diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:13:44 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:13:44 -0700 |
| commit | c9078e409fb839524a4404157f21ef6eba7f2c10 (patch) | |
| tree | 42796a6bebedd1862e0be5fcbb8e5d08a231f5de | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 39876-8.txt | 11092 | ||||
| -rw-r--r-- | 39876-8.zip | bin | 0 -> 242367 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 39876-h.zip | bin | 0 -> 253177 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 39876-h/39876-h.htm | 11179 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 22287 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/39876-8.txt b/39876-8.txt new file mode 100644 index 0000000..01a5d31 --- /dev/null +++ b/39876-8.txt @@ -0,0 +1,11092 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19), by +Jules Michelet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) + +Author: Jules Michelet + +Release Date: June 1, 2012 [EBook #39876] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1598-1628 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +[Note au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.] + + + + + HISTOIRE + + DE + + FRANCE + + + + + + PAR + + J. MICHELET + + + + + NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + TOME TREIZIÈME + + + + + PARIS + + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 + + 1877 + + Tout droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + + HISTOIRE DE FRANCE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LIGUE DE LA COUR CONTRE GABRIELLE + +1598 + + +La chanson si populaire de _Charmante Gabrielle_, la plainte amoureuse +du roi sur sa cruelle _départie_, ne fut pas, comme on l'a dit, faite au +départ pour la guerre, mais, au contraire, au retour, et quinze jours +après la paix. Il la fit et l'adressa dans une courte séparation +qu'amenèrent les couches de son second fils. Il a la bonne foi d'avouer +qu'il n'est pas tout à fait l'auteur. «J'ai dicté, dit-il, mais non +arrangé.» + +L'air tendre, ému, solennel, a quelque chose de religieux et semble d'un +ancien psaume. Les paroles, peu poétiques, riment tant bien que mal un +sentiment vrai, l'aimable ressouvenir des maux qu'on ne souffrira plus. +C'est la première et charmante émotion de la paix. Parents, amis ou +amants, on se retrouve donc enfin, et pour ne plus se quitter. Plus de +cruelle _départie_, et chacun sûr de ce qu'il aime. Ce sourire, mêlé +d'une larme, regarde encore vers le passé. + +De toute l'ancienne monarchie, il reste à la France un nom, Henri IV, +plus, deux chansons. La première est _Gabrielle_, ce doux rayon de la +paix après les horreurs de la Ligue. La seconde chanson, c'est +_Marlborough_, une dérision de la guerre, une ironie innocente par +laquelle le pauvre peuple de Louis XIV se revengeait de ses revers. + +Henri IV croyait à la paix, espérait soulager le peuple, rêvait le +bonheur, l'abondance. Dans ses lettres, il est tout homme, tout nature, +et naïvement, dit la pensée du moment. Il semble que le sobre Gascon +soit devenu un Gargantua! «Envoyez-moi des oies grasses du Béarn, les +plus grasses que vous pourrez, et qu'elles fassent honneur au pays.» +C'est la première lettre qu'Henri IV ait écrite depuis le traité; la +paix fut signée le 2 mai, la lettre est du 5. + +Il ne faut pas oublier que l'on avait faim depuis quarante ans. Si +longtemps alimentée de mots et de controverses, la France voulait +quelque autre chose. Henri IV parlait ici pour elle et la représente. +Pour lui, ses goûts étaient autres; mais en cela et en tout, même en +amour, malgré sa réputation populaire, il était homme de paroles, bien +plus que de réalité. + +Entre lui et Gabrielle, le contraste était parfait. Lui, maigre et vif, +infiniment jeune d'esprit sous sa barbe grise, quoique très-fatigué de +corps et très-entamé. Elle, extrêmement positive, déjà replète à +vingt-six ans. Dans le dessin qui doit être son dernier portrait (dessin +de la Bibliothèque), sa face s'épanouit comme un triomphal bouquet de +lis et de roses. Adieu la svelte demoiselle (des dessins de +Sainte-Geneviève). C'est une épouse, une mère, et la mère des gros +Vendôme. Si ce n'est la reine encore, c'est bien la maîtresse du roi de +la paix, le type et le brillant augure des _sept années grasses_ qui +devaient succéder aux _maigres_, mais dont à peine on vit l'aurore. + +Une réponse d'Henri IV à Gabrielle nous apprend qu'elle lui reprochait +alors «d'aimer moins qu'elle n'aimait,» en d'autres termes, d'ajourner, +d'éluder le mariage. Elle poussait sa fortune et ne désespérait point de +franchir le dernier pas. À chaque couche, elle gagnait du terrain. Le +roi s'attachait extrêmement aux enfants. Il n'y eut jamais un père si +faible, dit avec raison Richelieu. Le dernier traité de la Ligue avait +mis cela en lumière: Mercoeur était aux abois, la Bretagne se livrait au +roi; mais les dames de cette famille captèrent si bien Gabrielle, que le +roi donna à Mercoeur un traité inespéré pour marier deux nourrissons, +son Vendôme de trois ou quatre ans, à la fille de Mercoeur. Il en est +honteux lui-même, et s'excuse au connétable: «Vous êtes père, lui +dit-il, et vous ne me blâmerez pas.» + +Le roi arrivait à l'âge où l'intérieur, l'entourage intime, les +affections d'habitude, dominent le caractère. Il voulait qu'on le crût +fort libre et fort absolu. Dans les deux heures qu'il donnait par jour +aux affaires, il tranchait et décidait avec la vivacité brève du +commandement militaire. Mais on voyait dans mille choses que ce roi, +toujours capitaine, avait chez lui son général, et qu'il prononçait +souvent au conseil les ordres de la chambre à coucher. + +Il faisait grande illusion à l'Europe. Son triomphe sur l'Espagne, la +première puissance du monde, le faisait célébrer, redouter jusqu'en +Orient. On croyait le voir toujours monté sur le cheval au grand +panache, qui enfonça à Ivry les rangs espagnols. Son extrême activité le +maintenait dans l'opinion. Jamais les ambassadeurs ne pouvaient le voir +assis. Il les écoutait en marchant, il tenait conseil en marchant. Puis +il montait à cheval, chassait jusqu'au soir. Il jouait alors, et avec +vivacité, emportement, jusqu'à tricher, voler, dit-on (mais il rendait). +Couché tard, de très-bonne heure il était levé, aux jardins, faisant +planter, soigner ses arbres. Avec toute cette activité, après la paix, +il fut malade. Il en était de lui comme de la France. Du jour que +l'esprit fut plus libre, on s'aperçut tout à coup des maladies que l'on +avait. L'affaissement moral se traduisit par celui du corps. Six mois +après le traité, le roi eut une rétention d'urine dont il crut mourir, +puis la goutte, puis des diarrhées et de grands affaiblissements. + +Les médecins l'avertirent en 1603 que, pour l'amour, son temps était +fini, et qu'il ferait bien de renoncer aux femmes. Le chancelier +Cheverny nous apprend qu'il lui était survenu une excroissance fort +gênante, qui faisait croire que désormais il n'aurait plus d'enfants. + +Cet affaiblissement d'une santé devenue si variable ne paraît pas dans +les mémoires, mais beaucoup dans ses lettres, et à chaque instant. On en +voit des signes dans ses vrais portraits, qui, il est vrai, sont fort +rares. Porbus même s'est bien gardé d'exprimer cette sensibilité +nerveuse d'une physionomie souriante, mais si près des larmes, cette +facilité d'attendrissement d'un homme qui avait trop vu, trop fait et +souffert! Tout se mêle en ce masque étrange, trompeur par sa mobilité. +Elle semble croître avec sa vie. Le seul point vraiment fixe en lui, +c'est qu'il fut toujours amoureux. Mais, en ses plus légers caprices, le +coeur était de la partie. Et voilà pourquoi ce règne ne tomba pas aussi +bas que les satires de l'époque pourraient le faire croire. Les femmes, +dit madame de Motteville, furent plus honorées alors qu'au temps de la +Fronde. Pourquoi cela? Le roi aimait. + +Avec ce coeur ouvert et facile, avec cette dépendance de l'intérieur et +ce besoin d'intimité, on était sûr que, quelque femme qu'épousât le roi, +elle aurait un grand ascendant; que, fidèle ou non, il mettrait en elle +une grande confiance, lui cacherait peu de choses, et qu'au moins +indirectement elle influerait sur les destinées de l'État. + +Sous un tel roi, la grosse affaire était certainement le mariage. + +Et c'était le point par lequel l'étranger espérait bien reprendre ses +avantages. Peu l'importait que le soldat espagnol eût été chassé, si une +reine espagnole (au moins espagnole d'esprit), entrait victorieusement, +en écartant Gabrielle, et mettait la main sur le roi et le royaume. + +La paix ne fut pas une paix, mais une guerre intérieure où l'on se +disputa le roi. + +La crise était fort instante. Du jour même où l'Espagne fut sûre que +nous désarmions, elle commença une guerre tout autrement vaste, et qui +ne lui coûtait plus rien, non contre la Hollande seulement, mais en +Allemagne; les bandes dites espagnoles (des voleurs de toute nation) se +mirent à manger indifféremment protestants et catholiques. C'est le vrai +commencement de l'horrible demi-siècle qu'on appelle la Guerre de +Trente-Ans. Le roi de France, le seul roi qui porta l'épée, allait +devenir l'homme unique, le sauveur imploré de tous. Chacun le voyait, le +sentait. S'en emparer ou s'en défaire, c'était l'idée des violents. Le +dilemme se posait pour eux: _Le tuer ou le marier._ + +Il les avait amusés par l'abjuration, amusés encore à la paix. Il avait +fait entendre à Rome que l'_Édit_ de Nantes donné aux protestants ne +serait qu'une feuille de papier; mais on voyait qu'il voulait réellement +leur donner des garanties. Il avait fait espérer le rétablissement des +Jésuites; mais quand on le pressa, il dit: «Si j'avais deux vies, j'en +donnerais volontiers une pour satisfaire Sa Sainteté. N'en ayant qu'une, +je dois la garder pour son service et l'intérêt de mes sujets.» + +Les Jésuites étaient attrapés. Ils avaient cru tellement rentrer, +gouverner, confesser le roi, que là-dessus ils bâtissaient le plan d'une +_Armada_ nouvelle contre l'Angleterre. Ce roi confessé, ils l'eussent +allié avec l'Espagnol, et tous deux, bien attelés, auraient été +conquérir le royaume d'Élisabeth. + +L'espoir trompé irrite fort. Deux partis, dans ce parti, travaillaient +diversement, mais d'une manière active. À Bruxelles, le légat romain, +Malvezzi, organisait l'assassinat, qui était son but depuis six années +(De Thou). À Paris et en Toscane, on travaillait le mariage, un mariage +italien. C'est ce qu'eût préféré le Pape; ce mariage, qui eût amorti et +romanisé le roi, dispensait de le tuer. + +Le roi, dans ses grandes misères, avait emprunté de fortes sommes au +grand-duc de Toscane, qui spéculait là-dessus de deux manières à la +fois. Il s'était fait par ses agents, les Gondi et les Zamet, percepteur +des taxes en France, et il en tirait de grosses usures. Deuxièmement, il +espérait, avec cet argent et les sommes qu'il pourrait y ajouter, faire +sa nièce reine de France. Il tenait à continuer par elle Catherine de +Médicis, le gouvernement florentin, comme il continuait par ses +financiers l'exploitation pécuniaire du royaume. Il avait envoyé depuis +plusieurs années le portrait de cette nièce, rayonnant de jeunesse et de +fraîcheur, un parfait soleil de santé bourgeoise. Gabrielle n'avait pas +peur du portrait, mais bien de la caisse, attrayante pour un roi ruiné. +Elle craignait ces Italiens, les maîtres de nos finances et les agents +du mariage, secrets ministres du grand-duc. Elle leur porta un grand +coup en faisant mettre dans le conseil des finances un homme qu'elle +croyait à elle, le protestant Sully. + +Quand je parle de Gabrielle, je parle de sa famille, des Sourdis et des +d'Estrées. Cette belle idole n'avait pas beaucoup de tête et ne faisait +guère que suivre leurs avis. Mais la famille elle-même, la tante de +Sourdis, qui menait tout, n'était pas bien décidée sur la ligne à +suivre, et ménageait tout le monde. Elle travaillait à Rome, +non-seulement pour le divorce du roi, mais pour faire son fils cardinal. +D'autre part, personnellement, Gabrielle caressait les huguenots. Elle +les plaçait dans sa maison comme serviteurs de confiance. Était-elle, au +fond, protestante, comme l'affirme d'Aubigné? Non. Du moins, elle +accomplissait tous ses devoirs catholiques. Le roi chantant un jour des +psaumes, pendant qu'elle était malade, elle lui mit la main sur la +bouche, au scandale des huguenots. Mais les catholiques croyaient que +par ce geste muet elle disait au roi: «Pas encore.» + +Du reste, on la jugeait moins sur ses actes que sur ses amitiés. Elle +était aimée, protégée par deux grandes dames protestantes, l'une la +princesse Catherine, soeur du roi, dont elle avait le portrait +précieusement monté sur une boîte d'or. (Fréville, _Inv. de Gabrielle_.) +L'autre la princesse d'Orange, fille de Coligny, veuve de Guillaume le +Taciturne, et belle-mère de Maurice, le grand capitaine. Cette dame, +aimée, honorée de tous, même des catholiques, donnait une grande force +morale à la cause de Gabrielle. Elle jugeait évidemment qu'un +attachement si long et si fidèle se purifiait par sa durée, que +Gabrielle n'était pas liée à son faux mari qu'elle ne vit peut-être +jamais, pas plus que le roi ne l'était de sa diffamée Marguerite qu'il +ne voyait plus depuis vingt années. + +Gabrielle avait une chose en sa faveur qui pouvait répondre à tout. _Il +fallait une reine française_, dans ce grand danger de l'Europe. +Élisabeth mourait; le fils de Marie Stuart allait succéder. Plus +d'appui pour la Hollande. Comment celle-ci, délaissée des Anglais, +porterait-elle le poids immense de la guerre européenne? +Qu'arriverait-il si l'épée sur laquelle tous avaient les yeux, l'épée de +la France, était liée par une reine étrangère ou volée de son chevet? + +Personne ne voyait cela, ou du moins ne le disait. On faisait cent +objections au mariage français. + +L'indignité de Gabrielle d'abord. Les dames de la noblesse, qui +crevaient de jalousie, se trouvèrent toutes plus sévères et plus +vertueuses que la princesse d'Orange. Elles demandaient quels étaient +donc ces d'Estrées pour donner une reine à la France. Les bourgeoises, +encore plus sottes, disaient qu'il serait bien plus beau, plus glorieux +pour le royaume, d'avoir une vraie reine de naissance et de sang. À la +tête de toutes les femmes se signalait Marguerite de Valois, qui, +l'autre année (24 février 1597), pour tirer quelque grâce de Gabrielle, +descendait à l'appeler «sa soeur et sa protectrice;» mais qui, en 1598, +voyant cette grande ligue contre elle, l'injuriait, disait qu'elle ne +céderait jamais «à cette décriée bagasse.» + +D'autre part, les politiques, sans parler de sa personne, objectaient un +danger fort hypothétique, la crainte que le fils de Gabrielle, n'étant +pas suffisamment légitimé par le mariage, ne trouvât un compétiteur dans +un frère futur et possible, un autre fils qu'elle aurait peut-être après +le mariage accompli. Ces fortes têtes voyaient ainsi le péril fort +incertain de l'avenir, et ils ne voyaient pas le péril présent, celui du +mariage italien, qui mettrait l'ennemi dans la maison, l'invasion d'une +nouvelle cour, de traîtres, et, qui sait? d'assassins.... + +Malgré cet aveuglement général et ces obstacles de tout genre, Gabrielle +aurait vaincu par la puissance de l'affection et des habitudes, si elle +n'avait eu contre elle un homme qui, à lui seul, pesait autant que tous, +Sully, qu'elle avait créé, puis mécontenté maladroitement. + +Nous parlerons ailleurs du ministre, de son aimable dictature des +finances, qui a sauvé le royaume. Un mot ici sur l'homme même. + +Il était né justement l'homme qui devait déplaire le plus à un roi comme +Henri IV. Celui-ci, si faible pour sa cour et son entourage, l'eût +approuvé dans ses réformes, mais il ne l'eût pas défendu, s'il ne l'eût +trouvé appuyé par un entourage plus intime que la cour, par cette femme +aimée, mère de ses enfants. + +Maximilien de Béthune (Rosny par sa grand'mère, et Sully par don du roi) +était originaire d'un pays qui a donné des têtes ardentes sous grande +apparence de froid, de roideur. Il était de l'Artois, du pays de +Maximilien de Robespierre. On rattachait ces Béthune aux Beaton +d'Écosse. Et, en effet, celui-ci avait un faux air britannique, par le +contraste déplaisant d'un teint blanc et rosé d'enfant (à cinquante ans) +et d'un oeil du bleu le plus pur. «Il portait la terreur partout, dit +Marbault; ses actes et ses yeux faisaient peur.» + +Il fit une chose vigoureuse et très-agréable à sa protectrice. Les +notables que le roi assembla dans son péril de 1596, et à qui il dit +qu'il «se remettait à eux en tutelle,» l'avaient pris au mot. Mais leur +commission gouvernante, présidée par un des Gondi, ne put rien et ne +fit rien. Sully prit l'affaire de leurs mains, renoncée et désespérée, +et, pour premier acte, mit hors des finances les Gondi et les Zamet, les +partisans italiens, qui percevaient ici pour le grand-duc de Toscane et +lui faisaient ses affaires. + +Tout va de soi où va l'argent. Le matériel de la guerre et bien d'autres +choses allèrent se centralisant dans la main active, énergique, du grand +financier. Il avait fait la guerre toute sa vie. Il voulait être grand +maître de l'artillerie. Les d'Estrées firent la sottise de prendre la +place pour eux, pour le père de Gabrielle, et ils donnèrent à Sully ce +qu'il pouvait désirer, une bonne occasion d'être ingrat. + +Disons ici que ce restaurateur admirable de la fortune publique avait +une attention extrême à la sienne. Non qu'il ait volé; mais il se fit +donner beaucoup; il perdait nulle occasion de gagner, se fondait surtout +et s'affermissait pour l'avenir. On le vit dans l'attention (non pas +déloyale, mais indélicate) qu'il eut de se rapprocher de la maison de +Guise et de s'allier à elle. Elle restait la plus riche, ayant reçu à +elle seule la grosse part de tant de millions que Sully paya aux grands. + +Cet homme, infiniment prudent, prévoyant, vit que Gabrielle n'irait pas +loin, qu'elle n'arriverait pas au but, et qu'il ne fallait pas lui +rester attaché. Elle avait pour elle le roi. Mais qu'est-ce que cela? +Les rois vivent, sans le savoir, captifs, nullement maîtres d'eux-mêmes. + +Au conseil, aucun ministre ne parlait pour elle, que le vieux +chancelier Cheverny et M. de Fresne, rédacteur de l'édit de Nantes et +très-subalterne. Villeroy était contre elle; Espagnol d'inclination, il +aurait voulu une fille d'Espagne. De même Jeannin, l'ex-ligueur, +l'ex-factotum de Mayenne. Ces vieux ministres tenaient à l'antique +tradition, qu'un roi épousât une reine, croyant bien à tort que ces +mariages marient les États. À défaut de l'Espagnole, ils désiraient +l'Italienne, qui apportait de l'argent. Sully, en ceci, était avec eux. +Les quatre ou cinq cent mille écus qui pouvaient venir de Toscane +eussent agréablement figuré dans le trésor qu'il méditait de faire dans +les caves de la Bastille. Ils eussent aidé au besoin pour quelque coup +imprévu qu'on aurait eu à frapper sur le Rhin ou la Savoie. + +Une question toute personnelle pour Sully, c'était de savoir si, ayant +déjà la chose, il aurait le titre, s'il serait déclaré surintendant des +finances. Il lui fallait pour cela l'appui ou la connivence de ses +anciens ennemis. Quoique le roi eût toujours l'air de trancher seul, il +était très-puissamment influencé et par ces vieux ministres d'expérience +et par les valet intérieurs. Sully avait bravé les uns et les autres. Il +avait surtout ces derniers à craindre, s'il ne se ralliait à eux pour le +mariage italien et contre sa protectrice. + +Le roi avait près de lui trois rieurs en titre: d'abord le bouffon +Roquelaure, sans conséquence et le meilleur de tous; puis l'entremetteur +Fouquet la Varenne; enfin un baragouineur italien, très-facétieux, M. le +financier Zamet, Toscan et agent du grand-duc. + +Les rieurs! Classe dangereuse. Nous avons vu dans l'Orient le rôle +sanglant de la _Rieuse_ (Roxelane), qui mena Soliman jusqu'à étrangler +son fils! + +La Varenne, ex-cuisinier, et Zamet, ex-cordonnier, étaient en réalité +des hommes considérables et dangereux de cette cour. Le roi les savait +des faquins et ne pouvait se passer d'eux. Quoique moins désordonné qu'à +un autre âge, il lui fallait toujours des gens avec qui il pût +s'ébaudir, parler comme au temps d'Henri III. + +La Varenne, qu'Henri IV avait ramassé dans la cuisine de sa soeur comme +un drôle à toute sauce, était gai, vif et hardi. Le roi le trouva +commode pour ses messages galants. Mais cela ne dure pas toujours. La +Varenne, sous un roi barbon, menacé d'un long chômage, tourna aux +affaires, s'y insinua. À la rétention d'urine, il crut que le roi irait +baissant et se donna aux Jésuites; il se fit leur protecteur, les appuya +constamment, et par là, créa à un fils enfant, qu'il avait, une énorme +fortune d'Église. Le second fils fut grand seigneur. + +Zamet, de race mauresque, cordonnier de Lucques, fort adroit, seul de +tous les hommes avait réussi à chausser le délicieux pied d'Henri III. +Ce prince reconnaissant le fit valet de garde-robe, lui confiant les +petits cabinets où il nourrissait douze enfants de choeur; car il aimait +fort la musique. Zamet ne s'enorgueillit point de ces nobles fonctions; +il ne recevait pas un sou, pas une _buona mano_, qu'il ne plaçât à +l'instant; il était né obligeant, il prêtait à tout le monde et il +s'arrondit très-vite. Dans la Ligue, il prêta impartialement aux +ligueurs, aux Espagnols, au roi de Navarre; telle était sa facilité, la +générosité de son coeur. Il devint un gros richard; Henri IV jouait +chez Zamet, et avec l'argent de Zamet, qui savait bien se faire payer. +Le dogue qui gardait le trésor n'avait pas de dents pour lui. + +Sully connaissait son maître. Il crut que ces gens-là, qui avaient des +rois derrière eux, l'Espagne et le pape, finiraient par l'emporter. Il +brisa avec Gabrielle au baptême de son second fils. + +Le roi avait hautement reconnu ses deux fils, exigeant pour eux des +titres princiers qui annonçaient clairement leur légitimation prochaine +par le mariage. Il les faisait appeler César _Monsieur_, Alexandre +_Monsieur_. Le secrétaire d'État, de Fresne, protestant et ami de +Gabrielle, envoya à Sully la quittance des frais de la fête sous ce +titre: Baptême des _enfants de France_. Sully renvoya la quittance, en +disant rudement: «Il n'y a pas d'_enfants de France_.» + +N'était-ce pas une grande vaillance? On le croirait en lisant les +_OEconomies royales_. En réalité, cet homme pénétrant avait vu ce que +personne ne voyait encore, et le roi pas plus qu'un autre: c'est qu'il +n'aimait pas Gabrielle autant qu'il le croyait lui-même. Tranchons le +mot: il vit qu'elle était vieillie dans l'affection du roi, et que lui, +l'homme d'argent et de ressources, il y était jeune, neuf et dans sa +fraîche fleur. + +Ce furent deux maîtresses en présence, le roi fut mis en demeure de +choisir entre la femme et l'argent. Ajoutez que cet habile homme l'avait +encore aiguillonné en lui donnant à entendre qu'on le croyait sous le +joug, tout dépendant d'une femme; moyen sûr de tirer de lui quelque +violente boutade, un essai d'affranchissement. + +Gabrielle fut très-maladroite. Elle se souvint beaucoup trop de ce que +Sully avait d'abord rampé sous elle, «fait le bon valet» (il le dit +lui-même). Elle l'appela «un valet.» Et le roi ne se souvint plus qu'il +voulût la faire femme et reine; il l'appela _une maîtresse_: «J'aime +mieux un tel serviteur que dix _maîtresses_ comme vous.» + +Elle trembla, frissonna, se composa sur-le-champ et se remit à +discrétion. Elle comprit la situation, la force de Sully, et elle ne +songea plus qu'à apaiser cet homme terrible. Elle flatta même sa femme. +En vain. + +Le mot fatal était lancé. Les ennemis de Gabrielle crurent que cet amour +d'habitude ne tenait plus qu'à un fil, qu'on pouvait tout oser contre +elle, que le roi la pleurerait, mais ne la vengerait pas. + + + + +CHAPITRE II + +MORT DE GABRIELLE + +1599 + + +Le 12 août 1598, Henri IV, chassant dans la forêt de Fontainebleau, crut +entendre un bruit de meute, des cors, des cris de chasseurs. Il trouva +bien surprenant qu'on osât interrompre ainsi la chasse du roi, et +commanda au comte de Soissons d'aller voir quels étaient ces téméraires. +Le comte alla et revint, rapportant qu'il avait toujours entendu le même +bruit et vu un grand homme noir qui, dans l'épaisseur des broussailles, +avait crié: «M'entendez-vous?» ou peut-être: «M'attendez-vous?» et qui +disparut. Sur ce rapport, le roi rentra au château, craignant quelque +embûche. La chose fut racontée partout, et les dévots de Paris ne +manquèrent pas d'assurer que l'homme noir avait dit: «Amendez-vous,» +c'est-à-dire: Devenez sage et quittez votre maîtresse. + +Dans cette paix nullement paisible, les esprits, tout émus encore, +accueillaient volontiers les bruits effrayants. Celui du jour était la +mort de madame la connétable (de Montmorency). C'était une jeune femme +très-jolie et très-sage, mais qui n'était pas de naissance à épouser le +connétable de France. Elle avait fait, disait-on, un pacte pour y +parvenir. Un jour qu'elle siégeait à Chantilly au milieu de ses dames, +on lui dit qu'un gentilhomme demandait à lui parler. Émue, elle demanda +comment il était. «D'assez bonne mine, lui dit-on, mais de teint et de +poil noir.» Elle pâlit dit: «Qu'il s'en aille, revienne une autre fois.» +Mais l'homme noir insista, et dit: «J'irai la chercher.» Alors, les +larmes aux yeux, elle dit adieu à ses amies et s'en alla comme à la +mort. Peu après, effectivement, elle mourut, chose effroyable, «le +visage sens devant derrière et le cou tordu.» + +En cadence avec ces récits, des prédications terribles faisaient +trembler les églises; ces hardies échappées du diable annonçaient, selon +les prédicateurs, de grands châtiments. Les péchés de la cour, du roi +(on le désignait clairement) étaient tels, qu'il fallait des +mortifications nouvelles, inouïes, pour soutenir le ciel qui aurait +tombé, la foudre qui eût tout écrasé. On appelait au secours un renfort +de moines, la grande armée monastique, de toute robe et de toute +couleur, qui vint d'Espagne et d'Italie, capuccini, récollets, +feuillants, carmes et augustins, chaussés, déchaussés. Les carmélites +espagnoles, peu après, allaient prendre possession de leur couvent de +Paris en procession solennelle le jour de la Saint-Barthélemy. Les +capucines firent une entrée saisissante et dramatique, portant chacune +une couronne d'épines, et conduites par les princesses de la maison de +Guise. + +Mais, avant l'entrée de ces saintes qui apportaient l'expiation, on +avait eu à Paris un autre spectacle. Pas moins que le diable en +personne, qui avait élu domicile dans le corps d'une certaine Marthe. Un +homme distingué (des la Rochefoucauld), fort dévot, ami des Jésuites, la +menait et la montrait, d'abord dans les villes du centre, sur la Loire, +enfin à Paris. Tout le monde allait la voir à Sainte-Geneviève; on +assistait avec terreur à la lutte horrible qui se renouvelait chaque +jour entre le démon et un capucin qui l'exorcisait, fort et ferme, en +tirant des cris, des gambades, des grimaces à faire frémir. Le roi, qui +avait la tête dure, avait peine à croire la chose; il y envoya ses +médecins et les adjoignit aux prêtres pour examiner. + +Il n'était que trop visible qu'on voulait du trouble, qu'on espérait +exploiter, exalter le mécontentement de Paris. Les taxes ne diminuaient +pas et ne pouvaient diminuer, quand Sully payait aux grands une centaine +de millions, quand la guerre menaçait toujours. Des souffrances du passé +restait un cruel héritage, la peste, qui éclatait de moment en moment. +Un peuple nouveau de mendiants se montrait, les gens de guerre qu'on +avait renvoyés _chez eux_, mais qui n'avaient pas de _chez eux_. On en +voyait tous les jours des bandes dans la cour du Louvre. «Capitaines +déchirés, maîtres de camp morfondus, chevau-légers estropiés, +canonniers jambes de bois, tout cela entre en troupes par les degrés de +la salle des Suisses, en déclamant contre madame l'Ingratitude. +L'officier portant la hotte et le soldat le hoyau, exaltent leur +fidélité, montrent plaies, racontent leurs combats et leurs campagnes +perdues, menacent de se faire _croquants_, et sur la monnaie de leur +réputation mendient quelque pauvre repas.» + +Henri II et Henri III les logeaient dans les monastères. Henri IV, plus +tard, leur créa l'hospice de la Charité, tard, bien tard, en 1606. +Jusque-là, ces ombres errantes, plaintives, mais redoutables, donnaient +espoir à l'étranger, à la Ligue, vivante en dessous. Le roi voyait, +sentait cela; l'agitation continuait, et il n'était point aimé. + +Il tomba malade en octobre; il crut mourir. Ce n'était qu'un accès assez +court de rétention d'urine; mais il en garda la fièvre. Cet homme, +jusque-là si gai, devint très-mélancolique. «Tout me déplaît,» +disait-il. Aveu qui ne fut pas perdu et fit croire que Gabrielle ne +suffisait plus à le consoler. + +Deux assassins étaient encore venus pour tuer le roi, l'un dominicain, +de Flandre, l'autre capucin, de Lorraine. + +Pourquoi plutôt à ce moment? On le comprit quand on sut que les +Espagnols avaient fait le pas hardi de se jeter dans l'Empire, +fourrageant, mangeant amis et ennemis; qu'enfin vers Clèves ils +saisissaient les passages du Rhin. + +Rien ne les eût favorisés plus que la mort d'Henri et celle de Maurice +d'Orange. Celui-ci avait aussi son homme qui devait le tuer. La +situation était la même qu'en 1584, quand le meurtre de Guillaume sembla +briser la Hollande et donna carrière aux victoires des Espagnols. + +L'homme que le légat Malvezzi dépêcha pour tuer le roi était, comme +Jacques Clément, un pauvre petit misérable, un Flamand de faible tête +qu'on grisait de la légende de Clément. On le montra à un Jésuite, qui +haussa les épaules, et dit seulement: «Il est trop faible.» La plus +grande difficulté était d'endurcir cet homme. Il était en route déjà à +l'époque de l'abjuration du roi, et, quand il l'apprit, il ne voulut +plus le tuer et jeta son couteau. Le légat eut beaucoup de peine à lui +faire entendre que la conversion était fausse. Il repartit en 1598, mais +fut arrêté, amené à Paris. Le roi en eut pitié ou craignit d'irriter +Rome, le gracia. Il ne retourna pas à Bruxelles, mais alla en Italie. Là +on l'endoctrina encore et on le fit rentrer en France. Il fut arrêté, +condamné à mort avec l'autre assassin, le capucin de Lorraine. + +Sismondi croit que le Parlement procéda avec acharnement. Singulier +anachronisme. Le Parlement d'alors était mêlé de celui de la Ligue et +des royalistes. Mais les ligueurs dominaient encore, et si bien, qu'ils +modérèrent la question, de peur que ces accusés ne parlassent trop pour +l'honneur de Rome. + +La chose n'était que trop claire. Elle fit voir à Henri IV qu'il ne +gagnait rien à tous ses ménagements. Jointe à l'affaire d'Allemagne, +elle le réveilla fortement. Il semble qu'elle l'ait guéri; il fut tout à +coup un autre homme. La verte vigueur béarnaise parut revenue. Il fit +opérer l'excroissance, comme pour monter à cheval. Il se moqua des +médecins, et Gabrielle redevint enceinte en décembre. + +Tout ce qui traînait au conseil et traînait au Parlement se trouva +facile. Le roi simplifia tout, supprima les impossibilités. + +Il était impossible de marier Catherine, sa soeur, protestante, avec un +catholique, le duc de Bar. Les évêques refusaient. Le roi fit venir son +frère bâtard, archevêque de Rouen, et les maria d'autorité dans son +cabinet. + +Il était impossible de décider Marguerite à consentir au divorce. On la +menaça d'un procès d'adultère, et elle devint docile. + +Il était impossible de faire enregistrer l'édit de Nantes. Le roi fit +venir le Parlement et lui lava la tête. Ce fut un discours très-vif, +pour la France et pour l'Europe: + +«Avant que de vous parler de ce pour quoy je vous ai mandés, je vous +conterai une histoire.--Après la Saint-Barthélemy, nous étions quatre à +jouer aux dés sur une table. Nous y vîmes des gouttes de sang. Nous les +essuyâmes deux fois, et elles revenaient pour la troisième. Je dis que +je ne jouais plus, que c'était un mauvais augure contre ceux qui +l'avaient répandu. M. de Guise était de la troupe.... + +«Vous me voyez en mon cabinet, et non avec la cappe et l'épée, mais en +pourpoint, comme un père pour parler à ses enfants.... Je sais qu'on +fait des brigues au Parlement, que l'on a suscité des prédicateurs +factieux; je donnerai ordre à ceux-là, et ne m'en attendrai à vous ... +Ne m'alléguez pas la religion catholique, je l'aime plus que vous; vous +croyez être bien avec le pape, et moi j'y suis mieux, et je vous ferai +déclarer hérétiques ... Est-ce que je ne suis pas le fils aîné de +l'Église? Pas un de vous ne peut l'être.» + +À cette bouffonnerie, il ajoutait des choses fort graves «sur les +criards catholiques, ecclésiastiques,» qui, disait-il, étaient à vendre; +sur les parlementaires eux-mêmes et leur avidité d'argent. Il les pinça +sensiblement, en disant qu'il multiplierait leurs charges (et par là les +ruinait). Enfin des menaces de mort, de combat, qui étonnèrent: «C'est +le chemin qu'on prit pour en venir aux Barricades, à l'assassinat du feu +roi; mais j'y donnerai bon ordre. Je couperai la racine aux factions et +prédications, en faisant _raccourcir_ ceux qui les suscitent ... Ah! +vous me voulez la guerre, et que je fasse la guerre à ceux de la +Religion! Mais je ne la leur ferai pas ... Vous irez tous avec vos +robes, comme les capucins de la Ligue, quand ils portaient le mousquet. +Il vous fera beau voir ... J'ai sauté sur des murs de ville; je sauterai +bien sur des barricades.» + +Le Parlement enregistra. + +Mais on comprenait très-bien que cet éclat, ces menaces de guerre, si +étrangers aux robes longues, avaient une autre portée. Deux choses +visiblement l'animaient et lui remuaient son épée dans le fourreau: le +procès des moines assassins et la guerre de l'Empire, la fureur des +Espagnols. Ainsi, point de paix possible ni au dedans ni au dehors. +Toujours le couteau suspendu. Son refuge eût été l'épée. Il eût été +plus sûr de sa vie en pleine guerre, et il se fût moins ennuyé. +Gabrielle, la chasse et le jeu ne suffisaient pas. Cet accès de +mélancolie qu'il avait eu un moment, n'était-ce pas l'effet de la paix? +Quand il dit si vivement qu'il sauterait _sur les barricades_, beaucoup +déjà crurent le voir au grand poste de la France, sur la _barricade_ du +Rhin. + +Il avait envoyé le protestant Bongars au landgrave et aux princes pour +les encourager à se défendre. Les mettre ainsi en avant, c'était +s'engager tacitement à les soutenir. Maurice d'Orange portait seul le +poids de cette guerre terrible qui débordait maintenant sur l'Allemagne +et devenait immense. Sa belle-mère, la princesse d'Orange, fille de +Coligny, sortit de sa solitude et vint à Paris. Elle se déclara +hautement pour le mariage de Gabrielle, craignant le mariage italien et +croyant rattacher le roi à l'intérêt protestant. + +Il faut savoir ce qu'était madame la princesse d'Orange. Grâce aux +mémoires de du Maurier (petit livre d'or), nous connaissons parfaitement +cette personne admirable, en qui une vertu accomplie apparaissait dans +la tragique auréole des martyrs. + +L'amiral l'aimait, entre ses enfants, pour sa sagesse précoce, sa +douceur et sa modestie. Il la maria à celui qui avait les mêmes dons. +Quand elle demanda à son père lequel de ses prétendants il lui +conseillait de choisir, il lui répondit: «Le plus pauvre.» Et il lui +donna Téligny, ce jeune homme tant aimé que pas un catholique ne put +tuer à la Saint-Barthélemy, et qui ne périt que par hasard. + +Guillaume d'Orange se décida de même. Au dernier moment de sa vie, à +l'apogée de sa gloire, au lieu de prendre pour femme quelque princesse +d'Allemagne qu'il eût aisément obtenue, il demanda, épousa «la plus +pauvre,» madame de Téligny, restée sans aucune fortune qu'un petit bien +dans la Beauce, où elle vivait. Ce grand homme, tout près de la mort et +entouré d'assassins, dans la fille de Coligny sembla appeler à lui +l'image d'un meilleur monde. Un an s'était passé à peine, qu'il périt +presque sous ses yeux. + +Elle avait de lui un fils, qui fit ses premières armes sous Maurice +d'Orange, fils aussi de Guillaume, mais du premier lit. Maurice, sombre +et sauvage politique, homme de combat, d'affaires et d'ambition, ne +voulait point de famille, point de femme et point d'enfant, de sorte que +son jeune frère devait être son héritier. Il crut, pour cette raison, +que sa belle-mère l'aiderait dans ses projets. Défenseur de la Hollande, +il aurait voulu l'asservir. L'obstacle était Barneveldt, grand et +excellent citoyen, le vieil ami de Guillaume d'Orange, l'ami de Maurice, +son tuteur et son bienfaiteur. Maurice ne pouvait se faire maître qu'en +lui passant sur le corps. De quel côté pencherait la princesse d'Orange? +Elle fut pour Barneveldt, pour le droit et la liberté, contre sa +famille, contre son beau-fils, contre les intérêts de son jeune fils, +seul lien qu'elle eût sur la terre et qu'elle aimait uniquement. + +Cela seul en dit assez. Mais cette vertu si haute, sans faiblesse, n'en +n'était pas moins adoucie et embellie d'un charme singulier. Notre +ambassadeur en Hollande, du Maurier, vieux politique, qui écrit longues +années après ces événements, ne parle de cette dame qu'avec une émotion +visible. Madame d'Orange était, dit-il, une petite femme très-bien +faite, d'un teint animé, qui avait les plus beaux yeux; une parole douce +et charmante, un raisonnement persuasif, un parfum d'honneur et d'estime +que l'on sentait autour d'elle, une angélique bonté, la rendaient +irrésistible. Tout d'abord, elle allait au coeur. + +Ajoutez son père, son mari, ces grands morts tant regrettés qui avaient +reposé leur esprit en elle et l'environnaient de leur ombre aimée; tout +cela en faisait comme une chose sainte et une espèce d'oracle, une +autorité de respect, d'amour. + +Elle n'apparut guère que deux fois à la cour de France, et dans deux +moments décisifs pour l'intérêt du royaume, la première fois pour aider +au mariage français. + +Grand renfort pour Gabrielle, véritable réhabilitation, d'avoir pour soi +la vertu même, de trouver que la plus pure était en même temps la plus +indulgente. Seulement madame d'Orange mettait l'affaire bien en lumière. +Elle constatait que ce mariage était l'intérêt protestant, elle +finissait l'incertitude. Le roi allait se fixer, désespérer les +catholiques, qui probablement le tueraient. C'est ce qui faisait désirer +à beaucoup d'amis du roi une solution contraire. S'il fallait que +quelqu'un périt, ils consentaient de grand coeur que ce quelqu'un fût +Gabrielle. + +Tout le monde savait, prévoyait l'événement, excepté le roi. + +L'Espagne devait le savoir; un commis de Villeroy, comme on le découvrit +plus tard, tenait Madrid au courant de tous les secrets du conseil et +de la cour. + +Le pape, si l'on en croit Dupleix, sut la mort de Gabrielle de façon +surnaturelle au jour et à l'heure où elle arriva. + +Nul doute que le grand-duc n'ait été le mieux informé. Il y avait +intérêt. C'était l'homme de Gabrielle qui avait écarté les Italiens de +nos finances. C'était elle qui fermait le trône à sa nièce. Ce prince +n'en était pas à son premier assassinat. Encore moins l'empoisonnement, +plus discret, lui répugnait-il. + +Gabrielle paraît avoir très-bien senti elle-même qu'il y avait trop de +gens intéressés à sa mort, et qu'elle n'échapperait pas. Ses astrologues +lui disaient ce qu'on pouvait lire, du reste, sur la terre aussi bien +qu'aux astres: qu'elle mourrait jeune, ne serait point reine. Au milieu +des assurances les plus tendres que lui pouvait donner le roi, elle +restait pleine de crainte et inconsolable; elle pleurait toutes les +nuits. + +Le roi lui avait donné des présents tels qu'une reine pouvait seule les +recevoir, ceux qui lui avaient été offerts à lui-même par nos villes, le +plat d'or où il reçut les clefs de Calais, et les offrandes solennelles +de Lyon, de Bordeaux. + +On lui avait fait ses habits de noces. Et ses robes cramoisies (couleurs +réservées aux reines) l'attendaient déjà chez sa tante. + +Le roi lui avait donné un don singulier, l'anneau même «dont il avait +épousé la France» à son sacre. (Fréville, _Inventaire_.) + +Elle avait de son hôtel avec le Louvre une communication. Elle eut la +fantaisie de coucher dans le Louvre même, et le roi lui donna le grand +appartement que les reines seules avaient occupé. Elle y coucha, mais +elle n'osa rester, soit qu'elle eût peur de se nuire par le scandale de +cette audace, soit que la grande maison vide où le roi ne venait guère +que pour affaire officielle, palais déserté des Valois, l'effrayât de sa +solitude, et qu'elle ne dormît pas bien sur l'oreiller où Catherine +médita la Saint-Barthélemy. + +Pâques approchait, moment critique pour la maîtresse du roi. +L'arrangement était tel dans notre ancienne monarchie: cette semaine +était la part du confesseur. La maîtresse devait s'éloigner, les amants +se séparer, faire cette petite pénitence, pour se réunir après. Le +confesseur d'Henri IV, l'ex-curé des Halles, bonhomme fort modéré, +insistait cependant pour que Gabrielle partît de Fontainebleau, allât à +Paris. C'était d'usage, et lui-même, d'ailleurs, avait ses raisons pour +se montrer ferme. On le croyait protestant. Il avait publié une version +de l'Ancien Testament qu'on disait celle de Genève. Le roi voulait le +faire évêque, mais Rome lui refusait les bulles. On lui fit croire +apparemment que ses bulles ne viendraient jamais s'il ne donnait cette +satisfaction à la religion, à la décence, de les empêcher de communier +en péché mortel, et d'obliger Gabrielle d'aller à Paris. + +Elle résista de son mieux. Paris l'effrayait. Elle allait y être seule. +Sa tante n'y était pas. La soeur du roi avait suivi son mari dans son +duché. La princesse d'Orange partait pour faire la cène au château de +Rosny et tâcher de gagner Sully. + +La ville était fort émue. Le Parlement avait été forcé d'enregistrer +l'édit de Nantes. Le roi avait menacé de _raccourcir_ les prêcheurs +d'assassinat. Le samedi 3 avril, veille des Rameaux, on avait exécuté +deux moines en Grève, les deux assassins du roi. Chose plus grave, s'il +est possible, dans l'affaire de Sainte-Geneviève, où le roi avait mis en +face les médecins contre les prêtres, les médecins avaient décidé +hardiment que l'affaire de la possédée n'était point surnaturelle. Bien +plus, ils l'avaient fait taire, l'avaient contenue, si bien dompté le +diable en elle, qu'elle n'osa plus remuer, devint un véritable agneau, +fit ses pâques comme les autres. De là des risées, d'autre part, une +rage d'autant plus furieuse, qu'elle ne pouvait s'exhaler. Les choses en +resteraient-elles là? le diable se tiendrait-il pour battu? Il n'y avait +pas d'apparence. Il pouvait se revenger par quelque coup imprévu, +terrible, comme avait été la mort de madame de Montmorency! + +«Eh quoi? ne suis-je pas roi?... Qui oserait?» C'est certainement ce +qu'Henri IV répondait aux larmes, aux terreurs de Gabrielle. Dans un +autre temps, elle eût opposé une invincible résistance, et le roi eût +tout bravé pour lui éviter le moindre chagrin; mais alors, quoique fort +aimée, elle doutait, elle craignait. Elle obéit, en épouse soumise, avec +un torrent de larmes. Le roi expliquait le tout par l'état nerveux de +faiblesse où sa grossesse (de quatre mois) la mettait probablement. Elle +fit un adieu en règle, lui recommandant ses enfants, ses serviteurs, sa +maison de Monceaux, et disant ce qu'elle voulait qu'on fît après sa +mort. + +Le roi, attendri lui-même, la quitta le plus tard possible. Il la suivit +jusqu'à Melun avec toute la cour. Il se tenait à cheval à côté de la +litière où on la portait. Elle devait s'y mettre en bateau, pour +descendre doucement la Seine. Il y eut là un grand combat; ils +pleuraient, se séparaient, mais se rappelaient toujours. Enfin, il +s'affermit un peu, la confiant à son fidèle la Varenne, et lui donnant +de plus Montbazon, son capitaine des gardes, qui devait la suivre +partout et en répondre corps pour corps. Un jeune homme, Bassompierre, +rieur et quelque peu fou, par le droit de ses vingt ans, sauta aussi +dans le bateau, voulant l'amuser, la distraire. Moins léger toutefois +qu'il ne paraissait, il ne resta pas avec elle. Il la laissa à la +Varenne et revint auprès du roi. + +C'était le lundi 5 avril, premier jour de la semaine sainte. Elle +descendit près l'Arsenal, et, sans traverser Paris, se trouva du premier +pas dans la maison de Zamet, qui était sous la Bastille, dans la rue de +la Cerisaie. Logis quelque peu étrange pour la petite pénitence qu'elle +était censée faire dans ce moment sérieux. Mais elle n'osait descendre à +son hôtel voisin du Louvre, d'où il eût fallu communier en grande pompe +et à grand bruit au milieu des malveillants, dans la paroisse royale, à +Saint-Germain-l'Auxerrois. De chez Zamet, au contraire, la paroisse +était Saint-Paul, près la maison professe des Jésuites. Là, elle pouvait +faire sa communion, en pleine tranquillité et hors de la foule, +toutefois au su du public et dans une notoriété suffisante. + +Sully raconte lui-même qu'il alla la voir chez Zamet avant de partir +pour Rosny. Elle fut fort tendre pour lui, fort touchante, le priant de +croire qu'elle l'aimait et pour lui-même et pour les grands services +qu'il rendait au roi et à l'État, l'assurant qu'elle ne ferait rien +désormais que par son conseil. Il fit semblant de la croire, et lui +envoya même madame de Sully pour prendre congé d'elle, ce qui ne fit +qu'envenimer les choses. La pauvre créature, voulant plaire, lui dit +qu'elle serait sa meilleure amie et la verrait toujours volontiers à ses +_levers et couchers_. Mais la dame, toute gonflée de sa petite noblesse +et du grand crédit de Sully, arriva à son château de Rosny fort en +colère. Son mari la calma et la rassura, lui disant que les choses +n'iraient pas comme on croyait; «qu'elle verrait un beau jeu, bien joué, +si la corde ne rompait.» Il savait visiblement ce qui allait se passer. + +Voyons le lieu de la scène, cette maison de confiance où Gabrielle est +descendue. + +Ce que les grands seigneurs ont plus tard tant pratiqué, tant prisé, la +_petite maison_ de plaisir, Zamet semble le premier l'avoir conçu et +organisé. Ce fut une spéculation. Au milieu du Paris de la Ligue, devenu +rude et barbare, un logis à l'italienne, dans la tradition d'Henri III, +devait avoir une grande attraction sur son successeur. Luxurieux et +économe, Henri IV n'aurait jamais dépensé ce qu'il fallait pour arranger +dans ce goût de volupté raffinée les grands appartements du Louvre et +ses galetas solennels. Il trouvait fort agréable et il croyait moins +coûteux de s'établir par moments dans ce joyeux hôtel Zamet, où il +jouait et faisait gratis toutes ses fantaisies; Zamet avait trop +d'esprit pour jamais demander rien. + +Il avait bâti, meublé, paré exprès ce bijou, dans un beau quartier à la +mode, étendu et aéré, celui que l'on commençait sur l'emplacement de +l'hôtel Saint-Pol, l'ancien Versailles des Valois. La _Cerisaie_, ou +verger de nos anciens rois, qui donna son nom à la rue, devint en partie +le jardin de l'hôtel Zamet. + +Ceux qui entraient à Paris par la porte Saint-Antoine, splendidement +ornée par Goujon, dans cette grande rue des tournois, des triomphes, des +_entrées_ des rois, voyaient à droite se bâtir la place royale d'Henri +IV, à gauche un haut mur en contraste avec les façades brillantes des +hôtels voisins. Ce mur était la discrète enceinte du jardin Zamet, dont +l'hôtel, assez reculé, loin de s'ouvrir sur la belle rue, lui tournait +le dos. Ainsi les maisons d'Orient et certains palais d'Italie ne +montrent que leurs défenses et cachent leurs charmes intérieurs. Il +fallait se détourner, passer par une petite rue et entrer dans une +impasse. Là, dans un lieu plein de silence et comme à cent lieues de la +ville, une vaste cour laissait voir les légers portiques, les galeries +du joli palais, ses terrasses et promenades aériennes qui dominaient le +jardin. + +Le tout, petit et sans emphase. Mais, à droite, à gauche, des cours et +des bâtiments secondaires donnaient l'ampleur et les aisances variées +d'une villa de Lombardie, tandis que l'exquise coquetterie des +appartements secrets rappelaient la recherche extrême des petits palais +de Venise. Tout ce que la vieille Italie a su des arts de volupté y +était, le solide aussi des jouissances du Nord. Aux sensualités des +bains et des étuves parfumées, le maître ajoutait l'attrait d'une +savante cuisine; il s'en occupait, il la surveillait, il servait +lui-même. Sa gloire était de faire dire: «On ne sait manger que chez +Zamet.» + +Tel fut ce lieu de pénitence où Gabrielle fit sa retraite. On peut +croire que l'hôte empressé n'oublia rien pour calmer, rassurer ce coeur +ému. Une princesse était à Paris, une seule, mademoiselle de Guise, qui +avait cru quelque temps épouser le roi. Elle n'aimait guère Gabrielle, +et elle a plus tard écrit un petit roman (_Alcandre_) très-hostile à sa +mémoire. Mais alors elle espérait que la toute-puissante maîtresse lui +ferait trouver par le roi ce que sa conduite légère paraissait rendre +introuvable: un mariage, un prince assez sot pour la couvrir de son nom. +Donc elle flattait fort Gabrielle, jusqu'à porter des robes semblables +aux siennes, comme si elle eût été sa soeur. Elle l'amusait de +médisances. Elle vint vite à l'hôtel Zamet, s'empara d'elle pour la +conduire partout et se faire surintendante de ses dévotions. Elle +voulait être la première auprès de la future reine, ou peut-être +surprendre contre elle quelque chose qui pût lui nuire de ses anciennes +galanteries. + +Gabrielle, faible, triste, enceinte, se laissa faire, trouvant doux +d'être entourée par une femme. Si flottante de croyance, elle allait +faire encore une profession solennelle de cette religion à laquelle elle +était attachée bien peu. Et d'autant plus faible était-elle, plus +charmée de cette compagnie galante et mondaine qui ne lui permettait pas +un seul moment sérieux. + +Elle se confessa le mercredi, très-probablement, et dut communier le +jeudi, avec son édifiante compagne. Elle dîna à merveille, dans sa +satisfaction d'être quitte de ce devoir. Zamet empressé lui servit +toutes les friandises qu'il savait lui plaire. De là, on la prit en +litière, de peur qu'étant en carrosse elle ne sentit trop les secousses +du pavé. Deux dames suivaient, mais en voiture. À côté de la litière +marchait le capitaine des gardes qui répondait de sa sûreté. + +Elle n'alla qu'à deux pas, dans la rue voisine, à une chapelle de +chanoines réguliers de Saint-Augustin, qu'on appelait le +Petit-Saint-Antoine. Petite église, en effet, mais qui attirait la foule +par une excellente musique. On lui avait arrangé une tribune réservée, +pour qu'elle ne fût pas pressée. Elle y entendit ténèbres, et, sans +doute pour que ce chant sombre ne lui fît pas d'impression, mademoiselle +de Guise lui montra des lettres de Rome où l'on disait que le divorce +allait être prononcé. Elle avait même eu l'adresse, pour mieux faire sa +cour, de prendre au passage deux billets fort tendres que le roi avait +écrits à Gabrielle coup sur coup, dans un même jour. Et ce fut dans +cette tribune qu'elle lui en donna l'aimable surprise. + +Cependant Gabrielle se sentait un peu éblouie. Elle sortit, revint chez +Zamet et fit quelques pas au jardin. Mais là, elle tomba frappée, perdit +connaissance. + +Au bout d'une heure où rien n'indique qu'on ait essayé de la secourir, +ni d'appeler les médecins, elle ouvrit les yeux, et dit violemment: +«Tirez-moi de cette maison.» + +Elle voulait se faire porter chez madame de Sourdis, et de là au Louvre +même, se réfugier chez le roi,--apparemment pour y mourir, puisqu'elle +n'avait pas pu y vivre. + +Zamet ne la suivit pas. Mademoiselle de Guise ne la suivit pas. Nulle +femme. La tante était absente, et tout s'éloignait de terreur. Le seul +qui resta, ayant promis au roi de ne pas la quitter, ce fut La Varenne. +Il se trouva constitué, dans cette maison déserte, seule dame et seule +garde-malade, femme de chambre et sage-femme. À chaque convulsion +violente, il la tenait dans ses bras. + +Les crises furent fréquentes, terribles. Il fit appeler La Rivière, +premier médecin du roi, astrologue, homme d'esprit, qui aimait la +duchesse, ni protestant ni catholique. Il avait étudié chez les Maures, +vécu beaucoup en Espagne. On le tenait pour fort suspect. Il venait de +faire une chose hardie en déclarant, comme médecin, que Marthe n'était +pas possédée. On aurait été charmé de le perdre. Il le sentit, et n'osa +rien ordonner à la malade. On eût tout rejeté sur lui et dit qu'il +l'avait tuée. Il s'excusa sur la grossesse, ne pouvant rien faire, +disait-il, à une femme enceinte, sans blesser ou elle ou son fruit. Il +laissa agir la nature et la regarda mourir. + +Cela fut long. En pleine force, animée d'un désir terrible et désespéré +de vivre, elle lutta quarante heures, avec des accès, des transports, +des mieux, des rechutes cruelles. Si peu soignée, si mal gardée, elle +appelait son gardien naturel, son unique protecteur, le roi. Trois fois, +dans les intervalles, elle fit l'effort de lui écrire. Et la première +lettre parvint; mais on ne dit rien des deux autres. Comme elle avait +encore sa tête, pour porter cette première lettre elle s'était procuré +un homme qu'elle croyait sûr, un certain Puypeyroux. Elle priait le roi +de lui permettre de retourner à Fontainebleau, pensant qu'il viendrait +lui-même. À ce mot, La Varenne en joignit un de sa main, mais +apparemment peu pressant, puisque le roi crut d'abord qu'il s'agissait +de quelque petit accident ordinaire aux femmes enceintes. Cependant il +monta à cheval, ayant dit à Puypeyroux de courir devant et de lui faire +tenir prêt le bac des Tuileries, pour que, sans entrer dans Paris, il +passât du faubourg Saint-Germain au Louvre. Il paraît que ce Puypeyroux, +entre le roi fort pressé et La Varenne peu pressant, commença à +réfléchir; il craignait de déplaire à La Varenne, et alla si lentement, +que le roi, parti plus tard, le rejoignit bientôt en route et le gronda +fort. + +Le roi était à quatre lieues; il allait être à Paris en une heure de +galop ou une heure un quart, quand il reçut à bout portant un billet qui +l'arrêta court; autre billet de La Varenne ... Elle est morte, et tout +est fini. + +Foudroyé, on le fit entrer dans une abbaye qui était voisine. Il se jeta +sur un lit. + +Mais il se releva bientôt, disant avec force qu'au moins il voulait la +voir morte et la serrer dans ses bras. + +La chose avait été prévue. Il trouva à point M. Pomponne de Bellièvre, +grave magistrat, qui, de sa parole infiniment froide et douce, l'arrêta, +disant que la chose était malheureusement inutile, qu'il ferait causer +le public, que le monde avait les yeux sur lui... + +Non moins à point était là un carrosse de Paris, envoyé exprès. On y mit +le roi. Les bons serviteurs crièrent: À Fontainebleau. Et il tourna le +dos à Paris, pleurant celle qui vivait encore. + +Elle vivait. S'il eût persisté, il la revoyait, recueillait sa dernière +parole, lui promettait de faire justice. + +D'où savez-vous qu'elle vécût? dira-t-on. De La Varenne même, lequel a +écrit ces deux choses: 1º qu'il dit qu'elle était morte; 2º qu'elle ne +l'était pas. + +Lui-même les écrit à Sully, donnant ce ridicule prétexte: «La voyant +tellement défigurée, de crainte que cette vue ne l'en dégoûtât pour +jamais, si elle en revenoit, je me suis hasardé (pour lui éviter trop +grand déplaisir) d'écrire que je le suppliois de ne venir point +_d'autant qu'elle étoit morte_.» + +Certes, les coupables, quels qu'ils fussent, eurent à remercier beaucoup +cette prudence de La Varenne. + +Il ajoute: «Et moi, je suis ici, tenant cette pauvre femme _comme_ morte +entre mes bras, _ne croyant pas qu'elle vive encore une heure_.» + +Ce qui est curieux, c'est que le drôle, peu rassuré toutefois sur le +succès de son audace, et craignant d'être enveloppé dans la punition de +Zamet, si l'on en vient à une enquête, prend déjà ses précautions pour +se séparer de son camarade. Il en parle même assez mal, remarquant qu'à +ce bon dîner «Zamet l'avait traitée de viandes friandes et délicates, +qu'il savait être le plus de son goût, _ce que vous remarquerez avec +votre prudence_, car la mienne n'est pas assez excellente pour présumer +des choses dont il ne m'est point apparu.» Cette parole le couvrait. Si +on le disait complice de Zamet, il pouvait répondre: «Au contraire, le +premier j'ai émis des doutes dans une lettre à M. de Sully.» + +Cependant, au milieu du trouble, dans cette maison sans maître, qui +voulait entrait, sortait. On voyait, non sans terreur et non sans signes +de croix, ce spectacle inattendu, la plus belle personne de France +devenue tout à coup hideuse, effroyable, les yeux tournés, le cou tors +et retourné sur l'épaule. Personne n'avait l'idée que ce mal fût +naturel; beaucoup se disaient: «C'est le diable!» Explication qui venait +fort à point pour le médecin, à point pour tous ceux qu'on eût accusés. +Le médecin ne manqua pas d'en profiter, et, s'en allant, jetant au +cadavre un dernier regard, il dit ce mot qui lavait tout: «_Hic est +manus Dei._» + +Elle ne fut pas administrée et «mourut comme une chienne,» mot cruel +qu'en pareil cas dit toujours le peuple dévot. Quelques-uns, des plus +charitables, hasardaient pourtant de dire que, comme elle avait communié +récemment, son âme était en bon état. Libre à ses ennemis de croire, +s'ils voulaient, que cette communion en péché mortel avait tourné à sa +condamnation et l'avait livrée à la fureur meurtrière du malin esprit. + +Elle avait été ouverte, et on lui avait trouvé son enfant mort. Sa tante +de Sourdis, arrivée trop tard, ne put que la rhabiller, la mettre sur un +lit de parade en velours rouge cramoisi à passements d'or (ornement +propre aux seules reines), avec un manteau de satin blanc. + +Cruel contraste d'une si éblouissante toilette avec cette face terrible +qu'on eût cru morte d'un mois. Les portes étaient ouvertes; vingt mille +personnes y vinrent et défilèrent près du lit. Plusieurs furent touchés +et dirent des prières. Beaucoup rêvaient sur cette énigme et faisaient +maintes conjectures. Les parents n'en firent pas une. Muets et +n'accusant personne, ils craignirent de se faire trop forte partie et +laissèrent cette affaire à Dieu. + +Ceux qui s'étaient attachés à elle, à cette maison, étaient fort tristes +et se voyaient tomber à plat. Le vieux Cheverny, qui, pour plaire, avait +fait le jeune et l'amant auprès de la tante, fut inconsolable, non pas +de la mort, mais de sa sottise et de son imprévoyance. Il en fait, dans +ses mémoires, une froide lamentation. + +Grande joie au contraire à Rosny. Elle mourut vers le matin du samedi; +mais, dès le vendredi soir, La Varenne avait envoyé à Sully un messager +qui arriva avant le jour. Sully embrassa sa femme, qui était au lit, et +lui dit: «Ma fille, vous n'irez point aux levers de la duchesse. La +corde a rompu ... Maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne +vie et longue!» Et sur cette belle plaisanterie, il partit pour +Fontainebleau. + +Le roi, rentrant, vendredi soir, dans ce palais tout plein d'elle, +maintenant désolé et désert, avait renvoyé la cour et gardé seulement +quelques familiers. Et encore par moments il s'enfermait seul. Cette +solitude inquiétait. En attendant que Sully vint, on hasarda des +tentatives de consolation. D'abord un vieux camarade de guerre, +Fervacques, braque et cerveau brûlé, fit une pointe près du roi et lança +ce mot hardi: «Vous voilà bien débarrassé!» + +Alors le duc de Retz (Gondi), fin et spirituel, sourit, soupira, dit +avec douceur qu'après tout, en songeant à ce que Sa Majesté eût fait +sans cela, on était obligé de dire que Dieu lui avait fait là une grande +grâce. + +Le soir enfin (du samedi), à six heures, Sully arriva dans toute +l'austérité de sa figure huguenote, et, quand le roi l'eut embrassé, +sans blesser de front sa douleur, il se mit à exalter «les oeuvres +émerveillables de Dieu,» qui (dit le psaume), en sa sagesse, fait bien +mieux que nous ne voulons. Mais il n'acheva pas le psaume, se fiant à la +mémoire du roi. + +Le roi écoutait sans rien dire et le regardait fixement; et sans doute +il était frappé de cet accord d'opinion, tout le monde, les sages et les +fous, le félicitant au lieu de le plaindre. Il fit quelques pas dans la +galerie, remercia Sully et dit qu'il lui savait gré de ses ménagements. +Ceux qui le virent sortir ensuite de la galerie le trouvèrent beaucoup +moins triste. On jugea qu'une douleur si résignée et si douce ne +tournerait pas à l'orage. Les intéressés respirèrent. + +Il porta le deuil en noir, contre l'usage des rois, qui le portent en +violet. Il le garda trois mois entiers. Il envoya toute la cour au +service, qui se fit à Saint-Germain-l'Auxerrois. Il reçut les +compliments de condoléance des ambassadeurs, et, ce qui étonna le plus, +ceux du Parlement, qui envoya à Fontainebleau une députation solennelle. + +Mais de recherche, d'enquête sur la mort, pas le moindre mot. Soit +qu'il eût peur de trouver plus qu'il ne voulait, de troubler son +entourage, et craignît l'ébranlement d'une si terrible affaire, il +reprit ses habitudes, s'entoura des mêmes gens. + +Il écrivait peu après ce mot expressif: «La racine de mon coeur est +morte et ne rejettera plus.» + +Mot vrai, quoique les habiles aient trouvé moyen de le relancer bientôt +dans de nouvelles galanteries. Il reprit la passion qui était sa vie, +par ses pointes, ses agitations ou ses éblouissements. Mais ce n'était +plus Gabrielle, cette pleine saveur d'amour où son coeur s'était reposé. + +On lui donna une maîtresse, on lui donna une femme, cette Marie de +Médicis que les papes, l'Europe et la cour avaient voulu lui imposer. +Elle arriva belle d'argent et des écus de son oncle. Le roi (sa lettre à +la Chambre des comptes en témoigne) lui donna, par économie, les +diamants de Gabrielle, ce qui, dit-il judicieusement, «nous a épargné +autant de dépense.» + +Que devint le joyeux Zamet? Plus que jamais en faveur, il engraissa +notablement, mais, par prudence, n'acheta jamais pour un sou de terre en +France. Il n'eut d'autre fief que sa caisse, qu'il intitulait hardiment +le _Mont-de-piété des rois_. Il resta toujours léger, mobile et le pied +levé. + +La Varenne s'immortalisa par une fondation pieuse. Devenu, par la grâce +du roi, seigneur de la Flèche, il fit de cette petite ville une affaire +fort importante et fort lucrative par l'église et le collége qu'il +obtint pour elle, établissements qui y attirèrent du monde et au bon +seigneur de gros revenus. Une telle cage voulait des oiseaux. La +Varenne veillait le moment. En l'année 1603, le roi étant très-affaibli, +malade au printemps, malade à l'automne, et quelques jours seul à Rouen, +il ne manqua pas son coup: il lui fit signer, entre deux diarrhées, le +rappel des Jésuites en France. + + + + +CHAPITRE III + +HENRIETTE D'ENTRAGUES ET MARIE DE MÉDICIS + +1599-1600 + + +Le grand flatteur de l'époque, dont le magique pinceau eut pour tâche de +diviniser les reines et les rois, Rubens a succombé, il faut le dire, +devant Marie de Médicis. Dans la galerie allégorique qu'elle lui fit +peindre à sa gloire, il a beau se détourner vers ses rêves favoris, les +jeunes et poétiques beautés de déesses ou de sirènes; il lui faut bien +retomber au pesant modèle qui le poursuit de tableau en tableau. La +_Grosse Marchande_ à Florence, comme nos Françaises l'appelaient, fait +un étrange contraste à ces fées du monde inconnu. + +La magnifique _Discorde_, palpitante sous ses cheveux noirs, dont le +corps ému, frémissant, est resté à jamais classique; la _Blonde_, le +rêve du Nord, la charmante _Néréide_, pétrie de tendresse et d'amour: +toute cette poésie est bien étonnée en face de la bonne dame. Assemblage +splendide et burlesque. La fiction y est animée, et d'une vie +étincelante; l'histoire et la réalité n'y sont que prose et platitude, +un carnaval d'histrions et de faux dieux ridicules, un empyrée de +Scarron. + +Marie de Médicis, qui avait vingt-sept ans quand Henri IV l'épousa, +était une grande et forte femme, fort blanche, qui, sauf de beaux bras, +une belle gorge, n'avait rien que de vulgaire. Sa taille élevée ne +l'empêchait pas d'être fort bourgeoise et la digne fille des bons +marchands ses aïeux. Même son père, son oncle qui la maria, tout princes +qu'ils étaient (par diplôme), n'en faisaient pas moins le commerce et +l'usure. + +D'italien, elle n'avait que la langue; de goût, de moeurs et +d'habitudes, elle était Espagnole; de corps, Autrichienne et Flamande. +Autrichienne par sa mère, Jeanne d'Autriche; Flamande par son +grand-père, l'empereur Ferdinand, frère de Charles-Quint. Donc, cousine +de Philippe II, de Philippe III, de ces rois blêmes et blondasses, aux +yeux de faïence, tristes personnages que Titien et Vélasquez gardent +encore sur leurs toiles dans toute la triste vérité. + +Elle était née en pleine réaction jésuitique. Sa mère, Jeanne +d'Autriche, fut une des filles de l'Empereur qui créèrent et +patronnèrent les Jésuites en Allemagne, fondèrent leurs colléges, leur +mirent en main les enfants des princes et de la noblesse. La première et +la seule chose que Marie demanda au roi, à son débarqué en France, fut +d'y faire rentrer les Jésuites. + +Deux choses la rendaient désirable, non au roi, qui s'en souciait peu, +mais désirable aux ministres: c'était l'argent, la grosse somme que son +oncle Ferdinand consacrait à cette affaire, à l'alliance de France; et +d'autre part, l'espérance que cet oncle donnait à nos politiques, de +leur faire un pape du parti français. Les Médicis, qui jadis avaient +fourni à l'Église Léon X et Clément VII, récemment avaient fait deux +papes par leur influence, Grégoire XIII et Sixte-Quint. Le pape régnant, +Clément VIII, s'il n'était pas homme des Médicis, était du moins +Florentin, et désignait comme son successeur probable un Médicis, le +cardinal de Florence (Léon XI), qui, en effet, eut un moment la tiare. + +Politique, au fond, assez pauvre, qui déjà avait trompé François Ier +quand, pour acquérir l'alliance viagère de Clément VII, il prit sa nièce +Catherine. Il n'y avait pas de loterie qui trompât plus que celle-là. +Qu'apportait le pape à nos rois? L'amitié d'un moribond qui leur +tournait dans la main. On fit faire la même faute à Henri IV, lui +imposant cette nièce du grand fabricateur de papes. On lui fit jeter un +argent immense dans la préparation coûteuse de l'élection d'un Médicis, +qui fut pape pendant vingt jours! + +Je croirais, en conscience, que ce mariage italien fut une punition de +Dieu pour l'ingratitude du roi à l'égard de l'Italie. + +Quelle puissance l'avait reconnu la première à son avénement douteux? +Venise, qui manifesta pour lui tant d'enthousiasme et vint jusqu'en +France témoigner par une solennelle ambassade l'estime et les voeux de +l'Europe. Il n'en tourna pas moins le dos à Venise, quand elle le priait +de soutenir Ferrare contre le pape, qui la réunit au saint-siége. +Ferrare, petite puissance, mais fort militaire, renommée pour +l'artillerie. Ses ducs, célébrés par le Tasse, étaient une des dernières +forces qui, la France aidant, pût soutenir l'Italie. Ce dernier souffle +italien, qui l'éteignit? Hélas! la France. Henri IV paya ainsi son +absolution. Il n'avait pas encore, il est vrai, la paix avec les +Espagnols. Mais, quelles que fussent les velléités françaises de Clément +VIII, donner un État à la papauté, à l'impuissance, à la mort, c'était +en réalité fortifier les Espagnols, qui, bon gré mal gré, dominaient le +pape. Soutenir Venise, au contraire, au moins de parole et de +négociations, lui sauver son alliée, Ferrare, c'était faire craindre aux +Espagnols les résistances italiennes, et d'autant plus puissamment leur +faire désirer la paix. + +Comment fit-on croire au roi que, pour être fort en Italie, il lui +fallait s'appuyer sur ce qui y change sans cesse, sur un souverain +viager, une puissance de vieillard, dont la volonté personnelle était +par moment française, mais dont la cour, le conseil était et ne pouvait +être que catholique, donc espagnol? Un pape français d'inclination +était un très mauvais pape, dominé par le temporel, et disposé à +s'arracher de la ferme base de la papauté, qui était l'Espagne. Qui +brûlait encore? L'Espagne. Qui persécutait les Maures, jusqu'à en +chasser un million? L'Espagne. Nul pays n'eût été alors assez fou pour +faire cela. + +Cette sottise de jeter la France dans une politique papale réussit par +l'ardent concert des parvenus de l'époque, des abbés gascons, +intrigants, menteurs, dont la cour était infestée, qui rêvaient les +prélatures, le chapeau, et tous travaillaient, d'accord avec la finance +italienne et les banquiers de Florence, à mettre dans la tête du roi +qu'il ferait pape un Florentin, et par lui mènerait l'Europe. Les du +Perron et les d'Ossat le faisait toujours regarder vers Florence et +Rome. Était-il dupe? Je ne sais. Mais cet homme de tant d'esprit, de +courage, qui ne craignit jamais les épées, craignait un couteau; il +voulait extrêmement vivre, et s'imaginait qu'il serait plus en sûreté +s'il avait le pape pour ami, mieux encore, s'il faisait les papes. + +Le mariage florentin l'acheminait vers ce but. Que le roi l'aimât ou +non, il devenait sûr. C'était une affaire de temps. Comment employer ce +temps? Il fallait une maîtresse qui fit gagner quelques mois, détourna +la pensée du roi et servit comme d'éponge à laver et faire disparaître +l'image de Gabrielle. + +Fontainebleau, plein de celle-ci, et qui l'eût rappelée toujours, +n'était pas tenable. Mais le Midi remuait. À la grande joie des +courtisans, le roi leur dit un matin: «Messieurs montons à cheval; j'ai +envie de manger cet été des melons de Blois.» + +Dans le passage ennuyeux de la grande plaine de Beauce, quelqu'un lui +dit qu'il devrait bien s'arrêter au joyeux château de Malesherbes, où M. +d'Entragues, qu'on appelait le roi d'Orléans (successeur de Charles IX, +comme époux de Marie Touchet), tenait sa petite cour. + +Qui dit cela? Soyez-en sûr, nul autre que Fouquet la Varenne. Ce +serviteur incomparable, unique comme chasseur de femmes et dénicheur de +beautés, avait trouvé pour son maître la plus jolie fille de France. + +La mère, la Marie Touchet, l'unique amour du roi tragique, qui, dit-on, +chercha en elle l'oubli de la Saint-Barthélemy, Marie Touchet était +Flamande d'origine, mais très-affinée, très-lettrée; née dans la ville +des disputes, Orléans, puis transportée à la cour italienne de Catherine +de Médicis. Elle lisait (chose rare alors), non pas telle traduction +d'Amadis, mais le livre de Charles IX, les _Grands Hommes de Plutarque_, +dans la belle version d'Amyot. + +Cette dame, fière de ce grand et sombre souvenir, quoique peu noble +elle-même, non sans peine, était descendue à épouser un seigneur, le +premier du pays, Entragues, gouverneur d'Orléans. Son fils, qu'elle +avait eu de Charles IX, et qui se trouvait neveu d'Henri III, la rendait +fort ambitieuse. Elle visait haut pour ses filles, les gardait +admirablement, mieux qu'elle ne fit pour elle-même. Sa sévérité +maternelle était passée en légende. On contait qu'un de ses pages +s'étant un peu émancipé du côté des demoiselles, elle l'avait virilement +poignardé de sa propre main. + +Ses filles avaient besoin d'être bien gardées. Elles avaient l'esprit +du diable. L'aînée, Henriette, était une flamme. Vive, hardie, un bec +acéré. Des rencontres et des répliques à faire taire tous les docteurs. +Elle ne lisait pas d'histoire; elle était trop fine et trop disputeuse. +Il lui fallait de la théologie, mais aiguë, subtile, les _concetti_ +africains de saint Augustin. Cette dangereuse créature, avec cela, était +très-jeune, svelte et légère, en parfait contraste avec la défunte, avec +la beauté bonasse, ample déjà, de Gabrielle. + +Qu'elle fût belle, cela n'est pas sûr; mais elle était vive et jolie. Le +roi, qui croyait seulement s'amuser et rire, fut pris. La fine langue, +maligne et rieuse, ne ménageait rien, et pas plus le roi. Son coeur +malade, blasé, et qui se croyait fini, revécut par les piqûres. Il la +trouva amusante, puis charmante. En réalité, il n'avait rien vu, et ne +vit rien de plus français. + +La perle était mal encadrée. Le père était un brouillon, un homme perdu, +et le frère un scélérat. Le roi les connaissait si bien, qu'il avait +chargé Sully de les chasser de Paris; mais, si telle était la famille, +c'était le malheur d'Henriette, non sa faute; elle était mineure, et +n'avait que dix-huit ans. Tout le monde est tombé sur cette fille. On +verra les crimes réels où l'entraîna sa famille. Mais les premières +noirceurs qu'on lui attribue ne sont guère attestées, comme les fautes +de Gabrielle, que par leur ex-rivale, mademoiselle de Guise, princesse +de Conti, et par son roman d'_Alcandre_. + +Je m'en tiendrai uniquement aux lettres du roi, aux mémoires de Sully, à +la correspondance du cardinal d'Ossat. + +D'Entragues exploita honteusement sa fille mineure, la vendit, le 11 +août 1599, pour le marquisat de Verneuil. Mais il ne la livra pas, +exigeant encore du roi une somme de cent mille écus. L'argent payé, le +marchand ne la livra pas encore, jusqu'à ce qu'il eût fait faire au roi +ce bel écrit: «M. d'Entragues nous donnant à compagne mademoiselle +Henriette, sa fille, en cas que, dans six mois, elle devienne grosse et +accouche d'un fils, alors et à l'instant nous la prendrons à femme. De +Malesherbes, 1er octobre 1599. Henry.» + +Nous avons l'acte authentiqué par deux secrétaires d'État (_Lettres_, V, +p. 227). Pour le courage de Sully, qui prétend l'avoir déchiré, je le +trouve bien douteux. + +Nos ministres laissaient le roi jouer au mariage avec sa maîtresse, mais +n'en persévéraient pas moins dans l'idée du mariage politique et +financier, qui, selon eux, outre l'argent, allait nous créer par le pape +et le grand-duc une influence en Italie. + +La grande affaire était Saluces, cette porte de l'Italie, que le duc de +Savoie, dans la crise de la Ligue, avait enlevée à la France: affaire +religieuse autant que politique, Saluces ayant été jadis un refuge des +Vaudois et des protestants italiens. Henri IV, puissant et vainqueur, ne +pouvait tolérer cette usurpation qu'avait dû subir Henri III. + +En décembre 1599, le duc de Savoie fit la démarche inattendue de venir à +Fontainebleau. Ce prince inquiet, brouillon, mal fait, malfaisant, avait +un démon en lui. Sa personne était étrange, comme son singulier empire, +bossu de Savoie, ventru de Piémont. Et l'esprit: comme le corps il +semblait gonflé de malice, travaillé dans sa petitesse d'un besoin +terrible de s'étendre, de grandir et de grossir. Il avait hypothéqué sa +fortune sur son mariage, ayant eu l'insigne honneur d'épouser une fille +de Philippe II. Mais celui-ci, qu'on n'eût cru aucunement facétieux, +joua en mourant à son gendre le tour de ne lui laisser par testament +qu'un crucifix, tandis qu'à son autre fille il léguait les Pays-Bas. + +Donc il semblait bien payé pour haïr les Espagnols. Mais ils l'amusaient +toujours, lui disant que Philippe III n'avait pas de fils et qu'il était +l'héritier, le leurrant d'une vice-royauté de Portugal, etc. Son favori, +un Provençal, était tout Espagnol de coeur, plein de fiel contre la +France; homme noir, d'ailleurs, à jeter son maître dans les plus atroces +complots. + +Le bossu était venu pour observer, flairer, tâter. Mais, comme il arrive +dans les grands désirs, il vit ce qu'il désirait. L'aspect de la France +était encore pitoyable. La misère continuait, les villes regorgeaient de +mendiants, les routes étaient pleines de soldats sans pain. D'autre +part, les grands seigneurs étaient maîtres des meilleures places. Voilà +ce qui était vrai et qui se voyait. Mais ce qui était non moins vrai et +qui ne se voyait pas, c'était un besoin immense de paix, de repos, qui +rattachait le peuple au roi, et lui eût fait mettre en pièces de ses +ongles et de ses dents les auteurs d'une Ligue nouvelle. Le Savoyard se +crut fort, parce qu'il avait la parole de tel et tel des grands +seigneurs, spécialement celle de Biron. Il ne voulut plus traiter; +seulement il endormit le roi, lui promettant que dans trois mois il lui +rendrait Saluces ou bien lui donnerait la Bresse en échange. Sorti de +France une fois, quand échut le terme indiqué, il déclara effrontément +qu'il gardait la Bresse et Saluces. + +La guerre était infaillible. Le grand mariage d'argent venait d'autant +plus à propos. Cette belle dot de Toscane allait faire les frais de la +campagne, permettre de frapper un grand coup, de battre les Espagnols +sur le dos du Savoyard. Cela était spécieux. La pauvre Henriette +d'Entragues, et la promesse du roi, qui avait ce qu'il voulait, pesèrent +peu contre ces raisons. + +Le 9 mars 1600, le roi écrivit au grand-duc; mais il voulait une dot de +1,500,000 écus. + +Somme épouvantable, impossible. Le grand-duc brisa. On marchanda, on +baissa, et enfin on n'eut pas de honte de descendre à six cent mille. +Mais il fallait de l'argent sur-le-champ, la guerre pressait. + +On sait si peu en ce monde ce qu'on doit vraiment redouter, que le roi, +au moment de se lancer dans cette guerre, ne craignait aucunement la +sourde conspiration catholique, et craignait extrêmement la bruyante, +l'innocente conspiration des protestants, qui persistaient à réclamer +l'exécution de l'édit de Nantes. Le roi était parvenu à le faire +enregistrer, mais non pas exécuter. On pariait insolemment qu'il ne +l'exécuterait pas. Les protestants étaient assemblés chez _leur pape_, +Du Plessis Mornay. C'était l'homme le plus estimé de l'Europe, +tendrement dévoué au roi, à qui il avait cent fois donné sa vie, mais +dévoué à sa foi, dévoué au parti des victimes qui venaient naguère +encore d'être massacrées près de Nantes. «Si le roi était immortel, +disait-il, nous serions tranquilles; mais s'il meurt, que +deviendrons-nous?» + +Donc il insistait. L'assemblée refusait de se séparer tant qu'on ne tint +pas parole. Grave refus au moment de la guerre. + +Le roi prit un parti étrange dans une affaire si sérieuse: ce fut de +tuer la résistance protestante par le ridicule. Un complot fut organisé +par le facétieux Du Perron, bouffon, évêque et cardinal, que nous avons +vu évêque pour les vers à Gabrielle, cardinal pour l'abjuration. + +Le plus sûr pour déconcerter les protestants, c'était d'humilier _leur +pape_, de turlupiner, chansonner le plus honnête homme du temps. On +avait déjà fait une tentative bien digne de la brutale insolence de la +noblesse ligueuse; un Saint-Phal, sans provocation, osa donner à ce +vieillard chargé d'années, d'honneurs et de blessures, des coups de +bâton! Cela n'avait pas réussi, le roi et tout le monde s'étaient +indignés; mais, cette fois, on se contentait d'une bastonnade +spirituelle. Le roi entra de tout son coeur dans l'espièglerie. + +Comme rien n'est parfait sur la terre, le bonhomme Du Plessis avait un +défaut, celui du temps, la manie de la controverse. Même jeune, au +milieu des guerres, des voyages périlleux et des aventures, sous la +tente ou sous le ciel, dès qu'il avait une heure à lui, il tirait plume +et papier et il écrivait de la théologie. Vieux, il venait de publier ce +qu'il croyait son chef-d'oeuvre, l'_Eucharistie_. Du Perron annonce à +grand bruit que l'auteur est un faussaire, qu'il a fait cinq cents +faux, cinq cents citations controuvées, estropiées, etc. Il se charge de +le prouver. + +La chose était bien calculée. À ce défi, le vieux gentilhomme, bouillant +de colère, oublie tout, quitte l'assemblée, vole à la cour et demande le +combat théologique. On l'attendait là. Le roi donne des juges hostiles +ou suspects. Il assiste, encourageant l'un, riant et se moquant de +l'autre. D'abord, il dispense Du Perron de prouver «que ce sont _des +faux_,» lui ouvre la porte de retraite, puis il le dispense encore +d'indiquer d'avance quels passages il attaquera. Du Plessis ne sut que +le soir, à minuit, les huit textes qu'on voulait d'abord contester le +lendemain. Ces textes étaient-ils dans les Pères de l'Église? n'y +étaient-ils pas? Ils y étaient, mais en substance. Du Plessis avait cité +en abrégeant et résumant. Donc on le jugea coupable. Huit phrases +comptèrent pour les cinq cents. Condamné, moqué, écrasé,--surtout +accablé de la joie du roi et de son défaut de coeur et de l'amitié +trahie, il tomba malade et dut se faire reporter à Saumur. Le plus +triste pour l'humanité, ce fut une lettre du roi, où, pour flatter les +catholiques, il écrivait amicalement à un homme (qu'il détestait), à +d'Épernon, leur victoire et la part qu'il y avait, comme il avait pesé +sur les juges, emporté la chose. La lettre fut colportée partout. +Extrême fut la douleur des protestants, qui le croyaient sans retour +livré à leurs ennemis. + +Point du tout; c'était le contraire. Ayant donné aux catholiques ce +triomphe d'amour-propre, il hasarda ce qu'autrement il n'aurait jamais +osé. Il commença sérieusement à donner aux protestants découragés, +humiliés, les garanties de l'édit de Nantes, villes d'asile, tribunaux à +eux, etc., etc. + +Quitte ainsi des protestants, le roi ne l'était nullement de l'intrigue +catholique; il lui venait des avis sur la trahison de Biron. Gouverneur +de Bourgogne, voisin de la Bresse, qui était au Savoyard, Biron aurait +pu, le roi une fois entré en Savoie, faire entrer la Savoie chez nous. +Pour cela, il eût fallu que celle-ci fût aidée à temps par les +Espagnols. Mais un heureux hasard voulut que, justement à ce moment, +ceux-ci reçussent à Newport de la main du prince Maurice un épouvantable +coup. L'armée protestante (hollandaise, allemande, anglaise et surtout +française) ne battit pas seulement l'armée espagnole, mais elle +l'anéantit. + +Ce fut le plus grand coup d'épée que le protestantisme eût frappé depuis +cinquante ans. L'Espagne fut assommée. Il fut trop clair que, malgré +toutes les fureurs de Fuentès, gouverneur de Milan, qui poussait la +Savoie, l'Espagne ne prendrait pas ce moment pour rentrer dans la grande +guerre de France. + +Dès lors plus d'hésitation. Le 11 août, le roi, de Lyon, lança son +manifeste de guerre. + + + + +CHAPITRE IV + +GUERRE DE SAVOIE--MARIAGE + +1601 + + +Entre l'événement de Newport et le manifeste, en un mois, Sully, avec +une activité et une énergie incroyables, avait transporté de Paris à +Lyon l'énorme matériel qu'il préparait depuis un an. L'artillerie étant +placée dans la main qui tenait déjà les finances, il y eut une +formidable unité d'action. Sully agit en dictateur; il suspendit les +payements pour toute la France, tourna tout l'argent à la guerre. Il +destitua en une fois tous les nobles fainéants du corps de l'artillerie +et leur substitua des hommes capables. La France eut toujours le génie +de cette arme, dès qu'on l'a laissée agir. Il suffit de rappeler ce +qu'on a dit dans cette histoire et de Jeanne d'Arc et de Jean Bureau, de +Genouillac à Marignan, enfin des premiers essais d'artillerie volante +dans les combats d'Arques. + +Le Savoyard se trouva pris au dépourvu. Avec tout son esprit, il n'avait +pas prévu trois choses: d'abord cette rapidité; il croyait que l'on +traînerait jusqu'à l'hiver, où ses neiges l'auraient défendu. Ensuite il +ne devinait pas que la guerre serait poussée entièrement par +l'artillerie, qui abrégerait à coups de foudre. Troisièmement, il +pensait que Biron pourrait trahir. Cette destitution de tant de vieux +officiers paralysa entièrement sa mauvaise volonté. Il commanda; mais +entouré, surveillé par les hommes de Sully, il ne put que marcher droit, +et le malheureux fut contraint d'aller de victoire en victoire. + +Le lendemain du manifeste, le corps de Biron entra dans la Bresse, celui +de Lesdiguières en Savoie. En vain Biron donna avis au gouverneur de +Bourg-en-Bresse de ses prochaines attaques, ses officiers +l'entraînèrent, firent sauter les portes, emportèrent la place avant le +temps indiqué. + +Ceci le 13 août, deux jours après la déclaration. Le 17, Lesdiguières, +non moins rapide, enleva la forte place de Montmélian, qui couvrait +toute la Savoie; la citadelle tint seule, mais il l'assiégea, la serra. +Le roi arrivait, et le 20, il fut devant Chambéry, la capitale du pays, +qui se rendit sur-le-champ. L'épouvante était extrême d'une telle +rapidité, mais non moins l'admiration pour l'humanité du roi, qui disait +qu'il ne faisait la guerre qu'au duc, point aux habitants. Voilà une +guerre toute nouvelle, la première guerre d'hommes. Avant, après Henri +IV (surtout dans celle de Trente-Ans), ce sont guerres de bêtes féroces, +bien pis, des guerres de soldats traîtres, qui se ménagent entre eux +pour manger à leur aise le pauvre habitant désarmé. + +Le duc avait dit: «Il faudra quarante ans.» Il fallut quarante jours, +sinon pour terminer la guerre, au moins pour la décider. + +Ses petits forts de Savoie, sur des pics, sur des passes étroites, +semblaient imprenables. Et il y avait près du roi plus d'un personnage +douteux qui espérait qu'on échouerait. Mais Sully était là en personne, +et autour de lui la terreur de son pénétrant regard. Quels furent les +instruments habiles qu'il employa, les hommes de génie obscurs qui +vainquirent ces difficultés et menèrent si bien l'intrépide financier +dans cette guerre inconnue des Alpes? On ne le sait. Ce qui est sûr, +c'est qu'en un moment on perça la longue vallée jusqu'au mont Cenis. Et, +un pas de plus, on descendait en Piémont. + +Le roi avait passé en Bresse, pour voir de plus près opérer Biron. +Celui-ci était furieux d'avoir si bien réussi au point que, devant un +fort, il voulut faire tuer le roi, et avertit les assiégés pour qu'on le +tirât. Il n'était guère moins en colère contre le duc de Savoie, qui +était encore à Turin, attendant que Biron trahît et qu'on lui ouvrît +Marseille, qu'on lui promettait. Il avait tout perdu de ce côté des +Alpes, moins la citadelle de Montmélian, que Sully tenait dans un cercle +de foudroyantes batteries, et qu'il allait bientôt raser, s'il ne la +prenait. Biron fit dire au Savoyard que, s'il ne passait les monts, il +était déshonoré, et qu'on ne pourrait plus rien pour lui. Donc il passa, +mais à sa honte, le roi l'approchant et le provoquant, sans le faire +bouger. + +La dot de la Florentine n'avait pas peu contribué à rendre ces succès +possibles. Le malheur, c'est qu'après la dot il fallait recevoir la +fille. Le roi y songeait si peu, qu'il envoya à Henriette les premiers +drapeaux pris sur la Savoie (septembre). Il voulait la consoler. +Par-dessus le parjure du roi et la perte de ses espérances, elle avait +eu un grand malheur. Le tonnerre tomba dans sa chambre, et elle +accoucha, mais d'un enfant mort. Elle se fit pourtant porter jusqu'à +Lyon, jusqu'à Chambéry, où était Henri. Il y vit l'état misérable de +tristesse et de désespoir où cette fille, si jeune encore, vendue des +siens, trahie par lui, était tombée; la pauvre rieuse ne faisait plus +que pleurer. Il était tendre, son coeur se souleva tout entier pour elle +et contre lui-même. Il voulut du moins la tromper, la calmer. Il lui dit +que, s'il ne pouvait se tirer de son mariage politique, il lui ferait +épouser un prince du sang, le duc de Nevers. + +Le 19 octobre, il apprit que son mariage avait été célébré à Florence +(Lettres du roi, V., 325), et fit ordonner aux villes de tout préparer +pour l'arrivée de la reine. Mais, ce même jour, le 19 (Lettres du +cardinal d'Ossat, IV, 280), il accorda à Henriette une lettre de créance +pour un agent spécial qu'il envoyait à Rome avec des pièces capables +d'invalider le mariage toscan et d'établir que le roi n'avait pu +canoniquement s'engager avec la Florentine, étant engagé avec la +Française. + +L'agent de l'étrange négociation lui-même était fort étrange. C'était un +homme de rien, nommé Travail, un protestant qui avait fait la guerre, +s'était converti, comme le roi, et s'était fait capucin. On l'appelait +le père Hilaire. Il avait beaucoup d'audace, de langue (et plus que de +cervelle). Il était bien auprès du roi, qui aimait les convertis, et +s'amusait des hardiesses cyniques et bouffonnes de ce capucin. C'était +un second Roquelaure. De son droit de Mendiant et de va-nu-pieds, il se +faisait l'ami du roi, le tutoyait: «Mon bon roi, tu dois faire ceci, tu +dois faire cela ... Toi, marquise de Verneuil, ceci, cela n'est pas +bien,» etc. + +Travail était fort protégé par le jeune cardinal de Sourdis, le parent +de Gabrielle, et sans doute il était entré chez le roi, dès le temps de +Gabrielle, par cette porte du mariage français. Il restait fidèle à +cette cause, mais alors pour Henriette. Le roi lui donna une lettre de +créance pour le cardinal d'Ossat, qui devait le mener au pape. Cela +calma Henriette, qui rentra en France. C'est ce que voulait le roi. Il +garda le capucin, qui ne partit pas encore. + +Cependant Marie de Médicis, après de prodigieuses fêtes qu'on fit à +Florence, s'embarqua avec sa tante et sa soeur, duchesse de Toscane et +de Mantoue, sur la galère grand-ducale toute incrustée de pierreries. +Les Médicis (on le voit à leur chapelle) eurent toujours ce luxe inepte +des pierres qui se passent d'art. Sa tante, Christine de Lorraine, ravie +d'être débarrassée, la remit aux Lorraines, aux Guises. Elle venait avec +trois flottes, de Toscane, du pape et de Malte, dix-sept galères, et +elle n'amenait pas moins de sept mille hommes. Si l'avénement d'Henri +IV fut une invasion de Gascons (comme dit le baron de Geneste), +l'avénement de Marie de Médicis fut une invasion d'Italiens. + +Elle alla de Marseille à Aix et à Avignon, avec une petite armée de deux +mille chevaux, se reposa en terre papale. Les Jésuites y avaient fait +faire d'immenses préparatifs de réception pour elle et le roi, qui ne +put venir: théâtres, arcs de triomphe, partout des emblèmes et des +devises. Selon le goût de ces pères (si fins et si sots, admirables aux +choses puériles), tout était basé sur le nombre sept. Le roi avait sept +fois sept ans. Il était le neuf fois septième roi de France, depuis +Pharamond. Il avait vaincu à Arques en septembre, le 21, le trois fois +septième jour; à Ivry, en mars, au jour deux fois sept, et son armée y +était divisée en sept escadrons, etc., etc. Cela parut si joli que le P. +Valadier, pour en garder la mémoire, en fit un livre, que la reine +voulut elle-même offrir au roi. + +L'esprit de cette princesse éclata dès Avignon. Le P. Suarès, qui +parlait au nom du clergé, lui ayant dit galamment qu'on lui souhaitait +d'avoir un enfant avant l'année révolue, «cette princesse, hors +d'elle-même, en témoigna une envie égale au désir des peuples, et +demanda cette grâce à Dieu.» (De Thou.) + +Comme elle était fort dévote, elle avait fait en partant demander au +pape d'entrer en tout monastère. Pour les monastères de femmes, le pape +l'accorda sans difficulté, mais refusa pour ceux d'hommes, «à moins, +dit-il en riant fort, que le roi ne le permette.» (D'Ossat.) + +Elle dut attendre huit jours à Lyon, le roi s'arrêtant encore en +Savoie. Enfin, le 9 décembre, il se présenta aux portes assez tard. +Elles étaient fermées et on l'y fit attendre une heure par une gelée +fort rude. Grand réfrigérant à ce peu d'amour qu'il avait pu apporter. + +Ce premier refroidissement ne fut pas le seul. Le second et le plus +fort, ce fut la princesse elle-même toute autre que son portrait, qui +datait de dix années. Il vit une femme grande, grosse, avec des yeux +ronds et fixes, l'air triste et dur, Espagnole de mise, Autrichienne +d'aspect, de taille et de poids. Elle ne savait pas le français, s'étant +toujours abstenue de cette langue d'hérétiques. + +En venant, sur le vaisseau, on lui avait mis en main un mauvais roman +français, _Clorinde_, imité du Tasse, et elle en disait quelques mots. + +Ce qui ne dut pas être non plus extrêmement agréable au roi, c'est +qu'elle n'arriva pas seule, mais avec armes et bagages. Je veux dire, +avec la cour complète de cavaliers servants ou de sigisbées, que toute +dame italienne, selon la nouvelle mode qui fleurit tellement en ce +siècle, devait avoir autour d'elle. + +Le premier, l'ancien, l'officiel, l'accepté, le patenté, était son +cousin, Virginio Orsini, duc de Bracciano. C'était lui qui avait, à +table, le soin de lui donner à laver, et d'offrir le bassin, la +serviette, à ses blanches mains. Le second, Paolo Orsini, moins avancé +et moins posé, n'en était que plus en faveur peut-être. Enfin, pour +charmer le roi, un jeune homme de la figure la plus séduisante, _il +signore_ de Concini, était auprès de sa femme. À eux trois, Virginio, +Paolo et Concini, ils faisaient une histoire muette de ce coeur de +vingt-sept ans, représentaient son passé, son présent et son avenir. + +Le roi n'en fut pas moins galant. Il arrivait botté, armé, et s'il +brillait peu, devant ces beaux Italiens, avec sa taille mesquine et sa +barbe grise, il était beau de sa conquête, de la foudre dont il venait +de renverser la Savoie. Peu sensible à tout cela, la princesse s'en tint +aux termes d'une parfaite obéissance, se jeta à genoux, se dit sa +servante pour accomplir ses volontés. Le roi dit gaiement, en soldat, +qu'il était venu à cheval, et sans apporter de lit, que, par ce grand +froid, il la priait de lui donner la moitié du sien. + +Donc il entra dans la chambre. + +Il faut savoir qu'à la porte de cette chambre, à toute heure, si tard, +si matin qu'on y vînt, on trouvait une sorte de naine noire, avec des +yeux sinistres, comme des charbons d'enfer (Voir à la bibliothèque de +Sainte-Geneviève). Cette figure, peu rassurante, n'était pourtant pas un +diable. C'était, au fond, le personnage important de cette cour, la +soeur de lait de la reine, la signora Léonora Dosi, fille d'un +charpentier, qui se parait du noble nom emprunté de Galigaï. Elle avait +beaucoup d'esprit, gouvernait la princesse comme elle le voulait, +remuait à droite ou à gauche cette pesante masse de chair. + +Si Léonora faisait peur, elle était encore plus peureuse; elle rêvait en +plein jour. Triste hibou, asphyxié de bonne heure dans l'obscurité +malsaine des alcôves et des cabinets, elle croyait que quiconque la +regardait lui jetait un sort. Elle portait toujours un voile, de crainte +du _mauvais oeil_. La France, maligne et rieuse, pays de lumière, lui +devait être odieuse. Elle devait ici s'assombrir et se pervertir, et de +plus en plus devenir méchante. + +Tel fut l'augure de la noce et l'agréable visage dont le roi fut salué à +la chambre nuptiale. Soit que cette noire vision l'y ait poursuivi, soit +que la mariée ne répondit pas à son idéal, il fut très-sérieux le matin. + +On vieillit vite en Italie, et surtout les Allemandes, comme celle-ci +l'était par sa mère. Rubens même, au charmant tableau où il la montre +accouchée, au moment où toute femme est souverainement poétique, n'a pu, +tout flatteur qu'il était, dissimuler cette lourdeur mollasse. Un bec de +femme assez pointu (mademoiselle du Tillet) disait crûment d'elle et du +fils: «Une vache qui fit un veau.» + +Le roi fut obligé de rester près de l'épousée quarante jours pour faire +la paix; paix surprenante. Il abandonna Saluces, rendit toute la Savoie. + +Ce traité, agréable au peuple, désespérait l'Italie, que le roi +abandonnait. Le pape y voyait l'avantage de pouvoir continuer dans +Saluces, l'ancien asile du protestantisme italien, la persécution que +les Jésuites y avaient organisée par les bourreaux de la Savoie. + +«Chacun chez soi, chacun pour soi:» c'est la politique bourgeoise que +Sully fit prévaloir et proclama par ce traité. + +En échange de Saluces, le roi acceptait la Bresse, province, il est +vrai, importante, qui fermait le royaume à l'est et protégeait Lyon. + +Ce brusque traité effraya Biron. Il crut que le roi en savait beaucoup +et il crut prudent d'en avouer un peu. Il vint le trouver à Lyon, lui +dit que le Savoyard lui offrait sa fille bâtarde et une grosse dot. Le +roi, bon comme à l'ordinaire, pardonna. Biron, rassuré, écrivit au +Savoyard de ne pas ratifier le traité, de dire qu'il gardait la Bresse, +mais voulait rendre Saluces, _à condition que le roi y mettrait un +gouverneur catholique_, et non le protestant Lesdiguières. Si le roi eût +accepté et mis là un catholique, il mécontentait Lesdiguières; et, s'il +lui tenait parole, lui donnait Saluces, il mécontentait le pape. Il +trancha tout et sortit du filet où Biron voulait le mettre, en ne +prenant pas Saluces et se contentant de la Bresse. + +Le roi était bon pour tous. Il promit au légat et à la reine le +rétablissement des Jésuites. D'autre part, il avait fait l'accueil le +plus affectueux aux envoyés de Genève, à leur vénérable doyen Théodore +de Bèze, et il permit à Sully, avant de signer le traité et de rendre +les places prises, de livrer aux Génevois le fort de Sainte-Catherine à +la porte de leur ville; ils le démolirent en un jour. + +Sous un prétexte d'affaires, il prit enfin vacances de sa femme, la +laissa à Lyon. Marié le 17 janvier 1601 par le légat, il partit le 18 en +poste. Le 20, il était à Paris, rendu à son Henriette. + +Le 4 février, il revit la reine. Le 8, il écrit au connétable _qu'elle +est enceinte_. + +Louis XIII, qui fut cet enfant, n'eut aucun trait de son père. Il ne fut +pas seulement différent, mais opposé en toute et chacune chose, n'ayant +rien des Bourbons (côté paternel d'Henri IV), et encore bien moins des +Valois, côté maternel d'Henri, qui si naïvement rappelait son joyeux +oncle François Ier et sa charmante grand'mère, Marguerite de Navarre. Ce +fils, nature sèche et stérile, véritable Arabie Déserte, n'avait rien +non plus de la France. On l'aurait cru bien plutôt un Spinola, un +Orsini, un de ces princes ruinés de la décadence italienne, venu du +désert des Maremmes ou des chauves Apennins. + +Quoi qu'il en soit, le résultat voulu était obtenu. + +Le roi était marié de la main du pape. (D'Ossat.) + +Le sang italo-autrichien était dans le trône de France. + +La volonté du grand-duc, sa politique et son ordre positif avaient été +accomplis sur-le-champ et à la lettre. Ce prince, se souvenant de +Catherine de Médicis et du danger où l'avait mise sa longue stérilité, +n'avait dit qu'un mot à sa nièce en la quittant: «Soyez enceinte.» + + + + +CHAPITRE V + +CONSPIRATION DE BIRON + +1601-1602 + + +Peu de temps après cette guerre foudroyante de Savoie, qui avertit si +bien l'Europe de la résurrection de la France, le roi montrait à Biron +une statue où on l'avait fait en dieu Mars et couronné de lauriers. Il +lui dit malignement: «Cousin, que pensez-vous que dirait mon frère +d'Espagne s'il me voyait de la sorte?--Lui! il ne vous craindrait +guère!» + +Voilà comme on le traitait. Sa puissance si bien prouvée, sa renommée +militaire, tant de vigueur, tant d'esprit, tout cela n'empêchait pas +qu'on ne le traitât lestement, sans ménagement, avec une légèreté bien +près du mépris. Lui-même il en était cause. Personne n'avait moins de +tenue. Sa camaraderie étrange avec Bellegarde, Bassompierre, les jeunes +gens qui riaient de lui et qui lui soufflaient ses maîtresses, semblait +d'une débonnaireté plus qu'humaine. On le trompait, on s'en moquait, et +il n'en faisait pas plus mauvaise mine. Il se faisait lire les libelles, +allait voir les farces où on le jouait, et riait plus que personne. Sa +première femme, Marguerite, avait illustré sa patience. La seconde, +Marie de Médicis, fut maîtresse dès le premier jour, signifiant qu'elle +garderait et ses cavaliers servants et sa noire entremetteuse. + +L'inconsistance du roi dans la vie privée était excessive, il faut +l'avouer. + +Pendant que la reine voyageait lentement de Lyon à Paris, il était +auprès d'Henriette à Verneuil, où elle le reçut dans son nouveau +marquisat. La vive et charmante Française, gagnant par la comparaison +avec la grosse sotte Allemande, le ressaisit à ce point, que le capucin, +agent d'Henriette, fut enfin envoyé à Rome, avec la lettre de créance +que le roi lui avait donnée. Il devait voir les cardinaux, montrer +l'engagement du roi avec elle et tâter si l'on ne pourrait obtenir un +second divorce. Ce pauvre homme, qui n'était autorisé que du roi et non +des ministres, fut reçu par notre agent, le cardinal d'Ossat, avec +mépris, avec haine et sans ménagement. Rome entière fut contre lui; à +grand'peine il put revenir en France. On voulait le retenir dans un +couvent de son ordre, le murer jusqu'à la mort dans un _in pace_ +d'Italie. + +Le roi semble l'avoir oublié. On lui avait fait entendre qu'il ne +pouvait renvoyer Marie sans motif spécieux, ni surtout sans rendre la +dot. D'ailleurs, elle arrivait grosse. Les ministres étaient pour elle, +pour un Dauphin qui allait simplifier la succession, assurer, la paix, +écarter toute chance de guerre civile. Mais il fallait un Dauphin; +malheur à elle si elle eût eu une fille. Henriette, qui un mois après +eut un fils, l'aurait emporté. + +Le roi accueillit le Dauphin avec la joie la plus touchante. + +Cependant la reine ne faisait nul mystère de son fidèle attachement pour +Virginio. Un manuscrit du fonds Béthune (qu'a copié M. Capefigue) nous +apprend que, six mois après ses couches, le roi allant au Midi avec +elle, elle s'arrêta à Blois, dit qu'elle n'irait pas plus loin, résolue +qu'elle était de retourner à Fontainebleau, où Virginio l'attendait. Le +roi, perdant patience, eut encore l'idée de la renvoyer. «Cela serait +bon, dit Sully, si elle n'avait pas un fils.» Donc on la garda, +craignant d'embrouiller la succession si la légitimité de ce fils +devenait douteuse. L'Espagne eût saisi cette prise. + +Voilà bien des variations; mais elles ne semblaient pas moindres dans sa +conduite publique. + +Au moment où son mariage italien faisait croire qu'il tenait fort à se +rattacher à l'Italie, brusquement il renonce, en rendant Saluces, et se +ferme l'Italie. Le Vénitien Contarini dit que ce traité étrange et +inattendu releva l'Espagne (battue à Newport). Le parti espagnol à Rome +devint insolent. Ce mariage avec la nièce d'un prince qui avait des +enfants, avec une princesse sans droit à la succession de Toscane, n'eut +pas même l'effet de nous assurer l'alliance du grand-duc; il se refit +Espagnol. + +Par l'abandon de Saluces, l'ancien et primitif asile du protestantisme +italien, le roi abdiquait le protectorat des pauvres Vaudois qui +s'étaient offerts à lui de si grand coeur en 1594, et ne décourageait +pas moins les Grisons à l'autre extrémité des Alpes. Le gouverneur de +Milan, Fuentès, ne tarda pas à les murer dans leurs montagnes (octobre +1603), en bâtissant aux passages qui communiquent en Italie un fort qui +lui permettait de les affamer à son gré. Ils s'adressèrent au roi de +France, qui leur conseilla de patienter. Il avait, comme on a vu, +abandonné Ferrare au pape, malgré les prières de Venise; et plus tard +Venise elle-même, dans sa lutte avec le pape, n'eut d'autre secours de +lui que le conseil de s'arranger. + +Je veux bien croire que, dès ce temps, il couvait l'intention de frapper +l'Espagne et l'Autriche. De bonne heure il y songea; mais toujours en +protestant _qu'il ne savait pas s'il serait avec ou contre l'Espagne_. +(V. Bassompierre, 1609.) Dissimulation utile qui pourtant eut +l'inconvénient de faire croire les Espagnols plus forts qu'ils +n'étaient, lui plus faible, de rendre tout le monde incertain, défiant, +et d'ôter l'espoir qu'on aurait eu dans la France. + +L'Espagne, usée jusqu'aux os, et se sentant si peu de force, hasardait +les coups de loterie les plus criminels. Tout en tâchant de soutenir la +grande guerre en Hollande, elle faisait ailleurs la guerre de _bravi_ et +de coupe-jarrets. Philippe III était un pauvre homme, mais ses gens de +hardis coquins. Les Fuentès, les d'Ossuna, les Bedmar, avaient repris +les moyens du XVe siècle, poison, meurtre et incendie. On ne tarda pas +à les voir conspirer avec des forçats pour prendre, piller, brûler +Venise. + +Dès 1595, ils avaient visé en France un homme propre au crime. Biron, un +brave de peu de cervelle, sot glorieux, que l'on pouvait pousser par +l'orgueil et le mécontentement aux plus sinistres tentatives. Notez que +cet imbécile, le jouet des intrigants, était un héros populaire. Sa +grande vigueur de poignet, sa forte encolure, lui comptaient dans +l'esprit des foules autant que ses trente blessures et tous ses grands +coups d'épée. Il semble que les bonnes gens aient confondu ce Biron fils +avec son illustre père, aussi habile capitaine que le fils fut bon +soldat. Du père, du fils, ainsi brouillés, on avait fait une légende; +c'était un Achille, un Roland. Le roi, sans lui, n'aurait rien fait. Lui +seul avait tout accompli par la force de ses bras et de ses grosses +épaules. + +L'étranger avait trouvé son affaire pour troubler tout, un mannequin et +un drapeau. + +Biron était un homme noir, gras, trapu, d'un visage trouble, avec des +yeux inquiets (figures de fous qui vont au crime). Sa fortune, comme sa +personne, trouble, mal rangée. On ne pouvait l'enrichir. Toujours aux +expédients. «Si je ne meurs sur l'échafaud, disait-il, je mourrai à +l'hôpital.» + +Le roi l'avait fait amiral, maréchal, général en chef, duc et pair, +gouverneur du gouvernement qu'avait eu le chef de la Ligue, M. de +Mayenne, et qu'eurent les seuls princes du sang, la Bourgogne, poste de +confiance, contre la Franche-Comté et la Savoie. Mais tout cela n'est +rien. Biron se désespérait. + +Un danger très-grand était dans cet homme. Il avait en lui le divorce et +la discorde de la France, deux partis, deux religions. Mais, par cela +même, il pouvait être le trait d'union des deux partis. Père catholique, +mère protestante. Par celle-ci, il était parent de tout ce qu'il y avait +de noblesse périgourdine; par son père, il était cousin de tous les +barons de Gascogne. + +Rangez autour tous les traîtres, un d'Épernon, qui tenait la Charente à +l'ouest, Metz à l'est, et l'entrée des Allemands. À côté, un autre homme +double, M. de Bouillon, fort en Limousin, plus fort au nord, où, par +mariage, il était prince de Sedan. Même le compère du roi, M. de +Montmorency, son connétable, son ami personnel, le roi du Languedoc, +avait un traité secret avec le duc de Savoie. + +Biron, en rapport direct avec Madrid et Milan, où il envoya plusieurs +fois, n'avait fait son aveu à Lyon, que pour inspirer confiance et se +faire donner Bourg-en-Bresse, par où il eût fait entrer le Savoyard et +l'Espagnol. Le roi refusa. Et Biron, plus que jamais, renoua ses trames +par l'intermédiaire d'un La Fin, qu'on a prétendu l'auteur de toute +cette conspiration, commencée bien avant qu'il s'en mêlât. + +En juillet 1601, le roi, comme toute l'Europe, était attentif au siége +d'Ostende. Il était à Calais, sur les murs, écoutant tout le jour la +canonnade lointaine qui remplissait le détroit. Élisabeth vint à +Douvres, et elle eût bien voulu, dans la peur du triomphe des Espagnols, +contracter avec le roi une alliance offensive. Il lui fit passer Sully, +qui lui dit la situation. Le sol lui tremblait sous les pieds. Les +mécontents se seraient levés derrière lui, s'il se fût engagé aux +Pays-Bas. Soit pour les inquiéter et leur rendre Biron suspect, soit par +un reste d'amitié et dans l'espoir que l'autorité de la grande Élisabeth +le ferait rentrer dans la voie du bon sens et de l'honneur, il le lui +envoya comme ambassadeur. La reine le prêcha fort, fit grand éloge du +roi, ne blâmant que sa clémence. Enfin, pour plus d'impression, +surmontant le grand chagrin qui, dit-on, hâta sa mort, elle lui montra +de sa fenêtre un objet la tête d'Essex, du jeune homme qu'elle avait +aimé, et qui, au bout d'un an, était encore exposée à la Tour: «Son +orgueil l'a perdu, dit-elle. Il croyait qu'on ne pourrait se passer de +lui. Voilà ce qu'il y a gagné. Si le roi mon frère m'en croit, il fera +chez lui ce qu'on a fait à Londres: il coupera la tête à ses traîtres.» + +Vaines paroles. Biron, de retour, n'eut pas de repos qu'il ne se perdit. +Il reprit ses trames avec la Savoie, mais par un nouvel agent, s'étant +brouillé avec La Fin, qui avait pourtant ses papiers. La Fin jasa, le +roi le fit venir et en tira tout. Effroyable découverte. Tout le monde +semblait compromis, et il ne savait plus à qui se fier. Il avança vers +le Midi pour tâter Bouillon, d'Épernon; mais ils n'étaient pas décidés; +ils vinrent se remettre à lui. Montmorency restait tranquille, et non +moins les huguenots. Ils n'avaient garde de traiter avec Biron, au +moment où il devenait si bon Espagnol, si bon catholique, s'affichant +tout à coup dévot, lui qui ne savait son _Pater_. + +Une délibération secrète eut lieu. Le roi se voyait dans les mains +Bouillon, d'Épernon; Biron seul manquait. Fallait-il arrêter ceux-ci, +en attendant l'autre? Il posa cette question en petit conseil; quelqu'un +voulait qu'on arrêtât les deux qu'on avait. Sully s'y opposa: «Si vous +arrêtez ces deux-ci sans preuves, vous effarouchez les vrais coupables, +et vous les avertissez.» + +Forte et courageuse parole qui sauva la France et trancha le noeud. + +Les grands avaient une prise sur le peuple. Un pesant octroi aux portes +des villes enchérissait les vivres. Il s'était révolté contre. Le roi +punit la révolte, mais il supprima l'octroi. + +C'était assurer le dedans. Mais, du dehors, l'étranger ne pouvait-il +arriver, être introduit par Biron dans ses places de Bourgogne? On +trompa celui-ci, on le rassura, en lui faisant croire qu'on ne savait +que ce qu'il avait avoué. On parvint à le désarmer. Sully le pria +d'envoyer ses canons, qui étaient vieux, pour les remplacer par des +neufs. Il n'osa les refuser. + +Cela fait, le roi éprouva le plus vif besoin de le voir. Il lui envoya +Jeannin, l'ex-ligueur. La Fin écrivit à Biron. Le roi lui-même écrivit: +«Qu'il ne croyait pas un mot de ce qu'on disait contre lui, qu'il lui +remettrait ces accusations mensongères, qu'il l'aimait, l'aimerait +toujours (14 mai 1602).» + +Cette lettre était-elle perfide? Je ne le crois pas. Il l'aimait. Mais +il voulait s'en assurer, le mettre hors d'état de se perdre, éclaircir +tout, le gracier, l'annuler moralement, et avec lui tous les ligués. + +Biron ne vint que parce qu'on lui dit que le roi voulait aller à lui +tête baissée, l'enlever. Il n'eût pu tenir ses places désarmées. Rien ne +lui restait à faire que de fuir, ruiné, nu et mendiant. Il eût mieux +aimé mourir. Il s'emporta furieusement, jura de poignarder Sully, mais +toutefois obéit et se mit en route. + +Le duc de Savoie n'était guère moins effrayé que Biron. Fuentès aussi +devait être inquiet d'avoir compromis son maître, au moment où le siége +d'Ostende absorbait les forces espagnoles. Ils avaient fort à souhaiter +que Biron ne les trahît point, qu'il mentît pour eux fort et ferme, +soutînt près du roi sa vertu, son innocence immaculée. Tel il se montra, +en effet, menteur intrépide, et, jusque dans Fontainebleau, l'homme de +la Savoie, de l'Espagne, contre l'étreinte du roi son ancien ami. + +Ce qui le cuirassait si bien, c'est, d'une part, que le Savoyard gardait +en charte privée, pour assurer son silence, un garçon nommé Renazé, qui +avait fait tous les messages. D'autre part, La Fin, à l'entrée de +Fontainebleau, lui avait soufflé ce mot: «Courage, mon maître! courage, +et bon bec!... Ils ne savent rien.» + +Beaucoup de gens avaient gagé que Biron ne viendrait point. Le roi même, +le 13 juin, se promenant de bonne heure au jardin de Fontainebleau, +disait: «Il ne viendra pas.» Et il le voit arriver. Il va à lui, il +l'embrasse. «Vous avez bien fait de venir, dit-il, j'allais vous +chercher.» Puis il le prend par la main, lui montre ses bâtiments. Seul +à seul, enfin, il lui demande s'il n'a rien à dire: «Moi! dit Biron, je +viens seulement pour connaître mes accusateurs et les faire châtier.» + +Le roi se croyait en péril, non sans cause, pour la raison que Biron +marquait lui-même dans ses conseils au duc de Savoie, à savoir: Que le +roi avait mangé la dot de sa femme, qu'il lui fallait du temps et de +l'argent pour lever des Suisses, que l'infanterie française du temps de +la Ligue avait péri de misère, que la noblesse appelée se réunirait +lentement. Et c'était là le noeud même de la question; le roi de +Navarre, le roi gentilhomme, avait disparu; la noblesse catholique ou +protestante regardait ailleurs, pouvait suivre Biron ou Bouillon. + +Le roi avait bien Biron, mais il n'avait plus Bouillon. Il n'osait même +lui écrire de venir, sentant qu'il désobéirait. Sully lui écrivit en +vain (6 juillet). Il resta chez lui. C'était une raison d'hésiter pour +frapper Biron, ne pouvant frapper qu'un coup incomplet. Aussi le roi +désirait très-sincèrement le sauver. Il y fit les plus grands efforts, +et par lui-même, et par Sully. Le matin encore, au jardin fermé de +Fontainebleau (petit jardin et si grand par la terreur des souvenirs), +il le serra au plus près, et ne gagna rien. On voyait Biron le suivre +avec force gestes, une pantomime hautaine de protestations d'innocence, +relevant fièrement la tête et se frappant la poitrine. Même scène encore +après dîner. + +Alors le roi, perdant espoir, s'enferma avec Sully et la reine, tira le +verrou. Nul doute que tous deux n'aient tenu fortement contre Biron, +Sully pour la sûreté de l'État, elle pour celle de son fils et la +tranquillité de sa régence future. + +La Force, beau-frère de Biron, nous apprend deux choses: 1º Que Sully +décida la mort; 2º qu'elle était très-juste. La Force écrit ce dernier +mot à sa femme dans une lettre confidentielle. + +Sans Sully, jamais le roi n'aurait eu la force de faire justice. Et +encore, ce soir-là, il décida seulement, comme on croyait que Biron +pouvait fuir, qu'il fallait bien le faire arrêter. + +On joua jusqu'à minuit. Et, le monde s'étant écoulé, le roi lui parla de +nouveau, le pressa au nom de l'ancienne amitié. Il resta sec. Alors +Henri rentra dans son cabinet. Puis, saisi d'émotion, il rouvrit la +porte, et lui dit d'un ton à fendre le coeur: «Adieu, baron de Biron!» + +C'était son nom de jeunesse; dans cet effort désespéré, le roi crut +ramener d'un mot tout le passé, la vie commune des dangers et des +souffrances, et vingt années de souvenirs. + +Et il ajouta encore: «Vous savez ce que j'ai dit.» Suprême appel! si +Biron eût avoué à cet instant, il pouvait sauver sa vie. + +Mais non, il sort. À l'antichambre, le capitaine des gardes, Vitry, mit +la main sur son épée, la lui demanda: «Tu railles!--Non, monsieur, le +roi le veut.--Ha! mon épée, s'écria-t-il, l'épée qui a fait tant de bons +services!» + +Le roi fit partir Sully pour préparer la Bastille et avertir le +Parlement. Biron et le comte d'Auvergne, son complice, y furent menés le +15 juin. + +Le roi même, le 15 au soir, vint à Paris et entra par la porte +Saint-Marceau. Il y trouva une grande foule de peuple accouru pour le +voir, pour s'assurer de sa vie, ce cher gage de la paix publique. Tous +se félicitaient de la découverte du complot et le couvraient +d'acclamations. (De Thou, liv. CXXVIII.) + +M. Capefigue avance, sans preuves, que Paris était désolé. Chose +vraisemblable, en effet, qu'on déplorât l'avortement d'un complot qui +eût ramené le bel âge de la Ligue, les douceurs du fameux siége, du +temps où un rat crevé se vendait vingt-quatre livres, où les mères +mangeaient les enfants. + +Les acclamations dont parle De Thou disaient, au contraire, que le +peuple avait horreur de revoir la guerre civile, la royauté des soldats, +et qu'il savait bon gré au roi de les réprimer vigoureusement. Sa +justice, rarement indulgente pour les brigandages des nobles, était +populaire. En ce moment, le Parlement, presque en même temps que Biron, +recevait le petit Fontenelles (des Beaumanoir de Bretagne) et parent +d'un maréchal. Ce garçon, d'environ vingt ans, avait fait déjà mourir +dans les tortures des milliers de paysans. Par récréation, l'hiver, il +ouvrait des femmes vivantes pour chauffer ses pieds dans leurs +entrailles. Il fut, malgré tous ses parents, pris, jugé et rompu en +Grève, au milieu de la joie du peuple, qui en bénissait le roi. + +Les grands ne le bénissaient guère. Loin de là, pas un des pairs ne +voulut siéger au procès de Biron. Tous alléguèrent des prétextes. + +C'était une raison plus forte de pousser la chose. Quand les parents de +Biron, tous considérables, vinrent trouver le roi, tout près de Paris, à +Saint-Maur, où il restait pour surveiller l'affaire, il leur parla avec +douceur, mais s'enveloppa de justice, de nécessité. + +L'Espagne, mise au courant de tout par un commis de Villeroy (qu'on +saisit plus tard), pouvait travailler les juges, le public, l'accusé +même. Et, en effet, celui-ci trouva à point, dans la Bastille, un Minime +scrupuleux qui lui dit qu'il ne pouvait pas révéler à la justice ce +qu'il avait promis de taire, c'est-à-dire qu'il devait couvrir la +Savoie, l'Espagne, d'une parfaite discrétion. + +Pour émouvoir le public, on répandit une lettre que Biron était censé +écrire au roi pour rappeler ses services, faire ressortir l'ingratitude, +soulever la pitié et l'indignation. + +La procès n'était que trop clair. De Thou nous a conservé en substance, +mais avec détail, les quatre feuilles écrites de sa main qui furent la +pièce principale. Elles témoignent que, faible et crédule pour les +prédictions politiques dont les charlatans le leurraient, il n'en est +pas moins fort net, lucide, exact et clairvoyant pour les affaires +militaires. Les directions qu'il donna au duc de Savoie ne sont pas de +ces choses qu'on imaginerait d'avance pour des cas hypothétiques (comme +il prétendit le faire croire), mais des indications précises pour telle +situation, tel cas. Il renseigne très bien l'ennemi sur les forces +actuelles du roi, spécifiant les chiffres avec soin, et d'un jour à +l'autre. Il donne des conseils positifs sur un poste qu'il faut occuper, +une attaque qu'il faut essayer. De tels avis, qui purent être à +l'instant traduits en boulets, ce ne sont pas, comme il le dit, des +paroles et des pensées, ce sont des actes meurtriers, des massacres de +Français et l'assassinat de la France. + +On assura, sans le prouver, qu'il avait averti tel fort savoyard pour +que, le roi venant sous les murs, on tirât sur lui. Ce qui est sûr et +avoué de lui, c'est qu'il le tuait d'intention, par ces opérations +magiques où l'on croyait faire périr l'homme en détruisant son effigie. +Il convient qu'avec La Fère il faisait des poupées de cire, auxquelles +on disait la formule: «Roi impie, tu périras. Et la cire fondant, tu +fondras.» + +Il n'y avait qu'une circonstance atténuante, c'est qu'il avait écrit, +huit mois avant son arrestation, lorsque le Dauphin naquit, en septembre +1601: «Dieu a donné un fils au roi; oublions nos visions.»--Ce mot +était-il sérieux, on avait sujet d'en douter, parce qu'il l'écrivait à +La Fin, qu'il suspectait, et sans doute voulait tromper, tandis qu'il +continuait de traiter avec l'ennemi par son nouveau confident, le baron +de Luz, et par deux autres encore. + +Les juges firent une chose agréable aux hautes puissances étrangères qui +étaient aussi en cause. Ils la firent, il est vrai, par la volonté +expresse du roi. Ce fut de ne rappeler que des faits anciens, et +d'ignorer parfaitement les choses récentes. Le roi ne voulait pas trop +approfondir contre l'Espagne et la Savoie. + +Biron fut saisi d'un grand trouble quand on lui présenta les pièces +qu'il croyait brûlées, quand il vit devant ses yeux son messager Renazé, +qu'il croyait enfoui dans un château de Savoie. Il pâlit, dit les pièces +fausses, controuvées, puis les avoua, mais soutint que c'étaient de +simples pensées, qu'il écrivait pour La Fin. Du reste, s'il y avait du +mal, le roi lui avait pardonné à Lyon. + +Nombre de parlementaires (de la Ligue) auraient accepté cela. Mais ils +étaient sous les yeux du vrai Parlement français, qui avait siégé à +Tours. + +Le Parlement avait à faire ce que hasarda Richelieu, ce que fit la +Convention, se compromettre sans retour et braver les futures vengeances +des rois étrangers, et des grands, et des parents de Biron, de ses cent +cousins de Gascogne, d'un monde de gens d'épée brutal et féroce. +Tellement que, peu de temps après, le révélateur La Fin marchant dans +Paris, en plein midi, au milieu des gardes qui le protégeaient, vingt +sacripants tombèrent sur lui, et s'en allèrent au galop, sans qu'on les +ait arrêtés. + +Ces vengeances, faciles à prévoir, faisaient songer les robes longues. +Le chancelier saignait du nez et feignait d'être embarrassé de l'absence +des pairs. Cela le 21 juillet, au dernier moment. Le roi se montra +immuable, soit que Sully le soutînt, soit que sa grande amie Élisabeth +(une lettre de notre ambassadeur le prouve) l'exhortât à ne pas lâcher. +La vieille reine était une haute autorité, un docteur en conspirations, +en ayant eu tant contre elle et tant suscité ailleurs, récemment encore +ayant frappé d'Essex, c'est-à-dire son propre coeur. + +Donc le roi fut fort aussi. Il écrivit à son blême chancelier que l'on +pouvait passer outre. (2 juillet 1602.) + +Le chancelier, ainsi mis en demeure de ne pas s'égarer, empêcha aussi +les autres de chercher quelque échappatoire. Il les tint dans la voie +étroite de justice et de vérité. Il demanda si à Lyon l'accusé avait +confié au roi tous ses arrangements avec la Savoie.--Non.--Alors le roi +n'a pu pardonner ce qu'il ignorait. (Mém. de La Force.) + +Ce mot conduisit Biron à la mort. + +Le Parlement fut dès lors unanime (127 voix). + +Dans tout le procès, le roi avait eu une crainte secrète, c'était qu'on +n'enlevât Biron, que l'agitateur de la Ligue, l'Espagnol, l'ami des +moines, le distributeur des soupes en plein vent, n'essayât d'agir sur +le peuple. Il resta, non à Paris, mais à Saint-Maur ou Saint-Germain, +prêt à monter à cheval et le pied dans l'étrier. Il écrivait à Sully +qu'il prît garde à lui, qu'on pensait, pendant qu'il ne s'occupait que +du prisonnier, à l'enlever, lui Sully, le mener en Franche-Comté. Il eût +répondu pour Biron. + +La vie de celui-ci, au reste, importait moins aux étrangers que son +silence. Et ce silence fut maintenu jusqu'au bout. Biron le dit le +dernier jour: «Il ne saura pas mon secret.» Comment obtint-on cette +persévérance? Par ce moine dont j'ai parlé. Puis, il ne croyait pas +sérieusement à sa mort, imaginant toujours qu'il serait sauvé ou par un +coup de l'Espagne ou par la faiblesse du roi, qui finirait par avoir +peur. Il ne croyait pas même que le Parlement aurait le courage de le +condamner. Dans sa prison, il amusait ses gardes leur raconter +l'audience et à contrefaire, ses juges. + +Il ne fut pas peu étonné, le 31 juillet, de voir le chancelier, le +greffier, une grande suite, arriver à la Bastille en cérémonie. On le +trouva occupé d'astrologie judiciaire, de comparer quatre almanachs, +d'étudier la lune, les jours et les signes célestes, pour y pénétrer +l'avenir. Le chancelier lui demanda de rendre l'ordre du roi, la croix +du Saint-Esprit, et l'engagea à faire preuve de son grand courage. Puis +on lui lut son arrêt, et l'adoucissement qu'y mettait le roi, de rendre +ses biens à ses parents et de ne pas le faire exécuter en Grève. Ce coup +venait frapper, non un homme faible, malade, amorti par la prison, mais +dans sa force, en pleine vie. La répugnance de la nature se montra aussi +en plein; il laissa voir une furieuse volonté de vivre. D'abord, des +cris contre le roi, si ingrat, qui laissait vivre d'Épernon, cent fois +traître, et qui lui, Biron, innocent le faisait mourir ... Car il se +disait innocent, soit que ces moines espagnols le lui eussent persuadé, +soit que, dans les idées d'alors et l'habitude des révoltes, ce ne fût +que peccadille. + +Puis il retomba sur le chancelier, avec des risées terribles, +bouffonnant sur sa figure, l'appelant _grand nez_, idole sans coeur, +_figure de plâtre_. Il se promenait en long et en large, le visage +horriblement bouleversé, affreux, répétant toujours: «_Ha! minimé, +minimé!_» (Non, non, encore non!) + +On lui dit doucement: «Monsieur pensez à votre conscience.» + +«C'est fait,» dit-il. Et sans s'en mettre autrement en peine, il se jeta +dans un torrent de discours, sur ses affaires, ses biens, ses dettes; on +lui devait ceci, cela; il laissait une fille grosse, à qui il faisait +tel don ... Une mer de paroles vagues qui n'auraient jamais fini. On +l'avertit, il revint un peu à lui, et dicta son testament clair et +ferme. + +Il avait demandé Sully pour le faire intercéder. Sully fit dire qu'il +n'osait. + +Il était quatre heures, et Biron passait le temps aux choses de ce +monde, sans souci de l'éternité. On le mena à la chapelle, et, sa prière +faite, il sortit. À la porte un homme inconnu paraissait l'attendre: +«Qui est celui-ci?»--Modestement, l'homme avoua qu'il était le bourreau: +«Va-t'en, va-t'en! dit Biron. Ne me touche pas qu'il ne soit temps!... +Si tu approches, je t'étrangle!» Il jura aussi qu'on ne le lierait +point, qu'il n'irait pas comme un voleur. Aux soldats qui gardaient la +porte: «Mes amis, pour m'obliger, cassez-moi la tête d'un coup de +mousquet.» + +Inutile de dire que les prêtres du roi n'en tirèrent rien, pas un mot +d'Espagne et de Savoie, nulle confession de sa faute. Il suivit le mot +des Jésuites, dont on a parlé ailleurs: «Défense de rien révéler à la +mort, sous peine de damnation.» + +À tous, il disait: «Messieurs, vous voyez un homme que le roi fait +mourir, parce qu'il est bon catholique.»--Et, comme on lui rappelait sa +mère: «Ne m'en parlez pas, elle est hérétique.» (Lettres du roi, du 2 et +7 août.) + +Il mourut ainsi, en pleine fureur, en pleine vengeance, continuant +d'intention son complot, et, de l'échafaud, autant qu'il était en lui, +attachant d'avance au roi la furie de Ravaillac. + +Sur les planches, il chicana fort, voulant d'abord être debout. On lui +dit que ce n'était pas l'usage. Puis il se fâcha de voir dans cette cour +une soixantaine d'assistants: «Que font là ces marauds, ces gueux? Qui +les a mis là?» Il ne voulut pas du mouchoir, prit le sien, qui était +trop court, reprit l'autre. Trois fois il se débanda les yeux. Tu +m'irrites, dit-il au bourreau. Prends garde! je pourrais étrangler +moitié de ceux qui sont ici. Ils n'étaient pas très rassurés, voyant cet +homme non lié, si fort et si furieux; plusieurs regardaient vers la +porte. + +Le bourreau, vers cinq heures, pensant ne finir jamais, lui dit: +«Monsieur, auparavant, ne faut-il pas que vous disiez votre _In manus +tuas, Domine?_ Biron se remit, et l'homme, profitant de ce moment et +prenant l'épée des mains du valet, par un vrai miracle de force et +d'adresse, lui trancha au vol son cou gras, la tête s'en alla bondissant +au pied de l'échafaud. + +On voulait le mettre aux Célestins, à côté des vieux Valois. Mais ces +moines furent politiques; on vit déjà l'effet du coup; ils refusèrent. +Et on le mit à Saint-Paul, paroisse de la Bastille. + +Pendant ce temps-là, une foule énorme se morfondait à la Grève, où on +l'attendait. Des fenêtres y étaient louées jusqu'à dix écus. + +La foule des amis de l'Espagne, cagots, bigots, ligueurs, Jésuites, et +aussi des gens de haut vol qui voulaient braver le roi, allaient jeter +de l'eau bénite, faire dire des messes à son tombeau. + +Le roi, après l'exécution, était si défait, dit l'ambassadeur d'Espagne, +qu'on l'eût cru l'exécuté. Huit jours après, il fut pris d'un violent +flux de ventre qui le tint quelque temps très-faible. + +Il n'en eut pas moins conscience d'avoir fait justice. En conversation, +il disait souvent et comme un proverbe: «Aussi vrai que Biron fut +traître.» + +Il fut très-reconnaissant pour l'homme inflexible qui l'avait soutenu +dans cette rude circonstance, il alla voir Sully, lui dit: +«D'aujourd'hui, je n'aime que vous.» + +Grand témoignage et mérité. L'un et l'autre, en ce coup sévère qui +servit tellement la France, et qui lui donna huit mois de repos, +méritèrent d'elle ce jour-là autant qu'aux jours d'Arques et d'Ivry. + + + + +CHAPITRE VI + +LE RÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES + +1603-1604 + + +La noire intrigue de Biron que le roi ne voulut pas percer jusqu'au fond +n'était qu'un petit accident de la grande conjuration qui minait +l'Europe, qui déjà avait accompli la partie la plus cachée de son oeuvre +souterraine, et qui bientôt procéda à l'exécution patente de cette +oeuvre, la _Guerre de Trente Ans_. + +Henri IV était l'obstacle, avec Maurice d'Orange, et secondairement le +roi d'Angleterre et d'Écosse, Jacques VI, successeur d'Élisabeth. Mais +celui-ci avait donné grand espoir aux catholiques. Il ne tarda guère à +faire un traité avec l'Espagne. Pour le roi de France, on comptait en +venir à bout. On voyait qu'il était malade, atteint de cette cruelle +affaire de Biron. On pensait non sans vraisemblance, qu'il faiblirait de +plus en plus. Les zélés qui déjà avaient réussi à le marier à leur +guise avec cette fausse Italienne, d'Espagne et d'Autriche, voulaient +pour deuxième point faire rentrer les Jésuites en France et leur faire +confesser le roi. Le troisième qu'on devait gagner sur le roi ou après +lui, c'était un double mariage d'Espagne, pour espagnoliser la France, +la neutraliser, l'hébéter. La France, cette tête de l'Europe, branlant, +caduque, imbécile, comme elle fut sous Louis le bègue (Louis XIII), dans +ses quinze premières années, on pourrait alors s'attaquer au ventre, je +veux dire aux Allemagnes, ces profondes entrailles du monde européen. + +Ce n'est pas qu'avant 1600 on n'ait travaillé l'Allemagne, mais c'était +en préparant les moyens de la grande guerre, surtout en disciplinant +l'armée ecclésiastique. Cette besogne préalable était celle du Concile +de Trente, la _transformation du clergé_. Il fallait d'abord que ce +corps eût l'unité automatique d'un collége discipliné par la férule et +le fouet. L'âme du Concile de Trente, Lainez, ce cuistre de génie, bien +plus fondateur qu'Ignace, avait mis là son empreinte. Toute la +hiérarchie conçue comme une échelle de classes, sixième, cinquième, +quatrième, où des écoliers rapporteurs s'espionneraient les uns les +autres et se dénonceraient par trimestre. + +Cet amortissement du clergé, plus facile que l'on n'eût cru, encouragea +à entreprendre une oeuvre qui semblait plus hardie: la _transformation +de la noblesse_. + +Nous devons à M. Ranke (_Papauté_, liv. V, § 9) la connaissance d'une +pièce inestimable, tirée des manuscrits Barborini. C'est le plan que le +nonce Minuccio Minucci propose à la cour de Rome pour le remaniement +moral de l'Allemagne. Son principe dominant est celui-ci: _C'est de la +noblesse qu'il faut s'emparer._ Il ne se fie pas au peuple. + +Il veut: 1º _qu'on traite les enfants nobles mieux_ que les petits +bourgeois, pour attirer la noblesse aux colléges; 2º _qu'on donne les +évêchés aux nobles_, «qui seuls ont droit d'y arriver.» Point de +bénéfices aux bourgeois, qui pourraient devenir savants; il faut bien +quelques savants, mais peu, très-peu de savants; 3º _on n'exigera pas de +ces nobles prélats qu'ils résident_ dans leurs évêchés; ils seront bien +plus utiles à là cour et près des princes. + +Ce plan tout aristocratique porte sur cette pensée, très-juste, que la +noblesse, plus qu'aucune autre classe, pouvait être corrompue par les +places et par l'argent, par le plaisir, par son besoin absolu de vivre à +la cour. + +Justement, à cette époque, se formaient autour des princes, ces grands +centres de vie galante et mondaine, les cours, et de moins en moins la +noblesse pouvait vivre chez elle. Dans plusieurs pays, les Jésuites +n'eurent besoin que d'une chose: il suffit que les protestants ne +fussent plus admis chez les princes. En Pologne, l'effet fut terrible; +les exclus furent désespérés et se refirent catholiques. En France, il +en fut peu à peu de même. Les protestants non chassés furent du moins +vus de mauvais oeil; il leur faillit s'éloigner. Dans les châteaux +commencèrent les lamentations des femmes, les querelles domestiques. Le +jour ne fut qu'un bâillement et la nuit qu'une dispute. Le mari y +échappait, tant qu'il pouvait, par la chasse; mais il y retombait le +soir. Hélas! malheureuse dame, exilée, perdue au désert! Loin du roi, +nouveau Dieu du monde, vous ne verrez donc plus que Dieu! Ce soleil +vivant vous aurait dorée d'un rayon; à son aimable chaleur auraient +éclos les amours. Or, dans le monde monarchique, les amours font les +affaires: le mari eût fait fortune... + +La noblesse fut vaincue. Tous les _honnêtes gens_ se firent catholiques. +Des colléges magnifiques furent ouverts par les Jésuites à la jeune +noblesse; les enfants des princes eux-mêmes s'y assirent avec les +nobles. Ces princes, élèves des Jésuites, Bavarois et Autrichiens, vont +être l'épée du parti. + +Du jour où la France a faibli en abandonnant l'Italie, Ferdinand +d'Autriche exécute chez lui l'opération violente de chasser tous les +protestants. Persécution que l'empereur Rodolphe commence en Hongrie, en +Bohême, et généralement dans l'Empire, par la destruction des hauts +tribunaux qui maintenaient l'équilibre entre les deux religions. + +Tous les princes sont tentés par les domaines protestants, ou ceux même +des catholiques. Le pape trouve bon que son favori le Bavarois +s'approprie les biens des couvents, et il le charge de corriger et de +stimuler les évêques. + +L'artère du monde est le Rhin. Bade, Mayence, Cologne et Trèves, les +évêchés peu éloignés, Bamberg, Wurtzbourg et Paderborn, avaient chassé +les protestants. Mais la grande affaire était Clèves, la porte de la +Hollande et de l'Allemagne, ce bas Rhin commun à tous, qui touche aux +trois nations. + +Dès 1598, l'Espagne s'y était jetée, et elle n'en fut distraite que par +le long siége d'Ostende. La Hollande ne sauva pas cette place. Elle +s'épuisa en efforts, et chacun prévit le moment où la France serait +obligée de se mettre de la partie, de soutenir les Hollandais, ou de les +laisser périr, ce qui livrait l'Allemagne, avec l'Allemagne l'Europe. De +sorte que l'Espagnol, ruiné, séché jusqu'à l'os, un squelette, une +ombre, se fût encore trouvé le maître à la fin et le vainqueur des +vainqueurs. + +Donc, on regardait Henri IV, et tout retombait sur lui. Sa tête était, +au fond, l'enjeu du grand combat de l'Europe. + +La mort de Biron lui avait causé un terrible ébranlement. L'on se +demandait deux choses: + +_Mourrait-il naturellement?_ Ce n'était pas impossible. Dyssenterie au +moment fatal, en juillet 1602. Mai 1603, seconde crise de rétention +d'urine. Dyssenterie en septembre, en décembre encore. En janvier et en +avril 1604, premières atteintes de goutte. + +_Mourrait-il moralement_, d'inquiétude et de chagrin, de tiraillement +intérieur? La conjuration générale de bêtise et de bigotisme +vaincrait-elle cet esprit si vif et si résistant? + +Il semble qu'il fût alors très-bas et très-affaissé. J'en juge surtout +par une chose. Sully ne parvenait pas à lui faire comprendre qu'il +n'avait à craindre jamais une alliance du parti protestant avec +l'Espagne. Et cependant visiblement l'Espagne devait leur faire horreur. +L'avénement de l'infante Claire-Eugénie à Bruxelles avait été solennisé +par une femme enterrée vive. Le conseil d'Espagne songeait à chasser +tous les Morisques. La seule difficulté était que le frère du premier +ministre, grand inquisiteur, voulait, non qu'on les expulsât, mais qu'on +les passât au fil de l'épée. Or, c'était un million d'hommes. + +L'Espagne faisait horreur. Le plus suspect des protestants, le plus +intrigant, Bouillon, n'osait traiter avec elle. (De Thou.) Il se fût +perdu chez les siens. + +Ce qu'il faisait réellement, c'était de calomnier le roi dans l'Europe +protestante, jusqu'à dire qu'il méditait avec le pape une seconde +Saint-Barthélemy (Lettres, VI, p. 10). Il sollicitait le roi +d'Angleterre de prendre le protectorat de nos réformés. Cela troublait +fort le roi et le rapprochait des catholiques, le faisait même faiblir +dans la question des Jésuites. + +Moment d'obscurité profonde. Le roi ouvrait le bras à l'ennemi, +favorisait, sans le savoir, le grand complot fanatique organisé contre +lui-même. Et les protestants se défiaient du roi, qui déjà, dans la +Bastille, amassait l'argent, les armes, pour la grande guerre nécessaire +au salut des protestants. + +On ne pouvait agir de face contre un homme de tant d'esprit, mais on le +pouvait de côté par des moyens indirects. L'Espagne trouvait à cela +d'admirables facilités; le conseil, la cour, étaient espagnols. Ce +n'était pas seulement des Villeroy, des Jeannin, qui discouraient en ce +sens, mais les gens les plus innocents, des mondains, des étourdis, par +exemple Bassompierre, le galant colonel des Suisses. La reine, au lit +même du roi, grondait, pleurait pour l'Espagne, pour l'alliance +espagnole, pour le double mariage. Et si le roi se sauvait chez sa +Française, Henriette, il y retrouvait l'Espagne; Henriette voulait s'y +réfugier, si le roi venait à mourir. Donc, l'Espagne en tout et par +tout; on la sentait de tous côtés, on la respirait. Ou, si ce n'était +pas elle, c'était la Savoie, plus adroite, une sorte d'Espagne française +par où le poison arrivait. + +Au moment où, de la Savoie, partait un agent secret qui devait +travailler les Guises, un Savoyard très-aimable, insinuant, le charmant +François de Salles, venait prêcher devant le roi. + +Celui-ci n'était pas Jésuite. Son maître, le P. Possevino, le grand +diplomate de l'ordre, avait senti qu'il servirait bien mieux les +Jésuites en ne l'étant pas. Leur but alors étant, comme je l'ai dit, de +s'approprier la noblesse, il leur fallait des gentilshommes à eux, qui +eussent les grâces et l'élégance mondaines. Tel était François de +Salles, blond de barbe, de cheveux, d'un sourire d'enfant, avec un +charme féminin qui allait surtout aux dames, qui ravit la cour, le roi. +Le Crucifié, dans ses mains, perdant toutes ses terreurs, devenu gai et +aimable, n'aimant qu'oiselets, fleurettes des champs, avait pris la +gentillesse du rusé petit Savoyard. + +Ce n'était pas Possevino, un pédant baroque (à en juger par ses livres), +qui avait pu faire ce charmant disciple. C'était la cour, c'étaient les +femmes, la douce conversation des Philothées et des Chantal. C'était la +camaraderie de l'aimable auteur d'_Astrée_, le sire d'Urfé, ex-amant de +Marguerite, réfugié en Savoie, qui, d'après les Espagnols, faisait son +roman de bergers. Le confesseur de madame de Chantal, fort jaloux, dit +de saint François: «Ce berger.» Et, en effet, ses sermons, ses petits +livres dévots, sont des _Astrées_ spirituelles, des bergeries +ecclésiastiques. + +Le roi, enchanté de voir une dévotion si gaie, si peu exigeante, en +contraste si parfait avec le sombre, la roideur des huguenots, inclina +fort de ce côté, et, sous cette séduction, se trouva tout préparé à +laisser rentrer en France les maîtres du doux prédicateur. + +Au voyage qu'il fit à Metz, en 1603, la Varenne lui présenta les +Jésuites de Verdun, qui le prièrent de rétablir un ordre pauvre, +disaient-ils, modeste, et surtout point intrigant. Le roi dit avec bonté +que, de retour à Paris, il aviserait. Tout solliciteur a besoin de +suivre son juge; ils obtinrent que deux seulement, deux humbles, deux +tout petits Jésuites, les pères Ignace et Cotton, suivraient l'affaire, +et par conséquent accompagneraient le roi. Il consentit. Cotton +s'attacha à lui et ne le quitta plus jamais. Jamais, quand il l'eût +voulu, il n'eût pu arracher de lui ce lierre tenace, ce plat, froid, +indestructible lichen, qui semblait collé à lui. Il s'en moquait tout le +jour, mais ne le traînait pas moins. Controversiste ridicule et +prédicateur grotesque, il était admirablement choisi pour un roi rieur. +C'était un trait de génie d'avoir mis chez lui pour espion un fourbe +sous la figure d'un sot. + +Voilà l'humble commencement de cette grande dynastie des confesseurs du +roi, qui, sous la Chaise et le Tellier, finiront par gouverner la +France. + +Le roi, au retour de Metz, fut malade deux fois, coup sur coup, en un +même été. En septembre, étant à Rouen, les huîtres normandes lui +rendirent son flux de ventre. Il était faible, et isolé, la cour ne +l'ayant pas suivi. Mais Cotton et la Varenne ne le lâchaient pas. Ils +tirèrent de lui le rétablissement des Jésuites. + +Sully assure qu'Henri IV lui avoua qu'il ne se décidait à cela que pour +sortir des angoisses où le tenait constamment la peur de l'assassinat, +«vie misérable et langoureuse ... telle qu'il me vaudrait mieux être +déjà mort.» + +Tels ils furent reçus, tels ils se maintinrent. Et c'est, selon +Saint-Simon, la raison même que le plus doux des Jésuites, le P. la +Chaise, donnait en mourant à Louis XIV, pour qu'après lui il prît +toujours un confesseur jésuite: «Dans toutes les compagnies il y a de +mauvais sujets ... Un mauvais coup est bientôt fait,» etc. + +Ce qui ne les aida pas peu, c'est qu'ils persuadèrent au roi que +l'Espagne les persécutait, et qu'ils n'avaient que lui de protecteur au +monde. Cela le toucha. Il les reçut à bras ouverts, et leur dit ce mot +étonnant: «Aimez moi, car je vous aime.» + +Pour rentrer, ils s'étaient faits sveltes, minces et bien petits. Il +leur suffisait d'une fente. D'abord, point de confession, à moins que +les évêques ne les y forçassent. C'était assez que Cotton fût auprès du +roi. + +Ils étaient hommes de collége, voués tout à fait aux enfants, n'aimant +que l'enfance. À La Flèche, ils se chargeaient de leur enseigner le +latin, laissant le roi y ajouter tout l'enseignement mondain du siècle, +quatre professeurs de droit et quatre de médecine, deux d'anatomie. Les +Jésuites n'avaient aucun préjugé. Les bénéfices du collége devaient +s'employer à doter chaque année douze pauvres filles, innocentes et +vertueuses. + +Tout ce que leur reconnaissance, leur tendresse pour le roi, leur +faisait demander, exiger de lui, c'était son coeur qu'ils voulaient voir +à jamais dans leur église. + +Après sa mort, bien entendu. Et celui des rois et des reines, à jamais, +voulant être un ordre essentiellement royaliste. + +Accordé. Les gallicans mêmes, des hommes du Parlement (par exemple, le +greffier Lestoile), se radoucirent un peu pour eux, trouvant les sermons +de Cotton doux, modestes, modérés, pacifiques et pas trop dévots, enfin +d'un homme du monde. + +Ce qui toucha fort Paris pour ce pauvre père Cotton, c'est que, revenant +le soir dans le carrosse de la Varenne, il y fut assassiné. Par les +huguenots sans doute? Ce fut le cri général. Mais qu'y auraient-ils +gagné? Cotton mort, on n'aurait pas manqué de Jésuites aussi saints et +aussi savants. Quoi qu'il en fut, heureusement le ciel avait veillé sur +lui; l'assassinat se réduisit à une invisible écorchure, que ces +méchants huguenots crurent qu'il s'était faite lui-même. + + + + +CHAPITRE VII + +LE ROI SE RAPPROCHE DES PROTESTANTS + +1604-1606 + + +Richelieu nous a tracé de main de maître le portrait du créateur +originaire de sa fortune, qui fut son prédécesseur dans les affections +de Marie de Médicis, du signore de Concini. Concini succédait lui-même à +ces cousins de la reine, les Orsini, ses premiers _cavaliers servants_. +Il rendit au roi le service de les supplanter. Un homme de sa condition +était moins embarrassant, et pouvait _servir_ la reine avec moins +d'éclat et de bruit. + +Concini était né en pleine cour, fils du ministre dirigeant de Côme de +Médicis, mais cadet, troisième cadet, d'une maison qui n'était pas +riche. Il avait eu force aventures, prison, fuite et bannissement. Il +avait été domestique du cardinal de Lorraine; mais c'était un homme +charmant, un rieur, un beau joueur, un élégant cavalier. La triste +Léonora, si disgraciée de la nature, avait cependant osé regarder le +brillant jeune homme. À leur départ de Florence, elle l'aida de quelque +argent; et l'usage qu'il en fit, ce fut d'acheter un cheval de deux +mille ducats, qu'il eut l'impertinence de donner à Henri IV. + +Ce petit fait peint l'homme de la tête aux pieds. Il n'était que vanité, +folie, insolence. Il passait tout le jour au jeu comme un grand +seigneur. Il plut d'autant plus à la reine, qui le maria à sa Léonora, +afin de le pouvoir garder. Avec cet arrangement, Marie de Médicis peut +être sévère à son aise, jalouse de son mari, inexorable et terrible pour +la régularité de sa maison. Une de ses filles ayant, la nuit, reçu un +amant qui se sauva en chemise, la reine exigea que le roi le fît +condamner à mort (par contumace heureusement). + +Léonora, modeste et sage, n'aurait visé qu'à l'argent. Mais Concini, un +fat, un fou, avec ses goûts de grandeur, ne pouvait manquer de suivre le +vent de la cour, qui était tout à l'Espagne. Le grand-duc de Florence, +son maître, s'était refait Espagnol. Marie de Médicis ne rêvait que le +double mariage espagnol, qui était aussi toute la politique de l'ancien +ligueur Villeroy. + +Un commis de Villeroy, qui déchiffrait les dépêches, en donnait copie à +Madrid. Concini communiquait par une voie plus détournée, par +l'ambassadeur du grand-duc auprès de Philippe III, ses lettres passaient +par Florence, pour être envoyées à Madrid. + +Le roi avait ainsi l'Espagne tout autour de lui, chez lui. En avril +1605, il apprit l'affaire du commis, que Villeroy laissa fuir, et qu'on +trouva dans la rivière, non pas noyé, mais étranglé. + +Et, au même moment, un coup plus sensible lui était porté. Les Espagnols +avaient gagné Entragues; le père d'Henriette, et son frère, le comte +d'Auvergne, déjà mêlé à l'affaire de Biron. + +Elle-même était-elle innocente? Son père disait oui, son frère disait +non. + +La faute en était au roi, qui n'avait pas su prendre un parti avec elle, +et l'avait exaspérée. + +La reine, pour faire digérer son nouveau cavalier servant, avait trouvé +bon qu'Henriette eût un logement dans le Louvre. Mais celle-ci croyait +qu'elle ne la souffrait là que pour la faire tuer un matin. Elle avait +prié le roi de la marier, ou de la laisser partir. Il ne faisait ni l'un +ni l'autre, lui disait qu'il la marierait, et se dépitait contre elle +quand elle cherchait un mari. + +Il la relevait, il la rabaissait. Il reconnaissait son fils, qu'elle +appelait _mon Dauphin_. Il ne pouvait se passer d'elle, et il employait +l'homme le plus grave du royaume, Sully, à négocier avec elle dans leurs +brouilleries. Une lettre d'Henriette à Sully indique que c'était +justement alors qu'il était plus amoureux et d'une impatiente exigence. +Elle était fière et révoltée d'avoir à se soumettre ainsi. De plus en +plus, elle songeait à fuir en Espagne, et elle entra dans les projets de +son père et de son frère. + +Qu'elle ait eu dès 1604 l'idée de tuer le roi, qu'elle ait su le fond du +complot, je ne le crois pas. Mais certainement elle voulait enlever son +fils en Espagne, et le constituer Dauphin contre le Dauphin avec l'appui +des Espagnols. + +Ceux-ci, qui n'en pouvaient finir avec le grand siége d'Ostende depuis +trois années, avaient monté deux machines qui les auraient débarrassés +des deux appuis de la Hollande, d'Henri IV et de Jacques VI. + +Contre le premier, ils fomentèrent _le complot d'Entragues_. + +Contre le second, ils accueillirent, encouragèrent l'infernale +_conjuration des poudres_, qui commença en même temps. + +Le roi, pour être plus ferme contre Henriette, dans ce procès, avait +pris une autre maîtresse, plus belle, mademoiselle de Beuil, qu'il dota, +titra à grand bruit, et fit comtesse de Moret. Mais celle-ci n'était +qu'un corps. L'autre était une âme, maligne et méchante, il est vrai, +mais une âme enfin. Et elle sentait sa puissance. Son père, son frère, +furent condamnés; on menaçait de l'enfermer et de lui ôter ses enfants. +Elle ne s'effraya pas. Elle dit toujours bravement qu'elle avait +promesse du roi, et que ses enfants étaient les seuls légitimes; que, du +reste, n'ayant rien su, elle ne demandait que trois choses: pardon pour +son père, une corde pour son frère, et justice pour elle. + +Le roi gracia le père, enferma le frère, et elle, l'éloigna un moment. +Mais il la fit revenir. Insigne imprudence. Humiliée, et subissant et +cette grâce et cet amour, désormais insupportable, elle devint tout à +fait perverse et très-dangereuse. + +Dans cette cruelle affaire, il avait senti au coeur la pointe du +poignard espagnol. On l'avait pris par sa maîtresse. On chercha une +autre ouverture, on entreprit de lui ôter son grand serviteur Sully. + +Celui-ci venait de prendre une grave initiative. Il se voyait au plus +haut dans l'amitié de son maître. Il avait reçu de lui comme un nouveau +ministère, la surveillance des affaires étrangères et du très-suspect +Villeroy. (_Lettres_, VI, 253.) Il vit que le roi ne pouvait tarder à se +mêler directement de la Hollande et du Rhin pour la succession de +Clèves: donc qu'il serait obligé de revenir aux protestants. Lui-même, +qui les avait fort mécontentés, se rapprocha d'eux. La mort de la +Trémouille, celui de leurs chefs qu'aimait le moins Henri IV, permettait +le rapprochement. Sully maria une de ses filles à un protestant illustre +et le chef futur du parti, le jeune duc de Rohan. (13 février 1605.) + +Cela eut effet. Et un moine, chargé d'espionner les gens qui se +rendaient au temple d'Ablon, d'espion se fit prosélyte, jeta le froc, et +tout haut se déclara protestant. + +De là un curieux duel entre Sully et Cotton. + +Cotton tâchait de le noircir, et toute la cour aidait à la calomnie. On +parvint à faire naître entre lui et le roi un petit nuage qui, +heureusement pour la France, se dissipa au moment même. Lorsque déjà on +croyait Sully disgracié sans remède, le roi lui ouvrit les bras. Il faut +lire dans les _OEconomies_ cette scène touchante dont on a tant parlé et +qui a passé en légende. + +Par représailles, Sully surprit, montra et publia une pièce secrète où +Cotton avait écrit les questions qu'il devait adresser au diable qu'une +possédée faisait parler. Pièce qu'on trouva ridicule, mais que nous +trouvons tragique, en y voyant certains noms qui vont se représenter à +la mort du roi. + +Sully, dès lors se constituant avocat des protestants, se rendit +lui-même, comme gouverneur du Poitou, à leur assemblée de Châtellerault. +La confiance se rétablit. Il leur dit que, s'ils tenaient à leurs +méchantes petites places qui n'auraient pu se défendre, on les leur +laisserait quelque temps encore. D'autre part, les protestants le +reçurent à la Rochelle. Les portes lui en furent ouvertes, quoiqu'il eût +avec lui une petite armée, de douze cents chevaux. Ces excellents +citoyens, et les meilleurs de la France, qu'on disait amis de l'Espagne, +ne pensaient qu'à lui faire la guerre. Ils régalèrent Sully d'un combat +naval où vingt vaisseaux fleurdelisés battaient vingt vaisseaux +espagnols. + +Sully, désormais bien sûr qu'ils ne soutiendraient pas Bouillon, donna +au roi l'excellent conseil de venir lui-même en Limousin et en Quercy. +Il y vint avec une armée (sept. 1605), mais elle fut inutile. Bouillon +avait donné ordre qu'on ouvrit les places au roi. Une enquête contre les +agents de l'Espagne, qui voulaient lui livrer des villes, Marseille, +entre autres, révéla des coupables, mais généralement catholiques. La +grande masse protestante était loyale et dévouée. Revoir leur roi de +Navarre après tant d'années, retrouver vieillie, blanchie, la tête +chérie des anciens jours, le camarade des souffrances, des misères et +des combats, ce fut un attendrissement universel. Les Rochelois vinrent +lui dire qu'il ne passât pas si près sans les visiter; qu'il vînt avec +son armée; que toutes les portes lui seraient ouvertes; que, si elles +n'étaient assez larges, ils abattraient encore trois cents toises de +mur. «Vous les entendez?» dit le roi à toute la cour. Et alors il les +embrasse par trois fois en versant des larmes. + +Second jour d'unanimité, dans ce pays si divisé. Je compte pour le +premier jour, non moins mémorable, celui où l'armée d'Henri III et celle +d'Henri de Navarre, la réformée, la catholique, en juin 1589, s'étaient +reconnues, embrassées. + +Le roi avait pu reconnaître quels étaient véritablement ses amis, ses +ennemis, et combien toutes ses faiblesses pour ceux-ci étaient inutiles. +Il était à peine revenu à Paris, qu'on apprit (novembre 1605) +l'explosion la plus terrible, le complot le plus scélérat, dont il y ait +eu jusque-là exemple, de mémoire d'homme. + +Rien n'apaisait les fanatiques, nulle concession ne suffisait. Ils +étaient divisés entre eux. Pendant que les doux, les patients, les +rusés, vous caressaient, pendant qu'un François de Salles charmait et +touchait le coeur, un Parson, ou un Garnet, pouvait vous frapper par +derrière. + +Les percées hardies, violentes, que faisaient les impatients, +trahissaient leurs souterrains. Leur Sigismond III (de Pologne), emporté +par les Jésuites, perdit ainsi la Suède. Leur jeune Ferdinand d'Autriche +et les princes de sa famille poussaient les choses si vite, que, de +Bohême, de Hongrie, de Moravie, on regardait vers la France, et l'on +préparait un soulèvement. Venise se plaignait d'avoir une inquisition +jésuitique, plus redoutable déjà que l'Inquisition d'État. De partout +un cri s'élevait: «L'Europe est minée en-dessous.» + +Ils protestaient. Plusieurs même, comme Cotton, semblaient des simples, +des crédules. Pendant qu'on en rit, la nouvelle se répand que ces +doucereux personnages ont voulu faire sauter le roi d'Angleterre, sa +cour, tout le parlement. + +Les Jésuites jurèrent que la conspiration était puritaine. Il fallait, +pour croire cela, les puritains étant déjà si nombreux au Parlement, +admettre que ces sectaires avaient conspiré pour se faire sauter +eux-mêmes. + +Les puritains, grand parti, qui avaient pour arrière-garde tout le +royaume d'Écosse, et qui se voyaient désormais assurés dans le +Parlement, n'avaient que faire d'un tel crime. C'était trop clairement +l'acte désespéré d'une minorité minime que le roi avait sottement +flattée et qui, trompée dans ses espérances, croyait couper d'un seul +coup la tête de l'Angleterre, puis régner par les Espagnols. + +Le chef réel de l'affaire, Garnet, supérieur des Jésuites, ne fut point +mis à la torture; le roi le fit bien traiter. Il nia, puis avoua; mais +là encore il se coupait, disant qu'il avait su la chose _en confession_; +et, plus tard, _hors de confession_. + +Quiconque lira son procès (_State trials_, I, 247-310) dira, non qu'il +fut complice, mais qu'il fut l'âme même de la conspiration. + +Le monde fut stupéfié. On discutait, on attaquait Mariana, sa théorie +sur le droit de tuer les rois. Ici la pratique allait bien autrement +loin. Il s'agissait d'anéantir indistinctement le roi, les princes, les +pairs, les communes, les assistants, tout ce qu'il y avait de +considérable dans le pays; enfin, pour ainsi parler, de faire sauter +tout un peuple. + +Il y avait tant de poudre entassée sous la salle de Westminster, qu'avec +le palais, sans nul doute, toute cette partie de Londres eût sauté en +l'air. + +Henri IV vit, je crois, dès lors, plus clair dans sa situation. En +janvier 1606, il dit toute sa pensée à Sully: Préparer la grande guerre, +en divisant l'ennemi. Mais avant tout il fallait, en France même, +arracher l'épine qui restait encore, réduire le duc de Bouillon. + +Le roi alla à lui, avec une armée, «mais les bras ouverts.» Pas un +protestant ne le défendit. En revanche, les ennemis de la France, les +bons amis de l'Espagne, la reine, Villeroy, tous les grands seigneurs +conseillaient de le ménager. Le roi le fit en effet, se contentant +d'occuper Sedan pour quatre ans, par un gouverneur huguenot. + +Bouillon était fini, perdu, surtout dans l'opinion, ayant démenti sa +réputation de prévoyance, ayant misérablement livré ses amis. Il ne +restait aucun des grands qui pût sérieusement résister. + +Mais d'autant plus violemment revenait-on aux moyens du fanatisme +populaire. Il se trouvait à chaque instant des fous pour tuer le roi. +Un, tout à fait aliéné, l'arrêta sur le pont Neuf, le tira par son +manteau et le tint sous le poignard. Un autre, un fou béarnais, se mit à +prêcher sur les places contre les huguenots. Des batailles eurent lieu +dans Paris, et non sans mort d'homme. Un protestant fut attaqué et tué +sur le chemin d'Ablon. + +Tout cela ne pouvait étonner, quand on entendait les sermons violents, +factieux, assassins, qu'on faisait contre le roi, tout comme au temps de +la Ligue. De nombreux couvents surgissaient, foyers ardents de +fanatisme, puissantes machines à faire des fous. + +Toutes les formes de la pénitence furent étalées, affichées. Les Picpus, +les Récollets, les Augustins déchaussés, les Frères de la charité (pour +la captation des malades), s'établirent partout à Paris, sous la +protection des reines, de Marguerite et de Marie de Médicis. Le 24 août +1605, jour même de la Saint-Barthélemy, les princesses, en grande pompe, +menèrent les Carmélites à leur célèbre couvent de la rue d'Enfer, +l'école de l'extase espagnole, qui pullula tellement que cette maison +d'Enfer engendra soixante-deux maisons qui couvrirent toute la France. + +En juillet 1606, autre scène, et plus dramatique. Les Capucines furent +menées par madame de Mercoeur et autres princesses de Guise, à travers +tout Paris, de la Roquette à la rue Saint-Honoré (la future place +Vendôme). Nu-pieds, couronnées d'épines, ces filles de la Passion, +émurent vivement le public. + +Ce spectacle de cinq ou six femmes vouées à la vie la plus dure, à une +mort anticipée, faisait dire aux exaltés: «À quel degré est donc montée +l'abomination publique, qu'il faille une telle expiation?... Pourquoi +laisse-t-on si longtemps vivre l'anathème au milieu de nous?» Ainsi la +pitié tournait en colère, arrachait des larmes de rage; et ces larmes, +adressées au ciel, demandaient l'assassinat. + +Le roi, devant ces fureurs ascétiques et monastiques de gens qui se +frappaient eux-mêmes dans l'espoir de le frapper, fit une chose +courageuse, que lui demandait Sully depuis près d'un an. Il mit le +temple des réformés à _deux_ lieues de Paris, le transportant d'Ablon, +distant de cinq lieues, à Charenton, c'est-à-dire presque aux portes de +la grande ville. + +On ne peut se figurer quelle fut la violence des résistances. On fit +réclamer le seigneur du lieu, et il s'ensuivit un procès qui dura +soixante années. Sans en attendre l'issue, on fit arriver au roi +d'aigres et menaçantes plaintes; l'Édit de Nantes, disait-on, n'avait +autorisé le temple qu'à quatre lieues de Paris. «Eh bien, dit le roi +gaiement, qu'on sache que désormais Charenton est à quatre lieues.» + +Alors on essaya de la violence populaire, des batteries, des coups de +bâton. Mais le roi, sur le chemin, fit mettre une belle potence, qui +avertit suffisamment, et l'on n'eut besoin d'y pendre personne. + +Ce simple rapprochement du Temple, mis si près du centre, presque dans +Paris, le prêche en ce lieu sonore, d'où tout retentit en France, +l'éloquence austère des ministres, en face des échos de la Ligue, des +sermons en calembours, en rébus, en madrigaux, où brillait l'esprit des +Jésuites, ce fut un grand coup de parti. + +Chacun se tint pour averti. Quoique le roi continuât un simulacre de +bascule, on vit bien, dans les grandes choses, qu'il inclinait aux +protestants. Personne ne fut étonné lorsque, peu après, il entraîna +l'Angleterre dans un traité où les deux puissances couvraient +définitivement la Hollande de leur garantie. + +Les protestants, un à un, lui revinrent, et d'Aubigné même. + +La guerre d'Espagne, l'affranchissement des consciences, la liberté +religieuse de l'Europe que pouvait fonder Henri IV, c'était l'idée +nouvelle du temps. C'est elle qui lui ramena l'intraitable d'Aubigné, et +le jeta dans ses bras: + + «Je me rendis à la cour, où le roi, sous prétexte de me + charger de l'inspection des joutes, me tint deux mois sans + me parler de ce qu'il avoit sur le coeur. À la fin, comme + j'entrois avec lui dans un bois où il alloit chasser, il me + dit: «D'Aubigné, je ne vous ai point parlé de vos + assemblées, où vous avez pensé tout gâter, parce que vous + étiez de bonne foi, et que j'étois sûr qu'il ne se passeroit + rien contre ma volonté. Un des vôtres, et des meilleures + maisons, ne m'a coûté que cinq cents écus. Que de fois j'ai + dit, en vous voyant si rétif: + + «Oh! que si ma gent eût ma voix oui, + J'eusse en moins de rien pu vaincre et défaire, etc.» + + Je répliquai: «Sire, je savois tout. Mais nommé par les + Églises, j'ai cru devoir les servir, d'autant plus qu'elles + étoient plus abaissées ...» Le roi m'embrassa et suivit sa + chasse. Mais courant après lui, je lui dis: «Sire, en + regardant votre visage, je reprends mes anciennes + hardiesses. Défaites trois boutons de votre pourpoint, et + faites-moi la grâce de me dire ce qui vous a mû à me haïr + ...» Alors il pâlit, comme il faisoit quand il parloit + d'affection, et dit: «Vous avez trop aimé la Trémouille; + vous saviez que je le haïssois ...» + + «Sire, repartis-je, j'ai été nourri aux pieds de Votre + Majesté, et j'y ai appris de bonne heure à ne pas délaisser + les personnes affligées et accablées par une puissance + supérieure. Approuvez en moi cet apprentissage de vertu que + j'ai fait auprès de vous.» Cette dernière réponse fut suivie + d'une seconde embrassade que me fit mon maître, en me disant + de me retirer. + + «Sur quoi il faut que je dise ici que la France, en le + perdant, perdit un des plus grands rois qu'elle eût encore + eus; il n'était pas sans défauts, mais en récompense il + avoit de sublimes vertus.» + + + + +CHAPITRE VIII + +GRANDEUR D'HENRI IV + +1606 + + +Les grands résultats commençaient à apparaître. Toute l'Europe sentait +une chose, c'est qu'il n'y avait qu'un roi, et c'était le roi de France. + +Le voeu de tous ses voisins eût été d'être conquis. Les Flamands +écrivaient aux nôtres: «Ah! si nous étions Français!» Et la Hollande +elle-même, dans ses embarras, recevant son meilleur secours de nos +volontaires, se surprenait à désirer de devenir France. Les revers du +prince Maurice, les craintes que faisait concevoir sa tragique ambition, +reportaient vers Henri IV, et plusieurs, déjà fatigués d'une liberté si +pénible, eussent voulu être ses sujets (1607, Sully). + +Voeu déraisonnable pourtant. On en jugera ainsi, si l'on songe à la si +courte durée de ce règne, à ses résultats éphémères, aux calamités si +longues qui suivirent ... Tel fut, tel est le caractère du gouvernement +viager. Marc-Aurèle aujourd'hui, et demain Commode. + +Est-ce à dire que la voix publique a eu tort de vanter ce règne? La +légende est-elle vaine? Non, le peuple a eu raison de consacrer la +mémoire du roi singulier, unique, qui fit désirer à tous d'être +Français, qui paya ses dettes, prépara la guerre sans grever la paix et +laissa la caisse pleine. + +Il n'y a aucune comparaison à faire entre lui et Louis XIV, entre ce +règne réparateur et ce règne exterminateur. Le bel accord, si heureux, +d'Henri IV et de Sully ne se retrouve point du tout entre Louis et +Colbert. Les dépenses d'Henri IV pour son jeu et ses maîtresses, que je +n'excuse nullement, ne sont rien en comparaison de la furieuse +prodigalité, de la Saint-Barthélemy d'argent qui signala le grand règne. + +Celui-ci est vraiment grand. Avec peu il fit beaucoup. Sully n'était pas +ce que fut Colbert. Henri IV n'avait qu'un petit pouvoir, en comparaison +de l'épouvantable puissance de Louis XIV, qui trouva tout aplati. + +La situation d'Henri IV, relativement, fut misérable. Il dut racheter la +royauté et combler ses ennemis. + +Les Guises restèrent grands et devinrent plus riches. Leur chef, +Mayenne, était gouverneur de l'Île-de-France, et il enserrait Paris. Son +neveu, Guise, avait la Provence, Marseille, la porte par où entra +Charles-Quint. M. de Montmorency était roi de Languedoc. L'homme le plus +dangereux, d'Épernon, gouverneur de la Saintonge, de l'Angoumois et du +Limousin, l'était encore, à l'est des Trois Évêchés. Le duc de +Longueville avait la Picardie, c'est-à-dire nos frontières du Nord. Le +duc de Nevers avait la Champagne, Mézières et Sainte-Ménehould, la route +ordinaire des invasions allemandes. + +Sous ces hauts tyrans subsistait la foule des petits tyrans, gouverneurs +de villes, commandants de places; enfin les seigneurs, moins forts comme +seigneurs alors, mais plus lourds peut-être encore comme gros +propriétaires de terres, que dis-je? comme propriétaires d'hommes. +Malgré les rachats innombrables et les adoucissements de nos coutumes, +la servitude subsistait dans nombre de nos provinces. + +Un des fléaux de l'époque, c'est que les grands s'appropriaient et +tournaient à leur avantage la puissance du roi et des parlements qui +devaient les réprimer. Ils n'avaient plus besoin, comme autrefois, de +combattre; il leur suffisait de plaider. La lâcheté des hommes de robe +mettait la justice à leurs pieds. Les parlementaires, si gourmés, si +gonflés dans leur robe rouge, tombaient à l'état de valets quand un de +ces dieux de la cour leur faisait l'insigne honneur de les visiter. +Chapeau bas, courbé jusqu'à terre, reconduisant le grand seigneur +jusqu'à la rue, jusqu'au carrosse; le magistrat promettait tout. _La +cour! un homme de cour!_ À ce mot, la loi s'effaçait, le droit +s'évanouissait. Le courage du président tombait, et, le plus souvent, la +vertu de madame la présidente. + +Les grands, alors aussi avares qu'autrefois ambitieux, visaient à +l'absorption de toutes les fortunes de France. Ils y marchaient par deux +voies, d'abord par leur toute-puissance sur les tribunaux, par des +procès toujours heureux; deuxièmement par des mariages, en s'adjugeant, +bon gré mal gré, toutes les riches héritières. + +Le roi se mit en travers et les arrêta. 1º Il rendit les magistrats plus +indépendants en leur permettant, pour un léger droit, de rendre leurs +charges héréditaires, et de n'avoir plus à compter à chaque vacance avec +les rois de province ou les influences de cour; 2º il interdit aux +familles trop puissantes, spécialement à celle des Guises, les grands +mariages, qui les auraient encore fortifiées. C'est ce qu'ils ne +supportèrent pas, et ce qui leur fit désirer ardemment sa mort. + +Ce règne leur apparut comme une dure tyrannie, une cruelle révolution. + +C'était là, en effet, son caractère profond, qu'entravé encore à +l'extérieur, il avait en lui la force vive d'une révolution sociale qui +poussait la royauté, qui la trouvait trop timide, et qui lui disait +d'oser. + +Sully, qui avait quelque chose des grands révolutionnaires, semble avoir +senti cela. Rien de plus dramatique que l'intrépide percée de cet homme +de guerre, jusque-là étranger à ces choses, dans l'épaisse forêt des +abus, où il entre l'épée à la main. Mais ces abus, entrelacés comme un +chaos inextricable de ronces, pour les couper, il fallait avant tout les +démêler. Là se place le travail prodigieux du grand homme, sa vie +sauvage au milieu de Paris, ses nuits d'écriture et de chiffres, sa +rudesse implacable pour les courtisans. + +Il se bouchait les oreilles pour ne pas entendre l'attendrissante +plainte des abus qu'il fallait trancher. À chaque coup ils criaient +tous, comme ces arbres animés des forêts du Tasse. Mais quoi! la hache +de révolution ne respecte rien. + +Révolution contre l'hypothèque sacrée de nos créanciers étrangers, et +nos impôts dégagés de l'exploitation florentine, des mains pures, +irréprochables, des Gondi et des Zamet. + +Révolution contre les offices achetés ou si bien gagnés, contre ces +honorables receveurs, contrôleurs, comptables de toutes sortes, qui +trouvaient moyen de ne point compter, tous couverts du patronage des +grands de la cour. + +Révolution contre les gouverneurs de provinces, qui virent mettre à côté +d'eux un lieutenant général du roi. + +Révolution plus hardie contre la seigneurie, essai (non pas de raser +encore les châteaux), mais d'empêcher qu'on n'y fît des fortifications +nouvelles. + +Après ces révolutions notons les tyrannies de cette administration. + +Elle exigea que les seigneurs laïques ou ecclésiastiques qui levaient +péages sur les routes et rivières à condition de les entretenir, +accomplissent cette condition, sous peine de déchéance. Sully, comme +grand voyer, poussa contre eux cette guerre si vivement, qu'en peu +d'années tous finirent par obéir. Le commerce circula, et aussi la force +publique. Ces routes que refirent les seigneurs, elles servirent à les +visiter, à les surveiller. + +Les forêts et les cours d'eaux furent pour la première fois gardés et +administrés. Autre guerre immense. Guerre aux braconniers, aux soldats +devenus voleurs, aux rôdeurs armés. + +Les poissons furent protégés; des rivières furent repeuplées, et défense +de pêcher au temps du frai. Sully fit ce que demande et attend encore la +pisciculture. + +L'industrie date de ce règne. Le roi même l'encouragea; moins Sully, +tout préoccupé de l'agriculture. Le monde de l'ouvrier, tout autrement +mobile et libre que celui du cultivateur, surgit tout à coup. Les +soieries, les draps, les verreries, les manufactures de glaces, etc., +furent créées ou immensément étendues par Henri IV. Il planta partout +des mûriers. Il ordonna qu'en chaque diocèse on en élevât dix mille. Il +en mit dans les Tuileries, à Fontainebleau et partout. Cette disposition +si sage de mettre à profit les jardins publics pour les cultures +d'utilité a été tournée en ridicule par les royalistes du temps de la +Révolution, mais elle remonte à Henri IV. + +Sully ne goûtait guère non plus les fondations de colonies. Le roi, plus +fidèle en ceci aux traditions de Coligny, jugeait qu'un grand peuple +inquiet, tant d'esprits aventureux, ont besoin d'un tel débouché. Il +encouragea les Champlain, les de Monts, fondateurs de cette France +américaine qui n'embrassait pas seulement le Canada, mais un empire de +mille lieues de côtes. Regrettables colonies où la sociabilité de la +France adoptait les indigènes et les assimilait. La France épousait +l'Amérique, au lieu de l'exterminer pour y substituer une Europe, comme +ont fait les colons anglais. + +Ce règne, si grand par ce qu'il fit, est plus grand par ce qu'il voulut, +commença ou projeta. Ainsi le canal de Briare, l'une de ses belles +créations, et qui fut un modèle pour l'Europe, devait être suivi du +canal des deux mers et d'un vaste réseau de voies analogues qui eussent +en tous sens ouvert à la France ses vives artères. Ce système (si bien +exposé par M. Poirson) avait jailli du génie des Crappone, des Crosnier, +des Louis de Foix, des Viète. Ce dernier, immortel par l'application de +l'algèbre à la géométrie. + +Henri IV s'occupa fort de la Seine et lui créa d'abord sa route d'_en +bas_. Il voulait en rectifier le cours et en assurer la navigation entre +Rouen et le Havre; ce qui en eût fait la rivale de la Tamise et posé +Rouen comme émule et antagoniste de Londres. + +Tout ce qu'on fit pour la guerre, en dix ans, est incroyable. +L'artillerie fut créée. Une ceinture de places fortes, chose énorme, fut +improvisée, surtout pour couvrir le Nord. + +Le roi, qui, toute sa vie, avait fait le coup de pistolet avec sa +cavalerie de gentilshommes, et avait vu, pendant la Ligue, l'infanterie +faire piètre figure, se fiait peu à celle-ci. Il n'avait pas la patience +vertueuse de Coligny, ce martyr de la vie militaire, qui usa la +meilleure partie de la sienne à nous faire une infanterie. Cependant, à +sa dernière guerre, Henri IV voulait sérieusement en essayer et peu à +peu se passer des mercenaires. Il ne louait que six mille Suisses et +levait vingt mille fantassins français. + +Infatigable chasseur, vrai gentilhomme de campagne, d'aspect, +d'habitudes et de goûts, il n'en aima pas moins Paris, qui ne le lui +rendait pas trop. Les grands, le clergé, les corporations, la robe, +restaient chagrins et hostiles. Il n'en fut pas moins, on peut le dire, +un des créateurs de la ville. Un Paris immense se bâtit sous lui. Toutes +les rues du Marais, qu'il nomma du nom des provinces où il avait tant +voyagé, souffert, combattu, les rues (de Berri, Touraine, Poitou, +Saintonge, Périgord, Bretagne, etc.) devaient aboutir à une grande place +qu'on eût appelée _Place de France_. + +La _place Royale_, qu'il bâtit à l'instar des villes des Alpes, avec des +portiques commodes, et qui ne servit, après lui, qu'aux fêtes, aux +tournois ridicules de Marie de Médicis, devait, dans son idée première, +recevoir une immense manufacture de soieries. + +Dans le quartier Saint-Marceau, il forma l'autre grande manufacture, +celle des tapisseries des Gobelins, qui existe encore. + +C'est lui qui relia Paris et en fit un tout. La ville centrale, l'île de +la Cité et du Palais-de-Justice, tenait à peine au Paris méridional de +l'Université et au Paris septentrional du Commerce. Pour suite au vieux +pont Saint-Michel, il bâtit le _pont au Change_, et à la pointe de l'île +le vaste et magnifique _pont Neuf_, l'un des plus grands de l'Europe. +Celui-ci rendit nécessaire la _rue Dauphine_, par laquelle l'ancien +faubourg protestant, le faubourg Saint-Germain, est en rapport avec la +ville. + +Les fines et spirituelles gravures de Callot nous montrent précisément +le Paris d'alors, tel que le fit Henri IV, avec le pont Neuf, le beau +quai de la place Dauphine, le Louvre et sa superbe galerie, qui donne à +la Seine sa principale perspective et son aspect monumental; au centre +enfin, sur le pont Neuf, la figure aimable et aimée, statue la plus +légitime qu'on ait dressée à aucun roi, quand tous les peuples +l'appelaient comme arbitre ou comme maître. + +Le Louvre fut sa passion: Dès qu'il entra à Paris, il y employa une +foule d'ouvriers qui mouraient de faim, et en trois ans (1594-1596) il +fit la partie admirable de la grande galerie qui va du Louvre au +pavillon de Lesdiguières. Catherine de Médicis, il est vrai, avait fait +le rez-de-chaussée. Cependant l'oeuvre est immense. Un entassement +gigantesque d'étages fut superposé: «Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa.» +Les chiffres de Gabrielle que porte ce bâtiment, mêlés à ceux d'Henri +IV, disent assez l'élan de passion, d'espoir, où il fut créé. + +Ce qui charme dans ce bâtiment, ce qui est bien d'Henri IV, ce qui est +tout différent du Louvre de François Ier, c'est l'attention d'y créer +beaucoup de petits logements, une hospitalité facile. Les premiers hôtes +devaient être les arts et les sciences, dont les emblèmes sérieux ornent +les frontons, avec les jeux de la chasse, les amours de la renaissance. +Le Louvre continué et uni aux Tuileries eût été en même temps un palais +et un musée de toute activité humaine. En haut, à côté du logement du +roi et de son conseil, son long promenoir avec ses tableaux. Aux deux +étages intermédiaires, un vaste dépôt de machines, l'histoire des +inventions (en petits modèles). De plus, des logements pour les +artistes ou artisans supérieurs, pour les inventeurs qui, sortant de la +routine des corporations, eussent été entravés par elles. + +Il n'avait pu détruire les corporations de métiers, si puissantes +encore. Mais quiconque établissait devant un jury du roi qu'il était +capable, était dispensé des épreuves et des épines sans nombre dont ces +corporations fermaient l'entrée de leurs arts. Entre ces ouvriers +libres, les plus inventifs eussent été logés chez le roi. Celui-ci, qui +ne rougissait d'aucune chose bonne et utile, leur ouvrait des boutiques +au rez-de-chaussée, pour montrer leurs oeuvres au public. + +Ce que j'admire le plus dans cette idée originale, ce qui est à mille +lieues des rois d'avant et d'après, c'est qu'il n'ait point séparé +l'artiste de l'artisan, qui, dans tant de professions n'est pas moins +artiste. À la _Galerie des Antiques_, que Catherine avait créée eût été +joint de plain-pied le _Conservatoire des arts et métiers_. + +Il ne voulait rien pour lui qu'il ne communiquât aux autres. Par lui, la +_Bibliothèque royale_, mise à Paris, ouverte à tous, devint vraiment +celle du peuple, comme eût été le _Musée des métiers_ et le _Jardin des +plantes_ qu'il voulait créer. + +Le roi, le peuple, logeant désormais sous le même toit, dans le Louvre, +cet homme curieux, bienveillant, avide du bien, du nouveau et des belles +choses, eût descendu de son musée aux ateliers, eût assisté aux progrès +industriels, eût causé avec l'ouvrier, comme il faisait avec le paysan, +et se fût incessamment informé du sort du peuple. + +Quand parut la Maison rustique, le beau _Théâtre d'agriculture_ +d'Ollivier de Serres, Henri IV le lut religieusement une demi-heure par +jour. + +«Pâturage et labourage, deux mamelles de l'État.» Cet axiome de Sully +était au coeur d'Henri IV. Il aurait voulu que les seigneurs, au lieu de +mendier à la cour, allassent vivre sur leur domaines, les vivifier. + +«On sent dans Ollivier de Serres (dit si bien M. Doniol, _Classes +rurales_, 332) l'idéal qui animait Sully. C'est la tradition des +laboureurs de Bernard de Palissy qu'Ollivier transporte au domaine +seigneurial, et que Sully met dans l'État. Une société assise sur le +travail de la terre où l'homme aurait cette vigueur morale que donne la +vie rustique, où le travail, accepté comme un devoir, fonderait seul la +richesse, où la richesse rurale dominerait l'économie politique, c'est +la grande et sainte pensée de ces trois grands huguenots.» + +Sous Louis XIV, je vois qu'un bon citoyen, Vauban, l'illustre ingénieur +qui fortifia toutes nos places, dans les longs et tristes loisirs qu'il +avait des mois entiers sous les murs de ces citadelles, s'informait avec +sollicitude des causes de la misère, interrogeait le paysan, +compatissait à son sort et cherchait les moyens de l'améliorer. Sous le +règne d'Henri IV, ce curieux, ce citoyen, c'est le roi lui-même. Notez +qu'ici ce n'est pas un solitaire comme Vauban, mais un homme tiraillé de +mille influences, et d'affaires et de passions; mais son coeur restait +tout entier. Après cette vie mêlée et d'efforts et de misères (j'y +comprends surtout ses vices), qui auraient blasé, endurci tout autre, il +gardait la même chaleur, le même amour du bien public. + +«Quand il alloit par pays, dit Matthieu, il s'arrêtoit pour parler au +peuple, s'informoit des passants, d'où ils venoient, où ils alloient, +quelles denrées ils portoient, quel étoit le prix de chaque chose. Et, +remarquant qu'il sembloit à plusieurs que cette facilité populaire +offensoit la gravité royale, il disoit: «Les rois tenoient à déshonneurs +de savoir combien valoit un écu, et moi, je voudrais savoir ce que vaut +un liard, combien de peine ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin +qu'ils ne fussent chargés que selon leur portée.» + + + + +CHAPITRE IX + +LA CONSPIRATION DU ROI ET LA CONSPIRATION DE LA COUR + +1606-1608 + + +Deux conspirations commencent en 1606, qui marchent parallèlement +pendant trois années: + +Celle du roi pour sauver l'Europe; + +Celle de la cour pour tuer le roi. + +La première, celle du roi, se motivait, nous l'avons dit, par le succès +effrayant des catholiques en Allemagne, par la discorde et la faiblesse +des protestants, qui déjà avaient perdu pied dans dix États +considérables. La maison d'Autriche, malgré ses divisions intérieures, +la vieille Espagne ruinée, se trouvaient relevées par là, et on les +voyait venir pour s'emparer du bas Rhin (Clèves, Juliers). Déjà le haut +Rhin presque entièrement était redevenu catholique. Cette situation +effrayait les catholiques mêmes, et tous, du fond même du Nord ou de +l'Est (Hongrie, Moravie), regardaient du côté du prince qu'on croyait +impartial, non protestant, non catholique, mais _homme_ et bienveillant +pour tous. Sa victoire, qu'on le dît ou non, se serait trouvée, par le +fait, l'avénement du droit nouveau, du droit _humain_, extérieur et +supérieur au principe religieux du Moyen âge. + +Tous les opprimés de la terre se tournaient vers lui, non-seulement les +chrétiens, mais les mahométans mêmes. Les Morisques d'Espagne, tenus +plusieurs années sous le couteau, n'ignorant pas qu'on discutait leur +massacre général, s'adressaient à Henri IV dès 1603. Occasion admirable +qui le faisait pénétrer aux entrailles de l'Espagne même. Mais occasion +embarrassante, qui aurait mis en lumière l'impartialité réelle du +nouveau principe politique, _humain_, et sa parfaite indifférence à +l'idée religieuse. Elle l'aurait trop démasqué, et lui eût ôté le +pouvoir de diviser les catholiques. Il ne pouvait l'espérer qu'en +restant demi-catholique. + +La fortune l'embarrassait ainsi, à force de le bien servir. La coalition +future qui se préparait pour lui était véritablement immense, mais +hétérogène, monstrueuse, se composant d'hommes de toutes religions. + +Quelles que fussent ses réserves et ses dissimulations, cette +monstruosité ne laissait pas d'apparaître. Les zélés la lui imputaient +et n'étaient pas loin de l'envisager comme un perfide et un traître, un +Janus à double face, un Judas. Un peuple immense de simples, de dévots +aveugles, sincères, désiraient sa mort, et la demandaient à Dieu, +s'accordant très-bien en cela avec l'Espagne et ce qui restait de la +Ligue, avec les grands et la cour, la famille même du roi et son plus +intime intérieur. Mais qui exécuterait, qui ferait le coup? Il fallait +un fanatique; c'est ce qui retarda la chose. Si nombreux dans l'autre +siècle, ils étaient rares dans celui-ci, et l'on n'avait que des bigots. + +Le danger réel du parti, c'est que les catholiques n'étaient pas sûrs +eux-mêmes de rester fixement fidèles à l'intérêt catholique. Le roi +pouvait les diviser. Le pape même, Paul V, fort peu Français +d'inclination, n'aurait pas été fâché que son bon ami le Roi Catholique +fût éreinté en Italie par le mécréant Henri IV. Le bigot par excellence, +le Bavarois, égalé ou surpassé par son émule Ferdinand d'Autriche, eût +laissé faire le roi en Allemagne pour l'abaissement de ces chers alliés, +les Autrichiens. Le Savoyard, si Espagnol et mari d'une Espagnole, +n'espérant plus la succession d'Espagne quand Philippe III eut des +enfants, chercha à faire ses affaires d'un autre côté, et offrit de +tourner la France contre son beau-frère. + +Le parti catholique, si peu sûr de lui, et certain d'être vaincu, avait +en revanche une chose pour lui et un avantage; c'est que le faisceau +terrible de forces qui le menaçait n'avait encore qu'un lien +très-fragile, la vie d'un individu. + +L'espoir du parti de l'avenir (qui n'est point un parti, mais +l'_humanité_ elle-même) était alors un homme. Digne ou non, celui-ci +seul le représentait, et, lui mort, pour longtemps il restait dissous. +Un rhume suffisait pour trancher la question générale du monde, ou bien +un couteau de deux sous. + +En l'année 1606, le roi d'une part, et de l'autre les ennemis du roi, +mirent les fers au feu. + +Le roi s'accorda avec Sully sur ce qu'il voulait et se mit dès lors en +lutte avec la reine et la cour qui voulaient la chose contraire. +«Entamons par l'Allemagne, dit-il, offrons l'Empire à la Bavière; puis +au duc de Savoie la royauté de Lombardie, avec ma fille pour son fils +... Maintenant, comme la reine me fait un cas de conscience de m'écarter +de Rome et de la maison d'Autriche d'où elle est sortie, comme elle veut +nous joindre à l'Espagne par un double mariage, _je la laisserai en +doute du côté vers lequel je penche_.» + +Voilà ce qu'on peut appeler la conspiration du roi. Elle reposait sur +plusieurs négociations, très-cachées, pour diviser les catholiques et +les armer contre eux-mêmes. Elle impliquait une bascule peu glorieuse +pour le roi, force caresses aux Jésuites, etc. État trouble qui durera +longtemps par l'hésitation de la Savoie et par la fatigue de la +Hollande, qui fit trêve avec l'Espagne sans le roi, et le força +d'ajourner les projets de guerre, de s'associer à ses négociations, de +se faire au moins l'arbitre du traité qu'elle eut fait sans lui. + +Dans cette même année 1606 où le roi, à l'Arsenal, arrêtait avec Sully +sa grande pensée, à l'Église de Saint-Jean en Grève, pendant un sermon, +deux personnes, qui semblaient venues par hasard, arrêtèrent une +alliance entre d'anciens ennemis, qui s'unirent et se liguèrent pour +tramer la mort du roi. + +Quoiqu'on ait brusqué, étouffé, le procès de Ravaillac, quoiqu'on ait +assassiné le témoin Lagarde et muré aux oubliettes la demoiselle +d'Escoman (autre témoin plus terrible), la voix du sang a parlé! Et il +est clair aujourd'hui que le complot partit du Louvre, que la reine en +eut connaissance, qu'on n'eut pas besoin de chercher, de payer un +assassin, parce que, trois années durant, on en fit un, exalté par des +sermons meurtriers et chauffé à blanc par les moines. + +Les deux personnes qui se trouvèrent au sermon de Saint-Jean, et qui +complotèrent sous les yeux de la foule, étaient un grand seigneur, une +grande dame: le duc d'Épernon et Henriette d'Entragues. C'est la +déposition expresse de cette femme infortunée qu'on mura, qui ne se +démentit point et mourut pour la vérité. + +D'Épernon avait vu tomber Biron et Bouillon. Il sentait que son tour +venait. Le roi l'avait déjà frappé dans son revenu, lui interdisant des +taxes arbitraires, et dans sa puissance, ayant mis sous sa main la place +de Metz. + +Henriette voyait dans le roi l'obstacle à un grand mariage qu'elle +voulait se faire chez les Guises. Le roi l'avait tour à tour mise haut +et bas, fait presque reine, éloignée. Cette ambition exaltée, rabaissée, +tournait en fureur; elle subissait son amour avec dépit, avec injures. +Elle ne lui cachait point sa haine. Tout ce que les anecdotiers, les +Tallemant et autres, ont recueilli de dégoûtant sur les infirmités, +vraies ou fausses, d'Henri IV, ce sont les reproches mêmes et les +dérisions par lesquelles la petite furie se vengeait de ses caresses. +Lui, il la trouvait plus charmante, et peu généreusement jouissait de ce +triste jeu avec une créature féline qui du chat passait au tigre. + +Les Guises s'amusaient d'elle, s'en moquaient au fond, car toute leur +pensée était d'avarice. Ils auraient voulu que le roi mourût, non pour +épouser Henriette, mais, au contraire, pour avoir la grande et +très-grande héritière, mademoiselle de Montpensier, et pour ne pas +donner au bâtard du roi une autre grosse fortune qui allait leur +échapper avec mademoiselle de Mercoeur. + +D'Épernon avait été le mortel ennemi des Guises, et c'est pour les +rapprocher et «conclure une alliance» qu'Henriette traita avec lui à +Saint-Jean en Grève. + +Bientôt à ses alliés un autre s'unit, celui qui disposait absolument de +l'esprit de la reine, son chevalier, Concini. + +Concini, non content d'avoir le réel de la faveur, en avait voulu +l'éclat, le scandale. De ses petites épargnes, il allait acheter, pour +un million, une terre princière, la Ferté. Le roi, si patient, eut peur +cependant, du bruit que cela ferait, et il prit la liberté, non de dire +(il n'eût osé), mais de faire dire à la reine, par madame de Sully, que +cela lui ferait du tort et qu'on pourrait en jaser. + +Cet avis timide, ménagé par la dame autant qu'elle put, jeta le signore +Concini dans une épouvantable fureur. Une telle révolte du mari contre +le cavalier servant était dans les moeurs italiennes chose inouïe, +intolérable. Le roi s'était méconnu; on le lui fit voir. Non seulement +Concini lava la tête à la dame, mais dit qu'il se moquait du roi, qu'il +n'avait pas peur du roi, et que, si le roi bougeait, il lui arriverait +malheur. + +Le roi n'aimait pas les disputes. Il craignait un peu la reine, +acariâtre, têtue, qui, une fois qu'elle boudait, restait intraitable, et +des mois entiers. Il la ménageait aussi, parce qu'elle était toujours +grosse. Sa fécondité était admirable. De prime abord, en arrivant, elle +eut deux enfants en deux ans, et l'interruption fut courte: à partir de +1605, elle ne manqua jamais d'avoir un enfant par année. + +Une reine tellement féconde ne craignait aucun divorce. Aussi +n'avait-elle pour le roi aucun ménagement. Comme elle avait peu d'esprit +et qu'un fou la gouvernait, il en advint un scandale plus grand que +n'aurait été l'acquisition de la Ferté. + +Concini, dont le grand mérite, outre sa jolie figure, était sa bonne +grâce à cheval, voulut, exigea qu'on lui arrangeât une fête où il pût se +montrer solennellement. Il ne prit pas un lieu obscur, mais royalement +la place historique du fameux tournoi d'Henri II, les lices de la grande +rue Saint-Antoine devant la Bastille. Du moins, ce n'était pas cette +fois un combat bien dangereux, mais tout bonnement une course de bague. +Du reste, la même dépense, et guère moins d'émotion. Les vives rivalités +des hommes, la faveur des dames pour celui-ci ou celui-là, leurs +palpitations, tout était de même,--et pour un jeu puéril de sauteurs et +d'écuyers. L'heureux faquin, brillant d'audace, tint la partie contre +les princes et tous les grands de France, envié et admiré, sous les yeux +de la reine, qui siégeait là comme juge et dame du tournoi, et qui, de +sa faveur visible, l'avouait pour son cavalier. + +Il fut très-amer au roi qu'on se gênât si peu pour lui; cela touchait à +l'outrage public. Il n'en parla qu'à Sully, mais d'autres le devinèrent, +et quelqu'un lui demanda s'il voulait qu'on tuât Concini. + +Il était à cent lieues d'une telle chose, et cependant il croyait que +ces gens, épargnés par lui, ne l'épargneraient pas lui-même. Il en était +convaincu et le disait à Sully. «Cet homme-là me menace ... Il adviendra +quelque malheur ... Vous le verrez, ils me tueront.» + +Cette prévision qu'il avait de sa mort lui fit désirer d'autant plus de +régler les affaires des siens. Il insista auprès des Guises pour qu'on +accomplît enfin le traité de mariage qu'eux-mêmes avaient sollicité, +obtenu par Gabrielle, entre César de Vendôme et mademoiselle de +Mercoeur. Mais les temps étaient changés; madame de Mercoeur voulait +éluder; elle ne voulait donner ni la fille ni un dédit considérable +d'argent que le traité stipulait en cas de refus. On fit jouer à la +fille une grande comédie d'effet populaire, qui devait indigner les +simples et leur faire détester le roi. Cette enfant, comme d'elle-même, +se sauva aux Capucines, dit qu'elle aimait mieux cet ordre si dur, +jeûner et marcher pieds nus. Le roi étant fort mécontent de ce violent +coup de théâtre, la mère aggravait en disant: «Prenez mon bien, prenez +ma vie.» + +À tous ces éléments de haine, de conjuration, à ces voeux de mort, un +centre manquait. Il vint. Un ambassadeur d'Espagne, superbe, grave et +rusé, don Pèdre, vint attiser le feu et jeter, surtout au Louvre, entre +le roi et la reine, la pomme de discorde, l'offre du double mariage +espagnol. La condition eût été la chose impossible et funeste, l'abandon +de la Hollande que le roi venait de garantir par un solennel traité. + +Ce don Pèdre devint le héros du jour. Les dames n'avaient d'yeux que +pour lui. On répétait tous ses mots noblement espagnols et castillans. +La reine lui faisait la cour et se disait sa parente. Le roi, contre son +habitude, fut net et ferme, ne lui donna nul espoir et rabattit ses +bravades. Alors il changea de style et le flatta bassement. Un jour +qu'un valet, dans le Louvre, passait en portant l'épée d'Henri IV, +l'Espagnol l'arrête, la prend, la tourne et retourne, la regarde bien, +la baise: «Heureux que je suis, dit-il, d'avoir tenu l'épée du plus +brave roi du monde!» + +Il resta huit mois ici, traînant et gagnant du temps, faisant le malade, +tâtant nos plaies, les irritant, travaillant le vieux levain du +_Catholicon_, donnant courage à tous nos traîtres, aux futurs assassins +du roi. + + + + +CHAPITRE X + +LE DERNIER AMOUR D'HENRI IV + +1609 + + +La Hollande fatiguée voulait, exigeait la paix, au moment où tout +annonçait le réveil de la guerre. Le roi travaillait au traité qui +ajournait tous ses projets. En attendant, il s'ennuyait. Le Louvre +n'était plus tenable. On eût dit que la régence avait déjà commencé. La +cour, visiblement, était d'un côté, et le roi de l'autre. À une entrée +du Dauphin, tout le monde se précipita au-devant de lui; le roi resta +seul. + +Le jour, ses courses à l'Arsenal; au soir, le jeu, c'était sa vie. +Ajoutez-y la lecture des romans de chevalerie. Le torrent des Amadis +(cinquante volumes in-folio!) continuait. Les Parisiens disaient «que +toute sa Bible était _l'Amadis de Gaule_.» + +Au printemps de 1609, on lui mit en main l'_Astrée_, livre doux, +ennuyeux, où les chevaliers ne sont plus que de langoureux bergers. Le +tout faiblement imité des pastorales espagnoles. + +Du moins la tendance était pure, la réaction de l'amour. Le nouveau +roman put être loué de saint François de Sales. Et l'auteur lui-même, +d'Urfé, compare son innocente _Astrée_ à la dévote _Philothée_. + +La grande réputation d'un livre si faible, étonne, mais elle tient à la +surprise qu'elle causa, étant en contraste avec l'impureté du temps. +Beaucoup paraissaient excédés des femmes; ils les fuyaient, retournaient +aux moeurs d'Henri III. Ils haïssaient la nature, la lumière, l'amour. +Il leur fallait l'obscurité, des plaisirs sauvages, égoïstes. Le jeune +Condé, à vingt ans, était déjà sombre et avare comme un vieux sénateur +de Gênes, ou comme ces nobles de Venise, lucifuges et fils de la nuit. +Henri IV, qui avait prêché d'exemple l'amour des femmes, était indigné +de voir son petit Vendôme à quinze ans avoir tous les goûts d'un page +italien. + +Pour lui, on le voit dans ses lettres à Corisande, à Gabrielle, il +gardait sous l'homme d'affaires une étincelle poétique. Il était tendre +à la nature, sensible à toute beauté, et même (chose rare alors) au +charme des lieux. Après une longue vie d'épreuves et tant de misères +morales, dans cet homme indestructible, l'étincelle était la même, plus +vive encore, en finissant. + +Le romanesque projet que lui attribue Sully[1], de vouloir fonder la +paix éternelle, de créer, par une guerre courte et vive, un état nouveau +de tolérance universelle, d'amitié entre les États, est-il d'un fou? Je +ne sais; sans nul doute il est d'un poète. + +[Note 1: M. Poirson a très-bien distingué qu'il y a là deux choses: 1º +le système positif des alliances d'Henri IV avec les ennemis de la +maison d'Autriche, système qui se faisait de lui-même sous l'impression +de terreur que cette maison inspirait; toute l'Europe se serrait du côté +de son défenseur. 2º Un plan tout utopique de Sully pour la fédération +européenne. M. Poirson est trop indulgent pour ce plan ridicule. Cela a +été écrit par les secrétaires de Sully (ils le disent eux-mêmes), en +1627, pendant le siége de La Rochelle, et déjà sous la royauté du +cardinal Richelieu, l'année précédente, avait été proposé, comme type de +l'ordre financier, l'année 1608, c'est-à-dire l'apogée de +l'administration de Sully. Celui-ci put en concevoir le vague espoir +d'être rappelé aux affaires par le cardinal. De là peut-être ces idées +(si étranges chez un protestant) de faire une république italienne +_vassale du pape_. Ce qu'il propose aussi pour les élections de Hongrie +et Bohême est ridicule et quasi-fou. On regrette de trouver cette tache +dans ce beau livre des _Économies_.] + +Mais c'était surtout par l'amour que ce sens devait éclater en lui. Le +voilà, à cinquante-huit ans, qui un matin se retrouve lancé, comme il ne +fut jamais, dans la poésie et dans le rêve. + +En janvier 1609, la reine organisait un ballet des _Nymphes de Diane_. +Le roi et elle étaient (comme toujours) en discorde; ils ne pouvaient +s'entendre sur le choix des dames qui feraient les nymphes. Et, comme +toujours aussi, la reine l'avait emporté et en faisait à sa tête, de +sorte que le roi, de mauvaise humeur, pour ne pas devoir aller aux +répétitions, avait fait fermer sa porte. Une fois pourtant, en passant, +il jette un regard dans la salle. Il se trouve juste au moment où l'une +de ces nymphes armées levait son dard et semblait le lui adresser au +coeur. Le coup porta, et si bien, que le roi s'évanouit presque ... +C'était mademoiselle de Montmorency. + +Elle était presque encore enfant; elle avait à peine quinze ans. Mais +elle avait le coeur haut, ambitieux; elle vit le roi, et sans doute se +plut à lui porter le coup. + +Il explique très-bien à Sully ce qu'il avait éprouvé. Cette enfant, qui +devait un jour être mère du grand Condé, lui parut, dans ce regard, non +seulement unique en beauté, mais _en courage_, dit-il. Il y vit ce dont +rien encore ne lui avait donné l'idée, une lueur héroïque, et d'avance +l'éclair de Rocroy. + +La figure du grand Condé, si triste dans les portraits, fait pourtant +conjecturer par son sauvage nez d'aigle et ses yeux d'oiseau de proie, +ce que put avoir de vainqueur le sourire, la menace enjouée de son +irrésistible mère. + +Mademoiselle de Montmorency, dès sa naissance, avait été une merveille, +une légende. Sa mère, plus belle que noble, s'était, dit-on, donnée au +diable. De là son grand mariage et deux enfants admirables; cette fille +de beauté fantastique, telle qu'on croyait que l'autre monde (ange ou +diable) y avait passé. + +Le terrible pour le roi, c'était l'âge: elle quinze ou seize ans; et lui +cinquante-huit. Un monde de faits, de batailles, d'émotions, était +lisible sur ce visage, où l'histoire du temps pouvait s'étudier. Ses +ruses y avaient laissé trace, et aussi ses larmes, sa sensibilité +facile; barbe grise; lui-même disait: «Le vent de mes adversités a +soufflé dessus.» + +L'irrécusable document que nous avons de ce visage, c'est le plâtre pris +sur lui en 93, quand on le trouva si bien conservé. Sauf une légère +convulsion qui suivit le coup de couteau et qui a fait remonter un coin +de la bouche, rien n'est altéré. La tête est forte pour un homme de sa +taille. Le profil ressemble à François Ier; mais il est bien plus arrêté +et surtout plus spirituel, il est d'un homme, l'autre d'un grand enfant. +Le nez, moins long et tombant, semble ferme et courageux. Il incline un +peu à gauche, soit par l'effet de la convulsion, soit que dans la vie il +ait été tel. Le front est extrêmement beau, non pas d'un vaste génie, +mais d'un esprit vif, intelligent, rapide, sensible à toutes choses. Les +yeux sont dans une arcade marquée, non profonde. Ils ne sont pas +très-grands, mais doux, charmants, infiniment aimables. + +L'incertain dans cette figure, c'est la bouche moins visible sous la +barbe, et un peu tirée de côté. Autant qu'on peut entrevoir, elle ne +rassurerait pas trop; elle semble fuyante et flottante. Ajoutez ce nez +indirect qui semble d'un homme incertain. + +Le masque, selon le jour et l'aspect, a des expressions très-diverses. +Vu de haut, il est funèbre. Face à face et de niveau, il est douloureux. +Vu d'au-dessus, il sourit et paraît comique, sceptique; il dit: oui et +non. + +Ce qui est sûr et certain en cet homme, ce qui est visible, c'est +l'amour. Les yeux fermés couvent de tendres pensées et continuent +toujours leur rêve. La folie croît par les obstacles. D'une part, à +l'Arsenal, l'homme positif et sage, l'homme de la grande confiance, +montrait l'impossibilité, l'absurdité, le ridicule. D'autre part, au +Louvre, on disait qu'elle était engagée, promise; mais c'était justement +ce qui piquait le roi, qu'un mariage de cette importance eût été réglé +par son compère, le vieux connétable, sans qu'il n'en sût rien. +D'Épernon avait travaillé le vieillard, lui avait persuadé de la marier +brusquement à leur ami de jeu, le beau Bassompierre, colonel des +Suisses, issu des cadets de Clèves, mais qui n'eut jamais aspiré si +haut. Ce fat, qui, trente ans après, a écrit ses Mémoires, ne manque pas +de faire croire que son mérite avait fait tout. + +M. de Bouillon, parent de la demoiselle, à qui on n'avait rien dit du +mariage, s'en vengea en donnant au roi le conseil de la donner à son +neveu, le jeune prince de Condé. C'était l'avis de Sully et de tous les +gens raisonnables. Le roi fut forcé d'avouer que c'était le meilleur +parti. + +La passion est si rusée, que, dans son for intérieur, il calculait, il +espérait que ce mariage ne serait pas un mariage, Condé détestant les +femmes. + +Ce personnage sournois, taciturne alors (plus tard il devint beau +diseur), se tenait près du roi, tout petit et fort servile. Il attendait +tout de lui. Il était très-pauvre, sa naissance même était contestée. +Était-il sûr qu'il fût Condé? Les Condés, jusque-là rieurs, à partir de +celui-ci, ont tous des mines tragiques. Il était né, il est vrai, dans +un moment fort sérieux, sa mère étant en prison pour empoisonnement. Un +petit page gascon, son amant, avait pris la fuite, et le mari +brusquement était mort. Les tribunaux huguenots la jugèrent coupable et +la mirent pour toujours entre quatre murs. Mais elle se fit catholique; +d'autres tribunaux la lavèrent, ce qui refit légitime cet enfant né en +prison. Les Bourbons le renièrent, protestèrent. Le roi, par pitié, +n'ayant point d'ailleurs d'autre héritier alors, le soutint Condé, le +maintint Condé. Il ne lui donna pas grand'chose, comptant l'enrichir par +un mariage. Lui, docile, modeste, attendait, et, en attendant se liait +sous main avec les parlementaires pour qu'ils le soutinssent si sa +naissance était contestée, ou, après le roi, l'aidassent à bouleverser +le royaume. + +Mariée à cette face de pierre, à cet ennemi des femmes, mademoiselle de +Montmorency devait s'ennuyer, chercher des consolateurs. Et, comme elle +était haute et fière, pour chevalier qui prendrait-elle? le plus haut +placé, le roi. + +C'était le calcul de celui-ci, peu moral, mais selon le temps. Il lui +fallait, au préalable, avaler l'amère médecine du mariage. Il essaya de +la tourner en gaieté, en y menant Bassompierre et s'amusant de la figure +désespérée qu'il y fit. Mais, malgré cette malice, le rieur, qui avait +plutôt envie de pleurer, rentra comme frappé au Louvre; la goutte le +prit et le mit au lit. Lié là et immobile, d'autant plus imaginatif, +sous la griffe de sa passion, il n'avait plus la force de la cacher, la +disait à tout le monde. On se relayait jour et nuit pour lui lire +l'_Astrée_. + +Le mariage eut lieu le 3 mars, et Condé savait si bien pourquoi on +l'avait marié, qu'il se contenta de palper l'immense dot (deux cent +mille écus), mais se tint loin de sa femme, comme d'un objet sacré, +réservé et défendu. La mariée semblait déjà veuve, et cela alla ainsi +jusqu'à ce que des événements politiques qui survinrent enhardirent +Condé, deux mois et demi après le mariage, à ne plus ménager le roi. + +Le coup que l'on attendait depuis des années éclata à la fin de mars. Le +25, le duc de Clèves mourut, et la question du Rhin fut posée, le duel +ouvert entre les maisons de France et d'Autriche. + +Dès 1604, le roi avait dit: «Je ne tolérerai pas à Clèves l'Espagnol ni +l'Autrichien.» + +Cependant cette chose prévue fut comme «un tonnerre»: c'est le mot dont +Villeroy se servit. + +Jeannin, qui négociait, rendit à l'Espagne l'essentiel service de +brusquer la trêve avec la Hollande, qui fut signée deux jours après +(mars 1609). + +Le roi ne s'en déclara pas moins tout prêt à agir. Il se dit guéri, se +leva et se montra dans Paris d'abord. Il alla au Pré-aux-Clercs, et +s'amusa à une chasse de malade que les bourgeois aimaient fort, la +chasse à la pie. + +Il ordonna qu'on lui fît une belle et riche cotte de mailles, +fleurdelisée d'or, pour porter un jour de bataille, s'il pouvait avoir +l'honneur d'y amener Spinola, le général des Espagnols. + +Du reste, dom Pèdre avait dit qu'il avait le diable au corps. Il +semblait que le Béarnais eût, de race, apporté, gardé la verdeur de la +montagne, ce mystère de chaude vie que les Pyrénées versent dans leurs +eaux. Il garda cela au tombeau. Sa dépouille, pendant deux cents ans, y +resta telle qu'au premier jour. N'eût-il pas eu cette vie forte, +l'Europe le priait à genoux de la prendre, de se refaire jeune. + +Venise, dit un contemporain, adorait ce soleil levant; quand on voyait +un Français, tous les Vénitiens couraient après lui, criant comme les +_Papimanes_ de Rabelais: «L'avez-vous vu?» + +À la cour de l'Empereur, on disait: «Qu'il ait l'Empire, qu'il soit vrai +roi des Romains, et réduise le pape à son évêché!» + +L'électeur de Saxe faisait prêcher devant lui sur l'évidente analogie +entre Henri IV et David. + +La Suisse avait imprimé un livre, intitulé: _Résurrection de +Charlemagne._ + +L'affaissement de l'Espagne et de l'Angleterre elle-même, depuis la mort +d'Élisabeth, avait mis le roi si haut, que, si on le voyait agir, on +l'eût salué de toutes parts pour chef de la chrétienté. + +Plus que de la chrétienté même. Les mahométans d'Espagne voulaient être +ses sujets. + +Position unique, qu'il devait moins à sa puissance qu'à sa renommée de +bonté, de modération et de tolérance. + + + + +CHAPITRE XI + +PROGRÈS DE LA CONSPIRATION.--FUITE DE CONDÉ + +1609 + + +On avait vendu, en 1607, à la grande foire de Francfort, plusieurs +livres d'astrologie où l'on disait que le roi de France périrait dans la +cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en 1610, qu'il ne +serait pas heureux dans son second mariage, qu'il mourrait de la main +des siens, ne laisserait pas d'enfants légitimes, mais seulement des +bâtards. Ces livres vinrent à Paris, et chacun les lut. Le Parlement les +fit saisir. + +Lestoile, qui les vit, raconte que, la même année 1607, un prieur de +Montargis trouva plusieurs fois sur l'autel des avis anonymes de la +prochaine mort du roi. Il fit passer ces avis au chancelier, qui n'en +tint compte. Le même prieur le contait plus tard à Lestoile en pleurant. + +En 1609, le docteur en théologie Olive, dans un livre imprimé avec +privilége et dédié à Philippe III, annonçait pour 1610 la mort du roi de +France. (_Mém. de Richelieu._) + +On pouvait prédire qu'il serait tué. Chacun le croyait, le pensait et +s'arrangeait en conséquence. La prédiction, en réalité, préparait +l'événement; elle affermissait les fanatiques dans l'idée et l'espoir +d'accomplir la chose fatale qui était écrite là-haut. + +À l'entrée de D. Pèdre à Paris, le roi, étant en voiture avec la reine, +se rappela qu'on lui avait prédit qu'il serait tué en voiture, et, le +carrosse ayant penché, il se jeta brusquement sur elle, si bien qu'il +lui enfonça au front les pointes des diamants qu'elle avait dans ses +cheveux. (_Nevers._) + +Ces craintes n'étaient pas vaines. Au départ de D. Pèdre (février 1609), +on put voir qu'il n'avait pas perdu son temps. Le vent d'Espagne, le +souffle de haine et de discorde, souffla de tous côtés. D'abord au +Louvre; la reine trouvait impardonnable le refus des mariages espagnols. +Ces glorieux mariages, qui (dans ses petites idées de petite princesse +italienne) étaient l'Olympe et l'Empyrée, manqués, perdus par son mari! +et les basses idées d'Henri IV de marier ses enfants en Lorraine, en +Savoie! Cette fermeté toute nouvelle dans un homme qui cédait toujours, +c'était entre elle et lui un plein divorce. Le roi crut, ce même mois +(février 1609), l'apaiser et la regagner, lui offrant de renoncer à +toute femme, si elle renvoyait Concini. Sans s'arrêter aux rebuffades, +il se rapprochait d'elle, et elle devint enceinte (d'une fille, la +reine d'Angleterre); mais le coeur resta le même, la rancune plus grande +d'être infidèle à Concini. + +Celui-ci, loin d'être chassé, était si fort chez elle, si absolu à ce +moment, qu'un oncle de la reine, Juan de Médicis, lui ayant déplu, il le +fit chasser, quoiqu'il fût fort aimé du roi. Concini et Léonora, plus +tard accusés, non sans cause, de l'avoir ensorcelée, l'avaient +certainement assotie au point de lui faire croire qu'il faisait jour la +nuit; ils lui persuadèrent que son mari (et Henri IV!) au moment même où +il se rapprochait d'elle, voulait l'empoisonner. Elle le crut si bien, +qu'elle ne voulut plus dîner avec lui, affichant la défiance, mangeant +chez elle ce que sa Léonora apprêtait, refusant les mets de son goût que +le roi choisissait de sa table et lui envoyait galamment. + +Ces brouilleries publiques enhardirent tout le monde contre le roi. Les +jésuites jouèrent double rôle, le flattant par Cotton, l'attaquant par +un P. Gauthier. On devinait fort bien que, tant que le roi n'entamerait +pas la grande guerre, il endurerait tout des catholiques. Ce Gauthier, +en pleine chaire, ouvre la croisade contre les huguenots, contre le roi +même. Les sermons de la Ligue recommencent à grand bruit. On ne se tient +pas aux paroles, on les traduit en actes. En Picardie, un temple rasé +par un prince du sang, le comte de Saint-Pol. À Orléans, un cimetière +des huguenots menacé, violé, s'ils ne fussent accourus en armes. À +Paris, sous les yeux du roi, le chemin de Charenton infesté par le +peuple, le _bon peuple_ des sacristies; les gens qui vont au prêche +insultés à coups de pierre, entre autres un malheureux infirme sur qui +on lâchait les enfants; ils le tiraient, ils le battaient; n'y voyant +pas, il ne résistait guère. La foule appelait ce pauvre homme l'_Aveugle +de la Charenton_. + +La Rochelle se fortifia, à tout événement. + +Le roi ne faisait rien. Les Guises impunément tentèrent plusieurs +assassinats. Le jour même où le roi défendit les duels, un des Guises en +cherche un. Ils se succédaient près d'Henriette, moins par amour, ce +semble, que pour faire pièce au roi. Toute sa vengeance fut de leur +faire exécuter le traité de mariage; l'héritière de Mercoeur fut donnée +enfin à Vendôme. Larmes, fureur et résistance. Les jeunes Guises s'en +allèrent à Naples, au foyer des plus noirs complots, où le secrétaire de +Biron, où les assassins de la Ligue avaient pris domicile, et (d'accord +avec les jésuites) organisaient l'assassinat. + +Le roi en eut nouvelle. Il lui arriva d'Italie un Lagarde, homme de +guerre normand, qui, revenant des guerres des Turcs, s'était arrêté à +Naples, et y avait vécu avec Hébert, secrétaire de Biron, et autres +Ligueurs réfugiés. Lagarde raconta au roi qu'un jour, dînant chez +Hébert, il avait vu entrer un grand homme en violet, qui se mit à table +et dit qu'en rentrant en France il tuerait le roi. Lagarde en demanda le +nom; on lui dit: «M. Ravaillac, qui appartient à M. le duc d'Épernon, et +qui apporte ici ses lettres.» Lagarde ajoute qu'on le mena chez un +jésuite, qui était oncle du premier ministre d'Espagne, le Père Alagon. +Ce Père l'engagea fort à tuer le roi à la chasse, et dit: «Ravaillac +frappera à pied, et vous à cheval.» Lagarde n'objecta rien, mais il +partit, et revint en France. Sur la route, il reçut une lettre de Naples +où on l'engageait encore à tuer le roi. Reçu par lui à Paris, il lui +montra cette lettre. Le roi dit à Lagarde: «Mon ami, tranquillise-toi; +garde bien ta lettre; j'en aurai besoin. Quant aux Espagnols, vois-tu? +je les rendrai si petits, qu'ils ne pourront nous faire du mal.» + +Il avait entrevu plus qu'il n'eût voulu, que d'Épernon n'était pas seul +là dedans. Il ne devina pas Henriette, mais bien les entours de la +reine. Il sentit que Naples et Madrid étaient au Louvre, près de sa +femme, que la noire sorcière Léonora avec l'insolent Concini +pervertissait, endurcissait. Ils l'avaient décidée à faire venir une +dévote, la nonne Pasithée (c'était son nom mystique), que déjà on trouve +nommée dans les _Questions de Cotton au Diable_: «Est-il bon que la mère +Pasithée soit appelée?» Cette mère avait des visions, et savait par ses +visions _qu'il était urgent de sacrer la reine_, pour qu'on pût sans +doute se passer du roi et trouver au jour de sa mort une régence déjà +préparée. + +Le roi fut bouleversé de ces idées, n'en parla à personne. Il garda huit +jours ce cruel secret, quitta la cour, resta seul à Livry et dans une +petite maison de son capitaine de gardes. Puis, n'y tenant plus et ne +dormant plus, il vint à l'Arsenal tout dire à Sully (chap. 189, 180): +«Que Concini négociait avec l'Espagne, que la Pasithée, mise par Concini +auprès de la reine, la poussait à se faire sacrer, qu'il voyait +très-bien que leurs projets ne pouvaient réussir que par sa mort, +qu'enfin il avait un avis précis qu'on devait l'assassiner.» + +Il se sentait si mal au Louvre, qu'il pria Sully de lui faire arranger à +l'Arsenal un tout petit logement; quatre chambres, c'était assez. Ainsi +ce prince redouté de toute l'Europe en était à ne plus coucher dans sa +propre maison. Le signor Concini l'avait à peu près mis dehors, à la +porte de chez lui. + +Son malheur, son isolement, rendirent à sa passion une furieuse force. +Il avait cru devenir père de la princesse «et en faire la consolation de +sa vieillesse.» Mais il se retrouva amant, amoureux fou. Elle en était +un peu coupable; elle l'encourageait. Sans doute, elle en avait pitié. +Un tel homme, un tel roi, celui dont l'Espagnol baisait l'épée à genoux, +et si persécuté chez lui, entouré de traîtres et d'embûches, c'était +sans doute de quoi attendrir un jeune coeur. Sa vieillesse n'était qu'un +malheur de plus. Elle le comparait à ce triste Condé, sournois, avare, +si pressé pour la dot, si peu pour la personne. Elle était dans une +situation singulière, mariée, toujours fille. Elle commença à se dire +que le roi pourrait divorcer encore. Et son père, le connétable, peu +satisfait sans doute de voir ce mariage sans mariage, eut les mêmes +pensées. + +Dans cette fermentation, la jeune fille fit un coup de tête. Elle fit +faire son portrait secrètement et l'envoya au roi. Coup suprême qui le +foudroya et le rendit tout à fait fou. + +Il se trouve, pour rendre la situation plus tragique, que, justement à +ce moment (17 mai), Condé se ravise, revient. Au bout de dix semaines, +il se souvient qu'il a épousé la princesse et fait valoir ses droits +d'époux. Éclairé par sa mère, qui haïssait le roi (son bienfaiteur), +Condé avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de l'aventure, +qu'elle allait le poser comme adversaire du roi et l'exhausser +énormément, le rendre précieux pour les ligueurs et pour les Espagnols. +Donc il vint, prit possession de sa jeune femme, justement irritée de +cet oubli de six semaines, et, d'autorité, l'enleva, la cacha à +Saint-Valéry, bien sûr qu'on viendrait l'y chercher. + +Il est probable qu'elle avertit le roi. Il en perdit l'esprit. Son +désespoir lui fit faire une folie près de laquelle Don Quichote, sur la +_Roche pauvre_ jouant le _beau Ténébreux_ et faisant ses cabrioles, +aurait passé pour un sage. + +Il part à peu près seul et déguisé. À mi-chemin, un prévôt le prend pour +un voleur, l'arrête. Il lui faut dire: «Je suis le roi.» Il arrive. +Condé, averti, enlève encore sa femme, sûr que le roi suivra et +s'avilira d'autant plus. + +Le secret n'en était pas un; les dames de la princesse l'avaient bien +reconnu. Mais le roi, éperdu d'amour, ne leur demandait rien que de la +laisser voir. Son rêve était de la contempler «à sa fenêtre, entre deux +flambeaux, échevelée.» Elle eut cette complaisance, et l'effet fut si +fort qu'il tomba presque à la renverse. Elle-même dit: «Jésus! qu'il est +fou!» + +Le lendemain, elle partant, il alla se mettre au passage, sous la +jaquette d'un postillon, s'étant appliqué, pour mieux s'embellir, un +emplâtre sur l'oeil. Elle souffrit de le voir si abaissé, laid et +ridicule à ce point. Soit colère, soit pitié, pour lui donner une +parole, elle cria du carrosse: «Je ne vous pardonnerai jamais ce +tour-là!» + +Grand succès pour Condé. La partie était belle pour lui. Il en pouvait +tirer deux avantages: ou de l'argent, beaucoup d'argent, et il inclinait +à cela; ou bien (chose plus agréable à sa mère) une rupture avec le roi, +qui le constituerait candidat de l'Espagne au trône de France. Si les +Espagnols avaient désiré avoir en main le petit bâtard d'Entragues, +combien celui-ci valait mieux! La guerre venant, ils l'opposaient au +Béarnais, faux converti, relaps, apostat, renégat. Et, même, après la +mort du roi, ils lui offrirent, en effet, de déclarer Louis XIII +illégitime, bâtard adultérin, et de le porter au trône. + +Cependant la petite femme, qui brûlait d'être reine, avait signé +secrètement une demande de divorce. Mais la mère et le fils l'enlèvent. +Ayant pris de l'or espagnol qu'un médecin leur apporta, malgré ses +pleurs, ses cris, ils la mènent d'un trait à Bruxelles. + +Toute la situation était changée au profit de l'Espagne. Maintenant, si +le roi commençait la guerre préparée depuis dix ans, on allait rire; +vieux chevalier errant, il aurait l'air seulement de courir après sa +princesse. + +Tout le monde serait contre lui. Sa cruauté à l'égard de son épouse +infortunée, sa tyrannie dans sa famille, sa violence effrayante qui +forçait son pauvre neveu de fuir, n'ayant nul autre moyen de soustraire +sa femme aux derniers affronts, tout cela éclatait dans l'Europe, au +profit du roi catholique, protecteur des bonnes moeurs et défenseur de +l'opprimé. + +L'Espagne, en si bonne cause, ne pouvait manquer d'assistance. Le ciel +devait se déclarer, et, ne fît-il plus de miracles, il en devait un +cette fois pour la punition du tyran et la vengeance de Dieu. + + + + +CHAPITRE XII + +MORT D'HENRI IV + +1610 + + +Il y avait à Angoulême, place du duc d'Épernon, un homme fort +exemplaire, qui nourrissait sa mère de son travail et vivait avec elle +en grande dévotion. On le nommait Ravaillac. Malheureusement pour lui, +il avait une mine sinistre qui mettait en défiance, semblait dire sa +race maudite, celle des _Chicanous_ de Rabelais, ou celle des _Chats +fourrés_, hypocrites et assassins. Le père était une espèce de +procureur, ou, comme on disait, _solliciteur de procès_. Le fils avait +été valet d'un conseiller au Parlement, et ensuite homme d'affaires. +Mais quand les procès manquaient, il avait des écoliers qui le payaient +en denrées. Bref, il vivait honnêtement. + +Il avait eu de grands malheurs, son père ruiné, le père et la mère +séparés. Enfin, un meurtre s'étant fait dans la ville, on s'en prit à +lui, uniquement parce qu'il avait mauvaise mine. On le tint un an en +prison. Il en sortit honorablement acquitté, mais endetté, ce qui le +remit en prison. Là, seul et faisant maigre chère, il advint que son +cerveau creux commença à s'illuminer. Il faisait de mauvais vers plats, +ridicules, prétentieux. Du poète au fou, la distance est minime. Il eut +bientôt des visions. Une fois qu'il allumait le feu, la tête penchée, il +vit un sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme. Le +sarment jouait un grand rôle en affaires de sorcellerie; un plus modeste +aurait craint une illusion du diable. Mais celui-ci, orgueilleux, y vit +un miracle de Dieu. Ce sarment était devenu une trompe sacrée d'archange +qui lui sortait de la bouche et sonnait la guerre, la guerre sainte, car +de sa bouche, à droite et à gauche, s'échappaient des torrents +d'hosties. + +Il vit bien qu'il était destiné à une grande chose. Il avait été +jusque-là étranger à la théologie. Il s'y mit, lut, étudia, mais une +seule et unique question, le droit que tout chrétien a de tuer un roi +ennemi du pape. Mariana et autres faisaient grand bruit alors. Qui les +lui prêta? qui le dirigea? c'est ce qu'on n'a pas voulu trop éclaircir +au procès. Tout au moins il en avait bien profité, et était ferré +là-dessus. + +À sa sortie de prison, il confia ses visions, et le bruit s'en répandit. +On fit savoir au duc d'Épernon qu'il y avait dans sa ville d'Angoulême +un homme favorisé du ciel, chose rare alors. Il l'apprécia, s'intéressa +à Ravaillac, et le chargea d'aller _solliciter_ un procès qu'il avait à +Paris. Il devait, sur son chemin, passer d'abord près d'Orléans, au +château de Malesherbes, où il eut des lettres du père Entragues et +d'Henriette. Ils lui donnèrent leur valet de chambre, qui le fit +descendre à Paris, chez la dame d'Escoman, confidente d'Henriette. + +Celle-ci fut un peu effrayée de cette figure. C'était un homme grand et +fort, charpenté vigoureusement, de gros bras et de main pesante, fort +bilieux, roux de cheveux comme de barbe, mais d'un roux foncé et +noirâtre qu'on ne voit qu'aux chèvres. Cependant, il le fallait, elle le +logea, le nourrit, le trouva très-doux, et, se repentant de son jugement +sur ce bon personnage, elle le chargea même d'une petite affaire au +Palais. + +Il resta deux mois à Paris; que fit-il ensuite? Lagarde nous l'apprend; +il alla à Naples pour le duc d'Épernon; il y mangea chez Hébert, et lui +dit qu'il tuerait le roi. C'était le moment, en effet, où le roi avait +garanti la Hollande et refusé le double mariage d'Espagne. Il ne restait +qu'à le tuer. Ravaillac, de retour à Paris, vit la d'Escoman, à +l'Ascension et à la Fête-Dieu de 1609. Il lui dit tout, mais avec +larmes; plus près de l'exécution, il sentait d'étranges doutes et ne +cachait pas ses perplexités. + +Cette d'Escoman, jusque-là digne confidente d'Henriette, femme galante +et de vie légère, était pourtant un bon coeur, charitable, humain. Dès +ce jour, elle travailla à sauver le roi; pendant une année entière, +elle y fit d'étonnants efforts, vraiment héroïques, jusqu'à se perdre +elle-même. + +Le roi pensait à toute autre chose. Sa grande affaire était la fuite de +Condé. En réalité, et, toute passion à part, on ne pouvait laisser +tranquillement dans les mains des Espagnols un si dangereux instrument. +Le manifeste qu'il lança visait droit à la révolte. Pas un mot de ses +griefs: il ne s'occupait que du peuple; il n'avait pu rester témoin des +souffrances du peuple. C'était dans l'intérêt du peuple qu'il s'était +réfugié chez nos ennemis, et qu'il donnait des prétextes pour la guerre +et la guerre civile. + +Ce manifeste eut de l'écho. Condé avait fort caressé les parlementaires, +spécialement M. De Thou. Dans la noblesse mécontente, quelques-uns se +mirent à dire que, pas un enfant du roi ne venant de lui, Condé lui +succéderait. Au Louvre même, on répandait un quatrain prophétique qu'on +disait de Nostradamus, où le _lionceau fugitif_ devait trancher les +jours du _lion_. + +L'Autriche prit du courage quand elle vit ainsi le roi tellement menacé +par les siens. L'Empereur décida hardiment la question du Rhin, déclara +Clèves et Juliers en séquestre, et les fit saisir par son cousin +Léopold. Il fallait de grands calmants et force opium pour faire avaler +cela. Cotton n'en désespérait pas, le roi paraissant distrait, affolé +par sa passion, et l'Espagne lui jetant l'appât de lui rendre la +princesse. Un homme dévoué aux jésuites lui fut présenté par Cotton pour +être envoyé à Clèves. Le roi leur en donna l'espoir, mais en envoya un +autre qui conclut (10 février 1610) avec les princes protestants le +traité de guerre. Par trois armées à la fois et trois généraux +protestants, Sully, Lesdiguières et La Force, il allait entrer en +Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses canons étaient partis, une armée +déjà en Champagne. + +Les Jésuites étaient joués. Leur homme, le duc d'Épernon, colonel +général de l'infanterie, était laissé à Paris. Nul doute que ce titre +même ne lui échappât. Le roi le caressait fort, mais il venait de faire +couper la tête à un de ses protégés qui avait fait la bravade, au moment +de l'édit contre les duels, de se battre et de tuer un homme; d'Épernon +pria en vain, supplia, le roi tint ferme. + +Plus cruellement encore la reine fut humiliée dans son chevalier +Concini. Ce fat, qui n'avait jamais guerroyé que dans l'alcôve, posait +comme un homme de guerre. Il affectait grand mépris pour les hommes de +robe longue. Dans un jour de cérémonie, le Parlement défilant en robes +rouges, seul des assistants Concini restait couvert. Le président +Séguier, sans autre façon, prend le chapeau, le met par terre. Cela ne +le corrigea pas. Peu après, affectant de ne pas savoir le privilége du +Parlement, où l'on n'entrait qu'en déposant ses armes à la porte, notre +homme, en bottes, éperons dorés, l'épée au côté, et sur la tête le +chapeau à panache, entre dans une chambre des enquêtes. Les petits +clercs qui étaient là courent à lui, abattent le chapeau. Concini avait +cru qu'on n'oserait, parce qu'il avait avec lui une dizaine de +domestiques. Grande bataille, un page de la reine vient à son secours. +Mais les clercs ne connaissent rien. Concini reçoit force coups, est +tiré, poussé, houspillé. On le sauva à grand'peine en le fourrant dans +un trou, d'où on le tira le soir. + +La reine avait le coeur crevé, non le roi. Lorsque Concini se plaignit +d'une injure telle pour un homme d'épée comme lui, les parlementaires +étaient là aussi pour se plaindre, et le roi toujours rieur: «Prenez +garde, dit-il, leur plume a le fil plus que votre épée.» + +Cette fatale plaisanterie fut, sans nul doute, une des choses qui +endurcirent le plus la reine. Elle se crut avilie, voyant son cavalier +servant, son brillant vainqueur des joutes, qui avait éclipsé les +princes, battu par les clercs, moqué par le roi. Elle avait le coeur +très-haut, magnanime, dit Bassompierre; ce qui veut dire qu'elle était +altière et vindicative. Pour la _vendetta_ italienne, ce n'eût pas été +trop qu'une Saint-Barthélemy générale des clercs, des juges, etc. Mais +plus coupable était le roi. La reine se bouchant les oreilles aux avis +que la d'Escoman s'efforçait de faire arriver. Celle-ci avait été au +Louvre, lui avait fait dire, par une de ses femmes, qu'elle avait à lui +donner un avis essentiel au salut du roi; et pour assurer d'avance qu'il +ne s'agissait pas de choses en l'air, elle offrait, _pour le lendemain_, +de faire saisir certaines lettres envoyées en Espagne. La reine dit +qu'elle l'écouterait, et la fit languir trois jours, puis partit pour la +campagne. + +Bien étonné d'une si prodigieuse insouciance de la reine, la pauvre +femme pensa que le confesseur du roi peut-être aurait plus de zèle. Elle +alla demander Cotton aux jésuites de la rue Saint-Antoine. Elle fut +assez mal reçue. On lui dit que le Père n'y était pas, rentrerait tard, +et partirait de grand matin pour Fontainebleau. Désolée, elle s'expliqua +avec le père procureur, qui ne s'émut pas, fut de glace, ne promit pas +même de prévenir Cotton, dit: «Je demanderai au ciel ce que je dois +faire.... Allez en paix, et priez Dieu.--Mais, mon père si l'on tue le +roi?...--Mêlez-vous de vos affaires.» + +Alors elle menaça. Il se radoucit: «J'irai, dit-il, à Fontainebleau.»--Y +alla-t-il? on l'ignore. Ce qu'on sait, c'est que l'obstinée révélatrice +fut arrêtée le lendemain. + +Incroyable coup d'audace! ceux qui donnèrent l'ordre étaient donc bien +appuyés de la reine, ou bien sûrs que le roi mourrait avant que +l'affaire vînt à ses oreilles? + +La d'Escoman était si aveugle, que, du fond de sa prison, d'où elle ne +devait plus sortir que pour être mise en terre, elle s'adressa encore à +la reine. Elle trouva moyen d'avertir un domestique intime, qui alors +n'était qu'une espèce de valet de garde-robe, mais approchait de bien +près (l'apothicaire de la reine). Sans nul doute, l'avis pénétra, mais +trouva fermée la porte du coeur. + +Ravaillac a dit, dans ses interrogatoires, qu'il se serait fait scrupule +de frapper le roi, avant que la reine fût sacrée et qu'une régence +préparée eût garanti la paix publique. C'était la pensée générale de +tous ceux qui machinaient, désiraient la mort du roi. Le premier était +Concini. Il mit toute son industrie à hâter ce jour. Ni nuit, ni jour, +la reine ne laissa au roi de repos qu'il n'eût consenti. Elle disait +que, s'il refusait, on verrait bien qu'il voulait lui préférer la +princesse, divorcer pour l'épouser. Le roi objectait la dépense. Il lui +fallut pourtant céder. Elle fit une entrée magnifique, fut sacrée à +Saint-Denis. + +Le roi, au fond assez triste, plaisantait plus qu'à l'ordinaire. Quand +elle rentra dans le Louvre, couronnée, en grande pompe, il s'amusa à lui +jeter, du balcon, quelques gouttes d'eau. Il l'appelait aussi, en +plaisantant, madame la régente. Elle prenait tout cela fort mal. + +En réalité il lui avait témoigné peu de confiance, la faisant, non pas +régente, mais membre d'un conseil de régence sans qui elle ne pouvait +rien, où elle n'avait qu'une voix qui ne devait peser pas plus que celle +de tout autre membre. + +Sully dit expressément que le roi attendait de ce sacre les derniers +malheurs. + +Il était dans un abattement qui étonne quand on songe aux grandes forces +qu'il avait, aux grandes choses qu'il était près d'accomplir. La Savoie +l'avait retardé, il est vrai. Le pape tournait contre lui et travaillait +pour l'Autriche. Cependant il était si fort, il avait tant de voeux pour +lui, tant d'amis chez l'ennemi, qu'il ne risquait rien d'avancer. + +Qui lui manqua? son propre coeur. + +C'est un dur, mais un haut jugement de moralité, une instruction +profonde, que cet homme aimable, aimé, invoqué de toute la terre, mais +faible et changeant, qui n'eut jamais l'idée du devoir, tomba à son +dernier moment, s'affaissa et défaillit. + +Il avait eu toujours besoin de plaire à ce qui l'entourait, de voir des +visages gais. Toute la cour était sombre, manifestement contre lui. + +Il avait eu besoin de croire qu'il était aimé du peuple. Il l'aimait: il +le dit souvent dans ses lettres les plus intimes. Malgré des dépenses +trop fortes de femmes et de jeux, l'administration était sage, et au +total économe. L'agriculture avait pris un développement immense. Le roi +croyait le peuple heureux. En réalité, tout cela ne profitait guère +encore qu'aux propriétaires du sol, aux seigneurs laïques, +ecclésiastiques. Ils vendaient leur blé à merveille, mais le pain +restait très-cher, et le salaire augmentait peu. On vivait avec deux +sols en 1500; et en 1610, on ne vivait plus avec vingt qui font six +francs d'aujourd'hui; l'ambassadeur d'Espagne les donnait à chacun de +ses domestiques, et ils se plaignaient de mourir de faim. + +Quand le roi, en 1609, aux approches de la guerre, ordonna quelques +impôts, le président de Harlay, vénérable par son âge et par son courage +au temps de la Ligue, opposa la plus vive résistance. Le roi +s'indignait, mais les mêmes choses lui furent dites par le vieil Ornano, +gouverneur de Guienne, qui vint mourir à Paris; il lui assura que le +Midi ne pouvait payer, succombait sous le fardeau. Il fut touché, retira +deux de ses édits fiscaux. Mais en même temps il faisait (toujours dans +sa triste bascule) une concession au clergé qui désespéra le Midi; pour +le Béarn, tout protestant, le rétablissement forcé des églises +catholiques et la rentrée des jésuites; pour nos Basques, une commission +contre les sorciers, qui les jugeait tous sorciers et qui eût voulu +brûler le pays. + +Sans savoir tout le détail de ces maux, il entrevoyait cette chose +triste, que le peuple souffrait, gémissait, et qu'il n'était pas aimé. + +Une scène lui fit impression. Un mendiant vient prendre le roi aux +jambes, lui dit que sa soeur, ruinée par l'impôt et désespérée, s'est +pendue avec ses enfants. Forte scène, et qui aurait mérité d'être +éclaircie. Le roi venait au moment même de retirer deux impôts. On n'en +dit pas moins dans Paris qu'il était dur et sans pitié. + +Un jour que le roi passait près des Innocents, un homme en habit vert, +de sinistre et lugubre mine, lui cria lamentablement: «Au nom de +Notre-Seigneur et de la très-sainte Vierge, sire, que je parle à vous!» +On le repoussa. + +Cet homme était Ravaillac. Il s'était dit qu'il était mal de tuer le roi +sans l'avertir, et il voulait lui confier son idée fixe, qui était de +lui donner un coup de couteau. + +De plus, il lui eût demandé si vraiment _il allait faire la guerre au +pape_. Les soldats le disaient partout, et, de plus, qu'ils ne feraient +jamais guerre dont ils fussent si aises. + +Troisièmement, Ravaillac voulait savoir du roi même ce que lui +assuraient les moines, _que les huguenots préparaient le massacre des +bons catholiques_. + +Tout cela faisait en lui une incroyable tempête. Une violente plaidoirie +se faisait dans son coeur, un débat interminable. Il semblait que le +diable y tînt sa cour plénière. Souvent il n'en pouvait plus, était aux +abois. Une fois, il quitta son école, sa mère, s'alla réfugier dans son +couvent des Feuillants; mais ils n'osèrent le garder. Il eût voulu se +faire jésuite. Les Jésuites le refusèrent, sous prétexte qu'il avait été +dans un couvent de Feuillants. + +Il ne cachait guère sa pensée, demandait conseil. Il parla à un +aumônier, à un Feuillant, à un Jésuite. Mais tous faisaient la sourde +oreille et ne voulaient pas comprendre. Au Feuillant, il avait demandé: +«_Un_ homme qui voudrait tuer _un_ roi, devrait-il s'en confesser?» Un +Cordelier auquel il parla en confession de _cet homicide volontaire_ +(sans rien expliquer) ne lui demanda pas même ce que ce mot signifiait. +C'est une chose effrayante de voir que, sur la mort du roi, tous +entendaient à demi-mot, ne se compromettaient pas, mais laissaient aller +le fou. + +Ainsi rejeté, livré à lui-même, il eût fait le coup, sans une idée qui +lui vint et qu'il ajourna. Il songea que c'était le temps de Pâques, et +que c'était le devoir de tout catholique de communier à sa paroisse. La +sienne était à Angoulême. Il quitta Paris, et y retourna. Mais là, à la +communion, il sentit qu'un coeur tout plein d'homicide ne pouvait pas +recevoir Dieu. Il voyait d'ailleurs sa dévote mère, bien plus agréable +au ciel et plus digne, qui communiait. Il s'en remit à elle de ce +devoir, laissa le ciel à sa mère et garda l'enfer pour lui. + +Lui-même a raconté cela plus tard, avec d'abondantes larmes. + +Au pied même de l'autel, pendant la communion, sa résolution lui rentra +au coeur, et il s'y sentit fortifié. Il revint droit à Paris. C'était en +avril (1610). Dans son auberge, il empoigna un couteau, le cacha sur +lui. Mais, dès qu'il l'eut, il hésita. Il reprit machinalement le chemin +de son pays. Une charrette, sur la route, allait devant lui. Il y +épointa son couteau, en cassa la longueur d'un pouce. Arrivé ainsi à +Étampes, un calvaire qui était aux portes lui montrait un _Ecce Homo_, +dont la lamentable figure lui rappela que la religion était crucifiée +par le roi. Il revint plein de fureur, et dès lors n'hésita plus. + +De peur pour lui-même, aucune. Un chanoine d'Angoulême lui avait donné +un coeur de coton qui, disait-il, contenait un morceau de la vraie +croix. Il est probable qu'on voulait l'affermir, le rassurer. Un homme +armé de la vraie croix pouvait croire qu'invisible ou défendu par le +ciel, il traverserait tout danger. + +Ravaillac, si indiscret, était fort connu, et, de même qu'on avait su +fort longtemps que Maurevert, l'assassin gagé des Guises, devait tirer +sur Coligny, on n'ignorait nullement que le tueur du roi fût dans Paris. +Le dimanche, un ancien prêtre devenu soldat, rencontrant près de +Charenton la veuve de son capitaine qui allait au prêche, lui dit de +quitter Paris, qu'il y avait plusieurs bandits apostés par l'Espagne +pour tuer le roi, l'un entre autres habillé de vert, qu'il y aurait +grand trouble dans la ville, et danger pour les huguenots. + +Il paraît que, même en prison, ces bruits circulaient, et parvinrent à +la d'Escoman. Acharnée à sauver le roi, elle décida une dame à avertir +un ami de Sully à l'Arsenal; cette dame était mademoiselle de Gournay, +fille adoptive de Montaigne. Sully, sa femme et l'ami, reçurent l'avis, +mais délibérèrent, le transmirent au roi, en ôtant les noms (sans doute +de d'Épernon, de Concini et de la reine): «Si le roi en veut savoir +davantage, firent-ils, on le fera parler aux deux femmes, la Gournay et +la d'Escoman.» L'avis devenait dès lors fort insignifiant. Le roi, qui +en avait reçu tant d'autres, n'y fit aucune attention. + +Il était si incertain, si flottant, si troublé, qu'il ne distinguait +guère ses amis de ses ennemis. Il montra de la confiance à Henriette +d'Entragues, lui renvoyant à elle-même un homme qui l'accusait; et il +montra de la défiance à Sully, ne voulant pas qu'il fit d'avance un +traité avec une compagnie qui eût assuré les vivres. + +Ce renversement d'esprit semblait d'un homme perdu qui va à la mort. +Tout en se moquant de l'astrologie, il craignait ce moment prédit, le +passage du 13 au 14. Il devait partir dans trois jours, justement comme +Coligny, quand il fut tué. + +La nuit du 13, ne pouvant trouver de repos, cet homme si indifférent se +souvint de la prière, et il essaya de prier. + +Le matin du vendredi 14, son fils Vendôme lui dit que, d'après un +certain Labrosse, ce jour lui serait fatal, qu'il prît garde à lui. Le +roi affecta d'en rire. Vendôme en parla à la reine, qui, plus ébranlée +qu'on n'eût cru, par une contradiction naturelle, supplia le roi de ne +pas sortir. Il dîna, se promena, se jeta sur son lit, demanda l'heure. +Un garde dit: «Quatre heures,» et familièrement, comme tous étaient avec +le roi, lui dit qu'il devrait prendre l'air, que cela le +réjouirait.--«Tu as raison ... Qu'on apprête mon carrosse.» + +Quand la voiture sortit du Louvre, il ne dit pas d'abord où il allait, +et il ne voulut pas de gardes, pour ne pas attirer l'attention. Il +allait à l'Arsenal, voir Sully malade. Mais selon une tradition, il eût +eu l'idée de passer d'abord chez une beauté célèbre, la fille du +financier Paulet, une rousse qu'on appelait la _Lionne_, pleine d'esprit +et de voix charmante. Un jour qu'elle chantait, trois rossignols, +disait-on, en moururent de jalousie. Le roi avait pensé à elle pour en +faire la maîtresse de son fils Vendôme, une maîtresse qui l'eût relevé, +qui en aurait fait un homme, un Français, qui l'eût retiré de ses +vilains goûts italiens. + +Il faisait beau temps, le carrosse était tout ouvert. Le roi était au +fond, entre M. de Montbazon et le duc d'Épernon. Celui-ci occupait le +roi à lire une lettre. À la rue de la Ferronnerie, il y eut un embarras, +une voiture de foin et une de vin. Ravaillac, qui suivait depuis le +Louvre, rejoignit, monta sur une borne, et frappa le roi... + +«Je suis blessé!» En jetant ce cri, le roi leva le bras, ce qui permit +le second coup, qui perça le coeur. Il mourut au moment même. D'Épernon +jeta dessus un manteau, et disant que le roi n'était que blessé, il +ramena le corps au Louvre. + +Une tradition veut qu'au moment où le coup fut fait Concini ait +entr'ouvert la chambre de la reine, et lui ait jeté ce mot par la porte: + +«_È ammazzato._» + +Nous n'aurions pas rappelé cette tradition, si la reine elle-même n'eût +redit ce mot avec un accent de remords, de reproche, lorsque Concini fut +à son tour assassiné. + + + + +CHAPITRE XIII + +LOUIS XIII--RÉGENCE--RAVAILLAC ET LA D'ESCOMAN + +1610-1614 + + +La terrible instabilité du gouvernement monarchique éclate à la mort +d'Henri IV. Ce qui succède, c'est l'envers de ce qu'il a voulu: la +France retournée comme un gant. + +Au dehors, tout ce grand système d'alliances, cette toile longuement +ourdie, emporté d'un seul coup. Le double mariage espagnol (vraie cause +de la mort d'Henri IV) va se faire. La guerre de Trente ans redevient +possible, et la France espagnolisée gravite en moins d'un siècle aux +grandes guerres du grand roi, à la Révocation de l'édit de Nantes, à +l'expulsion de six cent mille hommes, à la sublime banqueroute de deux +milliards cinq cent millions. + +Le trésor que Sully avait amassé, défendu, est gaspillé en un moment. Le +domaine qu'il dégageait est rengagé, les propriétés de l'État vendues. +Tous les établissements de ce règne abandonnés, les bâtiments +interrompus, les canaux délaissés. Les manufactures de soieries, de +glaces, la Savonnerie, les Gobelins, fermés et les ouvriers renvoyés. Le +Louvre, qui allait s'encanailler en logeant les grands inventeurs, le +Louvre reste aux courtisans. Adieu le musée des métiers et le Jardin des +Plantes; ces folies du roi, et mille autres, dorment aux cartons de +Sully. + +Des Tuileries, de l'Arsenal, on arrache ses arbres chéris, les mûriers +d'Henri IV. On eût volontiers jeté bas ses monuments. Mais on eut peur +du peuple. Par un revirement inattendu, le peuple s'aperçut qu'il aimait +Henri IV. La légende commence le jour de la mort; elle va grandissant +par la comparaison de ce qui est et de ce qui fut. + +Ce qui domina dans Paris, au moment, ce fut une terreur extraordinaire. +On se crut perdu. Les femmes s'arrachaient les cheveux, moins de deuil +encore que de peur. Il en fut de même partout. L'horreur de la Ligue +revint à l'esprit, et on en frissonna. De là, un calme surprenant, je +dirai effrayant. Car cette grande sagesse tenait à une chose, c'est que +la France, n'ayant plus ni idée, ni passion, ni intérêt moral, ne se +sentait plus vivre. Elle était toute dans le roi, dans un homme qu'on +avait tué. Et il en restait, quoi? Un marmot de huit ans, qui, le 15, +remit le royaume à sa mère, et qui, le 29, eut le fouet. (Lestoile, p. +599.) + +La royauté, nulle en 89, à la mort d'Henri III, devant la vie forte et +furieuse qu'avait alors la France, est tout ce qui reste à la mort +d'Henri IV. On se demande ce qu'est cet enfant, au physique, au moral. +Heureusement, son médecin nous éclaire parfaitement: ne le quittant ni +nuit, ni jour, il a écrit (en six énormes volumes in-folio) le journal +de ses fonctions, tout le menu de ses dîners, et chaque soir les +résultats de sa digestion. Si le moral procède du physique, on peut +étudier là-dessus[2]. + +[Note 2: Dans un gouvernement idolâtrique, fondé sur la divinité de +l'individu, ce point est grave. Je n'y insiste pas. On rirait, et rien +n'est plus triste.--L'historien, le politique, le physiologiste et le +cuisinier étudieront avec profit ce monument immense, 6 vol. in-folio +d'une fine écriture: _Ludovico-trophie_, par Hérouard, médecin du roi, +seigneur de Vaugrineuse (_mss. Colbert_, 2601-2606). J'en cite une seule +journée, qui donne l'impression qu'eut l'enfant royal de la mort de son +père: + +«M. le Dauphin, l'ayant sceu, en pleura, et dit: Ha! si je y eusse esté +avec mon espée, je l'eusse tué. Chacun se vint offrir à lui de la +chambre de la royne.--Raisins de Corinthe et à l'eau de rose, asperges +et salade, potage, hachis de chapon ... deux cornets d'oublies, quatre +prunes de Brignolle, figues sèches, du pain bu de la ptisane, dragée de +fenouil, puis mené, etc. Et chez lui à neuf heures: pissé jaune-paille, +puis desvestu, mis au lit. Pouls solide, égal, pausé. Chaleur douce. +Prié Dieu. Dit vouloir coucher avec M. de Souvré: «Pour ce qu'il me +vient des songes.» La royne l'envoie quérir pour le faire coucher dans +sa chambre... + +«Le XV, esveillé à six heures et demie ... À sept heures un quart, levé, +bon visage, guay, pissé jaune, peigné. Vestu d'un habillement bleu. À +huit heures et demie, déjeuné, ne sceut mangé, beu de la ptisane. Il +avoit du ressentiment, et si l'innocence de son asge lui donnoit par +intervalles quelque gaieté. Mené à la messe. À neuf heures et demie, +disné; raisins de Corinthe, asperges, salade, potage, chapon bouilli; +pris un peu d'un gasteau feuilleté, bu du vin blanc ... _Intrepidus_.» + +À ces notes curieuses sur le caractère de l'enfant royal, on peut +joindre les lettres du nonce, qui font très-bien connaître la mère. +Elles racontent, entre autres choses, les violentes scènes qui eurent +lieu (en 1622), entre elle et le prélat Ruccellaï, un Italien qu'elle +avait favorisé beaucoup, et qui avait été supplanté dans sa faveur par +le jeune Richelieu. Pour obtenir de Louis XIII qu'il chasse Ruccellaï, +elle soutient qu'il a fait semblant d'être amoureux d'elle; que, sous +prétexte d'admirer ses dentelles, il s'est émancipé, etc. C'est la scène +de Tartufe et d'Elmire, mais plus comique, la reine étant d'âge +très-mur, très-lourde d'embonpoint. Tout cela est écrit en chiffres, +comme le plus terrible mystère. (V. nos _Archives, extraits du Vatican, +Nonciatures_, carton _L_, 389.)] + +La sagesse accomplie du peuple, son calme et son indifférence, +l'aplatissement des factions, des anciennes fureurs, étonna bien +l'Espagne. On avait cru tout au moins qu'il y aurait un petit massacre +des huguenots, et ils furent avertis de fuir. Il se trouva un Jésuite +qui osa dire en chaire cette parole meurtrière: «Nous n'en aurions pas +pour un déjeûner.» Mais rien ne bougea. Au contraire, à Paris et +partout, les catholiques disaient qu'ils protégeraient les huguenots. + +Le roi fut tué à quatre heures. Jusqu'à neuf, on fit dire partout qu'il +n'était que blessé. Mais, à six heures et demie, on avait proclamé +l'étrangère (qui parlait encore italien), l'Autrichienne, petite-nièce +de Charles-Quint et cousine de Philippe II. Et l'ennemi gouvernait au +Louvre. + +Les princes étaient absents. Et on eût peu gagné à leur présence. +Soissons était un sot; et son neveu Condé, que Soissons et tous les +Bourbons disaient adultérin et fils d'un page gascon, avait l'esprit +brouillon de la Garonne, la faim d'argent d'un cadet de Gascogne, tenu +très-longtemps au pain sec. Il eût sucé la France à mort. + +D'Épernon, qui avait rapporté le roi au Louvre, prit sa place en quelque +sorte, s'y logea militairement et donna tous les ordres, comme colonel +général de l'infanterie. Les gouverneurs de province étaient à Paris, et +tous très-aimables; la mort du roi les faisait rois. D'Épernon prit avec +lui l'ombre de la Ligue, M. de Guise, fils du Balafré, et l'homme le +plus riche de France, du reste homme de peu, petit galant camus. Guise +saluait de toutes ses forces, mais personne n'y prenait garde, et les +femmes haussaient les épaules. D'Épernon piaffant à cheval, rajeuni de +dix ans, occupe par les gardes le Pont-Neuf et tous les abords du Palais +de Justice. Il entre au Parlement avec Guise. Mais celui-ci se tint +modestement debout. D'Épernon s'assied, prend séance, et, furieux sans +cause, se met à menacer les magistrats. Quoique Condé y eût quelques +amis, ces hommes de justice, très-agréablement flattés qu'on leur +demandât la régence, et d'ailleurs serfs des précédents, n'avaient garde +de s'élever contre la reine. L'heureuse régence de Catherine de Médicis +frayait la voie à Marie de Médicis. Une étrangère? d'accord, mais c'est +l'essence même du droit monarchique. Le roi étant l'État, le salut +corporel du roi est toute l'affaire. Or, la mère et nourrice est la +meilleure gardienne de cet enfant qui contient tout. + +À ces gens tout gagnés, le furieux, frappant sur son épée (son +secrétaire l'assure lui-même), dit: «Elle est au fourreau ... Mais, si +la reine n'est déclarée régente à l'instant, il y aura carnage ce soir +...» Cette éloquence éblouit le Parlement, qui déclara sur l'heure, +envoya à la reine. La chose alla si vite que les gardes non avertis +arrêtèrent honteusement ces envoyés au passage, constatant la captivité +du corps qui donnait la régence. + +L'enfant royal ayant fort bien dîné le jour de la mort de son père, le +lendemain matin, s'étant levé gaiement, bien déjeûné et bu un bon coup +de vin blanc; alors (dit son médecin), _intrepidus_, il monta sur une +jolie petite haquenée blanche, alla au Parlement, et donna à sa mère +l'autorité que le Parlement lui avait déjà donné la veille. Il ordonna, +de sa petite voix, que sa mère serait _régente pour avoir soin de son +éducation_; en d'autres termes, il commanda qu'elle lui commandât, +l'éduquât, le châtiât. Le 29, il disait: «Du moins, ne frappez pas trop +fort.» + +Une chose, très-indécente, dans la séance royale, et qui fit voir où on +était tombé, c'est qu'après les premières harangues Concini, qui était +là avec son plumet et son importance, oubliant les horions dont il avait +la marque, se met à dire d'une voix claire: «La reine doit maintenant +descendre.» À quoi le premier président, octogénaire, Harlay, de sa voix +creuse et du fond de son deuil, lui dit: «Ce n'est pas à vous de parler +ici.» + +Chacun fut accablé en voyant à qui une femme étrangère et la moquerie de +la fortune venaient de jeter la France. + +Le peuple, dans les rues, criait en pleurant: «Vive le roi!» Ce qui eût +fait pleurer bien plus, ce fut de voir au Louvre Sully, qui, le 14, +s'était tenu clos à l'Arsenal, mais qui, le 15, fut traîné à la cour par +le duc de Guise, pour faire la révérence aux assassins du roi. Chose +lamentable! pour sauver sa fortune, il lui fallut embrasser d'Épernon. + +Celui-ci fut miraculeux de sang-froid, d'impudence. Il avait empêché +qu'on ne tuât Ravaillac. Ce qui lui fit beaucoup d'honneur, et fort peu +de danger; car ce terrible fou n'avait pas eu d'incitation directe; avec +un homme si bien né pour la chose et si naïvement meurtrier, il +suffisait de l'entourer de personnes bien pensantes, intelligentes, et +de sermons indirectement provocants. + +On l'avait traîné au Louvre et mis d'abord à l'hôtel de Retz, qui était +contigu. Là, qui voulait venait le voir et lui parler. Cotton vint entre +autres, et lui dit: «Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les +gens de bien.» Ravaillac en rit, s'en moqua. Il était d'un calme +extraordinaire, comme un homme qui a peu à craindre et se sent bien +appuyé. + +Il semblerait pourtant que d'Épernon s'inquiétât et eût peur qu'il ne +jasât trop, et qu'il le mît chez lui, à l'hôtel d'Épernon. C'est de là +qu'on le tira, le 17, pour le mener à la Conciergerie. (Lestoile, éd. +Michaud, II, 593.) + +Dès le 17, on put voir que personne n'avait envie de s'exposer pour +Henri IV, et qu'il n'y aurait pas de justice. Le comte de Soissons, qui +avait dit, juré qu'il le vengerait, arriva à Paris, accompagné de +beaucoup de gentilshommes. Mais quand il vit d'Épernon si fort au +Louvre, quand il eut parlé à la reine, qui lui ferma la bouche en lui +donnant la Normandie, il avoua en sortant que c'était une grande +princesse, et d'Épernon fut son meilleur ami. + +Le Parlement fut plus embarrassé. Le peuple était furieux, insensé de +fureur, à mesure qu'il se rassurait. On le voyait devant la +Conciergerie, où était Ravaillac, qui jetait des pierres au prisonnier à +travers un mur épais de dix pieds. On examina d'abord à quelle torture +il serait mis, et l'on écarta la plus dure. On ne chercha nul +éclaircissement ni à Angoulême, où l'on pouvait prendre les prêtres qui +l'avaient armé de la vrai croix, ni à Paris, où on avait sous la main le +soldat qui, d'avance, avait tout dit, jusqu'à la couleur de l'habit de +Ravaillac. Le vieux Harlay eut l'idée de faire venir les parents de +l'assassin, et il ne le fit pas, soit que le Parlement y fût contraire +ou que lui-même ait pensé qu'un trop grand éclat amènerait la guerre +civile. + +Les Jésuites, appelés par le bonhomme Harlay, se tirèrent d'affaire +lestement, disant qu'ils ne se souvenaient de rien, et que de pauvres +religieux comme eux ne se mêlaient pas des grandes affaires. Leur unique +affaire, c'était leur maison; le jour même de la mort du roi, ils y +mirent cinquante ouvriers pour l'agrandir et l'embellir, comme on la +voit aujourd'hui (collége Charlemagne), avec un galant petit dôme; et, +pour l'église, la façade à la mode, à trois étages de colonnades, avec +consoles et pots de fleurs. + +Ils ne tinrent pas quitte Henri IV. On lui tira son coeur, dont les +Jésuites s'emparèrent. Dans je ne sais combien de carrosses, ils s'en +allèrent le portant à la Flèche, peu rassurés pourtant et craignant que +le peuple ne leur fît un mauvais parti. Pour cette cérémonie, ils +prirent l'heure insolite de cinq heures du matin, et tous leurs bons +amis de la noblesse montèrent à cheval pour les rassurer. + +Cependant Ravaillac ne dénonçait personne. Il voulait mourir seul, et +avait dit d'abord qu'il ne regrettait rien, ayant réussi. Plus tard, il +parut ébranlé et avoua que c'était un mauvais acte; mais que cependant +il l'avait fait pour Dieu, et qu'il espérait dans sa grande miséricorde. +Il montra une extrême douceur, quand le Jésuite auquel il s'était +adressé lui dit avec injures qu'il ne l'avait jamais vu. Au nom de sa +mère, il pleura. Il dit qu'il avait fait la dépense de trois voyages +pour avertir le roi, et que, s'il avait pu lui parler, il eût échappé à +la tentation. + +On lui dit qu'on lui refuserait la communion, et il répondit: «J'ai agi +d'un mouvement humain et contre Dieu. Je n'ai pu résister (l'homme ne +peut s'empêcher du mal), mais Dieu me pardonnera, et il me fera +participer aux communions que les religieux, religieuses, et tous bons +catholiques font par toute la terre.» + +Ce qui lui fut terrible, ce fut qu'on lui montra que ce petit reliquaire +dont les prêtres l'avaient armé à Angoulême, en lui disant qu'il +contenait un fragment de la vraie croix, ne contenait rien du tout, et +qu'ils s'étaient moqués de lui. Il dit vivement: «L'imposture retombera +sur les imposteurs.» (De Thou.) + +Il nia toujours que personne lui eût conseillé le meurtre. Mais pour les +excitations indirectes, que devait-on croire? Il n'indiqua que les +sermons. Du reste, l'extrait du procès-verbal qu'on a publié porte: «Ce +qui se passa à la question _est sous le secret_ de la cour.» + +La chose ainsi limitée, circonscrite, resserrée sur une même tête, le +Parlement combina un supplice pour satisfaire le peuple et soûler sa +vengeance. Pour le crime de lèse-majesté au premier chef on avait un +supplice horrible, l'écartèlement, précédé et assaisonné du +tenaillement. On s'en fût tenu là. Mais M. de Guesle, procureur du roi, +un magistrat bavard et insupportable érudit, tint à orner ce jugement +des petits agréments qu'il avait lus dans les vieux livres, ajoutant aux +tenailles le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, et un +ingénieux mélange de cire et de soufre. Le tout voté d'enthousiasme. + +Si on eût laissé faire la foule, l'homme aurait été mis en pièces à la +porte de la prison. Ce fut une scène horrible, plus cuisante pour +Ravaillac que le fer et le feu. Il s'éleva une si épouvantable tempête +de malédictions, que le pauvre misérable, qui avait cru le peuple pour +lui, tombant dans cette mer de rage, s'abandonna entièrement. Il vit à +quel point on l'avait trompé. Sur l'échafaud encore, il se tourna +lamentablement vers le peuple, demandant en grâce qu'on donnât à l'âme +du patient qui allait tant souffrir la consolation d'une prière, un +_Salve Regina_; mais la Grève tout entière hurla: «Judas, à la +damnation!» + +Les princes et tout ce qu'il y avait de grands personnages avaient des +fenêtres et se montraient fort curieux. Ils n'étaient pas rassurés, +l'usage exigeant qu'entre les tortures on lui demandât des révélations. + +À l'un des entr'actes, ce spectre effroyable, qui n'était plus qu'une +plaie, mais gardait une âme, déclara qu'il parlerait. Le greffier, qui +était là, fut bien obligé d'écrire. + +Quand on se remit de nouveau à écarteler Ravaillac, la chose allant +lentement, un gentilhomme, envoyé sans doute pour abréger, offrit un +cheval vigoureux qui, d'un élan, emporta une cuisse. Dès lors, le tronc +tiraillé, promené de tous côtés, allait battant contre les pieux. +Cependant il vivait encore. Le bourreau voulait l'achever, mais il n'y +eut pas moyen: les laquais sautèrent la barrière, et, comme ils +portaient l'épée, ils plongèrent cent fois ces nobles épées dans ce +tronc défiguré. La canaille prit les lambeaux; le bourreau resta, +n'ayant plus en main que la chemise. On brûla la viande à tous les +carrefours. La reine put voir du Louvre les Suisses qui, sous son +balcon, en rôtissaient une pièce. + +Le procès, que devint-il? Je l'avais cherché en vain aux registres du +Parlement. La place y est vide. Une note des papiers Fontanieu (Bibl.), +qu'a copiée M. Capefigue, nous apprend que le rapporteur le mit dans une +cassette et le cacha chez lui dans l'épaisseur d'un mur; que la feuille +écrite sur l'échafaud fut gardée par la famille Joly de Fleury, qui la +laissa voir à quelques savants, et que, quoiqu'elle fût peu lisible, on +y distinguait le nom du duc d'Épernon et même celui de la reine. + +Les voilà tous bien rassurés. Ravaillac en cendres vole dans l'air, et +pas un atome n'en reste. La curée peut commencer: + +1º L'Espagne eut le pouvoir. L'ambassadeur d'Espagne avec le nonce, +Concini et d'Épernon, forment le conseil secret qui dicte à la reine ce +qu'elle dira aux ministres; on garde les vieux ministres d'Henri IV, +Villeroy, Jeannin, Sillery; + +2º Le trésor de la Bastille est partagé entre la bande: Guise eut deux +cent mille écus; Condé, deux cent mille livres de rente, etc., etc.; + +3º Le mariage qu'avait le plus craint Henri IV, celui de Guise avec la +grande héritière de France, mademoiselle de Montpensier, s'accomplit. +Henriette d'Entragues cria, réclama; mais la reine, devenue sa meilleure +amie, lui fit entendre raison; + +4º Concini en prit de l'émulation. Il voulut donner sa fille au fils du +premier prince du sang. Pourquoi pas? Visiblement, il succédait à Henri +IV. Outre le marquisat d'Ancre, il s'était fait donner les places du +Nord, les villes de la Somme, Péronne, Amiens, et il voulait au Midi +avoir Bourg-en-Bresse, la barrière contre la Savoie. Ainsi le royaume +n'avait rien perdu; sous l'épée de Concini, au défaut de celle du roi, +il pouvait dormir en paix. + +Concini ne couchait pas, il est vrai, dans le lit du roi, mais il +occupait un hôtel qui, par un pont jeté sur les fossés du palais, l'y +faisait entrer à toute heure de nuit; les Parisiens, sans ambages, +l'appelaient le _pont d'amour_. La reine avait eu la faiblesse +d'accorder ce grand mariage qui eût proclamé sa honte et la royauté de +Concini. Mais elle ne tint pas parole, soit qu'alors le beau Bellegarde +eût fait du tort à Concini, soit qu'elle eût quelques remords et fût +plus froide pour lui, ne lui pardonnant pas sans doute de l'avoir trop +bien instruite du crime qu'on allait faire pour elle. + +L'argent s'en allait si vite, que, pour ralentir un peu la débâcle, +Villeroy lui-même proposa de rappeler le grand _refuseur_, Sully. À +peine y fut-il que personne ne le supporta, moins la reine que tout +autre. Elle voulait tirer de la caisse un million antidaté, comme +dépensé par Henri IV. Cette fraude était habituelle. Et le chancelier +employa cinq années durant le sceau du feu roi pour fausser les dates. +Sully refusa le million et se retira chez lui, ne voulant couvrir les +voleurs. + +Pour endormir l'opinion, on avait laissé Rohan, gendre de Sully, mener +au Rhin quelques troupes. On avait confirmé l'Édit de Nantes, diminué la +gabelle et retiré quelques édits. Ainsi le gouvernement, de trois +manières à la fois, fondait, s'évanouissait, recevant moins et donnant +plus; enfin, gaspillant sa réserve. On licencia les troupes, à la grande +joie de l'Espagne. + +Tout le monde restait armé excepté l'État. L'insolence des jeunes nobles +était incroyable. Ils bâtonnaient les magistrats. La nuit, ils couraient +à grand bruit, réveillaient toute la ville. Les plus grands ennemis +d'Henri IV le regrettaient. Henriette elle-même, disait de ces coureurs +de nuit: «Oh! si notre petit homme pouvait revenir! comme il +empoignerait le fouet pour chasser ces petits galants et tous les +marchands du Temple!» + +La reine, poussée à bout, surmenée par Concini, qui n'avait ni sens ni +mesure, fut maintes fois vue se retirant dans une embrasure de fenêtre +et le mouchoir à la main. Elle pleurait en pensant à _l'autre_, si bon, +qui la supportait tant! + +Le mouvement emportait tout. L'Université et le Parlement avaient accusé +les Jésuites; d'Épernon les appuya, allant à tous leurs sermons, et +finit par dire: «Qui les attaque m'attaque.» Le Parlement se rejeta sur +un livre du cardinal Bellarmin, qui faisait des rois les sujets de Rome. +Le président dit que cela revenait à canoniser Ravaillac. Mais le roi +fit défense expresse à son Parlement de soutenir les droits de la +royauté et la sûreté des rois. + +L'homme populaire du moment, c'était ce Condé (vrai ou faux). Popularité +bien injuste. En caressant le Parlement et les huguenots, il n'en était +pas moins le partisan avoué des Jésuites, le serviteur de l'Espagne dans +l'affaire des deux mariages. On crut, fort à la légère, que Condé ou +Soissons, son oncle, abandonnerait d'Épernon, et on laissa échapper +contre celui-ci la voix du cachot, celle de cette dame d'Escoman qui +s'était montrée si hardie à vouloir sauver Henri IV. Notre chroniqueur +Lestoile est ici grand historien. On voit bien qu'il va mourir et qu'il +a plus que jamais le respect de la vérité. + +«Comme un de mes amis disait au président de Harlay que cette femme +parlait sans preuves, ce bon homme levant les yeux, et les deux bras au +ciel: «Il n'y en a que trop, dit-il, il n'y en a que trop! Et plût à +Dieu que nous n'en vissions point tant!» + +D'Épernon alla le voir et lui demander des nouvelles du procès: «Je ne +suis pas votre rapporteur; je suis votre juge.» Il insista effrontément +_comme ami_: «Je n'ai point d'amis.» D'Épernon ne cachait point qu'il +voulait la _mort_ de la d'Escoman. + +Ce méchant homme avait pour maîtresse la plus méchante femme de France, +une bourgeoise fort laide, d'un bec infernal, la Du Tillet. C'est celle +que Tallemant admire et dont il ramasse l'ordure. On jeta cette femme à +la d'Escoman, pour la dévorer de paroles. Moyen d'amuser le public, deux +filles qui se chantent pouille, se jettent au nez leurs scandales, se +gourment, se roulent. La d'Escoman, galante ou non, mais si dévouée, si +courageuse, n'en reste pas moins à jamais un martyr de l'humanité. + +D'Épernon se serait défait de Harlay de manière ou d'autre. Mais il +avait quatre-vingts ans. On lui fit entendre qu'il devrait se retirer, +vendre sa charge, ce qui serait un beau denier pour sa famille. Ce qui +le décida aussi, c'est qu'il réfléchit que si on poussait la chose, si +on déshonorait la reine, toute autorité périssait. Le 3 mars 1612, +Harlay étant encore là, un étrange arrêt fut porté, qui _ne déchargeait +personne_, mais qui, _vu la qualité des accusés_, ajournait tout, +élargissait quelques subalternes, et ne retenait en prison que la +d'Escoman, dont l'accusation subsistait, et qui, à ce titre, eût dû être +d'abord élargie. + +Harlay avait cru avoir pour successeur son ami de Thou, l'illustre +historien. Mais la reine s'écria: «_Non faro maj._» Harlay fut obligé de +vendre à une âme damnée des Jésuites. + +Paris jugea ce jugement. Lestoile dit tristement de la dame d'Escoman: +«À se bander contre les grands _pour le bien public_, on ne gagne que +coups de bâton.» + +Ce gouvernement ne descendait pas, il se précipitait, tombait comme une +pierre au fond d'un puits. Il était grand temps qu'il eût l'appui de +l'Espagne. Le 30 avril 1612, Villeroy signa le double mariage et le +traité de secours; l'Espagnol y promettait d'entrer au besoin avec une +armée pour appuyer la reine. Le trône, isolé de tous, n'avait d'ami que +l'ennemi. + +Concini avait irrité à la fois les princes, les grands, les ministres +mêmes. Un homme fort intrigant, ancien agent de Biron, le vieux de Luz, +lui conseillait d'ôter la Bourgogne à Bellegarde. Les Guises, amis de +Bellegarde et de d'Épernon, assassinèrent ce de Luz aux portes du +Louvre. La reine se sentit insultée, eut l'idée de faire tuer les Guises +et d'Épernon. Pour oser une telle chose, il fallait l'appui de Condé, +et, pour l'obtenir, Concini voulait qu'on lui donnât le château de +Bordeaux. Cela tourna la girouette. Elle s'emporta contre Condé, se +donna toute aux Guises, leur fit don de cent mille écus, et le chevalier +de Guise, qui avait tué de Luz, et tué encore son fils, eût de cette +femme insensée la lieutenance de Provence. Bellegarde, première origine +du débat, se fit donner les places des deux assassinés. + +Concini, jaloux de Bellegarde, complotait (contre la reine!) avec Condé +et Bouillon. Elle le calma en lui donnant le bâton de maréchal qu'il +avait si bien gagné. + +La reine s'avilissant ainsi, les princes, Condé et Vendôme, espéraient +en profiter. Ils prennent les armes. La reine jette tout à leurs pieds, +promet tout. Ils se croient maîtres, mais personne ne les soutient. La +reine n'a qu'à montrer son petit roi à cheval. Le peuple se rallie à +l'innocence de l'enfant. Elle se sent usée cependant, et se retire +derrière son fils en le déclarant majeur. + +Elle frémissait sous cet abri. Celui qu'elle craignait le plus, ce +n'était aucun des vivants. Pour qui aurait été le peuple? pour le +signore Concini ou pour le prétendu Condé? + +Le vrai vivant, c'était le mort. Henri IV risquait de ressusciter. Par +la voix de la d'Escoman, il réclamait, accusait du fond de la +Conciergerie. + +Et, à côté de cette femme, un témoin terrible arrivait, un homme +assassiné, Lagarde, assassiné par d'Épernon pour avoir averti le roi et +d'avance nommé Ravaillac. Lagarde venait montrer ses plaies devant la +France, mandée aux États généraux. + + + + +CHAPITRE XIV + +ÉTATS GÉNÉRAUX + +1614 + + +Le contraste était beau en 1614 entre la cour et la France. Si la +seconde était desséchée jusqu'aux os, l'autre au contraire, splendide, +éclipsait les jours d'Henri IV, humiliait l'Espagne, notre amie, à qui +nous demandions l'infante. + +Le grand coeur de la reine éclatait aux tournois de la place Royale, où +tous, pour dépasser les folies espagnoles, se ruinaient en chevaux, en +costumes. Cette mascarade coûta plus qu'une campagne. Bassompierre, +héros de la fête, n'y suffit qu'avec un cadeau de la reine, un office +de haute magistrature qu'elle lui donna à vendre. + +Mareuil reproche à Henri IV d'avoir été économe en amour. À tort, +certainement. Mais c'est qu'apparemment il le compare à sa femme, qui +fut si généreuse. Elle n'était pas à elle-même; son amour était une +guerre où Concini ne la ménageait pas, et, à chaque traité, elle payait +les frais de la guerre, en femme de quarante ans. + +Lui-même, de fat à fat, raconte à Bassompierre tout ce qu'il a tiré de +la grosse dame. Les vastes terres d'Ancre et de Lésigny, deux hôtels +dans Paris, le bâton de maréchal de France, la charge d'intendant de la +maison de la reine, les gouvernements d'Amiens, Péronne, etc. Un argent +fabuleux, cinq cent mille écus à Florence et à Rome, six cent mille +placés chez un financier, et un million ailleurs. Il était en mesure +d'acheter pour sa vie la souveraineté de Ferrare. J'oubliais le +meilleur, la boutique que tenait la Léonora, son trafic de places, +d'offices, d'ordonnances même! + +La reine lâchant tout, qui se fut fait scrupule de demander, d'exiger et +de prendre? Mais, quoi qu'on tirât d'elle, on ne lui en savait nul gré. +Chacun volait fièrement, et restait mécontent. Qu'avaient eu les Condé? +Rien que cinq millions. Aussi leur mécontentement était au comble. Et +les Guises? Rien que six millions, sans parler des gouvernements, des +places, du mariage énorme de Montpensier. Les princes, Nevers, Vendôme +et Longueville, les seigneurs, Épernon, Bouillon, n'ayant guère eu +chacun qu'un petit million, voulaient extorquer d'avantage, grondaient +et menaçaient. Toute la noblesse se faisait pensionner, et n'en criait +pas moins. Cependant le fameux trésor de la Bastille avait tari. La +France tarissait. L'argent d'alors valait, comme métal, trois fois plus +qu'aujourd'hui, dix fois plus comme moyen d'acheter les denrées. Il +fallait le tirer d'un peuple trois fois moins nombreux, autant qu'on +peut conjecturer, et peut-être vingt fois plus pauvre. + +Ce peuple, si on l'eût protégé, serait encore, à force de travail, +parvenu à payer. Mais lorsque tous les gens d'épée pillaient noblement +le pays, il était difficile de lever pour eux en argent ce qu'ils +avaient déjà pris ou détruit en denrées. Ces pensions qu'ils exigeaient, +d'où les eût-on tirées? De la terre dévastée par eux, des récoltes +foulées, mangées par leurs chevaux? + +Malheur aux gens du roi qui se fussent permis de rappeler son autorité! +Un trésorier de France fut assez fou pour vouloir empêcher les taxes de +guerre que le duc de Nevers levait en Champagne contre le roi. Il fut +enlevé, mené chez le duc, condamné à mort par ses juges. + +Le duc ne daigna le faire pendre, il l'habilla en fou, avec le bonnet à +grelots et la marotte en main, vous le mit sur un âne, et le promena +partout, pour qu'on vît bien le cas qu'il faisait du roi de France. + +Ces princes, qui avaient exigé les États, dès qu'ils furent accordés +n'en voulaient plus. Quand le bailli du roi en Nivernais hasarda de +faire crier la convocation, la duchesse fit arrêter ses crieurs. Les +nobles trouvèrent au-dessous d'eux d'aller aux élections, et n'y +figurèrent que par leurs valets. En réalité, ces États ne leur +semblaient qu'un trouble-fête, qui pouvait éplucher de trop près la +liste des pensions. + +Le Tiers n'élut, n'envoya que des juges, avec des avocats et des +officiers de finances. Gens fort capables d'examiner de près. Quand ils +se trouvèrent réunis, tous en robe noire et en bonnet carré, ils avaient +l'air d'un tribunal pour juger les nobles et la cour. + +La passion ne leur manquait pas pour tenter de sévères réformes. +L'hérédité des charges les constituait depuis dix ans une sorte de +noblesse haïe et insultée de l'autre. Noblesse, il est vrai, achetée et +sortie de l'argent, mais qui, dans ces familles, était relevée par des +habitudes graves, et encore plus par leur nouvelle indépendance. Ils +n'avaient plus à solliciter les grands à chaque vacance. Ils ne +sentaient plus trembler la balance dans leurs mains. La justice, devenue +un fief patrimonial, marchait forte devant le fief, et la robe égalait +l'épée. + +Ce qui malheureusement leur faisait tort, c'était bien moins l'achat des +charges, bien moins le droit annuel qu'ils acquittaient pour les +perpétuer dans leurs familles, que les émoluments variables qu'ils +tiraient de la justice. Payés par les plaideurs, et sur chaque procès +prélevant des _épices_, ce misérable casuel les abaissait, les empêchait +de prendre une grande attitude, ni de fortes racines dans la nation. Que +dis-je? quoique très-vaniteux, à les prendre en eux-mêmes et dans le +secret de leur coeur, ils n'étaient pas bien fermes. Ces profits +variables, trop généralement arbitraires, contestés des plaideurs, leur +abaissaient le coeur. Leurs charges étant toute leur fortune, ils s'en +croyaient comptables à leur famille. Ils craignaient fort qu'on y +touchât. Ils étaient, avant tout, pères et propriétaires. Le nom le plus +illustre, le vieux Harlay, par faiblesse pour les siens, venait de +donner un triste exemple; il avait vendu (ce qui jusque-là ne se faisait +pas encore) une charge de premier président. + +Nos évêques, valets ou parents des maîtresses, de Gabrielle, +d'Henriette, fils de Zamet et de La Varenne, etc., n'en méprisaient pas +moins les magistrats, les appelant «une espèce mécanique et _épicière_.» +Plusieurs, comme Sourdis, nommé par Gabrielle archevêque de Bordeaux et +cardinal, cumulaient l'insolence de la pourpre et de la noblesse, +piaffaient en matamores, marchaient sur les pieds à tout le monde. Ce +Sourdis alla un jour, avec ses estafiers, briser la porte des prisons de +Bordeaux, en tirer des hommes qui étaient là sous arrêt du Parlement, +sous la main de la Loi. + +Callot a immortalisé les nobles gueux de cour, ces capitans râpés, +traînant leur inutile épée autour du Louvre, mendiant une aumône ou +flairant un repas aux cuisines de monseigneur d'Ancre. Celui-ci leur +crachait dessus, et les appelait _faquins à mille francs pièce_. C'était +le taux d'un gentilhomme. + +Gibiers de recors et d'huissiers, ils n'en étaient pas moins hardis +contre les juges, vaillants à bon marché contre les hommes de plume, +parfois de main légère et prompte aux voies de fait. Si l'on voulait +poursuivre, point de témoins. Peu de gens se souciaient de se mettre +sur les bras tous ces ferrailleurs qui se soutenaient entre eux. + +À ces insultes accidentelles, joignez-en une permanente. Les nobles de +robe étaient soumis à la gabelle du sel. Les nobles d'épée s'en +moquaient. Les gabeleux, qui fouillaient les maisons pour constater le +sel acheté illicitement, n'eussent pas osé entrer chez eux. Ils +fouillaient chez les juges. En septembre 1613, la Cour des aides avait +eu la hardiesse d'ordonner qu'on irait _partout_, et que _tous_ +payeraient, en proportion du nombre des personnes. Essai audacieux qui +n'allait pas moins qu'à l'_égalité en matière d'impôts_. La chose fut +écrite, non faite, resta sur le papier. + +Voilà donc deux noblesses qui arrivent, deux armées, front à front. +Toutes deux se caractérisent, la noblesse par sa pétulance (au point que +le vieux maréchal La Châtre ne put la supporter et se retira). Le Tiers +marqua par son humilité; quoiqu'il eût le coeur bien gros, il alla faire +compliment aux nobles et au clergé. À l'ouverture, il parla à genoux. + +Ce n'était point du tout le Tiers État du XVIe siècle, comme il avait +paru si fièrement à Poissy, mêlé d'esprits divers et de classes +diverses, vrai représentant de la France. En 1614, ce n'était qu'une +classe, tous juges et gens de loi. Et cependant plus de jurisconsultes. +Des praticiens, point d'administrateurs, si du moins l'on en juge par +l'informe chaos qu'offrent les cahiers des États. Il est visible qu'à +juger des procès, ces gens-là ne sont pas devenus de grands politiques. +Cependant il y avait quelques hommes de talent, le lieutenant civil de +Mesmes, éloquent, vif, hardi; le prévôt des marchands, Miron, frère du +Miron célèbre qui changea tant Paris sous Henri IV. Dans les magistrats +de provinces, quelques-uns brillèrent. Nommons par gratitude l'estimable +chroniqueur des États, Florimond Rapine, avocat du roi au présidial de +Saint-Pierre. Nommons surtout et désignons à la reconnaissance du pays +le héros de l'assemblée, Savaron, président au présidial de Clermont. +Jeune, il avait porté les armes; magistrat plus tard, érudit, il se +bornait à la petite gloire d'éditer son compatriote, le vieux Sidoine +Appolinaire. La grandeur de la situation, l'amour de la justice et le +sentiment des misères du peuple tirèrent de sa poitrine des paroles +inouïes, qui alors purent tomber par terre, mais pour revenir +foudroyantes par Sieyès et par Mirabeau. + +Les voleurs avaient peur. Tout en faisant les fiers, au nom du roi +qu'ils avaient dans les mains, ils avaient vu l'agitation, la fureur de +Paris au procès de Ravaillac, et savaient par où on pouvait les prendre. +Celui qui eût eu le courage de relever la chemise sanglante de Henri IV +l'eût trouvée chaude encore, à brûler le Louvre. + +On ne pouvait faire une réforme, mais bien une révolution. C'était au +Tiers État à y regarder et savoir ce qu'il voulait. Il était tout de +magistrats, lié avec le Parlement. La révolution se fût faite par la +voie judiciaire. + +Le grand secret n'était pas un secret. Le vieux Harlay, qui avait tout +étouffé quand la régence donnait encore espoir, était retiré, mais non +mort. Le rapporteur de Ravaillac existait, et ses dépositions, _reçues +sous le secret de la cour_, n'avaient pas encore été détruites. Elles +existaient dans la cassette, murée à l'angle des rues Saint-Honoré et +des Bons-Enfants, avec la feuille dictée par Ravaillac sur l'échafaud, +entre les tenailles et le plomb fondu, et l'on pouvait y lire les noms +d'Épernon et de la reine. + +Le témoin Dujardin Lagarde, assassiné par Épernon, Lagarde vivait +pourtant; il était à Paris, et demandait réparation. Pour réparation, il +eut la Bastille. + +La dame d'Escoman, ajournée, non vraiment jugée, était à la +Conciergerie, toujours dans la main du Parlement, qui, par elle, avait +une hypothèque terrible sur le Louvre. Si, par Lagarde, on mettait +Épernon à jour, derrière lui, par la d'Escoman, on allait à la reine. Le +duc en trois jours eût été en Grève, et elle fût partie pour Florence. + +Le jugement d'Épernon, qui eût frappé les grands d'une impuissance +constatée, aurait sauvé cent millions d'hommes qui sont morts de misère +par la perpétuité du régime quasi féodal, que la monarchie n'a nullement +fini, mais continué par la noblesse jusqu'en 89. + +Pour cela, il fallait tenir Paris et savoir s'en servir. Il fallait que +le Tiers État, au lieu de venir avec toutes les petites jalousies de la +province, se jetât de coeur dans la grande ville, où est la chaude vie +de la France, qui n'est que la France même, incessamment filtrée par un +brûlant organe. Paris n'avait jamais été tant ligueur qu'on croyait. Et +d'ailleurs il ne l'était plus. Au contraire, il saluait de ses voeux la +guerre d'Henri IV, qu'il croyait une «guerre contre le pape.» Paris +protégea Charenton. + +La cour, étourdiment, avait assigné au Tiers de siéger à l'Hôtel de +Ville. Il y aurait trôné et serait devenu un centre. Par sotte jalousie +de Paris, il aima mieux être rayon, un rayon pâle dans la gloire de la +noblesse et du clergé. Il alla se loger sous les pieds de ses ennemis. +Tandis que les deux ordres privilégiés siégeaient pompeusement dans les +salles hautes et décorées du couvent des Grands-Augustins, le pauvre +Tiers vint se cacher au réfectoire humide des moines, dans un +rez-de-chaussée sale et noir, où personne n'allait le chercher. Paris +n'eût su où le trouver. + +Ils se laissèrent donner pour président un homme mixte, ni chair, ni +poisson, le prévôt Miron, que la cour appuyait comme propre à donner des +paroles, en éludant les actes. On put le juger dès l'entrée. Quand ce +malheureux trésorier, pilorié, promené sur un âne par le duc de Nevers, +apporta sa requête, l'affaire ne fut pas mise en délibération, sous ce +prétexte étrange _que l'heure était sonnée_ (d'aller dîner). L'homme, il +est vrai, s'était présenté seul, les autres trésoriers n'ayant osé le +soutenir, «l'ayant désavoué de l'_injure_ qu'il avait faite au duc,» en +faisant son devoir, et suivant les ordres du roi! + +Je ne vois pas non plus dans le gros livre de Rapine que le président +ait saisi l'assemblée de la réclamation de Lagarde. Pas un mot d'une +affaire si grave que Lagarde lui-même dit avoir présentée aux États. + +Ce livre de Rapine est bien étrange, quelquefois hardi dans la forme, +mais très-timide au fond. Les choses capitales sont cachées dans des +parenthèses. On apprend en passant, et par occasion, en une ligne, «que +tous les cahiers des députés demandoient la _suppression des pensions_.» +C'était la guerre à la noblesse que le Tiers apportait. Rien n'indique +qu'il ait suivi ce mandat des provinces. Il procéda obliquement, +demandant: 1º surséance, pendant la durée des États, aux levées d'argent +extraordinaires; 2º suppression des trésoriers qui payaient les +pensions. La reine se récria sur ce dernier article, disant que les +offices des trésoriers étaient à elle, un don qu'elle avait reçu du feu +roi. Le Tiers État, non moins galant, maintint ces trésoriers des +pensions. Cela devait faire croire qu'il respecterait les pensions +elles-mêmes. + +Cependant ce seul mot de _pensions_ avait fait frémir la noblesse. Ce +même jour, 13 novembre, un homme à elle, un député du sauvage Forest, +sans consulter ses collègues de même province, vint, comme de sa tête, +avec les semblants de sa liberté montagnarde, proposer d'abolir le droit +annuel qui assurait aux magistrats l'hérédité des charges. + +Guerre pour guerre. Si le Tiers touchait aux pensions des nobles, les +nobles leur jetaient cette pierre, les menaçaient dans leurs fortunes. + +Mais tout cela était trop lent. Le duc d'Épernon, qui sans doute +craignait que, dans cette dispute entre les ordres, l'aigreur ne donnât +du courage, et qu'on ne mît sur le tapis l'affaire de Lagarde et de +Ravaillac pour l'envoyer au Parlement, d'Épernon résolut de frapper un +coup de terreur sur celui-ci, qui effrayât le Tiers, bridât les langues +sur ce sujet sacré. Probablement il était averti de ce qu'on voulait +faire par l'espion et le traître qu'on avait mis pour successeur de +Harlay, le président Verdun, l'âme damnée de la reine, de d'Épernon et +des Jésuites. + +Le coup fut monté ainsi. Un soldat du duc défia un homme et le tua, fut +emprisonné par le bailli de Saint-Germain. D'Épernon, comme colonel +général de l'infanterie, réclame le prisonnier, prend des gardes au +Louvre et force la prison (14 décembre). + +Le 15, la noblesse, exaltée, enhardie par l'outrage fait aux lois et aux +magistrats, déclare au Tiers qu'elle demandera au roi qu'il ne lève +point le droit annuel, c'est-à-dire _ne garantisse plus l'hérédité des +charges achetées_. Ces charges, non garanties, tombaient dès lors au +dixième de leur valeur. Les magistrats, qui y avaient mis tout leur +patrimoine, étaient ruinés. + +Cette menace, apportée au Tiers, eut un effet inattendu. On vit alors +une chose qu'on ne voit guère qu'en France, où les hommes, mis en +demeure, s'élèvent parfois tout à coup au-dessus d'eux-mêmes. Un noble +éclair passa sur l'assemblée. Ces magistrats accueillirent avec +enthousiasme la proposition qui les ruinait. Plusieurs s'écrièrent qu'il +fallait abolir cette honteuse vénalité des charges, fermer la porte aux +richesses ignorantes, et ne l'ouvrir qu'à la vertu. + +La proposition fut formulée par le lieutenant général du bailliage de +Saintes, président du gouvernement de Guyenne. Cette province si +misérable, rasée, exterminée par l'atrocité des impôts, et qui n'avait +plus que des larmes, avait ému son coeur, et elle lui inspira de grandes +paroles, dignes de la _Nuit du 4 août_. + +Ce magistrat demande trois choses: 1º qu'on ne paye plus le droit qui +garantissait l'hérédité des charges; 2º que la taille soit réduite à +celle d'Henri III; 3º que le roi, s'il se trouve trop appauvri par les +demandes, sursoie au payement des pensions. + +L'enthousiasme alla montant. Et la majorité adopta le sacrifice complet, +proposé par M. de Mesmes, l'_abolition expresse de la vénalité des +charges_. + +Deux députés, au moment même, s'échappèrent et coururent aux chambres du +clergé et de la noblesse, qui, surpris de cette vigueur, essayèrent de +gagner du temps, admirant, exaltant un si beau sacrifice, mais demandant +_qu'on l'ajournât avec l'affaire des pensions_, qu'on n'occupât le roi +que de l'affaire du sel et de la suspension du droit annuel. On ne fut +pas pris à ce piége, et on leur envoya l'homme le plus ferme de +l'assemblée, Savaron, président de Clermont, qui leur dit: «Laissons-là +le droit annuel; allons à la racine du mal. La noblesse dit que la +vénalité lui ferme l'entrée aux charges ... Que la vénalité périsse! + +«Les pensions en sont à ce point que le peuple, désespéré, pourra bien +faire comme ses aïeux les Francs, qui brisèrent le joug des Romains ... +Dieu veuille que je sois faux prophète! Mais enfin c'est ce brisement +qui a fondé la monarchie ...» + +Ceci à l'adresse des nobles. Et l'hypocrisie du clergé, sa secrète +entente avec la noblesse, il la nota d'un mot; «Tous vos discours sucrés +ne réussiront pas à nous faire avaler la chose ... Vous craignez pour +le roi s'il perd un million et demi que lui rapporte le droit des +magistrats. Et vous ne craignez pas de lui laisser la charge des +pensions, qui est de cinq millions!» + +Et au roi: «Sire, soyez le roi très-chrétien ... Ce ne sont pas des +insectes, des vermisseaux, qui réclament votre justice et votre +miséricorde. C'est votre pauvre peuple, ce sont des créatures +raisonnables; ce sont les enfants dont vous êtes le père et le tuteur +... Prêtez-leur votre main pour les relever de l'oppression!... Que +diriez-vous, Sire, si vous aviez vu en Guyenne et en Auvergne les hommes +paître l'herbe à la manière des bêtes?... Cela est tellement véritable, +que je confisque à Votre Majesté mon bien et mes offices, si je suis +convaincu de mensonge!» + +Cette voix, sortie du coeur du peuple, donnait courage au Parlement. Dès +le premier discours, qui fut du 15, il avait procédé contre le duc +d'Épernon. Celui-ci joua le tout pour le tout. Le 19, le Parlement, à sa +sortie, trouva le duc avec ses bandes qui remplissaient la Grand'Salle +et la longue galerie des Merciers, fort obscure en cette saison. Ces +_bravi_, qui, sans nul scrupule, eussent fait un carnage de toute la +Justice de France, commencèrent par des cris, des risées, des menaces. +Puis ils passèrent aux gestes, et l'on ne sait si réellement il y eut +des coups. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ruaient des éperons à travers +les robes, les accrochaient et les tiraient pour faire tomber les +magistrats. Ceux-ci retournèrent sur leurs pas, s'enfermèrent dans leurs +salles. Le duc resta maître du champ de bataille. + +La Justice, créée pour donner la chasse aux brigands, fut chassée par +eux cette fois; les voleurs enfermèrent leurs juges. + +Que fit le Parlement le lendemain? Rien du tout. Et rien encore pendant +cinq jours. Ce corps certainement était neutralisé par la trahison de +son président. + +La noblesse ne douta pas que le Tiers ne fût effrayé de l'aventure du +Parlement. Le 20, par le clergé et directement par un de ses membres, +elle demanda, exigea que Savaron lui fît excuse. À quoi il répondit +fièrement: «J'ai porté les armes cinq ans, et j'ai moyen de répondre à +tout le monde en l'une et l'autre profession.» + +Mais les nobles n'eussent daigné croiser l'épée avec un homme de robe +longue. Un d'eux, Clermont d'Entragues, dit que Savaron devait être +fouetté par les pages, berné par les laquais. + +Le clergé, _au nom de la paix_, voulait que le Tiers avalât ceci, et fît +excuse à la noblesse de l'injure qu'il n'avait pas faite. De Mesmes fut +envoyé effectivement aux nobles, mais ce fut pour poser la question sur +un terrain plus haut: «Les trois ordres sont trois frères, enfants de la +France. Au clergé, la bénédiction de Jacob et le droit d'aînesse. À la +noblesse, les fiefs et dignités. Au Tiers État, la justice. Le Tiers, +dernier des frères, reconnaît son aîné au-dessus de lui. Mais la +noblesse doit voir un frère en lui. Elle donne la paix à la France, nous +aux particuliers... + +«Au reste, n'a-t-on pas vu souvent dans les familles que les aînés +ravalaient les maisons, que les cadets les relevaient?» + +Ce fut un coup de poignard pour la noblesse. Pour la première fois, +l'égalité timide avait réclamé ce nom de frères, de cadets, de frères +inférieurs, mais déjà en rappelant que les aînés pouvaient déchoir, les +cadets sauver la famille... + +«Des fils de savetier nous appeler frères!» Ce fut le cri des nobles. +Ils crièrent en tumulte jusqu'à neuf heures du soir. Et alors, quoiqu'il +fût si tard, ils allèrent demander vengeance au roi. Ils trouvèrent +porte close, les ponts levés, le roi couché. + +Ce même jour 24 décembre, le Parlement, enfin réveillé, s'était souvenu +de l'injure du 19, et s'était mis à procéder. Le Tiers déclara, le 27, +que de Mesmes avait bien parlé, et qu'on l'avouait de tout. + +Au point où étaient les choses, Condé avait la partie belle. Cette +popularité qu'il cherchait jusque-là par de mauvais moyens, il pouvait +la gagner par le salut de la France. S'il eût été le 27 aux États et au +Parlement, il eût entraîné tout. Il n'osa, et resta chez lui. + +La reine ne perdit plus de temps pour faire jouer la grande machine, le +roi,--pour comprimer par lui le Tiers, le Parlement, sauver d'Épernon, +relever la noblesse. + +Jour mémorable. Le roi fut posé, ce jour-là, roi des nobles contre le +peuple. + +C'est le sens de tout ce qui suit pour deux cents ans. Nous attendons +89. + +Le 28, ce petit garçon de treize ans et demi, en son Louvre, répétant sa +leçon apprise, ordonne au Tiers État _de faire excuse à la noblesse_. + +Et il ordonne au Parlement _de cesser les poursuites contre son cousin +le duc d'Épernon_. + +Le prince de Condé, lâchement, fit semblant de croire que le Tiers avait +l'intention de s'excuser et lui conseilla de le faire. + +Le Parlement, battu, bloqué chez lui par d'Épernon, ne fut pas quitte +pour cela. Il lui fallut endurer sa présence. Cet homme, qui portait le +meurtre au front et le sang d'Henri IV, au lieu de figurer sur la +sellette, comme il devait, vint trôner comme duc et pair. Ceux qu'il +avait bafoués et outragés le soir, il les brava de jour. Il n'excusa, +n'expliqua, ne regretta rien. La tête haute, en quelques mots brefs, il +assura la cour de sa protection. + +Le Tiers fut traité de même. Le petit roi ne daigna lire ses trois +propositions et les renvoya à ses gens. Il n'avait qu'un mot, et sa mère +un mot: «Faites au plus tôt votre cahier.» C'est-à-dire: Partez au plus +vite. + +On avait été jusqu'à écrire d'avance les excuses que devait faire le +Tiers. Celui-ci, exaspéré, n'en tint compte, dit qu'il ne s'expliquerait +pas devant la noblesse, mais devant le roi. Il prit même un rôle +agressif. Il menaça d'_écrire aux provinces_ si on ne donnait prompte +réponse à ses propositions. Enfin, il demanda _qu'on lui communiquât +l'état des finances_. + +Cette demande, si simple et si prévue, jeta un trouble extrême à la cour +et aux chambres du clergé et de la noblesse. On put juger alors de la +parfaite entente, de l'union de tous les voleurs. Le clergé envoya au +Tiers État le doucereux évêque de Belley, Camus, l'auteur fadasse de +tant de plats romans, de bergeries dévotes, mêlés de l'_Astrée_ de +d'Urfé et de la _Philothée_ mignarde de saint François de Sales. «Les +finances, dit-il, sont l'Arche sainte de l'ancienne Loi ... +Gardons-nous d'y toucher ...»--À quoi un membre du Tiers dit vivement: +«Mais nous sommes sous la Loi nouvelle, qui veut le jour et la lumière.» + +Le ministre Jeannin, très-fidèle à l'ancienne Loi, voulut bien apporter +cette Arche, mais non l'ouvrir. On communiqua quelques chiffres +incomplets, inexacts et faux. Et encore on défendit de les copier. Le +Tiers enfin fut obligé de dire qu'une telle communication lui était +superflue, qu'il n'en prendrait pas connaissance. + +Jeannin, pour rester au pouvoir, avait pris la tâche honteuse de mentir +pour la cour et de couvrir ses vols. Il dit effrontément que le trésor +des quarante millions de la Bastille n'était que de cinq; il supposa que +la dépense avait augmenté de neuf millions, et la recette diminué de +huit! Chiffre impossible et ridicule; car, alors, on n'eût pas vécu. +Enfin, pour embrouiller complètement, et dérouter tout examen, à +l'article des levées d'argent, il additionne pêle-mêle la recette avec +la dépense! + +Malgré les défenses expresses, le Tiers copia ce chaos, et l'envoya dans +les provinces. + +Cependant on cherchait, on trouvait contre lui, on lui jetait aux jambes +des barres pour l'arrêter et des pierres pour le faire tomber. + +Les magistrats qui composaient le Tiers sortaient en grande partie de +familles de finances. La noblesse crut les embarrasser en proposant une +chambre de justice qui examinerait et poursuivrait les financiers (5 +décembre.) + +Les nobles, débiteurs de ceux-ci, se fussent acquittés à bon compte, en +les payant d'une corde. Le Tiers se montra ferme encore; malgré ses +rapports de famille, il déclara trouver très-bon qu'on recherchât les +financiers. + +La seconde pierre qu'on lui jeta fut une réforme de la Justice, dont on +le menaça, et la troisième (lancée par le clergé), une réduction des +conseillers d'État. Le Tiers, en vrai Romain, vota cette réduction, qui +fermait aux magistrats leur plus belle perspective. + +La seule vengeance qu'il prit, ce fut d'écrire en tête de son cahier, +comme premier article et _loi fondamentale_, la défense du roi contre le +clergé, la condamnation des doctrines qui avaient armé Ravaillac, +l'indépendance du pouvoir civil, l'injonction à tous ceux qui auraient +des offices ou des bénéfices de signer cette doctrine, enfin la +proscription des souteneurs de l'autorité étrangère. + +Les historiens, qui ne voient là qu'une bassesse, une flatterie, n'ont +aucun sentiment de la situation ni du moment. Le sang du roi fumait +encore. + +Ces souteneurs du pape, qui étaient-ils? Les bons amis de Ravaillac, +ceux qui l'avaient poussé, regardé faire, et qui profitaient de son +crime. Qui? D'Épernon et Concini, les Jésuites, les mauvais Français, +nos Espagnols de France et les excréments de la Ligue. + +L'article les marquait tous. On ne pouvait pas encore les mettre en +Grève; on les piloriait dans la Loi. + +Quand Samson mit le feu à la queue des trois cents renards, qui s'en +allèrent criant, brûlant les blés des Philistins, ces animaux ne firent +pas plus de bruit que les défenseurs des Jésuites et les prélats +ultramontains. + +Ils vinrent, l'un après l'autre, déclamer, pleurer et crier au sein du +Tiers sur le malheureux sort de la Religion. Ils y jetèrent l'incident +pathétique des catholiques cruellement persécutés, disaient-ils, en +Béarn par les huguenots. Le président Miron, prenant rôle dans la +comédie, appuya cette lamentation de ses sanglots et de ses larmes. + +Le Tiers n'en fut pas dupe. Peu favorable aux protestants, il tint ferme +contre les Jésuites. Contre la cour, c'était la même chose. On put le +voir à la peur de celle-ci, qui se fit tout à coup bienveillante pour +les magistrats, leur fit dire que les charges non-seulement passeraient +aux fils, mais aux héritiers quelconques et aux veuves. + +Ce miel intempestif, donné si lâchement et par peur, n'adoucit rien. Les +magistrats en sentirent mieux leur force, et le Parlement, adoptant +l'article, en fit un arrêt, et lui donna la force judiciaire (31 +décembre). + +Il ne restait qu'à mettre les noms dans cet arrêt pour en faire la +condamnation de grands coupables qui bravaient la Justice. + +Leur arme, leur ressource suprême, connue dans la première dispute, ce +fut encore le roi. Avec le petit mannequin, ils pouvaient assommer la +raison et la loi. Cette fois encore le Tiers, le Parlement, furent +accablés par le roi même, qui équivoqua l'article à lui, et leur +interdit de défendre sa royauté, sa vie! prenant parti pour ceux qui +tuaient les rois, pour les assassins de son père! + +C'étaient eux justement qui le liaient; il n'était pas libre. La +complicité de la cour et de la reine même dans la mort d'Henri IV +enhardissait tellement le parti jésuite, que le cardinal Du Perron, son +organe, dit au roi en personne que, s'il ne cassait l'arrêt du +Parlement, le clergé en concile _excommunierait ceux qui refusent au +pape le droit de déposer les rois_. + +Cent vingt membres du Tiers protestèrent pour que l'article restât écrit +au cahier, malgré l'ordre du roi. Ils protestèrent de vive voix, mais +tous ne signèrent pas la protestation. Ce qui permit au président Miron +de nier la majorité. En vain Savaron monta sur un banc. On étouffa sa +voix. Le président cria que le roi le voulait ainsi, et l'avait dit +lui-même, de sa bouche et sans interprète. On prit un moyen terme. On +effaça sans effacer, en écrivant l'article pour dire qu'on ne l'écrirait +pas. + +Tout le débat finit sur ce premier article, qui fut en même temps le +dernier. La comédie honteuse finit comme ces arlequinades où le _Deus ex +machinâ_ qui fait le dénoûment est tout simplement le bâton. + +Un sieur de Bonneval, membre de la noblesse, sans cause ni prétexte, +bâtonne un magistrat du Tiers. Et, d'autre part, Condé, furieux contre +la reine, qui lui fait intimer de ne point faire visite au Tiers, fait +bâtonner par un des siens un gentilhomme de la reine. De là, entre la +reine et lui, une basse et grossière dispute. «Je n'ai pas peur de vous, +disait Condé. Que me ferez-vous?» Le roi les sépara. La reine avait +mandé pour la défendre toutes les bandes de M. de Guise. + +Condé alla au Parlement, et dit froidement qu'il avouait son +gentilhomme d'avoir assommé l'homme de la reine, que ce n'était que +représailles. «MM. de Guise, dit-il, ont bien assassiné de Luz. Et le +maréchal d'Ancre a bien fait assassiner Rubempré. M. d'Épernon a bien +...» Condé acheva-t-il? dit-il que d'Épernon avait assassiné Lagarde, le +dénonciateur de Ravaillac? Nous savons seulement qu'il nomma d'Épernon. +Cela suffit: la reine, tout à coup souple comme un gant, fit tout ce que +voulait Condé. Il eut pour son homme des lettres d'abolition, et l'homme +de la reine garda ses coups de bâton. Le Tiers, plus ferme, fit +condamner, au moins par contumace, le député de la noblesse qui avait +bâtonné un de ses membres, et il fut exécuté en effigie. + +Voilà un pas de fait. Concini, Guise et d'Épernon ont été nommés +_assassins_. Le peuple ajoutait _d'Henri IV_. Que serait-il arrivé si le +Parlement n'avait fait la sourde oreille? S'il eût relevé la chose, il +eût eu Paris pour auxiliaire, et son glaive innocent, dont riaient les +bandits, aurait eu le fil et la pointe. La cour, devant un tel procès, +eût été trop heureuse de recevoir les conditions du Tiers. + +Une politique nouvelle eût commencé, anti-cléricale, anti-espagnole. Le +cahier du Tiers l'indiquait. + +Le président y avait glissé une demande des mariages d'_Espagne_. On +effaça le mot _Espagne_. + +Le cahier contenait une révolution contre le clergé. Il demandait: + +1º Qu'il y eût une justice sérieuse pour les prêtres, qu'ils fussent +jugés, non par les leurs, intéressés à les blanchir toujours, mais par +les juges laïques; + +2º Que la justice d'Église fût gratuite, qu'elle parlât français, +qu'elle n'arrêtât personne sans l'intervention de la justice laïque; + +3º Que le curé ne fît plus payer pour les baptêmes, mariages et +sépultures, et qu'il en remît les registres au greffe; + +4º Que les villes reprissent l'administration des hôpitaux, et que leurs +administrateurs reçussent les aumônes dues par les évêchés et couvents; +que tout ecclésiastique qui aurait plus de six cents livres par an en +payât un quart pour les pauvres; que chaque monastère nourrît un soldat +invalide; les autres invalides nourris aux Hôtels-Dieu, partie aux frais +des hôpitaux et partie aux frais du clergé; + +5º Que le clergé n'acquît plus d'immeubles (sauf un cas), et ne reprît +point par rachats forcés ses anciens immeubles aliénés qui avaient passé +de main en main. + +Ces actes terribles qui perçaient le coeur du clergé lui firent craindre +extrêmement que le Parlement ne lançât le grand procès qui eût donné la +force au Tiers. Il se serra tremblant sous la cour et sous la noblesse. +Les trois puissances furent d'accord pour mettre le Tiers à la porte, +finir brusquement les États. Le roi exigea le cahier et fit la clôture +le 23 février. Et quand, le lendemain, le Tiers crut pouvoir revenir +pour achever les affaires, comme il l'avait demandé, il trouva porte +close, et déjà les bancs enlevés, les tapisseries détachées. Le +chroniqueur Rapine, dans sa douleur naïve, s'écrie qu'en effet les +voleurs avaient sujet de craindre «une assemblée nouvelle, où peut-être +Dieu et notre mère, notre douce Patrie, l'innocence de notre roi, +auroient suscité quelqu'un pour nous tirer de ce sommeil qui nous +assoupit quatre mois.» + +«Et que deviendrons-nous? Nous venons tous les jours battre le pavé de +ce cloître, pour savoir ce qu'on veut faire de nous. L'un plaint l'État, +l'autre s'en prend au chancelier. Tel frappe sa poitrine, accuse sa +lâcheté; un autre abhorre Paris, et désire revoir sa maison, sa famille, +oublier la liberté mourante... + +«Et pourtant, après tout, dit-il en se relevant avec force, sommes-nous +autres que ceux qui entrèrent hier à la salle des Augustins?» + +Ce mot a attendu deux cents ans sa réponse. «Nous sommes, a dit Sieyès, +ce que nous étions hier.»--«Et nous jurons de l'être.» C'est le serment +du Jeu de Paume. + + + + +CHAPITRE XV + +PRISON DE CONDÉ--MORT DE CONCINI + +1615-1617 + + +Plus d'assemblées pendant deux siècles. Mais celles du clergé +continueront, poursuivant un but fixe, la _proscription progressive des +protestants_, dont il fait au roi l'expresse condition de ses secours +d'argent, et l'_extermination des libres penseurs_, sous le nom +d'athées. + +Le Tiers restait cependant à Paris, et il fut tout un mois, du 24 +février au 24 mars. Tout dissous qu'il était, sa présence eût donné une +grande force au Parlement. Il semble que l'un et l'autre se soient +attendus. Ils ne firent rien du tout. Et ce fut seulement le 28, lorsque +le Tiers était parti, que le Parlement prit la parole, et par arrêt +invita les princes et les pairs à venir siéger. Arrêt opposé du Conseil. +Le Parlement tient bon, et, le 22 mai, vient lire ses remontrances au +Louvre. C'étaient celles des États, sur la ruine des finances. Mais, de +plus, le Parlement, entrant dans la politique même, priait le roi de +revenir _aux alliances de son père_, donc, de ne point s'allier à +l'Espagne. Il censurait l'audace insolente du clergé et des amis du +pape. Il demandait qu'on fît rendre gorge «à des gens sans mérite qui +avaient reçu des dons immenses,» et qu'on ne confiât plus les grandes +charges aux étrangers, qu'on ne peuplât plus le royaume de moines +italiens, espagnols, qu'on fît recherche des juifs, magiciens et +empoisonneurs, qui, depuis peu d'années, se coulaient aux maisons des +grands. C'était désigner Concini et sa femme, qui s'entouraient de ces +gens. Et, si cette désignation semblait obscure, le Parlement aurait +nommé. + +Les ministres furent atterrés; mais Guise et d'Épernon offrirent leur +épée à la reine. Il eût fallu, pour soutenir le Parlement, que Condé fût +ici, mais il était parti avec les princes, aimant mieux faire la guerre +de loin. Il s'adressa à la fois au pape et aux huguenots, et, en réponse +aux prières de la reine, qui l'invitait à aller avec le roi au-devant de +l'infante, il lança un manifeste où il nommait Concini, comme capital +auteur des maux publics. + +On n'a pas répondu au Tiers, dit-il. On a fait rayer de ses cahiers +l'article qui défendait la vie des rois, _rayer celui qui demandait la +recherche du parricide commis sur le feu roi_. On a voulu tuer Condé et +les princes. On précipite les mariages d'Espagne, ce qui fait croire aux +huguenots qu'on veut les exterminer. Le clergé, malgré le roi, a juré le +concile de Trente (la royauté du pape). Le roi est prié de ne pas partir +sans répondre aux États et sans chasser les Italiens. + +Concini, mort de peur, aurait voulu céder. D'Épernon ne le permit pas; +il fit entendre à la reine qu'il fallait faire sur l'heure le mariage +d'Espagne, et s'assurer par là du secours de l'étranger. Du moment qu'on +tenait le roi, on tenait tout. En le mariant, on le précipitait vers +l'Espagne et vers Rome, et l'on tranchait tout l'avenir. + +Les princes, trop faibles, n'empêchèrent rien. Condé, tout à la fois ami +des jésuites et des huguenots, n'eut aucune force populaire. +L'assistance que ses derniers lui prêtèrent ne fit que les compromettre. +La reine, malgré tout, mena le roi à la frontière. + +L'infante Anne d'Autriche entra en France pour épouser Louis XIII; +Élisabeth de France passa en Espagne pour épouser Philippe IV (9 +novembre 1615). Dès lors, la reine avait vaincu. Condé négocia, +s'arrangea pour un million et demi, et la position de chef du conseil. +Il traita pour lui seul, sans dire un mot des autres. + +Le peuple, qui avait cru que son retour entraînait le départ du favori, +et qui le vit plus puissant que jamais créer un nouveau ministère, entra +en grande fureur. Elle éclata. Concini avait fait bâtonner par deux +valets un certain cordonnier nommé Picard, qui, sergent de la garde +bourgeoise, avait refusé de le laisser entrer à la porte Bucy sans +passe-port. La foule saisit les deux valets et les pendit à la porte du +cordonnier. Picard devint le héros du peuple. + +Condé, rentrant, fut reçu en triomphe (juillet 1616). Il n'y fut pas +longtemps sans dire à son nouvel ami, Concini, qu'il ne pouvait, le +protéger contre la haine universelle. Lui parti, Condé restait maître, +et il ne manquait pas de gens autour de lui pour lui dire que, Louis +XIII étant bâtard adultérin, il était le seul héritier légitime du +trône. Il semblait avoir tout pour lui, la noblesse, Paris, le +Parlement. Il se trouva pourtant quelqu'un au Louvre (était-ce le +nouveau ministre Barbin, ou la créature de Barbin, le jeune Richelieu?) +qui osa croire qu'ayant le roi, on pouvait braver tout, même arrêter +Condé. Cela s'exécuta, sans coup férir. Le faux lion, pris comme un +agneau, descendit à cette bassesse d'offrir de dénoncer les siens (1er +sept. 1616). + +Paris remua peu. Seulement la populace pilla l'hôtel de Concini; mais, +quand on vit le roi, la reine, aller au Parlement, avec les amis mêmes +de Condé, quand on sut qu'il voulait s'emparer du trône, on rentra dans +l'indifférence. Le jeune Richelieu, l'auteur probable de ce conseil +hardi, quoique évêque, eut un ministère. + +Une nouvelle prise d'armes des princes menaçait Concini. Et l'on +parlait, de plus, d'une étrange ligue où Sully, Lesdiguières, se +seraient armés avec d'Épernon. + +Le Louvre était-il sûr? Avant même l'arrestation de Condé, Concini et la +reine avaient cru entrevoir que l'enfant-roi leur échappait. Il était +triste et sombre. La reine, deux ou trois fois, lui offrit de lui +remettre le pouvoir. Timide au dernier point, il la pria de le garder. + +Le changement du roi tenait à l'action secrète d'un certain Luynes qu'on +avait mis auprès de lui pour la volerie des faucons. Il avait des goûts +fort sauvages, de combats d'animaux, d'escrime et de chasse, de petits +métiers mécaniques. Nulle attention aux femmes, si bien que, trois ans +durant, ayant à côté de lui sa petite reine, fort jolie alors, il ne +songea pas seulement qu'il fût marié. Ce solitaire n'avait besoin que +d'un camarade. + +Luynes était Provençal, d'origine allemande, d'humeur douce, de parole +aimable. Son grand-oncle était un Albert, joueur de luth allemand, +musicien de François Ier, dont il obtint pour son frère, qui était +prêtre, un canonicat de Marseille. Le chanoine eut deux bâtards; l'un +fut un très-bon médecin, attaché à la mère d'Henri IV, et qui lui prêta +dans ses malheurs tout ce qu'il avait, douze mille écus. L'autre suivit +les armes, fut archer du roi, et se battit devant Charles IX et toute la +cour en champ clos à Vincennes; il tua son adversaire. Montmorency se +l'attacha, et le fit gouverneur de Beaucaire. + +Ce gouverneur, en considération des douze mille écus qu'Henri IV ne +rendit jamais, obtint de faire entrer son fils comme page d'écurie chez +le roi. L'enfant, qui est notre Luynes, était si joli, qu'on le fit page +de la chambre. Il arrivait sous d'excellents auspices, avec cette +charmante figure et la réputation d'une famille admirable en fidélité. + +Luynes et ses frères, fort agréables aussi, n'imitèrent point la cour, +qui ne voyait que le présent, suivit Concini, oubliait le roi. Ils +visèrent à l'avenir, et ils s'attachèrent à l'enfant. Luynes se tint si +bas, si doux, parut si médiocre, que la reine n'en prit aucune défiance. + +Ce ne fut qu'au voyage de Bayonne qu'on vit combien il tenait le roi. +Celui-ci, qui ne parlait guère, ne commandait jamais, dit qu'il voulait +que ce fût Luynes qui allât complimenter l'infante. Haute mission pour +un homme qui n'avait près du roi d'autre charge «que de lui siffler la +linotte.» Concini fut jaloux. Trop tard. Luynes, qui se sentit en péril, +acheta la capitainerie du Louvre, afin de demeurer jour et nuit près du +roi. + +Il y avait dans le Louvre un autre ennemi de Concini, un homme qui +n'avait jamais voulu le saluer, le jeune Vitry, capitaine des gardes. +Vitry le père, fort ami de Sully, fut le seul, au jour de la mort du +roi, qui n'adora pas le soleil levant. Quand il mourut lui-même et que +son fils eut sa charge, Concini dit: «_Per Dio!_ il ne me plaît guère +que ce Vitry soit maître du Louvre. Cet homme-là peut faire un mauvais +coup!» + +Le jeune roi, par Luynes ou Vitry, dut savoir de bonne heure les tristes +misères de la mort de son père. Si la reine avait laissé tuer son mari, +elle pouvait fort bien encore, obsédée des mêmes gens, les laisser +détrôner son fils. Il était fort jaloux de son frère Monsieur, bien plus +aimable, né dans une heure plus gaie, à la première aurore de Concini, +et qui avait toutes les grâces féminines d'un jeune Italien. Ce frère, +aimé de la mère et de tous, avait le mérite, d'ailleurs, d'être fort +jeune, et, s'il eût été roi, une seconde régence eût commencé. Tout cela +n'était pas absurde. Et, quand on voyait, dans la chambre la plus +voisine de la reine, à peine séparée par un mur, sa sorcière Léonora +entourée de médecins juifs, de magiciens, troublée de plus en plus, et +comme agitée des furies, n'y avait-il rien à craindre? Le roi ayant été +malade juste au moment où il avait sa petite femme, on le crut, il se +crut lui-même peut-être ensorcelé. Il commençait à se dire comme Henri +IV: «Ces gens ont besoin de ma mort.» + +Luynes, qui avait trente ans, avec ses frères, hommes d'épée, n'était +pas seulement un camarade complaisant pour cet enfant seul et inquiet; +c'était comme un garde du corps qui le rassurait. Mais Luynes même était +fort timide, dit Richelieu. Il pensa que le roi, si jeune, ne le +défendrait pas, et il voulait traiter. Il fit demander à Concini de lui +donner une de ses nièces en mariage. Concini l'aurait accordée, pour se +remettre bien avec le roi et pour en obtenir, à son prochain veuvage, +une fille naturelle d'Henri IV. Il agissait déjà comme si sa femme +Léonora était morte. Elle n'était pas si folle qu'elle ne devinât tout +cela. Elle y mit son _veto_ et empêcha tout rapprochement avec Luynes. + +Celui-ci, rebuté, visa moins haut; il s'adressa aux ministres de +Concini. Il demanda la nièce de l'un d'eux pour son frère, et Richelieu +conseillait fort ce mariage. Mais on refusa encore. Et Luynes, ayant +tout épuisé, et bien sûr qu'on voulait le perdre, agit pour perdre +Concini. + +La reine avait fait une chose ou coupable ou bien imprudente. Elle avait +envoyé les gardes du roi à l'armée, et lui avait donné ses propres +gardes. Luynes montra au roi qu'il se trouvait prisonnier de sa mère. + +Mais, que faire? L'enfant royal n'avait personne à lui. Deux +gentilshommes d'assez mauvais renom, qui soignaient ses oiseaux, un +commis, un soldat, un jardinier, ajoutez-y Travail ou le Père Hilaire, +le huguenot capucin (V. plus haut), voilà les conjurés illustres avec +qui le roi de France conspira pour sa liberté. Il n'y avait pas, dans +tout cela, un homme d'exécution. Le jeune Montpouillan, camarade du roi, +disait qu'il poignarderait bien Concini, mais dans le cabinet du roi. +C'était mettre celui-ci en péril. On s'adressa à Vitry, capitaine des +gardes, _pour l'arrêter_, ou _le tuer_, s'il faisait résistance. + +On avait bien _arrêté_ le prince de Condé, dit Richelieu; on aurait pu +en faire autant pour Concini. Étrange oubli des circonstances: le roi +n'avait _personne_, et son homme, Vitry, capitaine des gardes, n'avait +point les gardes avec lui. Concini, au contraire, ne marchait qu'entouré +d'une trentaine de gentilshommes. À grand'peine, Vitry en réunit quinze, +les cacha, les arma de pistolets sous leurs habits. + +Il le prit au moment où il venait le matin faire sa visite ordinaire à +la reine. Il était sur le pont du Louvre avec cette grosse escorte. +Vitry était si effaré, qu'il le passa, sans le voir, l'ayant devant les +yeux. Averti, il retourne: «Je vous arrête!...--_A mi!_ (À moi!)»--Il +n'avait pas fini, que trois coups, quatre coups de pistolet partaient, +lui brûlaient la cervelle... + +«C'est par ordre du roi,» dit Vitry. Un seul des gens de Concini avait +mis l'épée à la main (24 avril 1617). + +Le Corse Ornano prit le roi, le souleva dans ses bras, le montra aux +fenêtres. Le peuple ne comprenait pas. On avait dit d'abord que Concini +avait blessé le roi. Mais, quand on sut, au contraire, que c'était lui +qui était tué, il y eut une explosion de joie dans toute la ville. + +La reine mère était très-effrayée. Son seul cri fut: «_Poveretta di +me!_» Cependant qu'avait-elle à craindre? Quelque antipathie qu'eût son +fils pour elle, il ne pouvait songer à la mettre en jugement. On se +contenta de lui ôter ses gardes. On mura, moins une seule, les portes de +son appartement. + +Elle ne montra nulle pitié pour Concini ou sa veuve. Quelqu'un disant: +«Madame, Votre Majesté peut seule lui apprendre la mort de son +mari.--Ah! j'ai bien autre chose à faire!... Si on ne peut la lui dire, +qu'on la lui chante ... qu'on lui crie aux oreilles: L'_Hanno +ammazzato_.» + +Mot terrible, c'était celui même que Concini avait dit à la reine, au +jour de la mort d'Henri IV, en lui apprenant la nouvelle qu'elle ne +connaissait que trop bien! + +Léonora tremblante lui demandait asile. Elle refusa. Alors cette femme, +chez qui la reine tenait les diamants de la couronne (comme ressource en +cas de malheur), se déshabilla et se mit au lit, en cachant les diamants +sous elle. On la tira du lit; on fouilla tout, on mit la chambre au +pillage, on la mena à la Conciergerie. Paris était en fête. La foule +cherchait et déterrait le cadavre de son mari, qu'on brûla +solennellement devant la statue d'Henri IV, en signe d'expiation. On dit +qu'un forcené lui mordit dans le coeur, et en dévora un morceau. + +La vie de la reine mère ne tenait qu'à un fil. Parmi les meurtriers, +plusieurs l'auraient voulu tuer, pensant qu'elle pourrait bien se +relever plus tard et venger son amant. Mais Luynes n'eût osé ni +conseiller un tel acte à l'enfant royal, ni le faire faire sans ordre. +Il la sauva en l'entourant des gardes du roi. Le capucin Travail, le P. +Hilaire, qui jadis avait intrigué contre le mariage de Marie de Médicis, +et qui fut acteur et exécuteur dans le meurtre de son favori, croyait +que rien n'était fait si elle ne périssait. Il s'adressa à un homme qui +était à elle et entrait chez elle à volonté, son écuyer Bressieux, +l'engageant à la tuer. L'écuyer refusait: + +«N'importe, dit Travail; je ferai en sorte, que le roi aille à +Vincennes, et alors _je la ferai déchirer par le peuple_.» (_Revue +rétrospective_, II, 305.) + +De Luynes, qui avait promis au capucin l'archevêché de Bourges s'il +aidait à tuer Concini, et qui, la chose faite, ne voulait pas tenir +parole, profita des mots sanguinaires que ce bavard avait jetés par +folie et bravade, le fit juger et rompre vif. + +Pour revenir, le roi avait fait dire au Parlement qu'il avait ordonné +d'arrêter Concini, qui, ayant fait résistance, avait été tué. Il ne +parlait de sa mère qu'avec respect, disant «qu'il avait supplié sa dame +et mère de trouver bon qu'il prit le gouvernail de l'État.» Le Parlement +vint le féliciter. + +Le procès si facile qu'on pouvait faire à Concini et à sa femme +(spécialement pour certaines intelligences avec l'ennemi, que la reine +avait pardonnées), ce procès fut habilement étouffé, détourné. On en fit +un procès de sorcellerie. C'était l'usage, au reste, de ce siècle. + +Les tyrannies libidineuses des prêtres dans les couvents de femmes, +quand par hasard elles éclatent, tournent en sorcellerie, et le Diable +est chargé de tout. + +Léonora elle-même se croyait le Diable au corps, et elle s'était fait +exorciser par des prêtres qu'elle fit venir d'Italie, dans l'église des +Augustins. Comme elle souffrait cruellement de la tête, Montalte, son +médecin juif, fit tuer un coq, et le lui appliqua tout chaud, ce qu'on +interpréta comme un sacrifice à l'Enfer. On trouva aussi chez elle une +pièce astrologique, la nativité de la reine et de ses enfants. Il n'est +nullement improbable qu'elle ait cherché, quand son crédit fut ébranlé, +à retenir la reine par la sorcellerie. C'était la folie générale du +temps. + +Luynes y croyait aussi. Il avait fait venir, dit Richelieu, deux +magiciens piémontais pour lui trouver des poudres à mettre dans les +habits du roi et des herbes dans ses souliers. + +Quoi qu'il en fût de la sorcellerie de Léonora, tout cela ne valait pas +la mort. Et ses vols mêmes, ses ventes effrontées de places et +d'ordonnances, n'auraient mérité que le fouet. + +La tradition de la cour, très-favorable à ces gens-là, comme ennemis +d'Henri IV, n'a pas manqué d'inventer, de prêter à Léonora des paroles +fières, insolemment hardies, par exemple: «Mon charme fut celui de +l'esprit sur la bêtise.» Elle fut décapitée en Grève, et puis brûlée. + +La reine se retira quelque temps à Blois. + +D'Épernon, dont Luynes avait peur, ne fut pas inquiété. + +Seulement on garda contre lui le témoin Dujardin Lagarde, à qui on donna +pension, en le priant toutefois de tenir prison, le roi n'étant pas sûr +autrement de le sauver des assassins. Il y écrivit, et fit imprimer, +publier son factum. (1619, _Archives curieuses_, XV, 145.) + +L'infortunée dame d'Escoman semblait devoir enfin triompher, dans de +telles circonstances. + +Mais Luynes ménageait trop la reine; il craignait son retour. Il lui +accorda en 1619 une faveur signalée. C'était que la sentence de 1613, +qui arrêtait tout, «_vu la qualité des accusés!_» fût réformée, au +profit de la reine, l'accusation déclarée calomnieuse, la reine et +d'Épernon innocentés, et la d'Escoman condamnée. + +Le Parlement se prêta à cette volonté de la cour, se payant de l'idée de +repos public, voulant relever l'autorité, réhabiliter la reine exilée, +qu'on chansonnait par tout Paris. + +La d'Escoman fut condamnée à finir ses jours entre quatre murs, au pain +et à l'eau. + +Il y avait un égout dans Paris, _les Filles repenties_, où l'on +entassait les coquines ramassées dans les mauvais lieux, lesquelles y +continuaient leur métier avec des prêtres. (Lestoile, 1610, édit. +Michaud, p. 561.) C'est là qu'on mit la pauvre d'Escoman. On lui bâtit +dans la cour du couvent une loge murée, sauf un petit trou grillé. Elle +gisait là par terre et dans l'ordure, grelottante, affamée, pleurant +pour le rebut des chiens. + +Ce fut la récompense de la personne humaine et intrépide qui s'était +dévouée pour sauver Henri IV, et qui seule en France demanda justice de +sa mort. + + + + +CHAPITRE XVI + +DES MOEURS--STÉRILITÉ PHYSIQUE, MORALE ET LITTÉRAIRE + +1615-1617 + + +Je ne pouvais interrompre le fil de l'histoire politique tant qu'Henri +IV n'était pas vraiment fini et clos dans le tombeau. Maintenant qu'il a +sur la tête la pesante pierre des mariages espagnols, il ne bougera +plus. La France est liée à la politique catholique. Elle fera la guerre +à l'Espagne, mais pour lui succéder en marchant dans le même esprit. + +C'est le moment de regarder les grands faits moraux de l'époque, plus +importants qu'aucun fait politique. + +Ils sont tous en trois mots: _sorcellerie_, _couvents_, +_casuistique_[3]. Et ses trois n'en font qu'un; ils signifient: +_stérilité_... + +[Note 3: Je reviendrai sur la _casuistique_ et les _couvents_; et, quant +à la _sorcellerie_, je donnerai mes sources et ma critique, quand le +Diable expire à Loudun sous l'horreur et le ridicule.--Sur le tabac, V. +la brochure de M. Larrieu et la lettre, si instructive que M. Ferdinand +Denis a jointe à l'opuscule de M. Demersey (1854). Oviédo, Thévet, +Cartier, Lérit, sont les premiers qui en fassent mention. Le Portugais +Goes avait rapporté le tabac à Lisbonne; il le donna à notre ambassadeur +Nicot, qui l'apporta en France comme une herbe propre à déterger et +calmer les blessures. Elle fut présentée à Catherine de Médicis, qui +accepta d'en être la marraine, et voulut bien qu'on l'appelât +_Catherinaire_, ou _Médicée_. On a vu sa vogue déjà fatale en 1610. Le +fisc s'en empara bientôt. Richelieu dit en 1625 (Lettres, II, 165) qu'on +en apporte deux millions de livres, qu'on en déclare moins de la moitié, +et que l'État peut en tirer par an quatre cent mille livres. Il a +rapporté jusqu'à nous un milliard et demi. Mais qui calculerait ce qu'il +nous a fait perdre par la vaine rêverie, l'inaction et l'énervation! +C'est un secours pour le travailleur en plein air dans les lieux +humides, pour le marin peut-être; mais pour tous les autres un fléau, +une source de nombreuses maladies du cerveau, de la moelle et de la +poitrine, d'une entre autres, la plus triste, de cracher toujours et +partout.] + +On a surfait énormément ce temps. Cette vaine agitation de cour, +d'intrigues, de duels, ces _raffinés_ du point d'honneur, ces fondations +de couvents, tout cela, regardé à la loupe, a paru important. Des +esprits fins, ingénieux et d'agréable érudition, des Ranke, des Cousin, +des Sainte-Beuve, ont mis en relief les moindres curiosités de la vie +religieuse d'alors, les disputes d'ordres et de cloîtres, les +conversions célèbres, et il n'est pas une ligne, une parole des belles +pénitentes d'alors qui n'ait été notée et célébrée. + +J'aime le microscope, et je m'en sers. Nous lui devons une grande +partie des progrès récents des sciences naturelles. En histoire, il a +ses dangers. C'est de faire croire que des mousses et des moisissures +sont de hautes forêts, de voir le moindre insecte et l'imperceptible +infusoire à la grosseur des Alpes. Tous les petits personnages de ce +pauvre temps-là se sont amplifiés dans nos micrographes historiques. Les +Borromée et les Possevin sont de grands hommes, l'oratorien Bérulle est +un grand homme, et le gentil saint François de Salles, puis tout à +l'heure Jansénius et Saint-Cyran. Gens de mérite certainement, mais +étrangement grandis par les coteries de leur temps et l'exagération du +nôtre. + +Eh bien, qu'ils soient grands hommes. Mais alors retirons ce titre à +Shakspeare et à Cervantès (qui meurent ensemble alors, 23 avril 1616). +Fermons le XVIe siècle et laissons là sa forte et âpre histoire, celle +de d'Aubigné, pour l'honnête platitude de Matthieu. Nous avions un poète +de verve étincelante (par qui Rabelais tourne à Molière), le puissant +Mathurin Régnier; étouffons-le, et, à la place, intronisons sur le +Parnasse le vide incarné; c'est Malherbe. + +Sobre, sage écrivain, où vous ne risquez pas de trouver une idée. Du +rythme, et rien dedans. C'est la muse au pain sec. Si la littérature +représente la société, je reconnais dans ce poète le grand homme d'un +temps de jeûne, où les bergers se mirent à brouter avec les moutons. + +J'ai médit du pédant Ronsard, capitan, matamore, monté sur son cothurne +grec. Je ne m'en dédis pas. Mais qui méconnaîtrait le grand effort qu'il +y eut en cette mauvaise école? Quelle chaude passion dans le maître! +quelle flamme aux _Amours_ de Ronsard! Tout au moins le tempérament, la +pointe et l'aiguillon du mâle. + +L'étincelle s'en trouve aux lettres d'Henri IV, si vives et si +charmantes. Mais tout est fini dans Malherbe. La brutalité sotte avec +laquelle il triomphe d'une femme qui, dit-il, l'a comblé, montre assez +qu'il n'aima jamais. (Ode de 1596.) + +Cette défaillance en amour, en poésie, tient à une chose, +l'aplatissement moral, l'avénement de la prose, du _positif_ et de +l'argent. Du moment qu'on perdit l'idéal de liberté qui avait apparu au +XVIe siècle, du moment où les sages, un Du Plessis-Mornay, découragèrent +les hautes pensées, chacun, protestants, catholiques, se rangea et se +fit petit; chacun commença à s'occuper de ses petites affaires. Le +charme d'Henri IV, sa séduction, sa corruption, n'y firent pas peu. Il +avait trop souffert, il ne voulait que le repos, le plaisir. Il +n'estimait personne, croyait fort peu aux hommes, plus à l'argent. On a +vu qu'à la fin il se méfiait de Sully. D'Aubigné raconte un fait triste. +Le roi, rêvassant toujours son épouvantail, la république calviniste, +voulait décidément le mettre à la Bastille. Le huguenot, qui le +connaissait, pour avoir enfin son repos, lui demande pour la première +fois récompense de ses longs services, de l'argent, une pension. Dès +lors, le roi est sûr de lui; il le fait venir, il l'embrasse; les voilà +bons amis. Le même soir, d'Aubigné soupait avec deux dames de noble +coeur. Tout à coup l'une d'elles, sans parler, se mit à pleurer et versa +d'abondantes larmes. Avec trop de raison! Le jour où d'Aubigné avait +été forcé de prendre pension et de demander de l'argent, le grand XVIe +siècle était fini, et l'autre était inauguré. + +On a vu un homme héroïque, le président Harlay, à son âge de +quatre-vingts ans, faire une triste affaire d'argent. On verra les +Arnauld, famille d'Auvergnats très-honnêtes, de huguenots convertis, la +vraie fleur de la robe, employer pourtant des moyens équivoques pour +mettre deux abbayes dans leur famille. + +Malgré l'effort sincère de dévotion qui les trompait eux-mêmes, c'est, +en réalité, un temps très-pauvre, de grande sécheresse, où toutes choses +ont baissé, les moyens, le coeur et l'espoir, «un temps serré, transi et +morfondu.» + +Cela ne se voit bien qu'en entrant dans une maison. Voyons celle du +greffier Lestoile, honorable bourgeois de Paris. Il n'aime guère les +protestants, et, d'autre part, il n'est guère catholique. Il croit que +Rome, c'est Sodome, et toutefois il veut se tenir _à ce trône pourri_ de +la papauté. Malade, il fait venir un moine, mais pour disputer avec lui. + +Sa fortune a baissé, son âme aussi. En 1606, il achetait; et, en 1610, +il vend. Son cabinet, ses livres, ses médailles, ses chères petites +curiosités, il faut qu'il s'en sépare. Cela ne suffit pas; il lui faut +emprunter. Vieux tout à coup, il tousse, il ressent l'âge qu'il avait +oublié; il entend même un peu le léger bruit qui se fait à la porte ... +peu de chose, la mort qui frappe à petits coups. Mais il a des enfants, +et il s'aperçoit qu'il est pauvre. Il a pour ses enfants de pauvres +ambitions; l'un, il veut le _fourrer_ dans la ferme des sels (une +caverne de voleurs, dit-il); l'autre pourrait être page, et où? dans la +maison de Guise! On voit que le coeur s'apetisse ... Nous cinglons à +pleines voiles dans les temps de la platitude. + +Voilà ce que c'est que d'avoir été imprévoyant, généreux, charitable, +comme l'a été Lestoile. Voilà ce que c'est que d'avoir des enfants. Un +suffirait, ou deux, et c'est beaucoup. Songez d'ailleurs que la bonne +bourgeoisie qui achète une terre noble ou une charge qui anoblit a grand +intérêt à faire un aîné ou un fils unique qui ait tout et fasse un gros +mariage. + +On touche là aux pensées secrètes qui vont déterminer les moeurs du +siècle. + +Pendant que la terre devient stérile et que la subsistance va toujours +tarissant, _l'homme aussi veut être stérile_. + +Et je ne parle pas seulement du paysan affamé et écrasé d'impôts, mais +du noble qui n'en paye pas, du bourgeois, qui, comme magistrat, en est +exempt, ou, comme _élu_, syndic, etc., répartit l'impôt sur les autres +de façon à ne rien payer. + +Il est bien juste que l'on vienne au secours de tous ces pauvres riches, +de gens aisés, exempts de charges. Leur second fils sera d'Église, riche +de bénéfices, léger d'enfants (du moins connus). Les filles mourront _en +religion_. L'oeuvre monumentale du siècle, c'est de bâtir partout ces +vastes abris mortuaires où l'ennui les tuera sans bruit. + +Cependant, dit le père, il est bien dur d'avoir des filles qu'il faut +doter pour les couvents. Pourquoi engendrer des enfants, s'il faut +ainsi les faire mourir? Réflexion judicieuse que l'on soumet à son père +spirituel. C'est à celui-ci de chercher, d'imaginer. On ne le lâchera +pas. Demain, après-demain, toujours, on lui demandera d'inventer quelque +moyen subtil de faire que la stérilité volontaire ne soit plus péché. +C'est l'origine principale de la casuistique. + +On ne veut pas pécher. Ou, s'il y a péché, on veut qu'il soit au +confesseur, qui doit, non pas l'absoudre, mais le légitimer d'avance. +Qu'il y prenne garde. S'il veut que son confessionnal ne soit pas +déserté, reste à la mode, il faut qu'il trouve des recettes pour qu'on +fraude le mariage en conscience. + +Sinon, qu'arriverait-il? j'ose à peine le dire. Mais je crois qu'on +fuirait l'église. Car ces gens-ci, au fond, sont moins dévots qu'ils ne +le croient eux-mêmes. + +Dans certaines contrées, le noble commençait déjà à fréquenter l'église +du Diable, l'assemblée du sabbat, l'orgie stérile où le peuple des +campagnes était guidé par les sorcières dans les arts de l'avortement. + +C'est là, en réalité, la cause principale qui étend si prodigieusement +l'action des sorcières en ce siècle. Les vivres ont enchéri +horriblement, et la rente pèse infiniment plus qu'aux temps féodaux. On +ne peut plus nourrir d'enfants. + +Le roman d'Henri IV, de Sully, d'Ollivier de Serres, ne s'est pas +vérifié[4]. C'était le _bon seigneur_ vivant sur ses terres, et +traitant paternellement son paysan, par intérêt bien entendu. Ils +avaient supposé que le loup se ferait berger. Mais le contraire arrive. +Ce seigneur ne veut plus vivre qu'à la cour; il traîne là, à mendier une +pension, pendant que sa terre dépérit et que ses gens jeûnent, +maigrissent. Le paysan se donne au diable. Et la paysanne encore plus. +Écrasée de grossesse, d'enfants qui ne naissaient que pour mourir, elle +portait, plus que l'homme encore, le grand poids de la misère. J'ai dit +au XVe siècle le triste cri qui lui échappait dans l'amour: «Le fruit en +soit au Diable!» Et que lui servait, en effet, de faire des morts? ou, +s'ils vivaient, d'élever pour le seigneur un misérable, un maladif, qui +maudirait la vie et mourrait de faim à quarante ans? + +[Note 4: Ce beau livre d'Ollivier, le _Théâtre d'agriculture et ménage +des champs_, est beaucoup plus économique que patriarcal et +philanthropique. Les journaliers n'y sont pas trop favorisés. Le seul +conseil de mettre les deux tiers du domaine en forêts et prairies, s'il +eût été suivi, eût considérablement réduit le travail des cultivateurs +salariés.--Voir sur la condition des paysans le grand travail de M. +Bonnemère, qui donne tous les textes, l'ingénieux ouvrage de M. Doniol, +en les rapprochant de l'excellente histoire de l'administration de M. +Chéruel, etc., etc. Ils font toucher au doigt comment la richesse, et la +subsistance même, vont diminuant dans tout ce siècle. Quelle terrible +distance des OEconomies de Sully au livre de Vauban, si triste, à ceux +de Boisguillebert, si cruellement désespérés.] + +Lorsque la femme disait cela vers 1500, on vivait pour deux sous par +jour. Combien plus le dira-t-elle en 1600, où on ne vit plus avec vingt +sous! La mort devient un voeu dans cette misère. Mais il vaut mieux +encore ne pas naître; c'est par tendresse pour l'enfant qu'on ne veut +plus qu'il vienne au monde. La stérilité, qu'on pourrait appeler une +mort préventive avant la naissance, est toute la pensée de ce temps. + +Cela rend au Diable, vieilli, affaibli, discuté, une force immense +d'expansion. Il est, avec les casuistes et les couvents, et en +concurrence avec eux, le maître de la stérilité. Ce ne sont plus de +sauvages bergers, de misérables serfs, qui viennent à lui timidement. +C'est une foule mêlée, même de nobles et de belles dames (aux Pyrénées +surtout) qui figurent à ses assemblées. L'évêque du sabbat est un +seigneur avec qui le Diable, qui sait son monde, ouvre la danse. Prêtres +et femmes de prêtres n'y manquent pas, et toute classe enfin y est +représentée. Une de ces réunions, près Bayonne, compta douze mille âmes. +Dès lors, plus de mystère. Tout le peuple était au sabbat. + + + + +CHAPITRE XVII + +DU SABBAT AU MOYEN ÂGE ET DU SABBAT AU XVIIe SIÈCLE--L'ALCOOL ET LE +TABAC + +1615-1617 + + +Je ne puis dire avec précision ce que fut le sabbat abâtardi du XVIIe +siècle sans poser d'abord, dans son caractère original, le sabbat du +Moyen âge, tel que je le vois en France. On sentira alors l'opposition, +et on pourra mesurer le changement. + +J'ai dit ailleurs (_Renaissance_) ce que fut la sorcière, une création +du désespoir. L'assemblée des sorcières, le sabbat, est la suite ou la +_reprise de l'orgie païenne_ par un peuple qui a désespéré du +christianisme. C'est une _révolte nocturne de serfs_ contre le Dieu du +prêtre et du seigneur. + +Le Diable avait eu toujours une grande attraction, comme dieu des +morts, qui pouvait rendre à l'homme tout ce qu'il regrettait. De là +l'évocation magique, l'appel aux morts (qu'on voit déjà dans la Bible). +Le noir esprit apparaissait ici comme un consolateur qui, tout au moins +pour un moment, pouvait rendre la félicité. La mère revoyait, entendait +le fils qu'elle avait tant pleuré. La fiancée perdue sortait de son +cercueil pour dire: «Je t'aime encore,» et pour être heureuse une nuit. + +Roi de la mort, Satan devint roi de la liberté sous la grande Terreur +ecclésiastique, quand tout flamboya de bûchers, quand un ciel de plomb +s'abaissa sur les populations tremblantes, et que le monde se sentit +abandonné de Dieu. + +Je veux dire du Dieu de l'Église. Les dieux de la forêt, de la lande ou +de la fontaine, reprenaient force. Contraint, le jour, d'adorer ce qu'on +détestait, ou de répéter du latin, la nuit on rentrait dans la vie. Le +coeur serré et l'esprit contracté se détendaient vers la nature. + +Mais ces âmes de serfs, déformées de leurs chaînes, même alors restaient +fort bizarres. La nature leur semblait charmée. «Pourquoi, dit-on à un +berger, ton grand amour de la prairie?--Le diable prit la figure d'un +veau quand il voulut plaire à ma mère.» Une femme possédée retournait +toutes les pierres: «Ces pauvres pierres, dit-elle, furent si longtemps +sur un côté, qu'elles prient de les tourner sur l'autre.» + +Cette femme donne aux pierres la vraie pensée de l'homme. Comme +Ézéchiel, qui coucha des années sur le même côté, le peuple, rendu de +lassitude, ne voulait que se retourner. La règle du sabbat, c'est que +tout serait fait à rebours, à l'envers. + +Mais décrivons d'abord la scène. + +On s'assemblait de préférence autour d'une pierre druidique, sur quelque +grande lande. Une musique étrange, «surtout de certaines clochettes, y +chatouillait» les nerfs, peut-être à la manière des vibrations +pénétrantes de l'harmonica. Nombre de torches résineuses, qui couraient +çà et là, jetaient une lumière jaune, en opposition aux brasiers de +flamme rouge. Ajoutez une lumière bleue qui ne semblait pas de ce monde. +Ces sons et ces lueurs troublaient l'esprit, transfiguraient la mouvante +réalité, les ombres qui allaient et venaient, les démons dans leurs +peaux de boucs. «Les hommes y devenaient des bêtes et les bêtes y +parlaient.» + +Une colonne de vapeur fantastique divisait la scène, et faisait un +demi-rideau. «Derrière trônait le Diable, en figure ténébreuse qui ne +veut être vue clairement. Ce qu'on y distinguait le mieux, c'étaient les +attributs virils du dieu Priape, dont il avait les cornes et le velu, +étant couvert d'une peau de bouc noir. Il faisait grand'peur aux +nouveaux venus, aux enfants qu'on amenait. À cela près, le Diable (en +France) est plus burlesque que terrible. Parfois, espiègle, on le voyait +sauter du fond d'une grande cruche. Aux deux cornes du Priape antique +dont son chef était décoré, on en ajoutait volontiers une troisième, qui +était une lanterne pâle. Et, pour que ce seigneur des serfs ne cédât en +rien aux autres seigneurs, pour qu'il fût aussi un _monsieur_, ses +cornes honorablement étaient surmontées d'un chapeau. + +L'esprit des vieux noëls et la gaieté rustique étaient dans tout cela. +Ce peuple, dans ce court moment de liberté, jouait ses tyrans, se jouait +lui-même. Le sabbat était une farce violente, en quatre ou cinq actes, +où il se régalait de la contrefaçon hardie de son cruel tyran, l'Église, +et de son vampire féodal. + +Tout était-il critique? y avait-il un culte positif? et le Diable, en +effet, était-il vraiment Dieu, père et roi de cette foule? Je ne vois +pas cela clairement. Quoi qu'en disent les juges, sa primatie est bien +plus apparente que réelle. Il semble moins une divinité vivante qu'un +symbole émancipateur. Un mannequin, un arbre, un tronc sans branche, +faisait souvent ce rôle, et il suffisait d'un Satan de bois. + +On avait si cruellement abusé de l'idée de _paternité_ et de divinité, +que le serf n'avait nulle tendance à la reproduire au sabbat. La +_fraternité_ seule y dominait visiblement. Une fraternité, il est vrai, +barbare et sensuelle, un grossier communisme. + +Ce communisme, du reste, n'était guère plus au sabbat qu'ailleurs; il +était partout. Les serviteurs mêmes du château vivaient pêle-mêle +entassés dans les galetas. Les _communs_ succédèrent, où tout était mêlé +encore. Le logis à part ne commence que fort tard, et par la _mansarde_, +c'est-à-dire sous Louis XIV. + +Pour les serfs ruraux, l'intérêt du maître n'était pas de les isoler par +familles, mais de les tenir réunis en une _villa_ ou vaste métairie où +un seul toit abritait, avec les bêtes, une tribu de même sang, un +cousinage ou parentage d'une centaine de personnes. Quoique parents, le +maître les considérait comme simples associés, et pouvait à chaque décès +reprendre les profits de tous. De famille ou mariage qui eût autorisé +l'hérédité, il ne daignait s'en informer. La famille pour lui, c'était +cette masse de gens qui mangeaient «à un pain et à un pot,» qui levaient +et couchaient ensemble. + +L'Église cependant exigeait le mariage. Mais c'était une dérision. +Pendant que le prêtre faisait sonner haut le sacrement, multipliait les +empêchements et les difficultés de parenté, il absolvait, faisait +communier le baron, dont le premier droit était le mépris du sacrement. +Je parle du Droit du seigneur (si impudemment nié de nos jours). +L'exigeait-il lui-même? Qu'importe? Forcée de monter au château pour +offrir le denier ou le plat de noces (_V._ Grimm et toutes les +coutumes), la mariée, dédaignée du seigneur, était le jouet des pages. + +Faut-il s'étonner, après cela, de cette dérision universelle du mariage, +qui est le fond de nos vieilles moeurs? L'Église n'en tenait compte, ne +le faisant pas respecter. La noblesse n'avait d'autre roman que +l'adultère, ni les bourgeois d'autre sujet de fabliau. Le serf n'y +songeait même pas, mais il tenait beaucoup à la famille, à cette grande +famille ou cousinage où tout était à peu près commun. Il n'était jaloux +que de l'étranger. + +Le sabbat du Moyen âge, réunion peu nombreuse, n'était souvent que +l'assemblée d'un _parentage_. On ne se fiait guère aux voisins, et on ne +les eût pas admis à la complication de ces orgies de révolte. Cela aide +à comprendre l'extrême liberté qui y régnait. Tout semblait permis en +famille. + +_Premier acte._ Dérision du mariage et contrefaçon du Droit du seigneur, +tout à fait semblable, du reste, au début des orgies de Bacchus et de +Priape. La nouvelle mariée s'offrait au Diable, qui l'épousait pour +l'assemblée. On la faisait reine du sabbat. + +Autre comédie. Les enfants, les simples, qu'on amenait pour la première +fois, et qui étaient fort effrayés, rendaient hommage au seigneur +Diable. Mais tout, au sabbat, devait se faire à rebours, à l'envers. +Donc on les contraignait à faire hommage la tête en bas, les pieds en +l'air et en tournant le dos. + +L'osclage, le baiser du vassal au seigneur, ou du novice au supérieur, +qui symbolisait l'offrande de la personne, devait se faire aussi à +rebours, au dos du Diable, lequel, en retour, étonnait parfois le +tremblant récipiendiaire en lui soufflant l'esprit par une dérision +indécente dont on riait beaucoup. Puis il lui remettait une gaule pour +bâton pastoral, et lui disait: «Pais mes ouailles.» Et l'ouaille était +un crapaud proprement habillé de vert. + +_Deuxième acte._ Tout ceci n'était que pour rire. Mais voici le solide. +Ce peuple famélique, jeûnant presque toujours, chose rare, ce jour-là, +il mangeait. Ceci n'était pas le moindre des miracles du Diable. Il n'y +avait aucun couteau sur la table, de peur que le repas ne fût +ensanglanté. Avant les danses, on avait soin de renvoyer les enfants, en +leur enjoignant d'aller paître les crapauds au ruisseau voisin. + +Ces danses, vives, violentes, étaient le prélude de la fameuse ronde du +sabbat, qui, de tous ces couples, emportés dans un tourbillon, faisait +un élément, une force aveugle. Ils tournaient dos à dos, les bras en +arrière, sans se voir, ne regardant que la nuit, la fumée, le brouillard +de la prairie fuyante. Bientôt personne ne connaissait plus son voisin, +ni soi-même. Par moments, les dos se touchaient, se heurtaient de façon +rustique. On ne se sentait que dans l'ensemble, et comme membre du grand +corps, confus, haletant, qui tourbillonnait. + +_Troisième acte._ Cette unité brutale, confuse et de vertige, en +préparait une autre. La société communiait. Et de quoi? Non pas de Dieu, +mais d'elle-même. Elle se mangeait, et était son hostie. C'est la donnée +de toutes les sociétés secrètes du Moyen âge, fondées sur la fraternité, +en haine de la paternité. + +Mais comment se _mangeait-elle_? Les juges font semblant de croire que +c'était au sens propre. Il est trop évident que des réunions si +fréquentes, qui se renouvelèrent pendant des siècles, ne mangeaient pas +de chair humaine. + +La chair dont on communiait était (_fictivement_) celle d'un enfant de +la société et de son dernier mort. + +La cérémonie, du reste, était gaie et combinée pour faire rire la foule, +pour venger le peuple du prodigieux ennui des offices dont on +l'assommait. C'était la messe à l'envers, la messe noire. Le célébrant, +à l'élévation, se tenait la tête en bas, les pieds en l'air, avec une +hostie de dérision, une rave noire, qu'il mangeait lui-même. + +Il y avait là beaucoup de jongleries. Des diables agiles sautaient à +travers les flammes, montrant aux nouveaux venus stupéfiés comment il +fallait mépriser les feux d'enfer. + +Les sorcières de profession effrayaient les simples. Elles baptisaient +un crapaud, l'habillaient comme un enfant, et, après cette espèce +d'adoption, ces tendres mères simulaient l'infanticide, en attaquant, +démembrant l'animal avec les dents. Elles lui coupaient la tête avec un +couteau, en roulant les yeux effroyablement, défiant le ciel, et lui +disant: «Ah! Philippe, si je te tenais!...» + +_Quatrième acte._ Dieu ne répondant pas au défi par la foudre, on le +croyait vaincu, anéanti. Toutes les lois que l'Église imposait en son +nom semblaient avoir péri, spécialement celles qui troublaient le plus +la famille rustique, les empêchements canoniques de mariages entre +parents. Le paysan n'aime que les siens, point du tout l'étrangère. Sous +ce rapport, il garde l'esprit des tribus primitives. Il préfère sa +parente, et s'il y a quelque bien, il désire qu'il reste en famille. Dès +l'enfance, la petite femme qu'il a en vue, c'est la compagne des +premiers jeux, la cousine, la nièce, parfois la jeune tante. L'Église, +qui interdisait la cousine au sixième degré, était directement hostile +aux attractions naturelles. Dans la liberté du sabbat, on y revenait +violemment, avec fureur. Le cousinage équivalait au mariage, et la +petite société, dans un mélange aveugle, cherchait sa communion +dernière, son rêve absolu d'unité. + +Est-il vrai que le frère s'unit même à la soeur, comme en Égypte, à +Sparte et à Athènes? Il est difficile de savoir si le fait est réel, ou +une de ces fables répétées tant de fois pour donner l'horreur des +sociétés secrètes. + +_Cinquième acte._ Au départ de la foule, la clôture du sabbat se faisait +par la mort du Diable. Lui, aussi, il devait périr. Habilement, il +s'escamotait, laissait tomber au feu sa peau de bouc, et semblait +s'évanouir aux flammes. + +La foule s'écoulait, les lumières s'éteignaient. Sur la lande redevenue +solitaire, tout semblant détruit, et Satan et Dieu, la sorcière restait +victorieuse, et seule se faisait son sabbat réservé. + +Seule? Elle l'était toujours, sans époux, sans famille. Objet d'horreur +pour tous, et faisant peur à tous, même aux affiliés du sabbat, qui eût +voulu en approcher? Et elle-même à qui se fût-elle confiée? À qui +eût-elle voulu transmettre ses dangereux secrets? Son fils, enfant sans +père, était le seul à qui elle se livrât. Contre la haine universelle du +monde et cet accablement de malédiction monstrueuse, elle opposait un +monstrueux amour. C'était celui du mage d'Orient; il ne se renouvelait +qu'en épousant sa mère. De même, disait-on, pour perpétuer la sorcière, +il fallait ce mystère impie. À ce moment douteux où pâlissent les +dernières étoiles, la mère et son jeune hibou, élixir de malice, +accomplissaient leur triste fête. La lune fuyait ou se cachait. + +Ces sauvages horreurs, si elles furent réelles, semblaient avoir disparu +au XVIe siècle. Je vois, au XVIIe, des familles régulières de sorciers, +pères, mères, fils, filles. Ils rentrent dans la classe des hommes. Le +Diable n'y perd rien. Et l'impiété peut-être augmente. Si le fils n'est +plus un monstre d'amour, il l'est souvent de haine, d'horrible +ingratitude et de perfidie. Il n'est pas rare, dans les procès, de voir +l'enfant, gagné, corrompu par les juges, leur servir d'instrument contre +les siens, et parfois faire brûler sa mère. + +Au sabbat, comme ailleurs, l'intérêt domine tout. C'est l'avénement de +l'argent. Satan ne se contente plus de sa rude pierre druidique, il +prend un trône doré. Les sorcières, sous leurs haillons, apportent au +banquet de la vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu'aux crapauds qui ne +deviennent élégants; j'en vois qui, comme de petits seigneurs, sont +vêtus de velours vert. + +Le sabbat, pour les sorcières, devenait vraiment une _affaire_. Elles +faisaient payer un droit de présence; elles tiraient amende des absents. +Elles vendaient leurs drogues ce qu'elles voulaient à tous ceux qui +avaient peur d'elles. + +Ce que la cérémonie avait perdu en terreur, en attrait d'imagination, +elle le regagnait en plaisanterie. Le burlesque dominait. Au début du +premier acte, la personne qui ouvrait le sabbat subissait une ablution +très-froide, saisissante, qui devait faire faire mainte amusante +grimace. C'était un divertissement dans le genre de Pourceaugnac. On ne +peut en douter, d'après l'instrument du supplice, «qui est long +d'environ deux pieds, en partie de métal, puis tortillé et sinueux.» +L'emploi d'une telle machine est un trait tout moderne. Du reste, ce +divertissement était grossier, indécent, mais non impudique. Les +enfants y assistaient et n'étaient renvoyés qu'aux danses. + +Un point plus grave, c'est le quatrième acte. Les femmes disent +unanimement que l'amour des démons leur était pénible, désagréable et +douloureux, et qu'elles n'y étaient que victimes. La question capitale +de savoir que l'amour diabolique est fécond avait fort occupé le Moyen +âge. Peu d'auteurs croient à la fécondité. Nos Français, spécialement +Boguet au Jura, Lancre au pays basque, qui ont la plus vaste expérience +dans ces contrées où tous allaient au sabbat, affirme que l'amour y +était stérile, et «que jamais femme n'en revint enceinte.» + +Cela jette un jour triste sur le sabbat de ce temps. Froide, égoïste +orgie! L'amour non partagé!... Cela seul aurait dû, ce semble, convertir +toutes les femmes, les éloigner. Et, au contraire, elles s'y précipitent +toutes. + +Pourquoi? Il faut le dire, dans ces grandes misères, hélas! c'est que +l'on y mangeait. Les veuves, chargées d'enfants, trouvaient, en les +offrant au Diable, un patron large et généreux qui régalait les pauvres +avec l'argent des riches. + +Les filles y cherchaient les danses. Elles étaient folles surtout des +danses moresques, dramatiques, amoureuses. + +Si la foi au Diable était faible, si l'imagination tarissait, on y +suppléait par d'autres moyens. La pharmacie venait au secours. De tout +temps, les sorcières avaient employé les breuvages du trouble et de la +folie, les sucs de la belladone, et peut-être du datura, rapporté de +l'Asie mineure. Le roi du vertige, l'herbe terrible dont le Vieux de la +Montagne tirait le haschich de ses Hassassins, ce fameux Pantagruélion +de Rabelais ou, pour dire simplement, le chanvre, fut certainement de +bonne heure un puissant agent du sabbat. + +À l'époque où nous sommes, l'appât du gain avait conduit les +apothicaires à préparer toutes ces drogues. Nous l'apprenons par +Leloyer. Ce bonhomme est terrifié de voir que l'on vend maintenant le +Diable en bouteilles: «Et plût au ciel, dit-il, qu'il ne fût pas si +commun dans le commerce!» + +Mot instructif et triste. À partir de cet époque, on recourut de plus en +plus à cette brutalité de prendre l'illusion en breuvages, la rêverie en +fumigation. Deux nouveaux démons étaient nés: l'alcool et le tabac. + +L'alcool arabe, l'eau-de-vie distillée chez nous au XIIIe siècle, et +qui, au XVIe, est encore un remède assez cher pour les malades, va se +répandre, offrir à tous les tentations de la fausse énergie, la +surexcitation barbare, un court moment de furie, la flamme suivie du +froid mortel, du vide, de l'aplatissement. + +D'autre part, les narcotiques; le pétun ou nicotiane (on l'appelle +maintenant le tabac) substitue à la pensée soucieuse l'indifférente +rêverie, fait oublier les maux, mais oublier les remèdes. Il fait +onduler la vie, comme la fumée légère dont la spirale monte et +s'évanouit au hasard. Vaine vapeur où se fond l'homme, insouciant de +lui-même, des autres, de toute affection. + +Deux ennemis de l'amour, deux démons de la solitude, antipathiques aux +rapprochements sociaux, funestes à la génération. L'homme qui fume n'a +que faire de la femme; son amour, c'est cette fumée où le meilleur de +lui s'en va. Veuf dans le mariage même, qu'il le fuie, il fera mieux. + +Cet isolement fatal commence précisément avec le XVIIe siècle, à +l'apparition du tabac. Nos marins de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, +qui l'apportaient à bon marché, se mirent à fumer sans mesure, trois et +quatre fois par jour. Leur insouciance naturelle en fut étrangement +augmentée. Ils restaient à part des femmes, et elles s'éloignaient +encore plus. Dès le début de cette drogue, on put prévoir son effet. +Elle a supprimé le baiser. + +Les jolies femmes de Bayonne, fières, hardies, cyniques, déclaraient au +juge Lancre que cette infâme habitude des hommes leur faisait quitter la +famille et les rejetait vers le sabbat, disant, en femmes de marins: +«Mieux vaut le derrière du Diable que la bouche de nos maris.» + +Ceci en 1610. Date fatale qui ouvre les routes où l'homme et la femme +iront divergents. + +Si celle-ci est solitaire, dépourvue du soutien de l'homme, je crains +pour elle un amant. C'est ce consolateur sauvage, ce mari de feu et de +glace, le démon des spiritueux. C'est lui qui, de plus en plus, sera le +vrai roi du sabbat. + +Cela rendra, dans quelque temps, le sabbat même inutile. La sorcière, en +son grenier, seule avec le diable liquide qui la brûle et qui la +trouble, se fera la folle orgie, toutes les hontes du sabbat. + +Les femmes, dans tout le Nord, ont cédé aux spiritueux. Et les hommes +partout au tabac. Deux déserts et deux solitudes. Des nations, des +races entières, se sont déjà affaissées, perdues dans ce gouffre muet, +dont le fond est l'indifférence au plaisir générateur et +l'anéantissement de l'amour. + +En vain les femmes de nos jours se sont tristement soumises pour ramener +l'homme à elles. Elles ont subi le tabac et enduré le fumeur, qui leur +est antipathique. Lâche faiblesse et inutile. Ne voient-elles donc pas +que cet homme, si parfaitement satisfait de son insipide plaisir, ne +peut, ne veut guère? Le Turc a fermé son harem. Laissez que celui-ci de +même s'en aille par le sentier où nos aînés d'Orient nous ont précédés +dans la mort. + + + + +CHAPITRE XVIII + +GÉOGRAPHIE DE LA SORCELLERIE, PAR NATIONS ET PROVINCES--LES SORCIÈRES +BASQUES + +1615-1617 + + +Nous sommes loin du XVe siècle; on ne voit plus au XVIIe le cas terrible +avoué au livre du «Marteau des sorcières,» quand le juge, tenant la +sorcière liée à ses pieds, se sentait pris par son regard, ensorcelé au +tribunal, défaillait sur son siége. Nos juges maintenant, il est vrai, +sont d'une autre classe, non plus moines, mais juristes. Le Diable est +né juriste et ceux-ci le combattent avec ses propres armes, de procureur +à procureur. + +Le brouillard uniforme qui couvrait ces procès et les rendait presque +semblables, tant que le juge fut un moine (un homme sans patrie), +s'éclaircit quelque peu avec les juges laïques, et l'on commence à +entrevoir les différences nationales, provinciales, qu'offraient la +sorcellerie. + +Il y eut peu de sorciers en Italie, beaucoup d'astrologues et de +magiciens. On ne s'arrêtait pas à ce semblant du culte diabolique. On +était tout d'abord athée. + +En Allemagne, au contraire (_V._ Mythologie de Grimm), la sorcellerie +reste chargée d'un vaste et sombre paganisme. Par l'amour de la nature +propre à l'âme allemande, déguisant en fées ou démons les antiques dieux +de la contrée, elle leur garde un amour fidèle. + +L'Espagne, en cela et en tout, offre un étrange combat. Les Juifs, les +Maures, s'y mêlaient de magie, et avaient leurs pratiques propres. Le +centre et la capitale de la magie européenne, en 1596 (_V._ Lancre, +_Incréd._, 781), aurait été Tolède. C'était une grande école de +magiciens, sous les yeux de l'Inquisition. + +Magie blanche, si on veut les croire, innocente, comme celle du célèbre +médecin Torralba (1500), guidé par un esprit tout bienfaisant, le blanc, +blond, rose Zoquiel, qui sauva la vie à un pape (Llorente, II, 62). +L'Inquisition lui fit son procès trente années et eut à peine la force +de le condamner. L'école de Tolède avait un chapitre de treize docteurs +et soixante-treize élèves. Ils obtenaient, disaient-ils, puissance sur +le Diable par les oeuvres de Dieu, jeûnes, pèlerinages, offrandes à +Notre-Dame. + +Mais, à côté de cette magie bâtarde qui mariait l'enfer et le ciel, se +propageait dans les campagnes la magie diabolique ou sorcellerie. +L'Espagne devient alors une solitude, et, à mesure que le désert gagne +par l'épuisement de la terre, par l'émigration, par la ruineuse liberté +des troupeaux, le peuple se réduit au berger. Si ce pâtre ne chausse la +sandale et ne se fait moine mendiant, il n'en reste pas moins sans femme +ni famille. La femme, en ce pays, naît veuve et de bonne heure sorcière +(on en voit de vingt ans). Sur la lande sauvage, la _lane du bouc_, +comme ils disent, la sorcière, le berger, se retrouvent. Voilà le +sabbat. + +Mais la grande puissance d'imagination pour cela et pour tout se trouve +aux montagnes, à la côte, au pays même de l'excentricité, chez les +Basques de Navarre et Biscaye. Ces fous hardis, amoureux des tempêtes, +du même élan qui les poussait au mers du nouveau monde, se plongent dans +le monde outre-tombe et découvrent des terres nouvelles au royaume du +Diable. Leur supériorité est si bien reconnue que, des deux côtés des +monts, ils font des conquêtes. La sorcellerie basque envahit la +Castille, et, tandis qu'elle pousse ses colonies en Aragon jusqu'aux +portes de Sarragosse, d'autre part, à travers les Landes, elle va faire +le sabbat à Bordeaux, au nez du Parlement, dans le palais Gallien. + +Dans nos autres provinces, la sorcellerie semble indigène, un triste +fruit du sol. Elle devient une maladie contagieuse dans les pays +misérables surtout où les hommes n'attendent plus de secours du ciel. En +Lorraine, par exemple, deux démons sévissaient, une cruelle féodalité +militaire, et, par-dessus, un passage continuel de soldats, de bandits +et d'aventuriers. On ne priait plus que le Diable. Les sorciers +entraînaient le peuple. Maints villages, effrayés, entre deux terreurs, +celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de laisser là leurs +terres et de s'enfuir, si l'on en croit Remy, le juge de Nancy. Dans son +livre dédié au cardinal de Lorraine (1596), il assure avoir brûlé en +seize années huit cents sorcières. «Ma justice est si bonne, dit-il, +que, l'an dernier, il y en a eu seize qui se sont tuées pour ne pas +passer par mes mains.» + +Les prêtres étaient humiliés. Auraient-ils pu faire mieux que ce laïque? +Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs sujets, adonnés +à la sorcellerie, prirent pour juge un laïque, l'honnête Boguet. Dans ce +triste Jura, pays pauvre de maigres pâturages et de sapins, le serf sans +espoir se donnait au Diable. Tous adoraient le chat noir. + +Le livre de Boguet (1602) eut une autorité immense. Messieurs des +Parlements étudièrent, comme un manuel, ce livre d'or du petit juge de +Saint-Claude. Boguet, en réalité, est un vrai légiste, scrupuleux même, +à sa manière. Il blâme la perfidie dont on usait dans ces procès; il ne +veut pas que l'avocat trahisse son client ni que le juge promette grâce +à l'accusé pour le faire mourir. Il blâme les épreuves si peu sûres +auxquelles on soumettait encore les sorcières. La torture, dit-il, est +superflue; elles n'y cèdent jamais. Enfin il a l'humanité de les faire +étrangler avant qu'on les jette au feu, sauf toutefois les loups-garous, +«qu'il faut avoir soin de brûler vifs.» Il ne croit pas que Satan +veuille faire pacte avec les enfants: «Satan est fin; il sait trop bien +qu'au-dessous de quatorze ans ce marché avec un mineur pourrait être +cassé pour défaut d'âge et de discrétion.» Voilà donc les enfants +sauvés? Point du tout; il se contredit; ailleurs, il croit qu'on ne +purgera cette lèpre qu'en brûlant tout jusqu'aux berceaux. Il en fût +venu là s'il eût vécu. Il fit du pays un désert. Il n'y eut jamais un +juge plus consciencieusement exterminateur. + +Tous les juges maintenant écrivent, et l'on peut croire que déjà ils +éprouvent le besoin de s'expliquer devant le public. Ils sont, en effet, +en présence de deux sortes d'adversaires: les prêtres et les médecins. + +Ceux-ci disent, comme Agrippa, Wyer, comme le ministre Lavatier, que, si +ces misérables sorcières sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre +au Diable plus qu'à elles, et ne pas les brûler. Quelques médecins de +Paris, sous Henri IV, poussent l'incrédulité (V. plus haut) jusqu'à +prétendre que les possédées sont des fourbes, ou des folles poussées par +les fourbes. + +Les prêtres disent qu'eux seuls ont droit de procéder contre le Diable, +dont ils sont les ennemis naturels et la partie contraire. À quoi les +légistes répondent: «Ne soyez pas juges et partie.» En réalité, la +connivence du prêtre avec les filles possédées, surprise fréquemment, +brise son tribunal et rend victorieuse la juridiction des laïques, gens +mariés, qui risquent moins d'être ensorcelés par les femmes. + +Nos légistes d'Angers, le célèbre Bodin (1578), le savant Leloyer +(1605), sont tout entiers dans cette polémique. Ils ne se fient pas aux +prêtres pour lutter contre l'immense sorcellerie de l'Ouest, qui en +semble le pays classique. N'est-ce pas là, aux portes du Poitou et de +la Bretagne, que Gilles de Retz (Barbe-Bleue) fit ses horribles +sacrifices? + +Les mendiants incendiaires, les bergers équivoques, les sorcières +obstinées, c'était tout un peuple aux Marches de Maine et d'Anjou, au +Marais, au Bocage. La diablerie y sévissait avec l'âpreté vendéenne. + +Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'est poussé le cri de victoire de +la juridiction laïque dans le livre de Lancre: _Inconstance des démons_ +(1610 et 1613). L'auteur, homme d'esprit, conseiller de ce Parlement, +raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque, où, +en moins de trois mois, il a expédié je ne sais combien de sorcières, +et, ce qui est plus fort, trois prêtres. Il regarde en pitié +l'Inquisition d'Espagne, qui, près de là, à Logrono (frontière de +Navarre et Castille), a traîné deux ans un procès et fini maigrement par +un petit auto-da-fé en relâchant tout un peuple de femmes. + +Cette vigoureuse exécution de prêtres indique assez que M. de Lancre est +un esprit indépendant. Il l'est en politique. Dans son livre _Du Prince_ +(1617), il déclare sans ambages que «la Loi est au-dessus du roi.» + +Jamais les Basques ne furent mieux caractérisés que dans le livre de +l'_Inconstance_. Chez nous, comme en Espagne, leurs priviléges les +mettaient quasi en république. Les nôtres ne devaient au roi que de le +servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux +mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clergé ne pesait guère; +il poursuivait peu les sorciers, l'étant lui-même. Le prêtre dansait, +portait l'épée, menait sa maîtresse au sabbat. Cette maîtresse était sa +sacristine ou _bénédicte_, qui arrangeait l'église. Le curé ne se +brouillait avec personne, disait à Dieu sa messe blanche le jour, la +nuit au Diable la messe noire, et parfois dans la même église (Lancre). + +Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, têtes hasardeuses et +excentriques, d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux +mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de veuves. +Ils se jetèrent en masse dans les colonies d'Henri IV, l'empire du +Canada, laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. Quant aux enfants, +ces marins, fort honnêtes et probes, y auraient songé d'avantage, s'ils +en eussent été sûrs. Mais, au retour de leurs absences, ils calculaient, +comptaient les mois, et ne trouvaient jamais leur compte. + +Les femmes, très-jolies, très-hardies, imaginatives, passaient le jour, +assises aux cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en attendant +qu'elles y allassent le soir. C'était leur rage et leur furie. + +Nature les fait sorcières: ce sont les filles de la mer et de +l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots. Leur +maître naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des rêves, celui +qui gonflait la sybille et lui soufflait l'avenir. + +Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d'elles: «Quand on les voit, +dit-il, passer les cheveux au vent et sur les épaules, elles vont, dans +cette belle chevelure, si parées et si bien armées, que, le soleil y +passant comme à travers une nuée, l'éclat en est violent et forme +d'ardents éclairs ... De là, la fascination de leurs yeux, dangereux en +amour, autant qu'en sortilége.» + +Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains +qui ont égayé la robe au XVIIe siècle, joue du luth dans les entr'actes, +et fait même danser les sorcières avant de les faires brûler. Il écrit +bien; il est beaucoup plus clair que tous les autres. Et cependant on +démêle chez lui une cause nouvelle d'obscurité, inhérente à l'époque. +C'est que, dans un si grand nombre de sorcières, que le juge ne peut +brûler toutes, la plupart sentent finement qu'il sera indulgent pour +celles qui entreront le mieux dans sa pensée et dans sa passion. Quelle +passion? D'abord, une passion populaire, l'amour du merveilleux +horrible, le plaisir d'avoir peur, et aussi, s'il faut le dire, +l'amusement des choses indécentes. Ajoutez une affaire de vanité: plus +ces femmes habiles montrent le Diable terrible et furieux, plus le juge +est flatté de dompter un tel adversaire. Il se drape dans sa victoire, +trône dans sa sottise, triomphe de ce fou bavardage. + +La plus belle pièce, en ce genre, est le procès-verbal espagnol de +l'auto-da-fé de Logrono (9 novembre 1610), qu'on lit dans Llorente. +Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le déprécier, avoue le +charme infini de la fête, la splendeur du spectacle, l'effet profond de +la musique. Sur un échafaud étaient les brûlées, en petit nombre, et sur +un autre, la foule des relâchées. L'héroïne repentante, dont on lut la +confession, a tout osé. Rien de plus fou. Au sabbat, on mange des +enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorcières +déterrés. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent amoureusement de +leurs maîtresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit +poliment les sorcières, en les éclairant avec le bras d'un enfant mort +sans baptême, etc. + +La sorcellerie, chez nos Basques, avait l'aspect moins fantastique. Il +semble que le sabbat n'y fût qu'une grande fête où tous, les nobles +mêmes, allaient pour l'amusement. Au premier rang y figuraient des +personnes voilées, masquées, que quelques-uns croyaient des princes. «On +n'y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des Landes. +Aujourd'hui, on y voit des gens de qualité.» Satan, pour fêter ces +notabilités locales, créait parfois en ce cas un _évêque du sabbat_. +C'est le titre que reçut de lui le jeune seigneur Lancinena, avec qui le +Diable en personne voulut bien ouvrir la danse. + +Si bien appuyées, les sorcières régnaient. Elles exerçaient sur le pays +une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se croyaient +leurs victimes, et réellement devenaient gravement malades. Beaucoup +étaient frappés d'épilepsie et aboyaient comme des chiens. La seule +petite ville d'Acqs comptait jusqu'à quarante de ces malheureux +aboyeurs. Une dépendance effrayante les liait à la sorcière, si bien +qu'une dame appelée comme témoin aux approches de la sorcière, qu'elle +ne voyait même pas, se mit à aboyer furieusement, et sans pouvoir +s'arrêter. + +Ceux à qui l'on attribuait une si terrible puissance étaient maîtres. +Personne n'eût osé leur fermer sa porte. Un magistrat même, l'assesseur +criminel de Bayonne, laissa faire le sabbat chez lui. Le seigneur de +Saint-Pé, Urtubi, fut obligé de faire la fête dans son château. Mais sa +tête en fut ébranlée au point qu'il s'imagina qu'une sorcière lui suçait +le sang. La peur lui donnant du courage, avec un autre seigneur, il se +rendit à Bordeaux, s'adressa au Parlement, qui obtint du roi que deux de +ses membres, MM. d'Espagnet et Lancre, seraient commis pour juger les +sorciers du pays basque. Commission absolue, sans appel, qui procéda +avec une vigueur inouïe, jugea en quatre mois soixante ou quatre-vingts +sorcières, et en examina cinq cents, également marquées du signe du +Diable, mais qui ne figurèrent au procès que comme témoins (mai-août +1609). + +Ce n'était pas une chose sans péril pour deux hommes et quelques soldats +d'aller procéder ainsi au milieu d'une population violente, de tête fort +exaltée, d'une foule de femmes de marins, hardies et sauvages. L'autre +danger c'étaient les prêtres, dont plusieurs étaient sorciers, et que +les commissaires laïques devaient juger, malgré la vive opposition du +clergé. + +Quand les juges arrivèrent, beaucoup de gens se sauvèrent aux montagnes. +D'autres hardiment restèrent, disant que c'étaient les juges qui +seraient brûlés. Les sorcières s'effrayaient si peu, qu'à l'audience +elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au réveil avoir +joui, au tribunal même, des béatitudes de Satan. Plusieurs disent: «Nous +ne souffrons que de ne pouvoir lui témoigner que nous brûlons de +souffrir pour lui.» + +Celles que l'on interrogeait disaient ne pouvoir parler. Satan +obstruait leur gosier, et leur montait à la gorge. + +Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui écrit cette histoire, était +un homme du monde. Les sorcières entrevirent qu'avec un pareil homme il +y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une mendiante de +dix-sept ans, la Murgui (Margarita) qui avait trouvé lucratif de se +faire sorcière, et qui, presque enfant, menait et offrait des enfants au +Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de même âge) à dénoncer +toutes les autres. Elle dit tout, décrivit tout, avec la vivacité, la +violence, l'emphase espagnole, avec cent détails impudiques, vrais ou +faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les mena comme des idiots. +Ils confièrent à cette fille corrompue, légère, enragée, la charge +terrible de chercher sur le corps des filles et garçons l'endroit où +Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se reconnaissait à ce qu'il +était insensible, et qu'on pouvait impunément y enfoncer des aiguilles. +Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle les jeunes, qu'on appelait +comme témoins, mais qui, si elle les disait marquées, pouvaient être +accusées. Chose odieuse que cette fille effrontée, devenue maîtresse +absolue du sort de ces infortunés, allât leur enfonçant l'aiguille, et +pût à volonté désigner ces corps sanglants à la mort! + +Elle avait pris un tel empire sur Lancre, qu'elle lui fait croire que, +pendant qu'il dort à Saint-Pé, dans son hôtel, entouré de ses serviteurs +et de son escorte, le Diable est entré la nuit dans sa chambre, qu'il y +a dit la messe noire, que les sorcières ont été jusque sous ses rideaux +pour l'empoisonner, mais qu'elles l'ont trouvé bien gardé de Dieu. La +messe noire a été servie par la dame de Lancinena, à qui Satan a fait +l'amour dans la chambre même du juge. On entrevoit le but probable de ce +misérable conte: la mendiante en veut à la dame, qui était jolie, et qui +eût pu, sans cette calomnie, prendre aussi quelque ascendant sur le +galant commissaire. + +Lancre et son confrère, effrayés, avancèrent, n'osant reculer. Ils +firent planter leurs potences royales sur les places même où Satan avait +tenu le sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et armés du bras du +roi. Les dénonciations plurent comme grêle. Toutes les femmes, à la +queue, vinrent s'accuser l'une l'autre. Puis on fit venir les enfants, +pour leur faire dénoncer les mères. Lancre juge, dans sa gravité, qu'un +témoin de huit ans est bon, suffisant et respectable. + +M. d'Espagnet ne pouvait donner qu'un moment à cette affaire, devant se +rendre bientôt aux États de Béarn. + +Lancre, poussé à son insu par la violence des jeunes révélatrices qui +seraient restées en péril si elles n'eussent fait brûler les vieilles, +mena le procès au galop, bride abattue. Un nombre suffisant de sorcières +furent adjugées au bûcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par +parler aussi, dénoncer. Quand on mena les premières au feu, il y eut une +scène horrible. Le bourreau, l'huissier, les sergents, se crurent à leur +dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces +malheureuses de rétracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le +poignard à la gorge; elles faillirent périr sous les ongles de leurs +compagnes furieuses. + +La justice s'en tira pourtant à son honneur. Et alors les commissaires +passèrent au plus difficile, au jugement de huit prêtres qu'ils avaient +en main. Les révélations des filles avaient mis ceux-ci à jour. Lancre +parle de leurs moeurs comme un homme qui sait tout d'original. Il leur +reproche non-seulement leurs galants exercices aux nuits du sabbat, mais +surtout leurs sacristines, bénédictes ou marguillières. Il répète même +des contes: que les prêtres ont envoyé les maris à Terre-Neuve, et +rapporté du Japon les diables qui leur livrent les femmes. + +Le clergé était fort ému. L'évêque de Bayonne aurait voulu résister. Ne +l'osant, il s'absenta, et désigna son vicaire général pour assister au +jugement. Heureusement le Diable secourut les accusés mieux que +l'évêque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin, que +cinq des huit échappèrent. Les commissaires, sans perdre de temps, +brûlèrent les trois qui restaient. + +Cela vers août 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient à Logrono +leur procès n'arrivèrent à l'auto-da-fé qu'au 8 novembre 1610. Ils +avaient eu bien plus d'embarras que les nôtres, vu le nombre immense, +épouvantable, des accusés. Comment brûler tout un peuple? Ils +consultèrent le pape et les plus grands docteurs d'Espagne. La reculade +fut décidée. Il fut entendu qu'on ne brûlerait que les obstinés, ceux +qui persisteraient à nier, et que ceux qui avoueraient seraient +relâchés. C'est la méthode qui déjà sauvait tous les prêtres dans les +procès de libertinage. On se contentait de leur aveu, et d'une petite +pénitence. (_V._ Llorente.) + +L'inquisition, exterminatrice pour les hérétiques, cruelle pour les +Maures et les juifs, l'était bien moins pour les sorciers. Ceux-ci, +bergers en grand nombre, n'étaient nullement en lutte avec l'Église. Les +jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de chèvres, +inquiétaient peu les ennemis de la liberté de penser. + +Le livre de Lancre a été écrit surtout en vue de montrer combien la +justice de France, laïque et parlementaire, est meilleure que la justice +de prêtres. Il est écrit légèrement et au courant de la plume, fort gai. +On y sent la joie d'un homme qui s'est tiré à son honneur d'un grand +danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte orgueilleusement qu'au +sabbat qui suivit la première exécution des sorcières, leurs enfants +vinrent en faire des plaintes à Satan. Il répondit que leurs mères +n'étaient pas brûlées, mais vivantes, heureuses. Du fond de la nuée, les +enfants crurent en effet entendre les voix des mères, qui se disaient en +pleine béatitude. Cependant Satan avait peur. Il s'absenta quatre +sabbats, se substituant un diablotin de nulle importance. Il ne reparut +qu'au 22 juillet. Lorsque les sorcières lui demandèrent la cause de son +absence, il dit: «J'ai été plaider votre cause contre Janicot +(Petit-Jean, il nomme ainsi Jésus). J'ai gagné l'affaire. Et celles qui +sont encore en prison ne seront pas brûlées.» + +Le grand menteur fut démenti. Et le magistrat vainqueur assure qu'à la +dernière qu'on brûla on vit une nuée de crapauds sortir de sa tête. Le +peuple se rua sur eux à coups de pierres, si bien qu'elle fut plus +lapidée que brûlée. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas à +bout d'un crapaud noir, qui échappa aux flammes, aux bâtons, aux +pierres, et se sauva, comme un démon qu'il était, en lieu où on ne sut +jamais le trouver. + + + + +CHAPITRE XIX + +LES COUVENTS.--LA SORCELLERIE DANS LES COUVENTS.--LE PRINCE DES +MAGICIENS + +1610-1611 + + +Le Parlement de Provence n'eut rien à envier aux succès du Parlement de +Bordeaux. La juridiction laïque saisit de nouveau l'occasion d'un procès +de sorcellerie pour se faire la réformatrice des moeurs ecclésiastiques. +Elle jeta un regard sévère dans le monde fermé des couvents. Rare +occasion. Il y fallut un concours singulier de circonstances, des +jalousies furieuses, des vengeances de prêtre à prêtre. Sans ces +passions indiscrètes, que nous verrons plus tard encore éclater de +moments en moments, nous n'aurions nulle connaissance de la destinée +réelle de ce grand peuple de femmes qui meurt dans ces tristes maisons, +pas un mot de ce qui se passe derrière ces grilles et ces grands murs +que le confesseur franchit seul. + +Le prêtre basque que Lancre montre si léger, si mondain, allant l'épée +au côté, danser la nuit au sabbat, où il conduit sa sacristine, n'était +pas un exemple à craindre. Ce n'était pas celui-là que l'Inquisition +d'Espagne prenait tant de peine à couvrir, et pour qui ce corps si +sévère se montrait si indulgent. On entrevoit fort bien chez Lancre, au +milieu de ses réticences, qu'il y a encore _autre chose_. Et les États +généraux de 1614, quand ils disent qu'il ne faut pas que le prêtre juge +le prêtre, pensent aussi à _autre chose_. C'est précisément ce mystère +qui se trouva déchiré par le Parlement de Provence. Le directeur de +religieuses, maître d'elles, et disposant de leur corps et de leur âme, +les ensorcelant: voilà ce qui apparut au procès de Gauffridi, plus tard +aux affaires terribles de Loudun et de Louviers, dans celles que +Llorente, que Ricci et autres nous ont fait connaître. + +La tactique fut la même pour atténuer le scandale, désorienter le +public, l'occuper de la forme en cachant le fond. Au procès d'un prêtre +sorcier, on mit en saillie le sorcier, et l'on escamota le prêtre, de +manière à tout rejeter sur les arts magiques et faire oublier la +fascination naturelle d'un homme maître d'un troupeau de femmes qui lui +sont abandonnées. + +Il n'y avait aucun moyen d'étouffer la première affaire. Elle avait +éclaté en pleine Provence, dans ce pays de lumière où le soleil perce +tout à jour. Le théâtre principal fut non-seulement Aix et Marseille, +mais le lieu célèbre de la Sainte-Baume, pèlerinage fréquenté où une +foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel à mort de +deux religieuses possédées et de leurs démons. Les Dominicains, qui +entamèrent la chose comme inquisiteurs, s'y compromirent fort par +l'éclat qu'ils lui donnèrent et par leur partialité pour telle de ces +religieuses. Quelque soin que le Parlement mît ensuite à brusquer la +conclusion, ces moines eurent grand besoin de s'expliquer et de +s'excuser. De là le livre important du moine Michaëlis, mêlé de vérités, +de fables, où il érige Gauffridi, le prêtre qu'il fit brûler, en _Prince +des magiciens_ non-seulement de France, mais d'Espagne, d'Allemagne, +d'Angleterre et de Turquie, de toute la terre habitée. + +Gauffridi semble avoir été un homme agréable et de mérite. Né aux +montagnes de Provence, il avait beaucoup voyagé dans les Pays-Bas et +dans l'Orient. Il avait la meilleure réputation à Marseille, où il était +prêtre à l'église des Acoules. Son évêque en faisait cas, et les dames +les plus dévotes le préféraient pour confesseur. Il avait, dit-on, un +don singulier pour se faire aimer de toutes. Néanmoins il aurait gardé +une bonne réputation si une dame noble de Provence, aveugle et +passionnée, n'eut poussé l'infatuation jusqu'à lui confier (peut-être +pour son éducation religieuse) une charmante enfant de douze ans, +Madeleine de la Palud, blonde et d'un caractère doux. Gauffridi y perdit +l'esprit, et ne respecta pas l'âge ni la sainte ignorance, l'abandon de +son élève. + +Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s'aperçut de son +malheur, de cet amour inférieur et sans espoir de mariage. Gauffridi, +pour la retenir, dit qu'il pouvait l'épouser devant le Diable, s'il ne +le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en lui disant qu'il +était le _Prince des magiciens_, et qu'elle en deviendrait la reine. Il +lui mit au doigt un anneau d'argent, marqué de caractères magiques. La +mena-t-il au sabbat ou lui fit-il croire qu'elle y avait été, en la +troublant par des breuvages, des fascinations magnétiques? Ce qui est +sûr, c'est que l'enfant, tiraillée entre deux croyances, pleine +d'agitation et de peur, fut dès lors par moment folle, et certains accès +la jetaient dans l'épilepsie. Sa peur était d'être enlevée vivante par +le Diable. Elle n'osa plus rester dans la maison de son père, et se +réfugia au couvent des Ursulines de Marseille. + +C'était le plus calme des ordres et le moins déraisonnable. Elles +n'étaient pas oisives, s'occupant un peu à élever des petites filles. La +réaction catholique, qui avait commencé avec une haute ambition +espagnole d'extase, impossible alors, qui avait follement bâti force +couvents de carmélites, feuillantines et capucines, s'était vue bientôt +au bout de ses forces. Les filles qu'on murait là si durement pour s'en +délivrer mouraient tout de suite, et, par ces morts si promptes, +accusaient horriblement l'inhumanité des familles. Ce qui les tuait, ce +n'étaient pas les mortifications, mais l'ennui et le désespoir. Après le +premier moment de ferveur, la terrible maladie des cloîtres (décrite dès +le Ve siècle par Cassien), l'ennui pesant, l'ennui mélancolique des +_après-midi_, l'ennui tendre qui égare en d'indéfinissables langueurs, +les minait rapidement. D'autres étaient comme furieuses; le sang trop +fort les étouffait. + +Une religieuse, pour mourir décemment sans laisser trop de remords à +ses proches, doit y mettre environ dix ans (c'est la vie moyenne des +cloîtres). Il fallut donc en rabattre, et des hommes de bons sens et +d'expérience sentirent que, pour les prolonger, il fallait les occuper +quelque peu, ne pas les tenir trop seules. Saint François de Sales fonda +les Visitandines, qui devaient, deux à deux, visiter les malades. César +de Bus et Romillion, qui avaient créé les Prêtres de la doctrine (en +rapport avec l'Oratoire), fondèrent ce qu'on eût pu appeler les filles +de la Doctrine, les Ursulines, religieuses enseignantes, que ces prêtres +dirigeaient. Le tout sous la haute inspection des évêques, et peu, +très-peu monastique; elles n'étaient pas cloîtrées encore. Les +Visitandines sortaient; les Ursulines recevaient (au moins les parents +des élèves). Les unes et les autres étaient en rapport avec le monde, +sous des directeurs estimés. L'écueil de tout cela, c'était la +médiocrité. Quoique les Oratoriens et Doctrinaires aient eu des gens de +grand mérite, l'esprit général de l'ordre était systématiquement moyen, +modéré, attentif à ne pas prendre un vol trop haut. Le fondateur des +Ursulines, Romillion, était un homme d'âge, un protestant converti, qui +avait tout traversé, et était revenu de tout. Il croyait ses jeunes +Provençales déjà aussi sages, et comptait tenir ses petites ouailles +dans les maigres pâturages d'une religion oratorienne, monotone et +raisonnable. C'est par là que l'ennui rentrait. Un matin, tout échappa. + +Le montagnard provençal, le voyageur, le mystique, l'homme de trouble et +de passion, Gauffridi, qui venait là comme directeur de Madeleine, eut +une bien autre action. Elles sentirent une puissance, et, sans doute +par les échappées de la jeune folle amoureuse, elles surent que ce +n'était rien moins qu'une puissance diabolique. Toutes sont saisies de +peur, et plus d'une aussi d'amour. Les imaginations s'exaltent; les +têtes tournent. En voilà cinq ou six qui pleurent, qui crient et qui +hurlent, qui se sentent saisies du démon. + +Si les Ursulines eussent été cloîtrées, murées, Gauffridi, leur seul +directeur, eût pu les mettre d'accord de manière ou d'autre. Il aurait +pu arriver, comme en un cloître du Quesnoy en 1490, que le Diable, qui +prend volontiers la figure de celui qu'on aime, se fut constitué, sous +la figure de Gauffridi, l'amant commun des religieuses. Ou bien, comme +dans ces cloîtres espagnols dont parle Llorente, il leur eût persuadé +que le prêtre sacre de prêtrise celles à qui il fait l'amour, et que le +péché avec lui est une sanctification. Opinion répandue en France, et à +Paris même, où ces maîtresses de prêtres étaient dites «les consacrées» +(Lestoile, édit. Mich., 561). + +Gauffridi, maître de toutes, s'en tint-il à Madeleine? Ne passa-t-il pas +de l'amour au libertinage? On ne sait. L'arrêt indique une religieuse +qu'on ne montra pas au procès, mais qui reparaît à la fin, comme s'étant +donnée au Diable et à lui. + +Les Ursulines étaient une maison toute à jour, où chacun venait, voyait. +Elles étaient sous la garde de leurs Doctrinaires, honnêtes, et +d'ailleurs jaloux. Le fondateur même était là, indigné et désespéré. +Quel malheur pour l'ordre naissant, qui, à ce moment même, prospérait, +s'étendait partout en France! Sa prétention était la sagesse, le bon +sens, le calme. Et tout à coup il délire! Romillion eût voulu étouffer +la chose. Il fit secrètement exorciser ces filles par un de ses prêtres. +Mais les diables ne tenaient compte d'exorcistes doctrinaires. Celui de +la petite blonde, Diable noble, qui était Belzébuth, démon de l'orgueil, +ne daigna desserrer les dents. + +Il y avait, parmi ces possédées, une fille particulièrement adoptée de +Romillion, fille de vingt à vingt-cinq ans, fort cultivée et nourrie +dans la controverse, née protestante, mais qui, n'ayant père ni mère, +était tombée aux mains du Père, comme elle, protestant converti. Son nom +de Louise Capeau semble roturier. C'était, comme il parut trop, une +fille d'un prodigieux esprit, d'une passion enragée. Ajoutez-y une +épouvantable force. Elle soutint trois mois, outre son orage infernal, +une lutte désespérée qui eût tué l'homme le plus fort en huit jours. + +Elle dit qu'elle avait trois diables: Verrine, bon diable catholique, +léger, un des démons de l'air; Léviathan, mauvais diable, raisonneur et +protestant; enfin un autre qu'elle avoue être celui de l'impureté. Mais +elle en oublie un, le démon de la jalousie. + +Elle haïssait cruellement la petite, la blonde, la préférée, +l'orgueilleuse demoiselle noble. Celle-ci, dans ses accès, avait dit +qu'elle avait été au sabbat, et qu'elle y avait été reine, et qu'on l'y +avait adorée, et qu'elle s'y était livrée, mais au Prince ...--Quel +prince?--Louis Gauffridi, le Prince des magiciens. + +Cette Louise, à qui une telle révélation avait enfoncé un poignard, +était trop furieuse pour en douter. Folle, elle crut la folle, afin de +la perdre. Son démon fut soutenu de tous les démons des jalouses. Toutes +crièrent que Gauffridi était bien le roi des sorciers. Le bruit se +répandit partout qu'on avait fait une grande capture, un prêtre roi des +magiciens, le Prince de la magie, pour tous les pays. Tel fut l'affreux +diadème de fer et de feu que ses démons femelles lui enfoncèrent au +front. + +Tout le monde perdit la tête, et le vieux Romillion même. Soit haine de +Gauffridi, soit peur de l'Inquisition, il sortit l'affaire des mains de +l'évêque, et mena ses deux possédées, Louise et Madeleine, au couvent de +la Sainte-Baume, dont le prieur dominicain était le Père Michaëlis, +propre inquisiteur du Pape en terre papale d'Avignon et qui prétendait +l'être pour toute la Provence. Il s'agissait uniquement d'exorcismes. +Mais, comme les deux filles devaient accuser Gauffridi, celui-ci allait +par le fait tomber aux mains de l'Inquisition. + +Michaëlis devait prêcher l'Advent à Aix, devant le Parlement. Il sentit +combien cette affaire dramatique le relèverait. Il la saisit avec +l'empressement de nos avocats de Cour d'assises quand il leur vient un +meurtre dramatique ou quelques cas curieux de conversation criminelle. + +Le beau, dans ce genre d'affaires, c'était de mener le drame pendant +l'Advent, Noël et le Carême, et de ne brûler qu'à la Semaine sainte, la +veille du grand moment de Pâques. Michaëlis se réserva pour le dernier +acte, et confia le gros de la besogne à un Dominicain flamand qu'il +avait, le docteur Dompt, qui venait de Louvain, qui avait déjà +exorcisé, était ferré en ces sottises. + +Ce que le Flamand d'ailleurs avait à faire de mieux, c'était de ne rien +faire. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible, trois fois plus +zélé que l'Inquisition, d'une inextinguible fureur, d'une brûlante +éloquence, bizarre, baroque parfois, mais à faire frémir, une vraie +torche infernale. + +La chose fut réduite à un duel entre les deux diables, entre Louise et +Madeleine, par-devant le peuple. Des simples qui venaient là au +pèlerinage de la Sainte-Baume, un bon orfèvre par exemple et un drapier, +gens de Troyes en Champagne, étaient ravis de voir le démon de Louise +battre si cruellement les démons et fustiger les magiciens. Ils en +pleuraient de joie, et s'en allaient en remerciant Dieu. + +Spectacle bien terrible cependant (même dans la lourde rédaction des +procès-verbaux du Flamand) de voir ce combat inégal; cette fille, plus +âgée et si forte, robuste Provençale, vraie race des cailloux de la +Crau, chaque jour lapider, assommer, écraser cette victime, jeune et +presque enfant, déjà suppliciée par son mal, perdue d'amour et de honte, +dans les crises de l'épilepsie... + +Le volume du Flamand, avec l'addition de Michaëlis, en tout quatre cents +pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces que cette +fille vomit Cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle prêchait sur +toutes choses, sur les sacrements, sur la venue prochaine de +l'Antéchrist, sur la fragilité des femmes, etc., etc. De là, au nom de +ses Diables, elle revenait à la fureur, et deux fois par jour reprenait +l'exécution de la petite, sans respirer, sans suspendre une minute +l'affreux torrent, à moins que l'autre, éperdue, «un pied en enfer,» +dit-elle elle-même, ne tombât en convulsion, et ne frappât les dalles de +ses genoux, de son corps, de sa tête évanouie. + +Louise est bien au quart folle, il faut l'avouer; nulle fourberie n'eût +suffi à tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne, sur +chaque endroit où elle peut crever le coeur à la patiente et y faire +entre l'aiguille, une horrible lucidité. + +C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possédée du Diable, +communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la plus +haute autorité. La vénérable Catherine de France, la première des +Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la +surprend en flagrant délit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente, en +est quitte pour dire, au nom de son diable: «Le Diable est le père du +mensonge.» + +Un minime, homme de sens, qui est là, relève ce mot, et lui dit: «Alors, +tu mens.» Et aux exorcistes: «Que ne faites-vous taire cette femme?» Il +leur cite l'histoire de Marthe, la fausse possédée de Paris. Pour +réponse, on la fait communier devant lui. Le Diable communiant, le +Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme est stupéfait ... +Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte partie, ne dit plus +un mot. + +Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: «Je +vois des magiciens ...» Chacun tremble pour soi-même. + +Victorieuse de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu'à Marseille. Son +exorciste flamand, réduit à l'étrange rôle de secrétaire et confident du +Diable, écrit sous sa dictée cinq lettres: + +Aux Capucins de Marseille pour qu'ils somment Gauffridi de se +convertir;--aux mêmes Capucins pour qu'ils arrêtent Gauffridi, le +garrottent avec une étole et le tiennent prisonnier dans telle maison +qu'elle indique;--plusieurs lettres aux modérés, à Catherine de France, +aux prêtres de la Doctrine, qui eux-mêmes se déclaraient contre +elle.--Enfin, cette femme effrénée, débordée, insulte sa propre +supérieure: «Vous m'avez dit au départ d'être humble et obéissante ... +Je vous rends votre conseil.» + +Verrine, le Diable de Louise, démon de l'air et du vent, lui soufflait +des paroles folles, légères et d'orgueil insensé, blessant amis et +ennemis, l'Inquisition même. Un jour, elle se mit à rire de Michaëlis, +qui se morfondait à Aix à prêcher dans le désert, tandis que tout le +monde venait l'écouter à la Sainte-Baume. «Tu prêches, ô Michaëlis! tu +dis vrai, mais avances, peu ... Et Louise, sans étudier, a atteint, +compris le sommaire de la perfection.» + +Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir brisé Madeleine. Un mot y +avait fait plus que cent sermons. Mot barbare: «Tu seras brûlée» (17 +décembre). La petite fille, éperdue, dit dès lors tout ce qu'elle +voulait et la soutint bassement. + +Elle s'humilia devant tous, demanda pardon à sa mère, à son supérieur +Romillion, à l'assistance, à Louise. Si nous en croyons celle-ci, la +peureuse la prit à part, la pria d'avoir pitié d'elle, de ne pas trop +la châtier. + +L'autre, tendre comme un roc, clémente comme un écueil, sentit qu'elle +était à elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit, +l'enveloppa, l'étourdit et lui ôta le peu qui lui restait d'âme. Second +ensorcellement, mais à l'envers de Gauffridi, une _possession_ par la +terreur. La créature anéantie marchant sous la verge et le fouet, on la +poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur d'accuser, +d'assassiner celui qu'elle aimait encore. + +Si Madeleine avait résisté, Gauffridi eût échappé. Tout le monde était +contre Louise. + +Michaëlis même, à Aix, éclipsé par elle dans ses prédications, traité +d'elle si légèrement, eût tout arrêté plutôt que d'en laisser l'honneur +à cette fille. + +Marseille défendait Gauffridi, étant effrayée de voir l'inquisition +d'Avignon pousser jusqu'à elle, et chez elle prendre un Marseillais. + +L'évêque surtout et le chapitre défendaient leur prêtre. Ils soutenaient +qu'il n'y avait rien en tout cela qu'une jalousie de confesseurs, la +haine ordinaire des moines contre les prêtres séculiers. + +Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils étaient désolés du +bruit. Plusieurs en eurent tant de chagrin, qu'ils étaient près de tout +laisser et de quitter leur maison. Les dames étaient indignées, surtout +madame Libertat, la dame du chef des royalistes, qui avait rendu +Marseille au roi. Toutes pleuraient pour Gauffridi et disaient que le +démon seul pouvait attaquer cet agneau de Dieu. + +Les Capucins, à qui Louise si impérieusement ordonnait de le prendre au +corps, étaient (comme tous les ordres de Saint-François) ennemis des +Dominicains. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci tiraient de leur +possédée. La vie errante d'ailleurs qui mettait les Capucins en rapport +continuel avec les femmes leur faisait souvent des affaires de moeurs. +Ils n'aimaient pas qu'on se mît à regarder de si près la vie des +ecclésiastiques. Ils prirent parti pour Gauffridi. Les possédés +n'étaient pas chose si rare qu'on ne pût s'en procurer; ils en eurent un +à point nommé. Son Diable, sous l'influence du cordon de Saint-François, +dit tout le contraire du Diable de Saint-Dominique. Il dit et ils +écrivirent en son nom: «Que Gauffridi n'était nullement magicien, qu'on +ne pouvait l'arrêter.» + +On ne s'attendait pas à cela, à la Sainte-Baume. Louise parut interdite. +Elle trouva à dire seulement qu'apparemment les Capucins n'avaient pas +fait jurer à leur Diable de dire vrai Pauvre réponse, qui fut pourtant +appuyée par la tremblante Madeleine. + +Comme un chien qu'on a battu et qui craint de l'être encore, elle était +capable de tout, même de mordre et de déchirer. C'est par elle qu'en +cette crise Louise horriblement mordit. + +Elle-même dit seulement que l'évêque, sans le savoir, offensait Dieu. +Elle cria «contre les sorciers de Marseille,» sans nommer personne. Mais +le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine. Une femme qui +depuis deux ans avait perdu son enfant fut désignée par celle-ci comme +l'ayant étranglé. La femme, craignant les tortures, s'enfuit ou se tint +cachée. Son mari, son père, en larmes, vinrent à la Sainte-Baume, sans +doute pour fléchir les inquisiteurs. Mais Madeleine n'eût jamais osé se +dédire; elle répéta l'accusation. + +Qui était en sûreté? Personne. Du moment que le Diable était pris pour +vengeur de Dieu, du moment qu'on écrivait sous sa dictée les noms de +ceux qui pouvaient passer par les flammes, chacun eut de nuit et de jour +le cauchemar affreux du bûcher. + +Marseille, contre une telle audace de l'Inquisition papale, eût dû +s'appuyer du Parlement d'Aix. Malheureusement, elle savait qu'elle +n'était pas aimée à Aix. + +Celle-ci, petite ville officielle de magistrature et de noblesse, a +toujours été jalouse de l'opulente splendeur de Marseille, cette reine +du Midi. Ce fut tout au contraire l'adversaire de Marseille, +l'inquisiteur papal, qui, pour prévenir l'appel de Gauffridi au +Parlement, y eut recours le premier. C'était un corps très-fanatique +dont les grosses têtes étaient des nobles enrichis dans l'autre siècle +au massacre des Vaudois. Comme juges laïques, d'ailleurs, ils furent +ravis de voir un inquisiteur du pape créer un tel précédent, avouer que, +dans l'affaire d'un prêtre, dans une affaire de sortilége, l'Inquisition +ne pouvait procéder que pour l'instruction préparatoire. C'était comme +une démission que donnaient les inquisiteurs de toutes leurs vieilles +prétentions. Un côté flatteur aussi où mordirent ceux d'Aix, comme +avaient fait ceux de Bordeaux, c'était qu'eux laïques, ils fussent +érigés par l'Église elle-même en censeurs et réformateurs des moeurs +ecclésiastiques. + +Dans cette affaire, où tout devait être étrange et miraculeux, ce ne fut +pas la moindre merveille de voir un démon si furieux devenir tout à coup +flatteur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise charma les +gens du roi par un éloge du feu roi. Henri IV (qui l'aurait cru?) fut +canonisé par le Diable. Un matin, sans à-propos, il éclata en éloges «de +ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel.» + +Un tel accord des deux anciens ennemis, le Parlement et l'Inquisition, +celle-ci désormais sûre du bras séculier, des soldats et du bourreau, +une commission parlementaire envoyée à la Sainte-Baume pour examiner les +possédées, écouter leurs dépositions, leurs accusations, et dresser des +listes, c'était chose vraiment effrayante. Louise, sans ménagement, +désigna les Capucins, défenseurs de Gauffridi, et annonça «qu'ils +seraient punis _temporellement_» dans leurs corps et dans leur chair. + +Les pauvres Pères furent brisés. Leur Diable ne souffla plus mot. Ils +allèrent trouver l'évêque, et lui dirent qu'en effet on ne pouvait guère +refuser de représenter Gauffridi à la Sainte-Baume, et de faire acte +d'obéissance; mais qu'après cela l'évêque et le chapitre le +réclameraient, le replaceraient sous la protection de la justice +épiscopale. + +On avait calculé aussi, sans doute, que la vue de cet homme aimé allait +fort troubler les deux filles, que la terrible Louise elle-même serait +ébranlée des réclamations de son coeur. + +Ce coeur, en effet, s'éveilla à l'approche du coupable; la furieuse +semble avoir eu un moment d'attendrissement. Je ne connais rien de plus +brûlant que sa prière pour que Dieu sauve celui qu'elle a poussé à la +mort: «Grand Dieu, je vous offre tous les sacrifices qui ont été offerts +depuis l'origine du monde et le seront jusqu'à la fin ... le tout pour +Louis!... Je vous offre tous les pleurs des saints, toutes les extases +des anges ... le tout pour Louis! Je voudrais qu'il y eût plus d'âmes +encore pour que l'oblation fût plus grande ... le tout pour Louis! Pater +de coelis Deus, miserere Ludovici! Fili redemptor mundi Deus, miserere +Ludovici!...» etc. + +Vaine pitié! funeste d'ailleurs!... Ce qu'elle eût voulu, c'était que +l'accusé _ne s'endurcît pas_, qu'il s'avouât coupable. Auquel cas il +était sûr d'être brûlé, dans notre jurisprudence. + +Elle-même, du reste, était finie, elle ne pouvait plus rien. +L'inquisiteur Michaëlis, humilié de n'avoir vaincu que par elle, irrité +contre son exorciste flamand, qui s'était tellement subordonné à elle et +avait laissé voir à tous les secrets ressorts de la tragédie, Michaëlis, +venait justement pour briser Louise, sauver Madeleine et la lui +substituer, s'il se pouvait, dans ce drame populaire. Ceci n'était pas +maladroit et témoigne d'une certaine entente de la scène. L'hiver et +l'Advent avaient été remplis par la terrible sibylle, la bacchante +furieuse. Dans une saison plus douce, dans un printemps de Provence, au +Carême, aurait figuré un personnage plus touchant, un démon tout féminin +dans une enfant malade et dans une blonde timide. La petite demoiselle +appartenant à une famille distinguée, la noblesse s'y intéressait, et +le Parlement de Provence. + +Michaëlis, loin d'écouter son Flamand, l'homme de Louise, lorsqu'il +voulut entrer au petit conseil des Parlementaires, lui ferma la porte. +Un Capucin, venu aussi, au premier mot de Louise, cria: «Silence, Diable +maudit!» + +Gauffridi cependant était arrivé à la Sainte-Baume, où il faisait triste +figure. Homme d'esprit, mais faible et coupable, il ne pressentait que +trop la fin d'une pareille tragédie populaire, et, dans sa plus cruelle +catastrophe, il se voyait abandonné, trahi de l'enfant qu'il aimait. Il +s'abandonna lui-même, et, quand on le mit en face de Louise, elle +apparut comme un juge, un de ces vieux juges d'église, cruels et subtils +scolastiques. Elle lui posa les questions de doctrine, et à tout il +répondait _oui_, lui accordant même les choses les plus contestables, +par exemple, «que le Diable peut être cru en justice sur sa parole et +son serment.» + +Cela ne dura que huit jours (du 1er au 8 janvier). Le clergé de +Marseille le réclama. Ses amis, les Capucins, dirent avoir visité sa +chambre et n'avoir rien trouvé de magique. Quatre chanoines de Marseille +vinrent d'autorité le prendre et le ramenèrent chez lui. + +Gauffridi était bien bas. Mais ses adversaires n'étaient pas bien haut. +Même les deux inquisiteurs, Michaëlis et le Flamand, étaient +honteusement en discorde. La partialité du second pour Louise, du +premier pour Madeleine, dépassa les paroles mêmes, et l'on en vint aux +voies de fait. Ce chaos d'accusations, de sermons, de révélations, que +le Diable avait dicté par la bouche de Louise, le Flamand, qui l'avait +écrit, soutenait que tout cela était parole de Dieu, et craignait qu'on +n'y touchât. Il avouait une grande défiance de son chef Michaëlis, +craignant que, dans l'intérêt de Madeleine, il n'altérât ces papiers de +manière à perdre Louise, il les défendit tant qu'il put, s'enferma dans +sa chambre, et soutint un siége. Michaëlis, qui avait les parlementaires +pour lui, ne put prendre le manuscrit qu'au nom du roi et en enfonçant +la porte. + +Louise, qui n'avait peur de rien, voulait au roi opposer le pape. Le +Flamand porta appel contre son chef Michaëlis à Avignon, au légat. Mais +la prudente cour papale fut effrayée du scandale de voir un inquisiteur +accuser un inquisiteur. Elle n'appuya pas le Flamand, qui n'eut plus +qu'à se soumettre. Michaëlis, pour le faire taire, lui restitua les +papiers. + +Ceux de Michaëlis, qui forment un second procès-verbal assez plat et +nullement comparable à l'autre, ne sont remplis que de Madeleine. On lui +fait de la musique pour essayer de la calmer. On note très-soigneusement +si elle mange ou ne mange pas. On s'occupe trop d'elle en vérité, et +souvent de façon peu édifiante. On lui adresse des questions étranges +sur le magicien, sur les places de son corps qui pouvaient avoir la +marque du Diable. Elle-même fut examinée. Quoique elle dût l'être à Aix +par les médecins et chirurgiens du Parlement (p. 70), Michaëlis, par +excès de zèle, la visita à la Sainte-Baume, et il spécifie ses +observations (p. 69). Point de matrone appelée. Les juges, laïques et +moines, ici réconciliés et n'ayant pas à craindre leur surveillance +mutuelle, se passèrent apparemment ce mépris des formalités. + +Ils avaient un juge en Louise. Cette fille hardie stigmatisa ces +indécences au fer chaud: «Ceux qu'engloutit le Déluge n'avaient pas tant +fait que ceux-ci!... Sodome, rien de pareil n'a jamais été dit de +toi!...» + +Elle dit aussi: «Madeleine est livrée à l'impureté!» C'était, en effet, +le plus triste. La pauvre folle, par une joie aveugle de vivre, de +n'être pas brûlée, ou par un sentiment confus que c'était elle +maintenant qui avait action sur les juges, chanta, dansa par moments +avec une liberté honteuse, impudique et provocante. Le prêtre de la +Doctrine, le vieux Romillion, en rougit pour son Ursuline. Choqué de +voir ces hommes admirer ses longs cheveux, il dit qu'il fallait les +couper, lui ôter cette vanité. + +Elle était obéissante et douce dans ses bons moments. Et on aurait bien +voulu en faire une Louise. Mais ses Diables étaient vaniteux, amoureux, +non éloquents et furieux, comme ceux de l'autre. Quand on voulut les +faire prêcher, ils ne dirent que des pauvretés. Michaëlis fut obligé de +jouer la pièce tout seul. Comme inquisiteur en chef, tenant à dépasser +de loin son subordonné Flamand, il assura avoir déjà tiré de ce petit +corps une armée de six mille six cent soixante diables; il n'en restait +qu'une centaine. Pour mieux convaincre le public, il lui fit rejeter le +charme ou sortilége qu'elle avait avalé, disait-il, et le lui tira de la +bouche dans une matière gluante. Qui eût refusé de se rendre à cela? +L'assistance demeura stupéfaite et convaincue. + +Madeleine était en bonne voie de salut. L'obstacle était elle-même. Elle +disait à chaque instant des choses imprudentes qui pouvaient irriter la +jalousie de ses juges et leur faire perdre patience. Elle avouait que +tout objet lui représentait Gauffridi, qu'elle le voyait toujours. Elle +ne cachait pas ses songes érotiques. «Cette nuit, disait-elle, j'étais +au sabbat. Les magiciens adoraient ma statue toute dorée. Chacun d'eux, +pour l'honorer, lui offrait du sang, qu'ils tiraient de leurs mains avec +des lancettes. _Lui_, il était là, à genoux, la corde au cou, me priant +de revenir à lui et de ne pas le trahir ... Je résistais ... Alors il +dit: «Y a-t-il quelqu'un ici qui veuille mourir pour elle?--«Moi, dit un +jeune homme,» et le magicien l'immola.» + +Dans un autre moment, elle le voyait qui lui demandait seulement un seul +de ses beaux cheveux blonds. «Et comme je refusais, il dit: «La moitié +au moins d'un cheveu.» + +Elle assurait cependant qu'elle résistait toujours. Mais un jour, la +porte se trouvant ouverte, voilà notre convertie qui courait à toutes +jambes pour rejoindre Gauffridi. + +On la reprit, au moins le corps. Mais l'âme? Michaëlis ne savait comment +la reprendre. Il avisa heureusement son anneau magique. Il le tira, le +coupa, le détruisit, le brûla. Supposant aussi que l'obstination de +cette personne si douce venait des sorciers invisibles qui +s'introduisaient dans la chambre, il y mit un homme d'armes, bien +solide, avec une épée qui frappait de tous les côtés, et taillait les +invisibles en pièces. + +Mais la meilleure médecine pour convertir Madeleine, c'était la mort de +Gauffridi. Le 5 février, l'inquisiteur alla prêcher le carême à Aix, vit +les juges et les anima. Le Parlement, docile à son impulsion, envoya +prendre à Marseille l'imprudent, qui, se voyant si bien appuyé de +l'évêque, du chapitre, des Capucins, de tout le monde, avait cru qu'on +n'oserait. + +Madeleine d'un côté, Gauffridi de l'autre, arrivèrent à Aix. Elle était +si agitée, qu'on fut contraint de la lier. Son trouble était +épouvantable, et l'on n'était plus sûr de rien. On avisa un moyen bien +hardi avec cette enfant si malade, une de ces peurs qui jettent une +femme dans les convulsions et parfois donnent la mort. Un vicaire +général de l'archevêché dit qu'il y avait en ce palais un noir et étroit +charnier, ce qu'on appelle en Espagne un _pourrissoir_ (comme on en voit +à l'Escurial). Anciennement on y avait mis se consommer d'anciens +ossements de morts inconnus. Dans cet antre sépulcral, on introduisit la +fille tremblante. On l'exorcisa en lui appliquant au visage ces froids +ossements. Elle ne mourut pas d'horreur, mais elle fut dès lors à +discrétion, et l'on eut ce qu'on voulait, la mort de la conscience, +l'extermination de ce qui restait de sens moral et de volonté. + +Elle devint un instrument souple, à faire tout ce qu'on voulait, +flatteuse, cherchant à deviner ce qui plairait à ses maîtres. On lui +montra des huguenots, et elle les injuria. On la mit devant Gauffridi, +et elle lui dit par coeur les griefs d'accusation, mieux que n'eussent +fait les gens du roi. Cela ne l'empêchait pas de japper en furieuse +quand on la menait à l'église, d'ameuter le peuple contre Gauffridi en +faisant blasphémer son Diable au nom du magicien. Belzébub disait par sa +bouche: «Je renonce à Dieu au nom de Gauffridi, je renonce au Fils de +Dieu.» etc. Et au moment de l'élévation: «Retombe sur moi le sang du +Juste, de la part de Gauffridi!» + +Horrible communauté. Ce Diable à deux damnait l'un par les paroles de +l'autre; tout ce qu'il disait par Madeleine, on l'imputait à Gauffridi. +Et la foule épouvantée avait hâte de voir brûler le blasphémateur muet +dont l'impiété rugissait par la voix de cette fille. + +Les exorcistes lui firent cette cruelle question, à laquelle ils eussent +eux-mêmes pu répondre bien mieux qu'elle: «Pourquoi, Belzébub, parles-tu +si mal de ton grand ami?»--Elle répondit ces mots affreux: «S'il y a des +traîtres entre les hommes, pourquoi pas entre les démons? Quand je me +sens avec Gauffridi, je suis à lui pour faire tout ce qu'il voudra. Et +quand vous me contraignez, je le trahis et je m'en moque!» + +Elle ne soutint pas pourtant cette exécrable risée. Quoique le démon de +la peur et de la servilité semblât l'avoir toute envahie, il y eut place +encore pour le désespoir. Elle ne pouvait plus prendre le moindre +aliment. Et ces gens qui depuis cinq mois l'exterminaient d'exorcismes +et prétendaient l'avoir allégée de six mille ou sept mille diables, sont +obligés de convenir qu'elle ne voulait plus que mourir et cherchait +avidement tous les moyens de suicide. Le courage seul lui manquait. Une +fois, elle se piqua avec une lancette, mais n'eut pas la force +d'appuyer. Une fois, elle saisit un couteau, et, quand on le lui ôta, +elle tâcha de s'étrangler. Elle s'enfonçait des aiguilles, enfin essaya +follement de se faire entrer dans la tête une longue épingle par +l'oreille. + +Que devenait Gauffridi? L'inquisiteur, si long sur les deux filles, n'en +dit presque rien. Il passe comme sur le feu. Le peu qu'il dit est bien +étrange. Il conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des +aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui devait +être la marque du Diable. Quand on lui ôta le bandeau, il apprit avec +étonnement et horreur que, par trois fois, on avait enfoncé l'aiguille +sans qu'il la sentit? donc il était trois fois marqué du signe d'Enfer. +Et l'inquisiteur ajouta: «Si nous étions en Avignon, cet homme serait +brûlé demain.» + +Alors Gauffridi se sentit perdu et ne se défendit plus. Il regarda +seulement si quelques ennemis des Dominicains ne pourraient lui sauver +la vie. Il dit vouloir se confesser aux Oratoriens. Mais ce nouvel +ordre, qu'on aurait pu appeler le juste milieu du catholicisme, était +trop froid et trop sage pour prendre en main une telle affaire, si +avancée d'ailleurs et désespérée. + +Alors il se retourna vers les moines Mendiants, se confessa aux +Capucins, avoua tout et plus que la vérité, pour acheter la vie par la +honte. En Espagne, il aurait été _relaxé_ certainement, sauf une petite +pénitence dans quelque couvent. Mais nos parlements étaient plus +sévères; ils tenaient à constater la pureté supérieure de la juridiction +laïque. Les Capucins, eux-mêmes peu rassurés sur l'article des moeurs, +n'étaient pas gens à attirer la foudre sur eux. Ils enveloppaient +Gauffridi, le gardaient, le consolaient jour et nuit, mais seulement +pour qu'il s'avouât magicien, et que, la magie restant le chef +d'accusation, on pût laisser au second plan la séduction d'un directeur, +qui compromettait le clergé. + +Donc ses amis, les Capucins, par obsession, caresses et tendresses, +tirent de lui l'aveu mortel, qui, disaient-ils, sauvait son âme, mais +qui bien certainement livrait son corps au bûcher. + +L'homme étant perdu, fini, on en finit avec les filles, qu'on ne devait +pas brûler. Ce fut une facétie. Dans une grande assemblée du Clergé et +du Parlement, on fit venir Madeleine, et, parlant à elle, on somma son +Diable, Belzébub, de vider les lieux, sinon de donner ses oppositions. +Il n'eut garde de le faire, et partit honteusement. + +Puis, on fit venir Louise, avec son Diable Verrine, mais avant de +chasser un esprit si ami de l'Église, les moines régalèrent les +parlementaires, novices en ces choses, du savoir-faire de ce Diable, en +lui faisant exécuter une curieuse pantomime. «Comment font les +Sépharins, les Chérubins, les Trônes, devant Dieu?--Chose difficile, dit +Louise, ils n'ont pas de corps.» Mais, comme on répéta l'ordre, elle fit +effort pour obéir, imitant le vol des uns, le brûlant désir des autres, +et enfin l'adoration, en se courbant devant les juges, prosternée et la +tête en bas. On vit cette fameuse Louise, si fière et si indomptée, +s'humilier, baiser le pavé, et, les bras tendus, s'y appliquer de tout +son long. + +Singulière exhibition, frivole, indécente, par laquelle on lui fit +expier son terrible succès populaire. Elle gagna encore l'assemblée par +un cruel coup de poignard qu'elle frappa sur Gauffridi, qui était là +garrotté: «Maintenant, lui dit-on, où est Belzébub, le Diable sorti de +Madeleine?--Je le vois distinctement à l'oreille de Gauffridi.» + +Est-ce assez de honte et d'horreurs? Resterait à savoir ce que cet +infortuné dit à la question. On lui donna l'ordinaire et +l'extraordinaire. Tout ce qu'il y dut révéler éclairerait sans nul doute +la curieuse histoire des couvents de femmes. Les parlementaires +recueillaient avidement ces choses-là, comme armes qui pouvaient servir, +mais ils les tenaient «sous le secret de la cour.» + +L'inquisiteur Michaëlis, fort attaqué dans le public pour tant +d'animosité qui ressemblait fort à la jalousie, fut appelé par son +ordre, qui s'assemblait à Paris, et ne vit pas le supplice de Gauffridi, +brûlé vif à Aix quatre jours après (30 avril 1611). + +La réputation des Dominicains, entamée par ce procès, ne fut pas fort +relevée par une autre affaire de _possession_ qu'ils arrangèrent à +Beauvais (novembre) de manière à se donner tous les honneurs de la +guerre, et qu'ils imprimèrent à Paris. Comme on avait reproché surtout +au Diable de Louise de ne pas parler latin, la nouvelle possédée, Denise +Lacaille, en jargonnait quelques mots. Ils en firent grand bruit, la +montrèrent souvent en procession, la promenèrent même de Beauvais à +Notre-Dame-de-Liesse. Mais l'affaire resta assez froide. Ce pèlerinage +picard n'eût pas l'effet dramatique, les terreurs de la Sainte-Baume. +Cette Lacaille, avec son latin, n'eût pas la brûlante éloquence de la +Provençale, ni sa fougue, ni sa fureur. Le tout n'aboutit à rien qu'à +amuser les huguenots. + +Qu'advint-il des deux rivales, de Madeleine et de Louise? La première, +du moins son ombre, fut tenue en terre papale, de peur qu'on ne la fît +parler sur cette funèbre affaire. On ne la montrait en public que comme +exemple de pénitence. On la menait couper avec de pauvres femmes du bois +qu'on vendait pour aumônes. Ses parents, humiliés d'elle, l'avaient +répudiée et abandonnée. + +Pour Louise, elle avait dit pendant le procès: «Je ne m'en glorifierai +pas ... Le procès fini, j'en mourrai!» Mais cela n'arriva point. Elle ne +mourut pas; elle tua encore. Le Diable meurtrier qui était en elle était +plus furieux que jamais. Elle se mit à déclarer aux inquisiteurs par +noms, prénoms et surnoms, tous ceux qu'elle imaginait affiliés à la +magie, entres autres une pauvre fille, nommée Honorée, «aveugle des deux +yeux,» qui fut brûlée vive. + +«Prions Dieu, dit en finissant le bon P. Michaëlis, que le tout soit à +sa gloire et à celle de son Église.» + + + + +CHAPITRE XX + +LUYNES ET LE P. ARNOUX.--PERSÉCUTION DES PROTESTANTS + +1618-1620 + + +N'avons-nous pas outre mesure appuyé sur une anecdote, sur un fait +individuel? Nous ne le croyons nullement. Nous regardons ce procès comme +jetant une grande lumière sur un fait collectif immense, sur l'existence +intérieure des ordres religieux tellement multipliés à cette époque. Ce +qui se passa dans un ordre modéré et raisonnable, soumis à la discipline +Oratorienne et Doctrinaire, aidera à faire comprendre le drame que +recelaient les autres, et qui, pendant tout le siècle, par de tragiques +lueurs, continue de se révéler. + +L'attention très-méritée qu'on a donnée de nos jours à Port-Royal, +portée exclusivement sur cette rare exception, a fait oublier un peu +trop la généralité des faits. Malgré l'effort incroyable avec lequel les +divers partis religieux ont travaillé à étouffer ce qui transpirait de +la vie des cloîtres, elle s'est montrée suffisamment, et l'on peut fort +bien y suivre l'_Histoire de la Direction_. + +On vit aussi dans cette affaire la puissance terrible de publicité dont +disposaient les ordres religieux. Les révélations de l'Ursuline Louise, +acceptées des Dominicains, se répandirent avec l'autorité d'un livre de +prophéties. Même de très-libres esprits, non influencés par les moines, +Jansénius et Saint-Cyran, longtemps après, admettaient que Gauffridi +avait été le Prince des magiciens, et, d'après Louise, en auguraient la +prochaine venue de l'Antéchrist. + +Maintenant il faut savoir qu'en un siècle (à peu près de 1620 à 1720) +les couvents, ces puissantes machines d'intrigues, multiplièrent à +l'infini. Précisons les chiffres, au moins pour deux ordres nouveaux. + +Les Ursulines formèrent _trois cent cinquante_ congrégations +enseignantes, divisées chacune en plusieurs maisons d'éducation ou +pensionnats (peut-être _mille maisons_ en tout). + +Les Visitandines, en trente années seulement, avaient déjà _cent +couvents_. J'ignore le nombre ultérieur. Mais l'on sait qu'à la fin du +siècle _une seule branche_ des Visitandines, celle du Sacré-Coeur, +_fonda en vingt années plus de quatre cents couvents_. + +Ursulines et Visitandines, dirigées d'abord par les prêtres +doctrinaires et par les évêques, le furent bientôt par les Jésuites, et +devinrent, sous leur main habile, un vaste clavier qu'on put faire +résonner d'ensemble quand on voulut obtenir de grands effets d'opinion. + +L'influence de la Presse, ses voix divergentes, son froid papier, où la +foule épelle le noir sur du blanc, tout cela en vérité est faible à côté +des vives paroles, des chaudes, tendres et caressantes insistances de +toutes ces religieuses sur les dames, et même les hommes, qui +fréquentaient leurs parloirs. Ces dames, mères de leurs élèves, ou +parentes et amies des religieuses, ou amenées par la dévotion, +recevaient d'elles le mot d'ordre, venu des Jésuites, et s'en faisaient +à la cour, à la ville, les zélées propagatrices. Ce mot, parti du +Louvre, du P. Cotton, du P. Arnoux, ou de la maison professe des +Jésuites (rue Saint-Antoine), tombé dans ce monde inflammable de femmes +ardentes et dociles, courait comme une traînée de poudre, et en un +moment il était partout. Moins rapides les effets du télégraphe +électrique. + +Notez qu'avec ces religieuses sédentaires travaillaient, d'ensemble, +tout un monde de prêtres et de moines. Les ordres anciens, jaloux des +Jésuites, comme les Mendiants, dans les grandes occasions n'agissaient +pas moins dans le même sens. S'il s'agissait, par exemple, d'un coup +décisif à frapper sur les protestants ou les jansénistes, la machine +épouvantable de deux ou trois mille parloirs répétant la chose et la +faisant répéter par leurs visiteuses innombrables, était appuyée en +dessous jusqu'aux derniers rangs du peuple par les religieux infimes, +spécialement par _quatre cents_ bandes errantes de Capucins. + +Soit qu'il s'agît de peser en haut sur la cour par une force d'opinion +qu'on faisait monter d'en bas, soit qu'il s'agît de répandre un faux +bruit, une panique, une peur qui soulevât la foule et la rendît +furieuse, on jouait de la machine. Si l'on ne disposait pas d'un peuple +aussi inflammable qu'au temps de la Saint-Barthélemy, en revanche, un +art nouveau et un nouvel instrument était créés dont on pouvait tirer +autant de résultats. C'est ce qui explique pourquoi, et dans l'Allemagne +catholique, et en France, un parti tombé du grand fanatisme aux +platitudes de la dévotion intrigante, n'en eut pas moins l'action énorme +de la guerre de Trente ans, put faire la France complice de l'Autriche +contre l'Europe, contre elle-même, et fit ici en petit l'essai des +futures Dragonnades. + +Le changement de favoris ne changea absolument rien au grand courant des +choses. Concini appartenait aux Espagnols et voulait les appeler à son +secours (Richelieu). Luynes ne fut pas moins Espagnol. Au moment de la +crise, il s'offrait à l'Espagne pour une modique pension (_Arch. de +Simancas_, ap. Capefigue). + +Tout ce qu'il voulait, c'était de l'argent. Il prit pour lui l'énorme +fortune de Concini, et bientôt impudemment se fit connétable. Ses +frères, Brantes et Cadenet, se déguisent en M. de Luxembourg et M. le +duc de Chaulnes. Tous deux maréchaux de France. + +Rien au dedans, rien au dehors. À grand'peine Lesdiguières, alarmé dans +son Dauphiné par l'Espagne, qui guerroie contre la Savoie, obtient de +faire une légère démonstration en faveur du Savoyard. Au dedans, Luynes +promit des réformes, n'en fit point, et, tout au contraire, créa pour +argent nombre d'offices nouveaux (avec exemption d'impôts et droit de +vexer le peuple). La langue ne suffit plus aux titres ridicules que le +fisc inventa: auneurs de drap, vendeurs de poisson, élèves de +l'écritoire, etc. + +Le vrai changement au Louvre fut celui du Confesseur. Luynes osa prier +le P. Cotton de se retirer. Mais ce fut pour demander aux Jésuites un +autre confesseur du roi. Ils lui fournirent le P. Arnoux, bien plus +propre que Cotton à les servir dans les circonstances nouvelles. Cotton +avait été l'homme des temps d'Henri IV, ces temps de ruse et de +transaction. Il avait connu saint Charles Borromée et il était aimé de +saint François de Sales. Sa fortune fut singulière. La fille de +Lesdiguières l'avait employé d'abord pour tourmenter doucement son père +et l'amener à la conversion. Le vieux soldat, qui voulait se faire +marchander plus longtemps, ajourna, mais il appuya le Jésuite auprès +d'Henri IV: «Si vous voulez un bon Jésuite, dit-il, prenez le P. +Cotton.» + +On a vu comment Cotton se ligua avec la cour pour faire sauter Sully. Il +échoua, et cependant se maintint par le parti espagnol, par la reine et +par Concini. Mais il fallait un Jésuite plus hardi, plus violent, au +moment où éclatait la grande guerre d'Allemagne, pour occuper le roi, la +France, d'une petite guerre intérieure contre nos protestants. Ce +guerrier fut le P. Arnoux. + +La persécution protestante, c'est le point où s'accordaient tous les +rivaux d'influence. Concini l'avait commencée, et Luynes la continua. Le +clergé la demandait, le P. Arnoux l'imposait à son pénitent; le favori +espérait y occuper son jeune roi à une petite guerre sans péril. Il +n'était pas jusqu'aux exilés, aux gens de la reine mère, tels que +Richelieu, qui ne poussassent en ce sens. + +Il est fort intéressant de voir l'art persévérant, ingénieux et varié, +dont ces Pères, depuis 1610, travaillaient les protestants. Ils n'y +employaient plus la pointe, comme en l'autre siècle, mais plutôt le +tranchant du fer, un tranchant mal affilé qu'ils promenèrent, douze ans +durant, à la gorge des victimes, voulant préalablement terrifier, +démoraliser, abêtir et désespérer, mais lentement égorgillés, saignés +d'un petit coutelet. Et les excellents bouchers ne mirent le fer dans le +coeur que quand le patient, déjà affaibli, défaillait et tournait les +yeux. + +Les protestants étaient l'objet d'une antipathie croissante. Ils +faisaient tache en ce temps dans une France toute nouvelle. Ils avaient +l'air d'une ombre arriérée du XVIe siècle. Ils étaient tristes et peu +galants, faisant exception à la loi générale du XVIIe: _l'universalité +de l'adultère_, aux moeurs loyales où chacun se pique de tromper son +intime ami. + +Autre défaut. Seuls, ils gardaient quelque esprit public, un reste +d'attachement pour le gouvernement collectif, le gouvernement _de soi +par soi_ (self government). La France, qui avait abdiqué, s'ennuyait de +les voir encore attachés à ces vieilleries. Elle ne voulait plus qu'un +bon maître. + +Troisième défaut. Les protestants avaient le tort de voir clair, de voir +que l'Espagne gouvernait la France, que Marie, Concini, Luynes, +n'étaient qu'une cérémonie. Ils distinguaient très-bien derrière ces +ombres changeantes un petit nombre d'étrangers, de vieux ligueurs et de +Jésuites; pour âme, le confesseur du roi. + +Le jour de la mort d'Henri IV, chacun croyait qu'il y aurait massacre à +Paris. Un Jésuite même, en chaire, le conseilla ou regretta qu'il n'eût +pas eu lieu. Dès l'année suivante (1611), on commença à organiser dans +les villes catholiques du Poitou et du Limousin, et aussi à Saintes, à +Orléans, à Chartres, de vives paniques, en criant: «Voilà les huguenots +qui arment et qui vont vous massacrer!» Furieux de peur, les catholiques +armaient et voulaient tuer tout. Toujours le même moyen qui avait réussi +dans toutes les Saint-Barthélemy du XVIe siècle. + +En celui-ci, on n'allait pas si vite. Cependant les protestants auraient +été fous s'ils n'avaient pris des précautions. Ils n'avaient nulle +protection à attendre d'un gouvernement dominé par l'Espagnol qui eût +voulu le massacre. Ils recoururent à eux-mêmes, rétablirent les +institutions de défense qui seules les avaient sauvés autrefois. La +principale, c'était que, dans l'intervalle entre leurs assemblées +générales, dans ces entr'actes assez longs où on pouvait les surprendre, +il restât quelqu'un pour faire sentinelle. Dans chaque province, un +conseil permanent devait rester réuni pour recevoir les avis et faire +convoquer, s'il le fallait, une assemblée de _province_, qui, au besoin +s'adjoindrait plusieurs provinces voisines pour former une assemblée de +_cercle_, ou qui même provoquerait une assemblée _générale_. + +Cette organisation de défense, quoique fort mal exécutée, imposa au +parti massacreur. Mais elle lui donna une bien belle occasion de +calomnier les protestants et de les faire prendre en haine. Ils +voulaient une _république_, ils faisaient un _État dans l'État_, etc., +etc. C'est ce qu'on répète encore, sans aucune réflexion sur la +nécessité terrible qui fit et exigea cela. Chose monstrueuse, en effet, +coupable, horriblement coupable! Ils voulaient vivre, ils voulaient +sauver leurs femmes et leurs enfants. + +Les voyant en garde, on essaya de moyens de ruse. La reine mère (1612) +tâcha d'avoir un maire à elle dans leurs places qui pût les trahir, par +exemple à Saint-Jean-d'Angély, même à la Rochelle. N'y parvenant, elle +envoya, pour soumettre cette dernière ville au Parlement de Paris, un +conseiller protestant sous le titre nouveau d'_intendant de justice_. +Cet escamotage, contraire à tous les traités, aux serments des rois, ne +réussit pas. Le peuple prit les armes et faillit faire justice à cet +_intendant_, qui pourtant sortit en vie. + +Dans le petit pays de Gex, on essaya d'une chose où la main jésuite +éclate admirablement. On leur ôta leurs temples et leurs revenus, en +leur permettant de se rebâtir des temples _avec les démolitions des +couvents_ et avec l'argent _que les catholiques payaient pour réparer +les églises catholiques_. Moyen excellent de les faire exécrer et +massacrer. + +Comme leurs chefs les trahissaient, comme Lesdiguières et Bouillon les +vendaient tout le jour, comme le petit-fils de Coligny, Châtillon, +marchandait sous main son traité avec la cour, la lutte, si elle avait +lieu, devait être leur ruine. Il fallait les y amener, leur rendre la +vie tellement impossible et intolérable, qu'ils aimassent mieux en +finir, se jetassent sur l'épée en aveugles, en désespérés. Pour en venir +là, il fallait chaque jour les piquer, leur planter à la peau mille +épingles et mille aiguilles. Les Jésuites y réussissaient, en les +faisant destituer mortifier de toutes manières, en leur ôtant leurs +domestiques, précepteurs, etc., et faisant par la terreur, comme un +désert autour d'eux. Mais mieux encore, on le faisait par les Gallicans! +Ceux-ci, dans leurs petites audaces contre les Jésuites et Rome, ne se +rassuraient eux-mêmes et ne se croyaient catholiques qu'en pourchassant +les huguenots, c'est-à-dire se faisant bourreaux pour Rome et pour les +Jésuites. Misérable cercle vicieux où tourna la magistrature, et qui la +poussa ridicule sous le pied de la papauté et le fouet de Louis XIV. + +Les fameuses chambres, mi-parties de protestants et de catholiques, ne +protégeaient pas les premiers. On éludait de cent manières leur +juridiction. + +Dans les cas prévôtaux, accusations de violences, de crimes, un petit +tribunal décidait de la compétence et renvoyait au prévôt, qui pendait +provisoirement. + +Au moindre délit qui pouvait toucher une église catholique, le huguenot +était frappé par un petit juge, puis le Parlement empoignait l'affaire. +Elle se jugeait uniquement par les catholiques, non par les tribunaux +mixtes. + +Ceux-ci, tribunaux martyrs, vivaient sous la tyrannie des plus furieux +conseillers catholiques, que le Parlement ne manquait pas de déléguer +pour y siéger. Et ce corps, par une contradiction monstrueuse, tout en +consentant à y déléguer ses membres, ne consentait pas que les notaires, +huissiers ou sergents agissent pour les chambres mixtes. + +Malheur au nouveau protestant! Pendant les six mois qui suivaient sa +conversion, il restait justiciable des tribunaux catholiques. On lui +faisait un procès, où il était sûr d'être condamné. Pour passer au +protestantisme, il fallait d'avance faire son testament, être résigné au +martyre. + +Enfin, les conflits éternels de juridictions, les lenteurs, les +échappatoires, les opiniâtres dénis de justice, immortalisaient les +procès et faisaient du protestant un misérable plaideur, nourri de +déceptions, d'espoir trompeur, de vaine attente, usant au Palais son +argent, sa vie, faisant à jamais pied de grue dans la salle des +Pas-Perdus. + +Je ne doute pas que, dès cette époque, le clergé, intimement uni avec la +noblesse qui y mettait ses cadets et s'y nourrissait en grande partie, +n'ait projeté, calculé la grande _affaire_ territoriale de la +Révocation, qui refit les fortunes nobles par la confiscation énorme du +bien patrimonial d'un demi-million de protestants. Terrible appât pour +la noblesse, et qui la rendit en ce siècle énergiquement catholique. + +Le premier pas, c'était que le clergé reprît, dans les pays devenus +protestants, les terres que la révolution religieuse avait affectées au +culte calviniste. Cela datait de soixante ans (1562), C'était la même +opération qu'on ferait en France aujourd'hui si l'on dépossédait les +acquéreurs des biens nationaux pour les restituer au clergé. Notez, pour +achever la similitude, qu'en ces pays, spécialement dans le Béarn, le +clergé avait reçu une indemnité en pensions annuelles qui le +dédommageait des terres. + +Ce grand procès territorial constituait le clergé la partie des +protestants. Pouvait-il être leur juge? C'est cependant le moment (1614) +où les prélats demandent à redevenir hauts justiciers, à pouvoir +_condamner aux galères_! + +Une demande non moins grave qu'ils font aux États de 1614, c'est qu'on +poursuive les parents qui empêcheraient _leurs enfants de se faire +catholiques_. Premier mot qui ouvrit la voie aux enlèvements d'enfants. +Ceux qu'on enlevait, on assura _qu'ils voulaient_ se faire catholiques. +Ce fut «_pour les affranchir_ de la tyrannie des familles» qu'on les +emprisonna au fond des couvents. Bientôt à Lectoure, le Jésuite Regourd +vola un enfant de dix ans. À Royan, à Embrun, à Milhaud, autres rapts +semblables. À Paris, sous les yeux du roi; un maître des comptes, appelé +Le Maître, étant mort, on prit ses enfants pour en faire des catholiques +(Élie Benoît, II, 277). Un protestant de Normandie ayant eu l'imprudence +de mettre un de ses deux fils au collége des Jésuites à Paris, et +voulant le leur retirer, on enlève l'enfant avec son frère; on les +cache aux Jésuites de Pont-à-Mousson. Procès. On fait comparaître les +enfants (de treize et onze ans), on leur fait déclarer qu'ils veulent +être catholiques et parler contre leur père. (_Ibidem_, 365.) + +La mort n'était pas un asile. Les enterrements des calvinistes étaient +poursuivis, hués, sifflés par des femmes, des enfants qu'on excitait. On +avait fait des chansons que ces enfants chantaient en dérision des +psaumes et des pleurs des protestants. Cela donna lieu, à Tours, à une +scène épouvantable. Au convoi d'un certain Martin, ceux qui +accompagnaient son corps perdirent patience, et appliquèrent un soufflet +à l'un de ces petits chanteurs. On cria par toute la ville: «Ils ont tué +un enfant!» + +Alors tout le peuple accourt, on brûle le Temple, on bouleverse le +cimetière, on arrache le corps à peine enterré, on le traîne, on le +déchire. Le désordre s'apaisa au bout de trois jours. Il fut puni. Mais +à Poitiers on répéta la même scène, puis à Mauzé, puis au Croisic. Les +cimetières protestants furent indignement bouleversés. + +À Paris même, des garçons de pieux marchands et de dévotes boutiques, +lapidèrent le cercueil d'un petit enfant que le père, un huguenot, +conduisait au cimetière. Dès lors, les enterrements ne se firent plus en +plein jour. Et il en résulta un autre malheur pour les protestants. La +populace (du Midi surtout) les appela _parpaillots_, papillons de nuit, +les comparant aux sinistres et misérables phalènes qui se cachent tout +le jour et ne paraissent que la nuit. Chose fatale, dans les cas de +persécutions populaires, d'endosser un sobriquet! d'être désigné, +poursuivi par un mot proverbial que la masse inepte répète au hasard, y +attachant d'autant plus de haine et d'horreur, qu'elle en oublie +l'origine et ne comprend plus bientôt l'injure qu'elle a inventée! + +Jusqu'à ce qu'un Anglais, le poëte Young, se soit plaint de ces choses +lamentables, la France les voyait, les supportait depuis deux cents ans. +Young, pour soustraire le corps de sa fille, Narcissa, aux insultes, aux +curiosités impies, l'emporte de nuit furtivement, la met lui-même en +terre dans une place inconnue. Tout le monde s'est récrié. Mais cela +arrivait tous les jours. La terre ne gardait plus les morts; nul respect +pour le mystère et la pudeur du tombeau. + +Quel remède? Les plaintes des assemblées? On les étouffait. On disait +qu'elles ne devaient se réunir que pour nommer des députés au roi. Et, +en même temps, on donnait pleine carrière à leurs ennemis. Les +solennelles assemblées du clergé demandaient, tous les deux ans, leur +ruine. On faisait jurer au roi, à son sacre, «l'extermination de +l'hérésie.» À son mariage avec l'infante, les Jésuites prêchèrent que +cette union avec l'Espagne n'avait d'autre but que «l'extirpation de +l'hérésie.» + +Avec tout cela, nulle sédition, sauf un mouvement à Milhaud. Loin de là. +En 1614, ils s'empressèrent d'ouvrir leurs places aux troupes du roi qui +allaient dans le Midi. + +Quarante ans martyrs, quarante ans héros, les protestants, +très-fatigués, refroidis, et généralement paisibles, auraient désiré le +repos. Ils étaient chrétiens, donc obéissants. Et cela énervait toutes +leurs résistances. Quand une nécessité terrible les força d'armer, ils +résistaient sans résister, alléguant quelque prétexte, comme «que le roi +était jeune, qu'on le trompait,» etc. C'étaient des révoltes à genoux. +Et, au milieu, survenait le plus honnête de tous et le plus fatal, Du +Plessis-Mornay, pour détremper tous les courages. + +Cet état d'indécision et de froideur les livrait aux politiques, qui +leur conseillaient de prendre tel misérable appui humain, Condé, par +exemple, ami des Jésuites, la reine mère, leur ennemie! + +Le seul de leurs chefs qui ne trahit point, Rohan, gendre de Sully, un +politique, un capitaine, un caractère âpre et austère, d'indomptable +résistance, eut cependant le tort de croire qu'il fallait chercher à la +cour des patrons pour les huguenots. Ils étaient un parti nombreux et +très-fort encore. Quand ils arrêtèrent le roi tout court et lui firent +lever le siége de Montauban, _un huitième seulement_ de leurs forces +avait pris les armes. Ils devaient rester à part, n'entrer dans aucune +intrigue. Les politiques les ramenèrent à la routine de l'autre siècle, +de s'appuyer sur un Condé. Le Condé gascon les exploite, en tire un +traité qui le rend redoutable, et fait que la cour compte avec lui. +Alors il les plante là (1616). + +Ils ne connaissaient pas leurs forces, et, comme des gens qui croient +toujours se noyer, ils empoignaient au hasard la moindre planche +pourrie. Leur héroïque Rohan, amoureux des causes perdues, s'attache à +la reine mère au moment où elle était non-seulement exilée, mais si +compromise d'honneur, forcée de s'avilir par une de ces démarches qu'on +ne fait point si l'on n'a contre soi sa propre conscience. Il suffit que +Luynes fît arrêter la Du Tillet, l'ex-maîtresse de d'Épernon, en rapport +avec Ravaillac, pour que la reine mère, aux abois, écrivît un honteux +serment de _dénoncer ses conseillers_ s'ils voulaient la tirer de sa +réclusion de Blois (novembre 1618). Est-ce à de telles gens que les +protestants devaient s'allier, eux qui, dans toutes leurs plaintes, +demandaient qu'on fît justice de la mort d'Henri IV? + +La reine mère n'était pas encore rassurée. On pouvait toujours lui faire +son procès. Elle se sauva de Blois, en descendant à grand péril d'une +tour haute de cent pieds (février 1619). La voilà à la tête d'un parti +étrangement hétérogène. D'Épernon, le plus mortel ennemi des +protestants, en est le chef avoué. Et les protestants se préparent à +l'aider, lui prêtant d'abord leur appui moral, venant complimenter la +reine mère et se recommander à elle. + +Conclusion. La mère est battue par le fils aux portes d'Angers. On +s'arrange, l'on s'embrasse. Toute la guerre retombe sur les protestants. + +Ils n'avaient pas encore pris les armes, et ne craignaient rien. Leur +assemblée générale, qui se tenait à Loudun avait parole du roi qu'on +redresserait ses griefs si elle se séparait. Promesse, il est vrai, +_verbale_, non écrite, mais garantie par Condé, Lesdiguières et +Châtillon, reçue par Du Plessis-Mornay. + +Ce fut justement leur Condé qui alla au nom du roi les déclarer au +Parlement criminels de lèse-majesté. L'armée, dont le roi n'avait plus +besoin contre sa mère, il la mène droit en Béarn. Les protestants, sur +le chemin, humblement lui font observer qu'il leur a donné six mois pour +plaider l'affaire de Béarn. Le roi avance toujours. Les protestants se +contentent de prendre le ciel à témoin. Ils assemblent un synode de +Languedoc, qui craint pour lui-même, et laisse passer par-dessus sa tête +l'orage qui va aux Pyrénées. La saison était avancée. La moindre +résistance eût forcé le roi de faire en hiver une guerre de montagne. +Les Béarnais disposaient d'une redoutable milice de trente mille +paysans, bons soldats. Mais leur gouverneur, La Force, n'osa rien; les +chefs populaires, les ministres, n'osèrent rien. Le roi et le P. Arnoux, +vainqueurs sans combat, entrent à Pau. Le roi jure les priviléges du +pays et les viole le même jour. Tous les vieux traités sont biffés. La +langue même du Béarn proscrite; ce grand changement, qui n'eût dû se +faire qu'à la longue, est imposé à l'heure même. La justice ne se rendra +pas en deux langues, mais seulement en français. + +Depuis soixante ans, un tiers des biens ecclésiastiques était employé à +l'entretien du culte des protestants. Il y avait dix protestants en +Béarn contre un catholique. Et ceux-ci, si peu nombreux, gardaient les +deux tiers des biens. + +La révolution ne s'en fit pas moins et avec des violences furieuses que +ce pays si soumis ne provoquait nullement. Le jeune roi, dur et sans +pitié, ferma les yeux sur les barbares gaietés du soldat. Elles +consistaient à mener les gens à la messe à coups de bâton, à faire jurer +aux femmes enceintes de faire leurs enfants catholiques. Plus d'une n'en +fut pas quitte pour si peu. Ces pieux soldats n'en étaient pas moins +galants, et tiraient l'épée contre les maris qui ne prêtaient pas leurs +femmes. Dieu! pitié! justice! sainteté de la parole! Tout cela risée. Le +roi _assura n'avoir rien promis_. Alors Mornay, qui avait reçu la +promesse, mentait donc? Le beau-père de Luynes, qui avait transmis à +Mornay la parole du roi, avoua lui-même que ce n'était pas le vieux +protestant qui mentait. + +Une assemblée générale des huguenots se fit à la Rochelle, et elle +ordonna d'armer. Mais tous les grands du parti disaient le contraire. +Mornay même voulait qu'on se soumît. Quelques paroles de la cour, une +petite justice qu'on fit de l'excès de Tours, désarma la résistance. Le +Béarn, qui se relevait, fut écrasé par d'Épernon. On acheta Châtillon, +et enfin La Force. On escamota Saumur au pauvre Mornay, qui, du reste, +le méritait bien par le tort que ses conseils avaient fait à son parti. + +Chose remarquable! la reine et Condé, ces bons patrons des protestants, +insistaient vivement pour qu'on les accablât. Et ils étaient en cela +appuyés des Espagnols. Nos grands historiens politiques, qui disent que +l'anéantissement du parti qui gardait un peu de vie morale fut le salut +de la France, devraient considérer pourtant que nos ennemis les +Espagnols ne demandaient pas autre chose. L'écrasement des protestants +français était un côté du plan général qu'on étendait sur l'Europe, et +qui eût rendu la suprématie à l'Espagne et à l'Autriche. + +À quoi s'amuse donc l'histoire de nous donner la réunion de +l'imperceptible Béarn, et la petite guerre protestante qu'on pouvait +apaiser d'un mot, pour compensation de l'Europe entière que la France, +occupée à ces misères, livrait à ses ennemis? + +Il est vrai qu'avec le Béarn on gagnait encore autre chose. De Luynes +fondait sa maison, non-seulement en France, mais en Flandre, chez le roi +d'Espagne. Son frère Cadenet, en 1619, était à Bruxelles, et recevait de +l'infante le prix de la trahison. De la comtesse de Chaulnes, _unique +héritière_ de sa famille, et du baron de Péquigny, était née une fille +qui réunit tout et resta encore _unique héritière_. L'Espagne la tenait, +relevait dans le palais de l'infante, qui la donna, avec cette fortune +immense, à l'heureux petit Cadenet. + +Luynes, que donna-t-il en échange? bien peu de chose et peu coûteuse, +mais d'inappréciable résultat: une ambassade pacifique qui, visitant les +protestants d'Allemagne, avec l'évangile de la paix, leur montrant +qu'ils n'auraient secours ni des Français ni des Anglais, les jeta dans +l'inertie et dans un désespoir stupide, de sorte qu'ils laissèrent +écraser le Palatin, leur chef, par les armes de l'Autriche. Alors la +même ambassade leur moyenna un bon traité avec l'Autrichien, mais qui ne +liait nullement les alliés de celui-ci, l'Espagnol et le Bavarois, qui +les écrasèrent à leur aise. L'Allemagne, engourdie par la France, tendit +doucement la gorge au couteau (1620). + + + + +CHAPITRE XXI + +RICHELIEU ET BÉRULLE + +1621-1624 + + +Un peintre, éminemment fidèle, consciencieux dans l'art et dans la vie, +le Flamand Philippe de Champagne, nous a mis sur la toile, au vrai, la +fine, forte et sèche figure du cardinal de Richelieu (galerie du +Louvre). + +Ce peintre janséniste se serait fait scrupule d'égayer, d'enrichir la +grise image d'un rayon de lumière, comme auraient fait Rubens ou +Murillo. Le sujet, triste, ingrat, eût changé de nature. L'oeil eût été +flatté et l'art plus satisfait, mais il eût menti à l'histoire. + +Songez que c'est l'époque où la grisaille commence à se répandre, où la +vitre incolore, remplace les vitraux du XVIe siècle. En France, +spécialement, le goût de la couleur s'éteint. + +Grisaille en tout. Grisaille littéraire en Malherbe. Grisaille +religieuse dans Bérulle et dans l'Oratoire. Port-Royal naissant vise au +sec, et j'allais dire au médiocre. Pascal paraîtra dans trente ans. + +La couleur est ici très-bonne, mais mesurée dans la vérité vraie. Rien +de plus, rien de moins. Maître savant entre les maîtres, le bon Philippe +s'est cependant tenu tellement à la nature et y est entré si avant, +qu'il répond à la fois aux pensées de l'histoire et aux impressions +populaires. L'histoire, en ce fantôme à barbe grise, à l'oeil gris +terne, aux fines mains maigres, reconnaît le petit-fils du prévôt +d'Henri III qui brûla Guise, le fourbe de génie, qui fit notre vaine +balance européenne et l'équilibre entre les morts. + +Il vient à vous. On n'est pas rassuré. Ce personnage-là a bien les +allures de la vie. Mais, vraiment, est-ce un homme? Un esprit? Oui, une +intelligence à coup sûr, ferme, nette, dirai-je lumineuse? ou de lueur +sinistre. S'il faisait quelques pas de plus, nous serions face à face. +Je ne m'en soucie point. J'ai peur que cette forte tête n'ait rien du +tout dans la poitrine, point de coeur, point d'entrailles. J'en ai trop +vu, dans mes procès de sorcellerie, de ces esprits mauvais qui ne +veulent point se tenir là-bas, mais reviennent, et remuent le monde. + +Que de contrastes en lui! Si dur, si souple, si entier, si brisé! Par +combien de tortures doit-il avoir été pétri, formé et déformé, disons +mieux, désarticulé, pour être devenu cette chose éminemment artificielle +qui marche sans marcher, qui avance sans qu'il y paraisse et sans faire +bruit, comme glissant sur un tapis sourd ..., puis, arrivé, renverse +tout. + +Il vous regarde du fond de son mystère, le sphinx à robe rouge. Je n'ose +dire du fond de sa fourberie. Car, au rebours du sphinx antique, qui +meurt si on le devine, celui-ci semble dire: «Quiconque me devine en +mourra.» + +Si l'on veut ignorer solidement et à fond Richelieu, il faut lire ses +Mémoires[5]. Tous les gens de cette race, Sylla, Tibère et d'autres, on +fait ou fait faire des Mémoires ou des Mémoriaux pour rendre l'histoire +difficile, pour épaissir les ombres et pour désorienter le public, +surtout pour arranger le commencement de leur vie avec la fin, et +déguiser un peu les fâcheuses contradictions de leurs différents âges. + +[Note 5: Cela est dur et peut paraître exagéré. Mais, en réalité, ils +sont fréquemment contredits par ses lettres, par les écrits +contemporains, par les faits même. C'est en réalité un très-long factum +marqué souvent d'une grande hauteur de vues et de raison, mais calculé, +pénible, artificieux, qui veut harmoniser pour la postérité une vie fort +peu d'accord avec elle-même. On dit qu'au siége de la Rochelle, dans ce +long blocus d'hiver où il se consumait, il commença à vouloir qu'on +écrivît ses actes, c'est-à-dire qu'on les expliquât. C'est là sans doute +l'origine des Mémoires, qu'il a inspirés, presque dictés, revus avec +soin. Le premier point, c'était de faire croire qu'à son premier +ministère, sous Concini, il était déjà anti-espagnol. Chose absolument +impossible; les pièces de Simamar, citées par Capefigue, montrent que +Concini et sa femme étaient intimes avec l'Espagne, ils venaient de +faire le double mariage espagnol; la dépêche de Richelieu à Schomberg +n'est qu'un leurre pour amuser les Allemands. Le second point, c'était +d'éreinter la Vieuville, celui qui rappela Richelieu au ministère et que +Richelieu fit chasser; c'était de lui ôter l'honneur d'avoir eu +l'initiative d'une politique française. Le troisième point, c'est celui +où il se donne l'honneur d'avoir voulu le siége de la Rochelle. Sans +doute comme prêtre, comme controversiste, il haïssait les protestants; +cela est sûr. Et il est sûr encore que ses instincts de gentilhomme et +d'homme d'épée lui auraient fait désirer d'imiter les fameuses croisades +de Ximenès, la conquête de Grenade, les exploits de Lépante. Tel fut le +fond de sa nature. Mais son très-lumineux esprit (et dirai-je, son âme +française) le firent vouloir, contre sa nature, l'alliance avec +l'Angleterre, la Hollande, le Danemark et les protestants d'Allemagne, +ce qui impliquait des ménagements pour les protestants de France. Les +papiers de Bérulle, extraits par Tabaraud, montrent très-bien (et les +offres continuelles de Richelieu aux protestants montrent encore mieux) +qu'il leur fit, malgré lui, cette guerre demandée par Bérulle et tous +nos Français espagnols, guerre qui détruisait ses projets, irritait +l'Angleterre, la Hollande, ses alliés naturels. Tabaraud est précieux +ici. Panégyriste de Bérulle, il prouve innocemment, mais prouve, que +Bérulle eut l'honneur principal de cette énorme sottise, d'avoir +travaillé, préparé la destruction de la Rochelle, l'amortissement des +protestants qui eussent si bien servi contre l'Espagne. Le duc de Rohan +put tirer quelque argent des Espagnols, et même en 1628, quand on le +traqua avec ses armées, il fit un misérable et coupable traité avec +l'Espagne. Mais, dans cette grande faute, il était seul ou presque seul, +nullement suivi de son parti. Je parlerai plus tard de tout cela. Je +dois l'ajourner, n'ayant pas encore le troisième volume des _Lettres de +Richelieu_ que publie M. Avenel. Excellent et rare éditeur. Son +introduction est écrite dans une sage mesure que les biographes ne +gardent presque jamais pour leur héros. Il dit très-bien que Richelieu, +si actif au dehors, ne put faire réellement que peu de choses à +l'intérieur, qu'il n'avait point d'entrailles, qu'il n'aimait point le +peuple. Les notes, non moins judicieuses, par lesquelles M. Avenel +éclaire et interprète les pièces, contiennent, outre les renseignements, +de précieuses marques de critique. En 1626, par exemple, il observe sur +la forme même des lettres de Richelieu, _qu'alors il n'était pas maître +encore, mais le premier entre les ministres_, ce qui confirme ce que les +papiers de Bérulle nous apprennent de l'importance qu'avait celui-ci et +de la sourde lutte qu'il soutenait contre Richelieu à la cour, au +conseil (par Marillac et autres).] + +Richelieu est Espagnol jusqu'à quarante ans, et, depuis, anti-Espagnol. +Faut-il croire que, dans la première période, il ait obstinément menti? +ou bien qu'ayant été sincère il changea tout à coup si tard et fut +décidément Français? + +Sa mauvaise fortune le força de bonne heure d'avoir du mérite. Il était +le dernier de trois frères. Sa famille n'était pas riche, et elle +s'allia en roture. Le frère aîné, qui était à la cour, dépensait tout. +Le second, qui avait l'évêché de Luçon se fit Chartreux. Et, pour que +cet évêché ne sortît pas de la famille, il fallut que le troisième, +notre Richelieu, se fît homme d'Église, malgré ses goûts d'homme d'épée. +L'aîné fut tué en duel, trop tard pour son cadet, qui aurait pris sa +place, et n'aurait jamais été prêtre. + +Il n'était peut-être pas né enragé, mais le devint. La contradiction de +son caractère et de sa robe lui donna ce riche fonds de mauvaise humeur +d'où sort le grand effort, «l'âcreté dans le sang, qui seule fait gagner +les batailles.» + +Ses batailles de prêtre ne pouvaient être que théologiques. De bonne +heure, il passa ses thèses, à grand bruit, en Sorbonne, les dédia à +Henri IV, s'offrant au roi pour les grandes affaires. Puis il alla à +Rome se faire sacrer, s'offrir au pape. Ni le roi ni le pape ne +répondirent à l'impatience du jeune et ardent politique. + +Alors il retomba tristement sur l'évêché de Luçon, assez pauvre, et dans +un pays de dispute, à deux pas de la Rochelle et des huguenots. Ce +voisinage lui mettait martel en tête. Malgré de violentes migraines, il +écrivait contre eux. + +Il n'est pas sans talent. Sa plume est une épée, courte et vive, à bien +ferrailler. Il ne pèse pas lourdement sur l'absurde. S'il écrit des +sottises, il ne le fait pas comme un sot. Il a des insolences +heureuses, des pointes hardies, des reculades altières, où il fait fort +bonne mine. + +Avec tout cela, il fût resté bien obscur à Luçon s'il n'eût eu que sa +controverse. Mais il était joli garçon, une fine créature de porcelaine. +Concini était de faïence. Le beau Bellegarde, beau depuis Henri III, se +faisait mûr. Ces considérations agirent sur la reine mère, et elle le +prit pour aumônier (1616). + +Il avait vingt ans de moins qu'elle. Sa fortune eut des ailes. À +l'instant conseiller d'État (mars), secrétaire des commandements +(juillet), ambassadeur en Espagne (il n'eut garde d'y aller). Déjà, au +30 novembre, il a saisi deux portefeuilles, la guerre, les affaires +étrangères; celles-ci de moitié avec le vieux Villeroy, qui va mourir. +Enfin, si violente est la partialité de la reine mère, qu'elle lui +donne, sans cause ni prétexte, la préséance dans le conseil des +ministres, où siégeait encore Villeroy, si âgé, un siècle d'affaires et +d'expérience. + +Pendant ce premier ministère, qu'il tâche d'excuser dans ses Mémoires, +n'ayant d'appui que de la reine mère, il ne put être qu'Espagnol. Sa +dépêche à Schomberg, écrite pour amadouer les protestants d'Allemagne, +ne peut faire illusion. C'était chose probablement autorisée par +l'ambassadeur d'Espagne pour empêcher que ces Allemands n'appuyassent +les princes en révolte. + +Richelieu assure que, sans lui, Concini, qui se sentait périr, eût +appelé les Espagnols. Grand service qu'il rendit à Luynes. Concini s'en +défiait fort, et l'aurait perdu s'il ne fût tombé. Il fut le seul de ce +ministère qu'épargna Luynes. Là, il donna un exemple de fidélité, rare +à la cour, si rare, qu'on n'y crut pas. Il demanda, obtint de s'exiler, +de suivre la reine mère à Blois pour la conseiller (l'observer?). Mais +Luynes ne se reposait pas sur un homme si double. Il l'obligea de +s'exiler plus loin, à Avignon. + +Là, il ne perd pas de temps. Il s'enferme avec un docteur de Louvain, +fait labourer ce boeuf, et, sur ses notes, écrit de sa prose vive un +livre qui surgit à point pour secourir le confesseur du roi en guerre +contre les huguenots. Le P. Arnoux, créé par Luynes, travaillait sous +terre contre Luynes à faire un autre ministère. Richelieu, sans +servilité, s'offrait. Mis à la porte, il revenait par la fenêtre. Le +Jésuite reconnaissant ne pouvait moins que de refaire ministre l'homme +qui, de bonne grâce, en ce duel, tirait l'épée pour lui. + +Une influence encore aida à le faire revenir. Ce fut celle du P. de +Bérulle, ami de Luynes, ami de la reine mère et de tout le monde. Quand, +délivrée par d'Épernon, elle commença la guerre civile, Luynes, inquiet, +lui dépêcha Bérulle, qui avait été confesseur de d'Épernon, ou du moins +son ami, étant, par sa mère, des Séguier, clients du duc à la cour, et +ses soutiens au Parlement. + +Bérulle fut charmé de s'entremettre. Et il n'a fait autre chose toute sa +vie, toujours courant de l'un à l'autre. Les mauvaises langues du temps +l'appellent un «trigaud rusé;» nous dirions un intrigant niais. + +Cela est dur. Il fonda l'Oratoire. Il avait beaucoup de mérite, et +représente même un des meilleurs côtés catholiques avant Port-Royal. +Mais, comme de père et de mère il procédait de juges et d'avocats, il +excellait dans le moyen, dans le parlage, n'ayant ni dans les théories, +ni plus bas sur le terrain des affaires, la vigueur de justesse, le +tact, le point précis. + +Sa mère Séguier, toute jésuite, le fit saint au maillot, et il fit à +sept ans le voeu de virginité. Un autre fût resté imbécile. Mais lui ne +le fut point. Ce fut un homme intelligent, laborieux, actif (et beaucoup +trop), d'un certain bon sens relatif. Fort ami des Jésuites, dans leur +exil, il leur joua un tour avec très-bonne intention. Il leur fit des +rivaux. Il prit un mot de l'Italie, _Oratorio_, un peu d'art, de belle +musique, innocent appât des mondains; tout cela pour un institut +anti-italien, qui ne serait point serf de Rome, mais travaillerait pour +les évêques, leur formerait des prêtres et ne dépendrait que d'eux. +Point de voeux. De petites conférences, quelque peu libres, sur la +religion. Des doctrines peu systématiques, saint Augustin tout pur, ce +qui rendit plus tard l'Oratoire suspect de jansénisme, de calvinisme, +etc. + +Cela réussit fort. C'était chose sortie d'une tête parlementaire et à la +mesure des parlementaires. Cinquante maisons s'élèvent en peu d'années. + +Les Jésuites, furieux contre leur ami, le pincèrent bientôt à l'endroit +faible. Cet homme de modération n'était pas tel en tout. Sa maladie +était d'être un ardent, violent, passionné convertisseur et directeur de +femmes. Et cela avec un emportement de zèle qu'on pouvait mal +interpréter. Tout jeune encore (1604), il avait été en Espagne enlever +les Carmélites aux Carmes, leurs directeurs, voulant les diriger par +lui, ou ses Oratoriens, qu'il fonda bientôt à Paris, d'abord en face +des Carmélites (rue Saint-Jacques). Ces religieuses espagnoles n'étaient +pas trop dociles. Elles se divisèrent. Plusieurs, à Bordeaux, à Bourges, +à Saintes restèrent fidèles aux Carmes, et se barricadèrent contre +Bérulle, qui invoqua la force armée pour les confesser malgré elles. Les +Jésuites exploitèrent cette situation ridicule. Bérulle disgracié ou +mort, ils mirent d'accord les Carmes et les Oratoriens, donnèrent aux +plaideurs les écailles de l'huître, s'adjugèrent la proie disputée. + +Autre défaut de Bérulle. Il se croyait grand politique. Mais, comme son +humilité lui défendait de s'avouer qu'il eût tant de génie, il +rapportait ses grandes vues à quelque inspiration céleste. + +En 1604, ce fut sainte Thérèse qui lui dit, dans une vision, d'aller en +Espagne chercher les Carmélites, mais aussi de préparer le double +mariage espagnol, seul moyen d'amener l'extermination de l'hérésie. + +De même, en 1619, quand il réconcilia la mère et le fils, il agit avec +le Jésuite Arnoux pour envoyer l'armée contre les protestants, et, comme +il passait par la Rochelle, priant dans une petite église, la seule qui +y fût catholique, une révélation lui apprit que toute la ville le +deviendrait. En foi de quoi, depuis ce temps, il poussa de toute manière +pour qu'on s'alliât à l'Espagne et qu'on assiégeât la Rochelle. + +Ce fut comme auxiliaire dans cette oeuvre et comme ami des Espagnols que +ce sagace et pénétrant Bérulle fit rappeler Richelieu. Il n'en avait +nulle défiance. Richelieu était maladif, tout occupé de controverse, et +il venait d'écrire à son église bien-aimée de Luçon sur le bonheur +qu'il aurait de se réunir à elle. Mais Bérulle lui fit violence, le +traîna à la cour, pensant, avec son aide, rétablir le pouvoir de la +reine mère, à mesure que Luynes s'userait. + +Celui-ci allait vite. Sans portée et sans prévoyance, il entassait sur +lui tout ce qui pouvait l'écraser: en une fois, il prit l'épée de +connétable et les sceaux, c'est-à-dire la paix et la guerre. + +Il triomphait de ce que, dans une campagne contre les protestants, il +enleva une cinquantaine de bicoques qui ne se défendaient pas. Il amena +ainsi le roi étourdiment devant Montauban, qui l'arrêta court, et se +défendit. Le roi ne le pardonna pas à Luynes. Assiégés, assiégeants, +tous se moquaient de lui. Les pluies, les maladies aggravèrent sa +situation. Il leva le siége et s'en alla malade à une petite ville qui +l'arrêta aussi bien que la grande. Mourant, il eut encore le temps de +chasser le P. Arnoux, sa créature ingrate, et il avait bonne envie de se +défaire de Richelieu, qui minait aussi le sol sous ses pieds. + +Celui-ci était poussé au ministère par la reine mère; mais auparavant, +il avait voulu se munir d'un paratonnerre, du chapeau de cardinal, qui +d'ailleurs lui donnerait la présence au conseil. L'affaire traîna deux +ans. En septembre 1622, Richelieu étant à Lyon, elle se fit. Un +gentilhomme, qui l'avait désobligé et désirait se rapprocher de lui, +apprend le premier, à Paris, la bonne nouvelle, saute à cheval, d'un +trait court à Lyon. Il force l'hôtel de l'évêque, sa chambre, tombe à +ses pieds: «Votre Éminence est cardinal!» + +Cet homme si contenu ne tint pas à ce coup de foudre. Comme tous les +mélancoliques, il avait, en ces occasions, des accès de joie folle, +sauvage, furieuse (il avait un frère fou). Le voilà qui se met à danser +dans la chambre devant le gentilhomme épouvanté. Puis, cette folie +donnée à la nature, le nouveau cardinal, rassis, froid autant que +jamais, lui fit promettre, sur sa tête, de ne rien dire de ce qu'il +avait vu. + +Le favori qui succéda à Luynes, Puisieux, aussi bon Espagnol, nous mit +encore plus bas. Le roi s'épuisait à deux siéges, Montpellier, la +Rochelle, et ne s'en tira que par une fausse paix, où l'on trompa ceux +qu'on ne pouvait vaincre. Et pendant ce temps-là les plus grands +événements avaient lieu en Europe, sans qu'on eût l'air d'en savoir +rien. + +La France semblait avoir donné sa démission des affaires humaines. +Cloîtrée dans sa petite guerre protestante, elle avait laissé consommer +la ruine de son allié le Palatin, transférer le Palatinat à la Bavière. +Les Bavarois, les Espagnols, étaient maîtres du Rhin sur toute la rive +qui nous touche, de Strasbourg jusqu'à la Hollande. Et nous étions +cernés à l'Est. + +D'autre part, la vallée des Alpes, qui mène du Milanais au Tyrol, la +Valteline, jusque-là soumise à nos alliés protestants les Grisons, avait +passé, sous ombre d'une révolution populaire, aux Espagnols du Milanais, +et ceux-ci désormais communiquaient à volonté avec leurs cousins +autrichiens. Petit lieu, petit fait, mais d'importance immense qui +serrait le carcan de l'Italie. Déjà Venise n'en respirait plus. Un pas +encore, elle étouffait. + +L'Italie cria à la France, qui commença à ouvrir les yeux. Le 21 janvier +1623, nos Espagnols du Louvre, les Puisieux, les Bérulle, furent obligés +de laisser entrer au conseil un militaire breton, la Vieuville, qui prit +les finances, et apporta au ministère ce qu'on a appelé la _politique de +Richelieu_. C'était celle du bon sens, celle du péril, de la situation. +Depuis treize ans on trahissait la France. Il n'y avait pas une minute à +perdre, pour s'arrêter dans cette fatale carrière, pour tourner bride et +la sauver. + +Le 7 février, la Vieuville traita avec la Savoie et Venise contre +l'Espagne, leur promit vingt mille hommes; chacune d'elles en donnait +douze mille. L'Espagne recula à l'instant. Cette grande et terrible +maison d'Autriche, qui, à ce moment même, bouleversait l'empire de fond +en comble, voici qu'elle se cache derrière le pape. Le pape, son +compère, déclare qu'il prend en garde les forts de la Valteline. +L'Espagne, au fond, avait tout ce qu'elle voulait, le passage commode de +Milan en Autriche. + +La chose n'en reste pas moins glorieuse pour la Vieuville, malgré tous +les soins de Richelieu pour nous tromper là-dessus. C'est lui, c'est ce +Breton, qui montra le premier combien on avait tort d'avoir peur de +l'Espagne. Les succès de celle-ci aux Pays-Bas avaient tenu à ce qu'elle +n'y guerroyait pas elle-même, mais par le Génois Spinola, entrepreneur +de guerre, qui opérait avec des troupes à lui et des finances à lui, et +de plus avec son génie d'âpre _bravo_ de Gênes, fin, froid, rusé, +s'affranchissant de la pesanteur impuissante de l'administration +espagnole. Partout où celle-ci agissait directement, tout allait mal, +tout manquait, maigrissait, et dépérissait. + +La Vieuville eût voulu reprendre la politique d'Henri IV, donner +Henriette au prince de Galles, aider le roi d'Angleterre à rétablir le +Palatin, son gendre. Comment le savons-nous? par Richelieu, son ennemi, +qui nous apprend que la Vieuville, ayant tout le monde contre lui, +abandonna à la fin ces projets et rassura les Espagnols. + +La concession essentielle qu'il fit à leur parti, ce fut d'appeler au +conseil l'homme de la reine mère, l'ami de Bérulle, Richelieu même (24 +avril 1624). Celui-ci, qui n'était connu que par son premier ministère, +et comme ex-aumônier de notre jeune reine espagnole, en gardait la +réputation d'un bon sujet qui ne contrarierait en rien Madrid et +mériterait toujours l'éloge qu'en avait fait l'ambassadeur d'Espagne: +«Il n'y en a pas deux en France aussi zélés pour le service de Dieu, +pour notre couronne et le bien public.» + +Appelé par la Vieuville, il ne perdit pas de temps pour le mettre à la +porte. Ce fût fait en trois mois (12 août). + +La Vieuville n'avait eu ni la tête forte, ni la suite, ni le caractère +qui pouvaient soutenir l'audace de sa première démarche, ce changement +radical dans la politique de la France, Richelieu en avait la force et +le génie. Mais, en revanche, tous ses précédents lui rendaient une telle +révolution plus difficile qu'à personne. S'il y entrait, il allait faire +une chose surprenante, étourdissante, monstrueuse. Car de quoi +procédait-il, avec son ministère et son chapeau, et tout son être, +sinon primitivement de Concini et de la reine mère, c'est-à-dire de +l'Espagne? Et il fallait maintenant se tourner contre l'Espagne! Mais +celle-ci disposait de Rome. Il faudrait donc aussi se tourner contre +Rome, dont on recevait le chapeau? + +Que diraient alors la reine mère et Bérulle? Agirait-on contre eux?... +Terrible scandale d'ingratitude! Renier ses auteurs, et méfaire à ses +créateurs, et «faire passer son char sur le corps de son père!» + +Un homme qui dérivait de la reine mère, et qui allait s'en détacher, +devait trouver en elle un point où elle-même flottât et fût, pour ainsi +dire, contre elle-même. Et il fallait encore qu'en cela on n'eût point +contre soi l'homme qu'elle consultait, Bérulle. Ce point fut le mariage +de sa fille Henriette. Le seul grand mariage qu'on pût lui faire en +Europe, c'était celui du fils de Jacques Ier. L'orgueil royal et +maternel était pris là. Et quant à Bérulle, la chose lui allait aussi. +Avec toutes ses petites prudences et ses petites ruses, il perdait terre +dès qu'on le lançait dans la vision donquichottique d'une grande +conquête religieuse de l'Angleterre. + +Les Jésuite y avaient échoué! Mais les Oratoriens, si modérés, si +sages!... ils ne pouvaient manquer de réussir. Quelle gloire pour +l'institution nouvelle. + +Voilà Bérulle pour l'alliance anglaise. + +Mais il ne fallait pas s'y tromper. On ne pouvait épouser l'Angleterre +qu'en se brouillant (au moins pour quelque temps) avec l'Espagne, qui +avait désiré ce mariage pour elle-même. On ne pouvait gagner le roi +Jacques qu'en aidant au rétablissement de son gendre le Palatin. Et, +pour cela, il fallait deux choses, aider d'argent l'armée que Jacques +envoyait en Allemagne, et subventionner la Hollande, qui devait agir de +concert. Pour créer une diversion, on emprunterait des vaisseaux +hollandais qui aideraient le duc de Savoie à s'emparer de Gênes. + +La reine mère et Bérulle, pour l'amour du grand mariage, et le salut des +âmes anglaises, avalaient assez bien cela. Mais l'affaire de la +Valteline était plus compliquée. Là, devant l'Espagne, on trouvait le +pape, qui la masquait, la défendait, et ne permettait de rien faire. + +Heureusement Richelieu trouva une belle prise dans la passion même de +Bérulle. Au moment où la France allait rendre à la religion un tel +service, la conversion de l'Angleterre, était-il possible que le Père +des fidèles conservât pour l'Espagne une odieuse partialité?... Non, le +bon Bérulle était sûr qu'Urbain VIII serait aisément éclairé. Il se +chargea d'aller à Rome et de faire d'une pierre deux coups, en obtenant +du pape la dispense nécessaire au mariage, et un arrangement raisonnable +de l'affaire de la Valteline. Il répondit de finir dans un mois. + +Le roi Jacques, fils de Marie Stuart, avait toujours eu un certain +faible pour les catholiques, et il était en termes de grande politesse +avec le pape. La forte épreuve de la Conspiration des poudres, où il +faillit sauter avec le parlement et Westminster, avait quelque peu +ralenti, non arrêté ce doux penchant vers Rome. Non sans cause. Une idée +fort juste frappait Jacques, c'est que le catholicisme est la religion +du despotisme. Son fils Charles Ier, quoique bon anglican, était dans +cette idée. Le père, le fils, contrariés par le parlement, qui les +tenait affamés d'argent, regardaient avec envie, avec admiration, la +monarchie espagnole. Épouser une infante, s'attacher fortement les +catholiques anglais et s'en faire une armée contre la constitution, +c'était leur rêve. Mais l'affaire était dangereuse. Le favori de +Jacques, l'étourdi Buckingham, la fait éclater. Il part pour l'Espagne +avec le jeune Charles. Ces chevaliers errants vont à Madrid demander la +princesse. Ils accordent tout à l'Espagne qui, ravie, annonce partout le +mariage, en fait les fêtes, lorsqu'un matin les oiseaux voyageurs, le +prince et Buckingham, se trouvent brusquement envolés. + +Ce dernier, pour une affaire de galanterie, s'était piqué, avait rompu. +C'est ce qui rejeta Jacques vers la France, et amena Bérulle à Rome. +Mais le pauvre homme y trouva des difficultés imprévues, au lieu d'un +mois, y resta cinq, et n'arriva à rien. Soit par ménagement pour +l'Espagne, soit par ignorance de l'état de l'Angleterre, la cour papale +trouva mille et mille chicanes pour la dispense. Pour la Valteline +c'était encore pis. Là le pape n'entendait plus rien, il était +complètement sourd. En réalité, son neveu Barberini (le plus gras des +neveux, et qui tira de l'oncle la somme invraisemblable et constatée de +cent millions d'écus!) ce Barberini, dis-je, trouvait fort bon de rester +garni de ce gage, et ne désespérait pas de se faire là quelque jolie +principauté. + +Bérulle priait, pressait, pleurait. Mais le pape allait _prendre l'air_ +à Frescati. Il cherchait, en novembre, la fraîcheur et l'ombre des bois. +L'Oratorien invoquait tous les saints, courait dans Rome d'église en +église. + +La conduite du pape était inexcusable. D'abord, il avait pris le gage +pour trois mois, et le gardait depuis deux ans. Ensuite, il refusait +même de le remettre aux Espagnols. Bien plus, il refusait de restituer +la Valteline aux Valtelins. Cette paralysie extraordinaire, qui +l'empêchait de rien faire, de rien dire, dès qu'on le sommait de rendre +un dépôt, était _chose honteuse_. On l'écrivit de France à Rome. Et l'on +ajoutait _chose impie_, quand la France rouvrait l'Angleterre au +catholicisme, quand la situation pressait, devait donner des ailes! Le +pape apparaissait le mortel ennemi de la papauté. + +Le fond n'était que trop visible. Ses neveux, les Barberini, banquiers +de Florence, n'y voyaient qu'une affaire. Outre la Valteline, ils +couvaient de l'oeil Urbino, où s'éteignait la famille régnante. Ils +voulaient reprendre le fief du Saint-Siége, et avaient grand besoin de +la faveur des Espagnols. + +D'où leur venait tant de sécurité, et, tranchons le mot, d'impudence? De +la position extraordinaire que les maisons d'Autriche et de Bavière +faisaient au pape dans l'Empire. En Bohême, en Allemagne, régnait le +légat Caraffa. Entouré d'une armée de moines, il commençait dans Prague +la terrible persécution qui a fait du pays le désert que l'on voit +encore. + +Le cardinal de Richelieu semble avoir prévu qu'il aurait fort à faire +contre le pape. Outre l'influence que, de longue date, il avait prise +dans les assemblées du clergé de France, il se fit faire proviseur de +Sorbonne. Dès qu'il entra au ministère, il négocia avec les Turcs, et +obtint d'eux de relever l'église de Bethléem. Le culte Franc obtint par +lui à Jérusalem des libertés, un éclat tout nouveau. Enfin, il se lia +avec les catholiques anglais, leur écrivant que, pour leur cause, il +donnerait jusqu'à sa vie. + +Tout cela lui créait une force religieuse. Et il en avait une, +politique, dans la colère du roi, furieux du mépris que le pape faisait +de lui. Louis XIII était capable de tout dès qu'il s'agissait de +_l'honneur_ de la couronne. C'est sur ce mot d'_honneur_ que Richelieu +concentra la délibération, sûr de vaincre par là; il n'y eût pas eu de +sûreté à contredire. Maintenant le roi, l'enfant colère, ne +changerait-il pas le lendemain? Cela pouvait bien être, Richelieu brava +ce danger. Il montra, ce jour-là, infiniment d'audace et de prévoyance, +devinant que le pape ne ferait rien et les Espagnols rien. + +D'abord il envoya en Suisse, non pas Bassompierre, colonel des Suisses, +l'homme de la reine mère, qui eût fait manquer tout, mais son séide à +lui, Coeuvres ou d'Estrées, frère de Gabrielle. D'Estrées emporta près +d'un million, ce qui attendrit tout de suite et les Bernois protestants, +et le Valais catholique, qui s'offrirent à marcher. Zurich donna des +armes. La présence de l'ambassadeur rendit du courage aux Grisons. Dès +qu'il eut planté son drapeau à Coire, tous les bannis des vallées +accourent, demandent à combattre. Une explosion morale se fit d'abord +dans le coin des Grisons dont les Autrichiens s'étaient emparés. Le +peuple les chassa. D'Estrées n'eut plus qu'à y entrer et leur fermer la +porte sur le dos en fortifiant le pont du Rhin du côté du Tyrol. + +Restait la Valteline même, et ce grand épouvantail des clefs de saint +Pierre qui flottaient sur les Alpes avec le drapeau romain. Là, il +fallait prendre un parti. Dernières sommations. En vain. L'ambassadeur +change d'habit; le voilà général. Une petite armée française, trois +mille hommes et cinq cents chevaux se trouvaient là, sans qu'on ait su +comment, pour appuyer les Suisses. Il ne manquait que des canons. + +Les soldats du pape, dans leurs nids d'aigles, contre un ennemi sans +artillerie, n'avaient qu'une chose à faire: être tranquilles, n'avoir +pas peur. C'est ce qu'ils ne firent pas. La peur dispensa de canon. +Quoiqu'ils eussent avec eux nombre d'Espagnols, ils n'attendirent pas de +voir, il leur suffit de savoir que le drapeau de la France venait à eux +par la vallée. À la grande surprise des Suisses, qui ne pouvaient le +croire, ils abandonnèrent le premier fort et le brûlèrent. Tel fut +généralement l'adieu qu'ils laissèrent au pays, brûlant ce qu'ils +pouvaient, et faisant main basse sur cette population catholique qui les +avait appelés. + +Cela donna la meilleure grâce à l'entrée des Français, qui semblaient +n'arriver que pour empêcher l'incendie. Le général pontifical, le +marquis de Bagni, poussé jusqu'à Tirano, reçut les ordres +d'accommodement qu'on voulait bien lui faire encore. Il espérait gagner +du temps, avoir quelque secours. Mais rien ne vint alors. Il tira sur +nous en pleine négociation. Cela força d'Estrées à l'attaquer et le +battre, avec tout le respect possible. La ville fut emportée sans +peine, voulant l'être et tout le peuple étant pour nous. Bagni, réfugié +au château, se rendit deux jours après et fut honorablement renvoyé avec +ses drapeaux. On ne lui garda que les blessés pour les soigner et les +nus pour les habiller; tous auraient voulu se faire prendre (décembre +1624). + + + + +CHAPITRE XXII + +L'EUROPE EN DÉCOMPOSITION--RICHELIEU FORCÉ DE RÉTROGRADER + +1625-1626 + + +Galilée, en 1610, avait eu sur le ciel son coup d'oeil de génie. +Richelieu eut le sien sur la terre en 1624. + +Que vit ce Galilée de la situation politique? Des étoiles nouvelles? Non +pas, mais une étoile qui filait. + +Il comprit le néant de Rome. + +Et cela au moment où les événements donnaient au pape une énorme +importance dans l'opinion, au moment où les vainqueurs de la Bohême et +de l'Allemagne dressaient le trône du légat romain, le constituant +maître et des âmes et des biens, le dictateur de la victoire. + +Le beau neveu de Grégoire XV, monsignor Ludovisio, prince élégant, +favorisé des dames, venait d'élever le _Gesù_ et la _Propagande_. Sous +Urbain VIII, poëte agréable et anacréontique, ces deux maisons +fleurirent de plus en plus et furent le double Capitole de la Rome +d'Ignace. Dans l'une, on organisa la police du globe; dans l'autre, ses +conquêtes. Le grand mensonge des missions aux terres païennes commença +là. Voyez les gasconnades du Tite-Live de la Gascogne, le grand +Florimond de Raemond. Tendres pour les Chinois, terribles pour l'Europe, +sortirent de là tous ces prêcheurs qui allaient derrière les armées de +Waldstein avec les loups et les vautours. + +Ce qu'il y eut d'habileté dans tout cela ne doit pourtant pas faire +oublier ce qui facilitait les choses. Je veux dire le grand côté +financier de l'affaire. Si ces charmants Jésuites furent si persuasifs, +gagnèrent les rois, les cours, les belles dames, jusqu'aux laquais, +c'est qu'ils s'adressaient à des gens qui comprenaient très-bien qu'il +s'agissait d'une translation de la propriété. Arrêtez donc une +révolution qui marche par la furie des lois agraires! + +Maintenant je laisse nos critiques apprécier la littérature des +Jésuites. Elle est forte en rébus, incomparable en acrostiches, sublime +en calembours. J'admire Cotton, j'admire l'_Imago primi sæculi_. Mais +l'éloquence de ces Pères bien autrement éclate dans l'_Édit de +restitution_, qui ruine moitié de l'Allemagne au profit de l'autre, dans +la _Révocation de l'édit de Nantes_, qui fit pleuvoir la manne des +confiscations protestantes dans les poches trouées de la noblesse +catholique. + +En conscience, Tilly, Waldstein, etc., avaient bon temps, quand tous les +princes protestants avaient peur du protestantisme, voyant la république +au fond. L'Angleterre ne fit rien. Pourquoi? Parce que son roi +protestant adorait les Espagnols, estimait les Autrichiens. Les princes +luthériens d'Allemagne se gardèrent de s'associer à la Hollande, ce qui +les eût sauvés, craignant que leurs sujets ne se fissent Hollandais, +qu'ils ne fussent tentés par la grandeur subite et l'enrichissement +prodigieux de la nouvelle république. + +Tout cela, en réalité, rendait ces intrigues et ces carnages assez +difficiles, et la papauté n'eut pas beaucoup à suer. Le curieux, c'est +qu'elle fut très-souvent l'obstacle de ce qu'on faisait pour elle. À +travers toute cette fantasmagorie de Propagande et de Gesù, de conquête +universelle, etc., on voit au fond du Vatican, quoi? Un petit vieillard +chagrin, Italien avant tout, prince avant tout, oncle avant tout, qui +emploie vite le peu de temps qu'il a à acquérir un morceau de terre pour +le Saint-Siége ou ses neveux. Les trois papes florentins n'ont pas fait +autre chose. Paul IV appelait jusqu'aux Turcs pour sa petite affaire de +Parme. Sixte-Quint tourne le dos à la grande _Armada_, à la Ligue; il ne +regarde que l'_Agro romano_. Clément VIII veut Ferrare; Urbain VIII, +Urbino. L'Europe est pour eux secondaire. + +Richelieu vit ces misères à fond, de part en part. + +Il vit cette politique tremblotante, qui ne tirait plus de force de la +religion, mais d'un reflet de la royauté. L'Autrichien, l'Espagnol, +exhaussaient et surexhaussaient, pour leur intérêt propre, la casuelle +idole qui ne se sentait pas bien en sûreté sur leurs épaules et +s'effrayait de la hauteur. + +Il vit qu'on pouvait aller à eux, et qu'ils reculeraient. + +Il vit qu'on pouvait donner ce coup au pape, et qu'il le garderait. + +Que la France pouvait risquer contre l'Espagnol ce qu'avait risqué la +Savoie. Le petit prince des marmottes avait par deux fois embarrassé ce +fastueux empire, «où ne se couchait jamais le soleil.» + +L'Espagne d'alors, avec ses grands mots, ses grands airs, était un +gouvernement de loterie, d'aventure et d'aventuriers. Une fois, ils +s'entendent avec des voleurs pour brûler Venise. Leur bonheur, en +Hollande, c'est Spinola, un aventurier Italien. Et, s'il leur faut un +diplomate dans la plus grande affaire, ils vont chercher un peintre, le +Flamand Rubens. + +Richelieu n'opinait pas mieux de l'Autrichien, Ferdinand II, qui tombait +tout à plat si on détachait la Bavière. + +Richelieu y travaillait, et, d'autre part, regardait quel secours la +France pouvait tirer des princes protestants contre la maison +d'Autriche. Lui, leur ennemi, qui écrivait contre eux, il voyait bien +que, sans eux, on était perdu. + +Malheureusement la Hollande était toute désorientée, divisée contre +elle-même. Le chef des modérés, le continuateur du tolérant esprit de +Guillaume, Barneveldt, ami de la liberté, de la paix et protecteur des +catholiques, avait adouci l'esprit public, trop tôt, en plein péril. Le +parti de la guerre s'était réfugié dans une doctrine de guerre, le +sombre calvinisme, qui jadis l'avait fait vaincre. C'est tout à lait +l'histoire de la Gironde et de la Montagne. Barneveldt ne trahissait +point (pas plus que la Gironde), mais ses molles doctrines livraient le +pays. Il se trouvait à la tête du parti que nous dirions fédéraliste, du +parti des provinces qui n'obéissait point aux États généraux, qui +soutenait la division, la non-centralisation, la faiblesse devant +l'ennemi, Barneveldt meurt, comme hérétique et traître. Mais l'auteur de +sa mort, Maurice, n'en réussit pas mieux. Les provinces repoussent +l'unité. Ceux qui l'aidèrent à perdre Barneveldt le regrettent +maintenant, détestent le _tyran_. Maurice, qui avait sauvé dix fois la +Hollande, ne pouvait croire qu'il fût haï. Un jour qu'il passait à +Gorcum, à midi et en plein marché, il salue, et personne ne met la main +au chapeau; tous le regardaient de travers. On vit alors une chose +grande, morale, terrible. Cet homme, immuable aux fatigues, aux périls, +avait eu toujours le sommeil profond; il était gras (Spinola maigre). +Tout à coup il changea. Il n'avait vécu que d'honneur, de popularité. Il +maigrit et mourut (avril 1635). La Hollande en fut-elle relevée? Point +du tout. Elle avait eu deux têtes, et les avait coupées. Elle resta un +moment très-faible. + +L'Angleterre n'était guère moins malade. Lisez les sonnets de +Shakspeare, si beaux et si bizarres. Vous y entrevoyez la décomposition +d'un monde. Et il y en a aussi quelque chose dans ses comédies. Ses +hommes femmes et ses femmes hommes, ce dévergondage d'esprit montre un +pays bien fatigué. Tristes équivoques d'imaginations maladives +(historiques pourtant, voyez le beau Cinq-Mars et le beau Buckingham, +etc.), elles disent la fin d'une société qui ne veut plus de la nature. +Où est dans tout cela la tradition pure de la _Merry England_, cette +joyeuse Angleterre de Drake, qui se moqua de l'_Armada_? Une autre naît, +je le sais, sombre et forte, qui donnera Cromwell et les États-Unis. +Mais elle naît lentement, sous le poids écrasant de l'_Église établie_. +Richelieu s'aidera peu là-bas des Puritains, contre lesquels il lui +faudra combattre en France. + +L'Angleterre enrichie était devenue prodigieusement économe pour l'État. +Elle s'en excusait en disant que ni Jacques ni Buckingham ne lui +inspiraient confiance. Buckingham, il est vrai, sorti d'une famille de +fous enfermés, mérita plusieurs fois de l'être. Dans son étonnant voyage +en Espagne où il mène le jeune Charles Ier aux pieds de l'infante, lui +il prend pour infante la femme du premier ministre, Olivarès. Celui-ci +avait dit: «L'Espagne ne refusera _rien_ à l'Angleterre.» L'Anglais le +prit au mot, et crut que sa femme en était. Mais l'altière dona, +indignée de cette sottise insolente qui croyait vaincre en un quart +d'heure, mît une fille à elle au rendez-vous. Cette fille-là sauva +l'Europe d'un extrême danger. Buckingham, conspué, n'eut qu'à s'enfuir. +L'Angleterre, qui allait s'unir à l'Espagne se tourna dès lors vers la +France. + +Événement heureux pour Richelieu, s'il avait pu en profiter, comme eût +fait Henri IV. Mais il n'était pas roi, il n'était même pas encore le +Richelieu qu'il fut plus tard. Le pape et les Bérulle l'obligèrent de +faire aux Stuarts des conditions terribles de mariage qui ébranlaient +leur dynastie, rendaient l'alliance française odieuse, partant stérile. +Un évêque, qui revenait d'Angleterre, avait donné à nos dévots des +espérances exagérées. Jacques l'avait laissé officier en plein Londres, +confirmer en un jour dix-huit mille catholiques devant la foule +curieuse, irritée, mais muette. + +Les nôtres, qui ne connaissaient pas la profondeur de haine que +l'Angleterre garde au papisme, crurent, d'après cela, qu'on pouvait tout +oser. On exigea «que les enfants, _même catholiques_, succéderaient, et +que la mère les élèverait jusqu'à treize ans.» On exigea «que la jeune +reine amenât un évêque, que cet évêque et son clergé _parussent dans les +rues sous leur costume_.» Même, pour triompher des résistances trop +raisonnables du prince de Galles, on fit cette chose inconvenante de lui +faire demander _par Henriette_ «de dispenser les catholiques du +serment,» serment modéré, politique, dont Jacques avait déjà écarté tout +ce qui pouvait alarmer les consciences. Henriette arrivait là de façon +bien sinistre! Avant de s'embarquer, elle exigeait que Charles préparât +son procès, jetât la première pierre de son échafaud de Whitehall! + +Comment voulait-on que Jacques et Charles fissent digérer cela au +Parlement? Il eût fallu du moins que Richelieu pût leur accorder un +signe qui honorât le mariage devant l'Angleterre et fît espérer un +secours puissant pour le gendre de Jacques et les protestants +d'Allemagne. Il ne le pouvait pas. Nos dévots ne l'eussent pas permis. +Il se serait perdu près du clergé de France, qu'il opposait au pape. Il +n'eût pu continuer ses négociations pour séparer la Bavière de +l'Autriche. N'osant donner des hommes, il donna de l'argent. Il promit +pour six mois un subside au partisan Mansfeld, que Jacques envoyait en +Allemagne, et encore à condition que Mansfeld ne passerait pas par la +France. Enfin, il subventionna le roi de Danemark, que les protestants +d'Allemagne se donnèrent pour chef (mars 1625). + +Qu'il ait osé tout cela dans les tremblants commencements d'un pouvoir +disputé, cela étonne, et surtout au moment où le vent du midi lui +apportait de Rome une tempête à le déraciner. Après l'affaire de +Valteline, le pape avait eu peur d'abord. Il crut voir monter aux +murailles Bourbon, Frondsberg. Et il pria Bérulle d'aller vite apaiser +le roi. Puis, ne voyant rien venir, la peur fit place à la colère. Ses +Barberini ne parlaient que d'excommunier, foudroyer, écraser. Le neveu +régnant supposa que le bonhomme Bérulle ne parlerait pas assez haut. +Lui-même, de sa personne, se mit en route; armé des pouvoirs de +l'Église, les poches pleines de bulles, il s'achemina vers la France, +curieux de voir si Richelieu l'attendrait de pied ferme, ou plutôt sûr +de le trouver à la frontière, repentant et la corde au cou. + +Celui-ci, en réalité, avait à soutenir d'étranges assauts. Louis XIII ne +s'habituait pas à cette situation nouvelle de faire la guerre au pape. +La reine mère lui en faisait honte, et Bérulle, sans doute, de ses +soupirs et de ses larmes, remuait sa conscience. Un matin, le roi, +brusquement, dit à Richelieu: «Il faut en finir.» (Mars 1625.) + +Mais bien loin d'en finir, celui-ci s'endurcissait tellement, que, le 25 +encore, il signa le traité du Nord avec les ennemis du pape, le Danois +et les Allemands. + +Quel était donc cet homme qui violentait ainsi la conscience de son roi? +Grand problème qui m'a souvent absorbé, et je n'en serais jamais sorti, +si je n'avais lu dans la belle publication de M. Avenel (t. II, p. 207) +une pièce écrite un peu plus tard, mais qui explique tout. On voit que +Richelieu avait ensorcelé le roi. + +Par talisman, philtre ou breuvage? par l'anneau enchanté qui, dit-on, +troubla Charlemagne? Non, par la caisse des finances. + +Louis XIII n'avait jamais vu d'argent, et Richelieu lui en fit voir. + +Ce fut un coup de théâtre analogue à celui de Sully, cet autre magicien, +quand du pied il frappa la terre, et que l'argent jaillit pour Henri IV +émerveillé. + +Le revenu, qui diminuait tous les ans, augmenta tout à coup. +Indépendamment d'une enquête contre les financiers, ressource passagère, +Richelieu alla droit aux sources régulières, aux comptables, aux +receveurs, et il se mit à compter avec eux. Ils furent bien étonnés. +Quand on leur demandait de l'argent, ils prétendaient toujours avoir +fait des avances, disaient qu'on leur devait plutôt, offraient de prêter +et prêtaient au roi à usure l'argent même du roi. + +Ce jeu cessa avec un homme sérieux, qui ne plaisantait pas, qui tira +tout à clair lui-même. Homme net, avant tout, et, bien plus, d'une +générosité altière, qui, par exemple, en prenant la marine, gagna un +profit de cent mille écus et en fit cadeau à l'État. + +Louis XIII n'aimait pas ce visage pointu, mais il restait persuadé que +le disgracier, c'était rentrer dans l'indigence où Concini l'avait tenu, +dans la honte où le mit de Luynes, sous les sifflets de Montauban. + +Donc, ferme sur sa caisse, Richelieu attendit le légat et la foudre. + +Cette sécurité stoïcienne allait si loin, qu'il s'obstinait à ne pas +vouloir armer contre nos protestants, qui avaient fait une prise d'armes +maladroite et malencontreuse au moment même où Richelieu faisait la +guerre au pape. + +Leur conduite, à ce moment, a indigné la France. Voici pourtant comment +la chose se passa. + +Les deux frères, Soubise et Rohan, ne pouvaient pas savoir, le 17 +janvier, dans la Charente, que du 1er au 10 janvier on eût chassé des +Alpes les garnisons pontificales. Ils ne voyaient point cela. Ce qu'ils +voyaient, croyaient, c'étaient les mensonges politiques de Richelieu, +qui, voulant se faire pardonner ses alliances protestantes, disait +partout qu'il soudoyait Anglais et Hollandais pour isoler la Rochelle, +que tôt ou tard il attaquerait. Et, pour mieux le faire croire, il avait +dans la Charente quelques petits vaisseaux. + +Si tous nos catholiques du Louvre, Bérulle, la reine mère, qui vivaient +avec Richelieu, se trompaient à cela, combien plus nos huguenots! +Lui-même, en ses Mémoires, avec colère, il se demande comment ils purent +l'attaquer dans un tel moment. Il est facile de le lui dire. Parce que +la fausse paix de 1622 avait été une guerre; parce qu'on en avait +profité pour bâtir une citadelle à Montpellier; parce qu'aux portes de +la Rochelle, dans l'île de Ré, on élevait un fort pour la tenir sous le +canon; parce qu'on avait mis là, un homme altéré de leur sang, +l'ex-protestant Arnaud; parce qu'en Ré on avait brûlé vif un pauvre +tisserand; parce qu'on avait lancé le peuple pour les massacrer à Lyon, +et pour brûler ici leur temple de Charenton; parce que le magistrat +allait chez les mourants les sommer de se confesser; enfin, parce qu'en +toute la France la grande chose qui était leur joie, leur force et, +disons mieux, leur âme, leur avait été retirée: _la liberté du chant_, +et la consolation des psaumes! + +Les raisons, certes, d'armer ne manquaient pas. Le moment était mal +choisi. Richelieu le fit dire à Rohan par Lesdiguières. Mais celui-ci, +qui tant de fois avait trompé, ne fut pas cru le jour qu'il disait vrai. +Rohan et Soubise persistèrent, malgré la majorité des protestants, qui +ne voulaient pas bouger, malgré la Rochelle, qui, étouffée, ruinée dans +son commerce, s'obstina pourtant dans la paix. À grand'peine, Rohan +souleva un coin du Languedoc. + +Ce qui devait l'affermir dans la guerre, c'est que le mariage +d'Angleterre, loin de favoriser les protestants, fut fastueusement +arrangé comme une invasion catholique. Buckingham, qui était venu à +Paris, y recommençait ses folies espagnoles. Il faisait l'amour à Anne +d'Autriche, qui, n'ayant que les restes de madame d'Olivarès, eût dû se +trouver peu flattée; mais point: elle fut très-attendrie. Tout le monde +sait comment le fat se mit à la mode; histoire qui cote la cour à sa +valeur, et la bassesse du temps. Il parut en habit brodé de perles mal +cousues, qui se semaient sur les chemins pour tenter l'assistance. À +Madrid, on se serait cru insulté! Ici, on le trouva très-bon; les plus +huppés ramassaient dans la crotte. + +Retz dit que Buckingham brusqua son succès près de la reine, qu'à peine +arrivé, il vainquit. Aux adieux, à Amiens, ce fou furieux se porta +publiquement sur elle aux dernières entreprises. Il outragea la France, +et il trahissait l'Angleterre, livrant ses vaisseaux protestants pour +faire la guerre aux protestants. + +Ce fut un Guise, pour bien renouveler là-bas le fatal souvenir de la +parenté des Guises avec les Stuarts, qui épousa la petite reine +Henriette à Notre-Dame de Paris et la mena à Londres. Superbe cavalcade +de prêtres et moines, et religieuses sur leurs mules, toute une _Armada_ +ecclésiastique. + +La reine trouva triste et sauvage le pays et le peuple, odieuse la +simplicité grave des insulaires. Son sérieux époux, Charles Ier, figure +roide et altière, où respirait le froid du Nord (par sa mère, il était +Danois), lui plut très-médiocrement. Et elle commença tout de suite la +petite guerre. Elle était bien stylée d'avance, et Bérulle ne la +quittait pas. Charles se trouva avoir dans son lit une zélée catéchiste, +triste, sèche, disputeuse, qui ne donnait rien pour rien, et mettait +l'amour aux jeûnes de la controverse. + +Elle n'avait nul égard au temps, au danger de son mari, qui n'achetait +les subsides du Parlement que par des sévérités religieuses. Elle avait +droit d'avoir vingt-huit chapelles dans les châteaux. Mais le plus +scabreux était celle de Londres. Elle exigea d'y réunir les +catholiques. Ils vinrent en foule. Alors elle voulut une église. + +Cependant, c'était elle qui se plaignait et se faisait plaindre. Tout +retombait sur Richelieu. Le légat Barberini était à Paris, et le +ministre dans un extrême péril. Il parut là dans sa grandeur, mit bas +l'habit de fourbe sous lequel il avait grandi. À chaque demande du +légat, il opposa un _non_ respectueux, mais ferme, fort clair et sans +ambages. + +Barberini avait commencé par une demande naïvement espagnole: «Une +suspension d'armes,» pour que l'Espagne pût réunir ses forces. Et +Richelieu répondit: _Non_. + +Barberini se retira sur la simple demande de la liberté du passage pour +les troupes espagnoles, avec satisfaction au pape pour la forme impolie +avec laquelle ses hommes avaient été mis à la porte. Mais Richelieu dit +encore: _Non._ + +Alors Barberini jeta sa barrette et pleura. + +Ce qui l'humiliait le plus, c'est qu'il ne trouvait aucune prise dans le +public. Tout le monde paraissait ravi de ce coup reçu par le pape. Par +cette seule petite affaire (qui ne coûta pas un million, ni, je crois, +un seul homme), Richelieu avait conquis une grande position nationale. +On a vu, en 1620, que les soldats disaient à Ravaillac qu'ils croyaient +faire bientôt la guerre au pape, et en étaient charmés. Cela permet +d'apprécier ce qu'on veut nous faire croire de la grande dévotion du +temps. Quand Henri IV mourut, le peuple de Paris dit qu'il défendrait +Charenton, protégerait les huguenots. M. de Guise, ce jour-là, avait +beau saluer la foule; personne n'y faisait attention. Puis, dix années +après, quand on lança sur Charenton une bande de laquais et de +mendiants, quand les Jésuites de la rue Saint-Antoine se tenaient sur +leur porte pour passer la bande en revue et lui mettre du coeur au +ventre, l'histoire nous assure gravement que ces drôles étaient _tout +Paris_, que la ville de Paris était encore ligueuse à cette époque, et +que ce grand bruit eut lieu pour l'amour de je ne sais quel Guise tué +dans la guerre des protestants à deux cents lieues de là. S'il en est +ainsi, qu'on m'explique comment, trois ans après, ce légat, à Paris, +n'en reste pas moins seul. Ce bon peuple dévot qui vient de brûler +Charenton, où donc est-il? Et ne devrait-il pas faire tous les jours des +feux de joie devant l'hôtel de M. le légat? Mais c'est tout le +contraire. S'il y a joie, c'est pour le soufflet que vient de recevoir +le pape. Richelieu s'en soucie si peu et croit tenir si bien le roi et +tout, qu'il prend le temps d'être malade, s'en va à la campagne. Le +légat solitaire n'a de consolateur qu'un autre solitaire, oublié dans +Paris, l'ambassadeur d'Espagne, M. de Mirabel. + +L'homme de Rome était aux abois. La reine mère ne soufflait plus, ayant +son âme à Londres. On la rappela en hâte, cette âme saintement +intrigante. Bérulle saute le détroit. Ni Buckingham là-bas, ni Richelieu +ici, n'avaient prévu ce coup. Le saint homme, pour piquer le roi, prit +justement la pointe dont usait si bien Richelieu, _l'honneur de la +couronne_. Il lui montra l'Anglais qui se moquait de lui, maltraitant +Henriette, persécutant les catholiques. Pourquoi les ménagerait-il +lorsque, chez le roi très-chrétien, un cardinal persécute le pape?... +Cela agit. Le roi jura que son beau-frère s'en repentirait, et, pour +l'affaire du pape que traînait Richelieu, il dit à Bérulle d'en finir. + +Avec celui-ci, la chose alla vite. Pendant que Richelieu se met en route +pour revenir, déjà tout est fini. Bérulle a bâclé un traité, plein +d'équivoques. «Les Grisons restent souverains, _sauf le cas_ où les +Valtelins se croiraient lésés comme catholiques. Le roi de France aura +seul les passages, _sauf le cas_ d'une guerre des Turcs, où l'Espagnol +voudrait aller secourir l'Autrichien.» Or, ce cas était tout trouvé, +l'Autriche étant alors aux prises avec le Transylvain, allié des Turcs. +Les Espagnols, sous ce prétexte, eussent à l'instant même repris les +passages. + +Guéri par la colère, Richelieu revient, déchire le traité, en appelle à +la France (il demande une assemblée de notables) et au clergé même de +France. Sa prise sur le clergé, c'était une victoire qu'il venait de +gagner sur le protestant Soubise avec les vaisseaux d'Angleterre et de +Hollande (15 septembre 1625.) + +Les Notables, princes, ducs et pairs, cardinaux, maréchaux, délégués des +Parlements, membres de l'Assemblée du clergé (qui siégeait déjà à +Paris), votèrent comme un seul homme pour Richelieu. + +La reine mère, Bérulle et le légat faisaient triste figure, restant +seuls pour la paix, seuls bons et fidèles Espagnols, devant une +assemblée toute française. L'abandon du clergé surtout outrait le légat. +«Et toi aussi, mon fils!» Il fit un coup désespéré. Sans dire adieu, il +part (23 septembre), tirant décidément l'épée, et résolu de faire des +levées de troupes, pour qu'on vît qui l'emporterait de la maison de +France ou de celle des Barberini. + +Richelieu fit courir après par politesse; mais il ne s'en souciait +guère, ayant la France avec lui. Il amusait alors les Notables d'un +projet superbe de réforme utopique, de ces choses agréables et vaines +dont se régalent volontiers ces grandes assemblées. Il est curieux de +voir l'idéal de Richelieu. + +Cela commence d'abord de façon pastorale, le roi veut imiter saint Louis +jugeant sous un chêne; chaque dimanche et fête, à l'issue de la messe, +il donnera audience à tout venant, et recevra toute requête, que +reprendra le demandeur, «avec réponse au pied,» le dimanche suivant. + +La généralité des affaires se traitera par quatre hauts conseils. Mais à +tout seigneur tout honneur: au plus haut conseil, trône le clergé; +quatre prélats et deux laïques seulement le forment pour aider le roi à +nommer aux bénéfices, et, «en général, pour tout ce qui peut intéresser +sa conscience.» Voilà la conscience du roi administrée en république, et +en république d'Église. + +Le même esprit républicain perce dans l'organisation régulière qu'il +veut donner aux conciles provinciaux. Ils deviendront les juges du +clergé en dernier ressort. + +À tout curé au moins trois cents livres par an, équivalant aux douze +cents que leur donne la Constituante de 89.--Moins d'ordres mendiants, +moins de Capucins.--Cloîtrer les monastères de filles. + +Le roi réduit tellement sa maison, qu'il reviendra à la dépense d'Henri +III.--Plus de vénalité d'offices.--Plus d'acquits au comptant; le roi se +ferme le Trésor.--Plus de vagabondage, taxes des pauvres.--Moins de +colléges, moins de lettrés pauvres (d'abbés faiseurs de vers, de +prestolets solliciteurs, etc.)--Moins de luxe. Chacun, réduisant sa +dépense, supprimant les clinquants italiens et passements de Milan, +n'aura plus à chercher de _mauvaises voies_ pour se refaire. Quelles +voies? Le bon roi Jacques dit haut ce que Richelieu pense: que le +gentilhomme ruiné venait en cour spéculer sur sa femme. + +Cet âge d'or sur le papier charma tellement le public, que trois corps à +la fois, l'Assemblée du clergé, la Sorbonne et le Parlement, +poursuivirent vivement les pamphlets papistes, espagnols, qu'on lançait +contre Richelieu. Et le Parlement avec tant de violence, que Richelieu +n'eut qu'à le contenir. + +Il n'avait pris tant d'ascendant sur le clergé qu'en le leurrant d'une +chose qu'il ne voulait pas faire, d'une guerre contre la Rochelle. +Qu'aurait fait cette guerre? Elle aurait forcé l'Angleterre à se +déclarer contre lui; elle eût disloqué sa ligue du Nord (Hollande, +Suède, Danemark, Allemagne). Les amis de l'Espagne, Bérulle, la reine +mère, ne désiraient pas autre chose. Ils le poussaient à la victoire +fatale qui brisait tous ses plans, le brouillait avec les Anglais, +Richelieu tremblait de vaincre. Et lui-même, en novembre, il offrit la +paix aux huguenots, ce qui mécontenta le clergé et lui fit retirer en +partie l'adhésion étourdie qu'il lui avait donnée contre le pape. + +Il désirait avoir la main forcée par les Anglais, pouvoir dire qu'il +n'avait pu leur refuser de traiter avec les huguenots. Il fit venir en +décembre des ambassadeurs d'Angleterre, qui prirent l'affaire en main et +avancèrent la chose. Mais d'autant plus Bérulle, la parti espagnol, +voulait brusquer la paix avec l'Espagne. Ils remuaient le roi par le +scrupule de pousser cette guerre d'Espagne que le pape maintenant +faisait sienne et voulait reprendre en son nom. Ils crurent le roi pour +eux sur quelques mots d'aigreur qui lui échappèrent contre Richelieu, et +ils en prirent l'audace de faire la paix sans pouvoir. La reine mère dit +à la femme de notre ambassadeur, Fargis de Rochepot (ennemi de +Richelieu), qu'il pouvait signer le traité _in ogni modo_. Le traité que +signa Fargis, c'est justement cet amas d'équivoques que Bérulle avait +minuté trois mois avant, et que Richelieu avait déchiré, «Les Grisons +restaient souverains, _à moins que_ les Valtelins ne se disent lésés +dans leur religion.» Et ils l'auraient dit à coup sûr. + +Ce beau traité, conclu (disons plutôt comploté, conspiré) entre Olivarès +et Fargis, vient en janvier au Louvre. On s'est passé du roi, on s'est +passé de Richelieu. Celui-ci tombe à la renverse. Il se trouvait que nos +amis et alliés, les Anglais, alors à Paris, sans lesquels on traitait +ainsi avec l'Espagne, allaient passer pour traîtres à Londres. Quelle +force donnée au procès que déjà les Communes commençaient contre +Buckingham? Charles Ier était forcé de devenir le mortel ennemi de la +France. Le but de Rome était atteint. + +Qu'allait dire tout le Nord? Qu'allait dire l'Italie? Venise ne s'était +compromise que pour avoir quelque sûreté contre l'Autriche, et la Savoie +ruinée, que pour s'indemniser sur Gênes. Et tous étaient sacrifiés. La +France traitait pour elle seule. + +Le panégyriste de Bérulle, l'abbé Tabaraud (d'après d'autres plus +anciens, et non plus sages), assure que c'était Richelieu même qui avait +poussé Fargis, sauf à le démentir, que lui-même voulait ce traité qui +lui troublait tous ses plans. Heureusement ses lettres sont là, et son +très-sérieux éditeur, M. Avenel, d'après les pièces, a remis l'affaire +en lumière (t. II, p. 90). + +On lava la tête à Fargis. On raccommoda le traité, mais comment? On en +laissa tout le venin, les Grisons ne gardant de leur souveraineté qu'un +petit souvenir, un cens de vingt-cinq mille livres par an que leur +payerait la Valteline. Celle-ci, petite république catholique, eût +laissé, à coup sûr, passer et repasser les Espagnols tant qu'ils +auraient voulu. + +Deux choses décidèrent Richelieu à accepter cette oeuvre de ses ennemis. + +D'abord, il avait su faire consacrer le droit des Grisons par les +Suisses, qui se firent fort de les mettre en possession de la Valteline. + +Deuxièmement, le pape armait contre la France. Son drapeau, avec +l'Espagnol, reparaissait aux Alpes. Et, quelque ridicule que cela fût, +Richelieu en était embarrassé. Qu'eût dit le confesseur du roi? et +comment la conscience de Louis XIII se fût-elle arrangée de cette guerre +obstinée contre le pape? + +Donc, il céda, et endossa l'indignation et le mépris de l'Europe, +proclamé traître par tous ses alliés. + +La chose aujourd'hui est plus claire. En cette singulière affaire, il y +avait un fourbe et un saint. Le fourbe, Richelieu (à juger par les +précédents); le saint, Bérulle. Mais ce fut le saint qui mentit. + + + + +CHAPITRE XXIII + +LIGUE DES REINES CONTRE RICHELIEU--COMPLOT DE CHALAIS + +1626 + + +Dans la terrible solitude où cette paix traîtresse mit Richelieu, +brouillé avec tous ses amis (Angleterre et Hollande, Savoie, Venise et +Grisons même), haï du pape, qui gardait son soufflet, amorti en Europe, +affaibli à la cour, mystifié par un sot (Bérulle), il commença à +regarder inquiètement sur quoi il s'appuierait, et il eut une idée +lâche, dont il se confesse lui-même. + +Ce fut de s'adresser à la Bavière, à la ligue catholique d'Allemagne, +d'obtenir du Bavarois même, du vainqueur, le rétablissement du vaincu, +le Palatin. Mais quel rétablissement! À quelles conditions! Il +demanderait pardon à l'Empereur, il payerait trois millions, il +laisserait son titre d'électeur au Bavarois, à moins que lui Palatin, le +chef des calvinistes, ne se fît catholique. Et, tout cela fait, quel en +serait le fruit? Le Palatinat garderait-il la liberté de religion? Point +du tout. Dans ce pays tout calviniste, le calvinisme _ne serait que +toléré_, et encore _dans une ville_, résidence du Palatin! + +Ce bel arrangement ne déplut pas au Bavarois. Seulement il eût voulu un +article de plus: c'était que Richelieu désarmât le Danois et la ligue +protestante, que le lion se fit arracher dents et ongles préalablement, +après quoi on eût pu l'assommer à coups de bâton. + +Richelieu conte lui-même la honteuse négociation, et paraît se féliciter +d'avoir trouvé ce vain expédient. Ce qui fait bien sentir que ce +mécanicien, qui rêvait la balance, les poids et contre-poids, enfin +toute la pauvre machine, de la politique moderne, eut peu le sentiment +des forces vives, des passions dont vit l'humanité. + +Qui ne voyait la réaction catholique, cette terrible armée en marche, +qui allait engloutir le Nord, avançant comme un élément, avec les forces +aveugles non-seulement du fanatisme, mais, ce qui est bien pis, d'un +changement général de la propriété? Contre un tel phénomène, contre la +création d'une armée de cent mille voleurs qu'à ce moment l'Autriche +opérait par Waldstein, on se fût amusé à bâtir cette petite digue!... +Triste conception! Le Bavarois, vainqueur parce qu'il avait servi +jusque-là la révolution, eût été impuissant le jour qu'il lui eût fait +obstacle. + +Lui-même, Richelieu, personnellement, n'avait nul arrangement possible, +haï du parti espagnol comme apostat et renégat, et du parti +anti-espagnol pour sa récente trahison. + +En 1626, il était arrivé au point où parvint Henri IV en 1606. De toutes +parts, on conspirait sa mort. Ses livres contre les protestants, ses +tendresses pour les Jésuites, ses ménagements pour les demi-jésuites +(Oratoriens), ne lui regagnaient personne. Toutes les cours étaient +travaillées contre lui. Le grand parti dévot, cette année 1626, pour le +faire sauter, opéra une ligue universelle des reines. + +La reine de France entra directement dans un complot pour le tuer. + +La reine d'Angleterre lui brisa l'alliance anglaise. + +La reine mère, Marie de Médicis, sa fille la reine d'Espagne, et +l'infante des Pays-Bas, voulaient lui faire faire, malgré lui, +l'entreprise insensée d'une descente en Angleterre. + +Commençons par Anne d'Autriche. Elle était arrivée à treize ans. Et +pendant trois ans son mari avait oublié qu'elle existât. En 1619, on +avait à grand bruit imprimé dans le _Mercure_, pour la joie de la +France, que le roi commençait enfin à faire l'amour à la reine. +L'ambassadeur d'Espagne écrivait à Madrid leurs moindres rapprochements. +Tout le monde s'en était entremis, Espagnols et Français. C'est un +spectacle étrange de voir deux monarchies suer, travailler à cela, +pousser ces amants l'un vers l'autre ... Hélas! avec peu de succès. + +Anne était pourtant assez jolie. Quoiqu'elle n'eût que de petits traits, +un méchant petit nez sans caractère, la blanche peau de cette blonde +dynastie lui donnait alors de l'éclat. Altière et colérique, elle ne +faisait rien qu'à sa tête, riait de tout. Et c'est surtout ce rire qui +faisait peur au triste Louis XIII. La rieuse s'était donnée à une autre, +plus légère encore, mais perverse et dévergondée, le type des coureuses +de la Fronde, la duchesse de Chevreuse. Sous cette bonne direction, elle +eut deux ou trois fausses couches. L'Espagne était désespérée. Elle +voyait bien que le mariage ne mettrait pas la France sous son influence. +Mais, s'il n'y avait guère à attendre, de Louis XIII, on pouvait être +plus heureux avec son frère Gaston. L'ambassade espagnole y songea et +poussa la reine. Un matin, de sa part, quelqu'un dit à Gaston «qu'elle +ne veut pas qu'il se marie.» + +Le roi et Richelieu songeaient à lui faire épouser une Guise pour +reprendre à cette famille une part de l'héritage de Montpensier qu'ils +avaient escamoté à la mort d'Henri IV. Mais le mot de la reine, d'une +reine de vingt-quatre ans, à un prince de dix-huit, était bien sûr +d'être obéi. Pour affermir Gaston, on prit son gouverneur Ornano par la +princesse de Condé qu'il aimait. Le roi était déjà mort, au moins dans +leur pensée; la reine se croyait veuve. Richelieu en fut averti. Par +qui? Par le roi même, dont on arrangeait la succession (Lettres de +Richelieu, II, 232). + +Voilà nos étourdis qui commencent à écrire de toutes parts et à chercher +des alliés. Ils signifient leur prochain avénement aux Espagnols, au +Savoyard. Ils tâtent le fils de d'Épernon pour avoir Metz, et le père +même; mais le vieux coquin voulut voir venir les choses. + +Gaston avait exigé qu'on l'admît au conseil, et il voulait encore y +faire entrer Ornano. Le roi fait arrêter celui-ci le 5 mai. Grand +étonnement de Monsieur, cris, fureur. Devant les ministres, il demande +d'une voix hautaine qui a osé donner un tel conseil. «Moi, monseigneur,» +dit Richelieu. + +Gaston, vraie poule mouillée, eût avalé cela. Mais le piqua là-dessus. +Pouvait-il bien devant sa belle-soeur qui voulait le traiter en homme, +se laisser traiter en enfant? L'affaire fut ainsi envenimée par la +Chevreuse, par son amant Chalais (Talleyrand), qui dit que, puisqu'on ne +pouvait se battre avec un prêtre, on pouvait bien l'assassiner. + +Les faiseurs de Mémoires, qui écrivent trente ans après, pour rendre +plus joyeuse cette sanglante affaire, ont supposé que Richelieu lui-même +était amoureux d'Anne d'Autriche, jaloux de Buckingham et de Monsieur, +qu'il avait eu l'impudence de proposer à la reine de suppléer Louis +XIII, que la reine avait exigé qu'il dansât devant elle, etc., etc. +Histoire stupide. Anne d'Autriche, si douce pour les autres, ne l'aurait +pas été pour lui; elle l'eût fait jeter par les fenêtres. Il le savait +et n'était pas si sot. Notez qu'il avait quarante-cinq ans, était +très-maladif, enfin avait chez lui sa nièce, qu'il aimait sans trop de +mystère. + +L'assassinat en question, qu'on a traité comme un hasard, un coup de +tête de cette folle jeunesse, fut, je crois, autre chose. Il est +impossible d'y méconnaître la continuation des entreprises de ce genre +que l'Espagne faisait, ou faisait faire, depuis environ soixante ans. +Assassinats à point, et toujours quand il fallait simplifier une +situation difficile par la mort de l'homme influent. Ainsi Colligny, +ainsi Guillaume, ainsi Henri III, ainsi Henri IV. Procédé monotone. +Mais, quoique peu varié, il avait toujours son effet. + +Le plan, fort simple, était que Gaston, avec son Chalais et toute sa +maison irait dîner chez Richelieu au château de Fleury, et que là, à sa +table, profitant de sa confiance et de son hospitalité, les gens d'épée, +commodément tueraient l'homme sans armes. Les _dames_ (Anne d'Autriche +et madame de Chevreuse) goûtaient ce plan chevaleresque, et tout se fût +réalisé si Chalais n'eût confié son secret à un ami de cour, qui lui +dit: «Si tu ne dénonces, je le ferai moi-même.» Chalais a peur, dit tout +au cardinal, au roi. Cependant, dans la nuit, dès trois heures, arrivent +à Fleury les officiers du prince «pour lui apprêter son dîner.» +Richelieu leur cède la place, et le matin vient chez Gaston lui +reprocher avec douceur de ne pas l'avoir prévenu de l'honneur qu'il +voulait lui faire. + +Cependant il supplie le roi de le laisser se retirer. Le roi dit: «Je +vous défendrai et vous avertirai de ce qu'on dira contre vous.» + +L'affaire était immense, épouvantable, le pendant de l'affaire Biron. +Les deux fils d'Henri IV, le gouverneur de Bretagne, Vendôme, et le +grand prieur, en étaient, et le duc de Longueville. Même le comte de +Soissons, à qui l'on se fiait, à qui Richelieu laissa Paris pendant +qu'il menait le roi en Bretagne; Soissons eût enlevé la grande héritière +qu'on voulait donner à Monsieur. Découvert, il s'enfuit et quitta le +royaume. + +Richelieu attira et arrêta les deux Vendôme. Il fit signer à Monsieur +une sorte de confession où il abandonnait ses amis, et le maria de sa +main. Il l'étouffa dans l'or. Avec ce riche mariage et l'apanage +d'Orléans qu'on lui donna, il eut de rente un million d'alors (cinq ou +six d'aujourd'hui, un capital de cent millions). + +Monsieur se laissa marier, le 5 août; mais cela ne sauva pas Chalais, +qu'on décapita le 19, comme ayant conspiré la mort du roi, ce qui était +faux. Mais son vrai crime, le complot contre l'État, et contre la vie de +Richelieu, aurait paru bien peu de chose. Une seule tête paya pour +toutes. On pria, on supplia; mais le roi resta ferme. + +L'Espagne dut renoncer à faire de la reine un centre d'intrigues. On la +mit presque en charte privée. Humiliée, pardonnée, séparée de la +Chevreuse, qu'on exila, elle ne reçut que des femmes. Le roi défendit de +laisser entrer les hommes, que quand il y serait. + +Mesures très-vigoureuses. Cette affaire de Chalais commençait la grande +oeuvre de Richelieu, le nettoiement de la cour et le balayage des +princes. Il avait frappé sur eux en même temps de trois côtés: sur les +bâtards royaux (Vendôme), sur les Condé (Soissons en fuite), sur les +Guise (exil de la Chevreuse). L'héritier même enfin dû trône, Monsieur, +humilié, marié, enrichi et déshonoré. Chacun sentait que celui qui +frappait de tel coups donnait sa tête pour enjeu. La vie de Richelieu +tenait à ce fil sec, qui pouvait tous les jours casser, un roi fiévreux +et valétudinaire. + +Il n'était pas sorti d'affaire, qu'en ce même mois d'août 1626, deux +coups viennent le frapper. + +1º La grande défaite du Danois, notre allié, chef des protestants +d'Allemagne (27 août), que Richelieu aidait d'argent, et qui se fait +battre à Lutter. Loin de protéger les autres maintenant, il va être +lui-même envahi par l'Autriche. + +2º L'autre coup, en apparence minime, est en réalité terrible, c'est la +brouille complète d'Henriette et de Charles Ier. Celui-ci en moins de +six mois, sera forcé d'armer contre la France. + +Henriette était une petite brunette, vive, agréable. Elle était d'Henri +IV et non de Concini. Elle naquit du raccommodement de 1608, vrai du +côté d'Henri, très-faux du côté de Marie. L'enfant ne rappela que trop +cet étrange moment. Sensuelle et galante, violemment brouillonne et +têtue. Quand elle passa en Angleterre, elle se fit dévote, prit ce +mariage comme pénitence. Bérulle lui propose pour modèle la pécheresse +Madeleine. Qu'une princesse de dix-sept ans eût déjà tant à expier, +c'était de quoi faire réfléchir Charles Ier et le refroidir. Mais il n'y +parut pas. Le roi était triste, grondeur, violent, mais honnête homme et +régulier; il revenait toujours. C'est ce qui donna tant d'audace à la +jeune femme. + +Par une belle matinée de printemps, d'une chaleur rare en Angleterre, la +reine, emmenant tout son monde, son évêque et ses aumôniers, ses +religieuses, tout cela en costume et en grande pompe papiste, à travers +Londres émerveillée, se rend au gibet de Tyburn, où furent pendus les +saints Jésuites de la _Conspiration des poudres_, et là, agenouillée, +elle fait sa prière à ces célèbres assassins. + +Outrage solennel, non-seulement à la religion de l'Angleterre mais à la +morale, à la conscience de l'humanité. + +Charles Ier, qui déjà périssait, qui en était réduit à dissoudre son +parlement, à tenter des emprunts forcés, dans sa terrible misère, reçut +de la main de sa femme cette pierre pesante pour l'enfoncer dans sa +noyade. La scène fut violente contre les prêtres et les femmes de la +reine. «Chassons-les, écrit-il, comme des bêtes sauvages.» Le 9 août, +lui-même lui prononça cette sentence. Elle pria, pleura, cria. Des cris +lui répondirent, ceux de ses femmes qu'on emmenait. Elle se jette aux +barreaux des fenêtres pour les voir encore et leur dire adieu. Sanglots, +clameurs, etc., une scène publique surprenante dans les moeurs +anglaises, où tout se passe sans bruit. Le roi était mal à son aise, se +sentant posé dans ce drame comme l'indigne et barbare tyran. + +Pour abréger, il arracha des barreaux les mains de la reine, qui +s'évanouit furieuse, et fit écrire partout que ses mains étaient +déchirées. + +Texte excellent. C'était celui même de la terrible Marie Stuart, si +heureusement exploité par les papes. Urbain VIII, à l'instant, saisit la +légende d'Henriette, épouse infortunée de ce Barbe-Bleue britannique. +Sur la donnée un peu maigre, il est vrai, de l'écorchure douteuse, il +rebâtit le grand roman pontifical de l'autre siècle, la conquête de +l'Angleterre par l'Espagne et la France. Il dit expressément à +l'ambassadeur espagnol: «En conscience, votre maître, comme bon +chevalier, est tenu de tirer l'épée pour une princesse affligée.» + +La jeune reine d'Espagne, soeur d'Henriette et fille de Marie de +Médicis, écrivit de sa main au cardinal de Richelieu, invoquant son +secours et sa galanterie pour soutenir les reines opprimées. + +Autant en écrivait l'infante de Bruxelles. Autant en disait au Louvre la +reine mère. Bérulle s'adressait au coeur du cardinal, à sa piété, bien +sûr qu'en cette grande occasion il agirait comme prince de l'Église. + +Ces instances touchantes, unanimes, eurent un grand effet sur le roi, +qui regardait l'expulsion de ces Français comme un outrage à sa +couronne. De sorte que Richelieu, n'étant plus même soutenu par le roi, +et se trouvant tout seul, dit qu'il goûtait l'entreprise, mais qu'il +fallait d'abord, pour mettre Charles Ier dans son tort, lui envoyer une +ambassade. + +On envoya à Londres le beau Bassompierre, l'homme de la reine mère, et +avec lui celui de tous les prêtres renvoyés que les Anglais détestaient +le plus, le P. Harlay de Sancy. Bon moyen de brouiller encore. +Bassompierre cependant crut accommoder tout. Mais il y avait une +condition: c'était que Buckingham reviendrait ici faire sa cour à la +reine. Refus du roi. La guerre va éclater. + +Du reste, à part cette folie, la fatalité emportait à la guerre le roi +et le ministre. Le Parlement poursuivait Buckingham avec une colère +méritée, mais aveugle pourtant, avec la ténacité du bouledogue, qui ne +voit plus, n'entend plus, ne sent plus. L'Angleterre ne s'informait plus +des grands intérêts de l'Europe. Elle voulait la peau de Buckingham, et +rien de plus. Celui-ci n'avait chance d'échapper que par cette diversion +de la guerre. + +Richelieu eût eu grand besoin de ne pas rompre avec l'Angleterre. +L'espoir qu'il témoignait au roi (juin 1626) de relever nos finances +était déjà trompé et ses ressources insuffisantes. La grande défaite du +Danois et de l'Allemagne protestante (en août) rendait l'Autriche et la +Bavière maîtresses de la situation. Les Espagnols tenaient le Rhin. Dans +le conflit maritime des États de l'ouest, devant les grandes puissances +navales de l'Angleterre, Hollande et Espagne, nous seuls nous n'étions +pas en garde. Il fallait sans retard organiser l'armée, créer la flotte. +Et cela, avec une France ruinée, chargée d'un déficit annuel de dix +millions, d'une dette exigible de cinquante-deux millions, avec un +pauvre peuple qui (il le dit lui-même) «ne contribuait plus de sa sueur, +mais de son sang.» + +Il n'avait pas fait cette situation. Il n'aurait osé même la +caractériser nettement. Il eût fallu dresser l'accusation de la reine +mère, de tous les favoris, Concini, Luynes, etc., cette perpétuité des +désordres et de vols si soutenue, et j'allais dire si régulière, qu'une +telle accusation eût été celle de la royauté, du gouvernement +monarchique. + +Qu'eût-ce été si une assemblée sérieuse eût regardé au fond? si la voix +nationale de 1614 se fût élevée? Le pouvoir eût été frappé de faiblesse, +au moment où il devait ramasser sa force contre le grand orage +d'Allemagne. Richelieu s'en tint à une comédie de Notables, une petite +assemblée en famille de fonctionnaires et de magistrats. + +Devant des gens si bien appris, tout décidés d'avance à approuver, il y +fallait peu de façon. Il eût pu s'épargner des frais d'hypocrisie, +qu'il fit pourtant (par habitude), _réduisant l'impôt_ de six cent mille +livres, _pendant qu'il l'augmentait_ de plusieurs millions. + +L'assemblée vota d'un élan la dépense colossale d'une création immédiate +de l'armée et de la flotte, dépense ainsi répartie: un tiers sur le +trésor, _deux tiers sur les provinces_. À elles d'y pourvoir par les +moyens qui leur seront plus agréables et par des impôts à leur choix. +Avec cela, la réduction de six cent mille francs semblait une +plaisanterie. On les ôtait, il est vrai, sur la taille, impôt des +roturiers, des pauvres. Mais les riches, les nobles et les prêtres, qui +allaient, en chaque province, établir le nouvel impôt, sur qui le +mettraient-ils? Sur le roturier à coup sûr, sur le pauvre, non point sur +eux, sur les riches et privilégiés. + +Là se révèle la situation réelle de Richelieu. _Il ne pouvait demander +aux deux classes riches._ Prêtre, il ne pouvait prendre aux prêtres. À +peine, sur l'espoir d'exterminer les protestants, put-il tirer trois +millions du clergé. Il osa, en 1631, lui demander les titres de ses +biens, et n'eut qu'un refus sec. Il n'eût pu davantage faire contribuer +la noblesse. Loin de donner, elle mendiait, mais mendiait avec fierté, +menaces, presque l'épée au poing. Elle signifiait, en 1626, que l'État +et l'Église devaient la nourrir, l'État élever ses enfants, l'Église lui +réserver le tiers des bénéfices et faire les frais d'un ordre militaire +de Saint-Louis qui apanagerait ses nobles membres. À ces mendiants +riches et armés, l'État répondit par la voix du roi qu'on aurait bien +soin d'eux, et l'Église leur remplit la bouche dans le courant du +siècle avec les biens des protestants. + +Donc, Richelieu ne pouvait prendre l'argent où il était, et devait le +chercher où il n'était pas. Où? chez les pauvres, dans les entrailles du +peuple, dans sa substance même; de sorte que le pauvre irait toujours +s'appauvrissant et maigrissant. Il réduisit la taille de six cent mille +livres en 1626, et l'augmenta de dix-neuf millions en quatre ans. +Pourquoi? parce qu'il ne pouvait prendre qu'aux taillables, aux +roturiers, aux pauvres. + +À la première proposition sérieuse, Richelieu recula. Un magistrat, qui +n'avait pas le mot de cette comédie, s'avisa de dire qu'on devrait +rendre la taille _réelle_, non _personnelle_, faire payer tous les +biens, _y compris les biens nobles_. Richelieu n'aurait pas été ministre +vingt-quatre heures s'il eût appuyé ce mot. Il le laissa tomber. Il n'y +eut que trois membres pour appuyer la vaine proposition. + +Mais lui, que disait-il? Il feignait un espoir qu'un esprit aussi +positif ne pouvait avoir nullement: «Qu'on ferait face à tout, si on +faisait une réduction sur la maison du roi, et si l'on pouvait racheter +le domaine qui, en six ans, augmenterait le revenu de vingt millions.» +Ressource hypothétique, qui supposait la paix, quand la guerre furieuse +allait grandissant par l'Europe. + +Ajoutez une autre espérance, le futur _rétablissement du commerce_! Le +roi _voulait_ qu'on honorât le marchand, au moins le marchand en gros +(comme si le roi pouvait dans une chose d'opinion). Il _voulait_ que les +nobles pussent commercer sans déroger. Ils le demandaient, il est vrai, +par envie, ignorance, mais ils ne le désiraient pas au fond, étant si +impropres au commerce; au vol, à la bonne heure, et à la piraterie. + +Si Richelieu eût pris aux privilégiés, il tombait. Et, s'il eût réduit +les dépenses, s'il n'eût ruiné la France pour faire l'armée et la +flotte, le monstre double qui mangeait l'Allemagne (l'armée jésuite et +l'armée mercenaire) nous aurait dévorés comme elle. + +Il dut tomber sur l'un et l'autre écueil. Sorti de la ruine et d'une +situation gâtée et insoluble, il ne put nous sauver que de la ruine. Il +m'apparaît dès le premier jour ce qu'il fut et resta, ce que dit sa +figure lugubre: le dictateur du désespoir. + +En toute chose, il ne pouvait faire le bien que par le mal, souvent en +employant les plus mauvaises passions de son temps. Celle du clergé, +c'était la mutilation de la France, la destruction ou l'expulsion de la +France protestante, à l'imitation de ce que l'Espagne faisait des +Moresques, l'Autriche des Bohémiens et de tant d'autres. Beaucoup de +catholiques pensaient de même, par l'impatience française qui brise les +obstacles, éreinte et bêtes et gens, ne sachant les conduire; enfin, par +une autre passion nationale, le goût de l'unité matérielle, brutale et +mécanique, insoucieuse des libertés morales qui diversifient la nature. + +La France, en se coupant son meilleur bras, allait de plus compromettre +le corps, parce qu'elle se brouillait avec ses amis, se livrait à ses +ennemis, Autrichiens, Espagnols. + +Richelieu le savait, il lui fallait pourtant leurrer cette passion +mauvaise, et parfois il en tirait parti. Elle l'aida dans une chose +excellente qu'il présenta aux Notables: _le rasement des forteresses +inutiles_, et leur démolition confiée aux communes mêmes. Dans la liste +qu'il donna des forteresses à démolir, la grande majorité était +protestante, celles du Dauphiné, du Languedoc et du Poitou. Cela fut +salué avec enthousiasme des parlements, des communes, qui y gagnaient en +tout sens, de la petite noblesse, envieuse de la grande, et bien plus +encore du clergé. + +Si deux provinces catholiques, deux gouverneurs, Guise et d'Épernon, +étaient frappés aussi et se plaignaient, Richelieu avait à leur dire +que, comme bons catholiques, ils devaient accepter une ordonnance si +favorable à la religion, qui, mettant bas les forts de Poitou, de +Saintonge, faisait tomber les ouvrages avancés, les bastions de la +Rochelle. + + + + +CHAPITRE XXIV + +SIÉGE DE LA ROCHELLE + +1627-1628 + + +Les défections de la France sont les agonies de l'Europe. La paix +traîtresse, entre Olivarès et Bérulle, que signa Richelieu (mars 1626), +suivie bientôt de la déroute des Danois (août 1626), a commencé le grand +débordement des persécutions catholiques. Le massacre général de Bohême +(onze mille communes exterminées sur trente mille) s'ouvre le jour de +Saint-Ignace, en 1627. L'ordre d'abjurer ou de mourir court l'Autriche, +les terres autrichiennes. Pendant que l'armée sainte, bandits, moines et +bourreaux, pèse vers l'Adriatique, elle déborde, au nord, sur la Saxe, +s'extravase en Brandebourg, jusqu'en Poméranie, de façon que les sables +même et les écueils de la Baltique ne pourront cacher les proscrits. + +La France pouvait entendre la désolation du Rhin, la clameur du +Palatinat, ruiné, saccagé, violé, un jour par les Croates et un jour par +les Espagnols. La Lorraine suivait ce mouvement; elle allait armer +contre nous, bien plus, donner passage à la grande armée des brigands +organisés par l'Empereur. + +La France le souffrait, pourquoi? Pour une raison que Richelieu se garde +bien de dire. Il était encore serf; il ne se maintenait qu'en suivant la +reine mère et Bérulle et les Espagnols. Ils l'obligeaient de faire un +traité avec Madrid pour l'invasion de l'Angleterre, c'est-à-dire pour le +renversement de la politique de Richelieu. Le pape avait le mérite de +l'idée première, et Bérulle celui de la foi. Bérulle dictait, Richelieu +écrivait, Olivarès corrigeait le traité. Ce qui occupait le plus +Bérulle, c'était de savoir s'il valait mieux prendre la flotte anglaise, +ou bien la brûler dans le port. + +Les Espagnols tirèrent de nous cette pièce (20 avril 1627), et, sans +perdre un moment, la communiquèrent aux Anglais, afin qu'ils nous +prévinssent, envahissent la France et descendissent à la Rochelle. + +Les lettres de Richelieu prouvent qu'il était dupe. Ce traité imposé et +contraire à ses plans, il l'avait adopté pourtant. Le 6 octobre encore, +il croyait que les Espagnols lui donneraient une flotte et qu'il +pourrait les occuper à ce vain projet de descente. + +Ils le jouèrent toute l'année. Ces friponneries misérables peuvent +parfois tromper le génie qui ne peut croire qu'on tombe si bas. + +C'était la catholique Espagne qui mêlait contre nous, dans une coalition +étrange, nos alliés l'Angleterre, la Savoie et Venise; d'autre part, la +Lorraine, l'Empereur, tout pêle-mêle, protestants, catholiques. + +Elle nous jetait l'Anglais au visage, et bientôt l'Empereur dans le dos! + +Tout cela fut connu enfin, lu, révélé dans les papiers qu'on saisit en +novembre. + +Buckingham n'avait nul principe, mais beaucoup d'imagination. En 1625, +il avait prêté des vaisseaux contre la Rochelle. (V. sa lettre, +Lingard.) En 1627, le voilà défenseur, protecteur de la Rochelle, de +tous nos protestants, il tire l'épée pour Dieu. + +En réalité il voulait prendre la Rochelle ou au moins Ré. C'eût été un +nouveau Calais, entre Nantes et Bordeaux, à cinq heures de l'Espagne. +Les flottes anglaises n'étaient plus prisonnières au détroit. Libres des +servitudes du vent, elles se tenaient là, comme l'aigle de mer sur son +roc, tombant sur les vaisseaux français ou sur les galions espagnols, et +pillant sur deux monarchies. + +Tous les protestants de France allaient refaire à Buckingham l'ancien +empire aquitanique d'Édouard III. Ce vainqueur et ce conquérant, qui +donc alors pourrait parler de lui faire son procès? Merveilleux coup +qui, du fond de l'abîme, le faisait remonter au ciel! Vainqueur en +France, despote en Angleterre, et adoré au Louvre! Le roi embarrassé, +eût été trop heureux que la reine intervînt. Lui, Buckingham, alors son +chevalier fidèle, mettait tout à ses pieds. Elle s'attendrissait, et les +voeux de la France étaient comblés, il naissait un Dauphin. + +Dans cet emportement de passion, il écrivit, en France, au duc de Rohan +qu'il allait arriver avec trois flottes et trois armées, trente mille +hommes. Triple attaque, par la Rochelle au centre, aux ailes par +Bordeaux et par la Normandie. Pendant ce temps le duc de Savoie eût agi +sur le Rhône, le comte de Soissons en Dauphiné. + +De tout ce merveilleux poëme de guerre, on n'eut qu'un épisode, la +descente de dix mille Anglais à l'île de Ré. C'était assez pour prendre +la Rochelle, si la Rochelle voulait être prise. Mais elle ne le voulut +pas. + +On avait tant reproché aux huguenots d'aimer l'Angleterre, que celle-ci +se croyait sûre d'être reçue à bras ouverts. Mais point. Les huguenots +furent avant tout français. + +La Rochelle, d'ailleurs, notre Amsterdam, forte de commerce et de +guerre, un petit monde complet, original, qui avait son pavillon à elle, +renommé sur toutes les mers, que serait-elle devenue dans les mains +anglaises? Un triste port militaire, comme notre Rochefort +d'aujourd'hui. Ces marins avaient horreur d'une pareille transformation. +Et ses ministres ne redoutaient guère moins le joug des +demi-catholiques, épiscopaux et anglicans. + +La mauvaise foi de Buckingham était frappante. S'il eût voulu délivrer +la Rochelle, il eût descendu sur terre ferme et l'eût aidée à prendre et +démolir son entrave, le fort Louis. Mais il resta en mer pour prendre +l'île de Ré, où il se fût établi, que les Rochelois le voulussent ou +non, devant eux, à leur porte. Captifs d'un côté par la France, de +l'autre ils l'eussent été par l'Angleterre. + +Il n'écouta en rien les conseils de Soubise, qui venait avec lui, et +pendant que Soubise était allé à la Rochelle, contre leurs conventions, +il descendit dans Ré. Non sans perte. Le gouverneur Thoiras, avec le +régiment de Champagne et force noblesse, lui fit un tel accueil à +l'arrivée, le cribla tellement, qu'il resta inactif cinq jours à se +refaire, au lieu de marcher droit au fort. + +Soubise, voulant entrer à la Rochelle, avec un secrétaire anglais, fut +arrêté tout court, et ne serait pas entré si sa vieille mère, femme +d'antique vigueur, ne fût venue et ne l'eût fait passer. On écouta +l'Anglais, mais on resta très-froid. + +Ce scrupule de nos huguenots fut ce qui sauva Richelieu, et qui sauva la +France. Si Buckingham eût mis seulement cent hommes à la Rochelle, +l'effet moral était produit et Richelieu sautait. L'Angleterre se +retournait violemment vers la guerre, sa révolution était ajournée; les +cent ans de la guerre anglaise recommençaient pour nous. + +Richelieu, loin d'avoir des vaisseaux, n'avait pas d'argent pour en +faire. Il espérait dans la flotte d'Espagne! + +En cette détresse, il imagina de se servir de son ennemi Bérulle. Il le +fit agir pour obtenir à Rome un secours d'argent à prendre sur le +clergé. Lenteur, mauvaise volonté. Richelieu prie le clergé même, lui +extorque quelques millions. + +Que serait-il devenu, sans la lenteur de Buckingham? Mais celui-ci +attendit, pour assiéger le fort, qu'il fût bien approvisionné. Il garda +mal la mer. Nos Basques de Bayonne, habitués à faire l'improbable, +réussirent à passer; le fort, qui n'avait des vivres que pour cinq +jours, fut ravitaillé pour deux mois. + +Heureusement, car le roi qui venait, tomba malade, son frère le +remplaça, avec le ferme désir de ne rien faire. L'armée qu'il +commandait, pillant, ravageant et coupant les arbres, faisait ce qu'il +fallait pour que la ville se donnât aux Anglais. Outre le fort Louis, on +en commença d'autres évidemment pour l'assiéger. + +Grande dispute dans la ville. Les juges sont pour le roi _quand même_, +s'en vont, passent au camp royal. Les ministres et le corps de ville +prennent la résolution hardie de se défendre, mais seuls, et sans +recevoir Buckingham. + +Loin de là, dans leur manifeste ils rappellent, comme leur plus beau +titre, d'avoir jadis chassé l'Anglais. Ils offrent, si le roi veut +mettre le fort Louis entre les mains de la Trémouille ou de la Force, de +s'unir à lui pour chasser de Ré leur défenseur suspect. + +Pour réponse on mit des canons en batterie devant leurs portes. Il +fallait ouvrir ou combattre (10 septembre). Ils combattirent, mais ce ne +fut que cinq semaines encore après (15 octobre) qu'ils se décidèrent à +traiter avec Buckingham. + +Sans cette extrême répugnance de la Rochelle pour l'Anglais, l'ardeur, +l'activité de Richelieu n'aurait servi de rien. Thoiras était malade, +découragé; la noblesse du fort perdait patience; on parlait de se +rendre. Comment leur envoyer secours? Il fallait un miracle. Les +Bayonnais et Olonnais le firent par un coup tel que ceux qu'ont faits +leurs flibustiers. Le mot fut: «Passer ou mourir.» On y serait mort, si +on avait suivi le plan ordonné. Buckingham était averti, et ses +chaloupes en mer pour couler ces coques de noix. À mi-chemin, celui qui +menait l'avant-garde, le jeune la Richardière, dit le capitaine Maupas, +dit aux autres: «Ils n'imaginent pas qu'on traverse leur flotte. Et +c'est par là qu'il faut passer. Nous sommes très-petits et très-bas; +nous passerons sous les boulets.» Cela se fit ainsi. De trente-cinq +barques, vingt-neuf passèrent, le reste fut coulé. Le fort reçut des +vivres en abondance. Buckingham, avec qui Thoiras parlementait, et qui +croyait déjà le tenir, vit, le matin du 9 octobre, les soldats qui, du +haut des murs, lui montraient au bout de leurs piques «des jambons, +chapons et coqs d'Inde.» Dès lors, sa perspective était de rester là +l'hiver, de périr dans l'eau sous les pluies. + +Les Rochelois, qui jusque-là avaient peur de lui autant que de l'armée +royale, le crurent dès lors moins redoutable, et ne refusèrent plus de +traiter. Ils le trouvèrent moins haut, et il signa ce qu'ils voulurent +(15 octobre). Celui qui fit l'arrangement, Guiton, un de leurs grands +marins, y réserva, non-seulement les libertés de la ville, mais les +droits de la province même, stipulant que, si l'Anglais prenait l'île de +Ré, il ne la démembrerait pas du pays pour la faire anglaise, qu'il ne +profiterait pas des forts bâtis depuis huit ans sur la côte, mais les +démolirait. Admirable traité, d'un patriotisme obstiné, mais qui dut +refroidir entièrement les Anglais, leur faire peu désirer de vaincre, +puisque d'avance on exigeait qu'ils ne profitassent point de la +victoire. + +Le roi, enfin guéri, était arrivé le 12 octobre. Toutes les forces +militaires dont le royaume pouvait disposer étaient devant la Rochelle, +trente mille hommes d'élite et un matériel immense. Tous nos ports, du +Havre à Bayonne, avaient fourni des hommes et des embarcations. +Richelieu, en trois mois, par un mortel effort de volonté, d'activité, +avait précipité la France entière sur cet unique point. Le succès +n'était guère douteux. La Rochelle avait vingt-huit mille âmes, donc +quatorze mille mâles, donc au plus sept mille hommes armés. Des dix +mille de Buckingham, il n'en restait que quatre mille. Ni l'Angleterre +ni la Hollande ne bougeaient. L'Espagne seule eut quelque envie +d'employer ses vaisseaux, promis à Richelieu, pour lui détruire ses +barques et sauver la Rochelle. C'était l'avis de Spinola; il conseillait +nettement de trahir. Madrid n'y répugnait pas; mais trahir pour les +hérétiques, combattre dans les rangs protestants, c'eût été pour +l'Espagne une solennelle abdication du rôle qu'elle jouait depuis cent +ans, l'aveu le plus cynique de sa perfide hypocrisie. + +Si Buckingham eût bien gardé la mer, la France manquant de vaisseaux, il +était maître encore de la situation. Mais on fit l'imprudence heureuse +de mettre six mille hommes d'élite dans des barques. Ils passèrent, et +il fut perdu. + +Perdu en France, perdu en Angleterre. Le 6 novembre, avant de +s'embarquer, il joua sa dernière carte, donna au fort un assaut +désespéré. Il y perdit beaucoup de monde. Il en perdit encore plus à +l'embarquement. Il n'avait rien prévu. Il lui fallut faire défiler ce +qui lui restait de troupes sur une étroite chaussée; on le coupa, à +moitié passé, et on lui tua deux mille hommes (7 novembre 1627). + +Il n'en avait plus que deux mille, mais sa flotte était toute entière, +et il était encore maître de la mer. Les Rochelois le supplièrent de +rester là. Plus il y avait d'hommes dans l'île, plus vite ils seraient +affamés. Le roi aurait vu du rivage ses meilleures troupes forcées de se +livrer, de se rendre à discrétion. Mais Buckingham avait perdu la tête. +Il avait l'oreille pleine du grondement terrible de l'Angleterre; il +avait hâte d'être à Londres pour répondre aux accusations. + +Il part, ayant mangé les vivres de la Rochelle, ayant rendu aux +assiégeants le service de l'affamer. Cette misérable ville, abandonnée +de celui qui l'a compromise, la voilà en présence d'une monarchie. Six +mille hommes sans secours et à peu près sans vivres, vont se défendre un +an encore contre une grande armée qui a tout le royaume pour +arrière-garde, qui y puise indéfiniment, répare à volonté ses pertes. + +La France est admirable dans ces occasions où il s'agit de couper un +membre, de pratiquer sur soi quelque cruelle opération. Dès qu'il lui +faut se mutiler, se tronquer, se décapiter, elle est forte, elle est +riche. Elle n'avait pas eu d'argent pour payer exactement le Danois en +1626, lorsqu'il combattait pour elle, pour les libertés de l'Europe. +Elle eut énormément d'argent en 1627 pour détruire son premier port, la +terreur de l'Espagne, l'envie de la Hollande. On jeta les millions dans +des constructions immenses qui devaient servir un moment. Tels de ces +forts, bâtis uniquement pour prendre la ville, étaient aussi importants +que la ville même. Ils étaient reliés entre eux par une prodigieuse +circonvallation de trois ou quatre lieues qui enveloppait le pays. On +avait fait une Rochelle monstrueuse pour étouffer la petite! pour une +occasion d'une année, des murs babyloniens et des monuments de Ninive! + +Tout cela n'était rien si on ne fermait la mer. On l'avait essayé en +vain en 1622. Un Italien célèbre n'y pouvait réussir. L'architecte +français Métézeau, et Tiriot, maçon de Paris, en indiquèrent les vrais +moyens, et avec tant de simplicité, qu'on crut qu'on le ferait sans eux. +On les paya, et on les renvoya. M. de Marillac, un courtisan suspect, +grand ami de Bérulle, se chargea de construire la digue. Désirait-il +réussir? Bérulle, qui avait tant demandé le siége pour bouleverser les +plans de Richelieu, en craignait maintenant le succès dont Richelieu eût +eu l'honneur. On voulait à tout prix sa chute, un politique nous dit +pourquoi? _Parce qu'on savait qu'une fois la ville prise, les huguenots +n'étant plus dangereux, Richelieu s'abstiendrait de les persécuter._ Or, +les saints de l'époque, copistes de l'Espagne, voulaient absolument +qu'on en fît comme des Moresques, _qu'on les chassât ou les exterminât_ +(Fontaine-Mareuil). + +Marillac, substituant son génie à celui des inventeurs, ne fit pas la +digue en talus, comme ils l'avaient prescrit; il la fit droite. Si bien +que le travail fut emporté au bout de trois mois. Mais la puissante +volonté de Richelieu vainquit tous les mauvais vouloirs à force +d'argent. L'armée entière voulait travailler à la digue; on payait aux +soldats chaque hottée de pierres qu'ils apportaient. La solde en outre +fut énormément augmentée. De bons et chauds habillements distribués, +des vivres abondants. L'argent ne passait plus par les mains infidèles +des capitaines, mais par des agents sûrs, tout droit de la caisse au +soldat. + +Il y avait cent à parier contre un qu'on ne pourrait achever. + +Richelieu, qui, le 6 octobre encore, comptait sur la flotte espagnole, +apprit en novembre par des papiers de Buckingham, et par ceux d'un agent +anglais qu'on saisit en Lorraine, que l'Espagne était contre lui, que +depuis un an elle organisait une coalition pour envahir la France. +Découverte et bien mise à jour, l'Espagne persévéra dans une hypocrisie +ridicule, nous envoyant à la Rochelle sa flotte (qu'on remercia), tandis +qu'elle nous assiégeait dans Casal, où nous soutenions un Français, +Nevers, héritier de Mantoue (27 décembre 1627). + +L'Italie appelait la France, clouée à la Rochelle. L'Allemagne et le +Nord l'appelaient. Notre envoyé en Suède, M. de Charnacé, nous fut +renvoyé par Gustave-Adolphe pour dire à Richelieu que, si la France ne +venait au secours par hommes ou par argent, c'était fait de l'Europe, et +que la France périrait la première. Effectivement, on préparait chez +l'Empereur le terrible _Édit de restitution_ qui allait déposséder +l'Allemagne protestante, transférer la propriété aux catholiques, offrir +des primes monstrueuses aux bandes des assassins à vendre, donner des +ailes à la guerre, à la mort. Que pouvait Richelieu? rien du tout. S'il +lâchait le siége, il perdait son crédit et périssait. Il devait rester +là, et tous les millions de la France, si nécessaires ailleurs, il +devait les jeter en plâtras dans la boue de ce port. Ces marins +Rochelois qui eussent si utilement aidé contre les Espagnols, il devait +les faire mourir de faim. Les flottes anglaises, ses alliées naturelles, +et celles de Gustave et des protestants d'Allemagne, Richelieu devait +les combattre et les détruire, s'il se pouvait! + +En février, le roi brusquement lui échappe. Il s'ennuie, retourne à +Paris. Coup monté très-probablement. On supposait que Richelieu +suivrait, ou que, si le roi partait seul, il s'émanciperait de son +ministre. Bérulle et la reine y comptaient bien; les Guises y +travaillaient, fort mécontents de ce que Richelieu, surintendant de la +navigation, avait subordonné leur amirauté de Provence. Au bout de +quinze jours passés à Paris (Fontaine-Mareuil), _le roi avait oublié_ et +la Rochelle, et Richelieu. Celui-ci ne le ramena qu'en donnant une place +à un petit ami du roi qui lui sonnait du cor, le chevalier de +Saint-Simon. + +Ce grand homme, si mal appuyé, était resté là indomptable sur cette +triste côte, pouvant chaque matin apprendre son naufrage, soit qu'une +tempête emportât sa digue et délivrât la ville, soit qu'un vent +capricieux soufflât de la cour sur le faible esprit de ce roi qui le +soutenait seul contre la haine universelle. + +Nul en réalité n'aidait bien Richelieu que la Rochelle elle même, +l'intraitable vigueur qu'elle opposait aux Anglais. Qui empêcha ceux-ci +de la ravitailler? (F.-Mareuil.) Le refus que les Rochelois, qui +demandaient secours, leur firent pourtant d'ouvrir la ville. +«Qu'offrez-vous! disait Buckingham. Quels dédommagements pour nos +dépenses?»--«Nous n'offrons que nos coeurs,» dirent obstinément ces +héros. + +Cette résistance immortelle est garantie par un catholique, par un +Oratorien, Arcère, qui avait tous les manuscrits, depuis détruits ou +dispersés. + +Qui ne pleurerait en voyant la France anéantir ce qu'elle eut de +meilleur? L'imperceptible république se maintenait contre deux rois. Ses +marins traversaient la digue; ses cavaliers défiaient l'armée royale. +Vingt-huit bourgeois de la Rochelle attaquent un jour cinquante +gentilshommes. En tête des vingt-huit était le tisserand La Forêt, qui +se fit tuer et à qui on fit des funérailles triomphales. Un autre sortit +seul des portes pour demander un combat singulier. Accepté par la +Meilleraie, cousin de Richelieu, qui eut son cheval tué et fut blessé. +Mais on courut à son secours. + +À Pâques (1628), les marins l'emportèrent sur les bourgeois proprement +dits; le parti violent gouverna, et la mairie devint une dictature. Le +capitaine Guiton fut élu, malgré lui. «Vous ne savez ce que vous faites +en me nommant, dit-il; songez bien qu'avec moi il n'y a pas à parler de +se rendre. Qui en dit un mot, je le tue.» Il posa son poignard sur la +table de l'Hôtel de Ville, et le laissa en permanence. + +«Guiton était petit, mais je fus ravi de voir un homme si grand de +courage. Il était meublé magnifiquement, et son hôtel plein de drapeaux +qu'il aimait à montrer, disant quand il les avait pris, sur quels rois, +dans quelles mers.» (Mém. de Pontis.) + +Il fallait un Guiton pour soutenir la ville contre l'horrible coup +qu'elle reçut, en voyant les Anglais, tant attendus, paraître et +disparaître, sans rien tenter pour elle. Le 11 mai, on les vit en mer; +le 18, ils étaient partis. Denbigh, beau-frère de Buckingham, pressé par +les réfugiés qui étaient avec lui de forcer le passage (la digue étant +encore inachevée), dit qu'il leur en laissait l'honneur; qu'il avait +ordre seulement de croiser, de faciliter l'entrée des secours, mais de +bien ménager sa flotte. + +Dans un tel désespoir, le fanatisme de la patrie mourante poussa un +homme à se dévouer pour tuer Richelieu. Il voulait seulement qu'on lui +dît «que ce n'était pas un péché.» Guiton, qu'il consulta, répondit +froidement: «On ne conseille pas dans ces sortes d'affaires.» Les +ministres, auxquels il alla aussi, lui défendirent cet acte, disant: «Si +Dieu nous sauve, ce ne sera pas par un forfait.» (Arcère, II, 295.) + +La famine pressait. On avait mangé tout, jusqu'aux cuirs qu'on faisait +bouillir. Un chat se vendit quarante-cinq livres. Il fallut faire une +chose barbare qu'on avait toujours différée: chasser les pauvres, les +vieux, les infirmes, les femmes veuves et sans secours, les envoyer aux +assiégeants, c'est-à-dire à la mort. Quiconque voulait passer les lignes +était pendu. Cette misérable foule, s'y présentait, fut reçue à coups de +fusil. Elle revint suppliante à la Rochelle et y trouva visage de +pierre, les portes closes et mornes, inexorables. Il leur fallut mourir +de faim dans l'entre-deux; dont les soldats du cardinal profitaient +honteusement; les femmes agonisantes se livraient pour un peu de pain. + +Étrange armée française! employée ainsi, sans combattre, à cette +fonction de bourreaux, d'étouffer lentement une ville. Du reste, +régulière, bien ordonnée, silencieuse. Richelieu dit avec orgueil: +«C'était comme un couvent.» Le soldat gagnait gros et engraissait. Sauf +le jour qu'il était maçon, portait la hotte, il n'avait rien à faire +qu'à entendre la messe des Minimes et des Capucins, se confesser, +communier. + +Sur la ligne, à cheval, voltigeaient les évêques. Ceux de Maillerais, de +Nîmes, de Mende, étaient les lieutenants du cardinal. Les maréchaux en +sous-ordre. Tous allaient prendre le mot dans une petite maison où +Richelieu s'était logé sur le rivage. C'était là la vraie cour; l'église +et l'épée affluaient, mais avec cette différence: les prélats le poing +sur la hanche, enfonçant leurs chapeaux, les officiers courbés et +faisant le gros dos. + +Que devenait cependant l'honneur de l'Angleterre? On dit que Charles Ier +en laissait parfois tomber de grosses larmes. Mais deux choses le +ralentissaient. Des protestants mêmes, la Hollande et le Danemark, lui +reprochaient cette protection de la Rochelle, cette guerre avec la +France qui empêchait celle-ci de les secourir. D'autre part, sa jeune +femme, vive, ardente et jolie, gagnait de plus en plus sur lui; elle le +priait jour et nuit de ne pas faire la guerre à son frère Louis XIII et +à sa famille. Aux heures où l'homme est faible, elle lui disait sur +l'oreiller les propres mots de chaque lettre qu'elle avait reçue de la +France. + +Le Parlement anglais avait pourtant rougi à la longue, et s'était +réveillé. Il vota un très-fort subside pour sauver la Rochelle. +Buckingham mit la flotte en mer. Mais lentement; car on assure que sa +divinité, Anne d'Autriche, lui avait écrit de trahir. Du moins, les +puritains le crurent; un d'eux, Felton, l'assassina. + +Nouveau retard. Cette troisième flotte ne partit qu'en septembre, trop +tard pour délivrer la ville, assez tôt pour la voir périr. + +Richelieu avait fait offres sur offres aux assiégés, jusqu'à se réduire +à faire entrer seulement le roi avec deux cents hommes, pour dire qu'il +y était entré; on eût, pour la forme, abattu l'angle extérieur d'un +bastion. Mais les choses étaient à ce point qu'on ne pouvait plus se +rendre. Le magistrat qui eût signé, eût été tué comme traître. Ils se +traînaient, ne soutenaient plus leurs armes, ne marchaient qu'avec un +bâton; on trouvait le matin des sentinelles mortes de faim à leur poste. +Et, avec tout cela, on ne se rendait point. Guiton disait: «Nous y +passerons bientôt, nous aussi. Il suffit qu'il en reste un vivant pour +fermer la porte.» + +Le 28 septembre, devant cette ville morte, quatre-vingts vaisseaux +anglais apparaissent, plusieurs très-forts. Les Français n'en avaient +que quarante-cinq petits, il est vrai, défendus par toutes les batteries +du rivage. + +Ce fut un grand spectacle. Tous à leur poste, le cardinal à la digue, le +roi partout. Des dames en carrosses regardaient du haut des chaussées. +Les Anglais envoyés en avant, la sonde à la main, s'arrêtent bientôt, +trouvant peu d'eau. Les gros vaisseaux n'arriveraient pas, disent-ils, +et les petits ne serviraient à rien. Les réfugiés français qui étaient +sur la flotte anglaise, demandent alors à conduire les brûlots, à aller +de leur main les attacher à l'estacade. Ils voyaient de la mer les +pauvres gens de la Rochelle qui avaient bravement ouvert le petit port +intérieur, et qui, de leur côté, malgré la marée et le vent, poussaient +un brûlot sur la digue. L'Anglais ne donna pas à nos Français l'honneur +qu'ils demandaient. Il poussa ses brûlots lui-même, très-mal et de +travers. Tout avorta honteusement. + +Que venait donc faire cette flotte? négocier. Milord Montaigu, en +partant, avait dit à Londres aux Français de faire ses compliments au +cardinal. Celui-ci, le voyant en mer à la Rochelle, lui renvoya des +compliments. Tant on complimenta, que Montaigu se chargea d'aller dire à +Londres que la digue décidément était infranchissable et qu'il fallait +traiter. + +Cela tua la Rochelle et finit tout. Le coup moral en fut si fort, qu'on +courut se jeter aux genoux de Richelieu. Si les Anglais n'étaient pas +venus mettre le comble au découragement, si l'on eût tenu huit jours de +plus, la digue était détruite, emportée par une tempête, la ville à même +de se ravitailler et de tenir longtemps encore. + +Richelieu, qui voulait ramener nos protestants de France, calmer les +protestants d'Europe, ne fut point dur pour la Rochelle. Après tout, que +lui eût-il fait, en comparaison de ce qu'elle s'était fait elle-même? +Nos soldats, en entrant, donnèrent leur pain à tout ce qui se présenta, +et le roi en fit distribuer douze mille. C'était le nombre même du +peuple qui restait; tous les autres étaient morts de faim. + +Le cardinal de Richelieu entra, pour faire enlever les cadavres, +nettoyer les rues, et, le temple étant redevenu la cathédrale, il y dit +la messe le matin du jour de la Toussaint (1er nov. 1628). Le roi entra +le soir, avec quelques troupes dans le plus grand ordre. Le père +Suffren, Jésuite, confesseur du roi, y fit la fête des Morts. + +Les Oratoriens, les Minimes, force moines, y entrèrent, s'emparèrent de +différents lieux pour faire chapelle. Les habitants perdirent leurs +temples et n'eurent de culte que dans un lieu déterminé plus tard. + +L'héroïque Guiton, qu'un ennemi généreux eût accueilli, ne fut pas reçu +du roi. Le cardinal le regarda de travers et le fit _interner_ dans je +ne sais quel village. + +Les villes innocentes de Saintes, Niort, Fontenay, qui n'avaient pas +bougé, toutes les vieilles places de Poitou, de Saintonge, perdirent +leurs murs, et bientôt peu à peu tous ceux de leurs habitants qui purent +passer en Suisse et en Hollande. + +Le Poitou, alors l'un des pays les plus avancés de la France, devint le +plus barbare; plus sauvage et plus superstitieux que la Bretagne. Les +Poitevins, derrière leurs haies, toujours seuls à la queue des boeufs, +sans rapport social qu'avec des curés rustres, restèrent étrangers à +tous les progrès du temps, et gardèrent au vieux fanatisme cette +précieuse réserve de Vendée, qui, en 92, quand nous eûmes l'Europe à +combattre, nous assassina par derrière. + +Le petit pays d'Aulnis, si riche jusque-là, et si maigre aujourd'hui, +fut comme anéanti. Plus de la Rochelle. Tous se firent Hollandais. Cette +ville aujourd'hui est une espèce d'Herculanum ou de Pompéï. Chose +bizarre! les insectes, qui ont le sens très-vif des choses condamnées à +la mort, s'en sont emparés en dessous. Les termites rongent les +charpentes. Telles maisons, jusqu'ici solides en apparence, +s'affaisseront un matin. + +Image trop naïve de cette France du XVIIe siècle, souvent brillante et +luisante en dessus, et dessous chaque jour plus vide. + +Un vieux secrétaire de Sully, qui s'était enfermé au siége et vit cette +désolation, dit ce mot prophétique: «Voici les huguenots à la merci des +puissances qui les détruiront. On en fera autant des peuples qui ne sont +pas huguenots.» La richesse, en effet, la subsistance même, iront +toujours diminuant en ce siècle. La France, sous Richelieu, maigrira de +sa gloire, et n'engraissera pas sous Colbert. En 1709 je la cherche, et +ne vois plus qu'un os rongé. + +Est-ce à dire qu'il n'y aura aucun progrès? On aurait tort de le croire. +En ce pays de violence, le progrès s'accomplit par des voies +d'extermination. Une France meurt avec la Rochelle et l'émigration de +l'Ouest. Une France meurt par les dragonnades et la banqueroute. Une en +93. Une en 1815. Et il y a toujours des Frances à dévorer. + +Puis, toujours des sophistes pour la complimenter à chaque destruction. +Quelle belle chose que ce pays, au moment de lutter contre l'Autriche et +l'Espagne, se soit retranché son meilleur membre et détruit ses +meilleurs marins! Cela s'appelle se couper une jambe, afin de mieux +courir. Ou bien le mot de Molière (s'il est permis de citer la comédie +en chose si triste): «Croyez-m'en, crevez-vous un oeil; vous y verrez +bien mieux de l'autre.» + +Du reste, j'accuse moins Richelieu que son temps, sa fatalité +monarchique. Quoi qu'il en dise dans un air de bravoure (son fameux +_Testament_), on voit fort bien, par ses lettres et ses actes, qu'il fut +poussé, traîné. L'Espagne-Autriche lui fit commencer en France l'oeuvre +de mort qu'elle accomplissait chez elle. Elle avait fait le désert +d'Espagne par l'expulsion des Moresques. Elle faisait en ce moment le +désert de Bohême (sur trente mille villages onze mille égorgés). Elle +allait faire bientôt les déserts de Lorraine et du Rhin (où disparurent +six cent mille hommes vers 1637). En 1628 Richelieu fut forcé de faire +le désert de l'Aulnis par la destruction de la Rochelle, le premier +ébranlement des émigrations qui continuent dans tout le siècle. + +Il dit en 1626 qu'il voulait, en finances, «revenir aux états de 1608» +(à Henri IV et à Sully). Pour y revenir en finances, il eût fallu y +revenir en politique. + +Quoique un si lumineux esprit dût généralement préférer le bien, il ne +l'aimait pas de coeur. Il n'était pas bon. Il eut un sentiment élevé de +l'honneur de la France, mais, comme prêtre et noble, un grand mépris du +peuple. Il répète dans son Testament la vieille maxime qu'un peuple qui +s'enrichirait deviendrait indocile. _Le peuple est un mulet_ qui doit +porter la charge; seulement, pour qu'il porte mieux, dit-il, il ne faut +trop le maltraiter. + +Richelieu fut haï et de la nation qu'il sauva de l'invasion, et de +l'Europe dont il aida la délivrance. Henri IV, qui n'eut le temps de +rien faire, fut adoré de tous. La charmante auréole de la France en ce +temps, la puissante attraction qui lui jetait l'Europe dans les bras, +hélas! que devient-elle alors? Qui désirait sous Henri IV de devenir +Français? Tout le monde. Et qui sous Richelieu? Personne. + +Comment s'était-il fait qu'Henri IV, sans tirer l'épée, eût tant retardé +la guerre de Trente ans? Contre la révolution jésuitique du Midi et de +l'Allemagne, il avait dans la main la révolution protestante, affaiblie, +mais vivante encore, dont il restait armé. À sa mort, en 1610, il +attaquait l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, par trois généraux +protestants, Rohan, la Force et Lesdiguières. Ses armées étaient mixtes +des deux religions. Les catholiques eux-mêmes gardaient le souffle du +grand siècle, son âme formidable. + +Trois choses allaient en résulter: 1º les huguenots, sous un roi +catholique, étant menés à la guerre des libertés du monde, se seraient +de plus en plus fondus dans le tout. Ni protestants, ni catholiques, +mais des citoyens, des Français; + +2º Contre des passions, on envoyait des passions, et non des automates. +La guerre eût été vive, mais courte, la France ayant pour elle les +sympathies des nations; + +3º Et elle aurait été relativement économique. On n'eût pas fait ce tour +de force d'inventer des armées ou d'aller en acheter au poids de l'or +jusque sous le pôle, lorsqu'on avait chez soi des hommes tout aussi +militaires qui eussent servi même pour rien et remercié en versant tout +leur sang. + +La France, sous Richelieu, Mazarin et Louvois, avance dans la voie +mécanique. La machine est intronisée, et la personne exterminée. +L'homme, de fortune et d'âme, arrivera au dernier aplatissement. Et le +XVIIIe siècle, qui doit tout recommencer, ne trouve, en 1700, que des +laquais spirituels. + +Le mot m'est échappé, et je ne l'effacerai pas, mais je m'arrêterai. +Bien des fois, j'ai rougi en écrivant ce volume, mais je rougirais +encore davantage si je mettais ici en face la France étique de Louis +XIII, et la riche, la grasse, la triomphante Hollande, l'heureuse +condition de ses citoyens devant la misère des sujets français. La +république nouvelle couvre alors les mers de son pavillon tricolore, +elle apparaît sur tous les points du globe. Son malheur de 1619 lui fait +détester les factions, et bientôt commence l'âge de sagesse et de +tolérance où elle fut l'exemple du monde. Elle devient l'asile universel +des persécutés de la terre, des penseurs, des grands inventeurs. Elle +abrite les malheurs, les libertés, les arts, bien plus, le sentiment +moral; et la grande exilée, l'âme, elle la garde, afin qu'on la retrouve +un jour. + +Allez à la Bibliothèque, prenez Callot, prenez Rembrandt. Rapprochement +ridicule, direz-vous, et vous aurez raison, c'est mettre le sable et le +caillou d'un petit torrent sec, en présence d'un océan. N'importe, +regardez, étudiez, interrogez. + +Le Français, que dit-il de sa fine pointe, de son burin microscopique? +Il dit ce qu'il a vu dans sa vie de bohème: la cour, les fêtes et la +famine, les estropiés, les bossus et les gueux, les ruses de la misère, +l'universelle hypocrisie, des engagements de soldats, des tueries et des +scènes mornes de pillage, des supplices surtout, la potence et la corde, +les grâces du pendu, ce sujet éternel où ne tarit pas la gaieté +française. + +Ah! pauvre peuple gai, que je te voudrais donc un peu de l'intérieur, du +doux foyer aux chaudes lueurs que j'aperçois chez l'autre, les deux +bonheurs de la Hollande, la famille, la libre pensée. Je ne te souhaite +pas même la chaumière hollandaise, si confortable, ni le beau moulin de +Rembrandt. Non, la grosse lourde barque de commerce où vogue +incessamment la famine amphibie, d'Amsterdam dans les mers du Nord, +cette arche de Noé où vous voyez ensemble femmes, enfants, chiens et +chats, oiseaux qui naviguent en si grande paix: c'est un abri où je +voudrais réfugier mon pauvre Français, au mauvais temps qui va venir. + +Le marin était libre, le bourgeois était libre; bien plus, le paysan, ce +malheureux souffre-douleur, sur qui partout alors on marche et on +trépigne. Le paysan, comme en Hollande il se sentait fort sous la loi! +quelle noble fierté d'homme! et quels égards il exigeait des autres! Un +tout petit fait le dira. Je le tire des Mémoires de Du Maurier, le fils +de notre ambassadeur. + +«Mon père nous ayant loué une petite maison de noblesse près de la Haye, +et nous y ayant placés mon frère et moi avec notre précepteur et deux +valets, un jour le roi de Bohême, réfugié en Hollande, étant à la +chasse, et par hasard ayant entré, suivant un lièvre, avec des chiens et +des chevaux dans un petit champ joignant cette maison qu'on avait semé +de quenolles (navets), le fermier du lieu, en son habit de fête de drap +d'Espagne noir, avec une camisole de ratine de Florence, à gros boutons +d'argent massif, courant avec un grand valet qu'il avait, à la rencontre +du prince, ayant chacun une grand fourche ferrée à la main, et sans le +saluer, lui dit en grondant: _Konig van Behemen! Konig van Behemen!_ +(roi de Bohême! roi de Bohême!) pourquoi viens-tu perdre mon champ de +quenolles, que j'ai eu tant de peine à semer? + +«Ce qui fit retirer le roi tout court, lui faisant des excuses, et lui +disant: «Que ses chiens l'avaient mené là malgré lui.» + +Vous auriez couru loin en Europe pour trouver pareille chose, cette +liberté, cette audace à défendre le fruit du travail. Partout ailleurs +elle eût été punie. Ce paysan, en France, eût été aux galères. Et le roi +en Allemagne, l'eût fait dévorer de ses chiens. + +Hélas! pauvre homme de la guerre de Trente ans, qui te protégera et +quelle fourche de fer te défendra contre Wallenstein et ses cent mille +voleurs? + +La France n'y suffirait pas, mutilée, comme elle est, épuisée par les +grands efforts qu'en doit exiger Richelieu. Et l'on désespérerait de +l'Europe même si l'on ne voyait à l'horizon une aurore boréale, le +drapeau de Gustave-Adolphe. + + + + +NOTES + + +NOTE I.--LE SENS DU VOLUME + +Les trente années que contient ce volume me sont venues obscures, +profondément énigmatiques. Y ai-je introduit la clarté? + +Nulle oeuvre de critique ne m'a coûté davantage. Je ne trouvais plus là +la netteté et la franchise de mes hommes du XVIe siècle (que je +regretterai toujours). Les figures dominantes qui ouvrent le XVIIe le +_roi-homme_ et le _grand ministre_, sont des caractères infiniment +mixtes, qui demandent constamment à être examinés de près, discutés et +interprétés. Les situations aussi sont compliquées et troubles. Ni les +hommes, ni les choses, ne se prêtent aux solutions absolues et +systématiques que l'on a données jusqu'ici. + +Il faut, dans cette époque, plus que dans aucune autre, distinguer, +spécifier, marcher la sonde à la main. L'histoire, de la place publique, +du grand jour des révolutions, tombe aux _cabinets des princes_ ou des +ministres-rois. Elle doit aller doucement et tâter dans l'obscurité. + +Mais cela fait, et cet objet obscur une fois bien saisi et serré, il +faut le mettre en pleine lumière et sans tergiversation. + +Trois questions dominantes, à la fin de cette enquête, se sont posées +d'elles-mêmes, et les réponses sont sorties des faits, sans que je m'en +mêlasse, par la force de la vérité. + +I. Henri IV resta-t-il flottant jusqu'à la mort? S'arrêta-t-il au +système de balance et d'équilibre, qui fut réellement l'idée de +Richelieu, et que les Mémoires de Sully, écrits sous Richelieu, nous +donnent comme l'idée d'Henri IV? + +À quoi, je réponds: _Non._ À partir de 1606, sous une apparente +fluctuation, Henri IV est fixé, les faits disent assez dans quel sens. +Au départ de 1610, ses trois armées en marche ont trois généraux +protestants. + +II. La seconde question, le mystère de sa mort, par ceci même est +résolue. À partir de 1606, dans ses quatre dernières années, ses +ennemis, de leur côté, ne flottèrent plus; ils virent très-bien en lui, +sous son masque indécis, leur ruine certaine si on le laissait vivre, et +ils ne perdirent pas un jour pour conspirer sa mort. Le Louvre y +travailla, autant que l'Escurial. + +III. La politique d'Henri IV fut-elle reprise en France et continuée? + +Nullement. La cour du Louvre, principale ennemie d'Henri IV, déjà toute +espagnole de son vivant, fut de plus en plus cliente de l'Espagne après +sa mort. Richelieu, qui heureusement nous arrêta sur cette pente, +trouvant la situation gâtée et la France rivée, dans cette fatalité +d'intolérance qui la menait à la catastrophe de la fin du siècle, ne +lutta contre l'Espagne qu'en l'imitant, en écrasant les dissidents, au +lieu de les employer contre elle. + +Enfin, pour résumer, Henri IV et Richelieu allaient tous deux à l'unité +nationale (suprême condition de salut), mais par des moyens différents, +le premier par l'emploi, le second par la destruction des forces vives. + +Je sais la différence qu'on établit, il les écrasa politiquement, les +ménagea religieusement. Belle distinction, bonne pour les esprits qui +ignorent que la vie est une, et qui en séparent idéalement les +manifestations. De quelque façon que ce fut, les protestants périrent +moralement; l'émigration commença, et ceux qui n'émigraient pas furent +tranquilles, il est vrai, ne contrarièrent point Richelieu, Mazarin, +personne. Pourquoi? ils étaient morts. + +Est-ce à dire qu'il fallait laisser en France une république +protestante? Non, on pouvait l'éteindre, mais par d'autres moyens. Si +Richelieu eût été libre, quoiqu'il haït les protestants, il les eût +ménagés, calmés et rassurés. Il les aurait tournés vers la mer, la +guerre maritime, la guerre d'Espagne-Autriche. Enrégimentés sur le Rhin, +dispersés sur les mers à la poursuite des galions, revenant chargés de +dépouilles, ou fondant une France l'épée à la main dans l'Amérique +espagnole, ils ne se seraient guère souvenus de leurs assemblées +inutiles, ni des mesures qu'ils appelaient places de sûreté. + +Richelieu ne put rien faire de tout cela. Après un moment d'audace +contre le pape, ses ennemis le ramenèrent par sa chaîne, l'obligèrent de +ruiner la Rochelle, les marins qu'il eût employés contre eux, les +finances qu'il commençait à rétablir. Ils le tinrent là près de deux +ans, pendant qu'ils faisaient tout ce qu'ils voulaient en Allemagne. + +Il se garde bien d'avouer que ces fautes lui furent imposées. Il les dit +siennes, et veut avoir toujours régné, fait tout et mené tout. Les +historiens docilement l'ont pris au mot, et accepté la glorification +testamentaire qu'il fait de sa politique. Il convient à ces grands +acteurs de faire ainsi leur portrait héroïque, de se couronner de +lauriers, de ramener, s'ils peuvent, toutes leurs courbes à une droite +idéale. Mais c'est à l'histoire de retrouver leur marche sinueuse, leurs +tours et leurs détours sous la pression des événements, sans tenir grand +compte des systèmes arrangés après coup par lesquels ils voudraient +dominer encore l'opinion et duper la postérité. + + +NOTE II.--MES CONTRADICTIONS + +En voici encore une que je livre à la critique. J'ai dit du bien et du +mal d'Henri IV dans le volume précédent et dans celui-ci. Je maintiens +l'un et l'autre; le mal, le bien, sont vrais et mérités. Ce caractère +est tel, mêlé, varié, inconsistant et double, double de nature et de +volonté. Il a cela même de curieux que c'est quand il se fixe au bien +qu'il se masque le plus, et sa meilleure époque est toute enveloppée de +mensonge. + +Beaucoup de gens y étaient pris, ses amis surtout (bien moins ses +ennemis, qui ne furent pas dupes et le tuèrent). En 1600, lorsqu'il veut +agir sérieusement en faveur des huguenots, il les mystifie et les +humilie dans la dispute de Mornay et Du Perron, flatte le clergé +catholique. De même, lorsqu'il vient de leur accorder le temple de +Charenton (1606) et d'arrêter avec Sully sa guerre pour secourir les +protestants d'Allemagne, il caresse les Jésuites plus que jamais, et +fait au ministre Charnier une réception sèche et dure, qui dut charmer +Cotton et tous les catholiques. La brochure de M. Read (sur Chamier) +peint au vif Henri IV. Elle fait comprendre comment les protestants +durent méconnaître, tant qu'il vécut, un ami qui craignait tant de +paraître tel. Dans le fond, il était pour eux (surtout dans les +dernières années). C'est le témoignage que lui rend un grand historien, +non suspect: «Les Réformés avoient vu mourir avec lui deux choses: l'une +l'_affection_ qu'il étoit certain qu'il avoit pour eux; l'autre étoit la +_bonne foy_ dont il se piquoit plus que nul autre prince, et qui le +rendoit si exact observateur de sa parole, qu'on trouvoit plus de faveur +dans l'effet qu'il n'en avoit fait espérer par la promesse.» (Élie +Benoît. _Histoire de l'Édit de Nantes._ II, p. 4.) + +La critique peut continuer d'imputer à mon _injustice_, à ma _légèreté_, +les inconsistances et les variations de la nature humaine. + +J'ai dit et j'ai dû dire que Louis XII fut en France bon et honnête, +perfide en Italie; qu'Henri III, infâme à vingt ans, mais épuisé à +trente, était alors probablement moins libertin qu'on ne l'a dit. Quelle +contradiction y a-t-il en cela? + + +NOTE III.--LES SOURCES DE L'HISTOIRE D'HENRI IV + +Le livre de M. Poirson a paru en janvier 1857; le mien arrive en mai. +J'ai admiré plus que personne ce livre rare, si consciencieusement +élaboré, en contraste parfait avec tant d'oeuvres de légère +improvisation. J'en ai peu profité. Pourquoi? Parce que le grave +historien, en racontant si bien le roi, a presque partout caché l'homme, +cet homme «ondoyant et fuyant,» comme aurait dit Montaigne. L'ostéologie +d'Henri IV, et ses muscles aussi sont au complet; j'y voudrais encore +son sang, les battements de son coeur, sa vie nerveuse et ses saillies. +Il fut homme autant que personne, et les faiblesses humaines ont influé +sur lui, comme sur tous. Une ligne sur Gabrielle, c'est peu, trop peu, +en vérité. + +Péché d'omission. Mais de commission, je crois qu'il n'y en a guère. +C'est un livre bâti en quinze ans à chaux et à ciment qui restera et ne +bougera point. + +«Le titre est bien modeste. Il ne promet que l'_Histoire d'un règne_, +mais il donne en réalité un immense tableau de l'époque. Sciences, +lettres, arts, inventions, tout le développement de la civilisation y +est étudié, creusé, fouillé à fond, autant que la politique, +l'administration, les finances, la diplomatie. C'est l'encyclopédie du +temps (environ un quart de siècle). L'auteur est gallican, partisan de +la tolérance et de la liberté religieuse. Je ne partage ni son +admiration sans limites pour Henri IV, ni ses sévérités pour les +protestants. Mais je n'en fais pas moins un cas infini de son livre. +Tout le monde sera frappé de l'excellente critique et de la vigueur +d'esprit avec laquelle il a jugé l'Espagne et le parti espagnol, la +Ligue. Il a montré parfaitement tout ce que celle-ci avait +d'artificiel.--La construction fantasque de M. Capefique est rasée, et +il n'en reste pas une pierre.» + +À ces lignes, que je publiais en janvier même, une étude attentive me +ferait ajouter beaucoup. Chacun de ces chapitres (sur les bâtiments, par +exemple, sur les canaux, etc.) est un travail soigné, plus complet et +plus instructif que les grands ouvrages spéciaux qu'on a écrits sur les +mêmes matières. + +La France d'alors y est sous tous les aspects. Ce qui y manque un peu, +c'est Henri IV, l'Henri IV que nous connaissons. Quoi! Henri IV a été ce +grave politique, ce roi accompli, presque un saint? Quoi! Il faudrait +biffer toute la tradition? Il faudrait effacer, entre autres +témoignages, le plus beau livre du temps, les Mémoires de d'Aubigné? M. +Poirson n'y voit qu'une satire. Et sans doute le vieillard chagrin, dans +son triste exil de Genève, sous la bise du Rhône, a été aigre. Il aura, +je le crois, exagéré, défiguré, sans s'en apercevoir, quelques détails; +mais sciemment menti? jamais. Ce livre reste, comme un jugement héroïque +du noble XVIe siècle sur son successeur le XVIIe, diplomatiquement +aplati. + +M. Poirson, honnête, austère et décidé à être juste, n'a nullement +négligé les sources protestantes, telles que du Plessis-Mornay et la +Force. Je voudrais seulement que, dans les éditions subséquentes, il mit +en meilleur jour les griefs des protestants, griefs si graves et qui +excusent entièrement l'_esprit inquiet_ et l'incessante agitation qu'on +leur a tant reprochée. S'ils se montrèrent si difficiles au moment de +l'Édit de Nantes, on le comprend fort bien quand on voit qu'ils venaient +d'avoir encore un massacre en Bretagne. Manquèrent-ils au siége +d'Amiens, comme on l'a dit? Point du tout. D'Aubigné (Histoire, p. 453) +assure qu'on y vit 1,500 gentilshommes huguenots. Il faut lire leurs +griefs dans les procès-verbaux de leurs assemblées, soigneusement +extraits par Élie Benoît. _Histoire de l'Édit de Nantes_ (6 vol. in-4º). +Ce grand et important ouvrage est de la fin du siècle, mais il est tiré +entièrement des pièces originales. + +Encore un point de dissidence. Je ne vois nullement que Villeroy et +Jeannin aient suivi constamment une politique anti-espagnole. + +À cela près, nos études communes sur les mêmes sources nous conduisent +aux mêmes jugements. Sur les lettres d'Henri IV, sur Angoulême, de Thou, +Nevers, Cheverny, Lestoile, etc., j'adopte et signerais ses judicieuses +notices. + +Je le remercie surtout pour ce qu'il dit de Sully. Il a senti à +merveille que les _Économies royales_ ne sont pas seulement un des bons +livres du temps, mais l'ouvrage capital et, d'un seul mot, le, _livre_. +C'est un vrai fleuve de vie historique, qui donne tout, et le matériel, +et le moral, la politique et les finances, les caractères et les +passions, les choses et les hommes, enfin l'âme. Persistance admirable +du XVIe siècle, qui, si tard, dans une époque ingrate, dure, vit, +palpite encore, en ce livre naïf et fort, jeune de verve et vieux de +sagesse, admirable de plénitude. + +Par d'Aubigné et par Sully, je sors du grand XVIe siècle, que j'étudiai +et enseignai tant d'années. Le profond changement qui se fait au passage +est marqué bien naïvement par d'Aubigné. Rude cascade! Sous Henri IV, il +rêve les martyrs et Coligny, médit du roi hâbleur. Mais Henri IV frappé, +il l'est lui-même, il tombe de la chute à la chute!... Cela ne +s'arrêtera pas. Les temps mêmes de Richelieu, tant glorieux qu'on les +veuille faire politiquement, seront encore une chute morale. + +C'est le 12 décembre dernier (1856) que j'écrivais ceci, par un temps +doux et maladif, en présence des notes nombreuses que mon père m'avait +copiées de d'Aubigné, avant sa mort (1840). Ces notes, d'une écriture +forte et pesante de vieillard, consciencieusement exacte, monumentale et +pourtant très-vivante, plus digne des pensées qu'aucune impression ne +sera jamais, m'ont fait entrer bien loin dans le coeur le XVIe siècle. À +grand'peine, je leur dis adieu. + +Chaque lettre de cette écriture, accentuée de l'amour et de la religion +de mon livre futur (qu'il ne devait pas lire), me frappait d'un double +regret de laisser cette histoire, et de laisser ces manuscrits. + +Je ne vois plus là-bas, à cette table près de la fenêtre, ce vénérable +auxiliaire si ardemment zélé pour l'oeuvre qui m'échappe aujourd'hui. +Nous passâmes ensemble trente années de travail entre l'étude solitaire +et les pensées de la patrie, parmi les bruits publics de la tribune et +de la presse, toutes ces voix de la France qui parlaient et se +répondaient. Ce temps n'est plus, et après l'avoir quitté, quitté cette +personne qui était moi, je dois quitter ce qui en reste, ces papiers, +les mettre sous la clef,--avec un fragment de mon coeur. + + +NOTE IV.--SUR LE MARIAGE ET LA MORT D'HENRI IV + +Tous louent Sully et peu le suivent. Moi, j'ai osé le suivre dans ses +assertions les plus graves, dans celles où il s'est montré un courageux +historien, un homme et un Français. En présence des montagnes de +mensonges que bâtissaient tant d'autres à la gloire de Marie de Médicis, +Sully a peint fidèlement le déplorable intérieur du roi, l'insolence de +Concini, les offres fréquentes d'Henri IV de renoncer à ses maîtresses +si on renvoyait cet homme, l'attente où il était de sa mort et sa +conviction que la mort lui viendrait de là. + +«Est-ce clair?» On peut dire ce mot à chaque ligne. + +Ou le mot de Harlay, levant les mains au ciel: «Des preuves? des +preuves?... Il n'y a que trop de preuves.» + +Sur la lutte du mariage français et du mariage étranger (V. p. 49), j'ai +suivi uniquement Sully, les lettres du roi et celles du cardinal +d'Ossat. Sur les _cavaliers servants_ (p. 54, 56), je suis Sully encore, +avec le mss. du fonds Béthune qu'a copié M. Capefigue. Tout cela +extrêmement cohérent, de cette vraisemblance frappante et saisissante +qui fait qu'on crie: «C'est vrai!» + +L'étonnante fluctuation où le roi se trouvait alors, entre ses deux +mariages et ses deux religions, l'envoi du capucin Travail (le P. +Hilaire) à Rome pour défaire le mariage florentin au moment où il se +faisait, tout cela est fort clair, même à travers la mauvaise volonté, +l'obscurité calculée de d'Ossat. + +La Conspiration des poudres et autres petites affaires de ce genre +durent faire douter Henri IV de l'avantage qu'il y avait à tant caresser +ses ennemis. Le nonce romain de Bruxelles se trouva compromis dans cette +affaire anglaise, comme il l'avait été dans le complot de 1599 pour +assassiner Henri IV. Lui-même, allant en Poitou, vit s'évanouir tout ce +que le clergé lui faisait croire de l'opposition. Le roi et la Rochelle +s'embrassèrent en 1605 (p. 85). Et le roi (août 1606, p. 88) accorda aux +huguenots le _temple de Charenton_. La belle histoire que M. Read nous a +donnée de ce temple indique toute l'importance d'un tel fait, qui, à lui +seul, était une révolution. Il disait assez haut ce que le roi voulait +faire en Europe. + +C'est à cette année 1606 que la dame d'Escoman, dans sa déposition, +rapporte le pacte conclu pour tuer le roi entre sa furieuse maîtresse et +d'Épernon, seigneur d'Angoulême et patron de Ravaillac, qu'il employait +à Paris à solliciter ses procès. + +Quoi de plus vraisemblable? C'est cette année que l'on sut +définitivement que le mariage italien ne retiendrait pas Henri IV, comme +on l'avait cru d'abord. _Le tuer ou le marier_, tel avait été le dilemme +en 1600. Le mariage étant inutile, on résolut de le tuer. + +Il faut être sourd, aveugle et se crever les yeux pour ne pas voir, +entendre cela. + +Le recueil de mensonges qu'on appelle _Mercure français_ part du procès +de Ravaillac, qu'on voulait mutiler et fausser, et de la déposition de +la d'Escoman, qu'on voulait étouffer en la défigurant. + +La réfutation que ce _Mercure_ fait de la d'Escoman est bien plaisante. +On ne doit pas la croire, _car elle est bossue et boîteuse_. On ne doit +pas la croire, _car elle est pauvre_, et elle a un enfant à +l'Hôtel-Dieu. _Elle a été condamnée pour adultère_, le crime universel +alors. _Elle a pris pour Ravaillac un autre homme._ Qui l'affirme? On ne +le dit pas; apparemment ce sont les gens que la reine envoya pour voir +la d'Escoman et la déconcerter chez la reine Marguerite. Le _Mercure_ +est pourtant forcé d'avouer que Marguerite était frappée de la +déposition de cette femme, qui ne se démentait pas, ne variait pas, +«répétait de mot en mot.» + +Peu m'importe que la d'Escoman ait été boîteuse, pauvre, etc. Elle n'en +est pas moins un témoin grave quand elle se concilie si bien avec Sully. +Elle s'accorde également avec le factotum de Dujardin-Lagarde, qui fut +pensionné par le roi pour l'avis véridique donné à Henri IV (Archives +curieuses, XV, 150). + +Le peuple crut la d'Escoman et Lagarde. Il crut que d'Épernon, Guise, +Concini (Henriette, et la reine même), avaient trempé dans le complot, +ou du moins en avaient connaissance. On put savoir dans tout Paris la +profonde douleur qu'exprima le président Harlay devant les amis de +Lestoile quand il vit que la première personne du royaume, l'autorité +elle-même, était tellement compromise. La confiance qu'exprime Lestoile +dans la déposition de la d'Escoman, c'était le sentiment populaire. J'en +juge par un mot foudroyant du capucin Travail, le P. Hilaire, l'un des +meurtriers de Concini, qui crut qu'en réalité rien ne changerait si l'on +ne tuait aussi la reine mère, et qui en fit la proposition à Bressieux, +écuyer de Marie de Médicis. Celui-ci refusant: «N'importe, dit Travail, +je ferai en sorte que le roi ira à Vincennes, et, pendant ce temps-là, +_je la ferai déchirer par le peuple_.» Le peuple la croyait donc +complice de la mort d'Henri IV. (_Revue rétrospective_, II, 505.) + +Cela fait comprendre les craintes de d'Épernon et sa tentative pour +terroriser les États et le Parlement en 1614, quand le témoin Lagarde se +présenta aux États (p. 152, 154),--et les craintes de la reine mère, sa +fuite de Blois en novembre 1618 (p. 239), quand elle apprit que de +Luynes avait fait arrêter la Du Tillet, maîtresse de d'Épernon, +compromise dans l'affaire de Ravaillac (V. les Mémoires de Richelieu). +Elle crut certainement que de Luynes, instruit de ses menées secrètes, +allait lui faire faire son procès. + + +FIN DU TOME TREIZIÈME + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE PREMIER + + LIGUE DE LA COUR CONTRE GABRIELLE. 1598,........................ 1 + Faiblesse d'Henri IV dans son intérieur,........................ 3 + Le dilemme du temps: _Le tuer ou le marier_,.................... 6 + Gabrielle craint le mariage florentin,.......................... 8 + Sully, créé par elle, travaille contre elle,................... 10 + + +CHAPITRE II + + MORT DE GABRIELLE. 1599,....................................... 16 + Le diable et les possédés,..................................... 17 + Maladie du roi; assassin,...................................... 19 + Le roi décidé pour Gabrielle,.................................. 21 + Les protestants désirent le mariage français,.................. 23 + La mort violente,.............................................. 32 + + +CHAPITRE III + + HENRIETTE D'ENTRAGUES ET MARIE DE MÉDICIS. 1599-1600,.......... 42 + La galerie de Rubens,.......................................... 43 + Politique papale et florentine de la France,................... 44 + Double négociation de mariage,................................. 49 + + +CHAPITRE IV + + GUERRE DE SAVOIE.--MARIAGE. 1601,.............................. 55 + Conquête de la Savoie,......................................... 57 + Marie déplaît au roi, il prépare son divorce à Rome,........... 64 + + +CHAPITRE V + + CONSPIRATION DE BIRON. 1601-1602,.............................. 66 + Les amants de la reine,........................................ 67 + Biron traite avec l'ennemi,.................................... 71 + Son procès, 15 juin-31 juillet,................................ 79 + + +CHAPITRE VI + + LE RÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES. 1603-1604,..................... 86 + Réaction. Transformation du clergé et de la noblesse,.......... 87 + François de Sales, Cotton,..................................... 92 + + +CHAPITRE VII + + LE ROI SE RAPPROCHE DES PROTESTANTS. 1604-1606,................ 96 + Concini, favori de la reine,................................... 97 + Conspiration d'Entragues,...................................... 99 + Conspiration des poudres,..................................... 102 + Le roi donne aux protestants le temple de Charenton,.......... 106 + + +CHAPITRE VIII + + GRANDEUR D'HENRI IV,.......................................... 109 + Difficultés qu'il rencontrait,................................ 110 + Réformes de Sully,............................................ 112 + Ce que le roi fit malgré Sully,............................... 114 + Le Paris d'Henri IV,.......................................... 116 + + +CHAPITRE IX + + LA CONSPIRATION DU ROI ET LA CONSPIRATION DE LA COUR. + 1606-1608,.................................................. 121 + L'Europe se précipitait dans les bras de la France,........... 122 + La cour conspire la mort du roi,.............................. 125 + Insolence et haine de Concini,................................ 127 + + +CHAPITRE X + + LE DERNIER AMOUR D'HENRI IV. 1609,............................ 130 + L'_Astrée_ de d'Urfé,......................................... 131 + Mademoiselle de Montmorency,.................................. 133 + Masque d'Henri IV,............................................ 134 + Mariage du prince de Condé,................................... 135 + + +CHAPITRE XI + + PROGRÈS DE LA CONSPIRATION.--FUITE DE CONDÉ. 1609,............ 139 + + +CHAPITRE XII + + MORT D'HENRI IV. 1610,........................................ 148 + Ravaillac,.................................................... 148 + Avis de la d'Escoman, négligé de la reine,.................... 153 + Abattement d'Henri IV,........................................ 155 + Il est tué, 14 mai 1610,...................................... 161 + + +CHAPITRE XIII + + LOUIS XIII.--RÉGENCE.--RAVAILLAC ET LA D'ESCOMAN. 1610-1614,.. 163 + Changement complet. Terreur du peuple,........................ 164 + Violence de d'Épernon,........................................ 167 + On précipite le procès de Ravaillac,.......................... 169 + La curée,..................................................... 174 + On étouffe la voix de la d'Escoman,........................... 176 + Mépris et révolte des grands,................................. 178 + + +CHAPITRE XIV + + ÉTATS GÉNÉRAUX. 1614,......................................... 180 + Les magistrats représentent le Tiers État,.................... 183 + D'Épernon terrorise le parlement et les États,................ 189 + Noble sacrifice du Tiers,..................................... 191 + Le roi se déclare contre le Tiers,............................ 194 + Comment on cache les vols de la cour,......................... 196 + Le roi accable encore le Tiers,............................... 198 + Réforme que le Tiers demande dans l'Église,................... 200 + Le Tiers bâtonné et renvoyé,.................................. 201 + + +CHAPITRE XV + + PRISON DE CONDÉ.--MORT DE CONCINI. 1615-1617,................. 203 + Fortune de Luynes. Il est poussé à tuer Concini, mais + ménage la reine mère et lui accorde l'emprisonnement + de la d'Escoman,............................................ 207 + + +CHAPITRE XVI + + DES MOEURS.--STÉRILITÉ PHYSIQUE, MORALE ET LITTÉRAIRE,........ 216 + Abaissement des esprits. Casuistique, couvents, sorcellerie,.. 217 + + +CHAPITRE XVII + + DU SABBAT AU MOYEN ÂGE ET DU SABBAT AU XVIIe SIÈCLE--L'ALCOOL + ET LE TABAC,................................................ 225 + + +CHAPITRE XVIII + + GÉOGRAPHIE DE LA SORCELLERIE PAR NATIONS ET PROVINCES.--LES + SORCIÈRES BASQUES,.......................................... 238 + Le livre de M. de Lancre, 1610,............................... 244 + + +CHAPITRE XIX + + LES COUVENTS.--LA SORCELLERIE DANS LES COUVENTS.--LE + PRINCE DES MAGICIENS,....................................... 254 + Procès de Gauffridi. 1610-1611,............................... 256 + + +CHAPITRE XX + + LUYNES ET LE P. ARNOUX.--PERSÉCUTION DES PROTESTANTS. + 1618-1620,.................................................. 281 + Statistique des couvents,..................................... 281 + On prépare la révolution territoriale du siècle,.............. 289 + Catastrophe du Béarn,......................................... 295 + La France trahit les protestants d'Allemagne,................. 297 + + +CHAPITRE XXI + + RICHELIEU ET BÉRULLE. 1621-1624,.............................. 298 + Richelieu jusqu'à quarante ans fut dans le parti espagnol,.... 301 + Politique nationale de la Vieuville,.......................... 309 + Il élève Richelieu qui le chasse,............................. 310 + Partialité du pape pour les Espagnols qu'il couvre en + Valteline,.................................................. 314 + Richelieu en chasse le pape. Déc. 1624,....................... 316 + + +CHAPITRE XXII + + L'EUROPE EN DÉCOMPOSITION.--RICHELIEU FORCÉ DE + RÉTROGRADER. 1625-1626,..................................... 318 + La révolution territoriale en Allemagne,...................... 319 + Révolutions de Hollande et d'Angleterre,...................... 321 + Richelieu essaye de rétablir les finances,.................... 323 + Mariage d'Angleterre,......................................... 324 + Fermeté de Richelieu contre le légat,......................... 330 + Il s'appuie sur les notables,................................. 332 + On le force de traiter avec l'Espagne,........................ 335 + + +CHAPITRE XXIII + + LIGUE DES REINES CONTRE RICHELIEU.--COMPLOT DE CHALAIS. + 1626,....................................................... 338 + On pousse l'Angleterre à rompre avec nous,.................... 345 + Embarras financiers de Richelieu, irrémédiables,.............. 349 + + +CHAPITRE XXIV + + SIÉGE DE LA ROCHELLE. 1627-1628,.............................. 353 + L'Espagne nous trahit et appelle l'invasion anglaise.......... 354 + La Rochelle refuse de recevoir l'Anglais...................... 356 + Buckingham échoue dans l'île de Ré, juillet-novembre 1627..... 357 + Richelieu bloque la Rochelle, sa digue........................ 362 + La Rochelle refuse encore de se livrer aux Anglais............ 364 + Elle ouvre ses portes à Richelieu, novembre 1628.............. 369 + Ruine du pays; émigrations protestantes....................... 370 + Richelieu, ayant étouffé la révolution religieuse, ne + fera la guerre à la maison d'Autriche qu'à force + d'argent,................................................... 373 + Callot et Rembrandt, la France et la Hollande................. 374 + + +NOTES + + NOTE I.--Le sens du volume,................................... 377 + NOTE II.--Mes contradictions,................................. 379 + NOTE III.--Sources de l'histoire d'Henri IV,.................. 380 + NOTE IV.--Mariage et mort d'Henri IV,......................... 383 + + +PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J. Rousseau, 61. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1598-1628 (Volume +13/19), by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1598-1628 *** + +***** This file should be named 39876-8.txt or 39876-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/8/7/39876/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/39876-8.zip b/39876-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5ffb20c --- /dev/null +++ b/39876-8.zip diff --git a/39876-h.zip b/39876-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a056386 --- /dev/null +++ b/39876-h.zip diff --git a/39876-h/39876-h.htm b/39876-h/39876-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5bc707c --- /dev/null +++ b/39876-h/39876-h.htm @@ -0,0 +1,11179 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de France (13/19) - J. Michelet</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; + margin-left: 5%; margin-right: 5%; } + +h1 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; line-height: 1.8em;} +h3 {font-size: 105%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +ul.none {list-style-type: none; margin-right: 10%; margin-bottom: 2em;} +sup {line-height: 0.5em; font-variant: normal;} + +.p2 {margin-top: 2em;} +.p4 {margin-top: 4em;} + +.tn p {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 90%; text-indent: 0em;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 0.9em;} +.smaller {font-size: 85%;} +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.ralign {position: absolute; right: 5%;} + +.index {margin-left: 5%;} +.index-3 {margin-left: -3%;} +.poem {margin-left: 10%; font-size: 95%; text-indent: 0em;} +.quote {margin-left: 5%; font-size: 95%;} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19), by +Jules Michelet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) + +Author: Jules Michelet + +Release Date: June 1, 2012 [EBook #39876] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1598-1628 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<div class="tn"> +<p>Note au lecteur de ce fichier numérique:</p> +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p></div> + +<h1>HISTOIRE DE FRANCE</h1> +<p class="p2 center"><span class="smcap">PAR</span><br> +J. MICHELET</p> + +<p class="p2 center">NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</p> +<p class="p4 center">TOME TREIZIÈME</p> + +<p class="p4 center smaller">PARIS<br> +LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br> +A. LACROIX & C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS<br> +13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</p> +<p class="p2 center smaller">1877<br> +Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</p> +<h1>HISTOIRE DE FRANCE</h1> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="smcap">LIGUE DE LA COUR CONTRE GABRIELLE<br> +1598</span></h2> + +<p>La chanson si populaire de <i>Charmante Gabrielle</i>, la plainte amoureuse +du roi sur sa cruelle <i>départie</i>, ne fut pas, comme on l'a dit, faite au +départ pour la guerre, mais, au contraire, au retour, et quinze jours +après la paix. Il la fit et l'adressa dans une courte séparation +qu'amenèrent les couches de son second fils. Il a la bonne foi d'avouer +qu'il n'est pas tout à fait l'auteur. «J'ai dicté, dit-il, mais non +arrangé.»</p> + +<p>L'air tendre, ému, solennel, a quelque chose de religieux et semble d'un +ancien psaume. Les paroles, peu poétiques, riment tant bien que mal un +sentiment vrai, l'aimable ressouvenir des maux qu'on ne souffrira +<span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> plus. C'est la première et charmante émotion de la paix. +Parents, amis ou amants, on se retrouve donc enfin, et pour ne plus se +quitter. Plus de cruelle <i>départie</i>, et chacun sûr de ce qu'il aime. Ce +sourire, mêlé d'une larme, regarde encore vers le passé.</p> + +<p>De toute l'ancienne monarchie, il reste à la France un nom, Henri IV, +plus, deux chansons. La première est <i>Gabrielle</i>, ce doux rayon de la +paix après les horreurs de la Ligue. La seconde chanson, c'est +<i>Marlborough</i>, une dérision de la guerre, une ironie innocente par +laquelle le pauvre peuple de Louis XIV se revengeait de ses revers.</p> + +<p>Henri IV croyait à la paix, espérait soulager le peuple, rêvait le +bonheur, l'abondance. Dans ses lettres, il est tout homme, tout nature, +et naïvement, dit la pensée du moment. Il semble que le sobre Gascon +soit devenu un Gargantua! «Envoyez-moi des oies grasses du Béarn, les +plus grasses que vous pourrez, et qu'elles fassent honneur au pays.» +C'est la première lettre qu'Henri IV ait écrite depuis le traité; la +paix fut signée le 2 mai, la lettre est du 5.</p> + +<p>Il ne faut pas oublier que l'on avait faim depuis quarante ans. Si +longtemps alimentée de mots et de controverses, la France voulait +quelque autre chose. Henri IV parlait ici pour elle et la représente. +Pour lui, ses goûts étaient autres; mais en cela et en tout, même en +amour, malgré sa réputation populaire, il était homme de paroles, bien +plus que de réalité.</p> + +<p>Entre lui et Gabrielle, le contraste était parfait. Lui, maigre et vif, +infiniment jeune d'esprit sous sa barbe grise, quoique très-fatigué de +corps et très-entamé. <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> Elle, extrêmement positive, déjà replète à +vingt-six ans. Dans le dessin qui doit être son dernier portrait (dessin +de la Bibliothèque), sa face s'épanouit comme un triomphal bouquet de +lis et de roses. Adieu la svelte demoiselle (des dessins de +Sainte-Geneviève). C'est une épouse, une mère, et la mère des gros +Vendôme. Si ce n'est la reine encore, c'est bien la maîtresse du roi de +la paix, le type et le brillant augure des <i>sept années grasses</i> qui +devaient succéder aux <i>maigres</i>, mais dont à peine on vit l'aurore.</p> + +<p>Une réponse d'Henri IV à Gabrielle nous apprend qu'elle lui reprochait +alors «d'aimer moins qu'elle n'aimait,» en d'autres termes, d'ajourner, +d'éluder le mariage. Elle poussait sa fortune et ne désespérait point de +franchir le dernier pas. À chaque couche, elle gagnait du terrain. Le +roi s'attachait extrêmement aux enfants. Il n'y eut jamais un père si +faible, dit avec raison Richelieu. Le dernier traité de la Ligue avait +mis cela en lumière: Mercœur était aux abois, la Bretagne se livrait +au roi; mais les dames de cette famille captèrent si bien Gabrielle, que +le roi donna à Mercœur un traité inespéré pour marier deux +nourrissons, son Vendôme de trois ou quatre ans, à la fille de +Mercœur. Il en est honteux lui-même, et s'excuse au connétable: «Vous +êtes père, lui dit-il, et vous ne me blâmerez pas.»</p> + +<p>Le roi arrivait à l'âge où l'intérieur, l'entourage intime, les +affections d'habitude, dominent le caractère. Il voulait qu'on le crût +fort libre et fort absolu. Dans les deux heures qu'il donnait par jour +aux affaires, il tranchait et décidait avec la vivacité brève <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> du +commandement militaire. Mais on voyait dans mille choses que ce roi, +toujours capitaine, avait chez lui son général, et qu'il prononçait +souvent au conseil les ordres de la chambre à coucher.</p> + +<p>Il faisait grande illusion à l'Europe. Son triomphe sur l'Espagne, la +première puissance du monde, le faisait célébrer, redouter jusqu'en +Orient. On croyait le voir toujours monté sur le cheval au grand +panache, qui enfonça à Ivry les rangs espagnols. Son extrême activité le +maintenait dans l'opinion. Jamais les ambassadeurs ne pouvaient le voir +assis. Il les écoutait en marchant, il tenait conseil en marchant. Puis +il montait à cheval, chassait jusqu'au soir. Il jouait alors, et avec +vivacité, emportement, jusqu'à tricher, voler, dit-on (mais il rendait). +Couché tard, de très-bonne heure il était levé, aux jardins, faisant +planter, soigner ses arbres. Avec toute cette activité, après la paix, +il fut malade. Il en était de lui comme de la France. Du jour que +l'esprit fut plus libre, on s'aperçut tout à coup des maladies que l'on +avait. L'affaissement moral se traduisit par celui du corps. Six mois +après le traité, le roi eut une rétention d'urine dont il crut mourir, +puis la goutte, puis des diarrhées et de grands affaiblissements.</p> + +<p>Les médecins l'avertirent en 1603 que, pour l'amour, son temps était +fini, et qu'il ferait bien de renoncer aux femmes. Le chancelier +Cheverny nous apprend qu'il lui était survenu une excroissance fort +gênante, qui faisait croire que désormais il n'aurait plus d'enfants.</p> + +<p>Cet affaiblissement d'une santé devenue si variable <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> ne paraît +pas dans les mémoires, mais beaucoup dans ses lettres, et à chaque +instant. On en voit des signes dans ses vrais portraits, qui, il est +vrai, sont fort rares. Porbus même s'est bien gardé d'exprimer cette +sensibilité nerveuse d'une physionomie souriante, mais si près des +larmes, cette facilité d'attendrissement d'un homme qui avait trop vu, +trop fait et souffert! Tout se mêle en ce masque étrange, trompeur par +sa mobilité. Elle semble croître avec sa vie. Le seul point vraiment +fixe en lui, c'est qu'il fut toujours amoureux. Mais, en ses plus légers +caprices, le cœur était de la partie. Et voilà pourquoi ce règne ne +tomba pas aussi bas que les satires de l'époque pourraient le faire +croire. Les femmes, dit madame de Motteville, furent plus honorées alors +qu'au temps de la Fronde. Pourquoi cela? Le roi aimait.</p> + +<p>Avec ce cœur ouvert et facile, avec cette dépendance de l'intérieur +et ce besoin d'intimité, on était sûr que, quelque femme qu'épousât le +roi, elle aurait un grand ascendant; que, fidèle ou non, il mettrait en +elle une grande confiance, lui cacherait peu de choses, et qu'au moins +indirectement elle influerait sur les destinées de l'État.</p> + +<p>Sous un tel roi, la grosse affaire était certainement le mariage.</p> + +<p>Et c'était le point par lequel l'étranger espérait bien reprendre ses +avantages. Peu l'importait que le soldat espagnol eût été chassé, si une +reine espagnole (au moins espagnole d'esprit), entrait victorieusement, +en écartant Gabrielle, et mettait la main sur le roi et le royaume.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> La paix ne fut pas une paix, mais une guerre intérieure où l'on +se disputa le roi.</p> + +<p>La crise était fort instante. Du jour même où l'Espagne fut sûre que +nous désarmions, elle commença une guerre tout autrement vaste, et qui +ne lui coûtait plus rien, non contre la Hollande seulement, mais en +Allemagne; les bandes dites espagnoles (des voleurs de toute nation) se +mirent à manger indifféremment protestants et catholiques. C'est le vrai +commencement de l'horrible demi-siècle qu'on appelle la Guerre de +Trente-Ans. Le roi de France, le seul roi qui porta l'épée, allait +devenir l'homme unique, le sauveur imploré de tous. Chacun le voyait, le +sentait. S'en emparer ou s'en défaire, c'était l'idée des violents. Le +dilemme se posait pour eux: <i>Le tuer ou le marier.</i></p> + +<p>Il les avait amusés par l'abjuration, amusés encore à la paix. Il avait +fait entendre à Rome que l'<i>Édit</i> de Nantes donné aux protestants ne +serait qu'une feuille de papier; mais on voyait qu'il voulait réellement +leur donner des garanties. Il avait fait espérer le rétablissement des +Jésuites; mais quand on le pressa, il dit: «Si j'avais deux vies, j'en +donnerais volontiers une pour satisfaire Sa Sainteté. N'en ayant qu'une, +je dois la garder pour son service et l'intérêt de mes sujets.»</p> + +<p>Les Jésuites étaient attrapés. Ils avaient cru tellement rentrer, +gouverner, confesser le roi, que là-dessus ils bâtissaient le plan d'une +<i>Armada</i> nouvelle contre l'Angleterre. Ce roi confessé, ils l'eussent +allié avec l'Espagnol, et tous deux, bien attelés, auraient été +conquérir le royaume d'Élisabeth.</p> + +<p>L'espoir trompé irrite fort. Deux partis, dans ce <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> parti, +travaillaient diversement, mais d'une manière active. À Bruxelles, le +légat romain, Malvezzi, organisait l'assassinat, qui était son but +depuis six années (De Thou). À Paris et en Toscane, on travaillait le +mariage, un mariage italien. C'est ce qu'eût préféré le Pape; ce +mariage, qui eût amorti et romanisé le roi, dispensait de le tuer.</p> + +<p>Le roi, dans ses grandes misères, avait emprunté de fortes sommes au +grand-duc de Toscane, qui spéculait là-dessus de deux manières à la +fois. Il s'était fait par ses agents, les Gondi et les Zamet, percepteur +des taxes en France, et il en tirait de grosses usures. Deuxièmement, il +espérait, avec cet argent et les sommes qu'il pourrait y ajouter, faire +sa nièce reine de France. Il tenait à continuer par elle Catherine de +Médicis, le gouvernement florentin, comme il continuait par ses +financiers l'exploitation pécuniaire du royaume. Il avait envoyé depuis +plusieurs années le portrait de cette nièce, rayonnant de jeunesse et de +fraîcheur, un parfait soleil de santé bourgeoise. Gabrielle n'avait pas +peur du portrait, mais bien de la caisse, attrayante pour un roi ruiné. +Elle craignait ces Italiens, les maîtres de nos finances et les agents +du mariage, secrets ministres du grand-duc. Elle leur porta un grand +coup en faisant mettre dans le conseil des finances un homme qu'elle +croyait à elle, le protestant Sully.</p> + +<p>Quand je parle de Gabrielle, je parle de sa famille, des Sourdis et des +d'Estrées. Cette belle idole n'avait pas beaucoup de tête et ne faisait +guère que suivre leurs avis. Mais la famille elle-même, la tante de +Sourdis, <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> qui menait tout, n'était pas bien décidée sur la ligne +à suivre, et ménageait tout le monde. Elle travaillait à Rome, +non-seulement pour le divorce du roi, mais pour faire son fils cardinal. +D'autre part, personnellement, Gabrielle caressait les huguenots. Elle +les plaçait dans sa maison comme serviteurs de confiance. Était-elle, au +fond, protestante, comme l'affirme d'Aubigné? Non. Du moins, elle +accomplissait tous ses devoirs catholiques. Le roi chantant un jour des +psaumes, pendant qu'elle était malade, elle lui mit la main sur la +bouche, au scandale des huguenots. Mais les catholiques croyaient que +par ce geste muet elle disait au roi: «Pas encore.»</p> + +<p>Du reste, on la jugeait moins sur ses actes que sur ses amitiés. Elle +était aimée, protégée par deux grandes dames protestantes, l'une la +princesse Catherine, sœur du roi, dont elle avait le portrait +précieusement monté sur une boîte d'or. (Fréville, <i>Inv. de Gabrielle</i>.) +L'autre la princesse d'Orange, fille de Coligny, veuve de Guillaume le +Taciturne, et belle-mère de Maurice, le grand capitaine. Cette dame, +aimée, honorée de tous, même des catholiques, donnait une grande force +morale à la cause de Gabrielle. Elle jugeait évidemment qu'un +attachement si long et si fidèle se purifiait par sa durée, que +Gabrielle n'était pas liée à son faux mari qu'elle ne vit peut-être +jamais, pas plus que le roi ne l'était de sa diffamée Marguerite qu'il +ne voyait plus depuis vingt années.</p> + +<p>Gabrielle avait une chose en sa faveur qui pouvait répondre à tout. <i>Il +fallait une reine française</i>, dans ce grand danger de l'Europe. +Élisabeth mourait; le fils <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> de Marie Stuart allait succéder. Plus +d'appui pour la Hollande. Comment celle-ci, délaissée des Anglais, +porterait-elle le poids immense de la guerre européenne? +Qu'arriverait-il si l'épée sur laquelle tous avaient les yeux, l'épée de +la France, était liée par une reine étrangère ou volée de son chevet?</p> + +<p>Personne ne voyait cela, ou du moins ne le disait. On faisait cent +objections au mariage français.</p> + +<p>L'indignité de Gabrielle d'abord. Les dames de la noblesse, qui +crevaient de jalousie, se trouvèrent toutes plus sévères et plus +vertueuses que la princesse d'Orange. Elles demandaient quels étaient +donc ces d'Estrées pour donner une reine à la France. Les bourgeoises, +encore plus sottes, disaient qu'il serait bien plus beau, plus glorieux +pour le royaume, d'avoir une vraie reine de naissance et de sang. À la +tête de toutes les femmes se signalait Marguerite de Valois, qui, +l'autre année (24 février 1597), pour tirer quelque grâce de Gabrielle, +descendait à l'appeler «sa sœur et sa protectrice;» mais qui, en +1598, voyant cette grande ligue contre elle, l'injuriait, disait qu'elle +ne céderait jamais «à cette décriée bagasse.»</p> + +<p>D'autre part, les politiques, sans parler de sa personne, objectaient un +danger fort hypothétique, la crainte que le fils de Gabrielle, n'étant +pas suffisamment légitimé par le mariage, ne trouvât un compétiteur dans +un frère futur et possible, un autre fils qu'elle aurait peut-être après +le mariage accompli. Ces fortes têtes voyaient ainsi le péril fort +incertain de l'avenir, et ils ne voyaient pas le péril présent, celui du +mariage italien, qui mettrait l'ennemi dans la maison, <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> +l'invasion d'une nouvelle cour, de traîtres, et, qui sait? +d'assassins....</p> + +<p>Malgré cet aveuglement général et ces obstacles de tout genre, Gabrielle +aurait vaincu par la puissance de l'affection et des habitudes, si elle +n'avait eu contre elle un homme qui, à lui seul, pesait autant que tous, +Sully, qu'elle avait créé, puis mécontenté maladroitement.</p> + +<p>Nous parlerons ailleurs du ministre, de son aimable dictature des +finances, qui a sauvé le royaume. Un mot ici sur l'homme même.</p> + +<p>Il était né justement l'homme qui devait déplaire le plus à un roi comme +Henri IV. Celui-ci, si faible pour sa cour et son entourage, l'eût +approuvé dans ses réformes, mais il ne l'eût pas défendu, s'il ne l'eût +trouvé appuyé par un entourage plus intime que la cour, par cette femme +aimée, mère de ses enfants.</p> + +<p>Maximilien de Béthune (Rosny par sa grand'mère, et Sully par don du roi) +était originaire d'un pays qui a donné des têtes ardentes sous grande +apparence de froid, de roideur. Il était de l'Artois, du pays de +Maximilien de Robespierre. On rattachait ces Béthune aux Beaton +d'Écosse. Et, en effet, celui-ci avait un faux air britannique, par le +contraste déplaisant d'un teint blanc et rosé d'enfant (à cinquante ans) +et d'un œil du bleu le plus pur. «Il portait la terreur partout, dit +Marbault; ses actes et ses yeux faisaient peur.»</p> + +<p>Il fit une chose vigoureuse et très-agréable à sa protectrice. Les +notables que le roi assembla dans son péril de 1596, et à qui il dit +qu'il «se remettait à eux en tutelle,» l'avaient pris au mot. Mais leur +commission <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> gouvernante, présidée par un des Gondi, ne put rien +et ne fit rien. Sully prit l'affaire de leurs mains, renoncée et +désespérée, et, pour premier acte, mit hors des finances les Gondi et +les Zamet, les partisans italiens, qui percevaient ici pour le grand-duc +de Toscane et lui faisaient ses affaires.</p> + +<p>Tout va de soi où va l'argent. Le matériel de la guerre et bien d'autres +choses allèrent se centralisant dans la main active, énergique, du grand +financier. Il avait fait la guerre toute sa vie. Il voulait être grand +maître de l'artillerie. Les d'Estrées firent la sottise de prendre la +place pour eux, pour le père de Gabrielle, et ils donnèrent à Sully ce +qu'il pouvait désirer, une bonne occasion d'être ingrat.</p> + +<p>Disons ici que ce restaurateur admirable de la fortune publique avait +une attention extrême à la sienne. Non qu'il ait volé; mais il se fit +donner beaucoup; il perdait nulle occasion de gagner, se fondait surtout +et s'affermissait pour l'avenir. On le vit dans l'attention (non pas +déloyale, mais indélicate) qu'il eut de se rapprocher de la maison de +Guise et de s'allier à elle. Elle restait la plus riche, ayant reçu à +elle seule la grosse part de tant de millions que Sully paya aux grands.</p> + +<p>Cet homme, infiniment prudent, prévoyant, vit que Gabrielle n'irait pas +loin, qu'elle n'arriverait pas au but, et qu'il ne fallait pas lui +rester attaché. Elle avait pour elle le roi. Mais qu'est-ce que cela? +Les rois vivent, sans le savoir, captifs, nullement maîtres d'eux-mêmes.</p> + +<p>Au conseil, aucun ministre ne parlait pour elle, que <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> le vieux +chancelier Cheverny et M. de Fresne, rédacteur de l'édit de Nantes et +très-subalterne. Villeroy était contre elle; Espagnol d'inclination, il +aurait voulu une fille d'Espagne. De même Jeannin, l'ex-ligueur, +l'ex-factotum de Mayenne. Ces vieux ministres tenaient à l'antique +tradition, qu'un roi épousât une reine, croyant bien à tort que ces +mariages marient les États. À défaut de l'Espagnole, ils désiraient +l'Italienne, qui apportait de l'argent. Sully, en ceci, était avec eux. +Les quatre ou cinq cent mille écus qui pouvaient venir de Toscane +eussent agréablement figuré dans le trésor qu'il méditait de faire dans +les caves de la Bastille. Ils eussent aidé au besoin pour quelque coup +imprévu qu'on aurait eu à frapper sur le Rhin ou la Savoie.</p> + +<p>Une question toute personnelle pour Sully, c'était de savoir si, ayant +déjà la chose, il aurait le titre, s'il serait déclaré surintendant des +finances. Il lui fallait pour cela l'appui ou la connivence de ses +anciens ennemis. Quoique le roi eût toujours l'air de trancher seul, il +était très-puissamment influencé et par ces vieux ministres d'expérience +et par les valet intérieurs. Sully avait bravé les uns et les autres. Il +avait surtout ces derniers à craindre, s'il ne se ralliait à eux pour le +mariage italien et contre sa protectrice.</p> + +<p>Le roi avait près de lui trois rieurs en titre: d'abord le bouffon +Roquelaure, sans conséquence et le meilleur de tous; puis l'entremetteur +Fouquet la Varenne; enfin un baragouineur italien, très-facétieux, M. le +financier Zamet, Toscan et agent du grand-duc.</p> + +<p>Les rieurs! Classe dangereuse. Nous avons vu dans <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> l'Orient le +rôle sanglant de la <i>Rieuse</i> (Roxelane), qui mena Soliman jusqu'à +étrangler son fils!</p> + +<p>La Varenne, ex-cuisinier, et Zamet, ex-cordonnier, étaient en réalité +des hommes considérables et dangereux de cette cour. Le roi les savait +des faquins et ne pouvait se passer d'eux. Quoique moins désordonné qu'à +un autre âge, il lui fallait toujours des gens avec qui il pût +s'ébaudir, parler comme au temps d'Henri III.</p> + +<p>La Varenne, qu'Henri IV avait ramassé dans la cuisine de sa sœur +comme un drôle à toute sauce, était gai, vif et hardi. Le roi le trouva +commode pour ses messages galants. Mais cela ne dure pas toujours. La +Varenne, sous un roi barbon, menacé d'un long chômage, tourna aux +affaires, s'y insinua. À la rétention d'urine, il crut que le roi irait +baissant et se donna aux Jésuites; il se fit leur protecteur, les appuya +constamment, et par là, créa à un fils enfant, qu'il avait, une énorme +fortune d'Église. Le second fils fut grand seigneur.</p> + +<p>Zamet, de race mauresque, cordonnier de Lucques, fort adroit, seul de +tous les hommes avait réussi à chausser le délicieux pied d'Henri III. +Ce prince reconnaissant le fit valet de garde-robe, lui confiant les +petits cabinets où il nourrissait douze enfants de chœur; car il +aimait fort la musique. Zamet ne s'enorgueillit point de ces nobles +fonctions; il ne recevait pas un sou, pas une <i>buona mano</i>, qu'il ne +plaçât à l'instant; il était né obligeant, il prêtait à tout le monde et +il s'arrondit très-vite. Dans la Ligue, il prêta impartialement aux +ligueurs, aux Espagnols, au roi de Navarre; telle était sa facilité, la +générosité de son cœur. Il devint un <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> gros richard; Henri IV +jouait chez Zamet, et avec l'argent de Zamet, qui savait bien se faire +payer. Le dogue qui gardait le trésor n'avait pas de dents pour lui.</p> + +<p>Sully connaissait son maître. Il crut que ces gens-là, qui avaient des +rois derrière eux, l'Espagne et le pape, finiraient par l'emporter. Il +brisa avec Gabrielle au baptême de son second fils.</p> + +<p>Le roi avait hautement reconnu ses deux fils, exigeant pour eux des +titres princiers qui annonçaient clairement leur légitimation prochaine +par le mariage. Il les faisait appeler César <i>Monsieur</i>, Alexandre +<i>Monsieur</i>. Le secrétaire d'État, de Fresne, protestant et ami de +Gabrielle, envoya à Sully la quittance des frais de la fête sous ce +titre: Baptême des <i>enfants de France</i>. Sully renvoya la quittance, en +disant rudement: «Il n'y a pas d'<i>enfants de France</i>.»</p> + +<p>N'était-ce pas une grande vaillance? On le croirait en lisant les +<i>Œconomies royales</i>. En réalité, cet homme pénétrant avait vu ce que +personne ne voyait encore, et le roi pas plus qu'un autre: c'est qu'il +n'aimait pas Gabrielle autant qu'il le croyait lui-même. Tranchons le +mot: il vit qu'elle était vieillie dans l'affection du roi, et que lui, +l'homme d'argent et de ressources, il y était jeune, neuf et dans sa +fraîche fleur.</p> + +<p>Ce furent deux maîtresses en présence, le roi fut mis en demeure de +choisir entre la femme et l'argent. Ajoutez que cet habile homme l'avait +encore aiguillonné en lui donnant à entendre qu'on le croyait sous le +joug, tout dépendant d'une femme; moyen sûr de tirer de lui quelque +violente boutade, un essai d'affranchissement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> Gabrielle fut très-maladroite. Elle se souvint beaucoup trop de +ce que Sully avait d'abord rampé sous elle, «fait le bon valet» (il le +dit lui-même). Elle l'appela «un valet.» Et le roi ne se souvint plus +qu'il voulût la faire femme et reine; il l'appela <i>une maîtresse</i>: +«J'aime mieux un tel serviteur que dix <i>maîtresses</i> comme vous.»</p> + +<p>Elle trembla, frissonna, se composa sur-le-champ et se remit à +discrétion. Elle comprit la situation, la force de Sully, et elle ne +songea plus qu'à apaiser cet homme terrible. Elle flatta même sa femme. +En vain.</p> + +<p>Le mot fatal était lancé. Les ennemis de Gabrielle crurent que cet amour +d'habitude ne tenait plus qu'à un fil, qu'on pouvait tout oser contre +elle, que le roi la pleurerait, mais ne la vengerait pas.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> CHAPITRE II<br> +<span class="smcap">MORT DE GABRIELLE<br> +1599</span></h2> + +<p>Le 12 août 1598, Henri IV, chassant dans la forêt de Fontainebleau, crut +entendre un bruit de meute, des cors, des cris de chasseurs. Il trouva +bien surprenant qu'on osât interrompre ainsi la chasse du roi, et +commanda au comte de Soissons d'aller voir quels étaient ces téméraires. +Le comte alla et revint, rapportant qu'il avait toujours entendu le même +bruit et vu un grand homme noir qui, dans l'épaisseur des broussailles, +avait crié: «M'entendez-vous?» ou peut-être: «M'attendez-vous?» et qui +disparut. Sur ce rapport, le roi rentra au château, craignant quelque +embûche. La chose fut racontée partout, et les dévots de <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> Paris +ne manquèrent pas d'assurer que l'homme noir avait dit: «Amendez-vous,» +c'est-à-dire: Devenez sage et quittez votre maîtresse.</p> + +<p>Dans cette paix nullement paisible, les esprits, tout émus encore, +accueillaient volontiers les bruits effrayants. Celui du jour était la +mort de madame la connétable (de Montmorency). C'était une jeune femme +très-jolie et très-sage, mais qui n'était pas de naissance à épouser le +connétable de France. Elle avait fait, disait-on, un pacte pour y +parvenir. Un jour qu'elle siégeait à Chantilly au milieu de ses dames, +on lui dit qu'un gentilhomme demandait à lui parler. Émue, elle demanda +comment il était. «D'assez bonne mine, lui dit-on, mais de teint et de +poil noir.» Elle pâlit dit: «Qu'il s'en aille, revienne une autre fois.» +Mais l'homme noir insista, et dit: «J'irai la chercher.» Alors, les +larmes aux yeux, elle dit adieu à ses amies et s'en alla comme à la +mort. Peu après, effectivement, elle mourut, chose effroyable, «le +visage sens devant derrière et le cou tordu.»</p> + +<p>En cadence avec ces récits, des prédications terribles faisaient +trembler les églises; ces hardies échappées du diable annonçaient, selon +les prédicateurs, de grands châtiments. Les péchés de la cour, du roi +(on le désignait clairement) étaient tels, qu'il fallait des +mortifications nouvelles, inouïes, pour soutenir le ciel qui aurait +tombé, la foudre qui eût tout écrasé. On appelait au secours un renfort +de moines, la grande armée monastique, de toute robe et de toute +couleur, qui vint d'Espagne et d'Italie, capuccini, récollets, +feuillants, carmes et augustins, chaussés, déchaussés. Les <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> +carmélites espagnoles, peu après, allaient prendre possession de leur +couvent de Paris en procession solennelle le jour de la +Saint-Barthélemy. Les capucines firent une entrée saisissante et +dramatique, portant chacune une couronne d'épines, et conduites par les +princesses de la maison de Guise.</p> + +<p>Mais, avant l'entrée de ces saintes qui apportaient l'expiation, on +avait eu à Paris un autre spectacle. Pas moins que le diable en +personne, qui avait élu domicile dans le corps d'une certaine Marthe. Un +homme distingué (des la Rochefoucauld), fort dévot, ami des Jésuites, la +menait et la montrait, d'abord dans les villes du centre, sur la Loire, +enfin à Paris. Tout le monde allait la voir à Sainte-Geneviève; on +assistait avec terreur à la lutte horrible qui se renouvelait chaque +jour entre le démon et un capucin qui l'exorcisait, fort et ferme, en +tirant des cris, des gambades, des grimaces à faire frémir. Le roi, qui +avait la tête dure, avait peine à croire la chose; il y envoya ses +médecins et les adjoignit aux prêtres pour examiner.</p> + +<p>Il n'était que trop visible qu'on voulait du trouble, qu'on espérait +exploiter, exalter le mécontentement de Paris. Les taxes ne diminuaient +pas et ne pouvaient diminuer, quand Sully payait aux grands une centaine +de millions, quand la guerre menaçait toujours. Des souffrances du passé +restait un cruel héritage, la peste, qui éclatait de moment en moment. +Un peuple nouveau de mendiants se montrait, les gens de guerre qu'on +avait renvoyés <i>chez eux</i>, mais qui n'avaient pas de <i>chez eux</i>. On en +voyait tous les jours des bandes dans la cour du Louvre. «Capitaines +déchirés, maîtres de <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> camp morfondus, chevau-légers estropiés, +canonniers jambes de bois, tout cela entre en troupes par les degrés de +la salle des Suisses, en déclamant contre madame l'Ingratitude. +L'officier portant la hotte et le soldat le hoyau, exaltent leur +fidélité, montrent plaies, racontent leurs combats et leurs campagnes +perdues, menacent de se faire <i>croquants</i>, et sur la monnaie de leur +réputation mendient quelque pauvre repas.»</p> + +<p>Henri II et Henri III les logeaient dans les monastères. Henri IV, plus +tard, leur créa l'hospice de la Charité, tard, bien tard, en 1606. +Jusque-là, ces ombres errantes, plaintives, mais redoutables, donnaient +espoir à l'étranger, à la Ligue, vivante en dessous. Le roi voyait, +sentait cela; l'agitation continuait, et il n'était point aimé.</p> + +<p>Il tomba malade en octobre; il crut mourir. Ce n'était qu'un accès assez +court de rétention d'urine; mais il en garda la fièvre. Cet homme, +jusque-là si gai, devint très-mélancolique. «Tout me déplaît,» +disait-il. Aveu qui ne fut pas perdu et fit croire que Gabrielle ne +suffisait plus à le consoler.</p> + +<p>Deux assassins étaient encore venus pour tuer le roi, l'un dominicain, +de Flandre, l'autre capucin, de Lorraine.</p> + +<p>Pourquoi plutôt à ce moment? On le comprit quand on sut que les +Espagnols avaient fait le pas hardi de se jeter dans l'Empire, +fourrageant, mangeant amis et ennemis; qu'enfin vers Clèves ils +saisissaient les passages du Rhin.</p> + +<p>Rien ne les eût favorisés plus que la mort d'Henri et celle de Maurice +d'Orange. Celui-ci avait aussi son <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> homme qui devait le tuer. La +situation était la même qu'en 1584, quand le meurtre de Guillaume sembla +briser la Hollande et donna carrière aux victoires des Espagnols.</p> + +<p>L'homme que le légat Malvezzi dépêcha pour tuer le roi était, comme +Jacques Clément, un pauvre petit misérable, un Flamand de faible tête +qu'on grisait de la légende de Clément. On le montra à un Jésuite, qui +haussa les épaules, et dit seulement: «Il est trop faible.» La plus +grande difficulté était d'endurcir cet homme. Il était en route déjà à +l'époque de l'abjuration du roi, et, quand il l'apprit, il ne voulut +plus le tuer et jeta son couteau. Le légat eut beaucoup de peine à lui +faire entendre que la conversion était fausse. Il repartit en 1598, mais +fut arrêté, amené à Paris. Le roi en eut pitié ou craignit d'irriter +Rome, le gracia. Il ne retourna pas à Bruxelles, mais alla en Italie. Là +on l'endoctrina encore et on le fit rentrer en France. Il fut arrêté, +condamné à mort avec l'autre assassin, le capucin de Lorraine.</p> + +<p>Sismondi croit que le Parlement procéda avec acharnement. Singulier +anachronisme. Le Parlement d'alors était mêlé de celui de la Ligue et +des royalistes. Mais les ligueurs dominaient encore, et si bien, qu'ils +modérèrent la question, de peur que ces accusés ne parlassent trop pour +l'honneur de Rome.</p> + +<p>La chose n'était que trop claire. Elle fit voir à Henri IV qu'il ne +gagnait rien à tous ses ménagements. Jointe à l'affaire d'Allemagne, +elle le réveilla fortement. Il semble qu'elle l'ait guéri; il fut tout à +coup un autre homme. La verte vigueur béarnaise <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> parut revenue. +Il fit opérer l'excroissance, comme pour monter à cheval. Il se moqua +des médecins, et Gabrielle redevint enceinte en décembre.</p> + +<p>Tout ce qui traînait au conseil et traînait au Parlement se trouva +facile. Le roi simplifia tout, supprima les impossibilités.</p> + +<p>Il était impossible de marier Catherine, sa sœur, protestante, avec +un catholique, le duc de Bar. Les évêques refusaient. Le roi fit venir +son frère bâtard, archevêque de Rouen, et les maria d'autorité dans son +cabinet.</p> + +<p>Il était impossible de décider Marguerite à consentir au divorce. On la +menaça d'un procès d'adultère, et elle devint docile.</p> + +<p>Il était impossible de faire enregistrer l'édit de Nantes. Le roi fit +venir le Parlement et lui lava la tête. Ce fut un discours très-vif, +pour la France et pour l'Europe:</p> + +<p>«Avant que de vous parler de ce pour quoy je vous ai mandés, je vous +conterai une histoire.—Après la Saint-Barthélemy, nous étions quatre à +jouer aux dés sur une table. Nous y vîmes des gouttes de sang. Nous les +essuyâmes deux fois, et elles revenaient pour la troisième. Je dis que +je ne jouais plus, que c'était un mauvais augure contre ceux qui +l'avaient répandu. M. de Guise était de la troupe....</p> + +<p>«Vous me voyez en mon cabinet, et non avec la cappe et l'épée, mais en +pourpoint, comme un père pour parler à ses enfants.... Je sais qu'on +fait des brigues au Parlement, que l'on a suscité des prédicateurs +factieux; je donnerai ordre à ceux-là, et ne <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> m'en attendrai à +vous ... Ne m'alléguez pas la religion catholique, je l'aime plus que +vous; vous croyez être bien avec le pape, et moi j'y suis mieux, et je +vous ferai déclarer hérétiques ... Est-ce que je ne suis pas le fils +aîné de l'Église? Pas un de vous ne peut l'être.»</p> + +<p>À cette bouffonnerie, il ajoutait des choses fort graves «sur les +criards catholiques, ecclésiastiques,» qui, disait-il, étaient à vendre; +sur les parlementaires eux-mêmes et leur avidité d'argent. Il les pinça +sensiblement, en disant qu'il multiplierait leurs charges (et par là les +ruinait). Enfin des menaces de mort, de combat, qui étonnèrent: «C'est +le chemin qu'on prit pour en venir aux Barricades, à l'assassinat du feu +roi; mais j'y donnerai bon ordre. Je couperai la racine aux factions et +prédications, en faisant <i>raccourcir</i> ceux qui les suscitent ... Ah! +vous me voulez la guerre, et que je fasse la guerre à ceux de la +Religion! Mais je ne la leur ferai pas ... Vous irez tous avec vos +robes, comme les capucins de la Ligue, quand ils portaient le mousquet. +Il vous fera beau voir ... J'ai sauté sur des murs de ville; je sauterai +bien sur des barricades.»</p> + +<p>Le Parlement enregistra.</p> + +<p>Mais on comprenait très-bien que cet éclat, ces menaces de guerre, si +étrangers aux robes longues, avaient une autre portée. Deux choses +visiblement l'animaient et lui remuaient son épée dans le fourreau: le +procès des moines assassins et la guerre de l'Empire, la fureur des +Espagnols. Ainsi, point de paix possible ni au dedans ni au dehors. +Toujours le couteau suspendu. Son refuge eût été l'épée. Il eût <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> +été plus sûr de sa vie en pleine guerre, et il se fût moins ennuyé. +Gabrielle, la chasse et le jeu ne suffisaient pas. Cet accès de +mélancolie qu'il avait eu un moment, n'était-ce pas l'effet de la paix? +Quand il dit si vivement qu'il sauterait <i>sur les barricades</i>, beaucoup +déjà crurent le voir au grand poste de la France, sur la <i>barricade</i> du +Rhin.</p> + +<p>Il avait envoyé le protestant Bongars au landgrave et aux princes pour +les encourager à se défendre. Les mettre ainsi en avant, c'était +s'engager tacitement à les soutenir. Maurice d'Orange portait seul le +poids de cette guerre terrible qui débordait maintenant sur l'Allemagne +et devenait immense. Sa belle-mère, la princesse d'Orange, fille de +Coligny, sortit de sa solitude et vint à Paris. Elle se déclara +hautement pour le mariage de Gabrielle, craignant le mariage italien et +croyant rattacher le roi à l'intérêt protestant.</p> + +<p>Il faut savoir ce qu'était madame la princesse d'Orange. Grâce aux +mémoires de du Maurier (petit livre d'or), nous connaissons parfaitement +cette personne admirable, en qui une vertu accomplie apparaissait dans +la tragique auréole des martyrs.</p> + +<p>L'amiral l'aimait, entre ses enfants, pour sa sagesse précoce, sa +douceur et sa modestie. Il la maria à celui qui avait les mêmes dons. +Quand elle demanda à son père lequel de ses prétendants il lui +conseillait de choisir, il lui répondit: «Le plus pauvre.» Et il lui +donna Téligny, ce jeune homme tant aimé que pas un catholique ne put +tuer à la Saint-Barthélemy, et qui ne périt que par hasard.</p> + +<p>Guillaume d'Orange se décida de même. Au dernier <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> moment de sa +vie, à l'apogée de sa gloire, au lieu de prendre pour femme quelque +princesse d'Allemagne qu'il eût aisément obtenue, il demanda, épousa «la +plus pauvre,» madame de Téligny, restée sans aucune fortune qu'un petit +bien dans la Beauce, où elle vivait. Ce grand homme, tout près de la +mort et entouré d'assassins, dans la fille de Coligny sembla appeler à +lui l'image d'un meilleur monde. Un an s'était passé à peine, qu'il +périt presque sous ses yeux.</p> + +<p>Elle avait de lui un fils, qui fit ses premières armes sous Maurice +d'Orange, fils aussi de Guillaume, mais du premier lit. Maurice, sombre +et sauvage politique, homme de combat, d'affaires et d'ambition, ne +voulait point de famille, point de femme et point d'enfant, de sorte que +son jeune frère devait être son héritier. Il crut, pour cette raison, +que sa belle-mère l'aiderait dans ses projets. Défenseur de la Hollande, +il aurait voulu l'asservir. L'obstacle était Barneveldt, grand et +excellent citoyen, le vieil ami de Guillaume d'Orange, l'ami de Maurice, +son tuteur et son bienfaiteur. Maurice ne pouvait se faire maître qu'en +lui passant sur le corps. De quel côté pencherait la princesse d'Orange? +Elle fut pour Barneveldt, pour le droit et la liberté, contre sa +famille, contre son beau-fils, contre les intérêts de son jeune fils, +seul lien qu'elle eût sur la terre et qu'elle aimait uniquement.</p> + +<p>Cela seul en dit assez. Mais cette vertu si haute, sans faiblesse, n'en +n'était pas moins adoucie et embellie d'un charme singulier. Notre +ambassadeur en Hollande, du Maurier, vieux politique, qui écrit longues +années après ces événements, ne parle de cette <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> dame qu'avec une +émotion visible. Madame d'Orange était, dit-il, une petite femme +très-bien faite, d'un teint animé, qui avait les plus beaux yeux; une +parole douce et charmante, un raisonnement persuasif, un parfum +d'honneur et d'estime que l'on sentait autour d'elle, une angélique +bonté, la rendaient irrésistible. Tout d'abord, elle allait au cœur.</p> + +<p>Ajoutez son père, son mari, ces grands morts tant regrettés qui avaient +reposé leur esprit en elle et l'environnaient de leur ombre aimée; tout +cela en faisait comme une chose sainte et une espèce d'oracle, une +autorité de respect, d'amour.</p> + +<p>Elle n'apparut guère que deux fois à la cour de France, et dans deux +moments décisifs pour l'intérêt du royaume, la première fois pour aider +au mariage français.</p> + +<p>Grand renfort pour Gabrielle, véritable réhabilitation, d'avoir pour soi +la vertu même, de trouver que la plus pure était en même temps la plus +indulgente. Seulement madame d'Orange mettait l'affaire bien en lumière. +Elle constatait que ce mariage était l'intérêt protestant, elle +finissait l'incertitude. Le roi allait se fixer, désespérer les +catholiques, qui probablement le tueraient. C'est ce qui faisait désirer +à beaucoup d'amis du roi une solution contraire. S'il fallait que +quelqu'un périt, ils consentaient de grand cœur que ce quelqu'un fût +Gabrielle.</p> + +<p>Tout le monde savait, prévoyait l'événement, excepté le roi.</p> + +<p>L'Espagne devait le savoir; un commis de Villeroy, comme on le découvrit +plus tard, tenait Madrid au <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> courant de tous les secrets du +conseil et de la cour.</p> + +<p>Le pape, si l'on en croit Dupleix, sut la mort de Gabrielle de façon +surnaturelle au jour et à l'heure où elle arriva.</p> + +<p>Nul doute que le grand-duc n'ait été le mieux informé. Il y avait +intérêt. C'était l'homme de Gabrielle qui avait écarté les Italiens de +nos finances. C'était elle qui fermait le trône à sa nièce. Ce prince +n'en était pas à son premier assassinat. Encore moins l'empoisonnement, +plus discret, lui répugnait-il.</p> + +<p>Gabrielle paraît avoir très-bien senti elle-même qu'il y avait trop de +gens intéressés à sa mort, et qu'elle n'échapperait pas. Ses astrologues +lui disaient ce qu'on pouvait lire, du reste, sur la terre aussi bien +qu'aux astres: qu'elle mourrait jeune, ne serait point reine. Au milieu +des assurances les plus tendres que lui pouvait donner le roi, elle +restait pleine de crainte et inconsolable; elle pleurait toutes les +nuits.</p> + +<p>Le roi lui avait donné des présents tels qu'une reine pouvait seule les +recevoir, ceux qui lui avaient été offerts à lui-même par nos villes, le +plat d'or où il reçut les clefs de Calais, et les offrandes solennelles +de Lyon, de Bordeaux.</p> + +<p>On lui avait fait ses habits de noces. Et ses robes cramoisies (couleurs +réservées aux reines) l'attendaient déjà chez sa tante.</p> + +<p>Le roi lui avait donné un don singulier, l'anneau même «dont il avait +épousé la France» à son sacre. (Fréville, <i>Inventaire</i>.)</p> + +<p>Elle avait de son hôtel avec le Louvre une communication. Elle eut la +fantaisie de coucher dans le Louvre <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> même, et le roi lui donna +le grand appartement que les reines seules avaient occupé. Elle y +coucha, mais elle n'osa rester, soit qu'elle eût peur de se nuire par le +scandale de cette audace, soit que la grande maison vide où le roi ne +venait guère que pour affaire officielle, palais déserté des Valois, +l'effrayât de sa solitude, et qu'elle ne dormît pas bien sur l'oreiller +où Catherine médita la Saint-Barthélemy.</p> + +<p>Pâques approchait, moment critique pour la maîtresse du roi. +L'arrangement était tel dans notre ancienne monarchie: cette semaine +était la part du confesseur. La maîtresse devait s'éloigner, les amants +se séparer, faire cette petite pénitence, pour se réunir après. Le +confesseur d'Henri IV, l'ex-curé des Halles, bonhomme fort modéré, +insistait cependant pour que Gabrielle partît de Fontainebleau, allât à +Paris. C'était d'usage, et lui-même, d'ailleurs, avait ses raisons pour +se montrer ferme. On le croyait protestant. Il avait publié une version +de l'Ancien Testament qu'on disait celle de Genève. Le roi voulait le +faire évêque, mais Rome lui refusait les bulles. On lui fit croire +apparemment que ses bulles ne viendraient jamais s'il ne donnait cette +satisfaction à la religion, à la décence, de les empêcher de communier +en péché mortel, et d'obliger Gabrielle d'aller à Paris.</p> + +<p>Elle résista de son mieux. Paris l'effrayait. Elle allait y être seule. +Sa tante n'y était pas. La sœur du roi avait suivi son mari dans son +duché. La princesse d'Orange partait pour faire la cène au château de +Rosny et tâcher de gagner Sully.</p> + +<p>La ville était fort émue. Le Parlement avait été <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> forcé +d'enregistrer l'édit de Nantes. Le roi avait menacé de <i>raccourcir</i> les +prêcheurs d'assassinat. Le samedi 3 avril, veille des Rameaux, on avait +exécuté deux moines en Grève, les deux assassins du roi. Chose plus +grave, s'il est possible, dans l'affaire de Sainte-Geneviève, où le roi +avait mis en face les médecins contre les prêtres, les médecins avaient +décidé hardiment que l'affaire de la possédée n'était point +surnaturelle. Bien plus, ils l'avaient fait taire, l'avaient contenue, +si bien dompté le diable en elle, qu'elle n'osa plus remuer, devint un +véritable agneau, fit ses pâques comme les autres. De là des risées, +d'autre part, une rage d'autant plus furieuse, qu'elle ne pouvait +s'exhaler. Les choses en resteraient-elles là? le diable se tiendrait-il +pour battu? Il n'y avait pas d'apparence. Il pouvait se revenger par +quelque coup imprévu, terrible, comme avait été la mort de madame de +Montmorency!</p> + +<p>«Eh quoi? ne suis-je pas roi?... Qui oserait?» C'est certainement ce +qu'Henri IV répondait aux larmes, aux terreurs de Gabrielle. Dans un +autre temps, elle eût opposé une invincible résistance, et le roi eût +tout bravé pour lui éviter le moindre chagrin; mais alors, quoique fort +aimée, elle doutait, elle craignait. Elle obéit, en épouse soumise, avec +un torrent de larmes. Le roi expliquait le tout par l'état nerveux de +faiblesse où sa grossesse (de quatre mois) la mettait probablement. Elle +fit un adieu en règle, lui recommandant ses enfants, ses serviteurs, sa +maison de Monceaux, et disant ce qu'elle voulait qu'on fît après sa +mort.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> Le roi, attendri lui-même, la quitta le plus tard possible. Il +la suivit jusqu'à Melun avec toute la cour. Il se tenait à cheval à côté +de la litière où on la portait. Elle devait s'y mettre en bateau, pour +descendre doucement la Seine. Il y eut là un grand combat; ils +pleuraient, se séparaient, mais se rappelaient toujours. Enfin, il +s'affermit un peu, la confiant à son fidèle la Varenne, et lui donnant +de plus Montbazon, son capitaine des gardes, qui devait la suivre +partout et en répondre corps pour corps. Un jeune homme, Bassompierre, +rieur et quelque peu fou, par le droit de ses vingt ans, sauta aussi +dans le bateau, voulant l'amuser, la distraire. Moins léger toutefois +qu'il ne paraissait, il ne resta pas avec elle. Il la laissa à la +Varenne et revint auprès du roi.</p> + +<p>C'était le lundi 5 avril, premier jour de la semaine sainte. Elle +descendit près l'Arsenal, et, sans traverser Paris, se trouva du premier +pas dans la maison de Zamet, qui était sous la Bastille, dans la rue de +la Cerisaie. Logis quelque peu étrange pour la petite pénitence qu'elle +était censée faire dans ce moment sérieux. Mais elle n'osait descendre à +son hôtel voisin du Louvre, d'où il eût fallu communier en grande pompe +et à grand bruit au milieu des malveillants, dans la paroisse royale, à +Saint-Germain-l'Auxerrois. De chez Zamet, au contraire, la paroisse +était Saint-Paul, près la maison professe des Jésuites. Là, elle pouvait +faire sa communion, en pleine tranquillité et hors de la foule, +toutefois au su du public et dans une notoriété suffisante.</p> + +<p>Sully raconte lui-même qu'il alla la voir chez Zamet <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> avant de +partir pour Rosny. Elle fut fort tendre pour lui, fort touchante, le +priant de croire qu'elle l'aimait et pour lui-même et pour les grands +services qu'il rendait au roi et à l'État, l'assurant qu'elle ne ferait +rien désormais que par son conseil. Il fit semblant de la croire, et lui +envoya même madame de Sully pour prendre congé d'elle, ce qui ne fit +qu'envenimer les choses. La pauvre créature, voulant plaire, lui dit +qu'elle serait sa meilleure amie et la verrait toujours volontiers à ses +<i>levers et couchers</i>. Mais la dame, toute gonflée de sa petite noblesse +et du grand crédit de Sully, arriva à son château de Rosny fort en +colère. Son mari la calma et la rassura, lui disant que les choses +n'iraient pas comme on croyait; «qu'elle verrait un beau jeu, bien joué, +si la corde ne rompait.» Il savait visiblement ce qui allait se passer.</p> + +<p>Voyons le lieu de la scène, cette maison de confiance où Gabrielle est +descendue.</p> + +<p>Ce que les grands seigneurs ont plus tard tant pratiqué, tant prisé, la +<i>petite maison</i> de plaisir, Zamet semble le premier l'avoir conçu et +organisé. Ce fut une spéculation. Au milieu du Paris de la Ligue, devenu +rude et barbare, un logis à l'italienne, dans la tradition d'Henri III, +devait avoir une grande attraction sur son successeur. Luxurieux et +économe, Henri IV n'aurait jamais dépensé ce qu'il fallait pour arranger +dans ce goût de volupté raffinée les grands appartements du Louvre et +ses galetas solennels. Il trouvait fort agréable et il croyait moins +coûteux de s'établir par moments dans ce joyeux hôtel Zamet, où il +jouait et faisait gratis toutes ses fantaisies; <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> Zamet avait +trop d'esprit pour jamais demander rien.</p> + +<p>Il avait bâti, meublé, paré exprès ce bijou, dans un beau quartier à la +mode, étendu et aéré, celui que l'on commençait sur l'emplacement de +l'hôtel Saint-Pol, l'ancien Versailles des Valois. La <i>Cerisaie</i>, ou +verger de nos anciens rois, qui donna son nom à la rue, devint en partie +le jardin de l'hôtel Zamet.</p> + +<p>Ceux qui entraient à Paris par la porte Saint-Antoine, splendidement +ornée par Goujon, dans cette grande rue des tournois, des triomphes, des +<i>entrées</i> des rois, voyaient à droite se bâtir la place royale d'Henri +IV, à gauche un haut mur en contraste avec les façades brillantes des +hôtels voisins. Ce mur était la discrète enceinte du jardin Zamet, dont +l'hôtel, assez reculé, loin de s'ouvrir sur la belle rue, lui tournait +le dos. Ainsi les maisons d'Orient et certains palais d'Italie ne +montrent que leurs défenses et cachent leurs charmes intérieurs. Il +fallait se détourner, passer par une petite rue et entrer dans une +impasse. Là, dans un lieu plein de silence et comme à cent lieues de la +ville, une vaste cour laissait voir les légers portiques, les galeries +du joli palais, ses terrasses et promenades aériennes qui dominaient le +jardin.</p> + +<p>Le tout, petit et sans emphase. Mais, à droite, à gauche, des cours et +des bâtiments secondaires donnaient l'ampleur et les aisances variées +d'une villa de Lombardie, tandis que l'exquise coquetterie des +appartements secrets rappelaient la recherche extrême des petits palais +de Venise. Tout ce que la vieille Italie a su des arts de volupté y +était, le solide <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> aussi des jouissances du Nord. Aux sensualités +des bains et des étuves parfumées, le maître ajoutait l'attrait d'une +savante cuisine; il s'en occupait, il la surveillait, il servait +lui-même. Sa gloire était de faire dire: «On ne sait manger que chez +Zamet.»</p> + +<p>Tel fut ce lieu de pénitence où Gabrielle fit sa retraite. On peut +croire que l'hôte empressé n'oublia rien pour calmer, rassurer ce +cœur ému. Une princesse était à Paris, une seule, mademoiselle de +Guise, qui avait cru quelque temps épouser le roi. Elle n'aimait guère +Gabrielle, et elle a plus tard écrit un petit roman (<i>Alcandre</i>) +très-hostile à sa mémoire. Mais alors elle espérait que la +toute-puissante maîtresse lui ferait trouver par le roi ce que sa +conduite légère paraissait rendre introuvable: un mariage, un prince +assez sot pour la couvrir de son nom. Donc elle flattait fort Gabrielle, +jusqu'à porter des robes semblables aux siennes, comme si elle eût été +sa sœur. Elle l'amusait de médisances. Elle vint vite à l'hôtel +Zamet, s'empara d'elle pour la conduire partout et se faire +surintendante de ses dévotions. Elle voulait être la première auprès de +la future reine, ou peut-être surprendre contre elle quelque chose qui +pût lui nuire de ses anciennes galanteries.</p> + +<p>Gabrielle, faible, triste, enceinte, se laissa faire, trouvant doux +d'être entourée par une femme. Si flottante de croyance, elle allait +faire encore une profession solennelle de cette religion à laquelle elle +était attachée bien peu. Et d'autant plus faible était-elle, plus +charmée de cette compagnie galante et mondaine qui ne lui permettait pas +un seul moment sérieux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> Elle se confessa le mercredi, très-probablement, et dut +communier le jeudi, avec son édifiante compagne. Elle dîna à merveille, +dans sa satisfaction d'être quitte de ce devoir. Zamet empressé lui +servit toutes les friandises qu'il savait lui plaire. De là, on la prit +en litière, de peur qu'étant en carrosse elle ne sentit trop les +secousses du pavé. Deux dames suivaient, mais en voiture. À côté de la +litière marchait le capitaine des gardes qui répondait de sa sûreté.</p> + +<p>Elle n'alla qu'à deux pas, dans la rue voisine, à une chapelle de +chanoines réguliers de Saint-Augustin, qu'on appelait le +Petit-Saint-Antoine. Petite église, en effet, mais qui attirait la foule +par une excellente musique. On lui avait arrangé une tribune réservée, +pour qu'elle ne fût pas pressée. Elle y entendit ténèbres, et, sans +doute pour que ce chant sombre ne lui fît pas d'impression, mademoiselle +de Guise lui montra des lettres de Rome où l'on disait que le divorce +allait être prononcé. Elle avait même eu l'adresse, pour mieux faire sa +cour, de prendre au passage deux billets fort tendres que le roi avait +écrits à Gabrielle coup sur coup, dans un même jour. Et ce fut dans +cette tribune qu'elle lui en donna l'aimable surprise.</p> + +<p>Cependant Gabrielle se sentait un peu éblouie. Elle sortit, revint chez +Zamet et fit quelques pas au jardin. Mais là, elle tomba frappée, perdit +connaissance.</p> + +<p>Au bout d'une heure où rien n'indique qu'on ait essayé de la secourir, +ni d'appeler les médecins, elle ouvrit les yeux, et dit violemment: +«Tirez-moi de cette maison.»</p> + +<p>Elle voulait se faire porter chez madame de Sourdis, <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> et de là +au Louvre même, se réfugier chez le roi,—apparemment pour y mourir, +puisqu'elle n'avait pas pu y vivre.</p> + +<p>Zamet ne la suivit pas. Mademoiselle de Guise ne la suivit pas. Nulle +femme. La tante était absente, et tout s'éloignait de terreur. Le seul +qui resta, ayant promis au roi de ne pas la quitter, ce fut La Varenne. +Il se trouva constitué, dans cette maison déserte, seule dame et seule +garde-malade, femme de chambre et sage-femme. À chaque convulsion +violente, il la tenait dans ses bras.</p> + +<p>Les crises furent fréquentes, terribles. Il fit appeler La Rivière, +premier médecin du roi, astrologue, homme d'esprit, qui aimait la +duchesse, ni protestant ni catholique. Il avait étudié chez les Maures, +vécu beaucoup en Espagne. On le tenait pour fort suspect. Il venait de +faire une chose hardie en déclarant, comme médecin, que Marthe n'était +pas possédée. On aurait été charmé de le perdre. Il le sentit, et n'osa +rien ordonner à la malade. On eût tout rejeté sur lui et dit qu'il +l'avait tuée. Il s'excusa sur la grossesse, ne pouvant rien faire, +disait-il, à une femme enceinte, sans blesser ou elle ou son fruit. Il +laissa agir la nature et la regarda mourir.</p> + +<p>Cela fut long. En pleine force, animée d'un désir terrible et désespéré +de vivre, elle lutta quarante heures, avec des accès, des transports, +des mieux, des rechutes cruelles. Si peu soignée, si mal gardée, elle +appelait son gardien naturel, son unique protecteur, le roi. Trois fois, +dans les intervalles, elle fit l'effort de lui écrire. Et la première +lettre parvint; mais on ne dit <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> rien des deux autres. Comme elle +avait encore sa tête, pour porter cette première lettre elle s'était +procuré un homme qu'elle croyait sûr, un certain Puypeyroux. Elle priait +le roi de lui permettre de retourner à Fontainebleau, pensant qu'il +viendrait lui-même. À ce mot, La Varenne en joignit un de sa main, mais +apparemment peu pressant, puisque le roi crut d'abord qu'il s'agissait +de quelque petit accident ordinaire aux femmes enceintes. Cependant il +monta à cheval, ayant dit à Puypeyroux de courir devant et de lui faire +tenir prêt le bac des Tuileries, pour que, sans entrer dans Paris, il +passât du faubourg Saint-Germain au Louvre. Il paraît que ce Puypeyroux, +entre le roi fort pressé et La Varenne peu pressant, commença à +réfléchir; il craignait de déplaire à La Varenne, et alla si lentement, +que le roi, parti plus tard, le rejoignit bientôt en route et le gronda +fort.</p> + +<p>Le roi était à quatre lieues; il allait être à Paris en une heure de +galop ou une heure un quart, quand il reçut à bout portant un billet qui +l'arrêta court; autre billet de La Varenne ... Elle est morte, et tout +est fini.</p> + +<p>Foudroyé, on le fit entrer dans une abbaye qui était voisine. Il se jeta +sur un lit.</p> + +<p>Mais il se releva bientôt, disant avec force qu'au moins il voulait la +voir morte et la serrer dans ses bras.</p> + +<p>La chose avait été prévue. Il trouva à point M. Pomponne de Bellièvre, +grave magistrat, qui, de sa parole infiniment froide et douce, l'arrêta, +disant que la chose était malheureusement inutile, qu'il ferait causer +le public, que le monde avait les yeux sur lui...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> Non moins à point était là un carrosse de Paris, envoyé exprès. +On y mit le roi. Les bons serviteurs crièrent: À Fontainebleau. Et il +tourna le dos à Paris, pleurant celle qui vivait encore.</p> + +<p>Elle vivait. S'il eût persisté, il la revoyait, recueillait sa dernière +parole, lui promettait de faire justice.</p> + +<p>D'où savez-vous qu'elle vécût? dira-t-on. De La Varenne même, lequel a +écrit ces deux choses: 1<sup>o</sup> qu'il dit qu'elle était morte; 2<sup>o</sup> qu'elle ne +l'était pas.</p> + +<p>Lui-même les écrit à Sully, donnant ce ridicule prétexte: «La voyant +tellement défigurée, de crainte que cette vue ne l'en dégoûtât pour +jamais, si elle en revenoit, je me suis hasardé (pour lui éviter trop +grand déplaisir) d'écrire que je le suppliois de ne venir point +<i>d'autant qu'elle étoit morte</i>.»</p> + +<p>Certes, les coupables, quels qu'ils fussent, eurent à remercier beaucoup +cette prudence de La Varenne.</p> + +<p>Il ajoute: «Et moi, je suis ici, tenant cette pauvre femme <i>comme</i> morte +entre mes bras, <i>ne croyant pas qu'elle vive encore une heure</i>.»</p> + +<p>Ce qui est curieux, c'est que le drôle, peu rassuré toutefois sur le +succès de son audace, et craignant d'être enveloppé dans la punition de +Zamet, si l'on en vient à une enquête, prend déjà ses précautions pour +se séparer de son camarade. Il en parle même assez mal, remarquant qu'à +ce bon dîner «Zamet l'avait traitée de viandes friandes et délicates, +qu'il savait être le plus de son goût, <i>ce que vous remarquerez avec +votre prudence</i>, car la mienne n'est pas assez excellente pour présumer +des choses dont il ne m'est point apparu.» Cette parole le couvrait. Si +on le disait complice <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> de Zamet, il pouvait répondre: «Au +contraire, le premier j'ai émis des doutes dans une lettre à M. de +Sully.»</p> + +<p>Cependant, au milieu du trouble, dans cette maison sans maître, qui +voulait entrait, sortait. On voyait, non sans terreur et non sans signes +de croix, ce spectacle inattendu, la plus belle personne de France +devenue tout à coup hideuse, effroyable, les yeux tournés, le cou tors +et retourné sur l'épaule. Personne n'avait l'idée que ce mal fût +naturel; beaucoup se disaient: «C'est le diable!» Explication qui venait +fort à point pour le médecin, à point pour tous ceux qu'on eût accusés. +Le médecin ne manqua pas d'en profiter, et, s'en allant, jetant au +cadavre un dernier regard, il dit ce mot qui lavait tout: «<i>Hic est +manus Dei.</i>»</p> + +<p>Elle ne fut pas administrée et «mourut comme une chienne,» mot cruel +qu'en pareil cas dit toujours le peuple dévot. Quelques-uns, des plus +charitables, hasardaient pourtant de dire que, comme elle avait communié +récemment, son âme était en bon état. Libre à ses ennemis de croire, +s'ils voulaient, que cette communion en péché mortel avait tourné à sa +condamnation et l'avait livrée à la fureur meurtrière du malin esprit.</p> + +<p>Elle avait été ouverte, et on lui avait trouvé son enfant mort. Sa tante +de Sourdis, arrivée trop tard, ne put que la rhabiller, la mettre sur un +lit de parade en velours rouge cramoisi à passements d'or (ornement +propre aux seules reines), avec un manteau de satin blanc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> Cruel contraste d'une si éblouissante toilette avec cette face +terrible qu'on eût cru morte d'un mois. Les portes étaient ouvertes; +vingt mille personnes y vinrent et défilèrent près du lit. Plusieurs +furent touchés et dirent des prières. Beaucoup rêvaient sur cette énigme +et faisaient maintes conjectures. Les parents n'en firent pas une. Muets +et n'accusant personne, ils craignirent de se faire trop forte partie et +laissèrent cette affaire à Dieu.</p> + +<p>Ceux qui s'étaient attachés à elle, à cette maison, étaient fort tristes +et se voyaient tomber à plat. Le vieux Cheverny, qui, pour plaire, avait +fait le jeune et l'amant auprès de la tante, fut inconsolable, non pas +de la mort, mais de sa sottise et de son imprévoyance. Il en fait, dans +ses mémoires, une froide lamentation.</p> + +<p>Grande joie au contraire à Rosny. Elle mourut vers le matin du samedi; +mais, dès le vendredi soir, La Varenne avait envoyé à Sully un messager +qui arriva avant le jour. Sully embrassa sa femme, qui était au lit, et +lui dit: «Ma fille, vous n'irez point aux levers de la duchesse. La +corde a rompu ... Maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne +vie et longue!» Et sur cette belle plaisanterie, il partit pour +Fontainebleau.</p> + +<p>Le roi, rentrant, vendredi soir, dans ce palais tout plein d'elle, +maintenant désolé et désert, avait renvoyé la cour et gardé seulement +quelques familiers. Et encore par moments il s'enfermait seul. Cette +solitude inquiétait. En attendant que Sully vint, on hasarda des +tentatives de consolation. D'abord un vieux camarade <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> de guerre, +Fervacques, braque et cerveau brûlé, fit une pointe près du roi et lança +ce mot hardi: «Vous voilà bien débarrassé!»</p> + +<p>Alors le duc de Retz (Gondi), fin et spirituel, sourit, soupira, dit +avec douceur qu'après tout, en songeant à ce que Sa Majesté eût fait +sans cela, on était obligé de dire que Dieu lui avait fait là une grande +grâce.</p> + +<p>Le soir enfin (du samedi), à six heures, Sully arriva dans toute +l'austérité de sa figure huguenote, et, quand le roi l'eut embrassé, +sans blesser de front sa douleur, il se mit à exalter «les œuvres +émerveillables de Dieu,» qui (dit le psaume), en sa sagesse, fait bien +mieux que nous ne voulons. Mais il n'acheva pas le psaume, se fiant à la +mémoire du roi.</p> + +<p>Le roi écoutait sans rien dire et le regardait fixement; et sans doute +il était frappé de cet accord d'opinion, tout le monde, les sages et les +fous, le félicitant au lieu de le plaindre. Il fit quelques pas dans la +galerie, remercia Sully et dit qu'il lui savait gré de ses ménagements. +Ceux qui le virent sortir ensuite de la galerie le trouvèrent beaucoup +moins triste. On jugea qu'une douleur si résignée et si douce ne +tournerait pas à l'orage. Les intéressés respirèrent.</p> + +<p>Il porta le deuil en noir, contre l'usage des rois, qui le portent en +violet. Il le garda trois mois entiers. Il envoya toute la cour au +service, qui se fit à Saint-Germain-l'Auxerrois. Il reçut les +compliments de condoléance des ambassadeurs, et, ce qui étonna le plus, +ceux du Parlement, qui envoya à Fontainebleau une députation solennelle.</p> + +<p>Mais de recherche, d'enquête sur la mort, pas le <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> moindre mot. +Soit qu'il eût peur de trouver plus qu'il ne voulait, de troubler son +entourage, et craignît l'ébranlement d'une si terrible affaire, il +reprit ses habitudes, s'entoura des mêmes gens.</p> + +<p>Il écrivait peu après ce mot expressif: «La racine de mon cœur est +morte et ne rejettera plus.»</p> + +<p>Mot vrai, quoique les habiles aient trouvé moyen de le relancer bientôt +dans de nouvelles galanteries. Il reprit la passion qui était sa vie, +par ses pointes, ses agitations ou ses éblouissements. Mais ce n'était +plus Gabrielle, cette pleine saveur d'amour où son cœur s'était +reposé.</p> + +<p>On lui donna une maîtresse, on lui donna une femme, cette Marie de +Médicis que les papes, l'Europe et la cour avaient voulu lui imposer. +Elle arriva belle d'argent et des écus de son oncle. Le roi (sa lettre à +la Chambre des comptes en témoigne) lui donna, par économie, les +diamants de Gabrielle, ce qui, dit-il judicieusement, «nous a épargné +autant de dépense.»</p> + +<p>Que devint le joyeux Zamet? Plus que jamais en faveur, il engraissa +notablement, mais, par prudence, n'acheta jamais pour un sou de terre en +France. Il n'eut d'autre fief que sa caisse, qu'il intitulait hardiment +le <i>Mont-de-piété des rois</i>. Il resta toujours léger, mobile et le pied +levé.</p> + +<p>La Varenne s'immortalisa par une fondation pieuse. Devenu, par la grâce +du roi, seigneur de la Flèche, il fit de cette petite ville une affaire +fort importante et fort lucrative par l'église et le collége qu'il +obtint pour elle, établissements qui y attirèrent du monde et au bon +seigneur de gros revenus. Une telle cage voulait <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> des oiseaux. +La Varenne veillait le moment. En l'année 1603, le roi étant +très-affaibli, malade au printemps, malade à l'automne, et quelques +jours seul à Rouen, il ne manqua pas son coup: il lui fit signer, entre +deux diarrhées, le rappel des Jésuites en France.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> CHAPITRE III<br> +<span class="smcap">HENRIETTE D'ENTRAGUES ET MARIE DE MÉDICIS<br> +1599-1600</span></h2> + +<p>Le grand flatteur de l'époque, dont le magique pinceau eut pour tâche de +diviniser les reines et les rois, Rubens a succombé, il faut le dire, +devant Marie de Médicis. Dans la galerie allégorique qu'elle lui fit +peindre à sa gloire, il a beau se détourner vers ses rêves favoris, les +jeunes et poétiques beautés de déesses ou de sirènes; il lui faut bien +retomber au pesant modèle <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> qui le poursuit de tableau en +tableau. La <i>Grosse Marchande</i> à Florence, comme nos Françaises +l'appelaient, fait un étrange contraste à ces fées du monde inconnu.</p> + +<p>La magnifique <i>Discorde</i>, palpitante sous ses cheveux noirs, dont le +corps ému, frémissant, est resté à jamais classique; la <i>Blonde</i>, le +rêve du Nord, la charmante <i>Néréide</i>, pétrie de tendresse et d'amour: +toute cette poésie est bien étonnée en face de la bonne dame. Assemblage +splendide et burlesque. La fiction y est animée, et d'une vie +étincelante; l'histoire et la réalité n'y sont que prose et platitude, +un carnaval d'histrions et de faux dieux ridicules, un empyrée de +Scarron.</p> + +<p>Marie de Médicis, qui avait vingt-sept ans quand Henri IV l'épousa, +était une grande et forte femme, fort blanche, qui, sauf de beaux bras, +une belle gorge, n'avait rien que de vulgaire. Sa taille élevée ne +l'empêchait pas d'être fort bourgeoise et la digne fille des bons +marchands ses aïeux. Même son père, son oncle qui la maria, tout princes +qu'ils étaient (par diplôme), n'en faisaient pas moins le commerce et +l'usure.</p> + +<p>D'italien, elle n'avait que la langue; de goût, de mœurs et +d'habitudes, elle était Espagnole; de corps, Autrichienne et Flamande. +Autrichienne par sa mère, Jeanne d'Autriche; Flamande par son +grand-père, l'empereur Ferdinand, frère de Charles-Quint. Donc, cousine +de Philippe II, de Philippe III, de ces rois blêmes et blondasses, aux +yeux de faïence, tristes personnages que Titien et Vélasquez gardent +encore sur leurs toiles dans toute la triste vérité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> Elle était née en pleine réaction jésuitique. Sa mère, Jeanne +d'Autriche, fut une des filles de l'Empereur qui créèrent et +patronnèrent les Jésuites en Allemagne, fondèrent leurs colléges, leur +mirent en main les enfants des princes et de la noblesse. La première et +la seule chose que Marie demanda au roi, à son débarqué en France, fut +d'y faire rentrer les Jésuites.</p> + +<p>Deux choses la rendaient désirable, non au roi, qui s'en souciait peu, +mais désirable aux ministres: c'était l'argent, la grosse somme que son +oncle Ferdinand consacrait à cette affaire, à l'alliance de France; et +d'autre part, l'espérance que cet oncle donnait à nos politiques, de +leur faire un pape du parti français. Les Médicis, qui jadis avaient +fourni à l'Église Léon X et Clément VII, récemment avaient fait deux +papes par leur influence, Grégoire XIII et Sixte-Quint. Le pape régnant, +Clément VIII, s'il n'était pas homme des Médicis, était du moins +Florentin, et désignait comme son successeur probable un Médicis, le +cardinal de Florence (Léon XI), qui, en effet, eut un moment la tiare.</p> + +<p>Politique, au fond, assez pauvre, qui déjà avait trompé François I<sup>er</sup> +quand, pour acquérir l'alliance viagère de Clément VII, il prit sa nièce +Catherine. Il n'y avait pas de loterie qui trompât plus que celle-là. +Qu'apportait le pape à nos rois? L'amitié d'un moribond qui leur +tournait dans la main. On fit faire la même faute à Henri IV, lui +imposant cette nièce du grand fabricateur de papes. On lui fit jeter un +argent immense dans la préparation coûteuse de l'élection d'un Médicis, +qui fut pape pendant vingt jours!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> Je croirais, en conscience, que ce mariage italien fut une +punition de Dieu pour l'ingratitude du roi à l'égard de l'Italie.</p> + +<p>Quelle puissance l'avait reconnu la première à son avénement douteux? +Venise, qui manifesta pour lui tant d'enthousiasme et vint jusqu'en +France témoigner par une solennelle ambassade l'estime et les vœux de +l'Europe. Il n'en tourna pas moins le dos à Venise, quand elle le priait +de soutenir Ferrare contre le pape, qui la réunit au saint-siége. +Ferrare, petite puissance, mais fort militaire, renommée pour +l'artillerie. Ses ducs, célébrés par le Tasse, étaient une des dernières +forces qui, la France aidant, pût soutenir l'Italie. Ce dernier souffle +italien, qui l'éteignit? Hélas! la France. Henri IV paya ainsi son +absolution. Il n'avait pas encore, il est vrai, la paix avec les +Espagnols. Mais, quelles que fussent les velléités françaises de Clément +VIII, donner un État à la papauté, à l'impuissance, à la mort, c'était +en réalité fortifier les Espagnols, qui, bon gré mal gré, dominaient le +pape. Soutenir Venise, au contraire, au moins de parole et de +négociations, lui sauver son alliée, Ferrare, c'était faire craindre aux +Espagnols les résistances italiennes, et d'autant plus puissamment leur +faire désirer la paix.</p> + +<p>Comment fit-on croire au roi que, pour être fort en Italie, il lui +fallait s'appuyer sur ce qui y change sans cesse, sur un souverain +viager, une puissance de vieillard, dont la volonté personnelle était +par moment française, mais dont la cour, le conseil était et ne pouvait +être que catholique, donc espagnol? Un pape <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> français +d'inclination était un très mauvais pape, dominé par le temporel, et +disposé à s'arracher de la ferme base de la papauté, qui était +l'Espagne. Qui brûlait encore? L'Espagne. Qui persécutait les Maures, +jusqu'à en chasser un million? L'Espagne. Nul pays n'eût été alors assez +fou pour faire cela.</p> + +<p>Cette sottise de jeter la France dans une politique papale réussit par +l'ardent concert des parvenus de l'époque, des abbés gascons, +intrigants, menteurs, dont la cour était infestée, qui rêvaient les +prélatures, le chapeau, et tous travaillaient, d'accord avec la finance +italienne et les banquiers de Florence, à mettre dans la tête du roi +qu'il ferait pape un Florentin, et par lui mènerait l'Europe. Les du +Perron et les d'Ossat le faisait toujours regarder vers Florence et +Rome. Était-il dupe? Je ne sais. Mais cet homme de tant d'esprit, de +courage, qui ne craignit jamais les épées, craignait un couteau; il +voulait extrêmement vivre, et s'imaginait qu'il serait plus en sûreté +s'il avait le pape pour ami, mieux encore, s'il faisait les papes.</p> + +<p>Le mariage florentin l'acheminait vers ce but. Que le roi l'aimât ou +non, il devenait sûr. C'était une affaire de temps. Comment employer ce +temps? Il fallait une maîtresse qui fit gagner quelques mois, détourna +la pensée du roi et servit comme d'éponge à laver et faire disparaître +l'image de Gabrielle.</p> + +<p>Fontainebleau, plein de celle-ci, et qui l'eût rappelée toujours, +n'était pas tenable. Mais le Midi remuait. À la grande joie des +courtisans, le roi leur dit un matin: «Messieurs montons à cheval; j'ai +envie de manger cet été des melons de Blois.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> Dans le passage ennuyeux de la grande plaine de Beauce, +quelqu'un lui dit qu'il devrait bien s'arrêter au joyeux château de +Malesherbes, où M. d'Entragues, qu'on appelait le roi d'Orléans +(successeur de Charles IX, comme époux de Marie Touchet), tenait sa +petite cour.</p> + +<p>Qui dit cela? Soyez-en sûr, nul autre que Fouquet la Varenne. Ce +serviteur incomparable, unique comme chasseur de femmes et dénicheur de +beautés, avait trouvé pour son maître la plus jolie fille de France.</p> + +<p>La mère, la Marie Touchet, l'unique amour du roi tragique, qui, dit-on, +chercha en elle l'oubli de la Saint-Barthélemy, Marie Touchet était +Flamande d'origine, mais très-affinée, très-lettrée; née dans la ville +des disputes, Orléans, puis transportée à la cour italienne de Catherine +de Médicis. Elle lisait (chose rare alors), non pas telle traduction +d'Amadis, mais le livre de Charles IX, les <i>Grands Hommes de Plutarque</i>, +dans la belle version d'Amyot.</p> + +<p>Cette dame, fière de ce grand et sombre souvenir, quoique peu noble +elle-même, non sans peine, était descendue à épouser un seigneur, le +premier du pays, Entragues, gouverneur d'Orléans. Son fils, qu'elle +avait eu de Charles IX, et qui se trouvait neveu d'Henri III, la rendait +fort ambitieuse. Elle visait haut pour ses filles, les gardait +admirablement, mieux qu'elle ne fit pour elle-même. Sa sévérité +maternelle était passée en légende. On contait qu'un de ses pages +s'étant un peu émancipé du côté des demoiselles, elle l'avait virilement +poignardé de sa propre main.</p> + +<p>Ses filles avaient besoin d'être bien gardées. Elles <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> avaient +l'esprit du diable. L'aînée, Henriette, était une flamme. Vive, hardie, +un bec acéré. Des rencontres et des répliques à faire taire tous les +docteurs. Elle ne lisait pas d'histoire; elle était trop fine et trop +disputeuse. Il lui fallait de la théologie, mais aiguë, subtile, les +<i>concetti</i> africains de saint Augustin. Cette dangereuse créature, avec +cela, était très-jeune, svelte et légère, en parfait contraste avec la +défunte, avec la beauté bonasse, ample déjà, de Gabrielle.</p> + +<p>Qu'elle fût belle, cela n'est pas sûr; mais elle était vive et jolie. Le +roi, qui croyait seulement s'amuser et rire, fut pris. La fine langue, +maligne et rieuse, ne ménageait rien, et pas plus le roi. Son cœur +malade, blasé, et qui se croyait fini, revécut par les piqûres. Il la +trouva amusante, puis charmante. En réalité, il n'avait rien vu, et ne +vit rien de plus français.</p> + +<p>La perle était mal encadrée. Le père était un brouillon, un homme perdu, +et le frère un scélérat. Le roi les connaissait si bien, qu'il avait +chargé Sully de les chasser de Paris; mais, si telle était la famille, +c'était le malheur d'Henriette, non sa faute; elle était mineure, et +n'avait que dix-huit ans. Tout le monde est tombé sur cette fille. On +verra les crimes réels où l'entraîna sa famille. Mais les premières +noirceurs qu'on lui attribue ne sont guère attestées, comme les fautes +de Gabrielle, que par leur ex-rivale, mademoiselle de Guise, princesse +de Conti, et par son roman d'<i>Alcandre</i>.</p> + +<p>Je m'en tiendrai uniquement aux lettres du roi, aux mémoires de Sully, à +la correspondance du cardinal d'Ossat.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> D'Entragues exploita honteusement sa fille mineure, la vendit, +le 11 août 1599, pour le marquisat de Verneuil. Mais il ne la livra pas, +exigeant encore du roi une somme de cent mille écus. L'argent payé, le +marchand ne la livra pas encore, jusqu'à ce qu'il eût fait faire au roi +ce bel écrit: «M. d'Entragues nous donnant à compagne mademoiselle +Henriette, sa fille, en cas que, dans six mois, elle devienne grosse et +accouche d'un fils, alors et à l'instant nous la prendrons à femme. De +Malesherbes, 1<sup>er</sup> octobre 1599. Henry.»</p> + +<p>Nous avons l'acte authentiqué par deux secrétaires d'État (<i>Lettres</i>, V, +p. 227). Pour le courage de Sully, qui prétend l'avoir déchiré, je le +trouve bien douteux.</p> + +<p>Nos ministres laissaient le roi jouer au mariage avec sa maîtresse, mais +n'en persévéraient pas moins dans l'idée du mariage politique et +financier, qui, selon eux, outre l'argent, allait nous créer par le pape +et le grand-duc une influence en Italie.</p> + +<p>La grande affaire était Saluces, cette porte de l'Italie, que le duc de +Savoie, dans la crise de la Ligue, avait enlevée à la France: affaire +religieuse autant que politique, Saluces ayant été jadis un refuge des +Vaudois et des protestants italiens. Henri IV, puissant et vainqueur, ne +pouvait tolérer cette usurpation qu'avait dû subir Henri III.</p> + +<p>En décembre 1599, le duc de Savoie fit la démarche inattendue de venir à +Fontainebleau. Ce prince inquiet, brouillon, mal fait, malfaisant, avait +un démon en lui. Sa personne était étrange, comme son singulier empire, +bossu de Savoie, ventru de Piémont. Et l'esprit: <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> comme le corps +il semblait gonflé de malice, travaillé dans sa petitesse d'un besoin +terrible de s'étendre, de grandir et de grossir. Il avait hypothéqué sa +fortune sur son mariage, ayant eu l'insigne honneur d'épouser une fille +de Philippe II. Mais celui-ci, qu'on n'eût cru aucunement facétieux, +joua en mourant à son gendre le tour de ne lui laisser par testament +qu'un crucifix, tandis qu'à son autre fille il léguait les Pays-Bas.</p> + +<p>Donc il semblait bien payé pour haïr les Espagnols. Mais ils l'amusaient +toujours, lui disant que Philippe III n'avait pas de fils et qu'il était +l'héritier, le leurrant d'une vice-royauté de Portugal, etc. Son favori, +un Provençal, était tout Espagnol de cœur, plein de fiel contre la +France; homme noir, d'ailleurs, à jeter son maître dans les plus atroces +complots.</p> + +<p>Le bossu était venu pour observer, flairer, tâter. Mais, comme il arrive +dans les grands désirs, il vit ce qu'il désirait. L'aspect de la France +était encore pitoyable. La misère continuait, les villes regorgeaient de +mendiants, les routes étaient pleines de soldats sans pain. D'autre +part, les grands seigneurs étaient maîtres des meilleures places. Voilà +ce qui était vrai et qui se voyait. Mais ce qui était non moins vrai et +qui ne se voyait pas, c'était un besoin immense de paix, de repos, qui +rattachait le peuple au roi, et lui eût fait mettre en pièces de ses +ongles et de ses dents les auteurs d'une Ligue nouvelle. Le Savoyard se +crut fort, parce qu'il avait la parole de tel et tel des grands +seigneurs, spécialement celle de Biron. Il <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> ne voulut plus +traiter; seulement il endormit le roi, lui promettant que dans trois +mois il lui rendrait Saluces ou bien lui donnerait la Bresse en échange. +Sorti de France une fois, quand échut le terme indiqué, il déclara +effrontément qu'il gardait la Bresse et Saluces.</p> + +<p>La guerre était infaillible. Le grand mariage d'argent venait d'autant +plus à propos. Cette belle dot de Toscane allait faire les frais de la +campagne, permettre de frapper un grand coup, de battre les Espagnols +sur le dos du Savoyard. Cela était spécieux. La pauvre Henriette +d'Entragues, et la promesse du roi, qui avait ce qu'il voulait, pesèrent +peu contre ces raisons.</p> + +<p>Le 9 mars 1600, le roi écrivit au grand-duc; mais il voulait une dot de +1,500,000 écus.</p> + +<p>Somme épouvantable, impossible. Le grand-duc brisa. On marchanda, on +baissa, et enfin on n'eut pas de honte de descendre à six cent mille. +Mais il fallait de l'argent sur-le-champ, la guerre pressait.</p> + +<p>On sait si peu en ce monde ce qu'on doit vraiment redouter, que le roi, +au moment de se lancer dans cette guerre, ne craignait aucunement la +sourde conspiration catholique, et craignait extrêmement la bruyante, +l'innocente conspiration des protestants, qui persistaient à réclamer +l'exécution de l'édit de Nantes. Le roi était parvenu à le faire +enregistrer, mais non pas exécuter. On pariait insolemment qu'il ne +l'exécuterait pas. Les protestants étaient assemblés chez <i>leur pape</i>, +Du Plessis Mornay. C'était l'homme le plus estimé de l'Europe, +tendrement dévoué au roi, à qui il avait cent fois donné sa vie, mais +dévoué à sa foi, <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> dévoué au parti des victimes qui venaient +naguère encore d'être massacrées près de Nantes. «Si le roi était +immortel, disait-il, nous serions tranquilles; mais s'il meurt, que +deviendrons-nous?»</p> + +<p>Donc il insistait. L'assemblée refusait de se séparer tant qu'on ne tint +pas parole. Grave refus au moment de la guerre.</p> + +<p>Le roi prit un parti étrange dans une affaire si sérieuse: ce fut de +tuer la résistance protestante par le ridicule. Un complot fut organisé +par le facétieux Du Perron, bouffon, évêque et cardinal, que nous avons +vu évêque pour les vers à Gabrielle, cardinal pour l'abjuration.</p> + +<p>Le plus sûr pour déconcerter les protestants, c'était d'humilier <i>leur +pape</i>, de turlupiner, chansonner le plus honnête homme du temps. On +avait déjà fait une tentative bien digne de la brutale insolence de la +noblesse ligueuse; un Saint-Phal, sans provocation, osa donner à ce +vieillard chargé d'années, d'honneurs et de blessures, des coups de +bâton! Cela n'avait pas réussi, le roi et tout le monde s'étaient +indignés; mais, cette fois, on se contentait d'une bastonnade +spirituelle. Le roi entra de tout son cœur dans l'espièglerie.</p> + +<p>Comme rien n'est parfait sur la terre, le bonhomme Du Plessis avait un +défaut, celui du temps, la manie de la controverse. Même jeune, au +milieu des guerres, des voyages périlleux et des aventures, sous la +tente ou sous le ciel, dès qu'il avait une heure à lui, il tirait plume +et papier et il écrivait de la théologie. Vieux, il venait de publier ce +qu'il croyait son chef-d'œuvre, l'<i>Eucharistie</i>. Du Perron annonce à +grand bruit que <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> l'auteur est un faussaire, qu'il a fait cinq +cents faux, cinq cents citations controuvées, estropiées, etc. Il se +charge de le prouver.</p> + +<p>La chose était bien calculée. À ce défi, le vieux gentilhomme, bouillant +de colère, oublie tout, quitte l'assemblée, vole à la cour et demande le +combat théologique. On l'attendait là. Le roi donne des juges hostiles +ou suspects. Il assiste, encourageant l'un, riant et se moquant de +l'autre. D'abord, il dispense Du Perron de prouver «que ce sont <i>des +faux</i>,» lui ouvre la porte de retraite, puis il le dispense encore +d'indiquer d'avance quels passages il attaquera. Du Plessis ne sut que +le soir, à minuit, les huit textes qu'on voulait d'abord contester le +lendemain. Ces textes étaient-ils dans les Pères de l'Église? n'y +étaient-ils pas? Ils y étaient, mais en substance. Du Plessis avait cité +en abrégeant et résumant. Donc on le jugea coupable. Huit phrases +comptèrent pour les cinq cents. Condamné, moqué, écrasé,—surtout +accablé de la joie du roi et de son défaut de cœur et de l'amitié +trahie, il tomba malade et dut se faire reporter à Saumur. Le plus +triste pour l'humanité, ce fut une lettre du roi, où, pour flatter les +catholiques, il écrivait amicalement à un homme (qu'il détestait), à +d'Épernon, leur victoire et la part qu'il y avait, comme il avait pesé +sur les juges, emporté la chose. La lettre fut colportée partout. +Extrême fut la douleur des protestants, qui le croyaient sans retour +livré à leurs ennemis.</p> + +<p>Point du tout; c'était le contraire. Ayant donné aux catholiques ce +triomphe d'amour-propre, il hasarda <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> ce qu'autrement il n'aurait +jamais osé. Il commença sérieusement à donner aux protestants +découragés, humiliés, les garanties de l'édit de Nantes, villes d'asile, +tribunaux à eux, etc., etc.</p> + +<p>Quitte ainsi des protestants, le roi ne l'était nullement de l'intrigue +catholique; il lui venait des avis sur la trahison de Biron. Gouverneur +de Bourgogne, voisin de la Bresse, qui était au Savoyard, Biron aurait +pu, le roi une fois entré en Savoie, faire entrer la Savoie chez nous. +Pour cela, il eût fallu que celle-ci fût aidée à temps par les +Espagnols. Mais un heureux hasard voulut que, justement à ce moment, +ceux-ci reçussent à Newport de la main du prince Maurice un épouvantable +coup. L'armée protestante (hollandaise, allemande, anglaise et surtout +française) ne battit pas seulement l'armée espagnole, mais elle +l'anéantit.</p> + +<p>Ce fut le plus grand coup d'épée que le protestantisme eût frappé depuis +cinquante ans. L'Espagne fut assommée. Il fut trop clair que, malgré +toutes les fureurs de Fuentès, gouverneur de Milan, qui poussait la +Savoie, l'Espagne ne prendrait pas ce moment pour rentrer dans la grande +guerre de France.</p> + +<p>Dès lors plus d'hésitation. Le 11 août, le roi, de Lyon, lança son +manifeste de guerre.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> CHAPITRE IV<br> +<span class="smcap">GUERRE DE SAVOIE—MARIAGE<br> +1601</span></h2> + +<p>Entre l'événement de Newport et le manifeste, en un mois, Sully, avec +une activité et une énergie incroyables, avait transporté de Paris à +Lyon l'énorme matériel qu'il préparait depuis un an. L'artillerie étant +placée dans la main qui tenait déjà les finances, il y eut une +formidable unité d'action. Sully agit en dictateur; il suspendit les +payements pour toute la France, tourna tout l'argent à la guerre. Il +destitua en une fois tous les nobles fainéants du corps de l'artillerie +et leur substitua des hommes capables. La France eut toujours le génie +de cette arme, dès qu'on <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> l'a laissée agir. Il suffit de +rappeler ce qu'on a dit dans cette histoire et de Jeanne d'Arc et de +Jean Bureau, de Genouillac à Marignan, enfin des premiers essais +d'artillerie volante dans les combats d'Arques.</p> + +<p>Le Savoyard se trouva pris au dépourvu. Avec tout son esprit, il n'avait +pas prévu trois choses: d'abord cette rapidité; il croyait que l'on +traînerait jusqu'à l'hiver, où ses neiges l'auraient défendu. Ensuite il +ne devinait pas que la guerre serait poussée entièrement par +l'artillerie, qui abrégerait à coups de foudre. Troisièmement, il +pensait que Biron pourrait trahir. Cette destitution de tant de vieux +officiers paralysa entièrement sa mauvaise volonté. Il commanda; mais +entouré, surveillé par les hommes de Sully, il ne put que marcher droit, +et le malheureux fut contraint d'aller de victoire en victoire.</p> + +<p>Le lendemain du manifeste, le corps de Biron entra dans la Bresse, celui +de Lesdiguières en Savoie. En vain Biron donna avis au gouverneur de +Bourg-en-Bresse de ses prochaines attaques, ses officiers +l'entraînèrent, firent sauter les portes, emportèrent la place avant le +temps indiqué.</p> + +<p>Ceci le 13 août, deux jours après la déclaration. Le 17, Lesdiguières, +non moins rapide, enleva la forte place de Montmélian, qui couvrait +toute la Savoie; la citadelle tint seule, mais il l'assiégea, la serra. +Le roi arrivait, et le 20, il fut devant Chambéry, la capitale du pays, +qui se rendit sur-le-champ. L'épouvante était extrême d'une telle +rapidité, mais non moins l'admiration pour l'humanité du roi, qui disait +qu'il ne faisait la guerre qu'au duc, point aux habitants. Voilà une +<span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> guerre toute nouvelle, la première guerre d'hommes. Avant, +après Henri IV (surtout dans celle de Trente-Ans), ce sont guerres de +bêtes féroces, bien pis, des guerres de soldats traîtres, qui se +ménagent entre eux pour manger à leur aise le pauvre habitant désarmé.</p> + +<p>Le duc avait dit: «Il faudra quarante ans.» Il fallut quarante jours, +sinon pour terminer la guerre, au moins pour la décider.</p> + +<p>Ses petits forts de Savoie, sur des pics, sur des passes étroites, +semblaient imprenables. Et il y avait près du roi plus d'un personnage +douteux qui espérait qu'on échouerait. Mais Sully était là en personne, +et autour de lui la terreur de son pénétrant regard. Quels furent les +instruments habiles qu'il employa, les hommes de génie obscurs qui +vainquirent ces difficultés et menèrent si bien l'intrépide financier +dans cette guerre inconnue des Alpes? On ne le sait. Ce qui est sûr, +c'est qu'en un moment on perça la longue vallée jusqu'au mont Cenis. Et, +un pas de plus, on descendait en Piémont.</p> + +<p>Le roi avait passé en Bresse, pour voir de plus près opérer Biron. +Celui-ci était furieux d'avoir si bien réussi au point que, devant un +fort, il voulut faire tuer le roi, et avertit les assiégés pour qu'on le +tirât. Il n'était guère moins en colère contre le duc de Savoie, qui +était encore à Turin, attendant que Biron trahît et qu'on lui ouvrît +Marseille, qu'on lui promettait. Il avait tout perdu de ce côté des +Alpes, moins la citadelle de Montmélian, que Sully tenait dans un cercle +de foudroyantes batteries, et qu'il allait bientôt raser, s'il ne la +prenait. <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> Biron fit dire au Savoyard que, s'il ne passait les +monts, il était déshonoré, et qu'on ne pourrait plus rien pour lui. Donc +il passa, mais à sa honte, le roi l'approchant et le provoquant, sans le +faire bouger.</p> + +<p>La dot de la Florentine n'avait pas peu contribué à rendre ces succès +possibles. Le malheur, c'est qu'après la dot il fallait recevoir la +fille. Le roi y songeait si peu, qu'il envoya à Henriette les premiers +drapeaux pris sur la Savoie (septembre). Il voulait la consoler. +Par-dessus le parjure du roi et la perte de ses espérances, elle avait +eu un grand malheur. Le tonnerre tomba dans sa chambre, et elle +accoucha, mais d'un enfant mort. Elle se fit pourtant porter jusqu'à +Lyon, jusqu'à Chambéry, où était Henri. Il y vit l'état misérable de +tristesse et de désespoir où cette fille, si jeune encore, vendue des +siens, trahie par lui, était tombée; la pauvre rieuse ne faisait plus +que pleurer. Il était tendre, son cœur se souleva tout entier pour +elle et contre lui-même. Il voulut du moins la tromper, la calmer. Il +lui dit que, s'il ne pouvait se tirer de son mariage politique, il lui +ferait épouser un prince du sang, le duc de Nevers.</p> + +<p>Le 19 octobre, il apprit que son mariage avait été célébré à Florence +(Lettres du roi, V., 325), et fit ordonner aux villes de tout préparer +pour l'arrivée de la reine. Mais, ce même jour, le 19 (Lettres du +cardinal d'Ossat, IV, 280), il accorda à Henriette une lettre de créance +pour un agent spécial qu'il envoyait à Rome avec des pièces capables +d'invalider le mariage toscan et d'établir que le roi n'avait pu +canoniquement s'engager avec la Florentine, étant engagé avec la +Française.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> L'agent de l'étrange négociation lui-même était fort étrange. +C'était un homme de rien, nommé Travail, un protestant qui avait fait la +guerre, s'était converti, comme le roi, et s'était fait capucin. On +l'appelait le père Hilaire. Il avait beaucoup d'audace, de langue (et +plus que de cervelle). Il était bien auprès du roi, qui aimait les +convertis, et s'amusait des hardiesses cyniques et bouffonnes de ce +capucin. C'était un second Roquelaure. De son droit de Mendiant et de +va-nu-pieds, il se faisait l'ami du roi, le tutoyait: «Mon bon roi, tu +dois faire ceci, tu dois faire cela ... Toi, marquise de Verneuil, ceci, +cela n'est pas bien,» etc.</p> + +<p>Travail était fort protégé par le jeune cardinal de Sourdis, le parent +de Gabrielle, et sans doute il était entré chez le roi, dès le temps de +Gabrielle, par cette porte du mariage français. Il restait fidèle à +cette cause, mais alors pour Henriette. Le roi lui donna une lettre de +créance pour le cardinal d'Ossat, qui devait le mener au pape. Cela +calma Henriette, qui rentra en France. C'est ce que voulait le roi. Il +garda le capucin, qui ne partit pas encore.</p> + +<p>Cependant Marie de Médicis, après de prodigieuses fêtes qu'on fit à +Florence, s'embarqua avec sa tante et sa sœur, duchesse de Toscane et +de Mantoue, sur la galère grand-ducale toute incrustée de pierreries. +Les Médicis (on le voit à leur chapelle) eurent toujours ce luxe inepte +des pierres qui se passent d'art. Sa tante, Christine de Lorraine, ravie +d'être débarrassée, la remit aux Lorraines, aux Guises. Elle venait avec +trois flottes, de Toscane, du pape et de Malte, dix-sept galères, et +elle n'amenait pas moins de sept mille hommes. <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> Si l'avénement +d'Henri IV fut une invasion de Gascons (comme dit le baron de Geneste), +l'avénement de Marie de Médicis fut une invasion d'Italiens.</p> + +<p>Elle alla de Marseille à Aix et à Avignon, avec une petite armée de deux +mille chevaux, se reposa en terre papale. Les Jésuites y avaient fait +faire d'immenses préparatifs de réception pour elle et le roi, qui ne +put venir: théâtres, arcs de triomphe, partout des emblèmes et des +devises. Selon le goût de ces pères (si fins et si sots, admirables aux +choses puériles), tout était basé sur le nombre sept. Le roi avait sept +fois sept ans. Il était le neuf fois septième roi de France, depuis +Pharamond. Il avait vaincu à Arques en septembre, le 21, le trois fois +septième jour; à Ivry, en mars, au jour deux fois sept, et son armée y +était divisée en sept escadrons, etc., etc. Cela parut si joli que le P. +Valadier, pour en garder la mémoire, en fit un livre, que la reine +voulut elle-même offrir au roi.</p> + +<p>L'esprit de cette princesse éclata dès Avignon. Le P. Suarès, qui +parlait au nom du clergé, lui ayant dit galamment qu'on lui souhaitait +d'avoir un enfant avant l'année révolue, «cette princesse, hors +d'elle-même, en témoigna une envie égale au désir des peuples, et +demanda cette grâce à Dieu.» (De Thou.)</p> + +<p>Comme elle était fort dévote, elle avait fait en partant demander au +pape d'entrer en tout monastère. Pour les monastères de femmes, le pape +l'accorda sans difficulté, mais refusa pour ceux d'hommes, «à moins, +dit-il en riant fort, que le roi ne le permette.» (D'Ossat.)</p> + +<p>Elle dut attendre huit jours à Lyon, le roi s'arrêtant <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> encore +en Savoie. Enfin, le 9 décembre, il se présenta aux portes assez tard. +Elles étaient fermées et on l'y fit attendre une heure par une gelée +fort rude. Grand réfrigérant à ce peu d'amour qu'il avait pu apporter.</p> + +<p>Ce premier refroidissement ne fut pas le seul. Le second et le plus +fort, ce fut la princesse elle-même toute autre que son portrait, qui +datait de dix années. Il vit une femme grande, grosse, avec des yeux +ronds et fixes, l'air triste et dur, Espagnole de mise, Autrichienne +d'aspect, de taille et de poids. Elle ne savait pas le français, s'étant +toujours abstenue de cette langue d'hérétiques.</p> + +<p>En venant, sur le vaisseau, on lui avait mis en main un mauvais roman +français, <i>Clorinde</i>, imité du Tasse, et elle en disait quelques mots.</p> + +<p>Ce qui ne dut pas être non plus extrêmement agréable au roi, c'est +qu'elle n'arriva pas seule, mais avec armes et bagages. Je veux dire, +avec la cour complète de cavaliers servants ou de sigisbées, que toute +dame italienne, selon la nouvelle mode qui fleurit tellement en ce +siècle, devait avoir autour d'elle.</p> + +<p>Le premier, l'ancien, l'officiel, l'accepté, le patenté, était son +cousin, Virginio Orsini, duc de Bracciano. C'était lui qui avait, à +table, le soin de lui donner à laver, et d'offrir le bassin, la +serviette, à ses blanches mains. Le second, Paolo Orsini, moins avancé +et moins posé, n'en était que plus en faveur peut-être. Enfin, pour +charmer le roi, un jeune homme de la figure la plus séduisante, <i>il +signore</i> de Concini, était auprès de sa femme. À eux trois, Virginio, +Paolo et Concini, ils faisaient une histoire muette de ce cœur +<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> de vingt-sept ans, représentaient son passé, son présent et son +avenir.</p> + +<p>Le roi n'en fut pas moins galant. Il arrivait botté, armé, et s'il +brillait peu, devant ces beaux Italiens, avec sa taille mesquine et sa +barbe grise, il était beau de sa conquête, de la foudre dont il venait +de renverser la Savoie. Peu sensible à tout cela, la princesse s'en tint +aux termes d'une parfaite obéissance, se jeta à genoux, se dit sa +servante pour accomplir ses volontés. Le roi dit gaiement, en soldat, +qu'il était venu à cheval, et sans apporter de lit, que, par ce grand +froid, il la priait de lui donner la moitié du sien.</p> + +<p>Donc il entra dans la chambre.</p> + +<p>Il faut savoir qu'à la porte de cette chambre, à toute heure, si tard, +si matin qu'on y vînt, on trouvait une sorte de naine noire, avec des +yeux sinistres, comme des charbons d'enfer (Voir à la bibliothèque de +Sainte-Geneviève). Cette figure, peu rassurante, n'était pourtant pas un +diable. C'était, au fond, le personnage important de cette cour, la +sœur de lait de la reine, la signora Léonora Dosi, fille d'un +charpentier, qui se parait du noble nom emprunté de Galigaï. Elle avait +beaucoup d'esprit, gouvernait la princesse comme elle le voulait, +remuait à droite ou à gauche cette pesante masse de chair.</p> + +<p>Si Léonora faisait peur, elle était encore plus peureuse; elle rêvait en +plein jour. Triste hibou, asphyxié de bonne heure dans l'obscurité +malsaine des alcôves et des cabinets, elle croyait que quiconque la +regardait lui jetait un sort. Elle portait toujours un voile, de crainte +du <i>mauvais œil</i>. La France, maligne et <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> rieuse, pays de +lumière, lui devait être odieuse. Elle devait ici s'assombrir et se +pervertir, et de plus en plus devenir méchante.</p> + +<p>Tel fut l'augure de la noce et l'agréable visage dont le roi fut salué à +la chambre nuptiale. Soit que cette noire vision l'y ait poursuivi, soit +que la mariée ne répondit pas à son idéal, il fut très-sérieux le matin.</p> + +<p>On vieillit vite en Italie, et surtout les Allemandes, comme celle-ci +l'était par sa mère. Rubens même, au charmant tableau où il la montre +accouchée, au moment où toute femme est souverainement poétique, n'a pu, +tout flatteur qu'il était, dissimuler cette lourdeur mollasse. Un bec de +femme assez pointu (mademoiselle du Tillet) disait crûment d'elle et du +fils: «Une vache qui fit un veau.»</p> + +<p>Le roi fut obligé de rester près de l'épousée quarante jours pour faire +la paix; paix surprenante. Il abandonna Saluces, rendit toute la Savoie.</p> + +<p>Ce traité, agréable au peuple, désespérait l'Italie, que le roi +abandonnait. Le pape y voyait l'avantage de pouvoir continuer dans +Saluces, l'ancien asile du protestantisme italien, la persécution que +les Jésuites y avaient organisée par les bourreaux de la Savoie.</p> + +<p>«Chacun chez soi, chacun pour soi:» c'est la politique bourgeoise que +Sully fit prévaloir et proclama par ce traité.</p> + +<p>En échange de Saluces, le roi acceptait la Bresse, province, il est +vrai, importante, qui fermait le royaume à l'est et protégeait Lyon.</p> + +<p>Ce brusque traité effraya Biron. Il crut que le roi <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> en savait +beaucoup et il crut prudent d'en avouer un peu. Il vint le trouver à +Lyon, lui dit que le Savoyard lui offrait sa fille bâtarde et une grosse +dot. Le roi, bon comme à l'ordinaire, pardonna. Biron, rassuré, écrivit +au Savoyard de ne pas ratifier le traité, de dire qu'il gardait la +Bresse, mais voulait rendre Saluces, <i>à condition que le roi y mettrait +un gouverneur catholique</i>, et non le protestant Lesdiguières. Si le roi +eût accepté et mis là un catholique, il mécontentait Lesdiguières; et, +s'il lui tenait parole, lui donnait Saluces, il mécontentait le pape. Il +trancha tout et sortit du filet où Biron voulait le mettre, en ne +prenant pas Saluces et se contentant de la Bresse.</p> + +<p>Le roi était bon pour tous. Il promit au légat et à la reine le +rétablissement des Jésuites. D'autre part, il avait fait l'accueil le +plus affectueux aux envoyés de Genève, à leur vénérable doyen Théodore +de Bèze, et il permit à Sully, avant de signer le traité et de rendre +les places prises, de livrer aux Génevois le fort de Sainte-Catherine à +la porte de leur ville; ils le démolirent en un jour.</p> + +<p>Sous un prétexte d'affaires, il prit enfin vacances de sa femme, la +laissa à Lyon. Marié le 17 janvier 1601 par le légat, il partit le 18 en +poste. Le 20, il était à Paris, rendu à son Henriette.</p> + +<p>Le 4 février, il revit la reine. Le 8, il écrit au connétable <i>qu'elle +est enceinte</i>.</p> + +<p>Louis XIII, qui fut cet enfant, n'eut aucun trait de son père. Il ne fut +pas seulement différent, mais opposé en toute et chacune chose, n'ayant +rien des Bourbons (côté paternel d'Henri IV), et encore bien <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> +moins des Valois, côté maternel d'Henri, qui si naïvement rappelait son +joyeux oncle François I<sup>er</sup> et sa charmante grand'mère, Marguerite de +Navarre. Ce fils, nature sèche et stérile, véritable Arabie Déserte, +n'avait rien non plus de la France. On l'aurait cru bien plutôt un +Spinola, un Orsini, un de ces princes ruinés de la décadence italienne, +venu du désert des Maremmes ou des chauves Apennins.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, le résultat voulu était obtenu.</p> + +<p>Le roi était marié de la main du pape. (D'Ossat.)</p> + +<p>Le sang italo-autrichien était dans le trône de France.</p> + +<p>La volonté du grand-duc, sa politique et son ordre positif avaient été +accomplis sur-le-champ et à la lettre. Ce prince, se souvenant de +Catherine de Médicis et du danger où l'avait mise sa longue stérilité, +n'avait dit qu'un mot à sa nièce en la quittant: «Soyez enceinte.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> CHAPITRE V<br> +<span class="smcap">CONSPIRATION DE BIRON<br> +1601-1602</span></h2> + +<p>Peu de temps après cette guerre foudroyante de Savoie, qui avertit si +bien l'Europe de la résurrection de la France, le roi montrait à Biron +une statue où on l'avait fait en dieu Mars et couronné de lauriers. Il +lui dit malignement: «Cousin, que pensez-vous que dirait mon frère +d'Espagne s'il me voyait de la sorte?—Lui! il ne vous craindrait +guère!»</p> + +<p>Voilà comme on le traitait. Sa puissance si bien prouvée, sa renommée +militaire, tant de vigueur, tant d'esprit, tout cela n'empêchait pas +qu'on ne le traitât lestement, sans ménagement, avec une légèreté bien +près du mépris. Lui-même il en était cause. Personne n'avait moins de +tenue. Sa camaraderie étrange avec Bellegarde, Bassompierre, les jeunes +gens qui riaient <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> de lui et qui lui soufflaient ses maîtresses, +semblait d'une débonnaireté plus qu'humaine. On le trompait, on s'en +moquait, et il n'en faisait pas plus mauvaise mine. Il se faisait lire +les libelles, allait voir les farces où on le jouait, et riait plus que +personne. Sa première femme, Marguerite, avait illustré sa patience. La +seconde, Marie de Médicis, fut maîtresse dès le premier jour, signifiant +qu'elle garderait et ses cavaliers servants et sa noire entremetteuse.</p> + +<p>L'inconsistance du roi dans la vie privée était excessive, il faut +l'avouer.</p> + +<p>Pendant que la reine voyageait lentement de Lyon à Paris, il était +auprès d'Henriette à Verneuil, où elle le reçut dans son nouveau +marquisat. La vive et charmante Française, gagnant par la comparaison +avec la grosse sotte Allemande, le ressaisit à ce point, que le capucin, +agent d'Henriette, fut enfin envoyé à Rome, avec la lettre de créance +que le roi lui avait donnée. Il devait voir les cardinaux, montrer +l'engagement du roi avec elle et tâter si l'on ne pourrait obtenir un +second divorce. Ce pauvre homme, qui n'était autorisé que du roi et non +des ministres, fut reçu par notre agent, le cardinal d'Ossat, avec +mépris, avec haine et sans ménagement. Rome entière fut contre lui; à +grand'peine il put revenir en France. On voulait le retenir dans un +couvent de son ordre, le murer jusqu'à la mort dans un <i>in pace</i> +d'Italie.</p> + +<p>Le roi semble l'avoir oublié. On lui avait fait entendre qu'il ne +pouvait renvoyer Marie sans motif spécieux, ni surtout sans rendre la +dot. D'ailleurs, elle arrivait grosse. Les ministres étaient pour elle, +pour <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> un Dauphin qui allait simplifier la succession, assurer, +la paix, écarter toute chance de guerre civile. Mais il fallait un +Dauphin; malheur à elle si elle eût eu une fille. Henriette, qui un mois +après eut un fils, l'aurait emporté.</p> + +<p>Le roi accueillit le Dauphin avec la joie la plus touchante.</p> + +<p>Cependant la reine ne faisait nul mystère de son fidèle attachement pour +Virginio. Un manuscrit du fonds Béthune (qu'a copié M. Capefigue) nous +apprend que, six mois après ses couches, le roi allant au Midi avec +elle, elle s'arrêta à Blois, dit qu'elle n'irait pas plus loin, résolue +qu'elle était de retourner à Fontainebleau, où Virginio l'attendait. Le +roi, perdant patience, eut encore l'idée de la renvoyer. «Cela serait +bon, dit Sully, si elle n'avait pas un fils.» Donc on la garda, +craignant d'embrouiller la succession si la légitimité de ce fils +devenait douteuse. L'Espagne eût saisi cette prise.</p> + +<p>Voilà bien des variations; mais elles ne semblaient pas moindres dans sa +conduite publique.</p> + +<p>Au moment où son mariage italien faisait croire qu'il tenait fort à se +rattacher à l'Italie, brusquement il renonce, en rendant Saluces, et se +ferme l'Italie. Le Vénitien Contarini dit que ce traité étrange et +inattendu releva l'Espagne (battue à Newport). Le parti espagnol à Rome +devint insolent. Ce mariage avec la nièce d'un prince qui avait des +enfants, avec une princesse sans droit à la succession de Toscane, n'eut +pas même l'effet de nous assurer l'alliance du grand-duc; il se refit +Espagnol.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> Par l'abandon de Saluces, l'ancien et primitif asile du +protestantisme italien, le roi abdiquait le protectorat des pauvres +Vaudois qui s'étaient offerts à lui de si grand cœur en 1594, et ne +décourageait pas moins les Grisons à l'autre extrémité des Alpes. Le +gouverneur de Milan, Fuentès, ne tarda pas à les murer dans leurs +montagnes (octobre 1603), en bâtissant aux passages qui communiquent en +Italie un fort qui lui permettait de les affamer à son gré. Ils +s'adressèrent au roi de France, qui leur conseilla de patienter. Il +avait, comme on a vu, abandonné Ferrare au pape, malgré les prières de +Venise; et plus tard Venise elle-même, dans sa lutte avec le pape, n'eut +d'autre secours de lui que le conseil de s'arranger.</p> + +<p>Je veux bien croire que, dès ce temps, il couvait l'intention de frapper +l'Espagne et l'Autriche. De bonne heure il y songea; mais toujours en +protestant <i>qu'il ne savait pas s'il serait avec ou contre l'Espagne</i>. +(V. Bassompierre, 1609.) Dissimulation utile qui pourtant eut +l'inconvénient de faire croire les Espagnols plus forts qu'ils +n'étaient, lui plus faible, de rendre tout le monde incertain, défiant, +et d'ôter l'espoir qu'on aurait eu dans la France.</p> + +<p>L'Espagne, usée jusqu'aux os, et se sentant si peu de force, hasardait +les coups de loterie les plus criminels. Tout en tâchant de soutenir la +grande guerre en Hollande, elle faisait ailleurs la guerre de <i>bravi</i> et +de coupe-jarrets. Philippe III était un pauvre homme, mais ses gens de +hardis coquins. Les Fuentès, les d'Ossuna, les Bedmar, avaient repris +les moyens du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, poison, meurtre et incendie. On ne tarda +<span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> pas à les voir conspirer avec des forçats pour prendre, piller, +brûler Venise.</p> + +<p>Dès 1595, ils avaient visé en France un homme propre au crime. Biron, un +brave de peu de cervelle, sot glorieux, que l'on pouvait pousser par +l'orgueil et le mécontentement aux plus sinistres tentatives. Notez que +cet imbécile, le jouet des intrigants, était un héros populaire. Sa +grande vigueur de poignet, sa forte encolure, lui comptaient dans +l'esprit des foules autant que ses trente blessures et tous ses grands +coups d'épée. Il semble que les bonnes gens aient confondu ce Biron fils +avec son illustre père, aussi habile capitaine que le fils fut bon +soldat. Du père, du fils, ainsi brouillés, on avait fait une légende; +c'était un Achille, un Roland. Le roi, sans lui, n'aurait rien fait. Lui +seul avait tout accompli par la force de ses bras et de ses grosses +épaules.</p> + +<p>L'étranger avait trouvé son affaire pour troubler tout, un mannequin et +un drapeau.</p> + +<p>Biron était un homme noir, gras, trapu, d'un visage trouble, avec des +yeux inquiets (figures de fous qui vont au crime). Sa fortune, comme sa +personne, trouble, mal rangée. On ne pouvait l'enrichir. Toujours aux +expédients. «Si je ne meurs sur l'échafaud, disait-il, je mourrai à +l'hôpital.»</p> + +<p>Le roi l'avait fait amiral, maréchal, général en chef, duc et pair, +gouverneur du gouvernement qu'avait eu le chef de la Ligue, M. de +Mayenne, et qu'eurent les seuls princes du sang, la Bourgogne, poste de +confiance, contre la Franche-Comté et la Savoie. Mais tout cela n'est +rien. Biron se désespérait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> Un danger très-grand était dans cet homme. Il avait en lui le +divorce et la discorde de la France, deux partis, deux religions. Mais, +par cela même, il pouvait être le trait d'union des deux partis. Père +catholique, mère protestante. Par celle-ci, il était parent de tout ce +qu'il y avait de noblesse périgourdine; par son père, il était cousin de +tous les barons de Gascogne.</p> + +<p>Rangez autour tous les traîtres, un d'Épernon, qui tenait la Charente à +l'ouest, Metz à l'est, et l'entrée des Allemands. À côté, un autre homme +double, M. de Bouillon, fort en Limousin, plus fort au nord, où, par +mariage, il était prince de Sedan. Même le compère du roi, M. de +Montmorency, son connétable, son ami personnel, le roi du Languedoc, +avait un traité secret avec le duc de Savoie.</p> + +<p>Biron, en rapport direct avec Madrid et Milan, où il envoya plusieurs +fois, n'avait fait son aveu à Lyon, que pour inspirer confiance et se +faire donner Bourg-en-Bresse, par où il eût fait entrer le Savoyard et +l'Espagnol. Le roi refusa. Et Biron, plus que jamais, renoua ses trames +par l'intermédiaire d'un La Fin, qu'on a prétendu l'auteur de toute +cette conspiration, commencée bien avant qu'il s'en mêlât.</p> + +<p>En juillet 1601, le roi, comme toute l'Europe, était attentif au siége +d'Ostende. Il était à Calais, sur les murs, écoutant tout le jour la +canonnade lointaine qui remplissait le détroit. Élisabeth vint à +Douvres, et elle eût bien voulu, dans la peur du triomphe des Espagnols, +contracter avec le roi une alliance offensive. Il lui fit passer Sully, +qui lui dit la situation. Le sol lui tremblait sous les pieds. Les +mécontents se seraient <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> levés derrière lui, s'il se fût engagé +aux Pays-Bas. Soit pour les inquiéter et leur rendre Biron suspect, soit +par un reste d'amitié et dans l'espoir que l'autorité de la grande +Élisabeth le ferait rentrer dans la voie du bon sens et de l'honneur, il +le lui envoya comme ambassadeur. La reine le prêcha fort, fit grand +éloge du roi, ne blâmant que sa clémence. Enfin, pour plus d'impression, +surmontant le grand chagrin qui, dit-on, hâta sa mort, elle lui montra +de sa fenêtre un objet la tête d'Essex, du jeune homme qu'elle avait +aimé, et qui, au bout d'un an, était encore exposée à la Tour: «Son +orgueil l'a perdu, dit-elle. Il croyait qu'on ne pourrait se passer de +lui. Voilà ce qu'il y a gagné. Si le roi mon frère m'en croit, il fera +chez lui ce qu'on a fait à Londres: il coupera la tête à ses traîtres.»</p> + +<p>Vaines paroles. Biron, de retour, n'eut pas de repos qu'il ne se perdit. +Il reprit ses trames avec la Savoie, mais par un nouvel agent, s'étant +brouillé avec La Fin, qui avait pourtant ses papiers. La Fin jasa, le +roi le fit venir et en tira tout. Effroyable découverte. Tout le monde +semblait compromis, et il ne savait plus à qui se fier. Il avança vers +le Midi pour tâter Bouillon, d'Épernon; mais ils n'étaient pas décidés; +ils vinrent se remettre à lui. Montmorency restait tranquille, et non +moins les huguenots. Ils n'avaient garde de traiter avec Biron, au +moment où il devenait si bon Espagnol, si bon catholique, s'affichant +tout à coup dévot, lui qui ne savait son <i>Pater</i>.</p> + +<p>Une délibération secrète eut lieu. Le roi se voyait dans les mains +Bouillon, d'Épernon; Biron seul manquait. <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> Fallait-il arrêter +ceux-ci, en attendant l'autre? Il posa cette question en petit conseil; +quelqu'un voulait qu'on arrêtât les deux qu'on avait. Sully s'y opposa: +«Si vous arrêtez ces deux-ci sans preuves, vous effarouchez les vrais +coupables, et vous les avertissez.»</p> + +<p>Forte et courageuse parole qui sauva la France et trancha le nœud.</p> + +<p>Les grands avaient une prise sur le peuple. Un pesant octroi aux portes +des villes enchérissait les vivres. Il s'était révolté contre. Le roi +punit la révolte, mais il supprima l'octroi.</p> + +<p>C'était assurer le dedans. Mais, du dehors, l'étranger ne pouvait-il +arriver, être introduit par Biron dans ses places de Bourgogne? On +trompa celui-ci, on le rassura, en lui faisant croire qu'on ne savait +que ce qu'il avait avoué. On parvint à le désarmer. Sully le pria +d'envoyer ses canons, qui étaient vieux, pour les remplacer par des +neufs. Il n'osa les refuser.</p> + +<p>Cela fait, le roi éprouva le plus vif besoin de le voir. Il lui envoya +Jeannin, l'ex-ligueur. La Fin écrivit à Biron. Le roi lui-même écrivit: +«Qu'il ne croyait pas un mot de ce qu'on disait contre lui, qu'il lui +remettrait ces accusations mensongères, qu'il l'aimait, l'aimerait +toujours (14 mai 1602).»</p> + +<p>Cette lettre était-elle perfide? Je ne le crois pas. Il l'aimait. Mais +il voulait s'en assurer, le mettre hors d'état de se perdre, éclaircir +tout, le gracier, l'annuler moralement, et avec lui tous les ligués.</p> + +<p>Biron ne vint que parce qu'on lui dit que le roi voulait aller à lui +tête baissée, l'enlever. Il n'eût pu tenir ses places désarmées. Rien ne +lui restait à faire que <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> de fuir, ruiné, nu et mendiant. Il eût +mieux aimé mourir. Il s'emporta furieusement, jura de poignarder Sully, +mais toutefois obéit et se mit en route.</p> + +<p>Le duc de Savoie n'était guère moins effrayé que Biron. Fuentès aussi +devait être inquiet d'avoir compromis son maître, au moment où le siége +d'Ostende absorbait les forces espagnoles. Ils avaient fort à souhaiter +que Biron ne les trahît point, qu'il mentît pour eux fort et ferme, +soutînt près du roi sa vertu, son innocence immaculée. Tel il se montra, +en effet, menteur intrépide, et, jusque dans Fontainebleau, l'homme de +la Savoie, de l'Espagne, contre l'étreinte du roi son ancien ami.</p> + +<p>Ce qui le cuirassait si bien, c'est, d'une part, que le Savoyard gardait +en charte privée, pour assurer son silence, un garçon nommé Renazé, qui +avait fait tous les messages. D'autre part, La Fin, à l'entrée de +Fontainebleau, lui avait soufflé ce mot: «Courage, mon maître! courage, +et bon bec!... Ils ne savent rien.»</p> + +<p>Beaucoup de gens avaient gagé que Biron ne viendrait point. Le roi même, +le 13 juin, se promenant de bonne heure au jardin de Fontainebleau, +disait: «Il ne viendra pas.» Et il le voit arriver. Il va à lui, il +l'embrasse. «Vous avez bien fait de venir, dit-il, j'allais vous +chercher.» Puis il le prend par la main, lui montre ses bâtiments. Seul +à seul, enfin, il lui demande s'il n'a rien à dire: «Moi! dit Biron, je +viens seulement pour connaître mes accusateurs et les faire châtier.»</p> + +<p>Le roi se croyait en péril, non sans cause, pour la <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> raison que +Biron marquait lui-même dans ses conseils au duc de Savoie, à savoir: +Que le roi avait mangé la dot de sa femme, qu'il lui fallait du temps et +de l'argent pour lever des Suisses, que l'infanterie française du temps +de la Ligue avait péri de misère, que la noblesse appelée se réunirait +lentement. Et c'était là le nœud même de la question; le roi de +Navarre, le roi gentilhomme, avait disparu; la noblesse catholique ou +protestante regardait ailleurs, pouvait suivre Biron ou Bouillon.</p> + +<p>Le roi avait bien Biron, mais il n'avait plus Bouillon. Il n'osait même +lui écrire de venir, sentant qu'il désobéirait. Sully lui écrivit en +vain (6 juillet). Il resta chez lui. C'était une raison d'hésiter pour +frapper Biron, ne pouvant frapper qu'un coup incomplet. Aussi le roi +désirait très-sincèrement le sauver. Il y fit les plus grands efforts, +et par lui-même, et par Sully. Le matin encore, au jardin fermé de +Fontainebleau (petit jardin et si grand par la terreur des souvenirs), +il le serra au plus près, et ne gagna rien. On voyait Biron le suivre +avec force gestes, une pantomime hautaine de protestations d'innocence, +relevant fièrement la tête et se frappant la poitrine. Même scène encore +après dîner.</p> + +<p>Alors le roi, perdant espoir, s'enferma avec Sully et la reine, tira le +verrou. Nul doute que tous deux n'aient tenu fortement contre Biron, +Sully pour la sûreté de l'État, elle pour celle de son fils et la +tranquillité de sa régence future.</p> + +<p>La Force, beau-frère de Biron, nous apprend deux choses: 1<sup>o</sup> Que Sully +décida la mort; 2<sup>o</sup> qu'elle était <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> très-juste. La Force écrit ce +dernier mot à sa femme dans une lettre confidentielle.</p> + +<p>Sans Sully, jamais le roi n'aurait eu la force de faire justice. Et +encore, ce soir-là, il décida seulement, comme on croyait que Biron +pouvait fuir, qu'il fallait bien le faire arrêter.</p> + +<p>On joua jusqu'à minuit. Et, le monde s'étant écoulé, le roi lui parla de +nouveau, le pressa au nom de l'ancienne amitié. Il resta sec. Alors +Henri rentra dans son cabinet. Puis, saisi d'émotion, il rouvrit la +porte, et lui dit d'un ton à fendre le cœur: «Adieu, baron de Biron!»</p> + +<p>C'était son nom de jeunesse; dans cet effort désespéré, le roi crut +ramener d'un mot tout le passé, la vie commune des dangers et des +souffrances, et vingt années de souvenirs.</p> + +<p>Et il ajouta encore: «Vous savez ce que j'ai dit.» Suprême appel! si +Biron eût avoué à cet instant, il pouvait sauver sa vie.</p> + +<p>Mais non, il sort. À l'antichambre, le capitaine des gardes, Vitry, mit +la main sur son épée, la lui demanda: «Tu railles!—Non, monsieur, le +roi le veut.—Ha! mon épée, s'écria-t-il, l'épée qui a fait tant de bons +services!»</p> + +<p>Le roi fit partir Sully pour préparer la Bastille et avertir le +Parlement. Biron et le comte d'Auvergne, son complice, y furent menés le +15 juin.</p> + +<p>Le roi même, le 15 au soir, vint à Paris et entra par la porte +Saint-Marceau. Il y trouva une grande foule de peuple accouru pour le +voir, pour s'assurer de sa vie, ce cher gage de la paix publique. Tous +se félicitaient <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> de la découverte du complot et le couvraient +d'acclamations. (De Thou, liv. CXXVIII.)</p> + +<p>M. Capefigue avance, sans preuves, que Paris était désolé. Chose +vraisemblable, en effet, qu'on déplorât l'avortement d'un complot qui +eût ramené le bel âge de la Ligue, les douceurs du fameux siége, du +temps où un rat crevé se vendait vingt-quatre livres, où les mères +mangeaient les enfants.</p> + +<p>Les acclamations dont parle De Thou disaient, au contraire, que le +peuple avait horreur de revoir la guerre civile, la royauté des soldats, +et qu'il savait bon gré au roi de les réprimer vigoureusement. Sa +justice, rarement indulgente pour les brigandages des nobles, était +populaire. En ce moment, le Parlement, presque en même temps que Biron, +recevait le petit Fontenelles (des Beaumanoir de Bretagne) et parent +d'un maréchal. Ce garçon, d'environ vingt ans, avait fait déjà mourir +dans les tortures des milliers de paysans. Par récréation, l'hiver, il +ouvrait des femmes vivantes pour chauffer ses pieds dans leurs +entrailles. Il fut, malgré tous ses parents, pris, jugé et rompu en +Grève, au milieu de la joie du peuple, qui en bénissait le roi.</p> + +<p>Les grands ne le bénissaient guère. Loin de là, pas un des pairs ne +voulut siéger au procès de Biron. Tous alléguèrent des prétextes.</p> + +<p>C'était une raison plus forte de pousser la chose. Quand les parents de +Biron, tous considérables, vinrent trouver le roi, tout près de Paris, à +Saint-Maur, où il restait pour surveiller l'affaire, il leur parla avec +douceur, mais s'enveloppa de justice, de nécessité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> L'Espagne, mise au courant de tout par un commis de Villeroy +(qu'on saisit plus tard), pouvait travailler les juges, le public, +l'accusé même. Et, en effet, celui-ci trouva à point, dans la Bastille, +un Minime scrupuleux qui lui dit qu'il ne pouvait pas révéler à la +justice ce qu'il avait promis de taire, c'est-à-dire qu'il devait +couvrir la Savoie, l'Espagne, d'une parfaite discrétion.</p> + +<p>Pour émouvoir le public, on répandit une lettre que Biron était censé +écrire au roi pour rappeler ses services, faire ressortir l'ingratitude, +soulever la pitié et l'indignation.</p> + +<p>La procès n'était que trop clair. De Thou nous a conservé en substance, +mais avec détail, les quatre feuilles écrites de sa main qui furent la +pièce principale. Elles témoignent que, faible et crédule pour les +prédictions politiques dont les charlatans le leurraient, il n'en est +pas moins fort net, lucide, exact et clairvoyant pour les affaires +militaires. Les directions qu'il donna au duc de Savoie ne sont pas de +ces choses qu'on imaginerait d'avance pour des cas hypothétiques (comme +il prétendit le faire croire), mais des indications précises pour telle +situation, tel cas. Il renseigne très bien l'ennemi sur les forces +actuelles du roi, spécifiant les chiffres avec soin, et d'un jour à +l'autre. Il donne des conseils positifs sur un poste qu'il faut occuper, +une attaque qu'il faut essayer. De tels avis, qui purent être à +l'instant traduits en boulets, ce ne sont pas, comme il le dit, des +paroles et des pensées, ce sont des actes meurtriers, des massacres de +Français et l'assassinat de la France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> On assura, sans le prouver, qu'il avait averti tel fort savoyard +pour que, le roi venant sous les murs, on tirât sur lui. Ce qui est sûr +et avoué de lui, c'est qu'il le tuait d'intention, par ces opérations +magiques où l'on croyait faire périr l'homme en détruisant son effigie. +Il convient qu'avec La Fère il faisait des poupées de cire, auxquelles +on disait la formule: «Roi impie, tu périras. Et la cire fondant, tu +fondras.»</p> + +<p>Il n'y avait qu'une circonstance atténuante, c'est qu'il avait écrit, +huit mois avant son arrestation, lorsque le Dauphin naquit, en septembre +1601: «Dieu a donné un fils au roi; oublions nos visions.»—Ce mot +était-il sérieux, on avait sujet d'en douter, parce qu'il l'écrivait à +La Fin, qu'il suspectait, et sans doute voulait tromper, tandis qu'il +continuait de traiter avec l'ennemi par son nouveau confident, le baron +de Luz, et par deux autres encore.</p> + +<p>Les juges firent une chose agréable aux hautes puissances étrangères qui +étaient aussi en cause. Ils la firent, il est vrai, par la volonté +expresse du roi. Ce fut de ne rappeler que des faits anciens, et +d'ignorer parfaitement les choses récentes. Le roi ne voulait pas trop +approfondir contre l'Espagne et la Savoie.</p> + +<p>Biron fut saisi d'un grand trouble quand on lui présenta les pièces +qu'il croyait brûlées, quand il vit devant ses yeux son messager Renazé, +qu'il croyait enfoui dans un château de Savoie. Il pâlit, dit les pièces +fausses, controuvées, puis les avoua, mais soutint que c'étaient de +simples pensées, qu'il écrivait pour La Fin. Du reste, s'il y avait du +mal, le roi lui avait pardonné à Lyon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> Nombre de parlementaires (de la Ligue) auraient accepté cela. +Mais ils étaient sous les yeux du vrai Parlement français, qui avait +siégé à Tours.</p> + +<p>Le Parlement avait à faire ce que hasarda Richelieu, ce que fit la +Convention, se compromettre sans retour et braver les futures vengeances +des rois étrangers, et des grands, et des parents de Biron, de ses cent +cousins de Gascogne, d'un monde de gens d'épée brutal et féroce. +Tellement que, peu de temps après, le révélateur La Fin marchant dans +Paris, en plein midi, au milieu des gardes qui le protégeaient, vingt +sacripants tombèrent sur lui, et s'en allèrent au galop, sans qu'on les +ait arrêtés.</p> + +<p>Ces vengeances, faciles à prévoir, faisaient songer les robes longues. +Le chancelier saignait du nez et feignait d'être embarrassé de l'absence +des pairs. Cela le 21 juillet, au dernier moment. Le roi se montra +immuable, soit que Sully le soutînt, soit que sa grande amie Élisabeth +(une lettre de notre ambassadeur le prouve) l'exhortât à ne pas lâcher. +La vieille reine était une haute autorité, un docteur en conspirations, +en ayant eu tant contre elle et tant suscité ailleurs, récemment encore +ayant frappé d'Essex, c'est-à-dire son propre cœur.</p> + +<p>Donc le roi fut fort aussi. Il écrivit à son blême chancelier que l'on +pouvait passer outre. (2 juillet 1602.)</p> + +<p>Le chancelier, ainsi mis en demeure de ne pas s'égarer, empêcha aussi +les autres de chercher quelque échappatoire. Il les tint dans la voie +étroite de justice et de vérité. Il demanda si à Lyon l'accusé avait +confié <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> au roi tous ses arrangements avec la +Savoie.—Non.—Alors le roi n'a pu pardonner ce qu'il ignorait. (Mém. de +La Force.)</p> + +<p>Ce mot conduisit Biron à la mort.</p> + +<p>Le Parlement fut dès lors unanime (127 voix).</p> + +<p>Dans tout le procès, le roi avait eu une crainte secrète, c'était qu'on +n'enlevât Biron, que l'agitateur de la Ligue, l'Espagnol, l'ami des +moines, le distributeur des soupes en plein vent, n'essayât d'agir sur +le peuple. Il resta, non à Paris, mais à Saint-Maur ou Saint-Germain, +prêt à monter à cheval et le pied dans l'étrier. Il écrivait à Sully +qu'il prît garde à lui, qu'on pensait, pendant qu'il ne s'occupait que +du prisonnier, à l'enlever, lui Sully, le mener en Franche-Comté. Il eût +répondu pour Biron.</p> + +<p>La vie de celui-ci, au reste, importait moins aux étrangers que son +silence. Et ce silence fut maintenu jusqu'au bout. Biron le dit le +dernier jour: «Il ne saura pas mon secret.» Comment obtint-on cette +persévérance? Par ce moine dont j'ai parlé. Puis, il ne croyait pas +sérieusement à sa mort, imaginant toujours qu'il serait sauvé ou par un +coup de l'Espagne ou par la faiblesse du roi, qui finirait par avoir +peur. Il ne croyait pas même que le Parlement aurait le courage de le +condamner. Dans sa prison, il amusait ses gardes leur raconter +l'audience et à contrefaire, ses juges.</p> + +<p>Il ne fut pas peu étonné, le 31 juillet, de voir le chancelier, le +greffier, une grande suite, arriver à la Bastille en cérémonie. On le +trouva occupé d'astrologie judiciaire, de comparer quatre almanachs, +d'étudier <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> la lune, les jours et les signes célestes, pour y +pénétrer l'avenir. Le chancelier lui demanda de rendre l'ordre du roi, +la croix du Saint-Esprit, et l'engagea à faire preuve de son grand +courage. Puis on lui lut son arrêt, et l'adoucissement qu'y mettait le +roi, de rendre ses biens à ses parents et de ne pas le faire exécuter en +Grève. Ce coup venait frapper, non un homme faible, malade, amorti par +la prison, mais dans sa force, en pleine vie. La répugnance de la nature +se montra aussi en plein; il laissa voir une furieuse volonté de vivre. +D'abord, des cris contre le roi, si ingrat, qui laissait vivre +d'Épernon, cent fois traître, et qui lui, Biron, innocent le faisait +mourir ... Car il se disait innocent, soit que ces moines espagnols le +lui eussent persuadé, soit que, dans les idées d'alors et l'habitude des +révoltes, ce ne fût que peccadille.</p> + +<p>Puis il retomba sur le chancelier, avec des risées terribles, +bouffonnant sur sa figure, l'appelant <i>grand nez</i>, idole sans cœur, +<i>figure de plâtre</i>. Il se promenait en long et en large, le visage +horriblement bouleversé, affreux, répétant toujours: «<i>Ha! minimé, +minimé!</i>» (Non, non, encore non!)</p> + +<p>On lui dit doucement: «Monsieur pensez à votre conscience.»</p> + +<p>«C'est fait,» dit-il. Et sans s'en mettre autrement en peine, il se jeta +dans un torrent de discours, sur ses affaires, ses biens, ses dettes; on +lui devait ceci, cela; il laissait une fille grosse, à qui il faisait +tel don ... Une mer de paroles vagues qui n'auraient jamais fini. On +l'avertit, il revint un peu à lui, et dicta son testament clair et +ferme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> Il avait demandé Sully pour le faire intercéder. Sully fit dire +qu'il n'osait.</p> + +<p>Il était quatre heures, et Biron passait le temps aux choses de ce +monde, sans souci de l'éternité. On le mena à la chapelle, et, sa prière +faite, il sortit. À la porte un homme inconnu paraissait l'attendre: +«Qui est celui-ci?»—Modestement, l'homme avoua qu'il était le bourreau: +«Va-t'en, va-t'en! dit Biron. Ne me touche pas qu'il ne soit temps!... +Si tu approches, je t'étrangle!» Il jura aussi qu'on ne le lierait +point, qu'il n'irait pas comme un voleur. Aux soldats qui gardaient la +porte: «Mes amis, pour m'obliger, cassez-moi la tête d'un coup de +mousquet.»</p> + +<p>Inutile de dire que les prêtres du roi n'en tirèrent rien, pas un mot +d'Espagne et de Savoie, nulle confession de sa faute. Il suivit le mot +des Jésuites, dont on a parlé ailleurs: «Défense de rien révéler à la +mort, sous peine de damnation.»</p> + +<p>À tous, il disait: «Messieurs, vous voyez un homme que le roi fait +mourir, parce qu'il est bon catholique.»—Et, comme on lui rappelait sa +mère: «Ne m'en parlez pas, elle est hérétique.» (Lettres du roi, du 2 et +7 août.)</p> + +<p>Il mourut ainsi, en pleine fureur, en pleine vengeance, continuant +d'intention son complot, et, de l'échafaud, autant qu'il était en lui, +attachant d'avance au roi la furie de Ravaillac.</p> + +<p>Sur les planches, il chicana fort, voulant d'abord être debout. On lui +dit que ce n'était pas l'usage. Puis il se fâcha de voir dans cette cour +une soixantaine d'assistants: «Que font là ces marauds, ces gueux? +<span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Qui les a mis là?» Il ne voulut pas du mouchoir, prit le sien, +qui était trop court, reprit l'autre. Trois fois il se débanda les yeux. +Tu m'irrites, dit-il au bourreau. Prends garde! je pourrais étrangler +moitié de ceux qui sont ici. Ils n'étaient pas très rassurés, voyant cet +homme non lié, si fort et si furieux; plusieurs regardaient vers la +porte.</p> + +<p>Le bourreau, vers cinq heures, pensant ne finir jamais, lui dit: +«Monsieur, auparavant, ne faut-il pas que vous disiez votre <i>In manus +tuas, Domine?</i> Biron se remit, et l'homme, profitant de ce moment et +prenant l'épée des mains du valet, par un vrai miracle de force et +d'adresse, lui trancha au vol son cou gras, la tête s'en alla bondissant +au pied de l'échafaud.</p> + +<p>On voulait le mettre aux Célestins, à côté des vieux Valois. Mais ces +moines furent politiques; on vit déjà l'effet du coup; ils refusèrent. +Et on le mit à Saint-Paul, paroisse de la Bastille.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, une foule énorme se morfondait à la Grève, où on +l'attendait. Des fenêtres y étaient louées jusqu'à dix écus.</p> + +<p>La foule des amis de l'Espagne, cagots, bigots, ligueurs, Jésuites, et +aussi des gens de haut vol qui voulaient braver le roi, allaient jeter +de l'eau bénite, faire dire des messes à son tombeau.</p> + +<p>Le roi, après l'exécution, était si défait, dit l'ambassadeur d'Espagne, +qu'on l'eût cru l'exécuté. Huit jours après, il fut pris d'un violent +flux de ventre qui le tint quelque temps très-faible.</p> + +<p>Il n'en eut pas moins conscience d'avoir fait justice. <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> En +conversation, il disait souvent et comme un proverbe: «Aussi vrai que +Biron fut traître.»</p> + +<p>Il fut très-reconnaissant pour l'homme inflexible qui l'avait soutenu +dans cette rude circonstance, il alla voir Sully, lui dit: +«D'aujourd'hui, je n'aime que vous.»</p> + +<p>Grand témoignage et mérité. L'un et l'autre, en ce coup sévère qui +servit tellement la France, et qui lui donna huit mois de repos, +méritèrent d'elle ce jour-là autant qu'aux jours d'Arques et d'Ivry.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> CHAPITRE VI<br> +<span class="smcap">LE RÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES<br> +1603-1604</span></h2> + +<p>La noire intrigue de Biron que le roi ne voulut pas percer jusqu'au fond +n'était qu'un petit accident de la grande conjuration qui minait +l'Europe, qui déjà avait accompli la partie la plus cachée de son +œuvre souterraine, et qui bientôt procéda à l'exécution patente de +cette œuvre, la <i>Guerre de Trente Ans</i>.</p> + +<p>Henri IV était l'obstacle, avec Maurice d'Orange, et secondairement le +roi d'Angleterre et d'Écosse, Jacques VI, successeur d'Élisabeth. Mais +celui-ci avait donné grand espoir aux catholiques. Il ne tarda guère à +faire un traité avec l'Espagne. Pour le roi de France, on comptait en +venir à bout. On voyait qu'il était malade, atteint de cette cruelle +affaire de Biron. On pensait non sans vraisemblance, qu'il faiblirait de +<span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> plus en plus. Les zélés qui déjà avaient réussi à le marier à +leur guise avec cette fausse Italienne, d'Espagne et d'Autriche, +voulaient pour deuxième point faire rentrer les Jésuites en France et +leur faire confesser le roi. Le troisième qu'on devait gagner sur le roi +ou après lui, c'était un double mariage d'Espagne, pour espagnoliser la +France, la neutraliser, l'hébéter. La France, cette tête de l'Europe, +branlant, caduque, imbécile, comme elle fut sous Louis le bègue (Louis +XIII), dans ses quinze premières années, on pourrait alors s'attaquer au +ventre, je veux dire aux Allemagnes, ces profondes entrailles du monde +européen.</p> + +<p>Ce n'est pas qu'avant 1600 on n'ait travaillé l'Allemagne, mais c'était +en préparant les moyens de la grande guerre, surtout en disciplinant +l'armée ecclésiastique. Cette besogne préalable était celle du Concile +de Trente, la <i>transformation du clergé</i>. Il fallait d'abord que ce +corps eût l'unité automatique d'un collége discipliné par la férule et +le fouet. L'âme du Concile de Trente, Lainez, ce cuistre de génie, bien +plus fondateur qu'Ignace, avait mis là son empreinte. Toute la +hiérarchie conçue comme une échelle de classes, sixième, cinquième, +quatrième, où des écoliers rapporteurs s'espionneraient les uns les +autres et se dénonceraient par trimestre.</p> + +<p>Cet amortissement du clergé, plus facile que l'on n'eût cru, encouragea +à entreprendre une œuvre qui semblait plus hardie: la <i>transformation +de la noblesse</i>.</p> + +<p>Nous devons à M. Ranke (<i>Papauté</i>, liv. V, § 9) la connaissance d'une +pièce inestimable, tirée des manuscrits <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> Barborini. C'est le +plan que le nonce Minuccio Minucci propose à la cour de Rome pour le +remaniement moral de l'Allemagne. Son principe dominant est celui-ci: +<i>C'est de la noblesse qu'il faut s'emparer.</i> Il ne se fie pas au peuple.</p> + +<p>Il veut: 1<sup>o</sup> <i>qu'on traite les enfants nobles mieux</i> que les petits +bourgeois, pour attirer la noblesse aux colléges; 2<sup>o</sup> <i>qu'on donne les +évêchés aux nobles</i>, «qui seuls ont droit d'y arriver.» Point de +bénéfices aux bourgeois, qui pourraient devenir savants; il faut bien +quelques savants, mais peu, très-peu de savants; 3<sup>o</sup> <i>on n'exigera pas +de ces nobles prélats qu'ils résident</i> dans leurs évêchés; ils seront +bien plus utiles à là cour et près des princes.</p> + +<p>Ce plan tout aristocratique porte sur cette pensée, très-juste, que la +noblesse, plus qu'aucune autre classe, pouvait être corrompue par les +places et par l'argent, par le plaisir, par son besoin absolu de vivre à +la cour.</p> + +<p>Justement, à cette époque, se formaient autour des princes, ces grands +centres de vie galante et mondaine, les cours, et de moins en moins la +noblesse pouvait vivre chez elle. Dans plusieurs pays, les Jésuites +n'eurent besoin que d'une chose: il suffit que les protestants ne +fussent plus admis chez les princes. En Pologne, l'effet fut terrible; +les exclus furent désespérés et se refirent catholiques. En France, il +en fut peu à peu de même. Les protestants non chassés furent du moins +vus de mauvais œil; il leur faillit s'éloigner. Dans les châteaux +commencèrent les lamentations des femmes, les querelles domestiques. Le +jour ne <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> fut qu'un bâillement et la nuit qu'une dispute. Le mari +y échappait, tant qu'il pouvait, par la chasse; mais il y retombait le +soir. Hélas! malheureuse dame, exilée, perdue au désert! Loin du roi, +nouveau Dieu du monde, vous ne verrez donc plus que Dieu! Ce soleil +vivant vous aurait dorée d'un rayon; à son aimable chaleur auraient +éclos les amours. Or, dans le monde monarchique, les amours font les +affaires: le mari eût fait fortune...</p> + +<p>La noblesse fut vaincue. Tous les <i>honnêtes gens</i> se firent catholiques. +Des colléges magnifiques furent ouverts par les Jésuites à la jeune +noblesse; les enfants des princes eux-mêmes s'y assirent avec les +nobles. Ces princes, élèves des Jésuites, Bavarois et Autrichiens, vont +être l'épée du parti.</p> + +<p>Du jour où la France a faibli en abandonnant l'Italie, Ferdinand +d'Autriche exécute chez lui l'opération violente de chasser tous les +protestants. Persécution que l'empereur Rodolphe commence en Hongrie, en +Bohême, et généralement dans l'Empire, par la destruction des hauts +tribunaux qui maintenaient l'équilibre entre les deux religions.</p> + +<p>Tous les princes sont tentés par les domaines protestants, ou ceux même +des catholiques. Le pape trouve bon que son favori le Bavarois +s'approprie les biens des couvents, et il le charge de corriger et de +stimuler les évêques.</p> + +<p>L'artère du monde est le Rhin. Bade, Mayence, Cologne et Trèves, les +évêchés peu éloignés, Bamberg, Wurtzbourg et Paderborn, avaient chassé +les protestants. Mais la grande affaire était Clèves, la porte de +<span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> la Hollande et de l'Allemagne, ce bas Rhin commun à tous, qui +touche aux trois nations.</p> + +<p>Dès 1598, l'Espagne s'y était jetée, et elle n'en fut distraite que par +le long siége d'Ostende. La Hollande ne sauva pas cette place. Elle +s'épuisa en efforts, et chacun prévit le moment où la France serait +obligée de se mettre de la partie, de soutenir les Hollandais, ou de les +laisser périr, ce qui livrait l'Allemagne, avec l'Allemagne l'Europe. De +sorte que l'Espagnol, ruiné, séché jusqu'à l'os, un squelette, une +ombre, se fût encore trouvé le maître à la fin et le vainqueur des +vainqueurs.</p> + +<p>Donc, on regardait Henri IV, et tout retombait sur lui. Sa tête était, +au fond, l'enjeu du grand combat de l'Europe.</p> + +<p>La mort de Biron lui avait causé un terrible ébranlement. L'on se +demandait deux choses:</p> + +<p><i>Mourrait-il naturellement?</i> Ce n'était pas impossible. Dyssenterie au +moment fatal, en juillet 1602. Mai 1603, seconde crise de rétention +d'urine. Dyssenterie en septembre, en décembre encore. En janvier et en +avril 1604, premières atteintes de goutte.</p> + +<p><i>Mourrait-il moralement</i>, d'inquiétude et de chagrin, de tiraillement +intérieur? La conjuration générale de bêtise et de bigotisme +vaincrait-elle cet esprit si vif et si résistant?</p> + +<p>Il semble qu'il fût alors très-bas et très-affaissé. J'en juge surtout +par une chose. Sully ne parvenait pas à lui faire comprendre qu'il +n'avait à craindre jamais une alliance du parti protestant avec +l'Espagne. Et cependant visiblement l'Espagne devait leur faire horreur. +<span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> L'avénement de l'infante Claire-Eugénie à Bruxelles avait été +solennisé par une femme enterrée vive. Le conseil d'Espagne songeait à +chasser tous les Morisques. La seule difficulté était que le frère du +premier ministre, grand inquisiteur, voulait, non qu'on les expulsât, +mais qu'on les passât au fil de l'épée. Or, c'était un million d'hommes.</p> + +<p>L'Espagne faisait horreur. Le plus suspect des protestants, le plus +intrigant, Bouillon, n'osait traiter avec elle. (De Thou.) Il se fût +perdu chez les siens.</p> + +<p>Ce qu'il faisait réellement, c'était de calomnier le roi dans l'Europe +protestante, jusqu'à dire qu'il méditait avec le pape une seconde +Saint-Barthélemy (Lettres, VI, p. 10). Il sollicitait le roi +d'Angleterre de prendre le protectorat de nos réformés. Cela troublait +fort le roi et le rapprochait des catholiques, le faisait même faiblir +dans la question des Jésuites.</p> + +<p>Moment d'obscurité profonde. Le roi ouvrait le bras à l'ennemi, +favorisait, sans le savoir, le grand complot fanatique organisé contre +lui-même. Et les protestants se défiaient du roi, qui déjà, dans la +Bastille, amassait l'argent, les armes, pour la grande guerre nécessaire +au salut des protestants.</p> + +<p>On ne pouvait agir de face contre un homme de tant d'esprit, mais on le +pouvait de côté par des moyens indirects. L'Espagne trouvait à cela +d'admirables facilités; le conseil, la cour, étaient espagnols. Ce +n'était pas seulement des Villeroy, des Jeannin, qui discouraient en ce +sens, mais les gens les plus innocents, des mondains, des étourdis, par +exemple Bassompierre, le galant colonel des Suisses. La reine, au lit +même du <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> roi, grondait, pleurait pour l'Espagne, pour l'alliance +espagnole, pour le double mariage. Et si le roi se sauvait chez sa +Française, Henriette, il y retrouvait l'Espagne; Henriette voulait s'y +réfugier, si le roi venait à mourir. Donc, l'Espagne en tout et par +tout; on la sentait de tous côtés, on la respirait. Ou, si ce n'était +pas elle, c'était la Savoie, plus adroite, une sorte d'Espagne française +par où le poison arrivait.</p> + +<p>Au moment où, de la Savoie, partait un agent secret qui devait +travailler les Guises, un Savoyard très-aimable, insinuant, le charmant +François de Salles, venait prêcher devant le roi.</p> + +<p>Celui-ci n'était pas Jésuite. Son maître, le P. Possevino, le grand +diplomate de l'ordre, avait senti qu'il servirait bien mieux les +Jésuites en ne l'étant pas. Leur but alors étant, comme je l'ai dit, de +s'approprier la noblesse, il leur fallait des gentilshommes à eux, qui +eussent les grâces et l'élégance mondaines. Tel était François de +Salles, blond de barbe, de cheveux, d'un sourire d'enfant, avec un +charme féminin qui allait surtout aux dames, qui ravit la cour, le roi. +Le Crucifié, dans ses mains, perdant toutes ses terreurs, devenu gai et +aimable, n'aimant qu'oiselets, fleurettes des champs, avait pris la +gentillesse du rusé petit Savoyard.</p> + +<p>Ce n'était pas Possevino, un pédant baroque (à en juger par ses livres), +qui avait pu faire ce charmant disciple. C'était la cour, c'étaient les +femmes, la douce conversation des Philothées et des Chantal. C'était la +camaraderie de l'aimable auteur d'<i>Astrée</i>, le sire d'Urfé, ex-amant de +Marguerite, réfugié en Savoie, qui, d'après <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> les Espagnols, +faisait son roman de bergers. Le confesseur de madame de Chantal, fort +jaloux, dit de saint François: «Ce berger.» Et, en effet, ses sermons, +ses petits livres dévots, sont des <i>Astrées</i> spirituelles, des bergeries +ecclésiastiques.</p> + +<p>Le roi, enchanté de voir une dévotion si gaie, si peu exigeante, en +contraste si parfait avec le sombre, la roideur des huguenots, inclina +fort de ce côté, et, sous cette séduction, se trouva tout préparé à +laisser rentrer en France les maîtres du doux prédicateur.</p> + +<p>Au voyage qu'il fit à Metz, en 1603, la Varenne lui présenta les +Jésuites de Verdun, qui le prièrent de rétablir un ordre pauvre, +disaient-ils, modeste, et surtout point intrigant. Le roi dit avec bonté +que, de retour à Paris, il aviserait. Tout solliciteur a besoin de +suivre son juge; ils obtinrent que deux seulement, deux humbles, deux +tout petits Jésuites, les pères Ignace et Cotton, suivraient l'affaire, +et par conséquent accompagneraient le roi. Il consentit. Cotton +s'attacha à lui et ne le quitta plus jamais. Jamais, quand il l'eût +voulu, il n'eût pu arracher de lui ce lierre tenace, ce plat, froid, +indestructible lichen, qui semblait collé à lui. Il s'en moquait tout le +jour, mais ne le traînait pas moins. Controversiste ridicule et +prédicateur grotesque, il était admirablement choisi pour un roi rieur. +C'était un trait de génie d'avoir mis chez lui pour espion un fourbe +sous la figure d'un sot.</p> + +<p>Voilà l'humble commencement de cette grande dynastie des confesseurs du +roi, qui, sous la Chaise et le Tellier, finiront par gouverner la +France.</p> + +<p>Le roi, au retour de Metz, fut malade deux fois, <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> coup sur coup, +en un même été. En septembre, étant à Rouen, les huîtres normandes lui +rendirent son flux de ventre. Il était faible, et isolé, la cour ne +l'ayant pas suivi. Mais Cotton et la Varenne ne le lâchaient pas. Ils +tirèrent de lui le rétablissement des Jésuites.</p> + +<p>Sully assure qu'Henri IV lui avoua qu'il ne se décidait à cela que pour +sortir des angoisses où le tenait constamment la peur de l'assassinat, +«vie misérable et langoureuse ... telle qu'il me vaudrait mieux être +déjà mort.»</p> + +<p>Tels ils furent reçus, tels ils se maintinrent. Et c'est, selon +Saint-Simon, la raison même que le plus doux des Jésuites, le P. la +Chaise, donnait en mourant à Louis XIV, pour qu'après lui il prît +toujours un confesseur jésuite: «Dans toutes les compagnies il y a de +mauvais sujets ... Un mauvais coup est bientôt fait,» etc.</p> + +<p>Ce qui ne les aida pas peu, c'est qu'ils persuadèrent au roi que +l'Espagne les persécutait, et qu'ils n'avaient que lui de protecteur au +monde. Cela le toucha. Il les reçut à bras ouverts, et leur dit ce mot +étonnant: «Aimez moi, car je vous aime.»</p> + +<p>Pour rentrer, ils s'étaient faits sveltes, minces et bien petits. Il +leur suffisait d'une fente. D'abord, point de confession, à moins que +les évêques ne les y forçassent. C'était assez que Cotton fût auprès du +roi.</p> + +<p>Ils étaient hommes de collége, voués tout à fait aux enfants, n'aimant +que l'enfance. À La Flèche, ils se chargeaient de leur enseigner le +latin, laissant le roi y ajouter tout l'enseignement mondain du siècle, +quatre professeurs de droit et quatre de médecine, <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> deux +d'anatomie. Les Jésuites n'avaient aucun préjugé. Les bénéfices du +collége devaient s'employer à doter chaque année douze pauvres filles, +innocentes et vertueuses.</p> + +<p>Tout ce que leur reconnaissance, leur tendresse pour le roi, leur +faisait demander, exiger de lui, c'était son cœur qu'ils voulaient +voir à jamais dans leur église.</p> + +<p>Après sa mort, bien entendu. Et celui des rois et des reines, à jamais, +voulant être un ordre essentiellement royaliste.</p> + +<p>Accordé. Les gallicans mêmes, des hommes du Parlement (par exemple, le +greffier Lestoile), se radoucirent un peu pour eux, trouvant les sermons +de Cotton doux, modestes, modérés, pacifiques et pas trop dévots, enfin +d'un homme du monde.</p> + +<p>Ce qui toucha fort Paris pour ce pauvre père Cotton, c'est que, revenant +le soir dans le carrosse de la Varenne, il y fut assassiné. Par les +huguenots sans doute? Ce fut le cri général. Mais qu'y auraient-ils +gagné? Cotton mort, on n'aurait pas manqué de Jésuites aussi saints et +aussi savants. Quoi qu'il en fut, heureusement le ciel avait veillé sur +lui; l'assassinat se réduisit à une invisible écorchure, que ces +méchants huguenots crurent qu'il s'était faite lui-même.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> CHAPITRE VII<br> +<span class="smcap">LE ROI SE RAPPROCHE DES PROTESTANTS<br> +1604-1606</span></h2> + +<p>Richelieu nous a tracé de main de maître le portrait du créateur +originaire de sa fortune, qui fut son prédécesseur dans les affections +de Marie de Médicis, du signore de Concini. Concini succédait lui-même à +ces cousins de la reine, les Orsini, ses premiers <i>cavaliers servants</i>. +Il rendit au roi le service de les supplanter. Un homme de sa condition +était moins embarrassant, et pouvait <i>servir</i> la reine avec moins +d'éclat et de bruit.</p> + +<p>Concini était né en pleine cour, fils du ministre dirigeant de Côme de +Médicis, mais cadet, troisième cadet, d'une maison qui n'était pas +riche. Il avait eu force aventures, prison, fuite et bannissement. Il +avait été domestique du cardinal de Lorraine; mais <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> c'était un +homme charmant, un rieur, un beau joueur, un élégant cavalier. La triste +Léonora, si disgraciée de la nature, avait cependant osé regarder le +brillant jeune homme. À leur départ de Florence, elle l'aida de quelque +argent; et l'usage qu'il en fit, ce fut d'acheter un cheval de deux +mille ducats, qu'il eut l'impertinence de donner à Henri IV.</p> + +<p>Ce petit fait peint l'homme de la tête aux pieds. Il n'était que vanité, +folie, insolence. Il passait tout le jour au jeu comme un grand +seigneur. Il plut d'autant plus à la reine, qui le maria à sa Léonora, +afin de le pouvoir garder. Avec cet arrangement, Marie de Médicis peut +être sévère à son aise, jalouse de son mari, inexorable et terrible pour +la régularité de sa maison. Une de ses filles ayant, la nuit, reçu un +amant qui se sauva en chemise, la reine exigea que le roi le fît +condamner à mort (par contumace heureusement).</p> + +<p>Léonora, modeste et sage, n'aurait visé qu'à l'argent. Mais Concini, un +fat, un fou, avec ses goûts de grandeur, ne pouvait manquer de suivre le +vent de la cour, qui était tout à l'Espagne. Le grand-duc de Florence, +son maître, s'était refait Espagnol. Marie de Médicis ne rêvait que le +double mariage espagnol, qui était aussi toute la politique de l'ancien +ligueur Villeroy.</p> + +<p>Un commis de Villeroy, qui déchiffrait les dépêches, en donnait copie à +Madrid. Concini communiquait par une voie plus détournée, par +l'ambassadeur du grand-duc auprès de Philippe III, ses lettres passaient +par Florence, pour être envoyées à Madrid.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> Le roi avait ainsi l'Espagne tout autour de lui, chez lui. En +avril 1605, il apprit l'affaire du commis, que Villeroy laissa fuir, et +qu'on trouva dans la rivière, non pas noyé, mais étranglé.</p> + +<p>Et, au même moment, un coup plus sensible lui était porté. Les Espagnols +avaient gagné Entragues; le père d'Henriette, et son frère, le comte +d'Auvergne, déjà mêlé à l'affaire de Biron.</p> + +<p>Elle-même était-elle innocente? Son père disait oui, son frère disait +non.</p> + +<p>La faute en était au roi, qui n'avait pas su prendre un parti avec elle, +et l'avait exaspérée.</p> + +<p>La reine, pour faire digérer son nouveau cavalier servant, avait trouvé +bon qu'Henriette eût un logement dans le Louvre. Mais celle-ci croyait +qu'elle ne la souffrait là que pour la faire tuer un matin. Elle avait +prié le roi de la marier, ou de la laisser partir. Il ne faisait ni l'un +ni l'autre, lui disait qu'il la marierait, et se dépitait contre elle +quand elle cherchait un mari.</p> + +<p>Il la relevait, il la rabaissait. Il reconnaissait son fils, qu'elle +appelait <i>mon Dauphin</i>. Il ne pouvait se passer d'elle, et il employait +l'homme le plus grave du royaume, Sully, à négocier avec elle dans leurs +brouilleries. Une lettre d'Henriette à Sully indique que c'était +justement alors qu'il était plus amoureux et d'une impatiente exigence. +Elle était fière et révoltée d'avoir à se soumettre ainsi. De plus en +plus, elle songeait à fuir en Espagne, et elle entra dans les projets de +son père et de son frère.</p> + +<p>Qu'elle ait eu dès 1604 l'idée de tuer le roi, qu'elle ait su le fond du +complot, je ne le crois pas. Mais certainement <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> elle voulait +enlever son fils en Espagne, et le constituer Dauphin contre le Dauphin +avec l'appui des Espagnols.</p> + +<p>Ceux-ci, qui n'en pouvaient finir avec le grand siége d'Ostende depuis +trois années, avaient monté deux machines qui les auraient débarrassés +des deux appuis de la Hollande, d'Henri IV et de Jacques VI.</p> + +<p>Contre le premier, ils fomentèrent <i>le complot d'Entragues</i>.</p> + +<p>Contre le second, ils accueillirent, encouragèrent l'infernale +<i>conjuration des poudres</i>, qui commença en même temps.</p> + +<p>Le roi, pour être plus ferme contre Henriette, dans ce procès, avait +pris une autre maîtresse, plus belle, mademoiselle de Beuil, qu'il dota, +titra à grand bruit, et fit comtesse de Moret. Mais celle-ci n'était +qu'un corps. L'autre était une âme, maligne et méchante, il est vrai, +mais une âme enfin. Et elle sentait sa puissance. Son père, son frère, +furent condamnés; on menaçait de l'enfermer et de lui ôter ses enfants. +Elle ne s'effraya pas. Elle dit toujours bravement qu'elle avait +promesse du roi, et que ses enfants étaient les seuls légitimes; que, du +reste, n'ayant rien su, elle ne demandait que trois choses: pardon pour +son père, une corde pour son frère, et justice pour elle.</p> + +<p>Le roi gracia le père, enferma le frère, et elle, l'éloigna un moment. +Mais il la fit revenir. Insigne imprudence. Humiliée, et subissant et +cette grâce et cet amour, désormais insupportable, elle devint tout à +fait perverse et très-dangereuse.</p> + +<p>Dans cette cruelle affaire, il avait senti au cœur la <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> +pointe du poignard espagnol. On l'avait pris par sa maîtresse. On +chercha une autre ouverture, on entreprit de lui ôter son grand +serviteur Sully.</p> + +<p>Celui-ci venait de prendre une grave initiative. Il se voyait au plus +haut dans l'amitié de son maître. Il avait reçu de lui comme un nouveau +ministère, la surveillance des affaires étrangères et du très-suspect +Villeroy. (<i>Lettres</i>, VI, 253.) Il vit que le roi ne pouvait tarder à se +mêler directement de la Hollande et du Rhin pour la succession de +Clèves: donc qu'il serait obligé de revenir aux protestants. Lui-même, +qui les avait fort mécontentés, se rapprocha d'eux. La mort de la +Trémouille, celui de leurs chefs qu'aimait le moins Henri IV, permettait +le rapprochement. Sully maria une de ses filles à un protestant illustre +et le chef futur du parti, le jeune duc de Rohan. (13 février 1605.)</p> + +<p>Cela eut effet. Et un moine, chargé d'espionner les gens qui se +rendaient au temple d'Ablon, d'espion se fit prosélyte, jeta le froc, et +tout haut se déclara protestant.</p> + +<p>De là un curieux duel entre Sully et Cotton.</p> + +<p>Cotton tâchait de le noircir, et toute la cour aidait à la calomnie. On +parvint à faire naître entre lui et le roi un petit nuage qui, +heureusement pour la France, se dissipa au moment même. Lorsque déjà on +croyait Sully disgracié sans remède, le roi lui ouvrit les bras. Il faut +lire dans les <i>Œconomies</i> cette scène touchante dont on a tant parlé +et qui a passé en légende.</p> + +<p>Par représailles, Sully surprit, montra et publia une pièce secrète où +Cotton avait écrit les questions qu'il <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> devait adresser au +diable qu'une possédée faisait parler. Pièce qu'on trouva ridicule, mais +que nous trouvons tragique, en y voyant certains noms qui vont se +représenter à la mort du roi.</p> + +<p>Sully, dès lors se constituant avocat des protestants, se rendit +lui-même, comme gouverneur du Poitou, à leur assemblée de Châtellerault. +La confiance se rétablit. Il leur dit que, s'ils tenaient à leurs +méchantes petites places qui n'auraient pu se défendre, on les leur +laisserait quelque temps encore. D'autre part, les protestants le +reçurent à la Rochelle. Les portes lui en furent ouvertes, quoiqu'il eût +avec lui une petite armée, de douze cents chevaux. Ces excellents +citoyens, et les meilleurs de la France, qu'on disait amis de l'Espagne, +ne pensaient qu'à lui faire la guerre. Ils régalèrent Sully d'un combat +naval où vingt vaisseaux fleurdelisés battaient vingt vaisseaux +espagnols.</p> + +<p>Sully, désormais bien sûr qu'ils ne soutiendraient pas Bouillon, donna +au roi l'excellent conseil de venir lui-même en Limousin et en Quercy. +Il y vint avec une armée (sept. 1605), mais elle fut inutile. Bouillon +avait donné ordre qu'on ouvrit les places au roi. Une enquête contre les +agents de l'Espagne, qui voulaient lui livrer des villes, Marseille, +entre autres, révéla des coupables, mais généralement catholiques. La +grande masse protestante était loyale et dévouée. Revoir leur roi de +Navarre après tant d'années, retrouver vieillie, blanchie, la tête +chérie des anciens jours, le camarade des souffrances, des misères et +des combats, ce fut un attendrissement universel. Les Rochelois vinrent +lui dire qu'il ne passât pas si près sans les visiter; qu'il <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> +vînt avec son armée; que toutes les portes lui seraient ouvertes; que, +si elles n'étaient assez larges, ils abattraient encore trois cents +toises de mur. «Vous les entendez?» dit le roi à toute la cour. Et alors +il les embrasse par trois fois en versant des larmes.</p> + +<p>Second jour d'unanimité, dans ce pays si divisé. Je compte pour le +premier jour, non moins mémorable, celui où l'armée d'Henri III et celle +d'Henri de Navarre, la réformée, la catholique, en juin 1589, s'étaient +reconnues, embrassées.</p> + +<p>Le roi avait pu reconnaître quels étaient véritablement ses amis, ses +ennemis, et combien toutes ses faiblesses pour ceux-ci étaient inutiles. +Il était à peine revenu à Paris, qu'on apprit (novembre 1605) +l'explosion la plus terrible, le complot le plus scélérat, dont il y ait +eu jusque-là exemple, de mémoire d'homme.</p> + +<p>Rien n'apaisait les fanatiques, nulle concession ne suffisait. Ils +étaient divisés entre eux. Pendant que les doux, les patients, les +rusés, vous caressaient, pendant qu'un François de Salles charmait et +touchait le cœur, un Parson, ou un Garnet, pouvait vous frapper par +derrière.</p> + +<p>Les percées hardies, violentes, que faisaient les impatients, +trahissaient leurs souterrains. Leur Sigismond III (de Pologne), emporté +par les Jésuites, perdit ainsi la Suède. Leur jeune Ferdinand d'Autriche +et les princes de sa famille poussaient les choses si vite, que, de +Bohême, de Hongrie, de Moravie, on regardait vers la France, et l'on +préparait un soulèvement. Venise se plaignait d'avoir une inquisition +jésuitique, plus redoutable déjà que l'Inquisition d'État. De partout +<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> un cri s'élevait: «L'Europe est minée en-dessous.»</p> + +<p>Ils protestaient. Plusieurs même, comme Cotton, semblaient des simples, +des crédules. Pendant qu'on en rit, la nouvelle se répand que ces +doucereux personnages ont voulu faire sauter le roi d'Angleterre, sa +cour, tout le parlement.</p> + +<p>Les Jésuites jurèrent que la conspiration était puritaine. Il fallait, +pour croire cela, les puritains étant déjà si nombreux au Parlement, +admettre que ces sectaires avaient conspiré pour se faire sauter +eux-mêmes.</p> + +<p>Les puritains, grand parti, qui avaient pour arrière-garde tout le +royaume d'Écosse, et qui se voyaient désormais assurés dans le +Parlement, n'avaient que faire d'un tel crime. C'était trop clairement +l'acte désespéré d'une minorité minime que le roi avait sottement +flattée et qui, trompée dans ses espérances, croyait couper d'un seul +coup la tête de l'Angleterre, puis régner par les Espagnols.</p> + +<p>Le chef réel de l'affaire, Garnet, supérieur des Jésuites, ne fut point +mis à la torture; le roi le fit bien traiter. Il nia, puis avoua; mais +là encore il se coupait, disant qu'il avait su la chose <i>en confession</i>; +et, plus tard, <i>hors de confession</i>.</p> + +<p>Quiconque lira son procès (<i>State trials</i>, I, 247-310) dira, non qu'il +fut complice, mais qu'il fut l'âme même de la conspiration.</p> + +<p>Le monde fut stupéfié. On discutait, on attaquait Mariana, sa théorie +sur le droit de tuer les rois. Ici la pratique allait bien autrement +loin. Il s'agissait d'anéantir indistinctement le roi, les princes, les +pairs, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> les communes, les assistants, tout ce qu'il y avait de +considérable dans le pays; enfin, pour ainsi parler, de faire sauter +tout un peuple.</p> + +<p>Il y avait tant de poudre entassée sous la salle de Westminster, qu'avec +le palais, sans nul doute, toute cette partie de Londres eût sauté en +l'air.</p> + +<p>Henri IV vit, je crois, dès lors, plus clair dans sa situation. En +janvier 1606, il dit toute sa pensée à Sully: Préparer la grande guerre, +en divisant l'ennemi. Mais avant tout il fallait, en France même, +arracher l'épine qui restait encore, réduire le duc de Bouillon.</p> + +<p>Le roi alla à lui, avec une armée, «mais les bras ouverts.» Pas un +protestant ne le défendit. En revanche, les ennemis de la France, les +bons amis de l'Espagne, la reine, Villeroy, tous les grands seigneurs +conseillaient de le ménager. Le roi le fit en effet, se contentant +d'occuper Sedan pour quatre ans, par un gouverneur huguenot.</p> + +<p>Bouillon était fini, perdu, surtout dans l'opinion, ayant démenti sa +réputation de prévoyance, ayant misérablement livré ses amis. Il ne +restait aucun des grands qui pût sérieusement résister.</p> + +<p>Mais d'autant plus violemment revenait-on aux moyens du fanatisme +populaire. Il se trouvait à chaque instant des fous pour tuer le roi. +Un, tout à fait aliéné, l'arrêta sur le pont Neuf, le tira par son +manteau et le tint sous le poignard. Un autre, un fou béarnais, se mit à +prêcher sur les places contre les huguenots. Des batailles eurent lieu +dans Paris, et non sans mort d'homme. Un protestant fut attaqué et tué +sur le chemin d'Ablon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Tout cela ne pouvait étonner, quand on entendait les sermons +violents, factieux, assassins, qu'on faisait contre le roi, tout comme +au temps de la Ligue. De nombreux couvents surgissaient, foyers ardents +de fanatisme, puissantes machines à faire des fous.</p> + +<p>Toutes les formes de la pénitence furent étalées, affichées. Les Picpus, +les Récollets, les Augustins déchaussés, les Frères de la charité (pour +la captation des malades), s'établirent partout à Paris, sous la +protection des reines, de Marguerite et de Marie de Médicis. Le 24 août +1605, jour même de la Saint-Barthélemy, les princesses, en grande pompe, +menèrent les Carmélites à leur célèbre couvent de la rue d'Enfer, +l'école de l'extase espagnole, qui pullula tellement que cette maison +d'Enfer engendra soixante-deux maisons qui couvrirent toute la France.</p> + +<p>En juillet 1606, autre scène, et plus dramatique. Les Capucines furent +menées par madame de Mercœur et autres princesses de Guise, à travers +tout Paris, de la Roquette à la rue Saint-Honoré (la future place +Vendôme). Nu-pieds, couronnées d'épines, ces filles de la Passion, +émurent vivement le public.</p> + +<p>Ce spectacle de cinq ou six femmes vouées à la vie la plus dure, à une +mort anticipée, faisait dire aux exaltés: «À quel degré est donc montée +l'abomination publique, qu'il faille une telle expiation?... Pourquoi +laisse-t-on si longtemps vivre l'anathème au milieu de nous?» Ainsi la +pitié tournait en colère, arrachait des larmes de rage; et ces larmes, +adressées au ciel, demandaient l'assassinat.</p> + +<p>Le roi, devant ces fureurs ascétiques et monastiques <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> de gens +qui se frappaient eux-mêmes dans l'espoir de le frapper, fit une chose +courageuse, que lui demandait Sully depuis près d'un an. Il mit le +temple des réformés à <i>deux</i> lieues de Paris, le transportant d'Ablon, +distant de cinq lieues, à Charenton, c'est-à-dire presque aux portes de +la grande ville.</p> + +<p>On ne peut se figurer quelle fut la violence des résistances. On fit +réclamer le seigneur du lieu, et il s'ensuivit un procès qui dura +soixante années. Sans en attendre l'issue, on fit arriver au roi +d'aigres et menaçantes plaintes; l'Édit de Nantes, disait-on, n'avait +autorisé le temple qu'à quatre lieues de Paris. «Eh bien, dit le roi +gaiement, qu'on sache que désormais Charenton est à quatre lieues.»</p> + +<p>Alors on essaya de la violence populaire, des batteries, des coups de +bâton. Mais le roi, sur le chemin, fit mettre une belle potence, qui +avertit suffisamment, et l'on n'eut besoin d'y pendre personne.</p> + +<p>Ce simple rapprochement du Temple, mis si près du centre, presque dans +Paris, le prêche en ce lieu sonore, d'où tout retentit en France, +l'éloquence austère des ministres, en face des échos de la Ligue, des +sermons en calembours, en rébus, en madrigaux, où brillait l'esprit des +Jésuites, ce fut un grand coup de parti.</p> + +<p>Chacun se tint pour averti. Quoique le roi continuât un simulacre de +bascule, on vit bien, dans les grandes choses, qu'il inclinait aux +protestants. Personne ne fut étonné lorsque, peu après, il entraîna +l'Angleterre dans un traité où les deux puissances couvraient +définitivement la Hollande de leur garantie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> Les protestants, un à un, lui revinrent, et d'Aubigné même.</p> + +<p>La guerre d'Espagne, l'affranchissement des consciences, la liberté +religieuse de l'Europe que pouvait fonder Henri IV, c'était l'idée +nouvelle du temps. C'est elle qui lui ramena l'intraitable d'Aubigné, et +le jeta dans ses bras:</p> + +<div class="quote"> + <p>«Je me rendis à la cour, où le roi, sous prétexte de me + charger de l'inspection des joutes, me tint deux mois sans + me parler de ce qu'il avoit sur le cœur. À la fin, comme + j'entrois avec lui dans un bois où il alloit chasser, il me + dit: «D'Aubigné, je ne vous ai point parlé de vos + assemblées, où vous avez pensé tout gâter, parce que vous + étiez de bonne foi, et que j'étois sûr qu'il ne se passeroit + rien contre ma volonté. Un des vôtres, et des meilleures + maisons, ne m'a coûté que cinq cents écus. Que de fois j'ai + dit, en vous voyant si rétif:</p> + +<p class="poem"> + «Oh! que si ma gent eût ma voix oui,<br> + J'eusse en moins de rien pu vaincre et défaire, etc.»</p> + + <p>Je répliquai: «Sire, je savois tout. Mais nommé par les + Églises, j'ai cru devoir les servir, d'autant plus qu'elles + étoient plus abaissées ...» Le roi m'embrassa et suivit sa + chasse. Mais courant après lui, je lui dis: «Sire, en + regardant votre visage, je reprends mes anciennes + hardiesses. Défaites trois boutons de votre pourpoint, et + faites-moi la grâce de me dire ce qui vous a mû à me haïr + ...» Alors il pâlit, comme il faisoit quand il parloit + d'affection, et dit: «Vous <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> avez trop aimé la + Trémouille; vous saviez que je le haïssois ...»</p> + + <p>«Sire, repartis-je, j'ai été nourri aux pieds de Votre + Majesté, et j'y ai appris de bonne heure à ne pas délaisser + les personnes affligées et accablées par une puissance + supérieure. Approuvez en moi cet apprentissage de vertu que + j'ai fait auprès de vous.» Cette dernière réponse fut suivie + d'une seconde embrassade que me fit mon maître, en me disant + de me retirer.</p> + + <p>«Sur quoi il faut que je dise ici que la France, en le + perdant, perdit un des plus grands rois qu'elle eût encore + eus; il n'était pas sans défauts, mais en récompense il + avoit de sublimes vertus.»</p> +</div> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> CHAPITRE VIII<br> +<span class="smcap">GRANDEUR D'HENRI IV<br> +1606</span></h2> + +<p>Les grands résultats commençaient à apparaître. Toute l'Europe sentait +une chose, c'est qu'il n'y avait qu'un roi, et c'était le roi de France.</p> + +<p>Le vœu de tous ses voisins eût été d'être conquis. Les Flamands +écrivaient aux nôtres: «Ah! si nous étions Français!» Et la Hollande +elle-même, dans ses embarras, recevant son meilleur secours de nos +volontaires, se surprenait à désirer de devenir France. Les revers du +prince Maurice, les craintes que faisait concevoir sa tragique ambition, +reportaient vers Henri IV, et plusieurs, déjà fatigués d'une liberté si +pénible, eussent voulu être ses sujets (1607, Sully).</p> + +<p>Vœu déraisonnable pourtant. On en jugera ainsi, si l'on songe à la si +courte durée de ce règne, à ses <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> résultats éphémères, aux +calamités si longues qui suivirent ... Tel fut, tel est le caractère du +gouvernement viager. Marc-Aurèle aujourd'hui, et demain Commode.</p> + +<p>Est-ce à dire que la voix publique a eu tort de vanter ce règne? La +légende est-elle vaine? Non, le peuple a eu raison de consacrer la +mémoire du roi singulier, unique, qui fit désirer à tous d'être +Français, qui paya ses dettes, prépara la guerre sans grever la paix et +laissa la caisse pleine.</p> + +<p>Il n'y a aucune comparaison à faire entre lui et Louis XIV, entre ce +règne réparateur et ce règne exterminateur. Le bel accord, si heureux, +d'Henri IV et de Sully ne se retrouve point du tout entre Louis et +Colbert. Les dépenses d'Henri IV pour son jeu et ses maîtresses, que je +n'excuse nullement, ne sont rien en comparaison de la furieuse +prodigalité, de la Saint-Barthélemy d'argent qui signala le grand règne.</p> + +<p>Celui-ci est vraiment grand. Avec peu il fit beaucoup. Sully n'était pas +ce que fut Colbert. Henri IV n'avait qu'un petit pouvoir, en comparaison +de l'épouvantable puissance de Louis XIV, qui trouva tout aplati.</p> + +<p>La situation d'Henri IV, relativement, fut misérable. Il dut racheter la +royauté et combler ses ennemis.</p> + +<p>Les Guises restèrent grands et devinrent plus riches. Leur chef, +Mayenne, était gouverneur de l'Île-de-France, et il enserrait Paris. Son +neveu, Guise, avait la Provence, Marseille, la porte par où entra +Charles-Quint. M. de Montmorency était roi de Languedoc. L'homme le plus +dangereux, d'Épernon, gouverneur de la Saintonge, de l'Angoumois et du +Limousin, <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> l'était encore, à l'est des Trois Évêchés. Le duc de +Longueville avait la Picardie, c'est-à-dire nos frontières du Nord. Le +duc de Nevers avait la Champagne, Mézières et Sainte-Ménehould, la route +ordinaire des invasions allemandes.</p> + +<p>Sous ces hauts tyrans subsistait la foule des petits tyrans, gouverneurs +de villes, commandants de places; enfin les seigneurs, moins forts comme +seigneurs alors, mais plus lourds peut-être encore comme gros +propriétaires de terres, que dis-je? comme propriétaires d'hommes. +Malgré les rachats innombrables et les adoucissements de nos coutumes, +la servitude subsistait dans nombre de nos provinces.</p> + +<p>Un des fléaux de l'époque, c'est que les grands s'appropriaient et +tournaient à leur avantage la puissance du roi et des parlements qui +devaient les réprimer. Ils n'avaient plus besoin, comme autrefois, de +combattre; il leur suffisait de plaider. La lâcheté des hommes de robe +mettait la justice à leurs pieds. Les parlementaires, si gourmés, si +gonflés dans leur robe rouge, tombaient à l'état de valets quand un de +ces dieux de la cour leur faisait l'insigne honneur de les visiter. +Chapeau bas, courbé jusqu'à terre, reconduisant le grand seigneur +jusqu'à la rue, jusqu'au carrosse; le magistrat promettait tout. <i>La +cour! un homme de cour!</i> À ce mot, la loi s'effaçait, le droit +s'évanouissait. Le courage du président tombait, et, le plus souvent, la +vertu de madame la présidente.</p> + +<p>Les grands, alors aussi avares qu'autrefois ambitieux, visaient à +l'absorption de toutes les fortunes de France. Ils y marchaient par deux +voies, d'abord par <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> leur toute-puissance sur les tribunaux, par +des procès toujours heureux; deuxièmement par des mariages, en +s'adjugeant, bon gré mal gré, toutes les riches héritières.</p> + +<p>Le roi se mit en travers et les arrêta. 1<sup>o</sup> Il rendit les magistrats +plus indépendants en leur permettant, pour un léger droit, de rendre +leurs charges héréditaires, et de n'avoir plus à compter à chaque +vacance avec les rois de province ou les influences de cour; 2<sup>o</sup> il +interdit aux familles trop puissantes, spécialement à celle des Guises, +les grands mariages, qui les auraient encore fortifiées. C'est ce qu'ils +ne supportèrent pas, et ce qui leur fit désirer ardemment sa mort.</p> + +<p>Ce règne leur apparut comme une dure tyrannie, une cruelle révolution.</p> + +<p>C'était là, en effet, son caractère profond, qu'entravé encore à +l'extérieur, il avait en lui la force vive d'une révolution sociale qui +poussait la royauté, qui la trouvait trop timide, et qui lui disait +d'oser.</p> + +<p>Sully, qui avait quelque chose des grands révolutionnaires, semble avoir +senti cela. Rien de plus dramatique que l'intrépide percée de cet homme +de guerre, jusque-là étranger à ces choses, dans l'épaisse forêt des +abus, où il entre l'épée à la main. Mais ces abus, entrelacés comme un +chaos inextricable de ronces, pour les couper, il fallait avant tout les +démêler. Là se place le travail prodigieux du grand homme, sa vie +sauvage au milieu de Paris, ses nuits d'écriture et de chiffres, sa +rudesse implacable pour les courtisans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Il se bouchait les oreilles pour ne pas entendre +l'attendrissante plainte des abus qu'il fallait trancher. À chaque coup +ils criaient tous, comme ces arbres animés des forêts du Tasse. Mais +quoi! la hache de révolution ne respecte rien.</p> + +<p>Révolution contre l'hypothèque sacrée de nos créanciers étrangers, et +nos impôts dégagés de l'exploitation florentine, des mains pures, +irréprochables, des Gondi et des Zamet.</p> + +<p>Révolution contre les offices achetés ou si bien gagnés, contre ces +honorables receveurs, contrôleurs, comptables de toutes sortes, qui +trouvaient moyen de ne point compter, tous couverts du patronage des +grands de la cour.</p> + +<p>Révolution contre les gouverneurs de provinces, qui virent mettre à côté +d'eux un lieutenant général du roi.</p> + +<p>Révolution plus hardie contre la seigneurie, essai (non pas de raser +encore les châteaux), mais d'empêcher qu'on n'y fît des fortifications +nouvelles.</p> + +<p>Après ces révolutions notons les tyrannies de cette administration.</p> + +<p>Elle exigea que les seigneurs laïques ou ecclésiastiques qui levaient +péages sur les routes et rivières à condition de les entretenir, +accomplissent cette condition, sous peine de déchéance. Sully, comme +grand voyer, poussa contre eux cette guerre si vivement, qu'en peu +d'années tous finirent par obéir. Le commerce circula, et aussi la force +publique. Ces routes que refirent les seigneurs, elles servirent à les +visiter, à les surveiller.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> Les forêts et les cours d'eaux furent pour la première fois +gardés et administrés. Autre guerre immense. Guerre aux braconniers, aux +soldats devenus voleurs, aux rôdeurs armés.</p> + +<p>Les poissons furent protégés; des rivières furent repeuplées, et défense +de pêcher au temps du frai. Sully fit ce que demande et attend encore la +pisciculture.</p> + +<p>L'industrie date de ce règne. Le roi même l'encouragea; moins Sully, +tout préoccupé de l'agriculture. Le monde de l'ouvrier, tout autrement +mobile et libre que celui du cultivateur, surgit tout à coup. Les +soieries, les draps, les verreries, les manufactures de glaces, etc., +furent créées ou immensément étendues par Henri IV. Il planta partout +des mûriers. Il ordonna qu'en chaque diocèse on en élevât dix mille. Il +en mit dans les Tuileries, à Fontainebleau et partout. Cette disposition +si sage de mettre à profit les jardins publics pour les cultures +d'utilité a été tournée en ridicule par les royalistes du temps de la +Révolution, mais elle remonte à Henri IV.</p> + +<p>Sully ne goûtait guère non plus les fondations de colonies. Le roi, plus +fidèle en ceci aux traditions de Coligny, jugeait qu'un grand peuple +inquiet, tant d'esprits aventureux, ont besoin d'un tel débouché. Il +encouragea les Champlain, les de Monts, fondateurs de cette France +américaine qui n'embrassait pas seulement le Canada, mais un empire de +mille lieues de côtes. Regrettables colonies où la sociabilité de la +France adoptait les indigènes et les assimilait. La France épousait +l'Amérique, au lieu de l'exterminer <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> pour y substituer une +Europe, comme ont fait les colons anglais.</p> + +<p>Ce règne, si grand par ce qu'il fit, est plus grand par ce qu'il voulut, +commença ou projeta. Ainsi le canal de Briare, l'une de ses belles +créations, et qui fut un modèle pour l'Europe, devait être suivi du +canal des deux mers et d'un vaste réseau de voies analogues qui eussent +en tous sens ouvert à la France ses vives artères. Ce système (si bien +exposé par M. Poirson) avait jailli du génie des Crappone, des Crosnier, +des Louis de Foix, des Viète. Ce dernier, immortel par l'application de +l'algèbre à la géométrie.</p> + +<p>Henri IV s'occupa fort de la Seine et lui créa d'abord sa route d'<i>en +bas</i>. Il voulait en rectifier le cours et en assurer la navigation entre +Rouen et le Havre; ce qui en eût fait la rivale de la Tamise et posé +Rouen comme émule et antagoniste de Londres.</p> + +<p>Tout ce qu'on fit pour la guerre, en dix ans, est incroyable. +L'artillerie fut créée. Une ceinture de places fortes, chose énorme, fut +improvisée, surtout pour couvrir le Nord.</p> + +<p>Le roi, qui, toute sa vie, avait fait le coup de pistolet avec sa +cavalerie de gentilshommes, et avait vu, pendant la Ligue, l'infanterie +faire piètre figure, se fiait peu à celle-ci. Il n'avait pas la patience +vertueuse de Coligny, ce martyr de la vie militaire, qui usa la +meilleure partie de la sienne à nous faire une infanterie. Cependant, à +sa dernière guerre, Henri IV voulait sérieusement en essayer et peu à +peu se passer des mercenaires. Il ne louait que six mille Suisses et +levait vingt mille fantassins français.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> Infatigable chasseur, vrai gentilhomme de campagne, d'aspect, +d'habitudes et de goûts, il n'en aima pas moins Paris, qui ne le lui +rendait pas trop. Les grands, le clergé, les corporations, la robe, +restaient chagrins et hostiles. Il n'en fut pas moins, on peut le dire, +un des créateurs de la ville. Un Paris immense se bâtit sous lui. Toutes +les rues du Marais, qu'il nomma du nom des provinces où il avait tant +voyagé, souffert, combattu, les rues (de Berri, Touraine, Poitou, +Saintonge, Périgord, Bretagne, etc.) devaient aboutir à une grande place +qu'on eût appelée <i>Place de France</i>.</p> + +<p>La <i>place Royale</i>, qu'il bâtit à l'instar des villes des Alpes, avec des +portiques commodes, et qui ne servit, après lui, qu'aux fêtes, aux +tournois ridicules de Marie de Médicis, devait, dans son idée première, +recevoir une immense manufacture de soieries.</p> + +<p>Dans le quartier Saint-Marceau, il forma l'autre grande manufacture, +celle des tapisseries des Gobelins, qui existe encore.</p> + +<p>C'est lui qui relia Paris et en fit un tout. La ville centrale, l'île de +la Cité et du Palais-de-Justice, tenait à peine au Paris méridional de +l'Université et au Paris septentrional du Commerce. Pour suite au vieux +pont Saint-Michel, il bâtit le <i>pont au Change</i>, et à la pointe de l'île +le vaste et magnifique <i>pont Neuf</i>, l'un des plus grands de l'Europe. +Celui-ci rendit nécessaire la <i>rue Dauphine</i>, par laquelle l'ancien +faubourg protestant, le faubourg Saint-Germain, est en rapport avec la +ville.</p> + +<p>Les fines et spirituelles gravures de Callot nous montrent précisément +le Paris d'alors, tel que le fit <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Henri IV, avec le pont Neuf, +le beau quai de la place Dauphine, le Louvre et sa superbe galerie, qui +donne à la Seine sa principale perspective et son aspect monumental; au +centre enfin, sur le pont Neuf, la figure aimable et aimée, statue la +plus légitime qu'on ait dressée à aucun roi, quand tous les peuples +l'appelaient comme arbitre ou comme maître.</p> + +<p>Le Louvre fut sa passion: Dès qu'il entra à Paris, il y employa une +foule d'ouvriers qui mouraient de faim, et en trois ans (1594-1596) il +fit la partie admirable de la grande galerie qui va du Louvre au +pavillon de Lesdiguières. Catherine de Médicis, il est vrai, avait fait +le rez-de-chaussée. Cependant l'œuvre est immense. Un entassement +gigantesque d'étages fut superposé: «Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa.» +Les chiffres de Gabrielle que porte ce bâtiment, mêlés à ceux d'Henri +IV, disent assez l'élan de passion, d'espoir, où il fut créé.</p> + +<p>Ce qui charme dans ce bâtiment, ce qui est bien d'Henri IV, ce qui est +tout différent du Louvre de François I<sup>er</sup>, c'est l'attention d'y créer +beaucoup de petits logements, une hospitalité facile. Les premiers hôtes +devaient être les arts et les sciences, dont les emblèmes sérieux ornent +les frontons, avec les jeux de la chasse, les amours de la renaissance. +Le Louvre continué et uni aux Tuileries eût été en même temps un palais +et un musée de toute activité humaine. En haut, à côté du logement du +roi et de son conseil, son long promenoir avec ses tableaux. Aux deux +étages intermédiaires, un vaste dépôt de machines, l'histoire des +inventions (en petits modèles). De plus, des logements <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> pour +les artistes ou artisans supérieurs, pour les inventeurs qui, sortant de +la routine des corporations, eussent été entravés par elles.</p> + +<p>Il n'avait pu détruire les corporations de métiers, si puissantes +encore. Mais quiconque établissait devant un jury du roi qu'il était +capable, était dispensé des épreuves et des épines sans nombre dont ces +corporations fermaient l'entrée de leurs arts. Entre ces ouvriers +libres, les plus inventifs eussent été logés chez le roi. Celui-ci, qui +ne rougissait d'aucune chose bonne et utile, leur ouvrait des boutiques +au rez-de-chaussée, pour montrer leurs œuvres au public.</p> + +<p>Ce que j'admire le plus dans cette idée originale, ce qui est à mille +lieues des rois d'avant et d'après, c'est qu'il n'ait point séparé +l'artiste de l'artisan, qui, dans tant de professions n'est pas moins +artiste. À la <i>Galerie des Antiques</i>, que Catherine avait créée eût été +joint de plain-pied le <i>Conservatoire des arts et métiers</i>.</p> + +<p>Il ne voulait rien pour lui qu'il ne communiquât aux autres. Par lui, la +<i>Bibliothèque royale</i>, mise à Paris, ouverte à tous, devint vraiment +celle du peuple, comme eût été le <i>Musée des métiers</i> et le <i>Jardin des +plantes</i> qu'il voulait créer.</p> + +<p>Le roi, le peuple, logeant désormais sous le même toit, dans le Louvre, +cet homme curieux, bienveillant, avide du bien, du nouveau et des belles +choses, eût descendu de son musée aux ateliers, eût assisté aux progrès +industriels, eût causé avec l'ouvrier, comme il faisait avec le paysan, +et se fût incessamment informé du sort du peuple.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> Quand parut la Maison rustique, le beau <i>Théâtre d'agriculture</i> +d'Ollivier de Serres, Henri IV le lut religieusement une demi-heure par +jour.</p> + +<p>«Pâturage et labourage, deux mamelles de l'État.» Cet axiome de Sully +était au cœur d'Henri IV. Il aurait voulu que les seigneurs, au lieu +de mendier à la cour, allassent vivre sur leur domaines, les vivifier.</p> + +<p>«On sent dans Ollivier de Serres (dit si bien M. Doniol, <i>Classes +rurales</i>, 332) l'idéal qui animait Sully. C'est la tradition des +laboureurs de Bernard de Palissy qu'Ollivier transporte au domaine +seigneurial, et que Sully met dans l'État. Une société assise sur le +travail de la terre où l'homme aurait cette vigueur morale que donne la +vie rustique, où le travail, accepté comme un devoir, fonderait seul la +richesse, où la richesse rurale dominerait l'économie politique, c'est +la grande et sainte pensée de ces trois grands huguenots.»</p> + +<p>Sous Louis XIV, je vois qu'un bon citoyen, Vauban, l'illustre ingénieur +qui fortifia toutes nos places, dans les longs et tristes loisirs qu'il +avait des mois entiers sous les murs de ces citadelles, s'informait avec +sollicitude des causes de la misère, interrogeait le paysan, +compatissait à son sort et cherchait les moyens de l'améliorer. Sous le +règne d'Henri IV, ce curieux, ce citoyen, c'est le roi lui-même. Notez +qu'ici ce n'est pas un solitaire comme Vauban, mais un homme tiraillé de +mille influences, et d'affaires et de passions; mais son cœur restait +tout entier. Après cette vie mêlée et d'efforts et de misères (j'y +comprends surtout ses vices), qui auraient blasé, endurci tout autre, il +gardait <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> la même chaleur, le même amour du bien public.</p> + +<p>«Quand il alloit par pays, dit Matthieu, il s'arrêtoit pour parler au +peuple, s'informoit des passants, d'où ils venoient, où ils alloient, +quelles denrées ils portoient, quel étoit le prix de chaque chose. Et, +remarquant qu'il sembloit à plusieurs que cette facilité populaire +offensoit la gravité royale, il disoit: «Les rois tenoient à déshonneurs +de savoir combien valoit un écu, et moi, je voudrais savoir ce que vaut +un liard, combien de peine ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin +qu'ils ne fussent chargés que selon leur portée.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> CHAPITRE IX<br> +<span class="smcap">LA CONSPIRATION DU ROI ET LA CONSPIRATION DE LA COUR<br> +1606-1608</span></h2> + +<p>Deux conspirations commencent en 1606, qui marchent parallèlement +pendant trois années:</p> + +<p>Celle du roi pour sauver l'Europe;</p> + +<p>Celle de la cour pour tuer le roi.</p> + +<p>La première, celle du roi, se motivait, nous l'avons dit, par le succès +effrayant des catholiques en Allemagne, par la discorde et la faiblesse +des protestants, qui déjà avaient perdu pied dans dix États +considérables. La maison d'Autriche, malgré ses divisions intérieures, +la vieille Espagne ruinée, se trouvaient relevées <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> par là, et +on les voyait venir pour s'emparer du bas Rhin (Clèves, Juliers). Déjà +le haut Rhin presque entièrement était redevenu catholique. Cette +situation effrayait les catholiques mêmes, et tous, du fond même du Nord +ou de l'Est (Hongrie, Moravie), regardaient du côté du prince qu'on +croyait impartial, non protestant, non catholique, mais <i>homme</i> et +bienveillant pour tous. Sa victoire, qu'on le dît ou non, se serait +trouvée, par le fait, l'avénement du droit nouveau, du droit <i>humain</i>, +extérieur et supérieur au principe religieux du Moyen âge.</p> + +<p>Tous les opprimés de la terre se tournaient vers lui, non-seulement les +chrétiens, mais les mahométans mêmes. Les Morisques d'Espagne, tenus +plusieurs années sous le couteau, n'ignorant pas qu'on discutait leur +massacre général, s'adressaient à Henri IV dès 1603. Occasion admirable +qui le faisait pénétrer aux entrailles de l'Espagne même. Mais occasion +embarrassante, qui aurait mis en lumière l'impartialité réelle du +nouveau principe politique, <i>humain</i>, et sa parfaite indifférence à +l'idée religieuse. Elle l'aurait trop démasqué, et lui eût ôté le +pouvoir de diviser les catholiques. Il ne pouvait l'espérer qu'en +restant demi-catholique.</p> + +<p>La fortune l'embarrassait ainsi, à force de le bien servir. La coalition +future qui se préparait pour lui était véritablement immense, mais +hétérogène, monstrueuse, se composant d'hommes de toutes religions.</p> + +<p>Quelles que fussent ses réserves et ses dissimulations, cette +monstruosité ne laissait pas d'apparaître. <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Les zélés la lui +imputaient et n'étaient pas loin de l'envisager comme un perfide et un +traître, un Janus à double face, un Judas. Un peuple immense de simples, +de dévots aveugles, sincères, désiraient sa mort, et la demandaient à +Dieu, s'accordant très-bien en cela avec l'Espagne et ce qui restait de +la Ligue, avec les grands et la cour, la famille même du roi et son plus +intime intérieur. Mais qui exécuterait, qui ferait le coup? Il fallait +un fanatique; c'est ce qui retarda la chose. Si nombreux dans l'autre +siècle, ils étaient rares dans celui-ci, et l'on n'avait que des bigots.</p> + +<p>Le danger réel du parti, c'est que les catholiques n'étaient pas sûrs +eux-mêmes de rester fixement fidèles à l'intérêt catholique. Le roi +pouvait les diviser. Le pape même, Paul V, fort peu Français +d'inclination, n'aurait pas été fâché que son bon ami le Roi Catholique +fût éreinté en Italie par le mécréant Henri IV. Le bigot par excellence, +le Bavarois, égalé ou surpassé par son émule Ferdinand d'Autriche, eût +laissé faire le roi en Allemagne pour l'abaissement de ces chers alliés, +les Autrichiens. Le Savoyard, si Espagnol et mari d'une Espagnole, +n'espérant plus la succession d'Espagne quand Philippe III eut des +enfants, chercha à faire ses affaires d'un autre côté, et offrit de +tourner la France contre son beau-frère.</p> + +<p>Le parti catholique, si peu sûr de lui, et certain d'être vaincu, avait +en revanche une chose pour lui et un avantage; c'est que le faisceau +terrible de forces qui le menaçait n'avait encore qu'un lien +très-fragile, la vie d'un individu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> L'espoir du parti de l'avenir (qui n'est point un parti, mais +l'<i>humanité</i> elle-même) était alors un homme. Digne ou non, celui-ci +seul le représentait, et, lui mort, pour longtemps il restait dissous. +Un rhume suffisait pour trancher la question générale du monde, ou bien +un couteau de deux sous.</p> + +<p>En l'année 1606, le roi d'une part, et de l'autre les ennemis du roi, +mirent les fers au feu.</p> + +<p>Le roi s'accorda avec Sully sur ce qu'il voulait et se mit dès lors en +lutte avec la reine et la cour qui voulaient la chose contraire. +«Entamons par l'Allemagne, dit-il, offrons l'Empire à la Bavière; puis +au duc de Savoie la royauté de Lombardie, avec ma fille pour son fils +... Maintenant, comme la reine me fait un cas de conscience de m'écarter +de Rome et de la maison d'Autriche d'où elle est sortie, comme elle veut +nous joindre à l'Espagne par un double mariage, <i>je la laisserai en +doute du côté vers lequel je penche</i>.»</p> + +<p>Voilà ce qu'on peut appeler la conspiration du roi. Elle reposait sur +plusieurs négociations, très-cachées, pour diviser les catholiques et +les armer contre eux-mêmes. Elle impliquait une bascule peu glorieuse +pour le roi, force caresses aux Jésuites, etc. État trouble qui durera +longtemps par l'hésitation de la Savoie et par la fatigue de la +Hollande, qui fit trêve avec l'Espagne sans le roi, et le força +d'ajourner les projets de guerre, de s'associer à ses négociations, de +se faire au moins l'arbitre du traité qu'elle eut fait sans lui.</p> + +<p>Dans cette même année 1606 où le roi, à l'Arsenal, arrêtait avec Sully +sa grande pensée, à l'Église de <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> Saint-Jean en Grève, pendant +un sermon, deux personnes, qui semblaient venues par hasard, arrêtèrent +une alliance entre d'anciens ennemis, qui s'unirent et se liguèrent pour +tramer la mort du roi.</p> + +<p>Quoiqu'on ait brusqué, étouffé, le procès de Ravaillac, quoiqu'on ait +assassiné le témoin Lagarde et muré aux oubliettes la demoiselle +d'Escoman (autre témoin plus terrible), la voix du sang a parlé! Et il +est clair aujourd'hui que le complot partit du Louvre, que la reine en +eut connaissance, qu'on n'eut pas besoin de chercher, de payer un +assassin, parce que, trois années durant, on en fit un, exalté par des +sermons meurtriers et chauffé à blanc par les moines.</p> + +<p>Les deux personnes qui se trouvèrent au sermon de Saint-Jean, et qui +complotèrent sous les yeux de la foule, étaient un grand seigneur, une +grande dame: le duc d'Épernon et Henriette d'Entragues. C'est la +déposition expresse de cette femme infortunée qu'on mura, qui ne se +démentit point et mourut pour la vérité.</p> + +<p>D'Épernon avait vu tomber Biron et Bouillon. Il sentait que son tour +venait. Le roi l'avait déjà frappé dans son revenu, lui interdisant des +taxes arbitraires, et dans sa puissance, ayant mis sous sa main la place +de Metz.</p> + +<p>Henriette voyait dans le roi l'obstacle à un grand mariage qu'elle +voulait se faire chez les Guises. Le roi l'avait tour à tour mise haut +et bas, fait presque reine, éloignée. Cette ambition exaltée, rabaissée, +tournait en fureur; elle subissait son amour avec dépit, avec injures. +Elle ne lui cachait point sa haine. <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Tout ce que les +anecdotiers, les Tallemant et autres, ont recueilli de dégoûtant sur les +infirmités, vraies ou fausses, d'Henri IV, ce sont les reproches mêmes +et les dérisions par lesquelles la petite furie se vengeait de ses +caresses. Lui, il la trouvait plus charmante, et peu généreusement +jouissait de ce triste jeu avec une créature féline qui du chat passait +au tigre.</p> + +<p>Les Guises s'amusaient d'elle, s'en moquaient au fond, car toute leur +pensée était d'avarice. Ils auraient voulu que le roi mourût, non pour +épouser Henriette, mais, au contraire, pour avoir la grande et +très-grande héritière, mademoiselle de Montpensier, et pour ne pas +donner au bâtard du roi une autre grosse fortune qui allait leur +échapper avec mademoiselle de Mercœur.</p> + +<p>D'Épernon avait été le mortel ennemi des Guises, et c'est pour les +rapprocher et «conclure une alliance» qu'Henriette traita avec lui à +Saint-Jean en Grève.</p> + +<p>Bientôt à ses alliés un autre s'unit, celui qui disposait absolument de +l'esprit de la reine, son chevalier, Concini.</p> + +<p>Concini, non content d'avoir le réel de la faveur, en avait voulu +l'éclat, le scandale. De ses petites épargnes, il allait acheter, pour +un million, une terre princière, la Ferté. Le roi, si patient, eut peur +cependant, du bruit que cela ferait, et il prit la liberté, non de dire +(il n'eût osé), mais de faire dire à la reine, par madame de Sully, que +cela lui ferait du tort et qu'on pourrait en jaser.</p> + +<p>Cet avis timide, ménagé par la dame autant qu'elle <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> put, jeta +le signore Concini dans une épouvantable fureur. Une telle révolte du +mari contre le cavalier servant était dans les mœurs italiennes chose +inouïe, intolérable. Le roi s'était méconnu; on le lui fit voir. Non +seulement Concini lava la tête à la dame, mais dit qu'il se moquait du +roi, qu'il n'avait pas peur du roi, et que, si le roi bougeait, il lui +arriverait malheur.</p> + +<p>Le roi n'aimait pas les disputes. Il craignait un peu la reine, +acariâtre, têtue, qui, une fois qu'elle boudait, restait intraitable, et +des mois entiers. Il la ménageait aussi, parce qu'elle était toujours +grosse. Sa fécondité était admirable. De prime abord, en arrivant, elle +eut deux enfants en deux ans, et l'interruption fut courte: à partir de +1605, elle ne manqua jamais d'avoir un enfant par année.</p> + +<p>Une reine tellement féconde ne craignait aucun divorce. Aussi +n'avait-elle pour le roi aucun ménagement. Comme elle avait peu d'esprit +et qu'un fou la gouvernait, il en advint un scandale plus grand que +n'aurait été l'acquisition de la Ferté.</p> + +<p>Concini, dont le grand mérite, outre sa jolie figure, était sa bonne +grâce à cheval, voulut, exigea qu'on lui arrangeât une fête où il pût se +montrer solennellement. Il ne prit pas un lieu obscur, mais royalement +la place historique du fameux tournoi d'Henri II, les lices de la grande +rue Saint-Antoine devant la Bastille. Du moins, ce n'était pas cette +fois un combat bien dangereux, mais tout bonnement une course de bague. +Du reste, la même dépense, et guère moins d'émotion. Les vives rivalités +des hommes, la faveur des dames pour celui-ci ou celui-là, leurs +palpitations, tout <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> était de même,—et pour un jeu puéril de +sauteurs et d'écuyers. L'heureux faquin, brillant d'audace, tint la +partie contre les princes et tous les grands de France, envié et admiré, +sous les yeux de la reine, qui siégeait là comme juge et dame du +tournoi, et qui, de sa faveur visible, l'avouait pour son cavalier.</p> + +<p>Il fut très-amer au roi qu'on se gênât si peu pour lui; cela touchait à +l'outrage public. Il n'en parla qu'à Sully, mais d'autres le devinèrent, +et quelqu'un lui demanda s'il voulait qu'on tuât Concini.</p> + +<p>Il était à cent lieues d'une telle chose, et cependant il croyait que +ces gens, épargnés par lui, ne l'épargneraient pas lui-même. Il en était +convaincu et le disait à Sully. «Cet homme-là me menace ... Il adviendra +quelque malheur ... Vous le verrez, ils me tueront.»</p> + +<p>Cette prévision qu'il avait de sa mort lui fit désirer d'autant plus de +régler les affaires des siens. Il insista auprès des Guises pour qu'on +accomplît enfin le traité de mariage qu'eux-mêmes avaient sollicité, +obtenu par Gabrielle, entre César de Vendôme et mademoiselle de +Mercœur. Mais les temps étaient changés; madame de Mercœur voulait +éluder; elle ne voulait donner ni la fille ni un dédit considérable +d'argent que le traité stipulait en cas de refus. On fit jouer à la +fille une grande comédie d'effet populaire, qui devait indigner les +simples et leur faire détester le roi. Cette enfant, comme d'elle-même, +se sauva aux Capucines, dit qu'elle aimait mieux cet ordre si dur, +jeûner et marcher pieds nus. Le roi étant fort mécontent de ce violent +coup de théâtre, la mère aggravait en disant: «Prenez mon bien, prenez +ma vie.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> À tous ces éléments de haine, de conjuration, à ces vœux de +mort, un centre manquait. Il vint. Un ambassadeur d'Espagne, superbe, +grave et rusé, don Pèdre, vint attiser le feu et jeter, surtout au +Louvre, entre le roi et la reine, la pomme de discorde, l'offre du +double mariage espagnol. La condition eût été la chose impossible et +funeste, l'abandon de la Hollande que le roi venait de garantir par un +solennel traité.</p> + +<p>Ce don Pèdre devint le héros du jour. Les dames n'avaient d'yeux que +pour lui. On répétait tous ses mots noblement espagnols et castillans. +La reine lui faisait la cour et se disait sa parente. Le roi, contre son +habitude, fut net et ferme, ne lui donna nul espoir et rabattit ses +bravades. Alors il changea de style et le flatta bassement. Un jour +qu'un valet, dans le Louvre, passait en portant l'épée d'Henri IV, +l'Espagnol l'arrête, la prend, la tourne et retourne, la regarde bien, +la baise: «Heureux que je suis, dit-il, d'avoir tenu l'épée du plus +brave roi du monde!»</p> + +<p>Il resta huit mois ici, traînant et gagnant du temps, faisant le malade, +tâtant nos plaies, les irritant, travaillant le vieux levain du +<i>Catholicon</i>, donnant courage à tous nos traîtres, aux futurs assassins +du roi.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> CHAPITRE X<br> +<span class="smcap">LE DERNIER AMOUR D'HENRI IV<br> +1609</span></h2> + +<p>La Hollande fatiguée voulait, exigeait la paix, au moment où tout +annonçait le réveil de la guerre. Le roi travaillait au traité qui +ajournait tous ses projets. En attendant, il s'ennuyait. Le Louvre +n'était plus tenable. On eût dit que la régence avait déjà commencé. La +cour, visiblement, était d'un côté, et le roi de l'autre. À une entrée +du Dauphin, tout le monde se précipita au-devant de lui; le roi resta +seul.</p> + +<p>Le jour, ses courses à l'Arsenal; au soir, le jeu, c'était sa vie. +Ajoutez-y la lecture des romans de chevalerie. <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> Le torrent des +Amadis (cinquante volumes in-folio!) continuait. Les Parisiens disaient +«que toute sa Bible était <i>l'Amadis de Gaule</i>.»</p> + +<p>Au printemps de 1609, on lui mit en main l'<i>Astrée</i>, livre doux, +ennuyeux, où les chevaliers ne sont plus que de langoureux bergers. Le +tout faiblement imité des pastorales espagnoles.</p> + +<p>Du moins la tendance était pure, la réaction de l'amour. Le nouveau +roman put être loué de saint François de Sales. Et l'auteur lui-même, +d'Urfé, compare son innocente <i>Astrée</i> à la dévote <i>Philothée</i>.</p> + +<p>La grande réputation d'un livre si faible, étonne, mais elle tient à la +surprise qu'elle causa, étant en contraste avec l'impureté du temps. +Beaucoup paraissaient excédés des femmes; ils les fuyaient, retournaient +aux mœurs d'Henri III. Ils haïssaient la nature, la lumière, l'amour. +Il leur fallait l'obscurité, des plaisirs sauvages, égoïstes. Le jeune +Condé, à vingt ans, était déjà sombre et avare comme un vieux sénateur +de Gênes, ou comme ces nobles de Venise, lucifuges et fils de la nuit. +Henri IV, qui avait prêché d'exemple l'amour des femmes, était indigné +de voir son petit Vendôme à quinze ans avoir tous les goûts d'un page +italien.</p> + +<p>Pour lui, on le voit dans ses lettres à Corisande, à Gabrielle, il +gardait sous l'homme d'affaires une étincelle poétique. Il était tendre +à la nature, sensible à toute beauté, et même (chose rare alors) au +charme des lieux. Après une longue vie d'épreuves et tant de misères +morales, dans cet homme indestructible, l'étincelle était la même, plus +vive encore, en finissant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> Le romanesque projet que lui attribue Sully<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, de vouloir +fonder la paix éternelle, de créer, par une guerre courte et vive, un +état nouveau de tolérance universelle, d'amitié entre les États, est-il +d'un fou? Je ne sais; sans nul doute il est d'un poète.</p> + +<p>Mais c'était surtout par l'amour que ce sens devait éclater en lui. Le +voilà, à cinquante-huit ans, qui un matin se retrouve lancé, comme il ne +fut jamais, dans la poésie et dans le rêve.</p> + +<p>En janvier 1609, la reine organisait un ballet des <i>Nymphes de Diane</i>. +Le roi et elle étaient (comme toujours) en discorde; ils ne pouvaient +s'entendre sur le choix des dames qui feraient les nymphes. Et, comme +toujours aussi, la reine l'avait emporté et en faisait à sa tête, de +sorte que le roi, de mauvaise humeur, pour ne pas devoir aller aux +répétitions, avait fait fermer sa porte. Une fois pourtant, en passant, +il jette <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> un regard dans la salle. Il se trouve juste au moment +où l'une de ces nymphes armées levait son dard et semblait le lui +adresser au cœur. Le coup porta, et si bien, que le roi s'évanouit +presque ... C'était mademoiselle de Montmorency.</p> + +<p>Elle était presque encore enfant; elle avait à peine quinze ans. Mais +elle avait le cœur haut, ambitieux; elle vit le roi, et sans doute se +plut à lui porter le coup.</p> + +<p>Il explique très-bien à Sully ce qu'il avait éprouvé. Cette enfant, qui +devait un jour être mère du grand Condé, lui parut, dans ce regard, non +seulement unique en beauté, mais <i>en courage</i>, dit-il. Il y vit ce dont +rien encore ne lui avait donné l'idée, une lueur héroïque, et d'avance +l'éclair de Rocroy.</p> + +<p>La figure du grand Condé, si triste dans les portraits, fait pourtant +conjecturer par son sauvage nez d'aigle et ses yeux d'oiseau de proie, +ce que put avoir de vainqueur le sourire, la menace enjouée de son +irrésistible mère.</p> + +<p>Mademoiselle de Montmorency, dès sa naissance, avait été une merveille, +une légende. Sa mère, plus belle que noble, s'était, dit-on, donnée au +diable. De là son grand mariage et deux enfants admirables; cette fille +de beauté fantastique, telle qu'on croyait que l'autre monde (ange ou +diable) y avait passé.</p> + +<p>Le terrible pour le roi, c'était l'âge: elle quinze ou seize ans; et lui +cinquante-huit. Un monde de faits, de batailles, d'émotions, était +lisible sur ce visage, où l'histoire du temps pouvait s'étudier. Ses +ruses y avaient laissé trace, et aussi ses larmes, sa sensibilité +<span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> facile; barbe grise; lui-même disait: «Le vent de mes +adversités a soufflé dessus.»</p> + +<p>L'irrécusable document que nous avons de ce visage, c'est le plâtre pris +sur lui en 93, quand on le trouva si bien conservé. Sauf une légère +convulsion qui suivit le coup de couteau et qui a fait remonter un coin +de la bouche, rien n'est altéré. La tête est forte pour un homme de sa +taille. Le profil ressemble à François I<sup>er</sup>; mais il est bien plus +arrêté et surtout plus spirituel, il est d'un homme, l'autre d'un grand +enfant. Le nez, moins long et tombant, semble ferme et courageux. Il +incline un peu à gauche, soit par l'effet de la convulsion, soit que +dans la vie il ait été tel. Le front est extrêmement beau, non pas d'un +vaste génie, mais d'un esprit vif, intelligent, rapide, sensible à +toutes choses. Les yeux sont dans une arcade marquée, non profonde. Ils +ne sont pas très-grands, mais doux, charmants, infiniment aimables.</p> + +<p>L'incertain dans cette figure, c'est la bouche moins visible sous la +barbe, et un peu tirée de côté. Autant qu'on peut entrevoir, elle ne +rassurerait pas trop; elle semble fuyante et flottante. Ajoutez ce nez +indirect qui semble d'un homme incertain.</p> + +<p>Le masque, selon le jour et l'aspect, a des expressions très-diverses. +Vu de haut, il est funèbre. Face à face et de niveau, il est douloureux. +Vu d'au-dessus, il sourit et paraît comique, sceptique; il dit: oui et +non.</p> + +<p>Ce qui est sûr et certain en cet homme, ce qui est visible, c'est +l'amour. Les yeux fermés couvent de tendres pensées et continuent +toujours leur rêve. La folie croît par les obstacles. D'une part, à +l'Arsenal, <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> l'homme positif et sage, l'homme de la grande +confiance, montrait l'impossibilité, l'absurdité, le ridicule. D'autre +part, au Louvre, on disait qu'elle était engagée, promise; mais c'était +justement ce qui piquait le roi, qu'un mariage de cette importance eût +été réglé par son compère, le vieux connétable, sans qu'il n'en sût +rien. D'Épernon avait travaillé le vieillard, lui avait persuadé de la +marier brusquement à leur ami de jeu, le beau Bassompierre, colonel des +Suisses, issu des cadets de Clèves, mais qui n'eut jamais aspiré si +haut. Ce fat, qui, trente ans après, a écrit ses Mémoires, ne manque pas +de faire croire que son mérite avait fait tout.</p> + +<p>M. de Bouillon, parent de la demoiselle, à qui on n'avait rien dit du +mariage, s'en vengea en donnant au roi le conseil de la donner à son +neveu, le jeune prince de Condé. C'était l'avis de Sully et de tous les +gens raisonnables. Le roi fut forcé d'avouer que c'était le meilleur +parti.</p> + +<p>La passion est si rusée, que, dans son for intérieur, il calculait, il +espérait que ce mariage ne serait pas un mariage, Condé détestant les +femmes.</p> + +<p>Ce personnage sournois, taciturne alors (plus tard il devint beau +diseur), se tenait près du roi, tout petit et fort servile. Il attendait +tout de lui. Il était très-pauvre, sa naissance même était contestée. +Était-il sûr qu'il fût Condé? Les Condés, jusque-là rieurs, à partir de +celui-ci, ont tous des mines tragiques. Il était né, il est vrai, dans +un moment fort sérieux, sa mère étant en prison pour empoisonnement. Un +petit page gascon, son amant, avait pris la fuite, et le mari <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> +brusquement était mort. Les tribunaux huguenots la jugèrent coupable et +la mirent pour toujours entre quatre murs. Mais elle se fit catholique; +d'autres tribunaux la lavèrent, ce qui refit légitime cet enfant né en +prison. Les Bourbons le renièrent, protestèrent. Le roi, par pitié, +n'ayant point d'ailleurs d'autre héritier alors, le soutint Condé, le +maintint Condé. Il ne lui donna pas grand'chose, comptant l'enrichir par +un mariage. Lui, docile, modeste, attendait, et, en attendant se liait +sous main avec les parlementaires pour qu'ils le soutinssent si sa +naissance était contestée, ou, après le roi, l'aidassent à bouleverser +le royaume.</p> + +<p>Mariée à cette face de pierre, à cet ennemi des femmes, mademoiselle de +Montmorency devait s'ennuyer, chercher des consolateurs. Et, comme elle +était haute et fière, pour chevalier qui prendrait-elle? le plus haut +placé, le roi.</p> + +<p>C'était le calcul de celui-ci, peu moral, mais selon le temps. Il lui +fallait, au préalable, avaler l'amère médecine du mariage. Il essaya de +la tourner en gaieté, en y menant Bassompierre et s'amusant de la figure +désespérée qu'il y fit. Mais, malgré cette malice, le rieur, qui avait +plutôt envie de pleurer, rentra comme frappé au Louvre; la goutte le +prit et le mit au lit. Lié là et immobile, d'autant plus imaginatif, +sous la griffe de sa passion, il n'avait plus la force de la cacher, la +disait à tout le monde. On se relayait jour et nuit pour lui lire +l'<i>Astrée</i>.</p> + +<p>Le mariage eut lieu le 3 mars, et Condé savait si bien pourquoi on +l'avait marié, qu'il se contenta <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> de palper l'immense dot (deux +cent mille écus), mais se tint loin de sa femme, comme d'un objet sacré, +réservé et défendu. La mariée semblait déjà veuve, et cela alla ainsi +jusqu'à ce que des événements politiques qui survinrent enhardirent +Condé, deux mois et demi après le mariage, à ne plus ménager le roi.</p> + +<p>Le coup que l'on attendait depuis des années éclata à la fin de mars. Le +25, le duc de Clèves mourut, et la question du Rhin fut posée, le duel +ouvert entre les maisons de France et d'Autriche.</p> + +<p>Dès 1604, le roi avait dit: «Je ne tolérerai pas à Clèves l'Espagnol ni +l'Autrichien.»</p> + +<p>Cependant cette chose prévue fut comme «un tonnerre»: c'est le mot dont +Villeroy se servit.</p> + +<p>Jeannin, qui négociait, rendit à l'Espagne l'essentiel service de +brusquer la trêve avec la Hollande, qui fut signée deux jours après +(mars 1609).</p> + +<p>Le roi ne s'en déclara pas moins tout prêt à agir. Il se dit guéri, se +leva et se montra dans Paris d'abord. Il alla au Pré-aux-Clercs, et +s'amusa à une chasse de malade que les bourgeois aimaient fort, la +chasse à la pie.</p> + +<p>Il ordonna qu'on lui fît une belle et riche cotte de mailles, +fleurdelisée d'or, pour porter un jour de bataille, s'il pouvait avoir +l'honneur d'y amener Spinola, le général des Espagnols.</p> + +<p>Du reste, dom Pèdre avait dit qu'il avait le diable au corps. Il +semblait que le Béarnais eût, de race, apporté, gardé la verdeur de la +montagne, ce mystère de chaude vie que les Pyrénées versent dans leurs +eaux. Il garda cela au tombeau. Sa dépouille, pendant <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> deux +cents ans, y resta telle qu'au premier jour. N'eût-il pas eu cette vie +forte, l'Europe le priait à genoux de la prendre, de se refaire jeune.</p> + +<p>Venise, dit un contemporain, adorait ce soleil levant; quand on voyait +un Français, tous les Vénitiens couraient après lui, criant comme les +<i>Papimanes</i> de Rabelais: «L'avez-vous vu?»</p> + +<p>À la cour de l'Empereur, on disait: «Qu'il ait l'Empire, qu'il soit vrai +roi des Romains, et réduise le pape à son évêché!»</p> + +<p>L'électeur de Saxe faisait prêcher devant lui sur l'évidente analogie +entre Henri IV et David.</p> + +<p>La Suisse avait imprimé un livre, intitulé: <i>Résurrection de +Charlemagne.</i></p> + +<p>L'affaissement de l'Espagne et de l'Angleterre elle-même, depuis la mort +d'Élisabeth, avait mis le roi si haut, que, si on le voyait agir, on +l'eût salué de toutes parts pour chef de la chrétienté.</p> + +<p>Plus que de la chrétienté même. Les mahométans d'Espagne voulaient être +ses sujets.</p> + +<p>Position unique, qu'il devait moins à sa puissance qu'à sa renommée de +bonté, de modération et de tolérance.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> CHAPITRE XI<br> +<span class="smcap">PROGRÈS DE LA CONSPIRATION.—FUITE DE CONDÉ<br> +1609</span></h2> + +<p>On avait vendu, en 1607, à la grande foire de Francfort, plusieurs +livres d'astrologie où l'on disait que le roi de France périrait dans la +cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en 1610, qu'il ne +serait pas heureux dans son second mariage, qu'il mourrait de la main +des siens, ne laisserait pas d'enfants légitimes, mais seulement des +bâtards. Ces livres vinrent à Paris, et chacun les lut. Le Parlement les +fit saisir.</p> + +<p>Lestoile, qui les vit, raconte que, la même année 1607, un prieur de +Montargis trouva plusieurs fois sur l'autel des avis anonymes de la +prochaine mort du roi. Il fit passer ces avis au chancelier, qui n'en +tint compte. Le même prieur le contait plus tard à Lestoile en pleurant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> En 1609, le docteur en théologie Olive, dans un livre imprimé +avec privilége et dédié à Philippe III, annonçait pour 1610 la mort du +roi de France. (<i>Mém. de Richelieu.</i>)</p> + +<p>On pouvait prédire qu'il serait tué. Chacun le croyait, le pensait et +s'arrangeait en conséquence. La prédiction, en réalité, préparait +l'événement; elle affermissait les fanatiques dans l'idée et l'espoir +d'accomplir la chose fatale qui était écrite là-haut.</p> + +<p>À l'entrée de D. Pèdre à Paris, le roi, étant en voiture avec la reine, +se rappela qu'on lui avait prédit qu'il serait tué en voiture, et, le +carrosse ayant penché, il se jeta brusquement sur elle, si bien qu'il +lui enfonça au front les pointes des diamants qu'elle avait dans ses +cheveux. (<i>Nevers.</i>)</p> + +<p>Ces craintes n'étaient pas vaines. Au départ de D. Pèdre (février 1609), +on put voir qu'il n'avait pas perdu son temps. Le vent d'Espagne, le +souffle de haine et de discorde, souffla de tous côtés. D'abord au +Louvre; la reine trouvait impardonnable le refus des mariages espagnols. +Ces glorieux mariages, qui (dans ses petites idées de petite princesse +italienne) étaient l'Olympe et l'Empyrée, manqués, perdus par son mari! +et les basses idées d'Henri IV de marier ses enfants en Lorraine, en +Savoie! Cette fermeté toute nouvelle dans un homme qui cédait toujours, +c'était entre elle et lui un plein divorce. Le roi crut, ce même mois +(février 1609), l'apaiser et la regagner, lui offrant de renoncer à +toute femme, si elle renvoyait Concini. Sans s'arrêter aux rebuffades, +il se rapprochait d'elle, et elle devint enceinte (d'une fille, +<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> la reine d'Angleterre); mais le cœur resta le même, la +rancune plus grande d'être infidèle à Concini.</p> + +<p>Celui-ci, loin d'être chassé, était si fort chez elle, si absolu à ce +moment, qu'un oncle de la reine, Juan de Médicis, lui ayant déplu, il le +fit chasser, quoiqu'il fût fort aimé du roi. Concini et Léonora, plus +tard accusés, non sans cause, de l'avoir ensorcelée, l'avaient +certainement assotie au point de lui faire croire qu'il faisait jour la +nuit; ils lui persuadèrent que son mari (et Henri IV!) au moment même où +il se rapprochait d'elle, voulait l'empoisonner. Elle le crut si bien, +qu'elle ne voulut plus dîner avec lui, affichant la défiance, mangeant +chez elle ce que sa Léonora apprêtait, refusant les mets de son goût que +le roi choisissait de sa table et lui envoyait galamment.</p> + +<p>Ces brouilleries publiques enhardirent tout le monde contre le roi. Les +jésuites jouèrent double rôle, le flattant par Cotton, l'attaquant par +un P. Gauthier. On devinait fort bien que, tant que le roi n'entamerait +pas la grande guerre, il endurerait tout des catholiques. Ce Gauthier, +en pleine chaire, ouvre la croisade contre les huguenots, contre le roi +même. Les sermons de la Ligue recommencent à grand bruit. On ne se tient +pas aux paroles, on les traduit en actes. En Picardie, un temple rasé +par un prince du sang, le comte de Saint-Pol. À Orléans, un cimetière +des huguenots menacé, violé, s'ils ne fussent accourus en armes. À +Paris, sous les yeux du roi, le chemin de Charenton infesté par le +peuple, le <i>bon peuple</i> des sacristies; les gens qui vont au prêche +insultés à coups de pierre, entre autres un malheureux infirme <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> +sur qui on lâchait les enfants; ils le tiraient, ils le battaient; n'y +voyant pas, il ne résistait guère. La foule appelait ce pauvre homme +l'<i>Aveugle de la Charenton</i>.</p> + +<p>La Rochelle se fortifia, à tout événement.</p> + +<p>Le roi ne faisait rien. Les Guises impunément tentèrent plusieurs +assassinats. Le jour même où le roi défendit les duels, un des Guises en +cherche un. Ils se succédaient près d'Henriette, moins par amour, ce +semble, que pour faire pièce au roi. Toute sa vengeance fut de leur +faire exécuter le traité de mariage; l'héritière de Mercœur fut +donnée enfin à Vendôme. Larmes, fureur et résistance. Les jeunes Guises +s'en allèrent à Naples, au foyer des plus noirs complots, où le +secrétaire de Biron, où les assassins de la Ligue avaient pris domicile, +et (d'accord avec les jésuites) organisaient l'assassinat.</p> + +<p>Le roi en eut nouvelle. Il lui arriva d'Italie un Lagarde, homme de +guerre normand, qui, revenant des guerres des Turcs, s'était arrêté à +Naples, et y avait vécu avec Hébert, secrétaire de Biron, et autres +Ligueurs réfugiés. Lagarde raconta au roi qu'un jour, dînant chez +Hébert, il avait vu entrer un grand homme en violet, qui se mit à table +et dit qu'en rentrant en France il tuerait le roi. Lagarde en demanda le +nom; on lui dit: «M. Ravaillac, qui appartient à M. le duc d'Épernon, et +qui apporte ici ses lettres.» Lagarde ajoute qu'on le mena chez un +jésuite, qui était oncle du premier ministre d'Espagne, le Père Alagon. +Ce Père l'engagea fort à tuer le roi à la chasse, et dit: «Ravaillac +frappera à pied, et vous <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> à cheval.» Lagarde n'objecta rien, +mais il partit, et revint en France. Sur la route, il reçut une lettre +de Naples où on l'engageait encore à tuer le roi. Reçu par lui à Paris, +il lui montra cette lettre. Le roi dit à Lagarde: «Mon ami, +tranquillise-toi; garde bien ta lettre; j'en aurai besoin. Quant aux +Espagnols, vois-tu? je les rendrai si petits, qu'ils ne pourront nous +faire du mal.»</p> + +<p>Il avait entrevu plus qu'il n'eût voulu, que d'Épernon n'était pas seul +là dedans. Il ne devina pas Henriette, mais bien les entours de la +reine. Il sentit que Naples et Madrid étaient au Louvre, près de sa +femme, que la noire sorcière Léonora avec l'insolent Concini +pervertissait, endurcissait. Ils l'avaient décidée à faire venir une +dévote, la nonne Pasithée (c'était son nom mystique), que déjà on trouve +nommée dans les <i>Questions de Cotton au Diable</i>: «Est-il bon que la mère +Pasithée soit appelée?» Cette mère avait des visions, et savait par ses +visions <i>qu'il était urgent de sacrer la reine</i>, pour qu'on pût sans +doute se passer du roi et trouver au jour de sa mort une régence déjà +préparée.</p> + +<p>Le roi fut bouleversé de ces idées, n'en parla à personne. Il garda huit +jours ce cruel secret, quitta la cour, resta seul à Livry et dans une +petite maison de son capitaine de gardes. Puis, n'y tenant plus et ne +dormant plus, il vint à l'Arsenal tout dire à Sully (chap. 189, 180): +«Que Concini négociait avec l'Espagne, que la Pasithée, mise par Concini +auprès de la reine, la poussait à se faire sacrer, qu'il voyait +très-bien que leurs projets ne pouvaient réussir que par <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> sa +mort, qu'enfin il avait un avis précis qu'on devait l'assassiner.»</p> + +<p>Il se sentait si mal au Louvre, qu'il pria Sully de lui faire arranger à +l'Arsenal un tout petit logement; quatre chambres, c'était assez. Ainsi +ce prince redouté de toute l'Europe en était à ne plus coucher dans sa +propre maison. Le signor Concini l'avait à peu près mis dehors, à la +porte de chez lui.</p> + +<p>Son malheur, son isolement, rendirent à sa passion une furieuse force. +Il avait cru devenir père de la princesse «et en faire la consolation de +sa vieillesse.» Mais il se retrouva amant, amoureux fou. Elle en était +un peu coupable; elle l'encourageait. Sans doute, elle en avait pitié. +Un tel homme, un tel roi, celui dont l'Espagnol baisait l'épée à genoux, +et si persécuté chez lui, entouré de traîtres et d'embûches, c'était +sans doute de quoi attendrir un jeune cœur. Sa vieillesse n'était +qu'un malheur de plus. Elle le comparait à ce triste Condé, sournois, +avare, si pressé pour la dot, si peu pour la personne. Elle était dans +une situation singulière, mariée, toujours fille. Elle commença à se +dire que le roi pourrait divorcer encore. Et son père, le connétable, +peu satisfait sans doute de voir ce mariage sans mariage, eut les mêmes +pensées.</p> + +<p>Dans cette fermentation, la jeune fille fit un coup de tête. Elle fit +faire son portrait secrètement et l'envoya au roi. Coup suprême qui le +foudroya et le rendit tout à fait fou.</p> + +<p>Il se trouve, pour rendre la situation plus tragique, que, justement à +ce moment (17 mai), Condé se ravise, <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> revient. Au bout de dix +semaines, il se souvient qu'il a épousé la princesse et fait valoir ses +droits d'époux. Éclairé par sa mère, qui haïssait le roi (son +bienfaiteur), Condé avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de +l'aventure, qu'elle allait le poser comme adversaire du roi et +l'exhausser énormément, le rendre précieux pour les ligueurs et pour les +Espagnols. Donc il vint, prit possession de sa jeune femme, justement +irritée de cet oubli de six semaines, et, d'autorité, l'enleva, la cacha +à Saint-Valéry, bien sûr qu'on viendrait l'y chercher.</p> + +<p>Il est probable qu'elle avertit le roi. Il en perdit l'esprit. Son +désespoir lui fit faire une folie près de laquelle Don Quichote, sur la +<i>Roche pauvre</i> jouant le <i>beau Ténébreux</i> et faisant ses cabrioles, +aurait passé pour un sage.</p> + +<p>Il part à peu près seul et déguisé. À mi-chemin, un prévôt le prend pour +un voleur, l'arrête. Il lui faut dire: «Je suis le roi.» Il arrive. +Condé, averti, enlève encore sa femme, sûr que le roi suivra et +s'avilira d'autant plus.</p> + +<p>Le secret n'en était pas un; les dames de la princesse l'avaient bien +reconnu. Mais le roi, éperdu d'amour, ne leur demandait rien que de la +laisser voir. Son rêve était de la contempler «à sa fenêtre, entre deux +flambeaux, échevelée.» Elle eut cette complaisance, et l'effet fut si +fort qu'il tomba presque à la renverse. Elle-même dit: «Jésus! qu'il est +fou!»</p> + +<p>Le lendemain, elle partant, il alla se mettre au passage, sous la +jaquette d'un postillon, s'étant appliqué, pour mieux s'embellir, un +emplâtre sur l'œil. Elle <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> souffrit de le voir si abaissé, +laid et ridicule à ce point. Soit colère, soit pitié, pour lui donner +une parole, elle cria du carrosse: «Je ne vous pardonnerai jamais ce +tour-là!»</p> + +<p>Grand succès pour Condé. La partie était belle pour lui. Il en pouvait +tirer deux avantages: ou de l'argent, beaucoup d'argent, et il inclinait +à cela; ou bien (chose plus agréable à sa mère) une rupture avec le roi, +qui le constituerait candidat de l'Espagne au trône de France. Si les +Espagnols avaient désiré avoir en main le petit bâtard d'Entragues, +combien celui-ci valait mieux! La guerre venant, ils l'opposaient au +Béarnais, faux converti, relaps, apostat, renégat. Et, même, après la +mort du roi, ils lui offrirent, en effet, de déclarer Louis XIII +illégitime, bâtard adultérin, et de le porter au trône.</p> + +<p>Cependant la petite femme, qui brûlait d'être reine, avait signé +secrètement une demande de divorce. Mais la mère et le fils l'enlèvent. +Ayant pris de l'or espagnol qu'un médecin leur apporta, malgré ses +pleurs, ses cris, ils la mènent d'un trait à Bruxelles.</p> + +<p>Toute la situation était changée au profit de l'Espagne. Maintenant, si +le roi commençait la guerre préparée depuis dix ans, on allait rire; +vieux chevalier errant, il aurait l'air seulement de courir après sa +princesse.</p> + +<p>Tout le monde serait contre lui. Sa cruauté à l'égard de son épouse +infortunée, sa tyrannie dans sa famille, sa violence effrayante qui +forçait son pauvre neveu de fuir, n'ayant nul autre moyen de soustraire +sa femme aux derniers affronts, tout cela éclatait dans l'Europe, +<span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> au profit du roi catholique, protecteur des bonnes mœurs et +défenseur de l'opprimé.</p> + +<p>L'Espagne, en si bonne cause, ne pouvait manquer d'assistance. Le ciel +devait se déclarer, et, ne fît-il plus de miracles, il en devait un +cette fois pour la punition du tyran et la vengeance de Dieu.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> CHAPITRE XII<br> +<span class="smcap">MORT D'HENRI IV<br> +1610</span></h2> + +<p>Il y avait à Angoulême, place du duc d'Épernon, un homme fort +exemplaire, qui nourrissait sa mère de son travail et vivait avec elle +en grande dévotion. On le nommait Ravaillac. Malheureusement pour lui, +il avait une mine sinistre qui mettait en défiance, semblait dire sa +race maudite, celle des <i>Chicanous</i> de Rabelais, ou celle des <i>Chats +fourrés</i>, hypocrites et assassins. Le père était une espèce de +procureur, ou, comme on disait, <i>solliciteur de procès</i>. Le fils avait +été valet d'un conseiller au Parlement, et ensuite homme d'affaires. +Mais quand les procès manquaient, il avait des écoliers <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> qui le +payaient en denrées. Bref, il vivait honnêtement.</p> + +<p>Il avait eu de grands malheurs, son père ruiné, le père et la mère +séparés. Enfin, un meurtre s'étant fait dans la ville, on s'en prit à +lui, uniquement parce qu'il avait mauvaise mine. On le tint un an en +prison. Il en sortit honorablement acquitté, mais endetté, ce qui le +remit en prison. Là, seul et faisant maigre chère, il advint que son +cerveau creux commença à s'illuminer. Il faisait de mauvais vers plats, +ridicules, prétentieux. Du poète au fou, la distance est minime. Il eut +bientôt des visions. Une fois qu'il allumait le feu, la tête penchée, il +vit un sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme. Le +sarment jouait un grand rôle en affaires de sorcellerie; un plus modeste +aurait craint une illusion du diable. Mais celui-ci, orgueilleux, y vit +un miracle de Dieu. Ce sarment était devenu une trompe sacrée d'archange +qui lui sortait de la bouche et sonnait la guerre, la guerre sainte, car +de sa bouche, à droite et à gauche, s'échappaient des torrents +d'hosties.</p> + +<p>Il vit bien qu'il était destiné à une grande chose. Il avait été +jusque-là étranger à la théologie. Il s'y mit, lut, étudia, mais une +seule et unique question, le droit que tout chrétien a de tuer un roi +ennemi du pape. Mariana et autres faisaient grand bruit alors. Qui les +lui prêta? qui le dirigea? c'est ce qu'on n'a pas voulu trop éclaircir +au procès. Tout au moins il en avait bien profité, et était ferré +là-dessus.</p> + +<p>À sa sortie de prison, il confia ses visions, et le bruit s'en répandit. +On fit savoir au duc d'Épernon qu'il y <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> avait dans sa ville +d'Angoulême un homme favorisé du ciel, chose rare alors. Il l'apprécia, +s'intéressa à Ravaillac, et le chargea d'aller <i>solliciter</i> un procès +qu'il avait à Paris. Il devait, sur son chemin, passer d'abord près +d'Orléans, au château de Malesherbes, où il eut des lettres du père +Entragues et d'Henriette. Ils lui donnèrent leur valet de chambre, qui +le fit descendre à Paris, chez la dame d'Escoman, confidente +d'Henriette.</p> + +<p>Celle-ci fut un peu effrayée de cette figure. C'était un homme grand et +fort, charpenté vigoureusement, de gros bras et de main pesante, fort +bilieux, roux de cheveux comme de barbe, mais d'un roux foncé et +noirâtre qu'on ne voit qu'aux chèvres. Cependant, il le fallait, elle le +logea, le nourrit, le trouva très-doux, et, se repentant de son jugement +sur ce bon personnage, elle le chargea même d'une petite affaire au +Palais.</p> + +<p>Il resta deux mois à Paris; que fit-il ensuite? Lagarde nous l'apprend; +il alla à Naples pour le duc d'Épernon; il y mangea chez Hébert, et lui +dit qu'il tuerait le roi. C'était le moment, en effet, où le roi avait +garanti la Hollande et refusé le double mariage d'Espagne. Il ne restait +qu'à le tuer. Ravaillac, de retour à Paris, vit la d'Escoman, à +l'Ascension et à la Fête-Dieu de 1609. Il lui dit tout, mais avec +larmes; plus près de l'exécution, il sentait d'étranges doutes et ne +cachait pas ses perplexités.</p> + +<p>Cette d'Escoman, jusque-là digne confidente d'Henriette, femme galante +et de vie légère, était pourtant un bon cœur, charitable, humain. Dès +ce jour, elle travailla à sauver le roi; pendant une année entière, +<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> elle y fit d'étonnants efforts, vraiment héroïques, jusqu'à se +perdre elle-même.</p> + +<p>Le roi pensait à toute autre chose. Sa grande affaire était la fuite de +Condé. En réalité, et, toute passion à part, on ne pouvait laisser +tranquillement dans les mains des Espagnols un si dangereux instrument. +Le manifeste qu'il lança visait droit à la révolte. Pas un mot de ses +griefs: il ne s'occupait que du peuple; il n'avait pu rester témoin des +souffrances du peuple. C'était dans l'intérêt du peuple qu'il s'était +réfugié chez nos ennemis, et qu'il donnait des prétextes pour la guerre +et la guerre civile.</p> + +<p>Ce manifeste eut de l'écho. Condé avait fort caressé les parlementaires, +spécialement M. De Thou. Dans la noblesse mécontente, quelques-uns se +mirent à dire que, pas un enfant du roi ne venant de lui, Condé lui +succéderait. Au Louvre même, on répandait un quatrain prophétique qu'on +disait de Nostradamus, où le <i>lionceau fugitif</i> devait trancher les +jours du <i>lion</i>.</p> + +<p>L'Autriche prit du courage quand elle vit ainsi le roi tellement menacé +par les siens. L'Empereur décida hardiment la question du Rhin, déclara +Clèves et Juliers en séquestre, et les fit saisir par son cousin +Léopold. Il fallait de grands calmants et force opium pour faire avaler +cela. Cotton n'en désespérait pas, le roi paraissant distrait, affolé +par sa passion, et l'Espagne lui jetant l'appât de lui rendre la +princesse. Un homme dévoué aux jésuites lui fut présenté par Cotton pour +être envoyé à Clèves. Le roi leur en donna l'espoir, mais en envoya un +autre qui conclut (10 février 1610) avec les princes protestants le +traité de guerre. <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> Par trois armées à la fois et trois généraux +protestants, Sully, Lesdiguières et La Force, il allait entrer en +Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses canons étaient partis, une armée +déjà en Champagne.</p> + +<p>Les Jésuites étaient joués. Leur homme, le duc d'Épernon, colonel +général de l'infanterie, était laissé à Paris. Nul doute que ce titre +même ne lui échappât. Le roi le caressait fort, mais il venait de faire +couper la tête à un de ses protégés qui avait fait la bravade, au moment +de l'édit contre les duels, de se battre et de tuer un homme; d'Épernon +pria en vain, supplia, le roi tint ferme.</p> + +<p>Plus cruellement encore la reine fut humiliée dans son chevalier +Concini. Ce fat, qui n'avait jamais guerroyé que dans l'alcôve, posait +comme un homme de guerre. Il affectait grand mépris pour les hommes de +robe longue. Dans un jour de cérémonie, le Parlement défilant en robes +rouges, seul des assistants Concini restait couvert. Le président +Séguier, sans autre façon, prend le chapeau, le met par terre. Cela ne +le corrigea pas. Peu après, affectant de ne pas savoir le privilége du +Parlement, où l'on n'entrait qu'en déposant ses armes à la porte, notre +homme, en bottes, éperons dorés, l'épée au côté, et sur la tête le +chapeau à panache, entre dans une chambre des enquêtes. Les petits +clercs qui étaient là courent à lui, abattent le chapeau. Concini avait +cru qu'on n'oserait, parce qu'il avait avec lui une dizaine de +domestiques. Grande bataille, un page de la reine vient à son secours. +Mais les clercs ne connaissent rien. Concini reçoit force coups, est +tiré, poussé, houspillé. On le sauva à grand'peine <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> en le +fourrant dans un trou, d'où on le tira le soir.</p> + +<p>La reine avait le cœur crevé, non le roi. Lorsque Concini se plaignit +d'une injure telle pour un homme d'épée comme lui, les parlementaires +étaient là aussi pour se plaindre, et le roi toujours rieur: «Prenez +garde, dit-il, leur plume a le fil plus que votre épée.»</p> + +<p>Cette fatale plaisanterie fut, sans nul doute, une des choses qui +endurcirent le plus la reine. Elle se crut avilie, voyant son cavalier +servant, son brillant vainqueur des joutes, qui avait éclipsé les +princes, battu par les clercs, moqué par le roi. Elle avait le cœur +très-haut, magnanime, dit Bassompierre; ce qui veut dire qu'elle était +altière et vindicative. Pour la <i>vendetta</i> italienne, ce n'eût pas été +trop qu'une Saint-Barthélemy générale des clercs, des juges, etc. Mais +plus coupable était le roi. La reine se bouchant les oreilles aux avis +que la d'Escoman s'efforçait de faire arriver. Celle-ci avait été au +Louvre, lui avait fait dire, par une de ses femmes, qu'elle avait à lui +donner un avis essentiel au salut du roi; et pour assurer d'avance qu'il +ne s'agissait pas de choses en l'air, elle offrait, <i>pour le lendemain</i>, +de faire saisir certaines lettres envoyées en Espagne. La reine dit +qu'elle l'écouterait, et la fit languir trois jours, puis partit pour la +campagne.</p> + +<p>Bien étonné d'une si prodigieuse insouciance de la reine, la pauvre +femme pensa que le confesseur du roi peut-être aurait plus de zèle. Elle +alla demander Cotton aux jésuites de la rue Saint-Antoine. Elle fut +assez mal reçue. On lui dit que le Père n'y était pas, rentrerait +<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> tard, et partirait de grand matin pour Fontainebleau. Désolée, +elle s'expliqua avec le père procureur, qui ne s'émut pas, fut de glace, +ne promit pas même de prévenir Cotton, dit: «Je demanderai au ciel ce +que je dois faire.... Allez en paix, et priez Dieu.—Mais, mon père si +l'on tue le roi?...—Mêlez-vous de vos affaires.»</p> + +<p>Alors elle menaça. Il se radoucit: «J'irai, dit-il, à Fontainebleau.»—Y +alla-t-il? on l'ignore. Ce qu'on sait, c'est que l'obstinée révélatrice +fut arrêtée le lendemain.</p> + +<p>Incroyable coup d'audace! ceux qui donnèrent l'ordre étaient donc bien +appuyés de la reine, ou bien sûrs que le roi mourrait avant que +l'affaire vînt à ses oreilles?</p> + +<p>La d'Escoman était si aveugle, que, du fond de sa prison, d'où elle ne +devait plus sortir que pour être mise en terre, elle s'adressa encore à +la reine. Elle trouva moyen d'avertir un domestique intime, qui alors +n'était qu'une espèce de valet de garde-robe, mais approchait de bien +près (l'apothicaire de la reine). Sans nul doute, l'avis pénétra, mais +trouva fermée la porte du cœur.</p> + +<p>Ravaillac a dit, dans ses interrogatoires, qu'il se serait fait scrupule +de frapper le roi, avant que la reine fût sacrée et qu'une régence +préparée eût garanti la paix publique. C'était la pensée générale de +tous ceux qui machinaient, désiraient la mort du roi. Le premier était +Concini. Il mit toute son industrie à hâter ce jour. Ni nuit, ni jour, +la reine ne laissa au roi de repos qu'il n'eût consenti. Elle disait +que, s'il <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> refusait, on verrait bien qu'il voulait lui préférer +la princesse, divorcer pour l'épouser. Le roi objectait la dépense. Il +lui fallut pourtant céder. Elle fit une entrée magnifique, fut sacrée à +Saint-Denis.</p> + +<p>Le roi, au fond assez triste, plaisantait plus qu'à l'ordinaire. Quand +elle rentra dans le Louvre, couronnée, en grande pompe, il s'amusa à lui +jeter, du balcon, quelques gouttes d'eau. Il l'appelait aussi, en +plaisantant, madame la régente. Elle prenait tout cela fort mal.</p> + +<p>En réalité il lui avait témoigné peu de confiance, la faisant, non pas +régente, mais membre d'un conseil de régence sans qui elle ne pouvait +rien, où elle n'avait qu'une voix qui ne devait peser pas plus que celle +de tout autre membre.</p> + +<p>Sully dit expressément que le roi attendait de ce sacre les derniers +malheurs.</p> + +<p>Il était dans un abattement qui étonne quand on songe aux grandes forces +qu'il avait, aux grandes choses qu'il était près d'accomplir. La Savoie +l'avait retardé, il est vrai. Le pape tournait contre lui et travaillait +pour l'Autriche. Cependant il était si fort, il avait tant de vœux +pour lui, tant d'amis chez l'ennemi, qu'il ne risquait rien d'avancer.</p> + +<p>Qui lui manqua? son propre cœur.</p> + +<p>C'est un dur, mais un haut jugement de moralité, une instruction +profonde, que cet homme aimable, aimé, invoqué de toute la terre, mais +faible et changeant, qui n'eut jamais l'idée du devoir, tomba à son +dernier moment, s'affaissa et défaillit.</p> + +<p>Il avait eu toujours besoin de plaire à ce qui l'entourait, <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> de +voir des visages gais. Toute la cour était sombre, manifestement contre +lui.</p> + +<p>Il avait eu besoin de croire qu'il était aimé du peuple. Il l'aimait: il +le dit souvent dans ses lettres les plus intimes. Malgré des dépenses +trop fortes de femmes et de jeux, l'administration était sage, et au +total économe. L'agriculture avait pris un développement immense. Le roi +croyait le peuple heureux. En réalité, tout cela ne profitait guère +encore qu'aux propriétaires du sol, aux seigneurs laïques, +ecclésiastiques. Ils vendaient leur blé à merveille, mais le pain +restait très-cher, et le salaire augmentait peu. On vivait avec deux +sols en 1500; et en 1610, on ne vivait plus avec vingt qui font six +francs d'aujourd'hui; l'ambassadeur d'Espagne les donnait à chacun de +ses domestiques, et ils se plaignaient de mourir de faim.</p> + +<p>Quand le roi, en 1609, aux approches de la guerre, ordonna quelques +impôts, le président de Harlay, vénérable par son âge et par son courage +au temps de la Ligue, opposa la plus vive résistance. Le roi +s'indignait, mais les mêmes choses lui furent dites par le vieil Ornano, +gouverneur de Guienne, qui vint mourir à Paris; il lui assura que le +Midi ne pouvait payer, succombait sous le fardeau. Il fut touché, retira +deux de ses édits fiscaux. Mais en même temps il faisait (toujours dans +sa triste bascule) une concession au clergé qui désespéra le Midi; pour +le Béarn, tout protestant, le rétablissement forcé des églises +catholiques et la rentrée des jésuites; pour nos Basques, une commission +contre les sorciers, qui les jugeait tous sorciers et qui eût voulu +brûler le pays.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> Sans savoir tout le détail de ces maux, il entrevoyait cette +chose triste, que le peuple souffrait, gémissait, et qu'il n'était pas +aimé.</p> + +<p>Une scène lui fit impression. Un mendiant vient prendre le roi aux +jambes, lui dit que sa sœur, ruinée par l'impôt et désespérée, s'est +pendue avec ses enfants. Forte scène, et qui aurait mérité d'être +éclaircie. Le roi venait au moment même de retirer deux impôts. On n'en +dit pas moins dans Paris qu'il était dur et sans pitié.</p> + +<p>Un jour que le roi passait près des Innocents, un homme en habit vert, +de sinistre et lugubre mine, lui cria lamentablement: «Au nom de +Notre-Seigneur et de la très-sainte Vierge, sire, que je parle à vous!» +On le repoussa.</p> + +<p>Cet homme était Ravaillac. Il s'était dit qu'il était mal de tuer le roi +sans l'avertir, et il voulait lui confier son idée fixe, qui était de +lui donner un coup de couteau.</p> + +<p>De plus, il lui eût demandé si vraiment <i>il allait faire la guerre au +pape</i>. Les soldats le disaient partout, et, de plus, qu'ils ne feraient +jamais guerre dont ils fussent si aises.</p> + +<p>Troisièmement, Ravaillac voulait savoir du roi même ce que lui +assuraient les moines, <i>que les huguenots préparaient le massacre des +bons catholiques</i>.</p> + +<p>Tout cela faisait en lui une incroyable tempête. Une violente plaidoirie +se faisait dans son cœur, un débat interminable. Il semblait que le +diable y tînt sa cour plénière. Souvent il n'en pouvait plus, était aux +abois. Une fois, il quitta son école, sa mère, s'alla réfugier <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> +dans son couvent des Feuillants; mais ils n'osèrent le garder. Il eût +voulu se faire jésuite. Les Jésuites le refusèrent, sous prétexte qu'il +avait été dans un couvent de Feuillants.</p> + +<p>Il ne cachait guère sa pensée, demandait conseil. Il parla à un +aumônier, à un Feuillant, à un Jésuite. Mais tous faisaient la sourde +oreille et ne voulaient pas comprendre. Au Feuillant, il avait demandé: +«<i>Un</i> homme qui voudrait tuer <i>un</i> roi, devrait-il s'en confesser?» Un +Cordelier auquel il parla en confession de <i>cet homicide volontaire</i> +(sans rien expliquer) ne lui demanda pas même ce que ce mot signifiait. +C'est une chose effrayante de voir que, sur la mort du roi, tous +entendaient à demi-mot, ne se compromettaient pas, mais laissaient aller +le fou.</p> + +<p>Ainsi rejeté, livré à lui-même, il eût fait le coup, sans une idée qui +lui vint et qu'il ajourna. Il songea que c'était le temps de Pâques, et +que c'était le devoir de tout catholique de communier à sa paroisse. La +sienne était à Angoulême. Il quitta Paris, et y retourna. Mais là, à la +communion, il sentit qu'un cœur tout plein d'homicide ne pouvait pas +recevoir Dieu. Il voyait d'ailleurs sa dévote mère, bien plus agréable +au ciel et plus digne, qui communiait. Il s'en remit à elle de ce +devoir, laissa le ciel à sa mère et garda l'enfer pour lui.</p> + +<p>Lui-même a raconté cela plus tard, avec d'abondantes larmes.</p> + +<p>Au pied même de l'autel, pendant la communion, sa résolution lui rentra +au cœur, et il s'y sentit fortifié. Il revint droit à Paris. C'était +en avril (1610). Dans <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> son auberge, il empoigna un couteau, le +cacha sur lui. Mais, dès qu'il l'eut, il hésita. Il reprit machinalement +le chemin de son pays. Une charrette, sur la route, allait devant lui. +Il y épointa son couteau, en cassa la longueur d'un pouce. Arrivé ainsi +à Étampes, un calvaire qui était aux portes lui montrait un <i>Ecce Homo</i>, +dont la lamentable figure lui rappela que la religion était crucifiée +par le roi. Il revint plein de fureur, et dès lors n'hésita plus.</p> + +<p>De peur pour lui-même, aucune. Un chanoine d'Angoulême lui avait donné +un cœur de coton qui, disait-il, contenait un morceau de la vraie +croix. Il est probable qu'on voulait l'affermir, le rassurer. Un homme +armé de la vraie croix pouvait croire qu'invisible ou défendu par le +ciel, il traverserait tout danger.</p> + +<p>Ravaillac, si indiscret, était fort connu, et, de même qu'on avait su +fort longtemps que Maurevert, l'assassin gagé des Guises, devait tirer +sur Coligny, on n'ignorait nullement que le tueur du roi fût dans Paris. +Le dimanche, un ancien prêtre devenu soldat, rencontrant près de +Charenton la veuve de son capitaine qui allait au prêche, lui dit de +quitter Paris, qu'il y avait plusieurs bandits apostés par l'Espagne +pour tuer le roi, l'un entre autres habillé de vert, qu'il y aurait +grand trouble dans la ville, et danger pour les huguenots.</p> + +<p>Il paraît que, même en prison, ces bruits circulaient, et parvinrent à +la d'Escoman. Acharnée à sauver le roi, elle décida une dame à avertir +un ami de Sully à l'Arsenal; cette dame était mademoiselle de Gournay, +fille adoptive de Montaigne. Sully, sa femme et l'ami, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> +reçurent l'avis, mais délibérèrent, le transmirent au roi, en ôtant les +noms (sans doute de d'Épernon, de Concini et de la reine): «Si le roi en +veut savoir davantage, firent-ils, on le fera parler aux deux femmes, la +Gournay et la d'Escoman.» L'avis devenait dès lors fort insignifiant. Le +roi, qui en avait reçu tant d'autres, n'y fit aucune attention.</p> + +<p>Il était si incertain, si flottant, si troublé, qu'il ne distinguait +guère ses amis de ses ennemis. Il montra de la confiance à Henriette +d'Entragues, lui renvoyant à elle-même un homme qui l'accusait; et il +montra de la défiance à Sully, ne voulant pas qu'il fit d'avance un +traité avec une compagnie qui eût assuré les vivres.</p> + +<p>Ce renversement d'esprit semblait d'un homme perdu qui va à la mort. +Tout en se moquant de l'astrologie, il craignait ce moment prédit, le +passage du 13 au 14. Il devait partir dans trois jours, justement comme +Coligny, quand il fut tué.</p> + +<p>La nuit du 13, ne pouvant trouver de repos, cet homme si indifférent se +souvint de la prière, et il essaya de prier.</p> + +<p>Le matin du vendredi 14, son fils Vendôme lui dit que, d'après un +certain Labrosse, ce jour lui serait fatal, qu'il prît garde à lui. Le +roi affecta d'en rire. Vendôme en parla à la reine, qui, plus ébranlée +qu'on n'eût cru, par une contradiction naturelle, supplia le roi de ne +pas sortir. Il dîna, se promena, se jeta sur son lit, demanda l'heure. +Un garde dit: «Quatre heures,» et familièrement, comme tous étaient avec +le roi, lui dit qu'il devrait prendre l'air, que cela le +réjouirait.—«Tu <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> as raison ... Qu'on apprête mon carrosse.»</p> + +<p>Quand la voiture sortit du Louvre, il ne dit pas d'abord où il allait, +et il ne voulut pas de gardes, pour ne pas attirer l'attention. Il +allait à l'Arsenal, voir Sully malade. Mais selon une tradition, il eût +eu l'idée de passer d'abord chez une beauté célèbre, la fille du +financier Paulet, une rousse qu'on appelait la <i>Lionne</i>, pleine d'esprit +et de voix charmante. Un jour qu'elle chantait, trois rossignols, +disait-on, en moururent de jalousie. Le roi avait pensé à elle pour en +faire la maîtresse de son fils Vendôme, une maîtresse qui l'eût relevé, +qui en aurait fait un homme, un Français, qui l'eût retiré de ses +vilains goûts italiens.</p> + +<p>Il faisait beau temps, le carrosse était tout ouvert. Le roi était au +fond, entre M. de Montbazon et le duc d'Épernon. Celui-ci occupait le +roi à lire une lettre. À la rue de la Ferronnerie, il y eut un embarras, +une voiture de foin et une de vin. Ravaillac, qui suivait depuis le +Louvre, rejoignit, monta sur une borne, et frappa le roi...</p> + +<p>«Je suis blessé!» En jetant ce cri, le roi leva le bras, ce qui permit +le second coup, qui perça le cœur. Il mourut au moment même. +D'Épernon jeta dessus un manteau, et disant que le roi n'était que +blessé, il ramena le corps au Louvre.</p> + +<p>Une tradition veut qu'au moment où le coup fut fait Concini ait +entr'ouvert la chambre de la reine, et lui ait jeté ce mot par la porte:</p> + +<p>«<i>È ammazzato.</i>»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> Nous n'aurions pas rappelé cette tradition, si la reine +elle-même n'eût redit ce mot avec un accent de remords, de reproche, +lorsque Concini fut à son tour assassiné.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> CHAPITRE XIII<br> +<span class="smcap">LOUIS XIII—RÉGENCE—RAVAILLAC ET LA D'ESCOMAN<br> +1610-1614</span></h2> + +<p>La terrible instabilité du gouvernement monarchique éclate à la mort +d'Henri IV. Ce qui succède, c'est l'envers de ce qu'il a voulu: la +France retournée comme un gant.</p> + +<p>Au dehors, tout ce grand système d'alliances, cette toile longuement +ourdie, emporté d'un seul coup. Le double mariage espagnol (vraie cause +de la mort d'Henri IV) va se faire. La guerre de Trente ans redevient +possible, et la France espagnolisée gravite en moins d'un siècle aux +grandes guerres du grand roi, à la Révocation de l'édit de Nantes, à +l'expulsion de six cent mille hommes, à la sublime banqueroute de deux +milliards cinq cent millions.</p> + +<p>Le trésor que Sully avait amassé, défendu, est gaspillé en un moment. Le +domaine qu'il dégageait est rengagé, les propriétés de l'État vendues. +Tous les <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> établissements de ce règne abandonnés, les bâtiments +interrompus, les canaux délaissés. Les manufactures de soieries, de +glaces, la Savonnerie, les Gobelins, fermés et les ouvriers renvoyés. Le +Louvre, qui allait s'encanailler en logeant les grands inventeurs, le +Louvre reste aux courtisans. Adieu le musée des métiers et le Jardin des +Plantes; ces folies du roi, et mille autres, dorment aux cartons de +Sully.</p> + +<p>Des Tuileries, de l'Arsenal, on arrache ses arbres chéris, les mûriers +d'Henri IV. On eût volontiers jeté bas ses monuments. Mais on eut peur +du peuple. Par un revirement inattendu, le peuple s'aperçut qu'il aimait +Henri IV. La légende commence le jour de la mort; elle va grandissant +par la comparaison de ce qui est et de ce qui fut.</p> + +<p>Ce qui domina dans Paris, au moment, ce fut une terreur extraordinaire. +On se crut perdu. Les femmes s'arrachaient les cheveux, moins de deuil +encore que de peur. Il en fut de même partout. L'horreur de la Ligue +revint à l'esprit, et on en frissonna. De là, un calme surprenant, je +dirai effrayant. Car cette grande sagesse tenait à une chose, c'est que +la France, n'ayant plus ni idée, ni passion, ni intérêt moral, ne se +sentait plus vivre. Elle était toute dans le roi, dans un homme qu'on +avait tué. Et il en restait, quoi? Un marmot de huit ans, qui, le 15, +remit le royaume à sa mère, et qui, le 29, eut le fouet. (Lestoile, p. +599.)</p> + +<p>La royauté, nulle en 89, à la mort d'Henri III, devant la vie forte et +furieuse qu'avait alors la France, est tout ce qui reste à la mort +d'Henri IV. On se demande ce qu'est cet enfant, au physique, au moral. +<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Heureusement, son médecin nous éclaire parfaitement: ne le +quittant ni nuit, ni jour, il a écrit (en six énormes volumes in-folio) +le journal de ses fonctions, tout le menu de ses dîners, et chaque soir +les résultats de sa digestion. Si le moral procède du physique, on peut +étudier là-dessus<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.</p> + +<p>La sagesse accomplie du peuple, son calme et son indifférence, +l'aplatissement des factions, des anciennes fureurs, étonna bien +l'Espagne. On avait cru tout au moins qu'il y aurait un petit massacre +des huguenots, et ils furent avertis de fuir. Il se trouva un Jésuite +qui osa dire en chaire cette parole meurtrière: «Nous n'en aurions pas +pour un déjeûner.» Mais rien ne bougea. Au contraire, à Paris et +partout, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> les catholiques disaient qu'ils protégeraient les +huguenots.</p> + +<p>Le roi fut tué à quatre heures. Jusqu'à neuf, on fit dire partout qu'il +n'était que blessé. Mais, à six heures et demie, on avait proclamé +l'étrangère (qui parlait encore italien), l'Autrichienne, petite-nièce +de Charles-Quint et cousine de Philippe II. Et l'ennemi gouvernait au +Louvre.</p> + +<p>Les princes étaient absents. Et on eût peu gagné à leur présence. +Soissons était un sot; et son neveu Condé, que Soissons et tous les +Bourbons disaient adultérin et fils d'un page gascon, avait l'esprit +brouillon de la Garonne, la faim d'argent d'un cadet de Gascogne, tenu +très-longtemps au pain sec. Il eût sucé la France à mort.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> D'Épernon, qui avait rapporté le roi au Louvre, prit sa place +en quelque sorte, s'y logea militairement et donna tous les ordres, +comme colonel général de l'infanterie. Les gouverneurs de province +étaient à Paris, et tous très-aimables; la mort du roi les faisait rois. +D'Épernon prit avec lui l'ombre de la Ligue, M. de Guise, fils du +Balafré, et l'homme le plus riche de France, du reste homme de peu, +petit galant camus. Guise saluait de toutes ses forces, mais personne +n'y prenait garde, et les femmes haussaient les épaules. D'Épernon +piaffant à cheval, rajeuni de dix ans, occupe par les gardes le +Pont-Neuf et tous les abords du Palais de Justice. Il entre au Parlement +avec Guise. Mais celui-ci se tint modestement debout. D'Épernon +s'assied, prend séance, et, furieux sans cause, se met à menacer les +magistrats. Quoique Condé y eût quelques amis, ces hommes de justice, +très-agréablement flattés qu'on leur demandât la régence, et d'ailleurs +serfs des précédents, n'avaient garde de s'élever contre la reine. +L'heureuse régence de Catherine de Médicis frayait la voie à Marie de +Médicis. Une étrangère? d'accord, mais c'est l'essence même du droit +monarchique. Le roi étant l'État, le salut corporel du roi est toute +l'affaire. Or, la mère et nourrice est la meilleure gardienne de cet +enfant qui contient tout.</p> + +<p>À ces gens tout gagnés, le furieux, frappant sur son épée (son +secrétaire l'assure lui-même), dit: «Elle est au fourreau ... Mais, si +la reine n'est déclarée régente à l'instant, il y aura carnage ce soir +...» Cette éloquence éblouit le Parlement, qui déclara sur l'heure, +envoya à la reine. La chose alla si vite que les gardes <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> non +avertis arrêtèrent honteusement ces envoyés au passage, constatant la +captivité du corps qui donnait la régence.</p> + +<p>L'enfant royal ayant fort bien dîné le jour de la mort de son père, le +lendemain matin, s'étant levé gaiement, bien déjeûné et bu un bon coup +de vin blanc; alors (dit son médecin), <i>intrepidus</i>, il monta sur une +jolie petite haquenée blanche, alla au Parlement, et donna à sa mère +l'autorité que le Parlement lui avait déjà donné la veille. Il ordonna, +de sa petite voix, que sa mère serait <i>régente pour avoir soin de son +éducation</i>; en d'autres termes, il commanda qu'elle lui commandât, +l'éduquât, le châtiât. Le 29, il disait: «Du moins, ne frappez pas trop +fort.»</p> + +<p>Une chose, très-indécente, dans la séance royale, et qui fit voir où on +était tombé, c'est qu'après les premières harangues Concini, qui était +là avec son plumet et son importance, oubliant les horions dont il avait +la marque, se met à dire d'une voix claire: «La reine doit maintenant +descendre.» À quoi le premier président, octogénaire, Harlay, de sa voix +creuse et du fond de son deuil, lui dit: «Ce n'est pas à vous de parler +ici.»</p> + +<p>Chacun fut accablé en voyant à qui une femme étrangère et la moquerie de +la fortune venaient de jeter la France.</p> + +<p>Le peuple, dans les rues, criait en pleurant: «Vive le roi!» Ce qui eût +fait pleurer bien plus, ce fut de voir au Louvre Sully, qui, le 14, +s'était tenu clos à l'Arsenal, mais qui, le 15, fut traîné à la cour par +le duc de Guise, pour faire la révérence aux assassins <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> du roi. +Chose lamentable! pour sauver sa fortune, il lui fallut embrasser +d'Épernon.</p> + +<p>Celui-ci fut miraculeux de sang-froid, d'impudence. Il avait empêché +qu'on ne tuât Ravaillac. Ce qui lui fit beaucoup d'honneur, et fort peu +de danger; car ce terrible fou n'avait pas eu d'incitation directe; avec +un homme si bien né pour la chose et si naïvement meurtrier, il +suffisait de l'entourer de personnes bien pensantes, intelligentes, et +de sermons indirectement provocants.</p> + +<p>On l'avait traîné au Louvre et mis d'abord à l'hôtel de Retz, qui était +contigu. Là, qui voulait venait le voir et lui parler. Cotton vint entre +autres, et lui dit: «Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les +gens de bien.» Ravaillac en rit, s'en moqua. Il était d'un calme +extraordinaire, comme un homme qui a peu à craindre et se sent bien +appuyé.</p> + +<p>Il semblerait pourtant que d'Épernon s'inquiétât et eût peur qu'il ne +jasât trop, et qu'il le mît chez lui, à l'hôtel d'Épernon. C'est de là +qu'on le tira, le 17, pour le mener à la Conciergerie. (Lestoile, éd. +Michaud, II, 593.)</p> + +<p>Dès le 17, on put voir que personne n'avait envie de s'exposer pour +Henri IV, et qu'il n'y aurait pas de justice. Le comte de Soissons, qui +avait dit, juré qu'il le vengerait, arriva à Paris, accompagné de +beaucoup de gentilshommes. Mais quand il vit d'Épernon si fort au +Louvre, quand il eut parlé à la reine, qui lui ferma la bouche en lui +donnant la Normandie, il avoua en sortant que c'était une grande +princesse, et d'Épernon fut son meilleur ami.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> Le Parlement fut plus embarrassé. Le peuple était furieux, +insensé de fureur, à mesure qu'il se rassurait. On le voyait devant la +Conciergerie, où était Ravaillac, qui jetait des pierres au prisonnier à +travers un mur épais de dix pieds. On examina d'abord à quelle torture +il serait mis, et l'on écarta la plus dure. On ne chercha nul +éclaircissement ni à Angoulême, où l'on pouvait prendre les prêtres qui +l'avaient armé de la vrai croix, ni à Paris, où on avait sous la main le +soldat qui, d'avance, avait tout dit, jusqu'à la couleur de l'habit de +Ravaillac. Le vieux Harlay eut l'idée de faire venir les parents de +l'assassin, et il ne le fit pas, soit que le Parlement y fût contraire +ou que lui-même ait pensé qu'un trop grand éclat amènerait la guerre +civile.</p> + +<p>Les Jésuites, appelés par le bonhomme Harlay, se tirèrent d'affaire +lestement, disant qu'ils ne se souvenaient de rien, et que de pauvres +religieux comme eux ne se mêlaient pas des grandes affaires. Leur unique +affaire, c'était leur maison; le jour même de la mort du roi, ils y +mirent cinquante ouvriers pour l'agrandir et l'embellir, comme on la +voit aujourd'hui (collége Charlemagne), avec un galant petit dôme; et, +pour l'église, la façade à la mode, à trois étages de colonnades, avec +consoles et pots de fleurs.</p> + +<p>Ils ne tinrent pas quitte Henri IV. On lui tira son cœur, dont les +Jésuites s'emparèrent. Dans je ne sais combien de carrosses, ils s'en +allèrent le portant à la Flèche, peu rassurés pourtant et craignant que +le peuple ne leur fît un mauvais parti. Pour cette cérémonie, ils +prirent l'heure insolite de cinq heures du <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> matin, et tous +leurs bons amis de la noblesse montèrent à cheval pour les rassurer.</p> + +<p>Cependant Ravaillac ne dénonçait personne. Il voulait mourir seul, et +avait dit d'abord qu'il ne regrettait rien, ayant réussi. Plus tard, il +parut ébranlé et avoua que c'était un mauvais acte; mais que cependant +il l'avait fait pour Dieu, et qu'il espérait dans sa grande miséricorde. +Il montra une extrême douceur, quand le Jésuite auquel il s'était +adressé lui dit avec injures qu'il ne l'avait jamais vu. Au nom de sa +mère, il pleura. Il dit qu'il avait fait la dépense de trois voyages +pour avertir le roi, et que, s'il avait pu lui parler, il eût échappé à +la tentation.</p> + +<p>On lui dit qu'on lui refuserait la communion, et il répondit: «J'ai agi +d'un mouvement humain et contre Dieu. Je n'ai pu résister (l'homme ne +peut s'empêcher du mal), mais Dieu me pardonnera, et il me fera +participer aux communions que les religieux, religieuses, et tous bons +catholiques font par toute la terre.»</p> + +<p>Ce qui lui fut terrible, ce fut qu'on lui montra que ce petit reliquaire +dont les prêtres l'avaient armé à Angoulême, en lui disant qu'il +contenait un fragment de la vraie croix, ne contenait rien du tout, et +qu'ils s'étaient moqués de lui. Il dit vivement: «L'imposture retombera +sur les imposteurs.» (De Thou.)</p> + +<p>Il nia toujours que personne lui eût conseillé le meurtre. Mais pour les +excitations indirectes, que devait-on croire? Il n'indiqua que les +sermons. Du reste, l'extrait du procès-verbal qu'on a publié porte: «Ce +qui se passa à la question <i>est sous le secret</i> de la cour.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> La chose ainsi limitée, circonscrite, resserrée sur une même +tête, le Parlement combina un supplice pour satisfaire le peuple et +soûler sa vengeance. Pour le crime de lèse-majesté au premier chef on +avait un supplice horrible, l'écartèlement, précédé et assaisonné du +tenaillement. On s'en fût tenu là. Mais M. de Guesle, procureur du roi, +un magistrat bavard et insupportable érudit, tint à orner ce jugement +des petits agréments qu'il avait lus dans les vieux livres, ajoutant aux +tenailles le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, et un +ingénieux mélange de cire et de soufre. Le tout voté d'enthousiasme.</p> + +<p>Si on eût laissé faire la foule, l'homme aurait été mis en pièces à la +porte de la prison. Ce fut une scène horrible, plus cuisante pour +Ravaillac que le fer et le feu. Il s'éleva une si épouvantable tempête +de malédictions, que le pauvre misérable, qui avait cru le peuple pour +lui, tombant dans cette mer de rage, s'abandonna entièrement. Il vit à +quel point on l'avait trompé. Sur l'échafaud encore, il se tourna +lamentablement vers le peuple, demandant en grâce qu'on donnât à l'âme +du patient qui allait tant souffrir la consolation d'une prière, un +<i>Salve Regina</i>; mais la Grève tout entière hurla: «Judas, à la +damnation!»</p> + +<p>Les princes et tout ce qu'il y avait de grands personnages avaient des +fenêtres et se montraient fort curieux. Ils n'étaient pas rassurés, +l'usage exigeant qu'entre les tortures on lui demandât des révélations.</p> + +<p>À l'un des entr'actes, ce spectre effroyable, qui n'était plus qu'une +plaie, mais gardait une âme, déclara <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> qu'il parlerait. Le +greffier, qui était là, fut bien obligé d'écrire.</p> + +<p>Quand on se remit de nouveau à écarteler Ravaillac, la chose allant +lentement, un gentilhomme, envoyé sans doute pour abréger, offrit un +cheval vigoureux qui, d'un élan, emporta une cuisse. Dès lors, le tronc +tiraillé, promené de tous côtés, allait battant contre les pieux. +Cependant il vivait encore. Le bourreau voulait l'achever, mais il n'y +eut pas moyen: les laquais sautèrent la barrière, et, comme ils +portaient l'épée, ils plongèrent cent fois ces nobles épées dans ce +tronc défiguré. La canaille prit les lambeaux; le bourreau resta, +n'ayant plus en main que la chemise. On brûla la viande à tous les +carrefours. La reine put voir du Louvre les Suisses qui, sous son +balcon, en rôtissaient une pièce.</p> + +<p>Le procès, que devint-il? Je l'avais cherché en vain aux registres du +Parlement. La place y est vide. Une note des papiers Fontanieu (Bibl.), +qu'a copiée M. Capefigue, nous apprend que le rapporteur le mit dans une +cassette et le cacha chez lui dans l'épaisseur d'un mur; que la feuille +écrite sur l'échafaud fut gardée par la famille Joly de Fleury, qui la +laissa voir à quelques savants, et que, quoiqu'elle fût peu lisible, on +y distinguait le nom du duc d'Épernon et même celui de la reine.</p> + +<p>Les voilà tous bien rassurés. Ravaillac en cendres vole dans l'air, et +pas un atome n'en reste. La curée peut commencer:</p> + +<p>1<sup>o</sup> L'Espagne eut le pouvoir. L'ambassadeur d'Espagne avec le nonce, +Concini et d'Épernon, forment le <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> conseil secret qui dicte à la +reine ce qu'elle dira aux ministres; on garde les vieux ministres +d'Henri IV, Villeroy, Jeannin, Sillery;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Le trésor de la Bastille est partagé entre la bande: Guise eut deux +cent mille écus; Condé, deux cent mille livres de rente, etc., etc.;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Le mariage qu'avait le plus craint Henri IV, celui de Guise avec la +grande héritière de France, mademoiselle de Montpensier, s'accomplit. +Henriette d'Entragues cria, réclama; mais la reine, devenue sa meilleure +amie, lui fit entendre raison;</p> + +<p>4<sup>o</sup> Concini en prit de l'émulation. Il voulut donner sa fille au fils du +premier prince du sang. Pourquoi pas? Visiblement, il succédait à Henri +IV. Outre le marquisat d'Ancre, il s'était fait donner les places du +Nord, les villes de la Somme, Péronne, Amiens, et il voulait au Midi +avoir Bourg-en-Bresse, la barrière contre la Savoie. Ainsi le royaume +n'avait rien perdu; sous l'épée de Concini, au défaut de celle du roi, +il pouvait dormir en paix.</p> + +<p>Concini ne couchait pas, il est vrai, dans le lit du roi, mais il +occupait un hôtel qui, par un pont jeté sur les fossés du palais, l'y +faisait entrer à toute heure de nuit; les Parisiens, sans ambages, +l'appelaient le <i>pont d'amour</i>. La reine avait eu la faiblesse +d'accorder ce grand mariage qui eût proclamé sa honte et la royauté de +Concini. Mais elle ne tint pas parole, soit qu'alors le beau Bellegarde +eût fait du tort à Concini, soit qu'elle eût quelques remords et fût +plus froide pour lui, ne lui pardonnant pas sans doute de l'avoir trop +bien instruite du crime qu'on allait faire pour elle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> L'argent s'en allait si vite, que, pour ralentir un peu la +débâcle, Villeroy lui-même proposa de rappeler le grand <i>refuseur</i>, +Sully. À peine y fut-il que personne ne le supporta, moins la reine que +tout autre. Elle voulait tirer de la caisse un million antidaté, comme +dépensé par Henri IV. Cette fraude était habituelle. Et le chancelier +employa cinq années durant le sceau du feu roi pour fausser les dates. +Sully refusa le million et se retira chez lui, ne voulant couvrir les +voleurs.</p> + +<p>Pour endormir l'opinion, on avait laissé Rohan, gendre de Sully, mener +au Rhin quelques troupes. On avait confirmé l'Édit de Nantes, diminué la +gabelle et retiré quelques édits. Ainsi le gouvernement, de trois +manières à la fois, fondait, s'évanouissait, recevant moins et donnant +plus; enfin, gaspillant sa réserve. On licencia les troupes, à la grande +joie de l'Espagne.</p> + +<p>Tout le monde restait armé excepté l'État. L'insolence des jeunes nobles +était incroyable. Ils bâtonnaient les magistrats. La nuit, ils couraient +à grand bruit, réveillaient toute la ville. Les plus grands ennemis +d'Henri IV le regrettaient. Henriette elle-même, disait de ces coureurs +de nuit: «Oh! si notre petit homme pouvait revenir! comme il +empoignerait le fouet pour chasser ces petits galants et tous les +marchands du Temple!»</p> + +<p>La reine, poussée à bout, surmenée par Concini, qui n'avait ni sens ni +mesure, fut maintes fois vue se retirant dans une embrasure de fenêtre +et le mouchoir à la main. Elle pleurait en pensant à <i>l'autre</i>, si bon, +qui la supportait tant!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> Le mouvement emportait tout. L'Université et le Parlement +avaient accusé les Jésuites; d'Épernon les appuya, allant à tous leurs +sermons, et finit par dire: «Qui les attaque m'attaque.» Le Parlement se +rejeta sur un livre du cardinal Bellarmin, qui faisait des rois les +sujets de Rome. Le président dit que cela revenait à canoniser +Ravaillac. Mais le roi fit défense expresse à son Parlement de soutenir +les droits de la royauté et la sûreté des rois.</p> + +<p>L'homme populaire du moment, c'était ce Condé (vrai ou faux). Popularité +bien injuste. En caressant le Parlement et les huguenots, il n'en était +pas moins le partisan avoué des Jésuites, le serviteur de l'Espagne dans +l'affaire des deux mariages. On crut, fort à la légère, que Condé ou +Soissons, son oncle, abandonnerait d'Épernon, et on laissa échapper +contre celui-ci la voix du cachot, celle de cette dame d'Escoman qui +s'était montrée si hardie à vouloir sauver Henri IV. Notre chroniqueur +Lestoile est ici grand historien. On voit bien qu'il va mourir et qu'il +a plus que jamais le respect de la vérité.</p> + +<p>«Comme un de mes amis disait au président de Harlay que cette femme +parlait sans preuves, ce bon homme levant les yeux, et les deux bras au +ciel: «Il n'y en a que trop, dit-il, il n'y en a que trop! Et plût à +Dieu que nous n'en vissions point tant!»</p> + +<p>D'Épernon alla le voir et lui demander des nouvelles du procès: «Je ne +suis pas votre rapporteur; je suis votre juge.» Il insista effrontément +<i>comme ami</i>: «Je n'ai point d'amis.» D'Épernon ne cachait point qu'il +voulait la <i>mort</i> de la d'Escoman.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Ce méchant homme avait pour maîtresse la plus méchante femme de +France, une bourgeoise fort laide, d'un bec infernal, la Du Tillet. +C'est celle que Tallemant admire et dont il ramasse l'ordure. On jeta +cette femme à la d'Escoman, pour la dévorer de paroles. Moyen d'amuser +le public, deux filles qui se chantent pouille, se jettent au nez leurs +scandales, se gourment, se roulent. La d'Escoman, galante ou non, mais +si dévouée, si courageuse, n'en reste pas moins à jamais un martyr de +l'humanité.</p> + +<p>D'Épernon se serait défait de Harlay de manière ou d'autre. Mais il +avait quatre-vingts ans. On lui fit entendre qu'il devrait se retirer, +vendre sa charge, ce qui serait un beau denier pour sa famille. Ce qui +le décida aussi, c'est qu'il réfléchit que si on poussait la chose, si +on déshonorait la reine, toute autorité périssait. Le 3 mars 1612, +Harlay étant encore là, un étrange arrêt fut porté, qui <i>ne déchargeait +personne</i>, mais qui, <i>vu la qualité des accusés</i>, ajournait tout, +élargissait quelques subalternes, et ne retenait en prison que la +d'Escoman, dont l'accusation subsistait, et qui, à ce titre, eût dû être +d'abord élargie.</p> + +<p>Harlay avait cru avoir pour successeur son ami de Thou, l'illustre +historien. Mais la reine s'écria: «<i>Non faro maj.</i>» Harlay fut obligé de +vendre à une âme damnée des Jésuites.</p> + +<p>Paris jugea ce jugement. Lestoile dit tristement de la dame d'Escoman: +«À se bander contre les grands <i>pour le bien public</i>, on ne gagne que +coups de bâton.»</p> + +<p>Ce gouvernement ne descendait pas, il se précipitait, tombait comme une +pierre au fond d'un puits. Il <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> était grand temps qu'il eût +l'appui de l'Espagne. Le 30 avril 1612, Villeroy signa le double mariage +et le traité de secours; l'Espagnol y promettait d'entrer au besoin avec +une armée pour appuyer la reine. Le trône, isolé de tous, n'avait d'ami +que l'ennemi.</p> + +<p>Concini avait irrité à la fois les princes, les grands, les ministres +mêmes. Un homme fort intrigant, ancien agent de Biron, le vieux de Luz, +lui conseillait d'ôter la Bourgogne à Bellegarde. Les Guises, amis de +Bellegarde et de d'Épernon, assassinèrent ce de Luz aux portes du +Louvre. La reine se sentit insultée, eut l'idée de faire tuer les Guises +et d'Épernon. Pour oser une telle chose, il fallait l'appui de Condé, +et, pour l'obtenir, Concini voulait qu'on lui donnât le château de +Bordeaux. Cela tourna la girouette. Elle s'emporta contre Condé, se +donna toute aux Guises, leur fit don de cent mille écus, et le chevalier +de Guise, qui avait tué de Luz, et tué encore son fils, eût de cette +femme insensée la lieutenance de Provence. Bellegarde, première origine +du débat, se fit donner les places des deux assassinés.</p> + +<p>Concini, jaloux de Bellegarde, complotait (contre la reine!) avec Condé +et Bouillon. Elle le calma en lui donnant le bâton de maréchal qu'il +avait si bien gagné.</p> + +<p>La reine s'avilissant ainsi, les princes, Condé et Vendôme, espéraient +en profiter. Ils prennent les armes. La reine jette tout à leurs pieds, +promet tout. Ils se croient maîtres, mais personne ne les soutient. La +reine n'a qu'à montrer son petit roi à cheval. Le peuple se rallie à +l'innocence de l'enfant. Elle se sent <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> usée cependant, et se +retire derrière son fils en le déclarant majeur.</p> + +<p>Elle frémissait sous cet abri. Celui qu'elle craignait le plus, ce +n'était aucun des vivants. Pour qui aurait été le peuple? pour le +signore Concini ou pour le prétendu Condé?</p> + +<p>Le vrai vivant, c'était le mort. Henri IV risquait de ressusciter. Par +la voix de la d'Escoman, il réclamait, accusait du fond de la +Conciergerie.</p> + +<p>Et, à côté de cette femme, un témoin terrible arrivait, un homme +assassiné, Lagarde, assassiné par d'Épernon pour avoir averti le roi et +d'avance nommé Ravaillac. Lagarde venait montrer ses plaies devant la +France, mandée aux États généraux.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> CHAPITRE XIV<br> +<span class="smcap">ÉTATS GÉNÉRAUX<br> +1614</span></h2> + +<p>Le contraste était beau en 1614 entre la cour et la France. Si la +seconde était desséchée jusqu'aux os, l'autre au contraire, splendide, +éclipsait les jours d'Henri IV, humiliait l'Espagne, notre amie, à qui +nous demandions l'infante.</p> + +<p>Le grand cœur de la reine éclatait aux tournois de la place Royale, +où tous, pour dépasser les folies espagnoles, se ruinaient en chevaux, +en costumes. Cette mascarade coûta plus qu'une campagne. Bassompierre, +héros de la fête, n'y suffit qu'avec un cadeau de la <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> reine, un +office de haute magistrature qu'elle lui donna à vendre.</p> + +<p>Mareuil reproche à Henri IV d'avoir été économe en amour. À tort, +certainement. Mais c'est qu'apparemment il le compare à sa femme, qui +fut si généreuse. Elle n'était pas à elle-même; son amour était une +guerre où Concini ne la ménageait pas, et, à chaque traité, elle payait +les frais de la guerre, en femme de quarante ans.</p> + +<p>Lui-même, de fat à fat, raconte à Bassompierre tout ce qu'il a tiré de +la grosse dame. Les vastes terres d'Ancre et de Lésigny, deux hôtels +dans Paris, le bâton de maréchal de France, la charge d'intendant de la +maison de la reine, les gouvernements d'Amiens, Péronne, etc. Un argent +fabuleux, cinq cent mille écus à Florence et à Rome, six cent mille +placés chez un financier, et un million ailleurs. Il était en mesure +d'acheter pour sa vie la souveraineté de Ferrare. J'oubliais le +meilleur, la boutique que tenait la Léonora, son trafic de places, +d'offices, d'ordonnances même!</p> + +<p>La reine lâchant tout, qui se fut fait scrupule de demander, d'exiger et +de prendre? Mais, quoi qu'on tirât d'elle, on ne lui en savait nul gré. +Chacun volait fièrement, et restait mécontent. Qu'avaient eu les Condé? +Rien que cinq millions. Aussi leur mécontentement était au comble. Et +les Guises? Rien que six millions, sans parler des gouvernements, des +places, du mariage énorme de Montpensier. Les princes, Nevers, Vendôme +et Longueville, les seigneurs, Épernon, Bouillon, n'ayant guère eu +chacun qu'un petit <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> million, voulaient extorquer d'avantage, +grondaient et menaçaient. Toute la noblesse se faisait pensionner, et +n'en criait pas moins. Cependant le fameux trésor de la Bastille avait +tari. La France tarissait. L'argent d'alors valait, comme métal, trois +fois plus qu'aujourd'hui, dix fois plus comme moyen d'acheter les +denrées. Il fallait le tirer d'un peuple trois fois moins nombreux, +autant qu'on peut conjecturer, et peut-être vingt fois plus pauvre.</p> + +<p>Ce peuple, si on l'eût protégé, serait encore, à force de travail, +parvenu à payer. Mais lorsque tous les gens d'épée pillaient noblement +le pays, il était difficile de lever pour eux en argent ce qu'ils +avaient déjà pris ou détruit en denrées. Ces pensions qu'ils exigeaient, +d'où les eût-on tirées? De la terre dévastée par eux, des récoltes +foulées, mangées par leurs chevaux?</p> + +<p>Malheur aux gens du roi qui se fussent permis de rappeler son autorité! +Un trésorier de France fut assez fou pour vouloir empêcher les taxes de +guerre que le duc de Nevers levait en Champagne contre le roi. Il fut +enlevé, mené chez le duc, condamné à mort par ses juges.</p> + +<p>Le duc ne daigna le faire pendre, il l'habilla en fou, avec le bonnet à +grelots et la marotte en main, vous le mit sur un âne, et le promena +partout, pour qu'on vît bien le cas qu'il faisait du roi de France.</p> + +<p>Ces princes, qui avaient exigé les États, dès qu'ils furent accordés +n'en voulaient plus. Quand le bailli du roi en Nivernais hasarda de +faire crier la convocation, la duchesse fit arrêter ses crieurs. Les +nobles trouvèrent <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> au-dessous d'eux d'aller aux élections, et +n'y figurèrent que par leurs valets. En réalité, ces États ne leur +semblaient qu'un trouble-fête, qui pouvait éplucher de trop près la +liste des pensions.</p> + +<p>Le Tiers n'élut, n'envoya que des juges, avec des avocats et des +officiers de finances. Gens fort capables d'examiner de près. Quand ils +se trouvèrent réunis, tous en robe noire et en bonnet carré, ils avaient +l'air d'un tribunal pour juger les nobles et la cour.</p> + +<p>La passion ne leur manquait pas pour tenter de sévères réformes. +L'hérédité des charges les constituait depuis dix ans une sorte de +noblesse haïe et insultée de l'autre. Noblesse, il est vrai, achetée et +sortie de l'argent, mais qui, dans ces familles, était relevée par des +habitudes graves, et encore plus par leur nouvelle indépendance. Ils +n'avaient plus à solliciter les grands à chaque vacance. Ils ne +sentaient plus trembler la balance dans leurs mains. La justice, devenue +un fief patrimonial, marchait forte devant le fief, et la robe égalait +l'épée.</p> + +<p>Ce qui malheureusement leur faisait tort, c'était bien moins l'achat des +charges, bien moins le droit annuel qu'ils acquittaient pour les +perpétuer dans leurs familles, que les émoluments variables qu'ils +tiraient de la justice. Payés par les plaideurs, et sur chaque procès +prélevant des <i>épices</i>, ce misérable casuel les abaissait, les empêchait +de prendre une grande attitude, ni de fortes racines dans la nation. Que +dis-je? quoique très-vaniteux, à les prendre en eux-mêmes et dans le +secret de leur cœur, ils n'étaient pas bien fermes. Ces profits +variables, trop généralement arbitraires, <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> contestés des +plaideurs, leur abaissaient le cœur. Leurs charges étant toute leur +fortune, ils s'en croyaient comptables à leur famille. Ils craignaient +fort qu'on y touchât. Ils étaient, avant tout, pères et propriétaires. +Le nom le plus illustre, le vieux Harlay, par faiblesse pour les siens, +venait de donner un triste exemple; il avait vendu (ce qui jusque-là ne +se faisait pas encore) une charge de premier président.</p> + +<p>Nos évêques, valets ou parents des maîtresses, de Gabrielle, +d'Henriette, fils de Zamet et de La Varenne, etc., n'en méprisaient pas +moins les magistrats, les appelant «une espèce mécanique et <i>épicière</i>.» +Plusieurs, comme Sourdis, nommé par Gabrielle archevêque de Bordeaux et +cardinal, cumulaient l'insolence de la pourpre et de la noblesse, +piaffaient en matamores, marchaient sur les pieds à tout le monde. Ce +Sourdis alla un jour, avec ses estafiers, briser la porte des prisons de +Bordeaux, en tirer des hommes qui étaient là sous arrêt du Parlement, +sous la main de la Loi.</p> + +<p>Callot a immortalisé les nobles gueux de cour, ces capitans râpés, +traînant leur inutile épée autour du Louvre, mendiant une aumône ou +flairant un repas aux cuisines de monseigneur d'Ancre. Celui-ci leur +crachait dessus, et les appelait <i>faquins à mille francs pièce</i>. C'était +le taux d'un gentilhomme.</p> + +<p>Gibiers de recors et d'huissiers, ils n'en étaient pas moins hardis +contre les juges, vaillants à bon marché contre les hommes de plume, +parfois de main légère et prompte aux voies de fait. Si l'on voulait +poursuivre, point de témoins. Peu de gens se souciaient de <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> se +mettre sur les bras tous ces ferrailleurs qui se soutenaient entre eux.</p> + +<p>À ces insultes accidentelles, joignez-en une permanente. Les nobles de +robe étaient soumis à la gabelle du sel. Les nobles d'épée s'en +moquaient. Les gabeleux, qui fouillaient les maisons pour constater le +sel acheté illicitement, n'eussent pas osé entrer chez eux. Ils +fouillaient chez les juges. En septembre 1613, la Cour des aides avait +eu la hardiesse d'ordonner qu'on irait <i>partout</i>, et que <i>tous</i> +payeraient, en proportion du nombre des personnes. Essai audacieux qui +n'allait pas moins qu'à l'<i>égalité en matière d'impôts</i>. La chose fut +écrite, non faite, resta sur le papier.</p> + +<p>Voilà donc deux noblesses qui arrivent, deux armées, front à front. +Toutes deux se caractérisent, la noblesse par sa pétulance (au point que +le vieux maréchal La Châtre ne put la supporter et se retira). Le Tiers +marqua par son humilité; quoiqu'il eût le cœur bien gros, il alla +faire compliment aux nobles et au clergé. À l'ouverture, il parla à +genoux.</p> + +<p>Ce n'était point du tout le Tiers État du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, comme il avait +paru si fièrement à Poissy, mêlé d'esprits divers et de classes +diverses, vrai représentant de la France. En 1614, ce n'était qu'une +classe, tous juges et gens de loi. Et cependant plus de jurisconsultes. +Des praticiens, point d'administrateurs, si du moins l'on en juge par +l'informe chaos qu'offrent les cahiers des États. Il est visible qu'à +juger des procès, ces gens-là ne sont pas devenus de grands politiques. +Cependant il y avait quelques hommes de talent, le lieutenant civil de +Mesmes, éloquent, vif, hardi; le <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> prévôt des marchands, Miron, +frère du Miron célèbre qui changea tant Paris sous Henri IV. Dans les +magistrats de provinces, quelques-uns brillèrent. Nommons par gratitude +l'estimable chroniqueur des États, Florimond Rapine, avocat du roi au +présidial de Saint-Pierre. Nommons surtout et désignons à la +reconnaissance du pays le héros de l'assemblée, Savaron, président au +présidial de Clermont. Jeune, il avait porté les armes; magistrat plus +tard, érudit, il se bornait à la petite gloire d'éditer son compatriote, +le vieux Sidoine Appolinaire. La grandeur de la situation, l'amour de la +justice et le sentiment des misères du peuple tirèrent de sa poitrine +des paroles inouïes, qui alors purent tomber par terre, mais pour +revenir foudroyantes par Sieyès et par Mirabeau.</p> + +<p>Les voleurs avaient peur. Tout en faisant les fiers, au nom du roi +qu'ils avaient dans les mains, ils avaient vu l'agitation, la fureur de +Paris au procès de Ravaillac, et savaient par où on pouvait les prendre. +Celui qui eût eu le courage de relever la chemise sanglante de Henri IV +l'eût trouvée chaude encore, à brûler le Louvre.</p> + +<p>On ne pouvait faire une réforme, mais bien une révolution. C'était au +Tiers État à y regarder et savoir ce qu'il voulait. Il était tout de +magistrats, lié avec le Parlement. La révolution se fût faite par la +voie judiciaire.</p> + +<p>Le grand secret n'était pas un secret. Le vieux Harlay, qui avait tout +étouffé quand la régence donnait encore espoir, était retiré, mais non +mort. Le rapporteur de Ravaillac existait, et ses dépositions, <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> +<i>reçues sous le secret de la cour</i>, n'avaient pas encore été détruites. +Elles existaient dans la cassette, murée à l'angle des rues Saint-Honoré +et des Bons-Enfants, avec la feuille dictée par Ravaillac sur +l'échafaud, entre les tenailles et le plomb fondu, et l'on pouvait y +lire les noms d'Épernon et de la reine.</p> + +<p>Le témoin Dujardin Lagarde, assassiné par Épernon, Lagarde vivait +pourtant; il était à Paris, et demandait réparation. Pour réparation, il +eut la Bastille.</p> + +<p>La dame d'Escoman, ajournée, non vraiment jugée, était à la +Conciergerie, toujours dans la main du Parlement, qui, par elle, avait +une hypothèque terrible sur le Louvre. Si, par Lagarde, on mettait +Épernon à jour, derrière lui, par la d'Escoman, on allait à la reine. Le +duc en trois jours eût été en Grève, et elle fût partie pour Florence.</p> + +<p>Le jugement d'Épernon, qui eût frappé les grands d'une impuissance +constatée, aurait sauvé cent millions d'hommes qui sont morts de misère +par la perpétuité du régime quasi féodal, que la monarchie n'a nullement +fini, mais continué par la noblesse jusqu'en 89.</p> + +<p>Pour cela, il fallait tenir Paris et savoir s'en servir. Il fallait que +le Tiers État, au lieu de venir avec toutes les petites jalousies de la +province, se jetât de cœur dans la grande ville, où est la chaude vie +de la France, qui n'est que la France même, incessamment filtrée par un +brûlant organe. Paris n'avait jamais été tant ligueur qu'on croyait. Et +d'ailleurs il ne l'était plus. Au contraire, il saluait de ses vœux +la guerre d'Henri IV, qu'il croyait une «guerre contre le pape.» Paris +protégea Charenton.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> La cour, étourdiment, avait assigné au Tiers de siéger à +l'Hôtel de Ville. Il y aurait trôné et serait devenu un centre. Par +sotte jalousie de Paris, il aima mieux être rayon, un rayon pâle dans la +gloire de la noblesse et du clergé. Il alla se loger sous les pieds de +ses ennemis. Tandis que les deux ordres privilégiés siégeaient +pompeusement dans les salles hautes et décorées du couvent des +Grands-Augustins, le pauvre Tiers vint se cacher au réfectoire humide +des moines, dans un rez-de-chaussée sale et noir, où personne n'allait +le chercher. Paris n'eût su où le trouver.</p> + +<p>Ils se laissèrent donner pour président un homme mixte, ni chair, ni +poisson, le prévôt Miron, que la cour appuyait comme propre à donner des +paroles, en éludant les actes. On put le juger dès l'entrée. Quand ce +malheureux trésorier, pilorié, promené sur un âne par le duc de Nevers, +apporta sa requête, l'affaire ne fut pas mise en délibération, sous ce +prétexte étrange <i>que l'heure était sonnée</i> (d'aller dîner). L'homme, il +est vrai, s'était présenté seul, les autres trésoriers n'ayant osé le +soutenir, «l'ayant désavoué de l'<i>injure</i> qu'il avait faite au duc,» en +faisant son devoir, et suivant les ordres du roi!</p> + +<p>Je ne vois pas non plus dans le gros livre de Rapine que le président +ait saisi l'assemblée de la réclamation de Lagarde. Pas un mot d'une +affaire si grave que Lagarde lui-même dit avoir présentée aux États.</p> + +<p>Ce livre de Rapine est bien étrange, quelquefois hardi dans la forme, +mais très-timide au fond. Les choses capitales sont cachées dans des +parenthèses. On apprend en passant, et par occasion, en une ligne, +<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> «que tous les cahiers des députés demandoient la <i>suppression +des pensions</i>.» C'était la guerre à la noblesse que le Tiers apportait. +Rien n'indique qu'il ait suivi ce mandat des provinces. Il procéda +obliquement, demandant: 1<sup>o</sup> surséance, pendant la durée des États, aux +levées d'argent extraordinaires; 2<sup>o</sup> suppression des trésoriers qui +payaient les pensions. La reine se récria sur ce dernier article, disant +que les offices des trésoriers étaient à elle, un don qu'elle avait reçu +du feu roi. Le Tiers État, non moins galant, maintint ces trésoriers des +pensions. Cela devait faire croire qu'il respecterait les pensions +elles-mêmes.</p> + +<p>Cependant ce seul mot de <i>pensions</i> avait fait frémir la noblesse. Ce +même jour, 13 novembre, un homme à elle, un député du sauvage Forest, +sans consulter ses collègues de même province, vint, comme de sa tête, +avec les semblants de sa liberté montagnarde, proposer d'abolir le droit +annuel qui assurait aux magistrats l'hérédité des charges.</p> + +<p>Guerre pour guerre. Si le Tiers touchait aux pensions des nobles, les +nobles leur jetaient cette pierre, les menaçaient dans leurs fortunes.</p> + +<p>Mais tout cela était trop lent. Le duc d'Épernon, qui sans doute +craignait que, dans cette dispute entre les ordres, l'aigreur ne donnât +du courage, et qu'on ne mît sur le tapis l'affaire de Lagarde et de +Ravaillac pour l'envoyer au Parlement, d'Épernon résolut de frapper un +coup de terreur sur celui-ci, qui effrayât le Tiers, bridât les langues +sur ce sujet sacré. Probablement il était averti de ce qu'on voulait +faire par l'espion et le traître qu'on avait mis pour successeur +<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> de Harlay, le président Verdun, l'âme damnée de la reine, de +d'Épernon et des Jésuites.</p> + +<p>Le coup fut monté ainsi. Un soldat du duc défia un homme et le tua, fut +emprisonné par le bailli de Saint-Germain. D'Épernon, comme colonel +général de l'infanterie, réclame le prisonnier, prend des gardes au +Louvre et force la prison (14 décembre).</p> + +<p>Le 15, la noblesse, exaltée, enhardie par l'outrage fait aux lois et aux +magistrats, déclare au Tiers qu'elle demandera au roi qu'il ne lève +point le droit annuel, c'est-à-dire <i>ne garantisse plus l'hérédité des +charges achetées</i>. Ces charges, non garanties, tombaient dès lors au +dixième de leur valeur. Les magistrats, qui y avaient mis tout leur +patrimoine, étaient ruinés.</p> + +<p>Cette menace, apportée au Tiers, eut un effet inattendu. On vit alors +une chose qu'on ne voit guère qu'en France, où les hommes, mis en +demeure, s'élèvent parfois tout à coup au-dessus d'eux-mêmes. Un noble +éclair passa sur l'assemblée. Ces magistrats accueillirent avec +enthousiasme la proposition qui les ruinait. Plusieurs s'écrièrent qu'il +fallait abolir cette honteuse vénalité des charges, fermer la porte aux +richesses ignorantes, et ne l'ouvrir qu'à la vertu.</p> + +<p>La proposition fut formulée par le lieutenant général du bailliage de +Saintes, président du gouvernement de Guyenne. Cette province si +misérable, rasée, exterminée par l'atrocité des impôts, et qui n'avait +plus que des larmes, avait ému son cœur, et elle lui inspira de +grandes paroles, dignes de la <i>Nuit du 4 août</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> Ce magistrat demande trois choses: 1<sup>o</sup> qu'on ne paye plus le +droit qui garantissait l'hérédité des charges; 2<sup>o</sup> que la taille soit +réduite à celle d'Henri III; 3<sup>o</sup> que le roi, s'il se trouve trop +appauvri par les demandes, sursoie au payement des pensions.</p> + +<p>L'enthousiasme alla montant. Et la majorité adopta le sacrifice complet, +proposé par M. de Mesmes, l'<i>abolition expresse de la vénalité des +charges</i>.</p> + +<p>Deux députés, au moment même, s'échappèrent et coururent aux chambres du +clergé et de la noblesse, qui, surpris de cette vigueur, essayèrent de +gagner du temps, admirant, exaltant un si beau sacrifice, mais demandant +<i>qu'on l'ajournât avec l'affaire des pensions</i>, qu'on n'occupât le roi +que de l'affaire du sel et de la suspension du droit annuel. On ne fut +pas pris à ce piége, et on leur envoya l'homme le plus ferme de +l'assemblée, Savaron, président de Clermont, qui leur dit: «Laissons-là +le droit annuel; allons à la racine du mal. La noblesse dit que la +vénalité lui ferme l'entrée aux charges ... Que la vénalité périsse!</p> + +<p>«Les pensions en sont à ce point que le peuple, désespéré, pourra bien +faire comme ses aïeux les Francs, qui brisèrent le joug des Romains ... +Dieu veuille que je sois faux prophète! Mais enfin c'est ce brisement +qui a fondé la monarchie ...»</p> + +<p>Ceci à l'adresse des nobles. Et l'hypocrisie du clergé, sa secrète +entente avec la noblesse, il la nota d'un mot; «Tous vos discours sucrés +ne réussiront pas à nous faire avaler la chose ... Vous craignez pour +le roi <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> s'il perd un million et demi que lui rapporte le droit +des magistrats. Et vous ne craignez pas de lui laisser la charge des +pensions, qui est de cinq millions!»</p> + +<p>Et au roi: «Sire, soyez le roi très-chrétien ... Ce ne sont pas des +insectes, des vermisseaux, qui réclament votre justice et votre +miséricorde. C'est votre pauvre peuple, ce sont des créatures +raisonnables; ce sont les enfants dont vous êtes le père et le tuteur +... Prêtez-leur votre main pour les relever de l'oppression!... Que +diriez-vous, Sire, si vous aviez vu en Guyenne et en Auvergne les hommes +paître l'herbe à la manière des bêtes?... Cela est tellement véritable, +que je confisque à Votre Majesté mon bien et mes offices, si je suis +convaincu de mensonge!»</p> + +<p>Cette voix, sortie du cœur du peuple, donnait courage au Parlement. +Dès le premier discours, qui fut du 15, il avait procédé contre le duc +d'Épernon. Celui-ci joua le tout pour le tout. Le 19, le Parlement, à sa +sortie, trouva le duc avec ses bandes qui remplissaient la Grand'Salle +et la longue galerie des Merciers, fort obscure en cette saison. Ces +<i>bravi</i>, qui, sans nul scrupule, eussent fait un carnage de toute la +Justice de France, commencèrent par des cris, des risées, des menaces. +Puis ils passèrent aux gestes, et l'on ne sait si réellement il y eut +des coups. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ruaient des éperons à travers +les robes, les accrochaient et les tiraient pour faire tomber les +magistrats. Ceux-ci retournèrent sur leurs pas, s'enfermèrent dans leurs +salles. Le duc resta maître du champ de bataille.</p> + +<p>La Justice, créée pour donner la chasse aux brigands, <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> fut +chassée par eux cette fois; les voleurs enfermèrent leurs juges.</p> + +<p>Que fit le Parlement le lendemain? Rien du tout. Et rien encore pendant +cinq jours. Ce corps certainement était neutralisé par la trahison de +son président.</p> + +<p>La noblesse ne douta pas que le Tiers ne fût effrayé de l'aventure du +Parlement. Le 20, par le clergé et directement par un de ses membres, +elle demanda, exigea que Savaron lui fît excuse. À quoi il répondit +fièrement: «J'ai porté les armes cinq ans, et j'ai moyen de répondre à +tout le monde en l'une et l'autre profession.»</p> + +<p>Mais les nobles n'eussent daigné croiser l'épée avec un homme de robe +longue. Un d'eux, Clermont d'Entragues, dit que Savaron devait être +fouetté par les pages, berné par les laquais.</p> + +<p>Le clergé, <i>au nom de la paix</i>, voulait que le Tiers avalât ceci, et fît +excuse à la noblesse de l'injure qu'il n'avait pas faite. De Mesmes fut +envoyé effectivement aux nobles, mais ce fut pour poser la question sur +un terrain plus haut: «Les trois ordres sont trois frères, enfants de la +France. Au clergé, la bénédiction de Jacob et le droit d'aînesse. À la +noblesse, les fiefs et dignités. Au Tiers État, la justice. Le Tiers, +dernier des frères, reconnaît son aîné au-dessus de lui. Mais la +noblesse doit voir un frère en lui. Elle donne la paix à la France, nous +aux particuliers...</p> + +<p>«Au reste, n'a-t-on pas vu souvent dans les familles que les aînés +ravalaient les maisons, que les cadets les relevaient?»</p> + +<p>Ce fut un coup de poignard pour la noblesse. Pour la <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> première +fois, l'égalité timide avait réclamé ce nom de frères, de cadets, de +frères inférieurs, mais déjà en rappelant que les aînés pouvaient +déchoir, les cadets sauver la famille...</p> + +<p>«Des fils de savetier nous appeler frères!» Ce fut le cri des nobles. +Ils crièrent en tumulte jusqu'à neuf heures du soir. Et alors, quoiqu'il +fût si tard, ils allèrent demander vengeance au roi. Ils trouvèrent +porte close, les ponts levés, le roi couché.</p> + +<p>Ce même jour 24 décembre, le Parlement, enfin réveillé, s'était souvenu +de l'injure du 19, et s'était mis à procéder. Le Tiers déclara, le 27, +que de Mesmes avait bien parlé, et qu'on l'avouait de tout.</p> + +<p>Au point où étaient les choses, Condé avait la partie belle. Cette +popularité qu'il cherchait jusque-là par de mauvais moyens, il pouvait +la gagner par le salut de la France. S'il eût été le 27 aux États et au +Parlement, il eût entraîné tout. Il n'osa, et resta chez lui.</p> + +<p>La reine ne perdit plus de temps pour faire jouer la grande machine, le +roi,—pour comprimer par lui le Tiers, le Parlement, sauver d'Épernon, +relever la noblesse.</p> + +<p>Jour mémorable. Le roi fut posé, ce jour-là, roi des nobles contre le +peuple.</p> + +<p>C'est le sens de tout ce qui suit pour deux cents ans. Nous attendons +89.</p> + +<p>Le 28, ce petit garçon de treize ans et demi, en son Louvre, répétant sa +leçon apprise, ordonne au Tiers État <i>de faire excuse à la noblesse</i>.</p> + +<p>Et il ordonne au Parlement <i>de cesser les poursuites contre son cousin +le duc d'Épernon</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Le prince de Condé, lâchement, fit semblant de croire que le +Tiers avait l'intention de s'excuser et lui conseilla de le faire.</p> + +<p>Le Parlement, battu, bloqué chez lui par d'Épernon, ne fut pas quitte +pour cela. Il lui fallut endurer sa présence. Cet homme, qui portait le +meurtre au front et le sang d'Henri IV, au lieu de figurer sur la +sellette, comme il devait, vint trôner comme duc et pair. Ceux qu'il +avait bafoués et outragés le soir, il les brava de jour. Il n'excusa, +n'expliqua, ne regretta rien. La tête haute, en quelques mots brefs, il +assura la cour de sa protection.</p> + +<p>Le Tiers fut traité de même. Le petit roi ne daigna lire ses trois +propositions et les renvoya à ses gens. Il n'avait qu'un mot, et sa mère +un mot: «Faites au plus tôt votre cahier.» C'est-à-dire: Partez au plus +vite.</p> + +<p>On avait été jusqu'à écrire d'avance les excuses que devait faire le +Tiers. Celui-ci, exaspéré, n'en tint compte, dit qu'il ne s'expliquerait +pas devant la noblesse, mais devant le roi. Il prit même un rôle +agressif. Il menaça d'<i>écrire aux provinces</i> si on ne donnait prompte +réponse à ses propositions. Enfin, il demanda <i>qu'on lui communiquât +l'état des finances</i>.</p> + +<p>Cette demande, si simple et si prévue, jeta un trouble extrême à la cour +et aux chambres du clergé et de la noblesse. On put juger alors de la +parfaite entente, de l'union de tous les voleurs. Le clergé envoya au +Tiers État le doucereux évêque de Belley, Camus, l'auteur fadasse de +tant de plats romans, de bergeries dévotes, mêlés de l'<i>Astrée</i> de +d'Urfé et de la <i>Philothée</i> mignarde de saint François de Sales. «Les +finances, <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> dit-il, sont l'Arche sainte de l'ancienne Loi ... +Gardons-nous d'y toucher ...»—À quoi un membre du Tiers dit vivement: +«Mais nous sommes sous la Loi nouvelle, qui veut le jour et la lumière.»</p> + +<p>Le ministre Jeannin, très-fidèle à l'ancienne Loi, voulut bien apporter +cette Arche, mais non l'ouvrir. On communiqua quelques chiffres +incomplets, inexacts et faux. Et encore on défendit de les copier. Le +Tiers enfin fut obligé de dire qu'une telle communication lui était +superflue, qu'il n'en prendrait pas connaissance.</p> + +<p>Jeannin, pour rester au pouvoir, avait pris la tâche honteuse de mentir +pour la cour et de couvrir ses vols. Il dit effrontément que le trésor +des quarante millions de la Bastille n'était que de cinq; il supposa que +la dépense avait augmenté de neuf millions, et la recette diminué de +huit! Chiffre impossible et ridicule; car, alors, on n'eût pas vécu. +Enfin, pour embrouiller complètement, et dérouter tout examen, à +l'article des levées d'argent, il additionne pêle-mêle la recette avec +la dépense!</p> + +<p>Malgré les défenses expresses, le Tiers copia ce chaos, et l'envoya dans +les provinces.</p> + +<p>Cependant on cherchait, on trouvait contre lui, on lui jetait aux jambes +des barres pour l'arrêter et des pierres pour le faire tomber.</p> + +<p>Les magistrats qui composaient le Tiers sortaient en grande partie de +familles de finances. La noblesse crut les embarrasser en proposant une +chambre de justice qui examinerait et poursuivrait les financiers (5 +décembre.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> Les nobles, débiteurs de ceux-ci, se fussent acquittés à bon +compte, en les payant d'une corde. Le Tiers se montra ferme encore; +malgré ses rapports de famille, il déclara trouver très-bon qu'on +recherchât les financiers.</p> + +<p>La seconde pierre qu'on lui jeta fut une réforme de la Justice, dont on +le menaça, et la troisième (lancée par le clergé), une réduction des +conseillers d'État. Le Tiers, en vrai Romain, vota cette réduction, qui +fermait aux magistrats leur plus belle perspective.</p> + +<p>La seule vengeance qu'il prit, ce fut d'écrire en tête de son cahier, +comme premier article et <i>loi fondamentale</i>, la défense du roi contre le +clergé, la condamnation des doctrines qui avaient armé Ravaillac, +l'indépendance du pouvoir civil, l'injonction à tous ceux qui auraient +des offices ou des bénéfices de signer cette doctrine, enfin la +proscription des souteneurs de l'autorité étrangère.</p> + +<p>Les historiens, qui ne voient là qu'une bassesse, une flatterie, n'ont +aucun sentiment de la situation ni du moment. Le sang du roi fumait +encore.</p> + +<p>Ces souteneurs du pape, qui étaient-ils? Les bons amis de Ravaillac, +ceux qui l'avaient poussé, regardé faire, et qui profitaient de son +crime. Qui? D'Épernon et Concini, les Jésuites, les mauvais Français, +nos Espagnols de France et les excréments de la Ligue.</p> + +<p>L'article les marquait tous. On ne pouvait pas encore les mettre en +Grève; on les piloriait dans la Loi.</p> + +<p>Quand Samson mit le feu à la queue des trois cents renards, qui s'en +allèrent criant, brûlant les blés des Philistins, ces animaux ne firent +pas plus de bruit que <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> les défenseurs des Jésuites et les +prélats ultramontains.</p> + +<p>Ils vinrent, l'un après l'autre, déclamer, pleurer et crier au sein du +Tiers sur le malheureux sort de la Religion. Ils y jetèrent l'incident +pathétique des catholiques cruellement persécutés, disaient-ils, en +Béarn par les huguenots. Le président Miron, prenant rôle dans la +comédie, appuya cette lamentation de ses sanglots et de ses larmes.</p> + +<p>Le Tiers n'en fut pas dupe. Peu favorable aux protestants, il tint ferme +contre les Jésuites. Contre la cour, c'était la même chose. On put le +voir à la peur de celle-ci, qui se fit tout à coup bienveillante pour +les magistrats, leur fit dire que les charges non-seulement passeraient +aux fils, mais aux héritiers quelconques et aux veuves.</p> + +<p>Ce miel intempestif, donné si lâchement et par peur, n'adoucit rien. Les +magistrats en sentirent mieux leur force, et le Parlement, adoptant +l'article, en fit un arrêt, et lui donna la force judiciaire (31 +décembre).</p> + +<p>Il ne restait qu'à mettre les noms dans cet arrêt pour en faire la +condamnation de grands coupables qui bravaient la Justice.</p> + +<p>Leur arme, leur ressource suprême, connue dans la première dispute, ce +fut encore le roi. Avec le petit mannequin, ils pouvaient assommer la +raison et la loi. Cette fois encore le Tiers, le Parlement, furent +accablés par le roi même, qui équivoqua l'article à lui, et leur +interdit de défendre sa royauté, sa vie! prenant parti pour ceux qui +tuaient les rois, pour les assassins de son père!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> C'étaient eux justement qui le liaient; il n'était pas libre. +La complicité de la cour et de la reine même dans la mort d'Henri IV +enhardissait tellement le parti jésuite, que le cardinal Du Perron, son +organe, dit au roi en personne que, s'il ne cassait l'arrêt du +Parlement, le clergé en concile <i>excommunierait ceux qui refusent au +pape le droit de déposer les rois</i>.</p> + +<p>Cent vingt membres du Tiers protestèrent pour que l'article restât écrit +au cahier, malgré l'ordre du roi. Ils protestèrent de vive voix, mais +tous ne signèrent pas la protestation. Ce qui permit au président Miron +de nier la majorité. En vain Savaron monta sur un banc. On étouffa sa +voix. Le président cria que le roi le voulait ainsi, et l'avait dit +lui-même, de sa bouche et sans interprète. On prit un moyen terme. On +effaça sans effacer, en écrivant l'article pour dire qu'on ne l'écrirait +pas.</p> + +<p>Tout le débat finit sur ce premier article, qui fut en même temps le +dernier. La comédie honteuse finit comme ces arlequinades où le <i>Deus ex +machinâ</i> qui fait le dénoûment est tout simplement le bâton.</p> + +<p>Un sieur de Bonneval, membre de la noblesse, sans cause ni prétexte, +bâtonne un magistrat du Tiers. Et, d'autre part, Condé, furieux contre +la reine, qui lui fait intimer de ne point faire visite au Tiers, fait +bâtonner par un des siens un gentilhomme de la reine. De là, entre la +reine et lui, une basse et grossière dispute. «Je n'ai pas peur de vous, +disait Condé. Que me ferez-vous?» Le roi les sépara. La reine avait +mandé pour la défendre toutes les bandes de M. de Guise.</p> + +<p>Condé alla au Parlement, et dit froidement qu'il <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> avouait son +gentilhomme d'avoir assommé l'homme de la reine, que ce n'était que +représailles. «MM. de Guise, dit-il, ont bien assassiné de Luz. Et le +maréchal d'Ancre a bien fait assassiner Rubempré. M. d'Épernon a bien +...» Condé acheva-t-il? dit-il que d'Épernon avait assassiné Lagarde, le +dénonciateur de Ravaillac? Nous savons seulement qu'il nomma d'Épernon. +Cela suffit: la reine, tout à coup souple comme un gant, fit tout ce que +voulait Condé. Il eut pour son homme des lettres d'abolition, et l'homme +de la reine garda ses coups de bâton. Le Tiers, plus ferme, fit +condamner, au moins par contumace, le député de la noblesse qui avait +bâtonné un de ses membres, et il fut exécuté en effigie.</p> + +<p>Voilà un pas de fait. Concini, Guise et d'Épernon ont été nommés +<i>assassins</i>. Le peuple ajoutait <i>d'Henri IV</i>. Que serait-il arrivé si le +Parlement n'avait fait la sourde oreille? S'il eût relevé la chose, il +eût eu Paris pour auxiliaire, et son glaive innocent, dont riaient les +bandits, aurait eu le fil et la pointe. La cour, devant un tel procès, +eût été trop heureuse de recevoir les conditions du Tiers.</p> + +<p>Une politique nouvelle eût commencé, anti-cléricale, anti-espagnole. Le +cahier du Tiers l'indiquait.</p> + +<p>Le président y avait glissé une demande des mariages d'<i>Espagne</i>. On +effaça le mot <i>Espagne</i>.</p> + +<p>Le cahier contenait une révolution contre le clergé. Il demandait:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Qu'il y eût une justice sérieuse pour les prêtres, qu'ils fussent +jugés, non par les leurs, intéressés à les blanchir toujours, mais par +les juges laïques;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> 2<sup>o</sup> Que la justice d'Église fût gratuite, qu'elle parlât +français, qu'elle n'arrêtât personne sans l'intervention de la justice +laïque;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Que le curé ne fît plus payer pour les baptêmes, mariages et +sépultures, et qu'il en remît les registres au greffe;</p> + +<p>4<sup>o</sup> Que les villes reprissent l'administration des hôpitaux, et que +leurs administrateurs reçussent les aumônes dues par les évêchés et +couvents; que tout ecclésiastique qui aurait plus de six cents livres +par an en payât un quart pour les pauvres; que chaque monastère nourrît +un soldat invalide; les autres invalides nourris aux Hôtels-Dieu, partie +aux frais des hôpitaux et partie aux frais du clergé;</p> + +<p>5<sup>o</sup> Que le clergé n'acquît plus d'immeubles (sauf un cas), et ne reprît +point par rachats forcés ses anciens immeubles aliénés qui avaient passé +de main en main.</p> + +<p>Ces actes terribles qui perçaient le cœur du clergé lui firent +craindre extrêmement que le Parlement ne lançât le grand procès qui eût +donné la force au Tiers. Il se serra tremblant sous la cour et sous la +noblesse. Les trois puissances furent d'accord pour mettre le Tiers à la +porte, finir brusquement les États. Le roi exigea le cahier et fit la +clôture le 23 février. Et quand, le lendemain, le Tiers crut pouvoir +revenir pour achever les affaires, comme il l'avait demandé, il trouva +porte close, et déjà les bancs enlevés, les tapisseries détachées. Le +chroniqueur Rapine, dans sa douleur naïve, s'écrie qu'en effet les +voleurs avaient sujet de craindre «une assemblée nouvelle, où peut-être +<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Dieu et notre mère, notre douce Patrie, l'innocence de notre +roi, auroient suscité quelqu'un pour nous tirer de ce sommeil qui nous +assoupit quatre mois.»</p> + +<p>«Et que deviendrons-nous? Nous venons tous les jours battre le pavé de +ce cloître, pour savoir ce qu'on veut faire de nous. L'un plaint l'État, +l'autre s'en prend au chancelier. Tel frappe sa poitrine, accuse sa +lâcheté; un autre abhorre Paris, et désire revoir sa maison, sa famille, +oublier la liberté mourante...</p> + +<p>«Et pourtant, après tout, dit-il en se relevant avec force, sommes-nous +autres que ceux qui entrèrent hier à la salle des Augustins?»</p> + +<p>Ce mot a attendu deux cents ans sa réponse. «Nous sommes, a dit Sieyès, +ce que nous étions hier.»—«Et nous jurons de l'être.» C'est le serment +du Jeu de Paume.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> CHAPITRE XV<br> +<span class="smcap">PRISON DE CONDÉ—MORT DE CONCINI<br> +1615-1617</span></h2> + +<p>Plus d'assemblées pendant deux siècles. Mais celles du clergé +continueront, poursuivant un but fixe, la <i>proscription progressive des +protestants</i>, dont il fait au roi l'expresse condition de ses secours +d'argent, et l'<i>extermination des libres penseurs</i>, sous le nom +d'athées.</p> + +<p>Le Tiers restait cependant à Paris, et il fut tout un mois, du 24 +février au 24 mars. Tout dissous qu'il était, sa présence eût donné une +grande force au Parlement. Il semble que l'un et l'autre se soient +attendus. Ils ne firent rien du tout. Et ce fut seulement le 28, lorsque +le Tiers était parti, que le Parlement prit la parole, et par arrêt +invita les princes et les pairs à venir siéger. Arrêt opposé du Conseil. +Le Parlement tient bon, et, le 22 mai, vient lire ses remontrances au +Louvre. C'étaient celles des États, sur la ruine des finances. Mais, de +plus, le Parlement, entrant dans la politique même, priait le roi de +revenir <i>aux alliances <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> de son père</i>, donc, de ne point +s'allier à l'Espagne. Il censurait l'audace insolente du clergé et des +amis du pape. Il demandait qu'on fît rendre gorge «à des gens sans +mérite qui avaient reçu des dons immenses,» et qu'on ne confiât plus les +grandes charges aux étrangers, qu'on ne peuplât plus le royaume de +moines italiens, espagnols, qu'on fît recherche des juifs, magiciens et +empoisonneurs, qui, depuis peu d'années, se coulaient aux maisons des +grands. C'était désigner Concini et sa femme, qui s'entouraient de ces +gens. Et, si cette désignation semblait obscure, le Parlement aurait +nommé.</p> + +<p>Les ministres furent atterrés; mais Guise et d'Épernon offrirent leur +épée à la reine. Il eût fallu, pour soutenir le Parlement, que Condé fût +ici, mais il était parti avec les princes, aimant mieux faire la guerre +de loin. Il s'adressa à la fois au pape et aux huguenots, et, en réponse +aux prières de la reine, qui l'invitait à aller avec le roi au-devant de +l'infante, il lança un manifeste où il nommait Concini, comme capital +auteur des maux publics.</p> + +<p>On n'a pas répondu au Tiers, dit-il. On a fait rayer de ses cahiers +l'article qui défendait la vie des rois, <i>rayer celui qui demandait la +recherche du parricide commis sur le feu roi</i>. On a voulu tuer Condé et +les princes. On précipite les mariages d'Espagne, ce qui fait croire aux +huguenots qu'on veut les exterminer. Le clergé, malgré le roi, a juré le +concile de Trente (la royauté du pape). Le roi est prié de ne pas partir +sans répondre aux États et sans chasser les Italiens.</p> + +<p>Concini, mort de peur, aurait voulu céder. D'Épernon <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> ne le +permit pas; il fit entendre à la reine qu'il fallait faire sur l'heure +le mariage d'Espagne, et s'assurer par là du secours de l'étranger. Du +moment qu'on tenait le roi, on tenait tout. En le mariant, on le +précipitait vers l'Espagne et vers Rome, et l'on tranchait tout +l'avenir.</p> + +<p>Les princes, trop faibles, n'empêchèrent rien. Condé, tout à la fois ami +des jésuites et des huguenots, n'eut aucune force populaire. +L'assistance que ses derniers lui prêtèrent ne fit que les compromettre. +La reine, malgré tout, mena le roi à la frontière.</p> + +<p>L'infante Anne d'Autriche entra en France pour épouser Louis XIII; +Élisabeth de France passa en Espagne pour épouser Philippe IV (9 +novembre 1615). Dès lors, la reine avait vaincu. Condé négocia, +s'arrangea pour un million et demi, et la position de chef du conseil. +Il traita pour lui seul, sans dire un mot des autres.</p> + +<p>Le peuple, qui avait cru que son retour entraînait le départ du favori, +et qui le vit plus puissant que jamais créer un nouveau ministère, entra +en grande fureur. Elle éclata. Concini avait fait bâtonner par deux +valets un certain cordonnier nommé Picard, qui, sergent de la garde +bourgeoise, avait refusé de le laisser entrer à la porte Bucy sans +passe-port. La foule saisit les deux valets et les pendit à la porte du +cordonnier. Picard devint le héros du peuple.</p> + +<p>Condé, rentrant, fut reçu en triomphe (juillet 1616). Il n'y fut pas +longtemps sans dire à son nouvel ami, Concini, qu'il ne pouvait, le +protéger contre la haine universelle. Lui parti, Condé restait maître, +et il ne <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> manquait pas de gens autour de lui pour lui dire que, +Louis XIII étant bâtard adultérin, il était le seul héritier légitime du +trône. Il semblait avoir tout pour lui, la noblesse, Paris, le +Parlement. Il se trouva pourtant quelqu'un au Louvre (était-ce le +nouveau ministre Barbin, ou la créature de Barbin, le jeune Richelieu?) +qui osa croire qu'ayant le roi, on pouvait braver tout, même arrêter +Condé. Cela s'exécuta, sans coup férir. Le faux lion, pris comme un +agneau, descendit à cette bassesse d'offrir de dénoncer les siens +(1<sup>er</sup> sept. 1616).</p> + +<p>Paris remua peu. Seulement la populace pilla l'hôtel de Concini; mais, +quand on vit le roi, la reine, aller au Parlement, avec les amis mêmes +de Condé, quand on sut qu'il voulait s'emparer du trône, on rentra dans +l'indifférence. Le jeune Richelieu, l'auteur probable de ce conseil +hardi, quoique évêque, eut un ministère.</p> + +<p>Une nouvelle prise d'armes des princes menaçait Concini. Et l'on +parlait, de plus, d'une étrange ligue où Sully, Lesdiguières, se +seraient armés avec d'Épernon.</p> + +<p>Le Louvre était-il sûr? Avant même l'arrestation de Condé, Concini et la +reine avaient cru entrevoir que l'enfant-roi leur échappait. Il était +triste et sombre. La reine, deux ou trois fois, lui offrit de lui +remettre le pouvoir. Timide au dernier point, il la pria de le garder.</p> + +<p>Le changement du roi tenait à l'action secrète d'un certain Luynes qu'on +avait mis auprès de lui pour la volerie des faucons. Il avait des goûts +fort sauvages, de combats d'animaux, d'escrime et de chasse, de petits +métiers mécaniques. Nulle attention <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> aux femmes, si bien que, +trois ans durant, ayant à côté de lui sa petite reine, fort jolie alors, +il ne songea pas seulement qu'il fût marié. Ce solitaire n'avait besoin +que d'un camarade.</p> + +<p>Luynes était Provençal, d'origine allemande, d'humeur douce, de parole +aimable. Son grand-oncle était un Albert, joueur de luth allemand, +musicien de François I<sup>er</sup>, dont il obtint pour son frère, qui était +prêtre, un canonicat de Marseille. Le chanoine eut deux bâtards; l'un +fut un très-bon médecin, attaché à la mère d'Henri IV, et qui lui prêta +dans ses malheurs tout ce qu'il avait, douze mille écus. L'autre suivit +les armes, fut archer du roi, et se battit devant Charles IX et toute la +cour en champ clos à Vincennes; il tua son adversaire. Montmorency se +l'attacha, et le fit gouverneur de Beaucaire.</p> + +<p>Ce gouverneur, en considération des douze mille écus qu'Henri IV ne +rendit jamais, obtint de faire entrer son fils comme page d'écurie chez +le roi. L'enfant, qui est notre Luynes, était si joli, qu'on le fit page +de la chambre. Il arrivait sous d'excellents auspices, avec cette +charmante figure et la réputation d'une famille admirable en fidélité.</p> + +<p>Luynes et ses frères, fort agréables aussi, n'imitèrent point la cour, +qui ne voyait que le présent, suivit Concini, oubliait le roi. Ils +visèrent à l'avenir, et ils s'attachèrent à l'enfant. Luynes se tint si +bas, si doux, parut si médiocre, que la reine n'en prit aucune défiance.</p> + +<p>Ce ne fut qu'au voyage de Bayonne qu'on vit combien il tenait le roi. +Celui-ci, qui ne parlait guère, ne <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> commandait jamais, dit +qu'il voulait que ce fût Luynes qui allât complimenter l'infante. Haute +mission pour un homme qui n'avait près du roi d'autre charge «que de lui +siffler la linotte.» Concini fut jaloux. Trop tard. Luynes, qui se +sentit en péril, acheta la capitainerie du Louvre, afin de demeurer jour +et nuit près du roi.</p> + +<p>Il y avait dans le Louvre un autre ennemi de Concini, un homme qui +n'avait jamais voulu le saluer, le jeune Vitry, capitaine des gardes. +Vitry le père, fort ami de Sully, fut le seul, au jour de la mort du +roi, qui n'adora pas le soleil levant. Quand il mourut lui-même et que +son fils eut sa charge, Concini dit: «<i>Per Dio!</i> il ne me plaît guère +que ce Vitry soit maître du Louvre. Cet homme-là peut faire un mauvais +coup!»</p> + +<p>Le jeune roi, par Luynes ou Vitry, dut savoir de bonne heure les tristes +misères de la mort de son père. Si la reine avait laissé tuer son mari, +elle pouvait fort bien encore, obsédée des mêmes gens, les laisser +détrôner son fils. Il était fort jaloux de son frère Monsieur, bien plus +aimable, né dans une heure plus gaie, à la première aurore de Concini, +et qui avait toutes les grâces féminines d'un jeune Italien. Ce frère, +aimé de la mère et de tous, avait le mérite, d'ailleurs, d'être fort +jeune, et, s'il eût été roi, une seconde régence eût commencé. Tout cela +n'était pas absurde. Et, quand on voyait, dans la chambre la plus +voisine de la reine, à peine séparée par un mur, sa sorcière Léonora +entourée de médecins juifs, de magiciens, troublée de plus en plus, et +comme agitée des furies, n'y <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> avait-il rien à craindre? Le roi +ayant été malade juste au moment où il avait sa petite femme, on le +crut, il se crut lui-même peut-être ensorcelé. Il commençait à se dire +comme Henri IV: «Ces gens ont besoin de ma mort.»</p> + +<p>Luynes, qui avait trente ans, avec ses frères, hommes d'épée, n'était +pas seulement un camarade complaisant pour cet enfant seul et inquiet; +c'était comme un garde du corps qui le rassurait. Mais Luynes même était +fort timide, dit Richelieu. Il pensa que le roi, si jeune, ne le +défendrait pas, et il voulait traiter. Il fit demander à Concini de lui +donner une de ses nièces en mariage. Concini l'aurait accordée, pour se +remettre bien avec le roi et pour en obtenir, à son prochain veuvage, +une fille naturelle d'Henri IV. Il agissait déjà comme si sa femme +Léonora était morte. Elle n'était pas si folle qu'elle ne devinât tout +cela. Elle y mit son <i>veto</i> et empêcha tout rapprochement avec Luynes.</p> + +<p>Celui-ci, rebuté, visa moins haut; il s'adressa aux ministres de +Concini. Il demanda la nièce de l'un d'eux pour son frère, et Richelieu +conseillait fort ce mariage. Mais on refusa encore. Et Luynes, ayant +tout épuisé, et bien sûr qu'on voulait le perdre, agit pour perdre +Concini.</p> + +<p>La reine avait fait une chose ou coupable ou bien imprudente. Elle avait +envoyé les gardes du roi à l'armée, et lui avait donné ses propres +gardes. Luynes montra au roi qu'il se trouvait prisonnier de sa mère.</p> + +<p>Mais, que faire? L'enfant royal n'avait personne à lui. Deux +gentilshommes d'assez mauvais renom, qui <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> soignaient ses +oiseaux, un commis, un soldat, un jardinier, ajoutez-y Travail ou le +Père Hilaire, le huguenot capucin (V. plus haut), voilà les conjurés +illustres avec qui le roi de France conspira pour sa liberté. Il n'y +avait pas, dans tout cela, un homme d'exécution. Le jeune Montpouillan, +camarade du roi, disait qu'il poignarderait bien Concini, mais dans le +cabinet du roi. C'était mettre celui-ci en péril. On s'adressa à Vitry, +capitaine des gardes, <i>pour l'arrêter</i>, ou <i>le tuer</i>, s'il faisait +résistance.</p> + +<p>On avait bien <i>arrêté</i> le prince de Condé, dit Richelieu; on aurait pu +en faire autant pour Concini. Étrange oubli des circonstances: le roi +n'avait <i>personne</i>, et son homme, Vitry, capitaine des gardes, n'avait +point les gardes avec lui. Concini, au contraire, ne marchait qu'entouré +d'une trentaine de gentilshommes. À grand'peine, Vitry en réunit quinze, +les cacha, les arma de pistolets sous leurs habits.</p> + +<p>Il le prit au moment où il venait le matin faire sa visite ordinaire à +la reine. Il était sur le pont du Louvre avec cette grosse escorte. +Vitry était si effaré, qu'il le passa, sans le voir, l'ayant devant les +yeux. Averti, il retourne: «Je vous arrête!...—<i>A mi!</i> (À moi!)»—Il +n'avait pas fini, que trois coups, quatre coups de pistolet partaient, +lui brûlaient la cervelle...</p> + +<p>«C'est par ordre du roi,» dit Vitry. Un seul des gens de Concini avait +mis l'épée à la main (24 avril 1617).</p> + +<p>Le Corse Ornano prit le roi, le souleva dans ses bras, le montra aux +fenêtres. Le peuple ne comprenait pas. <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> On avait dit d'abord +que Concini avait blessé le roi. Mais, quand on sut, au contraire, que +c'était lui qui était tué, il y eut une explosion de joie dans toute la +ville.</p> + +<p>La reine mère était très-effrayée. Son seul cri fut: «<i>Poveretta di +me!</i>» Cependant qu'avait-elle à craindre? Quelque antipathie qu'eût son +fils pour elle, il ne pouvait songer à la mettre en jugement. On se +contenta de lui ôter ses gardes. On mura, moins une seule, les portes de +son appartement.</p> + +<p>Elle ne montra nulle pitié pour Concini ou sa veuve. Quelqu'un disant: +«Madame, Votre Majesté peut seule lui apprendre la mort de son +mari.—Ah! j'ai bien autre chose à faire!... Si on ne peut la lui dire, +qu'on la lui chante ... qu'on lui crie aux oreilles: L'<i>Hanno +ammazzato</i>.»</p> + +<p>Mot terrible, c'était celui même que Concini avait dit à la reine, au +jour de la mort d'Henri IV, en lui apprenant la nouvelle qu'elle ne +connaissait que trop bien!</p> + +<p>Léonora tremblante lui demandait asile. Elle refusa. Alors cette femme, +chez qui la reine tenait les diamants de la couronne (comme ressource en +cas de malheur), se déshabilla et se mit au lit, en cachant les diamants +sous elle. On la tira du lit; on fouilla tout, on mit la chambre au +pillage, on la mena à la Conciergerie. Paris était en fête. La foule +cherchait et déterrait le cadavre de son mari, qu'on brûla +solennellement devant la statue d'Henri IV, en signe d'expiation. On dit +qu'un forcené lui mordit dans le cœur, et en dévora un morceau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> La vie de la reine mère ne tenait qu'à un fil. Parmi les +meurtriers, plusieurs l'auraient voulu tuer, pensant qu'elle pourrait +bien se relever plus tard et venger son amant. Mais Luynes n'eût osé ni +conseiller un tel acte à l'enfant royal, ni le faire faire sans ordre. +Il la sauva en l'entourant des gardes du roi. Le capucin Travail, le P. +Hilaire, qui jadis avait intrigué contre le mariage de Marie de Médicis, +et qui fut acteur et exécuteur dans le meurtre de son favori, croyait +que rien n'était fait si elle ne périssait. Il s'adressa à un homme qui +était à elle et entrait chez elle à volonté, son écuyer Bressieux, +l'engageant à la tuer. L'écuyer refusait:</p> + +<p>«N'importe, dit Travail; je ferai en sorte, que le roi aille à +Vincennes, et alors <i>je la ferai déchirer par le peuple</i>.» (<i>Revue +rétrospective</i>, II, 305.)</p> + +<p>De Luynes, qui avait promis au capucin l'archevêché de Bourges s'il +aidait à tuer Concini, et qui, la chose faite, ne voulait pas tenir +parole, profita des mots sanguinaires que ce bavard avait jetés par +folie et bravade, le fit juger et rompre vif.</p> + +<p>Pour revenir, le roi avait fait dire au Parlement qu'il avait ordonné +d'arrêter Concini, qui, ayant fait résistance, avait été tué. Il ne +parlait de sa mère qu'avec respect, disant «qu'il avait supplié sa dame +et mère de trouver bon qu'il prit le gouvernail de l'État.» Le Parlement +vint le féliciter.</p> + +<p>Le procès si facile qu'on pouvait faire à Concini et à sa femme +(spécialement pour certaines intelligences avec l'ennemi, que la reine +avait pardonnées), ce procès fut habilement étouffé, détourné. On en fit +un procès <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> de sorcellerie. C'était l'usage, au reste, de ce +siècle.</p> + +<p>Les tyrannies libidineuses des prêtres dans les couvents de femmes, +quand par hasard elles éclatent, tournent en sorcellerie, et le Diable +est chargé de tout.</p> + +<p>Léonora elle-même se croyait le Diable au corps, et elle s'était fait +exorciser par des prêtres qu'elle fit venir d'Italie, dans l'église des +Augustins. Comme elle souffrait cruellement de la tête, Montalte, son +médecin juif, fit tuer un coq, et le lui appliqua tout chaud, ce qu'on +interpréta comme un sacrifice à l'Enfer. On trouva aussi chez elle une +pièce astrologique, la nativité de la reine et de ses enfants. Il n'est +nullement improbable qu'elle ait cherché, quand son crédit fut ébranlé, +à retenir la reine par la sorcellerie. C'était la folie générale du +temps.</p> + +<p>Luynes y croyait aussi. Il avait fait venir, dit Richelieu, deux +magiciens piémontais pour lui trouver des poudres à mettre dans les +habits du roi et des herbes dans ses souliers.</p> + +<p>Quoi qu'il en fût de la sorcellerie de Léonora, tout cela ne valait pas +la mort. Et ses vols mêmes, ses ventes effrontées de places et +d'ordonnances, n'auraient mérité que le fouet.</p> + +<p>La tradition de la cour, très-favorable à ces gens-là, comme ennemis +d'Henri IV, n'a pas manqué d'inventer, de prêter à Léonora des paroles +fières, insolemment hardies, par exemple: «Mon charme fut celui de +l'esprit sur la bêtise.» Elle fut décapitée en Grève, et puis brûlée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> La reine se retira quelque temps à Blois.</p> + +<p>D'Épernon, dont Luynes avait peur, ne fut pas inquiété.</p> + +<p>Seulement on garda contre lui le témoin Dujardin Lagarde, à qui on donna +pension, en le priant toutefois de tenir prison, le roi n'étant pas sûr +autrement de le sauver des assassins. Il y écrivit, et fit imprimer, +publier son factum. (1619, <i>Archives curieuses</i>, XV, 145.)</p> + +<p>L'infortunée dame d'Escoman semblait devoir enfin triompher, dans de +telles circonstances.</p> + +<p>Mais Luynes ménageait trop la reine; il craignait son retour. Il lui +accorda en 1619 une faveur signalée. C'était que la sentence de 1613, +qui arrêtait tout, «<i>vu la qualité des accusés!</i>» fût réformée, au +profit de la reine, l'accusation déclarée calomnieuse, la reine et +d'Épernon innocentés, et la d'Escoman condamnée.</p> + +<p>Le Parlement se prêta à cette volonté de la cour, se payant de l'idée de +repos public, voulant relever l'autorité, réhabiliter la reine exilée, +qu'on chansonnait par tout Paris.</p> + +<p>La d'Escoman fut condamnée à finir ses jours entre quatre murs, au pain +et à l'eau.</p> + +<p>Il y avait un égout dans Paris, <i>les Filles repenties</i>, où l'on +entassait les coquines ramassées dans les mauvais lieux, lesquelles y +continuaient leur métier avec des prêtres. (Lestoile, 1610, édit. +Michaud, p. 561.) C'est là qu'on mit la pauvre d'Escoman. On lui bâtit +dans la cour du couvent une loge murée, sauf un petit trou grillé. Elle +gisait là par terre et dans l'ordure, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> grelottante, affamée, +pleurant pour le rebut des chiens.</p> + +<p>Ce fut la récompense de la personne humaine et intrépide qui s'était +dévouée pour sauver Henri IV, et qui seule en France demanda justice de +sa mort.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> CHAPITRE XVI<br> +<span class="smcap">DES MŒURS—STÉRILITÉ PHYSIQUE, MORALE ET LITTÉRAIRE<br> +1615-1617</span></h2> + +<p>Je ne pouvais interrompre le fil de l'histoire politique tant qu'Henri +IV n'était pas vraiment fini et clos dans le tombeau. Maintenant qu'il a +sur la tête la pesante pierre des mariages espagnols, il ne bougera +plus. La France est liée à la politique catholique. Elle fera la guerre +à l'Espagne, mais pour lui succéder en marchant dans le même esprit.</p> + +<p>C'est le moment de regarder les grands faits moraux de l'époque, plus +importants qu'aucun fait politique.</p> + +<p>Ils sont tous en trois mots: <i>sorcellerie</i>, <i>couvents</i>, +<i>casuistique</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Et ses trois n'en font qu'un; ils +signifient: <i>stérilité</i>...</p> + +<p>On a surfait énormément ce temps. Cette vaine agitation de cour, +d'intrigues, de duels, ces <i>raffinés</i> du point d'honneur, ces fondations +de couvents, tout cela, regardé à la loupe, a paru important. Des +esprits fins, ingénieux et d'agréable érudition, des Ranke, des Cousin, +des Sainte-Beuve, ont mis en relief les moindres curiosités de la vie +religieuse d'alors, les disputes d'ordres et de cloîtres, les +conversions célèbres, et il n'est pas une ligne, une parole des belles +pénitentes d'alors qui n'ait été notée et célébrée.</p> + +<p>J'aime le microscope, et je m'en sers. Nous lui devons <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> une +grande partie des progrès récents des sciences naturelles. En histoire, +il a ses dangers. C'est de faire croire que des mousses et des +moisissures sont de hautes forêts, de voir le moindre insecte et +l'imperceptible infusoire à la grosseur des Alpes. Tous les petits +personnages de ce pauvre temps-là se sont amplifiés dans nos +micrographes historiques. Les Borromée et les Possevin sont de grands +hommes, l'oratorien Bérulle est un grand homme, et le gentil saint +François de Salles, puis tout à l'heure Jansénius et Saint-Cyran. Gens +de mérite certainement, mais étrangement grandis par les coteries de +leur temps et l'exagération du nôtre.</p> + +<p>Eh bien, qu'ils soient grands hommes. Mais alors retirons ce titre à +Shakspeare et à Cervantès (qui meurent ensemble alors, 23 avril 1616). +Fermons le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle et laissons là sa forte et âpre histoire, celle +de d'Aubigné, pour l'honnête platitude de Matthieu. Nous avions un poète +de verve étincelante (par qui Rabelais tourne à Molière), le puissant +Mathurin Régnier; étouffons-le, et, à la place, intronisons sur le +Parnasse le vide incarné; c'est Malherbe.</p> + +<p>Sobre, sage écrivain, où vous ne risquez pas de trouver une idée. Du +rythme, et rien dedans. C'est la muse au pain sec. Si la littérature +représente la société, je reconnais dans ce poète le grand homme d'un +temps de jeûne, où les bergers se mirent à brouter avec les moutons.</p> + +<p>J'ai médit du pédant Ronsard, capitan, matamore, monté sur son cothurne +grec. Je ne m'en dédis pas. Mais qui méconnaîtrait le grand effort qu'il +y eut en <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> cette mauvaise école? Quelle chaude passion dans le +maître! quelle flamme aux <i>Amours</i> de Ronsard! Tout au moins le +tempérament, la pointe et l'aiguillon du mâle.</p> + +<p>L'étincelle s'en trouve aux lettres d'Henri IV, si vives et si +charmantes. Mais tout est fini dans Malherbe. La brutalité sotte avec +laquelle il triomphe d'une femme qui, dit-il, l'a comblé, montre assez +qu'il n'aima jamais. (Ode de 1596.)</p> + +<p>Cette défaillance en amour, en poésie, tient à une chose, +l'aplatissement moral, l'avénement de la prose, du <i>positif</i> et de +l'argent. Du moment qu'on perdit l'idéal de liberté qui avait apparu au +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, du moment où les sages, un Du Plessis-Mornay, +découragèrent les hautes pensées, chacun, protestants, catholiques, se +rangea et se fit petit; chacun commença à s'occuper de ses petites +affaires. Le charme d'Henri IV, sa séduction, sa corruption, n'y firent +pas peu. Il avait trop souffert, il ne voulait que le repos, le plaisir. +Il n'estimait personne, croyait fort peu aux hommes, plus à l'argent. On +a vu qu'à la fin il se méfiait de Sully. D'Aubigné raconte un fait +triste. Le roi, rêvassant toujours son épouvantail, la république +calviniste, voulait décidément le mettre à la Bastille. Le huguenot, qui +le connaissait, pour avoir enfin son repos, lui demande pour la première +fois récompense de ses longs services, de l'argent, une pension. Dès +lors, le roi est sûr de lui; il le fait venir, il l'embrasse; les voilà +bons amis. Le même soir, d'Aubigné soupait avec deux dames de noble +cœur. Tout à coup l'une d'elles, sans parler, se mit à pleurer et +versa d'abondantes larmes. <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Avec trop de raison! Le jour où +d'Aubigné avait été forcé de prendre pension et de demander de l'argent, +le grand <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle était fini, et l'autre était inauguré.</p> + +<p>On a vu un homme héroïque, le président Harlay, à son âge de +quatre-vingts ans, faire une triste affaire d'argent. On verra les +Arnauld, famille d'Auvergnats très-honnêtes, de huguenots convertis, la +vraie fleur de la robe, employer pourtant des moyens équivoques pour +mettre deux abbayes dans leur famille.</p> + +<p>Malgré l'effort sincère de dévotion qui les trompait eux-mêmes, c'est, +en réalité, un temps très-pauvre, de grande sécheresse, où toutes choses +ont baissé, les moyens, le cœur et l'espoir, «un temps serré, transi +et morfondu.»</p> + +<p>Cela ne se voit bien qu'en entrant dans une maison. Voyons celle du +greffier Lestoile, honorable bourgeois de Paris. Il n'aime guère les +protestants, et, d'autre part, il n'est guère catholique. Il croit que +Rome, c'est Sodome, et toutefois il veut se tenir <i>à ce trône pourri</i> de +la papauté. Malade, il fait venir un moine, mais pour disputer avec lui.</p> + +<p>Sa fortune a baissé, son âme aussi. En 1606, il achetait; et, en 1610, +il vend. Son cabinet, ses livres, ses médailles, ses chères petites +curiosités, il faut qu'il s'en sépare. Cela ne suffit pas; il lui faut +emprunter. Vieux tout à coup, il tousse, il ressent l'âge qu'il avait +oublié; il entend même un peu le léger bruit qui se fait à la porte ... +peu de chose, la mort qui frappe à petits coups. Mais il a des enfants, +et il s'aperçoit qu'il est pauvre. Il a pour ses enfants de pauvres +ambitions; <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> l'un, il veut le <i>fourrer</i> dans la ferme des sels +(une caverne de voleurs, dit-il); l'autre pourrait être page, et où? +dans la maison de Guise! On voit que le cœur s'apetisse ... Nous +cinglons à pleines voiles dans les temps de la platitude.</p> + +<p>Voilà ce que c'est que d'avoir été imprévoyant, généreux, charitable, +comme l'a été Lestoile. Voilà ce que c'est que d'avoir des enfants. Un +suffirait, ou deux, et c'est beaucoup. Songez d'ailleurs que la bonne +bourgeoisie qui achète une terre noble ou une charge qui anoblit a grand +intérêt à faire un aîné ou un fils unique qui ait tout et fasse un gros +mariage.</p> + +<p>On touche là aux pensées secrètes qui vont déterminer les mœurs du +siècle.</p> + +<p>Pendant que la terre devient stérile et que la subsistance va toujours +tarissant, <i>l'homme aussi veut être stérile</i>.</p> + +<p>Et je ne parle pas seulement du paysan affamé et écrasé d'impôts, mais +du noble qui n'en paye pas, du bourgeois, qui, comme magistrat, en est +exempt, ou, comme <i>élu</i>, syndic, etc., répartit l'impôt sur les autres +de façon à ne rien payer.</p> + +<p>Il est bien juste que l'on vienne au secours de tous ces pauvres riches, +de gens aisés, exempts de charges. Leur second fils sera d'Église, riche +de bénéfices, léger d'enfants (du moins connus). Les filles mourront <i>en +religion</i>. L'œuvre monumentale du siècle, c'est de bâtir partout ces +vastes abris mortuaires où l'ennui les tuera sans bruit.</p> + +<p>Cependant, dit le père, il est bien dur d'avoir des filles qu'il faut +doter pour les couvents. Pourquoi engendrer <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> des enfants, s'il +faut ainsi les faire mourir? Réflexion judicieuse que l'on soumet à son +père spirituel. C'est à celui-ci de chercher, d'imaginer. On ne le +lâchera pas. Demain, après-demain, toujours, on lui demandera d'inventer +quelque moyen subtil de faire que la stérilité volontaire ne soit plus +péché. C'est l'origine principale de la casuistique.</p> + +<p>On ne veut pas pécher. Ou, s'il y a péché, on veut qu'il soit au +confesseur, qui doit, non pas l'absoudre, mais le légitimer d'avance. +Qu'il y prenne garde. S'il veut que son confessionnal ne soit pas +déserté, reste à la mode, il faut qu'il trouve des recettes pour qu'on +fraude le mariage en conscience.</p> + +<p>Sinon, qu'arriverait-il? j'ose à peine le dire. Mais je crois qu'on +fuirait l'église. Car ces gens-ci, au fond, sont moins dévots qu'ils ne +le croient eux-mêmes.</p> + +<p>Dans certaines contrées, le noble commençait déjà à fréquenter l'église +du Diable, l'assemblée du sabbat, l'orgie stérile où le peuple des +campagnes était guidé par les sorcières dans les arts de l'avortement.</p> + +<p>C'est là, en réalité, la cause principale qui étend si prodigieusement +l'action des sorcières en ce siècle. Les vivres ont enchéri +horriblement, et la rente pèse infiniment plus qu'aux temps féodaux. On +ne peut plus nourrir d'enfants.</p> + +<p>Le roman d'Henri IV, de Sully, d'Ollivier de Serres, ne s'est pas +vérifié<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. C'était le <i>bon seigneur</i> vivant sur <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> ses terres, +et traitant paternellement son paysan, par intérêt bien entendu. Ils +avaient supposé que le loup se ferait berger. Mais le contraire arrive. +Ce seigneur ne veut plus vivre qu'à la cour; il traîne là, à mendier une +pension, pendant que sa terre dépérit et que ses gens jeûnent, +maigrissent. Le paysan se donne au diable. Et la paysanne encore plus. +Écrasée de grossesse, d'enfants qui ne naissaient que pour mourir, elle +portait, plus que l'homme encore, le grand poids de la misère. J'ai dit +au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle le triste cri qui lui échappait dans l'amour: «Le fruit +en soit au Diable!» Et que lui servait, en effet, de faire des morts? +ou, s'ils vivaient, d'élever pour le seigneur un misérable, un maladif, +qui maudirait la vie et mourrait de faim à quarante ans?</p> + +<p>Lorsque la femme disait cela vers 1500, on vivait pour deux sous par +jour. Combien plus le dira-t-elle en 1600, où on ne vit plus avec vingt +sous! La mort devient un vœu dans cette misère. Mais il vaut mieux +encore ne pas naître; c'est par tendresse pour l'enfant qu'on ne veut +plus qu'il vienne au monde. La stérilité, qu'on pourrait appeler une +mort préventive avant la naissance, est toute la pensée de ce temps.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Cela rend au Diable, vieilli, affaibli, discuté, une force +immense d'expansion. Il est, avec les casuistes et les couvents, et en +concurrence avec eux, le maître de la stérilité. Ce ne sont plus de +sauvages bergers, de misérables serfs, qui viennent à lui timidement. +C'est une foule mêlée, même de nobles et de belles dames (aux Pyrénées +surtout) qui figurent à ses assemblées. L'évêque du sabbat est un +seigneur avec qui le Diable, qui sait son monde, ouvre la danse. Prêtres +et femmes de prêtres n'y manquent pas, et toute classe enfin y est +représentée. Une de ces réunions, près Bayonne, compta douze mille âmes. +Dès lors, plus de mystère. Tout le peuple était au sabbat.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> CHAPITRE XVII<br> +<span class="smcap">DU SABBAT AU MOYEN ÂGE ET DU SABBAT AU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE—L'ALCOOL ET LE +TABAC<br> +1615-1617</span></h2> + +<p>Je ne puis dire avec précision ce que fut le sabbat abâtardi du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> +siècle sans poser d'abord, dans son caractère original, le sabbat du +Moyen âge, tel que je le vois en France. On sentira alors l'opposition, +et on pourra mesurer le changement.</p> + +<p>J'ai dit ailleurs (<i>Renaissance</i>) ce que fut la sorcière, une création +du désespoir. L'assemblée des sorcières, le sabbat, est la suite ou la +<i>reprise de l'orgie païenne</i> par un peuple qui a désespéré du +christianisme. C'est une <i>révolte nocturne de serfs</i> contre le Dieu du +prêtre et du seigneur.</p> + +<p>Le Diable avait eu toujours une grande attraction, <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> comme dieu +des morts, qui pouvait rendre à l'homme tout ce qu'il regrettait. De là +l'évocation magique, l'appel aux morts (qu'on voit déjà dans la Bible). +Le noir esprit apparaissait ici comme un consolateur qui, tout au moins +pour un moment, pouvait rendre la félicité. La mère revoyait, entendait +le fils qu'elle avait tant pleuré. La fiancée perdue sortait de son +cercueil pour dire: «Je t'aime encore,» et pour être heureuse une nuit.</p> + +<p>Roi de la mort, Satan devint roi de la liberté sous la grande Terreur +ecclésiastique, quand tout flamboya de bûchers, quand un ciel de plomb +s'abaissa sur les populations tremblantes, et que le monde se sentit +abandonné de Dieu.</p> + +<p>Je veux dire du Dieu de l'Église. Les dieux de la forêt, de la lande ou +de la fontaine, reprenaient force. Contraint, le jour, d'adorer ce qu'on +détestait, ou de répéter du latin, la nuit on rentrait dans la vie. Le +cœur serré et l'esprit contracté se détendaient vers la nature.</p> + +<p>Mais ces âmes de serfs, déformées de leurs chaînes, même alors restaient +fort bizarres. La nature leur semblait charmée. «Pourquoi, dit-on à un +berger, ton grand amour de la prairie?—Le diable prit la figure d'un +veau quand il voulut plaire à ma mère.» Une femme possédée retournait +toutes les pierres: «Ces pauvres pierres, dit-elle, furent si longtemps +sur un côté, qu'elles prient de les tourner sur l'autre.»</p> + +<p>Cette femme donne aux pierres la vraie pensée de l'homme. Comme +Ézéchiel, qui coucha des années sur le même côté, le peuple, rendu de +lassitude, ne voulait <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> que se retourner. La règle du sabbat, +c'est que tout serait fait à rebours, à l'envers.</p> + +<p>Mais décrivons d'abord la scène.</p> + +<p>On s'assemblait de préférence autour d'une pierre druidique, sur quelque +grande lande. Une musique étrange, «surtout de certaines clochettes, y +chatouillait» les nerfs, peut-être à la manière des vibrations +pénétrantes de l'harmonica. Nombre de torches résineuses, qui couraient +çà et là, jetaient une lumière jaune, en opposition aux brasiers de +flamme rouge. Ajoutez une lumière bleue qui ne semblait pas de ce monde. +Ces sons et ces lueurs troublaient l'esprit, transfiguraient la mouvante +réalité, les ombres qui allaient et venaient, les démons dans leurs +peaux de boucs. «Les hommes y devenaient des bêtes et les bêtes y +parlaient.»</p> + +<p>Une colonne de vapeur fantastique divisait la scène, et faisait un +demi-rideau. «Derrière trônait le Diable, en figure ténébreuse qui ne +veut être vue clairement. Ce qu'on y distinguait le mieux, c'étaient les +attributs virils du dieu Priape, dont il avait les cornes et le velu, +étant couvert d'une peau de bouc noir. Il faisait grand'peur aux +nouveaux venus, aux enfants qu'on amenait. À cela près, le Diable (en +France) est plus burlesque que terrible. Parfois, espiègle, on le voyait +sauter du fond d'une grande cruche. Aux deux cornes du Priape antique +dont son chef était décoré, on en ajoutait volontiers une troisième, qui +était une lanterne pâle. Et, pour que ce seigneur des serfs ne cédât en +rien aux autres seigneurs, pour qu'il fût aussi un <i>monsieur</i>, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> +ses cornes honorablement étaient surmontées d'un chapeau.</p> + +<p>L'esprit des vieux noëls et la gaieté rustique étaient dans tout cela. +Ce peuple, dans ce court moment de liberté, jouait ses tyrans, se jouait +lui-même. Le sabbat était une farce violente, en quatre ou cinq actes, +où il se régalait de la contrefaçon hardie de son cruel tyran, l'Église, +et de son vampire féodal.</p> + +<p>Tout était-il critique? y avait-il un culte positif? et le Diable, en +effet, était-il vraiment Dieu, père et roi de cette foule? Je ne vois +pas cela clairement. Quoi qu'en disent les juges, sa primatie est bien +plus apparente que réelle. Il semble moins une divinité vivante qu'un +symbole émancipateur. Un mannequin, un arbre, un tronc sans branche, +faisait souvent ce rôle, et il suffisait d'un Satan de bois.</p> + +<p>On avait si cruellement abusé de l'idée de <i>paternité</i> et de divinité, +que le serf n'avait nulle tendance à la reproduire au sabbat. La +<i>fraternité</i> seule y dominait visiblement. Une fraternité, il est vrai, +barbare et sensuelle, un grossier communisme.</p> + +<p>Ce communisme, du reste, n'était guère plus au sabbat qu'ailleurs; il +était partout. Les serviteurs mêmes du château vivaient pêle-mêle +entassés dans les galetas. Les <i>communs</i> succédèrent, où tout était mêlé +encore. Le logis à part ne commence que fort tard, et par la <i>mansarde</i>, +c'est-à-dire sous Louis XIV.</p> + +<p>Pour les serfs ruraux, l'intérêt du maître n'était pas de les isoler par +familles, mais de les tenir réunis en une <i>villa</i> ou vaste métairie où +un seul toit abritait, avec les bêtes, une tribu de même sang, un +cousinage <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> ou parentage d'une centaine de personnes. Quoique +parents, le maître les considérait comme simples associés, et pouvait à +chaque décès reprendre les profits de tous. De famille ou mariage qui +eût autorisé l'hérédité, il ne daignait s'en informer. La famille pour +lui, c'était cette masse de gens qui mangeaient «à un pain et à un pot,» +qui levaient et couchaient ensemble.</p> + +<p>L'Église cependant exigeait le mariage. Mais c'était une dérision. +Pendant que le prêtre faisait sonner haut le sacrement, multipliait les +empêchements et les difficultés de parenté, il absolvait, faisait +communier le baron, dont le premier droit était le mépris du sacrement. +Je parle du Droit du seigneur (si impudemment nié de nos jours). +L'exigeait-il lui-même? Qu'importe? Forcée de monter au château pour +offrir le denier ou le plat de noces (<i>V.</i> Grimm et toutes les +coutumes), la mariée, dédaignée du seigneur, était le jouet des pages.</p> + +<p>Faut-il s'étonner, après cela, de cette dérision universelle du mariage, +qui est le fond de nos vieilles mœurs? L'Église n'en tenait compte, +ne le faisant pas respecter. La noblesse n'avait d'autre roman que +l'adultère, ni les bourgeois d'autre sujet de fabliau. Le serf n'y +songeait même pas, mais il tenait beaucoup à la famille, à cette grande +famille ou cousinage où tout était à peu près commun. Il n'était jaloux +que de l'étranger.</p> + +<p>Le sabbat du Moyen âge, réunion peu nombreuse, n'était souvent que +l'assemblée d'un <i>parentage</i>. On ne se fiait guère aux voisins, et on ne +les eût pas admis à <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> la complication de ces orgies de révolte. +Cela aide à comprendre l'extrême liberté qui y régnait. Tout semblait +permis en famille.</p> + +<p><i>Premier acte.</i> Dérision du mariage et contrefaçon du Droit du seigneur, +tout à fait semblable, du reste, au début des orgies de Bacchus et de +Priape. La nouvelle mariée s'offrait au Diable, qui l'épousait pour +l'assemblée. On la faisait reine du sabbat.</p> + +<p>Autre comédie. Les enfants, les simples, qu'on amenait pour la première +fois, et qui étaient fort effrayés, rendaient hommage au seigneur +Diable. Mais tout, au sabbat, devait se faire à rebours, à l'envers. +Donc on les contraignait à faire hommage la tête en bas, les pieds en +l'air et en tournant le dos.</p> + +<p>L'osclage, le baiser du vassal au seigneur, ou du novice au supérieur, +qui symbolisait l'offrande de la personne, devait se faire aussi à +rebours, au dos du Diable, lequel, en retour, étonnait parfois le +tremblant récipiendiaire en lui soufflant l'esprit par une dérision +indécente dont on riait beaucoup. Puis il lui remettait une gaule pour +bâton pastoral, et lui disait: «Pais mes ouailles.» Et l'ouaille était +un crapaud proprement habillé de vert.</p> + +<p><i>Deuxième acte.</i> Tout ceci n'était que pour rire. Mais voici le solide. +Ce peuple famélique, jeûnant presque toujours, chose rare, ce jour-là, +il mangeait. Ceci n'était pas le moindre des miracles du Diable. Il n'y +avait aucun couteau sur la table, de peur que le repas ne fût +ensanglanté. Avant les danses, on avait soin de renvoyer les enfants, en +leur enjoignant d'aller paître les crapauds au ruisseau voisin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> Ces danses, vives, violentes, étaient le prélude de la fameuse +ronde du sabbat, qui, de tous ces couples, emportés dans un tourbillon, +faisait un élément, une force aveugle. Ils tournaient dos à dos, les +bras en arrière, sans se voir, ne regardant que la nuit, la fumée, le +brouillard de la prairie fuyante. Bientôt personne ne connaissait plus +son voisin, ni soi-même. Par moments, les dos se touchaient, se +heurtaient de façon rustique. On ne se sentait que dans l'ensemble, et +comme membre du grand corps, confus, haletant, qui tourbillonnait.</p> + +<p><i>Troisième acte.</i> Cette unité brutale, confuse et de vertige, en +préparait une autre. La société communiait. Et de quoi? Non pas de Dieu, +mais d'elle-même. Elle se mangeait, et était son hostie. C'est la donnée +de toutes les sociétés secrètes du Moyen âge, fondées sur la fraternité, +en haine de la paternité.</p> + +<p>Mais comment se <i>mangeait-elle</i>? Les juges font semblant de croire que +c'était au sens propre. Il est trop évident que des réunions si +fréquentes, qui se renouvelèrent pendant des siècles, ne mangeaient pas +de chair humaine.</p> + +<p>La chair dont on communiait était (<i>fictivement</i>) celle d'un enfant de +la société et de son dernier mort.</p> + +<p>La cérémonie, du reste, était gaie et combinée pour faire rire la foule, +pour venger le peuple du prodigieux ennui des offices dont on +l'assommait. C'était la messe à l'envers, la messe noire. Le célébrant, +à l'élévation, se tenait la tête en bas, les pieds en l'air, avec une +hostie de dérision, une rave noire, qu'il mangeait lui-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Il y avait là beaucoup de jongleries. Des diables agiles +sautaient à travers les flammes, montrant aux nouveaux venus stupéfiés +comment il fallait mépriser les feux d'enfer.</p> + +<p>Les sorcières de profession effrayaient les simples. Elles baptisaient +un crapaud, l'habillaient comme un enfant, et, après cette espèce +d'adoption, ces tendres mères simulaient l'infanticide, en attaquant, +démembrant l'animal avec les dents. Elles lui coupaient la tête avec un +couteau, en roulant les yeux effroyablement, défiant le ciel, et lui +disant: «Ah! Philippe, si je te tenais!...»</p> + +<p><i>Quatrième acte.</i> Dieu ne répondant pas au défi par la foudre, on le +croyait vaincu, anéanti. Toutes les lois que l'Église imposait en son +nom semblaient avoir péri, spécialement celles qui troublaient le plus +la famille rustique, les empêchements canoniques de mariages entre +parents. Le paysan n'aime que les siens, point du tout l'étrangère. Sous +ce rapport, il garde l'esprit des tribus primitives. Il préfère sa +parente, et s'il y a quelque bien, il désire qu'il reste en famille. Dès +l'enfance, la petite femme qu'il a en vue, c'est la compagne des +premiers jeux, la cousine, la nièce, parfois la jeune tante. L'Église, +qui interdisait la cousine au sixième degré, était directement hostile +aux attractions naturelles. Dans la liberté du sabbat, on y revenait +violemment, avec fureur. Le cousinage équivalait au mariage, et la +petite société, dans un mélange aveugle, cherchait sa communion +dernière, son rêve absolu d'unité.</p> + +<p>Est-il vrai que le frère s'unit même à la sœur, <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> comme en +Égypte, à Sparte et à Athènes? Il est difficile de savoir si le fait est +réel, ou une de ces fables répétées tant de fois pour donner l'horreur +des sociétés secrètes.</p> + +<p><i>Cinquième acte.</i> Au départ de la foule, la clôture du sabbat se faisait +par la mort du Diable. Lui, aussi, il devait périr. Habilement, il +s'escamotait, laissait tomber au feu sa peau de bouc, et semblait +s'évanouir aux flammes.</p> + +<p>La foule s'écoulait, les lumières s'éteignaient. Sur la lande redevenue +solitaire, tout semblant détruit, et Satan et Dieu, la sorcière restait +victorieuse, et seule se faisait son sabbat réservé.</p> + +<p>Seule? Elle l'était toujours, sans époux, sans famille. Objet d'horreur +pour tous, et faisant peur à tous, même aux affiliés du sabbat, qui eût +voulu en approcher? Et elle-même à qui se fût-elle confiée? À qui +eût-elle voulu transmettre ses dangereux secrets? Son fils, enfant sans +père, était le seul à qui elle se livrât. Contre la haine universelle du +monde et cet accablement de malédiction monstrueuse, elle opposait un +monstrueux amour. C'était celui du mage d'Orient; il ne se renouvelait +qu'en épousant sa mère. De même, disait-on, pour perpétuer la sorcière, +il fallait ce mystère impie. À ce moment douteux où pâlissent les +dernières étoiles, la mère et son jeune hibou, élixir de malice, +accomplissaient leur triste fête. La lune fuyait ou se cachait.</p> + +<p>Ces sauvages horreurs, si elles furent réelles, semblaient avoir disparu +au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Je vois, au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>, des familles régulières de +sorciers, pères, mères, fils, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> filles. Ils rentrent dans la +classe des hommes. Le Diable n'y perd rien. Et l'impiété peut-être +augmente. Si le fils n'est plus un monstre d'amour, il l'est souvent de +haine, d'horrible ingratitude et de perfidie. Il n'est pas rare, dans +les procès, de voir l'enfant, gagné, corrompu par les juges, leur servir +d'instrument contre les siens, et parfois faire brûler sa mère.</p> + +<p>Au sabbat, comme ailleurs, l'intérêt domine tout. C'est l'avénement de +l'argent. Satan ne se contente plus de sa rude pierre druidique, il +prend un trône doré. Les sorcières, sous leurs haillons, apportent au +banquet de la vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu'aux crapauds qui ne +deviennent élégants; j'en vois qui, comme de petits seigneurs, sont +vêtus de velours vert.</p> + +<p>Le sabbat, pour les sorcières, devenait vraiment une <i>affaire</i>. Elles +faisaient payer un droit de présence; elles tiraient amende des absents. +Elles vendaient leurs drogues ce qu'elles voulaient à tous ceux qui +avaient peur d'elles.</p> + +<p>Ce que la cérémonie avait perdu en terreur, en attrait d'imagination, +elle le regagnait en plaisanterie. Le burlesque dominait. Au début du +premier acte, la personne qui ouvrait le sabbat subissait une ablution +très-froide, saisissante, qui devait faire faire mainte amusante +grimace. C'était un divertissement dans le genre de Pourceaugnac. On ne +peut en douter, d'après l'instrument du supplice, «qui est long +d'environ deux pieds, en partie de métal, puis tortillé et sinueux.» +L'emploi d'une telle machine est un trait tout moderne. Du reste, ce +divertissement était grossier, <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> indécent, mais non impudique. +Les enfants y assistaient et n'étaient renvoyés qu'aux danses.</p> + +<p>Un point plus grave, c'est le quatrième acte. Les femmes disent +unanimement que l'amour des démons leur était pénible, désagréable et +douloureux, et qu'elles n'y étaient que victimes. La question capitale +de savoir que l'amour diabolique est fécond avait fort occupé le Moyen +âge. Peu d'auteurs croient à la fécondité. Nos Français, spécialement +Boguet au Jura, Lancre au pays basque, qui ont la plus vaste expérience +dans ces contrées où tous allaient au sabbat, affirme que l'amour y +était stérile, et «que jamais femme n'en revint enceinte.»</p> + +<p>Cela jette un jour triste sur le sabbat de ce temps. Froide, égoïste +orgie! L'amour non partagé!... Cela seul aurait dû, ce semble, convertir +toutes les femmes, les éloigner. Et, au contraire, elles s'y précipitent +toutes.</p> + +<p>Pourquoi? Il faut le dire, dans ces grandes misères, hélas! c'est que +l'on y mangeait. Les veuves, chargées d'enfants, trouvaient, en les +offrant au Diable, un patron large et généreux qui régalait les pauvres +avec l'argent des riches.</p> + +<p>Les filles y cherchaient les danses. Elles étaient folles surtout des +danses moresques, dramatiques, amoureuses.</p> + +<p>Si la foi au Diable était faible, si l'imagination tarissait, on y +suppléait par d'autres moyens. La pharmacie venait au secours. De tout +temps, les sorcières avaient employé les breuvages du trouble et de la +folie, les sucs de la belladone, et peut-être du datura, <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> +rapporté de l'Asie mineure. Le roi du vertige, l'herbe terrible dont le +Vieux de la Montagne tirait le haschich de ses Hassassins, ce fameux +Pantagruélion de Rabelais ou, pour dire simplement, le chanvre, fut +certainement de bonne heure un puissant agent du sabbat.</p> + +<p>À l'époque où nous sommes, l'appât du gain avait conduit les +apothicaires à préparer toutes ces drogues. Nous l'apprenons par +Leloyer. Ce bonhomme est terrifié de voir que l'on vend maintenant le +Diable en bouteilles: «Et plût au ciel, dit-il, qu'il ne fût pas si +commun dans le commerce!»</p> + +<p>Mot instructif et triste. À partir de cet époque, on recourut de plus en +plus à cette brutalité de prendre l'illusion en breuvages, la rêverie en +fumigation. Deux nouveaux démons étaient nés: l'alcool et le tabac.</p> + +<p>L'alcool arabe, l'eau-de-vie distillée chez nous au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, et +qui, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>, est encore un remède assez cher pour les malades, va se +répandre, offrir à tous les tentations de la fausse énergie, la +surexcitation barbare, un court moment de furie, la flamme suivie du +froid mortel, du vide, de l'aplatissement.</p> + +<p>D'autre part, les narcotiques; le pétun ou nicotiane (on l'appelle +maintenant le tabac) substitue à la pensée soucieuse l'indifférente +rêverie, fait oublier les maux, mais oublier les remèdes. Il fait +onduler la vie, comme la fumée légère dont la spirale monte et +s'évanouit au hasard. Vaine vapeur où se fond l'homme, insouciant de +lui-même, des autres, de toute affection.</p> + +<p>Deux ennemis de l'amour, deux démons de la solitude, antipathiques aux +rapprochements sociaux, funestes à la génération. L'homme qui fume n'a +que <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> faire de la femme; son amour, c'est cette fumée où le +meilleur de lui s'en va. Veuf dans le mariage même, qu'il le fuie, il +fera mieux.</p> + +<p>Cet isolement fatal commence précisément avec le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, à +l'apparition du tabac. Nos marins de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, +qui l'apportaient à bon marché, se mirent à fumer sans mesure, trois et +quatre fois par jour. Leur insouciance naturelle en fut étrangement +augmentée. Ils restaient à part des femmes, et elles s'éloignaient +encore plus. Dès le début de cette drogue, on put prévoir son effet. +Elle a supprimé le baiser.</p> + +<p>Les jolies femmes de Bayonne, fières, hardies, cyniques, déclaraient au +juge Lancre que cette infâme habitude des hommes leur faisait quitter la +famille et les rejetait vers le sabbat, disant, en femmes de marins: +«Mieux vaut le derrière du Diable que la bouche de nos maris.»</p> + +<p>Ceci en 1610. Date fatale qui ouvre les routes où l'homme et la femme +iront divergents.</p> + +<p>Si celle-ci est solitaire, dépourvue du soutien de l'homme, je crains +pour elle un amant. C'est ce consolateur sauvage, ce mari de feu et de +glace, le démon des spiritueux. C'est lui qui, de plus en plus, sera le +vrai roi du sabbat.</p> + +<p>Cela rendra, dans quelque temps, le sabbat même inutile. La sorcière, en +son grenier, seule avec le diable liquide qui la brûle et qui la +trouble, se fera la folle orgie, toutes les hontes du sabbat.</p> + +<p>Les femmes, dans tout le Nord, ont cédé aux spiritueux. Et les hommes +partout au tabac. Deux déserts <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> et deux solitudes. Des nations, +des races entières, se sont déjà affaissées, perdues dans ce gouffre +muet, dont le fond est l'indifférence au plaisir générateur et +l'anéantissement de l'amour.</p> + +<p>En vain les femmes de nos jours se sont tristement soumises pour ramener +l'homme à elles. Elles ont subi le tabac et enduré le fumeur, qui leur +est antipathique. Lâche faiblesse et inutile. Ne voient-elles donc pas +que cet homme, si parfaitement satisfait de son insipide plaisir, ne +peut, ne veut guère? Le Turc a fermé son harem. Laissez que celui-ci de +même s'en aille par le sentier où nos aînés d'Orient nous ont précédés +dans la mort.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> CHAPITRE XVIII<br> +<span class="smcap">GÉOGRAPHIE DE LA SORCELLERIE, PAR NATIONS ET PROVINCES—LES SORCIÈRES +BASQUES<br> +1615-1617</span></h2> + +<p>Nous sommes loin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle; on ne voit plus au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> le cas +terrible avoué au livre du «Marteau des sorcières,» quand le juge, +tenant la sorcière liée à ses pieds, se sentait pris par son regard, +ensorcelé au tribunal, défaillait sur son siége. Nos juges maintenant, +il est vrai, sont d'une autre classe, non plus moines, mais juristes. Le +Diable est né juriste et ceux-ci le combattent avec ses propres armes, +de procureur à procureur.</p> + +<p>Le brouillard uniforme qui couvrait ces procès et les rendait presque +semblables, tant que le juge fut un moine (un homme sans patrie), +s'éclaircit quelque peu avec les juges laïques, et l'on commence à +entrevoir <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> les différences nationales, provinciales, +qu'offraient la sorcellerie.</p> + +<p>Il y eut peu de sorciers en Italie, beaucoup d'astrologues et de +magiciens. On ne s'arrêtait pas à ce semblant du culte diabolique. On +était tout d'abord athée.</p> + +<p>En Allemagne, au contraire (<i>V.</i> Mythologie de Grimm), la sorcellerie +reste chargée d'un vaste et sombre paganisme. Par l'amour de la nature +propre à l'âme allemande, déguisant en fées ou démons les antiques dieux +de la contrée, elle leur garde un amour fidèle.</p> + +<p>L'Espagne, en cela et en tout, offre un étrange combat. Les Juifs, les +Maures, s'y mêlaient de magie, et avaient leurs pratiques propres. Le +centre et la capitale de la magie européenne, en 1596 (<i>V.</i> Lancre, +<i>Incréd.</i>, 781), aurait été Tolède. C'était une grande école de +magiciens, sous les yeux de l'Inquisition.</p> + +<p>Magie blanche, si on veut les croire, innocente, comme celle du célèbre +médecin Torralba (1500), guidé par un esprit tout bienfaisant, le blanc, +blond, rose Zoquiel, qui sauva la vie à un pape (Llorente, II, 62). +L'Inquisition lui fit son procès trente années et eut à peine la force +de le condamner. L'école de Tolède avait un chapitre de treize docteurs +et soixante-treize élèves. Ils obtenaient, disaient-ils, puissance sur +le Diable par les œuvres de Dieu, jeûnes, pèlerinages, offrandes à +Notre-Dame.</p> + +<p>Mais, à côté de cette magie bâtarde qui mariait l'enfer et le ciel, se +propageait dans les campagnes la magie diabolique ou sorcellerie. +L'Espagne devient alors une solitude, et, à mesure que le désert gagne +<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> par l'épuisement de la terre, par l'émigration, par la +ruineuse liberté des troupeaux, le peuple se réduit au berger. Si ce +pâtre ne chausse la sandale et ne se fait moine mendiant, il n'en reste +pas moins sans femme ni famille. La femme, en ce pays, naît veuve et de +bonne heure sorcière (on en voit de vingt ans). Sur la lande sauvage, la +<i>lane du bouc</i>, comme ils disent, la sorcière, le berger, se retrouvent. +Voilà le sabbat.</p> + +<p>Mais la grande puissance d'imagination pour cela et pour tout se trouve +aux montagnes, à la côte, au pays même de l'excentricité, chez les +Basques de Navarre et Biscaye. Ces fous hardis, amoureux des tempêtes, +du même élan qui les poussait au mers du nouveau monde, se plongent dans +le monde outre-tombe et découvrent des terres nouvelles au royaume du +Diable. Leur supériorité est si bien reconnue que, des deux côtés des +monts, ils font des conquêtes. La sorcellerie basque envahit la +Castille, et, tandis qu'elle pousse ses colonies en Aragon jusqu'aux +portes de Sarragosse, d'autre part, à travers les Landes, elle va faire +le sabbat à Bordeaux, au nez du Parlement, dans le palais Gallien.</p> + +<p>Dans nos autres provinces, la sorcellerie semble indigène, un triste +fruit du sol. Elle devient une maladie contagieuse dans les pays +misérables surtout où les hommes n'attendent plus de secours du ciel. En +Lorraine, par exemple, deux démons sévissaient, une cruelle féodalité +militaire, et, par-dessus, un passage continuel de soldats, de bandits +et d'aventuriers. On ne priait plus que le Diable. Les sorciers +entraînaient <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> le peuple. Maints villages, effrayés, entre deux +terreurs, celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de +laisser là leurs terres et de s'enfuir, si l'on en croit Remy, le juge +de Nancy. Dans son livre dédié au cardinal de Lorraine (1596), il assure +avoir brûlé en seize années huit cents sorcières. «Ma justice est si +bonne, dit-il, que, l'an dernier, il y en a eu seize qui se sont tuées +pour ne pas passer par mes mains.»</p> + +<p>Les prêtres étaient humiliés. Auraient-ils pu faire mieux que ce laïque? +Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs sujets, adonnés +à la sorcellerie, prirent pour juge un laïque, l'honnête Boguet. Dans ce +triste Jura, pays pauvre de maigres pâturages et de sapins, le serf sans +espoir se donnait au Diable. Tous adoraient le chat noir.</p> + +<p>Le livre de Boguet (1602) eut une autorité immense. Messieurs des +Parlements étudièrent, comme un manuel, ce livre d'or du petit juge de +Saint-Claude. Boguet, en réalité, est un vrai légiste, scrupuleux même, +à sa manière. Il blâme la perfidie dont on usait dans ces procès; il ne +veut pas que l'avocat trahisse son client ni que le juge promette grâce +à l'accusé pour le faire mourir. Il blâme les épreuves si peu sûres +auxquelles on soumettait encore les sorcières. La torture, dit-il, est +superflue; elles n'y cèdent jamais. Enfin il a l'humanité de les faire +étrangler avant qu'on les jette au feu, sauf toutefois les loups-garous, +«qu'il faut avoir soin de brûler vifs.» Il ne croit pas que Satan +veuille faire pacte avec les enfants: «Satan est fin; il sait trop bien +qu'au-dessous de <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> quatorze ans ce marché avec un mineur +pourrait être cassé pour défaut d'âge et de discrétion.» Voilà donc les +enfants sauvés? Point du tout; il se contredit; ailleurs, il croit qu'on +ne purgera cette lèpre qu'en brûlant tout jusqu'aux berceaux. Il en fût +venu là s'il eût vécu. Il fit du pays un désert. Il n'y eut jamais un +juge plus consciencieusement exterminateur.</p> + +<p>Tous les juges maintenant écrivent, et l'on peut croire que déjà ils +éprouvent le besoin de s'expliquer devant le public. Ils sont, en effet, +en présence de deux sortes d'adversaires: les prêtres et les médecins.</p> + +<p>Ceux-ci disent, comme Agrippa, Wyer, comme le ministre Lavatier, que, si +ces misérables sorcières sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre +au Diable plus qu'à elles, et ne pas les brûler. Quelques médecins de +Paris, sous Henri IV, poussent l'incrédulité (V. plus haut) jusqu'à +prétendre que les possédées sont des fourbes, ou des folles poussées par +les fourbes.</p> + +<p>Les prêtres disent qu'eux seuls ont droit de procéder contre le Diable, +dont ils sont les ennemis naturels et la partie contraire. À quoi les +légistes répondent: «Ne soyez pas juges et partie.» En réalité, la +connivence du prêtre avec les filles possédées, surprise fréquemment, +brise son tribunal et rend victorieuse la juridiction des laïques, gens +mariés, qui risquent moins d'être ensorcelés par les femmes.</p> + +<p>Nos légistes d'Angers, le célèbre Bodin (1578), le savant Leloyer +(1605), sont tout entiers dans cette polémique. Ils ne se fient pas aux +prêtres pour lutter contre l'immense sorcellerie de l'Ouest, qui en +semble <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> le pays classique. N'est-ce pas là, aux portes du +Poitou et de la Bretagne, que Gilles de Retz (Barbe-Bleue) fit ses +horribles sacrifices?</p> + +<p>Les mendiants incendiaires, les bergers équivoques, les sorcières +obstinées, c'était tout un peuple aux Marches de Maine et d'Anjou, au +Marais, au Bocage. La diablerie y sévissait avec l'âpreté vendéenne.</p> + +<p>Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'est poussé le cri de victoire de +la juridiction laïque dans le livre de Lancre: <i>Inconstance des démons</i> +(1610 et 1613). L'auteur, homme d'esprit, conseiller de ce Parlement, +raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque, où, +en moins de trois mois, il a expédié je ne sais combien de sorcières, +et, ce qui est plus fort, trois prêtres. Il regarde en pitié +l'Inquisition d'Espagne, qui, près de là, à Logrono (frontière de +Navarre et Castille), a traîné deux ans un procès et fini maigrement par +un petit auto-da-fé en relâchant tout un peuple de femmes.</p> + +<p>Cette vigoureuse exécution de prêtres indique assez que M. de Lancre est +un esprit indépendant. Il l'est en politique. Dans son livre <i>Du Prince</i> +(1617), il déclare sans ambages que «la Loi est au-dessus du roi.»</p> + +<p>Jamais les Basques ne furent mieux caractérisés que dans le livre de +l'<i>Inconstance</i>. Chez nous, comme en Espagne, leurs priviléges les +mettaient quasi en république. Les nôtres ne devaient au roi que de le +servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux +mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clergé ne pesait guère; +il poursuivait <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> peu les sorciers, l'étant lui-même. Le prêtre +dansait, portait l'épée, menait sa maîtresse au sabbat. Cette maîtresse +était sa sacristine ou <i>bénédicte</i>, qui arrangeait l'église. Le curé ne +se brouillait avec personne, disait à Dieu sa messe blanche le jour, la +nuit au Diable la messe noire, et parfois dans la même église (Lancre).</p> + +<p>Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, têtes hasardeuses et +excentriques, d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux +mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de veuves. +Ils se jetèrent en masse dans les colonies d'Henri IV, l'empire du +Canada, laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. Quant aux enfants, +ces marins, fort honnêtes et probes, y auraient songé d'avantage, s'ils +en eussent été sûrs. Mais, au retour de leurs absences, ils calculaient, +comptaient les mois, et ne trouvaient jamais leur compte.</p> + +<p>Les femmes, très-jolies, très-hardies, imaginatives, passaient le jour, +assises aux cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en attendant +qu'elles y allassent le soir. C'était leur rage et leur furie.</p> + +<p>Nature les fait sorcières: ce sont les filles de la mer et de +l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots. Leur +maître naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des rêves, celui +qui gonflait la sybille et lui soufflait l'avenir.</p> + +<p>Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d'elles: «Quand on les voit, +dit-il, passer les cheveux au vent et sur les épaules, elles vont, dans +cette belle chevelure, si parées et si bien armées, que, le soleil y +passant <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> comme à travers une nuée, l'éclat en est violent et +forme d'ardents éclairs ... De là, la fascination de leurs yeux, +dangereux en amour, autant qu'en sortilége.»</p> + +<p>Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains +qui ont égayé la robe au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, joue du luth dans les +entr'actes, et fait même danser les sorcières avant de les faires +brûler. Il écrit bien; il est beaucoup plus clair que tous les autres. +Et cependant on démêle chez lui une cause nouvelle d'obscurité, +inhérente à l'époque. C'est que, dans un si grand nombre de sorcières, +que le juge ne peut brûler toutes, la plupart sentent finement qu'il +sera indulgent pour celles qui entreront le mieux dans sa pensée et dans +sa passion. Quelle passion? D'abord, une passion populaire, l'amour du +merveilleux horrible, le plaisir d'avoir peur, et aussi, s'il faut le +dire, l'amusement des choses indécentes. Ajoutez une affaire de vanité: +plus ces femmes habiles montrent le Diable terrible et furieux, plus le +juge est flatté de dompter un tel adversaire. Il se drape dans sa +victoire, trône dans sa sottise, triomphe de ce fou bavardage.</p> + +<p>La plus belle pièce, en ce genre, est le procès-verbal espagnol de +l'auto-da-fé de Logrono (9 novembre 1610), qu'on lit dans Llorente. +Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le déprécier, avoue le +charme infini de la fête, la splendeur du spectacle, l'effet profond de +la musique. Sur un échafaud étaient les brûlées, en petit nombre, et sur +un autre, la foule des relâchées. L'héroïne repentante, dont on lut la +confession, a tout osé. Rien de plus fou. Au sabbat, on mange des +enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorcières +<span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> déterrés. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent +amoureusement de leurs maîtresses, les font gronder par le Diable. +Celui-ci reconduit poliment les sorcières, en les éclairant avec le bras +d'un enfant mort sans baptême, etc.</p> + +<p>La sorcellerie, chez nos Basques, avait l'aspect moins fantastique. Il +semble que le sabbat n'y fût qu'une grande fête où tous, les nobles +mêmes, allaient pour l'amusement. Au premier rang y figuraient des +personnes voilées, masquées, que quelques-uns croyaient des princes. «On +n'y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des Landes. +Aujourd'hui, on y voit des gens de qualité.» Satan, pour fêter ces +notabilités locales, créait parfois en ce cas un <i>évêque du sabbat</i>. +C'est le titre que reçut de lui le jeune seigneur Lancinena, avec qui le +Diable en personne voulut bien ouvrir la danse.</p> + +<p>Si bien appuyées, les sorcières régnaient. Elles exerçaient sur le pays +une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se croyaient +leurs victimes, et réellement devenaient gravement malades. Beaucoup +étaient frappés d'épilepsie et aboyaient comme des chiens. La seule +petite ville d'Acqs comptait jusqu'à quarante de ces malheureux +aboyeurs. Une dépendance effrayante les liait à la sorcière, si bien +qu'une dame appelée comme témoin aux approches de la sorcière, qu'elle +ne voyait même pas, se mit à aboyer furieusement, et sans pouvoir +s'arrêter.</p> + +<p>Ceux à qui l'on attribuait une si terrible puissance étaient maîtres. +Personne n'eût osé leur fermer sa porte. Un magistrat même, l'assesseur +criminel de <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> Bayonne, laissa faire le sabbat chez lui. Le +seigneur de Saint-Pé, Urtubi, fut obligé de faire la fête dans son +château. Mais sa tête en fut ébranlée au point qu'il s'imagina qu'une +sorcière lui suçait le sang. La peur lui donnant du courage, avec un +autre seigneur, il se rendit à Bordeaux, s'adressa au Parlement, qui +obtint du roi que deux de ses membres, MM. d'Espagnet et Lancre, +seraient commis pour juger les sorciers du pays basque. Commission +absolue, sans appel, qui procéda avec une vigueur inouïe, jugea en +quatre mois soixante ou quatre-vingts sorcières, et en examina cinq +cents, également marquées du signe du Diable, mais qui ne figurèrent au +procès que comme témoins (mai-août 1609).</p> + +<p>Ce n'était pas une chose sans péril pour deux hommes et quelques soldats +d'aller procéder ainsi au milieu d'une population violente, de tête fort +exaltée, d'une foule de femmes de marins, hardies et sauvages. L'autre +danger c'étaient les prêtres, dont plusieurs étaient sorciers, et que +les commissaires laïques devaient juger, malgré la vive opposition du +clergé.</p> + +<p>Quand les juges arrivèrent, beaucoup de gens se sauvèrent aux montagnes. +D'autres hardiment restèrent, disant que c'étaient les juges qui +seraient brûlés. Les sorcières s'effrayaient si peu, qu'à l'audience +elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au réveil avoir +joui, au tribunal même, des béatitudes de Satan. Plusieurs disent: «Nous +ne souffrons que de ne pouvoir lui témoigner que nous brûlons de +souffrir pour lui.»</p> + +<p>Celles que l'on interrogeait disaient ne pouvoir parler. <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> Satan +obstruait leur gosier, et leur montait à la gorge.</p> + +<p>Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui écrit cette histoire, était +un homme du monde. Les sorcières entrevirent qu'avec un pareil homme il +y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une mendiante de +dix-sept ans, la Murgui (Margarita) qui avait trouvé lucratif de se +faire sorcière, et qui, presque enfant, menait et offrait des enfants au +Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de même âge) à dénoncer +toutes les autres. Elle dit tout, décrivit tout, avec la vivacité, la +violence, l'emphase espagnole, avec cent détails impudiques, vrais ou +faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les mena comme des idiots. +Ils confièrent à cette fille corrompue, légère, enragée, la charge +terrible de chercher sur le corps des filles et garçons l'endroit où +Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se reconnaissait à ce qu'il +était insensible, et qu'on pouvait impunément y enfoncer des aiguilles. +Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle les jeunes, qu'on appelait +comme témoins, mais qui, si elle les disait marquées, pouvaient être +accusées. Chose odieuse que cette fille effrontée, devenue maîtresse +absolue du sort de ces infortunés, allât leur enfonçant l'aiguille, et +pût à volonté désigner ces corps sanglants à la mort!</p> + +<p>Elle avait pris un tel empire sur Lancre, qu'elle lui fait croire que, +pendant qu'il dort à Saint-Pé, dans son hôtel, entouré de ses serviteurs +et de son escorte, le Diable est entré la nuit dans sa chambre, qu'il y +a dit la messe noire, que les sorcières ont été jusque sous <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> +ses rideaux pour l'empoisonner, mais qu'elles l'ont trouvé bien gardé de +Dieu. La messe noire a été servie par la dame de Lancinena, à qui Satan +a fait l'amour dans la chambre même du juge. On entrevoit le but +probable de ce misérable conte: la mendiante en veut à la dame, qui +était jolie, et qui eût pu, sans cette calomnie, prendre aussi quelque +ascendant sur le galant commissaire.</p> + +<p>Lancre et son confrère, effrayés, avancèrent, n'osant reculer. Ils +firent planter leurs potences royales sur les places même où Satan avait +tenu le sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et armés du bras du +roi. Les dénonciations plurent comme grêle. Toutes les femmes, à la +queue, vinrent s'accuser l'une l'autre. Puis on fit venir les enfants, +pour leur faire dénoncer les mères. Lancre juge, dans sa gravité, qu'un +témoin de huit ans est bon, suffisant et respectable.</p> + +<p>M. d'Espagnet ne pouvait donner qu'un moment à cette affaire, devant se +rendre bientôt aux États de Béarn.</p> + +<p>Lancre, poussé à son insu par la violence des jeunes révélatrices qui +seraient restées en péril si elles n'eussent fait brûler les vieilles, +mena le procès au galop, bride abattue. Un nombre suffisant de sorcières +furent adjugées au bûcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par +parler aussi, dénoncer. Quand on mena les premières au feu, il y eut une +scène horrible. Le bourreau, l'huissier, les sergents, se crurent à leur +dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces +malheureuses de rétracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le +poignard à la <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> gorge; elles faillirent périr sous les ongles de +leurs compagnes furieuses.</p> + +<p>La justice s'en tira pourtant à son honneur. Et alors les commissaires +passèrent au plus difficile, au jugement de huit prêtres qu'ils avaient +en main. Les révélations des filles avaient mis ceux-ci à jour. Lancre +parle de leurs mœurs comme un homme qui sait tout d'original. Il leur +reproche non-seulement leurs galants exercices aux nuits du sabbat, mais +surtout leurs sacristines, bénédictes ou marguillières. Il répète même +des contes: que les prêtres ont envoyé les maris à Terre-Neuve, et +rapporté du Japon les diables qui leur livrent les femmes.</p> + +<p>Le clergé était fort ému. L'évêque de Bayonne aurait voulu résister. Ne +l'osant, il s'absenta, et désigna son vicaire général pour assister au +jugement. Heureusement le Diable secourut les accusés mieux que +l'évêque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin, que +cinq des huit échappèrent. Les commissaires, sans perdre de temps, +brûlèrent les trois qui restaient.</p> + +<p>Cela vers août 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient à Logrono +leur procès n'arrivèrent à l'auto-da-fé qu'au 8 novembre 1610. Ils +avaient eu bien plus d'embarras que les nôtres, vu le nombre immense, +épouvantable, des accusés. Comment brûler tout un peuple? Ils +consultèrent le pape et les plus grands docteurs d'Espagne. La reculade +fut décidée. Il fut entendu qu'on ne brûlerait que les obstinés, ceux +qui persisteraient à nier, et que ceux qui avoueraient seraient +relâchés. C'est la méthode qui déjà sauvait tous <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> les prêtres +dans les procès de libertinage. On se contentait de leur aveu, et d'une +petite pénitence. (<i>V.</i> Llorente.)</p> + +<p>L'inquisition, exterminatrice pour les hérétiques, cruelle pour les +Maures et les juifs, l'était bien moins pour les sorciers. Ceux-ci, +bergers en grand nombre, n'étaient nullement en lutte avec l'Église. Les +jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de chèvres, +inquiétaient peu les ennemis de la liberté de penser.</p> + +<p>Le livre de Lancre a été écrit surtout en vue de montrer combien la +justice de France, laïque et parlementaire, est meilleure que la justice +de prêtres. Il est écrit légèrement et au courant de la plume, fort gai. +On y sent la joie d'un homme qui s'est tiré à son honneur d'un grand +danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte orgueilleusement qu'au +sabbat qui suivit la première exécution des sorcières, leurs enfants +vinrent en faire des plaintes à Satan. Il répondit que leurs mères +n'étaient pas brûlées, mais vivantes, heureuses. Du fond de la nuée, les +enfants crurent en effet entendre les voix des mères, qui se disaient en +pleine béatitude. Cependant Satan avait peur. Il s'absenta quatre +sabbats, se substituant un diablotin de nulle importance. Il ne reparut +qu'au 22 juillet. Lorsque les sorcières lui demandèrent la cause de son +absence, il dit: «J'ai été plaider votre cause contre Janicot +(Petit-Jean, il nomme ainsi Jésus). J'ai gagné l'affaire. Et celles qui +sont encore en prison ne seront pas brûlées.»</p> + +<p>Le grand menteur fut démenti. Et le magistrat vainqueur <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> assure +qu'à la dernière qu'on brûla on vit une nuée de crapauds sortir de sa +tête. Le peuple se rua sur eux à coups de pierres, si bien qu'elle fut +plus lapidée que brûlée. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas +à bout d'un crapaud noir, qui échappa aux flammes, aux bâtons, aux +pierres, et se sauva, comme un démon qu'il était, en lieu où on ne sut +jamais le trouver.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> CHAPITRE XIX<br> +<span class="smcap">LES COUVENTS.—LA SORCELLERIE DANS LES COUVENTS.—LE PRINCE DES +MAGICIENS<br> +1610-1611</span></h2> + +<p>Le Parlement de Provence n'eut rien à envier aux succès du Parlement de +Bordeaux. La juridiction laïque saisit de nouveau l'occasion d'un procès +de sorcellerie pour se faire la réformatrice des mœurs +ecclésiastiques. Elle jeta un regard sévère dans le monde fermé des +couvents. Rare occasion. Il y fallut un concours singulier de +circonstances, des jalousies furieuses, des vengeances de prêtre à +prêtre. Sans ces passions indiscrètes, que nous verrons plus tard encore +éclater de moments en moments, nous n'aurions nulle connaissance de la +destinée réelle de ce grand peuple de femmes qui meurt dans ces tristes +maisons, pas un mot de ce qui se passe derrière ces grilles et ces +grands murs que le confesseur franchit seul.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> Le prêtre basque que Lancre montre si léger, si mondain, allant +l'épée au côté, danser la nuit au sabbat, où il conduit sa sacristine, +n'était pas un exemple à craindre. Ce n'était pas celui-là que +l'Inquisition d'Espagne prenait tant de peine à couvrir, et pour qui ce +corps si sévère se montrait si indulgent. On entrevoit fort bien chez +Lancre, au milieu de ses réticences, qu'il y a encore <i>autre chose</i>. Et +les États généraux de 1614, quand ils disent qu'il ne faut pas que le +prêtre juge le prêtre, pensent aussi à <i>autre chose</i>. C'est précisément +ce mystère qui se trouva déchiré par le Parlement de Provence. Le +directeur de religieuses, maître d'elles, et disposant de leur corps et +de leur âme, les ensorcelant: voilà ce qui apparut au procès de +Gauffridi, plus tard aux affaires terribles de Loudun et de Louviers, +dans celles que Llorente, que Ricci et autres nous ont fait connaître.</p> + +<p>La tactique fut la même pour atténuer le scandale, désorienter le +public, l'occuper de la forme en cachant le fond. Au procès d'un prêtre +sorcier, on mit en saillie le sorcier, et l'on escamota le prêtre, de +manière à tout rejeter sur les arts magiques et faire oublier la +fascination naturelle d'un homme maître d'un troupeau de femmes qui lui +sont abandonnées.</p> + +<p>Il n'y avait aucun moyen d'étouffer la première affaire. Elle avait +éclaté en pleine Provence, dans ce pays de lumière où le soleil perce +tout à jour. Le théâtre principal fut non-seulement Aix et Marseille, +mais le lieu célèbre de la Sainte-Baume, pèlerinage fréquenté où une +foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel à mort de +deux religieuses possédées <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> et de leurs démons. Les +Dominicains, qui entamèrent la chose comme inquisiteurs, s'y +compromirent fort par l'éclat qu'ils lui donnèrent et par leur +partialité pour telle de ces religieuses. Quelque soin que le Parlement +mît ensuite à brusquer la conclusion, ces moines eurent grand besoin de +s'expliquer et de s'excuser. De là le livre important du moine +Michaëlis, mêlé de vérités, de fables, où il érige Gauffridi, le prêtre +qu'il fit brûler, en <i>Prince des magiciens</i> non-seulement de France, +mais d'Espagne, d'Allemagne, d'Angleterre et de Turquie, de toute la +terre habitée.</p> + +<p>Gauffridi semble avoir été un homme agréable et de mérite. Né aux +montagnes de Provence, il avait beaucoup voyagé dans les Pays-Bas et +dans l'Orient. Il avait la meilleure réputation à Marseille, où il était +prêtre à l'église des Acoules. Son évêque en faisait cas, et les dames +les plus dévotes le préféraient pour confesseur. Il avait, dit-on, un +don singulier pour se faire aimer de toutes. Néanmoins il aurait gardé +une bonne réputation si une dame noble de Provence, aveugle et +passionnée, n'eut poussé l'infatuation jusqu'à lui confier (peut-être +pour son éducation religieuse) une charmante enfant de douze ans, +Madeleine de la Palud, blonde et d'un caractère doux. Gauffridi y perdit +l'esprit, et ne respecta pas l'âge ni la sainte ignorance, l'abandon de +son élève.</p> + +<p>Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s'aperçut de son +malheur, de cet amour inférieur et sans espoir de mariage. Gauffridi, +pour la retenir, dit qu'il pouvait l'épouser devant le Diable, s'il ne +le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en lui disant <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> +qu'il était le <i>Prince des magiciens</i>, et qu'elle en deviendrait la +reine. Il lui mit au doigt un anneau d'argent, marqué de caractères +magiques. La mena-t-il au sabbat ou lui fit-il croire qu'elle y avait +été, en la troublant par des breuvages, des fascinations magnétiques? Ce +qui est sûr, c'est que l'enfant, tiraillée entre deux croyances, pleine +d'agitation et de peur, fut dès lors par moment folle, et certains accès +la jetaient dans l'épilepsie. Sa peur était d'être enlevée vivante par +le Diable. Elle n'osa plus rester dans la maison de son père, et se +réfugia au couvent des Ursulines de Marseille.</p> + +<p>C'était le plus calme des ordres et le moins déraisonnable. Elles +n'étaient pas oisives, s'occupant un peu à élever des petites filles. La +réaction catholique, qui avait commencé avec une haute ambition +espagnole d'extase, impossible alors, qui avait follement bâti force +couvents de carmélites, feuillantines et capucines, s'était vue bientôt +au bout de ses forces. Les filles qu'on murait là si durement pour s'en +délivrer mouraient tout de suite, et, par ces morts si promptes, +accusaient horriblement l'inhumanité des familles. Ce qui les tuait, ce +n'étaient pas les mortifications, mais l'ennui et le désespoir. Après le +premier moment de ferveur, la terrible maladie des cloîtres (décrite dès +le <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle par Cassien), l'ennui pesant, l'ennui mélancolique des +<i>après-midi</i>, l'ennui tendre qui égare en d'indéfinissables langueurs, +les minait rapidement. D'autres étaient comme furieuses; le sang trop +fort les étouffait.</p> + +<p>Une religieuse, pour mourir décemment sans laisser <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> trop de +remords à ses proches, doit y mettre environ dix ans (c'est la vie +moyenne des cloîtres). Il fallut donc en rabattre, et des hommes de bons +sens et d'expérience sentirent que, pour les prolonger, il fallait les +occuper quelque peu, ne pas les tenir trop seules. Saint François de +Sales fonda les Visitandines, qui devaient, deux à deux, visiter les +malades. César de Bus et Romillion, qui avaient créé les Prêtres de la +doctrine (en rapport avec l'Oratoire), fondèrent ce qu'on eût pu appeler +les filles de la Doctrine, les Ursulines, religieuses enseignantes, que +ces prêtres dirigeaient. Le tout sous la haute inspection des évêques, +et peu, très-peu monastique; elles n'étaient pas cloîtrées encore. Les +Visitandines sortaient; les Ursulines recevaient (au moins les parents +des élèves). Les unes et les autres étaient en rapport avec le monde, +sous des directeurs estimés. L'écueil de tout cela, c'était la +médiocrité. Quoique les Oratoriens et Doctrinaires aient eu des gens de +grand mérite, l'esprit général de l'ordre était systématiquement moyen, +modéré, attentif à ne pas prendre un vol trop haut. Le fondateur des +Ursulines, Romillion, était un homme d'âge, un protestant converti, qui +avait tout traversé, et était revenu de tout. Il croyait ses jeunes +Provençales déjà aussi sages, et comptait tenir ses petites ouailles +dans les maigres pâturages d'une religion oratorienne, monotone et +raisonnable. C'est par là que l'ennui rentrait. Un matin, tout échappa.</p> + +<p>Le montagnard provençal, le voyageur, le mystique, l'homme de trouble et +de passion, Gauffridi, qui venait là comme directeur de Madeleine, eut +une bien autre <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> action. Elles sentirent une puissance, et, sans +doute par les échappées de la jeune folle amoureuse, elles surent que ce +n'était rien moins qu'une puissance diabolique. Toutes sont saisies de +peur, et plus d'une aussi d'amour. Les imaginations s'exaltent; les +têtes tournent. En voilà cinq ou six qui pleurent, qui crient et qui +hurlent, qui se sentent saisies du démon.</p> + +<p>Si les Ursulines eussent été cloîtrées, murées, Gauffridi, leur seul +directeur, eût pu les mettre d'accord de manière ou d'autre. Il aurait +pu arriver, comme en un cloître du Quesnoy en 1490, que le Diable, qui +prend volontiers la figure de celui qu'on aime, se fut constitué, sous +la figure de Gauffridi, l'amant commun des religieuses. Ou bien, comme +dans ces cloîtres espagnols dont parle Llorente, il leur eût persuadé +que le prêtre sacre de prêtrise celles à qui il fait l'amour, et que le +péché avec lui est une sanctification. Opinion répandue en France, et à +Paris même, où ces maîtresses de prêtres étaient dites «les consacrées» +(Lestoile, édit. Mich., 561).</p> + +<p>Gauffridi, maître de toutes, s'en tint-il à Madeleine? Ne passa-t-il pas +de l'amour au libertinage? On ne sait. L'arrêt indique une religieuse +qu'on ne montra pas au procès, mais qui reparaît à la fin, comme s'étant +donnée au Diable et à lui.</p> + +<p>Les Ursulines étaient une maison toute à jour, où chacun venait, voyait. +Elles étaient sous la garde de leurs Doctrinaires, honnêtes, et +d'ailleurs jaloux. Le fondateur même était là, indigné et désespéré. +Quel malheur pour l'ordre naissant, qui, à ce moment même, prospérait, +s'étendait partout en France! Sa <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> prétention était la sagesse, +le bon sens, le calme. Et tout à coup il délire! Romillion eût voulu +étouffer la chose. Il fit secrètement exorciser ces filles par un de ses +prêtres. Mais les diables ne tenaient compte d'exorcistes doctrinaires. +Celui de la petite blonde, Diable noble, qui était Belzébuth, démon de +l'orgueil, ne daigna desserrer les dents.</p> + +<p>Il y avait, parmi ces possédées, une fille particulièrement adoptée de +Romillion, fille de vingt à vingt-cinq ans, fort cultivée et nourrie +dans la controverse, née protestante, mais qui, n'ayant père ni mère, +était tombée aux mains du Père, comme elle, protestant converti. Son nom +de Louise Capeau semble roturier. C'était, comme il parut trop, une +fille d'un prodigieux esprit, d'une passion enragée. Ajoutez-y une +épouvantable force. Elle soutint trois mois, outre son orage infernal, +une lutte désespérée qui eût tué l'homme le plus fort en huit jours.</p> + +<p>Elle dit qu'elle avait trois diables: Verrine, bon diable catholique, +léger, un des démons de l'air; Léviathan, mauvais diable, raisonneur et +protestant; enfin un autre qu'elle avoue être celui de l'impureté. Mais +elle en oublie un, le démon de la jalousie.</p> + +<p>Elle haïssait cruellement la petite, la blonde, la préférée, +l'orgueilleuse demoiselle noble. Celle-ci, dans ses accès, avait dit +qu'elle avait été au sabbat, et qu'elle y avait été reine, et qu'on l'y +avait adorée, et qu'elle s'y était livrée, mais au Prince ...—Quel +prince?—Louis Gauffridi, le Prince des magiciens.</p> + +<p>Cette Louise, à qui une telle révélation avait enfoncé un poignard, +était trop furieuse pour en douter. <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Folle, elle crut la folle, +afin de la perdre. Son démon fut soutenu de tous les démons des +jalouses. Toutes crièrent que Gauffridi était bien le roi des sorciers. +Le bruit se répandit partout qu'on avait fait une grande capture, un +prêtre roi des magiciens, le Prince de la magie, pour tous les pays. Tel +fut l'affreux diadème de fer et de feu que ses démons femelles lui +enfoncèrent au front.</p> + +<p>Tout le monde perdit la tête, et le vieux Romillion même. Soit haine de +Gauffridi, soit peur de l'Inquisition, il sortit l'affaire des mains de +l'évêque, et mena ses deux possédées, Louise et Madeleine, au couvent de +la Sainte-Baume, dont le prieur dominicain était le Père Michaëlis, +propre inquisiteur du Pape en terre papale d'Avignon et qui prétendait +l'être pour toute la Provence. Il s'agissait uniquement d'exorcismes. +Mais, comme les deux filles devaient accuser Gauffridi, celui-ci allait +par le fait tomber aux mains de l'Inquisition.</p> + +<p>Michaëlis devait prêcher l'Advent à Aix, devant le Parlement. Il sentit +combien cette affaire dramatique le relèverait. Il la saisit avec +l'empressement de nos avocats de Cour d'assises quand il leur vient un +meurtre dramatique ou quelques cas curieux de conversation criminelle.</p> + +<p>Le beau, dans ce genre d'affaires, c'était de mener le drame pendant +l'Advent, Noël et le Carême, et de ne brûler qu'à la Semaine sainte, la +veille du grand moment de Pâques. Michaëlis se réserva pour le dernier +acte, et confia le gros de la besogne à un Dominicain flamand qu'il +avait, le docteur Dompt, qui venait <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> de Louvain, qui avait déjà +exorcisé, était ferré en ces sottises.</p> + +<p>Ce que le Flamand d'ailleurs avait à faire de mieux, c'était de ne rien +faire. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible, trois fois plus +zélé que l'Inquisition, d'une inextinguible fureur, d'une brûlante +éloquence, bizarre, baroque parfois, mais à faire frémir, une vraie +torche infernale.</p> + +<p>La chose fut réduite à un duel entre les deux diables, entre Louise et +Madeleine, par-devant le peuple. Des simples qui venaient là au +pèlerinage de la Sainte-Baume, un bon orfèvre par exemple et un drapier, +gens de Troyes en Champagne, étaient ravis de voir le démon de Louise +battre si cruellement les démons et fustiger les magiciens. Ils en +pleuraient de joie, et s'en allaient en remerciant Dieu.</p> + +<p>Spectacle bien terrible cependant (même dans la lourde rédaction des +procès-verbaux du Flamand) de voir ce combat inégal; cette fille, plus +âgée et si forte, robuste Provençale, vraie race des cailloux de la +Crau, chaque jour lapider, assommer, écraser cette victime, jeune et +presque enfant, déjà suppliciée par son mal, perdue d'amour et de honte, +dans les crises de l'épilepsie...</p> + +<p>Le volume du Flamand, avec l'addition de Michaëlis, en tout quatre cents +pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces que cette +fille vomit Cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle prêchait sur +toutes choses, sur les sacrements, sur la venue prochaine de +l'Antéchrist, sur la fragilité des femmes, etc., etc. De là, au nom de +ses Diables, elle revenait <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> à la fureur, et deux fois par jour +reprenait l'exécution de la petite, sans respirer, sans suspendre une +minute l'affreux torrent, à moins que l'autre, éperdue, «un pied en +enfer,» dit-elle elle-même, ne tombât en convulsion, et ne frappât les +dalles de ses genoux, de son corps, de sa tête évanouie.</p> + +<p>Louise est bien au quart folle, il faut l'avouer; nulle fourberie n'eût +suffi à tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne, sur +chaque endroit où elle peut crever le cœur à la patiente et y faire +entre l'aiguille, une horrible lucidité.</p> + +<p>C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possédée du Diable, +communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la plus +haute autorité. La vénérable Catherine de France, la première des +Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la +surprend en flagrant délit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente, en +est quitte pour dire, au nom de son diable: «Le Diable est le père du +mensonge.»</p> + +<p>Un minime, homme de sens, qui est là, relève ce mot, et lui dit: «Alors, +tu mens.» Et aux exorcistes: «Que ne faites-vous taire cette femme?» Il +leur cite l'histoire de Marthe, la fausse possédée de Paris. Pour +réponse, on la fait communier devant lui. Le Diable communiant, le +Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme est stupéfait ... +Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte partie, ne dit plus +un mot.</p> + +<p>Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: «Je +vois des magiciens ...» Chacun tremble pour soi-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> Victorieuse de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu'à Marseille. +Son exorciste flamand, réduit à l'étrange rôle de secrétaire et +confident du Diable, écrit sous sa dictée cinq lettres:</p> + +<p>Aux Capucins de Marseille pour qu'ils somment Gauffridi de se +convertir;—aux mêmes Capucins pour qu'ils arrêtent Gauffridi, le +garrottent avec une étole et le tiennent prisonnier dans telle maison +qu'elle indique;—plusieurs lettres aux modérés, à Catherine de France, +aux prêtres de la Doctrine, qui eux-mêmes se déclaraient contre +elle.—Enfin, cette femme effrénée, débordée, insulte sa propre +supérieure: «Vous m'avez dit au départ d'être humble et obéissante ... +Je vous rends votre conseil.»</p> + +<p>Verrine, le Diable de Louise, démon de l'air et du vent, lui soufflait +des paroles folles, légères et d'orgueil insensé, blessant amis et +ennemis, l'Inquisition même. Un jour, elle se mit à rire de Michaëlis, +qui se morfondait à Aix à prêcher dans le désert, tandis que tout le +monde venait l'écouter à la Sainte-Baume. «Tu prêches, ô Michaëlis! tu +dis vrai, mais avances, peu ... Et Louise, sans étudier, a atteint, +compris le sommaire de la perfection.»</p> + +<p>Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir brisé Madeleine. Un mot y +avait fait plus que cent sermons. Mot barbare: «Tu seras brûlée» (17 +décembre). La petite fille, éperdue, dit dès lors tout ce qu'elle +voulait et la soutint bassement.</p> + +<p>Elle s'humilia devant tous, demanda pardon à sa mère, à son supérieur +Romillion, à l'assistance, à Louise. Si nous en croyons celle-ci, la +peureuse la prit <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> à part, la pria d'avoir pitié d'elle, de ne +pas trop la châtier.</p> + +<p>L'autre, tendre comme un roc, clémente comme un écueil, sentit qu'elle +était à elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit, +l'enveloppa, l'étourdit et lui ôta le peu qui lui restait d'âme. Second +ensorcellement, mais à l'envers de Gauffridi, une <i>possession</i> par la +terreur. La créature anéantie marchant sous la verge et le fouet, on la +poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur d'accuser, +d'assassiner celui qu'elle aimait encore.</p> + +<p>Si Madeleine avait résisté, Gauffridi eût échappé. Tout le monde était +contre Louise.</p> + +<p>Michaëlis même, à Aix, éclipsé par elle dans ses prédications, traité +d'elle si légèrement, eût tout arrêté plutôt que d'en laisser l'honneur +à cette fille.</p> + +<p>Marseille défendait Gauffridi, étant effrayée de voir l'inquisition +d'Avignon pousser jusqu'à elle, et chez elle prendre un Marseillais.</p> + +<p>L'évêque surtout et le chapitre défendaient leur prêtre. Ils soutenaient +qu'il n'y avait rien en tout cela qu'une jalousie de confesseurs, la +haine ordinaire des moines contre les prêtres séculiers.</p> + +<p>Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils étaient désolés du +bruit. Plusieurs en eurent tant de chagrin, qu'ils étaient près de tout +laisser et de quitter leur maison. Les dames étaient indignées, surtout +madame Libertat, la dame du chef des royalistes, qui avait rendu +Marseille au roi. Toutes pleuraient pour Gauffridi et disaient que le +démon seul pouvait attaquer cet agneau de Dieu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> Les Capucins, à qui Louise si impérieusement ordonnait de le +prendre au corps, étaient (comme tous les ordres de Saint-François) +ennemis des Dominicains. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci +tiraient de leur possédée. La vie errante d'ailleurs qui mettait les +Capucins en rapport continuel avec les femmes leur faisait souvent des +affaires de mœurs. Ils n'aimaient pas qu'on se mît à regarder de si +près la vie des ecclésiastiques. Ils prirent parti pour Gauffridi. Les +possédés n'étaient pas chose si rare qu'on ne pût s'en procurer; ils en +eurent un à point nommé. Son Diable, sous l'influence du cordon de +Saint-François, dit tout le contraire du Diable de Saint-Dominique. Il +dit et ils écrivirent en son nom: «Que Gauffridi n'était nullement +magicien, qu'on ne pouvait l'arrêter.»</p> + +<p>On ne s'attendait pas à cela, à la Sainte-Baume. Louise parut interdite. +Elle trouva à dire seulement qu'apparemment les Capucins n'avaient pas +fait jurer à leur Diable de dire vrai Pauvre réponse, qui fut pourtant +appuyée par la tremblante Madeleine.</p> + +<p>Comme un chien qu'on a battu et qui craint de l'être encore, elle était +capable de tout, même de mordre et de déchirer. C'est par elle qu'en +cette crise Louise horriblement mordit.</p> + +<p>Elle-même dit seulement que l'évêque, sans le savoir, offensait Dieu. +Elle cria «contre les sorciers de Marseille,» sans nommer personne. Mais +le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine. Une femme qui +depuis deux ans avait perdu son enfant fut désignée par celle-ci comme +l'ayant étranglé. La <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> femme, craignant les tortures, s'enfuit +ou se tint cachée. Son mari, son père, en larmes, vinrent à la +Sainte-Baume, sans doute pour fléchir les inquisiteurs. Mais Madeleine +n'eût jamais osé se dédire; elle répéta l'accusation.</p> + +<p>Qui était en sûreté? Personne. Du moment que le Diable était pris pour +vengeur de Dieu, du moment qu'on écrivait sous sa dictée les noms de +ceux qui pouvaient passer par les flammes, chacun eut de nuit et de jour +le cauchemar affreux du bûcher.</p> + +<p>Marseille, contre une telle audace de l'Inquisition papale, eût dû +s'appuyer du Parlement d'Aix. Malheureusement, elle savait qu'elle +n'était pas aimée à Aix.</p> + +<p>Celle-ci, petite ville officielle de magistrature et de noblesse, a +toujours été jalouse de l'opulente splendeur de Marseille, cette reine +du Midi. Ce fut tout au contraire l'adversaire de Marseille, +l'inquisiteur papal, qui, pour prévenir l'appel de Gauffridi au +Parlement, y eut recours le premier. C'était un corps très-fanatique +dont les grosses têtes étaient des nobles enrichis dans l'autre siècle +au massacre des Vaudois. Comme juges laïques, d'ailleurs, ils furent +ravis de voir un inquisiteur du pape créer un tel précédent, avouer que, +dans l'affaire d'un prêtre, dans une affaire de sortilége, l'Inquisition +ne pouvait procéder que pour l'instruction préparatoire. C'était comme +une démission que donnaient les inquisiteurs de toutes leurs vieilles +prétentions. Un côté flatteur aussi où mordirent ceux d'Aix, comme +avaient fait ceux de Bordeaux, c'était qu'eux laïques, ils fussent +érigés par <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> l'Église elle-même en censeurs et réformateurs des +mœurs ecclésiastiques.</p> + +<p>Dans cette affaire, où tout devait être étrange et miraculeux, ce ne fut +pas la moindre merveille de voir un démon si furieux devenir tout à coup +flatteur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise charma les +gens du roi par un éloge du feu roi. Henri IV (qui l'aurait cru?) fut +canonisé par le Diable. Un matin, sans à-propos, il éclata en éloges «de +ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel.»</p> + +<p>Un tel accord des deux anciens ennemis, le Parlement et l'Inquisition, +celle-ci désormais sûre du bras séculier, des soldats et du bourreau, +une commission parlementaire envoyée à la Sainte-Baume pour examiner les +possédées, écouter leurs dépositions, leurs accusations, et dresser des +listes, c'était chose vraiment effrayante. Louise, sans ménagement, +désigna les Capucins, défenseurs de Gauffridi, et annonça «qu'ils +seraient punis <i>temporellement</i>» dans leurs corps et dans leur chair.</p> + +<p>Les pauvres Pères furent brisés. Leur Diable ne souffla plus mot. Ils +allèrent trouver l'évêque, et lui dirent qu'en effet on ne pouvait guère +refuser de représenter Gauffridi à la Sainte-Baume, et de faire acte +d'obéissance; mais qu'après cela l'évêque et le chapitre le +réclameraient, le replaceraient sous la protection de la justice +épiscopale.</p> + +<p>On avait calculé aussi, sans doute, que la vue de cet homme aimé allait +fort troubler les deux filles, que la terrible Louise elle-même serait +ébranlée des réclamations de son cœur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> Ce cœur, en effet, s'éveilla à l'approche du coupable; la +furieuse semble avoir eu un moment d'attendrissement. Je ne connais rien +de plus brûlant que sa prière pour que Dieu sauve celui qu'elle a poussé +à la mort: «Grand Dieu, je vous offre tous les sacrifices qui ont été +offerts depuis l'origine du monde et le seront jusqu'à la fin ... le +tout pour Louis!... Je vous offre tous les pleurs des saints, toutes les +extases des anges ... le tout pour Louis! Je voudrais qu'il y eût plus +d'âmes encore pour que l'oblation fût plus grande ... le tout pour +Louis! Pater de cœlis Deus, miserere Ludovici! Fili redemptor mundi +Deus, miserere Ludovici!...» etc.</p> + +<p>Vaine pitié! funeste d'ailleurs!... Ce qu'elle eût voulu, c'était que +l'accusé <i>ne s'endurcît pas</i>, qu'il s'avouât coupable. Auquel cas il +était sûr d'être brûlé, dans notre jurisprudence.</p> + +<p>Elle-même, du reste, était finie, elle ne pouvait plus rien. +L'inquisiteur Michaëlis, humilié de n'avoir vaincu que par elle, irrité +contre son exorciste flamand, qui s'était tellement subordonné à elle et +avait laissé voir à tous les secrets ressorts de la tragédie, Michaëlis, +venait justement pour briser Louise, sauver Madeleine et la lui +substituer, s'il se pouvait, dans ce drame populaire. Ceci n'était pas +maladroit et témoigne d'une certaine entente de la scène. L'hiver et +l'Advent avaient été remplis par la terrible sibylle, la bacchante +furieuse. Dans une saison plus douce, dans un printemps de Provence, au +Carême, aurait figuré un personnage plus touchant, un démon tout féminin +dans une enfant malade et dans une blonde timide. La petite demoiselle +appartenant à une famille distinguée, <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> la noblesse s'y +intéressait, et le Parlement de Provence.</p> + +<p>Michaëlis, loin d'écouter son Flamand, l'homme de Louise, lorsqu'il +voulut entrer au petit conseil des Parlementaires, lui ferma la porte. +Un Capucin, venu aussi, au premier mot de Louise, cria: «Silence, Diable +maudit!»</p> + +<p>Gauffridi cependant était arrivé à la Sainte-Baume, où il faisait triste +figure. Homme d'esprit, mais faible et coupable, il ne pressentait que +trop la fin d'une pareille tragédie populaire, et, dans sa plus cruelle +catastrophe, il se voyait abandonné, trahi de l'enfant qu'il aimait. Il +s'abandonna lui-même, et, quand on le mit en face de Louise, elle +apparut comme un juge, un de ces vieux juges d'église, cruels et subtils +scolastiques. Elle lui posa les questions de doctrine, et à tout il +répondait <i>oui</i>, lui accordant même les choses les plus contestables, +par exemple, «que le Diable peut être cru en justice sur sa parole et +son serment.»</p> + +<p>Cela ne dura que huit jours (du 1<sup>er</sup> au 8 janvier). Le clergé de +Marseille le réclama. Ses amis, les Capucins, dirent avoir visité sa +chambre et n'avoir rien trouvé de magique. Quatre chanoines de Marseille +vinrent d'autorité le prendre et le ramenèrent chez lui.</p> + +<p>Gauffridi était bien bas. Mais ses adversaires n'étaient pas bien haut. +Même les deux inquisiteurs, Michaëlis et le Flamand, étaient +honteusement en discorde. La partialité du second pour Louise, du +premier pour Madeleine, dépassa les paroles mêmes, et l'on en vint aux +voies de fait. Ce chaos d'accusations, de sermons, <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> de +révélations, que le Diable avait dicté par la bouche de Louise, le +Flamand, qui l'avait écrit, soutenait que tout cela était parole de +Dieu, et craignait qu'on n'y touchât. Il avouait une grande défiance de +son chef Michaëlis, craignant que, dans l'intérêt de Madeleine, il +n'altérât ces papiers de manière à perdre Louise, il les défendit tant +qu'il put, s'enferma dans sa chambre, et soutint un siége. Michaëlis, +qui avait les parlementaires pour lui, ne put prendre le manuscrit qu'au +nom du roi et en enfonçant la porte.</p> + +<p>Louise, qui n'avait peur de rien, voulait au roi opposer le pape. Le +Flamand porta appel contre son chef Michaëlis à Avignon, au légat. Mais +la prudente cour papale fut effrayée du scandale de voir un inquisiteur +accuser un inquisiteur. Elle n'appuya pas le Flamand, qui n'eut plus +qu'à se soumettre. Michaëlis, pour le faire taire, lui restitua les +papiers.</p> + +<p>Ceux de Michaëlis, qui forment un second procès-verbal assez plat et +nullement comparable à l'autre, ne sont remplis que de Madeleine. On lui +fait de la musique pour essayer de la calmer. On note très-soigneusement +si elle mange ou ne mange pas. On s'occupe trop d'elle en vérité, et +souvent de façon peu édifiante. On lui adresse des questions étranges +sur le magicien, sur les places de son corps qui pouvaient avoir la +marque du Diable. Elle-même fut examinée. Quoique elle dût l'être à Aix +par les médecins et chirurgiens du Parlement (p. 70), Michaëlis, par +excès de zèle, la visita à la Sainte-Baume, et il spécifie ses +observations (p. 69). Point de matrone appelée. Les juges, laïques et +moines, ici réconciliés et n'ayant pas à craindre <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> leur +surveillance mutuelle, se passèrent apparemment ce mépris des +formalités.</p> + +<p>Ils avaient un juge en Louise. Cette fille hardie stigmatisa ces +indécences au fer chaud: «Ceux qu'engloutit le Déluge n'avaient pas tant +fait que ceux-ci!... Sodome, rien de pareil n'a jamais été dit de +toi!...»</p> + +<p>Elle dit aussi: «Madeleine est livrée à l'impureté!» C'était, en effet, +le plus triste. La pauvre folle, par une joie aveugle de vivre, de +n'être pas brûlée, ou par un sentiment confus que c'était elle +maintenant qui avait action sur les juges, chanta, dansa par moments +avec une liberté honteuse, impudique et provocante. Le prêtre de la +Doctrine, le vieux Romillion, en rougit pour son Ursuline. Choqué de +voir ces hommes admirer ses longs cheveux, il dit qu'il fallait les +couper, lui ôter cette vanité.</p> + +<p>Elle était obéissante et douce dans ses bons moments. Et on aurait bien +voulu en faire une Louise. Mais ses Diables étaient vaniteux, amoureux, +non éloquents et furieux, comme ceux de l'autre. Quand on voulut les +faire prêcher, ils ne dirent que des pauvretés. Michaëlis fut obligé de +jouer la pièce tout seul. Comme inquisiteur en chef, tenant à dépasser +de loin son subordonné Flamand, il assura avoir déjà tiré de ce petit +corps une armée de six mille six cent soixante diables; il n'en restait +qu'une centaine. Pour mieux convaincre le public, il lui fit rejeter le +charme ou sortilége qu'elle avait avalé, disait-il, et le lui tira de la +bouche dans une matière gluante. Qui eût refusé de se rendre à cela? +L'assistance demeura stupéfaite et convaincue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> Madeleine était en bonne voie de salut. L'obstacle était +elle-même. Elle disait à chaque instant des choses imprudentes qui +pouvaient irriter la jalousie de ses juges et leur faire perdre +patience. Elle avouait que tout objet lui représentait Gauffridi, +qu'elle le voyait toujours. Elle ne cachait pas ses songes érotiques. +«Cette nuit, disait-elle, j'étais au sabbat. Les magiciens adoraient ma +statue toute dorée. Chacun d'eux, pour l'honorer, lui offrait du sang, +qu'ils tiraient de leurs mains avec des lancettes. <i>Lui</i>, il était là, à +genoux, la corde au cou, me priant de revenir à lui et de ne pas le +trahir ... Je résistais ... Alors il dit: «Y a-t-il quelqu'un ici qui +veuille mourir pour elle?—«Moi, dit un jeune homme,» et le magicien +l'immola.»</p> + +<p>Dans un autre moment, elle le voyait qui lui demandait seulement un seul +de ses beaux cheveux blonds. «Et comme je refusais, il dit: «La moitié +au moins d'un cheveu.»</p> + +<p>Elle assurait cependant qu'elle résistait toujours. Mais un jour, la +porte se trouvant ouverte, voilà notre convertie qui courait à toutes +jambes pour rejoindre Gauffridi.</p> + +<p>On la reprit, au moins le corps. Mais l'âme? Michaëlis ne savait comment +la reprendre. Il avisa heureusement son anneau magique. Il le tira, le +coupa, le détruisit, le brûla. Supposant aussi que l'obstination de +cette personne si douce venait des sorciers invisibles qui +s'introduisaient dans la chambre, il y mit un homme d'armes, bien +solide, avec une épée qui frappait de tous les côtés, et taillait les +invisibles en pièces.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> Mais la meilleure médecine pour convertir Madeleine, c'était la +mort de Gauffridi. Le 5 février, l'inquisiteur alla prêcher le carême à +Aix, vit les juges et les anima. Le Parlement, docile à son impulsion, +envoya prendre à Marseille l'imprudent, qui, se voyant si bien appuyé de +l'évêque, du chapitre, des Capucins, de tout le monde, avait cru qu'on +n'oserait.</p> + +<p>Madeleine d'un côté, Gauffridi de l'autre, arrivèrent à Aix. Elle était +si agitée, qu'on fut contraint de la lier. Son trouble était +épouvantable, et l'on n'était plus sûr de rien. On avisa un moyen bien +hardi avec cette enfant si malade, une de ces peurs qui jettent une +femme dans les convulsions et parfois donnent la mort. Un vicaire +général de l'archevêché dit qu'il y avait en ce palais un noir et étroit +charnier, ce qu'on appelle en Espagne un <i>pourrissoir</i> (comme on en voit +à l'Escurial). Anciennement on y avait mis se consommer d'anciens +ossements de morts inconnus. Dans cet antre sépulcral, on introduisit la +fille tremblante. On l'exorcisa en lui appliquant au visage ces froids +ossements. Elle ne mourut pas d'horreur, mais elle fut dès lors à +discrétion, et l'on eut ce qu'on voulait, la mort de la conscience, +l'extermination de ce qui restait de sens moral et de volonté.</p> + +<p>Elle devint un instrument souple, à faire tout ce qu'on voulait, +flatteuse, cherchant à deviner ce qui plairait à ses maîtres. On lui +montra des huguenots, et elle les injuria. On la mit devant Gauffridi, +et elle lui dit par cœur les griefs d'accusation, mieux que n'eussent +fait les gens du roi. Cela ne l'empêchait pas de japper en furieuse +quand on la menait à l'église, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> d'ameuter le peuple contre +Gauffridi en faisant blasphémer son Diable au nom du magicien. Belzébub +disait par sa bouche: «Je renonce à Dieu au nom de Gauffridi, je renonce +au Fils de Dieu.» etc. Et au moment de l'élévation: «Retombe sur moi le +sang du Juste, de la part de Gauffridi!»</p> + +<p>Horrible communauté. Ce Diable à deux damnait l'un par les paroles de +l'autre; tout ce qu'il disait par Madeleine, on l'imputait à Gauffridi. +Et la foule épouvantée avait hâte de voir brûler le blasphémateur muet +dont l'impiété rugissait par la voix de cette fille.</p> + +<p>Les exorcistes lui firent cette cruelle question, à laquelle ils eussent +eux-mêmes pu répondre bien mieux qu'elle: «Pourquoi, Belzébub, parles-tu +si mal de ton grand ami?»—Elle répondit ces mots affreux: «S'il y a des +traîtres entre les hommes, pourquoi pas entre les démons? Quand je me +sens avec Gauffridi, je suis à lui pour faire tout ce qu'il voudra. Et +quand vous me contraignez, je le trahis et je m'en moque!»</p> + +<p>Elle ne soutint pas pourtant cette exécrable risée. Quoique le démon de +la peur et de la servilité semblât l'avoir toute envahie, il y eut place +encore pour le désespoir. Elle ne pouvait plus prendre le moindre +aliment. Et ces gens qui depuis cinq mois l'exterminaient d'exorcismes +et prétendaient l'avoir allégée de six mille ou sept mille diables, sont +obligés de convenir qu'elle ne voulait plus que mourir et cherchait +avidement tous les moyens de suicide. Le courage seul lui manquait. Une +fois, elle se piqua avec une lancette, mais n'eut pas la force +d'appuyer. Une fois, elle saisit un couteau, et, quand on le lui ôta, +elle tâcha de <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> s'étrangler. Elle s'enfonçait des aiguilles, +enfin essaya follement de se faire entrer dans la tête une longue +épingle par l'oreille.</p> + +<p>Que devenait Gauffridi? L'inquisiteur, si long sur les deux filles, n'en +dit presque rien. Il passe comme sur le feu. Le peu qu'il dit est bien +étrange. Il conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des +aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui devait +être la marque du Diable. Quand on lui ôta le bandeau, il apprit avec +étonnement et horreur que, par trois fois, on avait enfoncé l'aiguille +sans qu'il la sentit? donc il était trois fois marqué du signe d'Enfer. +Et l'inquisiteur ajouta: «Si nous étions en Avignon, cet homme serait +brûlé demain.»</p> + +<p>Alors Gauffridi se sentit perdu et ne se défendit plus. Il regarda +seulement si quelques ennemis des Dominicains ne pourraient lui sauver +la vie. Il dit vouloir se confesser aux Oratoriens. Mais ce nouvel +ordre, qu'on aurait pu appeler le juste milieu du catholicisme, était +trop froid et trop sage pour prendre en main une telle affaire, si +avancée d'ailleurs et désespérée.</p> + +<p>Alors il se retourna vers les moines Mendiants, se confessa aux +Capucins, avoua tout et plus que la vérité, pour acheter la vie par la +honte. En Espagne, il aurait été <i>relaxé</i> certainement, sauf une petite +pénitence dans quelque couvent. Mais nos parlements étaient plus +sévères; ils tenaient à constater la pureté supérieure de la juridiction +laïque. Les Capucins, eux-mêmes peu rassurés sur l'article des mœurs, +n'étaient pas gens à attirer la foudre sur eux. Ils enveloppaient +Gauffridi, le gardaient, le consolaient jour et nuit, mais seulement +<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> pour qu'il s'avouât magicien, et que, la magie restant le chef +d'accusation, on pût laisser au second plan la séduction d'un directeur, +qui compromettait le clergé.</p> + +<p>Donc ses amis, les Capucins, par obsession, caresses et tendresses, +tirent de lui l'aveu mortel, qui, disaient-ils, sauvait son âme, mais +qui bien certainement livrait son corps au bûcher.</p> + +<p>L'homme étant perdu, fini, on en finit avec les filles, qu'on ne devait +pas brûler. Ce fut une facétie. Dans une grande assemblée du Clergé et +du Parlement, on fit venir Madeleine, et, parlant à elle, on somma son +Diable, Belzébub, de vider les lieux, sinon de donner ses oppositions. +Il n'eut garde de le faire, et partit honteusement.</p> + +<p>Puis, on fit venir Louise, avec son Diable Verrine, mais avant de +chasser un esprit si ami de l'Église, les moines régalèrent les +parlementaires, novices en ces choses, du savoir-faire de ce Diable, en +lui faisant exécuter une curieuse pantomime. «Comment font les +Sépharins, les Chérubins, les Trônes, devant Dieu?—Chose difficile, dit +Louise, ils n'ont pas de corps.» Mais, comme on répéta l'ordre, elle fit +effort pour obéir, imitant le vol des uns, le brûlant désir des autres, +et enfin l'adoration, en se courbant devant les juges, prosternée et la +tête en bas. On vit cette fameuse Louise, si fière et si indomptée, +s'humilier, baiser le pavé, et, les bras tendus, s'y appliquer de tout +son long.</p> + +<p>Singulière exhibition, frivole, indécente, par laquelle on lui fit +expier son terrible succès populaire. Elle <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> gagna encore +l'assemblée par un cruel coup de poignard qu'elle frappa sur Gauffridi, +qui était là garrotté: «Maintenant, lui dit-on, où est Belzébub, le +Diable sorti de Madeleine?—Je le vois distinctement à l'oreille de +Gauffridi.»</p> + +<p>Est-ce assez de honte et d'horreurs? Resterait à savoir ce que cet +infortuné dit à la question. On lui donna l'ordinaire et +l'extraordinaire. Tout ce qu'il y dut révéler éclairerait sans nul doute +la curieuse histoire des couvents de femmes. Les parlementaires +recueillaient avidement ces choses-là, comme armes qui pouvaient servir, +mais ils les tenaient «sous le secret de la cour.»</p> + +<p>L'inquisiteur Michaëlis, fort attaqué dans le public pour tant +d'animosité qui ressemblait fort à la jalousie, fut appelé par son +ordre, qui s'assemblait à Paris, et ne vit pas le supplice de Gauffridi, +brûlé vif à Aix quatre jours après (30 avril 1611).</p> + +<p>La réputation des Dominicains, entamée par ce procès, ne fut pas fort +relevée par une autre affaire de <i>possession</i> qu'ils arrangèrent à +Beauvais (novembre) de manière à se donner tous les honneurs de la +guerre, et qu'ils imprimèrent à Paris. Comme on avait reproché surtout +au Diable de Louise de ne pas parler latin, la nouvelle possédée, Denise +Lacaille, en jargonnait quelques mots. Ils en firent grand bruit, la +montrèrent souvent en procession, la promenèrent même de Beauvais à +Notre-Dame-de-Liesse. Mais l'affaire resta assez froide. Ce pèlerinage +picard n'eût pas l'effet dramatique, les terreurs de la Sainte-Baume. +Cette Lacaille, avec son latin, n'eût pas la brûlante éloquence de la +<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Provençale, ni sa fougue, ni sa fureur. Le tout n'aboutit à +rien qu'à amuser les huguenots.</p> + +<p>Qu'advint-il des deux rivales, de Madeleine et de Louise? La première, +du moins son ombre, fut tenue en terre papale, de peur qu'on ne la fît +parler sur cette funèbre affaire. On ne la montrait en public que comme +exemple de pénitence. On la menait couper avec de pauvres femmes du bois +qu'on vendait pour aumônes. Ses parents, humiliés d'elle, l'avaient +répudiée et abandonnée.</p> + +<p>Pour Louise, elle avait dit pendant le procès: «Je ne m'en glorifierai +pas ... Le procès fini, j'en mourrai!» Mais cela n'arriva point. Elle ne +mourut pas; elle tua encore. Le Diable meurtrier qui était en elle était +plus furieux que jamais. Elle se mit à déclarer aux inquisiteurs par +noms, prénoms et surnoms, tous ceux qu'elle imaginait affiliés à la +magie, entres autres une pauvre fille, nommée Honorée, «aveugle des deux +yeux,» qui fut brûlée vive.</p> + +<p>«Prions Dieu, dit en finissant le bon P. Michaëlis, que le tout soit à +sa gloire et à celle de son Église.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> CHAPITRE XX<br> +<span class="smcap">LUYNES ET LE P. ARNOUX.—PERSÉCUTION DES PROTESTANTS<br> +1618-1620</span></h2> + +<p>N'avons-nous pas outre mesure appuyé sur une anecdote, sur un fait +individuel? Nous ne le croyons nullement. Nous regardons ce procès comme +jetant une grande lumière sur un fait collectif immense, sur l'existence +intérieure des ordres religieux tellement multipliés à cette époque. Ce +qui se passa dans un ordre modéré et raisonnable, soumis à la discipline +Oratorienne et Doctrinaire, aidera à faire comprendre le drame que +recelaient les autres, et qui, pendant tout le siècle, par de tragiques +lueurs, continue de se révéler.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> L'attention très-méritée qu'on a donnée de nos jours à +Port-Royal, portée exclusivement sur cette rare exception, a fait +oublier un peu trop la généralité des faits. Malgré l'effort incroyable +avec lequel les divers partis religieux ont travaillé à étouffer ce qui +transpirait de la vie des cloîtres, elle s'est montrée suffisamment, et +l'on peut fort bien y suivre l'<i>Histoire de la Direction</i>.</p> + +<p>On vit aussi dans cette affaire la puissance terrible de publicité dont +disposaient les ordres religieux. Les révélations de l'Ursuline Louise, +acceptées des Dominicains, se répandirent avec l'autorité d'un livre de +prophéties. Même de très-libres esprits, non influencés par les moines, +Jansénius et Saint-Cyran, longtemps après, admettaient que Gauffridi +avait été le Prince des magiciens, et, d'après Louise, en auguraient la +prochaine venue de l'Antéchrist.</p> + +<p>Maintenant il faut savoir qu'en un siècle (à peu près de 1620 à 1720) +les couvents, ces puissantes machines d'intrigues, multiplièrent à +l'infini. Précisons les chiffres, au moins pour deux ordres nouveaux.</p> + +<p>Les Ursulines formèrent <i>trois cent cinquante</i> congrégations +enseignantes, divisées chacune en plusieurs maisons d'éducation ou +pensionnats (peut-être <i>mille maisons</i> en tout).</p> + +<p>Les Visitandines, en trente années seulement, avaient déjà <i>cent +couvents</i>. J'ignore le nombre ultérieur. Mais l'on sait qu'à la fin du +siècle <i>une seule branche</i> des Visitandines, celle du Sacré-Cœur, +<i>fonda en vingt années plus de quatre cents couvents</i>.</p> + +<p>Ursulines et Visitandines, dirigées d'abord par les <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> prêtres +doctrinaires et par les évêques, le furent bientôt par les Jésuites, et +devinrent, sous leur main habile, un vaste clavier qu'on put faire +résonner d'ensemble quand on voulut obtenir de grands effets d'opinion.</p> + +<p>L'influence de la Presse, ses voix divergentes, son froid papier, où la +foule épelle le noir sur du blanc, tout cela en vérité est faible à côté +des vives paroles, des chaudes, tendres et caressantes insistances de +toutes ces religieuses sur les dames, et même les hommes, qui +fréquentaient leurs parloirs. Ces dames, mères de leurs élèves, ou +parentes et amies des religieuses, ou amenées par la dévotion, +recevaient d'elles le mot d'ordre, venu des Jésuites, et s'en faisaient +à la cour, à la ville, les zélées propagatrices. Ce mot, parti du +Louvre, du P. Cotton, du P. Arnoux, ou de la maison professe des +Jésuites (rue Saint-Antoine), tombé dans ce monde inflammable de femmes +ardentes et dociles, courait comme une traînée de poudre, et en un +moment il était partout. Moins rapides les effets du télégraphe +électrique.</p> + +<p>Notez qu'avec ces religieuses sédentaires travaillaient, d'ensemble, +tout un monde de prêtres et de moines. Les ordres anciens, jaloux des +Jésuites, comme les Mendiants, dans les grandes occasions n'agissaient +pas moins dans le même sens. S'il s'agissait, par exemple, d'un coup +décisif à frapper sur les protestants ou les jansénistes, la machine +épouvantable de deux ou trois mille parloirs répétant la chose et la +faisant répéter par leurs visiteuses innombrables, était appuyée en +dessous jusqu'aux derniers rangs du peuple <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> par les religieux +infimes, spécialement par <i>quatre cents</i> bandes errantes de Capucins.</p> + +<p>Soit qu'il s'agît de peser en haut sur la cour par une force d'opinion +qu'on faisait monter d'en bas, soit qu'il s'agît de répandre un faux +bruit, une panique, une peur qui soulevât la foule et la rendît +furieuse, on jouait de la machine. Si l'on ne disposait pas d'un peuple +aussi inflammable qu'au temps de la Saint-Barthélemy, en revanche, un +art nouveau et un nouvel instrument était créés dont on pouvait tirer +autant de résultats. C'est ce qui explique pourquoi, et dans l'Allemagne +catholique, et en France, un parti tombé du grand fanatisme aux +platitudes de la dévotion intrigante, n'en eut pas moins l'action énorme +de la guerre de Trente ans, put faire la France complice de l'Autriche +contre l'Europe, contre elle-même, et fit ici en petit l'essai des +futures Dragonnades.</p> + +<p>Le changement de favoris ne changea absolument rien au grand courant des +choses. Concini appartenait aux Espagnols et voulait les appeler à son +secours (Richelieu). Luynes ne fut pas moins Espagnol. Au moment de la +crise, il s'offrait à l'Espagne pour une modique pension (<i>Arch. de +Simancas</i>, ap. Capefigue).</p> + +<p>Tout ce qu'il voulait, c'était de l'argent. Il prit pour lui l'énorme +fortune de Concini, et bientôt impudemment se fit connétable. Ses +frères, Brantes et Cadenet, se déguisent en M. de Luxembourg et M. le +duc de Chaulnes. Tous deux maréchaux de France.</p> + +<p>Rien au dedans, rien au dehors. À grand'peine Lesdiguières, alarmé dans +son Dauphiné par l'Espagne, qui guerroie contre la Savoie, obtient de +faire une légère <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> démonstration en faveur du Savoyard. Au +dedans, Luynes promit des réformes, n'en fit point, et, tout au +contraire, créa pour argent nombre d'offices nouveaux (avec exemption +d'impôts et droit de vexer le peuple). La langue ne suffit plus aux +titres ridicules que le fisc inventa: auneurs de drap, vendeurs de +poisson, élèves de l'écritoire, etc.</p> + +<p>Le vrai changement au Louvre fut celui du Confesseur. Luynes osa prier +le P. Cotton de se retirer. Mais ce fut pour demander aux Jésuites un +autre confesseur du roi. Ils lui fournirent le P. Arnoux, bien plus +propre que Cotton à les servir dans les circonstances nouvelles. Cotton +avait été l'homme des temps d'Henri IV, ces temps de ruse et de +transaction. Il avait connu saint Charles Borromée et il était aimé de +saint François de Sales. Sa fortune fut singulière. La fille de +Lesdiguières l'avait employé d'abord pour tourmenter doucement son père +et l'amener à la conversion. Le vieux soldat, qui voulait se faire +marchander plus longtemps, ajourna, mais il appuya le Jésuite auprès +d'Henri IV: «Si vous voulez un bon Jésuite, dit-il, prenez le P. +Cotton.»</p> + +<p>On a vu comment Cotton se ligua avec la cour pour faire sauter Sully. Il +échoua, et cependant se maintint par le parti espagnol, par la reine et +par Concini. Mais il fallait un Jésuite plus hardi, plus violent, au +moment où éclatait la grande guerre d'Allemagne, pour occuper le roi, la +France, d'une petite guerre intérieure contre nos protestants. Ce +guerrier fut le P. Arnoux.</p> + +<p>La persécution protestante, c'est le point où s'accordaient <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> +tous les rivaux d'influence. Concini l'avait commencée, et Luynes la +continua. Le clergé la demandait, le P. Arnoux l'imposait à son +pénitent; le favori espérait y occuper son jeune roi à une petite guerre +sans péril. Il n'était pas jusqu'aux exilés, aux gens de la reine mère, +tels que Richelieu, qui ne poussassent en ce sens.</p> + +<p>Il est fort intéressant de voir l'art persévérant, ingénieux et varié, +dont ces Pères, depuis 1610, travaillaient les protestants. Ils n'y +employaient plus la pointe, comme en l'autre siècle, mais plutôt le +tranchant du fer, un tranchant mal affilé qu'ils promenèrent, douze ans +durant, à la gorge des victimes, voulant préalablement terrifier, +démoraliser, abêtir et désespérer, mais lentement égorgillés, saignés +d'un petit coutelet. Et les excellents bouchers ne mirent le fer dans le +cœur que quand le patient, déjà affaibli, défaillait et tournait les +yeux.</p> + +<p>Les protestants étaient l'objet d'une antipathie croissante. Ils +faisaient tache en ce temps dans une France toute nouvelle. Ils avaient +l'air d'une ombre arriérée du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Ils étaient tristes et peu +galants, faisant exception à la loi générale du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>: +<i>l'universalité de l'adultère</i>, aux mœurs loyales où chacun se pique +de tromper son intime ami.</p> + +<p>Autre défaut. Seuls, ils gardaient quelque esprit public, un reste +d'attachement pour le gouvernement collectif, le gouvernement <i>de soi +par soi</i> (self government). La France, qui avait abdiqué, s'ennuyait de +les voir encore attachés à ces vieilleries. Elle ne voulait plus qu'un +bon maître.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> Troisième défaut. Les protestants avaient le tort de voir +clair, de voir que l'Espagne gouvernait la France, que Marie, Concini, +Luynes, n'étaient qu'une cérémonie. Ils distinguaient très-bien derrière +ces ombres changeantes un petit nombre d'étrangers, de vieux ligueurs et +de Jésuites; pour âme, le confesseur du roi.</p> + +<p>Le jour de la mort d'Henri IV, chacun croyait qu'il y aurait massacre à +Paris. Un Jésuite même, en chaire, le conseilla ou regretta qu'il n'eût +pas eu lieu. Dès l'année suivante (1611), on commença à organiser dans +les villes catholiques du Poitou et du Limousin, et aussi à Saintes, à +Orléans, à Chartres, de vives paniques, en criant: «Voilà les huguenots +qui arment et qui vont vous massacrer!» Furieux de peur, les catholiques +armaient et voulaient tuer tout. Toujours le même moyen qui avait réussi +dans toutes les Saint-Barthélemy du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>En celui-ci, on n'allait pas si vite. Cependant les protestants auraient +été fous s'ils n'avaient pris des précautions. Ils n'avaient nulle +protection à attendre d'un gouvernement dominé par l'Espagnol qui eût +voulu le massacre. Ils recoururent à eux-mêmes, rétablirent les +institutions de défense qui seules les avaient sauvés autrefois. La +principale, c'était que, dans l'intervalle entre leurs assemblées +générales, dans ces entr'actes assez longs où on pouvait les surprendre, +il restât quelqu'un pour faire sentinelle. Dans chaque province, un +conseil permanent devait rester réuni pour recevoir les avis et faire +convoquer, s'il le fallait, une assemblée de <i>province</i>, qui, au besoin +s'adjoindrait plusieurs provinces voisines pour former une <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> +assemblée de <i>cercle</i>, ou qui même provoquerait une assemblée +<i>générale</i>.</p> + +<p>Cette organisation de défense, quoique fort mal exécutée, imposa au +parti massacreur. Mais elle lui donna une bien belle occasion de +calomnier les protestants et de les faire prendre en haine. Ils +voulaient une <i>république</i>, ils faisaient un <i>État dans l'État</i>, etc., +etc. C'est ce qu'on répète encore, sans aucune réflexion sur la +nécessité terrible qui fit et exigea cela. Chose monstrueuse, en effet, +coupable, horriblement coupable! Ils voulaient vivre, ils voulaient +sauver leurs femmes et leurs enfants.</p> + +<p>Les voyant en garde, on essaya de moyens de ruse. La reine mère (1612) +tâcha d'avoir un maire à elle dans leurs places qui pût les trahir, par +exemple à Saint-Jean-d'Angély, même à la Rochelle. N'y parvenant, elle +envoya, pour soumettre cette dernière ville au Parlement de Paris, un +conseiller protestant sous le titre nouveau d'<i>intendant de justice</i>. +Cet escamotage, contraire à tous les traités, aux serments des rois, ne +réussit pas. Le peuple prit les armes et faillit faire justice à cet +<i>intendant</i>, qui pourtant sortit en vie.</p> + +<p>Dans le petit pays de Gex, on essaya d'une chose où la main jésuite +éclate admirablement. On leur ôta leurs temples et leurs revenus, en +leur permettant de se rebâtir des temples <i>avec les démolitions des +couvents</i> et avec l'argent <i>que les catholiques payaient pour réparer +les églises catholiques</i>. Moyen excellent de les faire exécrer et +massacrer.</p> + +<p>Comme leurs chefs les trahissaient, comme Lesdiguières et Bouillon les +vendaient tout le jour, comme <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> le petit-fils de Coligny, +Châtillon, marchandait sous main son traité avec la cour, la lutte, si +elle avait lieu, devait être leur ruine. Il fallait les y amener, leur +rendre la vie tellement impossible et intolérable, qu'ils aimassent +mieux en finir, se jetassent sur l'épée en aveugles, en désespérés. Pour +en venir là, il fallait chaque jour les piquer, leur planter à la peau +mille épingles et mille aiguilles. Les Jésuites y réussissaient, en les +faisant destituer mortifier de toutes manières, en leur ôtant leurs +domestiques, précepteurs, etc., et faisant par la terreur, comme un +désert autour d'eux. Mais mieux encore, on le faisait par les Gallicans! +Ceux-ci, dans leurs petites audaces contre les Jésuites et Rome, ne se +rassuraient eux-mêmes et ne se croyaient catholiques qu'en pourchassant +les huguenots, c'est-à-dire se faisant bourreaux pour Rome et pour les +Jésuites. Misérable cercle vicieux où tourna la magistrature, et qui la +poussa ridicule sous le pied de la papauté et le fouet de Louis XIV.</p> + +<p>Les fameuses chambres, mi-parties de protestants et de catholiques, ne +protégeaient pas les premiers. On éludait de cent manières leur +juridiction.</p> + +<p>Dans les cas prévôtaux, accusations de violences, de crimes, un petit +tribunal décidait de la compétence et renvoyait au prévôt, qui pendait +provisoirement.</p> + +<p>Au moindre délit qui pouvait toucher une église catholique, le huguenot +était frappé par un petit juge, <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> puis le Parlement empoignait +l'affaire. Elle se jugeait uniquement par les catholiques, non par les +tribunaux mixtes.</p> + +<p>Ceux-ci, tribunaux martyrs, vivaient sous la tyrannie des plus furieux +conseillers catholiques, que le Parlement ne manquait pas de déléguer +pour y siéger. Et ce corps, par une contradiction monstrueuse, tout en +consentant à y déléguer ses membres, ne consentait pas que les notaires, +huissiers ou sergents agissent pour les chambres mixtes.</p> + +<p>Malheur au nouveau protestant! Pendant les six mois qui suivaient sa +conversion, il restait justiciable des tribunaux catholiques. On lui +faisait un procès, où il était sûr d'être condamné. Pour passer au +protestantisme, il fallait d'avance faire son testament, être résigné au +martyre.</p> + +<p>Enfin, les conflits éternels de juridictions, les lenteurs, les +échappatoires, les opiniâtres dénis de justice, immortalisaient les +procès et faisaient du protestant un misérable plaideur, nourri de +déceptions, d'espoir trompeur, de vaine attente, usant au Palais son +argent, sa vie, faisant à jamais pied de grue dans la salle des +Pas-Perdus.</p> + +<p>Je ne doute pas que, dès cette époque, le clergé, intimement uni avec la +noblesse qui y mettait ses cadets et s'y nourrissait en grande partie, +n'ait projeté, calculé la grande <i>affaire</i> territoriale de la +Révocation, qui refit les fortunes nobles par la confiscation énorme du +bien patrimonial d'un demi-million de protestants. Terrible appât pour +la noblesse, et qui la rendit en ce siècle énergiquement catholique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> Le premier pas, c'était que le clergé reprît, dans les pays +devenus protestants, les terres que la révolution religieuse avait +affectées au culte calviniste. Cela datait de soixante ans (1562), +C'était la même opération qu'on ferait en France aujourd'hui si l'on +dépossédait les acquéreurs des biens nationaux pour les restituer au +clergé. Notez, pour achever la similitude, qu'en ces pays, spécialement +dans le Béarn, le clergé avait reçu une indemnité en pensions annuelles +qui le dédommageait des terres.</p> + +<p>Ce grand procès territorial constituait le clergé la partie des +protestants. Pouvait-il être leur juge? C'est cependant le moment (1614) +où les prélats demandent à redevenir hauts justiciers, à pouvoir +<i>condamner aux galères</i>!</p> + +<p>Une demande non moins grave qu'ils font aux États de 1614, c'est qu'on +poursuive les parents qui empêcheraient <i>leurs enfants de se faire +catholiques</i>. Premier mot qui ouvrit la voie aux enlèvements d'enfants. +Ceux qu'on enlevait, on assura <i>qu'ils voulaient</i> se faire catholiques. +Ce fut «<i>pour les affranchir</i> de la tyrannie des familles» qu'on les +emprisonna au fond des couvents. Bientôt à Lectoure, le Jésuite Regourd +vola un enfant de dix ans. À Royan, à Embrun, à Milhaud, autres rapts +semblables. À Paris, sous les yeux du roi; un maître des comptes, appelé +Le Maître, étant mort, on prit ses enfants pour en faire des catholiques +(Élie Benoît, II, 277). Un protestant de Normandie ayant eu l'imprudence +de mettre un de ses deux fils au collége des Jésuites à Paris, et +voulant le leur retirer, on enlève l'enfant avec son frère; on <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> +les cache aux Jésuites de Pont-à-Mousson. Procès. On fait comparaître +les enfants (de treize et onze ans), on leur fait déclarer qu'ils +veulent être catholiques et parler contre leur père. (<i>Ibidem</i>, 365.)</p> + +<p>La mort n'était pas un asile. Les enterrements des calvinistes étaient +poursuivis, hués, sifflés par des femmes, des enfants qu'on excitait. On +avait fait des chansons que ces enfants chantaient en dérision des +psaumes et des pleurs des protestants. Cela donna lieu, à Tours, à une +scène épouvantable. Au convoi d'un certain Martin, ceux qui +accompagnaient son corps perdirent patience, et appliquèrent un soufflet +à l'un de ces petits chanteurs. On cria par toute la ville: «Ils ont tué +un enfant!»</p> + +<p>Alors tout le peuple accourt, on brûle le Temple, on bouleverse le +cimetière, on arrache le corps à peine enterré, on le traîne, on le +déchire. Le désordre s'apaisa au bout de trois jours. Il fut puni. Mais +à Poitiers on répéta la même scène, puis à Mauzé, puis au Croisic. Les +cimetières protestants furent indignement bouleversés.</p> + +<p>À Paris même, des garçons de pieux marchands et de dévotes boutiques, +lapidèrent le cercueil d'un petit enfant que le père, un huguenot, +conduisait au cimetière. Dès lors, les enterrements ne se firent plus en +plein jour. Et il en résulta un autre malheur pour les protestants. La +populace (du Midi surtout) les appela <i>parpaillots</i>, papillons de nuit, +les comparant aux sinistres et misérables phalènes qui se cachent tout +le jour et ne paraissent que la nuit. Chose fatale, dans les cas de +persécutions populaires, d'endosser un sobriquet! <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> d'être +désigné, poursuivi par un mot proverbial que la masse inepte répète au +hasard, y attachant d'autant plus de haine et d'horreur, qu'elle en +oublie l'origine et ne comprend plus bientôt l'injure qu'elle a +inventée!</p> + +<p>Jusqu'à ce qu'un Anglais, le poëte Young, se soit plaint de ces choses +lamentables, la France les voyait, les supportait depuis deux cents ans. +Young, pour soustraire le corps de sa fille, Narcissa, aux insultes, aux +curiosités impies, l'emporte de nuit furtivement, la met lui-même en +terre dans une place inconnue. Tout le monde s'est récrié. Mais cela +arrivait tous les jours. La terre ne gardait plus les morts; nul respect +pour le mystère et la pudeur du tombeau.</p> + +<p>Quel remède? Les plaintes des assemblées? On les étouffait. On disait +qu'elles ne devaient se réunir que pour nommer des députés au roi. Et, +en même temps, on donnait pleine carrière à leurs ennemis. Les +solennelles assemblées du clergé demandaient, tous les deux ans, leur +ruine. On faisait jurer au roi, à son sacre, «l'extermination de +l'hérésie.» À son mariage avec l'infante, les Jésuites prêchèrent que +cette union avec l'Espagne n'avait d'autre but que «l'extirpation de +l'hérésie.»</p> + +<p>Avec tout cela, nulle sédition, sauf un mouvement à Milhaud. Loin de là. +En 1614, ils s'empressèrent d'ouvrir leurs places aux troupes du roi qui +allaient dans le Midi.</p> + +<p>Quarante ans martyrs, quarante ans héros, les protestants, +très-fatigués, refroidis, et généralement paisibles, auraient désiré le +repos. Ils étaient chrétiens, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> donc obéissants. Et cela +énervait toutes leurs résistances. Quand une nécessité terrible les +força d'armer, ils résistaient sans résister, alléguant quelque +prétexte, comme «que le roi était jeune, qu'on le trompait,» etc. +C'étaient des révoltes à genoux. Et, au milieu, survenait le plus +honnête de tous et le plus fatal, Du Plessis-Mornay, pour détremper tous +les courages.</p> + +<p>Cet état d'indécision et de froideur les livrait aux politiques, qui +leur conseillaient de prendre tel misérable appui humain, Condé, par +exemple, ami des Jésuites, la reine mère, leur ennemie!</p> + +<p>Le seul de leurs chefs qui ne trahit point, Rohan, gendre de Sully, un +politique, un capitaine, un caractère âpre et austère, d'indomptable +résistance, eut cependant le tort de croire qu'il fallait chercher à la +cour des patrons pour les huguenots. Ils étaient un parti nombreux et +très-fort encore. Quand ils arrêtèrent le roi tout court et lui firent +lever le siége de Montauban, <i>un huitième seulement</i> de leurs forces +avait pris les armes. Ils devaient rester à part, n'entrer dans aucune +intrigue. Les politiques les ramenèrent à la routine de l'autre siècle, +de s'appuyer sur un Condé. Le Condé gascon les exploite, en tire un +traité qui le rend redoutable, et fait que la cour compte avec lui. +Alors il les plante là (1616).</p> + +<p>Ils ne connaissaient pas leurs forces, et, comme des gens qui croient +toujours se noyer, ils empoignaient au hasard la moindre planche +pourrie. Leur héroïque Rohan, amoureux des causes perdues, s'attache à +la reine mère au moment où elle était non-seulement exilée, mais si +compromise d'honneur, forcée de s'avilir par <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> une de ces +démarches qu'on ne fait point si l'on n'a contre soi sa propre +conscience. Il suffit que Luynes fît arrêter la Du Tillet, +l'ex-maîtresse de d'Épernon, en rapport avec Ravaillac, pour que la +reine mère, aux abois, écrivît un honteux serment de <i>dénoncer ses +conseillers</i> s'ils voulaient la tirer de sa réclusion de Blois (novembre +1618). Est-ce à de telles gens que les protestants devaient s'allier, +eux qui, dans toutes leurs plaintes, demandaient qu'on fît justice de la +mort d'Henri IV?</p> + +<p>La reine mère n'était pas encore rassurée. On pouvait toujours lui faire +son procès. Elle se sauva de Blois, en descendant à grand péril d'une +tour haute de cent pieds (février 1619). La voilà à la tête d'un parti +étrangement hétérogène. D'Épernon, le plus mortel ennemi des +protestants, en est le chef avoué. Et les protestants se préparent à +l'aider, lui prêtant d'abord leur appui moral, venant complimenter la +reine mère et se recommander à elle.</p> + +<p>Conclusion. La mère est battue par le fils aux portes d'Angers. On +s'arrange, l'on s'embrasse. Toute la guerre retombe sur les protestants.</p> + +<p>Ils n'avaient pas encore pris les armes, et ne craignaient rien. Leur +assemblée générale, qui se tenait à Loudun avait parole du roi qu'on +redresserait ses griefs si elle se séparait. Promesse, il est vrai, +<i>verbale</i>, non écrite, mais garantie par Condé, Lesdiguières et +Châtillon, reçue par Du Plessis-Mornay.</p> + +<p>Ce fut justement leur Condé qui alla au nom du roi les déclarer au +Parlement criminels de lèse-majesté. L'armée, dont le roi n'avait plus +besoin contre sa mère, <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> il la mène droit en Béarn. Les +protestants, sur le chemin, humblement lui font observer qu'il leur a +donné six mois pour plaider l'affaire de Béarn. Le roi avance toujours. +Les protestants se contentent de prendre le ciel à témoin. Ils +assemblent un synode de Languedoc, qui craint pour lui-même, et laisse +passer par-dessus sa tête l'orage qui va aux Pyrénées. La saison était +avancée. La moindre résistance eût forcé le roi de faire en hiver une +guerre de montagne. Les Béarnais disposaient d'une redoutable milice de +trente mille paysans, bons soldats. Mais leur gouverneur, La Force, +n'osa rien; les chefs populaires, les ministres, n'osèrent rien. Le roi +et le P. Arnoux, vainqueurs sans combat, entrent à Pau. Le roi jure les +priviléges du pays et les viole le même jour. Tous les vieux traités +sont biffés. La langue même du Béarn proscrite; ce grand changement, qui +n'eût dû se faire qu'à la longue, est imposé à l'heure même. La justice +ne se rendra pas en deux langues, mais seulement en français.</p> + +<p>Depuis soixante ans, un tiers des biens ecclésiastiques était employé à +l'entretien du culte des protestants. Il y avait dix protestants en +Béarn contre un catholique. Et ceux-ci, si peu nombreux, gardaient les +deux tiers des biens.</p> + +<p>La révolution ne s'en fit pas moins et avec des violences furieuses que +ce pays si soumis ne provoquait nullement. Le jeune roi, dur et sans +pitié, ferma les yeux sur les barbares gaietés du soldat. Elles +consistaient à mener les gens à la messe à coups de bâton, à faire jurer +aux femmes enceintes de faire leurs enfants catholiques. Plus d'une n'en +fut pas quitte pour <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> si peu. Ces pieux soldats n'en étaient pas +moins galants, et tiraient l'épée contre les maris qui ne prêtaient pas +leurs femmes. Dieu! pitié! justice! sainteté de la parole! Tout cela +risée. Le roi <i>assura n'avoir rien promis</i>. Alors Mornay, qui avait reçu +la promesse, mentait donc? Le beau-père de Luynes, qui avait transmis à +Mornay la parole du roi, avoua lui-même que ce n'était pas le vieux +protestant qui mentait.</p> + +<p>Une assemblée générale des huguenots se fit à la Rochelle, et elle +ordonna d'armer. Mais tous les grands du parti disaient le contraire. +Mornay même voulait qu'on se soumît. Quelques paroles de la cour, une +petite justice qu'on fit de l'excès de Tours, désarma la résistance. Le +Béarn, qui se relevait, fut écrasé par d'Épernon. On acheta Châtillon, +et enfin La Force. On escamota Saumur au pauvre Mornay, qui, du reste, +le méritait bien par le tort que ses conseils avaient fait à son parti.</p> + +<p>Chose remarquable! la reine et Condé, ces bons patrons des protestants, +insistaient vivement pour qu'on les accablât. Et ils étaient en cela +appuyés des Espagnols. Nos grands historiens politiques, qui disent que +l'anéantissement du parti qui gardait un peu de vie morale fut le salut +de la France, devraient considérer pourtant que nos ennemis les +Espagnols ne demandaient pas autre chose. L'écrasement des protestants +français était un côté du plan général qu'on étendait sur l'Europe, et +qui eût rendu la suprématie à l'Espagne et à l'Autriche.</p> + +<p>À quoi s'amuse donc l'histoire de nous donner la réunion de +l'imperceptible Béarn, et la petite guerre <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> protestante qu'on +pouvait apaiser d'un mot, pour compensation de l'Europe entière que la +France, occupée à ces misères, livrait à ses ennemis?</p> + +<p>Il est vrai qu'avec le Béarn on gagnait encore autre chose. De Luynes +fondait sa maison, non-seulement en France, mais en Flandre, chez le roi +d'Espagne. Son frère Cadenet, en 1619, était à Bruxelles, et recevait de +l'infante le prix de la trahison. De la comtesse de Chaulnes, <i>unique +héritière</i> de sa famille, et du baron de Péquigny, était née une fille +qui réunit tout et resta encore <i>unique héritière</i>. L'Espagne la tenait, +relevait dans le palais de l'infante, qui la donna, avec cette fortune +immense, à l'heureux petit Cadenet.</p> + +<p>Luynes, que donna-t-il en échange? bien peu de chose et peu coûteuse, +mais d'inappréciable résultat: une ambassade pacifique qui, visitant les +protestants d'Allemagne, avec l'évangile de la paix, leur montrant +qu'ils n'auraient secours ni des Français ni des Anglais, les jeta dans +l'inertie et dans un désespoir stupide, de sorte qu'ils laissèrent +écraser le Palatin, leur chef, par les armes de l'Autriche. Alors la +même ambassade leur moyenna un bon traité avec l'Autrichien, mais qui ne +liait nullement les alliés de celui-ci, l'Espagnol et le Bavarois, qui +les écrasèrent à leur aise. L'Allemagne, engourdie par la France, tendit +doucement la gorge au couteau (1620).</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> CHAPITRE XXI<br> +<span class="smcap">RICHELIEU ET BÉRULLE<br> +1621-1624</span></h2> + +<p>Un peintre, éminemment fidèle, consciencieux dans l'art et dans la vie, +le Flamand Philippe de Champagne, nous a mis sur la toile, au vrai, la +fine, forte et sèche figure du cardinal de Richelieu (galerie du +Louvre).</p> + +<p>Ce peintre janséniste se serait fait scrupule d'égayer, d'enrichir la +grise image d'un rayon de lumière, comme auraient fait Rubens ou +Murillo. Le sujet, triste, ingrat, eût changé de nature. L'œil eût +été flatté et l'art plus satisfait, mais il eût menti à l'histoire.</p> + +<p>Songez que c'est l'époque où la grisaille commence à se répandre, où la +vitre incolore, remplace les vitraux du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. En France, +spécialement, le goût de la couleur s'éteint.</p> + +<p>Grisaille en tout. Grisaille littéraire en Malherbe. <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Grisaille +religieuse dans Bérulle et dans l'Oratoire. Port-Royal naissant vise au +sec, et j'allais dire au médiocre. Pascal paraîtra dans trente ans.</p> + +<p>La couleur est ici très-bonne, mais mesurée dans la vérité vraie. Rien +de plus, rien de moins. Maître savant entre les maîtres, le bon Philippe +s'est cependant tenu tellement à la nature et y est entré si avant, +qu'il répond à la fois aux pensées de l'histoire et aux impressions +populaires. L'histoire, en ce fantôme à barbe grise, à l'œil gris +terne, aux fines mains maigres, reconnaît le petit-fils du prévôt +d'Henri III qui brûla Guise, le fourbe de génie, qui fit notre vaine +balance européenne et l'équilibre entre les morts.</p> + +<p>Il vient à vous. On n'est pas rassuré. Ce personnage-là a bien les +allures de la vie. Mais, vraiment, est-ce un homme? Un esprit? Oui, une +intelligence à coup sûr, ferme, nette, dirai-je lumineuse? ou de lueur +sinistre. S'il faisait quelques pas de plus, nous serions face à face. +Je ne m'en soucie point. J'ai peur que cette forte tête n'ait rien du +tout dans la poitrine, point de cœur, point d'entrailles. J'en ai +trop vu, dans mes procès de sorcellerie, de ces esprits mauvais qui ne +veulent point se tenir là-bas, mais reviennent, et remuent le monde.</p> + +<p>Que de contrastes en lui! Si dur, si souple, si entier, si brisé! Par +combien de tortures doit-il avoir été pétri, formé et déformé, disons +mieux, désarticulé, pour être devenu cette chose éminemment artificielle +qui marche sans marcher, qui avance sans qu'il y paraisse et sans faire +bruit, comme glissant sur un tapis sourd ..., puis, arrivé, renverse +tout.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Il vous regarde du fond de son mystère, le sphinx à robe rouge. +Je n'ose dire du fond de sa fourberie. Car, au rebours du sphinx +antique, qui meurt si on le devine, celui-ci semble dire: «Quiconque me +devine en mourra.»</p> + +<p>Si l'on veut ignorer solidement et à fond Richelieu, il faut lire ses +Mémoires<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Tous les gens de cette race, Sylla, Tibère et d'autres, on +fait ou fait faire des Mémoires <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> ou des Mémoriaux pour rendre +l'histoire difficile, pour épaissir les ombres et pour désorienter le +public, surtout pour arranger le commencement de leur vie avec la fin, +et déguiser un peu les fâcheuses contradictions de leurs différents +âges.</p> + +<p>Richelieu est Espagnol jusqu'à quarante ans, et, depuis, anti-Espagnol. +Faut-il croire que, dans la première période, il ait obstinément menti? +ou bien <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> qu'ayant été sincère il changea tout à coup si tard et +fut décidément Français?</p> + +<p>Sa mauvaise fortune le força de bonne heure d'avoir du mérite. Il était +le dernier de trois frères. Sa famille n'était pas riche, et elle +s'allia en roture. Le frère aîné, qui était à la cour, dépensait tout. +Le second, qui avait l'évêché de Luçon se fit Chartreux. Et, pour que +cet évêché ne sortît pas de la famille, il fallut que le troisième, +notre Richelieu, se fît homme d'Église, malgré ses goûts d'homme d'épée. +L'aîné fut tué en duel, trop tard pour son cadet, qui aurait pris sa +place, et n'aurait jamais été prêtre.</p> + +<p>Il n'était peut-être pas né enragé, mais le devint. La contradiction de +son caractère et de sa robe lui donna ce riche fonds de mauvaise humeur +d'où sort le grand effort, «l'âcreté dans le sang, qui seule fait gagner +les batailles.»</p> + +<p>Ses batailles de prêtre ne pouvaient être que théologiques. De bonne +heure, il passa ses thèses, à grand bruit, en Sorbonne, les dédia à +Henri IV, s'offrant au roi pour les grandes affaires. Puis il alla à +Rome se faire sacrer, s'offrir au pape. Ni le roi ni le pape ne +répondirent à l'impatience du jeune et ardent politique.</p> + +<p>Alors il retomba tristement sur l'évêché de Luçon, assez pauvre, et dans +un pays de dispute, à deux pas de la Rochelle et des huguenots. Ce +voisinage lui mettait martel en tête. Malgré de violentes migraines, il +écrivait contre eux.</p> + +<p>Il n'est pas sans talent. Sa plume est une épée, courte et vive, à bien +ferrailler. Il ne pèse pas lourdement sur l'absurde. S'il écrit des +sottises, il ne le <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> fait pas comme un sot. Il a des insolences +heureuses, des pointes hardies, des reculades altières, où il fait fort +bonne mine.</p> + +<p>Avec tout cela, il fût resté bien obscur à Luçon s'il n'eût eu que sa +controverse. Mais il était joli garçon, une fine créature de porcelaine. +Concini était de faïence. Le beau Bellegarde, beau depuis Henri III, se +faisait mûr. Ces considérations agirent sur la reine mère, et elle le +prit pour aumônier (1616).</p> + +<p>Il avait vingt ans de moins qu'elle. Sa fortune eut des ailes. À +l'instant conseiller d'État (mars), secrétaire des commandements +(juillet), ambassadeur en Espagne (il n'eut garde d'y aller). Déjà, au +30 novembre, il a saisi deux portefeuilles, la guerre, les affaires +étrangères; celles-ci de moitié avec le vieux Villeroy, qui va mourir. +Enfin, si violente est la partialité de la reine mère, qu'elle lui +donne, sans cause ni prétexte, la préséance dans le conseil des +ministres, où siégeait encore Villeroy, si âgé, un siècle d'affaires et +d'expérience.</p> + +<p>Pendant ce premier ministère, qu'il tâche d'excuser dans ses Mémoires, +n'ayant d'appui que de la reine mère, il ne put être qu'Espagnol. Sa +dépêche à Schomberg, écrite pour amadouer les protestants d'Allemagne, +ne peut faire illusion. C'était chose probablement autorisée par +l'ambassadeur d'Espagne pour empêcher que ces Allemands n'appuyassent +les princes en révolte.</p> + +<p>Richelieu assure que, sans lui, Concini, qui se sentait périr, eût +appelé les Espagnols. Grand service qu'il rendit à Luynes. Concini s'en +défiait fort, et l'aurait perdu s'il ne fût tombé. Il fut le seul de ce +ministère <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> qu'épargna Luynes. Là, il donna un exemple de +fidélité, rare à la cour, si rare, qu'on n'y crut pas. Il demanda, +obtint de s'exiler, de suivre la reine mère à Blois pour la conseiller +(l'observer?). Mais Luynes ne se reposait pas sur un homme si double. Il +l'obligea de s'exiler plus loin, à Avignon.</p> + +<p>Là, il ne perd pas de temps. Il s'enferme avec un docteur de Louvain, +fait labourer ce bœuf, et, sur ses notes, écrit de sa prose vive un +livre qui surgit à point pour secourir le confesseur du roi en guerre +contre les huguenots. Le P. Arnoux, créé par Luynes, travaillait sous +terre contre Luynes à faire un autre ministère. Richelieu, sans +servilité, s'offrait. Mis à la porte, il revenait par la fenêtre. Le +Jésuite reconnaissant ne pouvait moins que de refaire ministre l'homme +qui, de bonne grâce, en ce duel, tirait l'épée pour lui.</p> + +<p>Une influence encore aida à le faire revenir. Ce fut celle du P. de +Bérulle, ami de Luynes, ami de la reine mère et de tout le monde. Quand, +délivrée par d'Épernon, elle commença la guerre civile, Luynes, inquiet, +lui dépêcha Bérulle, qui avait été confesseur de d'Épernon, ou du moins +son ami, étant, par sa mère, des Séguier, clients du duc à la cour, et +ses soutiens au Parlement.</p> + +<p>Bérulle fut charmé de s'entremettre. Et il n'a fait autre chose toute sa +vie, toujours courant de l'un à l'autre. Les mauvaises langues du temps +l'appellent un «trigaud rusé;» nous dirions un intrigant niais.</p> + +<p>Cela est dur. Il fonda l'Oratoire. Il avait beaucoup de mérite, et +représente même un des meilleurs côtés catholiques avant Port-Royal. +Mais, comme de père et <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> de mère il procédait de juges et +d'avocats, il excellait dans le moyen, dans le parlage, n'ayant ni dans +les théories, ni plus bas sur le terrain des affaires, la vigueur de +justesse, le tact, le point précis.</p> + +<p>Sa mère Séguier, toute jésuite, le fit saint au maillot, et il fit à +sept ans le vœu de virginité. Un autre fût resté imbécile. Mais lui +ne le fut point. Ce fut un homme intelligent, laborieux, actif (et +beaucoup trop), d'un certain bon sens relatif. Fort ami des Jésuites, +dans leur exil, il leur joua un tour avec très-bonne intention. Il leur +fit des rivaux. Il prit un mot de l'Italie, <i>Oratorio</i>, un peu d'art, de +belle musique, innocent appât des mondains; tout cela pour un institut +anti-italien, qui ne serait point serf de Rome, mais travaillerait pour +les évêques, leur formerait des prêtres et ne dépendrait que d'eux. +Point de vœux. De petites conférences, quelque peu libres, sur la +religion. Des doctrines peu systématiques, saint Augustin tout pur, ce +qui rendit plus tard l'Oratoire suspect de jansénisme, de calvinisme, +etc.</p> + +<p>Cela réussit fort. C'était chose sortie d'une tête parlementaire et à la +mesure des parlementaires. Cinquante maisons s'élèvent en peu d'années.</p> + +<p>Les Jésuites, furieux contre leur ami, le pincèrent bientôt à l'endroit +faible. Cet homme de modération n'était pas tel en tout. Sa maladie +était d'être un ardent, violent, passionné convertisseur et directeur de +femmes. Et cela avec un emportement de zèle qu'on pouvait mal +interpréter. Tout jeune encore (1604), il avait été en Espagne enlever +les Carmélites aux Carmes, leurs directeurs, voulant les diriger par +lui, ou <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> ses Oratoriens, qu'il fonda bientôt à Paris, d'abord +en face des Carmélites (rue Saint-Jacques). Ces religieuses espagnoles +n'étaient pas trop dociles. Elles se divisèrent. Plusieurs, à Bordeaux, +à Bourges, à Saintes restèrent fidèles aux Carmes, et se barricadèrent +contre Bérulle, qui invoqua la force armée pour les confesser malgré +elles. Les Jésuites exploitèrent cette situation ridicule. Bérulle +disgracié ou mort, ils mirent d'accord les Carmes et les Oratoriens, +donnèrent aux plaideurs les écailles de l'huître, s'adjugèrent la proie +disputée.</p> + +<p>Autre défaut de Bérulle. Il se croyait grand politique. Mais, comme son +humilité lui défendait de s'avouer qu'il eût tant de génie, il +rapportait ses grandes vues à quelque inspiration céleste.</p> + +<p>En 1604, ce fut sainte Thérèse qui lui dit, dans une vision, d'aller en +Espagne chercher les Carmélites, mais aussi de préparer le double +mariage espagnol, seul moyen d'amener l'extermination de l'hérésie.</p> + +<p>De même, en 1619, quand il réconcilia la mère et le fils, il agit avec +le Jésuite Arnoux pour envoyer l'armée contre les protestants, et, comme +il passait par la Rochelle, priant dans une petite église, la seule qui +y fût catholique, une révélation lui apprit que toute la ville le +deviendrait. En foi de quoi, depuis ce temps, il poussa de toute manière +pour qu'on s'alliât à l'Espagne et qu'on assiégeât la Rochelle.</p> + +<p>Ce fut comme auxiliaire dans cette œuvre et comme ami des Espagnols +que ce sagace et pénétrant Bérulle fit rappeler Richelieu. Il n'en avait +nulle défiance. Richelieu était maladif, tout occupé de controverse, et +<span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> il venait d'écrire à son église bien-aimée de Luçon sur le +bonheur qu'il aurait de se réunir à elle. Mais Bérulle lui fit violence, +le traîna à la cour, pensant, avec son aide, rétablir le pouvoir de la +reine mère, à mesure que Luynes s'userait.</p> + +<p>Celui-ci allait vite. Sans portée et sans prévoyance, il entassait sur +lui tout ce qui pouvait l'écraser: en une fois, il prit l'épée de +connétable et les sceaux, c'est-à-dire la paix et la guerre.</p> + +<p>Il triomphait de ce que, dans une campagne contre les protestants, il +enleva une cinquantaine de bicoques qui ne se défendaient pas. Il amena +ainsi le roi étourdiment devant Montauban, qui l'arrêta court, et se +défendit. Le roi ne le pardonna pas à Luynes. Assiégés, assiégeants, +tous se moquaient de lui. Les pluies, les maladies aggravèrent sa +situation. Il leva le siége et s'en alla malade à une petite ville qui +l'arrêta aussi bien que la grande. Mourant, il eut encore le temps de +chasser le P. Arnoux, sa créature ingrate, et il avait bonne envie de se +défaire de Richelieu, qui minait aussi le sol sous ses pieds.</p> + +<p>Celui-ci était poussé au ministère par la reine mère; mais auparavant, +il avait voulu se munir d'un paratonnerre, du chapeau de cardinal, qui +d'ailleurs lui donnerait la présence au conseil. L'affaire traîna deux +ans. En septembre 1622, Richelieu étant à Lyon, elle se fit. Un +gentilhomme, qui l'avait désobligé et désirait se rapprocher de lui, +apprend le premier, à Paris, la bonne nouvelle, saute à cheval, d'un +trait court à Lyon. Il force l'hôtel de l'évêque, sa chambre, tombe à +ses pieds: «Votre Éminence est cardinal!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> Cet homme si contenu ne tint pas à ce coup de foudre. Comme +tous les mélancoliques, il avait, en ces occasions, des accès de joie +folle, sauvage, furieuse (il avait un frère fou). Le voilà qui se met à +danser dans la chambre devant le gentilhomme épouvanté. Puis, cette +folie donnée à la nature, le nouveau cardinal, rassis, froid autant que +jamais, lui fit promettre, sur sa tête, de ne rien dire de ce qu'il +avait vu.</p> + +<p>Le favori qui succéda à Luynes, Puisieux, aussi bon Espagnol, nous mit +encore plus bas. Le roi s'épuisait à deux siéges, Montpellier, la +Rochelle, et ne s'en tira que par une fausse paix, où l'on trompa ceux +qu'on ne pouvait vaincre. Et pendant ce temps-là les plus grands +événements avaient lieu en Europe, sans qu'on eût l'air d'en savoir +rien.</p> + +<p>La France semblait avoir donné sa démission des affaires humaines. +Cloîtrée dans sa petite guerre protestante, elle avait laissé consommer +la ruine de son allié le Palatin, transférer le Palatinat à la Bavière. +Les Bavarois, les Espagnols, étaient maîtres du Rhin sur toute la rive +qui nous touche, de Strasbourg jusqu'à la Hollande. Et nous étions +cernés à l'Est.</p> + +<p>D'autre part, la vallée des Alpes, qui mène du Milanais au Tyrol, la +Valteline, jusque-là soumise à nos alliés protestants les Grisons, avait +passé, sous ombre d'une révolution populaire, aux Espagnols du Milanais, +et ceux-ci désormais communiquaient à volonté avec leurs cousins +autrichiens. Petit lieu, petit fait, mais d'importance immense qui +serrait le carcan de l'Italie. Déjà Venise n'en respirait plus. Un pas +encore, elle étouffait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> L'Italie cria à la France, qui commença à ouvrir les yeux. Le +21 janvier 1623, nos Espagnols du Louvre, les Puisieux, les Bérulle, +furent obligés de laisser entrer au conseil un militaire breton, la +Vieuville, qui prit les finances, et apporta au ministère ce qu'on a +appelé la <i>politique de Richelieu</i>. C'était celle du bon sens, celle du +péril, de la situation. Depuis treize ans on trahissait la France. Il +n'y avait pas une minute à perdre, pour s'arrêter dans cette fatale +carrière, pour tourner bride et la sauver.</p> + +<p>Le 7 février, la Vieuville traita avec la Savoie et Venise contre +l'Espagne, leur promit vingt mille hommes; chacune d'elles en donnait +douze mille. L'Espagne recula à l'instant. Cette grande et terrible +maison d'Autriche, qui, à ce moment même, bouleversait l'empire de fond +en comble, voici qu'elle se cache derrière le pape. Le pape, son +compère, déclare qu'il prend en garde les forts de la Valteline. +L'Espagne, au fond, avait tout ce qu'elle voulait, le passage commode de +Milan en Autriche.</p> + +<p>La chose n'en reste pas moins glorieuse pour la Vieuville, malgré tous +les soins de Richelieu pour nous tromper là-dessus. C'est lui, c'est ce +Breton, qui montra le premier combien on avait tort d'avoir peur de +l'Espagne. Les succès de celle-ci aux Pays-Bas avaient tenu à ce qu'elle +n'y guerroyait pas elle-même, mais par le Génois Spinola, entrepreneur +de guerre, qui opérait avec des troupes à lui et des finances à lui, et +de plus avec son génie d'âpre <i>bravo</i> de Gênes, fin, froid, rusé, +s'affranchissant de la pesanteur impuissante de l'administration +espagnole. Partout où <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> celle-ci agissait directement, tout +allait mal, tout manquait, maigrissait, et dépérissait.</p> + +<p>La Vieuville eût voulu reprendre la politique d'Henri IV, donner +Henriette au prince de Galles, aider le roi d'Angleterre à rétablir le +Palatin, son gendre. Comment le savons-nous? par Richelieu, son ennemi, +qui nous apprend que la Vieuville, ayant tout le monde contre lui, +abandonna à la fin ces projets et rassura les Espagnols.</p> + +<p>La concession essentielle qu'il fit à leur parti, ce fut d'appeler au +conseil l'homme de la reine mère, l'ami de Bérulle, Richelieu même (24 +avril 1624). Celui-ci, qui n'était connu que par son premier ministère, +et comme ex-aumônier de notre jeune reine espagnole, en gardait la +réputation d'un bon sujet qui ne contrarierait en rien Madrid et +mériterait toujours l'éloge qu'en avait fait l'ambassadeur d'Espagne: +«Il n'y en a pas deux en France aussi zélés pour le service de Dieu, +pour notre couronne et le bien public.»</p> + +<p>Appelé par la Vieuville, il ne perdit pas de temps pour le mettre à la +porte. Ce fût fait en trois mois (12 août).</p> + +<p>La Vieuville n'avait eu ni la tête forte, ni la suite, ni le caractère +qui pouvaient soutenir l'audace de sa première démarche, ce changement +radical dans la politique de la France, Richelieu en avait la force et +le génie. Mais, en revanche, tous ses précédents lui rendaient une telle +révolution plus difficile qu'à personne. S'il y entrait, il allait faire +une chose surprenante, étourdissante, monstrueuse. Car de quoi +procédait-il, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> avec son ministère et son chapeau, et tout son +être, sinon primitivement de Concini et de la reine mère, c'est-à-dire +de l'Espagne? Et il fallait maintenant se tourner contre l'Espagne! Mais +celle-ci disposait de Rome. Il faudrait donc aussi se tourner contre +Rome, dont on recevait le chapeau?</p> + +<p>Que diraient alors la reine mère et Bérulle? Agirait-on contre eux?... +Terrible scandale d'ingratitude! Renier ses auteurs, et méfaire à ses +créateurs, et «faire passer son char sur le corps de son père!»</p> + +<p>Un homme qui dérivait de la reine mère, et qui allait s'en détacher, +devait trouver en elle un point où elle-même flottât et fût, pour ainsi +dire, contre elle-même. Et il fallait encore qu'en cela on n'eût point +contre soi l'homme qu'elle consultait, Bérulle. Ce point fut le mariage +de sa fille Henriette. Le seul grand mariage qu'on pût lui faire en +Europe, c'était celui du fils de Jacques I<sup>er</sup>. L'orgueil royal et +maternel était pris là. Et quant à Bérulle, la chose lui allait aussi. +Avec toutes ses petites prudences et ses petites ruses, il perdait terre +dès qu'on le lançait dans la vision donquichottique d'une grande +conquête religieuse de l'Angleterre.</p> + +<p>Les Jésuite y avaient échoué! Mais les Oratoriens, si modérés, si +sages!... ils ne pouvaient manquer de réussir. Quelle gloire pour +l'institution nouvelle.</p> + +<p>Voilà Bérulle pour l'alliance anglaise.</p> + +<p>Mais il ne fallait pas s'y tromper. On ne pouvait épouser l'Angleterre +qu'en se brouillant (au moins pour quelque temps) avec l'Espagne, qui +avait désiré ce mariage pour elle-même. On ne pouvait gagner le +<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> roi Jacques qu'en aidant au rétablissement de son gendre le +Palatin. Et, pour cela, il fallait deux choses, aider d'argent l'armée +que Jacques envoyait en Allemagne, et subventionner la Hollande, qui +devait agir de concert. Pour créer une diversion, on emprunterait des +vaisseaux hollandais qui aideraient le duc de Savoie à s'emparer de +Gênes.</p> + +<p>La reine mère et Bérulle, pour l'amour du grand mariage, et le salut des +âmes anglaises, avalaient assez bien cela. Mais l'affaire de la +Valteline était plus compliquée. Là, devant l'Espagne, on trouvait le +pape, qui la masquait, la défendait, et ne permettait de rien faire.</p> + +<p>Heureusement Richelieu trouva une belle prise dans la passion même de +Bérulle. Au moment où la France allait rendre à la religion un tel +service, la conversion de l'Angleterre, était-il possible que le Père +des fidèles conservât pour l'Espagne une odieuse partialité?... Non, le +bon Bérulle était sûr qu'Urbain VIII serait aisément éclairé. Il se +chargea d'aller à Rome et de faire d'une pierre deux coups, en obtenant +du pape la dispense nécessaire au mariage, et un arrangement raisonnable +de l'affaire de la Valteline. Il répondit de finir dans un mois.</p> + +<p>Le roi Jacques, fils de Marie Stuart, avait toujours eu un certain +faible pour les catholiques, et il était en termes de grande politesse +avec le pape. La forte épreuve de la Conspiration des poudres, où il +faillit sauter avec le parlement et Westminster, avait quelque peu +ralenti, non arrêté ce doux penchant vers Rome. Non sans cause. Une idée +fort juste frappait <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Jacques, c'est que le catholicisme est la +religion du despotisme. Son fils Charles I<sup>er</sup>, quoique bon anglican, +était dans cette idée. Le père, le fils, contrariés par le parlement, +qui les tenait affamés d'argent, regardaient avec envie, avec +admiration, la monarchie espagnole. Épouser une infante, s'attacher +fortement les catholiques anglais et s'en faire une armée contre la +constitution, c'était leur rêve. Mais l'affaire était dangereuse. Le +favori de Jacques, l'étourdi Buckingham, la fait éclater. Il part pour +l'Espagne avec le jeune Charles. Ces chevaliers errants vont à Madrid +demander la princesse. Ils accordent tout à l'Espagne qui, ravie, +annonce partout le mariage, en fait les fêtes, lorsqu'un matin les +oiseaux voyageurs, le prince et Buckingham, se trouvent brusquement +envolés.</p> + +<p>Ce dernier, pour une affaire de galanterie, s'était piqué, avait rompu. +C'est ce qui rejeta Jacques vers la France, et amena Bérulle à Rome. +Mais le pauvre homme y trouva des difficultés imprévues, au lieu d'un +mois, y resta cinq, et n'arriva à rien. Soit par ménagement pour +l'Espagne, soit par ignorance de l'état de l'Angleterre, la cour papale +trouva mille et mille chicanes pour la dispense. Pour la Valteline +c'était encore pis. Là le pape n'entendait plus rien, il était +complètement sourd. En réalité, son neveu Barberini (le plus gras des +neveux, et qui tira de l'oncle la somme invraisemblable et constatée de +cent millions d'écus!) ce Barberini, dis-je, trouvait fort bon de rester +garni de ce gage, et ne désespérait pas de se faire là quelque jolie +principauté.</p> + +<p>Bérulle priait, pressait, pleurait. Mais le pape allait <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> +<i>prendre l'air</i> à Frescati. Il cherchait, en novembre, la fraîcheur et +l'ombre des bois. L'Oratorien invoquait tous les saints, courait dans +Rome d'église en église.</p> + +<p>La conduite du pape était inexcusable. D'abord, il avait pris le gage +pour trois mois, et le gardait depuis deux ans. Ensuite, il refusait +même de le remettre aux Espagnols. Bien plus, il refusait de restituer +la Valteline aux Valtelins. Cette paralysie extraordinaire, qui +l'empêchait de rien faire, de rien dire, dès qu'on le sommait de rendre +un dépôt, était <i>chose honteuse</i>. On l'écrivit de France à Rome. Et l'on +ajoutait <i>chose impie</i>, quand la France rouvrait l'Angleterre au +catholicisme, quand la situation pressait, devait donner des ailes! Le +pape apparaissait le mortel ennemi de la papauté.</p> + +<p>Le fond n'était que trop visible. Ses neveux, les Barberini, banquiers +de Florence, n'y voyaient qu'une affaire. Outre la Valteline, ils +couvaient de l'œil Urbino, où s'éteignait la famille régnante. Ils +voulaient reprendre le fief du Saint-Siége, et avaient grand besoin de +la faveur des Espagnols.</p> + +<p>D'où leur venait tant de sécurité, et, tranchons le mot, d'impudence? De +la position extraordinaire que les maisons d'Autriche et de Bavière +faisaient au pape dans l'Empire. En Bohême, en Allemagne, régnait le +légat Caraffa. Entouré d'une armée de moines, il commençait dans Prague +la terrible persécution qui a fait du pays le désert que l'on voit +encore.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu semble avoir prévu qu'il aurait fort à faire +contre le pape. Outre l'influence que, de longue date, il avait prise +dans les assemblées du <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> clergé de France, il se fit faire +proviseur de Sorbonne. Dès qu'il entra au ministère, il négocia avec les +Turcs, et obtint d'eux de relever l'église de Bethléem. Le culte Franc +obtint par lui à Jérusalem des libertés, un éclat tout nouveau. Enfin, +il se lia avec les catholiques anglais, leur écrivant que, pour leur +cause, il donnerait jusqu'à sa vie.</p> + +<p>Tout cela lui créait une force religieuse. Et il en avait une, +politique, dans la colère du roi, furieux du mépris que le pape faisait +de lui. Louis XIII était capable de tout dès qu'il s'agissait de +<i>l'honneur</i> de la couronne. C'est sur ce mot d'<i>honneur</i> que Richelieu +concentra la délibération, sûr de vaincre par là; il n'y eût pas eu de +sûreté à contredire. Maintenant le roi, l'enfant colère, ne +changerait-il pas le lendemain? Cela pouvait bien être, Richelieu brava +ce danger. Il montra, ce jour-là, infiniment d'audace et de prévoyance, +devinant que le pape ne ferait rien et les Espagnols rien.</p> + +<p>D'abord il envoya en Suisse, non pas Bassompierre, colonel des Suisses, +l'homme de la reine mère, qui eût fait manquer tout, mais son séide à +lui, Cœuvres ou d'Estrées, frère de Gabrielle. D'Estrées emporta près +d'un million, ce qui attendrit tout de suite et les Bernois protestants, +et le Valais catholique, qui s'offrirent à marcher. Zurich donna des +armes. La présence de l'ambassadeur rendit du courage aux Grisons. Dès +qu'il eut planté son drapeau à Coire, tous les bannis des vallées +accourent, demandent à combattre. Une explosion morale se fit d'abord +dans le coin des Grisons dont les Autrichiens s'étaient emparés. Le +peuple les <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> chassa. D'Estrées n'eut plus qu'à y entrer et leur +fermer la porte sur le dos en fortifiant le pont du Rhin du côté du +Tyrol.</p> + +<p>Restait la Valteline même, et ce grand épouvantail des clefs de saint +Pierre qui flottaient sur les Alpes avec le drapeau romain. Là, il +fallait prendre un parti. Dernières sommations. En vain. L'ambassadeur +change d'habit; le voilà général. Une petite armée française, trois +mille hommes et cinq cents chevaux se trouvaient là, sans qu'on ait su +comment, pour appuyer les Suisses. Il ne manquait que des canons.</p> + +<p>Les soldats du pape, dans leurs nids d'aigles, contre un ennemi sans +artillerie, n'avaient qu'une chose à faire: être tranquilles, n'avoir +pas peur. C'est ce qu'ils ne firent pas. La peur dispensa de canon. +Quoiqu'ils eussent avec eux nombre d'Espagnols, ils n'attendirent pas de +voir, il leur suffit de savoir que le drapeau de la France venait à eux +par la vallée. À la grande surprise des Suisses, qui ne pouvaient le +croire, ils abandonnèrent le premier fort et le brûlèrent. Tel fut +généralement l'adieu qu'ils laissèrent au pays, brûlant ce qu'ils +pouvaient, et faisant main basse sur cette population catholique qui les +avait appelés.</p> + +<p>Cela donna la meilleure grâce à l'entrée des Français, qui semblaient +n'arriver que pour empêcher l'incendie. Le général pontifical, le +marquis de Bagni, poussé jusqu'à Tirano, reçut les ordres +d'accommodement qu'on voulait bien lui faire encore. Il espérait gagner +du temps, avoir quelque secours. Mais rien ne vint alors. Il tira sur +nous en pleine négociation. Cela força d'Estrées à l'attaquer et le +battre, avec tout le <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> respect possible. La ville fut emportée +sans peine, voulant l'être et tout le peuple étant pour nous. Bagni, +réfugié au château, se rendit deux jours après et fut honorablement +renvoyé avec ses drapeaux. On ne lui garda que les blessés pour les +soigner et les nus pour les habiller; tous auraient voulu se faire +prendre (décembre 1624).</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> CHAPITRE XXII<br> +<span class="smcap">L'EUROPE EN DÉCOMPOSITION—RICHELIEU FORCÉ DE RÉTROGRADER<br> +1625-1626</span></h2> + +<p>Galilée, en 1610, avait eu sur le ciel son coup d'œil de génie. +Richelieu eut le sien sur la terre en 1624.</p> + +<p>Que vit ce Galilée de la situation politique? Des étoiles nouvelles? Non +pas, mais une étoile qui filait.</p> + +<p>Il comprit le néant de Rome.</p> + +<p>Et cela au moment où les événements donnaient au pape une énorme +importance dans l'opinion, au moment où les vainqueurs de la Bohême et +de l'Allemagne dressaient le trône du légat romain, le constituant +maître et des âmes et des biens, le dictateur de la victoire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> Le beau neveu de Grégoire XV, monsignor Ludovisio, prince +élégant, favorisé des dames, venait d'élever le <i>Gesù</i> et la +<i>Propagande</i>. Sous Urbain VIII, poëte agréable et anacréontique, ces +deux maisons fleurirent de plus en plus et furent le double Capitole de +la Rome d'Ignace. Dans l'une, on organisa la police du globe; dans +l'autre, ses conquêtes. Le grand mensonge des missions aux terres +païennes commença là. Voyez les gasconnades du Tite-Live de la Gascogne, +le grand Florimond de Raemond. Tendres pour les Chinois, terribles pour +l'Europe, sortirent de là tous ces prêcheurs qui allaient derrière les +armées de Waldstein avec les loups et les vautours.</p> + +<p>Ce qu'il y eut d'habileté dans tout cela ne doit pourtant pas faire +oublier ce qui facilitait les choses. Je veux dire le grand côté +financier de l'affaire. Si ces charmants Jésuites furent si persuasifs, +gagnèrent les rois, les cours, les belles dames, jusqu'aux laquais, +c'est qu'ils s'adressaient à des gens qui comprenaient très-bien qu'il +s'agissait d'une translation de la propriété. Arrêtez donc une +révolution qui marche par la furie des lois agraires!</p> + +<p>Maintenant je laisse nos critiques apprécier la littérature des +Jésuites. Elle est forte en rébus, incomparable en acrostiches, sublime +en calembours. J'admire Cotton, j'admire l'<i>Imago primi sæculi</i>. Mais +l'éloquence de ces Pères bien autrement éclate dans l'<i>Édit de +restitution</i>, qui ruine moitié de l'Allemagne au profit de l'autre, dans +la <i>Révocation de l'édit de Nantes</i>, qui fit pleuvoir la manne des +confiscations protestantes dans les poches trouées de la noblesse +catholique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> En conscience, Tilly, Waldstein, etc., avaient bon temps, quand +tous les princes protestants avaient peur du protestantisme, voyant la +république au fond. L'Angleterre ne fit rien. Pourquoi? Parce que son +roi protestant adorait les Espagnols, estimait les Autrichiens. Les +princes luthériens d'Allemagne se gardèrent de s'associer à la Hollande, +ce qui les eût sauvés, craignant que leurs sujets ne se fissent +Hollandais, qu'ils ne fussent tentés par la grandeur subite et +l'enrichissement prodigieux de la nouvelle république.</p> + +<p>Tout cela, en réalité, rendait ces intrigues et ces carnages assez +difficiles, et la papauté n'eut pas beaucoup à suer. Le curieux, c'est +qu'elle fut très-souvent l'obstacle de ce qu'on faisait pour elle. À +travers toute cette fantasmagorie de Propagande et de Gesù, de conquête +universelle, etc., on voit au fond du Vatican, quoi? Un petit vieillard +chagrin, Italien avant tout, prince avant tout, oncle avant tout, qui +emploie vite le peu de temps qu'il a à acquérir un morceau de terre pour +le Saint-Siége ou ses neveux. Les trois papes florentins n'ont pas fait +autre chose. Paul IV appelait jusqu'aux Turcs pour sa petite affaire de +Parme. Sixte-Quint tourne le dos à la grande <i>Armada</i>, à la Ligue; il ne +regarde que l'<i>Agro romano</i>. Clément VIII veut Ferrare; Urbain VIII, +Urbino. L'Europe est pour eux secondaire.</p> + +<p>Richelieu vit ces misères à fond, de part en part.</p> + +<p>Il vit cette politique tremblotante, qui ne tirait plus de force de la +religion, mais d'un reflet de la royauté. L'Autrichien, l'Espagnol, +exhaussaient et surexhaussaient, pour leur intérêt propre, la casuelle +idole qui <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> ne se sentait pas bien en sûreté sur leurs épaules +et s'effrayait de la hauteur.</p> + +<p>Il vit qu'on pouvait aller à eux, et qu'ils reculeraient.</p> + +<p>Il vit qu'on pouvait donner ce coup au pape, et qu'il le garderait.</p> + +<p>Que la France pouvait risquer contre l'Espagnol ce qu'avait risqué la +Savoie. Le petit prince des marmottes avait par deux fois embarrassé ce +fastueux empire, «où ne se couchait jamais le soleil.»</p> + +<p>L'Espagne d'alors, avec ses grands mots, ses grands airs, était un +gouvernement de loterie, d'aventure et d'aventuriers. Une fois, ils +s'entendent avec des voleurs pour brûler Venise. Leur bonheur, en +Hollande, c'est Spinola, un aventurier Italien. Et, s'il leur faut un +diplomate dans la plus grande affaire, ils vont chercher un peintre, le +Flamand Rubens.</p> + +<p>Richelieu n'opinait pas mieux de l'Autrichien, Ferdinand II, qui tombait +tout à plat si on détachait la Bavière.</p> + +<p>Richelieu y travaillait, et, d'autre part, regardait quel secours la +France pouvait tirer des princes protestants contre la maison +d'Autriche. Lui, leur ennemi, qui écrivait contre eux, il voyait bien +que, sans eux, on était perdu.</p> + +<p>Malheureusement la Hollande était toute désorientée, divisée contre +elle-même. Le chef des modérés, le continuateur du tolérant esprit de +Guillaume, Barneveldt, ami de la liberté, de la paix et protecteur des +catholiques, avait adouci l'esprit public, trop tôt, en plein péril. Le +parti de la guerre s'était réfugié dans une <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> doctrine de +guerre, le sombre calvinisme, qui jadis l'avait fait vaincre. C'est tout +à lait l'histoire de la Gironde et de la Montagne. Barneveldt ne +trahissait point (pas plus que la Gironde), mais ses molles doctrines +livraient le pays. Il se trouvait à la tête du parti que nous dirions +fédéraliste, du parti des provinces qui n'obéissait point aux États +généraux, qui soutenait la division, la non-centralisation, la faiblesse +devant l'ennemi, Barneveldt meurt, comme hérétique et traître. Mais +l'auteur de sa mort, Maurice, n'en réussit pas mieux. Les provinces +repoussent l'unité. Ceux qui l'aidèrent à perdre Barneveldt le +regrettent maintenant, détestent le <i>tyran</i>. Maurice, qui avait sauvé +dix fois la Hollande, ne pouvait croire qu'il fût haï. Un jour qu'il +passait à Gorcum, à midi et en plein marché, il salue, et personne ne +met la main au chapeau; tous le regardaient de travers. On vit alors une +chose grande, morale, terrible. Cet homme, immuable aux fatigues, aux +périls, avait eu toujours le sommeil profond; il était gras (Spinola +maigre). Tout à coup il changea. Il n'avait vécu que d'honneur, de +popularité. Il maigrit et mourut (avril 1635). La Hollande en fut-elle +relevée? Point du tout. Elle avait eu deux têtes, et les avait coupées. +Elle resta un moment très-faible.</p> + +<p>L'Angleterre n'était guère moins malade. Lisez les sonnets de +Shakspeare, si beaux et si bizarres. Vous y entrevoyez la décomposition +d'un monde. Et il y en a aussi quelque chose dans ses comédies. Ses +hommes femmes et ses femmes hommes, ce dévergondage d'esprit montre un +pays bien fatigué. Tristes équivoques <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> d'imaginations maladives +(historiques pourtant, voyez le beau Cinq-Mars et le beau Buckingham, +etc.), elles disent la fin d'une société qui ne veut plus de la nature. +Où est dans tout cela la tradition pure de la <i>Merry England</i>, cette +joyeuse Angleterre de Drake, qui se moqua de l'<i>Armada</i>? Une autre naît, +je le sais, sombre et forte, qui donnera Cromwell et les États-Unis. +Mais elle naît lentement, sous le poids écrasant de l'<i>Église établie</i>. +Richelieu s'aidera peu là-bas des Puritains, contre lesquels il lui +faudra combattre en France.</p> + +<p>L'Angleterre enrichie était devenue prodigieusement économe pour l'État. +Elle s'en excusait en disant que ni Jacques ni Buckingham ne lui +inspiraient confiance. Buckingham, il est vrai, sorti d'une famille de +fous enfermés, mérita plusieurs fois de l'être. Dans son étonnant voyage +en Espagne où il mène le jeune Charles I<sup>er</sup> aux pieds de l'infante, +lui il prend pour infante la femme du premier ministre, Olivarès. +Celui-ci avait dit: «L'Espagne ne refusera <i>rien</i> à l'Angleterre.» +L'Anglais le prit au mot, et crut que sa femme en était. Mais l'altière +dona, indignée de cette sottise insolente qui croyait vaincre en un +quart d'heure, mît une fille à elle au rendez-vous. Cette fille-là sauva +l'Europe d'un extrême danger. Buckingham, conspué, n'eut qu'à s'enfuir. +L'Angleterre, qui allait s'unir à l'Espagne se tourna dès lors vers la +France.</p> + +<p>Événement heureux pour Richelieu, s'il avait pu en profiter, comme eût +fait Henri IV. Mais il n'était pas roi, il n'était même pas encore le +Richelieu qu'il fut plus tard. Le pape et les Bérulle l'obligèrent de +faire <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> aux Stuarts des conditions terribles de mariage qui +ébranlaient leur dynastie, rendaient l'alliance française odieuse, +partant stérile. Un évêque, qui revenait d'Angleterre, avait donné à nos +dévots des espérances exagérées. Jacques l'avait laissé officier en +plein Londres, confirmer en un jour dix-huit mille catholiques devant la +foule curieuse, irritée, mais muette.</p> + +<p>Les nôtres, qui ne connaissaient pas la profondeur de haine que +l'Angleterre garde au papisme, crurent, d'après cela, qu'on pouvait tout +oser. On exigea «que les enfants, <i>même catholiques</i>, succéderaient, et +que la mère les élèverait jusqu'à treize ans.» On exigea «que la jeune +reine amenât un évêque, que cet évêque et son clergé <i>parussent dans les +rues sous leur costume</i>.» Même, pour triompher des résistances trop +raisonnables du prince de Galles, on fit cette chose inconvenante de lui +faire demander <i>par Henriette</i> «de dispenser les catholiques du +serment,» serment modéré, politique, dont Jacques avait déjà écarté tout +ce qui pouvait alarmer les consciences. Henriette arrivait là de façon +bien sinistre! Avant de s'embarquer, elle exigeait que Charles préparât +son procès, jetât la première pierre de son échafaud de Whitehall!</p> + +<p>Comment voulait-on que Jacques et Charles fissent digérer cela au +Parlement? Il eût fallu du moins que Richelieu pût leur accorder un +signe qui honorât le mariage devant l'Angleterre et fît espérer un +secours puissant pour le gendre de Jacques et les protestants +d'Allemagne. Il ne le pouvait pas. Nos dévots ne l'eussent pas permis. +Il se serait perdu près du clergé de France, qu'il opposait au pape. Il +n'eût pu continuer <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> ses négociations pour séparer la Bavière de +l'Autriche. N'osant donner des hommes, il donna de l'argent. Il promit +pour six mois un subside au partisan Mansfeld, que Jacques envoyait en +Allemagne, et encore à condition que Mansfeld ne passerait pas par la +France. Enfin, il subventionna le roi de Danemark, que les protestants +d'Allemagne se donnèrent pour chef (mars 1625).</p> + +<p>Qu'il ait osé tout cela dans les tremblants commencements d'un pouvoir +disputé, cela étonne, et surtout au moment où le vent du midi lui +apportait de Rome une tempête à le déraciner. Après l'affaire de +Valteline, le pape avait eu peur d'abord. Il crut voir monter aux +murailles Bourbon, Frondsberg. Et il pria Bérulle d'aller vite apaiser +le roi. Puis, ne voyant rien venir, la peur fit place à la colère. Ses +Barberini ne parlaient que d'excommunier, foudroyer, écraser. Le neveu +régnant supposa que le bonhomme Bérulle ne parlerait pas assez haut. +Lui-même, de sa personne, se mit en route; armé des pouvoirs de +l'Église, les poches pleines de bulles, il s'achemina vers la France, +curieux de voir si Richelieu l'attendrait de pied ferme, ou plutôt sûr +de le trouver à la frontière, repentant et la corde au cou.</p> + +<p>Celui-ci, en réalité, avait à soutenir d'étranges assauts. Louis XIII ne +s'habituait pas à cette situation nouvelle de faire la guerre au pape. +La reine mère lui en faisait honte, et Bérulle, sans doute, de ses +soupirs et de ses larmes, remuait sa conscience. Un matin, le roi, +brusquement, dit à Richelieu: «Il faut en finir.» (Mars 1625.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Mais bien loin d'en finir, celui-ci s'endurcissait tellement, +que, le 25 encore, il signa le traité du Nord avec les ennemis du pape, +le Danois et les Allemands.</p> + +<p>Quel était donc cet homme qui violentait ainsi la conscience de son roi? +Grand problème qui m'a souvent absorbé, et je n'en serais jamais sorti, +si je n'avais lu dans la belle publication de M. Avenel (t. II, p. 207) +une pièce écrite un peu plus tard, mais qui explique tout. On voit que +Richelieu avait ensorcelé le roi.</p> + +<p>Par talisman, philtre ou breuvage? par l'anneau enchanté qui, dit-on, +troubla Charlemagne? Non, par la caisse des finances.</p> + +<p>Louis XIII n'avait jamais vu d'argent, et Richelieu lui en fit voir.</p> + +<p>Ce fut un coup de théâtre analogue à celui de Sully, cet autre magicien, +quand du pied il frappa la terre, et que l'argent jaillit pour Henri IV +émerveillé.</p> + +<p>Le revenu, qui diminuait tous les ans, augmenta tout à coup. +Indépendamment d'une enquête contre les financiers, ressource passagère, +Richelieu alla droit aux sources régulières, aux comptables, aux +receveurs, et il se mit à compter avec eux. Ils furent bien étonnés. +Quand on leur demandait de l'argent, ils prétendaient toujours avoir +fait des avances, disaient qu'on leur devait plutôt, offraient de prêter +et prêtaient au roi à usure l'argent même du roi.</p> + +<p>Ce jeu cessa avec un homme sérieux, qui ne plaisantait pas, qui tira +tout à clair lui-même. Homme net, avant tout, et, bien plus, d'une +générosité altière, qui, par exemple, en prenant la marine, gagna un +<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> profit de cent mille écus et en fit cadeau à l'État.</p> + +<p>Louis XIII n'aimait pas ce visage pointu, mais il restait persuadé que +le disgracier, c'était rentrer dans l'indigence où Concini l'avait tenu, +dans la honte où le mit de Luynes, sous les sifflets de Montauban.</p> + +<p>Donc, ferme sur sa caisse, Richelieu attendit le légat et la foudre.</p> + +<p>Cette sécurité stoïcienne allait si loin, qu'il s'obstinait à ne pas +vouloir armer contre nos protestants, qui avaient fait une prise d'armes +maladroite et malencontreuse au moment même où Richelieu faisait la +guerre au pape.</p> + +<p>Leur conduite, à ce moment, a indigné la France. Voici pourtant comment +la chose se passa.</p> + +<p>Les deux frères, Soubise et Rohan, ne pouvaient pas savoir, le 17 +janvier, dans la Charente, que du 1<sup>er</sup> au 10 janvier on eût chassé des +Alpes les garnisons pontificales. Ils ne voyaient point cela. Ce qu'ils +voyaient, croyaient, c'étaient les mensonges politiques de Richelieu, +qui, voulant se faire pardonner ses alliances protestantes, disait +partout qu'il soudoyait Anglais et Hollandais pour isoler la Rochelle, +que tôt ou tard il attaquerait. Et, pour mieux le faire croire, il avait +dans la Charente quelques petits vaisseaux.</p> + +<p>Si tous nos catholiques du Louvre, Bérulle, la reine mère, qui vivaient +avec Richelieu, se trompaient à cela, combien plus nos huguenots! +Lui-même, en ses Mémoires, avec colère, il se demande comment ils purent +l'attaquer dans un tel moment. Il est facile de le lui dire. Parce que +la fausse paix de 1622 avait été une guerre; parce qu'on en avait +profité pour bâtir <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> une citadelle à Montpellier; parce qu'aux +portes de la Rochelle, dans l'île de Ré, on élevait un fort pour la +tenir sous le canon; parce qu'on avait mis là, un homme altéré de leur +sang, l'ex-protestant Arnaud; parce qu'en Ré on avait brûlé vif un +pauvre tisserand; parce qu'on avait lancé le peuple pour les massacrer à +Lyon, et pour brûler ici leur temple de Charenton; parce que le +magistrat allait chez les mourants les sommer de se confesser; enfin, +parce qu'en toute la France la grande chose qui était leur joie, leur +force et, disons mieux, leur âme, leur avait été retirée: <i>la liberté du +chant</i>, et la consolation des psaumes!</p> + +<p>Les raisons, certes, d'armer ne manquaient pas. Le moment était mal +choisi. Richelieu le fit dire à Rohan par Lesdiguières. Mais celui-ci, +qui tant de fois avait trompé, ne fut pas cru le jour qu'il disait vrai. +Rohan et Soubise persistèrent, malgré la majorité des protestants, qui +ne voulaient pas bouger, malgré la Rochelle, qui, étouffée, ruinée dans +son commerce, s'obstina pourtant dans la paix. À grand'peine, Rohan +souleva un coin du Languedoc.</p> + +<p>Ce qui devait l'affermir dans la guerre, c'est que le mariage +d'Angleterre, loin de favoriser les protestants, fut fastueusement +arrangé comme une invasion catholique. Buckingham, qui était venu à +Paris, y recommençait ses folies espagnoles. Il faisait l'amour à Anne +d'Autriche, qui, n'ayant que les restes de madame d'Olivarès, eût dû se +trouver peu flattée; mais point: elle fut très-attendrie. Tout le monde +sait comment le fat se mit à la mode; histoire qui cote la cour à sa +valeur, et la bassesse du temps. Il parut en habit <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> brodé de +perles mal cousues, qui se semaient sur les chemins pour tenter +l'assistance. À Madrid, on se serait cru insulté! Ici, on le trouva +très-bon; les plus huppés ramassaient dans la crotte.</p> + +<p>Retz dit que Buckingham brusqua son succès près de la reine, qu'à peine +arrivé, il vainquit. Aux adieux, à Amiens, ce fou furieux se porta +publiquement sur elle aux dernières entreprises. Il outragea la France, +et il trahissait l'Angleterre, livrant ses vaisseaux protestants pour +faire la guerre aux protestants.</p> + +<p>Ce fut un Guise, pour bien renouveler là-bas le fatal souvenir de la +parenté des Guises avec les Stuarts, qui épousa la petite reine +Henriette à Notre-Dame de Paris et la mena à Londres. Superbe cavalcade +de prêtres et moines, et religieuses sur leurs mules, toute une <i>Armada</i> +ecclésiastique.</p> + +<p>La reine trouva triste et sauvage le pays et le peuple, odieuse la +simplicité grave des insulaires. Son sérieux époux, Charles I<sup>er</sup>, +figure roide et altière, où respirait le froid du Nord (par sa mère, il +était Danois), lui plut très-médiocrement. Et elle commença tout de +suite la petite guerre. Elle était bien stylée d'avance, et Bérulle ne +la quittait pas. Charles se trouva avoir dans son lit une zélée +catéchiste, triste, sèche, disputeuse, qui ne donnait rien pour rien, et +mettait l'amour aux jeûnes de la controverse.</p> + +<p>Elle n'avait nul égard au temps, au danger de son mari, qui n'achetait +les subsides du Parlement que par des sévérités religieuses. Elle avait +droit d'avoir vingt-huit chapelles dans les châteaux. Mais le plus +scabreux était celle de Londres. Elle exigea d'y réunir <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> les +catholiques. Ils vinrent en foule. Alors elle voulut une église.</p> + +<p>Cependant, c'était elle qui se plaignait et se faisait plaindre. Tout +retombait sur Richelieu. Le légat Barberini était à Paris, et le +ministre dans un extrême péril. Il parut là dans sa grandeur, mit bas +l'habit de fourbe sous lequel il avait grandi. À chaque demande du +légat, il opposa un <i>non</i> respectueux, mais ferme, fort clair et sans +ambages.</p> + +<p>Barberini avait commencé par une demande naïvement espagnole: «Une +suspension d'armes,» pour que l'Espagne pût réunir ses forces. Et +Richelieu répondit: <i>Non</i>.</p> + +<p>Barberini se retira sur la simple demande de la liberté du passage pour +les troupes espagnoles, avec satisfaction au pape pour la forme impolie +avec laquelle ses hommes avaient été mis à la porte. Mais Richelieu dit +encore: <i>Non.</i></p> + +<p>Alors Barberini jeta sa barrette et pleura.</p> + +<p>Ce qui l'humiliait le plus, c'est qu'il ne trouvait aucune prise dans le +public. Tout le monde paraissait ravi de ce coup reçu par le pape. Par +cette seule petite affaire (qui ne coûta pas un million, ni, je crois, +un seul homme), Richelieu avait conquis une grande position nationale. +On a vu, en 1620, que les soldats disaient à Ravaillac qu'ils croyaient +faire bientôt la guerre au pape, et en étaient charmés. Cela permet +d'apprécier ce qu'on veut nous faire croire de la grande dévotion du +temps. Quand Henri IV mourut, le peuple de Paris dit qu'il défendrait +Charenton, protégerait les huguenots. M. de Guise, ce jour-là, avait +beau saluer <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> la foule; personne n'y faisait attention. Puis, +dix années après, quand on lança sur Charenton une bande de laquais et +de mendiants, quand les Jésuites de la rue Saint-Antoine se tenaient sur +leur porte pour passer la bande en revue et lui mettre du cœur au +ventre, l'histoire nous assure gravement que ces drôles étaient <i>tout +Paris</i>, que la ville de Paris était encore ligueuse à cette époque, et +que ce grand bruit eut lieu pour l'amour de je ne sais quel Guise tué +dans la guerre des protestants à deux cents lieues de là. S'il en est +ainsi, qu'on m'explique comment, trois ans après, ce légat, à Paris, +n'en reste pas moins seul. Ce bon peuple dévot qui vient de brûler +Charenton, où donc est-il? Et ne devrait-il pas faire tous les jours des +feux de joie devant l'hôtel de M. le légat? Mais c'est tout le +contraire. S'il y a joie, c'est pour le soufflet que vient de recevoir +le pape. Richelieu s'en soucie si peu et croit tenir si bien le roi et +tout, qu'il prend le temps d'être malade, s'en va à la campagne. Le +légat solitaire n'a de consolateur qu'un autre solitaire, oublié dans +Paris, l'ambassadeur d'Espagne, M. de Mirabel.</p> + +<p>L'homme de Rome était aux abois. La reine mère ne soufflait plus, ayant +son âme à Londres. On la rappela en hâte, cette âme saintement +intrigante. Bérulle saute le détroit. Ni Buckingham là-bas, ni Richelieu +ici, n'avaient prévu ce coup. Le saint homme, pour piquer le roi, prit +justement la pointe dont usait si bien Richelieu, <i>l'honneur de la +couronne</i>. Il lui montra l'Anglais qui se moquait de lui, maltraitant +Henriette, persécutant les catholiques. Pourquoi les ménagerait-il +<span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> lorsque, chez le roi très-chrétien, un cardinal persécute le +pape?... Cela agit. Le roi jura que son beau-frère s'en repentirait, et, +pour l'affaire du pape que traînait Richelieu, il dit à Bérulle d'en +finir.</p> + +<p>Avec celui-ci, la chose alla vite. Pendant que Richelieu se met en route +pour revenir, déjà tout est fini. Bérulle a bâclé un traité, plein +d'équivoques. «Les Grisons restent souverains, <i>sauf le cas</i> où les +Valtelins se croiraient lésés comme catholiques. Le roi de France aura +seul les passages, <i>sauf le cas</i> d'une guerre des Turcs, où l'Espagnol +voudrait aller secourir l'Autrichien.» Or, ce cas était tout trouvé, +l'Autriche étant alors aux prises avec le Transylvain, allié des Turcs. +Les Espagnols, sous ce prétexte, eussent à l'instant même repris les +passages.</p> + +<p>Guéri par la colère, Richelieu revient, déchire le traité, en appelle à +la France (il demande une assemblée de notables) et au clergé même de +France. Sa prise sur le clergé, c'était une victoire qu'il venait de +gagner sur le protestant Soubise avec les vaisseaux d'Angleterre et de +Hollande (15 septembre 1625.)</p> + +<p>Les Notables, princes, ducs et pairs, cardinaux, maréchaux, délégués des +Parlements, membres de l'Assemblée du clergé (qui siégeait déjà à +Paris), votèrent comme un seul homme pour Richelieu.</p> + +<p>La reine mère, Bérulle et le légat faisaient triste figure, restant +seuls pour la paix, seuls bons et fidèles Espagnols, devant une +assemblée toute française. L'abandon du clergé surtout outrait le légat. +«Et toi aussi, mon fils!» Il fit un coup désespéré. Sans dire adieu, il +part (23 septembre), tirant décidément l'épée, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> et résolu de +faire des levées de troupes, pour qu'on vît qui l'emporterait de la +maison de France ou de celle des Barberini.</p> + +<p>Richelieu fit courir après par politesse; mais il ne s'en souciait +guère, ayant la France avec lui. Il amusait alors les Notables d'un +projet superbe de réforme utopique, de ces choses agréables et vaines +dont se régalent volontiers ces grandes assemblées. Il est curieux de +voir l'idéal de Richelieu.</p> + +<p>Cela commence d'abord de façon pastorale, le roi veut imiter saint Louis +jugeant sous un chêne; chaque dimanche et fête, à l'issue de la messe, +il donnera audience à tout venant, et recevra toute requête, que +reprendra le demandeur, «avec réponse au pied,» le dimanche suivant.</p> + +<p>La généralité des affaires se traitera par quatre hauts conseils. Mais à +tout seigneur tout honneur: au plus haut conseil, trône le clergé; +quatre prélats et deux laïques seulement le forment pour aider le roi à +nommer aux bénéfices, et, «en général, pour tout ce qui peut intéresser +sa conscience.» Voilà la conscience du roi administrée en république, et +en république d'Église.</p> + +<p>Le même esprit républicain perce dans l'organisation régulière qu'il +veut donner aux conciles provinciaux. Ils deviendront les juges du +clergé en dernier ressort.</p> + +<p>À tout curé au moins trois cents livres par an, équivalant aux douze +cents que leur donne la Constituante de 89.—Moins d'ordres mendiants, +moins de Capucins.—Cloîtrer les monastères de filles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> Le roi réduit tellement sa maison, qu'il reviendra à la dépense +d'Henri III.—Plus de vénalité d'offices.—Plus d'acquits au comptant; +le roi se ferme le Trésor.—Plus de vagabondage, taxes des +pauvres.—Moins de colléges, moins de lettrés pauvres (d'abbés faiseurs +de vers, de prestolets solliciteurs, etc.)—Moins de luxe. Chacun, +réduisant sa dépense, supprimant les clinquants italiens et passements +de Milan, n'aura plus à chercher de <i>mauvaises voies</i> pour se refaire. +Quelles voies? Le bon roi Jacques dit haut ce que Richelieu pense: que +le gentilhomme ruiné venait en cour spéculer sur sa femme.</p> + +<p>Cet âge d'or sur le papier charma tellement le public, que trois corps à +la fois, l'Assemblée du clergé, la Sorbonne et le Parlement, +poursuivirent vivement les pamphlets papistes, espagnols, qu'on lançait +contre Richelieu. Et le Parlement avec tant de violence, que Richelieu +n'eut qu'à le contenir.</p> + +<p>Il n'avait pris tant d'ascendant sur le clergé qu'en le leurrant d'une +chose qu'il ne voulait pas faire, d'une guerre contre la Rochelle. +Qu'aurait fait cette guerre? Elle aurait forcé l'Angleterre à se +déclarer contre lui; elle eût disloqué sa ligue du Nord (Hollande, +Suède, Danemark, Allemagne). Les amis de l'Espagne, Bérulle, la reine +mère, ne désiraient pas autre chose. Ils le poussaient à la victoire +fatale qui brisait tous ses plans, le brouillait avec les Anglais, +Richelieu tremblait de vaincre. Et lui-même, en novembre, il offrit la +paix aux huguenots, ce qui mécontenta le clergé et lui fit retirer en +partie l'adhésion étourdie qu'il lui avait donnée contre le pape.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Il désirait avoir la main forcée par les Anglais, pouvoir dire +qu'il n'avait pu leur refuser de traiter avec les huguenots. Il fit +venir en décembre des ambassadeurs d'Angleterre, qui prirent l'affaire +en main et avancèrent la chose. Mais d'autant plus Bérulle, la parti +espagnol, voulait brusquer la paix avec l'Espagne. Ils remuaient le roi +par le scrupule de pousser cette guerre d'Espagne que le pape maintenant +faisait sienne et voulait reprendre en son nom. Ils crurent le roi pour +eux sur quelques mots d'aigreur qui lui échappèrent contre Richelieu, et +ils en prirent l'audace de faire la paix sans pouvoir. La reine mère dit +à la femme de notre ambassadeur, Fargis de Rochepot (ennemi de +Richelieu), qu'il pouvait signer le traité <i>in ogni modo</i>. Le traité que +signa Fargis, c'est justement cet amas d'équivoques que Bérulle avait +minuté trois mois avant, et que Richelieu avait déchiré, «Les Grisons +restaient souverains, <i>à moins que</i> les Valtelins ne se disent lésés +dans leur religion.» Et ils l'auraient dit à coup sûr.</p> + +<p>Ce beau traité, conclu (disons plutôt comploté, conspiré) entre Olivarès +et Fargis, vient en janvier au Louvre. On s'est passé du roi, on s'est +passé de Richelieu. Celui-ci tombe à la renverse. Il se trouvait que nos +amis et alliés, les Anglais, alors à Paris, sans lesquels on traitait +ainsi avec l'Espagne, allaient passer pour traîtres à Londres. Quelle +force donnée au procès que déjà les Communes commençaient contre +Buckingham? Charles I<sup>er</sup> était forcé de devenir le mortel ennemi de la +France. Le but de Rome était atteint.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Qu'allait dire tout le Nord? Qu'allait dire l'Italie? Venise ne +s'était compromise que pour avoir quelque sûreté contre l'Autriche, et +la Savoie ruinée, que pour s'indemniser sur Gênes. Et tous étaient +sacrifiés. La France traitait pour elle seule.</p> + +<p>Le panégyriste de Bérulle, l'abbé Tabaraud (d'après d'autres plus +anciens, et non plus sages), assure que c'était Richelieu même qui avait +poussé Fargis, sauf à le démentir, que lui-même voulait ce traité qui +lui troublait tous ses plans. Heureusement ses lettres sont là, et son +très-sérieux éditeur, M. Avenel, d'après les pièces, a remis l'affaire +en lumière (t. II, p. 90).</p> + +<p>On lava la tête à Fargis. On raccommoda le traité, mais comment? On en +laissa tout le venin, les Grisons ne gardant de leur souveraineté qu'un +petit souvenir, un cens de vingt-cinq mille livres par an que leur +payerait la Valteline. Celle-ci, petite république catholique, eût +laissé, à coup sûr, passer et repasser les Espagnols tant qu'ils +auraient voulu.</p> + +<p>Deux choses décidèrent Richelieu à accepter cette œuvre de ses +ennemis.</p> + +<p>D'abord, il avait su faire consacrer le droit des Grisons par les +Suisses, qui se firent fort de les mettre en possession de la Valteline.</p> + +<p>Deuxièmement, le pape armait contre la France. Son drapeau, avec +l'Espagnol, reparaissait aux Alpes. Et, quelque ridicule que cela fût, +Richelieu en était embarrassé. Qu'eût dit le confesseur du roi? et +comment la conscience de Louis XIII se fût-elle arrangée de cette guerre +obstinée contre le pape?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> Donc, il céda, et endossa l'indignation et le mépris de +l'Europe, proclamé traître par tous ses alliés.</p> + +<p>La chose aujourd'hui est plus claire. En cette singulière affaire, il y +avait un fourbe et un saint. Le fourbe, Richelieu (à juger par les +précédents); le saint, Bérulle. Mais ce fut le saint qui mentit.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> CHAPITRE XXIII<br> +<span class="smcap">LIGUE DES REINES CONTRE RICHELIEU—COMPLOT DE CHALAIS<br> +1626</span></h2> + +<p>Dans la terrible solitude où cette paix traîtresse mit Richelieu, +brouillé avec tous ses amis (Angleterre et Hollande, Savoie, Venise et +Grisons même), haï du pape, qui gardait son soufflet, amorti en Europe, +affaibli à la cour, mystifié par un sot (Bérulle), il commença à +regarder inquiètement sur quoi il s'appuierait, et il eut une idée +lâche, dont il se confesse lui-même.</p> + +<p>Ce fut de s'adresser à la Bavière, à la ligue catholique d'Allemagne, +d'obtenir du Bavarois même, du vainqueur, le rétablissement du vaincu, +le Palatin. Mais quel rétablissement! À quelles conditions! Il +demanderait pardon à l'Empereur, il payerait trois millions, <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> +il laisserait son titre d'électeur au Bavarois, à moins que lui Palatin, +le chef des calvinistes, ne se fît catholique. Et, tout cela fait, quel +en serait le fruit? Le Palatinat garderait-il la liberté de religion? +Point du tout. Dans ce pays tout calviniste, le calvinisme <i>ne serait +que toléré</i>, et encore <i>dans une ville</i>, résidence du Palatin!</p> + +<p>Ce bel arrangement ne déplut pas au Bavarois. Seulement il eût voulu un +article de plus: c'était que Richelieu désarmât le Danois et la ligue +protestante, que le lion se fit arracher dents et ongles préalablement, +après quoi on eût pu l'assommer à coups de bâton.</p> + +<p>Richelieu conte lui-même la honteuse négociation, et paraît se féliciter +d'avoir trouvé ce vain expédient. Ce qui fait bien sentir que ce +mécanicien, qui rêvait la balance, les poids et contre-poids, enfin +toute la pauvre machine, de la politique moderne, eut peu le sentiment +des forces vives, des passions dont vit l'humanité.</p> + +<p>Qui ne voyait la réaction catholique, cette terrible armée en marche, +qui allait engloutir le Nord, avançant comme un élément, avec les forces +aveugles non-seulement du fanatisme, mais, ce qui est bien pis, d'un +changement général de la propriété? Contre un tel phénomène, contre la +création d'une armée de cent mille voleurs qu'à ce moment l'Autriche +opérait par Waldstein, on se fût amusé à bâtir cette petite digue!... +Triste conception! Le Bavarois, vainqueur parce qu'il avait servi +jusque-là la révolution, eût été impuissant le jour qu'il lui eût fait +obstacle.</p> + +<p>Lui-même, Richelieu, personnellement, n'avait nul arrangement possible, +haï du parti espagnol comme <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> apostat et renégat, et du parti +anti-espagnol pour sa récente trahison.</p> + +<p>En 1626, il était arrivé au point où parvint Henri IV en 1606. De toutes +parts, on conspirait sa mort. Ses livres contre les protestants, ses +tendresses pour les Jésuites, ses ménagements pour les demi-jésuites +(Oratoriens), ne lui regagnaient personne. Toutes les cours étaient +travaillées contre lui. Le grand parti dévot, cette année 1626, pour le +faire sauter, opéra une ligue universelle des reines.</p> + +<p>La reine de France entra directement dans un complot pour le tuer.</p> + +<p>La reine d'Angleterre lui brisa l'alliance anglaise.</p> + +<p>La reine mère, Marie de Médicis, sa fille la reine d'Espagne, et +l'infante des Pays-Bas, voulaient lui faire faire, malgré lui, +l'entreprise insensée d'une descente en Angleterre.</p> + +<p>Commençons par Anne d'Autriche. Elle était arrivée à treize ans. Et +pendant trois ans son mari avait oublié qu'elle existât. En 1619, on +avait à grand bruit imprimé dans le <i>Mercure</i>, pour la joie de la +France, que le roi commençait enfin à faire l'amour à la reine. +L'ambassadeur d'Espagne écrivait à Madrid leurs moindres rapprochements. +Tout le monde s'en était entremis, Espagnols et Français. C'est un +spectacle étrange de voir deux monarchies suer, travailler à cela, +pousser ces amants l'un vers l'autre ... Hélas! avec peu de succès.</p> + +<p>Anne était pourtant assez jolie. Quoiqu'elle n'eût que de petits traits, +un méchant petit nez sans caractère, la blanche peau de cette blonde +dynastie lui donnait alors de l'éclat. Altière et colérique, elle ne +faisait rien qu'à <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> sa tête, riait de tout. Et c'est surtout ce +rire qui faisait peur au triste Louis XIII. La rieuse s'était donnée à +une autre, plus légère encore, mais perverse et dévergondée, le type des +coureuses de la Fronde, la duchesse de Chevreuse. Sous cette bonne +direction, elle eut deux ou trois fausses couches. L'Espagne était +désespérée. Elle voyait bien que le mariage ne mettrait pas la France +sous son influence. Mais, s'il n'y avait guère à attendre, de Louis +XIII, on pouvait être plus heureux avec son frère Gaston. L'ambassade +espagnole y songea et poussa la reine. Un matin, de sa part, quelqu'un +dit à Gaston «qu'elle ne veut pas qu'il se marie.»</p> + +<p>Le roi et Richelieu songeaient à lui faire épouser une Guise pour +reprendre à cette famille une part de l'héritage de Montpensier qu'ils +avaient escamoté à la mort d'Henri IV. Mais le mot de la reine, d'une +reine de vingt-quatre ans, à un prince de dix-huit, était bien sûr +d'être obéi. Pour affermir Gaston, on prit son gouverneur Ornano par la +princesse de Condé qu'il aimait. Le roi était déjà mort, au moins dans +leur pensée; la reine se croyait veuve. Richelieu en fut averti. Par +qui? Par le roi même, dont on arrangeait la succession (Lettres de +Richelieu, II, 232).</p> + +<p>Voilà nos étourdis qui commencent à écrire de toutes parts et à chercher +des alliés. Ils signifient leur prochain avénement aux Espagnols, au +Savoyard. Ils tâtent le fils de d'Épernon pour avoir Metz, et le père +même; mais le vieux coquin voulut voir venir les choses.</p> + +<p>Gaston avait exigé qu'on l'admît au conseil, et il voulait encore y +faire entrer Ornano. Le roi fait arrêter <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> celui-ci le 5 mai. +Grand étonnement de Monsieur, cris, fureur. Devant les ministres, il +demande d'une voix hautaine qui a osé donner un tel conseil. «Moi, +monseigneur,» dit Richelieu.</p> + +<p>Gaston, vraie poule mouillée, eût avalé cela. Mais le piqua là-dessus. +Pouvait-il bien devant sa belle-sœur qui voulait le traiter en homme, +se laisser traiter en enfant? L'affaire fut ainsi envenimée par la +Chevreuse, par son amant Chalais (Talleyrand), qui dit que, puisqu'on ne +pouvait se battre avec un prêtre, on pouvait bien l'assassiner.</p> + +<p>Les faiseurs de Mémoires, qui écrivent trente ans après, pour rendre +plus joyeuse cette sanglante affaire, ont supposé que Richelieu lui-même +était amoureux d'Anne d'Autriche, jaloux de Buckingham et de Monsieur, +qu'il avait eu l'impudence de proposer à la reine de suppléer Louis +XIII, que la reine avait exigé qu'il dansât devant elle, etc., etc. +Histoire stupide. Anne d'Autriche, si douce pour les autres, ne l'aurait +pas été pour lui; elle l'eût fait jeter par les fenêtres. Il le savait +et n'était pas si sot. Notez qu'il avait quarante-cinq ans, était +très-maladif, enfin avait chez lui sa nièce, qu'il aimait sans trop de +mystère.</p> + +<p>L'assassinat en question, qu'on a traité comme un hasard, un coup de +tête de cette folle jeunesse, fut, je crois, autre chose. Il est +impossible d'y méconnaître la continuation des entreprises de ce genre +que l'Espagne faisait, ou faisait faire, depuis environ soixante ans. +Assassinats à point, et toujours quand il fallait simplifier une +situation difficile par la mort de l'homme influent. Ainsi Colligny, +ainsi Guillaume, ainsi <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> Henri III, ainsi Henri IV. Procédé +monotone. Mais, quoique peu varié, il avait toujours son effet.</p> + +<p>Le plan, fort simple, était que Gaston, avec son Chalais et toute sa +maison irait dîner chez Richelieu au château de Fleury, et que là, à sa +table, profitant de sa confiance et de son hospitalité, les gens d'épée, +commodément tueraient l'homme sans armes. Les <i>dames</i> (Anne d'Autriche +et madame de Chevreuse) goûtaient ce plan chevaleresque, et tout se fût +réalisé si Chalais n'eût confié son secret à un ami de cour, qui lui +dit: «Si tu ne dénonces, je le ferai moi-même.» Chalais a peur, dit tout +au cardinal, au roi. Cependant, dans la nuit, dès trois heures, arrivent +à Fleury les officiers du prince «pour lui apprêter son dîner.» +Richelieu leur cède la place, et le matin vient chez Gaston lui +reprocher avec douceur de ne pas l'avoir prévenu de l'honneur qu'il +voulait lui faire.</p> + +<p>Cependant il supplie le roi de le laisser se retirer. Le roi dit: «Je +vous défendrai et vous avertirai de ce qu'on dira contre vous.»</p> + +<p>L'affaire était immense, épouvantable, le pendant de l'affaire Biron. +Les deux fils d'Henri IV, le gouverneur de Bretagne, Vendôme, et le +grand prieur, en étaient, et le duc de Longueville. Même le comte de +Soissons, à qui l'on se fiait, à qui Richelieu laissa Paris pendant +qu'il menait le roi en Bretagne; Soissons eût enlevé la grande héritière +qu'on voulait donner à Monsieur. Découvert, il s'enfuit et quitta le +royaume.</p> + +<p>Richelieu attira et arrêta les deux Vendôme. Il fit signer à Monsieur +une sorte de confession où il abandonnait ses amis, et le maria de sa +main. Il l'étouffa <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> dans l'or. Avec ce riche mariage et +l'apanage d'Orléans qu'on lui donna, il eut de rente un million d'alors +(cinq ou six d'aujourd'hui, un capital de cent millions).</p> + +<p>Monsieur se laissa marier, le 5 août; mais cela ne sauva pas Chalais, +qu'on décapita le 19, comme ayant conspiré la mort du roi, ce qui était +faux. Mais son vrai crime, le complot contre l'État, et contre la vie de +Richelieu, aurait paru bien peu de chose. Une seule tête paya pour +toutes. On pria, on supplia; mais le roi resta ferme.</p> + +<p>L'Espagne dut renoncer à faire de la reine un centre d'intrigues. On la +mit presque en charte privée. Humiliée, pardonnée, séparée de la +Chevreuse, qu'on exila, elle ne reçut que des femmes. Le roi défendit de +laisser entrer les hommes, que quand il y serait.</p> + +<p>Mesures très-vigoureuses. Cette affaire de Chalais commençait la grande +œuvre de Richelieu, le nettoiement de la cour et le balayage des +princes. Il avait frappé sur eux en même temps de trois côtés: sur les +bâtards royaux (Vendôme), sur les Condé (Soissons en fuite), sur les +Guise (exil de la Chevreuse). L'héritier même enfin dû trône, Monsieur, +humilié, marié, enrichi et déshonoré. Chacun sentait que celui qui +frappait de tel coups donnait sa tête pour enjeu. La vie de Richelieu +tenait à ce fil sec, qui pouvait tous les jours casser, un roi fiévreux +et valétudinaire.</p> + +<p>Il n'était pas sorti d'affaire, qu'en ce même mois d'août 1626, deux +coups viennent le frapper.</p> + +<p>1<sup>o</sup> La grande défaite du Danois, notre allié, chef des protestants +d'Allemagne (27 août), que Richelieu aidait d'argent, et qui se fait +battre à Lutter. Loin de <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> protéger les autres maintenant, il va +être lui-même envahi par l'Autriche.</p> + +<p>2<sup>o</sup> L'autre coup, en apparence minime, est en réalité terrible, c'est la +brouille complète d'Henriette et de Charles I<sup>er</sup>. Celui-ci en moins de +six mois, sera forcé d'armer contre la France.</p> + +<p>Henriette était une petite brunette, vive, agréable. Elle était d'Henri +IV et non de Concini. Elle naquit du raccommodement de 1608, vrai du +côté d'Henri, très-faux du côté de Marie. L'enfant ne rappela que trop +cet étrange moment. Sensuelle et galante, violemment brouillonne et +têtue. Quand elle passa en Angleterre, elle se fit dévote, prit ce +mariage comme pénitence. Bérulle lui propose pour modèle la pécheresse +Madeleine. Qu'une princesse de dix-sept ans eût déjà tant à expier, +c'était de quoi faire réfléchir Charles I<sup>er</sup> et le refroidir. Mais il +n'y parut pas. Le roi était triste, grondeur, violent, mais honnête +homme et régulier; il revenait toujours. C'est ce qui donna tant +d'audace à la jeune femme.</p> + +<p>Par une belle matinée de printemps, d'une chaleur rare en Angleterre, la +reine, emmenant tout son monde, son évêque et ses aumôniers, ses +religieuses, tout cela en costume et en grande pompe papiste, à travers +Londres émerveillée, se rend au gibet de Tyburn, où furent pendus les +saints Jésuites de la <i>Conspiration des poudres</i>, et là, agenouillée, +elle fait sa prière à ces célèbres assassins.</p> + +<p>Outrage solennel, non-seulement à la religion de l'Angleterre mais à la +morale, à la conscience de l'humanité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> Charles I<sup>er</sup>, qui déjà périssait, qui en était réduit à +dissoudre son parlement, à tenter des emprunts forcés, dans sa terrible +misère, reçut de la main de sa femme cette pierre pesante pour +l'enfoncer dans sa noyade. La scène fut violente contre les prêtres et +les femmes de la reine. «Chassons-les, écrit-il, comme des bêtes +sauvages.» Le 9 août, lui-même lui prononça cette sentence. Elle pria, +pleura, cria. Des cris lui répondirent, ceux de ses femmes qu'on +emmenait. Elle se jette aux barreaux des fenêtres pour les voir encore +et leur dire adieu. Sanglots, clameurs, etc., une scène publique +surprenante dans les mœurs anglaises, où tout se passe sans bruit. Le +roi était mal à son aise, se sentant posé dans ce drame comme l'indigne +et barbare tyran.</p> + +<p>Pour abréger, il arracha des barreaux les mains de la reine, qui +s'évanouit furieuse, et fit écrire partout que ses mains étaient +déchirées.</p> + +<p>Texte excellent. C'était celui même de la terrible Marie Stuart, si +heureusement exploité par les papes. Urbain VIII, à l'instant, saisit la +légende d'Henriette, épouse infortunée de ce Barbe-Bleue britannique. +Sur la donnée un peu maigre, il est vrai, de l'écorchure douteuse, il +rebâtit le grand roman pontifical de l'autre siècle, la conquête de +l'Angleterre par l'Espagne et la France. Il dit expressément à +l'ambassadeur espagnol: «En conscience, votre maître, comme bon +chevalier, est tenu de tirer l'épée pour une princesse affligée.»</p> + +<p>La jeune reine d'Espagne, sœur d'Henriette et fille de Marie de +Médicis, écrivit de sa main au cardinal <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> de Richelieu, +invoquant son secours et sa galanterie pour soutenir les reines +opprimées.</p> + +<p>Autant en écrivait l'infante de Bruxelles. Autant en disait au Louvre la +reine mère. Bérulle s'adressait au cœur du cardinal, à sa piété, bien +sûr qu'en cette grande occasion il agirait comme prince de l'Église.</p> + +<p>Ces instances touchantes, unanimes, eurent un grand effet sur le roi, +qui regardait l'expulsion de ces Français comme un outrage à sa +couronne. De sorte que Richelieu, n'étant plus même soutenu par le roi, +et se trouvant tout seul, dit qu'il goûtait l'entreprise, mais qu'il +fallait d'abord, pour mettre Charles I<sup>er</sup> dans son tort, lui envoyer +une ambassade.</p> + +<p>On envoya à Londres le beau Bassompierre, l'homme de la reine mère, et +avec lui celui de tous les prêtres renvoyés que les Anglais détestaient +le plus, le P. Harlay de Sancy. Bon moyen de brouiller encore. +Bassompierre cependant crut accommoder tout. Mais il y avait une +condition: c'était que Buckingham reviendrait ici faire sa cour à la +reine. Refus du roi. La guerre va éclater.</p> + +<p>Du reste, à part cette folie, la fatalité emportait à la guerre le roi +et le ministre. Le Parlement poursuivait Buckingham avec une colère +méritée, mais aveugle pourtant, avec la ténacité du bouledogue, qui ne +voit plus, n'entend plus, ne sent plus. L'Angleterre ne s'informait plus +des grands intérêts de l'Europe. Elle voulait la peau de Buckingham, et +rien de plus. Celui-ci n'avait chance d'échapper que par cette diversion +de la guerre.</p> + +<p>Richelieu eût eu grand besoin de ne pas rompre <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> avec +l'Angleterre. L'espoir qu'il témoignait au roi (juin 1626) de relever +nos finances était déjà trompé et ses ressources insuffisantes. La +grande défaite du Danois et de l'Allemagne protestante (en août) rendait +l'Autriche et la Bavière maîtresses de la situation. Les Espagnols +tenaient le Rhin. Dans le conflit maritime des États de l'ouest, devant +les grandes puissances navales de l'Angleterre, Hollande et Espagne, +nous seuls nous n'étions pas en garde. Il fallait sans retard organiser +l'armée, créer la flotte. Et cela, avec une France ruinée, chargée d'un +déficit annuel de dix millions, d'une dette exigible de cinquante-deux +millions, avec un pauvre peuple qui (il le dit lui-même) «ne contribuait +plus de sa sueur, mais de son sang.»</p> + +<p>Il n'avait pas fait cette situation. Il n'aurait osé même la +caractériser nettement. Il eût fallu dresser l'accusation de la reine +mère, de tous les favoris, Concini, Luynes, etc., cette perpétuité des +désordres et de vols si soutenue, et j'allais dire si régulière, qu'une +telle accusation eût été celle de la royauté, du gouvernement +monarchique.</p> + +<p>Qu'eût-ce été si une assemblée sérieuse eût regardé au fond? si la voix +nationale de 1614 se fût élevée? Le pouvoir eût été frappé de faiblesse, +au moment où il devait ramasser sa force contre le grand orage +d'Allemagne. Richelieu s'en tint à une comédie de Notables, une petite +assemblée en famille de fonctionnaires et de magistrats.</p> + +<p>Devant des gens si bien appris, tout décidés d'avance à approuver, il y +fallait peu de façon. Il eût pu <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> s'épargner des frais +d'hypocrisie, qu'il fit pourtant (par habitude), <i>réduisant l'impôt</i> de +six cent mille livres, <i>pendant qu'il l'augmentait</i> de plusieurs +millions.</p> + +<p>L'assemblée vota d'un élan la dépense colossale d'une création immédiate +de l'armée et de la flotte, dépense ainsi répartie: un tiers sur le +trésor, <i>deux tiers sur les provinces</i>. À elles d'y pourvoir par les +moyens qui leur seront plus agréables et par des impôts à leur choix. +Avec cela, la réduction de six cent mille francs semblait une +plaisanterie. On les ôtait, il est vrai, sur la taille, impôt des +roturiers, des pauvres. Mais les riches, les nobles et les prêtres, qui +allaient, en chaque province, établir le nouvel impôt, sur qui le +mettraient-ils? Sur le roturier à coup sûr, sur le pauvre, non point sur +eux, sur les riches et privilégiés.</p> + +<p>Là se révèle la situation réelle de Richelieu. <i>Il ne pouvait demander +aux deux classes riches.</i> Prêtre, il ne pouvait prendre aux prêtres. À +peine, sur l'espoir d'exterminer les protestants, put-il tirer trois +millions du clergé. Il osa, en 1631, lui demander les titres de ses +biens, et n'eut qu'un refus sec. Il n'eût pu davantage faire contribuer +la noblesse. Loin de donner, elle mendiait, mais mendiait avec fierté, +menaces, presque l'épée au poing. Elle signifiait, en 1626, que l'État +et l'Église devaient la nourrir, l'État élever ses enfants, l'Église lui +réserver le tiers des bénéfices et faire les frais d'un ordre militaire +de Saint-Louis qui apanagerait ses nobles membres. À ces mendiants +riches et armés, l'État répondit par la voix du roi qu'on aurait bien +soin d'eux, et l'Église leur remplit <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> la bouche dans le courant +du siècle avec les biens des protestants.</p> + +<p>Donc, Richelieu ne pouvait prendre l'argent où il était, et devait le +chercher où il n'était pas. Où? chez les pauvres, dans les entrailles du +peuple, dans sa substance même; de sorte que le pauvre irait toujours +s'appauvrissant et maigrissant. Il réduisit la taille de six cent mille +livres en 1626, et l'augmenta de dix-neuf millions en quatre ans. +Pourquoi? parce qu'il ne pouvait prendre qu'aux taillables, aux +roturiers, aux pauvres.</p> + +<p>À la première proposition sérieuse, Richelieu recula. Un magistrat, qui +n'avait pas le mot de cette comédie, s'avisa de dire qu'on devrait +rendre la taille <i>réelle</i>, non <i>personnelle</i>, faire payer tous les +biens, <i>y compris les biens nobles</i>. Richelieu n'aurait pas été ministre +vingt-quatre heures s'il eût appuyé ce mot. Il le laissa tomber. Il n'y +eut que trois membres pour appuyer la vaine proposition.</p> + +<p>Mais lui, que disait-il? Il feignait un espoir qu'un esprit aussi +positif ne pouvait avoir nullement: «Qu'on ferait face à tout, si on +faisait une réduction sur la maison du roi, et si l'on pouvait racheter +le domaine qui, en six ans, augmenterait le revenu de vingt millions.» +Ressource hypothétique, qui supposait la paix, quand la guerre furieuse +allait grandissant par l'Europe.</p> + +<p>Ajoutez une autre espérance, le futur <i>rétablissement du commerce</i>! Le +roi <i>voulait</i> qu'on honorât le marchand, au moins le marchand en gros +(comme si le roi pouvait dans une chose d'opinion). Il <i>voulait</i> que les +<span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> nobles pussent commercer sans déroger. Ils le demandaient, il +est vrai, par envie, ignorance, mais ils ne le désiraient pas au fond, +étant si impropres au commerce; au vol, à la bonne heure, et à la +piraterie.</p> + +<p>Si Richelieu eût pris aux privilégiés, il tombait. Et, s'il eût réduit +les dépenses, s'il n'eût ruiné la France pour faire l'armée et la +flotte, le monstre double qui mangeait l'Allemagne (l'armée jésuite et +l'armée mercenaire) nous aurait dévorés comme elle.</p> + +<p>Il dut tomber sur l'un et l'autre écueil. Sorti de la ruine et d'une +situation gâtée et insoluble, il ne put nous sauver que de la ruine. Il +m'apparaît dès le premier jour ce qu'il fut et resta, ce que dit sa +figure lugubre: le dictateur du désespoir.</p> + +<p>En toute chose, il ne pouvait faire le bien que par le mal, souvent en +employant les plus mauvaises passions de son temps. Celle du clergé, +c'était la mutilation de la France, la destruction ou l'expulsion de la +France protestante, à l'imitation de ce que l'Espagne faisait des +Moresques, l'Autriche des Bohémiens et de tant d'autres. Beaucoup de +catholiques pensaient de même, par l'impatience française qui brise les +obstacles, éreinte et bêtes et gens, ne sachant les conduire; enfin, par +une autre passion nationale, le goût de l'unité matérielle, brutale et +mécanique, insoucieuse des libertés morales qui diversifient la nature.</p> + +<p>La France, en se coupant son meilleur bras, allait de plus compromettre +le corps, parce qu'elle se brouillait avec ses amis, se livrait à ses +ennemis, Autrichiens, Espagnols.</p> + +<p>Richelieu le savait, il lui fallait pourtant leurrer cette <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> +passion mauvaise, et parfois il en tirait parti. Elle l'aida dans une +chose excellente qu'il présenta aux Notables: <i>le rasement des +forteresses inutiles</i>, et leur démolition confiée aux communes mêmes. +Dans la liste qu'il donna des forteresses à démolir, la grande majorité +était protestante, celles du Dauphiné, du Languedoc et du Poitou. Cela +fut salué avec enthousiasme des parlements, des communes, qui y +gagnaient en tout sens, de la petite noblesse, envieuse de la grande, et +bien plus encore du clergé.</p> + +<p>Si deux provinces catholiques, deux gouverneurs, Guise et d'Épernon, +étaient frappés aussi et se plaignaient, Richelieu avait à leur dire +que, comme bons catholiques, ils devaient accepter une ordonnance si +favorable à la religion, qui, mettant bas les forts de Poitou, de +Saintonge, faisait tomber les ouvrages avancés, les bastions de la +Rochelle.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> CHAPITRE XXIV<br> +<span class="smcap">SIÉGE DE LA ROCHELLE<br> +1627-1628</span></h2> + +<p>Les défections de la France sont les agonies de l'Europe. La paix +traîtresse, entre Olivarès et Bérulle, que signa Richelieu (mars 1626), +suivie bientôt de la déroute des Danois (août 1626), a commencé le grand +débordement des persécutions catholiques. Le massacre général de Bohême +(onze mille communes exterminées sur trente mille) s'ouvre le jour de +Saint-Ignace, en 1627. L'ordre d'abjurer ou de mourir court l'Autriche, +les terres autrichiennes. Pendant que l'armée sainte, bandits, moines et +bourreaux, pèse vers l'Adriatique, elle déborde, au nord, sur la Saxe, +s'extravase en Brandebourg, jusqu'en Poméranie, de façon que les sables +même et les écueils de la Baltique ne pourront cacher les proscrits.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> La France pouvait entendre la désolation du Rhin, la clameur du +Palatinat, ruiné, saccagé, violé, un jour par les Croates et un jour par +les Espagnols. La Lorraine suivait ce mouvement; elle allait armer +contre nous, bien plus, donner passage à la grande armée des brigands +organisés par l'Empereur.</p> + +<p>La France le souffrait, pourquoi? Pour une raison que Richelieu se garde +bien de dire. Il était encore serf; il ne se maintenait qu'en suivant la +reine mère et Bérulle et les Espagnols. Ils l'obligeaient de faire un +traité avec Madrid pour l'invasion de l'Angleterre, c'est-à-dire pour le +renversement de la politique de Richelieu. Le pape avait le mérite de +l'idée première, et Bérulle celui de la foi. Bérulle dictait, Richelieu +écrivait, Olivarès corrigeait le traité. Ce qui occupait le plus +Bérulle, c'était de savoir s'il valait mieux prendre la flotte anglaise, +ou bien la brûler dans le port.</p> + +<p>Les Espagnols tirèrent de nous cette pièce (20 avril 1627), et, sans +perdre un moment, la communiquèrent aux Anglais, afin qu'ils nous +prévinssent, envahissent la France et descendissent à la Rochelle.</p> + +<p>Les lettres de Richelieu prouvent qu'il était dupe. Ce traité imposé et +contraire à ses plans, il l'avait adopté pourtant. Le 6 octobre encore, +il croyait que les Espagnols lui donneraient une flotte et qu'il +pourrait les occuper à ce vain projet de descente.</p> + +<p>Ils le jouèrent toute l'année. Ces friponneries misérables peuvent +parfois tromper le génie qui ne peut croire qu'on tombe si bas.</p> + +<p>C'était la catholique Espagne qui mêlait contre nous, dans une coalition +étrange, nos alliés l'Angleterre, la <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> Savoie et Venise; d'autre +part, la Lorraine, l'Empereur, tout pêle-mêle, protestants, catholiques.</p> + +<p>Elle nous jetait l'Anglais au visage, et bientôt l'Empereur dans le dos!</p> + +<p>Tout cela fut connu enfin, lu, révélé dans les papiers qu'on saisit en +novembre.</p> + +<p>Buckingham n'avait nul principe, mais beaucoup d'imagination. En 1625, +il avait prêté des vaisseaux contre la Rochelle. (V. sa lettre, +Lingard.) En 1627, le voilà défenseur, protecteur de la Rochelle, de +tous nos protestants, il tire l'épée pour Dieu.</p> + +<p>En réalité il voulait prendre la Rochelle ou au moins Ré. C'eût été un +nouveau Calais, entre Nantes et Bordeaux, à cinq heures de l'Espagne. +Les flottes anglaises n'étaient plus prisonnières au détroit. Libres des +servitudes du vent, elles se tenaient là, comme l'aigle de mer sur son +roc, tombant sur les vaisseaux français ou sur les galions espagnols, et +pillant sur deux monarchies.</p> + +<p>Tous les protestants de France allaient refaire à Buckingham l'ancien +empire aquitanique d'Édouard III. Ce vainqueur et ce conquérant, qui +donc alors pourrait parler de lui faire son procès? Merveilleux coup +qui, du fond de l'abîme, le faisait remonter au ciel! Vainqueur en +France, despote en Angleterre, et adoré au Louvre! Le roi embarrassé, +eût été trop heureux que la reine intervînt. Lui, Buckingham, alors son +chevalier fidèle, mettait tout à ses pieds. Elle s'attendrissait, et les +vœux de la France étaient comblés, il naissait un Dauphin.</p> + +<p>Dans cet emportement de passion, il écrivit, en <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> France, au duc +de Rohan qu'il allait arriver avec trois flottes et trois armées, trente +mille hommes. Triple attaque, par la Rochelle au centre, aux ailes par +Bordeaux et par la Normandie. Pendant ce temps le duc de Savoie eût agi +sur le Rhône, le comte de Soissons en Dauphiné.</p> + +<p>De tout ce merveilleux poëme de guerre, on n'eut qu'un épisode, la +descente de dix mille Anglais à l'île de Ré. C'était assez pour prendre +la Rochelle, si la Rochelle voulait être prise. Mais elle ne le voulut +pas.</p> + +<p>On avait tant reproché aux huguenots d'aimer l'Angleterre, que celle-ci +se croyait sûre d'être reçue à bras ouverts. Mais point. Les huguenots +furent avant tout français.</p> + +<p>La Rochelle, d'ailleurs, notre Amsterdam, forte de commerce et de +guerre, un petit monde complet, original, qui avait son pavillon à elle, +renommé sur toutes les mers, que serait-elle devenue dans les mains +anglaises? Un triste port militaire, comme notre Rochefort +d'aujourd'hui. Ces marins avaient horreur d'une pareille transformation. +Et ses ministres ne redoutaient guère moins le joug des +demi-catholiques, épiscopaux et anglicans.</p> + +<p>La mauvaise foi de Buckingham était frappante. S'il eût voulu délivrer +la Rochelle, il eût descendu sur terre ferme et l'eût aidée à prendre et +démolir son entrave, le fort Louis. Mais il resta en mer pour prendre +l'île de Ré, où il se fût établi, que les Rochelois le voulussent ou +non, devant eux, à leur porte. Captifs d'un côté par la France, de +l'autre ils l'eussent été par l'Angleterre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> Il n'écouta en rien les conseils de Soubise, qui venait avec +lui, et pendant que Soubise était allé à la Rochelle, contre leurs +conventions, il descendit dans Ré. Non sans perte. Le gouverneur +Thoiras, avec le régiment de Champagne et force noblesse, lui fit un tel +accueil à l'arrivée, le cribla tellement, qu'il resta inactif cinq jours +à se refaire, au lieu de marcher droit au fort.</p> + +<p>Soubise, voulant entrer à la Rochelle, avec un secrétaire anglais, fut +arrêté tout court, et ne serait pas entré si sa vieille mère, femme +d'antique vigueur, ne fût venue et ne l'eût fait passer. On écouta +l'Anglais, mais on resta très-froid.</p> + +<p>Ce scrupule de nos huguenots fut ce qui sauva Richelieu, et qui sauva la +France. Si Buckingham eût mis seulement cent hommes à la Rochelle, +l'effet moral était produit et Richelieu sautait. L'Angleterre se +retournait violemment vers la guerre, sa révolution était ajournée; les +cent ans de la guerre anglaise recommençaient pour nous.</p> + +<p>Richelieu, loin d'avoir des vaisseaux, n'avait pas d'argent pour en +faire. Il espérait dans la flotte d'Espagne!</p> + +<p>En cette détresse, il imagina de se servir de son ennemi Bérulle. Il le +fit agir pour obtenir à Rome un secours d'argent à prendre sur le +clergé. Lenteur, mauvaise volonté. Richelieu prie le clergé même, lui +extorque quelques millions.</p> + +<p>Que serait-il devenu, sans la lenteur de Buckingham? Mais celui-ci +attendit, pour assiéger le fort, qu'il fût bien approvisionné. Il garda +mal la mer. Nos Basques <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> de Bayonne, habitués à faire +l'improbable, réussirent à passer; le fort, qui n'avait des vivres que +pour cinq jours, fut ravitaillé pour deux mois.</p> + +<p>Heureusement, car le roi qui venait, tomba malade, son frère le +remplaça, avec le ferme désir de ne rien faire. L'armée qu'il +commandait, pillant, ravageant et coupant les arbres, faisait ce qu'il +fallait pour que la ville se donnât aux Anglais. Outre le fort Louis, on +en commença d'autres évidemment pour l'assiéger.</p> + +<p>Grande dispute dans la ville. Les juges sont pour le roi <i>quand même</i>, +s'en vont, passent au camp royal. Les ministres et le corps de ville +prennent la résolution hardie de se défendre, mais seuls, et sans +recevoir Buckingham.</p> + +<p>Loin de là, dans leur manifeste ils rappellent, comme leur plus beau +titre, d'avoir jadis chassé l'Anglais. Ils offrent, si le roi veut +mettre le fort Louis entre les mains de la Trémouille ou de la Force, de +s'unir à lui pour chasser de Ré leur défenseur suspect.</p> + +<p>Pour réponse on mit des canons en batterie devant leurs portes. Il +fallait ouvrir ou combattre (10 septembre). Ils combattirent, mais ce ne +fut que cinq semaines encore après (15 octobre) qu'ils se décidèrent à +traiter avec Buckingham.</p> + +<p>Sans cette extrême répugnance de la Rochelle pour l'Anglais, l'ardeur, +l'activité de Richelieu n'aurait servi de rien. Thoiras était malade, +découragé; la noblesse du fort perdait patience; on parlait de se +rendre. Comment leur envoyer secours? Il fallait un miracle. Les +Bayonnais et Olonnais le firent par un coup tel que ceux qu'ont faits +leurs flibustiers. Le mot fut: «Passer <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> ou mourir.» On y serait +mort, si on avait suivi le plan ordonné. Buckingham était averti, et ses +chaloupes en mer pour couler ces coques de noix. À mi-chemin, celui qui +menait l'avant-garde, le jeune la Richardière, dit le capitaine Maupas, +dit aux autres: «Ils n'imaginent pas qu'on traverse leur flotte. Et +c'est par là qu'il faut passer. Nous sommes très-petits et très-bas; +nous passerons sous les boulets.» Cela se fit ainsi. De trente-cinq +barques, vingt-neuf passèrent, le reste fut coulé. Le fort reçut des +vivres en abondance. Buckingham, avec qui Thoiras parlementait, et qui +croyait déjà le tenir, vit, le matin du 9 octobre, les soldats qui, du +haut des murs, lui montraient au bout de leurs piques «des jambons, +chapons et coqs d'Inde.» Dès lors, sa perspective était de rester là +l'hiver, de périr dans l'eau sous les pluies.</p> + +<p>Les Rochelois, qui jusque-là avaient peur de lui autant que de l'armée +royale, le crurent dès lors moins redoutable, et ne refusèrent plus de +traiter. Ils le trouvèrent moins haut, et il signa ce qu'ils voulurent +(15 octobre). Celui qui fit l'arrangement, Guiton, un de leurs grands +marins, y réserva, non-seulement les libertés de la ville, mais les +droits de la province même, stipulant que, si l'Anglais prenait l'île de +Ré, il ne la démembrerait pas du pays pour la faire anglaise, qu'il ne +profiterait pas des forts bâtis depuis huit ans sur la côte, mais les +démolirait. Admirable traité, d'un patriotisme obstiné, mais qui dut +refroidir entièrement les Anglais, leur faire peu désirer de vaincre, +puisque d'avance on exigeait qu'ils ne profitassent point de la +victoire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> Le roi, enfin guéri, était arrivé le 12 octobre. Toutes les +forces militaires dont le royaume pouvait disposer étaient devant la +Rochelle, trente mille hommes d'élite et un matériel immense. Tous nos +ports, du Havre à Bayonne, avaient fourni des hommes et des +embarcations. Richelieu, en trois mois, par un mortel effort de volonté, +d'activité, avait précipité la France entière sur cet unique point. Le +succès n'était guère douteux. La Rochelle avait vingt-huit mille âmes, +donc quatorze mille mâles, donc au plus sept mille hommes armés. Des dix +mille de Buckingham, il n'en restait que quatre mille. Ni l'Angleterre +ni la Hollande ne bougeaient. L'Espagne seule eut quelque envie +d'employer ses vaisseaux, promis à Richelieu, pour lui détruire ses +barques et sauver la Rochelle. C'était l'avis de Spinola; il conseillait +nettement de trahir. Madrid n'y répugnait pas; mais trahir pour les +hérétiques, combattre dans les rangs protestants, c'eût été pour +l'Espagne une solennelle abdication du rôle qu'elle jouait depuis cent +ans, l'aveu le plus cynique de sa perfide hypocrisie.</p> + +<p>Si Buckingham eût bien gardé la mer, la France manquant de vaisseaux, il +était maître encore de la situation. Mais on fit l'imprudence heureuse +de mettre six mille hommes d'élite dans des barques. Ils passèrent, et +il fut perdu.</p> + +<p>Perdu en France, perdu en Angleterre. Le 6 novembre, avant de +s'embarquer, il joua sa dernière carte, donna au fort un assaut +désespéré. Il y perdit beaucoup de monde. Il en perdit encore plus à +l'embarquement. Il n'avait rien prévu. Il lui fallut faire défiler ce +qui lui restait de troupes sur une étroite chaussée; on <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> le +coupa, à moitié passé, et on lui tua deux mille hommes (7 novembre +1627).</p> + +<p>Il n'en avait plus que deux mille, mais sa flotte était toute entière, +et il était encore maître de la mer. Les Rochelois le supplièrent de +rester là. Plus il y avait d'hommes dans l'île, plus vite ils seraient +affamés. Le roi aurait vu du rivage ses meilleures troupes forcées de se +livrer, de se rendre à discrétion. Mais Buckingham avait perdu la tête. +Il avait l'oreille pleine du grondement terrible de l'Angleterre; il +avait hâte d'être à Londres pour répondre aux accusations.</p> + +<p>Il part, ayant mangé les vivres de la Rochelle, ayant rendu aux +assiégeants le service de l'affamer. Cette misérable ville, abandonnée +de celui qui l'a compromise, la voilà en présence d'une monarchie. Six +mille hommes sans secours et à peu près sans vivres, vont se défendre un +an encore contre une grande armée qui a tout le royaume pour +arrière-garde, qui y puise indéfiniment, répare à volonté ses pertes.</p> + +<p>La France est admirable dans ces occasions où il s'agit de couper un +membre, de pratiquer sur soi quelque cruelle opération. Dès qu'il lui +faut se mutiler, se tronquer, se décapiter, elle est forte, elle est +riche. Elle n'avait pas eu d'argent pour payer exactement le Danois en +1626, lorsqu'il combattait pour elle, pour les libertés de l'Europe. +Elle eut énormément d'argent en 1627 pour détruire son premier port, la +terreur de l'Espagne, l'envie de la Hollande. On jeta les millions dans +des constructions immenses qui devaient servir un moment. Tels de ces +forts, bâtis uniquement pour prendre la ville, étaient aussi importants +que la ville <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> même. Ils étaient reliés entre eux par une +prodigieuse circonvallation de trois ou quatre lieues qui enveloppait le +pays. On avait fait une Rochelle monstrueuse pour étouffer la petite! +pour une occasion d'une année, des murs babyloniens et des monuments de +Ninive!</p> + +<p>Tout cela n'était rien si on ne fermait la mer. On l'avait essayé en +vain en 1622. Un Italien célèbre n'y pouvait réussir. L'architecte +français Métézeau, et Tiriot, maçon de Paris, en indiquèrent les vrais +moyens, et avec tant de simplicité, qu'on crut qu'on le ferait sans eux. +On les paya, et on les renvoya. M. de Marillac, un courtisan suspect, +grand ami de Bérulle, se chargea de construire la digue. Désirait-il +réussir? Bérulle, qui avait tant demandé le siége pour bouleverser les +plans de Richelieu, en craignait maintenant le succès dont Richelieu eût +eu l'honneur. On voulait à tout prix sa chute, un politique nous dit +pourquoi? <i>Parce qu'on savait qu'une fois la ville prise, les huguenots +n'étant plus dangereux, Richelieu s'abstiendrait de les persécuter.</i> Or, +les saints de l'époque, copistes de l'Espagne, voulaient absolument +qu'on en fît comme des Moresques, <i>qu'on les chassât ou les exterminât</i> +(Fontaine-Mareuil).</p> + +<p>Marillac, substituant son génie à celui des inventeurs, ne fit pas la +digue en talus, comme ils l'avaient prescrit; il la fit droite. Si bien +que le travail fut emporté au bout de trois mois. Mais la puissante +volonté de Richelieu vainquit tous les mauvais vouloirs à force +d'argent. L'armée entière voulait travailler à la digue; on payait aux +soldats chaque hottée de pierres qu'ils apportaient. La solde en outre +fut énormément augmentée. <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> De bons et chauds habillements +distribués, des vivres abondants. L'argent ne passait plus par les mains +infidèles des capitaines, mais par des agents sûrs, tout droit de la +caisse au soldat.</p> + +<p>Il y avait cent à parier contre un qu'on ne pourrait achever.</p> + +<p>Richelieu, qui, le 6 octobre encore, comptait sur la flotte espagnole, +apprit en novembre par des papiers de Buckingham, et par ceux d'un agent +anglais qu'on saisit en Lorraine, que l'Espagne était contre lui, que +depuis un an elle organisait une coalition pour envahir la France. +Découverte et bien mise à jour, l'Espagne persévéra dans une hypocrisie +ridicule, nous envoyant à la Rochelle sa flotte (qu'on remercia), tandis +qu'elle nous assiégeait dans Casal, où nous soutenions un Français, +Nevers, héritier de Mantoue (27 décembre 1627).</p> + +<p>L'Italie appelait la France, clouée à la Rochelle. L'Allemagne et le +Nord l'appelaient. Notre envoyé en Suède, M. de Charnacé, nous fut +renvoyé par Gustave-Adolphe pour dire à Richelieu que, si la France ne +venait au secours par hommes ou par argent, c'était fait de l'Europe, et +que la France périrait la première. Effectivement, on préparait chez +l'Empereur le terrible <i>Édit de restitution</i> qui allait déposséder +l'Allemagne protestante, transférer la propriété aux catholiques, offrir +des primes monstrueuses aux bandes des assassins à vendre, donner des +ailes à la guerre, à la mort. Que pouvait Richelieu? rien du tout. S'il +lâchait le siége, il perdait son crédit et périssait. Il devait rester +là, et tous les millions de la France, si nécessaires <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> +ailleurs, il devait les jeter en plâtras dans la boue de ce port. Ces +marins Rochelois qui eussent si utilement aidé contre les Espagnols, il +devait les faire mourir de faim. Les flottes anglaises, ses alliées +naturelles, et celles de Gustave et des protestants d'Allemagne, +Richelieu devait les combattre et les détruire, s'il se pouvait!</p> + +<p>En février, le roi brusquement lui échappe. Il s'ennuie, retourne à +Paris. Coup monté très-probablement. On supposait que Richelieu +suivrait, ou que, si le roi partait seul, il s'émanciperait de son +ministre. Bérulle et la reine y comptaient bien; les Guises y +travaillaient, fort mécontents de ce que Richelieu, surintendant de la +navigation, avait subordonné leur amirauté de Provence. Au bout de +quinze jours passés à Paris (Fontaine-Mareuil), <i>le roi avait oublié</i> et +la Rochelle, et Richelieu. Celui-ci ne le ramena qu'en donnant une place +à un petit ami du roi qui lui sonnait du cor, le chevalier de +Saint-Simon.</p> + +<p>Ce grand homme, si mal appuyé, était resté là indomptable sur cette +triste côte, pouvant chaque matin apprendre son naufrage, soit qu'une +tempête emportât sa digue et délivrât la ville, soit qu'un vent +capricieux soufflât de la cour sur le faible esprit de ce roi qui le +soutenait seul contre la haine universelle.</p> + +<p>Nul en réalité n'aidait bien Richelieu que la Rochelle elle même, +l'intraitable vigueur qu'elle opposait aux Anglais. Qui empêcha ceux-ci +de la ravitailler? (F.-Mareuil.) Le refus que les Rochelois, qui +demandaient secours, leur firent pourtant d'ouvrir la ville. +«Qu'offrez-vous! disait Buckingham. Quels dédommagements <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> pour +nos dépenses?»—«Nous n'offrons que nos cœurs,» dirent obstinément +ces héros.</p> + +<p>Cette résistance immortelle est garantie par un catholique, par un +Oratorien, Arcère, qui avait tous les manuscrits, depuis détruits ou +dispersés.</p> + +<p>Qui ne pleurerait en voyant la France anéantir ce qu'elle eut de +meilleur? L'imperceptible république se maintenait contre deux rois. Ses +marins traversaient la digue; ses cavaliers défiaient l'armée royale. +Vingt-huit bourgeois de la Rochelle attaquent un jour cinquante +gentilshommes. En tête des vingt-huit était le tisserand La Forêt, qui +se fit tuer et à qui on fit des funérailles triomphales. Un autre sortit +seul des portes pour demander un combat singulier. Accepté par la +Meilleraie, cousin de Richelieu, qui eut son cheval tué et fut blessé. +Mais on courut à son secours.</p> + +<p>À Pâques (1628), les marins l'emportèrent sur les bourgeois proprement +dits; le parti violent gouverna, et la mairie devint une dictature. Le +capitaine Guiton fut élu, malgré lui. «Vous ne savez ce que vous faites +en me nommant, dit-il; songez bien qu'avec moi il n'y a pas à parler de +se rendre. Qui en dit un mot, je le tue.» Il posa son poignard sur la +table de l'Hôtel de Ville, et le laissa en permanence.</p> + +<p>«Guiton était petit, mais je fus ravi de voir un homme si grand de +courage. Il était meublé magnifiquement, et son hôtel plein de drapeaux +qu'il aimait à montrer, disant quand il les avait pris, sur quels rois, +dans quelles mers.» (Mém. de Pontis.)</p> + +<p>Il fallait un Guiton pour soutenir la ville contre l'horrible coup +qu'elle reçut, en voyant les Anglais, tant attendus, <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> paraître +et disparaître, sans rien tenter pour elle. Le 11 mai, on les vit en +mer; le 18, ils étaient partis. Denbigh, beau-frère de Buckingham, +pressé par les réfugiés qui étaient avec lui de forcer le passage (la +digue étant encore inachevée), dit qu'il leur en laissait l'honneur; +qu'il avait ordre seulement de croiser, de faciliter l'entrée des +secours, mais de bien ménager sa flotte.</p> + +<p>Dans un tel désespoir, le fanatisme de la patrie mourante poussa un +homme à se dévouer pour tuer Richelieu. Il voulait seulement qu'on lui +dît «que ce n'était pas un péché.» Guiton, qu'il consulta, répondit +froidement: «On ne conseille pas dans ces sortes d'affaires.» Les +ministres, auxquels il alla aussi, lui défendirent cet acte, disant: «Si +Dieu nous sauve, ce ne sera pas par un forfait.» (Arcère, II, 295.)</p> + +<p>La famine pressait. On avait mangé tout, jusqu'aux cuirs qu'on faisait +bouillir. Un chat se vendit quarante-cinq livres. Il fallut faire une +chose barbare qu'on avait toujours différée: chasser les pauvres, les +vieux, les infirmes, les femmes veuves et sans secours, les envoyer aux +assiégeants, c'est-à-dire à la mort. Quiconque voulait passer les lignes +était pendu. Cette misérable foule, s'y présentait, fut reçue à coups de +fusil. Elle revint suppliante à la Rochelle et y trouva visage de +pierre, les portes closes et mornes, inexorables. Il leur fallut mourir +de faim dans l'entre-deux; dont les soldats du cardinal profitaient +honteusement; les femmes agonisantes se livraient pour un peu de pain.</p> + +<p>Étrange armée française! employée ainsi, sans combattre, à cette +fonction de bourreaux, d'étouffer lentement <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> une ville. Du +reste, régulière, bien ordonnée, silencieuse. Richelieu dit avec +orgueil: «C'était comme un couvent.» Le soldat gagnait gros et +engraissait. Sauf le jour qu'il était maçon, portait la hotte, il +n'avait rien à faire qu'à entendre la messe des Minimes et des Capucins, +se confesser, communier.</p> + +<p>Sur la ligne, à cheval, voltigeaient les évêques. Ceux de Maillerais, de +Nîmes, de Mende, étaient les lieutenants du cardinal. Les maréchaux en +sous-ordre. Tous allaient prendre le mot dans une petite maison où +Richelieu s'était logé sur le rivage. C'était là la vraie cour; l'église +et l'épée affluaient, mais avec cette différence: les prélats le poing +sur la hanche, enfonçant leurs chapeaux, les officiers courbés et +faisant le gros dos.</p> + +<p>Que devenait cependant l'honneur de l'Angleterre? On dit que Charles +I<sup>er</sup> en laissait parfois tomber de grosses larmes. Mais deux choses le +ralentissaient. Des protestants mêmes, la Hollande et le Danemark, lui +reprochaient cette protection de la Rochelle, cette guerre avec la +France qui empêchait celle-ci de les secourir. D'autre part, sa jeune +femme, vive, ardente et jolie, gagnait de plus en plus sur lui; elle le +priait jour et nuit de ne pas faire la guerre à son frère Louis XIII et +à sa famille. Aux heures où l'homme est faible, elle lui disait sur +l'oreiller les propres mots de chaque lettre qu'elle avait reçue de la +France.</p> + +<p>Le Parlement anglais avait pourtant rougi à la longue, et s'était +réveillé. Il vota un très-fort subside pour sauver la Rochelle. +Buckingham mit la flotte en mer. Mais lentement; car on assure que sa +divinité, Anne <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> d'Autriche, lui avait écrit de trahir. Du +moins, les puritains le crurent; un d'eux, Felton, l'assassina.</p> + +<p>Nouveau retard. Cette troisième flotte ne partit qu'en septembre, trop +tard pour délivrer la ville, assez tôt pour la voir périr.</p> + +<p>Richelieu avait fait offres sur offres aux assiégés, jusqu'à se réduire +à faire entrer seulement le roi avec deux cents hommes, pour dire qu'il +y était entré; on eût, pour la forme, abattu l'angle extérieur d'un +bastion. Mais les choses étaient à ce point qu'on ne pouvait plus se +rendre. Le magistrat qui eût signé, eût été tué comme traître. Ils se +traînaient, ne soutenaient plus leurs armes, ne marchaient qu'avec un +bâton; on trouvait le matin des sentinelles mortes de faim à leur poste. +Et, avec tout cela, on ne se rendait point. Guiton disait: «Nous y +passerons bientôt, nous aussi. Il suffit qu'il en reste un vivant pour +fermer la porte.»</p> + +<p>Le 28 septembre, devant cette ville morte, quatre-vingts vaisseaux +anglais apparaissent, plusieurs très-forts. Les Français n'en avaient +que quarante-cinq petits, il est vrai, défendus par toutes les batteries +du rivage.</p> + +<p>Ce fut un grand spectacle. Tous à leur poste, le cardinal à la digue, le +roi partout. Des dames en carrosses regardaient du haut des chaussées. +Les Anglais envoyés en avant, la sonde à la main, s'arrêtent bientôt, +trouvant peu d'eau. Les gros vaisseaux n'arriveraient pas, disent-ils, +et les petits ne serviraient à rien. Les réfugiés français qui étaient +sur la flotte anglaise, demandent alors à conduire les brûlots, à aller +de leur main les attacher à l'estacade. Ils voyaient de la mer <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> +les pauvres gens de la Rochelle qui avaient bravement ouvert le petit +port intérieur, et qui, de leur côté, malgré la marée et le vent, +poussaient un brûlot sur la digue. L'Anglais ne donna pas à nos Français +l'honneur qu'ils demandaient. Il poussa ses brûlots lui-même, très-mal +et de travers. Tout avorta honteusement.</p> + +<p>Que venait donc faire cette flotte? négocier. Milord Montaigu, en +partant, avait dit à Londres aux Français de faire ses compliments au +cardinal. Celui-ci, le voyant en mer à la Rochelle, lui renvoya des +compliments. Tant on complimenta, que Montaigu se chargea d'aller dire à +Londres que la digue décidément était infranchissable et qu'il fallait +traiter.</p> + +<p>Cela tua la Rochelle et finit tout. Le coup moral en fut si fort, qu'on +courut se jeter aux genoux de Richelieu. Si les Anglais n'étaient pas +venus mettre le comble au découragement, si l'on eût tenu huit jours de +plus, la digue était détruite, emportée par une tempête, la ville à même +de se ravitailler et de tenir longtemps encore.</p> + +<p>Richelieu, qui voulait ramener nos protestants de France, calmer les +protestants d'Europe, ne fut point dur pour la Rochelle. Après tout, que +lui eût-il fait, en comparaison de ce qu'elle s'était fait elle-même? +Nos soldats, en entrant, donnèrent leur pain à tout ce qui se présenta, +et le roi en fit distribuer douze mille. C'était le nombre même du +peuple qui restait; tous les autres étaient morts de faim.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu entra, pour faire enlever les cadavres, +nettoyer les rues, et, le temple étant redevenu la cathédrale, il y dit +la messe le matin du <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> jour de la Toussaint (1<sup>er</sup> nov. 1628). +Le roi entra le soir, avec quelques troupes dans le plus grand ordre. Le +père Suffren, Jésuite, confesseur du roi, y fit la fête des Morts.</p> + +<p>Les Oratoriens, les Minimes, force moines, y entrèrent, s'emparèrent de +différents lieux pour faire chapelle. Les habitants perdirent leurs +temples et n'eurent de culte que dans un lieu déterminé plus tard.</p> + +<p>L'héroïque Guiton, qu'un ennemi généreux eût accueilli, ne fut pas reçu +du roi. Le cardinal le regarda de travers et le fit <i>interner</i> dans je +ne sais quel village.</p> + +<p>Les villes innocentes de Saintes, Niort, Fontenay, qui n'avaient pas +bougé, toutes les vieilles places de Poitou, de Saintonge, perdirent +leurs murs, et bientôt peu à peu tous ceux de leurs habitants qui purent +passer en Suisse et en Hollande.</p> + +<p>Le Poitou, alors l'un des pays les plus avancés de la France, devint le +plus barbare; plus sauvage et plus superstitieux que la Bretagne. Les +Poitevins, derrière leurs haies, toujours seuls à la queue des bœufs, +sans rapport social qu'avec des curés rustres, restèrent étrangers à +tous les progrès du temps, et gardèrent au vieux fanatisme cette +précieuse réserve de Vendée, qui, en 92, quand nous eûmes l'Europe à +combattre, nous assassina par derrière.</p> + +<p>Le petit pays d'Aulnis, si riche jusque-là, et si maigre aujourd'hui, +fut comme anéanti. Plus de la Rochelle. Tous se firent Hollandais. Cette +ville aujourd'hui est une espèce d'Herculanum ou de Pompéï. Chose +bizarre! les insectes, qui ont le sens très-vif des choses <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> +condamnées à la mort, s'en sont emparés en dessous. Les termites rongent +les charpentes. Telles maisons, jusqu'ici solides en apparence, +s'affaisseront un matin.</p> + +<p>Image trop naïve de cette France du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, souvent brillante et +luisante en dessus, et dessous chaque jour plus vide.</p> + +<p>Un vieux secrétaire de Sully, qui s'était enfermé au siége et vit cette +désolation, dit ce mot prophétique: «Voici les huguenots à la merci des +puissances qui les détruiront. On en fera autant des peuples qui ne sont +pas huguenots.» La richesse, en effet, la subsistance même, iront +toujours diminuant en ce siècle. La France, sous Richelieu, maigrira de +sa gloire, et n'engraissera pas sous Colbert. En 1709 je la cherche, et +ne vois plus qu'un os rongé.</p> + +<p>Est-ce à dire qu'il n'y aura aucun progrès? On aurait tort de le croire. +En ce pays de violence, le progrès s'accomplit par des voies +d'extermination. Une France meurt avec la Rochelle et l'émigration de +l'Ouest. Une France meurt par les dragonnades et la banqueroute. Une en +93. Une en 1815. Et il y a toujours des Frances à dévorer.</p> + +<p>Puis, toujours des sophistes pour la complimenter à chaque destruction. +Quelle belle chose que ce pays, au moment de lutter contre l'Autriche et +l'Espagne, se soit retranché son meilleur membre et détruit ses +meilleurs marins! Cela s'appelle se couper une jambe, afin de mieux +courir. Ou bien le mot de Molière (s'il est permis de citer la comédie +en chose si triste): «Croyez-m'en, crevez-vous un œil; vous y verrez +bien mieux de l'autre.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Du reste, j'accuse moins Richelieu que son temps, sa fatalité +monarchique. Quoi qu'il en dise dans un air de bravoure (son fameux +<i>Testament</i>), on voit fort bien, par ses lettres et ses actes, qu'il fut +poussé, traîné. L'Espagne-Autriche lui fit commencer en France +l'œuvre de mort qu'elle accomplissait chez elle. Elle avait fait le +désert d'Espagne par l'expulsion des Moresques. Elle faisait en ce +moment le désert de Bohême (sur trente mille villages onze mille +égorgés). Elle allait faire bientôt les déserts de Lorraine et du Rhin +(où disparurent six cent mille hommes vers 1637). En 1628 Richelieu fut +forcé de faire le désert de l'Aulnis par la destruction de la Rochelle, +le premier ébranlement des émigrations qui continuent dans tout le +siècle.</p> + +<p>Il dit en 1626 qu'il voulait, en finances, «revenir aux états de 1608» +(à Henri IV et à Sully). Pour y revenir en finances, il eût fallu y +revenir en politique.</p> + +<p>Quoique un si lumineux esprit dût généralement préférer le bien, il ne +l'aimait pas de cœur. Il n'était pas bon. Il eut un sentiment élevé +de l'honneur de la France, mais, comme prêtre et noble, un grand mépris +du peuple. Il répète dans son Testament la vieille maxime qu'un peuple +qui s'enrichirait deviendrait indocile. <i>Le peuple est un mulet</i> qui +doit porter la charge; seulement, pour qu'il porte mieux, dit-il, il ne +faut trop le maltraiter.</p> + +<p>Richelieu fut haï et de la nation qu'il sauva de l'invasion, et de +l'Europe dont il aida la délivrance. Henri IV, qui n'eut le temps de +rien faire, fut adoré de tous. La charmante auréole de la France en ce +temps, la puissante attraction qui lui jetait l'Europe <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> dans +les bras, hélas! que devient-elle alors? Qui désirait sous Henri IV de +devenir Français? Tout le monde. Et qui sous Richelieu? Personne.</p> + +<p>Comment s'était-il fait qu'Henri IV, sans tirer l'épée, eût tant retardé +la guerre de Trente ans? Contre la révolution jésuitique du Midi et de +l'Allemagne, il avait dans la main la révolution protestante, affaiblie, +mais vivante encore, dont il restait armé. À sa mort, en 1610, il +attaquait l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, par trois généraux +protestants, Rohan, la Force et Lesdiguières. Ses armées étaient mixtes +des deux religions. Les catholiques eux-mêmes gardaient le souffle du +grand siècle, son âme formidable.</p> + +<p>Trois choses allaient en résulter: 1<sup>o</sup> les huguenots, sous un roi +catholique, étant menés à la guerre des libertés du monde, se seraient +de plus en plus fondus dans le tout. Ni protestants, ni catholiques, +mais des citoyens, des Français;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Contre des passions, on envoyait des passions, et non des automates. +La guerre eût été vive, mais courte, la France ayant pour elle les +sympathies des nations;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Et elle aurait été relativement économique. On n'eût pas fait ce +tour de force d'inventer des armées ou d'aller en acheter au poids de +l'or jusque sous le pôle, lorsqu'on avait chez soi des hommes tout aussi +militaires qui eussent servi même pour rien et remercié en versant tout +leur sang.</p> + +<p>La France, sous Richelieu, Mazarin et Louvois, avance dans la voie +mécanique. La machine est intronisée, et la personne exterminée. +L'homme, de fortune et d'âme, arrivera au dernier aplatissement. Et le +<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui doit tout recommencer, ne trouve, en 1700, +que des laquais spirituels.</p> + +<p>Le mot m'est échappé, et je ne l'effacerai pas, mais je m'arrêterai. +Bien des fois, j'ai rougi en écrivant ce volume, mais je rougirais +encore davantage si je mettais ici en face la France étique de Louis +XIII, et la riche, la grasse, la triomphante Hollande, l'heureuse +condition de ses citoyens devant la misère des sujets français. La +république nouvelle couvre alors les mers de son pavillon tricolore, +elle apparaît sur tous les points du globe. Son malheur de 1619 lui fait +détester les factions, et bientôt commence l'âge de sagesse et de +tolérance où elle fut l'exemple du monde. Elle devient l'asile universel +des persécutés de la terre, des penseurs, des grands inventeurs. Elle +abrite les malheurs, les libertés, les arts, bien plus, le sentiment +moral; et la grande exilée, l'âme, elle la garde, afin qu'on la retrouve +un jour.</p> + +<p>Allez à la Bibliothèque, prenez Callot, prenez Rembrandt. Rapprochement +ridicule, direz-vous, et vous aurez raison, c'est mettre le sable et le +caillou d'un petit torrent sec, en présence d'un océan. N'importe, +regardez, étudiez, interrogez.</p> + +<p>Le Français, que dit-il de sa fine pointe, de son burin microscopique? +Il dit ce qu'il a vu dans sa vie de bohème: la cour, les fêtes et la +famine, les estropiés, les bossus et les gueux, les ruses de la misère, +l'universelle hypocrisie, des engagements de soldats, des tueries et des +scènes mornes de pillage, des supplices surtout, la potence et la corde, +les grâces du pendu, ce sujet éternel où ne tarit pas la gaieté +française.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Ah! pauvre peuple gai, que je te voudrais donc un peu de +l'intérieur, du doux foyer aux chaudes lueurs que j'aperçois chez +l'autre, les deux bonheurs de la Hollande, la famille, la libre pensée. +Je ne te souhaite pas même la chaumière hollandaise, si confortable, ni +le beau moulin de Rembrandt. Non, la grosse lourde barque de commerce où +vogue incessamment la famine amphibie, d'Amsterdam dans les mers du +Nord, cette arche de Noé où vous voyez ensemble femmes, enfants, chiens +et chats, oiseaux qui naviguent en si grande paix: c'est un abri où je +voudrais réfugier mon pauvre Français, au mauvais temps qui va venir.</p> + +<p>Le marin était libre, le bourgeois était libre; bien plus, le paysan, ce +malheureux souffre-douleur, sur qui partout alors on marche et on +trépigne. Le paysan, comme en Hollande il se sentait fort sous la loi! +quelle noble fierté d'homme! et quels égards il exigeait des autres! Un +tout petit fait le dira. Je le tire des Mémoires de Du Maurier, le fils +de notre ambassadeur.</p> + +<p>«Mon père nous ayant loué une petite maison de noblesse près de la Haye, +et nous y ayant placés mon frère et moi avec notre précepteur et deux +valets, un jour le roi de Bohême, réfugié en Hollande, étant à la +chasse, et par hasard ayant entré, suivant un lièvre, avec des chiens et +des chevaux dans un petit champ joignant cette maison qu'on avait semé +de quenolles (navets), le fermier du lieu, en son habit de fête de drap +d'Espagne noir, avec une camisole de ratine de Florence, à gros boutons +d'argent massif, courant avec un grand valet qu'il avait, à la rencontre +du prince, ayant chacun une grand fourche ferrée à la main, et <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> +sans le saluer, lui dit en grondant: <i>Konig van Behemen! Konig van +Behemen!</i> (roi de Bohême! roi de Bohême!) pourquoi viens-tu perdre mon +champ de quenolles, que j'ai eu tant de peine à semer?</p> + +<p>«Ce qui fit retirer le roi tout court, lui faisant des excuses, et lui +disant: «Que ses chiens l'avaient mené là malgré lui.»</p> + +<p>Vous auriez couru loin en Europe pour trouver pareille chose, cette +liberté, cette audace à défendre le fruit du travail. Partout ailleurs +elle eût été punie. Ce paysan, en France, eût été aux galères. Et le roi +en Allemagne, l'eût fait dévorer de ses chiens.</p> + +<p>Hélas! pauvre homme de la guerre de Trente ans, qui te protégera et +quelle fourche de fer te défendra contre Wallenstein et ses cent mille +voleurs?</p> + +<p>La France n'y suffirait pas, mutilée, comme elle est, épuisée par les +grands efforts qu'en doit exiger Richelieu. Et l'on désespérerait de +l'Europe même si l'on ne voyait à l'horizon une aurore boréale, le +drapeau de Gustave-Adolphe.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> NOTES</h2> + +<h3>NOTE I.—LE SENS DU VOLUME</h3> + +<p>Les trente années que contient ce volume me sont venues obscures, +profondément énigmatiques. Y ai-je introduit la clarté?</p> + +<p>Nulle œuvre de critique ne m'a coûté davantage. Je ne trouvais plus +là la netteté et la franchise de mes hommes du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle (que je +regretterai toujours). Les figures dominantes qui ouvrent le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> le +<i>roi-homme</i> et le <i>grand ministre</i>, sont des caractères infiniment +mixtes, qui demandent constamment à être examinés de près, discutés et +interprétés. Les situations aussi sont compliquées et troubles. Ni les +hommes, ni les choses, ne se prêtent aux solutions absolues et +systématiques que l'on a données jusqu'ici.</p> + +<p>Il faut, dans cette époque, plus que dans aucune autre, distinguer, +spécifier, marcher la sonde à la main. L'histoire, de la place publique, +du grand jour des révolutions, tombe aux <i>cabinets des princes</i> ou des +ministres-rois. Elle doit aller doucement et tâter dans l'obscurité.</p> + +<p>Mais cela fait, et cet objet obscur une fois bien saisi et serré, il +faut le mettre en pleine lumière et sans tergiversation.</p> + +<p>Trois questions dominantes, à la fin de cette enquête, se sont posées +d'elles-mêmes, et les réponses sont sorties des faits, sans que je m'en +mêlasse, par la force de la vérité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> I. Henri IV resta-t-il flottant jusqu'à la mort? S'arrêta-t-il +au système de balance et d'équilibre, qui fut réellement l'idée de +Richelieu, et que les Mémoires de Sully, écrits sous Richelieu, nous +donnent comme l'idée d'Henri IV?</p> + +<p>À quoi, je réponds: <i>Non.</i> À partir de 1606, sous une apparente +fluctuation, Henri IV est fixé, les faits disent assez dans quel sens. +Au départ de 1610, ses trois armées en marche ont trois généraux +protestants.</p> + +<p>II. La seconde question, le mystère de sa mort, par ceci même est +résolue. À partir de 1606, dans ses quatre dernières années, ses +ennemis, de leur côté, ne flottèrent plus; ils virent très-bien en lui, +sous son masque indécis, leur ruine certaine si on le laissait vivre, et +ils ne perdirent pas un jour pour conspirer sa mort. Le Louvre y +travailla, autant que l'Escurial.</p> + +<p>III. La politique d'Henri IV fut-elle reprise en France et continuée?</p> + +<p>Nullement. La cour du Louvre, principale ennemie d'Henri IV, déjà toute +espagnole de son vivant, fut de plus en plus cliente de l'Espagne après +sa mort. Richelieu, qui heureusement nous arrêta sur cette pente, +trouvant la situation gâtée et la France rivée, dans cette fatalité +d'intolérance qui la menait à la catastrophe de la fin du siècle, ne +lutta contre l'Espagne qu'en l'imitant, en écrasant les dissidents, au +lieu de les employer contre elle.</p> + +<p>Enfin, pour résumer, Henri IV et Richelieu allaient tous deux à l'unité +nationale (suprême condition de salut), mais par des moyens différents, +le premier par l'emploi, le second par la destruction des forces vives.</p> + +<p>Je sais la différence qu'on établit, il les écrasa politiquement, les +ménagea religieusement. Belle distinction, bonne pour les esprits qui +ignorent que la vie est une, et qui en séparent idéalement les +manifestations. De quelque façon que ce fut, les protestants périrent +moralement; l'émigration commença, et ceux qui n'émigraient pas furent +tranquilles, il est vrai, ne contrarièrent point Richelieu, Mazarin, +personne. Pourquoi? ils étaient morts.</p> + +<p>Est-ce à dire qu'il fallait laisser en France une république +protestante? Non, on pouvait l'éteindre, mais par d'autres moyens. Si +Richelieu eût été libre, quoiqu'il haït les protestants, il les eût +ménagés, calmés et rassurés. Il les aurait tournés vers la mer, la +guerre maritime, la guerre d'Espagne-Autriche. Enrégimentés sur le Rhin, +dispersés sur les mers à la poursuite des galions, revenant <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> +chargés de dépouilles, ou fondant une France l'épée à la main dans +l'Amérique espagnole, ils ne se seraient guère souvenus de leurs +assemblées inutiles, ni des mesures qu'ils appelaient places de sûreté.</p> + +<p>Richelieu ne put rien faire de tout cela. Après un moment d'audace +contre le pape, ses ennemis le ramenèrent par sa chaîne, l'obligèrent de +ruiner la Rochelle, les marins qu'il eût employés contre eux, les +finances qu'il commençait à rétablir. Ils le tinrent là près de deux +ans, pendant qu'ils faisaient tout ce qu'ils voulaient en Allemagne.</p> + +<p>Il se garde bien d'avouer que ces fautes lui furent imposées. Il les dit +siennes, et veut avoir toujours régné, fait tout et mené tout. Les +historiens docilement l'ont pris au mot, et accepté la glorification +testamentaire qu'il fait de sa politique. Il convient à ces grands +acteurs de faire ainsi leur portrait héroïque, de se couronner de +lauriers, de ramener, s'ils peuvent, toutes leurs courbes à une droite +idéale. Mais c'est à l'histoire de retrouver leur marche sinueuse, leurs +tours et leurs détours sous la pression des événements, sans tenir grand +compte des systèmes arrangés après coup par lesquels ils voudraient +dominer encore l'opinion et duper la postérité.</p> + +<h3>NOTE II.—MES CONTRADICTIONS</h3> + +<p>En voici encore une que je livre à la critique. J'ai dit du bien et du +mal d'Henri IV dans le volume précédent et dans celui-ci. Je maintiens +l'un et l'autre; le mal, le bien, sont vrais et mérités. Ce caractère +est tel, mêlé, varié, inconsistant et double, double de nature et de +volonté. Il a cela même de curieux que c'est quand il se fixe au bien +qu'il se masque le plus, et sa meilleure époque est toute enveloppée de +mensonge.</p> + +<p>Beaucoup de gens y étaient pris, ses amis surtout (bien moins ses +ennemis, qui ne furent pas dupes et le tuèrent). En 1600, lorsqu'il veut +agir sérieusement en faveur des huguenots, il les mystifie et les +humilie dans la dispute de Mornay et Du Perron, flatte le clergé +catholique. De même, lorsqu'il vient de leur accorder le temple de +Charenton (1606) et d'arrêter avec Sully sa guerre pour <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> +secourir les protestants d'Allemagne, il caresse les Jésuites plus que +jamais, et fait au ministre Charnier une réception sèche et dure, qui +dut charmer Cotton et tous les catholiques. La brochure de M. Read (sur +Chamier) peint au vif Henri IV. Elle fait comprendre comment les +protestants durent méconnaître, tant qu'il vécut, un ami qui craignait +tant de paraître tel. Dans le fond, il était pour eux (surtout dans les +dernières années). C'est le témoignage que lui rend un grand historien, +non suspect: «Les Réformés avoient vu mourir avec lui deux choses: l'une +l'<i>affection</i> qu'il étoit certain qu'il avoit pour eux; l'autre étoit la +<i>bonne foy</i> dont il se piquoit plus que nul autre prince, et qui le +rendoit si exact observateur de sa parole, qu'on trouvoit plus de faveur +dans l'effet qu'il n'en avoit fait espérer par la promesse.» (Élie +Benoît. <i>Histoire de l'Édit de Nantes.</i> II, p. 4.)</p> + +<p>La critique peut continuer d'imputer à mon <i>injustice</i>, à ma <i>légèreté</i>, +les inconsistances et les variations de la nature humaine.</p> + +<p>J'ai dit et j'ai dû dire que Louis XII fut en France bon et honnête, +perfide en Italie; qu'Henri III, infâme à vingt ans, mais épuisé à +trente, était alors probablement moins libertin qu'on ne l'a dit. Quelle +contradiction y a-t-il en cela?</p> + +<h3>NOTE III.—LES SOURCES DE L'HISTOIRE D'HENRI IV</h3> + +<p>Le livre de M. Poirson a paru en janvier 1857; le mien arrive en mai. +J'ai admiré plus que personne ce livre rare, si consciencieusement +élaboré, en contraste parfait avec tant d'œuvres de légère +improvisation. J'en ai peu profité. Pourquoi? Parce que le grave +historien, en racontant si bien le roi, a presque partout caché l'homme, +cet homme «ondoyant et fuyant,» comme aurait dit Montaigne. L'ostéologie +d'Henri IV, et ses muscles aussi sont au complet; j'y voudrais encore +son sang, les battements de son cœur, sa vie nerveuse et ses +saillies. Il fut homme autant que personne, et les faiblesses humaines +ont influé sur lui, comme sur tous. Une ligne sur Gabrielle, c'est peu, +trop peu, en vérité.</p> + +<p>Péché d'omission. Mais de commission, je crois qu'il n'y en a guère. +C'est un livre bâti en quinze ans à chaux et à ciment qui restera et ne +bougera point.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> «Le titre est bien modeste. Il ne promet que l'<i>Histoire d'un +règne</i>, mais il donne en réalité un immense tableau de l'époque. +Sciences, lettres, arts, inventions, tout le développement de la +civilisation y est étudié, creusé, fouillé à fond, autant que la +politique, l'administration, les finances, la diplomatie. C'est +l'encyclopédie du temps (environ un quart de siècle). L'auteur est +gallican, partisan de la tolérance et de la liberté religieuse. Je ne +partage ni son admiration sans limites pour Henri IV, ni ses sévérités +pour les protestants. Mais je n'en fais pas moins un cas infini de son +livre. Tout le monde sera frappé de l'excellente critique et de la +vigueur d'esprit avec laquelle il a jugé l'Espagne et le parti espagnol, +la Ligue. Il a montré parfaitement tout ce que celle-ci avait +d'artificiel.—La construction fantasque de M. Capefique est rasée, et +il n'en reste pas une pierre.»</p> + +<p>À ces lignes, que je publiais en janvier même, une étude attentive me +ferait ajouter beaucoup. Chacun de ces chapitres (sur les bâtiments, par +exemple, sur les canaux, etc.) est un travail soigné, plus complet et +plus instructif que les grands ouvrages spéciaux qu'on a écrits sur les +mêmes matières.</p> + +<p>La France d'alors y est sous tous les aspects. Ce qui y manque un peu, +c'est Henri IV, l'Henri IV que nous connaissons. Quoi! Henri IV a été ce +grave politique, ce roi accompli, presque un saint? Quoi! Il faudrait +biffer toute la tradition? Il faudrait effacer, entre autres +témoignages, le plus beau livre du temps, les Mémoires de d'Aubigné? M. +Poirson n'y voit qu'une satire. Et sans doute le vieillard chagrin, dans +son triste exil de Genève, sous la bise du Rhône, a été aigre. Il aura, +je le crois, exagéré, défiguré, sans s'en apercevoir, quelques détails; +mais sciemment menti? jamais. Ce livre reste, comme un jugement héroïque +du noble <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle sur son successeur le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>, diplomatiquement +aplati.</p> + +<p>M. Poirson, honnête, austère et décidé à être juste, n'a nullement +négligé les sources protestantes, telles que du Plessis-Mornay et la +Force. Je voudrais seulement que, dans les éditions subséquentes, il mit +en meilleur jour les griefs des protestants, griefs si graves et qui +excusent entièrement l'<i>esprit inquiet</i> et l'incessante agitation qu'on +leur a tant reprochée. S'ils se montrèrent si difficiles au moment de +l'Édit de Nantes, on le comprend fort bien quand on voit qu'ils venaient +d'avoir encore un massacre en Bretagne. Manquèrent-ils au siége +d'Amiens, comme on l'a dit? Point <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> du tout. D'Aubigné +(Histoire, p. 453) assure qu'on y vit 1,500 gentilshommes huguenots. Il +faut lire leurs griefs dans les procès-verbaux de leurs assemblées, +soigneusement extraits par Élie Benoît. <i>Histoire de l'Édit de Nantes</i> +(6 vol. in-4<sup>o</sup>). Ce grand et important ouvrage est de la fin du siècle, +mais il est tiré entièrement des pièces originales.</p> + +<p>Encore un point de dissidence. Je ne vois nullement que Villeroy et +Jeannin aient suivi constamment une politique anti-espagnole.</p> + +<p>À cela près, nos études communes sur les mêmes sources nous conduisent +aux mêmes jugements. Sur les lettres d'Henri IV, sur Angoulême, de Thou, +Nevers, Cheverny, Lestoile, etc., j'adopte et signerais ses judicieuses +notices.</p> + +<p>Je le remercie surtout pour ce qu'il dit de Sully. Il a senti à +merveille que les <i>Économies royales</i> ne sont pas seulement un des bons +livres du temps, mais l'ouvrage capital et, d'un seul mot, le, <i>livre</i>. +C'est un vrai fleuve de vie historique, qui donne tout, et le matériel, +et le moral, la politique et les finances, les caractères et les +passions, les choses et les hommes, enfin l'âme. Persistance admirable +du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qui, si tard, dans une époque ingrate, dure, vit, +palpite encore, en ce livre naïf et fort, jeune de verve et vieux de +sagesse, admirable de plénitude.</p> + +<p>Par d'Aubigné et par Sully, je sors du grand <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, que j'étudiai +et enseignai tant d'années. Le profond changement qui se fait au passage +est marqué bien naïvement par d'Aubigné. Rude cascade! Sous Henri IV, il +rêve les martyrs et Coligny, médit du roi hâbleur. Mais Henri IV frappé, +il l'est lui-même, il tombe de la chute à la chute!... Cela ne +s'arrêtera pas. Les temps mêmes de Richelieu, tant glorieux qu'on les +veuille faire politiquement, seront encore une chute morale.</p> + +<p>C'est le 12 décembre dernier (1856) que j'écrivais ceci, par un temps +doux et maladif, en présence des notes nombreuses que mon père m'avait +copiées de d'Aubigné, avant sa mort (1840). Ces notes, d'une écriture +forte et pesante de vieillard, consciencieusement exacte, monumentale et +pourtant très-vivante, plus digne des pensées qu'aucune impression ne +sera jamais, m'ont fait entrer bien loin dans le cœur le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle. À grand'peine, je leur dis adieu.</p> + +<p>Chaque lettre de cette écriture, accentuée de l'amour et de la religion +de mon livre futur (qu'il ne devait pas lire), me frappait <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> +d'un double regret de laisser cette histoire, et de laisser ces +manuscrits.</p> + +<p>Je ne vois plus là-bas, à cette table près de la fenêtre, ce vénérable +auxiliaire si ardemment zélé pour l'œuvre qui m'échappe aujourd'hui. +Nous passâmes ensemble trente années de travail entre l'étude solitaire +et les pensées de la patrie, parmi les bruits publics de la tribune et +de la presse, toutes ces voix de la France qui parlaient et se +répondaient. Ce temps n'est plus, et après l'avoir quitté, quitté cette +personne qui était moi, je dois quitter ce qui en reste, ces papiers, +les mettre sous la clef,—avec un fragment de mon cœur.</p> + +<h3>NOTE IV.—SUR LE MARIAGE ET LA MORT D'HENRI IV</h3> + +<p>Tous louent Sully et peu le suivent. Moi, j'ai osé le suivre dans ses +assertions les plus graves, dans celles où il s'est montré un courageux +historien, un homme et un Français. En présence des montagnes de +mensonges que bâtissaient tant d'autres à la gloire de Marie de Médicis, +Sully a peint fidèlement le déplorable intérieur du roi, l'insolence de +Concini, les offres fréquentes d'Henri IV de renoncer à ses maîtresses +si on renvoyait cet homme, l'attente où il était de sa mort et sa +conviction que la mort lui viendrait de là.</p> + +<p>«Est-ce clair?» On peut dire ce mot à chaque ligne.</p> + +<p>Ou le mot de Harlay, levant les mains au ciel: «Des preuves? des +preuves?... Il n'y a que trop de preuves.»</p> + +<p>Sur la lutte du mariage français et du mariage étranger (V. p. 49), j'ai +suivi uniquement Sully, les lettres du roi et celles du cardinal +d'Ossat. Sur les <i>cavaliers servants</i> (p. 54, 56), je suis Sully encore, +avec le mss. du fonds Béthune qu'a copié M. Capefigue. Tout cela +extrêmement cohérent, de cette vraisemblance frappante et saisissante +qui fait qu'on crie: «C'est vrai!»</p> + +<p>L'étonnante fluctuation où le roi se trouvait alors, entre ses deux +mariages et ses deux religions, l'envoi du capucin Travail (le P. +Hilaire) à Rome pour défaire le mariage florentin au moment où il se +faisait, tout cela est fort clair, même à travers la mauvaise volonté, +l'obscurité calculée de d'Ossat.</p> + +<p>La Conspiration des poudres et autres petites affaires de ce <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> +genre durent faire douter Henri IV de l'avantage qu'il y avait à tant +caresser ses ennemis. Le nonce romain de Bruxelles se trouva compromis +dans cette affaire anglaise, comme il l'avait été dans le complot de +1599 pour assassiner Henri IV. Lui-même, allant en Poitou, vit +s'évanouir tout ce que le clergé lui faisait croire de l'opposition. Le +roi et la Rochelle s'embrassèrent en 1605 (p. 85). Et le roi (août 1606, +p. 88) accorda aux huguenots le <i>temple de Charenton</i>. La belle histoire +que M. Read nous a donnée de ce temple indique toute l'importance d'un +tel fait, qui, à lui seul, était une révolution. Il disait assez haut ce +que le roi voulait faire en Europe.</p> + +<p>C'est à cette année 1606 que la dame d'Escoman, dans sa déposition, +rapporte le pacte conclu pour tuer le roi entre sa furieuse maîtresse et +d'Épernon, seigneur d'Angoulême et patron de Ravaillac, qu'il employait +à Paris à solliciter ses procès.</p> + +<p>Quoi de plus vraisemblable? C'est cette année que l'on sut +définitivement que le mariage italien ne retiendrait pas Henri IV, comme +on l'avait cru d'abord. <i>Le tuer ou le marier</i>, tel avait été le dilemme +en 1600. Le mariage étant inutile, on résolut de le tuer.</p> + +<p>Il faut être sourd, aveugle et se crever les yeux pour ne pas voir, +entendre cela.</p> + +<p>Le recueil de mensonges qu'on appelle <i>Mercure français</i> part du procès +de Ravaillac, qu'on voulait mutiler et fausser, et de la déposition de +la d'Escoman, qu'on voulait étouffer en la défigurant.</p> + +<p>La réfutation que ce <i>Mercure</i> fait de la d'Escoman est bien plaisante. +On ne doit pas la croire, <i>car elle est bossue et boîteuse</i>. On ne doit +pas la croire, <i>car elle est pauvre</i>, et elle a un enfant à +l'Hôtel-Dieu. <i>Elle a été condamnée pour adultère</i>, le crime universel +alors. <i>Elle a pris pour Ravaillac un autre homme.</i> Qui l'affirme? On ne +le dit pas; apparemment ce sont les gens que la reine envoya pour voir +la d'Escoman et la déconcerter chez la reine Marguerite. Le <i>Mercure</i> +est pourtant forcé d'avouer que Marguerite était frappée de la +déposition de cette femme, qui ne se démentait pas, ne variait pas, +«répétait de mot en mot.»</p> + +<p>Peu m'importe que la d'Escoman ait été boîteuse, pauvre, etc. Elle n'en +est pas moins un témoin grave quand elle se concilie si bien avec Sully. +Elle s'accorde également avec le factotum de Dujardin-Lagarde, <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> +qui fut pensionné par le roi pour l'avis véridique donné à Henri IV +(Archives curieuses, XV, 150).</p> + +<p>Le peuple crut la d'Escoman et Lagarde. Il crut que d'Épernon, Guise, +Concini (Henriette, et la reine même), avaient trempé dans le complot, +ou du moins en avaient connaissance. On put savoir dans tout Paris la +profonde douleur qu'exprima le président Harlay devant les amis de +Lestoile quand il vit que la première personne du royaume, l'autorité +elle-même, était tellement compromise. La confiance qu'exprime Lestoile +dans la déposition de la d'Escoman, c'était le sentiment populaire. J'en +juge par un mot foudroyant du capucin Travail, le P. Hilaire, l'un des +meurtriers de Concini, qui crut qu'en réalité rien ne changerait si l'on +ne tuait aussi la reine mère, et qui en fit la proposition à Bressieux, +écuyer de Marie de Médicis. Celui-ci refusant: «N'importe, dit Travail, +je ferai en sorte que le roi ira à Vincennes, et, pendant ce temps-là, +<i>je la ferai déchirer par le peuple</i>.» Le peuple la croyait donc +complice de la mort d'Henri IV. (<i>Revue rétrospective</i>, II, 505.)</p> + +<p>Cela fait comprendre les craintes de d'Épernon et sa tentative pour +terroriser les États et le Parlement en 1614, quand le témoin Lagarde se +présenta aux États (p. 152, 154),—et les craintes de la reine mère, sa +fuite de Blois en novembre 1618 (p. 239), quand elle apprit que de +Luynes avait fait arrêter la Du Tillet, maîtresse de d'Épernon, +compromise dans l'affaire de Ravaillac (V. les Mémoires de Richelieu). +Elle crut certainement que de Luynes, instruit de ses menées secrètes, +allait lui faire faire son procès.</p> + +<p class="p2 center">FIN DU TOME TREIZIÈME</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="index"> +<p><span class="index-3">CHAPITRE PREMIER</span> +<span class="ralign">Pages.</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Ligue de la cour contre Gabrielle.</span> 1598, +<span class="ralign"><a href="#page1">1</a></span></li> +<li>Faiblesse d'Henri IV dans son intérieur, +<span class="ralign"><a href="#page3">3</a></span></li> +<li>Le dilemme du temps: <i>Le tuer ou le marier</i>, +<span class="ralign"><a href="#page6">6</a></span></li> +<li>Gabrielle craint le mariage florentin, +<span class="ralign"><a href="#page8">8</a></span></li> +<li>Sully, créé par elle, travaille contre elle, +<span class="ralign"><a href="#page10">10</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE II</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Mort de Gabrielle</span>. 1599, +<span class="ralign"><a href="#page16">16</a></span></li> +<li>Le diable et les possédés, +<span class="ralign"><a href="#page17">17</a></span></li> +<li>Maladie du roi; assassin, +<span class="ralign"><a href="#page19">19</a></span></li> +<li>Le roi décidé pour Gabrielle, +<span class="ralign"><a href="#page21">21</a></span></li> +<li>Les protestants désirent le mariage français, +<span class="ralign"><a href="#page23">23</a></span></li> +<li>La mort violente, +<span class="ralign"><a href="#page32">32</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE III</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Henriette d'Entragues et Marie de Médicis.</span> 1599-1600, +<span class="ralign"><a href="#page42">42</a></span></li> +<li>La galerie de Rubens, +<span class="ralign"><a href="#page43">43</a></span></li> +<li>Politique papale et florentine de la France, +<span class="ralign"><a href="#page44">44</a></span></li> +<li>Double négociation de mariage, +<span class="ralign"><a href="#page49">49</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE IV</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Guerre de Savoie.—Mariage.</span> 1601, +<span class="ralign"><a href="#page55">55</a></span></li> +<li>Conquête de la Savoie, +<span class="ralign"><a href="#page57">57</a></span></li> +<li>Marie déplaît au roi, il prépare son divorce à Rome, +<span class="ralign"><a href="#page64">64</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE V</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Conspiration de Biron.</span> 1601-1602, +<span class="ralign"><a href="#page66">66</a></span></li> +<li>Les amants de la reine, +<span class="ralign"><a href="#page67">67</a></span></li> +<li>Biron traite avec l'ennemi, +<span class="ralign"><a href="#page71">71</a></span></li> +<li>Son procès, 15 juin-31 juillet, +<span class="ralign"><a href="#page79">79</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VI</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Le rétablissement des Jésuites.</span> 1603-1604, +<span class="ralign"><a href="#page86">86</a></span></li> +<li>Réaction. Transformation du clergé et de la noblesse, +<span class="ralign"><a href="#page87">87</a></span></li> +<li>François de Sales, Cotton, +<span class="ralign"><a href="#page92">92</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VII</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Le roi se rapproche des protestants.</span> 1604-1606, +<span class="ralign"><a href="#page96">96</a></span></li> +<li>Concini, favori de la reine, +<span class="ralign"><a href="#page97">97</a></span></li> +<li>Conspiration d'Entragues, +<span class="ralign"><a href="#page99">99</a></span></li> +<li>Conspiration des poudres, +<span class="ralign"><a href="#page102">102</a></span></li> +<li>Le roi donne aux protestants le temple de Charenton, +<span class="ralign"><a href="#page106">106</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Grandeur d'Henri IV</span>, +<span class="ralign"><a href="#page109">109</a></span></li> +<li>Difficultés qu'il rencontrait, +<span class="ralign"><a href="#page110">110</a></span></li> +<li>Réformes de Sully, +<span class="ralign"><a href="#page112">112</a></span></li> +<li>Ce que le roi fit malgré Sully, +<span class="ralign"><a href="#page114">114</a></span></li> +<li>Le Paris d'Henri IV, +<span class="ralign"><a href="#page116">116</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE IX</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">La conspiration du roi et la conspiration de la cour.</span> + 1606-1608, +<span class="ralign"><a href="#page121">121</a></span></li> +<li>L'Europe se précipitait dans les bras de la France, +<span class="ralign"><a href="#page122">122</a></span></li> +<li>La cour conspire la mort du roi, +<span class="ralign"><a href="#page125">125</a></span></li> +<li>Insolence et haine de Concini, +<span class="ralign"><a href="#page127">127</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE X</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Le dernier amour d'Henri IV.</span> 1609, +<span class="ralign"><a href="#page130">130</a></span></li> +<li>L'<i>Astrée</i> de d'Urfé, +<span class="ralign"><a href="#page131">131</a></span></li> +<li>Mademoiselle de Montmorency, +<span class="ralign"><a href="#page133">133</a></span></li> +<li>Masque d'Henri IV, +<span class="ralign"><a href="#page134">134</a></span></li> +<li>Mariage du prince de Condé, +<span class="ralign"><a href="#page135">135</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XI</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Progrès de la conspiration.—Fuite de Condé.</span> 1609, +<span class="ralign"><a href="#page139">139</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XII</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Mort d'Henri IV.</span> 1610, +<span class="ralign"><a href="#page148">148</a></span></li> +<li>Ravaillac, +<span class="ralign"><a href="#page148">148</a></span></li> +<li>Avis de la d'Escoman, négligé de la reine, +<span class="ralign"><a href="#page153">153</a></span></li> +<li>Abattement d'Henri IV, +<span class="ralign"><a href="#page155">155</a></span></li> +<li>Il est tué, 14 mai 1610, +<span class="ralign"><a href="#page161">161</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Louis XIII.—Régence.—Ravaillac et la d'Escoman.</span> + 1610-1614, +<span class="ralign"><a href="#page163">163</a></span></li> +<li>Changement complet. Terreur du peuple, +<span class="ralign"><a href="#page164">164</a></span></li> +<li>Violence de d'Épernon, +<span class="ralign"><a href="#page167">167</a></span></li> +<li>On précipite le procès de Ravaillac, +<span class="ralign"><a href="#page169">169</a></span></li> +<li>La curée, +<span class="ralign"><a href="#page174">174</a></span></li> +<li>On étouffe la voix de la d'Escoman, +<span class="ralign"><a href="#page176">176</a></span></li> +<li>Mépris et révolte des grands, +<span class="ralign"><a href="#page178">178</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIV</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">États généraux.</span> 1614, +<span class="ralign"><a href="#page180">180</a></span></li> +<li>Les magistrats représentent le Tiers État, +<span class="ralign"><a href="#page183">183</a></span></li> +<li>D'Épernon terrorise le parlement et les États, +<span class="ralign"><a href="#page189">189</a></span></li> +<li>Noble sacrifice du Tiers, +<span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></li> +<li>Le roi se déclare contre le Tiers, +<span class="ralign"><a href="#page194">194</a></span></li> +<li>Comment on cache les vols de la cour, +<span class="ralign"><a href="#page196">196</a></span></li> +<li>Le roi accable encore le Tiers, +<span class="ralign"><a href="#page198">198</a></span></li> +<li>Réforme que le Tiers demande dans l'Église, +<span class="ralign"><a href="#page200">200</a></span></li> +<li>Le Tiers bâtonné et renvoyé, +<span class="ralign"><a href="#page201">201</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XV</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Prison de Condé.—Mort de Concini.</span> 1615-1617, +<span class="ralign"><a href="#page203">203</a></span></li> +<li>Fortune de Luynes. Il est poussé à tuer Concini, mais + ménage la reine mère et lui accorde l'emprisonnement + de la d'Escoman, +<span class="ralign"><a href="#page207">207</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVI</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Des mœurs.—Stérilité physique, morale et littéraire</span>, +<span class="ralign"><a href="#page216">216</a></span></li> +<li>Abaissement des esprits. Casuistique, couvents, sorcellerie, +<span class="ralign"><a href="#page217">217</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVII</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Du sabbat au moyen âge et du sabbat au xvii<sup>e</sup> siècle—L'alcool + et le tabac</span>, +<span class="ralign"><a href="#page225">225</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Géographie de la sorcellerie par nations et provinces.—Les + sorcières basques</span>, +<span class="ralign"><a href="#page238">238</a></span></li> +<li>Le livre de M. de Lancre, 1610, +<span class="ralign"><a href="#page244">244</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIX</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Les couvents.—La sorcellerie dans les couvents.—Le + Prince des magiciens</span>, +<span class="ralign"><a href="#page254">254</a></span></li> +<li>Procès de Gauffridi. 1610-1611, +<span class="ralign"><a href="#page256">256</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XX</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Luynes et le P. Arnoux.—Persécution des protestants.</span> + 1618-1620, +<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li> +<li>Statistique des couvents, +<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li> +<li>On prépare la révolution territoriale du siècle, +<span class="ralign"><a href="#page289">289</a></span></li> +<li>Catastrophe du Béarn, +<span class="ralign"><a href="#page295">295</a></span></li> +<li>La France trahit les protestants d'Allemagne, +<span class="ralign"><a href="#page297">297</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXI</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Richelieu et Bérulle.</span> 1621-1624, +<span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li> +<li>Richelieu jusqu'à quarante ans fut dans le parti espagnol, +<span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li> +<li>Politique nationale de la Vieuville, +<span class="ralign"><a href="#page309">309</a></span></li> +<li>Il élève Richelieu qui le chasse, +<span class="ralign"><a href="#page310">310</a></span></li> +<li>Partialité du pape pour les Espagnols qu'il couvre en + Valteline, +<span class="ralign"><a href="#page314">314</a></span></li> +<li>Richelieu en chasse le pape. Déc. 1624, +<span class="ralign"><a href="#page316">316</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXII</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">L'Europe en décomposition.—Richelieu forcé de + rétrograder.</span> 1625-1626, +<span class="ralign"><a href="#page318">318</a></span></li> +<li>La révolution territoriale en Allemagne, +<span class="ralign"><a href="#page319">319</a></span></li> +<li>Révolutions de Hollande et d'Angleterre, +<span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li> +<li>Richelieu essaye de rétablir les finances, +<span class="ralign"><a href="#page323">323</a></span></li> +<li>Mariage d'Angleterre, +<span class="ralign"><a href="#page324">324</a></span></li> +<li>Fermeté de Richelieu contre le légat, +<span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li> +<li>Il s'appuie sur les notables, +<span class="ralign"><a href="#page332">332</a></span></li> +<li>On le force de traiter avec l'Espagne, +<span class="ralign"><a href="#page335">335</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Ligue des reines contre Richelieu.—Complot de + Chalais.</span> 1626, +<span class="ralign"><a href="#page338">338</a></span></li> +<li>On pousse l'Angleterre à rompre avec nous, +<span class="ralign"><a href="#page345">345</a></span></li> +<li>Embarras financiers de Richelieu, irrémédiables, +<span class="ralign"><a href="#page349">349</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXIV</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Siége de la Rochelle.</span> 1627-1628, +<span class="ralign"><a href="#page353">353</a></span></li> +<li>L'Espagne nous trahit et appelle l'invasion anglaise +<span class="ralign"><a href="#page354">354</a></span></li> +<li>La Rochelle refuse de recevoir l'Anglais +<span class="ralign"><a href="#page356">356</a></span></li> +<li>Buckingham échoue dans l'île de Ré, juillet-novembre 1627 +<span class="ralign"><a href="#page357">357</a></span></li> +<li>Richelieu bloque la Rochelle, sa digue +<span class="ralign"><a href="#page362">362</a></span></li> +<li>La Rochelle refuse encore de se livrer aux Anglais +<span class="ralign"><a href="#page364">364</a></span></li> +<li>Elle ouvre ses portes à Richelieu, novembre 1628 +<span class="ralign"><a href="#page369">369</a></span></li> +<li>Ruine du pays; émigrations protestantes +<span class="ralign"><a href="#page370">370</a></span></li> +<li>Richelieu, ayant étouffé la révolution religieuse, ne + fera la guerre à la maison d'Autriche qu'à force + d'argent, +<span class="ralign"><a href="#page373">373</a></span></li> +<li>Callot et Rembrandt, la France et la Hollande +<span class="ralign"><a href="#page374">374</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">NOTES</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Note I.</span>—Le sens du volume, +<span class="ralign"><a href="#page377">377</a></span></li> +<li><span class="smcap">Note II.</span>—Mes contradictions, +<span class="ralign"><a href="#page379">379</a></span></li> +<li><span class="smcap">Note III.</span>—Sources de l'histoire d'Henri IV, +<span class="ralign"><a href="#page380">380</a></span></li> +<li><span class="smcap">Note IV.</span>—Mariage et mort d'Henri IV, +<span class="ralign"><a href="#page383">383</a></span></li> +</ul> +</div> +<p class="p2 center">PARIS.—IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J. + Rousseau, 61.</p> + +<h2>Notes</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: M. Poirson a très-bien distingué qu'il y a là deux choses: +1<sup>o</sup> le système positif des alliances d'Henri IV avec les ennemis de la +maison d'Autriche, système qui se faisait de lui-même sous l'impression +de terreur que cette maison inspirait; toute l'Europe se serrait du côté +de son défenseur. 2<sup>o</sup> Un plan tout utopique de Sully pour la fédération +européenne. M. Poirson est trop indulgent pour ce plan ridicule. Cela a +été écrit par les secrétaires de Sully (ils le disent eux-mêmes), en +1627, pendant le siége de La Rochelle, et déjà sous la royauté du +cardinal Richelieu, l'année précédente, avait été proposé, comme type de +l'ordre financier, l'année 1608, c'est-à-dire l'apogée de +l'administration de Sully. Celui-ci put en concevoir le vague espoir +d'être rappelé aux affaires par le cardinal. De là peut-être ces idées +(si étranges chez un protestant) de faire une république italienne +<i>vassale du pape</i>. Ce qu'il propose aussi pour les élections de Hongrie +et Bohême est ridicule et quasi-fou. On regrette de trouver cette tache +dans ce beau livre des <i>Économies</i>.</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Dans un gouvernement idolâtrique, fondé sur la divinité de +l'individu, ce point est grave. Je n'y insiste pas. On rirait, et rien +n'est plus triste.—L'historien, le politique, le physiologiste et le +cuisinier étudieront avec profit ce monument immense, 6 vol. in-folio +d'une fine écriture: <i>Ludovico-trophie</i>, par Hérouard, médecin du roi, +seigneur de Vaugrineuse (<i>mss. Colbert</i>, 2601-2606). J'en cite une seule +journée, qui donne l'impression qu'eut l'enfant royal de la mort de son +père:</p> + +<p>«M. le Dauphin, l'ayant sceu, en pleura, et dit: Ha! si je y eusse esté +avec mon espée, je l'eusse tué. Chacun se vint offrir à lui de la +chambre de la royne.—Raisins de Corinthe et à l'eau de rose, asperges +et salade, potage, hachis de chapon ... deux cornets d'oublies, quatre +prunes de Brignolle, figues sèches, du pain bu de la ptisane, dragée de +fenouil, puis mené, etc. Et chez lui à neuf heures: pissé jaune-paille, +puis desvestu, mis au lit. Pouls solide, égal, pausé. Chaleur douce. +Prié Dieu. Dit vouloir coucher avec M. de Souvré: «Pour ce qu'il me +vient des songes.» La royne l'envoie quérir pour le faire coucher dans +sa chambre...</p> + +<p>«Le <span class="smcap">XV</span>, esveillé à six heures et demie ... À sept heures un quart, levé, +bon visage, guay, pissé jaune, peigné. Vestu d'un habillement bleu. À +huit heures et demie, déjeuné, ne sceut mangé, beu de la ptisane. Il +avoit du ressentiment, et si l'innocence de son asge lui donnoit par +intervalles quelque gaieté. Mené à la messe. À neuf heures et demie, +disné; raisins de Corinthe, asperges, salade, potage, chapon bouilli; +pris un peu d'un gasteau feuilleté, bu du vin blanc ... <i>Intrepidus</i>.»</p> + +<p>À ces notes curieuses sur le caractère de l'enfant royal, on peut +joindre les lettres du nonce, qui font très-bien connaître la mère. +Elles racontent, entre autres choses, les violentes scènes qui eurent +lieu (en 1622), entre elle et le prélat Ruccellaï, un Italien qu'elle +avait favorisé beaucoup, et qui avait été supplanté dans sa faveur par +le jeune Richelieu. Pour obtenir de Louis XIII qu'il chasse Ruccellaï, +elle soutient qu'il a fait semblant d'être amoureux d'elle; que, sous +prétexte d'admirer ses dentelles, il s'est émancipé, etc. C'est la scène +de Tartufe et d'Elmire, mais plus comique, la reine étant d'âge +très-mur, très-lourde d'embonpoint. Tout cela est écrit en chiffres, +comme le plus terrible mystère. (V. nos <i>Archives, extraits du Vatican, +Nonciatures</i>, carton <i>L</i>, 389.)</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Je reviendrai sur la <i>casuistique</i> et les <i>couvents</i>; et, +quant à la <i>sorcellerie</i>, je donnerai mes sources et ma critique, quand +le Diable expire à Loudun sous l'horreur et le ridicule.—Sur le tabac, +V. la brochure de M. Larrieu et la lettre, si instructive que M. +Ferdinand Denis a jointe à l'opuscule de M. Demersey (1854). Oviédo, +Thévet, Cartier, Lérit, sont les premiers qui en fassent mention. Le +Portugais Goes avait rapporté le tabac à Lisbonne; il le donna à notre +ambassadeur Nicot, qui l'apporta en France comme une herbe propre à +déterger et calmer les blessures. Elle fut présentée à Catherine de +Médicis, qui accepta d'en être la marraine, et voulut bien qu'on +l'appelât <i>Catherinaire</i>, ou <i>Médicée</i>. On a vu sa vogue déjà fatale en +1610. Le fisc s'en empara bientôt. Richelieu dit en 1625 (Lettres, II, +165) qu'on en apporte deux millions de livres, qu'on en déclare moins de +la moitié, et que l'État peut en tirer par an quatre cent mille livres. +Il a rapporté jusqu'à nous un milliard et demi. Mais qui calculerait ce +qu'il nous a fait perdre par la vaine rêverie, l'inaction et +l'énervation! C'est un secours pour le travailleur en plein air dans les +lieux humides, pour le marin peut-être; mais pour tous les autres un +fléau, une source de nombreuses maladies du cerveau, de la moelle et de +la poitrine, d'une entre autres, la plus triste, de cracher toujours et +partout.</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Ce beau livre d'Ollivier, le <i>Théâtre d'agriculture et +ménage des champs</i>, est beaucoup plus économique que patriarcal et +philanthropique. Les journaliers n'y sont pas trop favorisés. Le seul +conseil de mettre les deux tiers du domaine en forêts et prairies, s'il +eût été suivi, eût considérablement réduit le travail des cultivateurs +salariés.—Voir sur la condition des paysans le grand travail de M. +Bonnemère, qui donne tous les textes, l'ingénieux ouvrage de M. Doniol, +en les rapprochant de l'excellente histoire de l'administration de M. +Chéruel, etc., etc. Ils font toucher au doigt comment la richesse, et la +subsistance même, vont diminuant dans tout ce siècle. Quelle terrible +distance des Œconomies de Sully au livre de Vauban, si triste, à ceux +de Boisguillebert, si cruellement désespérés.</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Cela est dur et peut paraître exagéré. Mais, en réalité, +ils sont fréquemment contredits par ses lettres, par les écrits +contemporains, par les faits même. C'est en réalité un très-long factum +marqué souvent d'une grande hauteur de vues et de raison, mais calculé, +pénible, artificieux, qui veut harmoniser pour la postérité une vie fort +peu d'accord avec elle-même. On dit qu'au siége de la Rochelle, dans ce +long blocus d'hiver où il se consumait, il commença à vouloir qu'on +écrivît ses actes, c'est-à-dire qu'on les expliquât. C'est là sans doute +l'origine des Mémoires, qu'il a inspirés, presque dictés, revus avec +soin. Le premier point, c'était de faire croire qu'à son premier +ministère, sous Concini, il était déjà anti-espagnol. Chose absolument +impossible; les pièces de Simamar, citées par Capefigue, montrent que +Concini et sa femme étaient intimes avec l'Espagne, ils venaient de +faire le double mariage espagnol; la dépêche de Richelieu à Schomberg +n'est qu'un leurre pour amuser les Allemands. Le second point, c'était +d'éreinter la Vieuville, celui qui rappela Richelieu au ministère et que +Richelieu fit chasser; c'était de lui ôter l'honneur d'avoir eu +l'initiative d'une politique française. Le troisième point, c'est celui +où il se donne l'honneur d'avoir voulu le siége de la Rochelle. Sans +doute comme prêtre, comme controversiste, il haïssait les protestants; +cela est sûr. Et il est sûr encore que ses instincts de gentilhomme et +d'homme d'épée lui auraient fait désirer d'imiter les fameuses croisades +de Ximenès, la conquête de Grenade, les exploits de Lépante. Tel fut le +fond de sa nature. Mais son très-lumineux esprit (et dirai-je, son âme +française) le firent vouloir, contre sa nature, l'alliance avec +l'Angleterre, la Hollande, le Danemark et les protestants d'Allemagne, +ce qui impliquait des ménagements pour les protestants de France. Les +papiers de Bérulle, extraits par Tabaraud, montrent très-bien (et les +offres continuelles de Richelieu aux protestants montrent encore mieux) +qu'il leur fit, malgré lui, cette guerre demandée par Bérulle et tous +nos Français espagnols, guerre qui détruisait ses projets, irritait +l'Angleterre, la Hollande, ses alliés naturels. Tabaraud est précieux +ici. Panégyriste de Bérulle, il prouve innocemment, mais prouve, que +Bérulle eut l'honneur principal de cette énorme sottise, d'avoir +travaillé, préparé la destruction de la Rochelle, l'amortissement des +protestants qui eussent si bien servi contre l'Espagne. Le duc de Rohan +put tirer quelque argent des Espagnols, et même en 1628, quand on le +traqua avec ses armées, il fit un misérable et coupable traité avec +l'Espagne. Mais, dans cette grande faute, il était seul ou presque seul, +nullement suivi de son parti. Je parlerai plus tard de tout cela. Je +dois l'ajourner, n'ayant pas encore le troisième volume des <i>Lettres de +Richelieu</i> que publie M. Avenel. Excellent et rare éditeur. Son +introduction est écrite dans une sage mesure que les biographes ne +gardent presque jamais pour leur héros. Il dit très-bien que Richelieu, +si actif au dehors, ne put faire réellement que peu de choses à +l'intérieur, qu'il n'avait point d'entrailles, qu'il n'aimait point le +peuple. Les notes, non moins judicieuses, par lesquelles M. Avenel +éclaire et interprète les pièces, contiennent, outre les renseignements, +de précieuses marques de critique. En 1626, par exemple, il observe sur +la forme même des lettres de Richelieu, <i>qu'alors il n'était pas maître +encore, mais le premier entre les ministres</i>, ce qui confirme ce que les +papiers de Bérulle nous apprennent de l'importance qu'avait celui-ci et +de la sourde lutte qu'il soutenait contre Richelieu à la cour, au +conseil (par Marillac et autres).</p> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1598-1628 (Volume +13/19), by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1598-1628 *** + +***** This file should be named 39876-h.htm or 39876-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/8/7/39876/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..e158515 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #39876 (https://www.gutenberg.org/ebooks/39876) |
