé sur le rivage. C'était là la vraie cour; l'église
+et l'épée affluaient, mais avec cette différence: les prélats le poing
+sur la hanche, enfonçant leurs chapeaux, les officiers courbés et
+faisant le gros dos.</p>
+
+<p>Que devenait cependant l'honneur de l'Angleterre? On dit que Charles
+I<sup>er</sup> en laissait parfois tomber de grosses larmes. Mais deux choses le
+ralentissaient. Des protestants mêmes, la Hollande et le Danemark, lui
+reprochaient cette protection de la Rochelle, cette guerre avec la
+France qui empêchait celle-ci de les secourir. D'autre part, sa jeune
+femme, vive, ardente et jolie, gagnait de plus en plus sur lui; elle le
+priait jour et nuit de ne pas faire la guerre à son frère Louis XIII et
+à sa famille. Aux heures où l'homme est faible, elle lui disait sur
+l'oreiller les propres mots de chaque lettre qu'elle avait reçue de la
+France.</p>
+
+<p>Le Parlement anglais avait pourtant rougi à la longue, et s'était
+réveillé. Il vota un très-fort subside pour sauver la Rochelle.
+Buckingham mit la flotte en mer. Mais lentement; car on assure que sa
+divinité, Anne <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> d'Autriche, lui avait écrit de trahir. Du
+moins, les puritains le crurent; un d'eux, Felton, l'assassina.</p>
+
+<p>Nouveau retard. Cette troisième flotte ne partit qu'en septembre, trop
+tard pour délivrer la ville, assez tôt pour la voir périr.</p>
+
+<p>Richelieu avait fait offres sur offres aux assiégés, jusqu'à se réduire
+à faire entrer seulement le roi avec deux cents hommes, pour dire qu'il
+y était entré; on eût, pour la forme, abattu l'angle extérieur d'un
+bastion. Mais les choses étaient à ce point qu'on ne pouvait plus se
+rendre. Le magistrat qui eût signé, eût été tué comme traître. Ils se
+traînaient, ne soutenaient plus leurs armes, ne marchaient qu'avec un
+bâton; on trouvait le matin des sentinelles mortes de faim à leur poste.
+Et, avec tout cela, on ne se rendait point. Guiton disait: «Nous y
+passerons bientôt, nous aussi. Il suffit qu'il en reste un vivant pour
+fermer la porte.»</p>
+
+<p>Le 28 septembre, devant cette ville morte, quatre-vingts vaisseaux
+anglais apparaissent, plusieurs très-forts. Les Français n'en avaient
+que quarante-cinq petits, il est vrai, défendus par toutes les batteries
+du rivage.</p>
+
+<p>Ce fut un grand spectacle. Tous à leur poste, le cardinal à la digue, le
+roi partout. Des dames en carrosses regardaient du haut des chaussées.
+Les Anglais envoyés en avant, la sonde à la main, s'arrêtent bientôt,
+trouvant peu d'eau. Les gros vaisseaux n'arriveraient pas, disent-ils,
+et les petits ne serviraient à rien. Les réfugiés français qui étaient
+sur la flotte anglaise, demandent alors à conduire les brûlots, à aller
+de leur main les attacher à l'estacade. Ils voyaient de la mer <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span>
+les pauvres gens de la Rochelle qui avaient bravement ouvert le petit
+port intérieur, et qui, de leur côté, malgré la marée et le vent,
+poussaient un brûlot sur la digue. L'Anglais ne donna pas à nos Français
+l'honneur qu'ils demandaient. Il poussa ses brûlots lui-même, très-mal
+et de travers. Tout avorta honteusement.</p>
+
+<p>Que venait donc faire cette flotte? négocier. Milord Montaigu, en
+partant, avait dit à Londres aux Français de faire ses compliments au
+cardinal. Celui-ci, le voyant en mer à la Rochelle, lui renvoya des
+compliments. Tant on complimenta, que Montaigu se chargea d'aller dire à
+Londres que la digue décidément était infranchissable et qu'il fallait
+traiter.</p>
+
+<p>Cela tua la Rochelle et finit tout. Le coup moral en fut si fort, qu'on
+courut se jeter aux genoux de Richelieu. Si les Anglais n'étaient pas
+venus mettre le comble au découragement, si l'on eût tenu huit jours de
+plus, la digue était détruite, emportée par une tempête, la ville à même
+de se ravitailler et de tenir longtemps encore.</p>
+
+<p>Richelieu, qui voulait ramener nos protestants de France, calmer les
+protestants d'Europe, ne fut point dur pour la Rochelle. Après tout, que
+lui eût-il fait, en comparaison de ce qu'elle s'était fait elle-même?
+Nos soldats, en entrant, donnèrent leur pain à tout ce qui se présenta,
+et le roi en fit distribuer douze mille. C'était le nombre même du
+peuple qui restait; tous les autres étaient morts de faim.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu entra, pour faire enlever les cadavres,
+nettoyer les rues, et, le temple étant redevenu la cathédrale, il y dit
+la messe le matin du <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> jour de la Toussaint (1<sup>er</sup> nov. 1628).
+Le roi entra le soir, avec quelques troupes dans le plus grand ordre. Le
+père Suffren, Jésuite, confesseur du roi, y fit la fête des Morts.</p>
+
+<p>Les Oratoriens, les Minimes, force moines, y entrèrent, s'emparèrent de
+différents lieux pour faire chapelle. Les habitants perdirent leurs
+temples et n'eurent de culte que dans un lieu déterminé plus tard.</p>
+
+<p>L'héroïque Guiton, qu'un ennemi généreux eût accueilli, ne fut pas reçu
+du roi. Le cardinal le regarda de travers et le fit <i>interner</i> dans je
+ne sais quel village.</p>
+
+<p>Les villes innocentes de Saintes, Niort, Fontenay, qui n'avaient pas
+bougé, toutes les vieilles places de Poitou, de Saintonge, perdirent
+leurs murs, et bientôt peu à peu tous ceux de leurs habitants qui purent
+passer en Suisse et en Hollande.</p>
+
+<p>Le Poitou, alors l'un des pays les plus avancés de la France, devint le
+plus barbare; plus sauvage et plus superstitieux que la Bretagne. Les
+Poitevins, derrière leurs haies, toujours seuls à la queue des b&oelig;ufs,
+sans rapport social qu'avec des curés rustres, restèrent étrangers à
+tous les progrès du temps, et gardèrent au vieux fanatisme cette
+précieuse réserve de Vendée, qui, en 92, quand nous eûmes l'Europe à
+combattre, nous assassina par derrière.</p>
+
+<p>Le petit pays d'Aulnis, si riche jusque-là, et si maigre aujourd'hui,
+fut comme anéanti. Plus de la Rochelle. Tous se firent Hollandais. Cette
+ville aujourd'hui est une espèce d'Herculanum ou de Pompéï. Chose
+bizarre! les insectes, qui ont le sens très-vif des choses <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span>
+condamnées à la mort, s'en sont emparés en dessous. Les termites rongent
+les charpentes. Telles maisons, jusqu'ici solides en apparence,
+s'affaisseront un matin.</p>
+
+<p>Image trop naïve de cette France du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, souvent brillante et
+luisante en dessus, et dessous chaque jour plus vide.</p>
+
+<p>Un vieux secrétaire de Sully, qui s'était enfermé au siége et vit cette
+désolation, dit ce mot prophétique: «Voici les huguenots à la merci des
+puissances qui les détruiront. On en fera autant des peuples qui ne sont
+pas huguenots.» La richesse, en effet, la subsistance même, iront
+toujours diminuant en ce siècle. La France, sous Richelieu, maigrira de
+sa gloire, et n'engraissera pas sous Colbert. En 1709 je la cherche, et
+ne vois plus qu'un os rongé.</p>
+
+<p>Est-ce à dire qu'il n'y aura aucun progrès? On aurait tort de le croire.
+En ce pays de violence, le progrès s'accomplit par des voies
+d'extermination. Une France meurt avec la Rochelle et l'émigration de
+l'Ouest. Une France meurt par les dragonnades et la banqueroute. Une en
+93. Une en 1815. Et il y a toujours des Frances à dévorer.</p>
+
+<p>Puis, toujours des sophistes pour la complimenter à chaque destruction.
+Quelle belle chose que ce pays, au moment de lutter contre l'Autriche et
+l'Espagne, se soit retranché son meilleur membre et détruit ses
+meilleurs marins! Cela s'appelle se couper une jambe, afin de mieux
+courir. Ou bien le mot de Molière (s'il est permis de citer la comédie
+en chose si triste): «Croyez-m'en, crevez-vous un &oelig;il; vous y verrez
+bien mieux de l'autre.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Du reste, j'accuse moins Richelieu que son temps, sa fatalité
+monarchique. Quoi qu'il en dise dans un air de bravoure (son fameux
+<i>Testament</i>), on voit fort bien, par ses lettres et ses actes, qu'il fut
+poussé, traîné. L'Espagne-Autriche lui fit commencer en France
+l'&oelig;uvre de mort qu'elle accomplissait chez elle. Elle avait fait le
+désert d'Espagne par l'expulsion des Moresques. Elle faisait en ce
+moment le désert de Bohême (sur trente mille villages onze mille
+égorgés). Elle allait faire bientôt les déserts de Lorraine et du Rhin
+(où disparurent six cent mille hommes vers 1637). En 1628 Richelieu fut
+forcé de faire le désert de l'Aulnis par la destruction de la Rochelle,
+le premier ébranlement des émigrations qui continuent dans tout le
+siècle.</p>
+
+<p>Il dit en 1626 qu'il voulait, en finances, «revenir aux états de 1608»
+(à Henri IV et à Sully). Pour y revenir en finances, il eût fallu y
+revenir en politique.</p>
+
+<p>Quoique un si lumineux esprit dût généralement préférer le bien, il ne
+l'aimait pas de c&oelig;ur. Il n'était pas bon. Il eut un sentiment élevé
+de l'honneur de la France, mais, comme prêtre et noble, un grand mépris
+du peuple. Il répète dans son Testament la vieille maxime qu'un peuple
+qui s'enrichirait deviendrait indocile. <i>Le peuple est un mulet</i> qui
+doit porter la charge; seulement, pour qu'il porte mieux, dit-il, il ne
+faut trop le maltraiter.</p>
+
+<p>Richelieu fut haï et de la nation qu'il sauva de l'invasion, et de
+l'Europe dont il aida la délivrance. Henri IV, qui n'eut le temps de
+rien faire, fut adoré de tous. La charmante auréole de la France en ce
+temps, la puissante attraction qui lui jetait l'Europe <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> dans
+les bras, hélas! que devient-elle alors? Qui désirait sous Henri IV de
+devenir Français? Tout le monde. Et qui sous Richelieu? Personne.</p>
+
+<p>Comment s'était-il fait qu'Henri IV, sans tirer l'épée, eût tant retardé
+la guerre de Trente ans? Contre la révolution jésuitique du Midi et de
+l'Allemagne, il avait dans la main la révolution protestante, affaiblie,
+mais vivante encore, dont il restait armé. À sa mort, en 1610, il
+attaquait l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, par trois généraux
+protestants, Rohan, la Force et Lesdiguières. Ses armées étaient mixtes
+des deux religions. Les catholiques eux-mêmes gardaient le souffle du
+grand siècle, son âme formidable.</p>
+
+<p>Trois choses allaient en résulter: 1<sup>o</sup> les huguenots, sous un roi
+catholique, étant menés à la guerre des libertés du monde, se seraient
+de plus en plus fondus dans le tout. Ni protestants, ni catholiques,
+mais des citoyens, des Français;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Contre des passions, on envoyait des passions, et non des automates.
+La guerre eût été vive, mais courte, la France ayant pour elle les
+sympathies des nations;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Et elle aurait été relativement économique. On n'eût pas fait ce
+tour de force d'inventer des armées ou d'aller en acheter au poids de
+l'or jusque sous le pôle, lorsqu'on avait chez soi des hommes tout aussi
+militaires qui eussent servi même pour rien et remercié en versant tout
+leur sang.</p>
+
+<p>La France, sous Richelieu, Mazarin et Louvois, avance dans la voie
+mécanique. La machine est intronisée, et la personne exterminée.
+L'homme, de fortune et d'âme, arrivera au dernier aplatissement. Et le
+<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui doit tout recommencer, ne trouve, en 1700,
+que des laquais spirituels.</p>
+
+<p>Le mot m'est échappé, et je ne l'effacerai pas, mais je m'arrêterai.
+Bien des fois, j'ai rougi en écrivant ce volume, mais je rougirais
+encore davantage si je mettais ici en face la France étique de Louis
+XIII, et la riche, la grasse, la triomphante Hollande, l'heureuse
+condition de ses citoyens devant la misère des sujets français. La
+république nouvelle couvre alors les mers de son pavillon tricolore,
+elle apparaît sur tous les points du globe. Son malheur de 1619 lui fait
+détester les factions, et bientôt commence l'âge de sagesse et de
+tolérance où elle fut l'exemple du monde. Elle devient l'asile universel
+des persécutés de la terre, des penseurs, des grands inventeurs. Elle
+abrite les malheurs, les libertés, les arts, bien plus, le sentiment
+moral; et la grande exilée, l'âme, elle la garde, afin qu'on la retrouve
+un jour.</p>
+
+<p>Allez à la Bibliothèque, prenez Callot, prenez Rembrandt. Rapprochement
+ridicule, direz-vous, et vous aurez raison, c'est mettre le sable et le
+caillou d'un petit torrent sec, en présence d'un océan. N'importe,
+regardez, étudiez, interrogez.</p>
+
+<p>Le Français, que dit-il de sa fine pointe, de son burin microscopique?
+Il dit ce qu'il a vu dans sa vie de bohème: la cour, les fêtes et la
+famine, les estropiés, les bossus et les gueux, les ruses de la misère,
+l'universelle hypocrisie, des engagements de soldats, des tueries et des
+scènes mornes de pillage, des supplices surtout, la potence et la corde,
+les grâces du pendu, ce sujet éternel où ne tarit pas la gaieté
+française.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Ah! pauvre peuple gai, que je te voudrais donc un peu de
+l'intérieur, du doux foyer aux chaudes lueurs que j'aperçois chez
+l'autre, les deux bonheurs de la Hollande, la famille, la libre pensée.
+Je ne te souhaite pas même la chaumière hollandaise, si confortable, ni
+le beau moulin de Rembrandt. Non, la grosse lourde barque de commerce où
+vogue incessamment la famine amphibie, d'Amsterdam dans les mers du
+Nord, cette arche de Noé où vous voyez ensemble femmes, enfants, chiens
+et chats, oiseaux qui naviguent en si grande paix: c'est un abri où je
+voudrais réfugier mon pauvre Français, au mauvais temps qui va venir.</p>
+
+<p>Le marin était libre, le bourgeois était libre; bien plus, le paysan, ce
+malheureux souffre-douleur, sur qui partout alors on marche et on
+trépigne. Le paysan, comme en Hollande il se sentait fort sous la loi!
+quelle noble fierté d'homme! et quels égards il exigeait des autres! Un
+tout petit fait le dira. Je le tire des Mémoires de Du Maurier, le fils
+de notre ambassadeur.</p>
+
+<p>«Mon père nous ayant loué une petite maison de noblesse près de la Haye,
+et nous y ayant placés mon frère et moi avec notre précepteur et deux
+valets, un jour le roi de Bohême, réfugié en Hollande, étant à la
+chasse, et par hasard ayant entré, suivant un lièvre, avec des chiens et
+des chevaux dans un petit champ joignant cette maison qu'on avait semé
+de quenolles (navets), le fermier du lieu, en son habit de fête de drap
+d'Espagne noir, avec une camisole de ratine de Florence, à gros boutons
+d'argent massif, courant avec un grand valet qu'il avait, à la rencontre
+du prince, ayant chacun une grand fourche ferrée à la main, et <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span>
+sans le saluer, lui dit en grondant: <i>Konig van Behemen! Konig van
+Behemen!</i> (roi de Bohême! roi de Bohême!) pourquoi viens-tu perdre mon
+champ de quenolles, que j'ai eu tant de peine à semer?</p>
+
+<p>«Ce qui fit retirer le roi tout court, lui faisant des excuses, et lui
+disant: «Que ses chiens l'avaient mené là malgré lui.»</p>
+
+<p>Vous auriez couru loin en Europe pour trouver pareille chose, cette
+liberté, cette audace à défendre le fruit du travail. Partout ailleurs
+elle eût été punie. Ce paysan, en France, eût été aux galères. Et le roi
+en Allemagne, l'eût fait dévorer de ses chiens.</p>
+
+<p>Hélas! pauvre homme de la guerre de Trente ans, qui te protégera et
+quelle fourche de fer te défendra contre Wallenstein et ses cent mille
+voleurs?</p>
+
+<p>La France n'y suffirait pas, mutilée, comme elle est, épuisée par les
+grands efforts qu'en doit exiger Richelieu. Et l'on désespérerait de
+l'Europe même si l'on ne voyait à l'horizon une aurore boréale, le
+drapeau de Gustave-Adolphe.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> NOTES</h2>
+
+<h3>NOTE I.&mdash;LE SENS DU VOLUME</h3>
+
+<p>Les trente années que contient ce volume me sont venues obscures,
+profondément énigmatiques. Y ai-je introduit la clarté?</p>
+
+<p>Nulle &oelig;uvre de critique ne m'a coûté davantage. Je ne trouvais plus
+là la netteté et la franchise de mes hommes du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle (que je
+regretterai toujours). Les figures dominantes qui ouvrent le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> le
+<i>roi-homme</i> et le <i>grand ministre</i>, sont des caractères infiniment
+mixtes, qui demandent constamment à être examinés de près, discutés et
+interprétés. Les situations aussi sont compliquées et troubles. Ni les
+hommes, ni les choses, ne se prêtent aux solutions absolues et
+systématiques que l'on a données jusqu'ici.</p>
+
+<p>Il faut, dans cette époque, plus que dans aucune autre, distinguer,
+spécifier, marcher la sonde à la main. L'histoire, de la place publique,
+du grand jour des révolutions, tombe aux <i>cabinets des princes</i> ou des
+ministres-rois. Elle doit aller doucement et tâter dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Mais cela fait, et cet objet obscur une fois bien saisi et serré, il
+faut le mettre en pleine lumière et sans tergiversation.</p>
+
+<p>Trois questions dominantes, à la fin de cette enquête, se sont posées
+d'elles-mêmes, et les réponses sont sorties des faits, sans que je m'en
+mêlasse, par la force de la vérité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> I. Henri IV resta-t-il flottant jusqu'à la mort? S'arrêta-t-il
+au système de balance et d'équilibre, qui fut réellement l'idée de
+Richelieu, et que les Mémoires de Sully, écrits sous Richelieu, nous
+donnent comme l'idée d'Henri IV?</p>
+
+<p>À quoi, je réponds: <i>Non.</i> À partir de 1606, sous une apparente
+fluctuation, Henri IV est fixé, les faits disent assez dans quel sens.
+Au départ de 1610, ses trois armées en marche ont trois généraux
+protestants.</p>
+
+<p>II. La seconde question, le mystère de sa mort, par ceci même est
+résolue. À partir de 1606, dans ses quatre dernières années, ses
+ennemis, de leur côté, ne flottèrent plus; ils virent très-bien en lui,
+sous son masque indécis, leur ruine certaine si on le laissait vivre, et
+ils ne perdirent pas un jour pour conspirer sa mort. Le Louvre y
+travailla, autant que l'Escurial.</p>
+
+<p>III. La politique d'Henri IV fut-elle reprise en France et continuée?</p>
+
+<p>Nullement. La cour du Louvre, principale ennemie d'Henri IV, déjà toute
+espagnole de son vivant, fut de plus en plus cliente de l'Espagne après
+sa mort. Richelieu, qui heureusement nous arrêta sur cette pente,
+trouvant la situation gâtée et la France rivée, dans cette fatalité
+d'intolérance qui la menait à la catastrophe de la fin du siècle, ne
+lutta contre l'Espagne qu'en l'imitant, en écrasant les dissidents, au
+lieu de les employer contre elle.</p>
+
+<p>Enfin, pour résumer, Henri IV et Richelieu allaient tous deux à l'unité
+nationale (suprême condition de salut), mais par des moyens différents,
+le premier par l'emploi, le second par la destruction des forces vives.</p>
+
+<p>Je sais la différence qu'on établit, il les écrasa politiquement, les
+ménagea religieusement. Belle distinction, bonne pour les esprits qui
+ignorent que la vie est une, et qui en séparent idéalement les
+manifestations. De quelque façon que ce fut, les protestants périrent
+moralement; l'émigration commença, et ceux qui n'émigraient pas furent
+tranquilles, il est vrai, ne contrarièrent point Richelieu, Mazarin,
+personne. Pourquoi? ils étaient morts.</p>
+
+<p>Est-ce à dire qu'il fallait laisser en France une république
+protestante? Non, on pouvait l'éteindre, mais par d'autres moyens. Si
+Richelieu eût été libre, quoiqu'il haït les protestants, il les eût
+ménagés, calmés et rassurés. Il les aurait tournés vers la mer, la
+guerre maritime, la guerre d'Espagne-Autriche. Enrégimentés sur le Rhin,
+dispersés sur les mers à la poursuite des galions, revenant <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span>
+chargés de dépouilles, ou fondant une France l'épée à la main dans
+l'Amérique espagnole, ils ne se seraient guère souvenus de leurs
+assemblées inutiles, ni des mesures qu'ils appelaient places de sûreté.</p>
+
+<p>Richelieu ne put rien faire de tout cela. Après un moment d'audace
+contre le pape, ses ennemis le ramenèrent par sa chaîne, l'obligèrent de
+ruiner la Rochelle, les marins qu'il eût employés contre eux, les
+finances qu'il commençait à rétablir. Ils le tinrent là près de deux
+ans, pendant qu'ils faisaient tout ce qu'ils voulaient en Allemagne.</p>
+
+<p>Il se garde bien d'avouer que ces fautes lui furent imposées. Il les dit
+siennes, et veut avoir toujours régné, fait tout et mené tout. Les
+historiens docilement l'ont pris au mot, et accepté la glorification
+testamentaire qu'il fait de sa politique. Il convient à ces grands
+acteurs de faire ainsi leur portrait héroïque, de se couronner de
+lauriers, de ramener, s'ils peuvent, toutes leurs courbes à une droite
+idéale. Mais c'est à l'histoire de retrouver leur marche sinueuse, leurs
+tours et leurs détours sous la pression des événements, sans tenir grand
+compte des systèmes arrangés après coup par lesquels ils voudraient
+dominer encore l'opinion et duper la postérité.</p>
+
+<h3>NOTE II.&mdash;MES CONTRADICTIONS</h3>
+
+<p>En voici encore une que je livre à la critique. J'ai dit du bien et du
+mal d'Henri IV dans le volume précédent et dans celui-ci. Je maintiens
+l'un et l'autre; le mal, le bien, sont vrais et mérités. Ce caractère
+est tel, mêlé, varié, inconsistant et double, double de nature et de
+volonté. Il a cela même de curieux que c'est quand il se fixe au bien
+qu'il se masque le plus, et sa meilleure époque est toute enveloppée de
+mensonge.</p>
+
+<p>Beaucoup de gens y étaient pris, ses amis surtout (bien moins ses
+ennemis, qui ne furent pas dupes et le tuèrent). En 1600, lorsqu'il veut
+agir sérieusement en faveur des huguenots, il les mystifie et les
+humilie dans la dispute de Mornay et Du Perron, flatte le clergé
+catholique. De même, lorsqu'il vient de leur accorder le temple de
+Charenton (1606) et d'arrêter avec Sully sa guerre pour <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span>
+secourir les protestants d'Allemagne, il caresse les Jésuites plus que
+jamais, et fait au ministre Charnier une réception sèche et dure, qui
+dut charmer Cotton et tous les catholiques. La brochure de M. Read (sur
+Chamier) peint au vif Henri IV. Elle fait comprendre comment les
+protestants durent méconnaître, tant qu'il vécut, un ami qui craignait
+tant de paraître tel. Dans le fond, il était pour eux (surtout dans les
+dernières années). C'est le témoignage que lui rend un grand historien,
+non suspect: «Les Réformés avoient vu mourir avec lui deux choses: l'une
+l'<i>affection</i> qu'il étoit certain qu'il avoit pour eux; l'autre étoit la
+<i>bonne foy</i> dont il se piquoit plus que nul autre prince, et qui le
+rendoit si exact observateur de sa parole, qu'on trouvoit plus de faveur
+dans l'effet qu'il n'en avoit fait espérer par la promesse.» (Élie
+Benoît. <i>Histoire de l'Édit de Nantes.</i> II, p. 4.)</p>
+
+<p>La critique peut continuer d'imputer à mon <i>injustice</i>, à ma <i>légèreté</i>,
+les inconsistances et les variations de la nature humaine.</p>
+
+<p>J'ai dit et j'ai dû dire que Louis XII fut en France bon et honnête,
+perfide en Italie; qu'Henri III, infâme à vingt ans, mais épuisé à
+trente, était alors probablement moins libertin qu'on ne l'a dit. Quelle
+contradiction y a-t-il en cela?</p>
+
+<h3>NOTE III.&mdash;LES SOURCES DE L'HISTOIRE D'HENRI IV</h3>
+
+<p>Le livre de M. Poirson a paru en janvier 1857; le mien arrive en mai.
+J'ai admiré plus que personne ce livre rare, si consciencieusement
+élaboré, en contraste parfait avec tant d'&oelig;uvres de légère
+improvisation. J'en ai peu profité. Pourquoi? Parce que le grave
+historien, en racontant si bien le roi, a presque partout caché l'homme,
+cet homme «ondoyant et fuyant,» comme aurait dit Montaigne. L'ostéologie
+d'Henri IV, et ses muscles aussi sont au complet; j'y voudrais encore
+son sang, les battements de son c&oelig;ur, sa vie nerveuse et ses
+saillies. Il fut homme autant que personne, et les faiblesses humaines
+ont influé sur lui, comme sur tous. Une ligne sur Gabrielle, c'est peu,
+trop peu, en vérité.</p>
+
+<p>Péché d'omission. Mais de commission, je crois qu'il n'y en a guère.
+C'est un livre bâti en quinze ans à chaux et à ciment qui restera et ne
+bougera point.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> «Le titre est bien modeste. Il ne promet que l'<i>Histoire d'un
+règne</i>, mais il donne en réalité un immense tableau de l'époque.
+Sciences, lettres, arts, inventions, tout le développement de la
+civilisation y est étudié, creusé, fouillé à fond, autant que la
+politique, l'administration, les finances, la diplomatie. C'est
+l'encyclopédie du temps (environ un quart de siècle). L'auteur est
+gallican, partisan de la tolérance et de la liberté religieuse. Je ne
+partage ni son admiration sans limites pour Henri IV, ni ses sévérités
+pour les protestants. Mais je n'en fais pas moins un cas infini de son
+livre. Tout le monde sera frappé de l'excellente critique et de la
+vigueur d'esprit avec laquelle il a jugé l'Espagne et le parti espagnol,
+la Ligue. Il a montré parfaitement tout ce que celle-ci avait
+d'artificiel.&mdash;La construction fantasque de M. Capefique est rasée, et
+il n'en reste pas une pierre.»</p>
+
+<p>À ces lignes, que je publiais en janvier même, une étude attentive me
+ferait ajouter beaucoup. Chacun de ces chapitres (sur les bâtiments, par
+exemple, sur les canaux, etc.) est un travail soigné, plus complet et
+plus instructif que les grands ouvrages spéciaux qu'on a écrits sur les
+mêmes matières.</p>
+
+<p>La France d'alors y est sous tous les aspects. Ce qui y manque un peu,
+c'est Henri IV, l'Henri IV que nous connaissons. Quoi! Henri IV a été ce
+grave politique, ce roi accompli, presque un saint? Quoi! Il faudrait
+biffer toute la tradition? Il faudrait effacer, entre autres
+témoignages, le plus beau livre du temps, les Mémoires de d'Aubigné? M.
+Poirson n'y voit qu'une satire. Et sans doute le vieillard chagrin, dans
+son triste exil de Genève, sous la bise du Rhône, a été aigre. Il aura,
+je le crois, exagéré, défiguré, sans s'en apercevoir, quelques détails;
+mais sciemment menti? jamais. Ce livre reste, comme un jugement héroïque
+du noble <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle sur son successeur le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>, diplomatiquement
+aplati.</p>
+
+<p>M. Poirson, honnête, austère et décidé à être juste, n'a nullement
+négligé les sources protestantes, telles que du Plessis-Mornay et la
+Force. Je voudrais seulement que, dans les éditions subséquentes, il mit
+en meilleur jour les griefs des protestants, griefs si graves et qui
+excusent entièrement l'<i>esprit inquiet</i> et l'incessante agitation qu'on
+leur a tant reprochée. S'ils se montrèrent si difficiles au moment de
+l'Édit de Nantes, on le comprend fort bien quand on voit qu'ils venaient
+d'avoir encore un massacre en Bretagne. Manquèrent-ils au siége
+d'Amiens, comme on l'a dit? Point <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> du tout. D'Aubigné
+(Histoire, p. 453) assure qu'on y vit 1,500 gentilshommes huguenots. Il
+faut lire leurs griefs dans les procès-verbaux de leurs assemblées,
+soigneusement extraits par Élie Benoît. <i>Histoire de l'Édit de Nantes</i>
+(6 vol. in-4<sup>o</sup>). Ce grand et important ouvrage est de la fin du siècle,
+mais il est tiré entièrement des pièces originales.</p>
+
+<p>Encore un point de dissidence. Je ne vois nullement que Villeroy et
+Jeannin aient suivi constamment une politique anti-espagnole.</p>
+
+<p>À cela près, nos études communes sur les mêmes sources nous conduisent
+aux mêmes jugements. Sur les lettres d'Henri IV, sur Angoulême, de Thou,
+Nevers, Cheverny, Lestoile, etc., j'adopte et signerais ses judicieuses
+notices.</p>
+
+<p>Je le remercie surtout pour ce qu'il dit de Sully. Il a senti à
+merveille que les <i>Économies royales</i> ne sont pas seulement un des bons
+livres du temps, mais l'ouvrage capital et, d'un seul mot, le, <i>livre</i>.
+C'est un vrai fleuve de vie historique, qui donne tout, et le matériel,
+et le moral, la politique et les finances, les caractères et les
+passions, les choses et les hommes, enfin l'âme. Persistance admirable
+du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qui, si tard, dans une époque ingrate, dure, vit,
+palpite encore, en ce livre naïf et fort, jeune de verve et vieux de
+sagesse, admirable de plénitude.</p>
+
+<p>Par d'Aubigné et par Sully, je sors du grand <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, que j'étudiai
+et enseignai tant d'années. Le profond changement qui se fait au passage
+est marqué bien naïvement par d'Aubigné. Rude cascade! Sous Henri IV, il
+rêve les martyrs et Coligny, médit du roi hâbleur. Mais Henri IV frappé,
+il l'est lui-même, il tombe de la chute à la chute!... Cela ne
+s'arrêtera pas. Les temps mêmes de Richelieu, tant glorieux qu'on les
+veuille faire politiquement, seront encore une chute morale.</p>
+
+<p>C'est le 12 décembre dernier (1856) que j'écrivais ceci, par un temps
+doux et maladif, en présence des notes nombreuses que mon père m'avait
+copiées de d'Aubigné, avant sa mort (1840). Ces notes, d'une écriture
+forte et pesante de vieillard, consciencieusement exacte, monumentale et
+pourtant très-vivante, plus digne des pensées qu'aucune impression ne
+sera jamais, m'ont fait entrer bien loin dans le c&oelig;ur le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle. À grand'peine, je leur dis adieu.</p>
+
+<p>Chaque lettre de cette écriture, accentuée de l'amour et de la religion
+de mon livre futur (qu'il ne devait pas lire), me frappait <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span>
+d'un double regret de laisser cette histoire, et de laisser ces
+manuscrits.</p>
+
+<p>Je ne vois plus là-bas, à cette table près de la fenêtre, ce vénérable
+auxiliaire si ardemment zélé pour l'&oelig;uvre qui m'échappe aujourd'hui.
+Nous passâmes ensemble trente années de travail entre l'étude solitaire
+et les pensées de la patrie, parmi les bruits publics de la tribune et
+de la presse, toutes ces voix de la France qui parlaient et se
+répondaient. Ce temps n'est plus, et après l'avoir quitté, quitté cette
+personne qui était moi, je dois quitter ce qui en reste, ces papiers,
+les mettre sous la clef,&mdash;avec un fragment de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<h3>NOTE IV.&mdash;SUR LE MARIAGE ET LA MORT D'HENRI IV</h3>
+
+<p>Tous louent Sully et peu le suivent. Moi, j'ai osé le suivre dans ses
+assertions les plus graves, dans celles où il s'est montré un courageux
+historien, un homme et un Français. En présence des montagnes de
+mensonges que bâtissaient tant d'autres à la gloire de Marie de Médicis,
+Sully a peint fidèlement le déplorable intérieur du roi, l'insolence de
+Concini, les offres fréquentes d'Henri IV de renoncer à ses maîtresses
+si on renvoyait cet homme, l'attente où il était de sa mort et sa
+conviction que la mort lui viendrait de là.</p>
+
+<p>«Est-ce clair?» On peut dire ce mot à chaque ligne.</p>
+
+<p>Ou le mot de Harlay, levant les mains au ciel: «Des preuves? des
+preuves?... Il n'y a que trop de preuves.»</p>
+
+<p>Sur la lutte du mariage français et du mariage étranger (V. p. 49), j'ai
+suivi uniquement Sully, les lettres du roi et celles du cardinal
+d'Ossat. Sur les <i>cavaliers servants</i> (p. 54, 56), je suis Sully encore,
+avec le mss. du fonds Béthune qu'a copié M. Capefigue. Tout cela
+extrêmement cohérent, de cette vraisemblance frappante et saisissante
+qui fait qu'on crie: «C'est vrai!»</p>
+
+<p>L'étonnante fluctuation où le roi se trouvait alors, entre ses deux
+mariages et ses deux religions, l'envoi du capucin Travail (le P.
+Hilaire) à Rome pour défaire le mariage florentin au moment où il se
+faisait, tout cela est fort clair, même à travers la mauvaise volonté,
+l'obscurité calculée de d'Ossat.</p>
+
+<p>La Conspiration des poudres et autres petites affaires de ce <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span>
+genre durent faire douter Henri IV de l'avantage qu'il y avait à tant
+caresser ses ennemis. Le nonce romain de Bruxelles se trouva compromis
+dans cette affaire anglaise, comme il l'avait été dans le complot de
+1599 pour assassiner Henri IV. Lui-même, allant en Poitou, vit
+s'évanouir tout ce que le clergé lui faisait croire de l'opposition. Le
+roi et la Rochelle s'embrassèrent en 1605 (p. 85). Et le roi (août 1606,
+p. 88) accorda aux huguenots le <i>temple de Charenton</i>. La belle histoire
+que M. Read nous a donnée de ce temple indique toute l'importance d'un
+tel fait, qui, à lui seul, était une révolution. Il disait assez haut ce
+que le roi voulait faire en Europe.</p>
+
+<p>C'est à cette année 1606 que la dame d'Escoman, dans sa déposition,
+rapporte le pacte conclu pour tuer le roi entre sa furieuse maîtresse et
+d'Épernon, seigneur d'Angoulême et patron de Ravaillac, qu'il employait
+à Paris à solliciter ses procès.</p>
+
+<p>Quoi de plus vraisemblable? C'est cette année que l'on sut
+définitivement que le mariage italien ne retiendrait pas Henri IV, comme
+on l'avait cru d'abord. <i>Le tuer ou le marier</i>, tel avait été le dilemme
+en 1600. Le mariage étant inutile, on résolut de le tuer.</p>
+
+<p>Il faut être sourd, aveugle et se crever les yeux pour ne pas voir,
+entendre cela.</p>
+
+<p>Le recueil de mensonges qu'on appelle <i>Mercure français</i> part du procès
+de Ravaillac, qu'on voulait mutiler et fausser, et de la déposition de
+la d'Escoman, qu'on voulait étouffer en la défigurant.</p>
+
+<p>La réfutation que ce <i>Mercure</i> fait de la d'Escoman est bien plaisante.
+On ne doit pas la croire, <i>car elle est bossue et boîteuse</i>. On ne doit
+pas la croire, <i>car elle est pauvre</i>, et elle a un enfant à
+l'Hôtel-Dieu. <i>Elle a été condamnée pour adultère</i>, le crime universel
+alors. <i>Elle a pris pour Ravaillac un autre homme.</i> Qui l'affirme? On ne
+le dit pas; apparemment ce sont les gens que la reine envoya pour voir
+la d'Escoman et la déconcerter chez la reine Marguerite. Le <i>Mercure</i>
+est pourtant forcé d'avouer que Marguerite était frappée de la
+déposition de cette femme, qui ne se démentait pas, ne variait pas,
+«répétait de mot en mot.»</p>
+
+<p>Peu m'importe que la d'Escoman ait été boîteuse, pauvre, etc. Elle n'en
+est pas moins un témoin grave quand elle se concilie si bien avec Sully.
+Elle s'accorde également avec le factotum de Dujardin-Lagarde, <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span>
+qui fut pensionné par le roi pour l'avis véridique donné à Henri IV
+(Archives curieuses, XV, 150).</p>
+
+<p>Le peuple crut la d'Escoman et Lagarde. Il crut que d'Épernon, Guise,
+Concini (Henriette, et la reine même), avaient trempé dans le complot,
+ou du moins en avaient connaissance. On put savoir dans tout Paris la
+profonde douleur qu'exprima le président Harlay devant les amis de
+Lestoile quand il vit que la première personne du royaume, l'autorité
+elle-même, était tellement compromise. La confiance qu'exprime Lestoile
+dans la déposition de la d'Escoman, c'était le sentiment populaire. J'en
+juge par un mot foudroyant du capucin Travail, le P. Hilaire, l'un des
+meurtriers de Concini, qui crut qu'en réalité rien ne changerait si l'on
+ne tuait aussi la reine mère, et qui en fit la proposition à Bressieux,
+écuyer de Marie de Médicis. Celui-ci refusant: «N'importe, dit Travail,
+je ferai en sorte que le roi ira à Vincennes, et, pendant ce temps-là,
+<i>je la ferai déchirer par le peuple</i>.» Le peuple la croyait donc
+complice de la mort d'Henri IV. (<i>Revue rétrospective</i>, II, 505.)</p>
+
+<p>Cela fait comprendre les craintes de d'Épernon et sa tentative pour
+terroriser les États et le Parlement en 1614, quand le témoin Lagarde se
+présenta aux États (p. 152, 154),&mdash;et les craintes de la reine mère, sa
+fuite de Blois en novembre 1618 (p. 239), quand elle apprit que de
+Luynes avait fait arrêter la Du Tillet, maîtresse de d'Épernon,
+compromise dans l'affaire de Ravaillac (V. les Mémoires de Richelieu).
+Elle crut certainement que de Luynes, instruit de ses menées secrètes,
+allait lui faire faire son procès.</p>
+
+<p class="p2 center">FIN DU TOME TREIZIÈME</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="index">
+<p><span class="index-3">CHAPITRE PREMIER</span>
+<span class="ralign">Pages.</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Ligue de la cour contre Gabrielle.</span> 1598,
+<span class="ralign"><a href="#page1">1</a></span></li>
+<li>Faiblesse d'Henri IV dans son intérieur,
+<span class="ralign"><a href="#page3">3</a></span></li>
+<li>Le dilemme du temps: <i>Le tuer ou le marier</i>,
+<span class="ralign"><a href="#page6">6</a></span></li>
+<li>Gabrielle craint le mariage florentin,
+<span class="ralign"><a href="#page8">8</a></span></li>
+<li>Sully, créé par elle, travaille contre elle,
+<span class="ralign"><a href="#page10">10</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE II</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Mort de Gabrielle</span>. 1599,
+<span class="ralign"><a href="#page16">16</a></span></li>
+<li>Le diable et les possédés,
+<span class="ralign"><a href="#page17">17</a></span></li>
+<li>Maladie du roi; assassin,
+<span class="ralign"><a href="#page19">19</a></span></li>
+<li>Le roi décidé pour Gabrielle,
+<span class="ralign"><a href="#page21">21</a></span></li>
+<li>Les protestants désirent le mariage français,
+<span class="ralign"><a href="#page23">23</a></span></li>
+<li>La mort violente,
+<span class="ralign"><a href="#page32">32</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE III</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Henriette d'Entragues et Marie de Médicis.</span> 1599-1600,
+<span class="ralign"><a href="#page42">42</a></span></li>
+<li>La galerie de Rubens,
+<span class="ralign"><a href="#page43">43</a></span></li>
+<li>Politique papale et florentine de la France,
+<span class="ralign"><a href="#page44">44</a></span></li>
+<li>Double négociation de mariage,
+<span class="ralign"><a href="#page49">49</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE IV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Guerre de Savoie.&mdash;Mariage.</span> 1601,
+<span class="ralign"><a href="#page55">55</a></span></li>
+<li>Conquête de la Savoie,
+<span class="ralign"><a href="#page57">57</a></span></li>
+<li>Marie déplaît au roi, il prépare son divorce à Rome,
+<span class="ralign"><a href="#page64">64</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE V</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Conspiration de Biron.</span> 1601-1602,
+<span class="ralign"><a href="#page66">66</a></span></li>
+<li>Les amants de la reine,
+<span class="ralign"><a href="#page67">67</a></span></li>
+<li>Biron traite avec l'ennemi,
+<span class="ralign"><a href="#page71">71</a></span></li>
+<li>Son procès, 15 juin-31 juillet,
+<span class="ralign"><a href="#page79">79</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE VI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Le rétablissement des Jésuites.</span> 1603-1604,
+<span class="ralign"><a href="#page86">86</a></span></li>
+<li>Réaction. Transformation du clergé et de la noblesse,
+<span class="ralign"><a href="#page87">87</a></span></li>
+<li>François de Sales, Cotton,
+<span class="ralign"><a href="#page92">92</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE VII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Le roi se rapproche des protestants.</span> 1604-1606,
+<span class="ralign"><a href="#page96">96</a></span></li>
+<li>Concini, favori de la reine,
+<span class="ralign"><a href="#page97">97</a></span></li>
+<li>Conspiration d'Entragues,
+<span class="ralign"><a href="#page99">99</a></span></li>
+<li>Conspiration des poudres,
+<span class="ralign"><a href="#page102">102</a></span></li>
+<li>Le roi donne aux protestants le temple de Charenton,
+<span class="ralign"><a href="#page106">106</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE VIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Grandeur d'Henri IV</span>,
+<span class="ralign"><a href="#page109">109</a></span></li>
+<li>Difficultés qu'il rencontrait,
+<span class="ralign"><a href="#page110">110</a></span></li>
+<li>Réformes de Sully,
+<span class="ralign"><a href="#page112">112</a></span></li>
+<li>Ce que le roi fit malgré Sully,
+<span class="ralign"><a href="#page114">114</a></span></li>
+<li>Le Paris d'Henri IV,
+<span class="ralign"><a href="#page116">116</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE IX</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">La conspiration du roi et la conspiration de la cour.</span>
+ 1606-1608,
+<span class="ralign"><a href="#page121">121</a></span></li>
+<li>L'Europe se précipitait dans les bras de la France,
+<span class="ralign"><a href="#page122">122</a></span></li>
+<li>La cour conspire la mort du roi,
+<span class="ralign"><a href="#page125">125</a></span></li>
+<li>Insolence et haine de Concini,
+<span class="ralign"><a href="#page127">127</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE X</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Le dernier amour d'Henri IV.</span> 1609,
+<span class="ralign"><a href="#page130">130</a></span></li>
+<li>L'<i>Astrée</i> de d'Urfé,
+<span class="ralign"><a href="#page131">131</a></span></li>
+<li>Mademoiselle de Montmorency,
+<span class="ralign"><a href="#page133">133</a></span></li>
+<li>Masque d'Henri IV,
+<span class="ralign"><a href="#page134">134</a></span></li>
+<li>Mariage du prince de Condé,
+<span class="ralign"><a href="#page135">135</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Progrès de la conspiration.&mdash;Fuite de Condé.</span> 1609,
+<span class="ralign"><a href="#page139">139</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Mort d'Henri IV.</span> 1610,
+<span class="ralign"><a href="#page148">148</a></span></li>
+<li>Ravaillac,
+<span class="ralign"><a href="#page148">148</a></span></li>
+<li>Avis de la d'Escoman, négligé de la reine,
+<span class="ralign"><a href="#page153">153</a></span></li>
+<li>Abattement d'Henri IV,
+<span class="ralign"><a href="#page155">155</a></span></li>
+<li>Il est tué, 14 mai 1610,
+<span class="ralign"><a href="#page161">161</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Louis XIII.&mdash;Régence.&mdash;Ravaillac et la d'Escoman.</span>
+ 1610-1614,
+<span class="ralign"><a href="#page163">163</a></span></li>
+<li>Changement complet. Terreur du peuple,
+<span class="ralign"><a href="#page164">164</a></span></li>
+<li>Violence de d'Épernon,
+<span class="ralign"><a href="#page167">167</a></span></li>
+<li>On précipite le procès de Ravaillac,
+<span class="ralign"><a href="#page169">169</a></span></li>
+<li>La curée,
+<span class="ralign"><a href="#page174">174</a></span></li>
+<li>On étouffe la voix de la d'Escoman,
+<span class="ralign"><a href="#page176">176</a></span></li>
+<li>Mépris et révolte des grands,
+<span class="ralign"><a href="#page178">178</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XIV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">États généraux.</span> 1614,
+<span class="ralign"><a href="#page180">180</a></span></li>
+<li>Les magistrats représentent le Tiers État,
+<span class="ralign"><a href="#page183">183</a></span></li>
+<li>D'Épernon terrorise le parlement et les États,
+<span class="ralign"><a href="#page189">189</a></span></li>
+<li>Noble sacrifice du Tiers,
+<span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></li>
+<li>Le roi se déclare contre le Tiers,
+<span class="ralign"><a href="#page194">194</a></span></li>
+<li>Comment on cache les vols de la cour,
+<span class="ralign"><a href="#page196">196</a></span></li>
+<li>Le roi accable encore le Tiers,
+<span class="ralign"><a href="#page198">198</a></span></li>
+<li>Réforme que le Tiers demande dans l'Église,
+<span class="ralign"><a href="#page200">200</a></span></li>
+<li>Le Tiers bâtonné et renvoyé,
+<span class="ralign"><a href="#page201">201</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Prison de Condé.&mdash;Mort de Concini.</span> 1615-1617,
+<span class="ralign"><a href="#page203">203</a></span></li>
+<li>Fortune de Luynes. Il est poussé à tuer Concini, mais
+ ménage la reine mère et lui accorde l'emprisonnement
+ de la d'Escoman,
+<span class="ralign"><a href="#page207">207</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XVI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Des m&oelig;urs.&mdash;Stérilité physique, morale et littéraire</span>,
+<span class="ralign"><a href="#page216">216</a></span></li>
+<li>Abaissement des esprits. Casuistique, couvents, sorcellerie,
+<span class="ralign"><a href="#page217">217</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XVII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Du sabbat au moyen âge et du sabbat au xvii<sup>e</sup> siècle&mdash;L'alcool
+ et le tabac</span>,
+<span class="ralign"><a href="#page225">225</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XVIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Géographie de la sorcellerie par nations et provinces.&mdash;Les
+ sorcières basques</span>,
+<span class="ralign"><a href="#page238">238</a></span></li>
+<li>Le livre de M. de Lancre, 1610,
+<span class="ralign"><a href="#page244">244</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XIX</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Les couvents.&mdash;La sorcellerie dans les couvents.&mdash;Le
+ Prince des magiciens</span>,
+<span class="ralign"><a href="#page254">254</a></span></li>
+<li>Procès de Gauffridi. 1610-1611,
+<span class="ralign"><a href="#page256">256</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XX</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Luynes et le P. Arnoux.&mdash;Persécution des protestants.</span>
+ 1618-1620,
+<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li>
+<li>Statistique des couvents,
+<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li>
+<li>On prépare la révolution territoriale du siècle,
+<span class="ralign"><a href="#page289">289</a></span></li>
+<li>Catastrophe du Béarn,
+<span class="ralign"><a href="#page295">295</a></span></li>
+<li>La France trahit les protestants d'Allemagne,
+<span class="ralign"><a href="#page297">297</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXI</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Richelieu et Bérulle.</span> 1621-1624,
+<span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li>
+<li>Richelieu jusqu'à quarante ans fut dans le parti espagnol,
+<span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li>
+<li>Politique nationale de la Vieuville,
+<span class="ralign"><a href="#page309">309</a></span></li>
+<li>Il élève Richelieu qui le chasse,
+<span class="ralign"><a href="#page310">310</a></span></li>
+<li>Partialité du pape pour les Espagnols qu'il couvre en
+ Valteline,
+<span class="ralign"><a href="#page314">314</a></span></li>
+<li>Richelieu en chasse le pape. Déc. 1624,
+<span class="ralign"><a href="#page316">316</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">L'Europe en décomposition.&mdash;Richelieu forcé de
+ rétrograder.</span> 1625-1626,
+<span class="ralign"><a href="#page318">318</a></span></li>
+<li>La révolution territoriale en Allemagne,
+<span class="ralign"><a href="#page319">319</a></span></li>
+<li>Révolutions de Hollande et d'Angleterre,
+<span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li>
+<li>Richelieu essaye de rétablir les finances,
+<span class="ralign"><a href="#page323">323</a></span></li>
+<li>Mariage d'Angleterre,
+<span class="ralign"><a href="#page324">324</a></span></li>
+<li>Fermeté de Richelieu contre le légat,
+<span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li>
+<li>Il s'appuie sur les notables,
+<span class="ralign"><a href="#page332">332</a></span></li>
+<li>On le force de traiter avec l'Espagne,
+<span class="ralign"><a href="#page335">335</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIII</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Ligue des reines contre Richelieu.&mdash;Complot de
+ Chalais.</span> 1626,
+<span class="ralign"><a href="#page338">338</a></span></li>
+<li>On pousse l'Angleterre à rompre avec nous,
+<span class="ralign"><a href="#page345">345</a></span></li>
+<li>Embarras financiers de Richelieu, irrémédiables,
+<span class="ralign"><a href="#page349">349</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIV</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Siége de la Rochelle.</span> 1627-1628,
+<span class="ralign"><a href="#page353">353</a></span></li>
+<li>L'Espagne nous trahit et appelle l'invasion anglaise
+<span class="ralign"><a href="#page354">354</a></span></li>
+<li>La Rochelle refuse de recevoir l'Anglais
+<span class="ralign"><a href="#page356">356</a></span></li>
+<li>Buckingham échoue dans l'île de Ré, juillet-novembre 1627
+<span class="ralign"><a href="#page357">357</a></span></li>
+<li>Richelieu bloque la Rochelle, sa digue
+<span class="ralign"><a href="#page362">362</a></span></li>
+<li>La Rochelle refuse encore de se livrer aux Anglais
+<span class="ralign"><a href="#page364">364</a></span></li>
+<li>Elle ouvre ses portes à Richelieu, novembre 1628
+<span class="ralign"><a href="#page369">369</a></span></li>
+<li>Ruine du pays; émigrations protestantes
+<span class="ralign"><a href="#page370">370</a></span></li>
+<li>Richelieu, ayant étouffé la révolution religieuse, ne
+ fera la guerre à la maison d'Autriche qu'à force
+ d'argent,
+<span class="ralign"><a href="#page373">373</a></span></li>
+<li>Callot et Rembrandt, la France et la Hollande
+<span class="ralign"><a href="#page374">374</a></span></li>
+</ul>
+
+<p><span class="index-3">NOTES</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Note I.</span>&mdash;Le sens du volume,
+<span class="ralign"><a href="#page377">377</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Note II.</span>&mdash;Mes contradictions,
+<span class="ralign"><a href="#page379">379</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Note III.</span>&mdash;Sources de l'histoire d'Henri IV,
+<span class="ralign"><a href="#page380">380</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Note IV.</span>&mdash;Mariage et mort d'Henri IV,
+<span class="ralign"><a href="#page383">383</a></span></li>
+</ul>
+</div>
+<p class="p2 center">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.
+ Rousseau, 61.</p>
+
+<h2>Notes</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: M. Poirson a très-bien distingué qu'il y a là deux choses:
+1<sup>o</sup> le système positif des alliances d'Henri IV avec les ennemis de la
+maison d'Autriche, système qui se faisait de lui-même sous l'impression
+de terreur que cette maison inspirait; toute l'Europe se serrait du côté
+de son défenseur. 2<sup>o</sup> Un plan tout utopique de Sully pour la fédération
+européenne. M. Poirson est trop indulgent pour ce plan ridicule. Cela a
+été écrit par les secrétaires de Sully (ils le disent eux-mêmes), en
+1627, pendant le siége de La Rochelle, et déjà sous la royauté du
+cardinal Richelieu, l'année précédente, avait été proposé, comme type de
+l'ordre financier, l'année 1608, c'est-à-dire l'apogée de
+l'administration de Sully. Celui-ci put en concevoir le vague espoir
+d'être rappelé aux affaires par le cardinal. De là peut-être ces idées
+(si étranges chez un protestant) de faire une république italienne
+<i>vassale du pape</i>. Ce qu'il propose aussi pour les élections de Hongrie
+et Bohême est ridicule et quasi-fou. On regrette de trouver cette tache
+dans ce beau livre des <i>Économies</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Dans un gouvernement idolâtrique, fondé sur la divinité de
+l'individu, ce point est grave. Je n'y insiste pas. On rirait, et rien
+n'est plus triste.&mdash;L'historien, le politique, le physiologiste et le
+cuisinier étudieront avec profit ce monument immense, 6 vol. in-folio
+d'une fine écriture: <i>Ludovico-trophie</i>, par Hérouard, médecin du roi,
+seigneur de Vaugrineuse (<i>mss. Colbert</i>, 2601-2606). J'en cite une seule
+journée, qui donne l'impression qu'eut l'enfant royal de la mort de son
+père:</p>
+
+<p>«M. le Dauphin, l'ayant sceu, en pleura, et dit: Ha! si je y eusse esté
+avec mon espée, je l'eusse tué. Chacun se vint offrir à lui de la
+chambre de la royne.&mdash;Raisins de Corinthe et à l'eau de rose, asperges
+et salade, potage, hachis de chapon ... deux cornets d'oublies, quatre
+prunes de Brignolle, figues sèches, du pain bu de la ptisane, dragée de
+fenouil, puis mené, etc. Et chez lui à neuf heures: pissé jaune-paille,
+puis desvestu, mis au lit. Pouls solide, égal, pausé. Chaleur douce.
+Prié Dieu. Dit vouloir coucher avec M. de Souvré: «Pour ce qu'il me
+vient des songes.» La royne l'envoie quérir pour le faire coucher dans
+sa chambre...</p>
+
+<p>«Le <span class="smcap">XV</span>, esveillé à six heures et demie ... À sept heures un quart, levé,
+bon visage, guay, pissé jaune, peigné. Vestu d'un habillement bleu. À
+huit heures et demie, déjeuné, ne sceut mangé, beu de la ptisane. Il
+avoit du ressentiment, et si l'innocence de son asge lui donnoit par
+intervalles quelque gaieté. Mené à la messe. À neuf heures et demie,
+disné; raisins de Corinthe, asperges, salade, potage, chapon bouilli;
+pris un peu d'un gasteau feuilleté, bu du vin blanc ... <i>Intrepidus</i>.»</p>
+
+<p>À ces notes curieuses sur le caractère de l'enfant royal, on peut
+joindre les lettres du nonce, qui font très-bien connaître la mère.
+Elles racontent, entre autres choses, les violentes scènes qui eurent
+lieu (en 1622), entre elle et le prélat Ruccellaï, un Italien qu'elle
+avait favorisé beaucoup, et qui avait été supplanté dans sa faveur par
+le jeune Richelieu. Pour obtenir de Louis XIII qu'il chasse Ruccellaï,
+elle soutient qu'il a fait semblant d'être amoureux d'elle; que, sous
+prétexte d'admirer ses dentelles, il s'est émancipé, etc. C'est la scène
+de Tartufe et d'Elmire, mais plus comique, la reine étant d'âge
+très-mur, très-lourde d'embonpoint. Tout cela est écrit en chiffres,
+comme le plus terrible mystère. (V. nos <i>Archives, extraits du Vatican,
+Nonciatures</i>, carton <i>L</i>, 389.)</p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Je reviendrai sur la <i>casuistique</i> et les <i>couvents</i>; et,
+quant à la <i>sorcellerie</i>, je donnerai mes sources et ma critique, quand
+le Diable expire à Loudun sous l'horreur et le ridicule.&mdash;Sur le tabac,
+V. la brochure de M. Larrieu et la lettre, si instructive que M.
+Ferdinand Denis a jointe à l'opuscule de M. Demersey (1854). Oviédo,
+Thévet, Cartier, Lérit, sont les premiers qui en fassent mention. Le
+Portugais Goes avait rapporté le tabac à Lisbonne; il le donna à notre
+ambassadeur Nicot, qui l'apporta en France comme une herbe propre à
+déterger et calmer les blessures. Elle fut présentée à Catherine de
+Médicis, qui accepta d'en être la marraine, et voulut bien qu'on
+l'appelât <i>Catherinaire</i>, ou <i>Médicée</i>. On a vu sa vogue déjà fatale en
+1610. Le fisc s'en empara bientôt. Richelieu dit en 1625 (Lettres, II,
+165) qu'on en apporte deux millions de livres, qu'on en déclare moins de
+la moitié, et que l'État peut en tirer par an quatre cent mille livres.
+Il a rapporté jusqu'à nous un milliard et demi. Mais qui calculerait ce
+qu'il nous a fait perdre par la vaine rêverie, l'inaction et
+l'énervation! C'est un secours pour le travailleur en plein air dans les
+lieux humides, pour le marin peut-être; mais pour tous les autres un
+fléau, une source de nombreuses maladies du cerveau, de la moelle et de
+la poitrine, d'une entre autres, la plus triste, de cracher toujours et
+partout.</p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Ce beau livre d'Ollivier, le <i>Théâtre d'agriculture et
+ménage des champs</i>, est beaucoup plus économique que patriarcal et
+philanthropique. Les journaliers n'y sont pas trop favorisés. Le seul
+conseil de mettre les deux tiers du domaine en forêts et prairies, s'il
+eût été suivi, eût considérablement réduit le travail des cultivateurs
+salariés.&mdash;Voir sur la condition des paysans le grand travail de M.
+Bonnemère, qui donne tous les textes, l'ingénieux ouvrage de M. Doniol,
+en les rapprochant de l'excellente histoire de l'administration de M.
+Chéruel, etc., etc. Ils font toucher au doigt comment la richesse, et la
+subsistance même, vont diminuant dans tout ce siècle. Quelle terrible
+distance des &OElig;conomies de Sully au livre de Vauban, si triste, à ceux
+de Boisguillebert, si cruellement désespérés.</p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Cela est dur et peut paraître exagéré. Mais, en réalité,
+ils sont fréquemment contredits par ses lettres, par les écrits
+contemporains, par les faits même. C'est en réalité un très-long factum
+marqué souvent d'une grande hauteur de vues et de raison, mais calculé,
+pénible, artificieux, qui veut harmoniser pour la postérité une vie fort
+peu d'accord avec elle-même. On dit qu'au siége de la Rochelle, dans ce
+long blocus d'hiver où il se consumait, il commença à vouloir qu'on
+écrivît ses actes, c'est-à-dire qu'on les expliquât. C'est là sans doute
+l'origine des Mémoires, qu'il a inspirés, presque dictés, revus avec
+soin. Le premier point, c'était de faire croire qu'à son premier
+ministère, sous Concini, il était déjà anti-espagnol. Chose absolument
+impossible; les pièces de Simamar, citées par Capefigue, montrent que
+Concini et sa femme étaient intimes avec l'Espagne, ils venaient de
+faire le double mariage espagnol; la dépêche de Richelieu à Schomberg
+n'est qu'un leurre pour amuser les Allemands. Le second point, c'était
+d'éreinter la Vieuville, celui qui rappela Richelieu au ministère et que
+Richelieu fit chasser; c'était de lui ôter l'honneur d'avoir eu
+l'initiative d'une politique française. Le troisième point, c'est celui
+où il se donne l'honneur d'avoir voulu le siége de la Rochelle. Sans
+doute comme prêtre, comme controversiste, il haïssait les protestants;
+cela est sûr. Et il est sûr encore que ses instincts de gentilhomme et
+d'homme d'épée lui auraient fait désirer d'imiter les fameuses croisades
+de Ximenès, la conquête de Grenade, les exploits de Lépante. Tel fut le
+fond de sa nature. Mais son très-lumineux esprit (et dirai-je, son âme
+française) le firent vouloir, contre sa nature, l'alliance avec
+l'Angleterre, la Hollande, le Danemark et les protestants d'Allemagne,
+ce qui impliquait des ménagements pour les protestants de France. Les
+papiers de Bérulle, extraits par Tabaraud, montrent très-bien (et les
+offres continuelles de Richelieu aux protestants montrent encore mieux)
+qu'il leur fit, malgré lui, cette guerre demandée par Bérulle et tous
+nos Français espagnols, guerre qui détruisait ses projets, irritait
+l'Angleterre, la Hollande, ses alliés naturels. Tabaraud est précieux
+ici. Panégyriste de Bérulle, il prouve innocemment, mais prouve, que
+Bérulle eut l'honneur principal de cette énorme sottise, d'avoir
+travaillé, préparé la destruction de la Rochelle, l'amortissement des
+protestants qui eussent si bien servi contre l'Espagne. Le duc de Rohan
+put tirer quelque argent des Espagnols, et même en 1628, quand on le
+traqua avec ses armées, il fit un misérable et coupable traité avec
+l'Espagne. Mais, dans cette grande faute, il était seul ou presque seul,
+nullement suivi de son parti. Je parlerai plus tard de tout cela. Je
+dois l'ajourner, n'ayant pas encore le troisième volume des <i>Lettres de
+Richelieu</i> que publie M. Avenel. Excellent et rare éditeur. Son
+introduction est écrite dans une sage mesure que les biographes ne
+gardent presque jamais pour leur héros. Il dit très-bien que Richelieu,
+si actif au dehors, ne put faire réellement que peu de choses à
+l'intérieur, qu'il n'avait point d'entrailles, qu'il n'aimait point le
+peuple. Les notes, non moins judicieuses, par lesquelles M. Avenel
+éclaire et interprète les pièces, contiennent, outre les renseignements,
+de précieuses marques de critique. En 1626, par exemple, il observe sur
+la forme même des lettres de Richelieu, <i>qu'alors il n'était pas maître
+encore, mais le premier entre les ministres</i>, ce qui confirme ce que les
+papiers de Bérulle nous apprennent de l'importance qu'avait celui-ci et
+de la sourde lutte qu'il soutenait contre Richelieu à la cour, au
+conseil (par Marillac et autres).</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1598-1628 (Volume
+13/19), by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1598-1628 ***
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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