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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:13:24 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Musiciens d'autrefois, by Romain Rolland
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Musiciens d'autrefois
+
+Author: Romain Rolland
+
+Release Date: May 13, 2012 [EBook #39687]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MUSICIENS D'AUTREFOIS ***
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+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net);
+produced from images available at the Internet Archive.
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+Musiciens d’autrefois
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
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+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
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+=Musiciens d’aujourd’hui.= Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
+
+=Musiciens d’autrefois.= Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
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+=Vie de Beethoven.= Un vol. in-16, br. 2 fr. »
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+LIBRAIRIE OLLENDORFF
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+=Jean-Christophe.= Quatre vol. in-16, br.
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+I. _L’Aube_. Un vol.
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+II. _Le Matin_. Un vol.
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+III. _L’Adolescent_. Un vol.
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+IV. _La Révolte_. Un vol.
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+=Jean-Christophe à Paris.= Deux vol. in-16, br.
+
+I. _La Foire sur la Place_. Un vol.
+II. _Antoinette_. Un vol.
+
+Chaque vol. 3 fr. 50
+
+
+LIBRAIRIE FONTEMOING
+
+=Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti.= Un vol.
+in-8, br. 10 fr.
+
+1430-08.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P11-08.
+
+=ROMAIN ROLLAND=
+
+
+Musiciens
+d’autrefois
+
+L’OPÉRA AVANT L’OPÉRA
+
+L’ «ORFEO» DE LUIGI ROSSI--LULLY--GLUCK
+
+GRÉTHY--MOZART
+
+
+DEUXIÈME ÉDITION REVUE
+
+PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1908 Droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+MUSICIENS D’AUTREFOIS
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+DE LA PLACE DE LA MUSIQUE DANS L’HISTOIRE GÉNÉRALE
+
+
+La musique commence seulement à prendre dans l’histoire générale la
+place qui lui est due. Chose étrange qu’on ait pu prétendre à donner un
+aperçu de l’évolution de l’esprit humain, en négligeant une de ses plus
+profondes expressions. Mais ne savons-nous pas combien les autres arts,
+mieux favorisés pourtant, plus accessibles à l’intelligence française,
+ont eu de peine à acquérir droit de cité dans l’histoire générale? Et y
+a-t-il si longtemps que celle-ci s’est ouverte à l’histoire de la
+littérature, des sciences, de la philosophie, de toute la pensée
+humaine? Cependant la vie politique d’une nation n’est que l’aspect le
+plus superficiel de son être. Pour connaître sa vie intérieure, source
+de son action, il faut pénétrer jusqu’à l’âme par la littérature, la
+philosophie, les arts, où se sont reflétés les idées, les passions, les
+raves de tout un peuple.
+
+On sait quelles ressources la littérature offre à l’histoire, de quelle
+aide, par exemple, la poésie cornélienne et la philosophie cartésienne
+peuvent être pour comprendre les générations françaises des traités de
+Westphalie, ou combien la Révolution de 89 resterait lettre morte si
+l’on n’était familiarisé avec la pensée des Encyclopédistes et des
+salons du XVIIIe siècle.
+
+On s’est rendu compte aussi des précieux renseignements que fournissent
+les arts plastiques pour la connaissance d’une époque: c’est sa
+physionomie même, ce sont les types, les gestes, les costumes, les
+modes, tout le visage de la vie journalière qui ressuscite. Et que
+d’indications pour l’histoire! Tout se tient: toute révolution politique
+a son contre-coup dans une révolution artistique, et la vie d’une nation
+est un organisme où tout est lié, les phénomènes économiques et les
+phénomènes artistiques. Des ressemblances et des différences de
+monuments gothiques ont permis à un Viollet-le-Duc de retrouver les
+grandes voies de commerce du XIIe siècle. L’étude d’une partie
+d’architecture, du clocher, par exemple, a pu montrer les progrès de la
+royauté de France, la pensée de l’Île-de-France imposant aux écoles
+provinciales, depuis Philippe Auguste, son type de construction. Mais le
+grand service historique des arts, c’est de nous mettre en contact avec
+le cœur d’une époque, de nous faire toucher le fond de sa sensibilité.
+En apparence, littérature et philosophie renseignent avec plus de
+clarté, réduisant en formules nettes et précises les caractères d’un
+temps. Mais elles y introduisent une simplification factice, elles en
+donnent une idée raidie et appauvrie. L’art se modèle sur la vie; Et ce
+qui ajoute à son prix, c’est que son domaine est infiniment plus étendu
+que celui de la littérature. Nous avons dix siècles d’art en France, et
+nous nous contentons le plus souvent, pour juger de l’esprit français,
+de quatre siècles de littérature. De plus, notre art du moyen âge, par
+exemple, nous introduit dans la vie des provinces, sur laquelle notre
+littérature classique ne nous dit presque rien. Peu de pays sont faits
+d’éléments plus disparates que le nôtre. Races, traditions, milieux sont
+différents, et parfois opposés: Italiens, Espagnols, Allemands, Suisses,
+Anglais, Flamands, etc. Une forte unité politique a fondu tous ces
+éléments, a établi une moyenne, un équilibre entré les civilisations qui
+se heurtaient chez nous. Mais si cette unité est marquée dans notre
+littérature, les nuances multiples qui composent notre personnalité y
+sont bien atténuées. L’art nous donne une image beaucoup plus riche du
+génie français. C’est une sorte non de grisaille monochrome, mais de
+verrière de cathédrale, où toutes les couleurs du ciel et de la terre
+s’harmonisent. Ce n’est pas là une simple image. Je songe aux rosaces
+gothiques, produit de l’art français, de l’art purement français de
+Champagne et d’Île-de-France, et je pense: voici le peuple dont on dit
+que la caractéristique est la raison et non l’imagination, le bon sens
+et non la fantaisie, le dessin et non le coloris! Et ce peuple a créé
+ces roses d’Orient mystiques!
+
+Ainsi la connaissance des arts élargit et anime l’idée que l’on se fait
+d’un peuple, d’après sa seule littérature.
+
+ * * * * *
+
+Combien cette idée sera encore enrichie, si, pour la compléter, nous
+recourons à la musique!
+
+La musique déroute ceux qui ne la sentent point; sa matière semble
+insaisissable: elle échappe au raisonnement, elle paraît sans contact
+avec la réalité. Quels secours l’histoire pourrait-elle donc tirer de ce
+qui paraît hors de l’espace, hors de l’histoire?
+
+Mais d’abord il n’est pas exact que la musique ait un caractère aussi
+abstrait; elle a des rapports constants avec la littérature, avec le
+théâtre, avec la vie d’un temps. Ainsi, il n’échappera à personne que
+l’histoire de l’Opéra éclaire l’histoire des mœurs et de la vie
+mondaine. Toute forme de musique est liée à une forme de la société, et
+la fait mieux comprendre.--D’autre part, en beaucoup de cas, l’histoire
+de la musique est en relations étroites avec celle des autres arts[1].
+Il arrive sans cesse que les arts influent les uns sur les autres, qu’il
+se pénètrent mutuellement, ou que, par un effet de leur évolution
+naturelle, ils en arrivent, pour ainsi dire, à se prolonger hors de
+leurs limites, dans celles de l’art voisin. Tantôt c’est la musique qui
+se fait peinture. Tantôt c’est la peinture qui se fait musique. «La
+bonne peinture est une musique, une mélodie[2],» dit Michel-Ange, à un
+moment où la peinture cède en effet le pas à la musique, où la musique
+italienne se dégage, pourrait-on dire, de la décadence même des autres
+arts. Les barrières entre les arts ne sont pas à beaucoup près aussi
+hermétiquement closes que le prétendent les théoriciens; constamment ils
+débordent l’un sur l’autre. Un art se continue et s’achève dans un autre
+art: c’est le même besoin de l’esprit qui, après avoir rempli jusqu’à la
+faire éclater la forme d’un art, cherche et trouve dans un autre son
+expression complète. Ainsi la connaissance de l’histoire de la musique
+est souvent nécessaire à l’histoire des arts plastiques.
+
+Mais à la prendre dans son essence même, son plus grand intérêt n’est-il
+pas de nous livrer l’expression toute pure de l’âme, les secrets de la
+vie intérieure, tout un monde de passions, qui longuement s’amassent et
+fermentent dans le cœur, avant de surgir au grand jour? Souvent, grâce à
+sa profondeur et à sa spontanéité, la musique est le premier indice de
+tendances qui plus tard se traduisent en paroles, puis en faits. La
+_Symphonie héroïque_ devance de plus de dix ans le réveil de la nation
+germanique. Les _Meistersinger_ et _Siegfried_ chantent, dix ans avant,
+le triomphe impérial de l’Allemagne.
+
+Il y a même certains cas où la musique est le seul témoin de toute une
+vie intérieure, dont rien ne se traduit au dehors.--Que nous apprend
+l’histoire politique sur l’Italie et l’Allemagne au XVIIe
+siècle?--Une suite d’intrigues de cour, de défaites militaires, de
+ruines accumulées, de mariages princiers, de fêtes et de misères. Et
+alors, comment nous expliquer la miraculeuse résurrection de ces deux
+peuples, au XVIIIe et au XIXe siècles?--L’œuvre de leurs musiciens
+nous le fait entrevoir; elle montre, en Allemagne, les trésors de foi et
+d’énergie qui s’accumulent en silence, des caractères simples et
+héroïques, l’admirable Heinrich Schütz, qui pendant la guerre de Trente
+Ans, au milieu des pires désastres qui aient jamais dévasté une patrie,
+continue paisiblement à chanter sa foi robuste, grandiose, inébranlable;
+autour de lui, Jean-Christophe Bach, Jean-Michaël Bach, ancêtres du
+grand Bach, qui semblent porter en eux le tranquille pressentiment du
+génie qui sortira d’eux; Pachelbel, Kuhnau, Buxtehude, Zachow,
+Erlebach,--grandes âmes enfermées toute leur vie dans le cercle étroit
+d’une petite ville de province, connues d’une poignée d’hommes, sans
+ambition, sans espoir de se survivre, chantant pour elles seules et pour
+leur Dieu, et qui, parmi toutes les tristesses domestiques et publiques,
+amassent lentement, opiniâtrement, des réserves de force et de santé
+morale, bâtissent pierre à pierre la grandeur future de l’Allemagne.--En
+Italie, c’est, à la même époque, un bouillonnement de musique; elle
+ruisselle sur l’Europe entière; elle asservit la France, l’Allemagne,
+l’Autriche, l’Angleterre, montrant quelle était encore au XVIIe
+siècle la suprématie du génie italien; et, sous cette exubérance
+fastueuse et déréglée de création musicale, une suite de génies profonds
+et concentrés, comme Monteverde à Mantoue, Carissimi à Rome, Provenzale
+à Naples, attestent l’austère grandeur d’âme et la pureté de cœur qui
+pouvaient se conserver parmi la frivolité et le dévergondage des cours
+italiennes.
+
+Voici un exemple plus frappant encore:--Il est peu probable que
+l’humanité passe jamais par une époque plus terrible que la fin du vieux
+monde: la décomposition de l’Empire Romain et les grandes Invasions.
+Cependant, sous cet amas de décombres fumants, la pure flamme de l’art
+continuait à brûler. La passion de la musique rapprocha les vainqueurs
+barbares et les vaincus gallo-romains. Les abominables Césars de la
+décadence et les rois visigoths de Toulouse étaient également fous de
+concerts. Les maisons romaines et les camps à demi sauvages résonnaient
+du son des instruments[3]. Clovis faisait venir des musiciens de
+Constantinople.--Ce ne serait rien encore d’aimer l’art; ce qui est bien
+plus remarquable, c’est que cette époque a créé un art nouveau. De ce
+bouleversement de l’humanité est sorti un art aussi parfait, aussi pur,
+que les créations les plus accomplies des âges heureux: c’est le chant
+grégorien, qui, d’après M. Gevaert, débuta au IVe siècle par le chant
+de l’_Alleluia_, «cri de victoire du christianisme après deux siècles et
+demi de persécutions», et dont les chefs-d’œuvre semblent de l’a fin du
+VIe siècle, entre 540 et 600, c’est-à-dire entre les invasions des
+Goths et les invasions des Lombards, «à une époque que notre imagination
+se représente comme une suite ininterrompue de guerres, de massacres, de
+destructions, pestes, famines, cataclysmes tels que saint Grégoire y
+voit les symptômes de la décrépitude du monde et les signes
+avant-coureurs du Jugement dernier.» Cependant, tout respire, dans ces
+chants, la paix et l’espoir en l’avenir. Une simplicité pastorale, une
+sérénité grave et lumineuse des lignes, comme dans un bas-relief grec;
+une poésie libre, pénétrée de nature; une suavité de cœur infiniment
+touchante: voilà cet art sorti de la barbarie, et où rien n’est barbare:
+«témoin parlant de l’état d’âme de ceux qui vécurent au milieu de tant
+de formidables événements»,--Et l’on ne peut dire que ce soit là un art
+de cloître et de couvent, enfermé dans un monde restreint. C’était un
+art populaire, qui régna dans tout l’ancien monde romain. De Rome, il
+passa en Angleterre, en Allemagne, en France. Jamais art ne fut plus
+représentatif d’un temps. Sous le règne des Carolingiens qui fut son âge
+d’or, les princes se passionnaient pour lui; Charlemagne et Louis le
+Pieux passaient des journées à chanter ou à entendre ces chants, à
+s’absorber en eux. Charles le Chauve, malgré les troubles de son règne,
+entretenait une correspondance musicale et composait de la musique en
+collaboration avec les moines du couvent de Saint-Gall, centre musical
+du monde au IXe siècle. Rien d’émouvant comme ce recueillement d’art,
+cette floraison souriante de musique, malgré tout, en dépit de tout, au
+travers des convulsions sociales.
+
+Ainsi, la musique nous montre ici la continuité de la vie sous la mort
+apparente, l’éternel renouveau sous la ruine du monde. Comment donc
+pourrait-on écrire l’histoire de ces époques, si l’on négligeait
+quelques-uns de leurs caractères essentiels? Comment les
+comprendra-t-on, si l’on méconnaît leur vraie force intime?--Et qui sait
+si cette erreur initiale ne conduit pas à fausser non seulement l’aspect
+d’un moment de l’histoire, mais de l’histoire tout entière? Qui sait si
+ces mots de Renaissance et de Décadence, que nous appliquons à certaines
+périodes du monde, ne proviennent pas, comme dans l’exemple précédent,
+de ce que nous bornons notre vue à un seul aspect des choses? Un art
+peut décliner; mais l’Art meurt-il jamais? Il se métamorphose, il
+s’adapte aux circonstances. Il est bien évident que dans un peuple
+ruiné, déchiré par la guerre ou par les révolutions, la force créatrice
+pourra difficilement s’exprimer par l’architecture: l’architecture veut
+de l’argent; et elle veut le besoin de nouvelles constructions, le
+bien-être, la confiance dans l’avenir. On peut même dire que les arts
+plastiques en général ont besoin, pour se développer pleinement, du luxe
+et des loisirs, d’une classe raffinée, d’un certain équilibre de
+civilisation. Mais quand les conditions matérielles se font plus dures,
+quand la vie devient âpre, pauvre, harcelée de soucis, quand il lui est
+interdit de s’épanouir au dehors, elle se replie sur elle-même, et son
+besoin éternel de bonheur lui fait trouver d’autres voies artistiques;
+la beauté se transforme, elle prend un caractère plus intérieur, elle se
+réfugie dans les arts profonds: la poésie, la musique. Elle ne meurt
+pas. Je crois bien sincèrement qu’elle ne meurt jamais. Il n’y a ni
+mort, ni renaissance de l’humanité. La lumière ne cesse pas de brûler;
+seulement elle se déplace, elle va d’un art à l’autre, comme d’un peuple
+à l’autre. Si vous n’en étudiez qu’un, vous serez naturellement amené à
+trouver, dans l’histoire, des interruptions, des syncopes où le cœur
+cesse de battre. Au lieu que si vous avez une vue d’ensemble de tous les
+arts, vous sentirez couler l’éternité de la vie.--Voilà pourquoi je
+crois qu’à la base de toute histoire générale, il faut une sorte
+d’histoire comparée de toutes les formes d’art; l’oubli d’une seule
+d’entre elles risque de rendre erroné tout le reste du tableau.
+L’histoire doit avoir pour objet l’unité vivante de l’esprit humain.
+Elle doit donc maintenir la cohésion de toutes ses pensées.
+
+ * * * * *
+
+Essayons d’esquisser la place de la musique dans la suite de
+l’histoire.--Cette place est infiniment plus considérable qu’on ne le
+dit d’ordinaire. La musique remonte aux lointains de la civilisation. A
+ceux qui la font dater d’hier, il faut rappeler Aristoxène de Tarente,
+faisant commencer la décadence de la musique à Sophocle, et Platon, qui,
+d’un goût plus pur, trouvait que depuis le VIIe siècle et les
+mélodies d’Olympe, on n’avait plus rien fait de bon. De siècle en
+siècle, on a répété que la musique avait atteint son apogée, et qu’il ne
+lui restait plus qu’à décliner. Il n’y a pas d’époques qui n’aient été
+musicales. Il n’y a pas de peuples civilisés qui n’aient été musiciens,
+à quelque moment de leur histoire, même ceux que nous sommes habitués à
+considérer comme le moins doués pour la musique: l’Angleterre, par
+exemple, qui fut un grand peuple musicien jusqu’à la révolution de 1688.
+
+Y a-t-il des circonstances historiques plus favorables que d’autres au
+développement de la musique?--Il semblerait naturel, à certains égards,
+que la floraison musicale coïncidât avec la décadence des autres arts,
+voire avec les malheurs d’un pays. Les exemples que nous avons cités de
+l’époque des Invasions, et du XVIIe siècle italien ou allemand,
+tendraient à le faire croire. Et il paraîtrait assez logique, à première
+vue, qu’il en fût ainsi, puisque la musique est une méditation
+individuelle, qui ne demande, pour exister, rien de plus qu’une âme et
+qu’une voix. Un malheureux, entouré de misères et de ruines, en prison,
+séparé du reste du monde, peut créer un chef-d’œuvre musical ou
+poétique.
+
+Mais ce n’est pourtant là qu’une des formes de la musique. La musique,
+qui est un art intime, peut être aussi un art social; elle peut être
+fille du recueillement et de la douleur; mais elle peut l’être aussi de
+la joie et de la frivolité même. Elle se plie aux caractères de tous les
+peuples et de tous les temps; et quand on connaît son histoire et les
+formes diverses qu’elle a prises à travers les siècles, on ne s’étonne
+plus de la contradiction qui règne dans les définitions qu’ont données
+d’elle les esthéticiens. Celui-ci l’appelle une architecture en
+mouvement, celui-là une psychologie poétique. L’un y voit un art tout
+plastique et formel; l’autre, un art de pure expression morale. Pour tel
+théoricien, la mélodie est l’essence de la musique; pour tel autre,
+c’est l’harmonie.--Et, en vérité, tout cela est vrai, et ils ont tous
+raison. L’histoire conduit en somme, non pas à douter de tout,--il s’en
+faut de beaucoup,--mais à croire partiellement à tout, à ramener les
+théories générales à des jugements qui sont vrais pour un groupe de
+faits et une heure de l’histoire, à des fragments de la vérité. Et il
+est parfaitement vrai, il est également vrai de nommer la musique de
+tous ces noms qu’on lui prête; elle est architecture de sons en certains
+siècles d’architecture et chez les peuples architectes, si je puis dire,
+comme les Franco-Flamands du XVe et du XVIe siècles. Elle est
+dessin, ligne, mélodie, beauté plastique, chez les peuples qui ont le
+sens et le culte de la forme, chez les peuples peintres et sculpteurs,
+comme les Italiens. Elle est poésie intime, effusions lyriques,
+méditation philosophique, chez les peuples poètes et philosophes, comme
+les Allemands. Elle s’adapte à toutes les conditions de la société. Elle
+est un art de cour galante et poétique, sous François I{er} et Charles
+IX;--un art de foi et de combat, avec la Réforme;--un art d’apparat et
+d’orgueil princier, sous Louis XIV;--un art de salon, pendant le
+XIIIe siècle;--elle devient, aux approches de la Révolution,
+l’expression lyrique de personnalités révolutionnaires;--elle sera la
+voix des sociétés démocratiques de l’avenir, comme elle fut celle des
+sociétés aristocratiques du passé. Nulle formule ne l’enferme, C’est le
+chant des siècles et la fleur de l’histoire; elle pousse sur la douleur
+comme sur la joie de l’humanité.
+
+ * * * * *
+
+On sait la place immense de la musique dans les civilisations antiques.
+Elle est attestée par les philosophes grecs, par le rôle qu’on lui
+assignait dans l’éducation, par ses rapports étroits avec les autres
+arts, les sciences, la littérature, surtout avec le drame. Hymnes
+chantés et dansés par tout un peuple, dithyrambes dionysiaques,
+tragédies et comédies toutes baignées de musique,--la musique enveloppe
+toutes les formes littéraires, elle est partout, elle s’étend du
+commencement à la fin de l’histoire grecque. C’est un monde qui n’a
+cessé d’évoluer, et dont le développement n’offre pas moins de variétés
+de formes et de styles que notre musique moderne. Peu à peu, la musique
+pure, la musique instrumentale, prit une place presque démesurée dans la
+vie sociale de tout le monde hellénique. Elle eut tout son éclat à la
+cour des empereurs romains. Nombre d’entre eux: Néron, Titus, Hadrien,
+Caracalla, Helagabal, Alexandre Sévère, Gordien III, Carin, Numérien,
+étaient des musiciens passionnés, voire compositeurs et virtuoses
+remarquables.
+
+Le christianisme naissant employa à son service cette puissance de la
+musique; il s’en servit pour conquérir les cœurs. Saint Ambroise
+«fascina, dit-il, le peuple par le charme mélodique de ses hymnes»; et
+l’on a vu que, de tout l’héritage artistique du monde romain, la musique
+est le seul art qui non seulement se conserva intact, à l’époque des
+Invasions, mais qui refleurit plus vigoureux.--Dans les siècles qui
+suivirent, à l’époque romane et gothique, la musique garda sa place
+éminente. Saint Thomas d’Aquin disait «qu’elle occupait le premier rang
+parmi les sept arts libéraux, et qu’elle était la plus noble des
+sciences humaines». Partout on l’enseignait. A Chartres, du XIe au
+XIVe siècle, fleurit une grande école de musique, théorique et
+pratique. A l’université de Toulouse, il y avait une chaire de musique,
+au XIIIe siècle. A Paris, centre du monde musical, au XIIIe et au
+XIVe siècles, on relève, sur la liste des professeurs de
+l’Université, les noms des plus fameux théoriciens de la musique
+d’alors. La musique faisait partie du _quadrivium_, avec l’arithmétique,
+la géométrie et l’astronomie. Car elle était alors œuvre de science et
+de raison, ou elle prétendait l’être. Un mot de Jérôme de Moravie, à la
+fin du XIIIe siècle, montre assez en quoi l’esthétique de ce temps
+différait de la nôtre. «Le principal empêchement pour faire de belles
+notes est la tristesse du cœur.» Qu’en eût pensé notre Beethoven? Et
+qu’est-ce à dire, sinon que pour les artistes d’alors le sentiment
+individuel semblait un empêchement plutôt qu’un stimulant pour l’art?
+Car la musique était, pour eux, un art impersonnel, demandant avant
+tout le calme d’une raison bien ordonnée. Jamais elle ne fut plus
+puissante qu’en ce temps où elle fut le plus scolastique. En dehors de
+la tyrannique autorité de Pythagore transmise au moyen âge par Boèce, il
+y avait bien des causes à cet intellectualisme musical: des causes
+morales, tenant à l’esprit d’un temps qui fut en réalité beaucoup plus
+rationaliste que mystique et plus raisonneur que lyrique;--des causes
+sociales, tenant à l’association habituelle des pensées et des forces,
+qui maintenait la pensée de chacun, si originale fût-elle, dans la gaine
+de la pensée de tous, comme dans ces _Motets_, où des chants différents,
+sur des paroles différentes, étaient tant bien que mal liés ensemble en
+un même faisceau;--des causes techniques enfin, tenant au grand travail
+matériel qu’il fallait accomplir pour débrouiller la masse informe de la
+polyphonie moderne que l’on façonnait alors, pour modeler la statue,
+avant d’y faire entrer la vie et la pensée.--A cet art scolastique
+s’oppose, de bonne heure, l’art exquis de la poésie chevaleresque, avec
+son lyrisme amoureux, sa vie ardente et raffinée, son clair sentiment
+populaire.
+
+Dès le début du XIVe siècle, un souffle venu de Provence, un premier
+souffle avant-coureur de la Renaissance se fait sentir en Italie. Déjà
+l’aurore point chez les compositeurs Florentins de Madrigaux, de
+_Cascie_ (Chasses), et de _Ballate_, du temps de Dante, de Pétrarque et
+de Giotto. De Florence et de Paris, l’art nouveau, _ars nova_, se
+propage en Europe, et produit, au commencement du XVe siècle, cette
+moisson de riche musique vocale accompagnée, que l’on redécouvre à peine
+de nos jours. L’esprit de liberté, venu de la musique profane, pénètre
+l’art d’église. Et c’est, à la fin du XVe siècle, une splendeur de
+musique, égale à celle des autres arts de cet âge bienheureux. La
+littérature musicale de la Renaissance est d’une richesse sans analogue,
+peut-être, dans l’histoire. La suprématie flamande, si marquée en
+peinture, s’affirma plus encore en musique. Les contrepointistes
+flamands débordèrent sur l’Europe; ils furent les maîtres de musique de
+tous les autres peuples. Français et Flamands dominèrent en Allemagne,
+en Italie, à Rome. Leurs œuvres sont de magnifiques architectures de
+sons, aux lignes et aux rythmes touffus, d’une abondante beauté, d’abord
+plus formelle qu’expressive. Mais, depuis la seconde moitié du XVe
+siècle, l’individualisme, qui s’était fait sentir dans les autres arts,
+se réveille partout en musique; le sentiment personnel s’affranchit; on
+revient à la nature. Glarean écrit de Josquin: «Personne n’a mieux rendu
+en musique les passions de l’âme» (_affectas animi in cantu_). Et
+Vincenzo Galilei appelle Palestrina «ce grand imitateur de la nature»
+(_quel grand imitatore della natura_[4]).
+
+L’imitation de la nature, l’expression des passions, voilà ce qui
+caractérisait, aux yeux des contemporains, la Renaissance musicale du
+XVIe siècle; tel leur paraissait être le trait distinctif de cet art.
+Il ne nous frappe plus autant: car, depuis lors, cette tendance de la
+musique à la vérité morale n’a cessé de se poursuivre et de se
+perfectionner. Mais ce qui nous saisit d’admiration dans l’art de cette
+époque, c’est la beauté de la forme, qui jamais n’a été surpassée, ni
+peut-être même égalée, qu’en certaines pages de Haendel ou de Mozart.
+Age de pure beauté: partout elle fleurissait, mêlée à toutes les formes
+de la vie sociale, unie à tous les arts; jamais la poésie et la musique
+ne furent plus intimement mariées qu’au temps de Charles IX; alors
+Dorat, Jodelle et Belleau la chantaient; Ronsard, qui l’appelait la
+«sœur puisnée de la poésie», disait que «sans la musique la poésie était
+presque sans grâce, comme la musique sans la mélodie des vers inanimée
+et sans vie»; Baïf fondait une Académie de poésie et musique, et,
+travaillant à créer en France une langue faite pour être chantée, en
+donnait les modèles dans ses vers mesurés à la manière des Grecs et des
+Latins: trésor dont les poètes et les musiciens d’aujourd’hui ne
+soupçonnent pas encore la hardiesse féconde. Jamais la France ne fut
+aussi profondément musicienne: la musique n’était pas l’apanage d’une
+classe, mais de toute la nation: noblesse, élite intellectuelle,
+bourgeoisie, peuple, église catholique, églises protestantes. La même
+surabondance de sève musicale se fit sentir dans l’Angleterre d’Henry
+VIII et d’Élisabeth, dans l’Allemagne de Luther, dans la Genève de
+Calvin, dans la Rome de Léon X. La musique fut le dernier rameau de la
+Renaissance, le plus large peut-être; il couvrit toute l’Europe.
+
+L’expression de plus en plus exacte des sentiments, en musique, après
+s’être essayée pendant tout le XVIe siècle dans une suite de
+madrigaux pittoresques et descriptifs, aboutit, en Italie, à la création
+de la tragédie musicale. L’influence de l’antiquité intervint dans la
+naissance de l’opéra, comme dans la formation et le développement des
+autres arts italiens. L’opéra, dans la pensée de ses fondateurs, était
+une résurrection de la tragédie antique: c’était donc un genre
+littéraire, autant que musical; et, en fait, même après que furent
+tombés dans l’oubli les principes dramatiques des premiers maîtres
+Florentins, même après que la musique eut brisé à son profit les liens
+qui l’attachaient à la poésie, l’opéra continua d’exercer une influence,
+qu’on n’a peut-être pas encore assez mise en lumière, sur l’esprit du
+théâtre, surtout à partir de la fin du XVIIe siècle. On aurait tort
+de négliger, comme un phénomène insignifiant, le triomphe de l’opéra
+dans toute l’Europe, et les enthousiasmes morbides qu’il suscita. On
+peut dire que sans lui on ne connaîtrait pas la moitié de l’esprit
+artistique du siècle; on n’en verrait que l’aspect rationnel. Nulle part
+on ne touche mieux qu’en lui le fond de sensualité du temps, son
+imagination voluptueuse, son matérialisme sentimental, et, somme toute,
+si j’ose le dire, les assises branlantes sur lesquelles reposaient la
+raison, la volonté, le sérieux de la société française du grand siècle.
+Pendant ce temps, au contraire, dans la musique allemande, l’esprit de
+la Réforme poussait des racines solides et profondes. La musique
+anglaise brille et s’éteint, après l’expulsion des Stuarts et la
+victoire de l’esprit puritain. La pensée de l’Italie s’endort, à la fin
+du siècle, dans le culte de la forme admirable et vide.
+
+Au XVIIIe siècle, la musique Italienne continue de refléter la
+facilité et la douceur et le néant de vivre. En Allemagne, les sources
+d’harmonies intérieures, accumulées depuis un siècle, commencent à se
+répandre en ces fleuves puissants: Haendel et J. S. Bach. La France
+travaille à fonder le théâtre musical, ébauché par les Florentins et par
+Lully, le grand art tragique, à l’image du drame grec. Paris est le
+laboratoire où s’associent et rivalisent les efforts des plus grands
+musiciens dramatiques de l’Europe, Français, Italiens, Allemands et
+Belges, afin de créer le style de la tragédie et de la comédie lyrique.
+Toute la société française prend part avec passion à ces luttes
+fécondes, qui frayèrent la voie aux révolutionnaires musicaux du XIXe
+siècle. Le meilleur du génie de l’Allemagne et de l’Italie au XVIIIe
+siècle est peut-être dans leurs musiciens. La France, plus abondante
+dans les autres arts qu’en musique, atteint pourtant, je crois, plus
+haut, en celle-ci: car je ne vois pas, parmi les beaux peintres et les
+sculpteurs du règne de Louis XV, un génie comparable à celui de Rameau.
+Rameau fut bien plus qu’un successeur de Lully: il fonda l’art musical
+et dramatique français, à la fois sur la science harmonique qu’il créa,
+et sur l’observation de la nature. Enfin, tout le théâtre français du
+XVIIIe siècle, tout le théâtre de toute l’Europe, s’effacent devant
+les œuvres de Gluck, qui ne sont pas seulement des chefs-d’œuvre de la
+musique, mais, à mon sens, les chefs-d’œuvre de la tragédie française au
+XVIIIe siècle.
+
+A la fin du siècle, la musique exprime le réveil de l’individualisme
+révolutionnaire qui a remué le monde. Le prodigieux accroissement de son
+pouvoir d’expression, grâce aux recherches des maîtres français et
+allemands et au développement soudain de la musique symphonique[5],
+mettait à sa disposition un instrument d’une richesse sans égale, et qui
+de plus était encore presque neuf. En trente ans, la symphonie
+d’orchestre et la musique de chambre produisirent leurs chefs-d’œuvre.
+L’ancien monde qui mourait y trouva son dernier portrait, le plus
+accompli peut-être, avec Haydn et Mozart. Et voici la Révolution, qui,
+après s’être essayée chez les musiciens français de la Convention:
+Gossec, Méhul, Lesueur et Cherubini, a sa voix la plus héroïque en
+Beethoven: Beethoven, le plus grand poète de la Révolution et de
+l’Empire, celui qui a le plus passionnément exprimé toutes les tempêtes
+des temps napoléoniens, les angoisses, les troubles, les ardeurs
+guerrières, les emportements enivrés de l’âme libre.
+
+Enfin ruissellent ces flots de poésie romantique, les chants de Weber,
+de Schubert, de Chopin, de Mendelssohn, de Schumann, de Berlioz, ces
+grands lyriques de la musique, poètes des rêveries adolescentes d’un âge
+nouveau qui semble s’éveiller à la lumière, et qu’agite une fièvre
+inconnue. L’ancienne Italie, paresseuse et voluptueuse, fait entendre
+son dernier chant avec Rossini et Bellini; la nouvelle Italie, l’âpre et
+bruyant Piémont, fait son apparition avec Verdi, chantre des luttes du
+_Risorgimento_. L’Allemagne, en gestation d’un empire depuis deux
+siècles, trouve avec la victoire le génie qui l’incarne, l’immense
+personnalité de Wagner, le héraut retentissant qui célèbre l’empire
+militaire et mystique, le maître despotique et dangereux qui conduit le
+romantisme indompté de Beethoven et de Berlioz, la tragédie du siècle,
+aux pieds de la Croix, au mysticisme de Parsifal. Le courant mystique se
+propage après lui par toute l’Europe, avec César Franck et ses
+disciples, avec les maîtres italiens et belges de l’oratorio, avec le
+retour à l’antique, à l’art palestrinien et à Bach. Et tandis qu’une
+partie de la musique contemporaine emploie l’instrument merveilleux,
+perfectionné par les génies du XIXe siècle, à peindre l’âme subtile
+d’une société affinée jusqu’à la décadence, un mouvement populaire
+commence à s’ébaucher, cherchant à rafraîchir l’art à la source des
+mélodies populaires, à traduire en musique les sentiments
+populaires,--de Bizet à Moussorgsky, pour ne pas nommer les plus
+récents. Mouvement timide encore et un peu incertain, mais que nous
+verrons grandir, j’espère, avec le monde qu’il exprime.
+
+ * * * * *
+
+Que l’on veuille bien excuser cette esquisse un peu grossière. J’ai
+essayé seulement de donner l’aspect panoramique de cette vaste histoire,
+en montrant combien la musique est toujours intimement mêlée au reste de
+la vie sociale.
+
+Le spectacle de cette éternelle floraison de la musique est un bienfait
+moral. C’est un repos au milieu de l’agitation universelle. L’histoire
+politique et sociale est une lutte sans fin, une poussée de l’humanité
+vers un progrès constamment remis en question, arrêté à chaque pas,
+reconquis pouce à pouce, avec un acharnement effroyable. Mais de
+l’histoire artistique se dégage un caractère de plénitude et de paix. Le
+progrès n’existe pas ici. Si loin que nous regardions derrière nous, la
+perfection a déjà été atteinte; et bien absurde celui qui croirait que
+les efforts des siècles ont pu approcher l’homme d’une ligne plus près
+de la beauté, depuis saint Grégoire et Palestrina! Il n’y a là rien de
+triste ni d’humiliant pour l’esprit: au contraire. L’art est le rêve de
+l’humanité, un rêve de lumière, de liberté, de force sereine. Ce rêve ne
+s’interrompt jamais; et nous n’avons nulle crainte pour l’avenir. Notre
+inquiétude ou notre orgueil voudraient souvent nous persuader que nous
+sommes parvenus au faîte de l’art et à la veille du déclin. C’est ainsi
+depuis le commencement des temps. Dans tous les siècles, on a gémi:
+«Tout est dit, et l’on vient trop tard.»--Tout est dit, peut-être. Mais
+tout est encore à dire. L’art est inépuisable, comme la vie. Rien ne le
+fait mieux sentir que cette musique intarissable, cet océan de musique
+qui remplit les siècles.
+
+
+
+
+L’OPÉRA AVANT L’OPÉRA
+
+
+L’invention de l’opéra est généralement attribuée aux Florentins de la
+fin du XVIe siècle. Il fut l’œuvre, dit-on, d’un petit groupe de
+musiciens, de poètes, et de gens du monde, réunis à la cour du grand-duc
+de Toscane, ou, pour être plus précis, dans le salon d’un grand
+seigneur, le comte Bardi, entre 1590 et 1600. Les noms de Vincenzo
+Galilei,--le père du grand Galilée,--du poète Ottavio Rinuccini, de
+l’érudit Jacopo Corsi, des chanteurs Peri et Caccini, du directeur des
+spectacles et des fêtes à Florence, Emilio de’ Cavalieri, sont restés
+attachés à cette création d’une forme dramatique et musicale, qui devait
+avoir une si étonnante fortune dans le monde. Cette histoire a été
+maintes fois racontée dans ces dernières années.
+
+Mais le tort de tous les historiens qui ont jusqu’à présent abordé ce
+sujet[6], a été de croire ou de laisser croire qu’une forme d’art aussi
+caractéristique pût réellement sortir, créée de toutes pièces, de la
+tête de quelques inventeurs. Les inventions de toutes pièces sont rares
+en histoire. Il est bon de se rappeler la devise sereine, inscrite au
+front d’une maison de Vicence:
+
+ _Omnia prætereunt, redeunt, nihil interit_[7].
+
+Ce que nous appelons une création n’est souvent qu’une re-création; et,
+dans la question présente, il y a lieu de se demander si cet opéra, que
+les Florentins croyaient, de bonne foi, inventer, n’existait pas, à
+quelques nuances près, bien longtemps avant eux, dès le commencement de
+la Renaissance[8].--C’est ce que je voudrais montrer, en m’appuyant sur
+les travaux non pas tant des historiens de la musique que des historiens
+de la littérature et des arts plastiques: car il est assez curieux que
+les musiciens aient presque toujours négligé de recourir à ces derniers.
+C’est malheureusement une habitude trop commune aux historiens d’un
+art, que, pour l’étudier, ils l’isolent de l’histoire des autres arts,
+du reste de la vie intellectuelle et sociale. Or, si un tel esprit doit
+nécessairement conduire à des constructions factices, sans rapports avec
+la réalité vivante, nulle part ce danger n’est plus grand que dans
+l’analyse d’une forme, comme l’opéra, qui est faite de l’union de tous
+les arts. Je m’efforcerai donc de replacer l’opéra dans l’ensemble de
+l’histoire artistique de l’Italie, et d’y faire voir ainsi le terme d’un
+mouvement poético-musical très ancien, la conclusion naturelle d’une
+évolution dramatique de plusieurs siècles[9].
+
+
+
+
+I
+
+
+LES «SACRE RAPPRESENTAZIONI» DE FLORENCE, ET LES «MAI» DE LA CAMPAGNE
+TOSCANE
+
+
+On sait que les premiers essais de l’opéra florentin à la fin du XVIe
+siècle, repris et consacrés au commencement du XVIIe par le génie de
+Monteverde, furent deux pastorales en musique: une _Dafne_, traitée
+successivement, de 1594 à 1608, par Corsi, Peri, Caccini et Marco da
+Gagliano; et une _Euridice_ (ou un _Orfeo_), traités tour à tour, de
+1600 à 1607, par Peri, Caccini, Monteverde, et, un peu plus tard, par
+Stefano Landi (1619) et Luigi Rossi (1647).
+
+Or, dès 1474, étaient représentés à Mantoue,--dans cette même Mantoue
+où devaient être joués, cent quarante ans plus tard, l’_Orfeo_ de
+Monteverde et la _Dafne_ de Gagliano,--un _Orfeo_ du célèbre Politien,
+musique de Germi, et (quelques années plus tard, en 1486), une _Dafne_
+avec musique de Gian Pietro della Viola.
+
+Ainsi, en 1474, dans la fleur de la Renaissance,--au temps où débutaient
+Botticelli et Ghirlandajo, au temps où Verrocchio travaillait à son
+David de bronze, où Léonard adolescent étudiait à Florence, l’année qui
+précéda la naissance de Michel-Ange,--le poète par excellence du
+_Rinascimento_, l’ami de Laurent de Médicis, Ange Politien, essayait sur
+la scène lyrique, avec un succès retentissant, le sujet que trois
+siècles de chefs-d’œuvre ne devaient pas épuiser, et que Gluck devait
+reprendre, trois siècles, exactement, après[10].
+
+Mais cet _Orfeo_ de Politien n’était lui-même en rien une forme
+nouvelle. Politien, pour l’écrire, avait pris pour modèle le théâtre
+florentin de son temps, les _Sacre Rappresentazioni_. Il nous faut donc,
+pour connaître les origines de l’opéra, nous faire une idée de cet
+ancien genre dramatique, qui semble remonter jusqu’au XIVe siècle.
+
+A cette date, en effet, nous trouvons dans les pays italiens deux formes
+de spectacles, où la musique était étroitement associée à l’action
+dramatique: les _Sacre Rappresentazioni_ (représentations sacrées), et
+les _Maggi_ (représentations de Mai), qui nous sont assez bien connues
+aujourd’hui, grâce aux recherches de M. Alessandro d’Ancona. Ces deux
+formes, dont l’une fut plus spécialement urbaine, et l’autre plutôt
+rurale, semblent à peu près contemporaines, et ont le même foyer: c’est,
+pour les _Maggi_, le _contado_ (la campagne) de Toscane, le pays de Pisé
+et de Lucques;--et, pour les _Sacre Rapprezentazioni_, Florence même.
+Comme il est naturel, les _Sacre Rappreseniazioni_, à la perfection
+desquelles concourait le peuple entier de la ville la plus artistique du
+monde, sont parvenues à un bien autre épanouissement que les
+_Maggi_[11]. Mais ceux-ci ont cet intérêt historique, qu’étant plus
+populaires, et par suite... plus conservateurs, moins soumis au progrès,
+ils ont gardé jusqu’à nos jours--car ils existent encore--certaines des
+formes primitives de la _Sacra Rappresentazione_, que celle-ci perdit,
+ou modifia très vite.
+
+La _Sacra Rappresentazione_ était, à l’origine, une action scénique,
+exposant les mystères de la foi, ou les légendes chrétiennes. Elle avait
+quelques rapports avec nos Mystères, dont elle portait souvent le nom.
+Elle naquit à Florence, d’après M. d’Ancona, de l’union de la
+_Devozione_ du XIVe siècle, qui était une dramatisation de l’office
+religieux (en particulier, des offices du jeudi et du vendredi saint),
+et des fêtes nationales de Florence, en l’honneur de son patron, saint
+Jean. Ces fêtes, qui existaient déjà au XIIIe siècle, et probablement
+avant, donnaient lieu à de pompeux cortèges, que les Florentins
+préparaient pendant des mois. On y représentait sur des chars des
+épisodes religieux: _la Bataille des Anges, la Création d’Adam, la
+Tentation, l’Expulsion du Paradis, Moïse_, etc.; et après le défilé,
+chaque char donnait un spectacle sur la place de la Seigneurie. Ce
+spectacle n’était qu’une pantomime fastueuse, à peu près sans paroles.
+Mais déjà la musique y jouait un très grand rôle. Le scénario d’une
+représentation de Viterbe, en 1462, que reproduit longuement M.
+d’Ancona, en donnera une idée.
+
+Le pape Pie II y assistait. La ville était remplie de théâtres. Il y en
+avait sur toutes les places, et dans toutes les rues importantes. Chaque
+cardinal avait élevé le sien. On y représentait _la Cène, la Vie de
+saint Thomas d’Aquin_, etc. Un des plus beaux spectacles fut celui que
+donna le théâtre du cardinal de Teano. «La place, dit le chroniqueur,
+était couverte de toile blanche et bleue, ornée de tapis, et décorée
+d’arcs revêtus de lierre et de fleurs. Sur chaque colonne, un jeune ange
+était debout. Il y en avait dix-huit qui chantaient alternativement de
+doux chants. Au milieu de la place était le Saint-Sépulcre. Les soldats
+dormaient au pied, et les anges veillaient. A l’arrivée du pape, un ange
+descendit du ciel, suspendu par une corde au plafond de la tente; et il
+chanta dans les airs un hymne pour annoncer la Résurrection. Alors il se
+fit un grand silence, comme si vraiment le miracle allait s’accomplir.
+Puis éclata une détonation formidable, une explosion de poudre, comme un
+tonnerre. Les soldats se réveillèrent effrayés et le Christ parut.
+C’était un homme roux, portant l’étendard de la croix, et couronné d’un
+diadème. Il montrait ses cicatrices au peuple, et chantait en vers
+italiens le salut apporté au monde.»--Sur un théâtre voisin, un autre
+cardinal faisait représenter l’_Assomption de la Vierge_. Elle était
+jouée par une très belle jeune fille. Les anges l’emportaient au ciel,
+où le Père et le Fils la recevaient. Et alors, dit la relation, c’était
+«un chant des cohortes célestes, un jeu de magiques instruments, une
+joie, une animation, un rire de tout le ciel.» (_Un cantare delle
+schiere dei celesti spirti, un toccare di magici strumenti, un
+rallegrarsi, un gestire, un riso di tutto il cielo._)
+
+Ainsi, les deux éléments essentiels de cette représentation primitive
+étaient _l’action_ (ou le geste) et _la musique_. L’élément qui fait
+encore défaut, c’est la parole. La musique, au théâtre, est antérieure à
+la parole.
+
+ * * * * *
+
+L’originalité des Florentins fut justement, par la fusion de la forme
+mimique des fêtes de la Saint-Jean, avec la forme parlée des _Devozioni_
+de l’église, d’introduire la parole dans la représentation musicale, et
+de créer ainsi la _Sacra Rappresentazione_.
+
+L’étude littéraire de ces _Sacre Rappresentazioni_ sort de notre sujet,
+et nous renvoyons, pour les connaître, aux livres de M. d’Ancona. Nous
+voulons seulement noter ici, d’après les renseignements qu’ils nous
+fournissent, quelle était la place de la musique dans ces
+représentations.--Nous arrivons à cette constatation surprenante que ces
+pièces étaient _entièrement chantées_.
+
+Vincenzo Borghini rapporte même, à ce sujet, un fait extrêmement
+curieux:
+
+«_Le premier_, dit-il, _qui supprima le chant de la Représentation_, fut
+l’Araldo, au commencement du XVIesiècle. Non pas pourtant que sa
+pièce ne fût encore chantée; mais le début seul fut parlé (_recitato a
+parole_), ce qui parut d’abord étrange (_che parve nel principio cosa
+strana_), mais fut goûté peu à peu et mis en usage (_però fu gustata a
+poco a poco, e messa in uso_). Et c’est chose extraordinaire comme la
+façon ancienne de chanter a été laissée tout d’un coup... (_ed è cosa
+mirabile quanto quel modo di cantare si lasciasse in un tratto..._)[12].
+
+Ainsi, à en croire ce texte, la première représentation où l’on
+commença, non pas même à ne plus chanter, mais à ne plus chanter _toute
+la pièce_, ne remonte pas beaucoup au delà du commencement du XVIe
+siècle[13]. Singulière ironie des choses, que l’innovation dramatique
+ait consisté,--au commencement du XVIesiècle, à supprimer la musique
+du drame,--à la fin du même siècle, à l’y faire rentrer. Ainsi le veut
+le perpétuel jeu de bascule du progrès artistique, _Corsi e Ricorsi_.
+
+En quoi consistait le chant de ces Représentations?
+
+La musique en a disparu; mais les spectacles populaires, parallèles à
+ces représentations bourgeoises et aristocratiques, les _Mai_ de la
+campagne toscane, qui se sont conservés depuis le XVe siècle jusqu’à
+nos jours, avec peu de changements, nous fournissent encore des
+indications précises sur ce que devait être ce chant primitif au
+théâtre. Le _Mai_ est en stances de quatre vers de huit syllabes, rimant
+le premier avec le quatrième, le second avec le troisième. La musique
+est une cantilène perpétuelle avec quelques trilles et ornements vocaux.
+Le chant est lent, uniforme, d’ordinaire sans accompagnement
+instrumental, parfois pourtant avec violon et contrebasse. Il est dans
+la tonalité majeure. Le rythme est marqué par l’accentuation de la
+première note de chaque mesure, qui correspond à la troisième et à la
+septième syllabe de chaque vers. En voici un exemple, que M. Alessandro
+d’Ancona a eu l’obligeance de me communiquer:
+
+[Illustration: notation musicale.
+
+Or che Mag-gio è ri-tor-na-to, Ri-ve-ri-ti miei Si-gno-ri, Di gran rose
+e va-ghi fio-ri Ri-ves-tito è il colle e il pra-to]
+
+ Or que Mai est de retour, mes révérés seigneurs, de. belles roses
+ et de fleurs gracieuses sont revêtus la colline et le pré.
+
+Cette cantilène est répétée pour les strophes suivantes; mais les
+chanteurs ont coutume d’y introduire des passages de bravoure, qui en
+modifient un peu la monotonie. Ce genre d’air se reproduisait de _Mai_
+en Mai, d’une façon si traditionnelle qu’on voit souvent marqué sur le
+texte de ces pièces campagnardes: _Da cantarsi sull’aria del Maggio_ (A
+chanter sur l’air du Mai).
+
+Il ne faut pas oublier qu’il s’agit ici de la forme la moins raffinée du
+drame, et que la _Sacra Rappresentazione_ avait un caractère bien
+autrement artistique, puisque les meilleurs poètes et musiciens de
+Florence y travaillaient. Mais le principe de l’application de la
+musique aux paroles devait être le même, au moins au XVesiècle.
+Certaines parties de la pièce, d’un caractère traditionnel--Prologues
+_(Annunziazioni)_, Épilogues _(Licenze)_, prières, etc.,--étaient sans
+doute chantées sur une cantilène spéciale. De plus, on intercalait dans
+la _Sacra Rappresentazione_ des morceaux de caractères variés: soit des
+pages de liturgie régulière ou populaire (des _Te Deum_ ou des _Laudi_),
+soit des chansons profanes et de la musique de danse, comme l’indiquent
+certains _libretti_: «Tel morceau doit être chanté comme les _Vaghe
+montanine_ de Sacchetti.» Tel autre est marqué: «_bel canto_». Ici,
+«Pilate répond en chantant _alla imperiale_[14]». Là, «Abraham tout
+joyeux dit une _Stanza a ballo_». Il y avait des chants à deux et à
+trois voix. Le spectacle était précédé d’un prélude instrumental, qui
+suivait le prologue chanté. On avait donc un petit orchestre; et nous
+voyons mentionnés ça et là, des violons, des violes et des luths.
+
+Ce n’est pas tout: les entr’actes de la _Sacra Rappresentazione_ étaient
+remplis par des _Intermèdes_ très développés: ils représentaient parfois
+des joutes, des chasses, des combats à pied et à cheval, et le ballet y
+prenait déjà autant d’importance qu’il devait en avoir plus tard dans le
+grand opéra. Toutes les formes de danses: avant tout, la _Moresca_, la
+danse favorite des XVe et XVIe siècles italiens, saltarelle ou
+gigue, vive à trois temps, dont on trouve encore un exemple à la fin de
+_l’Orfeo_ de Monteverde; le _Mattaccino_, qui se dansait avec des
+sonnailles aux pieds et des épées nues,--(elle fut encore employée dans
+_l’Orfeo_ de Luigi Rossi),--la _Saltarelle_, la _Gaillarde_,
+l’_Impériale_, la _Pavane_, la _Sicilienne_, la _Romaine_, la
+_Vénitienne_, la _Florentine_, la _Bergamasque_, la _Chiaranzana_, la
+_Chianchiara_, le _Passamezzo_. On y chantait aussi des _laudi_, des
+_canzoni_, des chansons à boire, des chœurs (chœurs de chasseurs, dans
+_S. Margherita_ et _S. Uliva_). Ces chants étaient tantôt écrits pour un
+virtuose _solo_, tantôt à plusieurs voix. Il y avait donc, en germe,
+dans ces _Intermèdes_, une autre forme de l’opéra: à côté du drame
+lyrique, l’opéra-ballet, qui se développa plus tard aux dépens du
+premier. Dès la _Sacra Rappresentazione_, les _Intermèdes_ débordent sur
+le reste de l’œuvre, et y prennent une place disproportionnée.
+
+ * * * * *
+
+Autre trait de ressemblance avec l’Opéra: les machines, les _Ingegni
+teatrali_, comme on disait alors. Les plus grands artistes de la
+Renaissance ne dédaignèrent pas de travailler à leur perfectionnement:
+Brunelleschi à Florence, Léonard de Vinci à Milan.
+
+Brunelleschi et Cecca en inventèrent d’abord pour les cortèges de la
+Saint-Jean. Certaines de ces machines, les _Nuvole_ (les Nues), que
+décrit Vasari, faisaient l’admiration et l’effroi des spectateurs. Elles
+servaient aux apparitions d’anges et de saints, que l’on voyait planer à
+des hauteurs vertigineuses.--Puis Brunelleschi appliqua des procédés
+analogues aux _Sacre Rappresentazioni_; et voici, d’après un récit de
+Vasari, comment il avait réalisé le Paradis dans une _Rappresentazione
+dell’Annunziata_, donnée à l’intérieur de l’église S. Felice in Piazza,
+de Florence[15]. Dans la voûte de l’église, un ciel, plein de figures
+vivantes, tournait; une infinité de lumières luisaient et scintillaient.
+Douze petits angelots, ailés, aux cheveux d’or, se prenaient par la
+main, et dansaient, suspendus. Au-dessus de leurs têtes, trois
+guirlandes de lumières, d’en bas, paraissaient des étoiles. Un eût dit
+qu’ils marchaient sur des nuages. Huit enfants groupés autour d’un socle
+lumineux descendirent ensuite de la voûte. Sur le socle était debout un
+petit ange d’une quinzaine d’années, solidement attaché par un mécanisme
+de fer invisible et assez souple pour lui laisser la liberté de ses
+mouvements. La machine une fois descendue sur la scène, l’ange alla
+saluer la Vierge et fit l’Annonciation. Puis il remonta au ciel, au
+milieu de ses compagnons qui chantaient, tandis que les anges du ciel
+dansaient dans l’air une ronde[16]. On voyait aussi Dieu le Père,
+entouré de nuées d’anges, suspendus dans l’espace. Brunelleschi avait
+fabriqué des portes pour ouvrir et pour fermer le ciel. On les
+manœuvrait, en tirant des câbles, et elles faisaient le bruit du
+tonnerre. Une fois fermées, elles servaient de plancher, sur lequel les
+divins personnages faisaient leur toilette. C’étaient les coulisses des
+anges.
+
+Ce paradis de l’église S. Felice fut le modèle des _Ingegni teatrali_ du
+XVe siècle florentin. Cecca ajouta encore aux inventions de
+Brunelleschi. A l’église S. Maria del Carmine, où l’on avait plus
+d’espace, on construisit deux firmaments pour une _Ascensione del
+Signore_: l’un où le Christ était emporté par une nuée d’anges, l’autre
+où dix cieux tournaient avec les étoiles, et d’«infinies lumières et de
+très douces musiques»: si bien qu’«on croyait voir vraiment le Paradis».
+
+Quelle devait être la beauté de ces spectacles, et combien supérieurs à
+tous les opéras, on l’imagine aisément. La sainteté du cadre et son
+immensité y ajoutait un mystère poétique, que rien ne peut remplacer. Ce
+n’était pas un jeu, c’était une action véritable, à laquelle le public
+était directement mêlé. Point de scène: tout était scène.
+
+Parfois le feu descendait d’en haut, pour se poser sur la tête des
+apôtres, ou pour détruire les infidèles. Ce n’était pas sans danger. S.
+Spirito fut incendié en 1471, dans un de ces spectacles; et ce fut bien
+pis en 1556, à Arezzo. M. d’Ancona raconte que pendant une
+représentation de _Nabuccodonosor_, le feu prit au Paradis, et le Père
+Éternel fut brûlé.--Cette machinerie jouait un rôle capital dans les
+_Sacre Rappresentazioni_. Nulle pièce sans apothéoses, sans montées au
+ciel, sans écroulements, d’édifices frappés de la foudre, et autres
+fantasmagories, comme dans nos féeries modernes.
+
+Ajoutez à cela un magasin d’accessoires fantastiques, une ménagerie
+dramatique à rendre jaloux Wagner, avec ses béliers, ses dragons, ses
+crapauds, ses oiseaux, ses femmes-poissons qui chantent, et tout cet
+immense conte de fées, sublime et un peu bébête, qu’est la _Tétralogie
+du Nibelung_. La _Légende Dorée_ était bien autrement abondante en
+inventions fantastiques que l’Edda. Le dragon de Siegfried était déjà
+un personnage familier aux spectateurs des _Sacre Rappresentazioni_.
+Dans _S. Margherita_, dans _Costantino_, dans _S. Giorgio_, des monstres
+jettent du feu par les naseaux, et dévorent des enfants et des
+troupeaux. On voit aussi des lions, des léopards, des loups, des ours et
+des serpents, sans parler du cerf au crucifix de saint Eustache. M.
+d’Ancona parle avec attendrissement des deux excellents lions de _S.
+Onofrio_, qui, après la mort du saint, creusent sa fosse, puis prennent
+le corps de leur maître, l’un par les pieds, l’autre par la tête, et
+l’enterrent respectueusement. Il semble qu’on voie jouer la scène par
+les comédiens du _Songe d’une nuit d’été_.
+
+Réunissons ces différents traits: mélopée syllabique continue,
+importance de la machinerie, mélange de tragédie et de féerie,
+intermèdes et ballets introduits sans raison, voilà bien des analogies
+avec le grand Opéra. Ce qui semble manquer ici, c’est une déclamation
+musicale proprement dramatique, un récitatif moulé sur la phrase
+parlée,--encore qu’il soit difficile d’assurer, en l’absence complète
+des documents, que quelque compositeur n’ait pas eu l’idée de l’essayer.
+Il n’y aurait à cela rien d’improbable, quand on pense que certains de
+ces musiciens étaient des plus renommés de l’époque, comme Alfonso della
+Viola, à Ferrare. En tout cas, il n’y a point de doute que la _Sacra
+Rappresenlazione_ du XVe siècle ne soit plus près de l’opéra que de
+la tragédie, ou du drame. Elle ne diffère pas beaucoup plus de l’opéra
+de la fin du XVIe siècle que la peinture des préraphaélites
+florentins ne diffère de celle de l’école des Carrache[17].
+
+ * * * * *
+
+Et ce sont bien des peintures préraphaélites, que certains de ces
+spectacles. Qui sait même si ceux-ci n’ont pas inspiré celles-là? M.
+Émile Mâle a montré l’influence de nos Mystères sur l’art de la fin du
+XIVe et du commencement du XVe siècle français[18]. Il est bien
+probable qu’une même influence a été exercée par les _Rappresentazioni_
+toscanes sur l’œuvre des peintres florentins. Telles indications
+scéniques, comme celles d’_Abram ed Isac_, que cite M. d’Ancona,
+évoquent à l’esprit les fresques de Botticelli et de Ghirlandajo à la
+Sixtine. «Abraham va s’asseoir en un lieu un peu élevé, Sara auprès de
+lui; à leurs pieds, à droite, Isaac; à gauche, un peu plus de côté,
+Ismaël et Agar. A l’extrémité de la scène, à droite, l’autel où Abraham
+ira faire oraison. A gauche, une montagne, sur laquelle est un bois,
+avec un grand arbre, au pied duquel surgira une source, quand le temps
+sera venu.»--C’est un paysage double ou triple, qui manque d’unité, et
+qui pourtant a un charme musical, une simplicité harmonieuse et sereine.
+
+Mais l’esprit de l’époque va changer, et, avec lui, musique, poésie,
+peinture, architecture, théâtre,--tous les arts à la fois.
+
+
+
+
+
+I
+
+LES COMÉDIES LATINES ET LES REPRÉSENTATIONS A L’ANTIQUE
+
+
+Le grand principe du changement universel de l’art, au commencement du
+XVIe siècle, fut l’antiquité triomphante, la victoire de l’humanisme.
+Cette victoire, qui se manifestait en architecture et en sculpture par
+l’étude et l’imitation des statues et des monuments romains, se
+traduisit au théâtre, non seulement par des tragédies italiennes à
+l’antique, comme la _Sofonisba_ de Giorgio Trissino de Vicence, qui
+parut en 1515, et qui est loin d’être une œuvre médiocre, ou comme
+l’_Oreste_ de Giovanni Rucellai, mais par un très grand nombre de
+représentations en langue latine. Cet esprit antique a révolutionné
+l’art; il importe de le bien comprendre. On a presque entièrement perdu
+aujourd’hui le sens de ce grand mouvement; on le juge à tort avec nos
+idées de collège, comme une érudition glacée. Il se peut qu’il ait fait
+beaucoup de mal, qu’il ait détruit nombre de choses intéressantes. Mais
+il n’avait certainement rien de mort, ni de conventionnel, au temps de
+la Renaissance.
+
+Jamais il n’aurait eu cette puissance, cette popularité, cette durée, et
+cette universalité, s’il n’avait été qu’un pur mouvement archéologique.
+Il ne faudrait pas croire que ces représentations latines fussent des
+spectacles exceptionnels pour des publics restreints de pédants et de
+snobs. A Rome, à Urbin, à Mantoue, à Venise, à Ferrare, elles furent
+constamment répétées, de 1480 jusque vers 1540, et dans de très grands
+théâtres. A Ferrare surtout, qui fut le foyer de cet art,--à Ferrare,
+qui joua un si grand rôle dans l’histoire de la pensée, de la poésie, de
+la musique, et du théâtre italien, puisqu’elle fut la ville de Boiardo,
+de l’Arioste, de Tasso, de Savonarole, de Frescobaldi, le centre des
+spectacles latins, le berceau des pastorales en musique,--à Ferrare, en
+une seule année, en une seule semaine, pour les fêtes de 1502, en
+l’honneur du mariage de Lucrèce Borgia avec le fils d’Hercule d’Este, on
+joua jusqu’à cinq comédies de Plaute, dans un théâtre qui contenait plus
+de cinq mille spectateurs; et il ne se passait pas d’année que ces
+fameuses représentations latines n’attirassent les princes et l’élite de
+l’Italie.
+
+D’où pouvait venir une telle passion? Elle serait inexplicable par le
+seul engouement de la mode. La mode peut imposer un succès, un an, deux
+ans, cinq ans; elle ne peut empêcher qu’on s’ennuie, ni qu’on finisse
+par le montrer, si la contrainte se prolonge, comme ce fut le cas,
+pendant cinquante ou soixante ans. Or, loin de diminuer, le goût pour
+l’art antique ne fit qu’augmenter. Il faut donc qu’il y ait de ce
+phénomène des raisons plus profondes.
+
+Et en effet: si paradoxal qu’il semble, cette résurrection de l’antique
+était une réaction de l’esprit moderne contre l’esprit arriéré des
+artistes gothiques et des _Sacre Rappresentazioni_. Il ne s’agit pas de
+juger ici de la valeur absolue de ces deux esprits et de ces deux arts.
+Il est possible que l’esprit ancien fût supérieur au nouveau; mais il
+avait contre lui, en tous cas, d’être ancien, et de ne plus répondre aux
+besoins de l’époque. Les _Sacre Rappresentazioni_ étaient un spectacle
+archaïque, au temps des Médicis; et personne ne pouvait plus les prendre
+au sérieux, surtout parmi les classes aristocratiques, parmi les
+artistes, qui dirigeaient le mouvement. Quand on ressuscita la comédie
+de Plaute et de Térence,--M. d’Ancona le montre bien,--ce fut un
+soulagement: ces courtisans, ces érudits, ces princes, cette société
+spirituelle et corrompue se reconnut dans les portraits si vrais et si
+vivants des vieux Romains: ces pères bernés par leurs fils, ces
+domestiques voleurs, ces maîtresses voraces, ces parasites flagorneurs
+étaient modernes. Le Christ, les apôtres, les saints, les Martyrs, les
+Vierges ne l’étaient plus. Pour chanter ces héroïsmes chrétiens et pour
+sembler y croire, il fallait _mentir_. Pour sentir la vérité des
+comédies antiques, et pour s’en divertir, il suffisait d’en connaître la
+langue. L’esprit était celui du temps. Ce fut un engouement universel,
+parce qu’il répondait à un besoin de tous.
+
+Cette réaction contre le passé, qui s’exerce toujours avec le plus de
+violence contre l’époque la plus rapprochée de nous,--on ne hait rien
+tant, en art, que la génération précédente,--cette réaction s’affiche
+clairement dans les professions de foi anticléricales, qui soulignent
+certaines de ces représentations. Une des premières, celle des
+_Menecmi_, récitée à Florence, le 12 mai 1488, par les élèves de
+grammaire de Paolo Comparini, en présence de Laurent de Médicis, de
+Politien, et de la cour, était précédée d’un prologue en latin, où
+Comparini chargeait à fond de train contre les ennemis de l’humanisme;
+et les périphrases par lesquelles il les désigne n’ont rien d’obscur, ni
+de douteux: ce sont les prêtres, ou, plus exactement, les moines:
+
+
+ _Cucullati, lignipedes, cineti funibus,_
+ _Superciliosum, incurvicervicum pecus:_
+ _Qui quod ab aliis habitu et cultu dissentiunt,_
+ _tristesque vulta vendunt sanctimonias,_
+ _Censuram sibi quamdam et tyrannidem occupant,_
+ _Pavidamque plebem territant minaciis._
+
+ («Ces encapuchonnés, aux sandales de bois, avec leurs cordes autour
+ des reins, cette racaille sournoise et louche, qui, parce qu’ils
+ ont des manières et une tenue différentes de celles des autres,
+ parce qu’ils vendent des indulgences d’un air renfrogné,
+ s’arrogent de faire les censeurs et les tyrans, et terrifient de
+ leurs menaces la populace couarde.»)
+
+C’était une déclaration de guerre; et, si tous ne la proclamèrent pas
+aussi franchement que Comparini, elle était dans la pensée de presque
+tous: la résurrection de l’antique était un réveil de l’esprit laïque.
+La haute église d’alors, qui n’était guère religieuse, s’y associait
+pleinement. On sait avec quelle énergie Léon X manifestait son aversion
+pour les moines. Et un autre fait curieux, que l’on n’a pas assez mis en
+lumière, c’est la part qu’en certains pays les Juifs eurent à la
+restauration du théâtre antique. A Mantoue spécialement, où la colonie
+juive était nombreuse, il y eut à diverses reprises, au XVIe siècle,
+des représentations latines données par les Juifs. Le duc et la cour, y
+assistaient; et Bernardo Tasso, le père de Torquato, dirigea certains de
+ces spectacles.
+
+ * * * * *
+
+Personne n’eut plus de part à ce changement d’orientation dans l’esprit
+du théâtre que Laurent de Médicis. C’était un homme souple, adroit à
+saisir le faible de chacun, et qui ne négligeait aucun des petits moyens
+pour réussir. Deux siècles plus tard, Mazarin, qui fut un politique de
+sa trempe, cherchait à tenir les Français occupés avec les
+divertissements; et l’opéra italien joue un rôle important dans sa
+politique intérieure, avant la Fronde. J’ai tâché de le montrer
+ailleurs, en étudiant Luigi Rossi[19]’. Laurent de Médicis n’agit pas
+autrement. Savonarole l’accusait, non sans raison, «d’occuper la
+populace en spectacles et en fêtes, afin qu’elle pensât à son plaisir,
+et non à son tyran». Il savait toute la puissance du théâtre et de la
+musique sur la société de son temps, et il n’eut garde de la négliger.
+Il avait cette supériorité sur Mazarin, qu’il était non seulement un
+dilettante, mais un grand artiste; il ne se contenta pas d’agir
+indirectement sur l’art; il donna des modèles nouveaux, il ouvrit des
+voies nouvelles.
+
+Il était poète et musicien: il écrivit des danses, dont quelques-unes se
+sont probablement conservées, d’une façon anonyme, dans certains
+recueils de l’époque. Il transforma les _canti carnascialeschi_, les
+chants de carnaval, que l’on chantait, masqué, sur des rythmes de
+danses. Ils étaient, jusque-là, moulés sur des airs traditionnels.
+Laurent voulut varier la mélodie, les paroles et les inventions. Il
+écrivit des _canzoni_ de différents pieds, et les fit mettre en musique
+sur des airs nouveaux. Un des plus célèbres chants de ce genre fut une
+_canzone_ à trois voix, de Arrigo Tedesco, maître de la chapelle San
+Giovanni[20], pour des masques qui représentaient des vendeurs de
+_berriquocoli_ et de _confortini_ (des marchands de pains d’épices et de
+nonnettes)[21].
+
+Laurent de Médicis apporta le même esprit novateur dans les _Sacre
+Rappresentazioni_. Il commença par introduire dans les cortèges de la
+Saint-Jean les sujets et les héros païens: les Triomphes de César, de
+Pompée, d’Octave, de Trajan. Les chars religieux disparurent bientôt.
+Puis Laurent travailla, avec l’aide de ses poètes, à laïciser les
+_Rappresentazioni_. Lui-même écrivit, en 1489, un _San Giovanni e
+Paulo_, où jouait son fils Julien, et où il exprimait, sous le nom de
+Constantin, son dégoût du pouvoir, et l’intention qu’il avait alors
+d’abdiquer. Cette belle pièce, remplie de tirades éloquentes sur les
+devoirs du prince, est une vraie tragédie classique à la Corneille, un
+Cinna, qui serait écrit par un Louis XIV[22].
+
+C’est dans ce courant d’idées que Politien, ami de Laurent, écrivit son
+_Orfeo_, qui marque le passage de la tragédie religieuse florentine à la
+tragédie pastorale à l’antique. L’Orfeo, sous la forme primitive où il
+fut joué à Mantoue en 1474, est encore façonné sur le modèle des _Sacre
+Rappresentazioni_. La pièce entière se passe dans le même décor à scènes
+juxtaposées, à la façon des anciens mystères. Mais, plus tard, Politien
+la divisa en cinq actes, et lui donna une forme plus rapprochée de
+l’antique. Cette transition de la _Sacra Rappresentazione_ à la tragédie
+antique, se montre aussi dans le _Cephalo_ de Nicoló da Correggio
+(Ferrare, 1486) et dans le _Timone_ de Boiardi (Ferrare, 1492).
+
+Puis les spectacles antiques ressuscitent, de toutes parts: à Rome, sous
+Sixte IV, Alexandre VI et Léon X; à Venise, où l’aristocratie
+s’enthousiasme pour ces fêtes; surtout à Ferrare, grâce à Hercule Ier
+d’Este. Passionné pour l’antiquité, ce prince éleva un superbe théâtre
+de cinq mille places, dont l’Arioste dirigea la construction; et il
+entretint une troupe de comédiens fameux, qu’il ne dédaignait pas
+d’accompagner à travers l’Italie, pour les faire connaître des autres
+cours.
+
+ * * * * *
+
+Dans quelle mesure la musique était-elle associée à ces représentations?
+
+Au Vatican, en mars 1518, on donna les _Suppositi_ de l’Arioste. «A
+chaque acte, il y eut un intermède de musique avec les fifres,
+cornemuses, deux cornets, des violes, des luths, et le petit orgue aux
+sons variés. Il y avait en même temps une flûte et une voix qui plurent
+beaucoup. On entendit aussi un concert de voix... Le dernier intermède
+fut la _Moresca_ (danse), qui figurait la fable de Gorgone[23].» Les
+décors étaient de Raphaël.
+
+A Urbin, entre 1503 et 1508, on donna chez le duc Guidubaldo la
+_Calandria_ de Bibbiena. Une lettre de Balthazar Castiglione décrit ce
+spectacle fastueux, et montre que la machinerie et les décors n’avaient
+rien perdu de leur importance, depuis les _Sacre Rappresentazioni_. De
+la voûte de verdure du théâtre descendaient des lustres, enguirlandés de
+roses. «Le premier intermède fut une _Moresque_ de Jason, qui entra en
+dansant, très beau, armé à l’antique, avec une épée et un bouclier. De
+l’autre côté se ruèrent deux taureaux, qui jetaient du feu par la
+bouche. Jason les mit sous le joug, les fit labourer, sema les dents du
+dragon; et peu à peu naquirent des hommes, armés à l’antique, qui
+dansèrent une fière _Moresque_, et qui se massacrèrent. A la fin, Jason
+se montra, avec la toison d’or sur les épaules, et dansa
+excellemment.--Le second intermède représentait le char de Vénus. Elle
+était assise, nue, une torche à la main. Le char était tiré par deux
+colombes, chevauchées par deux petits Amours. Derrière, quatre filles
+dansaient une _Moresque_, en tenant des torches allumées...
+
+--Le troisième intermède fut le char de Neptune. Il était traîné par
+deux monstres, moitié chevaux, moitié plumes d’oiseaux et écailles de
+poissons. Par derrière, huit monstres dansaient un _brando_.--Le
+quatrième intermède fut le char de Junon, assise sur une nuée, et
+traînée par deux paons admirables. Devant, marchaient deux aigles et
+deux autruches. Derrière, deux oiseaux marins et deux grands perroquets;
+et tous ensemble dansèrent un brando.--Après la comédie, un petit Amour
+expliqua le sens des intermèdes. Ensuite, on entendit une musique de
+quatre violes invisibles, et puis de quatre voix avec les violes, qui
+chantèrent sur un bel air une _stanza_ qui était une oraison à l’Amour.»
+
+--On voit quelle place l’élément plastique avait prise au théâtre,
+L’élément dramatique est presque éliminé. C’est l’esprit de
+l’opéra-ballet avant Lully.
+
+A Ferrare, dans les fêtes de 1509, où l’on joua cinq comédies de Plaute:
+l’_Epidico_, _Bacchidi_, _Miles gloriosus_, _Asinaria_ et _Casina_, la
+musique et la danse ne furent pas négligées: il y avait des chants, des
+chœurs, des ballets chantés et dansés par des soldats vêtus à l’antique.
+Les décors et la mise en scène étaient de Pellegrino da Udine, Dosso
+Dossi, Giovanni da Imola, Fino de Marsigli, Brasone.--Giraldi Cinzio,
+dans ses _Scritti estetici_, dit qu’à la fin des actes, une machine
+surgissait, au milieu de la scène, portant des musiciens magnifiquement
+costumés; mais, le plus souvent, la musique était jouée derrière la
+scène.
+
+A Milan, où le goût des représentations fut apporté par la fille du due
+de Ferrare, Béatrice d’Esté, femme de Ludovic le More, Léonard de Vinci
+concourut aux spectacles donnés en 1483, en particulier au _Paradiso_ de
+Bernardo Bellincioni. Il fabriqua le paradis avec les sept planètes qui
+tournaient. Les planètes étaient représentées par des hommes qui
+chantaient les louanges de la duchesse.--Dans une autre représentation,
+à Pavie, les sept arts libéraux, après avoir dit deux stances chacun,
+chantaient une _canzonetta_. Puis paraissait Saturne avec les quatre
+Éléments. Saturne parlait, mais les quatre Éléments chantaient: _Cantiam
+tutti: Viva il Moro e Beatrice!_
+
+D’une façon, générale, aucune pièce antique, ou, à l’antique, ne fut
+jouée au XVIesiècle, en Italie, sans musique. Trissin, qui pourtant
+n’eût admis dans les tragédies que le chant des chœurs, reconnaît, dans
+sa _sesta divisione della Poetica_, que partout on y introduisait des
+danses et des intermèdes musicaux. Nous savons les noms de quelques-uns
+des compositeurs:</span> Alfonso della Viola, pour l’_Orbecche_ de Cinzio
+(1541, Ferrare) Antonio dal Cornetto, pour l’_Egle_ de Cinzio (1545,
+Ferrare), Claudio Merulo, pour _le Troiane_ de Lodovico Dolce (1566,
+Venise), Andrea Gabrieli pour l’ _Edipo_ de Giustiniani (1585, Vicence).
+«En tout temps, écrit G.-B. Doni, qui fut le grand théoricien de l’opéra
+italien au XVIIesiècle, en tout temps on eut coutume de mêler aux
+actions dramatiques des sortes de cantilènes, soit sous forme
+d’intermèdes entre les actes, soit à l’intérieur même des actes, quand
+le sujet représenté s’y prêtait.»
+
+On voit que si la musique tenait moins de place dans ce genre de
+spectacle, aristocratique et érudit, que dans les _Sacre
+Rappresentazioni_, religieuses et populaires, son rôle y restait
+pourtant très important. Le texte était parlé; mais il y avait de
+nombreux morceaux de chant; et surtout les intermèdes s’étaient
+considérablement développés. Ils favorisaient les progrès du décor, de
+la machinerie, de la mise en scène. Les plus grands maîtres de l’art
+italien y travaillaient. Nous avons nommé Léonard à Milan, et Raphaël à
+Rome. Il faut citer encore: à Florence, Andrea del Sarto (pour _la
+Mandragore_, 1525), et Aristote de San Gallo; à Ferrare, Dosso Dossi et
+Pellegrino d’Udine; à Rome, Baldassare Peruzzi (pour _la Calandra_ de
+Bibbiena), Franciabigio, Ridolfo Ghirlandajo, Granacci, Tribolo, Sodoma,
+Franco, Genga, Indaco, Gherardi, Soggi, Lappoli.--Ces intermèdes, dont
+la magnificence ira toujours en croissant jusqu’à la fin du
+XVIesiècle, contribueront à former le fastueux opéra-ballet du
+XVIIesiècle[24].
+
+
+
+
+III
+
+LES PASTORALES EN MUSIQUE ET TORQUATO TASSO
+
+
+La comédie princière à l’antique, qui avait détrôné dans le goût public,
+sinon supprimé tout à fait la _Sacra Rappresentazione_, ne réussit pas à
+se maintenir. Le théâtre subit, vers le milieu du XVIesiècle, une
+nouvelle transformation, causée par une nouvelle crise morale. Mais
+cette crise était bien différente de celle qui avait causé la victoire
+de l’humanisme. Celle-ci était un phénomène normal, un moment de
+l’évolution de l’esprit italien: arrivé à la possession de soi-même, il
+s’émancipait de l’Église; du moins, il essayait. La crise qui amena,
+vers 1540, une nouvelle orientation du théâtre fut le résultat imprévu
+d’un ensemble de malheurs politiques et sociaux. En 1527, Rome fut prise
+et saccagée par les bandes sacrilèges de Charles-Quint. En 1530,
+Florence fut vaincue à son tour, humiliée, bâillonnée. Les deux têtes de
+l’Italie étaient mises sous le joug. La Renaissance fut frappée
+mortellement. Jamais elle ne se relèvera. La servitude--une servitude
+dorée--s’appesantit sur elle. La tyrannie espagnole, l’Église, cherchant
+à réparer l’injure subie, à regagner son pouvoir sur le monde, à
+rétablir, par tous les moyens, la discipline et l’obéissance dans son
+troupeau; les petits princes enfin, les tyranneaux, qui gravitaient dans
+l’orbite de ce double despotisme et s’inspiraient de ses principes,
+s’appliquent à tenir asservi l’esprit italien, le libre esprit de la
+Renaissance[25]. Les Raphaël, les Léonard sont morts. Les survivants de
+la grande génération, les Michel-Ange, après avoir pris une part
+désespérée à la défense de leur patrie, se voient dénoncer, par qui? Par
+un l’Arétin. Ce maître-chanteur et ce pornographe menace de livrer à
+l’Inquisition l’austère et religieux Michel-Ange, pour «l’impiété et
+l’indécence» de son _Jugement dernier_. Ces nudités offusquent la pudeur
+de l’Arétin. Comme Tartuffe, l’Arétin déclare «qu’en sa qualité d’homme
+qui a reçu le baptême, il rougit d’une telle licence». «Il serait moins
+coupable de ne pas croire, dit-il, que de porter atteinte en telle façon
+à la croyance d’autrui[26].» Ailleurs, il proclame que «la licence de
+l’art de Michel-Ange peut aggraver le scandale du luthéranisme».
+Dangereuse dénonciation, qui aurait pu être écoutée. Si un Michel-Ange
+n’échappe pas au risque d’être accusé d’impiété et de licence, jugez de
+la liberté des autres! Véronèse est traduit devant l’Inquisition. La
+peinture est suspecte. Que sera-ce du théâtre?--On veut le silence. Le
+silence se fait. Le théâtre est bâillonné; et,--conséquence bizarre et
+naturelle!--la musique en profite.
+
+Les _Sacre Rappresentazioni_ populaires étaient tombées en discrédit. On
+ne donnait plus que des comédies aristocratiques, dans des salles
+fermées, pour des invités. Bientôt la _Commedia_ même parut dangereuse.
+La pensée de l’élite, sinon de la foule, avait trop de facilité à s’y
+exprimer. On commença par écraser le texte sous l’opulence de la mise en
+scène, dont l’art, se développant toujours avec Bronzino, Jean de
+Bologne, Salviati, Ammanato, Taddeo Zucchero, arriva à l’apogée, vers la
+fin du XVIesiècle, à Florence, avec Bernardo Buontalenti. Mais,
+malgré toutes les entraves, la liberté italienne trouvait encore moyen
+de se faire jour. Les princes se défiaient de la comédie, et ils
+favorisèrent la forme la plus anodine du théâtre à l’antique: le _Dramma
+pastorale_. Ce fut le troisième stade de l’évolution dramatique
+s’acheminant à l’opéra.
+
+Tout menait à ce théâtre pastoral. Il était en germe à la fois dans le
+théâtre néo-antique et dans l’esprit italien. Les églogues dramatiques
+du XVe siècle (l’_Arcadia_, de Jacopo Sannazaro de Naples)
+l’annonçaient. Et, dans les reconstitutions du théâtre antique, la
+nuance pastorale avait toujours été la caractéristique originale du
+génie italien. Le premier acte de l’_Orfeo_, de Politien, était déjà
+appelé «pastorale». Mais la date habituellement adoptée pour l’avènement
+définitif du drame pastoral est celle de 1554, où le _Sacrificio_, de
+Agostino Beccari, fut représenté à Ferrare, devant le duc Hercule II,
+avec musique d’Alfonso della Viola. Cette musique nous a été
+conservée[27], et M. Solerti l’a publiée, pour la première fois, dans
+ses _Precedenti del melodramma_. Elle comprend une scène du troisième
+acte pour solo et chœur à quatre voix, et une _canzone_ à quatre voix,
+qui terminait la pièce. Le solo (rôle d’un prêtre) était chanté par
+messer Andrea, frère d’Alfonso della Viola, qui s’accompagnait de la
+lyre. C’est un des premiers essais connus de style monodique. Le chant
+solo se répète sans changement en trois strophes successives, tandis que
+les réponses du chœur varient à chaque fois.
+
+Le _Sacrificio_ de Beccari fut suivi, à Ferrare, de l’_Aretusa_
+d’Alberto Lollio (1563), et du _Sfortunato_ d’Agostino Argenti (1567),
+pour lesquels la musique avait encore été écrite par Alfonso della
+Viola. A la représentation du _Sfortunato_, assistait Torquato
+Tasso.--Notons une fois de plus l’importance capitale de Ferrare dans
+l’histoire du théâtre[28]; et retenons le nom de Tasso, qui joua un des
+premiers rôles, le premier de tous peut-être, dans l’établissement sur
+la scène italienne de la pastorale, à laquelle il donna une popularité
+prodigieuse, et qu’il contribua à transformer en opéra. En 1573, Tasso,
+âgé de vingt-neuf ans, écrivit son fameux _Aminta_, qui fut joué le 31
+juillet, dans la petite île du Belvédère, au milieu du Pô, près de
+Ferrare; et son ami, le chevalier Battista Guarini, de Ferrare,
+secrétaire et ambassadeur du duc, composa de 1581 à 1590 son _Pastor
+Fido_, tragi-comédie lyrique.
+
+Le succès de ces deux œuvres fut immense, et suscita des nuées
+d’imitations. Le reste du théâtre fut noyé. En 1598, Angelo Ingegneri,
+qui fut le principal théoricien du théâtre de la seconde moitié du
+XVIe siècle, écrit: «S’il n’y avait pas les pastorales, on pourrait
+presque dire que l’usage du théâtre s’est tout à fait perdu; et ce
+serait la fin de la poésie dramatique. Les comédies, si plaisantes
+qu’elles soient, ne sont plus appréciées, sinon avec des intermèdes
+somptueux et une mise en scène d’une dépense excessive. Les tragédies
+sont des spectacles mélancoliques, ou mal faits pour la représentation.
+Certains les regardent comme de mauvais augure, et dépensent peu
+volontiers pour elles leur argent et leur temps... Restent les
+Pastorales, qui, sans être incapables d’une gravité quasi tragique,
+touchent à certains ridicules comiques, et, admettant la présence au
+théâtre des dames et demoiselles honnêtes,--ce qui n’est pas le cas pour
+la comédie,--se prêtent à de nobles sentiments, qui ne messiéraient pas
+à la tragédie même. En somme, elles sont intermédiaires entre l’un et
+l’autre genre, et délectent merveilleusement, soit avec, soit sans
+chœurs et intermèdes[29]...»
+
+L’Ingegneri étudie longuement la part que la musique doit prendre à ces
+spectacles. Ses conseils ont un caractère pratique, comme c’est presque
+toujours le cas chez les théoriciens italiens. Il recommande à la
+musique, avant tout, de bien s’adapter à la salle, afin de ne pas être
+trop bruyante, ni trop sourde. L’orchestre et les voix doivent être
+placés _derrière la scène_, en un lieu choisi avec grand soin, de façon
+que le son parvienne égal et bien fondu dans toutes les parties de la
+salle. Les paroles doivent être clairement entendues; et, dans les
+chœurs mêlés à l’action, il faut un style très simple, peu différent du
+parler ordinaire. Les intermèdes prêtent à un art plus riche et plus
+complexe; mais il ne faut pas oublier que la musique doit être un repos,
+et non une fatigue.--Le léger mètre de la pastorale, en vers de onze et
+sept syllabes, convient excellemment au chant; et, au XVIIe siècle,
+G.-B. Doni lui-même, le champion de l’opéra nouveau, reconnaît que nul
+genre d’action dramatique n’est mieux fait pour le chant que la
+pastorale, qui réclame des mélodies harmonieuses et douces, _soave e
+proporzionata melodia_.
+
+ * * * * *
+
+La pastorale exprimait fidèlement l’âme de l’époque: nulle force de
+passion, nulle grandeur de pensée, nulle liberté, nulle sincérité
+vigoureuse. Une vie mondaine, une sensibilité érudite, subtile et
+voluptueuse, une rêverie aristocratique, une âme musicale.
+
+En vérité, la musique avait envahi, à cette époque, tout l’esprit
+italien. Les peintres, les écrivains, l’élite, surtout dans l’Italie du
+Nord, à Venise, à Ferrare, à Mantoue, s’y adonnaient avec ivresse.
+Presque tous les grands peintres vénitiens du XVIe siècle: Giorgione,
+Pordenone, Bassano, Tintoret, Jean d’Udine, Sébastien del Piombo,
+étaient musiciens. Souvenez-vous de tous ces tableaux de _Concerts_,
+soit divins (Bellini), soit profanes (Giorgione, Bonifazio, Veronese).
+Rappelez-vous, dans les _Noces de Cana_ du Louvre, Titien tenant la
+contrebasse, Veronese et Tintoret jouant du violoncelle, et Bassano de
+la flûte. Sébastien del Piombo était célèbre comme joueur de luth et
+chanteur; et Vasari reconnaît plus volontiers encore le talent de
+Tintoret comme musicien que comme peintre. On voit dans les lettres de
+l’Arétin quelle place tenait la musique dans la société d’alors, et les
+relations de Titien avec les musiciens. A la cour de Léon X, la musique
+prit le pas sur les autres arts. Le pape donna à deux virtuoses un
+traitement presque égal à celui de Raphaël, pour la surintendance de
+Saint-Pierre. Un joueur de luth, juif, Giammaria, reçut le titre de
+comte, et un château. Un chanteur, Gabriel Merino, devint archevêque de
+Bari. Enfin, on se souvient que, quand Léonard de Vinci se présenta à la
+cour de Ludovic le More, à Milan, c’était, à en croire Vasari, à titre
+non pas de peintre, mais de musicien. «Le duc se détectait du son de la
+lyre. Léonard lui apporta un luth, qu’il avait construit lui-même,
+presque entièrement d’argent, en forme de tête de cheval... Il chantait
+divinement sur cet instrument, improvisant les vers et la musique.»
+
+Ainsi, depuis un demi-siècle, la musique s’emparait des peintres
+italiens, c’est-à-dire des représentants par excellence de la
+Renaissance italienne. Et où la musique entre, elle laisse une
+empreinte profonde. Sans qu’on s’en aperçût, elle transformait l’esprit
+de l’art. Je citais tout, à l’heure cette parole de Michel-Ange: «La
+bonne peinture est une musique, une mélodie». Mot frappant, qui montre
+l’abdication de la peinture devant la musique.
+
+Même phénomène en poésie. Tel écrivain, comme Girolamo Parabosco, «quand
+on lui disait--(c’est l’Arétin qui parle):--Votre tragédie de _Progné_
+est une belle chose», répondait: «Je suis musicien et non poète[30]». Il
+disait vrai. L’époque de la pastorale est le règne des poètes-musiciens;
+le théâtre musical s’élabore dans leur esprit et dans l’esprit de leur
+public, vingt ou trente ans avant que la forme en soit définitivement
+arrêtée par Peri et E. de Cavalieri.
+
+Le type le plus génial de ces poètes-musiciens est Tasso. Nul ne
+représente mieux la révolution morale de la fin de la Renaissance. Dans
+cette même ville de Ferrare, où l’Arioste était mort en 1532, Torquato
+Tasso vint s’établir en 1565. Quelle différence entre les deux poètes!
+L’Arioste, lumineux, souriant, conservant dans un monde d’action et une
+vie difficile ce grand esprit serein, où, suivant le beau mot de
+Carducci, «le soleil ne se couchait jamais», artiste classique dans
+l’âme, poète précis, doué d’un gentiment plastique égal à celui des
+grands peintres de son temps;--et Tasso, nerveux, inquiet, exalté, d’une
+émotion à la fois sincère et littéraire, se tourmentant de peines, de
+joies, de terreurs imaginaires, ce grand agité moderne, d’une poésie
+vaporeuse et troublante, musicien de cœur, musicien de style, musicien
+de tout son être et par tout son œuvre:
+
+ _In queste voci languide risuona_
+ _Un non so che di flebile e soave,_
+ _Che gli occhi a lacrimare invoglia[31]..._
+
+Ces admirables vers de Clorinde mourante semblent caractériser la poésie
+de Tasso, et la musique à la fois. Sa langue est une musique. L’_Aminta_
+chante mélodieusement à l’oreille et à l’âme, comme un opéra de Mozart.
+Ce sont de vrais couplets lyriques, avec la ritournelle. Ils appellent
+la musique: et, en effet, ils furent mis en musique[32], comme tant de
+poésies de Tasso.
+
+Tasso adorait la musique. Elle tient une grande place dans sa vie. Son
+premier amour,--le premier du moins qui nous soit connu,--celui pour
+Lucrezia Bendidio, de Ferrare, fut causé par le chant de la jeune fille.
+Il l’a conté dans son gracieux sonnet:
+
+ _Sa l’ampia fronte il crespo oro lucente..._» (1561).
+ (Sur l’ample front, l’or frisé luisant...)
+
+Il dit qu’il avait fermé les yeux pour échapper au danger de l’amour;
+mais il ne se défiait pas du pire des dangers:
+
+ _Ma de l’altro periglio non m’accorsi,_
+ _Che mi fu per l’orecchie il cor ferito,_
+ _E i detti andaro ove non giunse il volto._
+
+(Mais à l’autre péril je ne pris pas garde: par l’oreille, le coup me
+vint frapper au cœur; et les paroles atteignirent où les traits
+n’avaient pas pénétré.)
+
+ * * * * *
+
+Plus tard, les premières poésies qu’il écrivit pour Léonore d’Este sont
+encore inspirées par la musique. C’est un sonnet à Léonore, à l’occasion
+de la défense qui lui avait été faite de chanter, parce qu’elle était
+malade:
+
+ _Ahi ben è reo destin ch’invidia e toglie.._(1566).
+ (Ah! cruel destin envieux!...)
+
+La musique est donc associée à ses souvenirs d’amour. Ce sont là choses
+qu’on n’oublie pas.
+
+Plusieurs de ses amis de jeunesse: Cesare Pavesi, Scipione Gonzaga,
+étaient musiciens. Les princes à la cour desquels il fut, le duc d’Urbin
+Guidubaldo II, le duc de Ferrare Alphonse II, étaient musiciens
+passionnés. Il fut en relations avec les maîtres compositeurs de
+l’époque. A Rome, chez le cardinal Hippolyte II d’Este, en 1571, il
+connut Palestrina et Luca Marenzio. Surtout, il fut l’ami intime de don
+Carlo Gesualdo, prince de Venosa, qui eut une action si forte sur la
+musique madrigalesque de la fin du XVIe siècle, et, plus qu’aucun
+autre, y fit entrer le sentiment dramatique.
+
+Don Carlo Gesualdo appartenait à la plus noble famille de Naples, avec
+les Avalos (les Pescara), ses cousins. Il y eut dans sa vie une tragédie
+sanglante. Il avait épousé sa cousine, donna Maria de Avalos. Il la
+surprit, une nuit, dans son palais, en flagrant délit d’adultère avec
+don Fabrizio Carrafa, duc d’Andria; et il les tua (27 pptobre 1590). Ce
+drame bouleversa Naples, et suscita une quantité de narrations et de
+complaintes. Tasso, qui connaissait Don Gesualdo, et qui avait écrit en
+son honneur et en l’honneur de donna Maria diverses poésies[33], fut
+particulièrement ému par cette nouvelle, qu’il apprit à Rome. Elle lui
+inspira plusieurs sonnets et un madrigal. Environ un an plus tard, il
+vint à Naples (février-avril 1592), et il fut attiré par le héros de
+cette histoire. Don Gesualdo avait institué dans sa maison une Académie,
+qui avait pour objet de répandre et de perfectionner le goût de la
+musique. Compositeurs, chanteurs et instrumentistes, s’y trouvaient
+réunis. Tasso y vint. On lui demanda des vers à mettre en musique; et il
+donna trente-six madrigaux, anciens, ou expressément composés pour
+l’Académie de Don Gesualdo. Nous avons conservé huit de ces madrigaux,
+et deux sonnets, avec la musique du prince de Venosa[34].
+
+Or, nous connaissons les idées de Tasso sur la musique; il les a
+exprimées, dans ses _Dialoghi_[35]. Comme Ronsard, qu’il put connaître
+en France, lors de son voyage à Paris en 1570-71, comme Baïf et la
+Pléiade, il croyait à la nécessité de l’union de la poésie et de la
+musique. Il faisait même la part encore plus belle à la musique. Car
+Ronsard dit que «la musique est sœur puisnée de la poésie». Et Tasso
+dit: «La musique est pour ainsi dire l’âme de la poésie.» («_La musica è
+la dolcezza e quasi l’anima de la poesia_.») Il n’en reste pas là. Il se
+plaint qu’elle soit devenue trop inexpressive, que la musique dégénérée
+ait pris un caractère trop sensuel, et indifférent aux grandes émotions
+(«..._è divenuta molle ed effeminata..._»); il voudrait que quelque
+maître excellent la ramenât à sa «_gravità_» passée.--Ce maître, il le
+trouva en Don Gesualdo. Le propre du talent du prince de Venosa a été
+justement d’introduire dans le madrigal cette «_massima gravità_», que
+réclamait Tasso, et d’avoir façonné le chant musical au rôle
+d’interprète des passions tragiques. Il n’est donc pas douteux que
+Tasso n’ait eu, par ses idées sur la musique et par sa collaboration
+avec Don Gesualdo, une influence sur la création du style
+musico-dramatique.
+
+Mais il y a plus. Nous trouvons Tasso en relations personnelles avec
+tous les futurs créateurs de l’opéra florentin. Avant 1586, il adresse
+un sonnet à Laura Guidiccioni, de Lucques[36], qui fut la collaboratrice
+d’Emilio de’ Cavalieri, et écrivit avec lui les premiers essais de
+_mélodramma_ (opéra). En 1590, il se rencontre chez le grand-duc de
+Toscane, Ferdinand, avec Emilio de’ Cavalieri. Ottavio Rinuccini vint
+alors chez lui; et tout ce qu’il y avait d’illustre à Florence dans les
+lettres et les arts lui rendit hommage. L’_Aminta_ fut représenté avec
+musique. Les décors et les machines étaient de Bernardo Buontalenti[37].
+E. de’ Cavalieri et Laura Guïdiccioni avaient été les organisateurs du
+spectacle; et il est à remarquer qu’immédiatement après ils donnèrent à
+la cour la représentation du _Satiro_ et de la _Disperazione di Fileno_
+(1590), qui sont les premiers exemples connus d’opéra. Ces deux pièces
+étaient écrites très probablement en «style récitatif», comme on disait
+alors, et sûrement en musique expressive[38].--Enfin, en 1592, chez
+Cinzio Passeri, neveu de Clément VIII, qui présidait une Académie à
+Rome, Tasso rencontra Luca Marenzio, «le plus doux cygne» de la musique
+italienne, qui, comme Venosa, traduisit en musique beaucoup de ses
+œuvres.--Il est permis de croire que les inventeurs de l’opéra ont subi
+l’ascendant du génie de Tasso, et mis à profit ses idées sur les
+rapports de la poésie et de la musique, et sur leur union dans le drame.
+
+De fait, Rinuccini, le premier poète qui ait adapté résolument le drame
+pastoral au théâtre de musique, le premier qui ait écrit de véritables
+_libretti_ d’opéras, est un disciple de Tasso[39].
+
+L’opéra s’empare aussitôt des sujets et des personnages de Tasso. Le
+génial Monteverde compose la musique pour les intermèdes de l’_Aminta_,
+joué à Parme en 1628; il écrit le _Combat de Tancrède et de Clorinde_
+(1624) et la scène d’_Armide et Renaud_ (1627), préludant ainsi aux
+immortelles _Armide_ de Lully et de Gluck:[40]--Armide, le type le plus
+parfait de l’héroïne d’opéra, voluptueuse et violente, caressante,
+furieuse, contradictoire, dévorée par la passion...
+
+ _Qual raggio in onda, le scintilla un riso_
+ _Negli umidi occhi tremulo e lascivo...[41]._
+
+Inoubliable figure, qui, sous des noms divers, règne sur l’opéra
+jusqu’aux Ysolde de notre temps.
+
+La personnalité de Tasso, si profondément moderne, a rayonné sur tous
+les arts. La forme de son imagination s’est souvent imposée à la
+peinture et aux arts plastiques, comme à la poésie. Mais rien ne porte
+plus directement sa marque que l’opéra pastoral, réalisé à Florence,
+sous ses yeux, en quelque sorte sous son patronage, et que son disciple,
+Rinuccini, devait faire triompher.
+
+ * * * * *
+
+Nous voici arrivés en 1590, date des représentations florentines de
+l’_Aminta_, et des premiers essais «mélodramatiques» de Cavalieri. A ce
+moment précis, l’opéra pastoral se détache de la pastorale avec musique;
+et il est difficile de dire si l’_Aminta_ est déjà un opéra, ou si le
+_Satiro_ de Cavalieri est encore une pastorale. C’est le terme de
+l’évolution dramatique, que nous voulions esquisser ici. Aussitôt après,
+commencent les travaux fameux de Peri et de Caccini, qui inaugurent
+d’une façon éclatante l’histoire de l’opéra,--histoire que nous avons
+tâché de raconter ailleurs.
+
+Jetons un regard en arrière sur le chemin parcouru depuis deux siècles.
+Nous voyons maintenant que l’opéra est issu de la pastorale du XVIe
+siècle, qui est elle-même l’aboutissement, ou la décadence, de la
+comédie à l’antique, et de la _Sacra Rappresentazione_ du XVe siècle
+(celle-ci plus ancienne que celle-là, et détrônée par elle). Entre ces
+genres, nulle interruption brusque. Le passage de l’un à l’autre a été
+insensible. L’_Orfeo_ de Politien sert de transition entre la _Sacra
+Rappresentazione_ et la _Commedia_ à l’antique, comme l’_Aminta_ de
+Tasse entre la pastorale et l’opéra.
+
+Et cette histoire de quatre formes musico-poétiques, successives et
+rivales, n’est pas seulement une histoire artistique: elle est liée à
+l’histoire politique et morale. Ce sont des causes politiques et
+morales, autant et plus que des causes artistiques, qui ont amené, de
+degré en degré, le passage de la _Sacra Rappresentazione_ à la comédie
+antique, de celle-ci à la pastorale, et de la pastorale à l’opéra.
+Évolution continue, où l’on suit, pas à pas, à travers deux siècles de
+théâtre, je ne dirai pas le développement, mais les transformations, et,
+pour parler franc, l’affaiblissement de l’âme italienne, la faillite de
+la Renaissance. Ce progrès artistique fut aussi--osons l’avouer--une
+décadence morale. Et il était naturel qu’il en fût ainsi, puisqu’en
+cette succession de formes théâtrales se reflète toute la vie de la
+Renaissance, de sa jeunesse à son déclin, croissant toujours en
+virtuosité artistique, à mesure qu’elle déclinait en valeur morale.
+
+Ce qu’il y avait encore, dans l’Italie, de fraîcheur et de force, on l’a
+vu, par la suite, aux richesses qu’elle trouva moyen de répandre, avec
+un faste de prodigue, dans la forme d’art hybride où elle se trouvait
+réduite: l’opéra, par lequel elle conquit le monde qui l’avait conquise.
+
+
+
+
+
+LE PREMIER OPÉRA JOUÉ A PARIS:
+
+«L’ORFEO» DE LUIGI ROSSI
+
+
+
+
+I
+
+MAZARIN ET LA MUSIQUE
+
+
+Mazarin était musicien, connaisseur en musique; et, de bonne heure, il
+fut mêlé au mouvement «mélodramatique» de Rome et de Florence. Tout
+enfant, il avait été élevé chez les pères de l’Oratoire de
+Saint-Philippe de Néri; il passa ses premières années dans ce berceau du
+drame musical religieux, puis, à partir de sept ans, chez les Jésuites
+du Collège Romain. Quand ses maîtres, pour célébrer la canonisation de
+saint Ignace, donnèrent une grande représentation, à laquelle tout Rome
+assista, on raconte qu’ils confièrent le rôle principal, celui du saint,
+à Mazarin, déjà sorti du Collège[42], et qu’il le joua avec un succès
+retentissant[43]. Il aurait donc pris part à la fameuse _Apothéose de
+Saint Ignace de Loyola et de Saint François-Xavier_ par
+Johann-Hieronymus von Kapsberger, en 1622, qui fut une sorte de triomphe
+de Jules César jésuite, avec des défilés de nations, d’animaux et
+d’objets exotiques[44].
+
+Il s’était lié, au collège, avec les Colonna[45], et, depuis 1626, il
+fut en relations intimes avec les Barberini. Il était surtout ami du
+cardinal Antonio[46]. Ainsi, il était bien placé pour suivre les
+premiers essais du théâtre d’opéra, que ces deux illustres familles
+patronnaient à Rome, sous le pontificat d’Urbain VIII (1623-1644). Dans
+un des plus violents pamphlets écrits contre Mazarin pendant la Fronde,
+la _Lettre d’un Religieux au prince de Condé_[47], on va jusqu’à
+prétendre que c’est «par l’entremise d’une comédienne chanteuse, une
+infâme qu’il avait débauchée à Rome, qu’il s’était insinué dans les
+bonnes grâces du cardinal Antonio». Ce n’est là qu’un bruit
+diffamatoire, mais qui montre que, comme tant d’autres prélats de
+l’époque, il fréquentait assidûment l’opéra et les cantatrices.
+
+Il était à l’ambassade de France, à Rome[48], quand on y joua, en 1630,
+un drame musical dédié au cardinal de Richelieu: _Il favorite del
+principe_, dont le librettiste était Ottaviano Castelli. Naturalisé
+Français par lettres patentes d’avril 1639, il passa en France.
+Richelieu mourut le 3 décembre 1642, et Louis XIII le 14 mai 1643. Dès
+le 28 novembre 1643, Teodoro Ameyden note dans ses _Avis de Rome_
+«l’ordre du cardinal Mazarin de faire venir en France des musiciens de
+Rome, et en particulier de la chapelle papale, pour une comédie ou un
+drame musical».--Et, en février suivant, «ordre du cardinal à
+l’ambassadeur de France à Rome d’envoyer à Paris la Leonora, cantatrice,
+à qui l’on donnera mille pistoles (_doppie_) pour le voyage, et autant
+de pension annuelle».
+
+Il s’agissait de la fameuse Leonora Baroni, cette «merveille du monde»,
+célébrée par Maugars, qui, l’entendant chanter, «en oubliait sa
+condition mortelle, et croyait être déjà parmi les anges, jouissant des
+contentements des bienheureux»[49];--cette même Leonora, qui fut aimée
+et chantée par Milton[50],--aimée et chantée par le pape Clément IX, qui
+l’appelait une sirène, «_dolce sirena_», et célébrait «ses yeux
+ardents»[51];--aimée et chantée par tous les poètes italiens d’alors,
+qui publièrent un volume à sa gloire[52].
+
+Il semble bien que Mazarin n’ait pas été non plus insensible à son
+pouvoir de séduction,--sinon à sa beauté, que conteste Maugars. C’est à
+elle que fait sans doute allusion la perfidie du _Religieux_ de
+Saint-Roch. Mazarin y donna prise par la hâte avec laquelle il fit
+venir Leonora à Paris, et l’établit chez un de ses familiers, dans un
+hôtel attenant au sien, où elle était servie par des officiers de la
+maison du cardinal[53]. Elle se faisait d’ailleurs escorter par son
+mari, Giulio Cesare Castellani, et se conduisait en personne prudente et
+réservée. Elle avait alors trente-trois ans, étant née en décembre 1611,
+à Mantoue. Elle n’était pas cantatrice de théâtre, mais _virtuosa di
+musica da camera_. Sa façon de chanter ne fut pas sans étonner, et même
+sans un peu choquer, d’abord. «On commença par dire que sa voix était
+mieux faite pour le théâtre ou pour l’église que pour les salons, et que
+sa manière italienne était dure pour l’oreille.» Mais ces critiques
+tombèrent soudain, quand la reine eut dit qu’on ne pouvait chanter
+mieux. L’abbé Scaglia écrit: «Je ne pourrais autrement exprimer les
+caresses que lui a faites la reine qu’en vous disant qu’elles ont été
+proportionnées à l’estime qu’elle fait des personnes qui ont
+l’approbation du Cardinal». Elle lui accorda l’entrée à toute heure dans
+son appartement, la combla d’argent et de bijoux, «dix mille livres pour
+s’habiller à la française, un collier de perles, des pendants
+d’oreilles, plusieurs milliers d’écus de joyaux, un brevet de pension de
+mille écus». Mme de Motteville dit qu’elle suivit la cour, en 1644,
+chez la duchesse d’Aiguillon, à Rueil, où la reine était allée se
+réfugier contre les chaleurs de l’été. Elle y chantait souvent et
+improvisait des airs sur des poésies de Voiture.--Elle ne resta qu’un an
+en France. Elle repartit de Paris le 10 avril 1645[54].
+
+D’autres musiciens italiens étaient arrivés en même temps qu’elle, ou
+ne tardèrent pas à la suivre à la cour de France[55].--En novembre 1644,
+voici venir l’étonnant Atto Melani, chanteur sopraniste, compositeur,
+imprésario, et agent secret[56]. Le dilettantisme musical de Mazarin ne
+le distrayait point de la politique: il savait à merveille faire servir
+la musique et les musiciens à son gouvernement. Le Journal d’Ameyden
+note, en février 1644, à propos de l’arrivée de Leonora, l’intention
+évidente du cardinal de tenir les Français occupés avec les
+divertissements, _tenendoli occupati con allegria con che si guadagna
+gli animi di quella natione e della medesima Regina_ («avec le plaisir,
+par lequel on gagne les esprits de cette nation, et de la reine même».)
+
+Et c’est ici le cas de rappeler les sévères accusations du vieux
+musicien Kuhnau contre la musique, dans son roman du _Charlatan
+musical_[57]: «La musique détourne des études sérieuses. Ce n’est pas
+sans motif que les politiques la favorisent: ils le font par raison
+d’État. C’est une diversion aux pensées du peuple; elle l’empêche de
+regarder dans les cartes des gouvernants. L’Italie est un exemple: ses
+princes et ses ministres l’ont laissé infecter par les musiciens, afin
+de n’être point troublés dans leurs affaires.»
+
+On croirait que certaines de ces phrases ont été écrites à l’occasion de
+Mazarin. Le ministre, dont la devise était: «_Qui a le cœur, a tout_»,
+savait trop le pouvoir des spectacles et de la musique pour n’en pas
+user comme d’un moyen d’action; et si le tempérament national était trop
+peu musical en France pour que cette politique eût son effet sur les
+bourgeois français, sur les Parlementaires[58], en revanche elle réussit
+pleinement à la cour, et surtout auprès de la reine, à qui elle était
+destinée. Leonora Baroni l’avait charmée par son chant. Atto Melani fut
+bientôt tout-puissant. Elle ne pouvait se passer de lui. De deux soirs
+l’un, il fallait qu’il chantât chez elle; et elle était si passionnée de
+musique que, pendant quatre heures de suite, on ne devait penser à rien
+autre. Elle aimait surtout les airs mélancoliques; et toute la cour,
+naturellement, partagea son goût[59].
+
+Aussitôt installé et sûr de la faveur royale, Atto Melani, souple
+instrument de Mazarin, fit les premiers essais de représentation
+musicale. Une lettre du 10 mars 1645, qu’il écrivit au prince Mattias de
+Médicis, fait allusion à un spectacle de ce genre, dont il ne donne pas
+le titre, et qui fut repris après Pâques[60]. Il est probable qu’il
+s’agit là déjà de _la Finta Pazza_[61] (_la feinte Folle_), dont on
+place d’ordinaire la première représentation quelques mois plus tard, le
+14 décembre 1645. Je n’insiste pas sur cette œuvre, qui n’était pas à
+proprement parler un opéra, mais une pièce avec musique et machines[62].
+Un passage du programme[63] donne cette indication: «Cette scène sera
+toute sans musique, mais si bien dite qu’elle fera presque oublier
+l’harmonie passée».--L’essai n’était pas concluant. Du reste, on ne
+hasarda la pièce que devant peu de personnes, «le Roi, la Reine, le
+Cardinal et le familier de la cour[64]»; et le succès ne fut pas grand.
+On connaît la relation de Mme de Motteville: «Nous n’étions que vingt
+ou trente personnes, et nous pensâmes mourir d’ennui et de froid»...--Là
+dessus, Atto Melani repartit pour l’Italie[65], et la cause de l’opéra
+italien sembla bien compromise.
+
+Il n’en fut rien pourtant. Mazarin s’entêta, fit un second essai, et ici
+entrent en ligne des personnages, dont notre histoire musicale n’a tenu
+jusqu’ici aucun compte, bien qu’ils aient eu une action décisive pour la
+fondation de l’opéra en France. Je veux parler de l’arrivée à Paris des
+princes Barberini.
+
+
+
+
+II
+
+LES BARBERINI EN FRANCE
+
+
+
+Ils étaient trois neveux du pape Urbain VIII. L’aîné: le cardinal
+Francesco, secrétaire d’État. Don Taddeo, prince de Palestrina, préfet
+de Rome, général de l’Église, marié en 1629 à dona Anna Colonna, fille
+du connétable. Et le cardinal Antonio, l’ami de Mazarin, plus tard
+grand-aumônier de France, évêque de Poitiers, archevêque de Reims, pour
+le moment protecteur de la couronne de France à Rome, c’est-à-dire
+chargé des intérêts français près du Saint-Siège.
+
+Ils avaient été tout-puissants à Rome, de 1623 à 1644; et j’ai dit
+ailleurs[66] quel rôle ils avaient joué dans l’histoire de l’opéra.
+Filippo Vitali, l’auteur de _l’Arelusa_ de 1620, était _virtuoso di
+camera_ du cardinal Francesco. Stefano Landi, les deux Mazzocchi, les
+deux Rossi, Marco Marazzoli, écrivaient pour eux. _La Diana schernita_
+de Cornachioli (1629) et les _Drames musicaux_ d’Ottavio Tronsarelli
+(1629) sont dédiés à don Taddeo. L’influence des Barberini sur la
+musique dramatique devint surtout prépondérante après la construction,
+dans leur palais de Rome, d’un théâtre qui pouvait contenir plus de 3000
+personnes. Le premier opéra qui y fut représenté, le _San Alessio_ de
+Stefano Landi, en février 1632[67], était dédié au cardinal Francesco.
+Vinrent ensuite, en 1635, _la Vila di S. Teodora_, poème de Mgr
+Ruspigliosi[68]; en 1637, _il Falcone_[69] et _Erminia sul Giordano_ de
+Michelangelo Rossi, dédiée à D. Anna Colonna Barberina; en 1639, _Chi
+sofre speri_, poème de Mgr Ruspigliosi, musique de Vergilio Mazzocchi et
+de Marco Marazzoli, représentation fameuse où assistait Milton; enfin,
+la même année, un des chefs-d’œuvre de la tragédie lyrique italienne:
+_Galatea_, paroles et musique du célèbre Loreto Vittori, dédiée au
+cardinal Antonio[70].--Tous ces spectacles avaient eu un retentissement
+considérable en dehors de l’Italie; le bibliothécaire et confident de
+Mazarin, Gabriel Naudé, ne cache pas que ce fut à leur imitation que le
+cardinal voulut donner en France des représentations musicales[71].
+
+Les événements favorisèrent singulièrement ce projet. Le pape Barberini
+mourut en 1644. L’étourderie politique de ses neveux porta au trône
+pontifical l’ennemi de la France et leur propre ennemi, le cardinal
+Panfili (Innocent X). Les persécutions commencèrent bientôt contre tout
+ce qui avait eu part au gouvernement précédent.
+
+Innocent X, voulut faire rendre compte aux Barberini de leurs exactions
+financières. Les Barberini, déjà occupés depuis 1640 par leurs démêlés
+avec les princes italiens, et en guerre avec le duc de Parme, durent
+fermer leur théâtre[72]. Les musiciens et les acteurs romains
+émigrèrent[73]. Les princes Barberini eux-mêmes quittèrent Rome, où leur
+biens et leur vie étaient menacés. Le cardinal Antonio, pour échapper au
+procès de concussion qu’on instruisait contre lui, se sauva par mer des
+États Pontificaux, et arriva en France, en octobre 1645[74]. Le cardinal
+Francesco et don Taddeo suivirent son exemple: après quatre jours de
+tempêtes, qui firent errer leur navire tout autour de la Sardaigne et de
+la Corse, ils abordèrent à Cannes, en janvier 1646, dans le plus
+complet dénuement. Mazarin, qui s’était brouillé de façon éclatante avec
+eux après l’élection d’Innocent X, ne leur garda pas rancune; il se
+donna le luxe de prendre la défense des proscrits et de les protéger
+magnifiquement[75]. Il alla au devant du cardinal Francesco, le reçut
+affectueusement, et l’installa dans son palais. A son tour, arriva à
+Paris, le 3 octobre 1646, la princesse de Palestrina, dona Anna Colonna,
+femme de don Taddeo; et la reine l’accueillit avec amitié[76]. Ainsi
+toute cette puissante maison Barberini était fixée à Paris, à la fin de
+1646, et dans des rapports si intimes avec la cour qu’en novembre 1647
+Mazarin pensait marier une de ses «Mazarinettes» à un Barberini.
+
+Or ce fut précisément cette année que l’opéra italien fit ses débuts
+retentissants à Paris, sous les yeux des Barberini. Nul doute qu’ils n’y
+aient pris part. Cette forme d’art était en partie leur œuvre; leur
+orgueil était intéressé à son succès; et nous savons quelle surveillance
+minutieuse les cardinaux Francesco et Antonio exerçaient sur leurs
+représentations de Rome[77]. Les chanteurs et les machinistes italiens
+de Paris étaient leurs familiers; et si d’autres princes, avant eux,
+avaient essayé le drame musical à Florence et à Rome, la «Comédie des
+machines», qui allait devenir l’Opéra français, était proprement
+Barberini[78].
+
+Nous reconnaissons leur marque dans le spectacle donné, le 2 mars 1647,
+au Palais-Royal: _l’Orfeo_; et nous en avons la preuve. Des deux
+auteurs de _l’Orfeo_, l’un, le poète, l’abbé Francesco Buti, de Rome,
+docteur en droit, protonotaire apostolique, était venu avec le cardinal
+Antonio en 1645[79]; l’autre, le musicien, Luigi Rossi, était en 1646
+«_musico dell’ Em. card. Ant. Barberino[80]_»; il n’est donc pas douteux
+qu’il l’ait accompagné dans son exil en France[81].
+
+Dès lors, tout s’explique. Après l’arrivée des Barberini, de leurs
+poètes et de leurs musiciens, Mazarin s’adresse à Florence et à Rome[82]
+pour se faire envoyer de nouveaux comédiens; et, le 29 septembre 1646,
+il recommande à l’intendant de l’armée d’Italie de profiter du retour de
+la flotte pour les expédier en France. Atto Melani fut rappelé de
+Florence pour diriger la représentation. Il arriva en janvier 1647,
+«après trente-quatre jours de voyage»; et il écrivit à son maître, le
+prince Mattias, qu’on répétait «une très belle comédie intitulée
+_l’Orfeo_, paroles du signor Buti et musique du signor Luigi», et même,
+que «S. M. montrait tant de goût pour ce genre de pièces qu’on en
+faisait préparer encore une autre pour la jouer aussitôt après
+_l’Orfeo_»[83]. Une lettre de Gobert à Huygens, probablement de février
+1647, confirme cette nouvelle: «Il y a quatre hommes et huit castrats
+que M. le cardinal a fait venir. Ils concertent une comédie, que le
+sieur Louygy fait exprès pour représenter au carnaval»[84].
+
+
+
+
+III
+
+LUIGI ROSSI AVANT SON ARRIVÉE EN FRANCE
+
+
+Qui était ce Luigi Rossi, alors si célèbre, aujourd’hui si inconnu? On
+ne trouve pas son nom dans les dictionnaires de musique; ou les
+renseignements qu’ils donnent sur lui sont insignifiants et inexacts. Ni
+Mme de Motteville, ni Guy Joly, ni Goulas, ni Montglat, ni Lefèvre
+d’Ormesson n’en parlent dans leurs notes sur la représentation du
+Palais-Royal, qui les avait pourtant frappés. La _Gazette_ de Renaudot
+ne mentionne même pas son nom dans sa longue description officielle de
+l’_Orfeo_. Le père Menestrier suit cet exemple. Aussi ne sait-on bientôt
+plus à qui attribuer l’_Orfeo_. Ludovic Celler (L. Leclercq) et Clément
+disent: à Monteverde;--Fournel: à l’abbé Perrin;--Arteaga, Ivanovitch et
+d’autres: à Aurelio Aureli;--Francesco Caffi et Hugo Riemann, dans
+l’édition de 1887 de son dictionnaire: à Gius. Zarlino, du XVIe
+siècle, ou à un musicien qui avait pris son nom;--Humbert, dans la
+traduction française du même dictionnaire de Riemann, parue en 1899,
+l’attribue encore à Peri.
+
+Cependant le nom de Luigi avait été, dans la France du XVIIe siècle,
+représentatif de toute une époque de la musique italienne, et de la plus
+parfaite, celle que Sébastien de Brossard appelle dans son
+_Catalogue_[85] «le moyen aage» (c’est-à-dire l’âge moyen, qui va de
+1640 à 1680 ou 1690), et où il donne à Luigi le premier rang parmi les
+Italiens. Lecerf de la Viéville de Fresneuse parle souvent de lui dans
+sa _Comparaison de la musique italienne et de la musique française_[86]
+et résume la grande musique italienne en son nom, celui de Carissimi, et
+celui de Lully. Bacilly, qui fut un de ceux, d’après Lecerf, qui firent
+le plus pour perfectionner le chant français, n’a que deux noms à la
+bouche: Antoine Boësset et «l’illustre Luigi»[87]. Mais la source de
+leurs renseignements à tous semble Saint-Evremond, qui eut toujours une
+prédilection pour Luigi,--sans doute parce que Luigi lui rappelait ses
+années de jeunesse à la cour de France, avant l’exil;--il l’appelle sans
+hésiter «le premier homme de l’univers en son art[88]». Il est visible
+que c’est à Saint-Evremond que Lecerf emprunte, en particulier, tout ce
+qu’il dit des rapports de Luigi avec les musiciens français[89].
+
+Luigi Rossi était né à Naples vers la fin du XVIe siècle. Il était
+frère de Carlo Rossi, négociant et banquier très riche et de goûts
+distingués, jouant à Rome le rôle de protecteur des artistes, comme, un
+siècle plus tôt, le grand banquier Chigi, patron de Raphaël. Carlo Rossi
+se mêlait lui-même de littérature et de musique, et il passait à Rome
+pour le meilleur joueur de harpe après son frère Luigi. Tous deux se
+firent naturaliser citoyens romains.
+
+Il y avait à Rome, au temps des Barberini, une petite colonie
+napolitaine dont l’âme était Salvator Rosa. Carlo Rossi fut son ami le
+plus intime jusqu’à sa mort, après laquelle il lui éleva un monument.
+Luigi fréquentait aussi la maison de la via del Babbuino, où il put
+rencontrer les plus illustres artistes d’Italie: Carissimi, Ferrari,
+Cesti, peut-être Cavalli, comme lui familiers du logis[90]. Salvator
+était musicien[91]; il composait, et surtout collaborait avec ses amis
+musiciens. Burney prétend avoir vu de lui un livre d’airs et de cantates
+poétiques, que Rossi, Carissimi et d’autres avaient mises en musique.
+Peut-être trouve-t-on un reflet des pensées de ce cénacle musical dans
+les _Satires_ de Salvator. Il y attaque avec violence la corruption des
+artistes, les mœurs infâmes des chanteurs, l’engouement du monde romain
+pour cette _canaglia_, et surtout l’abaissement de l’art religieux, le
+chant mondain à l’église, «le miserere qui devient une chaconne, ce
+style de farce et de comédie, avec des gigues et des
+sarabandes[92]...»--Carissimi réagissait alors contre ce style, au
+Collège germanique, où il était installé depuis 1630 environ. Quant à
+Luigi, bien qu’il eût écrit en 1640 (d’après lady Morgan), un _opéra
+spirituale: Giuseppe figlio di Giacobbe_[93], dont le titre fait songer
+aux _Histoires Sacrées_ de Carissimi, et diverses cantates
+religieuses,--une entre autres sur le _Stabat Mater_,--il se
+spécialisait dans la musique mondaine. Ses _canzonette_, dont Pietro
+della Valle loue la nouveauté de style, dans une lettre du 15 janvier
+1640, l’avaient rendu populaire. Il les interprétait sans doute
+lui-même: car Atto Melani fait l’éloge de sa virtuosité, en 1644, et il
+associe son nom à celui d’un chanteur italien qui sera précisément un
+des principaux acteurs d’_Orfeo_: Marc Antonio Pasqualini[94]. Mais la
+gloire de Luigi est surtout attachée à un genre musical, qui eut une
+fortune immense, et qu’il contribua à fonder: la _Cantate_.
+
+L’histoire des origines de la Cantate n’a pas encore été écrite[95]; et
+pourtant, c’est un chapitre capital de l’histoire de la musique au
+XVIIe siècle. La Cantate, la _scena di caméra_, était née du besoin
+qu’avaient tous les musiciens italiens d’alors de dramatiser jusqu’aux
+formes de la musique de concert. Elle était par essence la musique
+dramatique de chambre. Elle était donc sortie tout naturellement des
+Madrigaux de la fin du XVIe siècle, qui avaient souvent le caractère
+de monologues dramatiques, ou de scènes dialoguées. La cantate s’était
+peu à peu séparée du madrigal par l’introduction, dans ces pièces
+vocales à plusieurs parties, de chants soli, depuis les premiers essais
+des Florentins, créateurs de l’opéra. La vogue de l’opéra devait avoir
+sa répercussion sur elle, en l’amenant à développer de plus en plus le
+chant solo aux dépens du chant polyphonique, jusqu’à finir par éliminer
+presque entièrement celui-ci. Mais elle n’allait pas tarder à se venger,
+en réagissant à son tour sur l’opéra.
+
+Burney prétend que le premier qui employa le mot _Cantata_ fut Benedetto
+Ferrari, de Reggio, dans ses _Musiche varie a voce sola_, lib. II
+(1637), où il y a en effet une _Cantata spirituale_. Mais ce nom
+existait avant. On le trouve par exemple dans un volume d’airs de
+Francesco Manelli, de Tivoli, intitulé: _Musiche varie a una due e tre
+voci, cioè Cantate, Arie, Canzonette et Ciaccone_, etc. (1636)[96].
+Manelli est le musicien romain qui vint à Venise avec Benedetto Ferrari,
+et y apporta l’opéra[97].--Manelli et Ferrari: ces deux noms sont
+caractéristiques. Les fondateurs romains de l’opéra à Venise ont donc
+été, à ce qu’il semble, des premiers fondateurs de la cantate,
+c’est-à-dire de l’opéra en chambre[98].
+
+Le patriarche de l’opéra, Monteverde, avait été là encore un précurseur.
+S’il n’employa pas, je crois, le terme de Cantate, il écrivit du moins
+de vraies cantates, des scènes de musique dramatique pour concert, comme
+son célèbre _Combat de Tancrède et de Clorinde_, publié dans les
+_Madrigali guerrieri ed amorosi_ de 1638[99], mais chanté dès 1624, dans
+le palais de Girolamo Mozzenigo, à Venise, «en présence de toute la
+noblesse, qui en fut si émue, dit Monteverde lui-même, qu’elle en versa
+des pleurs». Ce ne fut pas le seul essai tenté par Monteverde dans ce
+genre, où son génie subtil, raffiné, aristocratique, devait se plaire,
+peut-être davantage qu’au genre plus large et moins nuancé du théâtre.
+Il est à remarquer, en effet, que, tandis qu’il ne publia pas son opéra
+d’_Arianna_, il publia séparément le _lamento d’Arianna_, avec «_due
+lettere amorose in genere rappresentativo_» (1623, Venise). On peut se
+demander s’il n’avait pas plus de plaisir à entendre certaines de ses
+scènes dramatiques au concert qu’au théâtre.
+
+Avec Monteverde, nous trouvons, parmi les créateurs de la scène
+dramatique de chambre, certains des maîtres les plus célèbres de
+l’opéra romain: comme les deux frères Mazzocchi, Vergilio et surtout
+Domenico Mazzocchi, qui mit en musique des scènes de Tasso et de
+Virgile[100]. D’une façon générale, il semble que la Cantate ait été la
+création propre des maîtres de l’opéra romain et vénitien, à l’exception
+peut-être de Cavalli, trop homme de théâtre, d’un style trop large et
+d’un génie trop populaire pour être très attiré par ce genre de concert,
+qui se développa considérablement après 1640, et qu’illustrent les noms
+de Carissimi[101] et de Luigi Rossi.
+
+Rien de plus naturel que les musiciens de l’opéra aient cherché à
+transporter au concert leur nouveau style dramatique. Mais rien de plus
+dangereux pour leur art. Qu’étaient ces concerts? Des réunions
+aristocratiques, des salons, c’est-à-dire les endroits du monde les
+moins faits pour l’expression libre et vraie des passions. Si frivole
+que soit le public de théâtre, si préoccupé qu’il soit de parader, de
+lorgner, de flirter et de bavarder, la mise en scène et l’action
+représentée maintiennent dans l’opéra un certain souci de vérité et de
+vie dramatique. Mais des œuvres écrites pour des soirées mondaines, pour
+des chanteurs à la mode, des fragments détachés de scènes musicales,
+exécutées au milieu des conversations et des petites intrigues de
+salons, sont fatalement condamnées à perdre tout sérieux de sentiment et
+à refléter l’aimable banalité, qui se dégage de la société des gens
+d’esprit. Bien pis: il y a un lyrisme fade qui fleurit là, une sorte
+d’idéalisme correct et distingué, sans accent, sans vérité, ayant même
+peur au fond de la vérité, et qui n’a pas plus de rapports avec
+l’idéalisme vrai que la dévotion avec la piété intime. Cet idéalisme
+galant et bien élevé fera le fond de l’inspiration des poètes et des
+musiciens de la Cantate. Les personnalités s’effacent; on s’habitue à se
+contenter d’une vérité d’à peu près, d’une convention musico-dramatique,
+aussi fausse que celle des déclamations poétiques de salon, les plus
+fausses de toutes: car elles sont le plus déplacées (si elles étaient
+vraies dans un tel milieu, elles seraient un manque de goût). En
+revanche, ce public de salon est très apte à juger de la beauté de la
+forme, de l’élégance d’expression, du bon goût, d’une certaine
+perfection modérée.
+
+Aussi, la plupart des Cantates, qui se vident, de plus en plus, de tout
+contenu expressif, atteignent rapidement à une grande beauté plastique.
+Le musicien pouvait d’autant plus facilement la réaliser dans cette
+forme d’art, qu’il n’y était pas gêné, comme dans l’opéra, par la
+tyrannie de la situation dramatique, et qu’il lui était loisible
+d’équilibrer à son gré sa composition. La Cantate s’organisa donc très
+vite, d’une façon classique.
+
+D’abord, cette beauté et cet équilibre ne sont pas incompatibles avec la
+liberté et la vérité dramatique. Ainsi, dans la belle Cantate _Gelosia_
+de Luigi Rossi, qui est de 1646[102]. Ici, l’on est encore tout près du
+modèle: l’opéra; et la Cantate n’a pas établi sa réputation, elle est
+timide, elle s’essaie encore. Mais déjà, on peut prévoir que la
+régularité de construction, à laquelle elle vise, fera bientôt tort au
+sentiment[103]. Certes, un Luigi Rossi, un Carissimi ont été de grands
+constructeurs; ils ont bâti de beaux types d’airs, de suites d’airs et
+de récitatifs, de scènes chantées. Ils ont créé un style clair, simple,
+logique, d’une élégance incomparable. Mais ce sont trop souvent de
+belles phrases toutes faites; et l’école de bien dire est trop souvent
+une école de ne rien dire, de dire des riens. Il vaudrait mieux
+apprendre à dire vrai, à dire ce qu’on sent, exactement. Qu’est-ce qu’un
+style préexistant à une pensée? C’est une prison. Tant pis pour ceux qui
+s’y trouvent à l’aise! Cela prouve qu’ils ne sont plus faits pour
+respirer l’air de la liberté.
+
+La victoire de la Cantate, genre faux, où la forme compte plus que le
+fond,--victoire de la scène chantée, indépendamment de tout drame, de
+toute action, et bientôt de tout sens,--victoire d’un style de salon,--a
+compromis définitivement l’avenir de l’opéra italien, dans le même
+moment où sa suprématie s’étendait, sur l’Europe. Et naturellement, s’il
+en a été ainsi, ce fut parce qu’il n’y avait plus en Italie de
+personnalité assez robuste et assez primesautière pour se débarrasser
+d’un tel joug,--parce que les artistes italiens étaient devenus trop
+«civilisés», trop domestiqués. Tout se tient. Et ce qu’il importe de
+marquer ici, c’est que les maîtres de la forme musicale, au milieu du
+XVIIe siècle, les Carissimi et les Luigi Rossi, ont été les premiers
+artisans de la décadence italienne, comme tous ceux qui substituent à un
+idéal de vérité un idéal de beauté pure, indifférente à la vie. Comment
+le type dramatico-musical de Rossi et de Carissimi fut porté dans
+l’opéra, et répandu à travers l’Europe, par Cesti et les Bononcini,
+c’est ce que je tâcherai de montrer quelque jour.
+
+Luigi Rossi, Carissimi, Cesti: de ces trois noms date l’orientation
+nouvelle de l’art. «Les trois plus éclatantes gloires de la musique»,
+les appellera Giac. Ant. Perti, en 1688»[104],--sacrifiant ainsi aux
+trois grands maîtres de la cantate et de l’opéra de concert les
+Monteverde et les Cavalli, les génies libres, les génies de plein-air.
+
+Tel était, avant son arrivée en France, le rôle artistique de ce Luigi,
+qui allait être chez nous le fondateur de l’opéra.
+
+On ne connaît guère de lui qu’un opéra avant l’_Orfeo_: _Il Palazzo
+incantato, overo la Guerriere amante_, joué à Rome en 1642[105]. Le
+poème en était extrait de l’_Orlando furioso_. Il n’y avait pas moins
+d’une cinquantaine de scènes et de vingt-trois personnages; mais on
+avait recours aux expédients: chaque acteur tenait deux rôles. On
+reconnaît là déjà le type des opéras vénitiens, qui devaient, pour
+satisfaire la curiosité d’un public superficiel, offrir beaucoup de
+soli, beaucoup d’airs de concert, et des épisodes variés. L’_Orfeo_
+appartiendra aussi à ce genre d’œuvres émiettées en une multitude de
+scènes, sans unité, sans logique, faites bien plus pour le plaisir des
+yeux et de l’oreille que de l’esprit. L’auteur du poème du _Palazzo
+incantato_ était Mgr Ruspigliosi. Si l’on se rappelle qu’il était le
+librettiste aristocratique par excellence, l’ami des Barberini; si l’on
+remarque de plus que les deux rôles principaux de la pièce: Angelica et
+Atlante, étaient tenus par Loreto Vittori, le prince du chant romain,
+l’auteur de la _Galatea_ de 1639, on a là une nouvelle preuve de la
+vogue dont jouissait alors Luigi, auprès des Barberini et du monde
+romain qui gravitait autour d’eux. Il était le musicien à la mode.
+
+La petite société de la via del Babbuino subit le contrecoup de la
+révolution de palais qui fit tomber les Barberini. En 1647, Salvator
+Rosa dut s’enfuir de Rome, et passa à Florence, où l’appelait depuis
+quelque temps le prince Mattias de Médici, le patron d’Atto Melani. La
+même année, Luigi Rossi était à Paris avec les Barberini, et dirigeait
+les répétitions de son _Orfeo_, «qu’il avait écrit tout exprès pour
+représenter au carnaval»[106].
+
+
+
+
+IV
+
+LA REPRÉSENTATION D’ORFEO A PARIS
+
+ET L’OPPOSITION RELIGIEUSE ET POLITIQUE
+
+A L’OPÉRA
+
+Les principaux acteurs _d’Orfeo_ nous sont connus par une lettre d’Atto
+Melani. Atto lui-même jouait Orfeo; la Checca, l’ancienne protagoniste
+de _La Finta Pazza_, chantait Eurydice; Marc Antonio Pasqualini, le
+célèbre sopraniste romain, tenait le rôle d’Aristeo; une protégée du
+prince Mattias, munie d’une lettre de recommandations pour Mazarin, «la
+signora Rossina Martini», jouait Vénus; et «le castrat des seigneurs
+Bentivogli» faisait la nourrice d’Eurydice[107]. Nous ignorons le nom
+des autres. Il est probable qu’un des frères Melani en fit partie.
+
+La première représentation eut lieu au Palais-Royal, «sur la fin des
+jours gras», le samedi 2 mars 1647[108]. On redonna la pièce le dimanche
+gras 3 mars, le mardi gras 5 mars; puis les spectacles furent
+interrompus par les austérités du carême, et ne reprirent qu’après
+Pâques. La reine fit encore jouer _Orfeo_ le 29 avril, en l’honneur de
+l’ambassadrice de Danemark, le 6 mai et le 8 mai, pour la duchesse de
+Longueville, «qui depuis peu était revenue de Munster». Condé assista
+sans doute à la première, avant son départ pour l’armée de Catalogne. Le
+prince de Galles (le futur Charles II) était un des hôtes de la cour.
+
+Mme de Motteville donne sur la première représentation quelques détails
+intéressants:
+
+ Cette comédie, dit-elle, ne put être prête que les derniers jours
+ du carnaval; ce qui fut cause que le cardinal Mazarin et le duc
+ d’Orléans pressèrent la Reine pour qu’elle se jouât dans le carême;
+ mais elle, qui conservait une volonté pour tout ce qui regardait sa
+ conscience, n’y voulut pas consentir. Elle témoigna même quelque
+ dépit de ce que la comédie, qui se représenta le samedi pour la
+ première fois, ne put commencer que tard, parce qu’elle voulait
+ faire ses dévotions le dimanche gras et que, la veille des jours
+ qu’elle voulait communier, elle avait accoutumé de se retirer à
+ meilleure heure, pour se lever le lendemain plus matin. Elle ne
+ voulut pas tout à fait perdre ce plaisir, pour obliger celui qui le
+ donnait; mais ne voulant pas aussi manquer à ce qu’elle croyait
+ être de son devoir, elle quitta la comédie à moitié, et se retira
+ pour prier Dieu, pour se coucher et souper à l’heure qu’il
+ convenait, pour ne rien troubler de l’ordre de sa vie. Le cardinal
+ Mazarin en témoigna quelque déplaisir; et, quoique ce ne fût qu’une
+ bagatelle qui avait en soi un fondement assez sérieux et assez
+ grand pour obliger la Reine à faire plus qu’elle ne fit,
+ c’est-à-dire à ne la point voir du tout, elle fut néanmoins estimée
+ d’avoir agi contre les sentiments de son ministre; et, comme il
+ témoigna d’en être fâché, cette petite amertume fut une grande
+ douceur pour un grand nombre d’hommes. Les langues et les oreilles
+ inutiles en furent occupées quelques jours, et les plus graves en
+ sentirent des moments de joie qui leur furent délectables.
+
+J’ai peine à croire que la mauvaise humeur persistante de Mme de
+Motteville contre Mazarin n’ait pas altéré sa clairvoyance, et que la
+reine ait agi en cette occasion contre le sentiment, et même sans
+l’assentiment du cardinal. Cette pieuse attitude n’était pas seulement
+affaire de conscience, mais acte de prudence politique. Les spectacles
+italiens soulevaient des tempêtes dans le clergé de Paris. Depuis
+l’arrivée de Leonora et surtout de Melani, la Reine était devenue
+beaucoup plus passionnée de musique et de théâtre que Mazarin même n’eût
+voulu. Les représentations alternaient avec les concerts; et, en 1647,
+la Reine, qui jusque-là se cachait pour entendre la comédie, à cause de
+son deuil, y alla publiquement tous les soirs[109]. Les ennemis de
+Mazarin ne manquèrent pas de crier au scandale; ils poussèrent en avant
+un prêtre, le curé de Saint-Germain. Celui-ci se plaignit fort haut. La
+Reine inquiète consulta des évêques qui la rassurèrent. Le curé de
+Saint-Germain ne se tint pas pour battu. Il alla trouver sept docteurs
+en Sorbonne, et leur fit signer «que la comédie ne pouvait être
+fréquentée sans péché par les chrétiens, et que les princes devaient
+chasser les comédiens de leurs États[110]». La Reine riposta, en faisant
+répondre par dix ou douze autres docteurs en Sorbonne que la comédie
+était bonne et licite aux princes.
+
+«Monsieur le Cardinal» (et ce passage d’un ennemi acharné nous fait voir
+sa physionomie silencieuse et rusée)[111] «Monsieur le Cardinal, que
+cette affaire regardoit en quelque façon par le plaisir qu’il prenoit à
+la Comédie italienne principalement, jugea à propos de ne rien dire,
+sachant qu’il avoit assez de complaisants à la cour et de gens de
+passe-temps qui soutiendroient son intérêt en cette
+rencontre[112].»--Mais, ajoute Goulas, «il connut que la dévotion
+n’étoit pas pour luy et ne pouvoit digérer ce jeu continuel, cette
+attache aux saletés du théâtre et la pratique des plus méchants et
+débordés de la cour qu’il appeloit dans ses plaisirs et qu’il avoit
+continuellement chez lui».
+
+Ainsi, il se faisait à Paris, au moment de l’_Orfeo_, une levée de
+boucliers contre le théâtre italien, au nom d’un puritanisme plus ou
+moins hypocrite; et le cardinal observait, dans la querelle, la plus
+grande réserve. Au contraire, la Reine tenait tête aux dévots, et,
+malgré quelques accès de scrupules, ne renonçait à rien de ses plaisirs.
+Elle était fort imprudente dans ses relations avec les comédiennes et
+les comédiens italiens. Leonora ne la quittait point, et Melani se
+plaignait avec fatuité qu’elle ne pût se passer de lui. Elle l’emmenait
+avec elle en voyage, à Amiens; bien que son congé fût terminé et qu’on
+l’attendît à Florence, elle ne pouvait se décider à le laisser partir;
+elle écrivait à Mattias de Médicis des lettres gauches, pour qu’il lui
+permît de garder quelque temps encore le séduisant castrat[113]. Elle
+finit par s’attirer une verte leçon de son hôtesse, l’orgueilleuse
+princesse de Palestrina, dona Anna Colonna Barberina[114]. L’une des
+comédiennes italiennes qui chantèrent dans l’_Orfeo_, «ayant eu
+réputation de vendre sa beauté en Italie, ne laissa pas, dit Goulas,
+d’estre reçue chez la Reyne, et jusques dans le cabinet. L’on dit qu’un
+jour, comme la Reyne demanda à la femme du préfet Barberin si elle ne la
+voyoit pas souvent quand elle étoit à Rome et ne la faisoit pas venir
+chez elle, chantant si bien et ayant tant d’esprit, cette femme superbe,
+qui étoit fille du connétable Colonne, ne luy répondit rien d’abord, et,
+Sa Majesté la pressant, elle échappa et dit: «Si elle y fût venue, je
+l’aurois fait jeter par les fenestres», ce qui surprit fort la Reyne,
+et l’obligea de changer de propos, après avoir changé de couleur[115].»
+
+On voit que la Reine ne péchait point par pruderie,--du moins en ce qui
+concerne la musique[116]. La petite manifestation dévote du 2 mars 1647,
+à la première représentation d’_Orfeo_, ne pouvait donc déplaire à
+Mazarin, que les imprudences de la souveraine avaient mis plus d’une
+fois dans l’embarras.
+
+Le même désir d’apaiser l’opposition puritaine a certainement inspiré la
+fin de l’article de Renaudot, dans sa _Gazette_. Après avoir fait un
+grand éloge de la musique et du poème, le journaliste termine ainsi:
+
+ Mais ce qui rend cette pièce encore plus considérable et l’a fait
+ approuver par les plus rudes censeurs de la comédie, c’est que la
+ vertu l’emporte toujours au-dessus du vice, nonobstant les
+ traverses qui s’y opposent: Orphée et Eurydice n’ayant pas
+ seulement été constants en leurs chastes amours, malgré les efforts
+ de Vénus et de Bacchus, les deux plus puissants auteurs de
+ débauches, mais l’Amour même ayant résisté à sa mère pour ne pas
+ vouloir induire Eurydice à fausser la fidélité conjugale. Aussi ne
+ fallait-il pas attendre autre chose que des moralités honnêtes et
+ instructives au bien, d’une action honorée de la présence d’une si
+ sage et si pieuse reine qu’est la nôtre.
+
+Ces étranges protestations de vertu s’expliqueraient mal, s’il n’y avait
+eu un danger réel à conjurer. Il ne s’agissait point de vaines
+réclamations au nom de la morale, comme celles qu’aujourd’hui élèvent
+périodiquement quelques hommes isolés, qui crient dans le désert, et que
+personne n’écoute. Le puritanisme d’alors avait des sanctions
+redoutables; il soulevait l’Angleterre, et allait, un an plus tard,
+faire tomber la tête de Charles I, dont le fils assistait à la
+représentation d’_Orfeo_[117].
+
+Malgré toutes les précautions, on n’évita point les censures
+religieuses. «Les dévots en murmurèrent, dit Mme de Motteville; et ceux
+qui, par un esprit déréglé, blâment tout ce qui se fait, ne manquèrent
+pas à leur ordinaire d’empoisonner ces plaisirs, parce qu’ils ne
+respirent pas l’air sans chagrin et sans rage.»
+
+Mais il était difficile à la morale de se sentir outragée par l’_Orfeo_,
+et aux mécontents de découvrir des sujets de scandale dans une pièce où
+l’Amour même refuse de détourner Eurydice de ses devoirs conjugaux, et
+où Eurydice meurt par un excès de pudeur véritablement rare et digne
+d’une habituée du Salon Bleu: mordue à la jambe par un serpent, en
+l’absence d’Orphée, elle refuse[118] de laisser enlever le reptile par
+Aristée, «de peur, dit Renaudot, d’offenser son mari par la licence
+qu’elle donnerait à son rival de la toucher».
+
+Il fallut bien que l’hypocrisie désarmât; mais elle trouva sa revanche
+ailleurs.--On ne pouvait contester non plus la magnificence du spectacle
+et le succès de la pièce. Les Parlementaires invités[119], esprits
+chagrins et boudeurs, ennemis inconciliables de Mazarin, firent sans
+doute de leur mieux pour s’ennuyer; et ils y réussirent. Mais il leur
+fallut reconnaître en maugréant la victoire des Italiens; et tels de
+ceux qui affectaient de bâiller à la première représentation n’eurent
+pas le courage de résister à l’engouement général. Olivier Lefèvre
+d’Ormesson, qui dit, le 2 mars, que «la langue italienne, que l’on
+n’entendoit pas aisément, estoit ennuyeuse[120]», n’en revit pas moins
+la pièce, le 8 mai, et «la trouva plus belle que la première fois, tout
+estant bien mieux concerté.» Montglat enregistre avec maussaderie que
+«la comédie durait plus de six heures» et que «la grande longueur
+ennuyait sans qu’on l’osât témoigner; et tel n’entendait pas l’italien
+qui n’en bougeait, et l’admirait par complaisance». Mais il doit
+convenir que la pièce «était fort belle à voir pour une fois, tant les
+changements de décoration étaient surprenants[121]». Il insinue bien,
+dans sa mauvaise foi, que si «la Reine ne perdait pas une fois sa
+représentation, c’est qu’elle prenait soin de plaire au cardinal, et par
+la crainte qu’elle avait de le fâcher».--En réalité, la Reine, qui, dès
+le lendemain, revit la pièce de Rossi, et cette fois en entier, assista
+à toutes les représentations, «sans jamais s’en lasser». C’est Mme de
+Motteville qui nous le dit; et elle est peu suspecte d’amitié pour
+Mazarin[122]. Le petit Roi «y apporta tant d’attention qu’encor que S.
+M. l’eust desja veue deux fois, elle y voulut encore assister une
+troisième, n’ayant donné aucun tesmoignage de s’y ennuyer, bien qu’elle
+deust estre fatiguée du bal du jour précédent, auquel elle fit tant de
+merveilles»[123]. Le succès fut éclatant. Les machines émerveillaient
+les spectateurs, au point «qu’ils doutoyent s’ils ne changeoyent point
+eux-mesmes de place[124]»; et la musique les bouleversa. Surtout le
+chœur qui suit la mort d’Eurydice,--le _lamento_ des Nymphes et
+d’Apollon sur le malheur «de la pauvre deffunte»--arracha les larmes.
+«La force de cette musique vocale jointe à celle des instruments
+tiroyent l’âme par les oreilles de tous les auditeurs, et l’auroit fait
+bien davantage, sans que le Soleil descendu dans son char flambloyant,
+éclairé d’or, d’escarboucles et de brillants, excitât un doux murmure
+d’acclamations[125]».--Mme de Motteville cite deux des courtisans qui se
+distinguaient le plus par leur enthousiasme: «Le maréchal de Gramont,
+éloquent, spirituel, gascon, et hardi à trop louer, mettait cette
+comédie au-dessus des merveilles du monde: le duc de Mortemart, grand
+amateur de la musique et grand courtisan, paraissait enchanté au seul
+nom du moindre des acteurs; et tous ensemble, afin de plaire au
+ministre, faisaient de si fortes exagérations quand ils en parlaient,
+qu’elle devint enfin ennuyeuse aux personnes modérées dans les
+paroles.»--Quant à Naudé, il dit qu’à la fin de la représentation, «on
+n’entendait rien autre chose que les exclamations de ceux qui en
+louaient extraordinairement ce qui avait le plus fait d’impression sur
+leurs esprits[126]»; et il cite quelques vers latins «d’un ouvrage
+entier qu’un cordelier portugais, le R. P. Macedo, avait composé à la
+louange de cette comédie».
+
+On ne pouvait donc raisonnablement chicaner le succès de la pièce,--du
+moins pour le moment[127].--Mais l’opposition se rattrapa sur un autre
+terrain. Ne pouvant reprocher à l’_Orfeo_ d’être un spectacle manqué,
+elle lui reprocha d’être trop beau, et de coûter trop cher. Cette
+nouvelle forme d’hostilité n’était pas moins dangereuse que l’opposition
+religieuse. La misère était grande, et les impôts montaient: ils
+venaient d’atteindre, cette année-là, le chiffre le plus élevé où ils
+fussent jamais parvenus[128]. Les Parlements affectaient de se poser en
+défenseurs du peuple contre les expédients financiers de Mazarin et de
+ses Italiens. Ils ne pouvaient manquer de signaler à la nation affamée
+les dépenses excessives du cardinal pour les plaisirs de la cour et les
+spectacles italiens. Le reproche, ici, était fondé; mais ils
+l’exagérèrent, et grossirent formidablement le chiffre des sommes
+gaspillées pour l’_Orfeo_. Naudé proteste en vain qu’on ne dépensa que
+30 000 écus[129]. Les 30 000 écus deviennent 400 000 livres chez
+Montglat, et 500 000 écus chez Guy Joly.--«La comédie en musique, dit ce
+dernier, coûta plus de 500 000 écus, et fit faire beaucoup de réflexions
+à tout le monde, mais particulièrement à ceux des compagnies souveraines
+qu’on tourmentait, et qui voyaient bien, par cette dépense excessive et
+superflue, que les besoins de l’État n’étaient pas si pressants, qu’on
+ne les eût bien épargnés si l’on eût voulu[130].»--Et Goulas nous montre
+que les perfides doléances des Parlementaires atteignirent leur but:
+elles parvinrent à remuer le peuple: «La comédie de M. le cardinal causa
+tant de bruit et de vacarme parmi le peuple» qu’il ne songea plus à rien
+autre. «Car chacun s’acharna sur l’horrible dépense des machines et des
+musiciens italiens qui étaient venus de Rome et d’ailleurs à grands
+frais, parce qu’il les fallut payer pour partir, venir et s’entretenir
+en France[131].»
+
+Mazarin vit venir l’orage, et il s’en inquiéta. Une lettre de Melani,
+que nous avons citée plus haut, annonçait que la reine faisait préparer
+une autre comédie en musique, pour être donnée aussitôt après
+l’_Orfeo_[132]. Mazarin s’y opposa. «Il combattit, l’année suivante,
+dit Naudé, les sentimens de toute la cour, et empescha absolument que
+l’on ne fist une autre comédie, qui n’auroit esté de gueres moindre
+despense que celle d’_Orphée_[133].» Et Naudé ajoute même que, «si on
+l’eût voulu croire, l’on n’auroit jamais pensé à cette première, à
+laquelle ceux qui la pressèrent davantage s’estoient engagés
+insensiblement.»
+
+Rien n’y fit; et ces protestations,--dont quelques-unes, d’ailleurs,
+n’étaient pas très vraisemblables,--n’empêchèrent pas les calomnies
+d’aller leur train. Les dépenses d’_Orfeo_ restèrent, pendant les
+guerres civiles, le principal grief contre la prodigalité du cardinal:
+«Quand il a fallu trouver de quoy le proscrire, on luy a mis cette pièce
+en ligne de compte... On lui a donné sujet de dire après Ovide:
+
+ _O nimis exitio nata theatra mea!_[134]»
+
+L’impopularité de l’_Orfeo_ se manifesta bien aux persécutions qu’eut à
+subir Torelli, le machiniste, le véritable auteur de la pièce, aux yeux
+du gros public. Il fut poursuivi, emprisonné, ruiné pendant la Fronde;
+et sa vie fut menacée, comme celle des autres Italiens restés à Paris,
+qui avaient pris part aux représentations de 1645 et de 1647.
+
+C’est là ce qui explique que, malgré le grand succès du premier opéra
+italien à Paris, il ait fallu attendre tant d’années pour le voir
+définitivement installé en France[135].
+
+
+
+
+V
+
+L’ORFEO
+
+
+Deux relations principales du temps nous décrivent le poème d’_Orfeo_,
+œuvre, comme on l’a vu, de l’abbé Francesco Buti de Rome: ce sont les
+récits de Renaudot, dans la _Gazette_ du 8 mars 1647, et du père
+Menestrier, dans son livre confus des _Représentations en musique
+anciennes et modernes_[136].
+
+Ces descriptions, si baroques qu’elles paraissent, sont assez exactes.
+Le poème d’_Orfeo_ est un salmigondis d’inventions étranges. Les
+personnages sont:
+
+ _Orfeo_. _Euridice_. _Endimione, père d’Eurydice_. _Aristeo, amant
+ d’Eurydice_. _Un Satyre_. _Une Nourrice_. _Vénus_. _Junon_.
+ _Proserpine_. _Jupiter_. _Mercure_. _Pluton_. _Apollon_. _L’Amour_.
+ _Caron_. _Momus_. _L’Hyménée_. _La Jalousie_. _Le Soupçon_. _Les
+ trois Grâces_. _Les trois Parques_. _Les Dryades_. _Les suivants de
+ l’Augure_. _La Cour céleste_.--Soit une trentaine de rôles.
+
+Le beau sujet antique est compliqué d’une foule d’incidents ridicules: A
+la veille de ses noces avec Orphée, Eurydice, accompagnée de son père,
+consulte sur l’avenir un augure qui l’effraie par des présages
+menaçants. Aristée, fils de Bacchus, est éperdument épris d’Eurydice, et
+supplie Vénus d’empêcher le mariage. Vénus, qui hait Orphée, fils du
+Soleil, son rival, ourdit des trames contre les deux amants. Elle prend
+la forme d’une vieille entremetteuse, et donne des conseils malhonnêtes
+à Eurydice, qui l’éconduit; puis, ne pouvant décider son propre fils,
+Amour, à changer les sentiments d’Eurydice, elle la fait mourir. Junon,
+par animosité contre Vénus, prend parti pour Orphée. Elle l’engage à
+descendre aux Enfers, et à chercher Eurydice. Afin de lui faciliter la
+tâche, elle éveille la jalousie de Proserpine, en lui faisant remarquer
+les attentions de Pluton pour la belle morte. Proserpine, empressée à se
+débarrasser d’une rivale, et tout l’Enfer, ému par les chants d’Orphée,
+renvoient sur terre les deux époux; mais ceux-ci enfreignent les lois
+infernales, et Eurydice revient parmi les morts. Aristée, désespéré par
+la fin tragique d’Eurydice, et poursuivi par l’ombre de sa victime, qui
+agite des serpents dans ses mains, devient fou et se tue. Vénus excite
+Bacchus à venger sur Orphée la mort de son fils. Bacchus et les
+Bacchantes déchirent le chanteur thrace. Apothéose. La constellation de
+la Lyre s’élève au firmament. Les chœurs chantent la grandeur de l’amour
+et de la fidélité conjugale; et Jupiter, dans un air récitatif à
+vocalises pompeuses, tire la morale de l’histoire en un madrigal à
+l’adresse de la Reine.
+
+Quelques bouffons égayent cette suite de catastrophes: c’est la
+Nourrice, gaillarde et intéressée; c’est un «Bouquin», (comme dit
+Renaudot), c’est-à-dire un Satyre; c’est Momus, qui médit des
+femmes[137]. Les scènes trop sérieuses sont farcies de clowneries. On
+est loin de la sobre tragédie de Rinuccini et de Striggio, de l’art
+concentré et noblement plastique des Florentins. C’est ici le goût
+vénitien ou napolitain qui domine: un théâtre de plèbe opulente et
+remuante, non d’aristocratie intellectuelle.
+
+Les relations de Renaudot et de Menestrier contiennent aussi, sur la
+mise en scène et le jeu des acteurs, quelques détails qui complètent la
+physionomie du spectacle.
+
+ * * * * *
+
+L’action commença par deux gros d’infanterie armée de pied en cap, qui
+représentaient deux armées[138]; elles se battirent, mais non jusques à
+ennuyer la compagnie par leur chamaillis et le cliquetis de leurs
+armes[139]. Une des armées assiégeoit une place, et l’autre la
+défendoit. Un pan de la muraille étant tombé donna l’entrée à l’armée
+françoise, lorsque la Victoire descendant du ciel parut en l’air et
+chanta des vers à l’honneur des armes du Roi et de la sage conduite de
+la Reine sa mère[140]. Nul ne pouvoit comprendre comment elle et son
+char triomphant pouvoient demeurer aussi longtemps suspendus[141].
+
+ * * * * *
+
+On nous décrit ensuite les décors et les changements à vue[142]. C’est
+d’abord «un bocage, dont l’étendue et la profondeur semblent surpasser
+plus de cent fois le théâtre». Puis, «la perspective s’ouvre et fait
+voir une table superbement servie pour les noces». «Vénus descend dans
+un nuage avec une troupe de petits Amours».--L’entrée des Enfers est
+représentée par «un Désert affreux, cavernes, rochers, avec un antre en
+forme d’allée, au bout desquels se découvroit un peu de jour».--Après
+qu’Eurydice a été rendue à Orphée, les monstres de l’Enfer exécutent un
+ballet grotesque, dont la musique n’a pas été conservée dans la
+partition[143], et qui fut un des plus grands succès de la
+représentation, «une des choses la plus divertissante», comme dit
+Renaudot. «C’étoient des Bucentaures, hiboux, tortues, escargos, et
+autres animaux estranges et monstres les plus hideux, qui dansoient au
+son des cornets à bouquin, avec des pas extravagans et une musique de
+mesme».--La danse était fréquemment mêlée au chant. Ici, «Orphée et
+Eurydice chantoient et dansoient[144].» Là, «le Satyre dansoit avec des
+pieds de bouc[145]». Plus loin, «les Dryades dansoient avec des
+castagnettes[146]». Ou encore, «les Bacchantes, ayant chacune des
+sonnettes aux pieds, un tambour de basque en une main, et une bouteille
+en l’autre[147]».
+
+A la fin du spectacle, la lyre d’Orphée, montant au ciel, se
+transformait en Lys de France, comme l’indique le discours de Mercure,
+qui termine l’_Orfeo_.
+
+Les artistes français avaient collaboré avec Torelli pour les décors et
+les costumes. Charles Errard, le futur directeur de l’Académie de France
+à Rome, en eut la haute direction; et ses projets furent exécutés par
+une équipe de jeunes peintres et de sculpteurs, entre lesquels de Sève
+l’aîné, et Coypel, qui fit là ses débuts[148].
+
+Quant à la musique d’_Orfeo_, si longtemps considérée comme perdue,
+après une disparition de deux siècles et demi, nous en avons trouvé une
+partition manuscrite ancienne à la Bibliothèque Chigi de Rome[149]. Deux
+copies en ont été faites, l’une pour le Conservatoire de Paris[150],
+l’autre pour le Conservatoire de Bruxelles[151]. Un manuscrit ancien de
+l’_Orfeo_ existait à Paris, à la Bibliothèque du Conservatoire, dans la
+collection Philidor[152]. Fétis l’y vit encore[153]. Mais depuis sa
+direction, toute trace en a disparu.
+
+La partition est écrite à la façon ordinaire des partitions italiennes,
+vers le milieu du XVIIe siècle. Les _Sinfonie_, qui ouvrent les
+actes, et les Ballets sont à quatre parties. Les airs sont accompagnés
+simplement par la basse chiffrée. Les instruments ne sont point marqués.
+La plupart des voix sont des soprani. C’était le goût du temps, et Luigi
+semble y avoir particulièrement sacrifié. Ses relations avec les plus
+célèbres virtuoses de Rome, Loreto Vittori, Marco Antonio Pasqualini,
+Atto Melani, ont influé sans doute sur son style. La plupart des airs,
+fort nombreux, qui ont été conservés de lui à la Bibliothèque Nationale
+de Paris, sont écrits pour soprano, avec accompagnement de violon. Il y
+a prédominance, dans le rythme, des mesures à trois temps, de ces mètres
+dansants, qui sont une des caractéristiques de l’Opéra français,
+visiblement apparenté à la Comédie-Ballet[154]. Pourtant l’abus en est
+moins sensible que dans telle autre pièce de l’époque, comme le _Serse_
+de Cavalli; Luigi avait fait effort pour varier ses mouvements et ses
+nuances. C’était même cette diversité qui avait frappé le plus les
+auditeurs d’_Orfeo_. Renaudot le dit naïvement: «L’artifice en était si
+admirable et si peu imitable[155] que le ton se trouvoit toujours
+accordant avec son sujet, soit qu’il fût plaintif ou joyeux, ou qu’il
+exprimât quelque autre passion: de sorte que ce n’a pas esté la moindre
+merveille de cette action que tout y estant récité en chantant, _qui est
+le signe ordinaire de l’allégresse_, la musique y estoit si bien
+appropriée aux choses qu’elle n’exprimoit pas moins que les vers toutes
+les affections de ceux qui les récitoyent».--Il semble donc que Luigi
+ait révélé aux journalistes français le pouvoir expressif de la musique.
+Renaudot fut émerveillé d’entendre qu’elle pouvait servir à autre chose
+qu’à des chansons.
+
+La variété d’expression de Luigi était en vérité digne de frapper des
+musiciens plus exercés que ses auditeurs du Palais-Royal. Dans un air de
+la Bibliothèque Nationale[156], «_Che cosa mi disse_», air qui compte
+une cinquantaine de mesures, il emploie les rythmes suivants: 6/8 (3
+mesures); 3/4 (5 mesures); 6/8 (2 mesures); 3/4 (8 mesures); 4/4 (3
+mesures 1/2); 3/8 (3 mesures); 4/4 (8 mesures); 3/8 (6 mesures); 3/2 (5
+mesures); 3/8 (1 mesure); 3/4 (8 mesures). Il résulte de ces variations
+d’allure une souplesse de la langue musicale, qui suit les nuances de la
+pensée. Mais cette libre déclamation garde pourtant des contours précis;
+elle n’a pas la ligne indéfinie et atténuée du récitatif florentin; elle
+reste une _Aria_ au profil dessiné.
+
+Saint-Evremond, qui n’aime point les récitatifs[157], est surtout sévère
+pour ceux d’_Orfeo_. «J’avoue, dit-il, que j’ai trouvé des choses
+inimitables dans l’opéra de Luigi, et pour l’expression des sentiments,
+et pour le charme de la musique; mais le récitatif ordinaire ennuyait
+beaucoup, en sorte que les Italiens même attendaient avec impatience les
+beaux endroits qui venaient à leur opinion trop rarement.[158]»
+Saint-Evremond n’a point tout à fait tort: malgré quelques très belles
+pages, comme la scène du désespoir d’Orphée dans les déserts de Thrace,
+on sent trop que Luigi écrivait sans plaisir la plupart de ses
+récitatifs: il n’est pleinement lui-même que dans l’_Aria_. C’est à
+l’_Aria_ qu’il réserve non seulement tout son charme mélodique, mais
+tout son pouvoir d’expression. Sauf à de rares moments tragiques, le
+récitatif déclamé l’ennuie. Cela se conçoit, chez un génie aussi
+éminemment plastique, mis aux prises avec un livret diffus et baroque,
+comme celui de l’_Orfeo_. La déclamation musicale des Florentins veut un
+poème sobre et concentré, qui soit pour le chant une charpente ferme. Le
+moyen de déclamer les inutilités et les sottises de l’abbé Buti! Le
+mieux eût été de supprimer ces kilomètres de récitatifs insipides, qui
+se déroulent comme un interminable ruban de route blanche, pendant des
+heures. Mais l’opéra ne sut pas s’y décider, et la musique en souffrit.
+Le grand malheur pour le drame lyrique fut, à mon sens, que la réforme
+mélodramatique de Florence ne donna pas la main à une réforme
+poétique[159], ou du moins, que les réformateurs en poésie, les
+champions de la vérité et de la nature, ne voulurent pas, surtout en
+France, s’allier à l’opéra, mais qu’ils le désavouèrent au contraire, et
+qu’il ne resta aux musiciens que le commerce des poètes de cour. Cette
+collaboration fade, niaisement prétentieuse, ce style sans nerf, ces
+sentiments factices, ce manque absolu de naturel et de vie, ont eu une
+influence déplorable sur les musiciens; ils leur ont appris les formules
+paresseuses; ils ont pesé sur toute la musique dramatique jusqu’à nos
+jours[160], jusqu’à ce que les musiciens aient eu le courage,--bien
+téméraire,--à défaut de poètes dignes d’eux, d’être leurs propres
+poètes[161].
+
+Dans l’_Aria_, le musicien était plus libre; la niaiserie du librettiste
+l’enchaînait moins. Même chez le théoricien du drame florentin,
+Giambattista Doni[162], il est enseigné qu’il ne faut jamais traduire en
+musique le sens des mots isolés, mais le sentiment général. Et pourtant,
+Doni est un sévère défenseur de la vérité dramatique; il condamne
+l’introduction dans le drame musical de ces _canzonette_ et de ces airs
+purement lyriques, où se complaît Luigi. L’équilibre entre la poésie et
+la musique est, chez Luigi, franchement rompu au profit de la
+musique[163]; la mélodie pure prend une place prépondérante dans
+l’opéra; elle acquiert une beauté de structure toute classique; sa
+physionomie est déjà dessinée chez Rossi, telle qu’on la trouve ensuite
+chez Alessandro Scarlatti et chez Haendel. L’_Aria da Capo_ est
+fréquente dans l’_Orfeo_[164], et dans les collections d’airs de Rossi
+qui sont à la Bibliothèque Nationale[165]. Elle n’est pas d’ailleurs le
+seul type employé par lui. Tantôt il use d’airs à deux parties, en forme
+de _Cavatines_[166]; tantôt il mêle aux ariettes des récitatifs ornés de
+longues vocalises[167]; tantôt encore il coupe des récitatifs
+dramatiques en strophes régulières, à la fin desquelles revient, comme
+deux beaux vers rimes à la fin d’une période en prose rythmée, une belle
+phrase mélodique, d’un caractère expressif. Tel, le _lamento_
+d’Orphée[168], ce récitatif _arioso_ sculpté à la Gluck:--c’est le
+récitatif à haut relief des grands classiques, non plus le récitatif à
+relief presque effacé des premiers Florentins.
+
+Luigi tâche aussi de varier dans son opéra les combinaisons vocales. Il
+coupe ses soli et ses récitatifs de duos, trios, quatuors, chœurs à 6 et
+à 8. C’est certainement dans ces morceaux à plusieurs voix que Luigi a
+mis le plus de grâce et d’ingéniosité. Il y montre un tempérament
+éclectique, qui ne prend point parti entre divers styles, mais qui les
+emploie tour à tour et les fond dans son propre style avec une souplesse
+d’assimilation, qui me paraît un des traits de son caractère artistique.
+Il sait rendre les sentiments les plus variés et par les moyens
+d’expression les plus variés. Tantôt, dans des chœurs d’un tour un peu
+archaïque, sur la mort d’Eurydice, il coupe la trame austère et
+imposante du _lamento_ par de puissants cris de douleur, de grands
+accords plaqués à contre-temps, qui rappellent _la Plainte des Damnez_
+de Carissimi[169]. Tantôt il annonce et surpasse Lully dans ses gracieux
+trios, où les voix s’appellent, s’entrelacent, jouent entre elles,
+répondent aux instruments, avec une vive et, spirituelle élégance[170].
+S’il est vrai, comme a dit Mattheson[171] (après Lecerf de la Viéville),
+que le trio soit le plus difficile des morceaux à plusieurs voix, il est
+juste de faire bénéficier Luigi de l’honneur d’en avoir donné les
+premiers modèles dans l’opéra,--honneur qu’on a jusqu’à présent
+attribué à Lully. L’esprit,--un esprit à la Grétry,--est partout répandu
+chez Luigi. Il lui est quelquefois un mauvais conseiller. Il lui fait
+chercher des effets descriptifs ou imitatifs, qui sont déplacés dans une
+situation tragique: par exemple dans telle scène, où un bourdonnement de
+fileuses prétend peindre les Parques au rouet[172]. Mais Luigi sait
+aussi exprimer des émotions profondes; et ce Napolitain, dont on croit
+sentir, à travers la musique, l’âme légère, allègre, éprise de jolies
+formes et d’élégances mondaines, n’en est pas moins capable de prêter à
+son Orphée quelques phrases d’une simplicité poignante, qui évoquent la
+grande voix de Gluck[173].
+
+
+
+
+
+
+VI
+
+LUIGI ROSSI APRÈS L’«ORFEO»
+
+
+Cependant, ce ne fut pas comme musicien dramatique que le nom de Luigi
+se conserva au XVIIe siècle, même chez ceux qui l’aimaient le mieux;
+ce fut comme poète de cour, comme auteur de cantates et d’airs amoureux.
+Brossard, qui était si instruit, et qui admirait Luigi, ne fait même pas
+mention de l’_Orfeo_. Ce fut par la beauté de sa forme qu’il semble
+avoir séduit les musiciens de son temps; on louait la perfection
+classique de son style, d’où tout pédantisme, tout archaïsme était
+banni[174]. Sa grâce libre et hardie fut ce qui, dans son génie, frappa
+le plus les historiens[175]. Un tel homme devait plaire aux artistes
+français et se plaire avec eux.
+
+Bien que nous ayons peu de détails sur la suite de sa vie, nous savons
+qu’il resta quelque temps en France, où il fut en excellents termes avec
+nos artistes. Un sonnet de Dassoucy s’émerveille du talent qu’il eut «de
+charmer l’envie[176]». Ses airs étaient chantés par les plus célèbres
+virtuoses français: Nyert, Hilaire, Lambert. Leur style plaisait tant à
+Luigi qu’il se dégoûta de ses virtuoses italiens, et qu’au dire de
+Saint-Évremond, il ne pouvait plus souffrir de leur entendre chanter sa
+musique[177]. Il aimait surtout de Nyert, et pleurait de joie en
+l’entendant[178].--Ces faits ont leur importance: car c’est par les airs
+de salon et la musique vocale de chambre que l’on a préludé à la
+fondation de l’opéra français. «C’est par les chansons qu’on a trouvé,
+dit Menestrier, la fin de cette musique d’action et de théâtre qu’on
+cherchait depuis si longtemps avec si peu de succès. Il y a plusieurs
+dialogues de Lambert, de Martin, de Perdigal, de Boisset et de Cambert,
+qui ont servi pour ainsi dire d’ébauche et de prélude à cette musique
+que l’on cherchait, et qu’on n’a pas d’abord trouvée[179].»--Luigi n’a
+pas moins contribué par ses airs de cour que par son _Orfeo_ à cette
+initiation[180].
+
+Parmi nos musiciens, il admirait surtout Antoine Boësset, surintendant
+de la musique de Louis XIII, mort quelques années avant l’_Orfeo_, et
+qui écrivit les principaux ballets du règné précédent; il remit en
+honneur ses beaux airs, que la mode dédaignait[181]. Il n’appréciait pas
+moins la perfection de nos instrumentistes: des luths, des clavecins,
+des orgues, voire des violons français[182]. Bref, il semble être devenu
+à demi français de goût, peut-être même un peu trop: car un passage de
+Saint-Évremond dit «qu’il demeura fort rebuté de la rudesse et de la
+dureté des plus grands maîtres d’Italie, quand il eut goûté la tendresse
+du toucher et la propreté de la manière de nos François[183]». Ceci
+pourrait faire craindre que l’influence française n’eût contribué à
+développer le penchant naturel de son talent à la préciosité, au
+détriment de plus puissantes qualités d’âme et d’art.
+
+Ce qui est certain, c’est que les Italiens lui firent mauvais visage,
+quand il revint chez eux. «A son retour en Italie, il se rendit tous les
+musiciens de sa nation ennemis, disant hautement à Rome, comme il avait
+dit à Paris, que pour rendre une musique agréable, il fallait des airs
+italiens dans la bouche des Français[184].»
+
+A quelle époque eut lieu ce retour dans son pays? Nous l’ignorons. Nous
+savons seulement qu’il y mourut en 1653[185].
+
+Malgré l’assertion de Saint-Évremond, il n’avait point perdu sa
+popularité en Italie. La dédicace des _Cantate morale e spirituali_ de
+Giacomo Antonio Perti (1688, Bologne), que je citais plus haut, montre
+que les meilleurs musiciens italiens avaient encore de Luigi, au temps
+d’Alessandro Scarlatti, une opinion aussi haute que Saint-Évremond et
+que la cour d’Anne d’Autriche[186].
+
+La célébrité de Luigi avait aussi pénétré en Angleterre, où elle était
+venue sans doute à la suite de Saint-Évremond établi à Londres depuis
+1670, et d’Hortensia Mancini, comtesse Mazarin, qui arriva en 1675 à la
+cour d’Angleterre, fut la favorite de Charles II, et contribua à la
+fondation d’un Opéra italien et français à Londres. Des recueils d’airs
+italiens, publiés à cette date à Londres, contiennent des airs de
+Luigi[187].
+
+Comment le nom et les œuvres de Rossi tombèrent-ils si vite dans
+l’oubli, en France? On n’en trouve pas de raison précise; mais je dois
+mentionner que le Catalogue ancien de la musique de la Bibliothèque
+Nationale--écrit au XVIIIe siècle--note, au nom de Luigi: «La
+jalousie de Lully le poursuivit et le força à quitter la France».--Je ne
+puis ni prouver ni démentir cette assertion, qui n’est malheureusement
+pas invraisemblable, quand on connaît le caractère jaloux et peu
+scrupuleux de Lully. Au reste, Cambert ne valait pas mieux. Dans sa
+dédicace des _Peines et Plaisirs de l’Amour_, en 1672, il se targue,
+avec Perrin, d’avoir été «l’inventeur de l’Opéra»; et, dans la lettre
+publiée avec la _Pastorale_ de 1659, ils traitent la musique italienne
+de «plainchants et airs de cloistre, que nous appelons des chansons de
+vielleur ou du ricochet, une musique de gouttières».--Pas un mot de
+Luigi et de l’_Orfeo_, mais une allusion dédaigneuse à «la
+représentation, tant en France qu’en Italie, des comédies en musique
+italiennes, lesquelles il a plu aux compositeurs et aux exécuteurs de
+déguiser du nom d’_opre_, pour ne pas, à ce qu’on m’a dit, passer pour
+comédiens». Et Perrin ajoute «qu’elles ont déplu à notre nation».--On
+avait la mémoire courte[188].
+
+C’est pour nous un acte de justice de réparer cet oubli injurieux, et de
+faire revivre le souvenir de ce grand artiste italien, qui fut le
+premier fondateur de l’opéra en France. A mesure qu’on le connaîtra
+mieux, il apparaîtra comme un des maîtres les plus importants de
+l’histoire de la musique dramatique au XVIIe siècle[189].
+
+
+
+
+NOTES SUR LULLY
+
+
+
+
+I
+
+L’HOMME
+
+
+Une figure intelligente et vulgaire. Les sourcils gros. «De petits yeux
+noirs, bordés de rouge, qu’on voyait à peine, et qui avaient peine à
+voir[190]», mais qui brillaient d’esprit et de malignité. Le nez charnu,
+aux narines gonflées. Des joues lourdes, sabrées de plis grimaçants. Les
+lèvres épaisses, une grande bouche volontaire, qui, lorsqu’elle ne
+bouffonnait point, avait une expression dédaigneuse. Le menton gras,
+creusé d’un sillon au milieu. Le cou fort.
+
+Paul Mignard et Edelinck cherchent à l’ennoblir dans leurs portraits;
+ils l’amaigrissent, ils lui donnent plus de caractère; Edelinck lui
+prête la physionomie d’un grand oiseau de proie nocturne. De tous ses
+portraitistes, le plus vrai paraît être Coysevox, qui ne s’est point
+soucié de faire un portrait d’apparat, mais qui l’a représenté
+simplement, comme il était dans la vie ordinaire, le cou nu,
+dépoitraillé[191], l’air brutal et maussade.
+
+Déjà Lecerf de la Viéville avait pris soin de corriger les flatteries de
+ses portraits officiels:
+
+Sachez qu’il était plus gros et plus petit que ses estampes ne le
+représentent, assez ressemblant du reste, c’est-à-dire pas beau garçon,
+à la physionomie vive et singulière, mais point noble; noir, les yeux
+petits, le nez gros, la bouche grande et élevée, et la vue si courte
+qu’il ne voyait presque pas qu’une femme était belle[192].
+
+ * * * * *
+
+Au moral, on le connaît,--assez fâcheusement.--On sait qu’avec tout son
+talent il ne fût jamais arrivé à la situation exceptionnelle qui lui fut
+dévolue, sans un esprit de basse intrigue, un mélange de bouffonnerie et
+de flagornerie qui lui conquirent, au moins autant que sa musique, la
+protection du Roi. On sait par quelles ruses--disons: par quelles
+perfidies--il supplanta Perrin et Cambert, fondateurs de l’Opéra
+français, et trahit Molière, dont il était l’associé et l’ami[193]. Bien
+lui en avait pris que Molière fût mort soudain: car Lully ne fût pas
+sorti vainqueur de la lutte imprudemment engagée avec lui. Plus tard,
+s’il ne lui arriva plus, pour son bonheur, de se heurter à un aussi rude
+jouteur, il commit pourtant la faute de ne pas assez ménager des
+personnages qu’il croyait inoffensifs, et qui lui rendirent avec usure
+le mal qu’il leur avait fait. Je veux parler de Guichard et de La
+Fontaine, dont les sanglantes satires l’ont cloué au pilori. Guichard,
+un de ses compétiteurs, dont il voulut se débarrasser en l’accusant
+d’une tentative d’empoisonnement, n’eut pas de peine à prouver sa
+complète innocence, et publia sur Lully de terribles pamphlets. La
+Fontaine, à qui Lully avait joué le tour de lui commander un poème
+d’opéra, et de le lui refuser après, se vengea en le portraiturant dans
+ce méchant petit chef-d’œuvre qui se nomme _le Florentin_.
+
+ Le Florentin
+ Montre à la fin
+ Ce qu’il sait faire.
+ Il ressemble à ces loups qu’on nourrit, et fait bien;
+ Car un loup doit toujours garder son caractère,
+ Comme un mouton garde le sien...
+
+Je ne sais si Lully était le loup; mais le mouton n’était certes pas La
+Fontaine. Il serait imprudent de croire sans contrôle aux malices que
+lui dicta sa vanité blessée. La Fontaine était «homme de lettres», et
+capable de tout, quand son amour-propre d’auteur était en jeu. Il en
+convient lui-même, dans son _Épître à Madame de Thianges_:
+
+ Vous trouvez que ma satire
+ Eût pu ne se pas écrire.
+.....
+ J’eusse ainsi raisonné si le ciel m’eût fait ange,
+ Ou Thiange;
+ Mais il m’a fait auteur, je m’excuse par là.
+ Auteur, qui pour tout fruit moissonne
+ Quelque petit honneur qu’un autre ravira.
+ Et vous croyez qu’il se taira?
+ Il n’est donc pas auteur, la conséquence est bonne.
+
+Bien plus: il offrait à Lully, si celui-ci voulait mettre en musique le
+poème de _Daphné_, non seulement de retirer ses injures, mais de chanter
+ses louanges[194].
+
+ Si pourtant notre homme se pique
+ D’un sentiment d’honneur, et me fait à son tour
+ Pour le Roi travailler un jour,
+ Je lui garde un panégyrique.
+ Il est homme de cour, je suis homme de vers;
+ Jouons-nous tous deux de paroles;
+ Ayons deux langages divers,
+ Et laissons les hontes frivoles.
+ Retourner à _Daphné_ vaut mieux que se venger.
+
+Cet aveu, d’un cynisme ingénu, nous met un peu en garde contre les
+imputations malveillantes d’un si parfait «auteur».
+
+Avec Lecerf de la Viéville, la chanson est tout autre:
+
+Lully avait le cœur bon, moins d’un Florentin que d’un Lombard; point de
+fourberie ni de rancune; les manières unies et commodes; vivant sans
+hauteur et en égal avec le moindre musicien, mais plus de brusquerie et
+moins de politesse qu’il ne convenait à un grand homme, qui avait vécu
+longtemps dans une cour délicate.
+
+Il est possible qu’à l’époque où le connut Lecerf, Lully, ayant réussi,
+n’eût plus besoin de fourber, et qu’il se montrât bonhomme. Les gens de
+sa sorte, pourvu qu’ils soient vainqueurs, n’ont pas de rancune. Un
+homme sorti de si bas, et qui avait dû essuyer tant d’avanies jusqu’au
+jour de sa fortune, était cuirassé contre les humiliations; il avait
+autre chose à faire qu’à penser à ses ennemis: il pensait à lui-même.
+
+Il était d’une ambition extrême. Il ne lui suffit pas d’être maître
+absolu dans tout l’empire de la musique. Il n’eut pas de cesse qu’il ne
+fût anobli et reçu secrétaire du Roi. Ce ne fut pas sans peine, et
+l’histoire vaut d’être lue dans le récit de La Viéville: car elle peint
+sa ténacité insolente. A Louvois, s’indignant d’une telle prétention
+«chez un homme qui, disait-il, n’avait de recommandations et de services
+que d’avoir fait rire»:
+
+ --Hé! tête-bleue! répondit Lully, vous en feriez bien autant si
+ vous pouviez!
+
+ La réponse était gaillarde. Il n’y avait dans le royaume que M. le
+ maréchal de la Feuillade et Lully qui eussent répondu à M. de
+ Louvois, de cet air.
+
+Lully en eut le dernier mot. Il fut reçu secrétaire du Roi.
+
+ Le jour de sa réception, il offrit aux anciens et gens importants
+ de la Compagnie un plat de son métier: l’Opéra. Ils étaient
+ vingt-cinq ou trente qui, ce jour-là, avaient comme de raison les
+ meilleures places. On voyait la Chancellerie en corps, deux ou
+ trois rangs de gens graves, en manteau noir et en grand chapeau de
+ castor, aux premiers rangs de l’amphithéâtre, qui écoutaient d’un
+ sérieux admirable les menuets et les gavottes de leur confrère le
+ musicien...
+
+Cette ambition impertinente n’allait pas sans un juste orgueil du grand
+artiste roturier, qui se sentait l’égal des plus nobles. Cette
+revendication des droits du génie annonce déjà Gluck, à qui Lully
+ressemble par beaucoup de traits.
+
+Comme Gluck également, Lully avait compris la toute-puissance de
+l’argent dans la société moderne; et son sens des affaires lui acquit
+une fortune considérable. En qualité de surintendant de la musique de la
+chambre, et de maître de musique de la famille royale, il avait un
+traitement de 30 000 livres. Son mariage, en 1662, avec la fille du
+célèbre Lambert, maître de musique de la cour, lui avait apporté 20 000
+livres de dot. Il avait de plus les recettes de l’Opéra et les dons
+exceptionnels du Roi. Il eut l’idée d’employer la majeure partie de son
+argent dans les spéculations de ceux qui construisaient alors tout un
+quartier nouveau sur le terrain de la Butte des Moulins[195]. Il ne s’en
+remit pas à des hommes d’affaires. Il s’occupa de tout, lui-même. A lui
+seul, comme l’a montré M. Edmond Radet[196], il exécuta ses
+combinaisons, négocia ses achats de terrains, dirigea ses constructions,
+conclut ses marchés avec les ouvriers. Jamais il ne se fit remplacer. En
+1684, il était propriétaire à Paris de six immeubles, qu’il avait fait
+construire, et dont il louait les appartements et les boutiques. Il
+possédait à Puteaux une maison de campagne avec jardin. Il en avait une
+seconde à Sèvres. Enfin il fut sur le point d’acquérir une terre
+seigneuriale, le comté de Grignon, pour lequel il fit, en 1682, une
+surenchère de 60 000 livres sur le Premier Président. Cela fit scandale.
+Une lettre du temps[197] se lamente que de tels faits soient possibles:
+
+ «Faut-il qu’un baladin ait la témérité d’avoir de telles terres!...
+ La richesse d’un homme de cette qualité est plus considérable que
+ celle des premiers ministres des autres princes de l’Europe.»
+
+De fait, il laissait, à sa mort[198],--en cinquante-huit sacs de louis
+d’or et doublons d’Espagne, argenterie, pierres, diamants, biens meubles
+et immeubles, charges, pensions, etc.--une somme totale s’élevant,
+d’après M. Radet, à 800 000 livres:--deux millions d’aujourd’hui.
+
+Cette fortune et ces titres ne lui tournèrent point la tête. Il n’y
+avait point de risques. Ce n’était pas lui qui aurait eu la sottise de
+jouer pour son compte le _Bourgeois Gentilhomme_, et de mettre son
+amour-propre à se laisser gruger par les grands seigneurs. Il
+s’enrichissait pour lui, non pour les autres. C’était ce qu’on lui
+pardonnait le moins:
+
+ C’est un paillard, c’est un mâtin
+ Qui tout dévore,
+ Happe tout, serre tout, il a triple gosier.
+ Donnez-lui, fourrez-lui, le glou[199] demande encore;
+ Le Roi même aurait peine à le rassasier...
+
+
+Il était vilain. Les courtisans l’appelaient «le ladre»; non qu’il ne
+leur donnât souvent à manger; mais il leur donnait à manger sans
+profusion. Il disait qu’il ne voulait pas ressembler à ceux qui font des
+festins de noces, chaque fois qu’ils traitent un grand seigneur, qui se
+moque d’eux en sortant. Il y avait du bon esprit à cette sorte de
+vilenie[200].
+
+Dans le fond, il n’était pas avare. Il savait dépenser à propos: ainsi,
+pour faire sa cour[201]. Il le savait mieux encore pour se donner du
+plaisir. Il menait joyeuse vie. Lecerf dit «qu’il avait pris
+l’inclination d’un Français un peu libertin pour le vin et pour la
+table, et gardé l’inclination italienne pour l’avarice». Ses débauches
+en compagnie du chevalier de Lorraine étaient connues de tous; et ce
+dévergondage, où ses admirateurs mêmes trouvaient, sinon l’excuse, au
+moins l’explication de certaines négligences de son œuvre[202],
+contribua peut-être à sa mort prématurée.
+
+Cela ne l’empêchait point d’être familial, à ses heures. Il faisait deux
+parts de sa vie, et il sut, jusqu’à la fin, rester en fort bons ternies
+avec sa femme. Il avait une grande considération pour elle et pour son
+beau-père Lambert[203]. Il avait accordé à celui-ci la jouissance d’un
+appartement dans son hôtel de la rue Sainte-Anne; et il l’aida à se
+procurer une maison de campagne à Puteaux. Il avait tant de confiance
+dans l’intelligence de sa femme qu’il lui abandonnait les cordons de sa
+bourse[204], et que ce fut à elle, non à ses fils ou à ses disciples,
+qu’il laissa, par son testament, la direction et gestion absolue de son
+œuvre: l’Opéra[205].
+
+Et cet habile homme trouva moyen, en mourant, de faire une fin
+édifiante. On sait qu’à la fin de 1686, Lully, dirigeant à l’église des
+Feuillants, rue Saint-Honoré, un _Te Deum_, à l’occasion de la
+convalescence du Roi, se frappa violemment le bout du pied avec la canne
+dont il battait la mesure. Il lui vint un abcès au petit doigt du pied;
+et le mal, faute d’avoir été soigné d’une façon énergique, dégénéra en
+gangrène, dont Lully mourut, le 22 mars 1687, à cinquante-quatre ans.
+Tant qu’il garda l’espérance de guérir, il garda aussi son esprit
+malicieux, comme on le voit dans des anecdotes célèbres, plus ou moins
+authentiques, dont l’une le représente essayant de tricher avec le ciel.
+Son confesseur, dit la légende[206], n’avait consenti à lui donner
+l’absolution qu’à condition qu’il jetât au feu tout ce qu’il avait écrit
+de son opéra nouveau, _Achille et Polyxène_. Lully se soumet
+chrétiennement; il fait remettre la partition au confesseur; le
+confesseur brûle le manuscrit diabolique. Lully semble aller mieux. Un
+des princes, qui viennent le voir, apprend ce trait édifiant:
+
+ «Eh quoi, Baptiste, lui dit-il, tu as été jeter au feu ton opéra?
+ Morbleu, étais-tu fou d’en croire un Janséniste qui rêvait, et de
+ brûler de belle musique?
+
+ --Paix, monseigneur, paix, lui répond Lully à l’oreille. Je savais
+ bien ce que je faisais, j’en ai une autre copie.»
+
+Peu après, il eut une rechute:
+
+ Cette fois-ci, la mort inévitable lui donna les plus beaux remords,
+ lui fit dire et faire les plus belles choses du monde. Les Italiens
+ sont féconds et savants en raffinements de pénitence, comme au
+ reste. Lully eut les transports d’un pénitent de son pays. Il se
+ fit mettre sur la cendre, la corde au cou, et fit amende
+ honorable[207]...
+
+Et sa pompeuse épitaphe, en l’église des Saints-Pères[208], proclame:
+
+ Dieu, qui l’avait doué de tous les talents de musique par-dessus
+ tous les hommes de son siècle, lui donna, pour récompense des
+ cantiques inimitables qu’il avait composés à sa louange, une
+ patience vraiment chrétienne dans les douleurs aiguës de la maladie
+ dont il est mort... après avoir reçu tous les sacrements avec une
+ résignation et une piété édifiantes.
+
+
+
+
+
+II
+
+LE MUSICIEN
+
+
+Avec tous ses vices, ce rusé personnage, ce maître-fourbe, ce «ladre»,
+ce «glouton», ce «paillard», ce «mâtin»,--de quelque nom qu’il ait plu à
+ses contemporains de l’appeler,--fut un très grand artiste et le
+dictateur de la musique en France.
+
+ * * * * *
+
+La «musique du Roi», dont le surintendant avait le gouvernement, se
+divisait en trois provinces distinctes: la Chambre, la Chapelle et la
+Grande Écurie. La Grande Écurie, uniquement composée d’instrumentistes,
+formait le corps de musique des chasses, des cortèges et des fêtes en
+plein air. La Chambre comprenait les divers virtuoses de la Chambre, la
+«bande des vingt-quatre violons», ou «Grande Bande», qui jouaient aux
+dîners du Roi, aux concerts, aux bals de la cour», et «les Petits
+violons», qui accompagnaient le Roi dans ses voyages et ses
+campagnes[209]. La Chapelle était, au début du règne, presque
+exclusivement vocale[210].--Tels étaient les moyens musicaux, dont Lully
+disposait. Non seulement il en doubla la puissance, en combinant les
+ressources, jusque-là séparées, de la Chapelle et de la Chambre, en
+réformant l’une et l’autre, en introduisant dans la musique religieuse
+de Versailles le style et les moyens instrumentaux et vocaux du
+théâtre[211], en donnant même aux divertissements de la Chambre le
+caractère fastueux et triomphal, qui s’accordait si bien avec l’esprit
+du Roi[212]; mais il agrandit d’une façon prodigieuse son domaine
+musical, en y annexant cette province nouvelle, qui allait sur-le-champ
+devenir plus importante, à elle seule, que toutes les autres ensemble:
+l’Opéra. Et cette province, il s’y constitua une sorte de fief
+héréditaire,--s’en assurant le privilège exclusif, «pour en jouir, sa
+vie durant, et après lui, celui de ses enfants qui serait pourvu et reçu
+en survivance de sa charge»[213], fortifiant ses pouvoirs par des
+interdictions draconiennes et renouvelées contre toute tentative
+rivale[214], par le droit reconnu d’établir des Écoles de musique à
+Paris et partout où il le jugerait nécessaire pour le bien et l’avantage
+de l’Académie, par le droit même de faire imprimer à son gré sa musique
+et ses poèmes. Ainsi, il s’arrogea une royauté sur la musique entière.
+Rien ne put lui résister. Il écrasa tous les pouvoirs rivaux[215], et,
+par tous les moyens, rétablit l’unité:--unité de gouvernement et unité
+de style--dans l’art français, si brillant, mais si anarchique avant son
+avènement. Il fut le Lebrun de la musique,--plus absolu encore, et dont
+la domination lui survécut.
+
+Par quels prodiges de volonté avait-il pu en arriver là, ce petit paysan
+florentin[216], dont les débuts dans l’art avaient été si humbles?
+
+ * * * * *
+
+Il savait tout juste chanter et pincer de la guitare, quand il arriva en
+France, à l’âge de douze ou treize ans, avec le chevalier de Guise. Un
+cordelier de Florence avait été son seul maître. Plus tard, devenu
+célèbre, il ne dédaignait pas la guitare:
+
+ Quand il en voyait une, il s’amusait à battre ce chaudron-là,
+ duquel il faisait plus que les autres n’en font. Il faisait dessus
+ cent menuets et cent courantes qu’il ne recueillait pas[217].
+
+A Paris, sous-marmiton chez Mademoiselle, il se découvrit un nouveau
+talent: il racla du violon. Le comte de Nogent le remarqua et le fit
+étudier. Il devint rapidement un des premiers violonistes de son temps.
+
+ Il jouait divinement. Depuis Orphée, Amphion, et ces Messieurs-là,
+ on n’a pas tiré d’un violon les sons qu’en tirait Lully.... Mais il
+ pendit son violon au croc, plusieurs années avant d’être seigneur
+ de l’Opéra. Du jour que le Roi le fit surintendant, il négligea si
+ fort son violon qu’il n’en avait pas même chez lui, comme s’il
+ voulait s’affranchir de la sujétion de l’instrument, dont il ne se
+ serait pas plu à jouer d’une manière médiocre.... Mille gens lui en
+ demandaient par grâce quelque petit air; il en refusait et les
+ grands seigneurs et ses amis de débauches, n’étant rien moins que
+ timide ou complaisant, et s’étant mis sur le pied de ne connaître
+ qu’un maître. M. le Maréchal de Grammont fut le seul qui trouva le
+ moyen de l’en faire jouer, de temps en temps. Il avait un laquais,
+ nommé La Lande, qui devint un des meilleurs violons de l’Europe. A
+ la fin d’un repas, il priait Lully de l’entendre et de lui donner
+ seulement quelques avis. La Lande venait, jouait, et faisait sans
+ doute de son mieux. Cependant Lully ne manquait pas de
+ s’apercevoir qu’il jouait mal quelque note. Il lui prenait le
+ violon des mains; et, quand une fois il le tenait, c’en était pour
+ trois heures: il s’échauffait, et ne le quittait qu’à
+ regret[218]...
+
+Ce talent de violoniste était universellement reconnu: il était passé en
+proverbe. Quand Mme de Sévigné veut faire d’un virtuose un éloge
+hyperbolique, elle dit «qu’il joue mieux du violon que Baptiste». Ce fut
+par le violon que commença la fortune de Lully. Il entra d’abord dans la
+Grande Bande des violons du Roi, puis reçut en 1652 l’inspection
+générale des Violons du roi, et la direction d’une nouvelle bande formée
+par lui, celle des Petits Violons.
+
+Mais il avait de plus hautes ambitions. «Ayant reconnu, dit un factum de
+1695, le violon au-dessous de son génie, il y renonça pour s’adonner au
+clavecin et à la composition de musique sous la discipline de Métru,
+Roberday et Gigault, organiste de Saint-Nicolas des Champs[219].»
+
+Il peut sembler surprenant que le créateur de l’Opéra français ait eu
+pour maîtres trois organistes. Mais, comme le dit M. Pirro, l’école de
+l’orgue en France était alors une école d’éloquence musicale. «Le
+langage de l’orgue» était considéré «comme une harangue»[220]. Lully
+apprit là les rudiments de cette rhétorique, où il passa
+maître.--D’ailleurs, ces organistes écrivaient pour tous les
+instruments[221]; et ils étaient de bons maîtres de musique
+symphonique. Gigault et Roberday avaient le goût large et beaucoup de
+curiosité d’esprit. Roberday était un italianisant, enthousiaste de
+Frescobaldi, en relations avec Cambert, avec Bertalli, maître de musique
+de l’Empereur, avec Cavalli, organiste comme lui[222]. Il était
+certainement au courant des premières tentatives d’opéra italien en
+France. Gigault, dont l’éclectisme s’appuyait aussi bien sur l’exemple
+du vieil organiste de Rouen, Titelouze, que de Frescobaldi, prenait
+surtout modèle sur le chant. C’était le temps où Nivers engageait les
+organistes «à consulter la méthode de chanter». Car, disait-il, l’orgue
+«doit imiter la voix[223]».--Tous deux enfin, Gigault et Roberday,
+avaient une certaine «hardiesse à pratiquer les dissonances[224]»; et M.
+Pirro rappelle qu’un des traits de Lully les plus admirés des Français
+de son temps, était son habileté à employer «des faux accords[225]».
+
+Nul doute que Lully n’ait surtout profité de l’exemple de ses illustres
+prédécesseurs à la cour, des compositeurs pour les Ballets royaux, des
+maîtres qui, depuis vingt ans, cherchaient à faire de l’_Air de cour_
+une poésie musicale, d’un caractère expressif, en même temps qu’ils
+donnaient, comme son beau-père Lambert, des modèles accomplis du beau
+chant français. Il suffit d’ouvrir un livre d’airs de Lambert pour être
+frappé des analogies de son style avec celui de Lully: ce sont les mêmes
+types mélodiques, les mêmes formules de déclamation chantée, qui ne
+reposent pas tant sur l’observation de la nature--car elles sont souvent
+factices et maniérées--que sur la mode française du jour; c’est la même
+alternance des rythmes à trois et à quatre temps dans une même période;
+la même aisance élégante et conventionnelle, la même vérité mondaine,
+pourrait-on dire. Qui ne serait tenté d’attribuer à Lully des airs du
+type de celui-ci de Lambert[226]:
+
+[Illustration: Partition.
+
+ Ah! qui vou_dra dé_sormais s’enga_ger!
+
+ Ah! Ah! qui vou_dra dé_sor_mais s’en_ga_ger!
+ I_ris m’avait promis un a_mour é_ternel
+ _le, Et toute_fois I_ris aime un au_tre ber_
+ _ger. Ah! qui voudra désor_mais s’enga_ger?
+ Ah! Ah! qui voudra désormais s’enga_ger?
+
+]
+
+ou de cet autre, de Boësset[227]:
+
+[Illustration: notation musicale.
+
+ Qu’A_minte a de charmants ap_pas,
+ Que ses beaux yeux ont de puis_san_ce! A_
+ _mour, qui les croyez tout remplis d’inno_cen
+ _ce, Ne vous y fiez pas, Ils donnent le tré_pas.
+]
+
+Boësset, qui fut le plus grand de ces précurseurs français, offrait de
+plus à Lully d’admirables exemples d’un pathétique noble et tendre,
+d’une majestueuse mélancolie. Certains de ses beaux airs, amples,
+largement déclamés, sont un premier dessin des grands monologues
+lyriques d’_Amadis_ et d’_Armide_: ils inaugurent en musique le style
+Louis XIV.
+
+En dehors de ces maîtres français, Lully fut en rapports avec
+quelques-uns de ses plus fameux compatriotes italiens: surtout avec le
+Vénitien Cavalli. Cavalli, dont le génie musical était très supérieur au
+sien, et qui domine tout l’opéra italien du XVIIe siècle (sans en
+excepter Monteverde lui-même)[228], vint à Paris, et y donna, en 1662,
+l’_Ercole_. Il était en pleine gloire; Lully débutait à peine, comme
+compositeur; deux ans avant, il avait été chargé de la mise au point du
+_Serse_ de Cavalli pour la scène française, et il en avait écrit les
+airs de ballet. Comment eût-il échappé à l’influence, au moins
+momentanée, de son puissant collaborateur? Certes, il ne devait jamais
+atteindre à son abondance de musique, ni à sa vigueur de passions; à
+cette force démoniaque, qui annonce Hændel et Gluck[229]. Mais la _vis
+comica_[230], le don d’évocation pittoresque, l’intensité psychologique
+de Cavalli[231], devaient frapper Lully, non moins que la fraîche poésie
+de ses visions pastorales[232].--Peut-être connaissait-il aussi quelque»
+œuvres du Florentin Cesti, maître de chapelle de l’Empereur. Il y avait,
+aux premiers temps du règne de Louis XIV, une émulation constante entre
+les deux cours de Paris et de Vienne; chacune cherchait à surpasser
+l’autre en magnificence, et leurs artistes étaient rivaux. Cesti était
+certainement très informé du goût français[233]. Paresseux, très bien
+doué, harmoniste beaucoup plus raffiné que Lully, poète-musicien d’un
+sentiment élégiaque, et en même temps un des créateurs de la comédie
+musicale, il a certains types d’ouvertures, de _Sinfonie_ ou de
+_Sonatines_ instrumentales, de prologues d’opéras[234], qui sont tout
+Lullystes. Même parmi ses airs, qui sont en général d’un style
+différent, on trouve parfois de ces mélodies récitatives, dont le dessin
+se répète, se reproduit identique avec les mêmes paroles, au cours d’une
+même scène, encadrant le récit, à la façon de Lully. Ainsi, dans _Pomo
+d’oro_ de 1667, la belle plainte d’Ennone, qui fait songer au reproche
+langoureux de Renaud, dans l’_Armide_ de Gluck: _Armide, vous m’allez
+quitter?_
+
+[Illustration: notation musicale.
+
+ Pa_ride, Pa_ride, e do_ve se_i?
+ Dove, ahi! lassa t’in_vo_li a gl’occhi mi-
+ _ei? Pa_ride, Pa_ride, é do_ve se_i?
+]
+
+Enfin Lully pouvait-il ignorer Luigi Rossi, qui, vingt-cinq ans avant
+lui, avait importé l’opéra italien à Paris, et qui en avait donné un des
+exemplaires les plus parfaits[235]?
+
+Mais quoi qu’il ait pu emprunter aux maîtres italiens, ses emprunts
+semblent toujours ceux, non pas d’un Italien qui cherche à italianiser
+son pays d’adoption, mais d’un Français qui ne prend dans l’art des
+autres pays que ce qui peut s’accorder avec l’esprit de son peuple et
+servir exactement son génie. La pensée et le style de Lully sont
+foncièrement français. Français, et d’esprit conservateur, il l’était à
+tel point que, tandis que les Italiens, inventeurs de l’opéra, le
+propageaient à travers l’Europe, Lully, jusqu’à la quarantaine, en resta
+l’adversaire déclaré. Personne ne dénigra plus obstinément les premières
+tentatives de Perrin et Cambert. Jusqu’en 1672,--l’année même où il
+donna son premier opéra,--il soutint, au dire de Guichard et de
+Sablières[236], «que l’opéra était une chose impossible à exécuter en la
+langue française». Toute son ambition se bornait à la comédie-ballet, le
+vieux genre français; et ce ne fut que peu à peu, éclairé par le succès
+de Perrin, non moins que par l’opinion de Molière, qui se disposait à
+fonder en France un théâtre lyrique[237], qu’il se décida à le fonder
+lui-même et à s’en réserver la gloire.
+
+Mais, du jour qu’il fut décidé, nul n’entra avec plus d’intelligence
+dans l’esprit de l’art nouveau, nul ne s’y consacra avec plus d’énergie
+et de persévérance. De 1672, date de l’inauguration de son théâtre
+d’opéra, à 1687, date de sa mort, il écrivit et fit jouer, chaque année,
+un opéra nouveau.
+
+ * * * * *
+
+ Il faisait un opéra par an, trois mois durant. Il s’y appliquait
+ tout entier, et avec une attache, une assiduité extrêmes. Le reste
+ de l’année, peu. Une heure ou deux, de fois à autre, des nuits
+ qu’il ne pouvait dormir, des matinées inutiles à ses plaisirs. Il
+ avait pourtant toute l’année l’imagination fixée sur l’opéra qui
+ était sur le métier, ou qui venait d’en sortir: pour preuve de
+ quoi, si l’on obtenait de lui qu’il chantât, il ne chantait
+ d’ordinaire que quelque chose de celui-là[238].
+
+Ne nous étonnons pas qu’il ne consacrât que trois mois sur douze à
+composer: la composition n’était qu’une des parties de sa tâche; il
+avait à créer, non seulement les œuvres, mais les interprètes.
+
+La première chose pour lui était d’avoir un poète: car, en ce temps-là,
+les musiciens n’avaient pas encore l’ambition d’être leurs propres
+poètes. Ce n’était pas que Lully n’en eût été capable aussi bien qu’un
+autre. Il était homme d’esprit et d’invention.
+
+Il avait une vivacité fertile en saillies et en traits originaux, et il
+faisait un conte en perfection, quoique avec un bruit moins français
+qu’italien... On connaissait de lui de jolis vers italiens et français.
+Toutes les paroles italiennes de _Pourceaugnac_ étaient de sa façon.
+
+Il n’est pas douteux qu’il n’ait retouché certains passages de ses
+poèmes d’opéra. Mais il ne se fiait pas à sa facilité; et, trop
+paresseux pour se charger du gros du travail, il chercha--il trouva un
+auteur: Quinault.
+
+Nous ne dirons pas qu’il eut la main heureuse. Il n’y a ici aucune place
+pour le hasard: c’est l’intelligence et la volonté de Lully qui jouent
+le principal rôle. Non seulement il sut faire choix, entre d’autres plus
+grands, du poète dont l’art pouvait le mieux s’unir à sa musique, et il
+lui maintint sa faveur exclusive, en dépit de l’opinion de presque tous
+les beaux-esprits, mais, en réalité, il forma son poète, il fit de lui
+ce que Quinault est resté pour l’avenir, le poète touchant et passionné
+d’_Armide_.
+
+Il n’entre pas dans notre intention d’étudier ici Quinault et son œuvre
+poétique. C’était, comme dit Perrault, «un de ces génies heureux qui
+réussissent dans tout ce qu’ils entreprennent[239]».
+
+ Grand et bien fait, les yeux bleus, languissants et à fleur de
+ tête, les sourcils clairs, le front élevé, large et uni, le visage
+ long, l’air mâle, le nez bien et la bouche agréable, il avait plus
+ d’esprit qu’on ne pouvait dire, adroit et insinuant, tendre et
+ passionné. Il parlait et écrivait fort juste; et fort peu de gens
+ pouvaient atteindre la délicatesse de ses expressions dans les
+ conversations familières[240].
+
+Habile avocat, orateur distingué, auditeur à la Chambre des Comptes,
+auteur fécond, capable d’écrire jusqu’à trois comédies et deux tragédies
+en un an, parfait homme du monde,
+
+ il était complaisant sans bassesse, disait du bien de tous, jamais
+ ne parlait mal de personne, surtout des absents, ou palliait leurs
+ défauts ou les excusait: ce qui lui avait fait beaucoup d’amis et
+ jamais d’ennemis; il avait le secret de se faire aimer de tout le
+ monde[241].
+
+On peut juger de la douceur de son caractère par ce fait que, malgré
+l’acrimonie de Boileau contre lui, jamais il ne lui en voulut; bien
+plus: il chercha et réussit à devenir son ami[242]. Boileau vante
+lui-même la parfaite honnêteté et l’excessive modestie de celui qui fut
+si longtemps sa victime.
+
+Tous ces traits de caractère,--cette étonnante facilité, cette souplesse
+au travail, qui lui permettait de mener de front, comme Lully, les
+affaires et l’art; cette douceur, cette complaisance, qui devait faire
+de lui l’instrument docile d’une volonté forte,--autant de qualités qui
+le destinaient au choix de Lully, cherchant non pas un associé, mais un
+manœuvre à la tâche[243].
+
+On peut bien prononcer ce mot de «tâche»: car ce n’était pas une petite
+affaire de travailler pour Lully. «Il s’était attaché Quinault, dit
+Lecerf, c’était son poète.» Il lui assurait 4 000 livres par opéra[244]:
+moyennant quoi, Quinault était son employé[245].
+
+ Quinault cherchait et dressait plusieurs sujets d’opéra. Il les
+ portait au Roi qui en choisissait un. Alors il écrivait un plan du
+ dessein et de la suite de la pièce. Il donnait une copie de ce plan
+ à Lully, qui, d’après cela, préparait, à sa fantaisie, des
+ divertissements, danses, chansonnettes de bergers, nautonniers,
+ etc. Quinault composait les scènes et les montrait à mesure à
+ l’Académie française[246].
+
+Il les montrait, en particulier, à son ami Perrault.--Les gens bien
+informés prétendaient qu’il prenait aussi conseil de Mlle Serment,--une
+fille qu’il aimait et qui avait beaucoup d’esprit[247].
+
+ Quand Quinault revenait ensuite, Lully ne s’en reposait nullement
+ sur l’autorité de l’Académie française,--ni de Mlle Serment.--Il
+ examinait mot à mot cette poésie déjà revue et corrigée, dont il
+ corrigeait encore ou retranchait la moitié lorsqu’il le jugeait à
+ propos; et point d’appel de sa critique! Dans _Phaéton_, il renvoya
+ vingt fois Quinault changer des scènes entières, approuvées par
+ l’Académie. Quinault faisait Phaéton dur à l’excès, et qui disait
+ de vraies injures à Théone. Autant de rayé par Lully. Il voulait
+ que Quinault fît Phaéton ambitieux et non brutal... M. de Lisle
+ (Thomas Corneille), quand il fit les paroles de _Bellérophon_,
+ était mis à tout moment au désespoir par Lully. Pour cinq ou six
+ cents vers que contient cette pièce, M. de Lisle fut contraint d’en
+ faire plus de deux mille.
+
+ On voit quelle était la primauté du musicien sur le poète. Ce
+ n’étaient pas seulement des expressions, ni même des situations,
+ qu’il faisait changer, c’étaient les caractères mêmes. En réalité,
+ le poète, sous ses ordres, était un peu comme l’aide d’un de ces
+ grands peintres d’alors, qui n’exécutaient pas eux-mêmes toutes
+ leurs œuvres, mais qui les faisaient peindre, sous leur direction,
+ par d’autres.
+
+ S’il donnait beaucoup de mal à son poète, du moins savait-il le
+ prix d’un tel collaborateur et lui resta-t-il obstinément fidèle,
+ malgré les efforts qu’on fit pour l’en séparer.
+
+ Un certain nombre de personnes d’esprit et d’un mérite distingué,
+ ne pouvant souffrir le succès des opéras de Quinault, se mirent en
+ fantaisie de les trouver mauvais et de les faire passer pour tels
+ dans le monde. Un jour qu’ils soupaient ensemble, ils s’en vinrent,
+ sur la fin du repas, vers Lully, qui était du souper, chacun le
+ verre à la main; et, lui appuyant le verre sur la gorge, ils se
+ mirent à crier: «Renonce à Quinault, ou tu es mort!» Cette
+ plaisanterie ayant beaucoup fait rire, on vint à parler
+ sérieusement et l’on n’omit rien pour dégoûter Lully de la poésie
+ de Quinault. Mais on ne réussit pas[248].
+
+S’il préféra cette collaboration, même à celle de Racine, ce n’était pas
+que Racine n’y eût point consenti[249], c’était que Quinault était le
+plus capable de traduire en vers ses intentions musicales. Il était si
+sûr de l’aptitude de son librettiste à le comprendre et de sa docilité
+à le suivre, que, dans certains cas, il écrivait sa musique avant
+d’avoir le poème:
+
+ Pour les divertissements, il faisait la musique des airs d’abord.
+ Ensuite, il faisait un canevas des vers; et il en faisait
+
+aussi pour quelques airs _de mouvement_. Il envoyait la brochure à
+Quinault, qui ajustait ses vers dessus[250].
+
+ * * * * *
+
+Il a enfin agréé une scène. Voyons-le au travail:
+
+ Il la lisait jusqu’à la savoir presque par cœur; il s’établissait à
+ son clavecin; il chantait[251] et rechantait les paroles, battant
+ son clavecin, sa tabatière sur un bout, et toutes les touches
+ pleines et sales de tabac: car il était fort malpropre... Quand il
+ avait achevé son chant, il se l’imprimait tellement dans la tête
+ qu’il ne s’y serait pas mépris d’une note. Lalouette ou Colasse
+ (ses secrétaires) venaient, auxquels il le dictait. Le lendemain,
+ il ne s’en souvenait plus guère. Il faisait de même les symphonies
+ liées aux paroles; et, dans les jours où Quinault ne lui avait rien
+ donné, c’était aux airs de violon qu’il travaillait. Lorsqu’il se
+ mettait au travail et qu’il ne se sentait pas en humeur, il
+ quittait très souvent; il se relevait la nuit pour aller à son
+ clavecin; et, en quelque lieu qu’il fût, dès qu’il était pris de
+ quelque saillie, il s’y abandonnait. Il ne perdait jamais un bon
+ moment[252].
+
+
+Une autre anecdote nous le montre, en vrai musicien, sachant tirer parti
+des bruits qui l’entourent et découvrir sous les rythmes de la nature la
+mélodie dont ils sont l’ossature:
+
+ On sait qu’un jour il alla à cheval; le pas de son cheval lui donna
+ l’idée d’un air de violon[253].
+
+Jamais il ne cessait d’épier la nature:
+
+ Lully a une chose naturelle à copier, il la copie d’après nature;
+ il fait de la nature même le fond de sa symphonie, il se contente
+ d’approprier la nature à la musique.
+
+Et, faisant allusion à une scène célèbre d’_Isis_, Lecerf assure qu’il
+lui est arrivé à lui-même, l’hiver, à la campagne, de remarquer
+l’exactitude de la description musicale:
+
+ Quand le vent siffle et s’entonne dans les portes d’une grande
+ maison, il fait un bruit qui approche de la symphonie de la plainte
+ de Pan.
+
+Imitation de la parole déclamée, imitation des rythmes de la voix et des
+choses, imitation de la nature,--tel était le principe tout réaliste de
+composition, et l’instrument de travail de Lully. Nous en verrons tout à
+l’heure l’emploi.
+
+Si Quinault n’écrivait pas une œuvré sans s’entourer de tous les
+conseils possibles, il n’en était pas de même de Lully. Il n’allait pas
+consulter l’Académie; il n’allait pas consulter sa maîtresse[254]:
+
+ Il ne tirait nul secours des lumières ou des conseils de personne.
+ Il avait même une brusquerie dangereuse, qui ne lui laissait pas la
+ patience d’écouter ce qu’on aurait eu à lui remontrer. Il avouait
+ que si on lui avait dit que sa musique ne valait rien, il aurait
+ tué celui qui lui aurait fait un pareil compliment[255].--Défaut
+ qui aurait pu le faire soupçonner de vaine gloire et de
+ présomption, si l’on n’avait su d’ailleurs qu’il n’en avait aucune.
+ Il y dut de s’égarer en plusieurs endroits de ses œuvres.
+
+Mais, s’il n’admettait pas qu’on le conseillât, il admettait fort bien
+qu’on l’aidât. En artiste paresseux et orgueilleux, qui méprise le
+travail appliqué, Lully s’en remettait à des aides du soin d’achever ses
+harmonies[256]:
+
+ Il faisait lui-même toutes les parties de ses principaux chœurs, et
+ de ses duos, trios, quatuors importants. En dehors de ces grands
+ morceaux, il ne faisait que le dessus et la basse, et laissait
+ faire par ses secrétaires, Lalouette et Celasse, la haute-contre,
+ la taille et la quinte[257].
+
+Quoi qu’on puisse penser aujourd’hui de ces procédés, ils étaient dans
+l’esprit du temps; les autres arts ne s’en faisaient point faute, et
+Lully ne fit que transporter à la musique les façons de ces grands
+peintres du XVIe et du XVIIe siècles, qui négligeaient d’achever
+ce qu’ils avaient ébauché et qui installaient chez eux de vraies
+fabriques de tableaux. Il ne s’en regardait pas moins comme l’auteur
+unique de l’œuvre. Malheur à l’aide qui aurait eu la prétention de
+passer pour son collaborateur! Comme Michel-Ange, chassant les
+compagnons qui l’aidaient à fondre la statue de bronze de Jules II,
+parce qu’ils s’étaient vantés que la statue était de Michel-Ange et
+d’eux, Lully congédia Lalouette, parce qu’ «il faisait un peu trop du
+maître, et se vantait d’avoir composé les meilleurs morceaux d’_Isis_».
+
+Une fois son opéra écrit, Lully allait le jouer et le chanter au Roi.
+«Le Roi voulait avoir l’étrenne de ses œuvres.» Personne n’en pouvait
+avoir connaissance avant[258].
+
+ * * * * *
+
+Ce n’était pas tout d’avoir écrit l’œuvre. Il fallait la faire jouer.
+Alors commençait la seconde partie, non la moins fatigante, de la tâche.
+Lully n’était pas seulement compositeur; il était directeur de l’Opéra,
+chef d’orchestre, directeur de la scène, directeur des écoles de
+musique, où pouvait se recruter le personnel de l’Opéra. Il avait tout à
+former: orchestre, chœurs, chanteurs. Il formait tout, lui-même.
+
+Pour l’orchestre, il fut aidé par trois bons musiciens, qui dirigeaient,
+sous sa direction: Lalouette, Collasse et Marais[259]. Il présidait au
+choix des exécutants, ou, plutôt, il en était seul juge.
+
+ Il ne recevait que de bons instruments. Il les éprouvait d’abord,
+ en leur faisant jouer _les Songes funestes d’Atys_[260]. Il
+ surveillait les répétitions; et il avait l’oreille si fine que, du
+ fond du théâtre, il démèlait un violon qui jouait faux; il
+ accourait, et lui disait: «C’est toi, il n’y a pas cela dans ta
+ partie». On le connaissait: aussi on ne se négligeait pas, on
+ tâchait d’aller droit en besogne, et surtout les instruments ne
+ s’avisaient guère de rien broder. Il ne le leur aurait pas plus
+ souffert, qu’il ne le souffrait aux chanteuses. Il ne trouvait
+ point bon qu’ils prétendissent en savoir plus que lui, et ajouter
+ des notes d’agrément à leur tablature. C’était alors qu’il
+ s’échauffait, faisant des corrections brusques et vives. Plus d’une
+ fois, il a rompu un violon sur le dos de celui qui ne le conduisait
+ pas à son gré. La répétition finie, Lully l’appelait, lui payait
+ son violon au triple, et le menait dîner avec lui. Le vin chassait
+ la rancune; et si l’un avait fait un exemple, l’autre y gagnait
+ quelques pistoles, un repas, et un bon avertissement[261].
+
+Avec cette sévérité de discipline, il arriva à former un orchestre
+unique, de son temps, en Europe. Sans doute, il est exagéré de dire que
+Lully a été le premier éducateur de l’orchestre en France, et qu’avant
+lui, comme le prétend Perrault,» on ne savait ce que c’était d’exécuter
+à livre ouvert, on apprenait pour ainsi dire par cœur». Mais il
+contribua beaucoup au perfectionnement de l’exécution instrumentale,
+surtout des violons, et il créa une tradition de la direction
+d’orchestre, qui devint rapidement classique, s’imposa en France, et fut
+même un modèle en Europe. Un des nombreux étrangers qui vinrent à Paris,
+pour étudier sous sa direction, l’Alsacien Georges Muffat, admirait
+surtout la discipline parfaite et la mesure inflexible de l’orchestre de
+Lully[262]. Il disait que la méthode lullyste se caractérisait par la
+justesse du son, la douceur et l’égalité du jeu, l’attaque nette,
+incisive du premier accord par le coup d’archet de tout l’orchestre
+ensemble[263], l’entrain irrésistible et les temps très marqués, le
+mélange harmonieux de vigueur et de souplesse, de grâce et de
+vivacité.--De toutes ces qualités, la première était le rythme[264].
+
+Lully s’occupait encore plus des chanteurs que de l’orchestre. C’est
+qu’il s’agissait de former à la fois de bons musiciens et de bons
+comédiens. Une partie de son personnel lui venait de la troupe de Perrin
+et de Cambert[265]. Mais les artistes les plus célèbres,--à part la
+basse Beaumavielle,--furent découverts et formés par lui.
+
+Du moment, dit Lecerf, «qu’un chanteur dont il était content lui était
+tombé entre les mains, il s’attachait à le dresser avec une affection
+merveilleuse».
+
+Il leur enseignait lui-même à entrer, à marcher sur le théâtre, à se
+donner la grâce du geste et de l’action. Il commençait par leur montrer
+les rôles nouveaux, en chambre. De cette sorte, Beaupui jouait d’après
+lui le personnage de Protée dans _Phaéton_, qu’il lui avait montré geste
+pour geste. On répétait enfin. Il ne souffrait là que les gens
+nécessaires, le poète, le machiniste. Il avait la liberté de reprendre
+et d’instruire les acteurs et les actrices; il leur venait regarder sous
+le nez, la main haute sur les yeux, afin d’aider sa vue courte, et il ne
+leur passait quoi que ce fût de mauvais.
+
+Il se donnait beaucoup de peine, et ne réussissait pas toujours. Il lui
+arrivait de dénicher un La Forest, qui avait une voix de basse
+admirable, mais inculte. Il entreprenait de le former, il le serinait,
+il lui faisait jouer un petit rôle de _Roland_, il écrivait pour lui le
+rôle de Polyphème. Mais, après cinq ou six ans de travail, La Forest
+demeurait si bête que Lully voyait qu’il perdait son temps avec lui, et
+il le mettait à la porte. S’il avait de ces mécomptes, il eut aussi la
+joie de créer certains des plus grands chanteurs du siècle. Ainsi,
+Duménil, ancien garçon cuisinier, qui fut, comme dit M. Pougin, le
+Nourrit du XVIIe siècle. Il avait tout à apprendre; et Lully
+l’instruisit patiemment, pendant des années, lui donnant d’abord à
+chanter de petits rôles, puis peu à peu l’essayant aux emplois plus
+importants, et faisant de lui enfin le parfait interprète de tous ses
+grands, rôles de ténor: Persée, Phaéton, Amadis, Médor, Renaud.--Ainsi,
+surtout, la fameuse Marthe Le Rochois, la gloire du théâtre lyrique du
+XVIIe siècle, «la plus grande artiste, dit Titon du Tillet, et le
+plus parfait modèle pour la déclamation qui ait jamais paru sur le
+théâtre». Collasse la découvrit en 1678, et Lully la forma. Petite,
+maigre, très brune, point belle, la voix un peu dure, mais d’admirables
+yeux noirs, une physionomie expressive, une passion brûlante, un goût
+sûr, beaucoup d’intelligence, et, dans le geste et la démarche, une
+grandeur et une harmonie souveraines, elle fut l’incomparable Armide,
+dont le souvenir se conserva pendant tout le XVIIIe siècle. Sa
+mimique était un modèle pour les acteurs de la Comédie-Française. On
+admirait particulièrement «la façon dont elle entendait ce qu’on appelle
+la _ritournelle_, qu’on joue dans le temps que l’actrice entre et se
+présente au théâtre, de même que le jeu muet, où, dans le silence, tous
+les sentiments et les passions doivent se peindre sur le visage et
+paraître dans l’action[266]».
+
+Tous ces grands chanteurs de Lully étaient avant tout de grands acteurs.
+Beaumavielle est qualifié de tragédien puissant; Duménil, de parfait
+acteur; le talent dramatique de Clédière était à peine moindre. Enfin la
+Saint-Christophle et la Le Rochois semblent avoir égalé en noblesse et
+en passion tragique les plus célèbres actrices de la Comédie-Française.
+L’opéra de Lully était une école de déclamation et d’action dramatique;
+et de cette école, le maître, ce fut lui.
+
+Est-ce tout?--Pas encore.
+
+ Il se mêlait de la danse presque autant que du reste. Une partie du
+ ballet des _Festes de l’Amour et de Bacchus_ avait été composée par
+ lui. Il eut presque autant de part aux ballets des opéras suivants
+ que Beauchamp. Il réformait les entrées, imaginait des pas
+ d’expression, et qui convinssent au sujet; et, quand il en était
+ besoin, il se mettait à danser devant ses danseurs, pour leur faire
+ comprendre plus tôt ses idées. Il n’avait pourtant pas appris, et
+ il ne dansait ainsi que par caprice et par hasard; mais l’habitude
+ de voir des danses, et un talent extraordinaire pour tout ce qui
+ appartient aux spectacles, le faisaient danser, sinon avec une
+ grande politesse, au moins avec une vivacité très agréable[267].
+
+
+ * * * * *
+
+Telle était l’énorme tâche que ce petit homme avait accumulée sur ses
+épaules. Il n’y avait pas une province de son empire de l’Opéra où il ne
+portât l’œil du maître et qu’il ne dirigeât. Et dans ce monde du
+théâtre, si difficile à conduire, et qui devait faire enrager par son
+indiscipline tous les musiciens et les directeurs de l’Opéra, au
+XVIIIe siècle, pas un ne s’avisa de broncher. Nul n’osait se révolter
+contre ce petit Italien, sorti on ne savait d’où, cet ancien marmiton,
+qui baragouinait le français.
+
+ Il avait une autorité considérable sur toute la République
+ musicienne. Par son talent d’abord, par ses charges, ses richesses,
+ sa faveur, son crédit. Il avait deux maximes qui lui attiraient une
+ extrême soumission de la part de ce peuple musicien, qui est
+ d’ordinaire pour ses conducteurs ce que les Anglais et les Polonais
+ sont pour leurs princes. Lully payait à merveille; et point de
+ familiarité!... Sans doute, il se faisait aimer de ses acteurs; et
+ ils soupaient ensemble, de bonne amitié; cependant il n’aurait pas
+ entendu raillerie avec les hommes, et il n’avait jamais de
+ maîtresse parmi les femmes de son théâtre[268].
+
+Cette précaution n’était pas inutile pour qui prétendait, comme lui,
+imposer à ces dames la vertu, ou du moins, dit Lecerf, les apparences de
+la vertu:
+
+ Il s’appliquait à conserver le bon renom de sa maison. L’Opéra
+ d’alors n’était pas cruel, mais il était politique et réservé.
+
+Une légende, que d’ailleurs on a contestée, représente Lully donnant un
+coup de pied dans le ventre à la Le Rochois enceinte, pour lui apprendre
+à s’être laissée séduire. Si cette brutalité, qui était assez dans le
+caractère de Lully, n’est pas prouvée, d’autres faits plus certains
+attestent qu’il était impitoyable pour ses comédiennes dont l’inconduite
+se manifestait trop publiquement[269]. Et il n’admettait aucune
+irrégularité dans le service:
+
+ Je vous réponds que, sous son empire, les chanteuses n’auraient pas
+ été enrhumées six mois l’année, et les chanteurs ivres quatre jours
+ par semaine. Ils étaient accoutumés à marcher d’un autre train.
+
+Peut-être Lecerf exagère-t-il un peu le pouvoir de son héros: car on
+était souvent enrhumé à l’Opéra, déjà du temps de Lully. La Bruyère, au
+chapitre de _la Ville_, nous avertit «que Rochois est enrhumée et ne
+chantera de huit jours».--Du moins ces rhumes étaient-ils moins
+redoutables pour l’art qu’ils ne le furent plus tard; et la malice des
+comédiens se heurtait à un plus grand comédien et plus malicieux qu’eux
+tous. Nous savons quelle anarchie régna dans l’Opéra, aussitôt après la
+mort de Lully. Tant qu’il vécut, tout marcha droit; et point de
+discussions[270].
+
+Si l’on pense qu’un siècle après, Gluck eut bien du mal à rétablir
+l’ordre dans la troupe mutinée de l’Opéra et à faire plier les caprices
+des chanteurs et de l’orchestre sous sa main puissante, on peut imaginer
+quelle volonté il fallut à Lully pour exercer et maintenir une dictature
+inébranlable sur tout le peuple des musiciens. Ce n’est pas un mince
+titre d’éloges pour lui que Gluck, dans la plupart de ses réformes de la
+scène,--aussi bien que d’ailleurs dans beaucoup de ses principes
+artistiques,--n’ait fait que revenir, par-dessus un siècle d’anarchie,
+au point où Lully avait laissé l’opéra.
+
+
+
+
+III
+
+LE RÉCITATIF DE LULLY ET LA DÉCLAMATION DE RACINE
+
+
+Le principe sur lequel repose tout l’art de Lully est le même que celui
+de Gluck, et surtout que celui de Grétry. Tous trois ont pour idéal
+musical la déclamation tragique. Gluck diffère des deux autres en ce que
+son modèle tragique était une tragédie idéale--la tragédie grecque,
+telle qu’on l’imaginait alors,--au lieu que le modèle de Lully et de
+Grétry fut la tragédie française de leur temps. Grétry allait au Théâtre
+Français pour étudier la déclamation des grands acteurs et la noter en
+musique[271]. Cette idée, dont il était si fier, comme d’une invention
+personnelle, avait été celle de Lully. On connaît son mot fameux:
+
+ «Si vous voulez bien chanter ma musique, allez entendre la
+ Champmeslé.»
+
+Et Lecerf de la Viéville nous dit:
+
+ «Il allait se former à la Comédie sur les tons de la Champmeslé.»
+
+Cette remarque est la clef de l’art de Lully; et elle n’est pas moins
+importante pour savoir comment on déclamait la tragédie française du
+XVIIe siècle.
+
+L’histoire littéraire n’a pas encore tiré de l’histoire musicale tous
+les secours qu’elle pourrait y trouver. Bien des problèmes littéraires
+seraient plus faciles à résoudre, s’ils s’éclairaient de la musique.
+Telle, pour prendre un exemple, la question des rythmes libres dans la
+poésie allemande, sur laquelle les métriciens sont loin d’être d’accord.
+Il y a pourtant un moyen bien simple de savoir comment scander
+exactement telles de ces pièces de vers: c’est de voir comment elles ont
+été scandées par les musiciens, contemporains et amis des poètes. Quand
+nous lisons _Prometheus_, ou _Ganymed_, ou _Grenzen der Menschheit_ de
+Goethe, mis en musique par son ami Reichardt, nous sommes à peu près
+certains d’avoir la déclamation exacte de Gœthe. En effet, Reichardt, si
+soucieux de ne rien écrire, avant d’avoir, comme il disait, «senti et
+reconnu que les accents grammatical, logique, pathétique et musical
+étaient bien d’accord», notait, pour ainsi dire, ses _lieder_, sous la
+dictée de Gœthe, et sur des textes où Gœthe, en certains cas, avait
+marqué de sa main des indications musicales.--Bien plus: la comparaison
+d’une même poésie, accentuée musicalement par plusieurs musiciens
+d’époques différentes, mais également attachés à l’accentuation[272],
+nous permet de relever les variations de la déclamation poétique à
+travers un siècle. Les musiciens ont, plus ou moins sciemment, transposé
+en musique la façon de déclamer de leur temps; et, à travers leurs
+chants, nous percevons encore la voix des grands acteurs qui étaient
+leurs modèles, ou qui faisaient loi autour d’eux.
+
+Il en est ainsi pour Lully: sa déclamation musicale évoque la
+déclamation de la Comédie-Française de son temps, et en particulier de
+la Champmeslé. Et, d’autre part, ce que nous savons de la déclamation
+poétique du temps nous explique bien des traits du récitatif de Lully.
+Si Lully allait entendre et étudier la Champmeslé, la Duclos, Baron, et
+leurs camarades du Théâtre-Français allaient entendre et étudier les
+grands acteurs de Lully, surtout la Le Rochois dans _Armide_. Il y avait
+pénétration mutuelle et influence réciproque des deux théâtres.
+
+Tâchons donc de nous représenter exactement quelle était la déclamation
+de la Champmeslé.
+
+Je commencerai par rappeler un passage assez connu de Louis Racine, le
+fils, dans ses Mémoires sur la vie de son père. Ses assertions ne
+doivent pas être prises d’ailleurs au pied de la lettre et je les
+discuterai, chemin faisant:
+
+ La Champmeslé, dit Louis Racine, n’était point née actrice. La
+ nature ne lui avait donné que la beauté, la voix et la mémoire; du
+ reste, elle avait si peu d’esprit qu’il fallait lui faire entendre
+ les vers qu’elle avait à dire, _et lui en donner le ton_. Tout le
+ monde sait le talent que mon père avait pour la déclamation, dont
+ il donna le vrai goût aux comédiens capables de le prendre. _Ceux
+ qui s’imaginent que la déclamation qu’il avait introduite sur le
+ théâtre était enflée et chantante_ sont, je crois, dans l’erreur.
+ Ils en jugent par la Duclos, élève de la Champmeslé, et ne font pas
+ attention que la Champmeslé, quand elle eut perdu son maître[273],
+ ne fut plus la même, et que, _venue sur l’âge, elle poussait de
+ grands éclats de voix, qui donnèrent un faux goût aux comédiens_.
+ Lorsque Baron, après vingt ans de retraite, eut la faiblesse de
+ remonter sur le théâtre, il ne jouait plus avec la même vivacité
+ qu’autrefois, au rapport de ceux qui l’avaient vu dans sa jeunesse:
+ cependant il répétait encore tous les mêmes tons que mon père lui
+ avait appris[274]. Comme il avait formé Baron, il avait formé la
+ Champmeslé, mais avec beaucoup plus de peine. Il lui faisait
+ d’abord comprendre les vers qu’elle avait à dire, lui montrait les
+ gestes, _et lui dictait les tons, que même il notait_. L’écolière,
+ fidèle à ses leçons, quoique actrice par art, sur le théâtre
+ paraissait inspirée par la nature...
+
+De ce récit, dont il faut élaguer quelques erreurs, je ferai ressortir
+deux passages: l’un, où nous voyons que c’était Racine qui _dictait les
+tons_ à la Champmeslé, et même qui les lui _notait_; l’autre, qui nous
+laisse entendre: 1º que la Champmeslé, _venue sur l’âge, poussait de
+grands éclats de voix_, et qu’elle avait, ainsi que la Duclos, son
+élève, _une déclamation enflée et chantante_; 2º que, d’après l’opinion
+courante, cette déclamation était _celle que Racine avait introduite sur
+le théâtre_. Louis Racine y contredit, mais non pas d’une façon
+péremptoire; il n’est pas sûr, il doute, il dit: _Ceux qui s’imaginent
+cela sont, je crois, dans l’erreur_.
+
+D’autres témoignages vont préciser ce fait.
+
+L’auteur des _Entretiens galants_, parus en 1681[275], dit:
+
+ _Le récit des comédiens (français) dans le tragique est une espèce
+ de chant_, et vous m’avouerez bien que la Champmeslé ne nous
+ plairait pas tant, si elle avait une voix moins agréable...
+
+Ainsi, dès avant 1680, c’est-à-dire avant la rupture avec Racine, la
+Champmeslé avait une déclamation chantante: il n’y a aucun doute à ce
+sujet. Quel était ce chant? Boileau nous le dira:
+
+ M. Despréaux, écrit Brossette, nous a parlé de la manière de
+ déclamer, et il a déclamé lui-même quelques endroits, _avec toute
+ la force possible_. Il a commencé par les endroits du _Mithridate_
+ de Racine:
+
+ Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.
+
+ Il a jeté une telle véhémence dans ces derniers mots que j’en ai
+ été ému... Il nous a dit que c’était ainsi que M. Racine, qui
+ récitait aussi merveilleusement, le faisait dire à la Champmeslé...
+ Il a dit en même temps que _le théâtre demandait de ces grands
+ traits outrés, aussi bien dans la voix, dans la déclamation, que
+ dans le geste[276]._
+
+L’abbé Du Bos, plus précis encore, nous donne la notation de Racine dans
+ce fameux passage de _Mithridate_, qu’il serinait à la Champmeslé[277]:
+
+ Racine, dit-il, avait appris à la Champmeslé à baisser la voix en
+ prononçant les vers suivants, _et cela encore plus que le sens ne
+ semble le demander_:
+
+ ... Si le sort ne m’eût donnée à vous,
+ Mon bonheur dépendoit de l’avoir pour époux.
+ Avant que votre amour m’eût envoyé ce gage,
+ Nous nous aimions...
+
+
+ afin qu’elle pût prendre facilement un _ton à l’octave au-dessus_
+ de celui sur lequel elle avait dit ces paroles: «Nous nous
+ aimions», pour prononcer: «Seigneur, vous changez de visage!...»
+ _Ce port de voix extraordinaire dans la déclamation_ était
+ excellent pour marquer le désordre d’esprit où Monime doit être,
+ dans l’instant qu’elle aperçoit que sa facilité à croire
+ Mithridate, qui ne cherchait qu’à tirer son secret, vient de jeter
+ elle et son amant dans un péril extrême[278].
+
+On voit ici de quels grands intervalles musicaux, de quels sauts de voix
+usaient Racine et son interprète; et qu’ils cherchaient bien moins la
+vérité que «_la véhémence_» et «_les grands traits outrés_». On a
+beaucoup parlé de «la voix touchante» de la Champmeslé. Cette «voix
+touchante» était prodigieusement sonore. Suivant une tradition
+constante, que rapporte Lemazurier, «si on eût ouvert la loge du fond de
+la salle, on eût entendu l’actrice jusque dans le café Procope[279]».
+
+Telle était la Champmeslé,--la brune Champmeslé, aux yeux petits et
+ronds, agréable, pas jolie, «laide de près», dit Mme de Sévigné,--une
+voix puissante et pathétique, chantant les vers de Racine comme une
+mélopée véhémente, emphatique[280], exactement notée.
+
+Cette déclamation chantée resta la caractéristique de notre tragédie du
+XVIIe siècle:
+
+«Les Italiens, écrit Du Bos, disent que notre déclamation tragique leur
+donne une idée du chant ou de la déclamation théâtrale des
+anciens[281]».
+
+Et, expliquant cette comparaison, Du Bos dit plus loin:
+
+«La déclamation dramatique des anciens était comme une mélodie
+constante, suivant laquelle on prononçait toujours des vers.»
+
+Après quoi, citant un jugement de Cicéron sur une tragédie: «_Praeclarum
+carmen est enim rebus, verbis et modis lugubre_», Du Bos ajoute:
+
+«C’est ainsi que nous louerions un récit des opéras de Lully[282].»
+
+Le rapprochement est frappant. Ainsi, la déclamation de la tragédie
+française était analogue au récitatif des opéras de Lully.
+
+Et c’était là que je voulais en venir. Si maintenant nous nous rappelons
+que Racine faisait paraître _Bérénice_, _Bajazet_, _Mithridale_,
+_Iphigénie_ et _Phèdre_, précisément dans les années où Lully faisait
+jouer ses premiers opéras, c’est-à-dire alors qu’il formait son style de
+déclamation;--si nous nous souvenons que ces mêmes tragédies de Racine
+servaient de début à la Champmeslé[283], «sur les tons de laquelle Lully
+allait se former», comme dit Lecerf,--nous arrivons à cette constatation
+_qu’il allait se former, en réalité, «sur les tons» mêmes de Racine_,
+sur la déclamation personnelle de Racine, notée par celui-ci à l’usage
+de son actrice, et que cette déclamation doit donc se refléter, en bien
+des cas, dans la déclamation musicale de Lully.
+
+ * * * * *
+
+A la vérité, ce ne sont pas des vers de Racine que Lully a mis en
+musique,--à part l’_Idylle sur la Paix_, où Lully, de l’aveu de Louis
+Racine, et, par conséquent, d’après le jugement de son père, «avait
+parfaitement rendu le poète»;--à part aussi l’essai qu’il fit un jour de
+traduire en musique une scène d’_Iphigénie en Aulide_. L’histoire nous
+est rapportée, en 1779, par François Le Prevost d’Exmes, d’après un
+récit de Louis Racine:
+
+«Lully, dit-il, mortifié de s’entendre dire qu’il devait tout son succès
+à la douceur de Quinault, et qu’il était incapable de faire de bonne
+musique sur des paroles énergiques, se mit un jour au clavecin, et
+chanta impromptu, en s’accompagnant, ces vers de l’_Iphigénie_:
+
+ Un prêtre environné d’une foule cruelle
+ Portera sur ma fille une main criminelle,
+ Déchirera son sein, et d’un œil curieux
+ Dans son cœur palpitant consultera les dieux...»[284]
+
+Il ajoute que «les auditeurs se crurent tous présents à cet affreux
+spectacle, et que les tons que Lully joignait aux paroles leur faisaient
+dresser les cheveux sur la tête.»
+
+Il est fâcheux que cette traduction musicale ne nous ait pas été
+conservée: car nous avons toutes les raisons de croire qu’elle eût été
+une notation fidèle «des tons» de Racine et de ses acteurs.
+
+Mais, à ces exceptions près, Lully ayant eu presque toujours pour poète
+Quinault, dont le style passait, au XVIIe siècle, pour plus doucereux
+et moins mâle que celui de Racine, il s’ensuit qu’il a dû atténuer un
+peu l’énergie de la déclamation de Racine, tout en en conservant
+l’esprit.
+
+Voyons comment il procède:
+
+Le récitatif n’est pas, chez Lully, une partie accessoire de l’œuvre,
+une sorte de lien factice qui rattache les différents airs, comme une
+ficelle autour d’un bouquet: c’en est vraiment le cœur, la partie la
+plus soignée et la plus importante. En effet, dans ce siècle de
+l’intelligence, le récitatif représentait la partie raisonnable de
+l’opéra, le raisonnement mis en musique. On ne l’écoutait pas avec
+ennui, comme on fait aujourd’hui; on s’en délectait.
+
+«Rien n’est si agréable que notre récitatif, dit Lecerf de la Viéville;
+et il est presque parfait. C’est un juste milieu entre le parler
+ordinaire[285] et l’art de la musique... Qu’y a-t-il qui fasse plus de
+plaisir et qui ouvre mieux un opéra, que ce commencement de _Persée_:
+
+ Je crains que Junon ne refuse
+ D’apaiser sa haine pour nous...
+
+«_Armide_ est tout plein de récitatifs, aucun autre opéra n’en a tant;
+et, assurément, personne n’y en trouve de trop... C’est principalement
+par le récitatif que Lully est au-dessus de nos autres maîtres... Après
+lui, on peut trouver des airs et des symphonies qui valent ses airs et
+ses symphonies.» Mais son récitatif est inimitable. «Nos maîtres
+d’aujourd’hui ne sauraient attraper une certaine manière de réciter,
+vive sans être bizarre, que Lully donnait à son chanteur...»
+
+La première loi de ce récitatif, c’est la stricte observation du style
+syllabique. Comme l’a dit M. Lionel de la Laurencie[286], la ligne
+déclamée est «débarrassée de toute végétation mélodique». Quand on
+compare «un récit quelconque de Lully à un récit de Carissimi ou de
+Provenzale, on voit que le surintendant de la musique du grand Roi a, en
+quelque sorte, procédé à un nettoyage de la technique italienne; il l’a
+expurgée de toute les herbes folles que le goût du _bel canto_ et même
+le goût musical proprement dit laissaient croître dans le parterre
+monodique.»--Il s’est passé un fait à peu près analogue dans
+l’architecture du même temps. Comparez une façade italienne de l’école
+de Bernin, surchargée de statues épileptiques, dont les draperies
+s’envolent, qui agitent les bras, les jambes, les reins, qui tordent
+leur échine, qui ont la danse de Saint-Guy et tombent en des
+convulsions,--comparez ce fouillis, ce bavardage, ce mouvement
+perpétuel, aux lignes simples, nettes et nues de Versailles, ou de la
+colonnade du Louvre.--Lully réalisa en musique une simplification du
+même ordre. Le goût italien était pour les belles vocalises, les
+roulades, les «doubles» (c’est-à-dire les répétitions ornées), les
+ornements de toute sorte. Ce goût avait passé en France, dans les
+chansons de cour. Lully, éclairé par son bon sens, et certainement aussi
+par les conseils d’amis tels que Molière,--Lully, qui d’ailleurs n’était
+pas un mélodiste abondant, et que ne gênait point le trop-plein de son
+inspiration musicale, réagit vigoureusement contre ce goût. Non
+seulement il répugnait à écrire des «doubles» et des «roulements», et
+n’en mettait qu’à regret, de loin en loin, «par condescendance pour le
+peuple»,--comme dit Lecerf de la Viéville,--«et par considération pour
+son beau-père Lambert», qui avait mis à la mode ces ornements en France;
+mais il s’opposait avec violence à ce que le chanteur introduisît dans
+un chant écrit sans ornements les vocalises et les broderies
+décoratives, que l’usage courant d’alors lui permettait d’y ajouter (car
+ce fut l’essence même de l’art ancien, et surtout de l’art italien,
+jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, qu’on y réservât toujours une part
+à l’improvisation du chanteur et de l’exécutant: le texte musical était
+pour eux une sorte de thème à variations _ad libitum_, où leur
+virtuosité avait beau jeu). Lully ne le tolérait point; et ceci est un
+fait nouveau dans l’art musical.
+
+ Lully, dit La Viéville, envoyait toutes ses actrices à Lambert,
+ pour qu’il leur apprît sa propreté du chant. Lambert leur faisait
+ de temps en temps couler un petit agrément dans le récitatif de
+ Lully, et les actrices hasardaient de faire passer ces
+ embellissements aux répétitions.--«Morbleu, mesdemoiselles», disait
+ Lully, se servant quelquefois d’un terme moins poli que celui-là,
+ et se levant fougueux de sa chaise; «il n’y a pas comme cela dans
+ votre papier; et, ventrebleu point de broderie! _Mon récitatif
+ n’est fait que pour parler, je veux qu’il soit tout uni_.»
+
+Le récitatif de Lully «épouse donc fidèlement les mouvements du
+discours». Avant tout, il en épouse les rythmes poétiques, il se modèle
+sur le vers; et c’est là, il faut bien le dire, une cause de grande
+monotonie. On a loué la versification de Quinault, son habile alternance
+de vers de longueurs diverses, et son attention à multiplier ou à
+réduire les accents rythmiques. Mais en dépit de tous ses efforts, sa
+déclamation, traduite en musique par Lully, est dominée, comme toute la
+déclamation du temps, par l’accentuation exagérée de la rime dans les
+vers courts, de la césure et de la rime dans les vers de douze syllabes.
+On trouve dans les opéras de Lully des steppes de récitatifs et d’airs,
+où le premier temps de chaque mesure tombe avec une rigueur implacable
+sur la rime, ou sur la césure de l’hexamètre. C’est d’une monotonie
+accablante; et si c’est ainsi que la Champmeslé déclamait du Racine,
+nous aurions quelque peine aujourd’hui à l’entendre sans bâiller.
+
+[Illustration: notation musicale]
+
+ Qu’il sait peu son malheur,
+ Et qu’il est déplorable!
+ J’ai pitié de l’erreur
+ Dont son cœur s’est flatté[287]
+ Il n’est rien dans es cieux,
+ Il n’est rien ici-bas
+ De si charmant que vos appas.
+ Rien ne peut me toucher d’une flamme si forte.[288]
+
+ Arrêtez, belle Iris, différez un moment
+ D’accomplir en ces lieux ce que Junon dé-si-re.[289]
+
+Quand à la monotonie de ce perpétuel dactyle se joint, comme il arrive
+souvent, la monotonie de la ligne mélodique, il n’y a rien au monde de
+plus fastidieux: c’est le ronronnement vide de l’alexandrin classique,
+le rythme mécanique d’un moulin à prières.
+
+Il arrive, par bonheur, que dans quelques scènes, la déclamation devient
+plus libre, s’anime, s’entrecoupe, se brise, se rythme autant que
+possible sur le souffle de la passion, sans négliger toutefois
+l’accentuation de la rime et de la césure. Ainsi, la scène admirable, et
+d’ailleurs à peu près unique, chez Lully, pour sa spontanéité musicale,
+des Adieux de Cadmus à Hermione. La mesure y garde un flottement
+perpétuel: toujours une mesure à quatre temps alterne avec une mesure à
+trois. La mélodie n’est pas entraînée par la déclamation, mais
+l’entraîne, et la fait s’alanguir sur certains mots «_partir_»,
+«_mourir_», avec une voluptueuse mélancolie. La musique reflète
+l’émotion, d’une façon transparente.
+
+[Illustration: notation musicale.
+
+ Je vais par-tir, belle Hermi-o-ne.
+ Je vais exécuter ce que l’amour ordonne...
+ Malgré le péril qui m’attend...
+ Je veux vous délivrer...ou me per-dre moi-même
+ Je vous vois, je vous dis enfin que je vous aime...
+ C’est assez pour mourir... content
+]
+
+Ou encore les scènes fameuses de Médée:
+
+[Illustration: notation musicale
+
+ Doux repos... in-no-cen-te paix,
+ Heu-reux, heureux un cœur, qui ne vous perd jamais[290]...
+ Dépit mortel, transport jaloux,
+]
+
+[Illustration: notation musicale
+
+ Je m’abandon-ne à vous.[291]
+
+
+Il semble qu’on entende ici la respiration même de Lully, en déclamant
+la scène, «quand il la lisait, comme dit La Viéville, jusqu’à la savoir
+par cœur, chantant et rechantant les paroles, en battant son clavecin».
+
+Il arrive même que l’accent dramatique l’emporte par moments sur la
+mesure ordinaire du vers:
+
+[Illustration: notation musicale
+
+ Enfin... il est en ma puissance[292]
+
+Mais ces passages sont relativement rares; et, même dans les
+exclamations, où la voix prend une certaine latitude avec le vers, le
+procédé de Lully, assez habile, mais uniformément répété, est de placer
+l’interjection à contretemps, d’y suspendre légèrement la mesure, de l’y
+balancer un moment, mais de lui faire reprendre, aussitôt après, son
+cours monotone:
+
+ «Quand on ne voit plus rien qui puisse se défendre, Ah!... qu’il
+ est beau de rendre la paix à l’univers![293]»
+
+ «Tout y ressent les douceurs de la paix. Ah!... que le repos a
+ d’attraits![294]»
+
+Il arrive même très souvent que la rime qui termine la phrase ou la
+période soit non seulement très accentuée, mais grossie par l’adjonction
+d’un battement de gosier, d’un trille.--On pense alors au mot de
+Molière, raillant dans _l’Impromptu de Versailles_ la déclamation de son
+temps:
+
+Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce
+qui attire l’approbation, et fait faire le brouhaha.
+
+Rousseau a bien noté ce ridicule, dans sa _Lettre sur la musique
+française_. Analysant le monologue d’Armide, il montre «un trille, et
+qui pis est, un repos absolu dès le premier vers, tandis que le sens
+n’est achevé qu’au second»; et il s’indigne contre ces chutes uniformes
+de la voix à la fin des vers, «ces cadences parfaites, qui tombent si
+lourdement, et sont la mort de l’expression».--Rien de plus exact; mais
+il est juste d’en rendre responsables Racine et ses acteurs; car il y a
+tout lieu de penser que Lully suivait ici les exemples qui lui étaient
+donnés par le Théâtre-Français.
+
+ * * * * *
+
+Du rythme de ces vers déclamés, passons à leurs inflexions mélodiques.
+
+Ici encore, Rousseau critique âprement le récitatif de Lully, dans une
+page d’un modernisme admirable, où il se sert pour le combattre,--et, du
+même coup, pour combattre le modèle de Lully: la
+Comédie-Française,--d’arguments analogues à ceux dont les Debussystes se
+servent aujourd’hui pour critiquer le chant wagnérien:
+
+ «Comment concevrez-vous jamais que la langue française, dont
+ l’accent est si uni, si simple, si modeste, si peu chantant, soit
+ bien rendue par les bruyantes et criardes intonations de ce
+ récitatif, et qu’il y ait quelque rapport entre les douces
+ inflexions de la parole (française) et ces sons soutenus et
+ renflés, ou plutôt ces cris éternels qui font le tissu de cette
+ partie de notre musique encore plus même que des airs? Faites, par
+ exemple, réciter à quelqu’un qui sache lire, les quatre premiers
+ vers de la fameuse reconnaissance d’Iphigénie. A peine
+ reconnaîtrez-vous quelques légères inégalités, quelques faibles
+ inflexions de voix dans un récit tranquille, qui n’a rien de vif ni
+ de passionné, rien qui doive engager celle qui le fait à élever ou
+ abaisser la voix. Faites ensuite réciter par une de nos actrices
+ ces mêmes vers sur la note du musicien, et tâchez, si vous le
+ pouvez, de supporter cette extravagante criaillerie, qui passe à
+ chaque instant de bas en haut et de haut en bas, parcourt sans
+ sujet toute l’étendue de la voix, et suspend le récit hors de
+ propos pour _filer de beaux sons_ sur des syllabes qui ne
+ signifient rien, et qui ne forment aucun repos dans le sens.--Qu’on
+ joigne à cela les fredons, les cadences, les ports de voix, qui
+ reviennent à chaque instant, et qu’on me dise quelle analogie il
+ peut y avoir entre la parole et ce prétendu récitatif, dont
+ l’invention fait la gloire de Lully.--Il est de toute évidence que
+ le meilleur récitatif qui peut convenir à la langue française doit
+ être opposé presque en tout à celui qui y est en usage; qu’il doit
+ rouler entre de fort petits intervalles, n’élever ni n’abaisser
+ beaucoup la voix, peu de sons soutenus, jamais d’éclats, encore
+ moins de cris, rien surtout qui ressemble au chant, peu d’inégalité
+ dans la durée ou valeur des notes, ainsi que dans leurs degrés. En
+ un mot, le vrai récitatif français, s’il peut y en avoir un, ne se
+ trouvera que dans une route directement contraire à celle de Lully
+ et de ses successeurs...»
+
+Qu’y a-t-il de vrai dans les critiques de ce Debussyste avant la lettre?
+La déclamation de Lully n’est-elle donc pas une bonne déclamation
+naturelle, ou, à défaut, une bonne déclamation théâtrale, qui ait de la
+vraisemblance et de la vie?
+
+Il me semble qu’il faut, dans presque tout récitatif, ou air-récitatif
+de Lully, distinguer de l’ensemble du morceau certaines phrases qui en
+sont, en quelque sorte, le noyau. Ces phrases, qui ont une valeur
+spéciale, sont d’ordinaire au début du récitatif. Elles sont en général
+bien observées d’après les intonations naturelles du personnage et de
+la passion, et elles sont gravées avec précision. Les phrases qui
+suivent sont beaucoup plus molles et lâchées. Il arrive fréquemment
+d’ailleurs que la première phrase soit répétée textuellement, plusieurs
+fois au cours du morceau, puis à la fin, pour conclure. C’en est ainsi
+l’arête, qui soutient le reste de la construction, un peu grossièrement
+maçonnée[295].
+
+La répétition textuelle est un des éléments de l’art de Lully, comme de
+tout l’art de son temps, épris de la symétrie et du balancement des
+périodes alternées, de l’effet décoratif. Mais même quand Lully ne
+recourt pas à ce procédé et ne fait pas de sa première phrase le motif
+décoratif, ou la clef de voûte de tout le morceau, il y apporte toujours
+un soin et une application spéciales. Le nombre de ces premières
+phrases, qui sont vraies, justes, bien senties, et même belles, est
+considérable. Il en est d’une beauté classique, comme celle de Théone
+dans _Phaéton_:
+
+ _La mer est quelquefois dans une paix profonde..._
+
+ou, dans le même opéra, la première phrase de l’air de Lybie:
+
+ _Heureuse une âme indifférente...._
+
+C’est toujours la suite de l’air, ou du récitatif, qui pèche. On voit
+bien Lully au travail, tel que le dépeint La Viéville, lisant et
+relisant, chantant et rechantant les paroles qu’il a à traiter. Il
+s’imprègne du sentiment et du rythme des premières lignes du texte. Puis
+il s’en remet à sa facilité verbeuse, et il tombe dans les
+formules[296],--à moins qu’il ne rencontre un passage de déclamation
+particulièrement intéressant, pour lequel il fait de nouveau un effort.
+Mais même alors il ne se laisse pas entraîner par une nouvelle idée
+mélodique ou rythmique; il reste dans la voie où l’a lancé sa première
+phrase; il ne s’écarte même pas de la tonalité: il lui suffit de
+quelques inflexions de voix, assez justes et intelligemment observées.
+Il y a beaucoup d’observations intelligentes dans la déclamation de
+Lully. L’intelligence est la première qualité qui frappe chez
+lui,--beaucoup plus que l’inspiration musicale, ou que la vigueur de la
+passion. C’était bien là ce qui plaisait de son temps.
+
+Ses contemporains étaient dans l’admiration de son esprit. On sait qu’il
+était homme d’esprit dans la vie; et il l’a prouvé, de toutes les
+façons. «Sa musique, dit La Viéville, suffirait à s’en rendre compte.
+Son esprit éclate dans ses chants. Il se montre presque partout.»...
+«Cependant, remarque La Viéville,--et cette observation est plus vraie
+qu’il ne croit,--ce n’est pas dans les grands airs, dans les grands
+morceaux que cet esprit frappe davantage. C’est dans de petits traits,
+dans de certaines réponses qu’il fait faire à ses chanteurs, du même
+ton, ce me semble, et avec le même air de finesse que les ferait une
+personne du monde très spirituelle.»
+
+On ne saurait mieux dire, et marquer plus justement, en voulant louer
+Lully, les limites de son talent. Ce ne sont pas les passages de passion
+qu’il rend le mieux, ce sont ceux de finesse. Les airs vraiment
+dramatiques, comme les deux grandes scènes d’_Armide_, comme l’air d’Io
+au 5e acte d’_Isis_: «_Terminez mes tourments_», comme l’air de
+_Roland_ furieux: «_Je suis trahi!_» sont rares chez Lully, et ils ne
+sont pas parfaits: Rousseau a pu parler «du petit air de guinguette, qui
+est à la fin du monologue d’Armide», dans l’acte II. Malgré la vigueur
+de certains accents, on sent bien que les grands mouvements de la
+passion n’étaient pas naturels chez Lully. Il n’était pas un homme
+passionné, comme Gluck. Il était un homme intelligent, qui comprenait la
+passion, et qui en sentait la grandeur. Il la voyait du dehors, et il la
+peignait d’une façon volontaire. Il sait être grand, parfois; il n’est
+jamais profond. Il a très rarement la force dramatique. Il a la force du
+rythme, toujours; et il a, presque toujours, la force et la justesse de
+l’accent. C’est à dire qu’il aurait eu les moyens d’exprimer la passion
+dans sa plénitude, si elle eût été en lui. Mais elle était absente.
+
+En revanche, il était à son aise dans la peinture des émotions
+tempérées, qui était justement celle qui était le mieux faite pour
+plaire à son aristocratique clientèle. Les modèles ne manquaient pas
+autour de lui, et il savait les voir. Il excelle dans le parler galant,
+dont Lambert et Boësset lui avaient appris la langue, dans les
+dialogues-récitatifs de nobles amoureux, les airs soupirants, élégiaques
+et voluptueux. Il a bien su peindre cette atmosphère de cour délicate et
+glorieuse. Et il a spirituellement saisi certains types de cette cour.
+
+ Remarquez, dit La Viéville, tout le rôle de Phaéton, rôle singulier
+ d’un jeune ambitieux, qui paye à toute heure d’esprit, où les
+ autres héros d’opéra payent de tendresse. Comme Lully sent et fait
+ sentir ce que dit cet aimable scélérat!...
+
+
+Il ne faut pourtant pas exagérer; et, malgré la finesse indiscutable de
+Lully et l’ingéniosité de ses commentateurs, sa musique est bien loin,
+dans ses meilleures pages, d’atteindre à la profondeur qu’y
+reconnaissent La Viéville et l’abbé Dubos. Le malin Italien les dupe.
+Son intelligence et sa distinction ne sont souvent qu’un vernis
+superficiel, qui recouvre le parvenu étranger. Il ne faut pas gratter ce
+vernis. Il s’écaille par places; et l’on s’aperçoit alors que Lully n’a
+pas compris le texte qu’il lisait: il n’a lu que les mots, il n’a pas lu
+la phrase. Rousseau a relevé certaines de ses erreurs. Tel ce passage du
+monologue d’Armide:
+
+ _Le charme du sommeil le livre à ma vengeance...._
+
+«Les mots de _charme_ et de _sommeil_, écrit Rousseau, ont été pour le
+musicien un piège inévitable: il a oublié la fureur d’Armide, pour faire
+ici un petit somme, dont il se réveillera au mot: «Je vais _percer_ son
+invincible cœur».
+
+On pourrait presque dire que la finesse de Lully lui joue parfois des
+tours, en l’empêchant de sentir les vrais mouvements de l’âme: elle
+l’attache à la lettre de son texte; tout chez lui est peint à la
+surface, d’un dessin très net: mais il n’y a aucun dessous. Aussi,
+faut-il être sceptique, quand on lit les commentaires du XVIIe siècle, à
+l’occasion de ses œuvres: que d’intentions psychologiques les Lullystes
+ne trouvent-ils pas dans les moindres traits de leur grand homme!
+L’analyse d’_Armide_ par La Viéville fait penser aux extravagants
+commentaires wagnériens d’il y a vingt ans. Un petit exemple me servira
+à montrer la part d’autosuggestion qu’il y avait dans cet enthousiasme.
+
+La Viéville pâme d’admiration à chaque mesure d’_Armide_:
+
+«_Le perfidie Renaud me fuit_»... «Ne remarquez-vous pas, dit-il, ce
+port de voix et ce tremblement sur la blanche du mot _me fuit_? Ce long
+ton veut dire: _me fuit pour jamais_.»
+
+(Tant de choses en un _gruppetto!_)
+
+Le récit du premier acte soulève ses transports:
+
+«Armide commence, après avoir longtemps gardé un silence morne et
+farouche: _Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous_...--Quel
+morceau! Chaque ton est si accommodé à chaque mot, qu’ils font ensemble
+une impression immanquable sur l’âme de l’auditeur...»--«_La conquête
+d’un cœur si superbe et si grand_...» La Viéville s’extasie sur l’éclat
+de voix, qui est sur ce mot: «_superbe_...»--«Il n’est point de stupide,
+dit-il plus loin, qui ne soit sensible aux éclats de voix d’Armide,
+placés avec une justesse et une force égales, sur ce dernier vers:
+
+ Dans ce fatal moment qu’il me perçoit le cœur.
+
+«A ce mot: _perçoit_, je vois Renaud qui donne un coup de poignard dans
+le cœur d’Armide suppliante...»
+
+Tout cela est très beau à lire dans le commentaire de La Viéville, et
+l’était peut-être aussi à voir jouer par la Le Rochois. Mais quand on
+ouvre la partition, on est bien étonné de voir que ce qui motive cette
+admiration débordante est tout simplement une de ces cadences parfaites,
+qui servent de conclusion redondante et banale aux périodes de Lully. Et
+le plus fort, c’est que cette conclusion est identiquement la même, dont
+Lully avait usé, quelques pages avant, pour cet autre vers: «_La
+conquête d’un cœur si superbe et si grand_», dont La Viéville admire la
+justesse et la propriété d’expression. Et La Viéville ne s’est pas
+aperçu que la même formule servait dans les deux cas!
+
+[Illustration: notation musicale
+
+La conquête d’un cœur si superbe et si grand. Dans ce fatal moment qu’il
+me perçoit le cœur.]
+
+Il faut beaucoup de bonne volonté pour s’extasier sur la vérité
+dramatique de tels accents. S’ils faisaient de l’effet, il faut en
+rendre hommage, comme dit Rousseau, «aux bras et au jeu de l’actrice».
+Tout ce qu’on peut dire, c’est que la musique ne contrarie pas trop
+l’expression dramatique. Mais de là à prétendre qu’elle soit expressive,
+il y a loin.
+
+En somme, les passages du discours poétique, qui ont un intérêt
+psychologique, pittoresque, ou dramatique, sont rarement caractérisés
+par Lully avec précision. Ils sont assez justement accentués, et
+témoignent d’une certaine finesse d’intelligence; mais ils se détachent
+à peine du mouvement monotone et convenu d’avance du récitatif, dans son
+ensemble.
+
+Ce qu’il y a de plus naturel dans ces récitatifs, c’est, je le répète,
+leurs commencements. Il est rare que Lully n’amorce pas ses scènes d’une
+façon vraie. Il est rare qu’il, les développe avec aisance et liberté.
+Il suit presque toujours le même chemin,--un chemin bien propre, bien
+uni, qui n’offre rien d’inattendu, et ne s’écarte guère de la ligne
+droite. Il finit d’ordinaire dans le ton où il a commencé, sans avoir
+jamais quitté les tons les plus analogues au ton principal, oscillant
+régulièrement de la dominante à la tonique, et soulignant les
+conclusions tonales, en élargissant les phrases vers la fin, et les
+ornant du _gruppetto_ final sur le dernier mot. Qui connaît le
+développement majestueux de l’un de ces récitatifs les connaît presque
+tous.
+
+ * * * * *
+
+Il ne faudrait pas croire que cette impression de monotonie n’eût point
+frappé les contemporains de Lully. Beaucoup en jugeaient comme nous. La
+Viéville nous révèle que certains se plaignaient de l’ennui de ses
+«fades récitatifs, qui se ressemblent presque tous». Les comédiens
+italiens s’en moquaient, et Scaramouche chantait, dans l’acte II des
+_Promenades de Paris_;
+
+ Chantez, chantez, petits oiseaux,
+ Près de vous l’Opéra, l’Opéra doit se taire.
+ Vous faites tous les jours des chants, des airs nouveaux,
+ Et l’Opéra n’en saurait faire.[297]
+
+A quoi les Lullystes avaient beau répliquer que «les petits oiseaux» ne
+font pas tous les jours «des airs nouveaux»; ils étaient fort
+embarrassés pour défendre Lully. Quoiqu’ils fissent grand bruit de sa
+merveilleuse fécondité, de la variété de ses accents,--en particulier de
+ses _Hélas!_--ils étaient bien forcés de reconnaître que leur dieu se
+répétait souvent, non seulement dans ses récitatifs, mais dans ses airs
+et dans tous ses morceaux. On ne pouvait nier que, dès son premier
+ouvrage, _Cadmus et Hermione_, Lully «ne se fût plusieurs fois copié
+lui-même».
+
+A cette critique gênante la réponse qu’ils faisaient était des plue
+ingénieuses. Ils prenaient texte de la remarque du chevalier de Mère:
+
+ Les personnes qui s’expliquent le mieux usent plus souvent de
+ répétitions que les autres... C’est que les gens qui parlent bien
+ vont d’abord aux meilleurs mots et aux meilleures phrases pour
+ exprimer leurs pensées. Mais quand il faut retoucher les mêmes
+ choies, comme il arrive sauvent, quoi-qu’ils sachent bien que la
+ diversité plaît, ils ont pourtant de la peine à quitter la
+ meilleure expression pour en prendre une moins bonne; au lieu que
+ les autres, qui n’y sont pas si délicats, se servent de la première
+ qui se présente.
+
+Et ils la développaient ainsi:
+
+ Qulnault a donné cent fois à Lully les mêmes sentiments et les
+ mêmes termes à mettre en chant, il n’est pas possible qu’il y ait
+ cent manières de les y mettre également bonnes... Il avait tâché de
+ prendre, la première fois, la meilleure expression; s’il ne l’avait
+ pas attrapée, il l’a prise une autre fois, et puis il s’est servi
+ ensuite des expressions les plus approchantes de la bonne,
+ retournant et plaçant tout cela, selon les occasions, et avec tout
+ l’art d’un savant musicien et d’un homme d’esprit. Mais lorsqu’il a
+ senti que ses expressions ne pouvaient être nouvelles sans être
+ impropres ou forcées, il n’a pu se résoudre à abandonner le naturel
+ et la justesse pour la nouveauté, et il a mieux aimé varier un peu
+ moins ses tons que d’en employer de méchants.--Je ne vous dis pas
+ qu’il n’ait jamais été paresseux ni stérile. On a bien repris, et
+ sans injustice quelquefois, Homère et Virgile d’être l’un ou
+ l’autre: eux qui n’étaient pas des débauchés comme Lully. Mais je
+ me persuade que Lully aurait souvent pu trouver des tons nouveaux,
+ et ne l’a pas voulu, par attachement à la bonté des premiers, qu’il
+ s’est contenté de déguiser, de changer un peu par de petites
+ différences d’accords... _Cadmus_ même en est une preuve... C’était
+ son premier grand opéra. S’il s’y est copié lui-même en plusieurs
+ endroits, ce ne peut être négligence ou paresse. Il avait trop
+ d’intérêt à y réussir, pour y épargner ses soins.--Les chutes de
+ son récitatif sont une des choses où il a été le plus taxé de
+ pauvreté ou de négligence. Il leur ménage toute la variété qu’il
+ peut... Il sait les rendre singuliers, lorsque le poète lui en
+ donne lieu... Mais enfin, par quel secret, par quel effort Lully
+ pourrait-il ne copier et ne répéter jamais rien, à moins qu’il ne
+ sortit de la nature, ce qui est un remède pire que le mal, et qu’il
+ laisse aux Italiens?--Le but de la musique est de _repeindre_ la
+ poésie. Si le musicien applique à un vers, à une pensée, des tons
+ qui ne leur conviennent point, il ne m’importe que ces tons soient
+ nouveaux et savants. Cela ne peint plus, parce que cela peint
+ différemment; donc cela est mauvais. Dès que ma pensée par
+ elle-même plaît, frappe, émeut, je n’ai point besoin d’aller
+ chercher une phrase élégante: il me suffit que les mots rendent
+ bien le sens... Bien exprimer, bien peindre, voilà le chef-d’œuvre.
+ Quoi qu’il en puisse coûter au musicien pour y arriver, stérilité
+ apparente, science négligée, il y gagnera toujours assez[298].
+
+J’ai tenu à citer cette page en entier. Qu’on en partage ou non les
+idées, elle est un manifeste admirable de clarté, de raison virile et
+sûre de soi, qui annonce les fameux manifestes de Gluck. On a cherché à
+Gluck des précurseurs italiens: Algarotti, Calsabigi. Nous avons un
+précurseur français qui vaut bien ceux-là; et comme il est le théoricien
+du Lullysme, on voit par là que Gluck, en réduisant la musique à
+_repeindre_ la poésie avec une fidélité scrupuleuse, n’a fait que suivre
+la tradition de Lully.
+
+Mais nous n’avons, pour le moment, qu’à chercher dans ces lignes
+l’explication, ou l’excuse, de certains traita de la musique de Lully,
+de ses pauvretés, de ses répétitions.--Qu’en faut-il penser?
+
+Je ne discuterai point la question de savoir si un vrai génie n’a pas
+plus d’une façon d’exprimer les mêmes choses,--ni si la nature offre
+deux fois une situation tout à fait identique. Admettons la théorie, qui
+est assez conforme à la robuste sobriété de l’esprit classique: des
+expressions peu variées, mais justes, et ne craignant pas de se répéter
+quand le sentiment se répète, par horreur pour l’exagération et les
+recherches affectées, qui efféminent et trahissent la pensée.--Est-il
+vrai toutefois que les répétitions de Lully proviennent de cette
+droiture d’esprit et de la crainte d’altérer ou de dépasser sa pensée?
+
+Il y a un certain nombre de répétitions chez lui, qui sont en effet
+raisonnées, et procèdent d’un sentiment analogue à celui qu’expose La
+Viéville. Il est certain que les mêmes mots, les mêmes sentiments,
+éveillent chez Lully les mêmes phrases mélodiques. On en trouverait cent
+exemples: entre autres, les «_Revenez, revenez_» de _Thésée_, d’_Atys_,
+d’_Isis_, etc.
+
+[Illustration: notation musicale
+
+ _Atys_ (IV, 2)
+ Reve-nez, ma raison, revenez pour jamais
+ _Thésée_ (Prologue)
+ Reve-nez, revenez, amours, revenez
+ _Isis_ (I, 1)
+ Revenez, revenez, reve-nez, revenez
+]
+
+Il en est de même quand il a à peindre un ruisseau, ou le frémissement
+du vent, etc. Il reprend toujours des dessins pittoresques, à peu près
+identiques. On voit qu’il représente _le_ ruisseau, _le_ vent. C’est
+bien l’esprit abstrait et généralisateur du temps, l’esprit de la
+littérature d’alors qui étudie l’Homme en général, l’esprit de la
+peinture d’alors, même de la peinture de paysage, comme celle de Claude
+Lorrain, qui représente des arbres, dont il serait impossible de dire de
+quelle espèce ils sont,--des arbres en général. Rien d’étonnant à ce que
+l’esprit de Lully se complaise aussi à des types mélodiques, à des
+formules générales, qui reparaissent, chaque fois qu’il a à traduire le
+même ordre de sentiments ou de choses.
+
+Mais il y a d’autres répétitions, et en fort grand nombre, qui ne
+rentrent pas dans cette catégorie,--des répétitions de forme qui ne
+correspondent pas à des répétitions du sentiment. J’en ai cité un
+exemple plus haut, dans une scène du premier acte d’_Armide_. Ce sont
+des clichés, des formules coulées dans le même moule; et, bien que la
+paresse de Lully explique, d’une façon assez plausible, ces pauvretés
+d’expression, ce n’est là qu’une demi-explication. On rencontre en effet
+ces répétitions dans les pages qui ne sont pas les moins importantes et
+les moins soignées de l’œuvre; et il y a là plus qu’une défaillance
+passagère du compositeur, il y a comme un système. Ce n’est plus
+l’identité d’un type de sentiment:--l’Amour, la Haine,--qui ramène
+l’identité du type mélodique. Fait bien plus grave encore: c’est
+l’identité d’un type de phrase oratoire. La construction logique du
+discours littéraire, sa mélopée monotone et sonore, se décalquent dans
+le discours musical. Et ceci, quel que soit le sentiment exprimé. En un
+mot, c’est le despotisme de la rhétorique du temps, avec son ample
+déroulement, ses périodes symétriques et ses pompeuses cadences. L’idéal
+qui règne dans l’ensemble de cette déclamation musicale est un idéal
+oratoire, bien plus encore que dramatique. Est-ce donc à dire que le
+modèle que suivait Lully,--la tragédie de Racine, déclamée par la
+Champmeslé,--offrît les mêmes caractéristiques?--Je le croirais
+volontiers. Rien ne peut nous remettre plus intimement dans l’esprit de
+cet art tragique et de son interprétation primitive, que tel de ces
+grands récitatifs, où Lully s’est appliqué à transposer la déclamation
+et le jeu de son temps,--en les grossissant un peu, mais sans altérer
+les proportions du modèle. Telle, la fameuse scène d’Armide trouvant
+Renaud endormi, qui resta, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, le
+modèle le plus parfait, non seulement du récitatif français, mais de la
+déclamation tragique française[299]. En dépit des critiques acerbes de
+Rousseau, qui ne trouve là «ni mesure, ni caractère, ni mélodie, ni
+naturel, ni expression», il y a dans l’ensemble de cette scène une
+énergie puissante et une grande majesté; mais tous les mouvements de
+l’âme, toutes les inflexions de la voix, obéissent à une loi d’équilibre
+oratoire et moral, de symétrie logique, de convenance, de dignité et de
+décorum, qui commande et gouverne la passion et la vie. Nous avons
+aujourd’hui un autre idéal; et celui-ci nous semble noble, mais froid.
+Il ne paraissait pas tel aux hommes du XVIIe siècle[300]. Non
+seulement les gens de goût et les dilettantes instruits, mais le grand
+public, voyaient dans ces récitatifs la représentation fidèle et
+passionnée de la vie. La Viéville dit:
+
+Lorsqu’Armide s’anime à poignarder Renaud dans la dernière scène de
+l’acte II, j’ai vu vingt fois tout le monde saisi de frayeur, ne
+soufflant pas, demeurer immobile, l’âme tout entière dans les oreilles
+ou dans les yeux, jusqu’à ce que l’air de violon qui finit la scène
+donnât permission de respirer, puis respirant là avec un bourdonnement
+de joie et d’admiration.
+
+C’est que la déclamation de Lully correspondait exactement à la vérité
+théâtrale d’alors, c’est-à-dire à l’idée qu’on se faisait alors de la
+vérité, au théâtre. (Car il se peut que la vérité soit une et immuable;
+mais l’idée que nous en avons change perpétuellement.) Par l’ensemble de
+ses qualités et de ses défauts, le récitatif de Lully fut, très
+probablement, la traduction fidèle de l’idéal tragique de son temps; et,
+comme je le disais en commençant, ce n’est pas son moindre intérêt pour
+nous de nous avoir conservé, en musique, le reflet de la déclamation et
+du jeu de la tragédie de Racine.
+
+
+
+
+IV
+
+ÉLÉMENTS HÉTÉROGÈNES DE L’OPÉRA DE LULLY
+
+
+On voit que le récitatif--la déclamation poétique de théâtre ou de
+salon, transposée en musique--est l’arête de l’opéra de Lully. Mais il
+ne faudrait pas croire que le reste de la construction répondît
+exactement à la charpente qui la supporte; elle n’est pas toujours du
+même style, elle n’est même pas très homogène: c’est une maçonnerie
+d’éléments divers, qui sont en quelque sorte bloqués autour du
+récitatif, comme du noyau de l’œuvre.
+
+Dans tout grand artiste réformateur, il y a deux choses: son génie
+réformateur, qui a le plus souvent un caractère volontaire, raisonné; et
+son instinct, qui bien souvent le contredit. Les gens qui n’ont pas le
+sentiment très vif de la vie, telle qu’elle est, dans sa complexité et
+ses contradictions, sont sévères pour les artistes qu’ils trouvent en
+désaccord avec leurs propres principes. Ils ont une joie maligne à noter
+que Gluck, après ses belles théories sur le devoir pour la musique de
+calquer exactement le texte poétique, ne s’est pas fait faute de
+reprendre dans _Armide_, ou dans _Iphigénie en Tauride_, des airs de ses
+anciens opéras italiens, simplement parce qu’il les trouvait beaux et
+qu’ils lui plaisaient. Ils ne sont pas moins heureux de voir Wagner
+écrire un quintette dans les _Meistersinger_, et faire tel ou tel accroc
+à sa doctrine sacro-sainte. Et ils les dénoncent avec indignation, comme
+des renégats à leurs doctrines, ou même comme des farceurs, qui édictent
+des règles qu’ils se gardent de suivre.--C’est avoir là une idée bien
+abstraite et bien pauvre de ce qu’est un vrai artiste. Un vrai artiste
+est trop vivant pour pouvoir se réduire à l’expression de sa raison et
+de sa volonté. Quand même elles lui montreraient qu’une voie est la
+vraie, elles n’empêcheront jamais sa fantaisie créatrice de s’engager
+dans d’autres voies; et cela lui arrivera d’autant plus souvent qu’il
+sera plus vivant.
+
+De plus, aucune révolution en art--ou ailleurs--ne se produit tout d’un
+coup, et n’annihile tout ce qui était avant. Les premiers
+révolutionnaires en art--et ailleurs--sont toujours, pour une bonne
+part, des conservateurs. Le passé et l’avenir se mélangent en eux, à des
+doses variables. Lully qui, en certaines choses, a été un novateur dans
+notre art, n’a fait, en beaucoup d’autres, que reprendre et que suivre
+les traditions passées. Ce n’est pas pour rien qu’il avait été si
+longtemps le musicien attitré des Ballets du Roi, et le collaborateur de
+Molière dans ses comédies-ballets. Jamais il n’a dépouillé tout à fait
+le vieil homme, le bouffon, le mufti, dont les pitreries avaient
+l’honneur d’exciter l’hilarité du Roi. Jamais il n’a dépouillé tout à
+fait son rôle d’organisateur des fêtes de la cour. Jamais enfin il n’a
+dépouillé tout à fait sa peau d’Italien. On retrouve, fréquemment, dans
+ses opéras français, la veine comique du _Bourgeois gentilhomme_,
+l’esprit et les formes des _Dialogues_ de cour et des anciens ballets
+français; et, de loin en loin, l’Italien montre le bout de l’oreille.
+
+Cette diversité d’éléments musicaux se laisse voir plus ouvertement dans
+ses premières œuvres, ainsi qu’il est naturel. En cela, _Cadmus et
+Hermione_, son premier opéra véritable,--puisque celui qui l’avait
+précédé: _les Festes de l’Amour et de Bacchus_, n’était qu’un pastiche
+fait d’un assemblage d’anciens airs à danser,--est particulièrement
+intéressant. C’est l’_Hippolyte et Aricie_ de Lully. On y sent un Lully
+plus jeune, moins enfermé dans ses théories, un Lully qui risque là,
+pour la première fois, une très grosse partie, et qui veut la gagner,
+qui ne lésine point avec sa musique, qui donne tout ce qu’il peut
+donner. Il n’y a guère d’opéra de lui plus généreux, plus abondant, plus
+libre. On y trouve déjà du Lully dramatique, et du meilleur,
+d’admirables exemples de déclamation pathétique. On peut dire que dans
+tout son œuvre il y a peu de pages comparables, pour la vérité de la
+déclamation, aux adieux de Cadmus à Hermione.--On y trouve aussi le
+premier type célèbre, à l’Opéra, d’un genre de scènes, qui devaient
+avoir en France un succès étonnamment durable, puisqu’elles ont persisté
+jusqu’à nos jours; les scènes de temples, de grands-prêtres, et de
+sacrifices[301]. La scène de Lully est d’ailleurs supérieure à presque
+toutes celles qui ont suivi; elle n’a rien de la solennité ennuyeuse et
+cabotine qui caractérise ces caricatures de choses religieuses: elle
+respire une jubilation héroïque.
+
+A côté de ces grandes scènes, où Lully inaugure la tragédie lyrique de
+Rameau et de Gluck, on trouve une partie comique très importante, et
+même une partie bouffe et burlesque. D’abord, des rôles de bouffons
+italiens: le valet poltron et matamore, et la nourrice amoureuse,--deux
+personnages, qu’on rencontre partout, dans l’opéra vénitien et
+napolitain. Et puis, il y a des géants comme dans le _Rheingold_; mais,
+à la différence de ceux de Wagner, les géants de _Cadmus_ ne se prennent
+pas au sérieux. Hermione, princesse captive, doit épouser l’un d’eux; et
+ce géant a des compagnons de sa taille, qui viennent danser un ballet en
+l’honneur de la princesse. Il est clair que tout ceci nous éloigne de la
+tragédie lyrique, et nous ramène aux ballets italiens et français de la
+première moitié du siècle.--La musique a les mêmes caractères. Dans les
+airs comiques ou dansés, le style bouffe italien, à la façon de Cavalli,
+ou de Cesti[302], voisine avec le style des pastorales de Cambert, ou
+des comédies-ballets, dont Lully écrivait la musique pour Molière[303].
+Ce sont des airs de concert, intercalés dans l’opéra. Et l’on peut dire
+qu’en somme, dans ce premier opéra, l’opéra proprement dit tient la plus
+faible place. Les trois quarts sont pris par de la musique de concert,
+de pastorale, d’airs de cour, d’opéra-bouffe, et de comédie-ballet.
+Toute cette partie de l’œuvre est fort intéressante, et souvent
+excellente. On sent que Lully y était à son aise: c’était sa première,
+sa vraie nature; il eut beaucoup de peine à y renoncer. S’il ne s’était
+pas contraint, il n’en fût jamais sorti; et, qui sait? il n’en eût
+peut-être pas eu moins de gloire.
+
+_Cadmus_ ayant obtenu un succès triomphal[304], Lully ne songea pas tout
+de suite à changer sa manière; et l’opéra qui suivit, _Alceste_, en
+1674, offre le même caractère hétérogène,--pourtant un peu moins
+marqué.--La comédie y tient encore une place considérable. Non seulement
+il y a de grandes scènes comiques, d’une ampleur,--on pourrait presque
+dire--d’une majesté admirable, comme la scène de Caren, qui ouvre
+l’acte IV; mais, comme dans _Cadmus_, des airs bouffes, du genre
+vénitien[305], et des airs de vaudevilles très caractérisés, comme l’air
+de Straton, qui sent la chanson populaire:
+
+[Illustration: notation musicale
+
+A quoy bon tant de rai_son dans le bel â_ge? A quoi bon tant de rai_son
+hors de sai_son?
+
+Qui craint le danger de s’engager est sans cou_rage...]
+
+On est frappé aussi du grand nombre de vocalises et de roulades que se
+permet encore Lully. Son style n’est pas encore arrêté, et il s’efforce
+à un compromis entre les éléments anciens et nouveaux, étrangers et
+français.
+
+Mais _Alceste_ ne réussit pas, cette fois, sans conteste. On fut choqué
+du mélange de tragique et de bouffon, qui était particulièrement déplacé
+dans ce beau sujet antique[306]. Ce fut une bonne indication pour Lully.
+Déjà, le _Thésée_ de 1675, sans avoir abdiqué le comique, ne tolère plus
+qu’un comique de demi-teinte, qui ne détonne pas trop avec le reste de
+l’action tragique, comme le duo des vieillards athéniens, petite
+caricature de bon goût, qui garde un parfum attique.
+
+_Alys_, en 1676, marque décidément un changement d’orientation dans
+l’opéra. A partir de ce moment, Lully, suivant le goût de la jeune cour,
+galante et raffinée, adopte un idéal racinien; son opéra devient une
+sorte d’élégie amoureuse, d’où est banni le comique, et surtout le
+bouffon, le vulgaire. Le premier acte d’_Atys_, qui sembla à ses
+contemporains le chef-d’œuvre de la tragédie lyrique, et que Lecerf de
+la Viéville déclare presque «trop beau», parce qu’il tue tout ce qui
+suit, est une élégie romanesque, dont la majeure partie est composée
+d’airs de pastorale, au milieu desquels s’intercale habilement une scène
+d’amour, tendre, délicate, touchante, qui rappelle certaines scènes de
+_Bérénice_, mais qui n’a rien de proprement tragique. La seule scène de
+l’opéra, qui soit vraiment dramatique, la scène du meurtre de Sangaride
+par Atys rendu fou par Cybèle, puis de son retour à la raison, de la
+découverte de son crime, qui l’atterre, et enfin de son suicide,--scène
+qui eût voulu la puissance sauvage de Gluck,--se résout immédiatement en
+une fête pastorale et une apothéose. On sent que, de propos délibéré,
+Lully tend à éliminer de l’opéra tout ce qu’il a d’excessif, aussi bien
+dans le tragique que dans le comique.
+
+Le succès d’_Atys_ fut très grand; et l’on sait que l’œuvre reçut le nom
+d’«Opéra du Roi», qui le préférait à tout autre. Peut-être, toutefois,
+dans son désir d’épurer, de sublimer l’opéra, de ne lui laisser que ses
+éléments les plus nobles et les plus exquis, Lully avait-il passé la
+mesure; car Saint-Evremond dit, après avoir reconnu la beauté de
+l’œuvre: «Mais c’est là qu’on a commencé à connaître l’ennui que nous
+donne un chant continué trop longtemps». Il y avait, en effet, à ce
+nouveau système un danger de monotonie, que Lully devait sentir lui-même
+et s’appliquer à pallier, dans la suite[307]. Néanmoins, on peut dire
+qu’à partir d’_Atys_, son idéal de l’opéra est à peu près fixé: à la
+remorque du goût français d’alors, il sacrifie la comédie, et préfère au
+drame passionné la peinture des nuances du sentiment, la tragédie de
+salon ou de cour, psychologique, galante et oratoire. Ce n’est plus la
+comédie-ballet. C’est la tragédie-ballet.
+
+Il réalisa cet art, ainsi qu’il le voulait; mais il eut beau faire: ce
+fut toujours chez lui œuvre de volonté; et jamais il ne réussit à
+étouffer son ancienne nature. Il était essentiellement un compositeur de
+ballets royaux; et il le resta toujours. Toutes les fois que, par
+exception, il revient à ce genre, ou que les opéras qu’il traite s’en
+rapprochent, en quelque manière, il y apporte une délicatesse de touche
+et une verve originale qu’il a rarement ailleurs.
+
+Sa veine comique, malheureusement comprimée après _Alceste_[308], s’est,
+malgré tout, fait jour à diverses reprises; et elle a produit ça et là
+de petits chefs-d’œuvre, comme le duo des vieillards de _Thésée_ ou le
+trio des frileux d’_Isis_. Et, dans sa dernière œuvre, elle lui a même
+fait créer un caractère comique d’une ampleur et d’une jovialité
+admirables, le Polyphème d’_Acis et Galatée_. Le comique de Lully
+s’attaque volontiers aux défauts physiques, qu’il note d’une façon
+plaisante: c’est le chevrotement de voix des vieillards athéniens, ou
+le grelottement des peuples hyperboréens, qui claquent des dents sous la
+neige et les glaçons. Cette malignité d’observation musicale est un
+trait italien que l’on peut relever déjà chez Cavalli. Le Polyphème
+d’_Acis_ est caractérisé par un certain trait vocal, sorte de _leit
+motiv_ chanté, qui revient à diverses reprises, et qui veut rendre,
+semble-t-il, la démarche grotesque et saccadée du monstre amoureux.
+L’orchestre qui l’accompagne a des trouvailles burlesques. Dans l’entrée
+de Polyphème et de sa suite, à l’acte II, «des sifflets de
+chaudronnier», dit Lecerf de la Viéville, venaient couper d’une façon
+plaisante la marche lourdement bouffonne.--Le comique était si naturel à
+Lully qu’il lui est arrivé plus d’une fois d’être comique malgré lui.
+Les Lullystes eux-mêmes lui reprochaient de s’être laissé entraîner
+parfois à «une gaieté mal placée», ou à un «badinage vicieux», ainsi que
+l’écrit La Viéville à propos d’un air de _Phaéton_ et d’un duo de
+_Persée_. Tel chœur d’_Armide_ est bien près d’une parodie à la façon
+d’Offenbach. Il semble que la nature exubérante de l’Italien fasse
+éclater par moments les contraintes qui pèsent sur elle[309].
+
+S’il n’a pu--et cela est très regrettable--développer librement son
+génie comique; en revanche, il a eu toute licence pour transplanter du
+ballet dans l’opéra la Pastorale proprement dite; et c’est peut-être
+dans cette partie de son œuvre qu’il a mis le plus de sincérité,
+d’émotion, et de poésie véritable.
+
+Le sentiment pastoral a été très fort au XVIIe siècle. C’est une
+belle plaisanterie de prétendre, comme on l’a fait parfois, que le
+siècle de Louis XIV n’avait pas le sentiment de la nature. Il l’aimait
+profondément, quoique d’une façon très différente de la nôtre. C’était
+le siècle des jardins, des grands bois, des fontaines, des eaux
+dormantes. Certes, la nature inculte et désordonnée n’était pas celle
+qui lui plaisait. Il ne cherchait pas en elle ces forces sauvages qui
+nous attirent, comme si nous n’en avions plus assez en nous; il lui
+demandait seulement le bienfait du calme, de la sérénité, cette belle
+joie un peu ruminante, à la fois matérielle et morale, que les
+tempéraments sains et robustes; les êtres d’action connaissent peut-être
+mieux que les autres,--qu’en tout cas ils sont plus aptes à goûter. Il
+est remarquable que les trois musiciens classiques, qui ont le mieux
+exprimé ce voluptueux endormement dans la nature, sont aussi les forces
+les plus énergiques de la musique: Hændel, Gluck et Beethoven. Le
+XVIIe siècle--italien, allemand, anglais et français--eut, tout
+entier, le sentiment pastoral; et nous le voyons fleurir chez les plus
+grands maîtres de l’opéra, chez Monteverde, chez Cavalli, chez Cesti,
+chez Purcell, chez Keiser, et, dans une certaine mesure, chez
+Cambert[310]. Mais aucun ne fut comparable, en ceci, à Lully. Dans ce
+genre, cette âme sèche, superficielle, et plus intelligente que vraie,
+atteint à une sincérité et à une pureté d’émotion, qui l’égalent aux
+plus grands poètes de la musique. Il n’y a presque pas d’opéra de lui,
+où cette poésie de la nature, de la nuit, du silence[311] ne s’exhale.
+C’est le prologue de _Cadmus_, c’est la scène champêtre de _Thésée_,
+c’est le sommeil d’_Atys_, c’est l’élégie de Pan dans _Isis_, ce sont
+les chœurs et les danses de nymphes dans _Proserpine_, c’est la
+symphonie et le chant de la Nuit dans le _Triomphe de l’Amour_, c’est la
+«noce de village» de _Roland_, c’est le sommeil de Renaud dans _Armide_,
+c’est sa dernière œuvre, _Acis_, qui est une pastorale.
+
+«Le sommeil de Renaud» a été, comme on sait, repris en musique par
+Gluck, avec une incomparable puissance de séduction. Il est visible que
+Gluck a voulu faire oublier l’air célèbre de son prédécesseur, et il y a
+réussi. Toutefois, la beauté de la page de Lully reste intacte, et, à
+certains égards, plus haute que celle de Gluck. Rien de plus intéressant
+qu’un rapprochement des deux œuvres. Naturellement, les moyens
+instrumentaux de Lully sont plus réduits, et ses lignes beaucoup plus
+simples; mais justement, par là, combien elles sont plus belles! Le
+délicieux orchestre de Gluck a peint une vraie symphonie pastorale,
+toute pleine des murmures des violons, des gazouillis des bois; les
+lignes s’entrelacent comme des frondaisons; partout, de petits trilles,
+comme des voix d’oiseaux: c’est une nature grasse, abondante, pleine du
+bruit des êtres,--une nature un peu flamande. Écoutez maintenant le
+simple déroulement de la symphonie de Lully, ce flot inaltérable des
+violons en sourdine, cette sereine mélancolie. A côté du paysage touffu
+de Gluck, cela est net et pur, comme une belle silhouette sur la
+lumière, un dessin de vase grec.--Après une page de symphonie, où chacun
+des deux musiciens a peint l’atmosphère, le fond lumineux du tableau, le
+chant s’élève. Ici, la supériorité de Lully me paraît éclatante,--sauf
+dans les dernières mesures, peut-être, où, avec le goût de son siècle
+pour l’œuvre achevée, il a voulu trop _terminer_ son air, au lieu que
+Gluck, plus réaliste, le fait s’alanguir peu à peu, puis le laisse comme
+suspendu, dans l’engourdissement du sommeil. Mais avec quelle beauté
+naturelle et sûre d’elle-même la voix, dans l’air de Lully, se pose sur
+le courant tranquille de l’orchestre! La déclamation coule, entraînée
+par son propre rythme. La déclamation de Gluck est bien plus
+contestable; elle dépend de l’orchestre; elle ne plane pas au-dessus:
+l’homme est absorbé dans la nature. Il garde sa personnalité, chez
+Lully: le principe esthétique de son temps, c’est que la voix doit être
+toujours, et dans tous les cas, le premier instrument des passions.
+
+ * * * * *
+
+Votre héros va mourir d’amour et de douleur, écrit La Viéville, il le
+dit, et ce qu’il chante ne le dit point, n’est point touchant: je ne
+m’intéresserai point à sa peine... Mais l’accompagnement ferait fendre
+les rochers... Plaisante compensation! Est-ce l’orchestre qui est le
+héros?--Non, c’est le chanteur. Eh bien donc, que le chanteur me touche
+lui-même, qu’un chant expressif et tendre me peigne ce qu’il souffre, et
+qu’il ne remette pas le soin de me toucher pour lui à l’orchestre, qui
+n’est là que par grâce et par accident. _Si vis me fiere...._ Si
+l’orchestre s’unit au chanteur pour m’attendtir, fort bien: ce sont deux
+manières d’exprimer pour une. Mais la première et la plus essentielle
+est celle du chanteur.
+
+ * * * * *
+
+Je ne pousse pas plus avant cette comparaison des deux scènes de Lully
+et de Gluck: il ne peut être question de la supériorité de l’un des
+artistes sur l’autre, mais d’un double idéal, de deux arts différents et
+également parfaits. Les mélodies de Gluck sont parfois médiocres, et la
+beauté de son art est surtout morale: une grande âme y est empreinte. La
+noblesse de Lully est surtout plastique; elle tient à la suavité des
+lignes, d’ailleurs peu variées: quelques traits, un profil, mais exquis,
+et une atmosphère sereine, pâle, transparente. La scène pastorale
+d’_Atys_, et surtout celle d’_Isis_,--la nymphe plaintive, qui, changée
+en roseaux, gémit harmonieusement,--montrent, avec plus de pureté
+encore, cet idéal hellénique.
+
+ * * * * *
+
+Il est enfin, dans chaque opéra de Lully, toute une partie qui forme un
+véritable ballet de cour: c’est le Prologue. Ce n’est pas le moins
+intéressant de l’œuvre, et Lully y met tous ses soins. Le Prologue est
+une petite pièce à part de la grande: c’est, par exemple, dans
+_Proserpine_, la Paix enchaînée et opprimée par la Discorde, qu’à la fin
+la Victoire vient délivrer. Il a souvent une petite intrigue, très
+froide assurément, puisqu’elle est toujours allégorique et adulatrice,
+mais qui prête à de belles combinaisons d’airs de cour et de danses. On
+sait le charme du prologue de _Thésée_, qui se passe dans les jardins et
+devant la façade du palais de Versailles,--ou du prologue d’_Amadis_, qui
+est une sorte de réveil de la Belle au bois dormant, au milieu de sa
+cour. Avec leur allégresse patriotique et leurs allusions aux événements
+récents de l’histoire militaire--ou galante--du grand Roi[312], les
+Prologues de Lully ont un air de fêtes nationales de la vieille France;
+et ils sont le dernier refuge du ballet de cour. On y retrouve, le Lully
+des comédies-ballets: ce sont des collections de petits airs galants, de
+duos, de trios, de chœurs de concerts, entremêlés de danses, souvent
+chantées, ou dansées et chantées alternativement. Il s’y ajoute enfin de
+petites symphonies, des marches et des cortèges.
+
+
+
+
+V
+
+
+LES SYMPHONIES DE LULLY
+
+Les symphonies de Lully nous semblent aujourd’hui la partie la moins
+intéressante de son œuvre. Ses ouvertures paraissent massives et
+compassées. M. Lionel de la Laurencie note que leurs thèmes, tous d’une
+architecture à peu près identique, «constituent en musique l’équivalent
+des termes généraux du langage».--Les danses ne témoignent pas non plus
+d’une grande variété; à quelques exceptions près, elles n’ont ni la
+curiosité de rythmes de l’époque précédente, ni la grâce et l’invention
+harmonique et mélodique de l’époque suivante.
+
+Et pourtant, ces symphonies diverses ont beaucoup contribué au succès
+des opéras de Lully; on peut même dire que, de tout son œuvre, rien n’a
+été plus apprécié en Europe et n’a en plus d’influence sur l’évolution
+musicale. Elles n’ont trouvé de détracteurs, du vivant de Lully, que
+parmi les Italiens, qui ne les connaissaient, comme nous, que par la
+lecture, et les trouvaient, comme nous, «insipides et monotones».
+Serait-ce donc que nous aurions perdu le secret de cette musique avec
+celui de son exécution? C’est ce que je voudrais examiner.
+
+Pour les ouvertures, il est à remarquer d’abord qu’elles étaient faites
+expressément pour de grands théâtres. Elles ont un caractère monumental.
+Marpurg reconnaît qu’à l’Opéra de Dresde «les ouvertures passablement
+sèches de Lully font toujours meilleur effet, quand elles sont
+exécutées par tout l’orchestre, que les ouvertures beaucoup plus
+aimables et plus plaisantes d’autres compositeurs célèbres, qui
+paraissent au contraire incomparablement supérieures quand on les entend
+jouer dans un concert de musique de chambre[313]».
+
+Ces ouvertures ont fondé le type de l’ouverture française. Il n’était
+pas plus de l’invention de Lully que le type de l’ouverture italienne
+n’a été créé, comme on l’a dit, par Alessandro Scarlatti[314]. De même
+que Scarlatti avait eu, en ceci, pour devancier Stefano Landi, dès
+1632,--de même Lully avait pu prendre exemple sur Cavalli, sur Cambert
+et surtout sur Cesti[315]. Mais, comme Scarlatti, Lully a définitivement
+établi son type d’ouverture, et l’a rendu classique. Cette ouverture se
+compose d’un premier mouvement lent, massif et pompeux, aussi sonore que
+possible, puis d’un mouvement fugué, très clair et traité sans rigueur,
+après lequel vient souvent une troisième partie, assez courte, et
+reprenant d’ordinaire les phrases du commencement, en les élargissant,
+pour conclure avec plénitude. Ç’a été le modèle de Hændel. M. H. Parry a
+montré combien l’auteur du _Messie_ a suivi de près l’exemple des
+ouvertures lullystes, et, en particulier, de celle de _Thésée_: c’est la
+même architecture, la même majesté, et parfois jusqu’aux mêmes
+progressions d’harmonies lourdes et puissantes.
+
+Ces ouvertures, peu variées, se copiant souvent les unes les autres,
+mais bien taillées, et d’un dessin très net, ravissaient le public
+français du XVIIe siècle. «Les ouvertures de Lully, dit La Viéville,
+sont un genre de symphonie presque inconnu aux Italiens, et en quoi
+leurs meilleurs maîtres ne seraient auprès de lui que de bien petits
+garçons.».--«Grande marque de perfection», ajoute-t-il (et cette
+remarque est caractéristique), «elles se font sentir (c’est-à-dire
+écouter) sur toutes sortes d’instruments». Un amateur fit mieux encore:
+il écrivit des paroles sur le premier mouvement de l’ouverture de
+_Bellérophon_: «Quoique tous les airs que M. de Lully a faits dans cet
+opéra, pour les violons, soient admirables, écrit le _Mercure Galant_ en
+mai 1679, celui-là est particulièrement estimé. _Comme apparemment vous
+l’aurez retenu pour le chanter_, je vous envoie des vers qui ont été
+faits sur cet air par une personne de qualité:
+
+ _Soupirez, mais sans espérer,_
+ _Mon cœur, c’est à présent assez de l’adorer..._»
+
+Et, de fait, la musique se prête assez bien à cette adaptation.
+
+Il faut noter ce mot: «Vous avez sans doute retenu l’air de cette
+ouverture pour la chanter». Il nous fait comprendre ce qu’on entendait
+alors par musique instrumentale. Un des secrets du succès des premiers
+morceaux d’ouvertures de Lully, c’est qu’ils étaient mélodiques et bâtis
+sur d’assez beaux chants que l’on retenait aisément.
+
+Ces ouvertures continuèrent de passionner en France, au XVIIIe
+siècle. On se souvient du passage de la lettre burlesque que J.-J.
+Rousseau prête à un «symphoniste de l’Académie royale de musique»,
+écrivant «à ses camarades de l’orchestre»:
+
+ Enfin, mes chers camarades, nous triomphons: les bouffons sont
+ renvoyés. Nous allons briller de nouveau dans les symphonies de M.
+ Lulli... Qu’étaient devenus ces jours fortunés où l’on se pâmait à
+ cette célèbre ouverture d’_Isis_, et où le bruit de notre premier
+ coup d’archet s’élevait jusqu’au ciel, avec les acclamations du
+ parterre?
+
+Cette forme instrumentale eut une diffusion extraordinaire à l’étranger.
+J.-J. Rousseau écrit dans son Dictionnaire, à l’article: _Ouverture_,
+que les ouvertures de Lully servaient souvent d’introductions aux opéras
+romains et napolitains joués en Italie. Après quoi on les gravait, sans
+nommer l’auteur, en tête des partitions de ces opéras italiens.--Ce fut
+surtout en Allemagne que l’ouverture lullyste trouva un champ favorable
+à son développement. Elle y fut introduite par les élèves personnels de
+Lully: Cousser, G. Muffat, Joh. Fischer. Elle se maintint avec éclat
+dans la Suite d’orchestre, avec des maîtres tels que J.-Ph. Krieger,
+Telemann, J.-Seb. Bach, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, tandis que
+dans son pays d’origine, en France, elle avait été depuis longtemps déjà
+battue en brèche par la forme des concertos de Corelli.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait d’autres symphonies, au cours des opéras de Lully; et de
+celles-là, nous ne parlons jamais, quoiqu’elles soient, en réalité, une
+des parties les plus pures, les plus parfaitement belles de son œuvre.
+Ce sont des sortes de grands paysages poétiques,--des paysages
+intérieurs,--la peinture de l’atmosphère morale, qui enveloppe une
+scène. Ces symphonies faisaient corps avec la pièce, et «y jouaient un
+rôle», comme dit l’abbé Du Bos, qui cite, comme exemples, la symphonie
+d’_Atys_ et celle du cinquième acte de _Roland_, «qu’on appelle
+_Logistille_».--«Elles donnent l’idée, dit-il, de celles dont Cicéron et
+Quintilien disent que les Pythagoriciens se servaient pour apaiser,
+avant que de mettre la tête sur le chevet, les idées tumultueuses de la
+journée[316].»--Ce n’est pas de la musique descriptive, mais de la
+musique qui suggère des états d’âme précis. Et Du Bos, dans une curieuse
+page, qui fait honneur à la critique musicale de son temps, analyse, de
+ce point de vue, la symphonie _Logistille_. Du Bos, qui a pour principe:
+«_Ut pictura musica_», ou encore: «La musique est une
+imitation[317]»,--en prenant le mot dans le sens très large d’«imitation
+morale»,--entreprend de démontrer que la _Logistille_ de _Roland_«est
+entièrement dans la vérité de l’imitation»:
+
+ Ce n’est point le silence, dit-il, qui calme le mieux une
+ imagination trop agitée[318]. L’expérience et le raisonnement nous
+ enseignent qu’il est des bruits beaucoup plus propres à le faire
+ que le silence même. Ces bruits sont ceux qui, comme celui de
+ _Logistille_, continuent longtemps dans un mouvement presque
+ toujours égal, et sans que les sons suivants soient beaucoup plus
+ aigus ou plus graves, beaucoup plus lents ou plus vites que les
+ sons qui les précèdent, de manière que la progression du chant se
+ fasse le plus souvent par les intervalles moindres. Il semble que
+ ces bruits qui ne s’accélèrent ou ne se retardent, quant à
+ l’intonation et quant au mouvement, que suivant une proportion
+ lente et uniforme, soient plus propres à faire reprendre aux
+ esprits ce cours égal dans lequel consiste la tranquillité, qu’un
+ silence qui les laisserait suivre le cours forcé et tumultueux dans
+ lequel ils auraient été mis[319].
+
+
+D’autres symphonies encore ont un caractère plus descriptif: elles
+veulent représenter, par exemple, le mugissement de la terre, ou le
+sifflement des airs, quand Apollon inspire la Pythie, dans
+_Bellérophon_, ou dans _Proserpine_[320]. Mais même ici, le musicien ne
+prétend pas reproduire ces bruits. «Ce sont au reste des bruits qu’on
+n’a jamais entendus.» Le modèle manquerait, si on voulait l’imiter.
+Aussi, Lully cherche-t-il simplement, comme dit Du Bos, à «produire, par
+le chant, l’harmonie et le rythme, un effet approchant de l’idée que
+nous avons». Il s’agit de suggérer les spectacles, et non de les
+reproduire.--L’important, c’est que, dans tous les cas, ces morceaux
+symphoniques ne sont pas de la musique pure, et ne doivent pas être pris
+comme tels, sous peine d’être mal compris. Du Bos prétend qu’«ils
+plairaient médiocrement comme sonates Ou morceaux détachés». Leur valeur
+est dans «leur rapport avec l’action»[321].
+
+Il en était de même des Marches, qui, bien qu’elles nous semblent
+devoir être considérées comme des œuvres de musique pure, se
+rattachaient pourtant étroitement à l’action, à la fois parce qu’elles
+correspondaient à un spectacle donné, à des évolutions et à des
+mouvements précis, et parce qu’elles avaient, non seulement la
+prétention, mais réellement le pouvoir de communiquer au public
+l’enthousiasme guerrier des héros mis en scène. Rien n’a agi plus
+puissamment sur le public de Lully que ses marches et ses symphonies
+guerrières.
+
+Les Italiens nous cèdent pour les marches et les symphonies guerrières,
+dit La Viéville. Celles qu’ils font, sont moins animées d’un certain feu
+noble et martial, que fougueuses et furieuses.
+
+Ainsi, il ne nie point la _furia_ italienne; il reconnaît même la
+supériorité des symphonies italiennes de tempête et de fureur; et
+l’apologiste de Lully se trouve ici d’accord avec le détracteur de
+Lully, l’abbé Raguenet, qui écrit que «les symphonies italiennes remuent
+avec tant de force les sens, l’imagination et l’âme, que les joueurs de
+violon qui les exécutent ne peuvent s’empêcher d’être transportés et
+d’en prendre la fureur; ils tourmentent leur violon et leur corps, et
+ils s’agitent comme des possédés». Mais, pour la plupart des
+Français,--et leur goût faisait loi dans presque toute
+l’Europe,--c’était là un défaut, et non une qualité. Cette furie
+désordonnée n’avait rien à voir avec la force véritable, faite de
+raison, de volonté et de puissante santé. Cette force vraiment «noble et
+martiale», comme dit La Viéville, semblait aux contemporains de Louis
+XIV se dégager des marches de Lully et de ses symphonies guerrières.
+Elles avaient une renommée européenne. «Quand le prince d’Orange voulut
+une marche pour ses troupes, il eut recours à Lully, qui la lui envoya.»
+Ainsi,--le fait est curieux,--les armées qui marchaient contre la France
+marchaient, comme les armées de France, au son des marches de Lully.
+Encore au XVIIIe siècle, l’abbé Du Bos, qui écrit au temps de Rameau,
+dit que «les bruits de guerre de _Thésée_[322] eussent produit des
+effets fabuleux sur les anciens..... Nous-mêmes, ajoute-t-il, ne
+sentons-nous pas que ces symphonies nous agitent... et agissent sur nous
+à peu près comme les vers de Corneille?...»
+
+Voilà donc tout un côté héroïque du génie de Lully, qui a échappé aux
+ennemis de l’opéra, tels que Boileau, s’obstinant à lui refuser «les
+expressions vraiment sublimes et courageuses». Tout au contraire, la
+vigueur martiale de cette musique a été un des éléments de sa
+popularité.
+
+ * * * * *
+
+Restent les danses, qui sont peut-être de tout l’œuvre de Lully ce qui
+nous échappe le plus: car nous les confondons dans la masse des danses
+anciennes, tandis que les contemporains y voyaient une révolution dans
+la danse; et surtout, nous y voyons de la musique pure, alors que Lully
+écrivait presque toujours de la pantomime dramatique.
+
+Il est à noter que Lully, jusqu’à la fin de sa vie, resta
+essentiellement, dans l’opinion publique, ce qu’il avait été à ses
+débuts: un compositeur de ballets. Jusqu’à la fin, ses ballets furent
+dansés à la cour, et même, contre l’opinion ordinaire, qui veut que le
+Roi ait cessé de danser en public après _Britannicus_, jusqu’à la fin,
+ils furent dansés par le Roi. Dans _l’Eglogue de Versailles_, donnée à
+Versailles en 1685, le Roi, âgé de quarante-six ans, dansa; et que
+dansa-t-il? Une _Nymphe_.
+
+Ce n’était pas seulement le grand public, c’étaient les connaisseurs les
+plus éclairés, comme Muffat, Du Bos, etc., qui regardaient les danses de
+Lully comme son invention la plus originale. Georges Muffat nous a
+laissé de minutieux renseignements sur l’exécution de ces danses, dans
+la deuxième partie de son _Florilegium_, paru en 1698[323]: «La façon
+d’exécuter les airs de danses pour l’orchestre à cordes, dans le style
+du génial Lully, a recueilli les applaudissements et l’admiration du
+monde entier; et, en vérité, elle est d’une si merveilleuse invention
+que c’est à peine si on peut imaginer rien de plus charmant, de plus
+élégant et de plus parfait». Et il les décrit comme un ravissement pour
+l’oreille, les yeux et l’esprit. Il étudie longuement le jeu de
+l’orchestre lullyste, notant sa belle et vigoureuse attaque, la pureté
+du son, l’admirable unité de l’ensemble, la précision rigoureuse du
+rythme, la grâce des ornements, dont il donne la clef, et dont
+l’exactitude d’exécution ne lui semble pas moins indispensable pour la
+musique de Lully, qu’elle ne le semblera plus tard à Couperin pour sa
+propre musique: car, dit Muffat, «les ornements véritablement lullystes
+dérivent de la plus pure source du chant». En résumé, tout y est réuni:
+légèreté, rapidité, vigueur, variété des rythmes, souplesse
+incomparable: une vie, une grâce, une tendresse exquise,--l’absolue
+perfection.
+
+Muffat ne nous parle que de l’exécution instrumentale; il ne nous dit
+rien de l’esprit de ces danses et de la révolution qu’y opéra Lully. Du
+Bos nous vient ici en aide.
+
+Lully anima les danses: ce fut le début de sa réforme[324]. Les
+témoignages s’accordent sur ce point. Ils nous parlent des «airs de
+vitesse», qu’il introduisit à la place des mouvements lents. Le fait a
+pu être discuté; et je crois qu’il faut bien le comprendre. Il n’est pas
+question de prêter à Lully l’invention de formes musicales nouvelles:
+les airs vifs existaient dès le XVIe siècle et n’ont jamais cessé
+d’exister. Mais Lully a réagi contre la tendance, qui régnait de son
+temps, à exécuter les danses trop lentement, du moins pour le théâtre.
+Il n’a créé ni le menuet, ni la gavotte, ni la bourrée, ces danses
+d’origine française, arrivées à la perfection avant lui; mais il en a
+sans doute réchauffé le mouvement: il les dirigeait vite. Il avait
+d’ailleurs une prédilection pour des formes de danses vives et
+saccadées, comme la gigue, le canari, la forlane. Les gens de son temps
+disaient «qu’il faisait de la danse un baladinage». Il ne faut jamais
+oublier, si l’on veut comprendre la musique de Lully, que Lully
+communiquait à l’exécution sa vivacité d’Italien.--Pour ces mouvements
+plus rapides, il fallait des figures de danse nouvelles. «Lully, dit Du
+Bos, fut forcé de composer lui-même les entrées qu’il voulait faire
+danser sur ses airs. Ainsi, les pas et les figures de l’entrée de la
+chaconne de _Cadmus_, parce que Beauchamps, le maître de ballets
+ordinaire, n’entrait point à son gré dans le caractère de cet air de
+violon.»
+
+Mais ce n’était encore rien que d’avoir fait en sorte que les danses
+n’alourdissent pas trop l’action, qu’elles pussent s’y intercaler sans
+trop la ralentir. Lully voulut peu à peu les faire participer a
+l’action.--«Le succès des airs de vitesse, dit Du Bos, l’amena à
+composer des airs vites et caractérisés, c’est-à-dire dont le chant et
+le rythme imitent le goût d’une musique particulière, qu’on imagine
+avoir été propre à certains personnages, en certaines
+circonstances.»--C’était donc un essai de couleur locale, une teinte
+dramatique précise, que Lully s’efforçait de donner à ses danses.
+Ainsi, suivant Du Bos, les airs de violon sur lesquels danse l’Enfer, au
+quatrième acte d’_Alceste_. «Ces airs respirent un contentement
+tranquille et sérieux, et, comme Lully la disait lui-même, _une joie
+voilée_.» Cette belle expression, qui conviendrait aussi aux airs des
+Champs-Élysées de Gluck, s’applique parfaitement à la scène de Lully:
+sauf le rythme, un peu saccadé et anguleux, qui est un des traits
+caractéristiques,--on pourrait dire: physionomiques,--de Lully, cette
+scène a beaucoup de rapports avec les scènes de Gluck sur le même sujet:
+le sentiment musical est à peu près analogue.--Les airs «caractérisés»
+n’expriment pas simplement la joie et la douleur, comme les autres airs;
+ils les expriment, dit Du Bos, «dans un goût particulier et conforme à
+ce caractère que j’appellerais volontiers un caractère personnel».
+Entendez par là qu’ils ne se contentent pas d’une vérité d’expression
+générale, mais qu’ils servent à la psychologie précise d’un caractère ou
+d’une situation dramatique. Là encore, Lully fut obligé de composer
+lui-même les pas et les figures pour ces airs «d’un caractère marqué».
+«Six mois avant de mourir, il fit lui-même le ballet de l’air sur lequel
+il voulait faire danser les Cyclopes de la suite de Polyphème[325].»
+
+Enfin, poursuivant cette transformation du ballet en drame, il en arriva
+des «airs dansés d’une façon caractéristique» aux ballets non dansés, si
+l’on peut dire,--aux pantomimes, «ces ballets presque sans pas de danse,
+écrit Du Bos, mais composés de gestes, de démonstrations, en un mot,
+d’un jeu muet». Ainsi, les ballets funèbres de _Psyché_, ou ceux du
+second acte de _Thésée_, «où le poète introduit des vieillards qui
+dansent». Ainsi, encore, le ballet du quatrième acte d’_Atys_, et la
+première scène du quatrième acte d’_Isis_, «où Quinault fait venir sur
+le théâtre les habitants des régions hyperborées». Ces «demi-chœurs»,
+comme les appelle Du Bos, «ces chœurs, à la façon antique, et qui ne
+parlent pas, étaient exécutés par des danseurs qui obéissaient à Lully,
+et qui osaient aussi peu faire un pas de danse, lorsqu’il le leur avait
+défendu, que manquer à faire le geste qu’ils devaient faire, et à le
+faire dans le temps prescrit». Leurs évolutions ne faisaient pas tant
+penser aux ballets modernes qu’à la tragédie antique. «Il était facile,
+en voyant exécuter ces danses, de comprendre comment la mesure pouvait
+régler le geste sur les théâtres des anciens. L’homme de génie qu’était
+Lully avait conçu par la seule force de son imagination (car il est peu
+probable qu’il ait rien connu des représentations antiques) que le
+spectacle pouvait tirer du pathétique, même de l’action muette des
+chœurs,»--Naturellement, les maîtres de ballet du temps, pas plus que
+les danseurs célèbres, ne comprirent rien à ce que Lully voulait; et il
+lui fallut des hommes nouveaux. Il se servit particulièrement du maître
+de danse d’Olivet, qui organisa avec lui les ballets funèbres
+d’_Alceste_, de _Psyché_, les danses de _Thésée_, les _Songes funestes_
+d’_Atys_, et les _Frileux_ d’_Isis_. «Ce dernier, ballet était composé
+uniquement des gestes et des démonstrations de gens que le froid saisit.
+Il n’y entrait pas un seul pas de notre danse ordinaire.» Les danseurs
+auxquels Lully et d’Olivet avaient recours étaient tous de jeunes gens,
+choisis encore novices, avant d’avoir été déformés par les habitudes du
+métier.
+
+
+
+
+VI
+
+GRANDEUR ET POPULARITÉ DE L’ART DE LULLY
+
+
+Il y avait donc bien des éléments divers dans l’opéra de Lully:
+comédie-ballet, airs de cour, vaudevilles, drame-récitatif, pantomimes,
+danses, symphonies: tout l’ancien et le nouveau mis ensemble. On dirait
+que l’œuvre est hétérogène, si l’on ne pensait qu’aux éléments dont elle
+est formée, et non à l’esprit qui la gouverne. Mais, par l’étonnante
+unité de cet esprit, elle est un bloc, une maçonnerie puissante, où tous
+ces matériaux de toute sorte sont noyés dans le mortier et font partie
+intégrante du monument unique. Et c’est l’ensemble du monument qu’il
+faut surtout admirer chez Lully. Si Lully est grand et mérite de garder
+sa haute place parmi les maîtres de l’art, c’est encore moins comme
+musicien-poète que comme architecte musical: ses opéras sont bien et
+solidement construits. Assurément, ils n’ont pas cette unité organique
+qui est le propre des drames wagnériens et des opéras de notre époque,
+tous plus ou moins issus de la symphonie, et où l’on sent, du
+commencement à la fin, les thèmes grandir et se ramifier, comme un
+arbre. Au lieu de cette unité vivante, c’est une unité morte, une unité
+de logique, d’équilibre entre les parties, de belles proportions: c’est
+de la construction à la romaine; «cela se tient». Que l’on pense aux
+constructions informes de Cavalli, de Cesti, et de tout l’opéra
+vénitien: cet amas d’airs empilés au hasard dans chaque acte, comme dans
+un tiroir où l’on chercherait à faire tenir le plus d’objets possible,
+les uns par-dessus les autres! On comprend que Saint-Evremond, qui n’est
+pas très indulgent pour l’opéra de Lully, ajoute, malgré tout: «Je ne
+ferai pas le déshonneur à Baptiste de comparer les opéras de Venise aux
+siens».--Et pourtant, il y a plus de génie musical dans un bel air de
+Cavalli que dans Lully tout entier; mais le génie de Cavalli se
+gaspille. Lully a la grande qualité de notre siècle classique: il sait
+«ordonner»; il a le sens de l’ordre et de la composition[326].
+
+Ses œuvres se présentent comme des monuments aux grandes lignes nobles
+et nettes. Elles sont précédées d’un majestueux péristyle et d’un
+portique pompeux, aux colonnes robustes et froides: l’ouverture massive,
+et le Prologue allégorique, où se groupent et s’étalent toutes les
+ressources de l’orchestre, des voix et des danses. Parfois, une nouvelle
+ouverture donne accès du péristyle dans le temple même. A l’intérieur de
+l’opéra, un équilibre intelligent règne entre les divers éléments
+d’effet théâtral, entre le «spectacle», d’une part,--et j’entends par là
+le ballet, les airs de concert, le divertissement,--et le drame, d’autre
+part. A mesure que Lully devient plus maître de son œuvre, il tâche non
+seulement d’harmoniser ces éléments divers, mais de les unir, d’établir
+entre eux une certaine parenté. Il réussit, par exemple, dans le
+quatrième acte de _Roland_, à faire sortir l’émotion dramatique du
+divertissement pastoral. Il y a là une noce de village: hautbois,
+chœurs, entrée de pâtres et de pastourelles, duos de concert, danses
+rustiques; et, tout naturellement, en présence de Roland, les pâtres,
+causant entre eux, racontent l’histoire d’Angélique que vient d’enlever
+Médor. Le contraste de ces chants paisibles avec les fureurs de Roland,
+en écoutant ce récit, est d’un grand effet scénique, souvent exploité
+depuis.--De plus, Lully s’efforce habilement d’établir une progression
+dans les effets musicaux et dramatiques, d’un bout à l’autre de l’œuvre.
+Il se souvient sans doute de la critique adressée à _Atys_, «dont le
+premier acte était trop beau»; et il écrit, au terme de sa carrière,
+_Armide_, cette «pièce souverainement belle, dit La Viéville, où la
+beauté croit d’acte en acte. C’est la _Rodogune_ de Lully... Je ne sais
+ce que l’esprit humain pourrait imaginer de supérieur au cinquième
+acte.»--En général, Lully cherche à donner à ses œuvres une conclusion
+aussi sonore et aussi solennelle que possible--chœurs, danses,
+apothéose;--mais il ne craint pas, à l’occasion, de terminer par un solo
+dramatique (comme celui du cinquième acte d’_Armide_ ou du quatrième
+acte de _Roland_), quand la puissance de la situation et du caractère
+est assez forte pour tout emporter[327].
+
+Toutes ses œuvres sont éminemment théâtrales,--sinon toujours
+dramatiques. Lully avait l’instinct de l’effet au théâtre, et on l’a vu,
+à propos de ses symphonies et de ses ouvertures mêmes, dont la
+principale beauté, comme disent Du Bos et Marpurg, est «à leur place».
+Transportées ailleurs, elles perdraient une partie de leur
+signification. J’ajouterai que leur beauté est dans une exactitude
+minutieuse, dans une soumission littérale aux ordres du compositeur.
+Cette musique est si bien faite en vue d’un effet précis qu’elle risque
+de perdre sa force, quand elle est privée de la direction du
+compositeur, qui seul sait exactement l’effet qu’il veut produire. On
+peut appliquer à l’art de Lully ce que Gluck disait de sa propre
+musique:
+
+ La présence du compositeur lui est, pour ainsi dire, aussi
+ nécessaire que le soleil l’est aux ouvrages de la nature: il en est
+ l’âme et la vie; sans lui, tout reste dans la confusion et le
+ chaos...
+
+Aussi est-il certain que le sens de cet art s’est perdu en grande
+partie. Il s’est perdu aussitôt après la mort de Lully, bien que ses
+opéras aient continué d’être joués pendant près d’un siècle. Les plus
+intelligents, convenaient qu’on ne savait plus exécuter sa musique
+depuis qu’il n’était plus là. L’abbé Du Bos écrit:
+
+ Ceux qui ont vu représenter les opéras de Lully, quand il vivait
+ encore, disent qu’ils y trouvaient une expression qu’ils n’y
+ trouvent plus aujourd’hui. Nous y reconnaissons bien les chants de
+ Lully, mais nous n’y retrouvons plus l’esprit qui animait ces
+ chants. Les récits nous paraissent sans âme, et les airs de ballet
+ nous laissent presque tranquilles. La représentation de ces opéras
+ dure aujourd’hui plus longtemps que lorsqu’il les faisait exécuter
+ lui-même, quoiqu’à présent elle devrait durer moins de temps, parce
+ qu’on n’y répète plus bien des airs de violon que Lully faisait
+ jouer deux fois. On n’observe plus le rythme de Lully, que les
+ acteurs altèrent, ou par insuffisance, ou par présomption[328].
+
+Rousseau confirme cette opinion quand il dit, dans sa _Lettre sur la
+musique française_, que «le récitatif de Lully était rendu par les
+acteurs du XVIIe siècle tout autrement qu’on ne faisait maintenant:
+il était plus vif et moins traînant; on le chantait moins et on le
+déclamait davantage». Et, comme Du Bos, il note que la durée de ces
+opéras était devenue beaucoup plus grande que du temps de Lully, «selon
+le rapport unanime de tous ceux qui les ont vus anciennement: aussi,
+toutes les fois qu’on les redonne, est-on obligé d’y faire des
+retranchements considérables».
+
+Il ne faut jamais oublier ce fait qu’il y eut un alourdissement de
+l’exécution musicale entre la mort de Lully et l’avènement de Gluck:
+cela faussa le caractère de la musique de Lully, et ce fut aussi une des
+causes--non la moindre--de l’échec relatif de Rameau.
+
+Quelle était, en effet, la véritable exécution lullyste?--Nous savons,
+par ses contemporains, que «Lully donnait au chanteur une manière de
+réciter, vive sans être bizarre,... le parler naturel[329]»,--que son
+orchestre jouait avec une mesure inflexible, avec une justesse
+rigoureuse, avec une égalité parfaite, avec une délicatesse
+raffinée[330],--que les danses étaient si vives, qu’elles étaient
+traitées de «baladinage».--Mesure, justesse, vivacité, finesse: telles
+sont les caractéristiques que s’accordent à noter les connaisseurs de la
+fin du XVIIe siècle dans le jeu de l’orchestre et des artistes de
+l’Opéra.
+
+Et voici que Rousseau, dans la seconde partie de sa _Nouvelle Héloïse_,
+traite ces mêmes représentations d’opéras de Lully:--pour le chant, de
+mugissements bruyants et discordants,--pour l’orchestre, de charivari
+sans fin, de ronron traînant et perpétuel, sans chant ni mesure, et
+d’une fausseté criante[331],--enfin, pour les danses, de spectacles
+interminables et solennels[332].--Ainsi, manque de mesure, manque de
+justesse, manque de vivacité, et manque de finesse: c’est-à-dire le
+contraire absolu de ce que Lully avait réalisé.
+
+Je crois donc pouvoir conclure que, lorsqu’on juge Lully aujourd’hui, on
+commet la grave erreur de le juger d’après la fausse tradition du
+XVIIIe siècle, qui en avait pris le contrepied: on le rend
+responsable de la lourdeur et de la grossièreté des interprètes
+formés--ou déformés--par ses successeurs.
+
+ * * * * *
+
+En dépit de ce contre-sens (ou, qui sait? peut-être bien à cause de ce
+contre-sens: car la gloire, souvent, repose sur un malentendu), la
+renommée de Lully fut immense. Elle s’étendit dans tous les pays,
+et--chose à peu près peu près unique dans l’histoire de notre
+musique--elle pénétra toutes les classes de la société.
+
+Les musiciens étrangers venaient se mettre à l’école de Lully. «Ses
+opéras, dit La Viéville, ont attiré à Paris des admirateurs italiens qui
+s’y sont installés. Théobalde (Teobaldo di Gatti), qui joue à
+l’orchestre de l’Opéra de la basse de violon à cinq cordes, et qui a
+fait _Scilla_, opéra estimé pour ses belles symphonies, en est
+un.»--Jean-Sigismond Cousser, qui fut l’ami et le conseiller de
+Réinhard Keiser, le génial créateur de l’opéra allemand de Hambourg,
+vint passer, six ans à Paris, à l’école de Lully, et, de retour en
+Allemagne, y transporta la tradition lullyste dans la direction de
+l’orchestre et la composition instrumentale[333]. Georges Muffat resta
+également six ans à Paris; et ce maître admirable subit si fortement
+l’empreinte de Lully, que ses compatriotes lui en faisaient un
+blâme[334]. Joh. Fischer fut copiste de musique aux ordres de Lully. Le
+grave et émouvant Erlebach connut-il aussi personnellement Lully, comme
+on l’a supposé? En tout cas, il fut au courant de son style, et écrivit
+des ouvertures «à la manière française». Eitner a voulu montrer
+l’influence de Lully sur Hændel, et même sur J.-S. Bach[335]. Quant à
+Keiser, nul doute que Lully n’ait été un de ses modèles.--En Angleterre,
+les Stuarts firent tout pour acclimater l’opéra français. Charles II
+essaya vainement de faire venir Lully à Londres; et il envoya à Paris,
+pour se former sous sa direction, Pelham Humphry, un des deux ou trois
+musiciens anglais du XVIIe siècle qui eurent du génie. Humphry mourut
+trop jeune, il est vrai, pour donner toute sa mesure; mais il fut un des
+maîtres de Purcell, qui bénéficia ainsi, indirectement, de
+l’enseignement lullyste.--En Hollande, la correspondance de Christian
+Huygens montre l’attrait qu’exerçait l’opéra de Lully; et l’on a vu que
+le prince d’Orange s’adressait à Lully quand il voulait une marche pour
+ses troupes. «En Hollande et en Angleterre, dit La Viéville, tout est
+plein de chanteurs français.»
+
+En France, l’influence de Lully sur les compositeurs ne se limita pas au
+théâtre; elle s’exerça sur tous les genres de musique. Le livre de
+clavecin de D’Anglebert, en 1689, contient des transcriptions des opéras
+de Lully[336]; et le triomphe de l’opéra contribua sans doute à tourner
+la musique de clavecin vers la peinture des caractères. Le style d’orgue
+ne fut pas moins transformé.
+
+En dehors des musiciens, ce fut une fascination sur les amateurs, sur la
+cour. Quand on feuillette les lettres de Mme de Sévigné, on est surpris,
+non seulement des termes d’admiration que prodigue, à propos de Lully,
+l’exubérante marquise, mais--ce qui est plus frappant--des citations
+qu’elle fait de passages d’opéras. On sent qu’elle en avait la mémoire
+meublée; cependant, elle n’était pas très musicienne; elle représentait
+la moyenne des dilettantes: si donc, à tout instant, des phrases
+d’opéras de Lully chantaient dans sa tête, c’est qu’à tout instant les
+gens du monde les chantaient autour d’elle.
+
+Et en effet, Arnauld, scandalisé par les vers luxurieux de Quinault,
+écrit: «Ce qu’il y a de pis, c’est que le poison de ces chansons
+lascives ne se termine pas au lieu où se jouent ces pièces, mais se
+répand par toute la France, où une infinité de gens s’appliquent à les
+apprendre par cœur, et se font un plaisir de les chanter partout où ils
+se trouvent[337]».
+
+Je ne parlerai pas de la comédie bien connue de Saint-Évremond: _les
+Opera_, qui nous représente «Mlle Crisotine, jeune fille devenue folle
+par la lecture des Opéra», et «M. Tirsolet, jeune homme de Lyon, devenu
+fou par les Opera comme elle».--«Je revins de Paris, dit M. Guillaut,
+environ quatre mois après la première représentation de l’Opéra. Les
+femmes et les jeunes gens savent les Opera par cœur, et il n’y a presque
+pas une maison où l’on n’en chante des scènes entières. On ne parlait
+d’autre chose que de _Cadmus_, d’_Alceste_, de _Thésée_, d’_Atys_. On
+demandait souvent un _Roi de Scyros_, dont j’étais bien ennuyé. Il y
+avait aussi un _Lycas peu discret_, qui m’importunait souvent. _Atys est
+trop heureux_, et _les bienheureux Phrygiens_ me mettaient au
+désespoir.»
+
+La comédie de Saint-Évremond vient, il est vrai, après les premiers
+opéras de Lully, dans le premier engouement. Mais cet engouement se
+maintint:
+
+ Le Français, pour lui seul contraignant sa nature,
+ N’a que pour l’opéra de passion qui dure,
+
+écrivait La Fontaine à De Nyert, vers 1677[338].
+
+Et l’on continua à chanter dans le monde les airs de Lully:
+
+ Et quiconque n’en chante, ou bien plutôt n’en gronde
+ Quelque récitatif, n’a pas l’air du beau monde.
+
+En 1688, La Bruyère, faisant le portrait d’un homme à la mode, dit
+encore:
+
+«Qui saura comme lui chanter à table tout un dialogue de l’opéra, et les
+fureurs de _Roland_ dans une ruelle?»
+
+Il n’y a rien de surprenant, sans doute, à ce que les gens à la mode se
+soient engoués de Lully. Mais ce qui est beaucoup plus remarquable,
+c’est que le grand public et le peuple se soient passionnés pour cette
+musique encore plus que les snobs. La Viéville note les transports du
+public populaire de l’Opéra pour les œuvres de Lully; et il s’étonne de
+la justesse de son goût.--Le peuple a un sens infaillible, assure-t-il,
+pour admirer ce qui est réellement le plus beau dans Lully.
+
+ J’ai vu plusieurs fois à Paris, quand le duo de _Persée_ (au
+ quatrième acte) était bien exécuté, tout le peuple, attentif, être
+ un quart d’heure sans souffler, les yeux fixés sur Phinée et sur
+ Mérope, et, le duo achevé, s’entremarquer l’un à l’autre par un
+ penchement de tête le plaisir qu’il leur avait fait...[339].
+
+Le charme n’était pas rompu, au sortir de l’Opéra. Lully était chanté
+dans les plus humbles maisons,--jusque dans les cuisines, dont il était
+sorti. «L’air d’_Amadis_: _Amour, que veux-tu de moi?_ était chanté, dit
+La Viéville, par toutes les cuisinières de France.»
+
+ Ses chants étaient si naturels et si insinuants, écrit Titon du
+ Tillet, que pour peu qu’une personne eût du goût pour la musique et
+ l’oreille juste, elle les retenait facilement à la quatrième ou
+ cinquième fois qu’elle les entendait; aussi les personnes de
+ distinction et le peuple chantaient la plupart de ses airs
+ d’opéra. On dit que Lully était charmé de les entendre chanter sur
+ le Pont-Neuf et aux coins des rues, avec des paroles différentes de
+ celles de l’Opéra; et comme il était d’une humeur très plaisante,
+ il faisait arrêter quelquefois son carrosse, et appelait le
+ chanteur et le joueur de violon pour leur donner le mouvement juste
+ de l’air qu’ils exécutaient.
+
+On chantait ses airs dans les rues, on les «sonnait» sur les
+instruments, on chantait jusqu’à ses ouvertures, auxquelles on adaptait
+des paroles; beaucoup de ses airs devinrent vaudevilles. Beaucoup de ses
+airs, d’ailleurs, avaient été vaudevilles. Sa musique venait, en partie,
+du peuple, et elle y retournait.
+
+D’une façon générale, on peut dire qu’elle avait plusieurs sources; elle
+était la réunion de plusieurs rivières de musique, sorties de régions
+très diverses; et ainsi, elle se trouva être la langue de tous. C’est un
+rapport de plus entre l’art de Lully et celui de Gluck, formé de tant
+d’affluents. Mais chez Gluck, ces affluents sont de toutes les races:
+Allemagne, Italie, France, voire Angleterre; et, grâce à cette formation
+cosmopolite, il fut un musicien vraiment européen. Les éléments
+constitutifs de la musique de Lully sont presque entièrement
+français,--français de toutes les classes: vaudevilles, airs de cour,
+comédies-ballets, déclamation tragique, etc. Il n’a d’Italien
+véritablement que le caractère. Je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup
+de musiciens aussi français; et il est le seul en France qui ait
+conservé sa popularité pendant tout un siècle. Il continua de régner sur
+l’Opéra après sa mort, comme il avait régné pendant sa vie[340]. De même
+que, de son vivant, il faisait échec à Charpentier[341],--après sa mort,
+il fit échec à Rameau; et il lutta jusqu’à Gluck, jusqu’après Gluck. Son
+règne a été celui de la vieille France et de l’esthétique de la vieille
+France; son règne a été celui de la tragédie française, d’où l’opéra
+était sorti, et qu’au XVIIIe siècle, l’opéra, à son tour, pétrit à sa
+ressemblance. Je comprends qu’on réagisse contre cet art, au nom d’un
+art français plus libre, qui existait avant, et qui aurait peut-être pu
+s’épanouir autrement[342]. Mais il ne faut pas dire, comme on a tendance
+à le faire aujourd’hui, que les défauts de l’art de Lully sont des
+défauts étrangers, italiens, qui ont gêné le développement de la musique
+française[343]. Ce sont des défauts français. Il n’y a pas qu’une
+France: il y en a toujours eu deux ou trois, et perpétuellement en
+lutte. Lully appartient à celle qui, avec les grands classiques, a élevé
+l’art majestueux et raisonnable que le monde entier connaît,--et qui l’a
+élevé aux dépens de l’art exubérant, déréglé, bourbeux, mais plein de
+génie de l’époque précédente. Condamner l’opéra de Lully, comme non
+français, serait s’exposer à proscrire aussi la tragédie de Racine, dont
+cet opéra est le reflet, et qui certes n’est pas plus que lui
+l’expression libre et populaire de la France. C’est la gloire de la
+France que son âme multiple ne se limite pas à un seul idéal; et
+l’essentiel n’est pas que cet idéal soit le nôtre, mais qu’il soit
+grand.
+
+J’ai tâché de montrer dans ces Notes (vue rapide et forcément incomplète
+d’un très vaste sujet) que l’œuvre d’art réalisé par Lully n’est pas
+moins que la tragédie classique et les nobles jardins de Versailles un
+monument durable de la robuste époque qui fut l’été de notre race.
+
+
+
+
+GLUCK
+
+
+
+
+A PROPOS D’«ALCESTE».
+
+
+_Alceste_ ne réussit point, lors de sa première représentation à Paris,
+le 23 avril 1776. Un ami de Gluck, l’imprimeur Corancez, qui le chercha
+dans les coulisses afin de le consoler, nous fait ce curieux récit:
+
+ Je joignis Gluck dans les corridors; je le trouvai plus occupé à
+ chercher la cause d’un événement qui lui paraissait si
+ extraordinaire qu’affecté de ce peu de succès: «Il serait plaisant,
+ me dit-il, que cette pièce tombât; cela ferait époque dans
+ l’histoire du goût de votre nation. Je conçois qu’une pièce
+ composée purement dans le style musical réussisse ou ne réussisse
+ pas: cela tient au goût très variable des spectateurs; je conçois
+ même qu’une pièce de ce genre réussisse d’abord avec engouement, et
+ qu’elle meure ensuite en présence et pour ainsi dire du
+ consentement de ses premiers admirateurs. Mais que je voie tomber
+ une pièce composée tout entière sur la vérité de la nature, et dans
+ laquelle toutes les passions ont leur véritable accent, je vous
+ avoue que cela m’embarrasse. _Alceste, m’ajouta-t-il fièrement, ne
+ doit pas plaire seulement à présent et dans sa nouveauté; il n’y a
+ point de temps pour elle; j’affirme qu’elle plaira également dam
+ deux cents ans, si la langue française ne change point; et ma
+ raison est que j’en ai posé tous les fondements sur la nature, qui
+ n’est jamais soumise à la mode_[344].
+
+Je pensais à ces superbes paroles, en écoutant récemment, à
+l’Opéra-Comique[345], les acclamations enthousiastes qui leur donnaient
+raison, après la scène du temple, aux lignes monumentales, aux passions
+brûlantes et concentrées, coulée en bronze indestructible, _ære
+perennius_,--le chef-d’œuvre, à mon sens, non seulement de la tragédie
+musicale, mais de la tragédie même.
+
+Encore l’effet d’une telle scène, qu’entoure une antique renommée,
+est-il moins saisissant pour nous, parce que plus prévu, que celui du
+second acte. Dans cet acte, plein de contrastes, où parmi les fêtes qui
+célèbrent la guérison d’Admète, Alceste cache ses larmes et sa terreur
+de la mort prochaine, il y a une variété, une abondance mélodique, une
+liberté de forme, un harmonieux mélange de récitatifs poignants, de
+courtes phrases chantées, d’ariettes délicates, d’airs tragiques, de
+danses et de chœurs, dont rien ne saurait dire la vie, la grâce et
+l’eurythmie. Après plus de cent ans, il paraît aussi nouveau qu’au
+premier jour.
+
+Le troisième acte est le moins parfait. Malgré des trouvailles de génie,
+il a le défaut de répéter les situations du second, sans les renouveler
+tout à fait; et le rôle d’Hercule, qui d’ailleurs n’est peut-être pas de
+la main de Gluck[346], est médiocre.
+
+Mais l’œuvre n’en garde pas moins, d’un bout à l’autre, une unité de
+style, une pureté d’art et d’âme, qui sont dignes des plus belles
+tragédies grecques, et évoquent le souvenir de l’incomparable _Œdipe
+Roi_. Encore aujourd’hui, parmi tant d’opéras fades ou pédantesques,
+encombrés de rhétorique bavarde, de lieux communs prétentieux,
+d’amplifications oratoires, de niaiseries sentimentales, qui ne sont pas
+moins insipides que les insupportables jeux d’esprit de l’opéra du
+XVIIIe siècle, antérieur à Gluck,--encore aujourd’hui, _Alceste_
+demeure le modèle du théâtre musical, tel qu’il devrait être,--tel qu’il
+n’a presque jamais été depuis, même chez les plus grands, même chez le
+plus grand: Wagner,--soyons franc: tel qu’il n’a presque jamais été chez
+Gluck lui-même.
+
+_Alceste_ est l’œuvre capitale de Gluck, celle où il a pris le plus
+nettement conscience de sa réforme dramatique, celle où il s’est le plus
+rigoureusement assujetti--plus rigoureusement même que dans _Iphigénie
+en Tauride_, une ou deux scènes exceptées,--à ses principes, que
+démentaient parfois sa nature et sa première éducation. _Alceste_ est
+l’œuvre qu’il a écrite avec le plus de conscience, s’y défendant de tout
+emprunt à ses œuvres précédentes[347], par une exception presque unique
+à sa pratique courante dans ses autres opéras.--C’est l’œuvre qu’il a le
+plus retravaillée dans la suite: car, en réalité, il l’a écrite deux
+fois; et la seconde édition, l’édition française, moins pure à certains
+égards, plus dramatique à d’autres, est en tout cas presque absolument
+différente de la première[348].
+
+Il convient donc de prendre cette «tragédie mise en musique[349]» pour
+type le plus parfait de la pensée de Gluck et de sa réforme dramatique;
+je voudrais en profiter pour examiner à son sujet ce mouvement, qui a
+renouvelé le théâtre musical tout entier. Je voudrais surtout montrer
+combien cette révolution répondait aux vœux de toute l’époque, combien
+elle était fatale: d’où la violence avec laquelle elle fit irruption
+contre tous les obstacles accumulés par la routine.
+
+
+
+
+I
+
+La révolution de Gluck--et c’est ce qui fit sa force--ne fut pas l’œuvre
+du seul génie de Gluck, mais de tout un siècle de pensée. Elle était
+préparée, annoncée, attendue depuis vingt ans par les Encyclopédistes.
+
+On le sait mal en France. Les musiciens et les critiques en sont restés
+chez nous, pour la plupart, à la boutade de Berlioz sur les
+Encyclopédistes:
+
+ O philosophes, prodigieux bouffons! O les bonshommes, les dignes
+ hommes que les hommes d’esprit de ce siècle philosophique, écrivant
+ sur l’art musical sans en avoir le moindre sentiment, sans en
+ posséder les notions premières, sans savoir en quoi il
+ consiste[350]!...
+
+Il a fallu qu’un Allemand, M. Eugen Hirschberg, vînt nous rappeler
+récemment l’importance des «philosophes» dans l’histoire musicale[351].
+
+Ils avaient l’amour de la musique, et plusieurs d’entre eux la
+connaissaient bien. Pour ne parler que de ceux qui prirent la part la
+plus active aux querelles musicales, Grimm, Rousseau, Diderot et
+d’Alembert, tous quatre pratiquaient la musique. Le moins instruit était
+Grimm, qui pourtant ne manquait pas de goût. Il écrivait de petites
+mélodies, il apprécia finement Grétry, il découvrit le talent de
+Cherubini et de Méhul, il fut même un des premiers à deviner le génie de
+Mozart, quand celui-ci n’avait que sept ans. Ce n’est point là si mal
+juger.
+
+Rousseau est assez connu comme musicien. On sait qu’il composa un opéra,
+_les Muses galantes_; un opéra-comique, le trop fameux _Devin du
+Village_; un recueil de romances, _les Consolations des Misères de ma
+Vie_, et un «monodrame», _Pygmalion_, qui fut le premier essai d’un
+genre que Mozart admirait, et que Beethoven, Weber, Schumann, Bizet
+pratiquèrent: «l’opéra sans chanteurs», le mélodrame[352]. Sans attacher
+grande importance à ces ouvrages aimables et médiocres, qui montrent,
+non seulement, comme a dit Grétry, «l’artiste peu expérimenté, auquel le
+sentiment révèle les règles de l’art», mais l’homme qui n’a pas
+l’habitude de penser en musique, et le mélodiste indigent, il faut bien
+reconnaître que Rousseau fut un novateur en musique. Il faut aussi lui
+savoir gré de son _Dictionnaire de Musique_, qui, malgré d’énormes
+erreurs, abonde en idées originales et profondes. Enfin, comment ne pas
+tenir compte de l’opinion qu’avaient de lui Grétry et Gluck? Grétry
+avait une confiance singulière dans son jugement musical, et Gluck a
+écrit de lui, en 1773:
+
+ L’étude que j’ai faite des ouvrages de ce grand homme sur la
+ musique, la lettre entre autres dans laquelle il fait l’analyse du
+ monologue de l’_Armide_ de Lully, prouvent la sublimité de ses
+ connaissances et la sûreté de son goût, et m’ont pénétré
+ d’admiration. Il m’en est demeuré la persuasion intime que, s’il
+ avait voulu donner son application à l’exercice de cet art, il
+ aurait pu réaliser les effets prodigieux que l’antiquité attribue à
+ la musique[353].
+
+
+Diderot ne composait pas, mais il avait des connaissances musicales
+précises. Le célèbre historien anglais de la musique, Burney, qui vint
+le voir à Paris, estimait hautement sa science[354]. Grétry lui
+demandait conseil, et récrivait, jusqu’à trois fois, pour le satisfaire,
+une mélodie de _Zémire et Azor_. Ses œuvres littéraires, ses préfaces,
+son admirable _Neveu de Rameau_, font preuve d’un goût passionné et
+d’une intelligence lumineuse de la musique. Il s’intéressait aux
+recherches d’acoustique musicale[355], et les charmants dialogues
+intitulés _Leçons de Clavecin et Principes d’Harmonie_, bien que signés
+du professeur Bemetzrieder, portent visiblement sa marque, et témoignent
+en tout cas de son instruction.
+
+De tous les Encyclopédistes, D’Alembert fut le plus musicien. Il écrivit
+sur la musique de nombreux ouvrages[356], dont le principal, _Éléments
+de Musique théorique et pratique suivant les Principes de M. Rameau_
+(1752), fut traduit en allemand, dès 1757, par Marpurg, et mérita d’être
+admiré par Rameau lui-même[357], et, de notre temps, par Helmholtz. Non
+seulement il y donne plus de clarté et de relief aux pensées de Rameau,
+souvent confuses, mais il leur donne même parfois une profondeur
+qu’elles n’avaient pas. Nul n’était mieux fait pour comprendre Rameau,
+que plus tard il fut amené à combattre; il serait injuste de le
+considérer comme un «amateur», lui qui était l’ennemi des «amateurs», et
+le premier à railler ceux qui parlent de la musique sans la savoir,
+comme la plupart des Français:
+
+ Chez eux, la musique qu’ils appellent chantante n’est autre chose
+ que la musique commune, dont ils ont eu cent fois les oreilles
+ rebattues; pour eux, un mauvais air est celui qu’ils ne peuvent
+ fredonner, et un mauvais opéra celui dont ils ne peuvent rien
+ retenir.
+
+On peut être certain que D’Alembert devait être particulièrement
+attentif aux nouveautés harmoniques de Rameau, lui qui, dans ses
+_Réflexions sur la Théorie de la Musique_, lues à l’Académie des
+Sciences, met la musique sur la voie de nouvelles découvertes
+harmoniques, et, se plaignant de la pauvreté des modes employés par la
+musique moderne, demande qu’elle s’enrichisse de modes plus nombreux.
+
+Il faut rappeler ces faits, pour montrer que les Encyclopédistes ne se
+sont pas mêlés à la légère, comme on se plaît à le dire, aux guerres
+musicales de leur temps. Au reste, quand ils n’auraient pas eu une
+compétence spéciale en musique, le jugement sincère d’hommes aussi
+intelligents et aussi artistes serait toujours d’un grand poids; ou, si
+on l’écartait, quel jugement mériterait d’être écouté? Ce serait une
+plaisanterie, si la musique récusait l’opinion de tous ceux qui ne sont
+pas du métier. En ce cas, qu’elle s’enferme dans un cénacle, et qu’il
+n’en soit plus question! Un art ne vaut d’être honoré et aimé des hommes
+que s’il est vraiment humain, s’il parle pour tous les hommes, et non
+pour quelques pédants.
+
+Ce fut la grandeur de l’art de Gluck qu’il fut essentiellement humain,
+et même populaire, au sens le plus élevé du mot, comme le réclamaient
+les Encyclopédistes, par opposition à l’art trop
+aristocratique--d’ailleurs génial--de Rameau.
+
+On sait que Rameau, qui avait cinquante ans quand il parvint à faire
+jouer son premier opéra, _Hippolyte et Aricie_, en 1733, fut discuté
+pendant les dix premières années de sa carrière dramatique. Enfin il
+réussit à vaincre, et, vers 1749, à l’époque de _Platée_, qui semble
+avoir réuni tous les suffrages et désarmé ses ennemis même, il était
+regardé par tous comme le plus grand musicien dramatique de l’Europe.
+Mais il ne jouit pas longtemps de ce triomphe: car, trois ans plus tard,
+son autorité était déjà ébranlée; et jusqu’à sa mort, en 1764[358], son
+impopularité dans le monde de la critique ne fit que croître. C’est là
+un fait extraordinaire: car, s’il est malheureusement trop naturel que
+tout génie novateur soit contraint d’acheter le succès par des années,
+souvent par une vie entière de luttes, il est beaucoup plus surprenant
+qu’un génie vainqueur ne garde pas sa victoire, et,--sans qu’on puisse
+l’attribuer à une nouvelle évolution de sa pensée et de son
+style,--qu’il cesse d’être admiré presque aussitôt après l’avoir été. A
+quoi attribuer ce changement d’opinion chez les hommes les plus éclairés
+et les plus artistes de son temps?
+
+Cette hostilité surprend d’autant plus que les Encyclopédistes avaient
+tous commencé par aimer l’opéra français; certains même, passionnément.
+Chose curieuse: celui d’entre eux qui l’avait le plus aimé, c’était
+peut-être Rousseau, qui, avec l’emportement habituel de son tempérament,
+le combattit le plus âprement ensuite[359]. Les représentations des
+petits chefs-d’œuvre de Pergolèse et de l’école napolitaine par les
+Bouffons italiens, en 1752, furent pour lui et pour ses amis un coup de
+foudre[360]. Diderot dit, en propres termes, que l’affranchissement de
+notre musique est dû aux «misérables bouffons». On peut être surpris
+qu’une si petite cause ait produit de si grands effets; et les purs
+musiciens auront peine à comprendre qu’une partitionnette comme la _Sena
+padrona_,--quarante pages de musique, cinq ou six airs à peine, un
+simple dialogue à deux personnages, un orchestre minuscule,--ait suffi à
+tenir en échec l’œuvre puissant de Rameau. Certes il est triste qu’un
+génie volontaire et réfléchi, comme Rameau, ait été supplanté en un jour
+par quelques _intermezzi_ italiens, faciles et sans grandeur. Mais le
+secret de la fascination exercée par ces petites œuvres était dans leur
+naturel, dans leur facilité riante, où rien ne sent l’effort: ce fut un
+soulagement et un enivrement pour tous; et plus le triomphe des Bouffons
+fut disproportionné, plus il montre combien l’art de Rameau était en
+désaccord avec les aspirations intimes de son temps, que les
+Encyclopédistes traduisirent, en y mêlant l’exagération habituelle à
+tout combat[361]. Sans les suivre jusque dans leurs injustices
+passionnées, je voudrais dégager les principes d’esthétique, au nom
+desquels ils menèrent campagne, et qui furent ceux de Gluck.
+
+ * * * * *
+
+Le premier de ces principes est celui qu’exprime le cri de Rousseau:
+«Retournons à la nature!»
+
+«Il faut faire rentrer l’opéra dans la nature», dit
+D’Alembert[362].--Grimm écrit: «Le but de tous les beaux-arts est
+d’imiter la nature».--Et Diderot: «Le genre lyrique ne peut être bon, si
+l’on ne s’y propose point l’imitation de la nature[363]».
+
+Mais quoi! n’était-ce donc pas aussi le dessein de Rameau, qui, dès
+1727, écrivait à Houdart de la Motte: «Il serait à souhaiter qu’il se
+trouvât pour le théâtre un musicien qui étudiât la nature avant que de
+la peindre», et qui, dans son _Traité de l’Harmonie réduite à ses
+Principes naturels_ (1722), disait qu’«un bon musicien doit se livrer à
+tous les caractères qu’il veut dépeindre, et, comme un habile comédien,
+se mettre à la place de celui qui parle»?
+
+Il est vrai. Les Encyclopédistes étaient d’accord avec Rameau sur
+l’imitation de la nature. Mais ils ne l’entendaient pas de la même
+façon. Ils voulaient dire le _naturel_. Ils étaient les représentants du
+bon sens et de la simplicité contre les emphases de l’opéra français, de
+ses chanteurs, de ses exécutants, de ses librettistes et de ses
+musiciens.
+
+Quand on lit leurs critiques, on est frappé d’abord d’un fait: c’est
+qu’elles s’adressent avant tout à l’exécution des œuvres. Rousseau dit
+quelque part[364] que Rameau avait «un peu dégourdi l’orchestre et
+l’opéra, attaqués de paralysie». Mais il faut croire qu’il les avait
+fait tomber dans l’excès contraire: car l’unanimité des critiques
+déclare que l’Opéra était devenu vers 1760 une vocifération continue et
+un vacarme assourdissant. On connaît, l’amusante satire qu’en fait
+Rousseau dans sa _Nouvelle Héloïse_:
+
+ On voit les actrices, presque en convulsion, arracher avec violence
+ des gémissements de leurs poumons, les poings fermés contre la
+ poitrine, la tête en arrière, le visage enflammé, les vaisseaux
+ gonflés, l’estomac pantelant: on ne sait lequel est le plus
+ désagréablement affecté de l’œil ou de l’oreille; leurs efforts
+ font autant souffrir ceux qui les regardent que leurs chants ceux
+ qui les écoutent; et ce qu’il y a de plus inconcevable est que ces
+ hurlements sont presque la seule chose qu’applaudissent les
+ spectateurs. A leurs battements de mains, on les prendrait pour des
+ sourds charmés de saisir par ci, par là quelques sons perçants, et
+ qui veulent engager les acteurs à les redoubler.
+
+
+Quant à l’orchestre, c’est «un charivari sans fin d’instruments, qu’on
+ne peut supporter une demi-heure sans gagner un violent mal de tête». Ce
+sabbat est conduit par un chef d’orchestre, que Rousseau appelle «le
+bûcheron», parce qu’il dépense autant de vigueur à marquer la mesure sur
+son pupitre, à coups de bâton, qu’il en faudrait pour abattre un arbre.
+
+Je ne puis m’empêcher de rappeler ces impressions d’un contemporain de
+Rameau, quand je lis certaines appréciations de M. Claude Debussy (qui
+depuis, ont fait fortune), opposant à la façon pompeuse et à la lourdeur
+de Gluck la manière simple et nuancée de Rameau, «cette œuvre faite de
+tendresse délicate et charmante, d’accents justes», sans exagération,
+sans fracas, «cette clarté, ce précis, ce ramassé dans la forme[365]».
+Je ne sais si M. Debussy a raison; mais, en ce cas, l’œuvre de Rameau
+telle qu’il la sent, telle qu’on la sent aujourd’hui, n’a plus aucun
+rapport avec celle qu’on entendait au XVIIIe siècle. Si caricaturale
+que soit la peinture de Rousseau, elle ne fait que grossir les traits
+saillants du spectacle; et jamais les partisans ou les ennemis de Rameau
+ne l’ont caractérisé, de son temps, par la douceur, par la discrétion du
+sentiment, par la demi-teinte, mais par la grandeur, vraie ou fausse,
+sincère ou emphatique. Il était entendu qu’il fallait pour ses plus
+beaux airs,--_Pâles flambeaux_, _Dieu du Tartare_, etc.,--comme dit
+Diderot, «des poumons, un grand organe, un volume d’air». Aussi, je suis
+convaincu que ceux qui l’admirent le plus aujourd’hui eussent été des
+premiers à réclamer, avec les Encyclopédistes, une réforme de
+l’orchestre, des chœurs, du chant, du jeu, de l’exécution musicale et
+dramatique.
+
+Mais ce n’était rien encore, et il y avait une réforme bien plus
+urgente: celle du poème d’opéra. Ceux qui louent l’opéra de Rameau
+ont-ils eu le courage de lire les poèmes sur lesquels il s’évertua?
+Connaissent-ils bien ce Zoroastre, «instituteur des mages», roucoulant
+en quatre pages de vocalises eu triolets:
+
+ _Aimez-vous, aimez-vous sans cesse. L’amour va lancer tous ses
+ traits, l’amour va lancer, va lancer, l’amour va lancer, va lancer,
+ va lancer, l’amour va lancer, va lancer tous ses traits..._
+
+Que dire des aventures romanesques de Dardanus pris pour Isménor, et de
+ces tragédies mythologiques, égayées si à propos par des rigaudons, des
+passe-pieds, des tambourins et des musettes, d’ailleurs charmants, mais
+qui justifient le mot de Grimm:
+
+ L’opéra français est un spectacle où tout le bonheur et tout le
+ malheur des personnages consiste à voir danser autour d’eux...
+
+ou le passage de Rousseau:
+
+ La manière d’amener les ballets est simple: si le prince est
+ joyeux, on prend part à sa joie, et l’on danse; s’il est triste, on
+ veut l’égayer, et l’on danse. Mais il y a bien d’autres sujets de
+ danses; les plus graves actions de la vie se font en dansant. Les
+ prêtres dansent, les soldats dansent, les dieux dansent, les
+ diables dansent; on danse jusque dans les enterrements; et tout
+ danse à propos de tout.
+
+Le moyen de prendre au sérieux ces absurdités! Et je ne parle point du
+style, de cette pléiade de poètes insipides, qui se nomment l’abbé
+Pellegrin, Autreau, Ballot de Sauvot, Le Clerc de La Bruère, Cahusac, De
+Mondorge, et--le plus grand--Gentil-Bernard!
+
+ Jamais les personnages de l’opéra ne disent ce qu’ils devraient
+ dire. Les deux acteurs parlent ordinairement en maximes et en
+ sentences, opposent madrigal à madrigal; et, quand ils ont dit
+ chacun deux ou trois couplets, il faut que la scène finisse et que
+ la danse commence; sans quoi nous péririons d’ennui[366].
+
+Comment des gens de goût et de grands écrivains, comme les
+Encyclopédistes, n’eussent-ils pas été révoltés par la pompe stupide de
+ces poètes, dont la niaiserie, tout récemment encore, à la reprise
+d’_Hippolyte et Aricie_, accablait le public de notre grand Opéra? (Et
+Dieu sait pourtant qu’il n’est pas difficile en fait de poésie!)...
+Comment n’eussent-ils pas poussé un soupir de soulagement, en entendant
+les petites œuvres italiennes, dont les _libretti_ ne sont pas moins
+naturels que la musique[367]:
+
+Quoi! ils ont cru qu’on nous accoutumerait à l’imitation des accents de
+la passion, et que nous conserverions notre goût pour les _vols_, les
+_lances_, les _gloires_, les _triomphes_, les _victoires_! Va-t’en voir
+s’ils viennent, Jean!... Ils ont imaginé qu’après avoir mêlé ses larmes
+aux pleurs d’une mère qui se désole sur la mort de son fils, on ne
+s’ennuyerait pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs
+petits madrigaux doucereux, qui ne marquent pas moins le mauvais goût du
+poète que la misère de l’art qui s’en accommode? Je t’en réponds, tarare
+ponpon[368].
+
+On dira que ces critiques n’ont rien à voir avec la musique. Mais le
+musicien est toujours responsable des livrets qu’il accepte; et la
+réforme de l’opéra n’était possible que du jour où l’on aurait accompli
+la réforme poétique et dramatique. Pour cela, il fallait un musicien qui
+eût l’intelligence, non seulement de la musique, mais de la poésie.
+Rameau ne l’avait point. Dès-lors, ses efforts pour «imiter la nature»
+étaient vains. Comment faire de la musique vraie sur des poèmes faux? On
+citera d’admirables musiques, écrites sur des livrets stupides, comme
+_la Flûte enchantée_ de Mozart. Mais la seule ressource, en ce cas, est
+de faire comme Mozart: d’oublier le livret, et de s’abandonner au rêve
+musical. Les musiciens comme Rameau procèdent tout autrement: ils
+prétendent s’attacher scrupuleusement au texte. Qu’arrive-t-il? Plus ils
+s’efforcent de le traduire avec exactitude, plus ils partagent sa
+fortune, et se condamnent à être faux, lorsque le texte est faux. De là,
+tour à tour, chez Rameau, des pages sublimes, quand la situation prète à
+l’émotion tragique, et d’interminables scènes, ennuyeuses à périr, même
+si les récitatifs sont justes et intelligents, parce que les dialogues
+qu’ils expriment sont d’une niaiserie mortelle.
+
+Enfin, si les Encyclopédistes étaient d’accord avec Rameau pour poser
+comme principe du drame musical l’expression de la nature, ils se
+séparaient de lui sur la façon d’appliquer ce principe. Il y avait dans
+le génie de Rameau un excès de science et de raison, qui les choquait
+eux-mêmes. Rameau possède à un degré supérieur les qualités et les
+défauts français: c’est un artiste profondément intellectuel; il a un
+goût marqué pour les théories et les généralisations; même dans ses
+études les plus pénétrantes des passions, c’est la passion _in
+abstracto_ qu’il étudie beaucoup plus que les hommes vivants. Il opère à
+la manière classique du XVIIe siècle[369]. Son besoin de
+classifications claires l’entraîne à des catalogues d’accords et de
+modes expressifs, qui ressemblent aux catalogues d’expressions
+physionomiques dressés par Lebrun, au temps de Louis XIV. Il vous dira,
+par exemple:
+
+ Le mode majeur, pris dans l’octave des notes _ut_, _ré_ ou _la_,
+ convient aux chants d’allégresse et de réjouissance; dans l’octave
+ des notes _fa_ ou _si bémol_, il convient aux tempêtes, aux furies
+ et autres sujets de cette espèce. Dans l’octave des notes _sol_ ou
+ _mi_, il convient également aux chants tendres et gais; le grand et
+ le magnifique ont encore lieu dans l’octave des notes _ré_, _la_ ou
+ _mi_.--Le mode mineur, pris dans l’octave de _ré_, _sol_, _si_ ou
+ _mi_, convient à la douceur et à la tendresse; dans l’octave de
+ _ut_ ou _fa_, à la tendresse et aux plaintes; dans l’octave de _fa_
+ ou si _bémol,_ aux chants lugubres. Les autres tons ne sont pas
+ d’un grand usage[370].
+
+Et si ces remarques montrent une claire analyse des sons et des
+émotions, elles montrent aussi l’esprit abstrait et généralisateur qui
+procède à ces observations. La nature, qu’il veut soumettre et
+simplifier, lui donne constamment le démenti. Il est trop évident que le
+premier morceau de la _Symphonie pastorale_, qui est en _fa majeur_, ne
+présente ni tempêtes, ni furies d’aucune sorte; et que le premier
+morceau de la _Symphonie en ut mineur_ de Beethoven est insuffisamment
+caractérisé par la tendresse et par la plainte. Mais ce ne sont pas ces
+erreurs de détail qui importent. Le plus grave, c’est la tendance que
+marque l’esprit de Rameau à substituer à l’observation directe et sans
+cesse renouvelée de la nature vivante, qui change constamment, des
+formules abstraites, assurément intelligentes, mais invariables, des
+sortes de canons auxquels la nature doit se ramener. Il est dominé par
+ses idées et il les impose à son observation et à son style. Il croit
+trop à l’esprit, trop à l’art, trop à la musique en soi, à l’instrument
+qu’il manie, à la forme extérieure. Il manque souvent de naturel, et
+même il en fait bon marché. Sa juste fierté des géniales découvertes
+qu’il a accomplies dans la science de la musique l’entraîne à faire la
+part un peu trop belle à la science aux dépens de la «sensibilité
+naturelle»,--comme on disait alors;--et les Encyclopédistes ne devaient
+pas laisser tomber sans réplique l’assertion que «la mélodie provient de
+l’harmonie, qu’elle n’a qu’une part subordonnée dans la musique, et ne
+donne à l’oreille qu’un léger et stérile agrément, et que tandis qu’une
+belle succession harmonique se rapporte directement à l’âme, le chant ne
+passe pas le canal de l’oreille[371]».
+
+On entend assez ce que le mot «âme» signifie ici pour Rameau:
+c’est-à-dire l’intelligence; et l’on doit admirer ce haut
+intellectualisme, si français, et du grand siècle; mais on doit
+comprendre aussi que les Encyclopédistes, qui, sans être musiciens de
+profession, sentaient passionnément la musique et croyaient à la chanson
+populaire, à la mélodie spontanée, à «ces accents naturels de la voix,
+qui passent jusqu’à l’âme», aient été prévenus contre de telles
+doctrines, et qu’ils aient jugé avec une sévérité excessive l’importance
+non moins excessive, à leur sens, donnée aux harmonies compliquées, aux
+«accompagnements travaillés, confus, trop chargés», comme dit Rousseau.
+Cette richesse d’harmonies est justement ce qui séduit en Rameau les
+musiciens d’aujourd’hui. Mais, outre que les musiciens--et je reviens
+là-dessus--ne sont pas les seuls juges de la musique, qui doit
+s’adresser à tous les hommes, il ne faut pas oublier les conditions de
+l’opéra d’alors, et ce maladroit orchestre, incapable de rendre les
+nuances, qui forçait les chanteurs à crier les phrases de demi-teinte,
+et en faussait tout le caractère. Quand Diderot et D’Alembert revenaient
+avec tant d’insistance sur la nécessité d’accompagnements doux, «à
+demi-jeu»,--«car la musique, disaient-ils, est un discours qu’on veut
+écouter»,--ils réagissaient contre les exécutions uniformément bruyantes
+de leur temps, où les _crescendo_ et _decrescendo_ étaient à peu près
+inconnus.
+
+On voit que les Encyclopédistes réclamaient une triple réforme:
+
+Réforme du jeu, du chant, de l’exécution musicale.
+
+Réforme des poèmes d’opéra.
+
+Réforme du drame musical lui-même, que Rameau, tout en accroissant
+prodigieusement la richesse expressive de la musique, avait peu changé.
+Car, s’il nota avec grandeur et avec vérité certaines émotions
+tragiques, il ne s’occupa guère de ce qui est l’essence du drame:
+l’unité et la progression dramatique. Il n’y a pas un de ses opéras qui
+vaille comme œuvre de théâtre l’_Armide_ de Lully[372]. Or, c’est
+toujours à ce point de vue que se placent ses adversaires; et, en ceci,
+ils ont raison: le réformateur du théâtre musical était encore à venir.
+
+Ils l’attendaient. Ils le prophétisaient. Ils croyaient à une rénovation
+prochaine de l’opéra français. Ils y préludèrent par la création de
+l’opéra-comique, à laquelle ils ont contribué. Rousseau avait donné
+l’exemple, en 1753, avec son _Devin du Village_. Quelques années après,
+débutent Duni avec _le Peintre amoureux de son Modèle_ (1757), Philidor
+avec _Blaise le Savetier_ (1759), Monsigny avec _les Aveux indiscrets_
+(1759), enfin Grétry avec _le Huron_ (1768),--Grétry, qui est vraiment
+l’homme des Encyclopédistes, leur ami à tous et leur disciple, «le
+Pergolèse français», comme l’appelait Grimm, le type du musicien
+dramatique opposé à Rameau: d’un art un peu sec, pauvre et menu, mais
+clair, d’une observation spirituelle, avec une déclamation calquée sur
+le parler naturel, et un mélange d’ironie et de fine émotion. La
+fondation de l’opéra-comique français fut le premier résultat de la
+polémique musicale des Encyclopédistes.--Mais il y a plus, et ils
+contribuèrent aussi à la révolution qui s’accomplit peu après dans
+l’opéra.
+
+Jamais ils n’avaient eu l’idée, en combattant l’opéra français, de le
+détruire. Cette idée avait pu être celle de l’Allemand Grimm et du
+Suisse Rousseau. Mais Diderot et D’Alembert, si Français, ne songeaient
+qu’à préparer la victoire de notre opéra, en lui faisant prendre
+l’initiative d’une réforme mélodramatique. D’Alembert, qui professa
+toujours que les Français, «au génie mâle, hardi et fécond», pouvaient
+avoir une bonne musique, dit que «si l’opéra français fait les réformes
+nécessaires, il peut être le maître de l’Europe[373]». Il était
+convaincu de l’imminence d’une révolution musicale, et de l’explosion
+d’un art nouveau. En 1777, dans ses _Réflexions sur la Théorie de la
+Musique_, il écrit:
+
+ Aucune nation peut-être n’est plus propre en cet instant que la
+ nôtre à faire et à recevoir ces nouveaux essais d’harmonie. Nous
+ renonçons à notre vieille musique pour en prendre une autre. Nos
+ oreilles ne demandent qu’à s’ouvrir à des impressions nouvelles;
+ elles en sont avides; et la fermentation même s’y joint déjà dans
+ plusieurs têtes. Pourquoi n’espérerait-on pas de ces circonstances
+ et de nouveaux plaisirs et de nouvelles vérités?
+
+Mais bien avant ces lignes, contemporaines de l’arrivée de Gluck à
+Paris, dès 1757, près de vingt ans avant cette arrivée, et cinq ans
+avant que Gluck entreprît sa réforme, avec l’_Orfeo_, joué à Vienne en
+1762, Diderot l’annonçait déjà dans ses pages prophétiques du _Troisième
+Entretien sur le Fils naturel_. Il y appelle le réformateur de l’opéra:
+
+ Qu’il se montre, l’homme de génie qui doit placer la véritable
+ tragédie, la véritable comédie sur le théâtre lyrique!
+
+Il ne s’agit pas seulement d’une réforme de la musique; il s’agit d’une
+réforme du théâtre:
+
+ Ni les poètes, ni les musiciens, ni les décorateurs, ni les
+ danseurs n’ont encore une idée véritable de leur théâtre.
+
+Il faut que tout, poème, musique et danse, concoure à l’action
+dramatique. Il faut qu’un grand artiste, un grand poète qui serait aussi
+un grand musicien, réalise l’unité de l’œuvre d’art, produit de tant
+d’arts différents.
+
+Et Diderot montre, par des exemples, comment un beau texte dramatique
+pourrait être traduit par un musicien,--«j’entends l’homme qui a le
+génie de son art; c’est un autre que celui qui ne sait qu’enfiler des
+modulations et combiner des notes». Or ces exemples sont précisément
+choisis dans _Iphigénie en Aulide_, que Gluck prendra, quelques années
+plus tard, pour sujet de son premier opéra français:
+
+Clytemnestre, à qui l’on vient d’arracher sa fille pour l’immoler, voit
+le couteau du sacrificateur levé sur son sein, son sang qui coule, un
+prêtre qui consulte les dieux dans son cœur palpitant. Troublée de ces
+images, elle s’écrie:
+
+... O mère infortunée!
+ De festons odieux ma fille couronnée
+ Tend la gorge aux couteaux par son père apprêtés!
+ Calchas va dans son sang... Barbares! arrêtez!
+ C’est le pur sang du dieu qui lance le tonnerre...
+ J’entends gronder la foudre et sens trembler la terre.
+ Un dieu vengeur, un dieu fait retentir ces coups.
+
+Je ne connais, ni dans Quinault, ni dans aucun poète, des vers plus
+lyriques, ni de situation plus propre à l’imitation musicale. L’état de
+Clytemnestre doit arracher de ses entrailles le cri de la nature; et le
+musicien le portera à mes oreilles dans toutes ses nuances. S’il
+compose ce morceau dans le style simple, il se remplira de la douleur,
+du désespoir de Clytemnestre; il ne commencera à travailler que quand il
+se sentira pressé par les images terribles qui obsédaient Clytemnestre.
+Le beau sujet pour un récitatif obligé, que les premiers vers! Comme on
+en peut couper les différentes phrases par une ritournelle plaintive!
+Quels caractères ne peut-on pas donner à cette symphonie! Il me semble
+que je l’entends... Elle me peint la plainte, la douleur, l’effroi,
+l’horreur, la fureur.--L’air commence à: «Barbares, arrêtez!» Que le
+musicien me déclame ce «Barbares», cet «Arrêtez!» en tant de manières
+qu’il voudra; il sera d’une stérilité bien surprenante, si ces mots ne
+sont pas pour lui une source inépuisable de mélodies[374]. Qu’on
+abandonne ces vers à Mlle Dumesnil. C’est sa déclamation que le musicien
+doit imaginer et écrire...
+
+Voici un autre morceau, dans lequel le musicien ne montrera pas moins de
+génie, s’il en a, et où il n’y a ni lance, ni victoire, ni tonnerre, ni
+vol, ni gloire, ni aucune de ces expressions qui feront le tourment d’un
+poète, tant qu’elles seront l’unique et pauvre ressource du musicien.
+
+ _Récitatif obligé:_
+
+ Un prêtre, environné d’une foule cruelle...
+ Portera sur ma file... (_sur ma fille!_) une main criminelle...
+
+ _Air_:
+
+ Non, je ne l’aurai point amenée au supplice,
+ Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice!... etc.
+
+Ne croit-on pas entendre déjà une scène de Gluck?
+
+Mais Diderot n’était pas le seul à indiquer au réformateur futur le
+sujet d’_Iphigénie en Aulide_. La même année, en mai 1757, _le Mercure
+de France_ publiait une traduction française de l’_Essai sur l’Opéra_,
+du comte Algarotti[375], où ce grand seigneur artiste, en relations avec
+Voltaire et les Encyclopédistes, avait inséré un livret d’_Iphigénie en
+Aulide_, qu’il proposait comme exemple[376]; et son traité tout entier
+annonçait à chaque page, comme l’a remarqué M. Charles Malherbe[377],
+les principes exprimés par Gluck dans sa préface d’_Alceste_.
+
+Il est plus que probable que Gluck connaissait le livre d’Algarotti. Il
+est possible qu’il ait connu aussi le passage que j’ai cité de Diderot.
+Les écrits des Encyclopédistes se répandaient par toute l’Europe, et
+Gluck s’y intéressait. Il lisait, en tout cas, l’esthéticien viennois J.
+von Sonnenfels, qui reproduisait leurs idées; il était nourri de leur
+esprit; il fut le poète-musicien que tous ils pressentaient. Tous les
+principes qu’ils posaient, il les appliqua. Toutes les réformes qu’ils
+réclamaient, il les exécuta. Il réalisa l’unité du drame musical, fondé
+sur l’observation de la nature, le récitatif calqué sur les inflexions
+de la parole tragique, la mélodie expressive qui parle directement à
+l’âme, le ballet dramatique, la réforme de l’orchestre et du jeu des
+acteurs. Il fut l’instrument de la révolution dramatique, que les
+philosophes préparaient depuis vingt ans.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+La figure de Gluck nous est connue par de beaux portraits de l’époque:
+le buste de Houdon, une peinture de Duplessis, et par divers portraits
+écrits: notes prises en 1772, par Burney, à Vienne; en 1773, par
+Christian von Mannlich, à Paris; en 1782 ou 1783, par Reichardt, à
+Vienne.
+
+Il était grand, gros, très fort, corpulent sans être obèse, de charpente
+ramassée et musculeuse. Une tête ronde. Un visage large, rouge,
+fortement marqué de la petite vérole. Des cheveux bruns, poudrés. Des
+yeux gris, petits, enfoncés, mais extrêmement brillants; le regard
+intelligent et dur. Il avait les sourcils relevés, le nez gros, les
+joues, le menton et le cou forts. Certains de ces traits rappellent un
+peu Beethoven et Hændel. Quand il chantait, il avait peu de voix, et
+rauque, mais très expressive. Au clavecin, il jouait d’une façon
+violente et rude, tapant sur l’instrument, mais lui faisant rendre des
+effets d’orchestre.
+
+Dans la société, il prenait d’abord un ton guindé et solennel. Mais,
+tout de suite, il s’emportait. Burney, qui vit Hændel et Gluck, les
+rapproche pour le caractère: «Gluck, dit-il, est d’une humeur aussi
+sauvage que l’était Hændel, dont on sait que tout le monde avait peur».
+Il était libre et irritable, et ne pouvait s’habituer aux règles de la
+société. Il appelait crûment les choses par leur nom, et, d’après
+Christ. von Mannlich, à son premier voyage à Paris, il scandalisait
+vingt fois par jour ceux qui l’approchaient. Il était insensible aux
+flatteries, mais il admirait ses propres œuvres avec enthousiasme. Cela
+ne l’empêchait point de se juger exactement. Il aimait un petit nombre
+de gens: sa femme, sa nièce, ses amis, mais sans démonstrations de
+tendresse, sans rien de la sensiblerie du temps; il avait toute
+exagération en horreur, et ne flattait pas les siens. Il était jovial,
+bonhomme, joyeux après boire. Au reste, grand buveur et robuste mangeur;
+il le fut jusqu’à l’apoplexie finale. Il ne jouait pas l’idéaliste. Il
+ne se faisait d’illusion ni sur les hommes ni sur les choses. Il aimait
+l’argent, et ne s’en cachait pas. Il avait une forte dose d’égoïsme,
+«surtout à table, dit Christ. von Mannlich, où il croyait avoir un droit
+naturel aux meilleurs morceaux».
+
+En somme, un rude homme, nullement homme du monde, sentimental en rien,
+voyant la vie comme elle est, et fait pour y lutter, pour foncer sur les
+obstacles, comme un sanglier, à coups de boutoir.
+
+Si l’on ajoute qu’il avait une intelligence peu commune en dehors de son
+art, qu’il aurait pu être en littérature un artiste non médiocre, s’il
+l’avait voulu[378], et qu’il se servait de sa plume avec une verve
+ironique et âpre, qui écrasa les critiques de Paris et pulvérisa La
+Harpe, on sent combien il était fait pour un rôle de combat et de
+révolution. Et, vraiment, il y avait en lui du Révolutionnaire avant la
+lettre, de l’esprit républicain, qui n’admet aucune supériorité, hors
+celle de l’esprit. A peine arrivé à Paris, il traita la cour et la
+société parisienne, comme jamais artiste n’avait encore eu le courage de
+le faire. Lors de la première de son _Iphigénie en Aulide_, au dernier
+moment, quand le roi, la reine, toute la cour, étaient invités, il
+déclara que la représentation n’aurait pas lieu, et la fit remettre, en
+dépit des usages et des observations, parce qu’il ne trouvait pas les
+chanteurs assez prêts. Il s’attira une affaire avec le prince d’Hénin,
+qu’il avait rencontré dans un salon, et qu’il ne s’était pas donné la
+peine de saluer, parce que, dit-il, «l’usage en Allemagne est de ne se
+lever que pour les gens qu’on estime». Et--signe des temps--rien ne put
+le faire céder: bien plus, ce fut le prince d’Hénin qui dut aller faire
+visite à Gluck... Il se laissait faire la cour par les courtisans. A ses
+répétitions, où il se mettait à l’aise, en bonnet de nuit, et sans
+perruque, il se faisait rhabiller par les grands seigneurs: c’était à
+qui lui présenterait son surtout, sa perruque. Il appréciait la duchesse
+de Kingston, parce qu’elle avait dit que «le génie annonçait
+ordinairement une âme forte et libre».
+
+A tous ces traits, on reconnaît l’homme des Encyclopédistes, l’artiste
+ombrageux, jaloux de sa liberté, le révolutionnaire à la Rousseau, le
+génie plébéien.
+
+Où cet homme avait-il puisé cette vigoureuse indépendance morale? D’où
+sortait-il?--Du peuple, et de la misère, d’une lutte acharnée,
+prolongée, contre la misère.
+
+Il était fils d’un garde-chasse de Franconie[379]. Né au milieu des
+bois, il y passa son enfance à vagabonder librement, pieds nus, en plein
+hiver; dans les immenses forêts du prince Kinsky et du prince Lobkowitz,
+il se pénétra de ces impressions de nature dont tout son œuvre a gardé
+le parfum[380]. Sa jeunesse fut difficile; il gagna péniblement sa vie.
+A vingt ans, lorsqu’il allait étudier à Prague, il devait chanter dans
+les villages, le long de sa route, pour payer son écot, ou bien il
+faisait danser les paysans, au son de son violon. Malgré la protection
+de quelques grands seigneurs, sa vie resta incertaine et gênée,
+jusqu’après trente-cinq ans, jusqu’à son riche mariage, en 1750. On le
+voit, avant cette date, errer sans poste fixe, sans situation, à travers
+l’Europe. A trente-cinq ans, lorsqu’il a déjà écrit quatorze opéras, il
+s’exhibe en Danemark, comme virtuose, et donne des concerts...
+d’harmonica[381].
+
+A cette vie errante et difficile, il dut deux choses: son énergie
+populaire, cette volonté rudement trempée, qui frappe d’abord en
+lui,--et aussi, grâce à ses voyages de Londres à Naples, et de Dresde à
+Paris, une connaissance de la pensée et de l’art de toute l’Europe, un
+esprit largement encyclopédique.
+
+Voilà notre homme. Voilà la formidable machine de guerre qui allait se
+trouver lancée contre toutes les routines de l’opéra français du
+XVIIIe siècle. A quel point il était le musicien souhaité par les
+Encyclopédistes, on en jugera par un triple fait. Les préférences des
+Encyclopédistes en musique s’adressaient, comme on l’a vu, à l’opéra
+italien, dont le charme avait détaché la France de Rameau;--à la
+mélodie, à la romance chère à Rousseau;--et à l’opéra-comique français,
+qu’ils avaient contribué à fonder. Or, c’est précisément à cette triple
+école de l’opéra italien, de la romance ou du _Lied_, et de
+l’opéra-comique français, que Gluck s’était formé; c’est d’elle qu’il
+sortait, quand il vint commencer sa révolution à Paris. On ne peut rien
+voir de plus opposé à l’art de Rameau.
+
+ * * * * *
+
+C’est peu de dire que Gluck était rompu à l’art musical italien, qu’il
+était un italianisant. Il fut, pendant la première moitié de sa vie, un
+musicien italien. Le fond musical est chez lui tout italien. A
+vingt-deux ans, _Kammermusicus_ du prince lombard Melzi, il le suit à
+Milan, où, pendant quatre ans, il étudie sous la direction de G.-B.
+Sammartini, un des créateurs de la symphonie d’orchestre. Son premier
+opéra, _Artaserse_, sur un poème de Métastase, est joué à Milan en 1741.
+Dès lors se déroule une suite de trente-cinq cantates dramatiques,
+ballets et opéras italiens[382]; italiens, avec tous les caractères de
+l’italianisme musical, avec des airs _da capo_, des vocalises, et toutes
+les concessions que les compositeurs d’alors devaient faire aux
+virtuoses. Dans une pièce de circonstance, jouée à Dresde en 1747, _Le
+Nozze d’Ercole e d’Ebe_, le rôle d’Hercule était écrit pour un soprano,
+et fut chanté par une femme. Impossible d’être plus italien, italien
+jusqu’à l’absurde.
+
+On ne peut dire que cet italianisme de Gluck ait été une erreur de
+jeunesse, qu’il répudia ensuite. Certains des plus beaux airs de ses
+opéras français sont des airs de cette période italienne, qu’il a repris
+sans y rien changer. M. Alfred Wotquenne a publié un _Catalogue
+thématique des œuvres de Gluck_[383], où l’on peut suivre exactement
+tous ces emprunts. Dès son cinquième opéra, _Sofonisba_ (1744), nous
+voyons poindre le duo fameux d’Armide et d’Hidraot. Dès _Ezio_ (1750)
+s’épanouit l’air délicieux d’Orphée aux Champs-Élysées. L’admirable
+chant d’_Iphigénie en Tauride_: _O malheureuse Iphigénie!_ n’est autre
+qu’un air de _la Clemenza di Tito_ (1752). Un air de _la Danza_ (1755)
+reparaît textuellement, avec d’autres paroles, dans le dernier opéra de
+Gluck: _Écho et Narcisse_. Le ballet des Furies, au second acte
+d’_Orphée_, avait déjà figuré dans le très beau ballet de _Don Juan_,
+écrit par Gluck en 1761. _Telemacco_ (1765), le meilleur de ces opéras
+italiens, a fourni l’air magnifique d’Agamemnon, au début d’_Iphigénie
+en Aulide_, et une quantité d’airs de _Pâris et Hélène_, d’_Armide_ et
+d’_Iphigénie en Tauride_. Enfin, la célèbre scène de la Haine, dans
+_Armide_, est entièrement bâtie sur des fragments de huit opéras
+italiens différents!--Il est donc évident que la personnalité de Gluck
+était déjà pleinement formée dans ses œuvres italiennes, et qu’il n’y a
+pas à établir de distinction tranchée entre sa période italienne et sa
+période française. Celle-ci est la suite naturelle de l’autre: elle ne
+la renie en rien.
+
+Il ne faudrait même pas croire que la révolution du drame lyrique, qui a
+immortalisé son nom, date de son arrivée à Paris. Il la prépare dès
+1750, dès cette époque heureuse où un nouveau voyage en Italie, et
+peut-être son amour pour Marianne Pergin, qu’il épouse cette année-là,
+produisent en lui une floraison nouvelle de musique. Déjà il conçoit le
+projet d’essayer sur l’opéra italien ses idées naissantes de réforme
+dramatique; il s’efforce de lier et de développer l’action, d’y mettre
+de l’unité, de rendre le récitatif dramatique et vrai, d’imiter la
+nature. On ne doit pas oublier que l’_Orfeo ed Euridice_ de 1762 et
+l’_Alceste_ de 1767 sont des opéras italiens,--«le nouveau genre d’opéra
+italien», comme dit Gluck[384],--et que le principal mérite de cette
+invention appartient, de son aveu même, à un Italien, Raniero da
+Calsabigi, de Livourne, l’auteur des poèmes, qui avait plus clairement
+que lui-même l’idée de la réforme dramatique à accomplir[385]. Même
+après _Orfeo_, il revient encore au pur opéra italien selon l’ancienne
+mode, avec _Il Trionfo di Clelia_, en 1763, _Telemacco_, en 1765, et
+deux cantates sur des paroles de Métastase. A la veille de son arrivée à
+Paris, avant, après _Alceste_, il écrit toujours de la musique
+italienne. Quand il réforme l’opéra, ce n’est pas un opéra français ou
+allemand qu’il réforme, c’est l’opéra italien. La matière sur laquelle
+il travaille est et reste, jusqu’à la fin, purement italienne.
+
+ * * * * *
+
+Gluck se prépare de plus à l’opéra français par la romance, le _Lied_.
+
+Nous avons de lui un recueil de _Lieder_, écrits en 1770 sur des odes de
+Klopstock: _Klopstock’s Oden and Lieder beym Clavier zu singen in Musik
+gesetzt von Herrn Ritter Gluck_. Gluck admirait Klopstock; il fit sa
+connaissance à Rastadt, en 1775, et il lui chanta, avec sa nièce
+Marianne, quelques-uns de ces _Lieder_, ainsi que des morceaux de _la
+Messiade_, qu’il avait mis en musique. Ce petit recueil de chants est
+mince, et n’a qu’une médiocre valeur artistique[386]. Mais l’importance
+historique en est assez grande: car il offre un des premiers exemples de
+_Lieder_, tels que les concevront Mozart et Beethoven:--des mélodies
+très simples, qui ne sont et ne veulent être qu’une expression renforcée
+de la poésie.
+
+Il faut remarquer que Gluck s’appliquait à ce genre d’œuvres entre la
+composition d’_Alceste_ et celle d’_Iphigénie en Aulide_, au moment où
+il se disposait à venir à Paris. D’ailleurs, si l’on parcourt la
+partition d’_Orphée_ ou d’_Iphigénie en Aulide_, on verra que plusieurs
+airs sont de véritables _Lieder_. Ainsi la plainte, trois fois répétée,
+d’Orphée au premier acte: «_Objet de mon amour..._[387]» Ainsi surtout
+nombre de petits airs d’_Iphigénie en Aulide_: celui de Clytemnestre, au
+premier acte: «_Que j’aime à voir ces hommages flatteurs..._», qui
+rappelle de très près un des _Lieder_ de Beethoven _à la Bien-Aimée
+lointaine_, et presque tous ceux d’Iphigénie, au premier acte («_Les
+vœux dont ce peuple m’honore..._») ou au troisième («_Il faut de mon
+destin..._» «_Adieu, conservez dans votre âme..._»). Ce sont là, soit de
+petites pensées musicales, comme chez Beethoven, soit des romances,
+conçues dans l’esprit de Rousseau, des mélodies spontanées, qui parlent
+simplement au cœur. Le style de ces œuvres est en somme plus près de
+l’opéra-comique que de l’opéra français.
+
+ * * * * *
+
+Il n’y a rien là qui puisse surprendre, si l’on songe que Gluck s’était
+longuement exercé au genre de l’opéra-comique français. De 1758 à 1764,
+il écrit une dizaine d’opéras-comiques français sur des paroles
+françaises. Ce n’était pas une tâche aisée pour un Allemand. Il y
+fallait beaucoup de grâce, de légèreté, d’entrain, une veine mélodique
+facile, et une connaissance très juste de la langue française. Ce fut
+pour Gluck un excellent exercice: ainsi apprit-il, pendant une dizaine
+d’années, à pénétrer l’esprit de notre langue et à se rendre un compte
+exact de ses ressources lyriques. Il fit preuve dans ces travaux d’une
+habileté singulière. De ces opéras comiques, qui se nomment _l’Île de
+Merlin_ (1758), _la Fausse Esclave_ (1758), _l’Arbre enchanté_ (1759),
+_Cythère assiégée_ (1759), _l’Ivrogne corrigé_ (1760), _le Cadi dupé_
+(1761), _la Rencontre imprévue, ou les Pèlerins de la Mecque_
+(1764)[388], le plus célèbre fut la _Rencontre imprévue_, écrit sur un
+livret de Dancourt, d’après Lesage[389]. C’est une œuvre facile, un peu
+trop facile parfois, mais comme il convient à ce genre aimable et sans
+prétention. A côté de morceaux un peu vides, il en est de charmants tel
+d’entre eux annonce le Mozart de _l’Enlèvement au Sérail_. Et, en
+vérité, c’est bien de là que Mozart est sorti[390]. On retrouve dans
+_les Pèlerins de la Mecque_ son rire bon enfant, sa jovialité saine, et
+jusqu’à sa sensibilité émue et souriante. On trouve mieux encore: des
+pages d’une poésie sereine, comme l’air: «_Un ruisselet..._», pareil à
+une rêverie de printemps; telles autres, d’un style plus large, comme
+l’air d’Ali au second acte: «_Tout ce que j’aime est au tombeau..._», où
+retentit l’écho des lamentations d’Orphée.--Et partout une clarté, une
+justesse, une sobriété parfaites, des qualités toutes françaises.
+
+On voit combien Gluck devait plaire aux Encyclopédistes, patrons de
+l’opéra-comique, du chant clair, de la musique non savante, du théâtre
+musical populaire, accessible à tous. Gluck le savait si bien que, sur
+le point de venir à Paris, il appuya ses idées de réforme sur les
+théories de Rousseau, et qu’aussitôt arrivé il se mit en relations avec
+lui, uniquement attentif à lui plaire, et indifférent aux jugements du
+reste du public.
+
+ * * * * *
+
+Les principes de la réforme de Gluck sont connus. Il les a exposés dans
+sa célèbre préface d’_Alceste_ de 1769, et dans son épître dédicatoire,
+moins connue, mais non moins intéressante, de _Pâris et Hélène_, en
+1770. Je n’insisterai pas sur des pages cent fois reproduites. Je
+voudrais seulement en dégager les passages qui montrent combien l’opéra
+de Gluck répondait aux vœux des penseurs de son temps.
+
+En premier lieu, Gluck ne cherche pas à donner l’idée qu’il crée une
+musique nouvelle, mais un drame musical nouveau; et il en reporte le
+principal honneur à Calsabigi, qui «conçut un nouveau plan de drame
+lyrique, où il substitua aux descriptions fleuries, aux comparaisons
+inutiles, aux froides et sentencieuses moralités, des passions fortes,
+des situations intéressantes, le langage du cœur, et un spectacle
+toujours varié». Il s’agit donc d’une réforme dramatique, et non d’une
+réforme musicale.
+
+Le but unique étant le drame, tout doit s’y ramener.
+
+ La voix, les instruments, tous les sons, les silences mêmes,
+ doivent tendre à un seul but qui est l’expression; et l’union doit
+ être si étroite entre les paroles et le chant que le poème ne
+ semble pas moins fait sur la musique que la musique sur le
+ poème...[391].
+
+En conséquence, Gluck prend, comme il dit, «une nouvelle méthode» (il ne
+dit pas une nouvelle musique):
+
+ Je me suis occupé de la scène, j’ai cherché la grande et forte
+ expression, et _j’ai voulu surtout que toutes les parties de mes
+ ouvrages fussent liées entre elles_[392].
+
+
+Ce souci constant de l’unité et de la liaison de toute l’œuvre, qui
+manquait trop à Rameau, était d’autant plus fort chez Gluck que--chose
+curieuse--il ne croyait pas beaucoup au pouvoir expressif de la mélodie,
+ni même de l’harmonie.
+
+ On chercherait en vain [dit-il à Corancez] dans la combinaison des
+ notes qui composent le chant un caractère propre à certaines
+ passions: il n’en existe point. Le compositeur a la ressource de
+ l’harmonie, mais souvent elle-même est insuffisante.
+
+Ce qui importe surtout, c’est la place du morceau dans l’œuvre, c’est
+son contraste ou sa liaison avec les chants qui précèdent et qui
+suivent. C’est par là, et par le choix des instruments qui
+l’accompagnent, que l’on peut principalement, d’après Gluck, produire
+une émotion dramatique précise. De là cette trame serrée de ses
+principales œuvres, du premier et du second acte d’_Alceste_, du second
+acte d’_Orphée_, d’_Iphigénie en Tauride_, où, malgré quelques raccords
+et pièces rajoutées, «on peut difficilement séparer un des airs de la
+place où il est: le tout forme une chaîne indissoluble».
+
+Gluck procède en homme de théâtre. Il limite son rôle de musicien à
+celui de «seconder la poésie, pour fortifier l’expression des sentiments
+et l’intérêt des situations, sans interrompre l’action et la refroidir
+par des ornements superflus». On connaît le fameux passage, où il dit
+que «la musique doit ajouter à la poésie ce qu’ajoute à un dessin
+correct et bien composé la vivacité des couleurs et l’accord heureux des
+lumières et des ombres, qui servent à animer les figures sans en altérer
+les contours». Il y a là un bel exemple de désintéressement de la part
+du musicien, qui met tout son génie au service de l’action dramatique.
+Ce désintéressement semblera sans doute excessif aux musiciens et
+admirable aux hommes de théâtre. Il s’oppose à l’esprit de l’opéra
+français d’alors, tel que le décrit Rousseau, avec sa musique trop
+touffue et ses accompagnements trop chargés.
+
+Mais ne sera-ce pas appauvrir l’art?--Non, répond Gluck; c’est, au
+contraire, le ramener au principe même du beau, qui n’est pas seulement
+_la vérité_, comme disait Rameau, mais qui est aussi _la simplicité_:
+
+ La simplicité, la vérité et le naturel sont les grands principes du
+ beau dans toutes les productions des arts[393].
+
+Le modèle suprême est, pour Gluck, comme pour Diderot, la tragédie
+grecque. Il ne s’agit pas, dit Gluck, de juger ma musique au clavecin,
+dans un appartement! Ce n’est pas de la musique de salon. C’est de la
+musique pour de larges espaces comme les théâtres grecs:
+
+ Les délicats amateurs, qui ont mis toute leur âme dans leurs
+ oreilles, trouveront peut-être un air trop âpre, un passage trop
+ ressenti, ou mal préparé, sans songer que, dans la situation, cet
+ air, ce passage est le sublime de l’expression.
+
+C’est de la peinture à fresque: il faut la voir de loin. Si l’on fait à
+Gluck une critique sur quelque passage, il demande:
+
+ Cela vous a-t-il déplu au théâtre?--Non? Eh bien, cela me suffit.
+ Quand j’ai réussi au théâtre, j’ai remporté le prix que je me
+ propose; et je vous jure qu’il m’importe peu d’être trouvé agréable
+ dans un salon, ou dans un concert. Votre question ressemble à celle
+ d’un homme qui serait placé dans la galerie haute du dôme des
+ Invalides, et qui crierait au peintre qui serait en bas: «Monsieur,
+ qu’avez-vous prétendu faire en cet endroit? Est-ce un nez? Est-ce
+ un bras? Cela ne ressemble ni à l’un ni à l’autre.»--Le peintre lui
+ crierait de son côté avec beaucoup plus de raison: «Eh! monsieur,
+ descendez, regardez, et jugez vous-même[394]!»
+
+Grétry, qui posséda à un haut degré l’intelligence de cet art, dit:
+
+ Ici, tout doit être volumineux; c’est un tableau fait pour être vu
+ à une grande distance. Le musicien ne travaillera qu’en grosses
+ notes. Point de roulades. Presque toujours un chant syllabique.
+ L’harmonie, la mélodie doivent être larges; tous les détails des
+ genres finis sont exclus de l’orchestre. Il faut en quelque sorte
+ peindre avec un balai. Si les paroles ne renferment qu’un
+ sentiment, si le morceau doit conserver une unité de sentiment, le
+ musicien aura le droit et le devoir de prendre un mètre ou un
+ rythme qu’il conservera sans interruption dans chaque morceau de
+ musique. Gluck n’a été vraiment grand que lorsqu’il a _contraint_
+ son orchestre ou le chant par un même trait[395].
+
+On connaît, en effet, cette vigueur de rythmes insistants et répétés, où
+se marque si puissamment l’énergique volonté de Gluck. Bernhard Marx
+dit[396] qu’aucun musicien ne l’égale en cela, même pas Hændel. Seul,
+peut-être, Beethoven. Toutes ses règles d’art sont d’un art monumental,
+fait pour être vu en sa place, et d’une place déterminée. Et «il n’y a
+aucune règle, dit Gluck, que je n’aie cru devoir sacrifier de bonne
+grâce en faveur de l’effet».
+
+L’effet dramatique est donc en dernier lieu, comme en premier, l’objet
+essentiel de cette musique. A tel point que, de l’aveu du compositeur,
+elle perd presque tout son sens, non seulement à être entendue hors du
+théâtre, mais à être entendue, même au théâtre, sans la direction du
+compositeur. Car il suffit de la plus légère altération dans un
+mouvement, ou dans l’expression, il suffit d’un détail hors de sa place,
+pour que l’effet d’une scène entière soit détruit, et que--c’est Gluck
+qui parle--l’air: «_J’ai perdu mon Eurydice_» devienne «un air de
+marionnettes».
+
+En tout cela, on sent l’homme de théâtre, pour qui la plus belle pièce
+écrite n’est rien, pour qui le théâtre n’existe que réalisé, sur la
+scène, par les acteurs, et non pas dans les livres ou les concerts. En
+certains cas, pour le _Trionfo di Clelia_ (1763), par exemple, nous
+savons que Gluck se contenta de préparer son opéra dans sa tête, et
+qu’il ne consentit à l’écrire qu’après avoir vu les acteurs et étudié
+leur façon de chanter. Alors il lui suffisait de quelques semaines pour
+achever son travail. Ainsi procéda parfois Mozart. Cette théorie était
+poussée si loin chez Gluck qu’il en arrivait à ne plus s’intéresser à
+ses partitions écrites ou publiées. Ses manuscrits sont d’une incroyable
+incurie. Il fallait le contraindre pour qu’il corrigeât ses
+éditions.--Qu’il y ait en tout ceci des exagérations évidentes, je ne le
+nie point; mais comme ces exagérations mêmes sont intéressantes! Elles
+sont, à coup sûr, le fait d’une violente réaction contre l’opéra
+d’alors, qui était du théâtre musical de concert, de l’opéra en chambre.
+
+Il va sans dire qu’avec de pareilles pensées, Gluck devait être conduit
+à accomplir cette réforme de l’orchestre et du chant de l’opéra,
+qu’appelaient tous les gens de goût de son temps. Ce fut son premier
+acte, en arrivant à Paris. Il s’attaqua à ces incroyables chœurs, qui
+chantaient avec des masques, sans un geste, rangés, les hommes d’un
+côté, les bras croisés, les femmes de l’autre, un éventail à la main. Il
+s’attaqua à cet orchestre plus incroyable encore, qui jouait avec des
+gants pour ne pas se refroidir ou se salir les mains, qui passait son
+temps à s’accorder bruyamment, et dont les instrumentistes venaient ou
+partaient tranquillement, au milieu d’un morceau, quand il leur en
+prenait fantaisie. Le plus difficile à réduire, c’étaient les chanteurs,
+orgueilleux et intraitables. Rousseau disait plaisamment:
+
+ L’Opéra n’est point ici, comme ailleurs, une troupe de gens payés
+ pour se donner en spectacle au public; ce sont, il est vrai, des
+ gens que le public paye, et qui se donnent en spectacle; mais tout
+ cela changé de nature, attendu que c’est une Académie Royale de
+ musique, une espèce de cour souveraine, qui juge sans appel dans sa
+ propre cause, et ne se pique pas autrement de justice ni de
+ fidélité.
+
+Gluck imposa à ces «Académiciens» six mois de répétitions sans pitié, ne
+leur passant rien, et menaçant, à chaque révolte, d’aller trouver la
+reine et de repartir pour Vienne. C’était une chose tellement inouïe--un
+compositeur réussissant à se faire obéir des musiciens de
+l’Opéra!--qu’on venait assister à ces belliqueuses répétitions, comme à
+un spectacle.
+
+La danse était encore à part de l’action; et, dans l’anarchie de l’opéra
+avant Gluck, elle semblait le pivot de l’œuvre, autour duquel tout le
+reste venait tant bien que mal s’accrocher. Gluck brisa son orgueil: il
+osa tenir tête à Vestris, qui tyrannisait l’opéra français; il ne
+craignit point de lui dire que, dans ses œuvres, il n’y avait point de
+place pour les «gambades», et qu’ «un artiste qui portait toute sa
+science dans ses talons n’avait pas le droit de donner des coups de pied
+dans un opéra tel qu’_Armide_». Il réduisit la danse à faire, autant que
+possible, partie intégrante de l’action: voyez les ballets des Furies ou
+des ombres bienheureuses dans _Orphée_. Certes, la danse n’a plus avec
+Gluck l’exubérance ravissante qu’elle avait dans l’opéra de Rameau, mais
+ce qu’elle perd en originalité et en richesse, elle le gagne en
+simplicité et en pureté. Les airs de danse d’_Orphée_ sont des
+bas-reliefs antiques, une frise de temple grec.
+
+Partout les mêmes principes de simplicité, de clarté, de vérité, la
+subordination de tous les détails de l’œuvre à l’unité du drame, un art
+monumental et populaire, anti-savant:--l’art rêvé par les
+Encyclopédistes.
+
+ * * * * *
+
+Mais le génie de Gluck les dépasse. Chose remarquable, plus qu’eux, il
+représente en musique le libre esprit du XVIIIe siècle, la raison
+dégagée de toutes les petites questions de rivalités de races, de
+nationalisme musical. Avant Gluck, le problème était réduit à une lutte
+entre l’art italien et l’art français. Chez les uns et les autres, la
+question posée était: «Qui l’emportera, de Pergolèse ou de Rameau?»...
+Gluck arrive. Que fait-il triompher? Est-ce l’art français? Est-ce l’art
+italien? Est-ce l’art allemand[397]? C’est bien autre chose encore!
+C’est un art _international_, et Gluck le dit, en propres termes:
+
+ Je cherche, avec une mélodie noble, sensible et naturelle, avec une
+ déclamation exacte selon la prosodie de chaque langue et le
+ caractère de chaque peuple, à fixer le moyen de produire _une
+ musique propre à toutes les nations, et à faire disparaître la
+ ridicule distinction des musiques nationales[398]_.
+
+Admirons la grandeur de cette pensée, qui s’élève au-dessus des luttes
+éphémères des partis, et qui est une conclusion logique à la pensée
+philosophique du siècle,--conclusion que les philosophes eux-mêmes
+n’avaient peut-être pas eu la hardiesse de tirer[399].--Oui, l’art de
+Gluck est un art _Européen_. Et c’est en cela qu’il surpasse, à mon
+sens, l’art de Rameau, qui est exclusivement français. Quand Gluck écrit
+pour les Français, il ne s’asservit pas à leurs caprices. Il ne prend
+que les traits, les plus généraux, les plus essentiels du style et de
+l’esprit français. Ainsi échappe-t-il à la plupart des mièvreries du
+temps. Il est classique. Pourquoi Rameau, qui est un si grand musicien,
+n’a-t-il pas dans l’histoire de l’art une place égale à celle de Gluck?
+Parce qu’il n’a pas su dominer assez la mode de son époque. Parce qu’on
+ne trouve pas en lui cette rigueur de la volonté et cette clarté de la
+raison, qui caractérisent l’art de Gluck. Comme on l’a dit, Gluck est
+Corneille. Il y a eu de grands poètes dramatiques en France avant
+Corneille; mais ils n’avaient point l’éternité de son style: «Je fais la
+musique, disait Gluck, de manière qu’elle ne vieillisse pas de sitôt.»
+Un tel art, se privant volontairement,--autant du moins qu’il est
+possible,--des agréments de la mode, est naturellement moins séduisant
+que celui qui y a recours, comme l’art de Rameau. Mais cette liberté
+souveraine de l’esprit, qui le tient en dehors du siècle et du pays où
+il a surgi, fait qu’il est de tous les siècles et de tous les pays.
+
+Bon gré mal gré, Gluck s’est imposé à l’art de Son époque. Il a mis fin
+aux luttes de l’italianisme et de l’opéra français. Si grand que fût
+Rameau, il n’était pas assez fort pour tenir tête aux Italiens. Il
+n’était pas assez éternel, pas assez universel; il était trop
+uniquement Français. Un art ne triomphe pas d’un autre en s’opposant à
+lui, mais en l’absorbant et le dépassant. Gluck brise l’italianisme, en
+s’en servant. Il brise l’ancien opéra français, en l’élargissant. Grimm,
+cet italianisant impénitent, forcé de s’incliner devant le génie de
+Gluck, qu’il n’aima jamais, doit convenir, en 1783, que «la révolution
+lyrique, depuis huit ans, est prodigieuse, et qu’on ne peut refuser à
+Gluck la gloire de l’avoir commencée»:
+
+ C’est lui qui, de sa massue lourde et noueuse, a renversé
+ l’ancienne idole de l’opéra français et chassé de ce théâtre la
+ monotonie, l’inaction et toutes ces longueurs fastidieuses qui y
+ régnaient. C’est à lui que nous devons peut-être les chefs-d’œuvre
+ de Piccinni et de Sacchini.
+
+Rien de plus sûr. Piccinni, que les italianisants opposèrent à Gluck, ne
+réussit à lutter contre lui qu’en profitant de ses exemples et en
+s’inspirant de ses modèles de déclamation et de style. Gluck lui a frayé
+le chemin. Il l’a préparé aussi à Grétry[400], à Méhul, à Gossec, à tous
+les maîtres de la musique française; et l’on peut dire que c’est son
+souffle affaibli qui anime une bonne partie des chants de la
+Révolution[401]. Il n’a pas eu moins d’influence en Allemagne, où
+Mozart, qu’il connut personnellement[402], et dont il admira les
+premières œuvres, l’_Enlèvement au Sérail_, la _Symphonie Parisienne_,
+a fait triompher, avec une bien autre ampleur musicale, l’opéra italien
+réformé, européanisé, de Gluck et de Piccinni[403]. Beethoven lui-même a
+été profondément imprégné des mélodies de Gluck[404].
+
+Ainsi Gluck a eu ce privilège à peu près unique d’agir directement, à la
+fois, sur les trois grandes écoles musicales de l’Europe, et de les
+marquer de son empreinte. C’est qu’il était de toutes les trois, sans
+être enfermé dans les limites d’aucune d’elles. C’est qu’il avait
+employé au service de son œuvre d’art européen les éléments artistiques
+de toutes les nations: la mélodie italienne, la déclamation française,
+le _Lied_ allemand[405], la clarté du style latin, le naturel de
+l’opéra-comique,--cet «article de Paris», de fabrique récente,--la
+gravité souveraine de la pensée germanique, surtout de celle de Hændel,
+qu’on a tort d’oublier: car Hændel, qui, dit-on, n’aimait point Gluck,
+fut pourtant son maître préféré, pour la merveilleuse beauté de sa
+mélodie, pour son style colossal et ses rythmes d’armées en marche[406].
+Par son éducation, par sa vie qui se partagea entre tous les pays
+d’Europe, Gluck était fait pour ce grand rôle de maître européen,--le
+premier, si je ne me trompe, qui ait imposé à l’Europe, par la
+domination de son génie, une sorte d’unité musicale. Son cosmopolitisme
+artistique résume les efforts de trois ou quatre races et de deux
+siècles d’opéra, en une poignée d’œuvres qui en expriment l’essence
+d’une façon supérieure--et économique.
+
+D’une façon trop économique peut-être. Il faut bien reconnaître que si
+la veine mélodique de Gluck est exquise, elle est peu abondante, et que
+s’il a écrit quelques-uns des airs les plus parfaits de la musique, le
+bouquet de ces airs pourrait tenir dans la main. Ce maître élyséen vaut
+par la qualité unique de ses œuvres, non par la quantité; il était
+pauvre d’invention musicale, non seulement dans la polyphonie, le
+développement des grands ensembles, le travail thématique et organique,
+qui est souvent misérable, mais dans la mélodie même, puisqu’il est
+contraint de reprendre constamment des airs de ses anciens opéras pour
+ses œuvres nouvelles[407]. Cet homme, à qui ses admirateurs parisiens
+élevaient en 1778 un buste, avec l’inscription: «_Musas præposuit
+sirenis_», a en effet sacrifié les sirènes aux muses; il était plus
+poète que musicien, et l’on a pu regretter que chez lui la puissance
+musicale n’égalât point la puissance poétique.
+
+Mais si Mozart, avec un génie musical unique, et peut-être même
+Piccinni, avec plus de dons mélodiques, l’ont surpassé comme musicien,
+si Mozart l’a même surpassé comme poète, il serait juste de lui faire
+hommage d’une partie de leur génie, puisqu’ils ont repris ses principes
+et suivi ses exemples. Et, par une chose au moins, Gluck reste le plus
+grand:--non pas simplement parce qu’il fut le premier et leur ouvrit la
+voie, mais parce qu’il fut le plus noble[408]. Il a été le poète de ce
+qu’il y a de plus haut dans la vie. Non pourtant qu’il se soit élevé à
+ces hauteurs, presque inaccessibles et irrespirables, du rêve
+métaphysique et de la foi, où se plaît l’art d’un Wagner. L’art de Gluck
+est profondément humain. Par opposition aux tragédies mythologiques de
+Rameau, il reste sur la terre: ses héros sont des hommes; leurs joies et
+leurs douleurs lui suffisent. Il a chanté les passions les plus pures:
+l’amour conjugal dans _Orphée_ et dans _Alceste_, l’amour paternel et
+l’amour filial dans _Iphigénie en Aulide_, l’amour fraternel et l’amitié
+dans _Iphigénie en Tauride_, l’amour désintéressé, le sacrifice, le don
+de soi-même à ceux qu’on aime. Et il l’a fait avec une sincérité et une
+simplicité de cœur admirables. Celui qui faisait mettre sur sa tombe
+l’inscription: «_Hier ruht ein rechtschaffener deutscher Mann. Ein
+eifriger Christ. Ein treuer Gatte..._» («Ici repose un honnête homme
+allemand. Un ardent chrétien. Un fidèle époux...»),--reléguant à la
+dernière ligne la mention de son talent musical,--montrait qu’il plaçait
+sa grandeur dans son cœur, plus encore que dans son art. Et il avait
+raison: car un des secrets de la fascination irrésistible de cet art,
+c’est qu’il se dégage de lui un parfum de noblesse morale, de loyauté,
+d’honnêteté, de vertu. Oui, c’est ce mot de vertu qui me semble le mieux
+caractériser la musique d’_Alceste_, ou d’_Orphée_, ou de la chaste
+_Iphigénie_. C’est par là surtout que l’auteur en sera cher aux hommes;
+c’est par là qu’il est, comme Beethoven, bien plus qu’un grand musicien:
+un grand homme au cœur pur.
+
+
+
+
+GRÉTRY
+
+
+Il n’est pas de musicien qui nous soit aussi bien connu. Il s’est
+décrit, dans le dernier détail, suivant la mode du temps,--la mode
+indiscrète des _Confessions_ de son ami Jean-Jacques.--Il s’est décrit
+dans ses charmants _Mémoires, ou Essais sur la musique_, en trois
+volumes, imprimés en 1797[409], par arrêté du Comité d’Instruction
+publique, sur une demande signée de Méhul, Dalayrac, Cherubini, Lesueur,
+Gossec, et appuyée par Lakanal. Car Grétry était alors le citoyen
+Grétry, inspecteur du Conservatoire de musique; et son œuvre prétendait
+avoir un objet d’utilité civique. Peu de livres sur la musique sont
+aussi débordants d’idées, et en suggèrent autant; la lecture en est
+facile, et même agréable,--ce qui n’est pas un petit mérite dans un
+ouvrage intelligent.--En prose, comme en musique, Grétry écrit pour tout
+le monde, «même pour les gens du monde», dit-il. A la vérité, son style
+n’est pas des plus corrects; il ne faut pas le regarder de trop près; on
+y trouve des phrases comme celles-ci: «Mes larmes avaient le droit de
+sécher celles du plus malheureux», ou: «Ses yeux cristallisés de noir ne
+réfléchissent que des vapeurs infernales».
+
+Il use de périphrases. Il appelle ses parents: «les auteurs de mes
+jours»,--un chirurgien: «le suppôt d’Esculape»;--et les femmes sont,
+naturellement, «le sexe qui reçut la sensibilité en partage». Il est un
+homme sensible:--«Cherchons, cherchons, dit-il, les sensations
+délicieuses, mais honnêtes et pures; nous ne sommes heureux que par
+elles: et jamais l’homme sensible, qui aime l’attendrissement, ne fut
+redoutable pour ses semblables».
+
+(Et sans doute cette phrase, écrite en 1789, a dû avoir l’approbation du
+sensible Robespierre, qui aimait la musique de Grétry.)
+
+Enfin la composition du livre est des plus décousues, en dépit--ou en
+raison--du luxe de divisions, subdivisions, livres, chapitres, etc.
+Grétry entremêle ses récits de digressions métaphysiques. Il parle de
+l’unité du monde, des anges, de la vie, de la mort, de l’infini; il
+apostrophe les femmes, l’Amour, l’Amour maternel, la Pudeur: «O sexe
+aimable!... O source de tous les biens!... O doux repos de la vie!...
+Être enchanteur!...»
+
+Il apostrophe l’Illusion, et la tutoie pendant sept pages. Il tutoie
+aussi la Noblesse Héréditaire[410].
+
+Et, malgré tout, il est charmant, parce que tout est chez lui naturel,
+spontané; et il a tant d’esprit!--«Vous êtes musicien, et vous avez de
+l’esprit!» lui disait Voltaire, étonné et narquois[411].
+
+ * * * * *
+
+Il y a dans ses _Mémoires_ deux choses principales,--aussi
+intéressantes l’une que l’autre: ses souvenirs, et ses idées.
+
+Dans ses souvenirs, il se décrit minutieusement, et il ne nous fait
+grâce de rien: son tempérament physique, ses rêves, ses indispositions,
+son régime de nourriture, certains détails inattendus de sa toilette
+intime. C’est un des documents les plus précieux pour connaître la
+formation d’un artiste,--une des rares autobiographies de musiciens, où
+l’on trouve réunies deux conditions qui ne vont pas souvent ensemble: un
+artiste qui sache se décrire, et un artiste qui vaille la peine d’être
+décrit.
+
+Modeste Grétry, de Liège, était fils d’un pauvre violoniste[412]. Il
+avait du sang germanique. Sa grand’mère paternelle était Allemande; un
+de ses oncles était prélat autrichien.
+
+Ses premières impressions musicales, il les dut à un pot de fer qui
+bouillait sur le feu: il avait quatre ans, et il dansait au chant de la
+marmite. Il voulut se rendre compte du bruit, et, en renversant le pot,
+il provoqua une explosion qui lui brûla les yeux et lui rendit la vue
+faible pour toujours. Sa grand’mère l’emmena se rétablir chez elle, à la
+campagne, et là encore, c’est un bruit d’eau, un doux murmure de source,
+qui se fixe dans sa mémoire jusqu’à la fin de sa vie:--«Je vois,
+j’entends cette fontaine limpide qui bornait d’un côté la demeure de ma
+grand’mère[413]...»
+
+A six ans, il fut amoureux:--«sentiment vague, à la vérité, et qui
+s’étendait en même temps à plusieurs personnes; mais déjà j’aimais trop
+pour oser le dire à aucune d’elles: je gardais le silence par
+timidité[414]».
+
+Il avait un tempérament délicat, mais résistant. Il souffrit
+cruellement, et sans se plaindre,--par orgueil,--des brutalités d’un
+maître. Le jour de sa première communion, il demanda à Dieu de le faire
+mourir, s’il ne devait pas devenir «honnête homme et homme distingué
+dans son art». Il faillit être exaucé: le jour même, une solive lui
+tomba sur la tête, et enfonça un morceau du crâne. Son premier mot, en
+revenant à lui, fut:
+
+--Je serai donc honnête homme et bon musicien.
+
+Il était alors mystique et superstitieux. Il avait «une dévotion à la
+Vierge, qui allait jusqu’à l’idolâtrie».--Il est assez embarrassé pour
+l’expliquer, dans son livre, aux Conventionnels qui l’éditent; cependant
+il ne l’a point cachée: gage de sa sincérité.--Il était vaniteux,
+susceptible, et n’oubliait jamais les injustices qu’on lui avait faites.
+Longtemps après, il pensait encore avec amertume aux humiliations qu’il
+avait subies de son premier maître, quand il était enfant.
+
+Une troupe de chanteurs italiens décida de sa vocation. Elle vint
+chanter à Liège les opéras de Pergolèse et de Buranello. Le petit avait
+ses entrées au théâtre; il assista pendant un an à toutes les
+représentations, et souvent même aux répétitions: «C’est là, dit-il, où
+je pris un goût passionné pour la musique[415]». Il apprit et réussit à
+chanter «aussi purement dans le goût italien que les meilleures
+chanteuses de l’Opéra». Toute la troupe italienne vint l’entendre à
+l’église, où il eut un triomphe. «Chacun d’eux le regardait comme son
+élève».--Ainsi, ce petit Wallon a été, dès l’enfance, formé dans le pur
+style italien.
+
+Au sortir d’un concert, où, vers quinze ou seize ans, il avait chanté un
+air fort haut de Galuppi, il fut pris de vomissements de sang. Cet
+accident se renouvela depuis, à chaque ouvrage qu’il écrivait.--«J’ai
+vomi, dit-il, jusqu’à six ou huit palettes de sang en différents accès
+qui revenaient périodiquement, deux fois par jour et deux fois par
+nuit». Ces hémorragies ne disparurent tout à fait qu’aux approches de la
+vieillesse. Mais il resta toujours très délicat de la poitrine, et il
+dut observer, toute sa vie, un régime sévère, soupant d’un verre d’eau
+et d’une livre de figues sèches[416].--Il était fiévreux, et il eut, à
+diverses reprises, de graves accès de «fièvre tierce ou putride», avec
+délire[417]. Ajoutez des obsessions musicales qui l’affolaient, comme
+celle du chœur des Janissaires, dans _les Deux Avares_, qu’il eut
+pendant quatre jours et quatre nuits, de suite, sans discontinuer:--«Mon
+cerveau était comme le point central, autour duquel tournait sans cesse
+ce morceau de musique, sans que je pusse l’arrêter[418]».--Enfin des
+rêves continuels, auxquels il voulait attribuer un caractère
+prophétique, et où son cerveau continuait de créer:--«L’artiste, souvent
+occupé d’un grand objet, croit se livrer au repos de la nuit; et, malgré
+lui, soit en dormant, soit à moitié endormi, sa tête combine... En
+entrant dans son cabinet, il est étonné de trouver toutes les
+difficultés vaincues. C’est l’homme de la nuit qui a tout fait; celui du
+matin n’est souvent qu’un scribe[419].»
+
+Je groupe ces petits faits, pour montrer, en passant, ce qu’il y avait
+d’anormal, même chez cet artiste, un des mieux pondérés qui aient
+jamais été.--On serait presque tenté de lui reprocher l’excès de son bon
+sens.
+
+ * * * * *
+
+Après ses succès de petit chanteur italien, il ne rêvait plus que
+d’aller en Italie. Il y fut, en effet, envoyé, en 1759, à dix-huit ans.
+Il y avait alors à Rome un Collège de Liège, fondé par un riche
+Liégeois, et où tout enfant du pays, âgé de moins de trente ans, pouvait
+être admis pour cinq ans, nourri, logé, entretenu[420]. Grétry y obtint
+une place.
+
+Il raconte longuement son voyage d’Italie, pittoresque et fort pénible:
+car il le fit à pied, sous la conduite d’un honnête contrebandier qui,
+sous prétexte de guider les étudiants de Liège à Rome, et _vice versa_,
+portait en Italie les dentelles de Flandre, et en rapportait des
+reliques. Il entra à Rome, un dimanche de printemps très doux, «qui
+invitait à la mélancolie». Et alors commencèrent sept années
+d’enchantement, qu’il aurait voulu plus tard procurer à tout artiste:
+car personne ne fut plus que lui partisan du séjour des musiciens
+français ou allemands à Rome[421].
+
+A ce moment, le roi de la musique italienne était Piccinni. Grétry alla
+le voir; Piccinni fit peu attention à lui.
+
+ Et c’est, à dire vrai, ce que je méritais... Mais que le moindre
+ encouragement de sa part m’eût fait de plaisir! Je contemplais ses
+ traits avec un sentiment de respect qui aurait dû le flatter, si ma
+ timidité naturelle avait pu lui laisser voir ce qui se passait au
+ fond de mon cœur. Piccinni se remit au travail, qu’il avait quitté
+ un instant pour nous recevoir. J’osai lui demander ce qu’il
+ composait; il me répondit: «Un oratorio». Nous demeurâmes une heure
+ auprès de lui. Mon ami me fit signe, et nous partîmes sans être
+ aperçus[422].
+
+A peine rentré chez lui, Grétry voulut faire tout ce qu’il avait vu
+faire à Piccinni: prendre du grand papier, tracer des barres de mesures,
+et écrire un oratorio. Mais aux barres de mesures s’arrêta la
+ressemblance.--Il fit aussi la connaissance, à Bologne, du père Martini,
+qui l’aida à être reçu à l’Académie philharmonique, en lui faisant son
+morceau de concours[423]. C’était une spécialité du bon père, qui
+devait, un peu plus tard, rendre le même service au petit Mozart.
+
+Mais le vrai maître de Grétry, ce fut le gentil Pergolèse, mort depuis
+trente-cinq ans.--«La musique de Pergolèse, dit-il, m’a toujours plus
+vivement affecté que toute autre musique[424].» «Pergolèse naquit,
+a-t-il écrit ailleurs, et la vérité fut connue[425].»--Ce qu’il admirait
+surtout en lui, ce qu’il devait s’appliquer, toute sa vie, à transporter
+d’une façon raisonnée dans la musique française, c’était la vérité de sa
+déclamation, «indestructible comme la nature». Dans son amour pour lui,
+non seulement il réussit à lui ressembler musicalement, mais encore
+physiquement:
+
+ Ce ne fut pas sans un plaisir extrême que, pendant mon séjour à
+ Rome, j’appris de plusieurs musiciens âgés que ma taille, ma
+ physionomie leur rappelaient Pergolèse; ils m’apprirent que la même
+ maladie menaçait aussi ses jours, chaque fois qu’il se livrait au
+ travail. Vernet, qui avait connu et aimé Pergolèse, me confirma la
+ même chose à Paris[426].
+
+Les débuts de Grétry dans la musique dramatique eurent lieu à Rome, où
+il fit jouer avec succès des _Intermedi_,--ce genre de petites pièces
+auquel appartenait la _Serva padrona_. Malgré les offres qu’on lui
+faisait pour rester en Italie, il quitta Rome en 1767. Paris l’attirait,
+depuis qu’il avait lu la partition d’un opéra-comique de Monsigny: _Rose
+et Colas_. En route, à Genève, où il s’attarda six mois, il vit jouer
+cette pièce: c’était la première fois qu’il entendait des
+opéras-comiques français; son plaisir ne fut pas sans mélange: il lui
+fallut quelque temps avant de s’habituer à «entendre chanter le
+français, ce qui lui avait paru d’abord désagréable[427]».--Il ne manqua
+pas d’aller rendre ses dévotions à Ferney, où Voltaire fit fête à ce
+phénix des musiciens qui, même en dehors de son art, n’était pas un sot.
+
+Le voici à Paris.
+
+ Je n’entrai pas dans cette ville sans une émotion dont je ne me
+ rendis pas compte; elle était une suite naturelle du plan que
+ j’avais formé de n’en pas sortir sans avoir vaincu tous les
+ obstacles qui s’opposeraient au désir que j’avais d’y établir ma
+ réputation[428].
+
+La lutte fut dure, mais assez courte. Deux ans de combat. Les directeurs
+et les acteurs opposaient à Grétry les romances de Monsigny, comme un
+modèle inimitable. Cependant il n’eut pas à se plaindre de ses rivaux.
+Philidor et Duni étaient pleins d’obligeance pour lui; et, surtout, il
+eut la bonne fortune de trouver des amis, des conseillers et des
+partisans, tels que Diderot, Suard, l’abbé Arnaud, le peintre Vernet,
+tous passionnés mélomanes.
+
+ C’était la première fois, dit Grétry, que j’entendais parler de mon
+ art avec infiniment d’esprit[429]. Diderot, l’abbé Arnaud,
+ lançaient la foudre au milieu des festins, et, par la force de leur
+ éloquence, communiquaient à chacun la noble envie d’écrire, de
+ peindre, ou de composer de la musique... Il était impossible de
+ résister à la flamme qui sortait de la réunion de ces hommes
+ célèbres[430].
+
+Il devait même avoir la rare et presque unique fortune, pour un musicien
+français, de désarmer la malveillance de l’ennemi de la musique
+française,--le grand pontife de la musique en France: Jean-Jacques
+Rousseau. Il est vrai que leur amitié ne dura pas plus d’une heure.
+L’indépendance ombrageuse de Rousseau s’offensa des avances trop
+empressées, trop obséquieuses peut-être, de celui que, l’instant
+d’avant, il appelait son ami: il rompit avec lui, et ne le revit
+jamais[431].
+
+En somme, à part les difficultés inévitables à tout début, Grétry fut
+favorisé par le sort. Son talent fut vite reconnu. Il note lui-même que
+«sa musique s’établit doucement en France, sans lui faire des partisans
+enthousiastes, et sans exciter de disputes puériles...» C’est qu’il
+n’était «d’aucun des partis exagérés qui se disputaient alors à
+Paris».--«Je me demandais à moi-même: n’est-il point de moyen pour
+contenter à peu près tout le monde[432]?»
+
+Tout Grétry est dans cet aveu naïf.
+
+Il avait naturellement assisté à quelques représentations de l’Opéra,
+mais sans grand intérêt. C’était pendant l’interrègne entre Rameau et
+Gluck. Le premier était mort, et l’autre n’était pas encore venu en
+France. Grétry ne comprenait rien à Rameau. Il mourait d’ennui, en
+entendant ses œuvres. Il comparait ses airs à «certains airs italiens
+qui avaient vieilli[433]». Il avait pratiqué les théâtres de musique, à
+Paris, surtout pour apprendre à bien connaître les acteurs, l’étendue et
+la qualité de leurs voix, afin d’en tirer le plus juste parti. Mais ce
+qu’il suivait assidûment, c’étaient les représentations du
+Théâtre-Français. Il ne se lassait point d’entendre de grands acteurs;
+il tâchait de graver leur déclamation dans sa mémoire: «Elle me
+semblait, dit-il, le seul guide qui me convînt, le seul qui pût me
+conduire au but que je m’étais proposé[434]...» Et, bien qu’il n’en dise
+rien, il y a tout lieu de croire qu’il suivait en cela les inspirations
+de Diderot, qui a, toute sa vie, énoncé et soutenu ces principes. En
+tout cas, il eut le mérite de les comprendre et de les appliquer, mieux
+que personne ne fit jamais.
+
+ C’est au Théâtre-Français, c’est dans la bouche des grands acteurs
+ que le musicien apprend à interroger les passions, à scruter le
+ cœur humain, à se rendre compte de tous les mouvements de l’âme.
+ C’est à cette école qu’il apprend à connaître et à rendre leurs
+ véritables accents, à marquer leurs nuances et leurs limites[435].
+
+Et, on le voit, dans la suite, fidèle à ses principes, noter les
+modulations d’une page d’_Andromaque_[436], consulter Mlle Clairon pour
+le duo de _Sylvain_, et copier en musique «ses intonations, ses
+intervalles et ses accents[437]». Si les poètes,--c’est Grétry qui fait
+lui-même cette remarque,--si les poètes disent qu’ils «chantent»
+lorsqu’ils «parlent», Grétry dit qu’il «parle» lorsqu’il «chante»[438].
+Jamais il ne manquait de déclamer les vers, avant de les mettre en
+musique[439]. Ainsi remarquait-il «les syllabes essentielles qui doivent
+être appuyées par le chant», et il était conduit «au véritable chant que
+doit recevoir la parole». Bref, la musique, pour lui, était «un
+discours» qu’il fallait noter[440].
+
+Tels furent les principes qu’il appliqua de plus en plus clairement,
+dans la suite de ses opéras et de ses opéras-comiques, dont le premier
+fut _le Huron_, en 1768[441], et qu’il n’entre pas dans mon dessein
+d’étudier ici[442].
+
+ * * * * *
+
+La Révolution vint, et amoindrit un peu sa fortune, mais non sa
+renommée; elle le combla d’honneurs, imprimant ses ouvrages aux frais de
+la nation, et inscrivant l’auteur «dans la liste des citoyens qui ont
+droit à la munificence nationale, par les services qu’ils ont rendus aux
+arts utiles à la société», comme dit Lakanal, dans son rapport à la
+Convention. Grétry fut membre de l’Institut national de France, et
+inspecteur du Conservatoire. Sa muse avait coiffé le bonnet phrygien,
+et, après avoir dicté les airs de _Richard Cœur de Lion_, dont le
+souvenir reste associé aux dernières manifestations royalistes de
+Versailles, elle dictait _Barra_, _Denys le Tyran_, _la Rosière
+républicaine_, _la Fête de la Raison_, et des hymnes pour les fêtes
+nationales[443]. Mais les titres seuls changeaient, la musique restait
+la même: c’était toujours l’aimable sentimentalité, chère aux gens de la
+Terreur, parce qu’ils y trouvaient un refuge contre leurs inquiétudes,
+et le repos dont leur fièvre avait tant besoin.
+
+Les souvenirs sur la Révolution, sont rares dans les _Mémoires_ de
+Grétry: l’homme prudent n’aimait pas à se compromettre. En voici
+pourtant deux ou trois, disséminés à travers l’ouvrage, qui, malgré leur
+caractère tout musical, font revivre d’une façon saisissante ces
+terribles années. Je me contente de les transcrire, sèchement. Il y a là
+des traits dignes de Shakespeare. On peut être tranquille: ce n’est pas
+Grétry qui les a inventés.
+
+Depuis quatre ans que dure la Révolution, j’ai la nuit (lorsque mes
+nerfs sont en mouvement) un son de cloche, un son de tocsin dans la
+tête, et ce son est toujours le même. Pour m’assurer si ce n’est pas le
+tocsin véritable, je bouche mes oreilles; si alors je l’entends encore,
+et même plus fort, je conclus qu’il n’est que dans ma tête[444].
+
+Le cortège militaire qui conduisit Louis XVI à l’échafaud passa sous mes
+fenêtres, et la marche en 6/8, dont les tambours marquaient le rythme
+sautillant, en opposition au lugubre de l’événement, m’affecta par son
+contraste et me fit frémir[445].
+
+Dans ce temps[446]..., je revenais vers le soir d’un jardin situé dans
+les Champs-Élysées. On m’y avait invité pour jouir de l’aspect du plus
+bel arbre de lilas en fleurs qu’on pût voir. Je revenais seul.
+J’approchais de la place de la Révolution, lorsque mon oreille fut
+frappée par le son des instruments; j’avançai quelques pas: c’étaient
+des violons, une flûte, un tambourin, et je distinguai les cris de joie
+des danseurs. Un homme qui passait à côté de moi me fit regarder la
+guillotine; je lève les yeux, et je vois de loin le fatal couteau se
+baisser et se relever douze ou quinze fois de suite. Des danses
+champêtres d’un côté, le parfum des fleurs, la douce influence du
+printemps, les derniers rayons de ce soleil couchant qui ne se relèvera
+jamais pour ces malheureuses victimes..., ces images laissent des traces
+ineffaçables. Pour éviter de passer sur la place, je précipitai mes pas
+par la rue des Champs-Élysées; mais la fatale charrette m’y atteignit...
+«Paix, silence, citoyens, ils dorment», disait en riant le conducteur de
+cette voiture de carnage[447].
+
+ * * * * *
+
+Mais d’autres événements occupaient plus Grétry que les tragédies de la
+patrie. Le cœur de Grétry, quoique bienveillant pour tous, était un peu
+étroit; et je ne crois pas, en dépit de ses protestations humanitaires,
+qu’il se soit beaucoup tourmenté des questions sociales. Ce cœur était
+fait surtout pour «la sensibilité domestique, si naturelle à l’homme né
+dans le pays des bonnes gens». Cette sensibilité affectueuse, qui fait
+le charme bourgeois de tant de pages de ses œuvres[448], s’était tout
+entière reportée sur ses trois filles, qu’il adorait. Il les perdit
+toutes trois. Il a raconté leur mort dans des pages qui sont les plus
+belles de ses _Mémoires_. Je les résume ici.
+
+Le malheureux homme s’accusait de leur mort. Les fatigues de l’artiste
+sont, dit-il, la mort de ses enfants; «Le père a violé la nature pour
+atteindre vers la perfection; ses veilles, ses fatigues ont desséché les
+sources de la vie; il a tué d’avance sa postérité[449]...»
+
+Elles se nommaient Jenni, Lucile et Antoinette,--Jenni, l’aînée, était
+douée et candide. Elle était faible de santé: «il eût fallu la laisser
+végéter dans une douce paresse.» On la força à travailler. Grétry se le
+reprochait amèrement; il croyait que ce travail l’avait tuée:
+
+ A quinze ans, elle ne savait qu’imparfaitement lire, écrire, la
+ géographie, le clavecin, le solfège, l’italien; mais elle chantait
+ avec les accents d’un ange; et le goût du chant était la seule
+ chose qu’on ne lui eût pas enseignée... A seize ans, elle
+ s’éteignit doucement, croyant que sa faiblesse annonçait sa prompte
+ guérison.
+
+Le jour de sa mort, elle dit d’écrire à une amie qu’elle irait à son
+prochain bal.
+
+ Elle s’endormit pour jamais, assise sur mes genoux... Je la serrai
+ encore contre mon cœur désespéré, pendant un quart d’heure... J’ai
+ arrosé de mon sang chaque ouvrage que j’ai produit; je voulais de
+ la gloire, je voulais faire vivre des parents pauvres, une mère qui
+ m’était chère: la nature m’a accordé ce que je sollicitais avec
+ tant de peines; mais c’était pour se venger sur mes enfants[450].
+
+La seconde, Lucile, tout au contraire de Jenni, était dévorée
+d’activité: «C’était la tuer que l’empêcher d’agir... Elle avait un
+caractère extrême, rebelle, irascible...» Elle composait de la musique.
+Elle fit deux petites pièces: _le Mariage d’Antonio_, écrit à treize ans
+et joué aux Italiens en 1786, et _Louis et Toinette_. «Pergolèse, dit
+Grétry, ne désavouerait pas le petit air de bravoure du _Mariage
+d’Antonio_». En composant, «elle pleurait, chantait, pinçait sa harpe
+avec une énergie incroyable. Je pleurais de joie et d’étonnement, en
+voyant ce petit être transporté d’un si beau zèle et d’un si noble
+enthousiasme pour les arts.» Elle s’irritait, quand l’inspiration était
+rebelle: «Tant mieux! lui criait Grétry, c’est une preuve que tu ne veux
+rien faire de médiocre». Elle tremblait, quand son père examinait son
+œuvre. Il ne lui indiquait ses défauts qu’avec beaucoup de douceur. Elle
+s’occupait peu de parure: «Tout son bonheur était dans la lecture, les
+vers surtout, et la musique qu’elle aimait passionnément». On crut bon
+de la marier tôt. Elle fit un mauvais mariage; son mari la fit souffrir.
+Elle mourut, après deux ans de chagrins.
+
+Antoinette restait seule. Grétry et sa femme tremblaient de perdre leur
+dernier bonheur. La moindre indisposition d’Antoinette les bouleversait.
+«Souvent elle en souriait, et faisait exprès quelque espièglerie, un
+faux pas, pour nous engager à mettre des bornes à notre tendresse
+excessive.» Grétry s’était juré de la laisser entièrement maîtresse
+d’elle-même. Elle était belle, gaie et spirituelle; elle ne voulut pas
+se marier. Elle pensait constamment à ses sœurs, sans le dire. Toutes
+trois avaient l’une pour l’autre un profond amour. Dans sa maladie, la
+seconde disait souvent: «Ma pauvre Jenni!» A son lit de mort, la
+troisième disait: «Ah! ma pauvre Lucile!...»--Grétry et sa femme firent
+avec Antoinette quelques petits voyages hors de Paris. Une fois, en
+allant à Lyon, elle faillit se noyer dans la Saône, et son père avec
+elle, en voulant la sauver. Vers l’automne de 1790, à Lyon, elle perdit
+son appétit et sa gaieté. Ses pauvres parents le remarquèrent avec
+terreur, et ils se cachaient pour pleurer. Ils lui proposèrent de
+revenir à Paris. «Oui, dit-elle, retournons à Paris, j’y rejoindrai bien
+des personnes que j’aime.» Ce mot fit frémir Grétry, qui crut qu’elle
+pensait à ses sœurs. Elle se sentit mourir, et chercha à le cacher aux
+siens; elle leur parlait de son avenir, des enfants qu’elle aurait plus
+tard; elle feignait de vouloir danser, mettre de belles toilettes.
+
+ Un soir, un de mes amis, Rouget de Lisle, qui était chez moi, me
+ dit que j’étais bien heureux d’être le père de cette belle
+ enfant.--«Oui, lui dis-je à l’oreille, elle est belle, elle va au
+ bal; et dans quelques semaines, elle sera dans la tombe[451].»
+
+Elle eut quelques jours de fièvre, un délire aimable: elle se croyait au
+bal, à la promenade, avec ses sœurs; elle était sereine, elle
+s’apitoyait sur ses parents.
+
+ Elle était assise sur son lit, en nous parlant ainsi pour la
+ dernière fois; elle se coucha, ferma ses beaux yeux, et fut
+ rejoindre ses sœurs...
+
+ Par pitié pour moi, ma femme eut la force de supporter la vie, et
+ me força à l’imiter. Elle se remit à la peinture, qu’elle avait
+ cultivée, fit les portraits de ses filles, puis continua de
+ peindre, pour s’occuper, pour vivre...
+
+ Il y a trois ans de cela... Vingt fois, j’ai jeté la plume en
+ écrivant ceci; mais, soit faiblesse paternelle, soit le désir
+ irrésistible de vous faire répandre, ô mes amis! une larme sur la
+ tombe chérie de mes filles, j’ai esquissé ce tableau douloureux que
+ j’aurais dû n’entreprendre que dans quelques années...--Voilà la
+ gloire!
+
+ L’immortalité chimérique est payée par le deuil réel. Le bonheur
+ factice est acheté par la perte du bonheur réel. Vis quelques jours
+ dans la mémoire des hommes; mais sois mort dans ta
+ postérité[452]...
+
+Qu’on me pardonne d’avoir cité ces pages. Peut-être l’histoire de la
+musique n’a-t elle rien à voir à cela. Mais ce ne sont pas seulement des
+questions de technique musicale qui nous intéressent à la musique. Si la
+musique nous est si chère, c’est qu’elle est la parole la plus profonde
+de l’âme, le cri harmonieux de sa joie et de sa douleur. Je ne sais pas
+choisir entre la plus belle sonate de Beethoven et le tragique
+_Testament d’Heiligenstadt_. L’un et l’autre se valent. Et il se trouve
+ici que les pages de Grétry que je viens de résumer sont les plus belles
+qu’il ait jamais écrites, plus belles que toute sa musique: car le
+malheureux homme s’y est mis lui-même. Il ne s’y préoccupe plus de noter
+la déclamation des comédiens.--(Imiter les comédiens! quel aveu de
+faiblesse pour un poète musical! Ne peut-il donc simplement laisser
+parler son cœur?)--Il le laisse parler ici. Et c’est la valeur unique de
+ces pages dans son œuvre tout entier.
+
+Sur le reste de la vie de Grétry, il n’y a plus que peu de chose à
+ajouter. Lui-même fait cet aveu si honorable pour son cœur,--car il est
+bien pénible pour l’amour-propre de l’artiste:
+
+ Après ce coup terrible, la fièvre qui me brûlait s’est ralentie;
+ mon goût pour la musique a diminué, le chagrin a éteint presque
+ entièrement mon imagination; j’ai écrit ces volumes[453], qui sont
+ plutôt un ouvrage de raisonnement que d’imagination[454].
+
+Malgré tout, cet homme qui, d’instinct, plutôt que par calcul, plaisait
+à tous,--comme il s’en vantait naïvement,--eut en effet la rare fortune,
+après avoir plu au roi, et à la Révolution, de plaire à Napoléon, qui
+pourtant n’était pas tendre pour la musique française. Il reçut de lui
+une pension considérable, et la croix de la Légion d’honneur, dès la
+fondation de l’ordre. Il vit son nom donné à une rue de Paris, et sa
+statue élevée à l’Opéra-Comique. Enfin il eut le bonheur d’acheter
+l’Ermitage de son cher Jean-Jacques et d’y mourir, le 24 septembre 1813.
+
+ * * * * *
+
+Il faudrait tout un livre pour examiner, comme elles le mériteraient,
+toutes les idées ingénieuses, géniales, ou saugrenues, qui pullulaient
+dans ce petit cerveau, toujours en ébullition. Sa fécondité d’invention
+est incroyable. Que n’a-t-il pas imaginé, et que ne trouve-t-on pas,
+tout le long de ses livres!--Des inventions de physique amusante ou de
+mécanique musicale. Un «rhythmomètre» pour fixer les mouvements[455]. Un
+baromètre musical, «fait d’une seule corde à boyau, qui, selon le temps,
+s’étendant ou se raccourcissant, ferait partir deux ressorts,
+correspondant à un cylindre et à un jeu de flûtes, jouant deux airs,
+l’un vif et en majeur pour le beau temps, l’autre lent et en mineur pour
+la pluie[456]». Des théories sur l’occultisme et la télépathie[457]; sur
+l’emploi de la musique en médecine, particulièrement dans les maladies
+de nerfs[458] et dans la folie[459]; sur l’hérédité[460]; sur le régime
+de nourriture, auquel Grétry attribue une influence énorme sur le
+caractère:
+
+ On serait à peu près sûr de faire un homme colère, pacifique,
+ imbécile, ou homme d’esprit, si l’on portait une attention suivie
+ sur son régime et son éducation[461].
+
+Il a une conception du bonheur qui annonce celle de Tolstoy:
+
+ Les plus sages d’entre les hommes voient enfin que c’est en faisant
+ des sacrifices aux autres que nous méritons qu’ils en fassent pour
+ nous.--Mais, de cette manière, nous ne vivons donc que de
+ sacrifices?--Oui.--C’est donc là le bonheur général?--Il n’en est
+ point d’autre[462].
+
+Tenons-nous-en à ses pensées sur la musique. Aussi bien, c’est un
+monde:--simples esquisses pour la plupart, et jetées en passant, mais
+fécondes, profondes, divinatrices souvent.
+
+La première, celle qui ouvre et ferme les _Mémoires_, celle qu’il
+considérait comme sa principale découverte, nous l’exposions tout à
+l’heure, c’est cette idée que le principe de la musique est la vérité de
+la déclamation[463], que la musique est une langue expressive, d’une
+précision parfaite[464], et que la psychologie, l’étude des caractères
+et des passions, est la base de cet art[465].
+
+C’est ensuite l’invention de l’ouverture à programme[466], de
+l’entr’acte psychologique et dramatique, qui résume ce qui vient de se
+passer, ou annonce ce qui va suivre[467]. C’est la notation des passions
+en musique: ce qui l’amène à exposer, en deux ou trois cents pages de
+son second volume, la façon, dont le musicien peut traduire l’Amitié,
+l’Amour maternel, la Pudeur, la Fureur, l’Avarice, la Vivacité,
+l’Indolence, le Jaloux, le Scélérat, le Glorieux, le Distrait,
+l’Hypocrite, l’Hypocondre, le Flatteur, le Caustique, le Gobe-mouches,
+l’Optimiste, le Pessimiste, etc., bref, toutes les nuances de la comédie
+humaine[468],--traçant ainsi la voie au Molière musical, que nous
+attendons encore, qui doit venir, qui peut venir: car tout est prêt, la
+langue est faite; il ne manque plus que le génie.
+
+Et c’est aussi l’analyse expressive de tous les matériaux, dont dispose
+la musique: la psychologie des tons[469]; la psychologie des timbres
+instrumentaux[470]; l’orchestration représentative des caractères[471];
+le pouvoir indiscret et profond, que la pure musique, la symphonie de
+l’orchestre, a de pénétrer les cœurs et de dévoiler ce que les paroles
+et le chant ne disent pas, ne veulent pas dire[472]; les analogies
+décadentes des couleurs avec les sons[473]... Tout ceci est encore du
+domaine propre à Grétry, du ressort de cet opéra-comique perfectionné,
+où il trouve un si excellent emploi de ses qualités personnelles, de sa
+finesse psychologique, qui parfois pèche par excès de clarté[474], mais
+qui l’amenait a lire dans la musique des autres et dans leurs moindres
+inflexions de voix, comme dans un livre[475]: «La musique, a-t-il dit,
+est un thermomètre, qui fait apprécier le degré de sensibilité de chaque
+peuple et de chaque individu[476].»
+
+Mais voici d’autres idées, qui dépassent les bornes de son art propre.
+En même temps que Mozart, et sans qu’ils aient connaissance des pensées
+l’un de l’autre, il rêve d’un _duodrama_, «d’une tragédie musicale, où
+le dialogue serait parlé[477]»,--une sorte de mélodrame de génie.--Il a
+l’idée de l’orchestre caché, et du théâtre de Beyreuth[478].--Il a
+l’idée des grands théâtres du peuple, que nous commençons à peine à
+réaliser, et des jeux nationaux, de ces grandes fêtes populaires, que
+nous nous efforçons d’instituer, à l’exemple de la Grèce antique et de
+la Suisse d’aujourd’hui[479].--Il a l’idée de petits théâtres-écoles où
+l’on formerait des acteurs et des auteurs[480], et de lectures musicales
+publiques, où l’on soumettrait au jugement de l’assistance des scènes
+inédites, des fragments d’œuvres nouvelles, composées par de jeunes
+musiciens encore inconnus, qui se destinent à l’art dramatique[481].--Il
+travaille à faire rendre à la musique la place qui lui revient dans
+l’instruction, et insiste sur l’importance du chant dans l’enseignement
+primaire[482].--Il voudrait que l’on fondât un Opéra historique, où l’on
+jouerait les chefs-d’œuvre du passé disparu[483].--Il est, comme on
+pouvait l’attendre d’un homme aussi «sensible», il est féministe en art,
+et il encourage vivement les femmes à se livrer à la composition
+musicale[484].
+
+Voici qui est plus remarquable encore:
+
+Ce musicien d’esprit clair et net jusqu’à l’excès, qui était fait
+uniquement pour écrire de la musique sur des paroles précises,--de tous
+les musiciens celui qui semble avoir été le plus loin de l’esprit de la
+symphonie, et qui en parle quelquefois avec un dédain amusant[485], ce
+faiseur d’opéras qui mettait les «symphonistes» bien au-dessous des
+compositeurs dramatiques[486], et qui était assez disposé à croire que
+si Haydn avait rencontré Diderot, il eût écrit des opéras, et non des
+symphonies[487],--ce Grétry sentait pourtant fort bien la beauté de la
+musique symphonique, dont il dit:
+
+ La douce inquiétude que donne la bonne musique instrumentale, cette
+ répétition vague des accents de nos sentiments, ce voyage aérien
+ qui nous balance dans le vide, sans fatiguer nos organes, ce
+ langage mystérieux qui parle à nos sens, sans employer le
+ raisonnement, et qui équivaut à la raison, puisqu’il nous charme,
+ sont un plaisir bien pur[488].
+
+Et il cite, à ce propos, le fameux passage du _Marchand de Venise_ sur
+le pouvoir de la musique[489].--Car, pour le dire en passant, il adore
+Shakespeare, et s’extasie sur son _Richard III_[490]:--Il a pour Haydn
+une profonde admiration; il voit dans ses symphonies un dictionnaire
+d’expressions musicales, d’une valeur inappréciable pour le compositeur
+d’opéras[491].
+
+Ce n’est pas tout. Quoiqu’il n’écrive pas de symphonies, ni de musique
+de chambre, il en parle avec l’intelligence d’un génie novateur. Il
+réclame l’affranchissement des formes instrumentales, la liberté de la
+Sonate:
+
+ Une Sonate est un discours. Que penserions-nous d’un homme qui,
+ coupant son discours en deux, répéterait deux fois chaque
+ moitié?... Voilà à peu près l’effet que me font les reprises en
+ musique.
+
+Et il montre comment on peut arriver à rompre la symétrie archaïque de
+ces formes, et à y faire entrer plus de vie. Il prévoit les efforts de
+Beethoven dans ce sens. Il prévoit la _Symphonie pathétique_ de
+Tschaikowski, qui se termine par le mouvement lent[492]. Il n’est pas
+éloigné de prévoir la _Symphonie avec orgue_ de M. Saint-Saëns[493].
+Bien plus: il prophétise la symphonie dramatique de Berlioz, de Liszt et
+de Richard Strauss,--cet art qui se trouve aux antipodes du sien:
+
+ Ce que je vais proposer promet encore une révolution dramatique...
+ Ne pourrait-on pas donner à la musique la liberté de marcher d’un
+ plein essor, de faire des tableaux achevés, où, jouissant de tous
+ les avantages, elle ne serait plus contrainte de suivre la poésie
+ dans ses nuances diverses?... Quel amateur de musique n’a été saisi
+ d’admiration, en écoutant les belles symphonies de Haydn? Cent fois
+ je leur ai prêté les paroles qu’elles semblent demander... Pourquoi
+ faut-il que le musicien toujours captif ne se voie pas une fois
+ libre dans sa création?... Envoyez un canevas dramatique à Haydn,
+ sa verve s’échauffera sur chaque morceau; il n’en suivra que le
+ sentiment général, et sera libre dans sa composition... Le
+ musicien, ayant fait sa partition,... fera exécuter son ouvrage, à
+ grand orchestre... Le poète lira le sens des paroles après, chaque
+ morceau, et souvent les auditeurs doivent se dire: «Je l’avais
+ deviné», ou: «Je l’avais senti...» Un tel travail réussira, et au
+ delà de ce qu’on imagine... J’indique aux compositeurs de musique
+ instrumentale le moyen de nous égaler et de nous surpasser
+ peut-être, dans l’art dramatique[494].
+
+Sans doute, Grétry a vicié sa conception, en greffant après coup de
+nouveaux opéras sur ces symphonies dramatiques, et en demandant que le
+poète adaptât des paroles à ces œuvres de musique pure, qui sont des
+poèmes à eux seuls. Il n’en a pas moins entrevu, dans un éclair de
+génie, l’étonnant développement--accompli depuis trais quarts de
+siècle--des poèmes et des peintures de sons, de la _Tondichtung_ et de
+la _Tonmalerei_.
+
+Si le pouvoir de création personnelle avait égalé chez Grétry sa
+divination d’intelligence, il eût été un des premiers génies musicaux du
+monde; une partie de l’évolution musicale du XIXe siècle se reflète
+dans cet esprit de l’ancienne France, et par lui s’opère la jonction de
+l’art de Pergolèse avec l’art de Wagner, de Liszt et de Richard Strauss.
+
+ * * * * *
+
+A la fin de sa vie, le doux musicien de style Louis XVI s’effara
+pourtant des nouveaux courants qui se dessinaient dans la musique de son
+temps. De même que ses rivaux, Méhul, Chérubini, Lesueur, il s’effraya
+du romantisme naissant, du débordement de passions et de bruit, des
+harmonies chargées, des rythmes heurtés, de l’orchestration violente, de
+«la fièvre continue», du «chaos», comme il dit, de la musique à coups de
+canon[495]. Il crut à une réaction prochaine vers la simplicité. Et
+cependant la fièvre, loin de tomber, augmenta; et le monde ne s’en est
+pas plus mal porté. Du chaos, Beethoven allait surgir, et Lesueur devait
+avoir pour élève Berlioz.
+
+Grétry ne prévoyait pas Beethoven[496]. Tout son espoir allait vers un
+autre génie; et je cite, en terminant, la touchante prédiction, l’acte
+de foi passionné, avec lequel il annonçait et appelait ce génie:
+
+ Que viendra-t-il après nous? Je vois en idée un être charmant, qui,
+ doué d’un instinct mélodieux, la tête, et l’âme surtout, remplies
+ d’idées musicales, n’osant enfreindre les règles dramatiques qui
+ sont aujourd’hui connues de tous les musiciens, joindra au plus
+ beau naturel une partie des richesses harmoniques de nos jeunes
+ athlètes. Avec plus de certitude que l’enfant d’Abraham, soupirant
+ après l’arrivée de son Messie régénérateur, déjà je tends les bras
+ vers cet être désiré, dont les accents aussi vrais qu’énergiques
+ réchaufferont mes vieux ans[497].
+
+Ce Messie musical, nous le reconnaissons: Grétry, qui l’appelait de ses
+vœux, ne se doutait pas qu’il était déjà venu. Il avait vécu, il venait
+de mourir, non loin de lui. C’était Mozart, dont le nom ne paraît pas
+une fois dans les _Essais_ de Grétry. Il ne faut pas nous en étonner.
+Hélas! il en est presque toujours ainsi, dans l’histoire de l’art. On
+vit, les uns à coté des autres, sans se connaître; et c’est quand il
+n’est plus temps qu’on découvre, morts, ceux qu’on eût tant aimé à
+connaître vivants.
+
+
+
+
+MOZART
+
+D’APRÈS SES LETTRES[498]
+
+
+Je viens de relire ses lettres, que M. Henri de Curzon a traduites en
+français[499], et qui devraient être dans toutes les bibliothèques: car
+elles n’ont pas seulement un intérêt pour les artistes; elles sont
+bienfaisantes pour tous. Quand une fois on les a lues, Mozart reste
+votre ami pour toute la durée de votre vie; et sa chère figure se
+représente à vous, d’elle-même, aux heures de peine; on entend son bon
+rire, enfantin et héroïque, et, si triste que l’on soit, on rougit de
+s’abandonner, en pensant à cette misère si gaiement supportée. Cherchons
+à ranimer cette belle ombre effacée.
+
+ * * * * *
+
+La première chose qui frappe en lui, c’est sa merveilleuse santé morale.
+D’autant plus surprenante, quand on songe à son corps miné par la
+maladie.--C’est un équilibre presque unique de toutes les facultés: une
+âme capable de tout sentir et de tout dominer; une raison calme, dont la
+froideur étonne au milieu des sentiments les plus profonds (la mort de
+sa mère, son amour pour Constance Weber): une intelligence claire du
+goût du public et des moyens de succès, qui sait, sans le plier, adapter
+son orgueilleux génie à la conquête du monde.
+
+Cette santé morale est rarement le don des natures très passionnées,
+toute passion étant l’excès d’un sentiment. Aussi Mozart a-t-il tous les
+sentiments; il n’a point de passion:--sauf une; mais elle est terrible:
+l’orgueil, le sentiment puissant de son génie.
+
+ «L’archevêque de Salzbourg vous tient pour un homme pétri
+ d’orgueil»; lui dit un ami. (2 juin 1781.)
+
+Il ne cherche point à s’en cacher. A ceux qui osent toucher à cet
+orgueil, il répond avec la hauteur républicaine d’un contemporain de
+Rousseau: «C’est le cœur qui ennoblit l’homme; et si je ne suis pas
+comte, j’ai peut-être plus d’honneur dans l’âme que bien des comtes;
+valet ou comte, du moment qu’il m’insulte, c’est une canaille[500].»
+
+ «Ce qui est curieux tout de même,--dit-il à deux plaisantins
+ d’Augsbourg qui veulent se moquer de sa croix de l’Éperon
+ d’or,--c’est qu’il m’est plus facile d’obtenir toutes les
+ décorations que vous pouvez recevoir, qu’à vous de devenir ce que
+ je suis[501], même si vous mouriez ou ressuscitiez deux fois....
+ J’avais chaud de rage et de colère...» (16 octobre 1777.)
+
+Il recueille et rapporte avec un soin tranquille toutes les paroles
+flatteuses qu’il entend sur son compte.
+
+ «Le prince Kaunitz a dit de moi à l’archiduc que de tels hommes ne
+ venaient au monde qu’une fois en cent ans.» (12 août 1782.)
+
+Aussi hait-il furieusement, quand son orgueil est atteint. Il souffre
+d’être au service d’un prince. «Cette pensée m’est intolérable», dit-il.
+(15 octobre 1778.) Après les injures de l’archevêque de Salzbourg, «il
+tremble de tout son corps, il chancelle dans la rue comme un homme ivre,
+il doit rentrer chez lui et se mettre au lit; il en est encore malade,
+toute la matinée du lendemain». (12 mai 1781.)--«Je hais l’archevêque
+jusqu’à la frénésie.» (9 mai 1781.)--«Lorsque quelqu’un m’offense, _il
+faut que je me venge; et si je ne lui en faisais pas plus qu’il ne m’en
+a fait, ce ne serait qu’un rendu et non une correction_.» (20 juin
+1781.)
+
+Quand son orgueil est en jeu, ou, simplement, quand sa volonté a parlé,
+ce fils respectueux et soumis ne connaît plus d’autre autorité que sa
+volonté même.
+
+ «Je ne reconnais mon père dans aucune ligne de votre lettre. C’est
+ bien un père; mais ce n’est pas _mon_ père.» (19 mai 1781.)
+
+Il se marie, avant d’avoir reçu le consentement de son père. (7 août
+1782.)
+
+ * * * * *
+
+Dépouillez cette grande et unique passion, l’orgueil, vous trouvez l’âme
+la plus aimable et la plus souriante. Une vive et continuelle tendresse,
+toute féminine,--ou mieux, enfantine,--qui se plaît aux petites larmes,
+aux petits rires, aux badinages, à mille petites folies de baby
+affectueux.
+
+Il s’y mêle d’habitude une gaieté intarissable, qui s’amuse d’un rien,
+est toujours en mouvement, chante, sautille, rit follement de choses
+drôles, et plus souvent point drôles, de plaisanteries bonnes ou
+mauvaises, surtout mauvaises, et quelquefois grossières, mais sans
+malice et sans arrière-pensée, de mots qui n’ont pas de sens:
+
+ «_Stru! Stri!... Knaller paller... Schnip... Schnap... Schnur...
+ Schnepeperl!... Snai!..._» (6 juillet 1791.)
+
+ «Mon cœur est tout ravi de joie, parce que je m’amuse tant à ce
+ voyage!... parce qu’il fait si chaud dans la voiture!... et parce
+ que notre cocher est un brave garçon qui nous conduit bien vite dès
+ que la route le permet un peu!» (1769.)
+
+Mille exemples de cette gaieté sans cause, de ce rire de bonne santé.
+C’est le mouvement d’un sang abondant et sain. Sa sensibilité n’a rien
+de nerveux.
+
+ «J’ai vu pendre aujourd’hui quatre coquins sur la place de la
+ cathédrale. _On pend ici comme à Lyon._» (30 novembre 1770.)
+
+Il n’a point la compassion universelle, l’«humanité» de nos artistes
+modernes. Il n’aime que ceux qu’il aime, c’est-à-dire son père, sa
+femme, ses amis; mais il les aime très tendrement; il parle d’eux avec
+une émotion douce et vive, qui attendrit amoureusement le cœur, comme
+fait sa musique[502].
+
+ «Quand on nous maria, ma femme et moi, nous fondîmes en larmes, ce
+ qui toucha tout le monde. Tous pleuraient en voyant l’émotion de
+ nos cœurs.» (7 août 1782.)
+
+Il fut un ami exquis, comme seuls les pauvres peuvent l’être,--ainsi
+qu’il disait lui-même.
+
+ «Les meilleurs et les plus vrais amis sont les pauvres. Les riches
+ ne savent rien de l’amitié.» (7 août 1778.)
+
+ «Ami!... dit-il encore. J’appelle seulement ami, celui qui, en
+ quelque situation que ce soit, nuit et jour ne pense à rien qu’au
+ bien de son ami, et fait tout pour le rendre heureux.» (18 décembre
+ 1778.)
+
+Ses lettres à sa femme, surtout de 1789 à 1791, débordent de tendresse
+amoureuse et d’une gaieté folle, dont ne peuvent avoir raison la
+maladie, une misère effroyable, et tous les soucis, qui font de cette
+époque la plus cruelle de sa vie:
+
+_«Immer zwischen Angst und Hoffnung»_ (Toujours entre l’angoisse et
+l’espérance)[503]. Ce n’est pas, comme on pourrait le croire, une
+attitude vaillante pour rassurer sa femme et lui faire illusion sur la
+situation présente; c’est cet irrésistible besoin de rire, dont Mozart
+n’est pas maître, et qui veut se satisfaire, même au milieu de ses plus
+poignantes tristesses[504]. Mais aussi, le rire de Mozart est toujours
+tout près des larmes, des bienheureuses larmes dont sont pleine les
+cœurs aimants.
+
+ * * * * *
+
+Il fut heureux, et pourtant nulle existence ne fut plus dure que la
+sienne. Ce fut une lutte sans répit contre la misère et la maladie. La
+mort seule y mit un terme,--à trente-cinq ans.--D’où vient donc son
+bonheur?
+
+Avant tout, de sa foi, intelligente et pure de superstition, mais forte,
+ferme, et que le doute n’a jamais--non pas même atteinte,--mais
+effleurée. Elle est calme, paisible, sans passion, sans mysticisme:
+_Credo quia verum[505]._ Il écrit à son père mourant:
+
+ «Je compte sur de bonnes nouvelles, _bien que je me sois fait une
+ habitude de me représenter, en toutes choses, le pire_. Comme la
+ mort est le vrai but final de notre vie, je me suis, depuis
+ quelques années, tellement familiarisé avec cette vraie, cette
+ meilleure amie de l’homme, que son image, non seulement n’a plus
+ rien d’effrayant pour moi, mais est même au contraire très calmante
+ et très consolante. Et je remercie mon Dieu de m’avoir accordé le
+ bonheur... Je ne me mets jamais au lit sans penser que le lendemain
+ peut-être je ne serai plus; et pourtant aucun de ceux qui me
+ connaissent ne pourra dire que je sois chagrin ou triste dans ma
+ manière d’être. Je rends grâces à mon Créateur de cette félicité,
+ et je la souhaite de tout mon cœur à mon prochain.» (4 avril 1787.)
+
+Voilà le bonheur dans l’éternité. Quant au bonheur dans cette vie, il le
+trouve d’abord dans l’amour des siens, et surtout dans son amour pour
+eux.
+
+ «Si je suis seulement assuré que rien ne te manque, écrit-il à sa
+ femme, toute ma peine m’est chère et agréable. Oui! la situation la
+ plus pénible et la plus embrouillée, où je puisse me trouver
+ jamais, ne me sera plus qu’une bagatelle, si je sais que tu es en
+ bonne santé, que tu es gaie.» (6 juillet 1791.)
+
+Mais la grande joie pour lui, c’est de créer.
+
+Chez les génies inquiets et maladifs, la création peut devenir une
+torture,--l’âpre recherche d’un idéal qui fuit. Chez les génies bien
+portants, comme Mozart, elle est la joie parfaite, si naturelle, qu’elle
+semble presque être pour eux une jouissance physique. Pour Mozart,
+composer et jouer est une fonction aussi indispensable à son hygiène que
+manger, boire, ou dormir. C’est un besoin, une nécessité--bienheureuse,
+puisqu’elle se satisfait sans cesse.
+
+C’est ce qu’il faut bien voir, si l’on vent comprendre les passages des
+lettres relatifs à l’argent.
+
+ «Soyez certain que mon seul but est de gagner autant d’argent que
+ possible; car, après la santé, c’est ce qu’il y a de meilleur.» (4
+ avril 1781.)
+
+Cette déclaration semblera grossière aux délicats. Mais il ne faut pas
+oublier que l’argent ayant toujours fait défaut à Mozart jusqu’à la fin
+de sa vie,--sa libre création, et, par suite, sa santé, en furent
+toujours gênées; et toujours il songea, il dut songer, au succès et à
+l’argent qui délivrent. Rien de plus naturel. Si Beethoven agit
+autrement, c’est que son idéalisme lui créa un autre monde où vivre, un
+monde irréel (sans parler des riches protecteurs qui lui assuraient le
+pain quotidien). Mais Mozart croyait à la vie, au monde, à la réalité
+des choses. Il voulait vivre et vaincre; et il réussit: du moins à
+vaincre.--Vivre ne dépendait pas de lui.
+
+Le merveilleux, justement, c’est que son art soit toujours orienté vers
+le succès, sans jamais rien sacrifier de soi. Sa musique est toujours
+écrite en vue de l’effet sur le public. Et pourtant, elle ne déroge
+jamais; elle ne dit que ce qu’elle veut dire. En cela, Mozart était
+servi par son tact, sa finesse, son esprit ironique. Il méprise le
+public; mais il s’estime, immensément lui-même. Aussi ne fait-il jamais
+de concession dont il puisse rougir; il dupe son public, et le
+mène[506]. Il donne à ses auditeurs l’illusion qu’ils comprennent sa
+pensée, tandis que les applaudissements qui accueillent ses œuvres ne
+s’adressent qu’aux passages faits uniquement et précisément pour être
+applaudis. Qu’importe qu’ils comprennent? Il suffit qu’ils
+applaudissent, et que le succès de l’œuvre assure à l’auteur la liberté
+d’en produire de nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+ «Composer, dit Mozart, est mon unique joie et ma seule passion.»
+ (10 octobre 1777.)
+
+Ce bienheureux génie semblait né uniquement pour créer. On trouvera peu
+d’exemples d’une aussi parfaite santé artistique. Car il ne faut pas
+confondre cette puissante facilité avec la verve paresseuse d’un
+Rossini.--Bach travailla obstinément; il disait à ses amis: «J’ai été
+obligé de travailler; quiconque travaillera autant que moi réussira
+aussi bien que moi».--Beethoven lutta constamment, corps à corps, avec
+son génie. Quand ses amis le surprenaient au milieu du travail de la
+composition, ils le trouvaient souvent dans un état d’abattement
+inexprimable: «ses traits étaient décomposés, la sueur lui ruisselait du
+visage, et il semblait, dit Schindler, qu’il venait de livrer bataille à
+une armée de contrepointistes». Il est vrai qu’il s’agit ici du _Credo_
+de la _Messe en Ré_. Mais toujours, il esquisse, médite, rature,
+corrige, surcharge, recommence, et, quand tout est fini, recommence
+encore, ajoute deux notes au début d’un adagio de sonate, terminé depuis
+longtemps et gravé.--Mozart ne connaît point ces tourments[507]. Il peut
+tout ce qu’il veut, et ne veut que ce qu’il peut. Son œuvre est comme le
+parfum de sa vie: telle, une belle fleur, qui n’a que la peine de
+vivre[508]. Si facile est en lui la création, qu’elle se double ou se
+triple parfois, se complique de tours de force invraisemblables, qu’il
+fait sans y penser.--Il compose un prélude en écrivant une fugue. (20
+avril 1782.) La veille d’un concert où il doit jouer une sonate pour
+piano et violon, il la compose entre onze heures et minuit, écrit
+hâtivement la partie de violon, sans avoir le temps d’écrire celle de
+piano, ni de répéter avec son partenaire; et le lendemain, il la joue de
+mémoire, telle qu’il l’avait composée dans sa tête. (8 avril 1781.)--Ces
+exemples, entre cent.
+
+Un tel génie devait s’étendre dans tout le domaine de son art, et le
+remplir avec une égale perfection. Mais il était fait surtout pour le
+drame musical. Rappelons les traits essentiels de son caractère: Une âme
+parfaitement saine et pondérée, où domine une volonté supérieure dans un
+cœur apaisé, sans orages de passions, mais très sensible et très
+souple.--Un tel homme, s’il est créateur, est plus capable qu’un autre
+d’exprimer la vie, d’une façon objective. Il ne sera point gêné par les
+fortes exigences des âmes passionnées qui ont besoin de tout remplir
+d’elles-mêmes. Beethoven reste Beethoven à toutes les pages de son
+œuvre; et c’est tant mieux: car nul héros ne pouvait nous intéresser, à
+son égal. Mais Mozart, grâce au mélange harmonieux de ses
+qualités,--sensibilité, finesse d’intelligence, tendresse, maîtrise sur
+soi-même,--était naturellement bien doué pour saisir les mille nuances
+des âmes étrangères à la sienne, pour s’intéresser au spectacle du monde
+aristocratique de son temps, et pour le faire revivre dans ses œuvres
+musicales, avec une poétique vérité. Son cœur était en repos, nulle voix
+impérieuse ne criait en lui. Il aimait la vie, et il la voyait bien; il
+n’avait nul effort à faire pour la retracer dans son art, comme il la
+voyait.
+
+Le meilleur de sa gloire est resté attaché à ses œuvres dramatiques, et
+il le savait d’avance. Ses lettres nous attestent ses préférences pour
+la musique de théâtre:
+
+ «D’entendre seulement parler d’un opéra, d’être seulement au
+ théâtre, et d’entendre chanter, me voilà hors de moi!» (11 octobre
+ 1777.)
+
+ «J’ai un désir inexprimable d’écrire un opéra.» (_Id._)
+
+ «...Je suis jaloux de tous ceux qui écrivent des opéras. J’en
+ pleurerais, quand j’entends un air d’opéra... Le désir d’écrire des
+ opéras est mon idée fixe.» (2 et 7 février 1778.)
+
+ «Avant tout, pour moi, est l’opéra.» (17 août 1783).
+
+ * * * * *
+
+Voyons comment il conçoit cet opéra.
+
+Mozart est exclusivement un musicien. On trouve peu de traces en lui
+d’une éducation littéraire, ni surtout de préoccupations littéraires,
+comme chez Beethoven, qui s’instruisit lui-même, et excellemment[509].
+On ne peut même pas dire de Mozart qu’il soit _avant tout_ musicien. Il
+_n’est que_ musicien.--Aussi ne s’arrête-t-il pas longtemps à la
+difficile question de la poésie et de la musique, associées dans l’œuvre
+dramatique. Il tranche net. Où est la musique ne peut être de rivale.
+
+ «Dans un opéra, il faut absolument que la poésie soit la fille
+ obéissante de la musique.» (13 octobre 1781.)
+
+Et plus loin:
+
+ «La musique règne en souveraine, et fait oublier tout le reste.»
+
+Il faut se garder de conclure que Mozart de désintéressait du libretto,
+et que la musique n’était pour lui qu’une volupté, à laquelle le sujet
+poétique servait uniquement de prétexte. Tout au contraire. Mozart était
+convaincu que l’opéra devait exprimer, avec vérité, des sentiments et
+des caractères; mais c’était la musique qu’il chargeait de ce rôle, et
+non la poésie, parce qu’il était musicien, et non poète; et parce que
+son génie répugnait au partage de son œuvre avec un autre artiste.
+
+ «Je ne puis pas exprimer mes sentiments et mes pensées en vers, ou
+ en couleurs, car je ne suis ni poète, ni peintre. Mais je puis le
+ faire avec des sons, car je suis musicien.» (8 novembre 1777.)
+
+La poésie doit donc fournir «un plan bien composé», des situations
+dramatiques, et des paroles «_obéissantes_», des «paroles écrites
+uniquement pour la musique» (13 octobre 1781). Le reste est l’affaire du
+compositeur qui, d’après Mozart, a à sa disposition une langue aussi
+précise, et bien autrement profonde que la poésie[510].
+
+Nul doute à avoir sur les intentions de Mozart, quand il écrit un opéra.
+Il a pris soin de commenter lui-même plusieurs passages d’_Idoménée_ et
+de l’_Enlèvement au sérail_. Son intelligente recherche d’analyse
+psychologique s’y montre nettement:
+
+ «Comme la colère d’Osmin[511] augmente toujours, et qu’on s’imagine
+ que l’air est déjà, près de finir, l’_Allegro assai_ qui, est d’un
+ tout autre rythme et dans un ton différent, doit faire le meilleur
+ effet; car un homme emporté par une aussi violente colère dépasse
+ toute règle, toute mesure et toutes bornes; il ne se connaît plus;
+ et, de même, il faut que la musique, elle aussi, ne se connaisse
+ plus.» (26 septembre 1781.)
+
+A propos de l’air: «_O wie ängstlich_» du même opéra:
+
+ «Le cœur qui bat est annoncé d’avance par les violons en octave. On
+ y voit le tremblement, l’irrésolution, on voit se soulever le cœur
+ gonflé, ce qui est exprimé par un _crescendo_, on entend les
+ chuchotements et les soupirs rendus par les premiers violons en
+ sourdine, et une flûte à l’unisson.» (26 septembre 1781.)
+
+Où s’arrêtera cette recherche de la vérité d’expression?--Ou bien ne
+s’arrêtera-t-elle jamais? La musique sera-t-elle toujours, pour
+conserver l’expression de Mozart, comme «les battements du cœur qui se
+soulève»?--Oui, pourvu que ces palpitations restent toujours
+harmonieuses.
+
+Parce qu’il est uniquement musicien, Mozart défend à la poésie de
+commander à la musique, et la fait obéir. Parce qu’il est uniquement
+musicien, il commande à la situation dramatique elle-même d’obéir à la
+musique, quand elle menace d’outre-passer les limites que le bon goût
+lui impose[512].
+
+ «Comme les passions, qu’elles soient violentes ou non, ne doivent
+ jamais être exprimées jusqu’au dégoût, la musique, même dans la
+ situation la plus terrible, ne doit jamais offenser l’oreille, mais
+ là encore, la charmer, et enfin rester toujours la Musique.» (26
+ septembre 1781).
+
+La musique est donc la peinture de la vie, mais d’une vie épurée. Il
+faut que ses chants, où se reflètent les âmes, charment l’âme, mais sans
+blesser la chair, sans «offenser l’oreille». La musique est l’expression
+harmonieuse de la vie[513].
+
+Cela n’est pas seulement vrai des opéras de Mozart, mais de toutes ses
+œuvres[514]. Sa musique, quoi qu’il semble, ne s’adresse pas aux sens,
+mais au cœur. Elle exprime toujours un sentiment ou une passion.
+
+Et le plus remarquable, c’est que les sentiments que peint Mozart,
+souvent ne sont pas les siens, mais ceux d’étrangers qu’il observe. Il
+ne les sent pas en lui; il les voit chez un autre.--On ne le croirait
+pas, s’il n’avait pris la peine de le dire lui-même en quelques
+passages:
+
+ «J’ai voulu composer un andante, tout à fait d’après le caractère
+ de Mlle Rose. C’est la vérité: tel est l’andante, telle est Mlle
+ Cannabich.» (6 décembre 1777.)
+
+Ainsi telle est la force de l’esprit dramatique chez Mozart, qu’il se
+fait jour jusque dans les œuvres qui comportent le moins son emploi,
+celles où le musicien met le plus de sa personnalité et de ses rêves.
+
+ * * * * *
+
+Fermons ses lettres, abandonnons-nous au flot de sa musique. C’est ici
+qu’est son âme tout entière. Nous y retrouvons, dès le premier instant,
+la tendresse et l’esprit qui sont son essence même.
+
+Ils sont partout mêlés, à tous ses sentiments et à toutes ses pensées;
+ils les enveloppent, les pénètrent, les baignent d’un doux rayonnement.
+C’est pourquoi il n’a jamais réussi--ni cherché--à tracer des caractères
+antipathiques. Il suffit de penser au tyran de _Léonore_, aux
+personnages sataniques du _Freyschütz_ et d’_Euryanthe_, aux héros
+monstrueux du _Ring_, pour se convaincre par l’exemple de Beethoven, de
+Weber et de Wagner, que la musique est très capable d’exprimer et
+d’inspirer la haine et le mépris. Mais, comme dit le duc du _Soir des
+Rois_, elle est surtout «l’aliment de l’amour»; et l’amour est son
+aliment. Telle est la musique de Mozart. C’est pour cela qu’il est si
+cher à ceux qui l’aiment. Il le leur rend si bien!--C’est comme un
+retour perpétuel de tendresse, un flot ininterrompu d’amour, qui coule
+de cette âme affectueuse à celles de ses amis.--Tout enfant, il avait un
+besoin maladif de tendresse. On conte qu’un jour il demanda brusquement
+à une princesse d’Autriche: «Madame, est-ce que vous m’aimez?» et
+qu’elle, pour le taquiner, ayant répondu non, l’enfant eut le cœur gros,
+et se mit à pleurer.--Le cœur est toujours resté enfant. La naïve prière
+se répète constamment sous cette tendre musique: «Je vous aime.
+Aimez-moi»[515].
+
+Aussi a-t-il constamment chanté l’amour. Réchauffés par son cœur, les
+personnages conventionnels de la tragédie lyrique, sous la fadeur des
+paroles et la galanterie monotone des situations, ont trouvé des accents
+personnels, dont le charme dure encore pour tous ceux qui aiment.--Cet
+amour n’a rien d’emporté, ni de romantique; ce n’est que la douceur ou
+la tristesse d’aimer. La passion, dont Mozart ne souffrit point durant
+sa vie, n’a déchiré le cœur d’aucun de ses héros. La douleur de dona
+Anna, ou même la jalousie de l’Elektra d’_Idomeneo_ n’ont aucun rapport
+véritable avec le démon de Beethoven et de Wagner. De toutes les
+passions, il ne connut bien que la colère et l’orgueil. La passion par
+excellence, «la Vénus tout entière...», n’apparaît point chez lui. Mais
+c’est ce qui imprime à l’ensemble de son œuvre son caractère d’ineffable
+sérénité: et pour nous, qui vivons à une époque où les artistes tendent
+à ne nous plus faire connaître l’amour que par les ardeurs brutales de
+la chair, ou par l’hypocrite «mysticisme» d’un cerveau hystérique, la
+musique de Mozart ne nous charme pas moins par ce qu’elle ignore de
+l’amour que par ce qu’elle en sait.
+
+Il y a pourtant chez lui un fonds de sensualité. Moins passionné, il est
+plus voluptueux que Gluck et que Beethoven. Il n’est pas un idéaliste
+d’Allemagne; il est de Salzbourg, sur la route de Venise à Vienne, et
+semblerait plutôt à demi Italien. Son art rappelle parfois les
+expressions alanguies des beaux archanges et des androgynes célestes de
+Pérugin, dont la bouche est faite pour tout autre chose que pour la
+prière. Mozart est d’une plus large envergure que le peintre de Pérouse,
+et il a su trouver des accents autrement émouvants pour le monde de la
+foi. Ce n’est pourtant qu’en Ombrie qu’on peut trouver un terme de
+comparaison avec cette musique pure et sensuelle. Pensez à ces charmants
+rêveurs d’amour: à Tamino, cette fraîcheur virginale d’une âme où
+l’amour vient d’éclore;--à Zerline;--à Constance;--à la comtesse des
+_Nozze_, à sa tendre mélancolie;--à la rêverie poétique et voluptueuse
+de Suzanne;--au _Quintetto_, qui pleure et rit, et à la langoureuse
+béatitude du _Terzetto_ (_Soave sia il vento_) de _Cosi fan tutte_,
+semblable «au suave Zéphyr, qui souffle sur un banc de violettes,
+dérobant et apportant son parfum[516]»:--à tant de grâce et de
+_morbidezza_.--Mais le cœur reste toujours--presque toujours--ingénu,
+chez Mozart; sa poésie transfigure tout ce qu’il touche, et l’on aurait
+peine à reconnaître, sous la musique des _Nozze_, les brillants
+personnages, mais secs et corrompus, de la pièce française. Le brio sans
+profondeur de Rossini est bien plus près du sentiment de Beaumarchais.
+C’est presque une nouvelle création que cet admirable Chérubin, qui dit
+l’inquiétude et le ravissement d’une âme enveloppée par le souffle
+mystérieux de l’amour. L’innocence saine de Mozart a passé sur les
+situations équivoques (Chérubin chez la comtesse, etc.), sans y voir
+qu’un sujet à de gais dialogues. En réalité, il y a un abîme entre les
+_don Juan_ et les _Figaro_ de Mozart, et ceux de nos auteurs français.
+L’esprit français a chez Molière quelque chose d’âpre, quand il n’est
+pas précieux, rude ou bouffon. Chez Beaumarchais, il est sec et
+scintillant. L’esprit de Mozart n’a aucun rapport avec eux; il ne laisse
+aucun arrière-goût d’amertume; il est sans malignité; c’est le plaisir
+de vivre, d’agir, d’être en mouvement, de dire et de faire des folies,
+de jouir du monde, de la vie; il est imprégné d’amour. Ce sont
+d’aimables créatures qui se grisent de rires, de mots dits à tort et à
+travers, pour cacher l’émotion amoureuse qui est au fond de leur cœur.
+Elles font penser aux folles lettres, que Mozart écrivait à sa femme:
+
+ «Petite femme chérie, si je voulais te raconter tout ce que je fais
+ avec ton cher portrait, tu rirais bien souvent! Par exemple, quand
+ je le tire de sa prison, je lui dis: Dieu te bénisse, petite
+ Constance!... Dieu te bénisse, friponne!... tête ébouriffée,... nez
+ pointu!--Et puis, quand je le remets en place, je le fais glisser
+ peu à peu, en disant tout le temps: Allons!... allons!...
+ allons!... mais avec l’énergie particulière que demande ce mot qui
+ dit tant de choses!... Et pour finir, je dis bien vite: Bonne nuit,
+ petite souris, dors bien.--Je crois bien que je viens d’écrire là
+ quelque chose de fort stupide (du moins pour le monde)... mais
+ voilà le sixième jour que je suis loin de toi, et vraiment il me
+ semble qu’il y a déjà un an... Ah! si les gens pouvaient voir dans
+ mon cœur, je rougirais presque...» (13 avril, 30 sept. 1790.)
+
+ * * * * *
+
+L’abondance de gaieté produit la bouffonnerie. Il s’en mêle une forte
+dose à l’esprit de Mozart. La double influence de la comédie bouffe
+italienne et du goût viennois devaient y contribuer. C’est la partie la
+moins intéressante de son œuvre, et nous nous en passerions volontiers;
+mais elle se comprend. Il est bien naturel que le corps ait ses
+exigences à côté de l’esprit; et quand, il déborde de joie, la
+bouffonnerie jaillit d’elle-même. Mozart s’amuse comme un enfant. On
+sent que ses Leporello, ses Osmin et ses Papageno le divertissent
+prodigieusement.
+
+La bouffonnerie chez lui atteint quelquefois au sublime. Que l’on pense
+au caractère de don Juan, et à tout cet opéra qualifié par l’auteur
+d’_opera buffa_[517]. La bouffonnerie pénètre ici l’action tragique;
+elle se joue autour de la statue du commandeur et des douleurs d’Elvire.
+La scène de la sérénade est une situation bouffe; mais l’esprit avec
+lequel Mozart l’a traitée en fait une scène de haute comédie. Le
+caractère tout entier de don Juan est tracé avec une souplesse de main
+surprenante. A vrai dire, il est exceptionnel dans l’œuvre de Mozart; et
+il l’est peut-être aussi dans l’art musical du XVIIIe siècle[518]. Il
+faut aller jusqu’à Wagner pour trouver, dans le théâtre de musique, des
+personnages d’une vie aussi vraie, aussi pleine et aussi logique, d’un
+bout à l’autre de l’œuvre. S’il est une chose, au premier instant, qui
+surprenne, c’est que Mozart ait pu tracer avec cette assurance le
+caractère d’un grand seigneur sceptique et libertin. Mais si l’on étudie
+d’un peu plus près l’égoïsme brillant, railleur, orgueilleux, sensuel et
+colère de ce don Giovanni (qui est un Italien du XVIIIe siècle, et
+non plus le hautain Espagnol de la légende, ou le sec petit marquis
+athée de la cour de Louis XIV), on remarquera qu’il n’y a pas un trait
+en lui que Mozart n’ait pu retrouver en soi-même, dans ces obscures
+profondeurs de l’âme, où le génie sent poindre les germes de toutes les
+puissances bonnes ou mauvaises de l’univers. Chose étrange! Chacun des
+mots, dont nous venons de nous servir pour caractériser don Juan, nous
+avait déjà servi pour définir l’âme et le talent de Mozart. Nous avons
+parlé de la sensualité de sa musique et de son esprit railleur. Nous
+avions noté son orgueil, ses transports de colère, et son égoïsme
+redoutable--et légitime.
+
+Ainsi (ô paradoxe!) Mozart portait en lui les puissances d’un don Juan,
+et il a pu réaliser dans son art le caractère qui, dans son ensemble, et
+par la combinaison différente des mêmes éléments, était le plus éloigné
+de lui qu’on pût trouver. Il n’est pas jusqu’à sa tendresse câline, qui
+ne se soit traduite ici par la force de séduction du personnage. En
+dépit des apparences, cette âme aimante eût probablement échoué à
+peindre les transports d’un Roméo,--et un don Juan a été sa plus
+puissante création.--Ainsi le veut souvent la nécessité paradoxale du
+génie.
+
+ * * * * *
+
+Mozart est le compagnon préféré des cœurs qui ont aimé et des âmes
+apaisées. Ceux qui souffrent, se réfugient de préférence dans les bras
+du grand consolateur, le grand inconsolable, Beethoven, qui tant
+souffrit.
+
+Cependant Mozart ne fut point épargné. Le sort lui fut plus rude encore
+qu’à Beethoven. Il connut la douleur, sous toutes ses formes; il connut
+les déchirements de la souffrance, la terreur de l’inconnu et les mornes
+angoisses de l’âme solitaire. Il les exprima dans quelques pages, que
+Beethoven et Weber n’ont pas surpassées. Entre toutes, il faut citer ses
+_Fantaisies_ et l’_Adagio_ pour piano _en si mineur_. Ici, nous voyons
+apparaître une puissance nouvelle, que nous n’avions pas encore aperçue
+chez Mozart, et que je nommerais le génie, si ce ne semblait une
+impertinence de laisser entendre que nous ne l’avions pas encore
+rencontré en dehors de ces œuvres. Mais j’appelle: génie, ce grand
+souffle indépendant du nôtre, qui emporte une âme, parfois médiocre, ou
+qui lutte avec elle; c’est une puissance étrangère à l’esprit où elle
+établit sa domination; c’est le Dieu qui est en nous, et qui pourtant
+n’est pas nous.--Jusqu’ici, nous n’avions vu en Mozart qu’un être
+merveilleusement riche de vie, de joie et d’amour; mais c’était toujours
+lui-même que nous retrouvions au travers des âmes où il se
+transformait.--Ici nous atteignons le seuil d’un monde plus mystérieux.
+C’est l’essence même de l’âme qui parle, son être impersonnel et
+universel,--l’Être,--le fond commun des âmes, que seul le génie peut
+exprimer. Il s’engage parfois entre l’âme individuelle et son Dieu
+intérieur des dialogues sublimes, surtout aux heures où l’âme accablée
+se réfugie dans son sanctuaire inaccessible. Ce dualisme de l’âme et de
+son démon se retrouve constamment dans l’art de Beethoven. Mais l’âme de
+Beethoven est violente, capricieuse, fantasque, passionnée. Celle de
+Mozart est juvénile, délicate, souffrant parfois de son trop de
+tendresse, mais harmonieuse, chantant sa souffrance en phrases bien
+rythmées, et finissant par s’y laisser bercer, par sourire au milieu de
+ses larmes à la grâce de son art, à sa propre séduction (_Adagio en si
+mineur_). C’est le contraste de cette âme de fleur et de ce génie
+souverain, qui fait le charme sans prix de ces poésies musicales. Telle
+Fantaisie ressemble à un arbre au large tronc, aux bras puissants, au
+feuillage finement dentelé, et parsemé de fleurs au léger parfum. Un
+souffle héroïque emporte le premier morceau du _Concerto_ pour piano _en
+ré mineur_, et les éclairs s’y entrecroisent avec les sourires. La
+célèbre _Fantaisie et sonate_, en _ut mineur_, a la majesté d’un dieu
+Olympien, et l’élégante sensibilité d’une héroïne de Racine. Dans
+l’_Adagio en si mineur_, le dieu est plus sombre encore, et prêt à
+lancer la foudre; l’âme soupire, parle de la terre, aspire aux
+tendresses humaines, et finit par s’endormir dans l’alanguissement de sa
+plainte harmonieuse.
+
+ * * * * *
+
+Il est des occasions enfin où l’âme de Mozart, s’élevant plus haut
+encore, rompt ce dualisme héroïque, et parvient aux régions sublimes et
+pacifiées, à la limite desquelles meurt le souffle des passions
+humaines. Alors il est l’égal de plus grands; et Beethoven lui-même,
+dans ses visions de vieillesse, n’atteint point à des cimes plus
+sereines que Mozart transfiguré par la foi.
+
+Le malheur est que ces moments sont rares, et que la foi de Mozart ne
+s’exprime que par exception. Et cela, pour sa certitude même. Un homme
+comme Beethoven, qui a sans cesse à créer sa foi, en parle constamment.
+Mozart est un croyant; sa foi est ferme et paisible, elle ne le
+tourmente point, il ne parle pas d’elle; il parle du monde gracieux et
+éphémère, qu’il aime et dont il veut être aimé. Mais lorsque la
+nécessité du sujet dramatique ouvre son art au sentiment religieux, ou
+lorsque les graves soucis, les souffrances, les pressentiments de la fin
+prochaine rompent le charme de la vie et ramènent ses regards vers Dieu
+seul,--alors Mozart n’est plus Mozart (j’entends celui que le public
+connaît, et admire sous ce nom). Il apparaît celui qui fût devenu, si la
+mort ne l’eût arrêté en route, l’artiste digne de réaliser le rêve de
+Gœthe: d’unir l’âme chrétienne à la beauté païenne, d’accomplir, comme
+le voulait Beethoven dans sa _Dixième Symphonie_, «la réconciliation du
+monde moderne avec le monde antique,--ce que Gœthe avait tenté dans son
+_Second Faust_[519]».
+
+Dans trois œuvres surtout, Mozart a exprimé le Divin: dans _le Requiem_,
+dans _don Juan_, et dans _la Flûte enchantée_.--_Le Requiem_ respire le
+pur sentiment de la foi chrétienne. Mozart y a fait le sacrifice de ses
+séductions et de ses grâces mondaines. Il n’a gardé que son cœur, qui se
+fait humble, repentant, tremblant, pour parler à Dieu. Un douloureux
+effroi et une contrition tendre parcourent l’œuvre, d’un sentiment
+grandiose et convaincu. La mélancolie touchante et l’accent personnel de
+certaines phrases font sentir que Mozart pensait à lui-même, quand il
+demandait pour d’autres le repos éternel.--Dans les deux autres œuvres,
+le sentiment religieux s’élargit encore; par l’intuition artistique, il
+sort des limites étroites d’une foi particulière, pour exprimer
+l’essence même de toute foi. Les deux ouvrages se complètent. _Don Juan_
+dit le poids de la prédestination, qui s’appesantit sur l’homme esclave
+de ses vices et entraîné dans le tourbillon des apparences; la _Flûte
+enchantée_ chante l’extase libre et pacifiée des Sages. L’un et l’autre,
+par leur simplicité puissante et leur calme beauté, ont un caractère
+antique. L’implacable fatalité de _don Juan_ et la sérénité de _la
+Flûte_ sont peut-être ce que l’art moderne a produit de plus près de
+l’art grec, sans en excepter même les tragédies de Gluck. La sublime
+pureté de certaines harmonies de _la Flûte_ plane à des hauteurs où
+s’élèvent à peine les mystiques ardeurs des chevaliers du Graal. Ici,
+tout est lumière. Rien n’est plus que lumière.
+
+ * * * * *
+
+C’est en elle que Mozart s’éteignit, le 5 décembre 1791.--On sait que la
+première représentation de _la Flûte_ avait eu lieu le 30 septembre
+précédent, et qu’il avait écrit _le Requiem_ dans les deux derniers mois
+de sa vie.--Ainsi il commençait à peine à livrer le secret de son être,
+au moment où la mort le frappa,--à trente-cinq ans. Ne médisons point de
+la mort. Mozart l’appelait sa «meilleure amie»; et c’est à son approche,
+sous son souffle fécond, qu’il prit pleinement conscience des puissances
+supérieures qu’il tenait captives en lui, et qu’il s’abandonna à elles
+dans ses œuvres les plus hautes: les dernières.--Mais il est juste de se
+souvenir qu’à trente-cinq ans, Beethoven n’avait encore écrit ni
+l’_Appassionata_, ni _la Symphonie en ut mineur_, et qu’il était bien
+loin de concevoir _la Neuvième_ et _la Messe en Ré_.
+
+Tel que la mort nous l’a laissé, interrompu dans son cours, Mozart nous
+reste comme une source éternelle de paix. Au milieu du bouleversement de
+passions qui, depuis la Révolution, ont soufflé sur tous les arts et
+troublé la musique, il est doux de se réfugier parfois dans sa sérénité,
+comme au sommet d’un Olympe aux lignes harmonieuses, et de contempler au
+loin, dans la plaine, les combats des héros et des dieux de Beethoven et
+de Wagner, et la vaste mer du monde aux flots frémissants.
+
+ _Suave, mari magno..._
+
+ * * * * *
+
+Les articles qui composent ce volume, et qui tous se rattachent à un
+sujet commun: l’histoire du théâtre musical, ont paru d’abord,
+séparément, dans diverses Revues:
+
+La _Revue d’Histoire et de Critique musicales_ a publié, en juin 1902,
+l’introduction: _De la place de la Musique dans l’Histoire générale_
+(leçon d’ouverture de l’École de musique, à l’École des Hautes-Études
+Sociales);--et en janvier, juin, et octobre 1901, l’étude sur _le
+premier Opéra joué à Paris: l’Orfeo de Luigi Rossi_.
+
+La _Revue de Paris_ a publié les articles sur _l’Opéra avant l’Opéra_
+(1er février 1904),--_Gluck_ (15 juin 1904),--_Grétry_ (15 mars
+1908),--et les deux premières parties des _Notes sur Lully_ (15 février
+1908).
+
+Les quatre dernières parties de l’étude sur _Lully_ ont paru dans _le
+Mercure musical_ du 15 janvier 1907;--et la _Revue d’Art dramatique_ a
+donné, en 1903, le petit portrait de _Mozart_, qui date, en réalité,
+d’une dizaine d’années plus tôt.
+
+
+
+
+Supplément musical
+
+
+[Illustration: Partition
+
+L’Orfeo de Luigi Rossi (1647)
+
+Désespoir d’Orphée
+
+Acte III, scène X et dernière.]
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION: De la place de la Musique dans l’Histoire générale 1
+
+L’OPÉRA AVANT L’OPÉRA 19
+
+I. Les _Sacre Rappresentazioni_ de Florence et les _Mai_
+de la campagne Toscane 21
+
+II. Les Comédies latines et les représentations à l’antique 32
+
+III. Les Pastorales en musique et Torquato Tasso 41
+
+LE PREMIER OPÉRA JOUÉ A PARIS: L’«ORFEO» DE
+LUIGI ROSSI 55
+
+I. Mazarin et la musique 55
+
+II. Les Barberini en France 63
+
+III. Luigi Rossi avant son arrivée en France 69
+
+IV. La représentation d’_Orfeo_ à Paris, et l’opposition
+religieuse et politique à l’Opéra 79
+
+V. _L’Orfeo_ 89
+
+VI. Luigi Rossi après _l’Orfeo_ 100
+
+NOTES SUR LULLY 107
+
+I. L’Homme 107
+
+II. Le Musicien 116
+
+III. Le Récitatif de Lully et la déclamation de Racine 143
+
+IV. Éléments hétérogènes de l’opéra de Lully 169
+
+V. Les Symphonies de Lully 181
+
+VI. Grandeur et popularité de l’art de Lully 192
+
+GLUCK 203
+
+GRÉTRY 247
+
+MOZART 273
+
+SUPPLÉMENT MUSICAL
+
+_L’Orfeo_ de Luigi Rossi (1647):--Désespoir d’Orphée. 297
+
+1430-08--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P11-09.
+
+
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79, A PARIS
+
+
+
+
+LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
+
+ÉTUDES SUR LA VIE LES ŒUVRES ET L’INFLUENCE DES PRINCIPAUX AUTEURS DE
+NOTRE LITTÉRATURE
+
+
+Notre siècle a eu, dès son début, et léguera au siècle prochain un goût
+profond pour les recherches historiques. Il s’y est livré avec une
+ardeur, une méthode et un succès que les âges antérieurs n’avaient pas
+connus. L’histoire du globe et de ses habitants a été refaite en entier;
+la pioche de l’archéologue a rendu à la lumière les os des guerriers de
+Mycènes et le propre visage de Sésostris. Les ruines expliquées, les
+hiéroglyphes traduits ont permis de reconstituer l’existence des
+illustres morts, parfois de pénétrer jusque dans leur âme.
+
+Avec une passion plus intense encore, parce qu’elle était mêlée de
+tendresse, notre siècle s’est appliqué à faire revivre les grands
+écrivains de toutes les littératures, dépositaires du génie des nations,
+interprètes de la pensée des peuples. Il n’a pas manqué en France
+d’érudits pour s’occuper de cette tâche; on a publié les œuvres et
+débrouillé la biographie de ces hommes fameux que nous chérissons comme
+des ancêtres et qui ont contribué, plus même que les princes et les
+capitaines, à la formation de la France moderne, pour ne pas dire du
+monde moderne.
+
+Car c’est là une de nos gloires, l’œuvre de la France a été accomplie
+moins par les armes que par la pensée, et l’action de notre pays sur le
+monde a toujours été indépendante de ses triomphes militaires: on l’a
+vue prépondérante aux heures les plus douloureuses de l’histoire
+nationale. C’est pourquoi, les maîtres esprits de notre littérature
+intéressent non seulement leurs descendants directs, mais encore une
+nombreuse postérité européenne éparse au delà des frontières.
+
+Beaucoup d’ouvrages, dont toutes ces raisons justifient du reste la
+publication, ont donc été consacrés aux grands écrivains français. Et
+cependant ces génies puissants et charmants ont-ils dans le monde la
+place qui leur est due? Nullement, et pas même en France.
+
+Nous sommes habitués maintenant à ce que toute chose soit aisée; on a
+clarifié les grammaires et les sciences comme on a simplifié les
+voyages; l’impossible d’hier est devenu l’usuel d’aujourd’hui. C’est
+pourquoi, souvent, les anciens traités de littérature nous rebutent et
+les éditions complètes ne nous attirent point: ils conviennent pour les
+heures d’étude qui sont rares en dehors des occupations obligatoires,
+mais non pour les heures de repos qui sont plus fréquentes. Aussi, les
+œuvres des grands hommes complètes et intactes, immobiles comme des
+portraits de famille, vénérées, mais rarement contemplées, restent dans
+leur bel alignement sur les hauts rayons des bibliothèques.
+
+On les aime et on les néglige. Ces grands hommes semblent trop
+lointains, trop différents, trop savants, trop inaccessibles. L’idée de
+l’édition en beaucoup de volumes, des notes qui détourneront le regard,
+l’appareil scientifique qui les entoure, peut-être le vague souvenir du
+collège, de l’étude classique, du devoir juvénile, oppriment l’esprit;
+et l’heure qui s’ouvrait vide s’est déjà enfuie; et l’on s’habitue ainsi
+à laisser à part nos vieux auteurs, majestés muettes, sans rechercher
+leur conversation familière.
+
+L’objet de la présente collection est de ramener près du foyer ces
+grands hommes logés dans des temples qu’on ne visite pas assez, et de
+rétablir entre les descendants et les ancêtres l’union d’idées et de
+propos qui, seule, peut assurer, malgré les changements que le temps
+impose, l’intègre conservation du génie national. On trouvera dans les
+volumes en cours de publication des renseignements précis sur la vie,
+l’œuvre et l’influence de chacun des écrivains qui ont marqué dans la
+littérature universelle ou qui représentent un côté original de l’esprit
+français. Les livres sont courts, le prix en est faible; ils sont ainsi
+à la portée de tous. Ils sont conformes, pour le format, le papier et
+l’impression, au spécimen que le lecteur a sous les yeux. Ils donnent,
+sur les points douteux, le dernier état de la science, et par là ils
+peuvent être utiles même aux spécialistes. Enfin une reproduction exacte
+d’un portrait authentique permet aux lecteurs de faire, en quelque
+manière, la connaissance physique de nos grands écrivains.
+
+En somme, rappeler leur rôle, aujourd’hui mieux connu grâce aux
+recherches de l’érudition, fortifier leur action sur le temps présent,
+resserrer les liens et ranimer la tendresse qui nous unissent à notre
+passé littéraire; par la contemplation de ce passé; donner foi dans
+l’avenir et faire taire, s’il est possible, les dolentes voix des
+découragés: tel est notre objet principal. Nous croyons aussi que cette
+collection aura plusieurs autres avantages. Il est bon que chaque
+génération établisse le bilan des richesses qu’elle a trouvées dans
+l’héritage des ancêtres, elle apprend ainsi à en faire meilleur usage;
+de plus, elle se résume, se dévoile, se fait connaître elle-même par ses
+jugements. Utile pour la reconstitution du passé, cette collection le
+sera donc peut-être encore pour la connaissance du présent.
+
+J. J. JUSSERAND.
+
+ * * * * *
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79, A PARIS
+
+LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
+
+ÉTUDES SUR LA VIE, LES ŒUVRES ET L’INFLUENCE DES PRINCIPAUX AUTEURS DE
+NOTRE LITTÉRATURE
+
+Chaque volume in-16, orné d’un portrait en héliogravure, broché. 2 fr.
+
+LISTE DANS L’ORDRE DE LA PUBLICATION DES 51 VOLUMES PARUS
+
+(1908.)
+
+
+VICTOR COUSIN par M. JULES SIMON de l’Académie française.
+
+MADAME DE SÉVIGNÉ par M. GASTON BOISSIER secrétaire perpétuel de l’Acad.
+française.
+
+MONTESQUIEU par M. ALBERT SOREL de l’Académie française.
+
+GEORGE SAND par M. E. CARO de l’Académie française.
+
+D’ALEMBERT par M. JOSEPH BERTRAND de l’Académie française, secr.
+perpétuel de l’Acad. des sciences.
+
+VAUVENARGUES par M. MAURICE PALÉOLOGUE.
+
+MADAME DE STAEL par M. ALBERT SOREL de l’Académie française.
+
+THÉOPHILE GAUTIER par M. MAXIME DU CAMP de l’Académie française.
+
+TURGOT par M. LÉON SAY de l’Académie française.
+
+THIERS par M. P. DE RÉMUSAT sénateur, de l’Institut.
+
+BERNARDIN DE St-PIERRE par M. ARVÈDE BARINE.
+
+MADAME DE LAFAYETTE par M. le comte d’HAUSSONVILLE de l’Académie
+française.
+
+MIRABEAU par M. EDMOND ROUSSE de l’Académie française.
+
+RUTEBEUF par M. CLÉDAT professeur de Faculté.
+
+STENDHAL par M. ÉDOUARD ROD.
+
+ALFRED DE VIGNY par M. MAURICE PALÉOLOGUE.
+
+BOILEAU par M. G. LANSON.
+
+CHATEAUBRIAND par M. DE LESCURE.
+
+FÉNELON par M. PAUL JANET, de l’Institut.
+
+SAINT-SIMON par M. GASTON BOISSIER secrétaire perpétuel de l’Acad.
+française.
+
+RABELAIS par M. RENÉ MILLET.
+
+J.-J. ROUSSEAU par M. ARTHUR CRUQUET professeur au Collège de France.
+
+LESAGE par M. EUGÈNE LINTILLAC.
+
+DESCARTES par M. ALFRED FOUILLÉE membre de l’Institut.
+
+VICTOR HUGO par M. LÉOPOLD MABILLEAU professeur de Faculté.
+
+ALFRED DE MUSSET par M. ARVÈDE BARINE.
+
+JOSEPH DE MAISTRE par M. GEORGE COGORDAN.
+
+FROISSART par Mme MARY DARMESTETER.
+
+DIDEROT par M. JOSEPH REINACH.
+
+GUIZOT par M. A. BARDOUX membre de l’Institut.
+
+MONTAIGNE par M. PAUL STAPFER professeur de Faculté.
+
+LA ROCHEFOUCAULD par M. J. BOURDEAU.
+
+LACORDAIRE par M. le comte D’HAUSSONVILLE de l’Académie française.
+
+ROYER-COLLARD par M. E. SPULLER.
+
+LA FONTAINE par M. G. LAFENESTRE membre de l’Institut.
+
+MALHERBE par M. le duc DE BROGLIE de l’Académie française.
+
+BEAUMARCHAIS par M. ANDRÉ HALLAYS.
+
+MARIVAUX par M. GASTON DESCHAMPS.
+
+RACINE par M. GUSTAVE LARROUMET membre de l’Institut.
+
+MÉRIMÉE par M. AUGUSTIN FILON.
+
+CORNEILLE par M. G. LANSON professeur de Faculté.
+
+FLAUBERT par M. ÉMILE FAGUET de l’Académie française.
+
+BOSSUET par M. ALFRED RÉBELLIAU.
+
+PASCAL par M. É. BOUTROUX membre de l’Institut.
+
+ * * * * *
+
+NOTES:
+
+[1] M. Pierre Aubry a montré que la musique du moyen âge passe par les
+mêmes phases que les autres arts. C’est d’abord l’art roman, «où la
+musique profane a peine à se dégager du chant liturgique, et se traîne
+avec lourdeur à la suite des mélodies grégoriennes, où les notations
+neumatiques sont obscures et incomplètes». Puis vient l’art gothique, où
+les musiciens, comme les architectes d’Ile-de-France, règnent sur toute
+l’Europe. Alors, «la musique mesurée des trouvères allège et précise la
+ligne mélodique, flottante et indécise avant. En même temps, tandis que
+les mélodies grégoriennes n’excédaient guère _l’ambitus_ (l’étendue) des
+modes, les proses des XIIe et XIIIe siècles atteignent les limites les
+plus élevées de la voix humaine, montent et ne savent plus
+redescendre,--aussi haut que les flèches gothiques. Puis, c’est au début
+du XIVe siècle, la même exubérance, la même exagération de virtuosité
+technique que dans les autres arts. La prodigieuse habileté du musicien
+en arrive aux subtilités du contrepoint, et la belle notation
+proportionnelle du XIIIe siècle aux notations compliquées du XIVe et du
+XVe siècles. Contre cette complication et cette obscurité croissantes se
+produira en musique, comme dans les autres arts, la réaction de
+simplicité et de clarté de la Renaissance.
+
+[2] Dialogues de François de Hollande, 1548.
+
+[3] Claudien dit qu’on discutait ardemment sur la musique, à la cour
+d’Arcadius, au milieu des pires préoccupations politiques; et Ammien
+Marcellin écrit de Rome, vers 370: «On n’y entend que des chants, et,
+dans tous les coins, des tintements de cordes».
+
+[4] Titre que Palestrina mérite d’ailleurs à un moindre degré que
+Josquin, que Roland de Lassus, que Vittoria, que Jakobus Gallus, que
+d’autres encore, plus vrais, plus expressifs, plus variés, plus profonds
+que lui,--lui, dont la gloire rayonne pourtant sur cette époque, grâce à
+l’éternité de son style, à son esprit classique, et à la paix Romaine
+qui plane sur son œuvre.
+
+[5] Surtout grâce à l’école de Mannheim, qui fut un des berceaux du
+nouveau style instrumental.
+
+[6] Et je n’excepte point celui qui écrit ces lignes.
+
+[7] Tout passe, tout revient, rien ne meurt.
+
+[8] Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Hugo Riemann est arrivé à
+des conclusions analogues, en suivant un chemin différent. Dans le
+second volume de son _Histoire de la Musique_ (_1 Teil: Das Zeitalter
+der Renaissance_), où il étudie l’évolution, non des formes dramatiques
+italiennes, comme je tâche de le faire ici, mais des formes strictement
+musicales, il a montré que la monodie florentine de 1600 n’a pas été une
+invention, mais un retour en arrière à la tradition musicale de l’école
+florentine du commencement du XIVe siècle.
+
+[9] Je prendrai surtout pour guides, dans cette recherche, le livre
+célèbre de M. Alessandro d’Ancona sur les _Origines du Théâtre en
+Italie_ (1877) et les excellents travaux de M. Angelo Solerti: sa
+monumentale _Vie du Tasse_(1885), et ses nombreuses études sur les
+_Origines du Drame musical_.--(Entre autres: _Le origini del
+melodramma_, 1903;--_I Albori del melodramma_, 1904;--et une quantité de
+petites brochures, remplies de documents inédits: _La Rappresentazione
+di Febo e Pitone, o di Dafne di 1486_, 1902;--_Laura Guidiccioni
+Lucchesini ed Emilio de’ Cavalieri_, 1902;--_Le Rappresentazioni
+musicali di Venezia, dal 1571 al 1605_, 1902;--_Otlavio Rinuccini_,
+1902;--_Precedenti del melodramma_, 1903;--_Le favolette da recitarsi
+cantando di Gabriello Chiabrera_, 1903,--etc.)
+
+[10] La première représentation d’_Orphée_ à Paris est de 1774.
+
+[11] Il ne faut pas oublier que la première moitié du XIVe siècle a été
+une sorte de printemps de la musique en Italie. Les découvertes toutes
+récentes de M. Johannes Wolf ont remis en lumière l’originalité
+singulière des maîtres florentins d’alors: Johannes de Florentia
+(Giovanni da Cascia), Ghirardellus de Florentia, Paolo da Firenze,
+Francesco Landino, et tant d’autres. (Voir le 2e et le 3e vol. de la
+_Geschichte der Mensuralnotation von 1250-1460_.)
+
+[12] M. d’Ancona fait quelques réserves sur cette attestation de
+Borghini. Il cite, dans le prologue de _S. Giovanni e Paolo_, les vers
+suivants:
+
+ «Senza tumulto sien le voci chete,
+ Massimamente poi quando si canta.»
+
+«Ne faites point de bruit, _surtout_ pendant qu’on chante,»--ce qui
+laisse entendre qu’on ne chantait pas toujours. Mais il suffit que, dans
+un certain nombre de ces représentations, la musique accompagnât tout le
+texte. Or ce caractère de théâtre chanté est bien marqué dans les
+prologues (_Annunziazioni_) de beaucoup de pièces:
+
+ «Reciterem con dolci voci o _canti_.»
+
+«Nous réciterons avec de douces voix et chansons.» (_S. Barbara_.)
+
+ «Questo misterio glorioso e santo
+ Vedrete recitar con dolce _canto_.» (_Resurrezione_.)
+
+«Vous verrez réciter avec de doux chants ce mystère glorieux et saint.»
+
+[13] M. d’Ancona croit qu’il s’agit là de l’_Abram e Agar_, joué au
+temps de Savonarole.
+
+[14] L’_Impériale_ était une forme de danse.
+
+[15] Les _Sacre Rappresentazioni_ avaient lieu d’ordinaire dans une
+église, ou sur la place d’une église. On jouait entre vêpres et la nuit;
+et les acteurs étaient des jeunes gens, faisant partie des Compagnies de
+piété.
+
+[16] Une représentation musicale toute semblable eut encore lieu à
+Florence, en 1620, avec machines de Giulio Parigi; et le poème de cette
+Annonciation était de Rinuccini, l’auteur des premiers opéras
+florentins.
+
+[17] Ces _Sacre Rappresentazioni_ se maintinrent jusqu’à la seconde
+moitié du XVIe siècle?--jusqu’en 1566 à Florence, jusqu’en 1539 à Rome,
+où, tous les ans, des artisans jouaient au Colisée _la Passion_. (On dut
+y mettre fin, parce qu’après chaque représentation la populace allait
+saccager le quartier des Juifs.--Voir Marco Vatasso: _Per la storia del
+dramma sacro in Italia_? 1903, Rome.)--Naturellement, elles s’étaient
+fort perverties; et l’impudeur païenne du temps s’y étalait
+effrontément, comme à cette représentation de 1541, à Saint-Dominique de
+Sessa: _la Creacione di Adam ed Eva_, où l’auteur, un chanoine, qui
+jouait Adam, se montra tout nu: ce qui eut un succès énorme. Plus
+audacieux encore, un _Spectaculum divi Francisci_, joué à Naples au
+commencement du XVIe siècle, où le frère qui tenait le rôle de saint
+François jouait, nu, une scène de séduction. (Voir A. d’Ancona, _lib.
+cit._)
+
+Retenons toutefois ce fait très important que les _Rappresentazioni_, en
+dehors de Florence, ont surtout un caractère de grand spectacle
+d’apparat avec défilés et cortèges; à Florence, presque uniquement,
+elles gardent un caractère dramatique et récitatif, «_fatte in modo di
+recitazione_». Cette remarque est essentielle, puisque l’invention du
+style musical récitatif, qui sera le fondement de l’opéra, sera due à
+Florence: il faut donc y voir an trait national, qui tient au génie de
+la race.
+
+[18] Influence réciproque, en bien des cas. Car il est difficile de
+déterminer toujours qui des deux a été le modèle de l’autre. Ce qui est
+sûr, c’est qu’il y avait pénétration mutuelle; et déjà Sainte-Beuve
+l’avait noté. «Un Mystère, joué quelquefois devant l’église, était comme
+une mise en action de la façade, un complément historié et mouvant du
+portail ou de la rosace. Coloriés, sculptés, ou sur le tréteau,
+c’étaient, les mêmes personnages.» (_Tableau de la poésie française et
+du théâtre au XVIe siècle_, 1800.)
+
+[19] Voir page 60.
+
+[20] Cet Arrigo Tedesco n’est autre que le célèbre musicien flamand
+Heinrich Isaak (1430-1517).
+
+[21] Les poésies des plus anciens _canti carnascialeschi_ ont été
+publiées dans des éditions de 1550 et 1760.--Voir sur ce sujet: Adrien
+de la Fage, _Canti carnascialeschi (Gazzetta musicale di Milano_. 1847);
+Angelo Solerti, _Precedenti del Melodramma_; et Alessandro d’Ancona,
+_op. cit._
+
+[22] Un membre de la famille des Médicis, Lorenzo di Pier Francesco de’
+Medici, grand-père de Lorenzaccio, écrivit aussi une _Rappresentazione
+della Invenzione della Croce_ (1482 ou 1493), où il attaquait violemment
+la tyrannie de Laurent le Magnifique.
+
+[23] Lettre de Pauluzo, envoyé du duc de Ferrare, Rome, 8 mars 1518.
+
+[24] On sait que les _Intermèdes_ de 1589 à Florence ont été le point de
+départ du mouvement, qui conduisit, quelques années après, aux premiers
+essais d’opéra récitatif par Peri, Caccini et Cavalliere. (Voir mon
+_Histoire de l’opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_, 1895.) On
+trouvera dans l’étude de M. Solerti sur les _Precedenti del melodramma_
+le curieux récit d’intermèdes joués à Milan, en 1599, entre les actes
+d’une pièce de G.-B. Visconti, l’_Armenia_. Ils représentaient: la
+tragédie d’Orphée, l’expédition des Argonautes, Jason et la Toison d’or,
+la dispute de Pallas et de Neptune, et le triomphe de Pallas. Ils
+étaient d’une splendeur inouïe.
+
+[25] M. Vincent d’Indy (Cours de Composition musicale, 1er vol., 1902) a
+vu dans la décadence de l’art de la Renaissance le fruit de l’esprit de
+personnalité et de libre examen. Il se trompe, je crois. C’est la grande
+Renaissance du XVesiècle qui a été une époque d’indépendance ou
+d’aspiration à la liberté. Qu’on se rappelle le puissant gouvernent
+scientifique, qui emporte les artistes italiens, depuis Brunelleschi et
+Alberti, cette foi dans la science, qui trouve une expression si ardente
+et si haute dans Léonard,--et, d’autre part, le mouvement anti-clérical,
+que j’ai signalé plus haut dans l’humanisme, et qu’appuient même des
+papes, comme Léon X.--Ce mouvement s’étend environ jusqu’au sac de Rome.
+Peu après commence la reprise de l’Italie par la pensée ou le pouvoir
+catholique. Il s’en faut de beaucoup que la seconde moitié du XVIesiècle
+soit une époque de libre examen. Un des types les plus frappants en est
+le Tasse, ce malheureux homme, qui mêlait étrangement la dévotion au
+plaisir, qui se torturait de terreurs religieuses, et dont la folie
+consistait à se croire damné, à aller se dénoncer aux inquisiteurs de
+Ferrare, de Bologne, de Rome, et à dénoncer les autres, à réclamer leur
+châtiment.
+
+«Souvent résonnaient horriblement en moi les trompettes du Jugement; et
+je te voyais, Seigneur! assis sur les nuées, et je t’entendais dire--(ô
+paroles d’épouvante!)--: «Allez, maudits, dans le feu éternel!» Et cette
+pensée m’assiégeait avec tant de force que j’étais contraint d’en faire
+part à ceux qui m’entouraient; vaincu par la terreur, je me confessais;
+et si, par hasard, je croyais avoir oublié quelque péché peu important,
+par négligence ou par honte, je recommençais ma confession, et je
+faisais parfois ma confession générale... Cela même ne suffisait point à
+m’apaiser, parce que je ne pouvais pas exprimer mes péchés avec autant
+de force dans mes paroles, que je les sentais en moi...»
+
+Qui parle ainsi? Un puritain d’Angleterre? un Bunyan? un soldat de
+Cromwell?--Non. Le prince des artistes de la fin de la Renaissance
+italienne, le maître incontesté de la poésie, du théâtre et, nous allons
+le voir, de la musique même, de tout l’art de la fin du XVIesiècle.
+Est-ce là ce redoutable «Orgueil anti-chrétien» que M. Vincent d’Indy
+nous donne comme caractéristique de la décadence de l’art?--Mais c’est,
+tout au contraire, la faillite de cet orgueil. L’esprit de la libre
+Renaissance a été brisé vers 1530. La contre-réforme catholique domine
+l’âme italienne. Les musiciens de la fin du XVIeet du XVIIesiècle sont
+presque tous religieux d’âme, et souvent même d’habit. Monteverde,
+Vecchi, Banchieri, Vitali, Stefano Landi, Carissimi, Stefani, Cesti,
+sont ou deviennent gens d’Église. Le type le plus populaire de la fin de
+la Renaissance, l’extravagant Benvenuto Cellini lui-même, a des visions
+religieuses. Il voit la Vierge face à face. Le mystique Michel-Ange ne
+semble pas assez religieux aux critiques de son temps.--(Voir, sur
+l’esprit religieux des artistes italiens, au XVIesiècle, Müntz:
+_Histoire de l’Art pendant la Renaissance_, III, 38-39.)
+
+[26] Lettre à Michel-Ange, novembre 1545.
+
+[27] Le manuscrit du _Sacrificio_, de Beccari, a été retrouvé à la
+Palatina de Florence (E. 6. 6. 46) par M. Arnaldo Bonaventura. Il
+comprend douze pages de musique manuscrite.
+
+[28] Voir Angelo Solerti, _Ferrara e la corte Estense nella seconda metà
+del secolo XVI_, 1899.
+
+[29] Angelo Ingegneri, _Della poesia rappresentativa e del modo di
+rappresentare le favole sceniche_, 1508, Ferrare
+
+[30] En fait, il était l’un et l’autre. Girolamo Parabosco, de Plaisance
+(mort en 1560), écrivit des comédies dans le genre de l’Arétin, des
+nouvelles dans le genre de Bandello, et des poèmes mythologiques. Il fut
+en même temps organiste de San Marco de Venise, et dirigea chez Domenico
+Veniero une académie de chant et de musique, pour laquelle il composa la
+musique de ses propres madrigaux. Il était élève de Willaert. (Voir la
+monographie d’Ad. van Bever.)
+
+[31] «En ces paroles languissantes résonne un je ne sais quoi de
+plaintif et de suave, qui incline les yeux à pleurer.»
+
+[32] L’_Aminta_ fut représenté en 1590 a Florence, avec musique.
+
+[33] Trois sonnets et une _canzone_.
+
+[34] Le prince de Venosa se remaria en 1594 avec Leonora d’Este, et
+Tasse célébra encore cet événement par une pièce en _ottave_.
+
+[35] _Dialoghi_ publiés par A. Solerti, III, p. 111-118. _La cavaletta
+overo de la poesia toscana_.
+
+[36] Voir Angelo Solerti, _Laura Guidiccioni Lucchesini ed Emilio de’
+Cavalieri_, 1802.
+
+[37] Bernardo Buontalenti, né en 1537, fut pendant soixante ans
+l’architecte général des grands-ducs de Toscane. Il bâtissait leurs
+palais, leurs villes, leurs forteresses, dessinait leurs jardins,
+dirigeait leurs fêtes, fabriquait des machines et des feux d’artifice
+pour leurs spectacles. Les machines de son invention pour le théâtre
+construit aux Uffizi, en 1585, furent célèbres en Europe.
+
+[38] Cavalieri avait voulu que «_questa sorte di musica rinnovata da lui
+commova a diversi affetti, come a pieta ed a giubilo, a pianto ed a
+riso_» («que cette sorte de musique, renouvelée par lui [d’après
+l’antique] suscitât les passions diverses, comme la pitié et la joie,
+les pleurs et le rire»).
+
+[39] M. Solerti (_Rinuccini_, 1902) a noté des _canzoni_ de Rinuccini,
+qui sont calquées sur des poésies de Tasse. (Voir aussi Guido Mazzoni:
+_Cenni su O. Rinuccini poeta_, 1895.)--Rinuccini fut l’auteur des poèmes
+de la _Dafne_ de 1594-7, et de l’_Euridice_ (1600) de Péri, ainsi que de
+l’_Arianna_ (1608) de Monteverde.
+
+[40] En même temps que Monteverde, Michelangelo Rossi écrit une _Erminia
+sul Giordano_ (1637); Domenico Mazzocchi, un _Olindo è Sofronia_ (1637).
+En France, dès 1617, Mauduit et Guesdron dirigeaient à la cour le fameux
+ballet: _la Délivrance de Renaud_, dont tel air d’Armide a déjà quelque
+chose de l’énergie et de l’ampleur tragique de la déclamation de Lully.
+Armide, de 1637 à 1820, inspire plus de trente opéras.
+
+[41] «Comme un rayon dans l’onde, dans son regard humide scintille un
+rire tremblant et lascif...»
+
+[42] Il soutint ses thuses en 1618.
+
+[43] Elfridio Benedetti, _Raccolta di diverse memorie per scrivere la
+vita del card. G. Mazarino Romano_, in-4º, Lyon;--cité par V. Cousin,
+_La jeunesse de Mazarin_, 1865.
+
+[44] M. Ademollo fait remarquer que, dans la première moitié du XVIIe
+siècle, en Italie, il était de règle qu’un comédien sût aussi la
+musique, et fût capable de chanter même une partie principale dans un
+_melodramma_. La même règle devait s’appliquer aux spectacles privés et
+aux représentations d’écoles.
+
+[45] Il fut élevé avec les enfants du connétable Colonna, et accompagna
+en Espagne, entre 1619 et 1622, don Jérôme Colonna.
+
+[46] Les correspondances du nonce Sacchetti, citées par Cousin, montrent
+combien Mazarin était déjà apprécié en 1629 par le pape Urbain VIII et
+le cardinal Francesco Barberini, secrétaire d’État. La même année, il
+fut attaché comme capitaine d’infanterie à la légation du cardinal
+Antonio, à Bologne.
+
+[47] _Lettre d’un religieux envoyée à Mgr le prince de Condé à
+Saint-Germain-en-Laye, contenant la vérité de la vie et des mœurs du
+cardinal Mazarin_ (Cimber et Danjou, 2e série, t. VII, p. 434).--Le
+«religieux» était sans doute le curé de Saint-Roch.
+
+[48] Mais non pas ambassadeur, comme semble dire Ademollo, dans son
+livre sur _les Théâtres de Rome au XVIIe siècle_. En 1639, l’ambassadeur
+de France à Rome était le maréchal d’Estrées. Mais Mazarin était à Rome,
+persécuté par le parti espagnol, et en relations avec Richelieu, qui
+envoyait, cette même année, à Rome son violiste présuite: féré; Maugars,
+pour écrire un rapport sur l’état de la musique en Italie.
+
+[49] Maugars, _Response faite à un curieux sur le sentiment de la
+musique d’Italie, escrite à Rome le premier octobre 1639_ (publié par
+Thoinan, 1865).
+
+«Elle a le jugement fort bon, pour discerner la mauvaise d’avec la bonne
+musique; elle l’entend parfaitement bien, voire mesme qu’elle y
+compose... Elle prononce et exprime parfaitement bien le sens des
+paroles. Elle ne se picque pas d’estre belle, mais elle n’est pas
+désagréable ny coquette. Elle chante avec une pudeur asseurée, avec une
+généreuse modestie, et avec une douce gravité. Sa voix est d’une haute
+estendue, juste, sonore, harmonieuse, l’adoucissant et la renforçant
+sans peine et sans faire aucunes grimaces. Ses eslans et souspirs ne
+sont point lascifs, ses regards n’ont rien d’impudique, et ses gestes
+sont de la bienséance d’une honneste fille. En passant d’un ton à
+l’autre, elle fait quelquefois sentir les divisions des genres
+enharmonique et chromatique avec adresse et agrément...»--Elle touchait
+le théorbe et la viole. Maugars l’entendit chanter avec sa sœur
+Caterina, et sa mère, «la belle Adriana»;--celle-ci touchait la lyre, et
+celle-là la harpe.
+
+[50] Milton, qui assistait en 1639 aux représentations des Barberini, à
+Rome, dédia à Leonora une pièce de vers latins, où il la comparait à la
+Léonore de Tasso:
+
+ _Ad Leonoram Romae canentem_
+ Altera Torquatum cepit Leonora poetam
+ cujus ab insano cessit amore furens.
+ Ah! miser ille tuo quanto felicius aevo
+ porditus, et propter te, Leonora, foret!
+
+[51] «... _Vivi e lumi ardenti scoccan dal vago ciglio amabilpena..._
+(1639).
+
+[52] _Applausi poetici alle glorie della signora Leonora Baroni_
+(1639-1641).--Voir les articles de M. Ademollo dans divers journaux
+italiens (_Opinione_, nos 227-232.--_Fanfulla della Domenica_, 1881, nº
+32;--1883, nº 45).
+
+[53] Lettre de l’abbé Scaglia à Madame Royale Christine de France,
+régente de Savoie, le 10 mars 1645 (citée par Ademollo).
+
+Cf. _Mémoires anonymes_ de la collection des _Mém. relatifs à l’histoire
+de France_ (Petitot, t. LVIII),--attribués au comte de Brégy:
+
+«Le cardinal Mazarin, peu de temps après son établissement dans le
+ministère, fit venir de Rome une musicienne qui passait pour une des
+plus belles voix d’Italie, et il la logea chez mon père: on l’appelait
+la signora Leonora. Elle me dit de si belles choses de son pays qu’elle
+me donna envie de faire le voyage de Rome» (p. 255).
+
+[54] Lettre de l’abbé Scaglia à Madame Royale Christine de France,
+régente de Savoie, le 14 avril 1645.
+
+Ademollo dit qu’elle ne revint plus en France, et qu’elle resta à Rome,
+où elle acquit un grand ascendant dans les hautes sphères politiques et
+ecclésiastiques. Il est curieux qu’on ait continué de parler d’elle en
+France, comme si elle était restée a Paris beaucoup plus longtemps.
+C’est une preuve de l’impression qu’elle avait faite.
+
+[55] L’abbé Scaglia mentionne, dans la même lettre, un virtuose: Marco
+dell’ Arpa.
+
+[56] Né à Pistoie le 31 mars 1626. 11 était fils du sonneur de cloches
+du Dôme. Il avait dix-neuf ans quand il vint à Paris. Il partit en
+juillet 1647 pour Florence. Il revint presque aussitôt, fut en 1648 et
+1649 un agent secret de Mazarin, repartit pour l’Italie en septembre
+1649 et, cette fois, y resta jusqu’en 1654. Il était devenu à demi
+Français, et les Italiens le lui reprochaient en termes fort crus: «...
+_Come puo stare che un cappon canti da gallo?_» («Comment peut-il se
+faire qu’un chapon fasse le coq [le Français]?»--Libelle sur _Atto
+Melani castrato di Pistoja_, cité par Ademollo.)--Il fut plus tard en
+rapports avec les Gonzaga de Mantoue. Sa correspondance avec eux a été
+publiée par Bertolotti, dans _La musica in Mantova_. Au cours de son
+existence vagabonde, on le trouve tour à tour, en 1654 à Inns bruck et
+Ratisbonne, puis à Ferrare et à Florence, en 1655 à Rome, en 1656 à
+Florence, en 1657 de nouveau à Paris, en 1661 à Marseille, en 1664 et
+1665 à Florence, en 1667 à Dresde, et enfin à Florence.
+
+[57] _Der Musicalische Quack-Salber_, Leipzig, 1700 (ch. 43).
+
+[58] Au contraire. Nous verrons que l’effet produit sur eux fut
+diamétralement opposé à celui que voulait Mazarin.
+
+[59] Lettre d’Atto Melani au prince Mattias de Medici, 22 nov. 1644: «_E
+chi disse à V. A. che non piacevano che arie allègre li disse poco la
+verità, perché à S. M. non gustano se non le malinconiche e queste son
+le sue favorite, e tutti questi cavalieri non gustano se non di quelle._
+
+[60] Un des frères de Melani et une certaine Checca de Florence y
+chantaient.
+
+[61] _La Festa teatrale della Finta Pazza_ était de Sacrati pour la
+musique, et de Giulio Strozzi pour le poème. Mais les deux auteurs
+principaux étaient le décorateur machiniste, Jacopo Torelli de Fano,
+homme universel, mathématicien, poète, peintre, architecte, mécanicien,
+venu à Paris à la fin de 1644, et le maître de ballets, G. Battista
+Balbi,--prêtés à Mazarin, le premier par le duc de Parme, le second par
+le grand-duc de Toscane.--_La Finta Pazza_ avait été déjà représentée à
+Venise, en 1641; mais on l’accommoda au goût de Paris et du petit roi,
+âgé de sept ans. G. Strozzi était en relations avec la France; on
+exécutait des opéras de lui (_Proserpina rapita_) à l’ambassade de
+France à Rome. Les acteurs de la _Finta pazza_ à Paris furent, en grande
+partie, des comédiens italiens de la troupe de Giuseppe Bianchi, venue à
+Paris dès 1639.--On trouvera à la Bibliothèque Nationale un exemplaire
+de la pièce, avec planches de Valerio Spada, et analyse de Giulio Cesare
+Blanchi de Turin.
+
+[62] Le père Menestrier dit: «Les voix qu’on avait fait venir d’Italie
+rendirent cette action la plus agréable du monde, avec les divers
+changements de scène, les machines, etc.».
+
+[63] Cité par Chouquet: _Histoire de la musique dramatique en France_,
+1873.
+
+[64] «Parce que la grosse troupe des courtisans était chez Monsieur, qui
+donnait à souper au duc d’Enghien.» (_Mémoires de Mme de Motteville_, t.
+XXXVII de la collect. Petitot, p. 168.)
+
+[65] Lettre de Mazarin au prince Mattias de Medici, 10 mai 1645.
+
+La Checca le suivit bientôt. (Lettre du prince Léopold au prince
+Mattias, 14 août 1646.)
+
+[66] _Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_, 1895
+(chap. V et VI).
+
+[67] Et non pas en 1634, comme on a dit jusqu’ici: car nous avons une
+très curieuse relation d’un Français qui y assista en 1632: _le Journal
+de J.-J. Bouchard_, dont le manuscrit est à la bibliothèque de l’École
+des Beaux-Arts, à Paris. J’en ai publié tout le récit pittoresque du
+carnaval et des spectacles à Rome, dans la _Revue d’histoire et de
+critique musicales_ (janvier et février 1902), sous le titre: _La
+première représentation du S. Alessio de Stefano Landi_.
+
+[68] Mgr Ruspigliosi devint pape, en 1667, sous le nom de Clément IX.
+
+[69] Cette pièce est très probablement la même que _Chi sofre speri_.
+
+[70] On se souvient que Mazarin était à Rome pendant cette année 1639,
+où les représentations des Barberini furent particulièrement fastueuses.
+
+[71] «Et parce que tous ceux qui avoient esté à Rome louoient infiniment
+à la Reyne cette façon de réciter des comédies en musique, comme
+estaient celles que Messieurs les Barberins avaient données au peuple de
+Rome, pendant cinq ou six années consécutives, elle en voulut, par un
+excès de bonté extraordinaire, donner le plaisir aux Parisiens.»
+(Gabriel Naudé [_Mascurat_]: _Jugement de tout ce qui a esté imprimé
+contre le cardinal Mazarin, depuis le sixième janvier jusques à la
+déclaration du premier avril mil six cens quarante-neuf_,--1649,
+in-4º).--Naudé lui-même avait assisté à certaines des représentations
+Barberini, en particulier à celles de _S. Alessio_, en 1632.
+
+[72] Il rouvrit en 1653, année où les Barberini firent leur paix avec
+les Panfili. On joua _Dal Male il Bene_, poème du cardinal Ruspigliosi,
+musique de Marazzoli, à l’occasion des noces du prince de Palestrina
+avec dona Olimpia Giustiniani. Le titre même de l’œuvre: «_Du mal sort
+le bien»_ a l’air d’une allusion à la nouvelle fortune des Barberini.
+
+[73] Benedetto Ferrari et Manelli de Tivoli, avec une troupe romaine,
+venaient de fonder l’Opéra à Venise.
+
+[74] «Leurs biens étaient séquestrés; leurs personnes mêmes allaient
+être jetées en prison, au château Saint-Ange; et le bruit courait que la
+prison ne serait pas le dernier acte de la tragédie. Ils arrivèrent à
+Cannes dans l’équipage non seulement de fugitifs, mais de naufragés. Les
+mâts et les voiles de leur navire avaient été brisés, le timon perdu,
+après une tempête de quatre jours, qui leur avait fait faire tout le
+tour de la Sardaigne et de la Corse.» (Dépêche de l’ambassadeur
+vénitien, Nani, 6 février 1646.--Voir t. CIII des Amb. Vénit., fº
+222;--Chéruel: _Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV_,
+II, 180-1;--_Mémoires d’Omer Talon_, I, 467;--Hanotaux: _Recueil des
+instructions données aux ambassadeurs de France: Rome_, I, p. 5. 1888).
+
+[75] En réponse aux bulles du pape contre les cardinaux fugitifs, le Roi
+interdit aux Barberini de sortir de France, et enjoignit aux gouverneurs
+des provinces de s’y opposer, au besoin. On fit la guerre au pape. Condé
+voulait qu’on prît Avignon. On s’empara de Piombino et de Porto Longone,
+en octobre 1646. Le pape effrayé promit de recevoir en grâce les
+Barberini et de leur rendre leurs biens. _(Lettres de Mazarin_, II,
+326.) Mais il ne tint pas parole; et, le 24 juin 1647, l’ambassadeur
+français à Rome, Fontenay-Mareuil, écrivait encore: «Il ne faut point
+parler des Barberins». Ils restèrent donc à Paris, où don Taddeo mourut
+en 1647. Quant au cardinal Antonio, il devint à peu près Français, grand
+aumônier de France, évoque de Poitiers (1652) et archevêque de Reims
+(1667).
+
+[76] _Mémoires de Mme de Motteville_, p. 195-6.
+
+[77] Voir le _Journal de J.-J. Bouchard_ (1632) et la lettre de Milton à
+Luca Holstenio, du 30 mars 1639. Ici, le cardinal Francesco explique
+minutieusement à ses hôtes le _S. Alessio_ ou le _Chi sofre speri_. Là,
+le cardinal Antonio fait lui-même, et à coups de bâton, la police de la
+salle. (Ademollo: _I teatri di Roma_.)
+
+[78] Voir, dans _l’Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et
+Scarlatti_, les inventions de machines, changements à vue, pluie, grêle,
+orages, batailles, chevauchées à travers les airs, décors mouvants,
+employés pour l’_Erminia_, de 1637, et _Chi sofre speri_, de 1639.
+
+[79] Ademollo: _I primi fasti della musica italiana a Parigi._
+
+[80] _Ariette di musica, a una e due voce di eccellentissimi autori_--in
+Bracciano, per Andrea Fei stampator ducale, 1646.
+
+[81] Nuitter signale d’ailleurs sa présence à Paris avant l’arrivée des
+chanteurs.
+
+[82] Au marquis Bentivoglio de Florence, et à Elpidio Benedetti de
+Rome.--_Lettres de Mazarin,_ II, p. 813.--Lettre à M. Brachet,
+Fontainebleau, 29 sept. 1646.
+
+[83] 12 janvier 1647. (Voir Ademollo.)--Ce second spectacle n’eut pas
+lieu, pour les raisons qu’on dira plus loin.
+
+[84] _Correspondance de Huygens_, 1882, p. CCXIX, cité par Nuitter et
+Thoinan.
+
+D’autres prélats italiens du parti Barberini s’intéressèrent à ces
+premiers essais d’opéra italien en France. S’il est vrai, comme le dit
+le père Menestrier, qu’en février 1646 on ait aussi joué à Carpentras,
+dans la salle épiscopale, une sorte d’opéra français, _Achebar, roi du
+Mogol_, poésie et musique de l’abbé Mailly, il faut remarquer qu’on se
+trouvait encore là sous l’influence de Mazarin. L’évêque de Carpentras
+était le cardinal Alessandro Bicchi, le plus intime des cardinaux
+italiens auprès de Mazarin, et le plus sûr soutien de la France à Rome.
+Michel Mazarin était archevêque d’Aix depuis 1643; et le cardinal
+Mazarin lui-même avait été, à deux reprises, vice-légat d’Avignon. Toute
+la région avait donc subi fortement son influence.
+
+[85] Sébastien de Brossard, _Catalogue_ (manuscrit) _des livres de
+musique théorique et pratique, vocalle et instrumentalle, tant imprimée
+que manuscripte, qui sont dans le cabinet du Sr S. de B., chanoine de
+Meaux, et dont il supplie très humblement S. M. d’accepter le don, pour
+être mis et conservez dans sa Bibliothèque,--fait et escrit en l’année
+1724._ Bibl. Nat. Rés.
+
+[86] 1705, Bruxelles.
+
+[87] _Remarques curieuses sur l’art de bien chanter et particulièrement
+pour ce qui regarde le chant françois_, 1679.
+
+[88] _Observations sur le goût et le discernement des François;_--et
+_Lettre sur les Opera, à M. le duc de Buckingham_.
+
+[89] Il y a aussi quelques mots sur Luigi dans la lettre de Pietro della
+Valle à Lelio Guidiccioni (ap. Doni, II, 258), sur _la Superiorità della
+Musica dell’età nostra_; et dans quelques poésies françaises et
+italiennes, adressées à Luigi, par Margherita Costa et par Dassoucy, le
+futur musicien de l’_Andromède_ de Corneille. Peut-être Dassoucy
+avait-il déjà connu Rossi à Rome, où il avait fait un voyage.
+
+[90] Lady Morgan, _Mémoires sur la vie et le siècle de Salvator Rosa_.
+
+[91] «La peinture, la poésie et la musique, disait-il, sont
+inséparables.»
+
+[92]
+
+ _Cantan su la ciaccona il miserere_
+ _e un stila da farza e da commedia_
+ _e gighe e sarabande alla distesa..._
+
+[93] Burney (IV, 152) et Grove en ont signalé la présence à la Bibl.
+Magliabecchi de Florence. L’œuvre semble s’être égarée, depuis. M. Henri
+Prunières a pu seulement constater, sur le catalogue de la
+Magliabecchiana, l’indication suivante: XIX, 22: _Raccolta di cantate
+diverse.._.--4. _Giuseppe figlio di Giacobbe, opera spirituale fatta in
+musica da Aluigi de Rossi napolitano in Roma_.--5. _Cantata del canal.
+Marini, sopra lo Stabat Mater, messa in musica dal medesimo Rossi_.--Il
+y a aussi des _Madrigaux spirituels_ de Luigi Rossi au British Museum.
+
+[94] «_Il signor Luigi ed il signor Marc Antonio, i più bravi virtuosi
+che mai abbia conosciuto..._» (Lettre écrite de Rome, le 4 juin 1644.)
+
+[95] M. Alfred Wotquenne, l’éminent bibliothécaire-préfet des études du
+Conservatoire de Bruxelles, rassemble en ce moment les matériaux de
+cette histoire, qu’il se propose d’écrire.
+
+[96] Ce livre fut publié à Venise, chez Gardano, par la femme de
+Manelli, Madalena, qui s’intitule «_cantatrice celeberrima_».
+
+[97] _Andromeda_ (1637), le premier opéra italien représenté dans un
+théâtre ouvert au grand public.--Suivirent: _la Maga falminata_ (1638),
+l’_Alcate_ (1642).--Le prof. Giuseppe Radiciotti a récemment remis en
+lumière Francesco Manelli, dans ses intéressantes études sur l’_Arte
+musicale in Tivoli_ (1907, Tivoli).
+
+[98] Il est à noter que tous deux, Manelli et Ferrari, composaient
+souvent les poésies de leurs chants.--On remarquera aussi que les deux
+ouvrages, cités plus haut, de Ferrari et de Manelli, sont dédiés à
+l’ambassadeur d’Angleterre à Venise, le «viceconte Basilio Feilding,
+barone di Northam». Les Anglais ont eu une prédilection pour ce genre de
+la cantate italienne; et c’est en Angleterre, à Oxford, qu’on peut
+trouver la plus riche collection de cantates de Luigi Rossi, de
+Carissimi, de Ferrari, etc.
+
+[99] Le titre ajoute: «_con alcuni opuscoli in genere rappresentativo,
+che saranno per brevi episodii frà i canti senza gesto_» («avec quelques
+opuscules en genre représentatif, qui seront par brefs épisodes des
+chants [dramatiques] sans action»).
+
+[100] _Dialoghi e Sonetti posti in musica_, 1638. (Entre autres, _Dido
+furens_, _Olindo e Sofronia_, _Nisus et Euryalus_, _Maddalena
+errante_.)--_Musiche sacre e morali a 1, 2 e 3 voci_, 1640 (Suite de
+récitatifs de Tasso, du cav. Marini, etc.).
+
+Stefano Landi avait aussi publié de nombreux airs à voix seule, pour
+chanter _con la spinetta_ (Recueils de 1620, 1627, 1637). De même,
+Loreto Vittori, l’auteur de la _Galatea_ (_Arie a voce sofa_, 1649, le
+plus souvent sur des poésies de lui).
+
+[101] Giacomo Carissimi, de Marino, près de Rome (1603-1674), organiste
+à Tivoli de 1624 à 1627 (voir le livre ci-dessus mentionné de Giuseppe
+Radiciotti), puis maître de chapelle au Collège Germanique de Rome. Il
+n’est resté célèbre que par ses compositions religieuses; mais ses
+premiers airs connus pour voix seule sont des cantates profanes, qui
+parurent en 1646; il était alors attiré, lui aussi, par l’opéra: car, en
+1647, on représentait de lui, à Bologne, _Le amorose passioni di
+Fileno_.
+
+[102] M. Gevaert a publié cet air admirable dans son recueil: _Les
+Gloires de l’Italie_. La cantate _Gelosia_ avait paru dans les _Ariette
+di musica a una e due voci di eccellentissimi autori_ (1640). Elle
+comprend trois parties, dont chacune se subdivise elle-même en trois: un
+récitatif déclamé, a quatre temps, une mélodie aux belles lignes, à 3/4;
+et un récitatif déclamé, à quatre temps.
+
+[103] Et cela, dès Carissimi, qui, il fout bien le dire, n’a pas peu
+contribué au formalisme harmonieux et vide de l’opéra, après Cavalli. Ce
+grand artiste un peu froid, éminemment intelligent, voire intellectuel,
+clair, ordonné, sensible d’ailleurs, mais sans excès, et toujours
+réfléchi dans sa sensibilité, est bien loin d’avoir jamais l’émotion
+frémissante, la nervosité d’un Monteverde, ou la fougue puissante d’un
+Cavalli. Il était fait pour s’imposer a la France du Grand Roi, par son
+génie raisonnable. Il y avait en lui du Guido Reni. Un coloris d’une
+clarté égale et monotone. Une architecture noble, froide, éprise de la
+symétrie. Des rythmes peu variés. Une déclamation juste, naturelle, mais
+évitant avec soin tout excès d’expression, qui d’un texte banal pourrait
+faire jaillir un cri de passion; une musique dominée par la loi de la
+toute-puissante tonalité, qui s’y fait partout sentir comme un aimant,
+et qui l’empêche de s’égarer dans les recherches expressives de
+Monteverde.--Le jugement paraîtra sans doute trop sévère a ceux qui ne
+connaissent de Carissimi que quelques _Histoires Sacrées_; mais il ne
+faut pas oublier que le poète mélancolique et concentré de _Jephté_ et
+de _la Plainte des Damnez_ a été un des compositeurs qui ont traduit en
+musique le plus de niaises allégories profanes, et de cantates
+amoureuses, écœurantes de fadeur. (Voir, dans _les Gloires de l’Italie_
+de M. Gevaert, le _duetto da caméra_: «_O mirate che portenti_», ou,
+dans _l’Arte Musicale in Italia_ de M. Luigi Torchi, la cantate: _Il
+Ciarlatano_, pour 3 soprani et basse continue) (Le sujet est le Dédain
+qui se fait charlatan, et qui vend des remèdes contre les blessures de
+l’Amour).--Or, c’est peut-être par ses cantates profanes, plus encore
+que par ses cantates religieuses, que Carissimi a agi sur la musique de
+son temps. Ajoutez que, même dans sa musique religieuse, il s’en faut
+que son goût soit toujours irréprochable. M. Hubert Parry n’a pas tort
+de montrer, dans le troisième volume de _l’Oxford History of Music_,
+qu’il fut «un des grands sécularisateurs de la musique d’Église, et un
+des plus grands pécheurs de son temps, pour les ornements extravagants
+dont il recouvrit parfois les paroles sacrées».--Il y a bien des
+préjugés à détruire au sujet de Carissimi; et peut-être tient-il dans
+l’histoire de la musique une place supérieure à son génie
+artistique,--incontestable, d’ailleurs.--Celui qui écrit ces lignes a
+lui-même contribué, pour sa faible part, à répandre cette opinion
+exagérée.
+
+[104] _Cantate morali e spirituali_.
+
+[105] Cet opéra est aussi connu sous le nom de: _Il Palagio d’Atlante_.
+Le libretto et la partition sont au _Liceo musicale_ de Bologne.--La
+Bibliothèque Barberini de Rome possède deux exemplaires de la partition,
+sous le titre de «dramma musicale, poésie de Mgr. Giulio Ruspigliosi,»
+sans le nom du musicien.--Grove signale un autre exemplaire à la
+_Library of the sacred Harmonie Society of London_.
+
+La pièce est en trois actes. Les personnages sont:
+
+Pour le prologue: Pittura, Poesia, Musica, Magia.--Pour le drame:
+Gigante, Angelica, Orlando, Bradamante, Marfisa, Ferrau, Sacripante,
+Ruggero, Alceste, Fiordiligi, Prasildo, Mandricardo, Gradasso, Atlante,
+Olimpia, Doralice, Iroldo, Nano, Astolfo.
+
+[106] Gobert.
+
+[107] Lettre d’Atto Melani au prince Mattias, 12 janvier 1647.
+
+[108] Voir Mme de Motteville (Petitot, p. 210-21, 238);--_Gazette de
+Renaudot_, 8 mars 1647, et passim;--Lefèvre d’Ormesson (_Docum. inéd.
+sur l’hist. de France_, I, 377).
+
+Mme de Motteville semble dire qu’on rejoua en même temps _la Finta
+Pazza_. «C’était une comédie à machines et en musique à la mode
+d’Italie, qui fut belle, _et celle que nous avions déjà vue_, qui nous
+parut une chose extraordinaire et royale.» Il y a là sans doute une
+faute de lecture, ou de style.
+
+[109] «Les soirs, la belle cour se rassemblait au Palais-Royal, dans la
+petite salle des comédies. La Reine se mettait dans une tribune pour
+l’entendre plus commodément, et y descendait par un petit escalier qui
+n’était pas éloigné de sa chambre. Elle y menait le Roi, le cardinal
+Mazarin, et quelquefois des personnes qu’elle voulait bien traiter, soit
+par la considération de leur qualité, soit par la faveur.» (_Mme de
+Motteville_, p. 207-8.)
+
+[110] _Mémoires de Nicolas Goulas, gentilhomme ordinaire de la chambre
+du duc d’Orléans_ (Soc. de l’hist. de France, II, 203).
+
+[111] «Les Italiens, dit à son propos Mme de Motteville, sont
+d’ordinaire ennemis de la foule et du bruit» (p. 238).
+
+[112] Goulas (_Ibid._).
+
+[113] Lettre d’Anne d’Autriche à Mattias, 23 mai 1647.--Lettre de Melani
+à Mattias, 25 juin 1647.--Lettre de Mazarin à Mattias, 10 juillet 1647.
+
+[114] «La princesse Palestrine était âgée, avait eu de la beauté, avait
+de l’esprit, ne savait pas le français, parlait beaucoup, et était
+extrêmement fière de son nom.» (_Mme de Motteville_, 195-196.)
+
+[115] Goulas, II, 212-3.
+
+[116] On sait que, pour la peinture, sa réputation est malheureusement
+tout autre. Sauval prétend qu’à son avènement à la régence, en 1643,
+elle fit brûler à Fontainebleau pour plus de 100 000 écus de peintures
+qui choquaient la décence.
+
+[117] En France même, le 18 décembre 1647, le Parlement renouvelait les
+peines féroces du moyen âge,--le gibet, la roue, la mutilation de la
+langue,--contre ceux qui blasphémaient non seulement Dieu, mais la
+Vierge et les saints. Ces peines avaient été supprimées de fait sous
+Richelieu. (_Recueil des anciennes lois françaises_, XVII, 65.)
+
+[118] Et avec quels discours de pruderie offensée!
+
+[119] «Les principales personnes des corps et compagnies souveraines.»
+
+[120] Le 2 mars, après avoir dîné chez Mme de Sévigné, Lefèvre
+d’Ormesson alla «au Palais-Royal pour voir la représentation de la
+grande comédie, où, après avoir attendu une heure et demie, il entra par
+le moyen de Mme de la Mothe...» «Les voix sont belles, dit-il, mais la
+langue italienne, que l’on n’entendoit pas aisément, estoit ennuyeuse.»
+(_Mémoires d’O. Lefèvre d’Ormesson._--Doc. inéd. sur l’hist. de France,
+I, 377-8).--Renaudot assure pourtant que les acteurs jouaient si
+parfaitement «qu’ils se pouvoyent faire entendre à ceux qui n’avoyent
+aucune connaissance de leur langue».
+
+[121] _Mémoires du marquis de Montglat_ (Petitot, p. 59-60).
+
+[122] _Mme de Motteville_, p. 238.
+
+[123] _Renaudot_, 8 mars.
+
+[124] _Ibid._
+
+[125] Renaudot.--Bel exemple du style de la première chronique musicale,
+parue dans un journal français!
+
+[126] «Cette comédie représentée quasi en présence de toute la France,
+avec l’approbation, voire mesme le transport et admiration de tous ceux
+qui faisoient profession de s’y cognoistre...» (Naudé, _Jugement de tout
+ce qui a été imprimé contre le cardinal_, 1649.)
+
+[127] Cela n’empêcha point les ennemis de Mazarin, ou les envieux de
+Luigi, de falsifier bientôt l’histoire, et de railler l’ennui d’Orphée,
+à peu près de la même façon que les journaux amusants raillaient, vers
+1860, les vertus soporifiques de _Tannhaüser_: «Ce beau mais malheureux
+_Orphée_, ou, pour mieux parler, ce _Morphée_, puisque tout le monde y
+dormit...»
+
+[128] 142 millions.
+
+[129] «L’on a voulu qu’une despense de 30 000 escus pour un entretien de
+la cour, et d’une si grande ville que Paris, ait esté une chose bien
+extraordinaire: et l’on a fait un crime de voir une seule comédie de
+respect pendant la Régence, au lieu qu’auparavant c’estoit galanterie
+d’en voir toutes les années, et de jouer bien souvent des Balets, dont
+la despense estoit quasi toujours plus grande que n’a esté celle de la
+comédie d’_Orphée_.» (Naudé, _ibid._)
+
+[130] _Mémoires de Guy Joly_ (Petitot, t. XLVII, p. 11).
+
+[131] _Mémoires de Goulas_, II, 212.
+
+[132] Lettre d’Atto Melani, 12 janv. 1647. Peut-être s’agissait-il d’un
+projet de carrousel dramatico-musical, par Margherita Costa: _le Défi
+d’Apollon et de Mars._
+
+[133] Du reste, la maladie du petit Roi, atteint de la petite vérole,
+puis les troubles de la Fronde, interrompirent toutes fêtes.
+
+[134] Naudé, p. 575.--Naudé va même jusqu’à appeler Mazarin «le Martyr
+d’Estat», parce qu’on fit retomber sur lui toute la responsabilité des
+dépenses d’_Orfeo_.
+
+[135] _Le Triomphe de l’Amour_, de Michel de la Guerre et de Charles de
+Beys, dont M. Quittard vient de retrouver le _libretto_, est de 1654; la
+_Pastorale_ de Perrin et Cambert (l’_Opéra d’Issy_), de 1659; le _Serse_
+de Cavalli fut joué au Louvre en 1660, et la _Pomone_ de Cambert
+inaugura l’Académie d’Opéra en 1671.
+
+Il n’est pas sans intérêt de rappeler que Mazarin patronna les
+tentatives de La Guerre, ainsi que de Perrin et Cambert, et que, deux
+mois avant sa mort, il faisait représenter _Serse_ dans sa chambre (11
+janv. 1661). L’éternel Melani jouait deux rôles dans la pièce.
+
+[136] 1681, Paris.--Bonnet et Bourdelot, dans leur _Histoire de la
+musique et de ses effets_ (1715, Amsterdam), ont copié en grande partie
+la description de Menestrier; mais ils l’appliquent bizarrement à une
+représentation donnée, en 1660, à Vienne, pour les noces de l’empereur
+Léopold; et ils ne disent rien du spectacle de 1647 à Paris. Ils
+analysent d’ailleurs la pièce, «comme ayant passé pour un des modèles de
+l’opéra français» (p. 390-402).
+
+[137] «La femme est un objet qui rend l’homme toujours ridicule. Si elle
+est laide, oh! quelle misère! Et si elle est belle, ah! quel danger!...
+Qu’on la prenne, ou qu’on ne la prenne pas, toujours on s’en repent.»
+(Acte I, scène 5.)
+
+[138] Menestrier.
+
+[139] Renaudot.
+
+[140] Menestrier.
+
+_La Victoire_: «Me voici! Et quand, invincibles armées de la Gaule, vous
+ai-je jamais fait défaut? Je marche avec ces drapeaux; ces lis d’or qui
+flamboient sont mes propres caractères qui disent clairement: Que tout
+cède au Monarque Français! Me voici! C’est moi qui ai reçu votre Roi
+dans un berceau de trophées, et qui ai penché sur son front mille
+palmes. C’est moi qui fais trembler sous son empire les deux
+hémisphères, et qui ai posé pour lui un frein sur l’immense Océan...
+Mais ses heureux destins veulent que cette gloire rayonne sur vous des
+yeux lumineux de la grande Anne, dont les belles mains tiennent le
+sceptre et lancent la foudre...» (Prologue d’_Orfeo_.)
+
+[141] Renaudot.
+
+[142] Malgré l’opinion de MM. Nuitter et Thoinan, le sonnet de Voiture
+au cardinal Mazarin sur _la Comédie des machines_ me semble s’appliquer
+aussi bien à l’_Orfeo_ qu’à _la Finta Pazza_.--Voir, dans les œuvres de
+Voiture, le sonnet connu:
+
+ «Quelle docte Circé, quelle nouvelle Armide...»
+
+Le succès des machines d’_Orfeo_ a contribué à la création d’un certain
+nombre de tragédies lyriques françaises à grand spectacle, comme _la
+Naissance d’Hercule_ de Rotrou (1649), et l’_Andromede_ de Corneille
+(1650). On sait que, pour l’_Andromède_, dont la musique était de
+d’Assoucy, ami de Luigi, on utilisa les machines d’_Orfeo_.
+
+[143] Le copiste a seulement marqué «_Qui và la Danza_».
+
+[144] Menestrier.
+
+[145] _Id._
+
+[146] _Id._
+
+[147] Renaudot.
+
+[148] «M. le cardinal de Mazarin employa (en 1646) M. Errard pour toutes
+les décorations d’un opéra italien, qui avait pour sujet les _Amours
+d’Orphée et Euridice_, et qui parut dans la même salle où se fait
+aujourd’hui l’Opéra. M. Errard fut produit pour cet ouvrage par M. de
+Ratabon, premier commis dans la surintendance des bâtiments. Les
+décorations en furent magnifiques, et entre autres celles d’une salle
+feinte (peinte?), dont tous les ornements étaient rehaussés d’or. Dans
+le lambris qui était composé d’architecture, on voyait plusieurs
+tableaux que M. de Sève l’aîné, qui depuis a été recteur de l’Académie,
+avait peints et finis d’après des dessins que M. Errard n’avait faits
+que de pratique. Ce fut à l’ouvrage de cette salle que M. Coypel, qui
+est aujourd’hui directeur de l’Académie, et qui n’était alors âgé que de
+15 à 16 ans, commença à travailler pour M. Errard, qui le mit à
+rehausser d’or une grande frise de rinceaux ou ornements de feuillages
+qui se dessinait en perspective. Quoique la frise eût été ébauchée par
+des peintres qu’on tenait pour très habiles en ces sortes d’ouvrages,
+elle était presque toute estropiée, et M. Errard, remarquant avec
+attention que M. Coypel rectifiait de lui-même tout cet ouvrage, il lui
+fit faire avec joie tout le pourtour de la salle, et lui donna mille
+témoignages d’amitié, lui offrant tous ses dessins pour étudier.»
+
+(_Notice sur Charles Errard_ par Guillet de Saint-Georges,--dans les
+_Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l’Académie
+Royale de peinture et sculpture,_--1854, Paris.)
+
+[149] L’_Orfeo_;--_Poesia del Sig. Franc. Buti.--Musica del Sig. Luigi
+Rossi._--Bibl. Chigi. Q. V. 39. Grande partition reliée de II-261 pages,
+avec table alphabétique.
+
+[150] Nº 25 887.
+
+[151] Nº 2 307. Voir le catalogue de la Bibl. du Conservatoire de
+Bruxelles, par M. Wotquenne, I, p. 443.
+
+[152] Tome XLI.
+
+[153] Il est remarquable que Fétis en parle, en août 1827, dans la
+_Revue musicale_ (voir Nuitter et Thoinan), et que, dans l’article de
+son _Dictionnaire_ sur Luigi Rossi, il omet de citer l’_Orfeo_, qu’il
+connaissait pourtant.
+
+[154] C’était d’ailleurs le défaut de presque toute l’époque, du moins
+de presque tout l’opéra de ce temps. Comme le dit M. Amintore Galli,
+dans son _Estetica della musica_ (1900, Turin, p. 537), «dans la
+première moitié du XVIIe siècle, régnait sur l’opéra la mesure ternaire,
+et le rythme de la grave sarabande. Les rythmes de danse et les passages
+vocalisés caractérisent les œuvres de ce temps d’incubation
+mélodramatique».
+
+[155] Il s’agit de la scène du Satyre et d’Aristée.
+
+[156] _Recueil d’excellents airs italiens de différents auteurs d’après
+Brossard_, Bibl. Nat. Rés. Vm. 1108.
+
+[157] «Le récitatif italien est un méchant usage du chant et de la
+parole.»
+
+[158] _Lettre sur les Opera._
+
+[159] Malgré Rinuccini, et l’éveil assez intéressant pour l’histoire
+littéraire d’une suite de dramaturges musicaux,--comme Gabriello
+Chiabrera, Alessandro Striggio, poète de l’_Orfeo_ de Monteverde,
+Ottavio Tronsarelli (33 _Drammi musicali_, 1632, Rome), Girolamo
+Bartolommei (_Drammi musicali_, 1656), dont une _Teodora_ et un
+_Polietto_, publiés en 1632, dans un volume de tragédies sacrées, ont
+vraisemblablement inspiré les célèbres œuvres de Corneille. Le premier
+de ces _Drames musicaux_ de 1655, une _Cerere racconsolata_, est
+précisément dédié «_all’ Eminentissimo Sig. Cardinale Giulio
+Mazzarini_». (Voir H. Hauvette: _Un précurseur italien de Corneille_,
+1897, Grenoble).
+
+M. Angelo Solerti avait commencé dernièrement la publication des
+_libretti_ musicaux de la première moitié du XVIIe siècle. (Voir dans
+ses _Albori del Melodramma_, Milan, Sandron, les volumes II et III
+consacrés à l’œuvre de Rinuccini, Chiabrera, Striggio, Campeggi, St.
+Landi, O. Corsini, etc.)--La mort a malheureusement interrompu cette
+entreprise, comme tant d’autres précieux travaux de ce grand érudit.
+
+[160] Combien Rameau n’a-t-il pas eu à en souffrir!
+
+[161] Déjà certains l’osèrent, aux XVIIe et XVIIIe siècles: Péri, Loreto
+Vittori, Ferrari, Manelli, Stradella, Mattheson, etc.
+
+[162] _Trattato della musica scenica._--Doni mourut, l’année même
+d’_Orfeo_, en 1647.
+
+[163] St-Évremond lui-même reproche à Luigi--ainsi du reste qu’à Cavalli
+et à Cesti--de sacrifier le drame à la musique, et de faire oublier ses
+héros par le charme de son art:--«L’idée du musicien va devant celle du
+héros dans les Opera: c’est Luigi, c’est Cavallo, c’est Cesti qui se
+présentent à l’imagination», et non leurs personnages. (_Lettre sur les
+Opera._)
+
+[164] Voir, par exemple, l’arietta d’Euridice: «_Quando un core
+inamorato_», p. 298 des _Studien zur Geschichte der italienischen Oper
+im 17. Jahrhundert_ (tome I) de M. Hugo Goldschmidt.--On trouvera dans
+cet excellent ouvrage, qui a paru en même temps que paraissait dans _la
+Revue d’Histoire et de Critique musicales_ l’étude présente sur Luigi
+Rossi, de nombreux fragments de l’_Orfeo._
+
+[165] Ainsi, dans le _Recueil d’airs italiens_, aux armes de
+Charles-Maurice le Tellier, archevêque de Reims (Bibl. Nat. Rés. Vm
+1115. Inventaire Vm^{7} 17), p. 109-119, le 11e air: _Non sara, non fù,
+non è_, qui débute par un mouvement vif à 4 temps, passe dans un adagio
+à 3/2, puis revient au 4.--Dans le même recueil, l’air: _Anime voi che
+sete dalle furie_ (p. 59-68).--Voir aussi dans le recueil, déjà cité, de
+Brossard: _Deh, deh, soccorri;--Chi trovasse una speranza;--Non sempre
+ingombra;_ etc.--Il en est de même dans le recueil de _Cantates_ (Bibl.
+Nat. Rés. Vm. 1175 [27]).
+
+[166] Voir p. 301 du livre cité de M. H. Goldschmidt, l’air d’Euridice:
+_Fugace e labile è la beltà_, que M. Goldschmidt rapproche de l’air
+célèbre du _Rinaldo_ de Haendel: _Lasoia ch’io pianga._
+
+[167] Sur les vocalises et les «passages» vocaux dans les œuvres de
+Luigi, voir le tout récent ouvrage de M. H. Goldschmidt: _Die Lehre von
+der vokalen Ornamentik_ (1er vol. 1907).
+
+[168] Acte III. Scène X. Nous publions, à la fin du volume, cette
+admirable scène, restée inédite jusqu’à présent.
+
+[169] Acte II, scène 9 (Voir p. 305 des _Studien_ de Goldschmidt).
+
+[170] Acte II, scène 5. Délicieux trio des Grâces, où chaque voix, à son
+tour, reprend la phrase initiale: _Pastor gentile_.
+
+Acte III, scène 9. Charmant chœur à 3: _Dormite, begli occhi,_ qui fait
+penser à _Céphale et Procris_ de Grétry (p. 303 des _Studien_ de
+Goldschmidt).
+
+[171] _Volkommener Kapellmeister_, 1739 (p. 345).
+
+[172] Acte III, scène 1.--Le burlesque se mêle bizarrement au
+pathétique: Aristée, fou de désespoir, chante un trio bouffe avec Momus
+et le Satyre (Acte III. scène 4).--Il y a dans l’_Orfeo_ nombre d’airs
+bouffes, et assez réussis, qui annoncent l’_opéra buffa_ du XVIIIe
+siècle.
+
+[173] Voir notre Supplément musical.
+
+[174] «Le fameux Luiggi Rossi, qui est un des premiers qui ait donné aux
+airs italiens ce tour non seulement sçavant et recherché, mais aussi ce
+tour et ce chant gracieux qui les fait encor admirer de nos jours par
+tous les connaisseurs.» (_Catalogue de Brassard_, 1724).
+
+[175] Burney, dans son _Histoire de la musique_ (t. IV, p. 152-157),
+note l’élégance de ses airs, leur modernisme et leurs hardiesses
+harmoniques.
+
+[176]
+
+ «Je ne m’estonne point de voir à tes beaux airs
+ Soumettre les démons, les monstres, les enfers,
+ Ny de leur fier tyran l’implacable furie.
+ Le chantre Tracieu dans ces lieux pleins d’effroy
+ Jadis en fit autant; mais de charmer l’envie,
+ Luiggy, c’est un art qui n’appartient qu’à toi.»
+
+
+[177] «_Solus Gallus cantat_... Luigi ne pouvait souffrir que les
+Italiens chantassent des airs, après avoir ouï chanter a M. Nyert, à
+Hilaire, à la petite Varenne.» (_Lettre sur les Opera_.)
+
+[178] Voir Nuitter et Thoinan.--De Nyert avait été formé, d’ailleurs, à
+l’école romaine. Il était à Rome en 1630. (Voir la notice de Tallemant
+des Réaux, t. IV, p. 428 et suiv., sur _De Nyert, Lambert et Hilaire_.)
+C’est à de Nyert qu’est dédiée la fameuse épitre de La Fontaine contre
+l’Opéra.
+
+[179] M. Henri Quittard vient de publier un certain nombre de ces
+Dialogues dans le _Bulletin français de la S. I. M._ (15 mai 1908).
+
+[180] A la vérité, je n’ai pas trouvé trace, dans ses manuscrits, de
+musique écrite sur d’autres textes que des textes italiens; et, jusqu’à
+nouvel ordre, rien n’autorise à dire, comme a fait M. Ademollo, que
+Luigi fut le premier à écrire «sur des paroles françaises et pour des
+artistes français».
+
+[181] «Il faisait peu de cas de nos chansons, excepté de celles de
+Boisset, qui attirèrent son admiration.» (_Lettre sur les Opera_.)
+
+«Les airs de Boisset, qui charmèrent autrefois si justement toute la
+cour, furent laissés bientôt pour des chansonnettes; et il fallut que
+Luigi, le premier homme de l’univers en son art, les vint admirer
+d’Italie, pour nous faire repentir de cet abandonnement et leur redonner
+la réputation qu’une pure fantaisie leur avait ôtée.» (St-Evremond,
+_Observations sur le goût et le discernement des François_.)
+
+Ce grand artiste, pour qui Luigi fait une exception si flatteuse parmi
+les musiciens français, et que certains des amateurs distingués du XVIIe
+siècle, Maugars, Lecerf de la Viéville, Bacilly, opposent aux maîtres
+d’Italie, comme le représentant le plus parfait de notre art
+national,--attend encore aujourd’hui une étude qui le remette en sa
+pleine lumière.
+
+[182] «Il admira le concert de nos violons, il admira nos luths, nos
+clavessins, nos orgues...» (St-Évremond.)
+
+[183] Il ne peut s’agir ici de la qualité que Lecerf de la Viéville
+reconnaît aux chanteurs français: à savoir, «de mieux prononcer».
+Tallemant, dans sa notice sur de Nyert, dit que c’est aux Italiens qu’il
+avait pris «ce qu’il y avait de bon dans leur manière de chanter», et
+«qu’avant lui et Lambert, on ne savait guère ce que c’était de prononcer
+bien les paroles». (IV, 428.)
+
+[184] St-Évremond, _Lettre sur les Opera_.
+
+[185] Mon érudit confrère, M. A. Wotquenne, a bien voulu me signaler le
+passage suivant de Pitoni (_Notizie de’ contrappuntisti e compositori di
+musica_): «Luigi Rossi, napolitain: un grand nombre de ses cantates,
+opéras (_commedie_) et _canzoni_ sont encore recherchés aujourd’hui par
+les étrangers. Il mourut en 1653, et fut enterré à S. Maria in Via Lata,
+à Rome, où on lit l’éloge suivant: _Aloysio de Rubeis Neapolitano
+phonasco toto orbe celeberrimo, regnis regibusque noto, cujus ad tumulum
+Armonia orphana vidua amicitia æternum plorant, Joannes Carolus de
+Rubeis sibi fratrique amantissimo cui cor persolvit in lacrimas
+sepulchrum posuit anno MDCLIII.»_ (Collection La Fage, mss. franc.,
+nouvelle acquisition, nº 266.)
+
+Luigi Rossi avait été en relations, sans doute dans les dernières années
+de sa vie, avec Christine de Suède. Nous avons de lui un _Lamento_ sur
+la mort de Gustave-Adolphe.
+
+[186] «J’ai essayé, dit Perti, de suivre du mieux que j’ai pu les trois
+plus grandes lumières de notre profession, Rossi, Carissimi et Cesti.
+J’ai pris pour escorte ces trois grandes âmes...»
+
+[187] Entre autres, une _Scelta di canzonette italiane di diversi
+autori_, dedicate all’eccellentissimo Henrico Howard, duca di Norfolk, e
+gran marescial d’Inghilterra, Printed at London, by A. Godbid and J.
+Playford, in Little-Britain, 1679.
+
+[188] Certains se souvenaient, pourtant: entre autres, La Fontaine, et
+son ami De Nyert, à qui les bruyants succès de Lully ne faisaient pas
+oublier l’_Orfeo_:
+
+ «Toi qui sais mieux qu’aucun le succès que jadis
+ Les pièces de musique eurent dedans Paris,
+ Que dis-tu de l’ardeur dont la cour échauffée
+ Frondoit en ce temps-là les grands concerts d’_Orphée_,
+ Les passages d’Atto et de Leonora,
+ Et ce déchaînement qu’on a pour l’Opéra?»
+
+ (_Épître à de Nyert, 1677_).
+
+[189] En terminant ces pages, dans la _Revue d’Histoire et de critique
+musicales_ d’octobre 1901, nous exprimions le désir «qu’on entreprît de
+rassembler l’œuvre disséminé de Luigi Rossi, et de publier au moins une
+sélection des airs et des cantates, dont les bibliothèques de Paris, de
+Belgique, d’Italie, et surtout d’Angleterre, possèdent encore une
+quantité prodigieuse (à la seule _Christ Church Library d’Oxford_, 112
+cantates; au _British Museum_, 31 cantates et duos, 2 _madrigali
+spirituali_, etc.)».--Ce vœu est sur le point d’être réalisé. M. Alfred
+Wotquenne, à qui l’histoire de la musique du XVIIe et du XVIIIe siècles
+doit déjà tant de découvertes, a rassemblé à la Bibliothèque du
+Conservatoire de Bruxelles les copies de toutes les cantates connues de
+Luigi Rossi; et il prépare en ce moment une étude sur ce maître, avec la
+collaboration de M. Gevaert, qui fut le premier peut-être, de notre
+temps, à avoir l’intuition de la grandeur artistique de Luigi, et à
+ressusciter ses œuvres, dans la belle collection des _Gloires de
+l’Italie_.
+
+[190] Sénecé, _Lettre de Clément Marot touchant ce qui s’est passé à
+l’arrivée de J.-B. Lully aux Champs-Élysées_ (1688, Cologne).
+
+[191] «Un petit homme d’assez mauvaise mine et d’un extérieur fort
+négligé.» (Sénecé.)
+
+[192] _Comparaison de la Musique italienne et de la Musique française_,
+par Lecerf de La Viéville de la Fresneuse (1705, Bruxelles).
+
+Cet ouvrage est une suite de six dialogues entre des gens de
+distinction, qui se rencontrent, soit dans un théâtre d’opéra de
+province, à une représentation de _Tancrède_ de Campra, soit chez un
+d’entre eux.
+
+Ces amateurs passionnés discutent sur les mérites respectifs de la
+musique italienne et de la musique française; et ce leur est un prétexte
+pour faire l’apologie de Lully. Déjà ils sont un peu loin de leur héros,
+qui est mort depuis dix-huit ans, quand se tiennent ces conversations.
+Seul, le plus âgé de la société a vu Lully. Ils sont à la limite où va
+disparaître la génération qui l’a connu, et, avec elle, tant de précieux
+souvenirs. Ils le savent. Un d’entre eux dit:
+
+«Profitez de la mémoire de ces messieurs. Il est temps de ramasser ces
+particularités... elles vieillissent; dans quelques années d’ici, elles
+se perdraient; vous les perpétuerez; et la mémoire de votre héros vous
+aura cette obligation.»
+
+C’est donc, d’après l’intention même de l’auteur, un recueil de la
+tradition orale, des conversations de la cour et des musiciens sur
+Lully. C’est à ce titre que je le citerai fréquemment, dans ces Notes.
+Si tout n’en est pas rigoureusement exact, l’essentiel est que ce livre
+reflète l’opinion publique d’alors et l’image qu’elle s’était faite de
+Lully.--Image flattée, sans doute, puisque l’auteur est un fanatique de
+Lully. Image très vivante toutefois, et à travers laquelle il n’est pas
+difficile de retrouver l’homme réel.
+
+Lecerf de la Viéville a été mis à contribution par presque tous ceux qui
+ont parlé de Lully après lui; mais ils se sont bien gardés, pour la
+plupart, de le nommer, tout en le pillant effrontément. Ainsi,
+Boscheron, dans sa _Vie de Quinault_ (1715);--Titon du Tillet, dans son
+_Parnasse françois_ (1732);--Le Prevost d’Exmes, dans son _Lully
+musicien_ (1779).
+
+[193] L’histoire est trop connue pour qu’on la raconte ici. Je renvoie
+le lecteur au livre excellent de Nuitter et Thoinan: _Les Origines de
+l’Opéra français_ (1886).
+
+[194] Il le fit, comme il disait.--«Le raccommodement fut si complet et
+si sincère, écrit Walckenaer, que La Fontaine supprima sa satire qui n’a
+été imprimée qu’après sa mort, et qu’il fit depuis pour Lully deux
+dédicaces en vers, l’une pour l’opéra d’_Amadis_ et l’autre pour celui
+de _Roland_.»
+
+[195] C’était alors le nom du quartier Saint-Roch, qui avait une double
+butte formée par l’accumulation des détritus de Paris.
+
+[196] Dans un livre très curieux, intitulé: _Lully homme d’affaires,
+propriétaire et musicien_ (1891).
+
+[197] Lettre d’un inconnu à Cabart de Villeneuve (citée par M. E.
+Radet).
+
+[198] D’après l’inventaire de ses biens, qui fut fait en 1687.
+
+[199] «Le glouton», comme l’appelle encore La Fontaine.
+
+[200] Lecerf de la Viéville.
+
+[201] Lors du traité de Nimègue, il fit tirer, en face de son hôtel, un
+feu d’artifice en l’honneur de la paix et du Roi. Pour la naissance du
+duc de Bourgogne, il donna une représentation gratuite de _Persée_ au
+peuple de Paris, «en y ajoutant des agréments extraordinaires. On
+entrait dans la salle par un arc de triomphe, qui, au sortir de la
+représentation, parut en feu; et un soleil s’éleva peu à peu au-dessus.
+Ce soleil était composé de plus de mille lumières vives. On tira ensuite
+plus de soixante fusées, les unes après les autres, et l’on fit couler
+jusqu’à minuit une fontaine de vin.»
+
+[202] Un des personnages de Lecerf faisant la critique d’un passage
+d’_Amadis_, le chevalier réplique: «Mon pauvre ami, Lully est Lully,
+comme a dit M. de La Bruyère; mais Lully était homme, et homme adonné à
+ses plaisirs.»
+
+[203] «Bon mari?» demande Lecerf.--«Pas mauvais. Il appelait toujours
+Lambert: Beau-père.»
+
+A la vérité, Saint-Évremond insinue que, si Lully avait perdu sa femme,
+il n’eût pas fait autant de bruit qu’Orphée:
+
+ On t’aurait vu bien plus de fermeté
+ Que n’eut Orphée en son sort déplorable:
+ Perdre sa femme est une adversité;
+ Mais ton grand cœur aurait été capable
+ De supporter cette calamité.
+ En tout, Lully, je te tiens préférable.
+
+[204] «Il prenait pour ses menus plaisirs le débit de ses livres, 7 à 8
+000 livres de rente, et il laissait sa femme gouverner le reste.»
+(Lecerf du la Viéville.)
+
+[205] «... Veut que ladite dame son épouse conduise tout ce qui concerne
+ladite Académie de musique ou Opéra, sans aucune exception ni
+réserve...»
+
+[206] Racontée par Lecerf.--Quelle qu’en soit l’exactitude, cette
+légende, immédiatement formée après la mort de Lully, reflète l’opinion
+qu’il avait donnée de lui à ses contemporains.
+
+[207] Lecerf ajoute que, «retourné dans son lit, il fit un air
+burlesque: _Il faut mourir, pécheur, il faut mourir_». Mais, comme
+Lecerf lui même ne semble pas très sur de la vérité du fait, nous
+partagerons son doute.
+
+[208] Notre-Dame des Victoires, sa paroisse.
+
+[209] Pour les grandes cérémonies, les deux bandes des violons et la
+Grande Écurie se réunissaient sous la direction du surintendant.
+
+Lully était depuis 1652 «inspecteur de la musique instrumentale», et
+depuis 1653 «compositeur de la Chambre»,--poste où il avait succédé à
+l’Italien Lazzarini.
+
+[210] Elle comptait quatorze chanteurs, huit enfants, et un joueur de
+cornet (serpent). Nulle mention d’organiste. Elle interprétait des
+messes et motets à 4, 5 et 6 voix, sans accompagnement instrumental,
+sous la direction de deux sous-maîtres de la chapelle, qui servaient
+tour à tour par semestre.--(Voir Michel Brenet: _La musique sacrée sous
+Louis XIV_, dans la _Tribune de Saint-Gervais_, février-avril 1899.)
+
+[211] Depuis la nomination, en 1663, de Henry Dumont, comme sous-maître,
+il y avait eu un premier essai de renouvellement dans l’esprit de la
+chapelle royale. L’orgue s’y était introduit, avec une ou deux parties
+de violons ou de violes. Mais ce fut surtout depuis l’établissement du
+Roi et de la cour à Versailles que le style changea. Lully offrit sa
+troupe de chanteurs et d’instrumentistes, et il fournit lui-même les
+modèles du style nouveau; il écrivit de grands Psaumes à 8 ou 10 voix en
+deux chœurs, avec un orchestre complet,--vrais opéras religieux, ou
+cantates dramatiques, comprenant des récits, des airs, des duos, trios,
+chœurs, symphonies, d’un caractère grandiose et parfois pathétique, mais
+assez peu religieux.--(Voir M. Brenet, ibid., et H. Quittard, _Henry
+Dumont_.)--Tout ce côté du génie de Lully mériterait une étude spéciale,
+non moins que son activité singulièrement riche et brillante pour les
+Ballets de cour et les divertissements royaux. Il n’entrait point dans
+notre dessein de nous y attacher dans ces _Notes_, qui cherchent
+seulement à esquisser son rôle dans l’histoire de notre tragédie
+musicale.
+
+[212]
+
+ Il faut vingt clavecins, cent violons pour plaire.
+
+ Ses concerts d’instruments ont le bruit du tonnerre,
+ Et ses concerts de voix ressemblent aux éclats
+ Qu’en un jour de combat font les cris des soldats.
+
+(La Fontaine, _Epitre à M. de Niert_.)
+
+[213] Lettres patentes du 12 mars 1672, autorisant Lully à établir à
+Paris une Académie Royale de Musique «pour faire des représentations des
+pièces de musique, composées tant en vers français qu’autres langues
+étrangères».
+
+[214] «Défenses contre toutes personnes de faire aucunes représentations
+accompagnées de plus de deux airs et de deux instruments, sans la
+permission par écrit du sieur Lulli.» (1672.)--Ordonnance du 30 avril
+1673, interdisant aux comédiens de se servir de plus de deux voix et de
+six violons. Etc.
+
+[215] Entre autres, la vieille ennemie: la maîtrise, La Confrérie de
+Saint-Julien-des-Menestriers, qui avait longtemps fait échec à la
+Musique du Roi, et qui même, un moment, sous le «roi des violons»
+Guillaume Dumanoir, avait été sur le point d’absorber sa rivale, sans
+que le surintendant Boesset protestât. Elle s’attaqua à Lully, et
+prétendit lui disputer le monopole de l’éducation de ses violons. Mal
+lui en prit. Lully la fit confondre par un jugement injurieux, en 1673.
+Le «roi des violons» renonça officiellement à sa royauté illusoire, en
+1685.--(Voir J. Ecorcheville, _Vingt suites d’orchestre du XVIIe s.
+français_, 1906, et Schletterer, _Geschichte der Spielmannszunft in
+Frankreich und der Pariser Geigerkönige_, 1884, Berlin.)
+
+[216] «Lully était de Florence,» dit Lecerf, «apparemment un petit
+paysan de là autour».--«Moi, qui suis Florentin,» disait-il
+lui-même.--Le duc de la Ferté vit à Florence, chez le grand-duc, un
+vieux jardinier qui était son oncle ou son cousin, et portait son nom.
+
+[217] Lecerf de la Viéville.
+
+[218] Ibid.
+
+[219] _Raisons qui prouvent manifestement que les compositeurs de
+musique ou les musiciens qui se servent des clavessins, luths et autres
+instrumens d’harmonie pour l’exprimer, n’ont jamais été et ne peuvent
+être de la communauté des anciens jongleurs et ménestriers de Paris_,
+1695. (Bibl. Nat.)
+
+Nicolas Métru, de Bar-sur-Aube, était maître de chapelle des Jésuites à
+Paris. François Roberday, de Paris, fut valet de chambre de la reine
+Anne d’Autriche, puis de la reine Marie-Thérèse, organiste des
+Petits-Pères, et mourut avant 1682. Nicolas Gigault, de Paris, né vers
+1625, mort vers 1707, fut organiste de Saint-Nicolas-des-Champs, de
+Saint-Martin-des-Champs et de l’hôpital du Saint-Esprit. Il eut
+l’honneur d’être non seulement le maître de Lully, mais, peu avant sa
+mort, le juge de Rameau, dans un concours d’orgue, en 1706.
+
+M. A. Guilmant a publié, dans les _Archives des Maîtres de l’orgue des
+XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles_, deux recueils de musique d’orgue de
+Gigault et Roberday, avec d’excellentes notices de M. A. Pirro.
+
+[220] _Cérémonial_ de Paris, rédigé par Martin Sonnet, en 1682.
+
+[221] Le _livre des Noëls_ de Gigault, comme le _livre d’orgue_ de
+Roberday, publiés par M. Guilmant, sont écrits aussi bien pour orgue que
+pour clavecin, luth, violes, violons et flûtes, ainsi qu’ils s’en
+expliquent dans leurs préfaces. Gigault était inscrit sur le rôle des
+«compagnons qui montrent à danser et à jouer des instruments». Il
+donnait probablement des concerts chez lui. Roberday prit part, en 1671,
+dans l’église des Petits Pères, à un concert de 130 musiciens: violons,
+hautbois, trompettes, timbales et orgue.
+
+[222] Pendant le séjour de Cavalli à Paris, Roberday, qui imprimait
+alors son _Livre d’orgue_ (1660), lui demanda un sujet de fugue, «afin
+que son livre fût honoré du nom de ce maître».
+
+[223] Écrit en 1665.
+
+[224] Voir un curieux exemple de Gigault, publié par M. Pirro, dans la
+_Revue musicale_ du 1er octobre 1903,--une marche de septièmes avec
+altération ou broderie de la quinte.
+
+Roberday fait même, dans la préface de son _Livre d’orgue_, une
+audacieuse revendication de la liberté de l’art à l’égard des règles
+d’école:
+
+«Il se trouvera dans cet ouvrage, dit-il, quelques endroits peut-être un
+peu trop hardis aux sentiments de ceux qui s’attachent si fort aux
+anciennes règles qu’ils ne croient pas qu’il soit jamais permis de s’en
+départir. Mais il faut considérer que la musique est inventée pour
+plaire à l’oreille; et, par conséquent, si je leur accorde qu’un ouvrier
+ne doit jamais sortir des règles de son art, ils doivent aussi demeurer
+d’accord que tout ce qui se trouvera être agréable à l’oreille doit
+toujours être censé dons les règles de la musique. C’est donc l’oreille
+qu’il faut consulter sur ce point.»
+
+Cette déclaration, pleine de bon sens et de sain réalisme, n’a pas été
+perdue pour Lully.
+
+[225] De ces dissonances, disent Perrault et Titon du Tillet, il a fait
+«les plus beaux endroits de ses compositions par l’art qu’il a eu de les
+préparer, de les placer et de les sauver».
+
+Hardiesse toute relative! Quand, à la fin du siècle, la musique de
+Bononcini commença à se répandre en France, les Lullystes poussèrent les
+hauts cris: «... Des dissonances à faire frayeur!.. Des duretés
+continuées jusqu’où on peut aller... Ce n’est pas supportable.
+Heureuses, les oreilles de plomb!». (Lecerf de la Viéville:
+_Éclaircissement sur Bononcini_, 1706.)
+
+[226] _Airs_ (manuscrits) _de Boesset, Lambert, Lully, Le Camus_, etc.
+(Bibl. Nat. Rés.--V^{m7}, 501.)
+
+Les _Airs_ (imprimés) _à 1, 2, 3 et 4 parties avec la basse continue,
+composés par MM. Boesset, Lambert, Lulli_, 1689, Ballard,--contiennent
+le même air, mais avec des variantes appréciables.
+
+Voir encore, de Lambert, l’air: _Pour bien chanter d’amour_,--ou: _Je
+goûtais cent mille douceurs_;--ou ses chansons d’inspiration populaire,
+bâties sur des mélodies de vaudevilles, aux rythmes dansants, comme:
+_Hélas, que n’es-tu seulette_.
+
+M. H. Quittard vient de publier une intéressante étude sur le style des
+_Dialogues_ de Lambert, dans le _Bulletin français de la S. I. M._ (15
+mai 1908).
+
+[227] _Airs_ (manuscrits) _de Boesset_, etc.
+
+[228] Voir Hermann Kretzschmar, _Die Venetianische Oper
+(Vierteljahrschrift für Musikwissenschaft_, 1892);--et Romain Rolland,
+_L’Opéra populaire à Venise_ (_Mercure musical_, 15 janvier et 15
+février 1906).
+
+[229] Incantation de Médée, dans le _Giasone_ de 1649.
+
+[230] _Ibid._ Rôle de Demo.
+
+[231] Surtout dans la _Didone_ de 1641.
+
+[232] Il y a dans Cavalli toute une série de scènes du Sommeil, dont
+Lully a pu s’inspirer. J’ai peine à croire qu’il n’ait pas connu, entre
+autres, celle de l’_Eritrea_ de 1652, l’air délicieux de Celinda: _Dolce
+sonno, amico nume_ (acte I, sc. XIX), avec son accompagnement berceur de
+trois violes.--Voir aussi la scène pastorale de Prasitea dans
+l’_Ercole_, et les chœurs qui suivent: _Dormi, dormi, o sonno_.
+
+L’architecture musicale de l’_Ercole_ de Cavalli offre d’ailleurs bien
+des ressemblances avec celle des futurs opéras de Lully: l’importance
+des _Sinfonie_, le style fugué de l’ouverture, aux rythmes fiers et
+saccadés, la structure du Prologue, les chœurs et les danses à la fin
+des actes, les mélodies chantées aux rythmes de danse, et le mélange
+dans un même chant des mesures à trois et à quatre temps.--Toutefois, il
+faut reconnaître que Cavalli lui-même s’était un peu adapté, dans cette
+œuvre, au goût régnant alors en France.
+
+[233] Il use, en le reconnaissant, de certains procédés de style
+instrumental français (_Serenata_ de 1662).--On a pu supposer qu’il
+avait voyagé en France vers 1660.
+
+[234] En particulier, dans la _Dori_ de 1661 et _Pomo d’Oro_ de
+1666-7.--Mais on ne doit pas oublier que si Cesti était arrivé au faîte
+de sa réputation quand Lully était encore au début de sa carrière, les
+divertissements de Lully se répandaient déjà en Europe et étaient copiés
+dans les autres cours, comme les modes françaises. Il s’était formé un
+style international, dont Paris, Vienne, et les villes italiennes
+étaient les principaux ouvriers. J’inclinerais toutefois à croire que
+Lully, plus intelligent qu’inventif, et plus organisateur que créateur,
+a dû probablement emprunter encore plus que fournir aux autres.
+
+[235] Voir l’article précédent.--Je ne fais qu’indiquer en passant cette
+question, encore assez obscure, des rapports de Lully avec ses
+précurseurs italiens et français. Les travaux incessants de M. H.
+Quittard contribuent à l’éclaircir, chaque jour; et M. Henri Prunières
+doit lui consacrer un des chapitres de l’ouvrage qu’il prépare, en ce
+moment, sur l’_Esthétique de Lully_.
+
+[236] Auteurs de l’opéra: _le Triomphe de l’Amour_, donné à
+Saint-Germain-en-Laye en 1672.
+
+[237] Il semble que ce fut Molière,--plus préoccupé des rapports de la
+musique avec la comédie qu’aucun des grands auteurs dramatiques de son
+temps,--qui eut le premier l’idée de racheter à Perrin son privilège de
+l’Opéra. Il s’en confia à Lully, qui se hâta d’exécuter le projet pour
+lui seul, en évinçant Molière.--Voir Sénecé, _Lettre de Clément Marot_
+(1688), et Nuitter et Thoinan, _les Origines de l’Opéra français_
+(1886).
+
+[238] Lecerf de la Viéville.
+
+[239] _Les Hommes Illustres_ (1696).
+
+[240] Boscheron, _Vie de Quinault_ (1715).
+
+[241] «La passion qui le dominait le plus», continue Boscheron, «était
+l’amour; mais il la conduisait toujours avec tant d’adresse qu’il se
+pouvait vanter avec justice qu’elle ne lui avait jamais fait faire un
+faux pas, malgré les emportements qu’elle inspire d’ordinaire aux
+autres. Nul n’avait plus d’esprit dans le tête-à-tête...»
+
+Ne pourrait-on adresser la même critique aimable aux opéras de Lully?
+
+[242] Boileau écrit: «Monsieur Quinault, malgré tous nos démêlés
+poétiques, est mort mon ami». (_Réflexions critiques sur quelques
+passages de Longin._)
+
+[243] Il y a lieu de croire d’ailleurs que Quinault ne dut pas moins ce
+choix aux préférences du Roi qu’à celles de Lully. Il était, avant
+Racine, le plus parfait représentant de la tragédie amoureuse, qui
+faisait les délices de la jeune cour et le chagrin de Corneille (voir la
+préface de _Sophonisbe_). Son premier essai de collaboration avec Lully
+fut dans _Psyché_ (1670).--A partir de _Cadmus et Hermione_ (1673), il
+fut seul poète en titre de l’Opéra, jusqu’en 1686,--à la réserve des
+années 1678 et 1679, où Lully mit en musique la _Psyché_ de Thomas
+Corneille et _Bellérophon_ de Thomas Corneille et Fontenelle.
+
+[244] Plus 2 000 livres de pension, assurées par le Roi.
+
+[245] «Ce grand homme qu’il avait à ses gages...», dit J.-J. Rousseau.
+
+[246] Lecerf de la Viéville.
+
+[247] Voir Lecerf et _Menagiana_.--Mais Boscheron assure qu’il ne la
+connut que lorsqu’il travaillait à _Armide_.
+
+[248] Boscheron.--Ce fut Quinault qui cessa, par scrupules religieux,
+d’écrire pour l’Opéra. Il commença un poème sur _l’Extinction de
+l’Hérésie_. Lully chercha, par tous les moyens, à le ramener à lui. Puis
+il s’adressa à Campistron, qui lui écrivit _Acis et Galatée_ et _Achille
+et Polyxène_, dont il n’eut le temps d’achever que le premier acte.--Les
+deux fidèles collaborateurs se suivirent de près dans la tombe. Lully
+mourut le 22 mars 1687, et Quinault, le 29 novembre 1688.
+
+[249] Racine y consentait fort bien. Qu’on se reporte au récit de
+Boileau, dans son Avertissement d’un _Prologue d’Opéra_. On verra que
+Racine avait accepté d’écrire pour Lully un opéra intitulé _la Chute de
+Phaéton_, qu’il en avait même écrit et récité au Roi quelques fragments;
+que Boileau n’avait pas fait plus de difficultés à accepter d’en écrire
+le prologue, et qu’en effet il l’écrivit partiellement. Si le projet ne
+se réalisa point, ce ne fut pas que Boileau et Racine, d’eux-mêmes, y
+renoncèrent. Ce fut, raconte Boileau, que, «M. Quinault s’étant présenté
+au Roi, les larmes aux yeux, et lui ayant remontré l’affront qu’il
+allait recevoir, le Roi, touché de compassion», reprit leur sujet à
+Racine et à Boileau, et le rendit à Quinault.--On voit qu’il n’eût tenu
+qu’à Lully d’avoir Racine comme librettiste. Et, en réalité, il l’eut.
+Racine écrivit pour lui l’_Idylle sur la Paix_, que Lully mit en musique
+(1685).
+
+[250] Lecerf de la Viéville.
+
+[251] Il avait une voix de basse,--mais «un filet de voix», dit
+Lecerf.--«Même âgé, il chantait encore volontiers ses airs.»
+
+[252] Lecerf de la Viéville.
+
+[253] _Ibid._--On conte la même chose de Beethoven. Un jour, ayant vu
+galoper un cavalier sous sa fenêtre, il improvisa, dit-on, le motif de
+l’_allegretto_ de la Sonate pour piano op. 31, nº 2, en _ré mineur_.
+«Beaucoup de ses plus belles pensées», ajoute Czerny, «sont nées de
+semblables hasards. Chez lui, tout bruit, tout mouvement, devenait
+musique et rythme.»
+
+[254] Si Quinault avait Mlle Serment, Lully avait Mlle Certain, la jolie
+claveciniste. Mais il ne lui permettait pas de se mêler de son travail.
+
+ «...Certain, par mille endroits également charmante,
+ Et dans mille beaux arts également savante,
+ Dont le rare génie et les brillantes mains
+ Surpassent Chambonnière, Hardel, les Couperains.
+ De cette aimable enfant le clavecin unique
+ Me touche plus qu’_Isis_ et toute sa musique.
+ Je ne veux rien de plus, je ne veux rien de mieux
+ Pour contenter l’esprit, et l’oreille, et les yeux....»
+ (La Fontaine, _Épître à De Niert_.)
+
+On voit que, sur ce point, Lully était d’accord avec La Fontaine. Mais
+il est assez plaisant que le malin Florentin ait conquis la rivale,
+qu’on se plaisait à lui opposer. Mlle Certain (ou Certin) était toute
+jeunette, au temps où La Fontaine écrivait son _Épître_: elle était
+alors élève de De Niert, et elle n’avait pas plus de quinze ans. Plus
+tard, dit Walckenäer, «après que ses talents furent développés par
+Lully, elle devint célèbre par les beaux concerts qu’elle donnait chez
+elle, et où les plus habiles compositeurs faisaient porter leur
+musique.»
+
+[255] Furetière, cité par Lecerf.
+
+[256] Voir, dans le _Bourgeois Gentilhomme,_ comment le maître de
+musique s’y prend pour composer une sérénade:
+
+ LE MAITRE DE MUSIQUE _(à son Élève)._--Est-ce fait?
+ L’ÉLÈVE.--Oui.
+
+ LE MAITRE DE MUSIQUE.--Voyons... Voilà qui est bien.
+ LE MAITRE A DANSER.--Est-ce quelque chose de nouveau?
+ LE MAITRE DE MUSIQUE.--Oui, c’est un air pour une sérénade, Que
+ je lui ai fait composer, en attendant que notre homme fût éveillé...
+ Du moins, ici, le maître rend justice à son «écolier».
+
+[257] Lecerf de la Viéville.
+
+[258] «Il n’y avait d’exception que pour le comte de Fiesque, qui en
+pouvait lire et chanter quelques morceaux; et il en était extrêmement
+discret.»
+
+[259] Jean-François Lalouette (1651-1728), bon violoniste, fut maître de
+chapelle à Saint-Germain-l’Auxerrois et à Notre-Dame; il écrivit des
+cantates et des motets. Pascal Collasse, de Reims (1649-1709), fut
+maître de la musique de la chambre, et composa de nombreux opéras. Marin
+Marais (1656-1728), virtuose renommé sur la basse de viole, écrivit
+aussi des opéras, dont un, l’_Alcyone_ de 1706, fut célèbre.
+
+M. Pougin suppose que Lully avait, au moins dans les premiers temps, son
+clavecin à l’orchestre de l’Opéra, comme il l’avait dans le théâtre de
+Molière.
+
+[260] Lecerf ajoute: «C’était la mesure de la légèreté de main qu’il
+leur demandait. Vous voyez que ce terme de vitesse est raisonnable et
+borné».
+
+Cette observation donnerait à penser que, déjà, du temps de Lecerf, les
+mouvements de Lully étaient joués plus lentement.--Le choix de cette
+page d’_Atys_ n’était pas si mauvais. Il y faut beaucoup de précision
+nerveuse dans l’attaque: qualité à laquelle Lully tenait par dessus
+tout...
+
+[261] Lecerf de la Viéville.
+
+Ces musiciens de l’orchestre, sur qui Lully déchargeait sa colère,
+n’étaient pas cependant de pauvres hères. Certains d’entre eux furent
+des virtuoses et même des compositeurs distingués. Le violoniste
+Marchand écrivit une messe, jouée à Notre-Dame. Le basse de viole
+Théobalde composa un opéra, _Scylla_, donné en 1701. Le flûtiste
+Descoteaux était ami de Boileau, de Molière et de La Fontaine; il se
+disait philosophe, et La Bruyère, dit-on, fit son portrait, dans le
+chapitre _de la Mode_, sous le nom du «Fleuriste». On a voulu
+reconnaître l’autre flûtiste, Philbert, dans la galerie des portraits de
+La Bruyère, sous le masque de Dracon, le virtuose aimé des dames.--(Voir
+une série d’intéressants articles de M. Arthur Pougin, parus dans _le
+Ménestrel_, en 1893, 1895 et 1896, sur _la Troupe de Lully_).--Il semble
+aussi que parmi les violonistes étaient Rebel (père de Jean-Ferry Rebel
+et d’Anne Rebel, qui épousa Lalande), et Baptiste (père de Baptiste
+Anet),--tous deux ancêtres de lignées d’artistes illustres au siècle
+suivant.
+
+[262] Préfaces aux deux parties du _Florilegium_,--recueil d’admirables
+pièces instrumentales, publiées en 1695 et 1698.--On a réédité récemment
+cette œuvre dans les _Denkmäler der Tonkunst in Œsterreich_, et M.
+Robert Eitner a publié dans ses _Monatshefte für Musikgeschichte_
+(1890-1891) les notes de Muffat, minutieuses et précises, sur
+l’orchestre de Lully.
+
+[263] C’est le fameux «premier coup d’archet», dont la tradition se
+maintint pendant tout le XVIIIe siècle, et dont Rousseau et Mozart font
+des gorges chaudes. Ce devait être quelque chose d’un peu analogue à
+«l’attaque» à la Weingartner.
+
+«Le bruit de notre _premier coup d’archet_ s’élevait jusqu’au ciel avec
+les acclamations du parterre.» (J.-J. Rousseau, _Lettre d’un symphoniste
+de l’orchestre_.)
+
+Mozart écrit à son père (12 juin 1778, Paris):
+
+«Je n’ai pas manqué le _premier coup d’archet_. Quelle affaire ils en
+font, ces animaux-là! Que diable! Je ne vois pas de différence... Ils
+commencent bien ensemble... comme partout ailleurs. Cela fait rire!...
+Un Français à Munich demande à D’Abaco: «Monsieur, vous avez été à
+Paris?--Oui.--Que dites-vous du _premier coup d’archet_? Avez vous
+entendu le _premier coup d’archet_?--Oui, j’ai entendu le premier et le
+dernier.--Comment, le dernier, que veut dire cela?--Mais oui, le premier
+et le dernier... Et le dernier même m’a donné plus de plaisir.»
+
+[264] «_Scharfe charakteristiche Rhytmik_», comme dit Robert Eitner.
+
+Un rythme incisif et expressif.--Mais Lully ne tenait pas moins à la
+délicatesse. Nombre d’indications de ses partitions insistent sur ce
+point: «_Jouer doucement.... sans presque toucher les cordes... Ne point
+ôter les sourdines que l’on ne le voye marqué..._»
+
+[265] Perrin et Cambert avaient eu beaucoup de mal à recruter des
+chanteurs à Paris et en province, surtout en Languedoc. De Toulouse,
+venait Beaumavielle, qui joua les grands rôles de basse de Lully
+(Alcide, Jupiter, Pluton, Roland). De Béziers vint Clédière, qui jouait
+les rôles de haute-contre (Atys, Thésée, Bellérophon, Admète, Mercure).
+Plusieurs des meilleures actrices de Lully avaient aussi débuté dans les
+opéras de Cambert, ou dans les ballets de la cour. Ainsi, Marie Aubry
+(Sangaride, Io, Andromède), et surtout Mlle de Saint-Christophle,
+tragédienne excellente (Médée, Alceste, Junon, Cybèle, Cérés).
+
+Voir les articles cités de M. Arthur Pougin.
+
+[266] Voir Marpurg, _Historisch-kritische Beyträge zur Aufnahme der
+Musik_, 1754, Berlin. (_Lebensnachrichten von einigen berühmten
+französischen Sängerinnen._)
+
+[267] Lecerf de la Viéville.
+
+[268] _Ibid._
+
+[269] Il chassa, parce qu’elle était enceinte, sa plus jolie actrice,
+Louise Moreau, la Paix de _Proserpine_,--qui avait fait la conquête du
+Dauphin.
+
+[270] «Il les avait tous mis sur le pied de recevoir sans contestation
+le personnage qu’il leur distribuait.» (Lecerf.)
+
+[271] Voir page 235.
+
+[272] Ainsi, _Prometheus_ de Gœthe, traduit en musique par Reichardt,
+Schubert et Hugo Wolf.
+
+[273] Il serait plus juste de dire: «Quand il eut perdu sa
+maîtresse».--En effet, «_quand elle eut perdu son maître_» ne signifie
+pas: «après la mort de Racine»; car elle est morte avant lui, en 1698.
+Cela veut dire: «après la fin de leur liaison», soit, à ce qu’il semble,
+au temps où elle se lia avec le comte de Clermont-Tonnerre,--«_le
+tonnerre qui l’avait déracinée_»,--vers 1678.
+
+[274] Ici, Louis Racine semble faire une erreur tout à l’avantage de son
+père. Baron avait été formé par Molière, et non pas par Racine.
+
+[275] Cité par les frères Parfait, dans le t. XIV de leur _Histoire du
+Théâtre Français_, et par Lemazurier, dans sa _Galerie historique des
+acteurs au Théâtre Français_ (1810).
+
+[276] Appendice à la _Correspondance entre Boileau et Brossette_, 1858,
+p. 521-522.
+
+[277] Du Bos prétend que Racine donna à la Champmeslé l’intonation du
+rôle de Phèdre, vers par vers.
+
+[278] Abbé du Bos, _Réflexions critiques sur la poésie et sur la
+peinture_, 1733, III, 144.--(La 1^re édition est de 1719.)
+
+[279] Lemazurier, _Galerie historique des acteurs du Théâtre-Français_
+(1810).
+
+[280] Titon du Tillet remarque à propos de Beaumavielle (le Jupiter, le
+Roland, l’Alcido de Lully), l’habitude «de faire valoir sa voix par des
+sons trop nourris et emphatiques, _qui était en usage parmi nos anciens
+acteurs_».
+
+[281] Du Bos, _Ibid._, I, 419.
+
+[282] _Ibid._, III, 154.
+
+[283] Le premier rôle de Racine que joua la Champmeslé fut Bérénice, en
+novembre 1670. Elle avait alors 26 ans.
+
+[284] Il est curieux que cette scène d’_Iphigénie_ soit précisément la
+même que Diderot, dans son _Troisième Entretien sur le Fils Naturel_, en
+1757, propose comme thème de déclamation musicale au réformateur de
+l’opéra, qu’il attend et qu’il pressent,--qui sera Gluck, vingt ans plus
+tard.--(Voir p. 224).
+
+[285] Entendez: le parler ordinaire de la tragédie.
+
+[286] L. de la Laurencie, _Le goût musical en France_, 1905.
+
+[287] _Atys_, IV, 4.
+
+[288] _Isis_, II, 2.
+
+[289] _Ibid._, II, 4.
+
+[290] _Thésée_. Acte II. Premier air de Médée.
+
+[291] _Thésée_. Deuxième air de Médée.--Voir aussi le récit de Méduse
+dans _Persée_ (III, 1), ou celui de Théone dans _Phaéton_ (III, 1.):
+«Quoi! malgré ma douleur mortelle...».
+
+[292] _Armide_. Monologue du second acte.
+
+[293] _Proserpine_. Prologue.
+
+[294] _Ibid._, II, 1.
+
+[295] Ainsi, dans _Atys_:
+
+ ACTE I: «Atys est trop heureux.»
+
+ ACTE III: «Que servent les faveurs.»
+
+ ACTE IV: «Espoir si cher et si doux.»
+
+dans _Isis_:
+
+ ACTE II: «Ah! quel malheur de laisser engager son cœur!»
+
+dans _Proserpine_:
+
+ ACTE II (air d’Alphée): «Amants qui n’êtes point jaloux.»
+
+dans _Alceste_: l’air de la nymphe de la Seine, dont la phrase:
+
+ «Le héros que j’attends ne reviendra-t-il pas?»
+
+répétée cinq fois, rend si bien l’insistance du sentiment langoureux.
+
+ ACTE II (air d’Hercule): «Gardez-vous bien de m’arrêter.»
+
+[296] On sent ici la différence qu’il y a entre le musicien littérateur,
+qui puise son inspiration dans le texte littéraire, et trouve parfois de
+beaux motifs mélodiques dont il ne tire point parti,--et le musicien de
+race, qui part quelquefois d’un thème banal, et en fait sortir peu à peu
+des pensées admirables.
+
+[297] Il y en a 2 à 300 dans ses pièces, écrit La Viéville, et d’une
+variété, d’une force de chant prodigieuse!...»
+
+[298] Lecerf de la Viéville de la Fresneuse, _Comparaison de la musique
+italienne et de la musique française_, 1705, Bruxelles.--Quatrième
+conversation, p. 153 et suiv.
+
+[299] Le Prévost d’Exmes rapporte, en 1779, qu’on fit déclamer à Mlle
+Lecouvreur ce monologue d’Armide: «_Enfin! il est en ma puissance_», et
+qu’on fut surpris de constater que sa déclamation était exactement
+conforme à celle de Lully.
+
+[300] Il importe de noter d’ailleurs que le récitatif de Lully--comme
+l’ensemble de sa musique--était exécuté, de son temps, et sous sa
+direction, d’une façon beaucoup plus vive et moins traînante qu’on ne le
+fait depuis. «On le chantait moins, et on le déclamait davantage.»--Je
+reviendrai plus loin sur cette question.
+
+[301] Il faut croire que ce genre de spectacle était dans notre sang;
+car déjà dans _les Peines et les Plaisirs de l’Amour_ de Cambert, en
+1672, il y avait un acte fameux,--le second,--_le Tombeau de Climène_,
+où l’on voyait, dans une allée de cyprès, autour d’un sépulcre blanc, se
+dérouler une noble pompe funèbre.--Les Français de la fin du XVII{e}
+siècle étaient très fiers de ces scènes lyriques, qu’ils considéraient
+comme une spécialité nationale. «Les sacrifices, les invocations, les
+serments, dit Lecerf de la Viéville, sont des beautés inconnues chez les
+Italiens.»--On reconnaît le goût pompeux des Français de ce temps: leur
+esprit néo-antique se combinait ici avec leur prédilection de
+catholiques romains pour l’apparat des grandes cérémonies religieuses.
+
+[302] Airs du valet Arbas.
+
+[303] L’air d’Archas: _Quelque embarras que l’amour fasse_, rappelle
+l’air des Poitevins du _Bourgeois gentilhomme_. L’air-rondeau des Faunes
+et l’air de Pan: _Que chacun se ressente_, a trouvé certainement son
+modele dans les pastorales de Cambert. La charmante chaconne chantée de
+l’acte I: _Suivons l’amour_, est tout à fait dans le style de la
+comédie-ballet. Certains airs sont presque des airs de vaudevilles:
+ainsi, l’air de la nourrice: _Ah! vraiment, je vous trouve bonne..._ A
+côté des airs à danser, il y a des airs d’un comique très fin, comme le
+joli air d’Aglante: _On a beau fair l’amour_, qui montrent que Lully
+aurait pu, s’il avait voulu, être un de nos plus charmants petits
+maîtres, et fonder notre opéra-comique. Mais ce qui abonde surtout dans
+_Cadmus_, ce sont les airs de cour, les chansons galantes, dans le style
+de Lambert, faites pour le concert, bien plus que pour le théâtre (Air
+du Soleil, airs de Charite, etc.).
+
+[304] Le Roi s’enthousiasma pour _Cadmus_, et, jusqu’à ses derniers
+jours, il lui resta fidèle. Lecerf de la Viéville raconte que, dans sa
+vieillesse, venant d’entendre des airs de Corelli, qui était alors à la
+mode, Louis XIV se fit jouer par un violon de sa musique un air de
+_Cadmus_, et dit: «Je ne saurais que vous dire: voilà mon goût à
+moi».--Naturellement, la cour partagea ce froût; et _Cadmus_ gagna
+définitivement la cause, encore fort incertaine, de l’opéra français.
+
+[305] Ainsi, les airs de Licomède et de Céphise.
+
+[306] «On reprocha à Quinault, dit Boscheron, d’avoir gâté le sujet
+d’Euripide avec des épisodes inutiles.»--On trouvera l’écho des
+polémiques, que suscita _Alceste_, dans l’écrit apologétique de Charles
+Perrault: _Critique de l’Opéra, ou examen de la tragédie intitulée
+Alceste, ou le triomphe d’Alcide_ (publiée dans le _Recueil de divers
+ouvrages en prose et en vers_, dédié par Le Laboureur à S. A. Mgr le
+prince de Conti, 1675).
+
+[307] Dès la pièce suivante, il donne un nouveau coup de barre. Sans
+rompre aussi brutalement que dans _Alceste_ l’équilibre de la tragédie,
+et en prenant bien garde de conserver à celle-ci ses nobles lignes,
+Lully réintroduit, mais avec discrétion, l’élément comique dans son
+admirable _Isis_, de 1677, «pour laquelle il avait pris, dit La
+Viéville, une peine infinie». Il y varie, autant que possible, le
+spectacle, les danses, les fines symphonies, et tâche de réchauffer
+l’action.
+
+[308] Perrault a bien raison de déplorer, dans sa défense d’_Alceste_,
+que les «connaisseurs» puissent décréter à tort et à travers, et imposer
+leur goût au grand public. Le grand public trouvait plaisir à ce mélange
+du comique et du tragique, à «ces petites chansons»; mais, intimidé par
+l’arrêt de l’élite, il n’osa pas les défendre. «Serait-ce à cause
+qu’elles ne valent rien, demande Perrault, que tout le monde les sait
+par cœur, et les chante de tous côtés?»
+
+[309] Lully se délassait de ses opéras en écrivant des vaudevilles et
+des chansons bachiques. «Il chantait la basse, et accompagnait de son
+clavecin.»--Combien peut-on noter, dans ses opéras, d’airs qui ont le
+caractère de vaudevilles!
+
+[310] Sans parler des maîtres de l’air de cour, le charmant Guesdron,
+Boësset, et surtout Lambert, qui fut en cela, comme en beaucoup d’autres
+choses, un des modèles de Lully.
+
+«En airs champêtres, dit Lecerf de la Viéville, Lully est notre héros,
+ou du moins l’égal de Lambert.»
+
+[311] Voir le _Triomphe de l’Amour_, et «la douce harmonie, qui se mêle
+et s’accorde avec la voix de la Nuit. La Nuit, Diane cachée, le Mystère,
+le Silence, les Songes...»
+
+[312] Peut-être n’a-t-on pas assez montré l’intérêt historique des
+livrets de Quiuault. Constamment ils reflètent, d’une façon à peine
+voilée, les événements de la cour; et, comme aucun de ces poèmes ne fut
+écrit sans avoir été soumis au Roi et discuté par lui, il est permis de
+retrouver dans certaines scènes, l’inspiration ou l’influence
+personnelle du Roi. Telle, dans _Proserpine_, la scène fameuse de Cérès
+et de Mercure, pleine d’allusions aux infidélités amoureuses du Roi, qui
+était alors épris de Mlle de Fontanges, et qui oppose aux reproches
+jaloux de Mme de Montespan l’exemple de Cérés délaissée et de son
+chagrin décent. Les contemporains ne s’y trompaient point: «Il y a une
+scène de Mercure et de Cérès qui n’est pas bien difficile à entendre,
+écrivait Mme de Sévigné, le 9 février 1680: _il faut qu’on l’ait
+approuvée_, puisqu’on la chante.»
+
+Les Prologues, dont le Roi est toujours le héros, suivent l’histoire des
+guerres et des traités, _Isis_ célèbre les victoires navales que
+venaient de remporter Jean Bart, Duquesne et Vivonne. _Bellérophon_ et
+_Proserpine_ chantent la paix triomphante--et, déjà, menaçante pour la
+sécurité du reste de l’univers.
+
+«_Il soumettra tout l’univers_», annonce Quinault, commentant, à sa
+façon, la lettre de Mme de Sévigné à Bussy: «La paix est faite. Le roi a
+trouvé plus beau de la donner cette année à l’Espagne et à la Hollande
+que de prendre le reste de la Flandre. Il le garde pour une autre fois.»
+
+L’histoire du règne défile dans ces Prologues. Jusqu’aux chambres de
+réunions, auxquelles on peut trouver une allusion dans le prologue de
+_Persée_!
+
+[313] Marpurg, _Historisch-kritische Beyträge zur Aufnahme der Musik_,
+1754, Berlin.--I, 217.
+
+[314] On sait que le type de l’ouverture italienne, déjà esquissé par
+Landi dana le second acte de son _S. Alessio_, comprend essentiellement
+un mouvement rapide, un mouvement lent et un mouvement rapide.
+
+[315] L’ébauche de l’ouverture française apparaît aussi, comme l’a
+remarqué M. Pirro, chez certains maîtres allemands de la même époque,
+par exemple ehei Hammerschmidt et chez Beutschner.
+
+[316] Abbé Du Bos, _Réflexions critiques sur la poésie et sur la
+peinture_.
+
+[317] _Id_., I, 460.
+
+[318] Il s’agit ici de Roland qui revient à la raison.
+
+[319] _Id_., I, 456-57.
+
+[320] Nous avons cité, plus haut la scène fameuse d’_Isis_, où Lully
+aurait, au dire de ses contemporains, cherché à évoquer, «le gémissement
+du vent, l’hiver, dans les portes d’une grande maison».
+
+[321] Ai-je besoin de dire que Du Bos exagère une idée juste, et que,
+tout en étant écrites pour un effet précis, des pages comme
+_Logistille_, ou telle symphonie du Sommeil ou du Silence, sont
+d’admirable musique, qui a la perfection, la délicatesse de touche et la
+sérénité de Hændel.
+
+[322] Du Bos veut parler sans doute de la «_Marche des sacrificateurs et
+des combattants qui apportent les étendards et les dépouilles des
+ennemis vaincus_», au premier acte du _Thésée_. C’est, en effet, une
+scène d’une ampleur admirable,--une sorte de marche des armées
+victorieuses de Louis XIV.
+
+Plus somptueuse encore est la scène et marche du sacrifice à Mars, au
+troisième acte de _Cadmus_. M. Reynaldo Hahn l’appelle justement «un
+beau fragment décoratif conçu dans le style de Le Brun». Elle garde dans
+sa solennité grandiose un caractère de vivante épopée et une allégresse
+héroïque.
+
+Voir aussi, au premier acte d’_Amadis_, la _Marche pour le combat de la
+Barrière_ et l’air des _Combattants_.
+
+[323] Première partie des _Bemerkungen: Angenehmerer
+Initrumental-Tanzmusik_. Le chapitre est intitulé: _Auf
+Lullianisch-französische Art Tänze aufzuführen_.--Ces remarques ont été
+rééditées par Robert Eitner, dans ses _Monatshefte für Musikgesch._,
+1891, p. 37-48 et 54-60.
+
+[324] Je ne parle pas de cette autre réforme, capitale, dans l’histoire
+de la danse: l’introduction--si tardive--des femmes dans les ballets.
+Jusqu’à _Proserpine_, en 1680, les ballets ne comprenaient que des
+danseurs. Les premières danseuses, admises à l’Opéra, parurent, deux
+mois après _Proserpine_, dans ce petit chef d’œuvre: le _Triomphe de
+l’Amour_.
+
+[325] Du Bos, III, 169.
+
+[326] A la vérité, les précurseurs de Lully, pour l’ordre,
+l’architecture de l’œuvre, la progression des moyens musicaux et
+scéniques dans l’opéra, sont les musiciens de l’Opéra Barberini, à Rome,
+avant 1650: D. Mazzocchi, Landi, Vittori.
+
+[327] Je rappelle qu’il est de stricte justice de faire hommage à Lully
+de la belle architecture de ses poèmes d’opéra. On a vu plus haut la
+façon dont il collaborait avec Quinault. Il n’y a guère de doute que, si
+les vers sont de Quinault ou de Thomas Corneille, la construction des
+scènes, des actes, et, dans une certaine mesure, des caractères, n’ait
+été de Lully.
+
+[328] Du Bos, _Réflexions critiques..._, III, 318.
+
+[329] Lecerf de la Viéville.
+
+[330] Muffat.
+
+[331] «La mesure toujours prête à leur échapper.... Tout est d’un faux à
+choquer l’oreille la moins délicate...»
+
+[332] Dès le commencement du XVIIIe siècle, Lecerf de la Viéville dit
+qu’elles tiennent le quart du spectacle, et que «Lully ne donnait pas
+tant d’étendue à la danse qu’on fait à présent».
+
+[333] Il publia à Stuttgart, en 1682, comme l’a montré M. Michel Brenet,
+un livre de _Composition de musique suivant la méthode françoise_.
+
+[334] Voir la préface du _Florilegium_, I, de G. Muffat, publié en 1695,
+à Augsbourg, et réédité récemment dans le premier volume des _Denkmäler
+der Tonkunst in Å’sterreich._
+
+[335] R. Eitner, _Die Vorgänger Bach’s and Hændels (Monatshefte_, 1883).
+
+[336] _Pièces de clavessin avec la manière de les jouer; diverses
+chaconnes, ouvertures et autres airs de M. de Lully, mis sur cet
+instrument..._, 1689.
+
+[337] Lettre écrite par Arnauld à Perrault, en mai 1694, peu de temps
+avant sa mort.
+
+[338] La Fontaine lui-même, qui se montre, dans cette _Épître_, si
+ennemi de l’opéra, auquel il oppose le style plus discret et plus fin de
+la musique de chambre....
+
+ Le téorbe charmant, qu’on ne vouloit entendre
+ Que dans une ruelle, avec une voix tendre,
+ Pour suivre et soutenir par des accords touchants
+ De quelques airs choisis les mélodieux chants....
+
+La Fontaine s’évertua à écrire des opéras; et il en donna un, en
+1691,--qui n’eut d’ailleurs aucun succès (l’_Astrée_, musique de
+Collasse).
+
+[339] Voir surtout le passage, cité plus haut, page 168, où La Viéville
+décrit le saisissement produit sur le public par la grande scène
+d’Armide voulant poignarder Renaud endormi.
+
+[340] On sent un fléchissement dans le lullysme au moment des grands
+opéras de Rameau. On voit crouler alors _Isis_, _Cadmus_, _Atys_,
+_Phaéton_, _Persée_. Mais les autres tiennent bon; et _Thésée_ atteste
+la vitalité indestructible du parti lullyste jusqu’après _Iphigénie en
+Tauride_ de Gluck. Il tient la scène pendant 104 ans, de 1675 à 1779.
+
+[341] «Charpentier l’Italien», comme disaient ses contemporains (La
+Viéville, p. 347).--De nos jours, on a tenté, bien à tort, de l’opposer,
+comme type de pur musicien français, à Lully, que ses contemporains
+n’admiraient tant que parce qu’ils voyaient en lui, justement, le
+représentant de la tradition française de Lambert et de Boësset, contre
+l’italianisme de Charpentier.
+
+[342] C’est une simple hypothèse. Je crois bien, pour ma part, que cet
+art eût disparu de même, si Lully n’avait pas existé. Les études de M.
+J. Ecorcheville sur les musiciens français du «manuscrit de Cassel»
+montrent assez l’anarchie et l’incertitude qui rongeaient la musique
+française aux environs de 1660. 11 n’a tenu qu’à Dumanoir de prendre la
+place de Lully. En dépit d’un talent indéniable c’est leur propre
+faiblesse qui a ruiné les maîtres, et non la force de Lully. Au reste,
+quel génie eut jamais le pouvoir de tuer le développement d’une école
+artistique, si cette école artistique avait eu la moindre vitalité? En
+art, on ne tue que les morts.
+
+[343] Il n’y a aucun rapport entre le style de Lully et celui des
+maîtres de l’opéra italien de son temps: Stradella, Scarlatti,
+Bononcini. Un artiste comme Stradella est, par toutes ses qualités et
+par tous ses défauts, l’antipode absolu de Lully. Lully fut le plus
+intransigeant des Français de son temps; et ce fut la raison de son
+succès universel en France.
+
+[344] _Journal de Paris_ (août 1788).
+
+[345] Je ferai deux observations, à propos de l’interprétation de la
+musique de Gluck dans nos théâtres d’aujourd’hui.
+
+L’une, pour l’orchestre. Je voudrais que le rythme de Gluck fût marqué
+davantage. Gluck fait constamment usage d’effets de rythme insistant et
+implacable, à la façon de Hændel: on ne saurait trop les accentuer. Il
+ne faut pas oublier que son art était fait, d’après son invention
+expresse, pour de grands espaces et de vastes publics: il y faut
+relativement peu de finesse, mais un dessin large et appuyé, un style
+colossal, et cette âpreté d’accent qui frappa, par-dessus tout, les
+contemporains de Gluck.
+
+L’autre observation a trait aux ballets. Pour le divertissement du
+second acte, à l’Opéra-Comique, on a fondu les danses des second et
+troisième actes. On l’a fait avec un rare bonheur; et je ne crois pas
+qu’aucun théâtre puisse donner un spectacle plus achevé. Je n’en
+regrette pas moins qu’on n’ait pas cru devoir maintenir à sa place
+primitive le ballet qui terminait la partition. Les habitudes de l’opéra
+moderne veulent que le spectacle finisse en pleine action. Il n’en était
+pas de même dans l’opéra ancien (voir _Orphée_ ou _Iphigénie en Aulide_)
+où, quand la tragédie était achevée, une musique heureuse, de belles
+danses, des chants paisibles, venaient détendre l’esprit. C’est ce qui
+contribue à donner à ces œuvres leur caractère de rêve bienfaisant et
+serein. Pourquoi ne pas revenir à cette conception dramatique? Je la
+crois plus haute que la nôtre.
+
+[346] Jusqu’à présent, l’air d’Hercule: _C’est en vain que l’Enfer_,
+était déclaré apocryphe, et attribué à Gossec. M. Wotquenne vient de le
+rendre à Gluck, en montrant ses ressemblances avec un air d’_Ezio_
+(1750): _Ecco alle mie catene_. Mais pourquoi Gossec, qui était un
+admirateur de Gluck, ne se serait-il pas inspiré d’un ancien air de lui?
+
+[347] Je parle de l’_Alceste_ italienne, jouée à Vienne en 1767: car,
+dans l’_Alceste_ française de 1776, Gluck a fait un certain nombre
+d’emprunts, peu considérables d’ailleurs (quelques danses et chœurs
+dansés), à _Antigone_, à _Paride ed Elena_ et aux _Feste d’Apollo_.
+
+[348] Le second et le troisième actes sont tout autres. Dans la
+partition italienne, le second acte se passait dans les Enfers, et nous
+montrait Alceste, de même qu’autrefois Orphée, en présence des dieux
+infernaux, se vouant à la mort. Puis Alceste revenait sur la terre, pour
+faire ses adieux à Admète. Le troisième acte, où ne paraissait pas
+Hercule, se dénouait par l’intervention d’Apollon.
+
+[349] Remarquez la différence des titres donnés par Gluck à ses œuvres.
+Les premiers opéras italiens gardent le nom, habituel alors, de _dramma
+per musica_, et c’est encore le titre du _Paride ed Elena_. L’_Orfeo_
+italien de 1765 se nomme _azione teatrale per musica_; l’_Alceste_
+italienne de 1767, _tragedia messa in musica_; _Iphigénie en Aulide_,
+l’_Orphée_ français et l’_Alceste_ française sont des
+«tragédies-opéras»; _Armide_, un «drame héroïque mis en musique». Enfin
+_Iphigénie en Taurine_ est une «tragédie mise en musique».
+
+[350] _Les Grotesques de la Musique_.--Il est vrai que Berlioz ajoute;
+«Je ne dis pas cela pour Rousseau, qui en possédait, lui, les notions
+premières...» Mais c’est justement une erreur de prendre Rousseau comme
+type le plus complet de la science musicale des Encyclopédistes.
+D’Alembert et peut-être même Diderot étaient plus instruits que lui.
+
+[351] _Die Encyklopädisten und die französische Oper im 18 Jahrhundert_
+(1903, Breitkopf).--J’ai fait mon profit des indications de cette
+excellente étude.
+
+[352] On a repris dernièrement à Munich le _Pygmalion_ de Rousseau. Voir
+sur ce mélodrame l’étude de M. Jules Combarieu (_Revue de Paris_,
+février 1901).
+
+[353] Je fais, bien entendu, la part, dans ces éloges, des exagérations
+calculées pour s’attirer la faveur du critique influent.
+
+[354] Burney, _l’État présent de la Musique en France et en Italie_
+(1771). Burney, qui entendit jouer Mlle Diderot, dit qu’«elle était une
+des plus fortes clavecinistes de Paris, qui avait des connaissances
+extraordinaires sur la modulation»; et il ajoute cette curieuse
+remarque:
+
+«Quoique j’aie eu le plaisir de l’entendre pendant plusieurs heures,
+elle n’a pas joué un seul morceau français. Tout était italien ou
+allemand, d’où il n’est pas difficile de fonder son jugement sur
+l’opinion de M. Diderot dans la musique.»
+
+[355] _Principes généraux d’Acoustique_ (1748).
+
+[356] _Fragments sur l’Opéra_ (1752).--Articles: «Fondamental» et
+«Gamme» dans l’_Encyclopédie_.--_De la Liberté de la Musique_
+(1760).--_Fragments sur la Musique en général et sur la nôtre en
+particulier_ (1773).--_Réflexions sur la Théorie de la Musique_ (1777).
+
+[357] Lettre au _Mercure de France_ (mai 1752).
+
+[358] Gluck n’est arrivé à Paris que neuf ans plus tard, en 1773: il
+n’est donc pour rien, comme on l’a dit parfois, dans le discrédit où
+tomba l’œuvre de Rameau. C’était chose faite, bien avant que Gluck fût
+connu en France.
+
+La première mention qu’on ait d’une œuvre de Gluck jouée en France, est
+de quatre ans après la mort de Rameau. Le 2 février 1768, comme l’a
+montré M. Michel Brenet, on donna au Concert Spirituel un «motet à voix
+seule de M. le chevalier Gluck, célèbre et savant musicien de S. M.
+Impériale». Jusque-là, on ne connaissait son nom à Paris que pour avoir
+entendu quelques petits airs de ses opéras italiens, «parodiés» sur des
+paroles françaises, et introduits par Blaise, en 1765, dans
+l’opéra-comique: _Isabelle et Gertrude_ (Michel Brenet: _Les Concerts en
+France_).
+
+[359] Il le dit dans son _Dictionnaire de Musique_, en 1767: «Les
+premières habitudes m’ont longtemps attaché à la musique française, et
+j’en étais enthousiaste ouvertement.» Et une lettre écrite à Grimm, en
+1750, montre qu’il préférait encore, après son voyage à Venise, la
+musique française à l’italienne.--Grimm, lui-même, commença par admirer
+Rameau; il disait de lui, en 1752, qu’il était «grand très souvent et
+toujours original dans le récitatif, toujours saisissant le vrai et le
+sublime de chaque caractère».--Quant à D’Alembert, il a toujours su
+rendre hommage à la grandeur de Rameau, même en le combattant.
+
+[360] Les _Nouvelles littéraires_ (correspondance de 1753 à 1747),
+récemment retrouvées par M. J.-G. Prodhomme dans un manuscrit de la
+Bibliothèque de Munich, et publiées dans le _Recueil de la Société
+Internationale de Musique_ (juillet-sept. 1905), montrent comment
+l’opéra français fut, en un instant, ruiné par les _intermezzi_
+italiens.
+
+«La musique italienne a entièrement étouffé la nôtre; nous pourrons
+renoncer à tous nos opéras...» (Déc. 1754.)
+
+«Le goût de la musique italienne a totalement étouffé la musique
+française. On quitte l’Opéra pour courir à tout concert, où l’on exécute
+des morceaux ultramontains.» (Mai 1755.)
+
+«Notre opéra ne se relève pas du coup mortel qui lui a été porté par
+l’introduction de la musique italienne.» (Janvier 1756.)
+
+[361] Je ne veux pas revenir ici sur les incidents de cette lutte,
+souvent racontée. Je rappellerai seulement les faits principaux.
+Rousseau, ému par les représentations italiennes, ouvrit le combat, et,
+avec le manque d’équilibre de sa nature, il tomba sur-le-champ dans une
+gallophobie exaspérée. Sa _Lettre sur la Musique française,_ de 1753,
+qui fut le signal de la «guerre des bouffons», dépasse en violence tout
+ce qu’on a jamais pu écrire dans la suite contre la musique française.
+Il faut bien se garder de croire que cette lettre représentât l’état
+d’esprit des Encyclopéistes. Elle était trop paradoxale. Qui veut trop
+prouver ne prouve rien. Diderot et D’Alembert, malgré leur admiration
+pour les Italiens, continuèrent à rendre justice aux musiciens français.
+Grimm lui-même restait sceptique; et, dans son pamphlet: _le Petit
+Prophète de Boehmischbroda_, où il constate qu’aucun opéra de Rameau ne
+peut plus sa maintenir, depuis la victoire des Bouffons, il ne s’en
+réjouit pas, comme on pourrait penser: «Qu’y avons-nous gagné? C’est
+qu’il ne nous restera ni opéra français, ni italien; ou, si nous avions
+celui-ci, nous perdrions encore au change, en convenant même de la
+supériorité de la musique; car, soyons de bonne foi, l’opéra italien
+fait un spectacle aussi imparfait que les chanteurs qui en sont
+l’ornement: tout y est sacrifié au plaisir de l’oreille.»
+
+Si, pourtant, les Encyclopédistes ne tardèrent pas à prendre violemment
+parti pour Rousseau et pour l’opéra italien, c’est qu’ils furent
+exaspérés par la brutalité scandaleuse avec laquelle les partisans de
+l’opéra français les combattirent. D’Alembert dit, dans son _Essai de la
+Liberté de la Musique_, que Rousseau se fit plus d’ennemis, et en attira
+plus à l’Encyclopédie par sa _Lettre sur la Musique_ que par tous ses
+écrits antérieurs. Ce fut une explosion de haine. Il semblait que
+l’admiration de la musique française dût être un article de foi.
+«Certaines gens, dit D’Alembert, tiennent pour synonyme bouffoniste et
+républicain, frondeur et athée.» Il y avait de quoi révolter tous les
+esprits indépendants. Il était inadmissible qu’on ne pût en France
+attaquer l’opéra sans être couvert d’injures et traité de mauvais
+citoyen. Et ce qui mit le comble à l’indignation des philosophes, ce fut
+la façon cavalière dont les ennemis des Italiens se débarrassèrent
+d’eux, par un arrêt du roi qui les expulsait de France, en 1754. Cette
+façon d’appliquer à l’art les procédés du protectionnisme le plus
+despotique souleva contre l’opéra français la conscience de tous les
+esprits libres. De là l’emportement de la lutte.
+
+[362] _Fragments sur la Musique en général et sur la nôtre en
+particulier_ (1773).
+
+[363] _Troisième Entretien sur «le Fils naturel»_ (1757).
+
+[364] Lettre à Grimm (1752).
+
+[365] _Gil Blas_ (2 février 1903).
+
+[366] Grimm, _Correspondance littéraire_ (sept. 1757).
+
+[367] Il faut bien dire que les livrets d’opéras français méritent, au
+XVIIIe siècle, la palme de l’ennui. Il en est de plus saugrenus, il n’en
+est pas de plus insipides, et de plus délibérément assommants. On
+éprouve une impression rafraîchissante, quand on lit ensuite des
+_libretti_ de Métastase. Je parcourais dernièrement ceux que Hændel mit
+en musique, et j’étais frappé de leur beauté, oui, même de leur naturel,
+auprès des _libretti_ français du même temps. Il y a là, sans parler du
+charme de la langue, une force d’invention non seulement romanesque,
+mais véritablement dramatique, qui légitime l’admiration des
+contemporains. Jamais Rameau n’a eu à sa disposition des poèmes de la
+force de ceux que Hændel a traités. Je ne parle pas des sujets des
+oratorios de Handel, qui sont souvent admirables, mais même de tels de
+ses opéras italiens, comme l’_Ezio_ et le _Siroe_ de Métastase, ou le
+_Tamerlano_ de Haym. On y trouve des passions et des caractères qui sont
+vrais et vivants.
+
+[368] Diderot, _le Neveu de Rameau._
+
+[369] Comme l’a montré M. Charles Lalo, dans une récente thèse de
+doctorat (_Esquisse d’une Esthétique Musicale scientifique_, 1908, p.
+86), Rameau est un pur Cartésien, et sa _Démonstration du principe de_
+_l’Harmonie_ (1750) «présente un étrange pastiche des célèbres passages
+du _Discours_ où Descartes retrace la genèse de sa méthode. Les
+premières pages de la _Démonstration_ sont un _Discours de la Méthode
+pour bien conduire son oreille dans l’audition musicale_.» Rameau le dit
+lui-même: «Éclairé par la méthode de Descartes, que j’avais heureusement
+lue, et dont j’avais été frappé, je commençai par descendre en moi-même;
+j’essayai des chants à peu près comme un enfant qui s’exercerait à
+chanter... Je me plaçai le plus exactement possible dans l’état d’un
+homme qui n’aurait ni chanté ni entendu du chant, me promettant bien de
+recourir à des expériences étrangères, toutes les fois que j’aurais le
+soupçon que l’habitude d’un état contraire à celui où je me supposais
+m’entraînerait malgré moi hors de la supposition... Le premier son qui
+frappa mon oreille fut un trait de lumière.., etc.»
+
+«Tout y est, dit très bien M. Charles Lalo: le doute méthodique, et même
+hyperbolique; la révélation d’un _cogito_, qui est ici un _audio_...
+
+Et Rameau, avec le terrible esprit de généralisation abstraite des
+grands Cartésiens, rêvait d’appliquer le principe qu’il croyait avoir
+découvert en musique,--«le principe de l’harmonie»--«à tous les arts du
+goût, à toutes les sciences soumises au calcul»,--à la nature entière.
+
+[Voir _Nouvelles Réflexions de M. Rameau_, 1752; et _Observations sur
+notre instinct pour la musique_, 1754.]
+
+[370] _Traité de l’Harmonie réduite à ses Principes naturels_, livre II,
+chapitre XXIV (1722).
+
+[371] Voir la réponse de Rousseau à Rameau, et son _Examen de deux
+Principes avancés par M. Rameau_ (1755).
+
+[372] Je ne suis pas bien sûr que Lully n’ait pas exercé sur Gluck plus
+d’influence que Rameau. Gluck le disait lui-même. «L’étude des
+partitions de Lully avait été pour lui un coup de lumière; il y avait
+aperçu le fond d’une musique pathétique et théâtrale, et le vrai génie
+de l’opéra qui ne demandait qu’à être développé, perfectionné. Il
+espérait, en conservant le genre de Lully et la cantilène française, en
+tirer la véritable tragédie lyrique.» (Comte d’Escherny, _Mélanges de
+littérature et d’histoire_, 1811, Paris.)--Gluck rivalisa d’ailleurs
+ouvertement avec Lully, en écrivant _Armide_; et il eût voulu renouveler
+cette épreuve, en composant un _Roland_.
+
+Mais les vrais modèles de Gluck sont ailleurs: en Italie et en
+Allemagne. C’est Hændel, Graun, Traetta, et les maîtres du grand _Lied_
+dramatique, de l’Ode, ou du récit épique: Joh.-Philipp Sack,
+Herbing,--tant d’autres, que je me promets prochainement d’étudier.
+
+[373] _De la Liberté de la Musique_ (1760).
+
+[374] «_Musices seminarium accentus_. L’accent est la pépinière de la
+mélodie», répète Diderot dans _le Neveu de Rameau_.
+
+[375] Paru en 1755, sous le titre: _Saggio sopra l’Opéra in Musica_.
+
+[376] Il publiait aussi un second livret: _Énée à Troie_,--le sujet même
+de Berlioz.
+
+[377] _Un Précurseur de Gluck_ (_Revue Musicale_, sept. et oct. 1902).
+
+[378] Burney disait de lui: «Il n’est pas seulement un ami de la poésie,
+mais un poète. Il eût été aussi grand comme poète, s’il avait eu une
+autre langue à son service.
+
+[379] Son père signait _Klukh_. Le nom de Gluck est souvent
+orthographié, dans quelques-uns de ses ouvrages italiens (dans
+l’_Ippolito_ de 1745), _Kluck_ ou _Cluch_.
+
+[380] Ainsi se vérifie curieusement l’exactitude de la métaphore de
+Victor Hugo, qui sans doute en eût été bien surpris lui-même:
+
+ _«Gluck est une forêt_, Mozart est une source».
+
+
+[381] Il avait déjà fait de même à Londres, en 1746. Une note du _Daily
+Advertiser_ du 31 mars 1746, signalée par M. A. Wotquenne, annonce:
+«Dans la grande salle de M. Hickford, Brewer’s Street, le mardi 14
+avril, M. Gluck, compositeur d’opéros, donnera un concert, de musique,
+avec les meilleurs acteurs de l’Opéra; particulièrement il exécutera,
+accompagné par l’orchestre, un concerte pour vingt-six verres à boire
+accordés par l’eau de source; c’est un nouvel instrument de sa propre
+invention, sur lequel on peut exécuter ce qui peut être joué par le
+violon ou le clavecin. Il espère ainsi satisfaire les curieux et les
+amateurs de musique.» Ce concert eut grand succès, sans doute: car il
+fut redonné, le 19 avril, au Hay-Market.--Une annonce pareille fut
+publiée par Gluck, trois ans plus tard, pour un concert pareil, donné le
+19 avril 1749, au château de Charlottenborg, en Danemark.
+
+[382] On connaît de Gluck cinquante œuvres dramatiques, un _De
+Profandis_, un recueil de _Lieder_, six sonates pour deux violons et
+basse, neuf ouvertures pour divers instruments, et des airs détachés.
+
+[383] 1904, Breitkopf, à Leipzig.
+
+[384] «Je me ferais un reproche encore plus sensible, si je consentais à
+me laisser attribuer l’invention du _nouveau genre d’opéra italien_,
+dont le succès a justifié la tentative. _C’est à M. Calzabigi qu’en
+appartient le principal mérite._» (Gluck, lettre de février 1773 au
+_Mercure de France_.) Dans la préface de _Pâris et Hélène_, en 1770,
+après _Alceste_, Gluck ne parle que de «détruire les abus qui se sont
+introduits dans l’_opéra italien_, et qui le déshonorent».
+
+[385] Calsabigi, dans une très intéressante lettre du 25 juin 1784, au
+_Mercure_, a protesté que Gluck lui devait tout, et il a longuement
+raconté comment il lui fit composer sa musique d’_Orphée_, en marquant
+sur le manuscrit toutes les nuances d’expression, et jusqu’aux moindres
+accents.
+
+[386] Il en est un ou deux proutant,--surtout _Die frühen
+Gräber_,--d’une poésie sobre et pénétrante. Mais la valeur en est, pour
+ainsi dire, plus morale que musicale.
+
+[387] Nº 7, 9 et 11 de la partition française, 5, 7 et 9 de la partition
+italienne (édition Peters).
+
+[388] Il est curieux que certaines des pages les plus célèbres
+d’_Armide_ et d’_Iphigénie en Tauride_ soient empruntées à ces
+opéras-comiques. L’ouverture d’_Iphigénie en Tauride_ n’est autre que
+l’ouverture de l’_Île de Merlin_; plusieurs morceaux de la scène de la
+Haine, dans _Armide_, proviennent plus ou moins directement de
+l’_Ivrogne corrigé_; l’ouverture de celui-ci est devenue la Bacchanale
+de celle-là; et M. Wotquenne a même voulu montrer que l’air: «_Sors du
+sein d’Armide!_» se dessine déjà dans le duo: «_Ah! si j’empoigne ce
+maître ivrogne..._»;--mais je crois qu’ici la ressemblance est fortuite.
+
+[389] M. Weckerlin en a publié une réédition. Nous avons fait entendre
+l’œuvre, en 1904, à l’École des Hautes Études Sociales. Tout
+dernièrement, M. Tiersot a donné des fragments des principaux
+opéras-comiques de Gluck; et, en rapprochant de telle de ces pages la
+musique écrite par Monsigny sur le même sujet, il a fait voir la
+supériorité de Gluck.
+
+[390] Mozart a d’ailleurs composé, quelques mois après la première des
+_Pèlerins de la Mecque_, des variations pour piano sur un des airs de
+cet opéra-comique.
+
+[391] Lettre de Gluck à La Harpe (_Journal de Paris_, 12 octobre 1777).
+
+[392] Lettre de Gluck à Suard (_Ibid._).
+
+[393] Ailleurs: «J’avais cru que la plus grande partie de mon travail
+devait se réduire à chercher une belle simplicité.» (Lettre au grand-duc
+de Toscane, 1769.)
+
+[394] Conversation avec Corancez (_Journal de Paris_, 21 août 1788).
+
+[395] _Essais sur la Musique_, liv. IV, ch. IV.
+
+[396] _Gluck und die Oper_, 2 vol. in-8º (Berlin, 1863).
+
+[397] Les Français sont tout désorientés d’abord en entendant sa
+musique. Ils cherchent, suivant leur habitude, à la faire rentrer dans
+une catégorie connue. Les uns y voient de la musique italienne, les
+autres une modification tudesque de l’opéra français. Le plus
+intelligent est Rousseau, qui se déclare d’abord franchement pour Gluck,
+et a le courage d’avouer qu’il s’est trompé, en prétendant qu’on ne
+pouvait écrire de bonne musique sur des paroles françaises.--Mais cette
+franchise dure peu.
+
+[398] Lettre au _Mercure de France_ (février 1773).
+
+[399] Il est juste, pourtant, de rappeler que Rousseau a écrit dans son
+_Dictionnaire de musique_, en 1767, qu’après avoir été enthousiaste de
+la musique française, puis après s’être livré avec la même bonne foi à
+la musique italienne, «maintenant il ne connaît qu’une _Musique qui,
+n’étant d’aucun pays, est celle de tous_».
+
+[400] Telle pièce de Grétry, comme _la Caravane_, en 1785, fut soutenue
+par les Gluckistes, comme appartenant à leur parti.
+
+[401] Les scènes religieuses de Gluck ont surtout été imitées. Certains
+fragments de ses opéras (entre autres, le chœur d’_Armide_: _Poursuivons
+jusqu’au trépas_) furent souvent exécutés dans les fêtes de la
+Révolution, et «républicanisés».
+
+[402] Mozart, âgé de sept ans, arriva à Vienne, au moment des
+représentations d’_Orfeo_; et son père assista à la seconde
+représentation, en octobre 1762.--Voir, dans les _Lettres de Mozart_
+(trad. H. de Curzon, p. 502), le récit d’un concert donné par Mozart, en
+1783: Gluck y assistait. «Il avait sa loge à côté de celle où se
+trouvait ma femme; il ne pouvait assez louer ma musique, et il nous a
+invités à dîner, pour dimanche prochain.» (12 mars 1783.)
+
+[403] La fin d’_Armide_ a certainement été un modèle pour la fin de _Don
+Juan_. L’influence de Gluck est aussi très sensible dans _Idomeneo_.
+
+[404] J’ai signalé tout à l’heure la ressemblance de certains petits
+airs d’_Iphigénie en Aulide_ avec des _Lieder_ de Beethoven.--Cf. aussi
+dans _Orfeo_, acte III, le prélude et la conclusion de l’air: «_Che
+fiero momento_», ou dans l’_Orphée_ français, «_Fortune ennemie_» avec
+la phrase initiale du premier _Molto Allegro_ de la _Sonate
+Pathétique_.--Ou, remarquer dans _Alceste_, acte III, l’air «_Ah!
+divinités implacables!_», avec sa phrase, si beethovenienne: «_La mort a
+pour moi trop d’appas_»,--ou le _lied_ d’Iphigénie: «_Adieu, conservez
+dans votre âme_» (acte III, d’_Iphigénie en Aulide_), dont la conclusion
+est du plus pur esprit beethovenien.
+
+Il est même permis de croire que Weber, dans le _Freyschütz_, s’est
+souvenu de l’air d’Alceste: «_Grands Dieux, soutenez mon courage_» (acte
+III), et de l’accompagnement instrumental qui soutient et illustre les
+paroles: «_Le bruit lugubre et sourd de l’onde qui murmure..._»
+
+[405] Burney ajoute l’influence des ballades anglaises, que, d’après
+lui, Gluck aurait étudiées pendant son voyage en Angleterre, et qui lui
+auraient, les premières, révélé le naturel.
+
+[406] Gluck assistait à la première exécution de _Judas Macchabée_, en
+1746, à Londres. Il eut toujours un culte pour Hændel: le portrait de
+Hændel était placé dans sa chambre, au-dessus de son lit.
+
+Il est surprenant qu’on n’ait pas remarqué davantage combien Gluck s’est
+inspiré de Hændel; et cela ne peut guère s’expliquer que par l’oubli
+quasi-total où est tombé, de nos jours, l’œuvre immense de Hændel (à
+part quelques oratorios, absolument insuffisants à donner une idée de
+son génie dramatique). On trouve dans ses opéras et ses cantates la
+double inspiration pastorale et héroïque (démoniaque, par instants), qui
+est la marque de Gluck. Les modèles du _Sommeil de Renaud_ et des scènes
+Elyséennes abondent chez Hændel, comme ceux des danses de Furies et des
+scènes du Tartare. On peut croire que c’est à travers Hændel que Gluck a
+retrouvé la tradition directe de Cavalli, dont la Médée est le prototype
+de toutes ces figures et de ces scènes infernales, dessinées d’un style
+lapidaire.
+
+Il est à remarquer, d’ailleurs, que Gluck a repris certains des sujets
+traités par Hændel: _Alceste_, _Armide_, et il n’a pas dû ignorer les
+opéras et les cantates de son précurseur.
+
+Je compte reprendre, prochainement, d’une façon plus complète, cette
+question des rapports de Gluck avec Hændel.
+
+[407] Il ne faut cependant pas exagérer, comme on le fait aujourd’hui,
+et accuser Gluck, à la légère, de se copier lui-même, au mépris de ses
+théories dramatiques. A examiner de plus près ses œuvres, on reconnaîtra
+ceci:
+
+1º Les drames qui lui tiennent le plus au cœur, comme l’_Alceste_
+italienne de 1767, n’ont fait aucun emprunt aux œuvres antérieures.
+
+2º Dans _Orphée_, _Iphigénie en Aulide_ et l’_Alceste_ française, ces
+emprunts se réduisent,--à peu de choses près,--à des airs de danse.
+
+Restent _Armide_ et _Iphigénie en Tauride_, qui sont tout à fait de la
+fin de la carrière de Gluck, et où les emprunts sont nombreux. Encore y
+a-t-il lieu d’observer que Gluck n’y recourt, d’une façon paresseuse et
+passive, que dans _Iphigénie en Tauride_ le dernier de ces grands
+drames, qui est d’une époque où la fatigue de l’âge pèse décidément sur
+lui. Dans _Armide_, rien n’est plus intéressant que d’observer comment
+il a refondu une quantité d’éléments anciens, de façon à en faire un
+tout entièrement nouveau et original. Nul exemple plus frappant de cette
+façon de travailler que la scène de la Haine, bâtie sur des fragments
+d’_Artamene_, de l’_Innocenza giustificata_, d’_Ippolito_, des _Feste
+d’Apollo_, de _Don Juan_, de _Telemacco_, de _l’Ivrogne corrigé_, de
+_Paride ed Elena_. M. Gevaert n’a point tort de dire, à ce sujet, que
+Gluck considère ses œuvres anciennes comme «des ébauches, des études
+d’atelier», qu’il a le droit de reprendre, en les transformant, pour un
+tableau plus achevé.
+
+[408] Un sonnet de Friedrich Strauss, écrit à l’occasion du monument
+élevé à Gluck, en 1848, à Munich, dit avec justice qu’il fut «le Lessing
+de l’opéra, qui, par la faveur des dieux, trouva bientôt son Gœthe dans
+Mozart. Il ne fut pas le plus grand, mais il fut le plus noble».
+
+ _Lessing der Oper, die durch Göttergunst_
+ _Bald auch in Mozart ihren Gœthe fand:_
+ _Der grösste nicht, doch ehrenwert vor allen._
+
+
+[409] Le premier volume avait déjà paru en 1789.
+
+[410] _Essais sur la Musique_, III, 134.
+
+[411] _Ibid._, I, 133.
+
+[412] Il naquit à Liège le 11 février 1741.
+
+[413] _Essais_, III, 136.
+
+[414] _Ibid._, I, 5.
+
+[415] _Essais_, I, 15.
+
+[416] _Ibid._, I, 107.
+
+[417] _Ibid._, I, 215-217.
+
+[418] _Essais_, I, 215-217.
+
+[419] _Ibid._, III, 183; III, 132.
+
+[420] _Ibid._, I, 125-126.
+
+[421] _Ibid._, I, 69-70, 411-412.
+
+[422] _Essais_, I, 88-89.
+
+[423] _Ibid._, I, 91-92.
+
+[424] _Ibid._, I, 169-172.
+
+[425] _Ibid._, I, 424-425.
+
+[426] _Essais_, I, 425.
+
+[427] _Ibid._, I, 130.
+
+[428] _Ibid._, I, 144.
+
+[429] _Ibid._, I, 151.
+
+[430] _Essais_, II, 134-135.
+
+[431] La scène vaut d’être rappelée. C’était à une représentation de _la
+Fausse Magie_. Rousseau y assistait. On dit à Grétry qu’il désirait le
+voir.
+
+«Je volai auprès de lui, je le considérai avec attendrissement.
+
+--Que je suis aise de vous voir! me dit-il; depuis longtemps, je croyais
+que mon cœur s’était fermé aux douces sensations que votre musique me
+fait encore éprouver. Je veux vous connaître, monsieur, ou, pour mieux
+dire, je vous connais déjà par vos ouvrages; mais je veux être votre
+ami.
+
+--Ah! monsieur, lui dis-je, ma plus douce récompense est de vous plaire
+par mes talents.
+
+--Êtes-vous marié?
+
+--Oui.
+
+--Avez-vous épousé ce qu’on appelle une femme d’esprit?
+
+--Non.
+
+--Je m’en doutais!
+
+--C’est une fille d’artiste; elle ne dit jamais que ce qu’elle sent, et
+la simple nature est son guide.
+
+--Je m’en doutais: oh! j’aime les artistes, ils sont enfants de la
+nature. Je veux connaître votre femme, et je veux vous voir souvent.
+
+Je ne quittai pas Rousseau pendant le spectacle: il me serra deux ou
+trois fois la main pendant _la Fausse Magie_; nous sortîmes ensemble.
+J’étais loin de penser que c’était là la dernière fois que je lui
+parlais! En passant par la rue Française, il voulut franchir des pierres
+que les paveurs avaient laissées dans la rue; je pris son bras, et lui
+dis:
+
+--Prenez garde, monsieur Rousseau!
+
+Il le retira brusquement, en disant:
+
+--Laissez-moi me servir de mes propres forces.
+
+Je fus anéanti par ces paroles; les voitures nous séparèrent, il prit
+son chemin, moi, le mien, et jamais depuis je ne lui ai parlé.»
+(_Essais_, I, 271.)
+
+Voir encore sur Rousseau: _Ibid._, I, 272-278; II, 205-207.
+
+[432] _Essais_, I, 169.
+
+[433] _Ibid._, I, 145.--Si étrange que paraisse cette opinion, qui était
+partagée par d’autres musiciens, en Allemagne et en France, elle n’était
+pas sans un fonds de vérité.
+
+[434] _Essais_, I, 146-147.
+
+[435] Telle avait été aussi la pensée de Lully. (Voir, p. 143.) Je n’ai
+pas à juger ici cette conception du récitatif musical. Elle n’est pas
+sans dangers. La déclamation des grands acteurs n’est pas souvent un
+modèle de naturel. Même quand elle est belle et pathétique, elle
+emprunte au théâtre un caractère conventionnel et assez éloigné du
+parler ordinaire. Il se peut que ce soit justement parce que Lully et
+Grétry étaient des étrangers que, comme les étrangers sont portés à le
+faire, ils aient pris comme type du parler français la déclamation du
+théâtre (ou de la chaire). S’ils avaient été Français d’origine, ils
+eussent peut-être trouvé un modèle plus vrai en s’écoutant parler
+eux-mêmes et en entendant parler autour d’eux.
+
+[436] _Essais_, III, 288-289.
+
+[437] _Ibid._, I, 201.
+
+[438] _Ibid._, II, 366.
+
+[439] Grétry avait déjà fait et refait deux fois le célèbre trio de
+_Zémire et Azor_: «Ah! laissez-moi la pleurer!» et il n’en était pas
+satisfait. Diderot vint, entendit le morceau, et, sans approuver ni
+blâmer, déclama les paroles. «Je substituai, dit Grétry, des sons au
+bruit déclamé de ce début, et le reste du morceau alla de suite. Il ne
+fallait pas toujours écouter ni Diderot, ni l’abbé Arnaud, lorsqu’ils
+donnaient carrière à leur imagination; mais le premier élan de ces
+hommes brûlants était d’inspiration divine.» (_Essais_, I, 225-226.)
+
+[440] «La musique, dit-il encore, est en quelque sorte la pantomime de
+l’accent des paroles.» (_Essais_, III, 279.)--Voir (_Ibid._, I, 239 et
+suiv.) sa fine notation des nuances musicales de la déclamation parlée.
+
+[441] Je ne compte pas _les Mariages Samnites_, qui n’allèrent pas au
+delà de la répétition générale.
+
+[442] Je renvoie aux excellents petits livres de M. Michel Brenet,
+_Grétry, sa vie et ses œuvres_ (1884), et de M. Henri de Curzon,
+_Grétry_ (1907).--Le gouvernement belge a entrepris une grande édition
+des œuvres de Grétry, qui est en cours de publication, depuis 1884, chez
+Breitkopf et Haertel, à Leipzig, sous le contrôle d’un comité présidé
+par M. Gevaërt. Trente-sept volumes ont déjà paru.
+
+[443] Grétry a plus tard affirmé son républicanisme «de vieille date»,
+dans un ouvrage publié en 1801: _la Vérité ou ce que nous fûmes, ce que
+nous sommes, ce que nous devrions être_.
+
+[444] _Essais_, III, 132.
+
+[445] _Ibid._, II, 142.
+
+[446] Le temps de la Terreur.
+
+[447] _Ibid._, II, 140.
+
+[448] Voir sa _Lucile_, et ce qu’il en raconte dans ses _Essais_, I,
+173.
+
+[449] _Essais_, II, 396.
+
+[450] _Essais_, II, 404.
+
+[451] _Essais_, II, 413.
+
+[452] _Essais_, II, 417.
+
+[453] Le second et le troisième volume des _Mémoires_.
+
+[454] _Essais_, II, XVII-XVIII.--Il écrivit pourtant encore quelques
+petits opéras, dont le meilleur fut _Anacréon_, joué en 1797. Mais il
+sut «quitter le public avant que le public ne le quittât», comme dit son
+élève, Mme de Bawr.
+
+Il se désintéressait de la musique, et presque toute son activité
+intellectuelle s’était tournée vers la littérature. Il rêvassait
+interminablement sur la philosophie, la morale, la politique; et il
+entassait, au jour le jour, ses pensées dans de volumineux ouvrages,
+sans ordre, sans suite, et non sans naïveté, mais non plus sans esprit.
+Ainsi, les trois volumes de _la Vérité ou ce que nous fûmes, ce que nous
+sommes, ce que nous devrions être_, publiés en 1801, et huit volumes
+manuscrits de _Réflexions d’un Solitaire_, dont nous n’avons conservé
+qu’une partie. M. Charles Malherbe vient d’avoir l’heureuse fortune de
+retrouver le quatrième volume des _Réflexions_, perdu jusqu’à ce jour,
+et il en a publié des extraits dans le _Bulletin de la Société de
+l’Histoire du Théâtre_ (1907-1908).
+
+[455] _Essais_, I, 316-317.
+
+[456] _Ibid._, III, 335.
+
+[457] _Ibid._, III, 95-96.
+
+[458] _Essais_, III, 111.
+
+[459] _Ibid._, III, 126.
+
+[460] «Si, dans une longue course maritime, votre père a vécu loin de la
+société des femmes...
+
+«S’il s’est nourri constamment d’aliments salés...» (_Ibid._, III, 66).
+
+[461] Il préconise le régime lacté (_Ibid._, III, 68).
+
+[462] _Ibid._, III, 365.
+
+[463] _Ibid._, I, 240;--préface du volume II.--Voir aussi: I, v, 76, 78,
+96, 98, 141, 204, 239, 240;--II, 319-320;--III, 279, 433, etc.
+
+[464] _Ibid._, I, 382, 407;--II, 317;--III, 266.
+
+Il finit pourtant par ne plus s’en satisfaire. Son esprit, toujours plus
+épris de précision, chercha d’autres moyens d’expression:
+
+«Je le dis franchement, aujourd’hui le langage musical a pour moi trop
+de vague; arrivé presque à la vieillesse, il me faut quelque chose de
+plus positif.» (_La Vérité ou ce que nous fûmes_, 1801.)
+
+[465] _Essais_, II, 267;--III, 375.
+
+[466] Dans _le Magnifique_ et dans _Panurge_ (_Essais_, I, 248-249,
+378-379).
+
+[467] Dans _les Événements imprévus_, et dans _l’Amitié à l’épreuve_
+(_Ibid._, III, 320).
+
+[468] Grétry se préoccupe même de rendre en musique les nuances des
+diverses races humaines; mais, les connaissant mal, il ne fait
+qu’effleurer la question (_Ibid._, II, 19).
+
+[469] «La gamme d’_ut majeur_ est noble et franche, celle d’_ut mineur_
+est pathétique. La gamme de _ré majeur_ est brillante, celle de _ré
+mineur_ est mélancolique. La gamme majeure de _mi bémol_ est noble et
+pathétique. La gamme de _mi majeur_ est aussi éclatante que la gamme
+précédente était noble et rembrunie. La gamme de _mi mineur_ est peu
+mélancolique. Celle de _fa majeur_ est mixte; celle de _fa tierce
+mineure_ est la plus pathétique de toutes. La gamme majeure de _fa
+dièze_ est dure, parce qu’elle est surchargée d’accidents; la même gamme
+_mineure_ conserve encore un peu de dureté. Celle de _sol_ est
+guerrière, et n’a pas la noblesse de celle d’_ut majeur_; la gamme de
+_sol mineur_ est la plus pathétique après celle de _fa tierce mineure_.
+La gamme de _la majeur_ est brillante; en _mineur_, elle est la plus
+naïve de toutes. Celle de _si bémol_ est noble, mais moins que celle
+d’_ut majeur_, et plus pathétique que celle de _fa tierce majeure_.
+Celle de _si naturel_ est brillante et folâtre; celle de _si tierce
+mineure_ est ingénue...» (_Essais_, II, 356-358.)
+
+Si l’on compare cette échelle psychologique des tons à celle de Rameau
+(voir p. 219), on remarque qu’elles ne concordent pas exactement, et que
+par conséquent leur intérêt, tout subjectif, est de donner l’échelle de
+la sensibilité de chaque musicien, et de ses réactions auditives. S’il
+est permis, dans de telles conditions, d’avancer une remarque générale,
+il semble que l’échelle psychologique des tons dressée par Grétry se
+rapproche plus de notre sensibilité actuelle que l’échelle dressée par
+Rameau.
+
+[470] «... La clarinette convient à la douleur; lorsqu’elle exécute des
+airs gais, elle y mêle encore une teinte de tristesse. Si l’on dansait
+dans une prison, je voudrais que ce fût au son de la clarinette. Le
+hautbois, champêtre et gai, indique aussi un rayon d’espoir au milieu
+des tourments. La flûte traversière est tendre et amoureuse..., etc.»
+
+Il y a aussi là des remarques qui montrent les variations de la
+sensibilité musicale. Ainsi, celles relatives au basson:
+
+«Le basson est lugubre, et doit être employé dans le pathétique, lors
+même qu’on n’en veut faire sentir qu’une nuance délicate; il me paraît
+un contresens dans tout ce qui est de pure gaieté.» (_Essais_, I,
+237-238.)--Voir encore: III, 424.
+
+On sait quel emploi nos compositeurs modernes ont fait de cet
+instrument, dans le comique et le burlesque, et avec quel succès.
+
+[471] Lorsque Andromaque récite (dans l’opéra du même nom), elle est
+presque toujours accompagnée de trois flûtes traversières qui forment
+harmonie... C’est, je crois, la première fois qu’on a eu l’idée
+d’adopter les mêmes instruments pour accompagner partout le récitatif
+d’un rôle qu’on veut distinguer.» (_Ibid._, I, 356.)
+
+Grétry ignorait les essais du même genre tentés par les maîtres italiens
+du XVIIe siècle.
+
+[472] Une fille, par exemple, assure à sa mère qu’elle ne connaît point
+l’amour; mais, pendant qu’elle affecte l’indifférence par un chant
+simple et monotone, l’orchestre exprime le tourment de son cœur
+amoureux. Un nigaud veut-il exprimer son amour, ou son courage? S’il est
+vraiment animé, il doit avoir les accents de sa passion; mais
+l’orchestre, par sa monotonie, nous montrera le petit bout d’oreille. En
+général, le sentiment doit être dans le chant; l’esprit, les gestes, les
+mines doivent être dans les accompagnements.» (_Ibid._, I, 169-172.)
+
+[473] A propos du clavecin des couleurs, inventé par le père Castel,
+jésuite. (_Ibid._, III, 234-237.)
+
+«Le musicien bien organisé trouve toutes les couleurs dans l’harmonie
+des sons. Les sons graves ou bémolisés font à son oreille le même effet
+que les couleurs rembrunies font à ses yeux: les sons aigus ou diésés
+font au contraire un effet semblable à celui des couleurs vives et
+tranchantes. Entre ces deux extrêmes, l’on trouve toutes les couleurs
+qui sont en musique, de même qu’en peinture, propres à désigner
+différentes passions et différents caractères.»
+
+L’échelle commune aux couleurs et aux sons est, pour Grétry, celle des
+passions, dont les manifestations diverses colorent diversement le
+visage humain. «Le rouge pourpre indique la colère; le rouge tendre sied
+à la pudeur... etc.» (_Essais_, III, 237-239.) Voir encore: III, 318,
+note 2.
+
+[474] _Ibid._, III, 450-451; I, 336-371, 375-378.
+
+[475] _Ibid._, I, 236-239; III, 290, 315, 455-456.
+
+[476] _Ibid._, II, 127.
+
+[477] _Ibid._, I, 131, 350-355.
+
+[478] _Ibid._, III, 32-33, 249-250.
+
+[479] _Ibid._, III, 22 et suiv.
+
+[480] _Ibid._, III, 30 et suiv.
+
+[481] _Essais_, III, 41.
+
+[482] _Ibid._, III, 21.
+
+[483] _Ibid._, III, 14-15.
+
+[484] _Ibid._, I, 384; II, 183.
+
+[485] Il reste à celui qui est doué d’une tournure d’esprit originale,
+mais qui n’a pas le goût, le tact nécessaires pour bien classer des
+pensées neuves et piquantes, en s’astreignant partout à l’expression et
+à la prosodie de la langue, il lui reste, dis-je, le talent de faire la
+symphonie. (_Ibid._, I, 78.)--Voir encore: _Ibid._, I, p. V; III,
+260-261.
+
+[486] _Ibid._, I, 297-298.
+
+[487] _Ibid._, III, 377-378.--Voir aussi: III, 381, 387.
+
+[488] _Essais_, III, 272.
+
+Grétry a dit encore: «La musique d’une expression vague a un charme plus
+magique peut-être que la musique déclamée». (I, 75.)
+
+Et ailleurs:
+
+«Quoi qu’en ait dit Fontenelle, nous savons ce que nous veut une bonne
+sonate, et surtout une symphonie de Haydn ou de Gossec.» (I, 78.)
+
+[489] _Essais_, III, 276.
+
+[490] _Ibid._, II, 143.
+
+[491] «Il me semble que le compositeur dramatique peut regarder les
+œuvres innombrables de Haydn comme un vaste dictionnaire, où il peut
+sans scrupule puiser des matériaux, qu’il ne doit reproduire cependant
+qu’accompagnés de l’expression intime des paroles. Le compositeur de la
+symphonie est, dans ce cas, comme le botaniste qui fait la découverte
+d’une plante en attendant que le médecin en découvre la propriété.»
+(_Ibid._, I, 244.)--Voir encore: I, 206.
+
+[492] _Ibid._, III, 357.
+
+[493] Il préconise du moins l’emploi de l’orgue dans l’orchestre.
+(_Essais_, III, 424; I, 41-42.)
+
+[494] _Ibid._, I, 347-355.
+
+[495] «Mes confrères Méhul, Lemoine, Cherubini, Lesueur conviennent tous
+(avec moi) que l’harmonie est aujourd’hui compliquée au dernier point,
+que les chanteurs et les instruments ont franchi leur diapason naturel,
+que plus de rapidité dans l’exécution rendrait notre musique
+inappréciable pour l’oreille, et qu’enfin un pas de plus nous jetterait
+dans le chaos.» (_Essais_, II, 58-59.)--Voir aussi: I, 339; II, 61.
+
+[496] Bien que M. F. de Lacerda ait pu retrouver, dans l’ouverture de
+_la Rosière de Salency_, le thème de l’Ode à la Joie de _la Neuvième
+Symphonie_, et un des dessins instrumentaux les plus caractéristiques de
+_la Symphonie pastorale_.
+
+[497] _Essais_, III, 432.
+
+[498] Je prie qu’on veuille bien ne considérer ces pages, déjà
+anciennes, que comme une simple silhouette, un croquis analogue à celui
+que Dora Stock dessina de Mozart, en 1789. En attendant de pouvoir lui
+consacrer, comme j’espère le faire plus tard, une étude plus digne de
+lui, j’ai voulu seulement que cette figure sereine vint terminer ce
+livre, consacré aux maîtres de l’opéra ancien.
+
+[499] _Mozart Briefe_, publiées par Ludwig Nohl, l865, 3e édition,
+1877.--_Lettres de W.-A. Mozart_, traduction complète, avec une
+introduction et des notes, par Henri de Curzon, 1888, Hachette.--M. de
+Curzon a complété ce recueil par un nouveau volume: _Nouvelles lettres
+des dernières années de la vie de Mozart_, 1898, Fischbacher.
+
+[500] _«Das Herz adelt den Menschen; und wenn ich schon kein Graf bin,
+so habe ich vielleicht mehr Ehre im Leib als mancher Graf. Und,
+Hausknecht oder Graf, sobald er mich beschimpft, so ist er ein
+Hundsfott»._ (20 juin 1781.)
+
+[501] _N. B._ Il avait alors vingt et un ans.
+
+[502] Voir les lettres sur la mort de sa mère, surtout celle du 9
+juillet 1773: «O mes deux bien-aimés...»
+
+[503] 17 juillet 1788.--Voir ses lettres à Puchberg, ses continuelles
+demandes d’argent. Il est malade. Sa femme est malade. Ils ont des
+enfants. Pas d’argent à la maison. Des recettes de concerts dérisoires.
+Une liste de souscription circule depuis quinze jours pour ces concerts,
+et il n’y a qu’un seul nom inscrit. L’orgueil de Mozart souffre
+cruellement de tendre la main. Mais il le faut, il faut mendier. «Si
+vous m’abandonnez, nous sommes perdus.» (12 et 14 juillet 1789.)
+
+[504] Dans la lettre même où il apprend à son père,--avec quelle
+douleur!--la mort de sa mère survenue à Paris, il rit, et de tout son
+cœur, en racontant une plaisanterie. (9 juillet 1778.)
+
+[505] Voir les lettres du 21 août 1770, juillet 1773, 13 juin 1781, 4
+novembre 1787, septembre 1791.
+
+[506] «Ne prenez aucun souci de ce que vous appelez le populaire: il y a
+dans mon opéra de la musique pour toutes les catégories de personnes,
+excepté pour les longues oreilles.» (16 déc. 1780.)
+
+«Il y a çà et là des passages dont les connaisseurs seuls auront de la
+satisfaction; mais ils sont cependant faits pour que les
+non-connaisseurs en doivent nécessairement être contents, sans savoir
+pourquoi.» (28 déc. 1782.)
+
+«Ce qui est déjà terminé de mon opéra a obtenu partout un succès
+extraordinaire, car je connais mon public.» (19 sept. 1781.)
+
+«Le chœur des janissaires est tout à fait _écrit pour_ les Viennois.»
+(29 sept 1781.)
+
+«Puis vient (à la fin du premier acte de l’_Enlèvement au Sérail_), le
+_pianissimo_, qui doit aller très vite, et la conclusion qui doit faire
+beaucoup de bruit.--Et c’est tout ce qui convient pour terminer un acte:
+plus il y a de bruit, mieux cela vaut; plus c’est court, mieux cela
+vaut, afin que les gens ne se refroidissent pas dans leurs
+applaudissements.» (20 sept. 1781.)
+
+[507] Je suis bien loin de prétendre qu’il n’ait pas travaillé. Il
+disait lui même à Kucharz, en 1787, qu’«il n’y avait pas un maître
+célèbre dans la musique qu’il n’eût étudié à fond, et relu
+constamment.»--«Personne, ajoutait-il, n’a dépensé tant de peine à
+l’étude de la composition.»--Mais la création musicale ne fut jamais un
+travail pour lui: c’était une floraison.
+
+[508] Il est vrai que cette peine est réelle, nous l’avons vu.
+
+[509] Il ne laissait pas d’avoir une culture très soignée. Il savait un
+peu de latin, et il avait appris le français, l’italien et l’anglais.
+Nous le voyons lire _Télémaque_, et faire une allusion à l’_Hamlet_ de
+Shakespeare. Il avait dans sa bibliothèque le théâtre de Molière et de
+Métastase, les poésies d’Ovide, de Wieland et d’Ewald von Kleist, le
+_Phédon_ de Moïse Mendelssohn, et les œuvres de Frédéric II,--sans
+parler des ouvrages de mathématiques et d’algèbre, qui exerçaient sur
+lui un attrait spécial. Mais s’il avait une curiosité plus universelle
+que Beethoven, et s’il savait plus de choses, il n’avait pas sa géniale
+intuition littéraire et son grand goût poétique.
+
+[510] Cf. Mendelssohn: «Les notes ont un sens au moins aussi déterminé
+que les mots, bien qu’intraduisible par eux.»
+
+[511] Air nº 3 de _l’Enlèvement au Sérail_.
+
+[512] Toujours parce qu’il est uniquement musicien, et que les derniers
+liens qui rattachent la poésie à la musique gênent encore sa liberté,
+Mozart pense à briser la forme de l’opéra, et il a l’idée de le
+remplacer, comme avait essayé de le faire Rousseau, dès 1773, par une
+sorte de mélodrame, qu’il appelle _Duodrama_, où la musique et la
+poésie, fraternellement unies, mais sans se donner la main, iraient,
+libres l’une et l’autre, par deux chemins parallèles:
+
+«J’ai toujours désiré écrire pour un _duodrama_. Vous savez qu’on n’y
+chante pas: on y déclame, et la musique est comme un récitatif obligé.
+De temps en temps, on parle aussi avec accompagnement de musique, ce qui
+fait toujours la plus magnifique impression.» (12 nov. 1778.)
+
+[513] Il ne faut jamais oublier, quand on juge Mozart, de toujours
+dégager sa pure mélodie de la gaine des formules, toujours d’assez bon
+goût, mais parfois un peu banales, où elle est enchâssée; leur rôle est
+de faire accepter d’un public, seulement épris du clinquant, une beauté
+trop fine pour qu’il puisse la goûter. Mozart nous le dit lui-même, dans
+ses lettres. Que quelques expressions banales, plaquées à la fin d’un
+morceau, ne fassent donc pas méconnaître la sincérité de ce morceau.
+Mozart ne fait de concessions que sur des points secondaires; mais, du
+fond de son âme et de ce qui lui est cher, il ne cède jamais rien.
+
+[514] Sauf, hélas, quand il lui fallait écrire une sonate pour quelques
+florins, ou un adagio pour une horloge à musique. (3 oct. 1790.)
+
+[515] Il lui est presque impossible de composer, sans la présence d’un
+être aimé:
+
+«Tu ne peux croire combien le temps m’a duré sans toi. Je ne puis bien
+t’expliquer mon impression: c’est une espèce de vide, qui me fait très
+mal, une certaine aspiration, qui, n’étant jamais satisfaite, ne cesse
+jamais, dure toujours, et croît de jour en jour. Même mon travail ne me
+charme plus, parce que je suis habitué à me lever de temps en temps,
+pour échanger deux mots avec toi, et que cette satisfaction m’est,
+hélas! à présent une impossibilité.--Si je vais au piano et si je chante
+quelque chose, il faut tout de suite que je m’arrête: cela me fait trop
+d’impression.» (7 juillet 1791--à sa femme.)
+
+[516] _Le Soir des Rois._
+
+[517] Ces titres répondaient chez Mozart à des distinctions réelles.
+«Croyez-vous donc que j’écrirai un opéra-comique de la même façon qu’une
+_opera seria_. Autant il faut, dans une _opera seria_, d’érudition et de
+savoir, avec peu de badinage, autant, dans une _opera buffa_, il faut de
+badinage et de gaieté, avec peu d’érudition. Si l’on veut de la musique
+légère dans une _opera seria_, je n’y puis rien.» (16 juin 1781.)
+
+[518] Je dis: peut-être, car il faudrait ignorer la _vis comica_ des
+musiciens italiens du XVIIIe siècle, pour ne pas réserver son jugement
+sur l’immense quantité d’œuvres qui dorment encore dans les
+bibliothèques italiennes, et dont tous les grands classiques allemands,
+que nous admirons aujourd’hui: Hændel, Gluck, Mozart et les autres
+avaient fait abondamment leur profit.
+
+[519] Carnets de notes de Beethoven.
+
+Gœthe eut le sentiment très net de cette mission de Mozart.
+
+Schiller lui écrivait, le 29 décembre 1797: «J’avais toujours espéré que
+la tragédie sortirait de l’opéra sous une forme plus noble et plus
+belle, comme jadis elle est sortie des chœurs des fêtes de Bacchus. Dans
+l’opéra, en effet, on s’abstient de toute imitation servile de la
+nature; par la puissance de la musique, par l’excitation de la
+sensibilité que ce transport affranchit de ses grossières attaches,
+l’opéra prédispose la pensée aux plus nobles sentiments. La passion
+elle-même s’y montre comme un libre jeu, parce que la musique
+l’accompagne; et le merveilleux, qui y est toléré, doit rendre l’esprit
+plus indifférent au sujet même.»
+
+Gœthe répondit:
+
+«Si vous aviez pu assister dernièrement à la représentation de _Don
+Juan_, vous y auriez vu réalisées toutes vos espérances au sujet de
+l’opéra. Mais aussi cette pièce est-elle tout à fait seule de son genre,
+et la mort de Mozart a détruit tout espoir de voir jamais quelque chose
+de semblable.» (30 décembre 1797.)
+
+
+
+
+
+
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+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+status with the IRS.
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+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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index 0000000..dd81862
--- /dev/null
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new file mode 100644
index 0000000..5717855
--- /dev/null
+++ b/39687-8.txt
@@ -0,0 +1,11788 @@
+The Project Gutenberg EBook of Musiciens d'autrefois, by Romain Rolland
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Musiciens d'autrefois
+
+Author: Romain Rolland
+
+Release Date: May 13, 2012 [EBook #39687]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MUSICIENS D'AUTREFOIS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net);
+produced from images available at the Internet Archive.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Musiciens d'autrefois
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+=Musiciens d'aujourd'hui.= Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
+
+=Musiciens d'autrefois.= Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
+
+=Vie de Beethoven.= Un vol. in-16, br. 2 fr. »
+
+
+LIBRAIRIE OLLENDORFF
+
+=Jean-Christophe.= Quatre vol. in-16, br.
+
+I. _L'Aube_. Un vol.
+
+II. _Le Matin_. Un vol.
+
+III. _L'Adolescent_. Un vol.
+
+IV. _La Révolte_. Un vol.
+
+
+=Jean-Christophe à Paris.= Deux vol. in-16, br.
+
+I. _La Foire sur la Place_. Un vol.
+II. _Antoinette_. Un vol.
+
+Chaque vol. 3 fr. 50
+
+
+LIBRAIRIE FONTEMOING
+
+=Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti.= Un vol.
+in-8, br. 10 fr.
+
+1430-08.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P11-08.
+
+=ROMAIN ROLLAND=
+
+
+Musiciens
+d'autrefois
+
+L'OPÉRA AVANT L'OPÉRA
+
+L' «ORFEO» DE LUIGI ROSSI--LULLY--GLUCK
+
+GRÉTHY--MOZART
+
+
+DEUXIÈME ÉDITION REVUE
+
+PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1908 Droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+MUSICIENS D'AUTREFOIS
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+DE LA PLACE DE LA MUSIQUE DANS L'HISTOIRE GÉNÉRALE
+
+
+La musique commence seulement à prendre dans l'histoire générale la
+place qui lui est due. Chose étrange qu'on ait pu prétendre à donner un
+aperçu de l'évolution de l'esprit humain, en négligeant une de ses plus
+profondes expressions. Mais ne savons-nous pas combien les autres arts,
+mieux favorisés pourtant, plus accessibles à l'intelligence française,
+ont eu de peine à acquérir droit de cité dans l'histoire générale? Et y
+a-t-il si longtemps que celle-ci s'est ouverte à l'histoire de la
+littérature, des sciences, de la philosophie, de toute la pensée
+humaine? Cependant la vie politique d'une nation n'est que l'aspect le
+plus superficiel de son être. Pour connaître sa vie intérieure, source
+de son action, il faut pénétrer jusqu'à l'âme par la littérature, la
+philosophie, les arts, où se sont reflétés les idées, les passions, les
+raves de tout un peuple.
+
+On sait quelles ressources la littérature offre à l'histoire, de quelle
+aide, par exemple, la poésie cornélienne et la philosophie cartésienne
+peuvent être pour comprendre les générations françaises des traités de
+Westphalie, ou combien la Révolution de 89 resterait lettre morte si
+l'on n'était familiarisé avec la pensée des Encyclopédistes et des
+salons du XVIIIe siècle.
+
+On s'est rendu compte aussi des précieux renseignements que fournissent
+les arts plastiques pour la connaissance d'une époque: c'est sa
+physionomie même, ce sont les types, les gestes, les costumes, les
+modes, tout le visage de la vie journalière qui ressuscite. Et que
+d'indications pour l'histoire! Tout se tient: toute révolution politique
+a son contre-coup dans une révolution artistique, et la vie d'une nation
+est un organisme où tout est lié, les phénomènes économiques et les
+phénomènes artistiques. Des ressemblances et des différences de
+monuments gothiques ont permis à un Viollet-le-Duc de retrouver les
+grandes voies de commerce du XIIe siècle. L'étude d'une partie
+d'architecture, du clocher, par exemple, a pu montrer les progrès de la
+royauté de France, la pensée de l'Île-de-France imposant aux écoles
+provinciales, depuis Philippe Auguste, son type de construction. Mais le
+grand service historique des arts, c'est de nous mettre en contact avec
+le coeur d'une époque, de nous faire toucher le fond de sa sensibilité.
+En apparence, littérature et philosophie renseignent avec plus de
+clarté, réduisant en formules nettes et précises les caractères d'un
+temps. Mais elles y introduisent une simplification factice, elles en
+donnent une idée raidie et appauvrie. L'art se modèle sur la vie; Et ce
+qui ajoute à son prix, c'est que son domaine est infiniment plus étendu
+que celui de la littérature. Nous avons dix siècles d'art en France, et
+nous nous contentons le plus souvent, pour juger de l'esprit français,
+de quatre siècles de littérature. De plus, notre art du moyen âge, par
+exemple, nous introduit dans la vie des provinces, sur laquelle notre
+littérature classique ne nous dit presque rien. Peu de pays sont faits
+d'éléments plus disparates que le nôtre. Races, traditions, milieux sont
+différents, et parfois opposés: Italiens, Espagnols, Allemands, Suisses,
+Anglais, Flamands, etc. Une forte unité politique a fondu tous ces
+éléments, a établi une moyenne, un équilibre entré les civilisations qui
+se heurtaient chez nous. Mais si cette unité est marquée dans notre
+littérature, les nuances multiples qui composent notre personnalité y
+sont bien atténuées. L'art nous donne une image beaucoup plus riche du
+génie français. C'est une sorte non de grisaille monochrome, mais de
+verrière de cathédrale, où toutes les couleurs du ciel et de la terre
+s'harmonisent. Ce n'est pas là une simple image. Je songe aux rosaces
+gothiques, produit de l'art français, de l'art purement français de
+Champagne et d'Île-de-France, et je pense: voici le peuple dont on dit
+que la caractéristique est la raison et non l'imagination, le bon sens
+et non la fantaisie, le dessin et non le coloris! Et ce peuple a créé
+ces roses d'Orient mystiques!
+
+Ainsi la connaissance des arts élargit et anime l'idée que l'on se fait
+d'un peuple, d'après sa seule littérature.
+
+ * * * * *
+
+Combien cette idée sera encore enrichie, si, pour la compléter, nous
+recourons à la musique!
+
+La musique déroute ceux qui ne la sentent point; sa matière semble
+insaisissable: elle échappe au raisonnement, elle paraît sans contact
+avec la réalité. Quels secours l'histoire pourrait-elle donc tirer de ce
+qui paraît hors de l'espace, hors de l'histoire?
+
+Mais d'abord il n'est pas exact que la musique ait un caractère aussi
+abstrait; elle a des rapports constants avec la littérature, avec le
+théâtre, avec la vie d'un temps. Ainsi, il n'échappera à personne que
+l'histoire de l'Opéra éclaire l'histoire des moeurs et de la vie
+mondaine. Toute forme de musique est liée à une forme de la société, et
+la fait mieux comprendre.--D'autre part, en beaucoup de cas, l'histoire
+de la musique est en relations étroites avec celle des autres arts[1].
+Il arrive sans cesse que les arts influent les uns sur les autres, qu'il
+se pénètrent mutuellement, ou que, par un effet de leur évolution
+naturelle, ils en arrivent, pour ainsi dire, à se prolonger hors de
+leurs limites, dans celles de l'art voisin. Tantôt c'est la musique qui
+se fait peinture. Tantôt c'est la peinture qui se fait musique. «La
+bonne peinture est une musique, une mélodie[2],» dit Michel-Ange, à un
+moment où la peinture cède en effet le pas à la musique, où la musique
+italienne se dégage, pourrait-on dire, de la décadence même des autres
+arts. Les barrières entre les arts ne sont pas à beaucoup près aussi
+hermétiquement closes que le prétendent les théoriciens; constamment ils
+débordent l'un sur l'autre. Un art se continue et s'achève dans un autre
+art: c'est le même besoin de l'esprit qui, après avoir rempli jusqu'à la
+faire éclater la forme d'un art, cherche et trouve dans un autre son
+expression complète. Ainsi la connaissance de l'histoire de la musique
+est souvent nécessaire à l'histoire des arts plastiques.
+
+Mais à la prendre dans son essence même, son plus grand intérêt n'est-il
+pas de nous livrer l'expression toute pure de l'âme, les secrets de la
+vie intérieure, tout un monde de passions, qui longuement s'amassent et
+fermentent dans le coeur, avant de surgir au grand jour? Souvent, grâce à
+sa profondeur et à sa spontanéité, la musique est le premier indice de
+tendances qui plus tard se traduisent en paroles, puis en faits. La
+_Symphonie héroïque_ devance de plus de dix ans le réveil de la nation
+germanique. Les _Meistersinger_ et _Siegfried_ chantent, dix ans avant,
+le triomphe impérial de l'Allemagne.
+
+Il y a même certains cas où la musique est le seul témoin de toute une
+vie intérieure, dont rien ne se traduit au dehors.--Que nous apprend
+l'histoire politique sur l'Italie et l'Allemagne au XVIIe
+siècle?--Une suite d'intrigues de cour, de défaites militaires, de
+ruines accumulées, de mariages princiers, de fêtes et de misères. Et
+alors, comment nous expliquer la miraculeuse résurrection de ces deux
+peuples, au XVIIIe et au XIXe siècles?--L'oeuvre de leurs musiciens
+nous le fait entrevoir; elle montre, en Allemagne, les trésors de foi et
+d'énergie qui s'accumulent en silence, des caractères simples et
+héroïques, l'admirable Heinrich Schütz, qui pendant la guerre de Trente
+Ans, au milieu des pires désastres qui aient jamais dévasté une patrie,
+continue paisiblement à chanter sa foi robuste, grandiose, inébranlable;
+autour de lui, Jean-Christophe Bach, Jean-Michaël Bach, ancêtres du
+grand Bach, qui semblent porter en eux le tranquille pressentiment du
+génie qui sortira d'eux; Pachelbel, Kuhnau, Buxtehude, Zachow,
+Erlebach,--grandes âmes enfermées toute leur vie dans le cercle étroit
+d'une petite ville de province, connues d'une poignée d'hommes, sans
+ambition, sans espoir de se survivre, chantant pour elles seules et pour
+leur Dieu, et qui, parmi toutes les tristesses domestiques et publiques,
+amassent lentement, opiniâtrement, des réserves de force et de santé
+morale, bâtissent pierre à pierre la grandeur future de l'Allemagne.--En
+Italie, c'est, à la même époque, un bouillonnement de musique; elle
+ruisselle sur l'Europe entière; elle asservit la France, l'Allemagne,
+l'Autriche, l'Angleterre, montrant quelle était encore au XVIIe
+siècle la suprématie du génie italien; et, sous cette exubérance
+fastueuse et déréglée de création musicale, une suite de génies profonds
+et concentrés, comme Monteverde à Mantoue, Carissimi à Rome, Provenzale
+à Naples, attestent l'austère grandeur d'âme et la pureté de coeur qui
+pouvaient se conserver parmi la frivolité et le dévergondage des cours
+italiennes.
+
+Voici un exemple plus frappant encore:--Il est peu probable que
+l'humanité passe jamais par une époque plus terrible que la fin du vieux
+monde: la décomposition de l'Empire Romain et les grandes Invasions.
+Cependant, sous cet amas de décombres fumants, la pure flamme de l'art
+continuait à brûler. La passion de la musique rapprocha les vainqueurs
+barbares et les vaincus gallo-romains. Les abominables Césars de la
+décadence et les rois visigoths de Toulouse étaient également fous de
+concerts. Les maisons romaines et les camps à demi sauvages résonnaient
+du son des instruments[3]. Clovis faisait venir des musiciens de
+Constantinople.--Ce ne serait rien encore d'aimer l'art; ce qui est bien
+plus remarquable, c'est que cette époque a créé un art nouveau. De ce
+bouleversement de l'humanité est sorti un art aussi parfait, aussi pur,
+que les créations les plus accomplies des âges heureux: c'est le chant
+grégorien, qui, d'après M. Gevaert, débuta au IVe siècle par le chant
+de l'_Alleluia_, «cri de victoire du christianisme après deux siècles et
+demi de persécutions», et dont les chefs-d'oeuvre semblent de l'a fin du
+VIe siècle, entre 540 et 600, c'est-à-dire entre les invasions des
+Goths et les invasions des Lombards, «à une époque que notre imagination
+se représente comme une suite ininterrompue de guerres, de massacres, de
+destructions, pestes, famines, cataclysmes tels que saint Grégoire y
+voit les symptômes de la décrépitude du monde et les signes
+avant-coureurs du Jugement dernier.» Cependant, tout respire, dans ces
+chants, la paix et l'espoir en l'avenir. Une simplicité pastorale, une
+sérénité grave et lumineuse des lignes, comme dans un bas-relief grec;
+une poésie libre, pénétrée de nature; une suavité de coeur infiniment
+touchante: voilà cet art sorti de la barbarie, et où rien n'est barbare:
+«témoin parlant de l'état d'âme de ceux qui vécurent au milieu de tant
+de formidables événements»,--Et l'on ne peut dire que ce soit là un art
+de cloître et de couvent, enfermé dans un monde restreint. C'était un
+art populaire, qui régna dans tout l'ancien monde romain. De Rome, il
+passa en Angleterre, en Allemagne, en France. Jamais art ne fut plus
+représentatif d'un temps. Sous le règne des Carolingiens qui fut son âge
+d'or, les princes se passionnaient pour lui; Charlemagne et Louis le
+Pieux passaient des journées à chanter ou à entendre ces chants, à
+s'absorber en eux. Charles le Chauve, malgré les troubles de son règne,
+entretenait une correspondance musicale et composait de la musique en
+collaboration avec les moines du couvent de Saint-Gall, centre musical
+du monde au IXe siècle. Rien d'émouvant comme ce recueillement d'art,
+cette floraison souriante de musique, malgré tout, en dépit de tout, au
+travers des convulsions sociales.
+
+Ainsi, la musique nous montre ici la continuité de la vie sous la mort
+apparente, l'éternel renouveau sous la ruine du monde. Comment donc
+pourrait-on écrire l'histoire de ces époques, si l'on négligeait
+quelques-uns de leurs caractères essentiels? Comment les
+comprendra-t-on, si l'on méconnaît leur vraie force intime?--Et qui sait
+si cette erreur initiale ne conduit pas à fausser non seulement l'aspect
+d'un moment de l'histoire, mais de l'histoire tout entière? Qui sait si
+ces mots de Renaissance et de Décadence, que nous appliquons à certaines
+périodes du monde, ne proviennent pas, comme dans l'exemple précédent,
+de ce que nous bornons notre vue à un seul aspect des choses? Un art
+peut décliner; mais l'Art meurt-il jamais? Il se métamorphose, il
+s'adapte aux circonstances. Il est bien évident que dans un peuple
+ruiné, déchiré par la guerre ou par les révolutions, la force créatrice
+pourra difficilement s'exprimer par l'architecture: l'architecture veut
+de l'argent; et elle veut le besoin de nouvelles constructions, le
+bien-être, la confiance dans l'avenir. On peut même dire que les arts
+plastiques en général ont besoin, pour se développer pleinement, du luxe
+et des loisirs, d'une classe raffinée, d'un certain équilibre de
+civilisation. Mais quand les conditions matérielles se font plus dures,
+quand la vie devient âpre, pauvre, harcelée de soucis, quand il lui est
+interdit de s'épanouir au dehors, elle se replie sur elle-même, et son
+besoin éternel de bonheur lui fait trouver d'autres voies artistiques;
+la beauté se transforme, elle prend un caractère plus intérieur, elle se
+réfugie dans les arts profonds: la poésie, la musique. Elle ne meurt
+pas. Je crois bien sincèrement qu'elle ne meurt jamais. Il n'y a ni
+mort, ni renaissance de l'humanité. La lumière ne cesse pas de brûler;
+seulement elle se déplace, elle va d'un art à l'autre, comme d'un peuple
+à l'autre. Si vous n'en étudiez qu'un, vous serez naturellement amené à
+trouver, dans l'histoire, des interruptions, des syncopes où le coeur
+cesse de battre. Au lieu que si vous avez une vue d'ensemble de tous les
+arts, vous sentirez couler l'éternité de la vie.--Voilà pourquoi je
+crois qu'à la base de toute histoire générale, il faut une sorte
+d'histoire comparée de toutes les formes d'art; l'oubli d'une seule
+d'entre elles risque de rendre erroné tout le reste du tableau.
+L'histoire doit avoir pour objet l'unité vivante de l'esprit humain.
+Elle doit donc maintenir la cohésion de toutes ses pensées.
+
+ * * * * *
+
+Essayons d'esquisser la place de la musique dans la suite de
+l'histoire.--Cette place est infiniment plus considérable qu'on ne le
+dit d'ordinaire. La musique remonte aux lointains de la civilisation. A
+ceux qui la font dater d'hier, il faut rappeler Aristoxène de Tarente,
+faisant commencer la décadence de la musique à Sophocle, et Platon, qui,
+d'un goût plus pur, trouvait que depuis le VIIe siècle et les
+mélodies d'Olympe, on n'avait plus rien fait de bon. De siècle en
+siècle, on a répété que la musique avait atteint son apogée, et qu'il ne
+lui restait plus qu'à décliner. Il n'y a pas d'époques qui n'aient été
+musicales. Il n'y a pas de peuples civilisés qui n'aient été musiciens,
+à quelque moment de leur histoire, même ceux que nous sommes habitués à
+considérer comme le moins doués pour la musique: l'Angleterre, par
+exemple, qui fut un grand peuple musicien jusqu'à la révolution de 1688.
+
+Y a-t-il des circonstances historiques plus favorables que d'autres au
+développement de la musique?--Il semblerait naturel, à certains égards,
+que la floraison musicale coïncidât avec la décadence des autres arts,
+voire avec les malheurs d'un pays. Les exemples que nous avons cités de
+l'époque des Invasions, et du XVIIe siècle italien ou allemand,
+tendraient à le faire croire. Et il paraîtrait assez logique, à première
+vue, qu'il en fût ainsi, puisque la musique est une méditation
+individuelle, qui ne demande, pour exister, rien de plus qu'une âme et
+qu'une voix. Un malheureux, entouré de misères et de ruines, en prison,
+séparé du reste du monde, peut créer un chef-d'oeuvre musical ou
+poétique.
+
+Mais ce n'est pourtant là qu'une des formes de la musique. La musique,
+qui est un art intime, peut être aussi un art social; elle peut être
+fille du recueillement et de la douleur; mais elle peut l'être aussi de
+la joie et de la frivolité même. Elle se plie aux caractères de tous les
+peuples et de tous les temps; et quand on connaît son histoire et les
+formes diverses qu'elle a prises à travers les siècles, on ne s'étonne
+plus de la contradiction qui règne dans les définitions qu'ont données
+d'elle les esthéticiens. Celui-ci l'appelle une architecture en
+mouvement, celui-là une psychologie poétique. L'un y voit un art tout
+plastique et formel; l'autre, un art de pure expression morale. Pour tel
+théoricien, la mélodie est l'essence de la musique; pour tel autre,
+c'est l'harmonie.--Et, en vérité, tout cela est vrai, et ils ont tous
+raison. L'histoire conduit en somme, non pas à douter de tout,--il s'en
+faut de beaucoup,--mais à croire partiellement à tout, à ramener les
+théories générales à des jugements qui sont vrais pour un groupe de
+faits et une heure de l'histoire, à des fragments de la vérité. Et il
+est parfaitement vrai, il est également vrai de nommer la musique de
+tous ces noms qu'on lui prête; elle est architecture de sons en certains
+siècles d'architecture et chez les peuples architectes, si je puis dire,
+comme les Franco-Flamands du XVe et du XVIe siècles. Elle est
+dessin, ligne, mélodie, beauté plastique, chez les peuples qui ont le
+sens et le culte de la forme, chez les peuples peintres et sculpteurs,
+comme les Italiens. Elle est poésie intime, effusions lyriques,
+méditation philosophique, chez les peuples poètes et philosophes, comme
+les Allemands. Elle s'adapte à toutes les conditions de la société. Elle
+est un art de cour galante et poétique, sous François I{er} et Charles
+IX;--un art de foi et de combat, avec la Réforme;--un art d'apparat et
+d'orgueil princier, sous Louis XIV;--un art de salon, pendant le
+XIIIe siècle;--elle devient, aux approches de la Révolution,
+l'expression lyrique de personnalités révolutionnaires;--elle sera la
+voix des sociétés démocratiques de l'avenir, comme elle fut celle des
+sociétés aristocratiques du passé. Nulle formule ne l'enferme, C'est le
+chant des siècles et la fleur de l'histoire; elle pousse sur la douleur
+comme sur la joie de l'humanité.
+
+ * * * * *
+
+On sait la place immense de la musique dans les civilisations antiques.
+Elle est attestée par les philosophes grecs, par le rôle qu'on lui
+assignait dans l'éducation, par ses rapports étroits avec les autres
+arts, les sciences, la littérature, surtout avec le drame. Hymnes
+chantés et dansés par tout un peuple, dithyrambes dionysiaques,
+tragédies et comédies toutes baignées de musique,--la musique enveloppe
+toutes les formes littéraires, elle est partout, elle s'étend du
+commencement à la fin de l'histoire grecque. C'est un monde qui n'a
+cessé d'évoluer, et dont le développement n'offre pas moins de variétés
+de formes et de styles que notre musique moderne. Peu à peu, la musique
+pure, la musique instrumentale, prit une place presque démesurée dans la
+vie sociale de tout le monde hellénique. Elle eut tout son éclat à la
+cour des empereurs romains. Nombre d'entre eux: Néron, Titus, Hadrien,
+Caracalla, Helagabal, Alexandre Sévère, Gordien III, Carin, Numérien,
+étaient des musiciens passionnés, voire compositeurs et virtuoses
+remarquables.
+
+Le christianisme naissant employa à son service cette puissance de la
+musique; il s'en servit pour conquérir les coeurs. Saint Ambroise
+«fascina, dit-il, le peuple par le charme mélodique de ses hymnes»; et
+l'on a vu que, de tout l'héritage artistique du monde romain, la musique
+est le seul art qui non seulement se conserva intact, à l'époque des
+Invasions, mais qui refleurit plus vigoureux.--Dans les siècles qui
+suivirent, à l'époque romane et gothique, la musique garda sa place
+éminente. Saint Thomas d'Aquin disait «qu'elle occupait le premier rang
+parmi les sept arts libéraux, et qu'elle était la plus noble des
+sciences humaines». Partout on l'enseignait. A Chartres, du XIe au
+XIVe siècle, fleurit une grande école de musique, théorique et
+pratique. A l'université de Toulouse, il y avait une chaire de musique,
+au XIIIe siècle. A Paris, centre du monde musical, au XIIIe et au
+XIVe siècles, on relève, sur la liste des professeurs de
+l'Université, les noms des plus fameux théoriciens de la musique
+d'alors. La musique faisait partie du _quadrivium_, avec l'arithmétique,
+la géométrie et l'astronomie. Car elle était alors oeuvre de science et
+de raison, ou elle prétendait l'être. Un mot de Jérôme de Moravie, à la
+fin du XIIIe siècle, montre assez en quoi l'esthétique de ce temps
+différait de la nôtre. «Le principal empêchement pour faire de belles
+notes est la tristesse du coeur.» Qu'en eût pensé notre Beethoven? Et
+qu'est-ce à dire, sinon que pour les artistes d'alors le sentiment
+individuel semblait un empêchement plutôt qu'un stimulant pour l'art?
+Car la musique était, pour eux, un art impersonnel, demandant avant
+tout le calme d'une raison bien ordonnée. Jamais elle ne fut plus
+puissante qu'en ce temps où elle fut le plus scolastique. En dehors de
+la tyrannique autorité de Pythagore transmise au moyen âge par Boèce, il
+y avait bien des causes à cet intellectualisme musical: des causes
+morales, tenant à l'esprit d'un temps qui fut en réalité beaucoup plus
+rationaliste que mystique et plus raisonneur que lyrique;--des causes
+sociales, tenant à l'association habituelle des pensées et des forces,
+qui maintenait la pensée de chacun, si originale fût-elle, dans la gaine
+de la pensée de tous, comme dans ces _Motets_, où des chants différents,
+sur des paroles différentes, étaient tant bien que mal liés ensemble en
+un même faisceau;--des causes techniques enfin, tenant au grand travail
+matériel qu'il fallait accomplir pour débrouiller la masse informe de la
+polyphonie moderne que l'on façonnait alors, pour modeler la statue,
+avant d'y faire entrer la vie et la pensée.--A cet art scolastique
+s'oppose, de bonne heure, l'art exquis de la poésie chevaleresque, avec
+son lyrisme amoureux, sa vie ardente et raffinée, son clair sentiment
+populaire.
+
+Dès le début du XIVe siècle, un souffle venu de Provence, un premier
+souffle avant-coureur de la Renaissance se fait sentir en Italie. Déjà
+l'aurore point chez les compositeurs Florentins de Madrigaux, de
+_Cascie_ (Chasses), et de _Ballate_, du temps de Dante, de Pétrarque et
+de Giotto. De Florence et de Paris, l'art nouveau, _ars nova_, se
+propage en Europe, et produit, au commencement du XVe siècle, cette
+moisson de riche musique vocale accompagnée, que l'on redécouvre à peine
+de nos jours. L'esprit de liberté, venu de la musique profane, pénètre
+l'art d'église. Et c'est, à la fin du XVe siècle, une splendeur de
+musique, égale à celle des autres arts de cet âge bienheureux. La
+littérature musicale de la Renaissance est d'une richesse sans analogue,
+peut-être, dans l'histoire. La suprématie flamande, si marquée en
+peinture, s'affirma plus encore en musique. Les contrepointistes
+flamands débordèrent sur l'Europe; ils furent les maîtres de musique de
+tous les autres peuples. Français et Flamands dominèrent en Allemagne,
+en Italie, à Rome. Leurs oeuvres sont de magnifiques architectures de
+sons, aux lignes et aux rythmes touffus, d'une abondante beauté, d'abord
+plus formelle qu'expressive. Mais, depuis la seconde moitié du XVe
+siècle, l'individualisme, qui s'était fait sentir dans les autres arts,
+se réveille partout en musique; le sentiment personnel s'affranchit; on
+revient à la nature. Glarean écrit de Josquin: «Personne n'a mieux rendu
+en musique les passions de l'âme» (_affectas animi in cantu_). Et
+Vincenzo Galilei appelle Palestrina «ce grand imitateur de la nature»
+(_quel grand imitatore della natura_[4]).
+
+L'imitation de la nature, l'expression des passions, voilà ce qui
+caractérisait, aux yeux des contemporains, la Renaissance musicale du
+XVIe siècle; tel leur paraissait être le trait distinctif de cet art.
+Il ne nous frappe plus autant: car, depuis lors, cette tendance de la
+musique à la vérité morale n'a cessé de se poursuivre et de se
+perfectionner. Mais ce qui nous saisit d'admiration dans l'art de cette
+époque, c'est la beauté de la forme, qui jamais n'a été surpassée, ni
+peut-être même égalée, qu'en certaines pages de Haendel ou de Mozart.
+Age de pure beauté: partout elle fleurissait, mêlée à toutes les formes
+de la vie sociale, unie à tous les arts; jamais la poésie et la musique
+ne furent plus intimement mariées qu'au temps de Charles IX; alors
+Dorat, Jodelle et Belleau la chantaient; Ronsard, qui l'appelait la
+«soeur puisnée de la poésie», disait que «sans la musique la poésie était
+presque sans grâce, comme la musique sans la mélodie des vers inanimée
+et sans vie»; Baïf fondait une Académie de poésie et musique, et,
+travaillant à créer en France une langue faite pour être chantée, en
+donnait les modèles dans ses vers mesurés à la manière des Grecs et des
+Latins: trésor dont les poètes et les musiciens d'aujourd'hui ne
+soupçonnent pas encore la hardiesse féconde. Jamais la France ne fut
+aussi profondément musicienne: la musique n'était pas l'apanage d'une
+classe, mais de toute la nation: noblesse, élite intellectuelle,
+bourgeoisie, peuple, église catholique, églises protestantes. La même
+surabondance de sève musicale se fit sentir dans l'Angleterre d'Henry
+VIII et d'Élisabeth, dans l'Allemagne de Luther, dans la Genève de
+Calvin, dans la Rome de Léon X. La musique fut le dernier rameau de la
+Renaissance, le plus large peut-être; il couvrit toute l'Europe.
+
+L'expression de plus en plus exacte des sentiments, en musique, après
+s'être essayée pendant tout le XVIe siècle dans une suite de
+madrigaux pittoresques et descriptifs, aboutit, en Italie, à la création
+de la tragédie musicale. L'influence de l'antiquité intervint dans la
+naissance de l'opéra, comme dans la formation et le développement des
+autres arts italiens. L'opéra, dans la pensée de ses fondateurs, était
+une résurrection de la tragédie antique: c'était donc un genre
+littéraire, autant que musical; et, en fait, même après que furent
+tombés dans l'oubli les principes dramatiques des premiers maîtres
+Florentins, même après que la musique eut brisé à son profit les liens
+qui l'attachaient à la poésie, l'opéra continua d'exercer une influence,
+qu'on n'a peut-être pas encore assez mise en lumière, sur l'esprit du
+théâtre, surtout à partir de la fin du XVIIe siècle. On aurait tort
+de négliger, comme un phénomène insignifiant, le triomphe de l'opéra
+dans toute l'Europe, et les enthousiasmes morbides qu'il suscita. On
+peut dire que sans lui on ne connaîtrait pas la moitié de l'esprit
+artistique du siècle; on n'en verrait que l'aspect rationnel. Nulle part
+on ne touche mieux qu'en lui le fond de sensualité du temps, son
+imagination voluptueuse, son matérialisme sentimental, et, somme toute,
+si j'ose le dire, les assises branlantes sur lesquelles reposaient la
+raison, la volonté, le sérieux de la société française du grand siècle.
+Pendant ce temps, au contraire, dans la musique allemande, l'esprit de
+la Réforme poussait des racines solides et profondes. La musique
+anglaise brille et s'éteint, après l'expulsion des Stuarts et la
+victoire de l'esprit puritain. La pensée de l'Italie s'endort, à la fin
+du siècle, dans le culte de la forme admirable et vide.
+
+Au XVIIIe siècle, la musique Italienne continue de refléter la
+facilité et la douceur et le néant de vivre. En Allemagne, les sources
+d'harmonies intérieures, accumulées depuis un siècle, commencent à se
+répandre en ces fleuves puissants: Haendel et J. S. Bach. La France
+travaille à fonder le théâtre musical, ébauché par les Florentins et par
+Lully, le grand art tragique, à l'image du drame grec. Paris est le
+laboratoire où s'associent et rivalisent les efforts des plus grands
+musiciens dramatiques de l'Europe, Français, Italiens, Allemands et
+Belges, afin de créer le style de la tragédie et de la comédie lyrique.
+Toute la société française prend part avec passion à ces luttes
+fécondes, qui frayèrent la voie aux révolutionnaires musicaux du XIXe
+siècle. Le meilleur du génie de l'Allemagne et de l'Italie au XVIIIe
+siècle est peut-être dans leurs musiciens. La France, plus abondante
+dans les autres arts qu'en musique, atteint pourtant, je crois, plus
+haut, en celle-ci: car je ne vois pas, parmi les beaux peintres et les
+sculpteurs du règne de Louis XV, un génie comparable à celui de Rameau.
+Rameau fut bien plus qu'un successeur de Lully: il fonda l'art musical
+et dramatique français, à la fois sur la science harmonique qu'il créa,
+et sur l'observation de la nature. Enfin, tout le théâtre français du
+XVIIIe siècle, tout le théâtre de toute l'Europe, s'effacent devant
+les oeuvres de Gluck, qui ne sont pas seulement des chefs-d'oeuvre de la
+musique, mais, à mon sens, les chefs-d'oeuvre de la tragédie française au
+XVIIIe siècle.
+
+A la fin du siècle, la musique exprime le réveil de l'individualisme
+révolutionnaire qui a remué le monde. Le prodigieux accroissement de son
+pouvoir d'expression, grâce aux recherches des maîtres français et
+allemands et au développement soudain de la musique symphonique[5],
+mettait à sa disposition un instrument d'une richesse sans égale, et qui
+de plus était encore presque neuf. En trente ans, la symphonie
+d'orchestre et la musique de chambre produisirent leurs chefs-d'oeuvre.
+L'ancien monde qui mourait y trouva son dernier portrait, le plus
+accompli peut-être, avec Haydn et Mozart. Et voici la Révolution, qui,
+après s'être essayée chez les musiciens français de la Convention:
+Gossec, Méhul, Lesueur et Cherubini, a sa voix la plus héroïque en
+Beethoven: Beethoven, le plus grand poète de la Révolution et de
+l'Empire, celui qui a le plus passionnément exprimé toutes les tempêtes
+des temps napoléoniens, les angoisses, les troubles, les ardeurs
+guerrières, les emportements enivrés de l'âme libre.
+
+Enfin ruissellent ces flots de poésie romantique, les chants de Weber,
+de Schubert, de Chopin, de Mendelssohn, de Schumann, de Berlioz, ces
+grands lyriques de la musique, poètes des rêveries adolescentes d'un âge
+nouveau qui semble s'éveiller à la lumière, et qu'agite une fièvre
+inconnue. L'ancienne Italie, paresseuse et voluptueuse, fait entendre
+son dernier chant avec Rossini et Bellini; la nouvelle Italie, l'âpre et
+bruyant Piémont, fait son apparition avec Verdi, chantre des luttes du
+_Risorgimento_. L'Allemagne, en gestation d'un empire depuis deux
+siècles, trouve avec la victoire le génie qui l'incarne, l'immense
+personnalité de Wagner, le héraut retentissant qui célèbre l'empire
+militaire et mystique, le maître despotique et dangereux qui conduit le
+romantisme indompté de Beethoven et de Berlioz, la tragédie du siècle,
+aux pieds de la Croix, au mysticisme de Parsifal. Le courant mystique se
+propage après lui par toute l'Europe, avec César Franck et ses
+disciples, avec les maîtres italiens et belges de l'oratorio, avec le
+retour à l'antique, à l'art palestrinien et à Bach. Et tandis qu'une
+partie de la musique contemporaine emploie l'instrument merveilleux,
+perfectionné par les génies du XIXe siècle, à peindre l'âme subtile
+d'une société affinée jusqu'à la décadence, un mouvement populaire
+commence à s'ébaucher, cherchant à rafraîchir l'art à la source des
+mélodies populaires, à traduire en musique les sentiments
+populaires,--de Bizet à Moussorgsky, pour ne pas nommer les plus
+récents. Mouvement timide encore et un peu incertain, mais que nous
+verrons grandir, j'espère, avec le monde qu'il exprime.
+
+ * * * * *
+
+Que l'on veuille bien excuser cette esquisse un peu grossière. J'ai
+essayé seulement de donner l'aspect panoramique de cette vaste histoire,
+en montrant combien la musique est toujours intimement mêlée au reste de
+la vie sociale.
+
+Le spectacle de cette éternelle floraison de la musique est un bienfait
+moral. C'est un repos au milieu de l'agitation universelle. L'histoire
+politique et sociale est une lutte sans fin, une poussée de l'humanité
+vers un progrès constamment remis en question, arrêté à chaque pas,
+reconquis pouce à pouce, avec un acharnement effroyable. Mais de
+l'histoire artistique se dégage un caractère de plénitude et de paix. Le
+progrès n'existe pas ici. Si loin que nous regardions derrière nous, la
+perfection a déjà été atteinte; et bien absurde celui qui croirait que
+les efforts des siècles ont pu approcher l'homme d'une ligne plus près
+de la beauté, depuis saint Grégoire et Palestrina! Il n'y a là rien de
+triste ni d'humiliant pour l'esprit: au contraire. L'art est le rêve de
+l'humanité, un rêve de lumière, de liberté, de force sereine. Ce rêve ne
+s'interrompt jamais; et nous n'avons nulle crainte pour l'avenir. Notre
+inquiétude ou notre orgueil voudraient souvent nous persuader que nous
+sommes parvenus au faîte de l'art et à la veille du déclin. C'est ainsi
+depuis le commencement des temps. Dans tous les siècles, on a gémi:
+«Tout est dit, et l'on vient trop tard.»--Tout est dit, peut-être. Mais
+tout est encore à dire. L'art est inépuisable, comme la vie. Rien ne le
+fait mieux sentir que cette musique intarissable, cet océan de musique
+qui remplit les siècles.
+
+
+
+
+L'OPÉRA AVANT L'OPÉRA
+
+
+L'invention de l'opéra est généralement attribuée aux Florentins de la
+fin du XVIe siècle. Il fut l'oeuvre, dit-on, d'un petit groupe de
+musiciens, de poètes, et de gens du monde, réunis à la cour du grand-duc
+de Toscane, ou, pour être plus précis, dans le salon d'un grand
+seigneur, le comte Bardi, entre 1590 et 1600. Les noms de Vincenzo
+Galilei,--le père du grand Galilée,--du poète Ottavio Rinuccini, de
+l'érudit Jacopo Corsi, des chanteurs Peri et Caccini, du directeur des
+spectacles et des fêtes à Florence, Emilio de' Cavalieri, sont restés
+attachés à cette création d'une forme dramatique et musicale, qui devait
+avoir une si étonnante fortune dans le monde. Cette histoire a été
+maintes fois racontée dans ces dernières années.
+
+Mais le tort de tous les historiens qui ont jusqu'à présent abordé ce
+sujet[6], a été de croire ou de laisser croire qu'une forme d'art aussi
+caractéristique pût réellement sortir, créée de toutes pièces, de la
+tête de quelques inventeurs. Les inventions de toutes pièces sont rares
+en histoire. Il est bon de se rappeler la devise sereine, inscrite au
+front d'une maison de Vicence:
+
+ _Omnia prætereunt, redeunt, nihil interit_[7].
+
+Ce que nous appelons une création n'est souvent qu'une re-création; et,
+dans la question présente, il y a lieu de se demander si cet opéra, que
+les Florentins croyaient, de bonne foi, inventer, n'existait pas, à
+quelques nuances près, bien longtemps avant eux, dès le commencement de
+la Renaissance[8].--C'est ce que je voudrais montrer, en m'appuyant sur
+les travaux non pas tant des historiens de la musique que des historiens
+de la littérature et des arts plastiques: car il est assez curieux que
+les musiciens aient presque toujours négligé de recourir à ces derniers.
+C'est malheureusement une habitude trop commune aux historiens d'un
+art, que, pour l'étudier, ils l'isolent de l'histoire des autres arts,
+du reste de la vie intellectuelle et sociale. Or, si un tel esprit doit
+nécessairement conduire à des constructions factices, sans rapports avec
+la réalité vivante, nulle part ce danger n'est plus grand que dans
+l'analyse d'une forme, comme l'opéra, qui est faite de l'union de tous
+les arts. Je m'efforcerai donc de replacer l'opéra dans l'ensemble de
+l'histoire artistique de l'Italie, et d'y faire voir ainsi le terme d'un
+mouvement poético-musical très ancien, la conclusion naturelle d'une
+évolution dramatique de plusieurs siècles[9].
+
+
+
+
+I
+
+
+LES «SACRE RAPPRESENTAZIONI» DE FLORENCE, ET LES «MAI» DE LA CAMPAGNE
+TOSCANE
+
+
+On sait que les premiers essais de l'opéra florentin à la fin du XVIe
+siècle, repris et consacrés au commencement du XVIIe par le génie de
+Monteverde, furent deux pastorales en musique: une _Dafne_, traitée
+successivement, de 1594 à 1608, par Corsi, Peri, Caccini et Marco da
+Gagliano; et une _Euridice_ (ou un _Orfeo_), traités tour à tour, de
+1600 à 1607, par Peri, Caccini, Monteverde, et, un peu plus tard, par
+Stefano Landi (1619) et Luigi Rossi (1647).
+
+Or, dès 1474, étaient représentés à Mantoue,--dans cette même Mantoue
+où devaient être joués, cent quarante ans plus tard, l'_Orfeo_ de
+Monteverde et la _Dafne_ de Gagliano,--un _Orfeo_ du célèbre Politien,
+musique de Germi, et (quelques années plus tard, en 1486), une _Dafne_
+avec musique de Gian Pietro della Viola.
+
+Ainsi, en 1474, dans la fleur de la Renaissance,--au temps où débutaient
+Botticelli et Ghirlandajo, au temps où Verrocchio travaillait à son
+David de bronze, où Léonard adolescent étudiait à Florence, l'année qui
+précéda la naissance de Michel-Ange,--le poète par excellence du
+_Rinascimento_, l'ami de Laurent de Médicis, Ange Politien, essayait sur
+la scène lyrique, avec un succès retentissant, le sujet que trois
+siècles de chefs-d'oeuvre ne devaient pas épuiser, et que Gluck devait
+reprendre, trois siècles, exactement, après[10].
+
+Mais cet _Orfeo_ de Politien n'était lui-même en rien une forme
+nouvelle. Politien, pour l'écrire, avait pris pour modèle le théâtre
+florentin de son temps, les _Sacre Rappresentazioni_. Il nous faut donc,
+pour connaître les origines de l'opéra, nous faire une idée de cet
+ancien genre dramatique, qui semble remonter jusqu'au XIVe siècle.
+
+A cette date, en effet, nous trouvons dans les pays italiens deux formes
+de spectacles, où la musique était étroitement associée à l'action
+dramatique: les _Sacre Rappresentazioni_ (représentations sacrées), et
+les _Maggi_ (représentations de Mai), qui nous sont assez bien connues
+aujourd'hui, grâce aux recherches de M. Alessandro d'Ancona. Ces deux
+formes, dont l'une fut plus spécialement urbaine, et l'autre plutôt
+rurale, semblent à peu près contemporaines, et ont le même foyer: c'est,
+pour les _Maggi_, le _contado_ (la campagne) de Toscane, le pays de Pisé
+et de Lucques;--et, pour les _Sacre Rapprezentazioni_, Florence même.
+Comme il est naturel, les _Sacre Rappreseniazioni_, à la perfection
+desquelles concourait le peuple entier de la ville la plus artistique du
+monde, sont parvenues à un bien autre épanouissement que les
+_Maggi_[11]. Mais ceux-ci ont cet intérêt historique, qu'étant plus
+populaires, et par suite... plus conservateurs, moins soumis au progrès,
+ils ont gardé jusqu'à nos jours--car ils existent encore--certaines des
+formes primitives de la _Sacra Rappresentazione_, que celle-ci perdit,
+ou modifia très vite.
+
+La _Sacra Rappresentazione_ était, à l'origine, une action scénique,
+exposant les mystères de la foi, ou les légendes chrétiennes. Elle avait
+quelques rapports avec nos Mystères, dont elle portait souvent le nom.
+Elle naquit à Florence, d'après M. d'Ancona, de l'union de la
+_Devozione_ du XIVe siècle, qui était une dramatisation de l'office
+religieux (en particulier, des offices du jeudi et du vendredi saint),
+et des fêtes nationales de Florence, en l'honneur de son patron, saint
+Jean. Ces fêtes, qui existaient déjà au XIIIe siècle, et probablement
+avant, donnaient lieu à de pompeux cortèges, que les Florentins
+préparaient pendant des mois. On y représentait sur des chars des
+épisodes religieux: _la Bataille des Anges, la Création d'Adam, la
+Tentation, l'Expulsion du Paradis, Moïse_, etc.; et après le défilé,
+chaque char donnait un spectacle sur la place de la Seigneurie. Ce
+spectacle n'était qu'une pantomime fastueuse, à peu près sans paroles.
+Mais déjà la musique y jouait un très grand rôle. Le scénario d'une
+représentation de Viterbe, en 1462, que reproduit longuement M.
+d'Ancona, en donnera une idée.
+
+Le pape Pie II y assistait. La ville était remplie de théâtres. Il y en
+avait sur toutes les places, et dans toutes les rues importantes. Chaque
+cardinal avait élevé le sien. On y représentait _la Cène, la Vie de
+saint Thomas d'Aquin_, etc. Un des plus beaux spectacles fut celui que
+donna le théâtre du cardinal de Teano. «La place, dit le chroniqueur,
+était couverte de toile blanche et bleue, ornée de tapis, et décorée
+d'arcs revêtus de lierre et de fleurs. Sur chaque colonne, un jeune ange
+était debout. Il y en avait dix-huit qui chantaient alternativement de
+doux chants. Au milieu de la place était le Saint-Sépulcre. Les soldats
+dormaient au pied, et les anges veillaient. A l'arrivée du pape, un ange
+descendit du ciel, suspendu par une corde au plafond de la tente; et il
+chanta dans les airs un hymne pour annoncer la Résurrection. Alors il se
+fit un grand silence, comme si vraiment le miracle allait s'accomplir.
+Puis éclata une détonation formidable, une explosion de poudre, comme un
+tonnerre. Les soldats se réveillèrent effrayés et le Christ parut.
+C'était un homme roux, portant l'étendard de la croix, et couronné d'un
+diadème. Il montrait ses cicatrices au peuple, et chantait en vers
+italiens le salut apporté au monde.»--Sur un théâtre voisin, un autre
+cardinal faisait représenter l'_Assomption de la Vierge_. Elle était
+jouée par une très belle jeune fille. Les anges l'emportaient au ciel,
+où le Père et le Fils la recevaient. Et alors, dit la relation, c'était
+«un chant des cohortes célestes, un jeu de magiques instruments, une
+joie, une animation, un rire de tout le ciel.» (_Un cantare delle
+schiere dei celesti spirti, un toccare di magici strumenti, un
+rallegrarsi, un gestire, un riso di tutto il cielo._)
+
+Ainsi, les deux éléments essentiels de cette représentation primitive
+étaient _l'action_ (ou le geste) et _la musique_. L'élément qui fait
+encore défaut, c'est la parole. La musique, au théâtre, est antérieure à
+la parole.
+
+ * * * * *
+
+L'originalité des Florentins fut justement, par la fusion de la forme
+mimique des fêtes de la Saint-Jean, avec la forme parlée des _Devozioni_
+de l'église, d'introduire la parole dans la représentation musicale, et
+de créer ainsi la _Sacra Rappresentazione_.
+
+L'étude littéraire de ces _Sacre Rappresentazioni_ sort de notre sujet,
+et nous renvoyons, pour les connaître, aux livres de M. d'Ancona. Nous
+voulons seulement noter ici, d'après les renseignements qu'ils nous
+fournissent, quelle était la place de la musique dans ces
+représentations.--Nous arrivons à cette constatation surprenante que ces
+pièces étaient _entièrement chantées_.
+
+Vincenzo Borghini rapporte même, à ce sujet, un fait extrêmement
+curieux:
+
+«_Le premier_, dit-il, _qui supprima le chant de la Représentation_, fut
+l'Araldo, au commencement du XVIesiècle. Non pas pourtant que sa
+pièce ne fût encore chantée; mais le début seul fut parlé (_recitato a
+parole_), ce qui parut d'abord étrange (_che parve nel principio cosa
+strana_), mais fut goûté peu à peu et mis en usage (_però fu gustata a
+poco a poco, e messa in uso_). Et c'est chose extraordinaire comme la
+façon ancienne de chanter a été laissée tout d'un coup... (_ed è cosa
+mirabile quanto quel modo di cantare si lasciasse in un tratto..._)[12].
+
+Ainsi, à en croire ce texte, la première représentation où l'on
+commença, non pas même à ne plus chanter, mais à ne plus chanter _toute
+la pièce_, ne remonte pas beaucoup au delà du commencement du XVIe
+siècle[13]. Singulière ironie des choses, que l'innovation dramatique
+ait consisté,--au commencement du XVIesiècle, à supprimer la musique
+du drame,--à la fin du même siècle, à l'y faire rentrer. Ainsi le veut
+le perpétuel jeu de bascule du progrès artistique, _Corsi e Ricorsi_.
+
+En quoi consistait le chant de ces Représentations?
+
+La musique en a disparu; mais les spectacles populaires, parallèles à
+ces représentations bourgeoises et aristocratiques, les _Mai_ de la
+campagne toscane, qui se sont conservés depuis le XVe siècle jusqu'à
+nos jours, avec peu de changements, nous fournissent encore des
+indications précises sur ce que devait être ce chant primitif au
+théâtre. Le _Mai_ est en stances de quatre vers de huit syllabes, rimant
+le premier avec le quatrième, le second avec le troisième. La musique
+est une cantilène perpétuelle avec quelques trilles et ornements vocaux.
+Le chant est lent, uniforme, d'ordinaire sans accompagnement
+instrumental, parfois pourtant avec violon et contrebasse. Il est dans
+la tonalité majeure. Le rythme est marqué par l'accentuation de la
+première note de chaque mesure, qui correspond à la troisième et à la
+septième syllabe de chaque vers. En voici un exemple, que M. Alessandro
+d'Ancona a eu l'obligeance de me communiquer:
+
+[Illustration: notation musicale.
+
+Or che Mag-gio è ri-tor-na-to, Ri-ve-ri-ti miei Si-gno-ri, Di gran rose
+e va-ghi fio-ri Ri-ves-tito è il colle e il pra-to]
+
+ Or que Mai est de retour, mes révérés seigneurs, de. belles roses
+ et de fleurs gracieuses sont revêtus la colline et le pré.
+
+Cette cantilène est répétée pour les strophes suivantes; mais les
+chanteurs ont coutume d'y introduire des passages de bravoure, qui en
+modifient un peu la monotonie. Ce genre d'air se reproduisait de _Mai_
+en Mai, d'une façon si traditionnelle qu'on voit souvent marqué sur le
+texte de ces pièces campagnardes: _Da cantarsi sull'aria del Maggio_ (A
+chanter sur l'air du Mai).
+
+Il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici de la forme la moins raffinée du
+drame, et que la _Sacra Rappresentazione_ avait un caractère bien
+autrement artistique, puisque les meilleurs poètes et musiciens de
+Florence y travaillaient. Mais le principe de l'application de la
+musique aux paroles devait être le même, au moins au XVesiècle.
+Certaines parties de la pièce, d'un caractère traditionnel--Prologues
+_(Annunziazioni)_, Épilogues _(Licenze)_, prières, etc.,--étaient sans
+doute chantées sur une cantilène spéciale. De plus, on intercalait dans
+la _Sacra Rappresentazione_ des morceaux de caractères variés: soit des
+pages de liturgie régulière ou populaire (des _Te Deum_ ou des _Laudi_),
+soit des chansons profanes et de la musique de danse, comme l'indiquent
+certains _libretti_: «Tel morceau doit être chanté comme les _Vaghe
+montanine_ de Sacchetti.» Tel autre est marqué: «_bel canto_». Ici,
+«Pilate répond en chantant _alla imperiale_[14]». Là, «Abraham tout
+joyeux dit une _Stanza a ballo_». Il y avait des chants à deux et à
+trois voix. Le spectacle était précédé d'un prélude instrumental, qui
+suivait le prologue chanté. On avait donc un petit orchestre; et nous
+voyons mentionnés ça et là, des violons, des violes et des luths.
+
+Ce n'est pas tout: les entr'actes de la _Sacra Rappresentazione_ étaient
+remplis par des _Intermèdes_ très développés: ils représentaient parfois
+des joutes, des chasses, des combats à pied et à cheval, et le ballet y
+prenait déjà autant d'importance qu'il devait en avoir plus tard dans le
+grand opéra. Toutes les formes de danses: avant tout, la _Moresca_, la
+danse favorite des XVe et XVIe siècles italiens, saltarelle ou
+gigue, vive à trois temps, dont on trouve encore un exemple à la fin de
+_l'Orfeo_ de Monteverde; le _Mattaccino_, qui se dansait avec des
+sonnailles aux pieds et des épées nues,--(elle fut encore employée dans
+_l'Orfeo_ de Luigi Rossi),--la _Saltarelle_, la _Gaillarde_,
+l'_Impériale_, la _Pavane_, la _Sicilienne_, la _Romaine_, la
+_Vénitienne_, la _Florentine_, la _Bergamasque_, la _Chiaranzana_, la
+_Chianchiara_, le _Passamezzo_. On y chantait aussi des _laudi_, des
+_canzoni_, des chansons à boire, des choeurs (choeurs de chasseurs, dans
+_S. Margherita_ et _S. Uliva_). Ces chants étaient tantôt écrits pour un
+virtuose _solo_, tantôt à plusieurs voix. Il y avait donc, en germe,
+dans ces _Intermèdes_, une autre forme de l'opéra: à côté du drame
+lyrique, l'opéra-ballet, qui se développa plus tard aux dépens du
+premier. Dès la _Sacra Rappresentazione_, les _Intermèdes_ débordent sur
+le reste de l'oeuvre, et y prennent une place disproportionnée.
+
+ * * * * *
+
+Autre trait de ressemblance avec l'Opéra: les machines, les _Ingegni
+teatrali_, comme on disait alors. Les plus grands artistes de la
+Renaissance ne dédaignèrent pas de travailler à leur perfectionnement:
+Brunelleschi à Florence, Léonard de Vinci à Milan.
+
+Brunelleschi et Cecca en inventèrent d'abord pour les cortèges de la
+Saint-Jean. Certaines de ces machines, les _Nuvole_ (les Nues), que
+décrit Vasari, faisaient l'admiration et l'effroi des spectateurs. Elles
+servaient aux apparitions d'anges et de saints, que l'on voyait planer à
+des hauteurs vertigineuses.--Puis Brunelleschi appliqua des procédés
+analogues aux _Sacre Rappresentazioni_; et voici, d'après un récit de
+Vasari, comment il avait réalisé le Paradis dans une _Rappresentazione
+dell'Annunziata_, donnée à l'intérieur de l'église S. Felice in Piazza,
+de Florence[15]. Dans la voûte de l'église, un ciel, plein de figures
+vivantes, tournait; une infinité de lumières luisaient et scintillaient.
+Douze petits angelots, ailés, aux cheveux d'or, se prenaient par la
+main, et dansaient, suspendus. Au-dessus de leurs têtes, trois
+guirlandes de lumières, d'en bas, paraissaient des étoiles. Un eût dit
+qu'ils marchaient sur des nuages. Huit enfants groupés autour d'un socle
+lumineux descendirent ensuite de la voûte. Sur le socle était debout un
+petit ange d'une quinzaine d'années, solidement attaché par un mécanisme
+de fer invisible et assez souple pour lui laisser la liberté de ses
+mouvements. La machine une fois descendue sur la scène, l'ange alla
+saluer la Vierge et fit l'Annonciation. Puis il remonta au ciel, au
+milieu de ses compagnons qui chantaient, tandis que les anges du ciel
+dansaient dans l'air une ronde[16]. On voyait aussi Dieu le Père,
+entouré de nuées d'anges, suspendus dans l'espace. Brunelleschi avait
+fabriqué des portes pour ouvrir et pour fermer le ciel. On les
+manoeuvrait, en tirant des câbles, et elles faisaient le bruit du
+tonnerre. Une fois fermées, elles servaient de plancher, sur lequel les
+divins personnages faisaient leur toilette. C'étaient les coulisses des
+anges.
+
+Ce paradis de l'église S. Felice fut le modèle des _Ingegni teatrali_ du
+XVe siècle florentin. Cecca ajouta encore aux inventions de
+Brunelleschi. A l'église S. Maria del Carmine, où l'on avait plus
+d'espace, on construisit deux firmaments pour une _Ascensione del
+Signore_: l'un où le Christ était emporté par une nuée d'anges, l'autre
+où dix cieux tournaient avec les étoiles, et d'«infinies lumières et de
+très douces musiques»: si bien qu'«on croyait voir vraiment le Paradis».
+
+Quelle devait être la beauté de ces spectacles, et combien supérieurs à
+tous les opéras, on l'imagine aisément. La sainteté du cadre et son
+immensité y ajoutait un mystère poétique, que rien ne peut remplacer. Ce
+n'était pas un jeu, c'était une action véritable, à laquelle le public
+était directement mêlé. Point de scène: tout était scène.
+
+Parfois le feu descendait d'en haut, pour se poser sur la tête des
+apôtres, ou pour détruire les infidèles. Ce n'était pas sans danger. S.
+Spirito fut incendié en 1471, dans un de ces spectacles; et ce fut bien
+pis en 1556, à Arezzo. M. d'Ancona raconte que pendant une
+représentation de _Nabuccodonosor_, le feu prit au Paradis, et le Père
+Éternel fut brûlé.--Cette machinerie jouait un rôle capital dans les
+_Sacre Rappresentazioni_. Nulle pièce sans apothéoses, sans montées au
+ciel, sans écroulements, d'édifices frappés de la foudre, et autres
+fantasmagories, comme dans nos féeries modernes.
+
+Ajoutez à cela un magasin d'accessoires fantastiques, une ménagerie
+dramatique à rendre jaloux Wagner, avec ses béliers, ses dragons, ses
+crapauds, ses oiseaux, ses femmes-poissons qui chantent, et tout cet
+immense conte de fées, sublime et un peu bébête, qu'est la _Tétralogie
+du Nibelung_. La _Légende Dorée_ était bien autrement abondante en
+inventions fantastiques que l'Edda. Le dragon de Siegfried était déjà
+un personnage familier aux spectateurs des _Sacre Rappresentazioni_.
+Dans _S. Margherita_, dans _Costantino_, dans _S. Giorgio_, des monstres
+jettent du feu par les naseaux, et dévorent des enfants et des
+troupeaux. On voit aussi des lions, des léopards, des loups, des ours et
+des serpents, sans parler du cerf au crucifix de saint Eustache. M.
+d'Ancona parle avec attendrissement des deux excellents lions de _S.
+Onofrio_, qui, après la mort du saint, creusent sa fosse, puis prennent
+le corps de leur maître, l'un par les pieds, l'autre par la tête, et
+l'enterrent respectueusement. Il semble qu'on voie jouer la scène par
+les comédiens du _Songe d'une nuit d'été_.
+
+Réunissons ces différents traits: mélopée syllabique continue,
+importance de la machinerie, mélange de tragédie et de féerie,
+intermèdes et ballets introduits sans raison, voilà bien des analogies
+avec le grand Opéra. Ce qui semble manquer ici, c'est une déclamation
+musicale proprement dramatique, un récitatif moulé sur la phrase
+parlée,--encore qu'il soit difficile d'assurer, en l'absence complète
+des documents, que quelque compositeur n'ait pas eu l'idée de l'essayer.
+Il n'y aurait à cela rien d'improbable, quand on pense que certains de
+ces musiciens étaient des plus renommés de l'époque, comme Alfonso della
+Viola, à Ferrare. En tout cas, il n'y a point de doute que la _Sacra
+Rappresenlazione_ du XVe siècle ne soit plus près de l'opéra que de
+la tragédie, ou du drame. Elle ne diffère pas beaucoup plus de l'opéra
+de la fin du XVIe siècle que la peinture des préraphaélites
+florentins ne diffère de celle de l'école des Carrache[17].
+
+ * * * * *
+
+Et ce sont bien des peintures préraphaélites, que certains de ces
+spectacles. Qui sait même si ceux-ci n'ont pas inspiré celles-là? M.
+Émile Mâle a montré l'influence de nos Mystères sur l'art de la fin du
+XIVe et du commencement du XVe siècle français[18]. Il est bien
+probable qu'une même influence a été exercée par les _Rappresentazioni_
+toscanes sur l'oeuvre des peintres florentins. Telles indications
+scéniques, comme celles d'_Abram ed Isac_, que cite M. d'Ancona,
+évoquent à l'esprit les fresques de Botticelli et de Ghirlandajo à la
+Sixtine. «Abraham va s'asseoir en un lieu un peu élevé, Sara auprès de
+lui; à leurs pieds, à droite, Isaac; à gauche, un peu plus de côté,
+Ismaël et Agar. A l'extrémité de la scène, à droite, l'autel où Abraham
+ira faire oraison. A gauche, une montagne, sur laquelle est un bois,
+avec un grand arbre, au pied duquel surgira une source, quand le temps
+sera venu.»--C'est un paysage double ou triple, qui manque d'unité, et
+qui pourtant a un charme musical, une simplicité harmonieuse et sereine.
+
+Mais l'esprit de l'époque va changer, et, avec lui, musique, poésie,
+peinture, architecture, théâtre,--tous les arts à la fois.
+
+
+
+
+
+I
+
+LES COMÉDIES LATINES ET LES REPRÉSENTATIONS A L'ANTIQUE
+
+
+Le grand principe du changement universel de l'art, au commencement du
+XVIe siècle, fut l'antiquité triomphante, la victoire de l'humanisme.
+Cette victoire, qui se manifestait en architecture et en sculpture par
+l'étude et l'imitation des statues et des monuments romains, se
+traduisit au théâtre, non seulement par des tragédies italiennes à
+l'antique, comme la _Sofonisba_ de Giorgio Trissino de Vicence, qui
+parut en 1515, et qui est loin d'être une oeuvre médiocre, ou comme
+l'_Oreste_ de Giovanni Rucellai, mais par un très grand nombre de
+représentations en langue latine. Cet esprit antique a révolutionné
+l'art; il importe de le bien comprendre. On a presque entièrement perdu
+aujourd'hui le sens de ce grand mouvement; on le juge à tort avec nos
+idées de collège, comme une érudition glacée. Il se peut qu'il ait fait
+beaucoup de mal, qu'il ait détruit nombre de choses intéressantes. Mais
+il n'avait certainement rien de mort, ni de conventionnel, au temps de
+la Renaissance.
+
+Jamais il n'aurait eu cette puissance, cette popularité, cette durée, et
+cette universalité, s'il n'avait été qu'un pur mouvement archéologique.
+Il ne faudrait pas croire que ces représentations latines fussent des
+spectacles exceptionnels pour des publics restreints de pédants et de
+snobs. A Rome, à Urbin, à Mantoue, à Venise, à Ferrare, elles furent
+constamment répétées, de 1480 jusque vers 1540, et dans de très grands
+théâtres. A Ferrare surtout, qui fut le foyer de cet art,--à Ferrare,
+qui joua un si grand rôle dans l'histoire de la pensée, de la poésie, de
+la musique, et du théâtre italien, puisqu'elle fut la ville de Boiardo,
+de l'Arioste, de Tasso, de Savonarole, de Frescobaldi, le centre des
+spectacles latins, le berceau des pastorales en musique,--à Ferrare, en
+une seule année, en une seule semaine, pour les fêtes de 1502, en
+l'honneur du mariage de Lucrèce Borgia avec le fils d'Hercule d'Este, on
+joua jusqu'à cinq comédies de Plaute, dans un théâtre qui contenait plus
+de cinq mille spectateurs; et il ne se passait pas d'année que ces
+fameuses représentations latines n'attirassent les princes et l'élite de
+l'Italie.
+
+D'où pouvait venir une telle passion? Elle serait inexplicable par le
+seul engouement de la mode. La mode peut imposer un succès, un an, deux
+ans, cinq ans; elle ne peut empêcher qu'on s'ennuie, ni qu'on finisse
+par le montrer, si la contrainte se prolonge, comme ce fut le cas,
+pendant cinquante ou soixante ans. Or, loin de diminuer, le goût pour
+l'art antique ne fit qu'augmenter. Il faut donc qu'il y ait de ce
+phénomène des raisons plus profondes.
+
+Et en effet: si paradoxal qu'il semble, cette résurrection de l'antique
+était une réaction de l'esprit moderne contre l'esprit arriéré des
+artistes gothiques et des _Sacre Rappresentazioni_. Il ne s'agit pas de
+juger ici de la valeur absolue de ces deux esprits et de ces deux arts.
+Il est possible que l'esprit ancien fût supérieur au nouveau; mais il
+avait contre lui, en tous cas, d'être ancien, et de ne plus répondre aux
+besoins de l'époque. Les _Sacre Rappresentazioni_ étaient un spectacle
+archaïque, au temps des Médicis; et personne ne pouvait plus les prendre
+au sérieux, surtout parmi les classes aristocratiques, parmi les
+artistes, qui dirigeaient le mouvement. Quand on ressuscita la comédie
+de Plaute et de Térence,--M. d'Ancona le montre bien,--ce fut un
+soulagement: ces courtisans, ces érudits, ces princes, cette société
+spirituelle et corrompue se reconnut dans les portraits si vrais et si
+vivants des vieux Romains: ces pères bernés par leurs fils, ces
+domestiques voleurs, ces maîtresses voraces, ces parasites flagorneurs
+étaient modernes. Le Christ, les apôtres, les saints, les Martyrs, les
+Vierges ne l'étaient plus. Pour chanter ces héroïsmes chrétiens et pour
+sembler y croire, il fallait _mentir_. Pour sentir la vérité des
+comédies antiques, et pour s'en divertir, il suffisait d'en connaître la
+langue. L'esprit était celui du temps. Ce fut un engouement universel,
+parce qu'il répondait à un besoin de tous.
+
+Cette réaction contre le passé, qui s'exerce toujours avec le plus de
+violence contre l'époque la plus rapprochée de nous,--on ne hait rien
+tant, en art, que la génération précédente,--cette réaction s'affiche
+clairement dans les professions de foi anticléricales, qui soulignent
+certaines de ces représentations. Une des premières, celle des
+_Menecmi_, récitée à Florence, le 12 mai 1488, par les élèves de
+grammaire de Paolo Comparini, en présence de Laurent de Médicis, de
+Politien, et de la cour, était précédée d'un prologue en latin, où
+Comparini chargeait à fond de train contre les ennemis de l'humanisme;
+et les périphrases par lesquelles il les désigne n'ont rien d'obscur, ni
+de douteux: ce sont les prêtres, ou, plus exactement, les moines:
+
+
+ _Cucullati, lignipedes, cineti funibus,_
+ _Superciliosum, incurvicervicum pecus:_
+ _Qui quod ab aliis habitu et cultu dissentiunt,_
+ _tristesque vulta vendunt sanctimonias,_
+ _Censuram sibi quamdam et tyrannidem occupant,_
+ _Pavidamque plebem territant minaciis._
+
+ («Ces encapuchonnés, aux sandales de bois, avec leurs cordes autour
+ des reins, cette racaille sournoise et louche, qui, parce qu'ils
+ ont des manières et une tenue différentes de celles des autres,
+ parce qu'ils vendent des indulgences d'un air renfrogné,
+ s'arrogent de faire les censeurs et les tyrans, et terrifient de
+ leurs menaces la populace couarde.»)
+
+C'était une déclaration de guerre; et, si tous ne la proclamèrent pas
+aussi franchement que Comparini, elle était dans la pensée de presque
+tous: la résurrection de l'antique était un réveil de l'esprit laïque.
+La haute église d'alors, qui n'était guère religieuse, s'y associait
+pleinement. On sait avec quelle énergie Léon X manifestait son aversion
+pour les moines. Et un autre fait curieux, que l'on n'a pas assez mis en
+lumière, c'est la part qu'en certains pays les Juifs eurent à la
+restauration du théâtre antique. A Mantoue spécialement, où la colonie
+juive était nombreuse, il y eut à diverses reprises, au XVIe siècle,
+des représentations latines données par les Juifs. Le duc et la cour, y
+assistaient; et Bernardo Tasso, le père de Torquato, dirigea certains de
+ces spectacles.
+
+ * * * * *
+
+Personne n'eut plus de part à ce changement d'orientation dans l'esprit
+du théâtre que Laurent de Médicis. C'était un homme souple, adroit à
+saisir le faible de chacun, et qui ne négligeait aucun des petits moyens
+pour réussir. Deux siècles plus tard, Mazarin, qui fut un politique de
+sa trempe, cherchait à tenir les Français occupés avec les
+divertissements; et l'opéra italien joue un rôle important dans sa
+politique intérieure, avant la Fronde. J'ai tâché de le montrer
+ailleurs, en étudiant Luigi Rossi[19]'. Laurent de Médicis n'agit pas
+autrement. Savonarole l'accusait, non sans raison, «d'occuper la
+populace en spectacles et en fêtes, afin qu'elle pensât à son plaisir,
+et non à son tyran». Il savait toute la puissance du théâtre et de la
+musique sur la société de son temps, et il n'eut garde de la négliger.
+Il avait cette supériorité sur Mazarin, qu'il était non seulement un
+dilettante, mais un grand artiste; il ne se contenta pas d'agir
+indirectement sur l'art; il donna des modèles nouveaux, il ouvrit des
+voies nouvelles.
+
+Il était poète et musicien: il écrivit des danses, dont quelques-unes se
+sont probablement conservées, d'une façon anonyme, dans certains
+recueils de l'époque. Il transforma les _canti carnascialeschi_, les
+chants de carnaval, que l'on chantait, masqué, sur des rythmes de
+danses. Ils étaient, jusque-là, moulés sur des airs traditionnels.
+Laurent voulut varier la mélodie, les paroles et les inventions. Il
+écrivit des _canzoni_ de différents pieds, et les fit mettre en musique
+sur des airs nouveaux. Un des plus célèbres chants de ce genre fut une
+_canzone_ à trois voix, de Arrigo Tedesco, maître de la chapelle San
+Giovanni[20], pour des masques qui représentaient des vendeurs de
+_berriquocoli_ et de _confortini_ (des marchands de pains d'épices et de
+nonnettes)[21].
+
+Laurent de Médicis apporta le même esprit novateur dans les _Sacre
+Rappresentazioni_. Il commença par introduire dans les cortèges de la
+Saint-Jean les sujets et les héros païens: les Triomphes de César, de
+Pompée, d'Octave, de Trajan. Les chars religieux disparurent bientôt.
+Puis Laurent travailla, avec l'aide de ses poètes, à laïciser les
+_Rappresentazioni_. Lui-même écrivit, en 1489, un _San Giovanni e
+Paulo_, où jouait son fils Julien, et où il exprimait, sous le nom de
+Constantin, son dégoût du pouvoir, et l'intention qu'il avait alors
+d'abdiquer. Cette belle pièce, remplie de tirades éloquentes sur les
+devoirs du prince, est une vraie tragédie classique à la Corneille, un
+Cinna, qui serait écrit par un Louis XIV[22].
+
+C'est dans ce courant d'idées que Politien, ami de Laurent, écrivit son
+_Orfeo_, qui marque le passage de la tragédie religieuse florentine à la
+tragédie pastorale à l'antique. L'Orfeo, sous la forme primitive où il
+fut joué à Mantoue en 1474, est encore façonné sur le modèle des _Sacre
+Rappresentazioni_. La pièce entière se passe dans le même décor à scènes
+juxtaposées, à la façon des anciens mystères. Mais, plus tard, Politien
+la divisa en cinq actes, et lui donna une forme plus rapprochée de
+l'antique. Cette transition de la _Sacra Rappresentazione_ à la tragédie
+antique, se montre aussi dans le _Cephalo_ de Nicoló da Correggio
+(Ferrare, 1486) et dans le _Timone_ de Boiardi (Ferrare, 1492).
+
+Puis les spectacles antiques ressuscitent, de toutes parts: à Rome, sous
+Sixte IV, Alexandre VI et Léon X; à Venise, où l'aristocratie
+s'enthousiasme pour ces fêtes; surtout à Ferrare, grâce à Hercule Ier
+d'Este. Passionné pour l'antiquité, ce prince éleva un superbe théâtre
+de cinq mille places, dont l'Arioste dirigea la construction; et il
+entretint une troupe de comédiens fameux, qu'il ne dédaignait pas
+d'accompagner à travers l'Italie, pour les faire connaître des autres
+cours.
+
+ * * * * *
+
+Dans quelle mesure la musique était-elle associée à ces représentations?
+
+Au Vatican, en mars 1518, on donna les _Suppositi_ de l'Arioste. «A
+chaque acte, il y eut un intermède de musique avec les fifres,
+cornemuses, deux cornets, des violes, des luths, et le petit orgue aux
+sons variés. Il y avait en même temps une flûte et une voix qui plurent
+beaucoup. On entendit aussi un concert de voix... Le dernier intermède
+fut la _Moresca_ (danse), qui figurait la fable de Gorgone[23].» Les
+décors étaient de Raphaël.
+
+A Urbin, entre 1503 et 1508, on donna chez le duc Guidubaldo la
+_Calandria_ de Bibbiena. Une lettre de Balthazar Castiglione décrit ce
+spectacle fastueux, et montre que la machinerie et les décors n'avaient
+rien perdu de leur importance, depuis les _Sacre Rappresentazioni_. De
+la voûte de verdure du théâtre descendaient des lustres, enguirlandés de
+roses. «Le premier intermède fut une _Moresque_ de Jason, qui entra en
+dansant, très beau, armé à l'antique, avec une épée et un bouclier. De
+l'autre côté se ruèrent deux taureaux, qui jetaient du feu par la
+bouche. Jason les mit sous le joug, les fit labourer, sema les dents du
+dragon; et peu à peu naquirent des hommes, armés à l'antique, qui
+dansèrent une fière _Moresque_, et qui se massacrèrent. A la fin, Jason
+se montra, avec la toison d'or sur les épaules, et dansa
+excellemment.--Le second intermède représentait le char de Vénus. Elle
+était assise, nue, une torche à la main. Le char était tiré par deux
+colombes, chevauchées par deux petits Amours. Derrière, quatre filles
+dansaient une _Moresque_, en tenant des torches allumées...
+
+--Le troisième intermède fut le char de Neptune. Il était traîné par
+deux monstres, moitié chevaux, moitié plumes d'oiseaux et écailles de
+poissons. Par derrière, huit monstres dansaient un _brando_.--Le
+quatrième intermède fut le char de Junon, assise sur une nuée, et
+traînée par deux paons admirables. Devant, marchaient deux aigles et
+deux autruches. Derrière, deux oiseaux marins et deux grands perroquets;
+et tous ensemble dansèrent un brando.--Après la comédie, un petit Amour
+expliqua le sens des intermèdes. Ensuite, on entendit une musique de
+quatre violes invisibles, et puis de quatre voix avec les violes, qui
+chantèrent sur un bel air une _stanza_ qui était une oraison à l'Amour.»
+
+--On voit quelle place l'élément plastique avait prise au théâtre,
+L'élément dramatique est presque éliminé. C'est l'esprit de
+l'opéra-ballet avant Lully.
+
+A Ferrare, dans les fêtes de 1509, où l'on joua cinq comédies de Plaute:
+l'_Epidico_, _Bacchidi_, _Miles gloriosus_, _Asinaria_ et _Casina_, la
+musique et la danse ne furent pas négligées: il y avait des chants, des
+choeurs, des ballets chantés et dansés par des soldats vêtus à l'antique.
+Les décors et la mise en scène étaient de Pellegrino da Udine, Dosso
+Dossi, Giovanni da Imola, Fino de Marsigli, Brasone.--Giraldi Cinzio,
+dans ses _Scritti estetici_, dit qu'à la fin des actes, une machine
+surgissait, au milieu de la scène, portant des musiciens magnifiquement
+costumés; mais, le plus souvent, la musique était jouée derrière la
+scène.
+
+A Milan, où le goût des représentations fut apporté par la fille du due
+de Ferrare, Béatrice d'Esté, femme de Ludovic le More, Léonard de Vinci
+concourut aux spectacles donnés en 1483, en particulier au _Paradiso_ de
+Bernardo Bellincioni. Il fabriqua le paradis avec les sept planètes qui
+tournaient. Les planètes étaient représentées par des hommes qui
+chantaient les louanges de la duchesse.--Dans une autre représentation,
+à Pavie, les sept arts libéraux, après avoir dit deux stances chacun,
+chantaient une _canzonetta_. Puis paraissait Saturne avec les quatre
+Éléments. Saturne parlait, mais les quatre Éléments chantaient: _Cantiam
+tutti: Viva il Moro e Beatrice!_
+
+D'une façon, générale, aucune pièce antique, ou, à l'antique, ne fut
+jouée au XVIesiècle, en Italie, sans musique. Trissin, qui pourtant
+n'eût admis dans les tragédies que le chant des choeurs, reconnaît, dans
+sa _sesta divisione della Poetica_, que partout on y introduisait des
+danses et des intermèdes musicaux. Nous savons les noms de quelques-uns
+des compositeurs:</span> Alfonso della Viola, pour l'_Orbecche_ de Cinzio
+(1541, Ferrare) Antonio dal Cornetto, pour l'_Egle_ de Cinzio (1545,
+Ferrare), Claudio Merulo, pour _le Troiane_ de Lodovico Dolce (1566,
+Venise), Andrea Gabrieli pour l' _Edipo_ de Giustiniani (1585, Vicence).
+«En tout temps, écrit G.-B. Doni, qui fut le grand théoricien de l'opéra
+italien au XVIIesiècle, en tout temps on eut coutume de mêler aux
+actions dramatiques des sortes de cantilènes, soit sous forme
+d'intermèdes entre les actes, soit à l'intérieur même des actes, quand
+le sujet représenté s'y prêtait.»
+
+On voit que si la musique tenait moins de place dans ce genre de
+spectacle, aristocratique et érudit, que dans les _Sacre
+Rappresentazioni_, religieuses et populaires, son rôle y restait
+pourtant très important. Le texte était parlé; mais il y avait de
+nombreux morceaux de chant; et surtout les intermèdes s'étaient
+considérablement développés. Ils favorisaient les progrès du décor, de
+la machinerie, de la mise en scène. Les plus grands maîtres de l'art
+italien y travaillaient. Nous avons nommé Léonard à Milan, et Raphaël à
+Rome. Il faut citer encore: à Florence, Andrea del Sarto (pour _la
+Mandragore_, 1525), et Aristote de San Gallo; à Ferrare, Dosso Dossi et
+Pellegrino d'Udine; à Rome, Baldassare Peruzzi (pour _la Calandra_ de
+Bibbiena), Franciabigio, Ridolfo Ghirlandajo, Granacci, Tribolo, Sodoma,
+Franco, Genga, Indaco, Gherardi, Soggi, Lappoli.--Ces intermèdes, dont
+la magnificence ira toujours en croissant jusqu'à la fin du
+XVIesiècle, contribueront à former le fastueux opéra-ballet du
+XVIIesiècle[24].
+
+
+
+
+III
+
+LES PASTORALES EN MUSIQUE ET TORQUATO TASSO
+
+
+La comédie princière à l'antique, qui avait détrôné dans le goût public,
+sinon supprimé tout à fait la _Sacra Rappresentazione_, ne réussit pas à
+se maintenir. Le théâtre subit, vers le milieu du XVIesiècle, une
+nouvelle transformation, causée par une nouvelle crise morale. Mais
+cette crise était bien différente de celle qui avait causé la victoire
+de l'humanisme. Celle-ci était un phénomène normal, un moment de
+l'évolution de l'esprit italien: arrivé à la possession de soi-même, il
+s'émancipait de l'Église; du moins, il essayait. La crise qui amena,
+vers 1540, une nouvelle orientation du théâtre fut le résultat imprévu
+d'un ensemble de malheurs politiques et sociaux. En 1527, Rome fut prise
+et saccagée par les bandes sacrilèges de Charles-Quint. En 1530,
+Florence fut vaincue à son tour, humiliée, bâillonnée. Les deux têtes de
+l'Italie étaient mises sous le joug. La Renaissance fut frappée
+mortellement. Jamais elle ne se relèvera. La servitude--une servitude
+dorée--s'appesantit sur elle. La tyrannie espagnole, l'Église, cherchant
+à réparer l'injure subie, à regagner son pouvoir sur le monde, à
+rétablir, par tous les moyens, la discipline et l'obéissance dans son
+troupeau; les petits princes enfin, les tyranneaux, qui gravitaient dans
+l'orbite de ce double despotisme et s'inspiraient de ses principes,
+s'appliquent à tenir asservi l'esprit italien, le libre esprit de la
+Renaissance[25]. Les Raphaël, les Léonard sont morts. Les survivants de
+la grande génération, les Michel-Ange, après avoir pris une part
+désespérée à la défense de leur patrie, se voient dénoncer, par qui? Par
+un l'Arétin. Ce maître-chanteur et ce pornographe menace de livrer à
+l'Inquisition l'austère et religieux Michel-Ange, pour «l'impiété et
+l'indécence» de son _Jugement dernier_. Ces nudités offusquent la pudeur
+de l'Arétin. Comme Tartuffe, l'Arétin déclare «qu'en sa qualité d'homme
+qui a reçu le baptême, il rougit d'une telle licence». «Il serait moins
+coupable de ne pas croire, dit-il, que de porter atteinte en telle façon
+à la croyance d'autrui[26].» Ailleurs, il proclame que «la licence de
+l'art de Michel-Ange peut aggraver le scandale du luthéranisme».
+Dangereuse dénonciation, qui aurait pu être écoutée. Si un Michel-Ange
+n'échappe pas au risque d'être accusé d'impiété et de licence, jugez de
+la liberté des autres! Véronèse est traduit devant l'Inquisition. La
+peinture est suspecte. Que sera-ce du théâtre?--On veut le silence. Le
+silence se fait. Le théâtre est bâillonné; et,--conséquence bizarre et
+naturelle!--la musique en profite.
+
+Les _Sacre Rappresentazioni_ populaires étaient tombées en discrédit. On
+ne donnait plus que des comédies aristocratiques, dans des salles
+fermées, pour des invités. Bientôt la _Commedia_ même parut dangereuse.
+La pensée de l'élite, sinon de la foule, avait trop de facilité à s'y
+exprimer. On commença par écraser le texte sous l'opulence de la mise en
+scène, dont l'art, se développant toujours avec Bronzino, Jean de
+Bologne, Salviati, Ammanato, Taddeo Zucchero, arriva à l'apogée, vers la
+fin du XVIesiècle, à Florence, avec Bernardo Buontalenti. Mais,
+malgré toutes les entraves, la liberté italienne trouvait encore moyen
+de se faire jour. Les princes se défiaient de la comédie, et ils
+favorisèrent la forme la plus anodine du théâtre à l'antique: le _Dramma
+pastorale_. Ce fut le troisième stade de l'évolution dramatique
+s'acheminant à l'opéra.
+
+Tout menait à ce théâtre pastoral. Il était en germe à la fois dans le
+théâtre néo-antique et dans l'esprit italien. Les églogues dramatiques
+du XVe siècle (l'_Arcadia_, de Jacopo Sannazaro de Naples)
+l'annonçaient. Et, dans les reconstitutions du théâtre antique, la
+nuance pastorale avait toujours été la caractéristique originale du
+génie italien. Le premier acte de l'_Orfeo_, de Politien, était déjà
+appelé «pastorale». Mais la date habituellement adoptée pour l'avènement
+définitif du drame pastoral est celle de 1554, où le _Sacrificio_, de
+Agostino Beccari, fut représenté à Ferrare, devant le duc Hercule II,
+avec musique d'Alfonso della Viola. Cette musique nous a été
+conservée[27], et M. Solerti l'a publiée, pour la première fois, dans
+ses _Precedenti del melodramma_. Elle comprend une scène du troisième
+acte pour solo et choeur à quatre voix, et une _canzone_ à quatre voix,
+qui terminait la pièce. Le solo (rôle d'un prêtre) était chanté par
+messer Andrea, frère d'Alfonso della Viola, qui s'accompagnait de la
+lyre. C'est un des premiers essais connus de style monodique. Le chant
+solo se répète sans changement en trois strophes successives, tandis que
+les réponses du choeur varient à chaque fois.
+
+Le _Sacrificio_ de Beccari fut suivi, à Ferrare, de l'_Aretusa_
+d'Alberto Lollio (1563), et du _Sfortunato_ d'Agostino Argenti (1567),
+pour lesquels la musique avait encore été écrite par Alfonso della
+Viola. A la représentation du _Sfortunato_, assistait Torquato
+Tasso.--Notons une fois de plus l'importance capitale de Ferrare dans
+l'histoire du théâtre[28]; et retenons le nom de Tasso, qui joua un des
+premiers rôles, le premier de tous peut-être, dans l'établissement sur
+la scène italienne de la pastorale, à laquelle il donna une popularité
+prodigieuse, et qu'il contribua à transformer en opéra. En 1573, Tasso,
+âgé de vingt-neuf ans, écrivit son fameux _Aminta_, qui fut joué le 31
+juillet, dans la petite île du Belvédère, au milieu du Pô, près de
+Ferrare; et son ami, le chevalier Battista Guarini, de Ferrare,
+secrétaire et ambassadeur du duc, composa de 1581 à 1590 son _Pastor
+Fido_, tragi-comédie lyrique.
+
+Le succès de ces deux oeuvres fut immense, et suscita des nuées
+d'imitations. Le reste du théâtre fut noyé. En 1598, Angelo Ingegneri,
+qui fut le principal théoricien du théâtre de la seconde moitié du
+XVIe siècle, écrit: «S'il n'y avait pas les pastorales, on pourrait
+presque dire que l'usage du théâtre s'est tout à fait perdu; et ce
+serait la fin de la poésie dramatique. Les comédies, si plaisantes
+qu'elles soient, ne sont plus appréciées, sinon avec des intermèdes
+somptueux et une mise en scène d'une dépense excessive. Les tragédies
+sont des spectacles mélancoliques, ou mal faits pour la représentation.
+Certains les regardent comme de mauvais augure, et dépensent peu
+volontiers pour elles leur argent et leur temps... Restent les
+Pastorales, qui, sans être incapables d'une gravité quasi tragique,
+touchent à certains ridicules comiques, et, admettant la présence au
+théâtre des dames et demoiselles honnêtes,--ce qui n'est pas le cas pour
+la comédie,--se prêtent à de nobles sentiments, qui ne messiéraient pas
+à la tragédie même. En somme, elles sont intermédiaires entre l'un et
+l'autre genre, et délectent merveilleusement, soit avec, soit sans
+choeurs et intermèdes[29]...»
+
+L'Ingegneri étudie longuement la part que la musique doit prendre à ces
+spectacles. Ses conseils ont un caractère pratique, comme c'est presque
+toujours le cas chez les théoriciens italiens. Il recommande à la
+musique, avant tout, de bien s'adapter à la salle, afin de ne pas être
+trop bruyante, ni trop sourde. L'orchestre et les voix doivent être
+placés _derrière la scène_, en un lieu choisi avec grand soin, de façon
+que le son parvienne égal et bien fondu dans toutes les parties de la
+salle. Les paroles doivent être clairement entendues; et, dans les
+choeurs mêlés à l'action, il faut un style très simple, peu différent du
+parler ordinaire. Les intermèdes prêtent à un art plus riche et plus
+complexe; mais il ne faut pas oublier que la musique doit être un repos,
+et non une fatigue.--Le léger mètre de la pastorale, en vers de onze et
+sept syllabes, convient excellemment au chant; et, au XVIIe siècle,
+G.-B. Doni lui-même, le champion de l'opéra nouveau, reconnaît que nul
+genre d'action dramatique n'est mieux fait pour le chant que la
+pastorale, qui réclame des mélodies harmonieuses et douces, _soave e
+proporzionata melodia_.
+
+ * * * * *
+
+La pastorale exprimait fidèlement l'âme de l'époque: nulle force de
+passion, nulle grandeur de pensée, nulle liberté, nulle sincérité
+vigoureuse. Une vie mondaine, une sensibilité érudite, subtile et
+voluptueuse, une rêverie aristocratique, une âme musicale.
+
+En vérité, la musique avait envahi, à cette époque, tout l'esprit
+italien. Les peintres, les écrivains, l'élite, surtout dans l'Italie du
+Nord, à Venise, à Ferrare, à Mantoue, s'y adonnaient avec ivresse.
+Presque tous les grands peintres vénitiens du XVIe siècle: Giorgione,
+Pordenone, Bassano, Tintoret, Jean d'Udine, Sébastien del Piombo,
+étaient musiciens. Souvenez-vous de tous ces tableaux de _Concerts_,
+soit divins (Bellini), soit profanes (Giorgione, Bonifazio, Veronese).
+Rappelez-vous, dans les _Noces de Cana_ du Louvre, Titien tenant la
+contrebasse, Veronese et Tintoret jouant du violoncelle, et Bassano de
+la flûte. Sébastien del Piombo était célèbre comme joueur de luth et
+chanteur; et Vasari reconnaît plus volontiers encore le talent de
+Tintoret comme musicien que comme peintre. On voit dans les lettres de
+l'Arétin quelle place tenait la musique dans la société d'alors, et les
+relations de Titien avec les musiciens. A la cour de Léon X, la musique
+prit le pas sur les autres arts. Le pape donna à deux virtuoses un
+traitement presque égal à celui de Raphaël, pour la surintendance de
+Saint-Pierre. Un joueur de luth, juif, Giammaria, reçut le titre de
+comte, et un château. Un chanteur, Gabriel Merino, devint archevêque de
+Bari. Enfin, on se souvient que, quand Léonard de Vinci se présenta à la
+cour de Ludovic le More, à Milan, c'était, à en croire Vasari, à titre
+non pas de peintre, mais de musicien. «Le duc se détectait du son de la
+lyre. Léonard lui apporta un luth, qu'il avait construit lui-même,
+presque entièrement d'argent, en forme de tête de cheval... Il chantait
+divinement sur cet instrument, improvisant les vers et la musique.»
+
+Ainsi, depuis un demi-siècle, la musique s'emparait des peintres
+italiens, c'est-à-dire des représentants par excellence de la
+Renaissance italienne. Et où la musique entre, elle laisse une
+empreinte profonde. Sans qu'on s'en aperçût, elle transformait l'esprit
+de l'art. Je citais tout, à l'heure cette parole de Michel-Ange: «La
+bonne peinture est une musique, une mélodie». Mot frappant, qui montre
+l'abdication de la peinture devant la musique.
+
+Même phénomène en poésie. Tel écrivain, comme Girolamo Parabosco, «quand
+on lui disait--(c'est l'Arétin qui parle):--Votre tragédie de _Progné_
+est une belle chose», répondait: «Je suis musicien et non poète[30]». Il
+disait vrai. L'époque de la pastorale est le règne des poètes-musiciens;
+le théâtre musical s'élabore dans leur esprit et dans l'esprit de leur
+public, vingt ou trente ans avant que la forme en soit définitivement
+arrêtée par Peri et E. de Cavalieri.
+
+Le type le plus génial de ces poètes-musiciens est Tasso. Nul ne
+représente mieux la révolution morale de la fin de la Renaissance. Dans
+cette même ville de Ferrare, où l'Arioste était mort en 1532, Torquato
+Tasso vint s'établir en 1565. Quelle différence entre les deux poètes!
+L'Arioste, lumineux, souriant, conservant dans un monde d'action et une
+vie difficile ce grand esprit serein, où, suivant le beau mot de
+Carducci, «le soleil ne se couchait jamais», artiste classique dans
+l'âme, poète précis, doué d'un gentiment plastique égal à celui des
+grands peintres de son temps;--et Tasso, nerveux, inquiet, exalté, d'une
+émotion à la fois sincère et littéraire, se tourmentant de peines, de
+joies, de terreurs imaginaires, ce grand agité moderne, d'une poésie
+vaporeuse et troublante, musicien de coeur, musicien de style, musicien
+de tout son être et par tout son oeuvre:
+
+ _In queste voci languide risuona_
+ _Un non so che di flebile e soave,_
+ _Che gli occhi a lacrimare invoglia[31]..._
+
+Ces admirables vers de Clorinde mourante semblent caractériser la poésie
+de Tasso, et la musique à la fois. Sa langue est une musique. L'_Aminta_
+chante mélodieusement à l'oreille et à l'âme, comme un opéra de Mozart.
+Ce sont de vrais couplets lyriques, avec la ritournelle. Ils appellent
+la musique: et, en effet, ils furent mis en musique[32], comme tant de
+poésies de Tasso.
+
+Tasso adorait la musique. Elle tient une grande place dans sa vie. Son
+premier amour,--le premier du moins qui nous soit connu,--celui pour
+Lucrezia Bendidio, de Ferrare, fut causé par le chant de la jeune fille.
+Il l'a conté dans son gracieux sonnet:
+
+ _Sa l'ampia fronte il crespo oro lucente..._» (1561).
+ (Sur l'ample front, l'or frisé luisant...)
+
+Il dit qu'il avait fermé les yeux pour échapper au danger de l'amour;
+mais il ne se défiait pas du pire des dangers:
+
+ _Ma de l'altro periglio non m'accorsi,_
+ _Che mi fu per l'orecchie il cor ferito,_
+ _E i detti andaro ove non giunse il volto._
+
+(Mais à l'autre péril je ne pris pas garde: par l'oreille, le coup me
+vint frapper au coeur; et les paroles atteignirent où les traits
+n'avaient pas pénétré.)
+
+ * * * * *
+
+Plus tard, les premières poésies qu'il écrivit pour Léonore d'Este sont
+encore inspirées par la musique. C'est un sonnet à Léonore, à l'occasion
+de la défense qui lui avait été faite de chanter, parce qu'elle était
+malade:
+
+ _Ahi ben è reo destin ch'invidia e toglie.._(1566).
+ (Ah! cruel destin envieux!...)
+
+La musique est donc associée à ses souvenirs d'amour. Ce sont là choses
+qu'on n'oublie pas.
+
+Plusieurs de ses amis de jeunesse: Cesare Pavesi, Scipione Gonzaga,
+étaient musiciens. Les princes à la cour desquels il fut, le duc d'Urbin
+Guidubaldo II, le duc de Ferrare Alphonse II, étaient musiciens
+passionnés. Il fut en relations avec les maîtres compositeurs de
+l'époque. A Rome, chez le cardinal Hippolyte II d'Este, en 1571, il
+connut Palestrina et Luca Marenzio. Surtout, il fut l'ami intime de don
+Carlo Gesualdo, prince de Venosa, qui eut une action si forte sur la
+musique madrigalesque de la fin du XVIe siècle, et, plus qu'aucun
+autre, y fit entrer le sentiment dramatique.
+
+Don Carlo Gesualdo appartenait à la plus noble famille de Naples, avec
+les Avalos (les Pescara), ses cousins. Il y eut dans sa vie une tragédie
+sanglante. Il avait épousé sa cousine, donna Maria de Avalos. Il la
+surprit, une nuit, dans son palais, en flagrant délit d'adultère avec
+don Fabrizio Carrafa, duc d'Andria; et il les tua (27 pptobre 1590). Ce
+drame bouleversa Naples, et suscita une quantité de narrations et de
+complaintes. Tasso, qui connaissait Don Gesualdo, et qui avait écrit en
+son honneur et en l'honneur de donna Maria diverses poésies[33], fut
+particulièrement ému par cette nouvelle, qu'il apprit à Rome. Elle lui
+inspira plusieurs sonnets et un madrigal. Environ un an plus tard, il
+vint à Naples (février-avril 1592), et il fut attiré par le héros de
+cette histoire. Don Gesualdo avait institué dans sa maison une Académie,
+qui avait pour objet de répandre et de perfectionner le goût de la
+musique. Compositeurs, chanteurs et instrumentistes, s'y trouvaient
+réunis. Tasso y vint. On lui demanda des vers à mettre en musique; et il
+donna trente-six madrigaux, anciens, ou expressément composés pour
+l'Académie de Don Gesualdo. Nous avons conservé huit de ces madrigaux,
+et deux sonnets, avec la musique du prince de Venosa[34].
+
+Or, nous connaissons les idées de Tasso sur la musique; il les a
+exprimées, dans ses _Dialoghi_[35]. Comme Ronsard, qu'il put connaître
+en France, lors de son voyage à Paris en 1570-71, comme Baïf et la
+Pléiade, il croyait à la nécessité de l'union de la poésie et de la
+musique. Il faisait même la part encore plus belle à la musique. Car
+Ronsard dit que «la musique est soeur puisnée de la poésie». Et Tasso
+dit: «La musique est pour ainsi dire l'âme de la poésie.» («_La musica è
+la dolcezza e quasi l'anima de la poesia_.») Il n'en reste pas là. Il se
+plaint qu'elle soit devenue trop inexpressive, que la musique dégénérée
+ait pris un caractère trop sensuel, et indifférent aux grandes émotions
+(«..._è divenuta molle ed effeminata..._»); il voudrait que quelque
+maître excellent la ramenât à sa «_gravità_» passée.--Ce maître, il le
+trouva en Don Gesualdo. Le propre du talent du prince de Venosa a été
+justement d'introduire dans le madrigal cette «_massima gravità_», que
+réclamait Tasso, et d'avoir façonné le chant musical au rôle
+d'interprète des passions tragiques. Il n'est donc pas douteux que
+Tasso n'ait eu, par ses idées sur la musique et par sa collaboration
+avec Don Gesualdo, une influence sur la création du style
+musico-dramatique.
+
+Mais il y a plus. Nous trouvons Tasso en relations personnelles avec
+tous les futurs créateurs de l'opéra florentin. Avant 1586, il adresse
+un sonnet à Laura Guidiccioni, de Lucques[36], qui fut la collaboratrice
+d'Emilio de' Cavalieri, et écrivit avec lui les premiers essais de
+_mélodramma_ (opéra). En 1590, il se rencontre chez le grand-duc de
+Toscane, Ferdinand, avec Emilio de' Cavalieri. Ottavio Rinuccini vint
+alors chez lui; et tout ce qu'il y avait d'illustre à Florence dans les
+lettres et les arts lui rendit hommage. L'_Aminta_ fut représenté avec
+musique. Les décors et les machines étaient de Bernardo Buontalenti[37].
+E. de' Cavalieri et Laura Guïdiccioni avaient été les organisateurs du
+spectacle; et il est à remarquer qu'immédiatement après ils donnèrent à
+la cour la représentation du _Satiro_ et de la _Disperazione di Fileno_
+(1590), qui sont les premiers exemples connus d'opéra. Ces deux pièces
+étaient écrites très probablement en «style récitatif», comme on disait
+alors, et sûrement en musique expressive[38].--Enfin, en 1592, chez
+Cinzio Passeri, neveu de Clément VIII, qui présidait une Académie à
+Rome, Tasso rencontra Luca Marenzio, «le plus doux cygne» de la musique
+italienne, qui, comme Venosa, traduisit en musique beaucoup de ses
+oeuvres.--Il est permis de croire que les inventeurs de l'opéra ont subi
+l'ascendant du génie de Tasso, et mis à profit ses idées sur les
+rapports de la poésie et de la musique, et sur leur union dans le drame.
+
+De fait, Rinuccini, le premier poète qui ait adapté résolument le drame
+pastoral au théâtre de musique, le premier qui ait écrit de véritables
+_libretti_ d'opéras, est un disciple de Tasso[39].
+
+L'opéra s'empare aussitôt des sujets et des personnages de Tasso. Le
+génial Monteverde compose la musique pour les intermèdes de l'_Aminta_,
+joué à Parme en 1628; il écrit le _Combat de Tancrède et de Clorinde_
+(1624) et la scène d'_Armide et Renaud_ (1627), préludant ainsi aux
+immortelles _Armide_ de Lully et de Gluck:[40]--Armide, le type le plus
+parfait de l'héroïne d'opéra, voluptueuse et violente, caressante,
+furieuse, contradictoire, dévorée par la passion...
+
+ _Qual raggio in onda, le scintilla un riso_
+ _Negli umidi occhi tremulo e lascivo...[41]._
+
+Inoubliable figure, qui, sous des noms divers, règne sur l'opéra
+jusqu'aux Ysolde de notre temps.
+
+La personnalité de Tasso, si profondément moderne, a rayonné sur tous
+les arts. La forme de son imagination s'est souvent imposée à la
+peinture et aux arts plastiques, comme à la poésie. Mais rien ne porte
+plus directement sa marque que l'opéra pastoral, réalisé à Florence,
+sous ses yeux, en quelque sorte sous son patronage, et que son disciple,
+Rinuccini, devait faire triompher.
+
+ * * * * *
+
+Nous voici arrivés en 1590, date des représentations florentines de
+l'_Aminta_, et des premiers essais «mélodramatiques» de Cavalieri. A ce
+moment précis, l'opéra pastoral se détache de la pastorale avec musique;
+et il est difficile de dire si l'_Aminta_ est déjà un opéra, ou si le
+_Satiro_ de Cavalieri est encore une pastorale. C'est le terme de
+l'évolution dramatique, que nous voulions esquisser ici. Aussitôt après,
+commencent les travaux fameux de Peri et de Caccini, qui inaugurent
+d'une façon éclatante l'histoire de l'opéra,--histoire que nous avons
+tâché de raconter ailleurs.
+
+Jetons un regard en arrière sur le chemin parcouru depuis deux siècles.
+Nous voyons maintenant que l'opéra est issu de la pastorale du XVIe
+siècle, qui est elle-même l'aboutissement, ou la décadence, de la
+comédie à l'antique, et de la _Sacra Rappresentazione_ du XVe siècle
+(celle-ci plus ancienne que celle-là, et détrônée par elle). Entre ces
+genres, nulle interruption brusque. Le passage de l'un à l'autre a été
+insensible. L'_Orfeo_ de Politien sert de transition entre la _Sacra
+Rappresentazione_ et la _Commedia_ à l'antique, comme l'_Aminta_ de
+Tasse entre la pastorale et l'opéra.
+
+Et cette histoire de quatre formes musico-poétiques, successives et
+rivales, n'est pas seulement une histoire artistique: elle est liée à
+l'histoire politique et morale. Ce sont des causes politiques et
+morales, autant et plus que des causes artistiques, qui ont amené, de
+degré en degré, le passage de la _Sacra Rappresentazione_ à la comédie
+antique, de celle-ci à la pastorale, et de la pastorale à l'opéra.
+Évolution continue, où l'on suit, pas à pas, à travers deux siècles de
+théâtre, je ne dirai pas le développement, mais les transformations, et,
+pour parler franc, l'affaiblissement de l'âme italienne, la faillite de
+la Renaissance. Ce progrès artistique fut aussi--osons l'avouer--une
+décadence morale. Et il était naturel qu'il en fût ainsi, puisqu'en
+cette succession de formes théâtrales se reflète toute la vie de la
+Renaissance, de sa jeunesse à son déclin, croissant toujours en
+virtuosité artistique, à mesure qu'elle déclinait en valeur morale.
+
+Ce qu'il y avait encore, dans l'Italie, de fraîcheur et de force, on l'a
+vu, par la suite, aux richesses qu'elle trouva moyen de répandre, avec
+un faste de prodigue, dans la forme d'art hybride où elle se trouvait
+réduite: l'opéra, par lequel elle conquit le monde qui l'avait conquise.
+
+
+
+
+
+LE PREMIER OPÉRA JOUÉ A PARIS:
+
+«L'ORFEO» DE LUIGI ROSSI
+
+
+
+
+I
+
+MAZARIN ET LA MUSIQUE
+
+
+Mazarin était musicien, connaisseur en musique; et, de bonne heure, il
+fut mêlé au mouvement «mélodramatique» de Rome et de Florence. Tout
+enfant, il avait été élevé chez les pères de l'Oratoire de
+Saint-Philippe de Néri; il passa ses premières années dans ce berceau du
+drame musical religieux, puis, à partir de sept ans, chez les Jésuites
+du Collège Romain. Quand ses maîtres, pour célébrer la canonisation de
+saint Ignace, donnèrent une grande représentation, à laquelle tout Rome
+assista, on raconte qu'ils confièrent le rôle principal, celui du saint,
+à Mazarin, déjà sorti du Collège[42], et qu'il le joua avec un succès
+retentissant[43]. Il aurait donc pris part à la fameuse _Apothéose de
+Saint Ignace de Loyola et de Saint François-Xavier_ par
+Johann-Hieronymus von Kapsberger, en 1622, qui fut une sorte de triomphe
+de Jules César jésuite, avec des défilés de nations, d'animaux et
+d'objets exotiques[44].
+
+Il s'était lié, au collège, avec les Colonna[45], et, depuis 1626, il
+fut en relations intimes avec les Barberini. Il était surtout ami du
+cardinal Antonio[46]. Ainsi, il était bien placé pour suivre les
+premiers essais du théâtre d'opéra, que ces deux illustres familles
+patronnaient à Rome, sous le pontificat d'Urbain VIII (1623-1644). Dans
+un des plus violents pamphlets écrits contre Mazarin pendant la Fronde,
+la _Lettre d'un Religieux au prince de Condé_[47], on va jusqu'à
+prétendre que c'est «par l'entremise d'une comédienne chanteuse, une
+infâme qu'il avait débauchée à Rome, qu'il s'était insinué dans les
+bonnes grâces du cardinal Antonio». Ce n'est là qu'un bruit
+diffamatoire, mais qui montre que, comme tant d'autres prélats de
+l'époque, il fréquentait assidûment l'opéra et les cantatrices.
+
+Il était à l'ambassade de France, à Rome[48], quand on y joua, en 1630,
+un drame musical dédié au cardinal de Richelieu: _Il favorite del
+principe_, dont le librettiste était Ottaviano Castelli. Naturalisé
+Français par lettres patentes d'avril 1639, il passa en France.
+Richelieu mourut le 3 décembre 1642, et Louis XIII le 14 mai 1643. Dès
+le 28 novembre 1643, Teodoro Ameyden note dans ses _Avis de Rome_
+«l'ordre du cardinal Mazarin de faire venir en France des musiciens de
+Rome, et en particulier de la chapelle papale, pour une comédie ou un
+drame musical».--Et, en février suivant, «ordre du cardinal à
+l'ambassadeur de France à Rome d'envoyer à Paris la Leonora, cantatrice,
+à qui l'on donnera mille pistoles (_doppie_) pour le voyage, et autant
+de pension annuelle».
+
+Il s'agissait de la fameuse Leonora Baroni, cette «merveille du monde»,
+célébrée par Maugars, qui, l'entendant chanter, «en oubliait sa
+condition mortelle, et croyait être déjà parmi les anges, jouissant des
+contentements des bienheureux»[49];--cette même Leonora, qui fut aimée
+et chantée par Milton[50],--aimée et chantée par le pape Clément IX, qui
+l'appelait une sirène, «_dolce sirena_», et célébrait «ses yeux
+ardents»[51];--aimée et chantée par tous les poètes italiens d'alors,
+qui publièrent un volume à sa gloire[52].
+
+Il semble bien que Mazarin n'ait pas été non plus insensible à son
+pouvoir de séduction,--sinon à sa beauté, que conteste Maugars. C'est à
+elle que fait sans doute allusion la perfidie du _Religieux_ de
+Saint-Roch. Mazarin y donna prise par la hâte avec laquelle il fit
+venir Leonora à Paris, et l'établit chez un de ses familiers, dans un
+hôtel attenant au sien, où elle était servie par des officiers de la
+maison du cardinal[53]. Elle se faisait d'ailleurs escorter par son
+mari, Giulio Cesare Castellani, et se conduisait en personne prudente et
+réservée. Elle avait alors trente-trois ans, étant née en décembre 1611,
+à Mantoue. Elle n'était pas cantatrice de théâtre, mais _virtuosa di
+musica da camera_. Sa façon de chanter ne fut pas sans étonner, et même
+sans un peu choquer, d'abord. «On commença par dire que sa voix était
+mieux faite pour le théâtre ou pour l'église que pour les salons, et que
+sa manière italienne était dure pour l'oreille.» Mais ces critiques
+tombèrent soudain, quand la reine eut dit qu'on ne pouvait chanter
+mieux. L'abbé Scaglia écrit: «Je ne pourrais autrement exprimer les
+caresses que lui a faites la reine qu'en vous disant qu'elles ont été
+proportionnées à l'estime qu'elle fait des personnes qui ont
+l'approbation du Cardinal». Elle lui accorda l'entrée à toute heure dans
+son appartement, la combla d'argent et de bijoux, «dix mille livres pour
+s'habiller à la française, un collier de perles, des pendants
+d'oreilles, plusieurs milliers d'écus de joyaux, un brevet de pension de
+mille écus». Mme de Motteville dit qu'elle suivit la cour, en 1644,
+chez la duchesse d'Aiguillon, à Rueil, où la reine était allée se
+réfugier contre les chaleurs de l'été. Elle y chantait souvent et
+improvisait des airs sur des poésies de Voiture.--Elle ne resta qu'un an
+en France. Elle repartit de Paris le 10 avril 1645[54].
+
+D'autres musiciens italiens étaient arrivés en même temps qu'elle, ou
+ne tardèrent pas à la suivre à la cour de France[55].--En novembre 1644,
+voici venir l'étonnant Atto Melani, chanteur sopraniste, compositeur,
+imprésario, et agent secret[56]. Le dilettantisme musical de Mazarin ne
+le distrayait point de la politique: il savait à merveille faire servir
+la musique et les musiciens à son gouvernement. Le Journal d'Ameyden
+note, en février 1644, à propos de l'arrivée de Leonora, l'intention
+évidente du cardinal de tenir les Français occupés avec les
+divertissements, _tenendoli occupati con allegria con che si guadagna
+gli animi di quella natione e della medesima Regina_ («avec le plaisir,
+par lequel on gagne les esprits de cette nation, et de la reine même».)
+
+Et c'est ici le cas de rappeler les sévères accusations du vieux
+musicien Kuhnau contre la musique, dans son roman du _Charlatan
+musical_[57]: «La musique détourne des études sérieuses. Ce n'est pas
+sans motif que les politiques la favorisent: ils le font par raison
+d'État. C'est une diversion aux pensées du peuple; elle l'empêche de
+regarder dans les cartes des gouvernants. L'Italie est un exemple: ses
+princes et ses ministres l'ont laissé infecter par les musiciens, afin
+de n'être point troublés dans leurs affaires.»
+
+On croirait que certaines de ces phrases ont été écrites à l'occasion de
+Mazarin. Le ministre, dont la devise était: «_Qui a le coeur, a tout_»,
+savait trop le pouvoir des spectacles et de la musique pour n'en pas
+user comme d'un moyen d'action; et si le tempérament national était trop
+peu musical en France pour que cette politique eût son effet sur les
+bourgeois français, sur les Parlementaires[58], en revanche elle réussit
+pleinement à la cour, et surtout auprès de la reine, à qui elle était
+destinée. Leonora Baroni l'avait charmée par son chant. Atto Melani fut
+bientôt tout-puissant. Elle ne pouvait se passer de lui. De deux soirs
+l'un, il fallait qu'il chantât chez elle; et elle était si passionnée de
+musique que, pendant quatre heures de suite, on ne devait penser à rien
+autre. Elle aimait surtout les airs mélancoliques; et toute la cour,
+naturellement, partagea son goût[59].
+
+Aussitôt installé et sûr de la faveur royale, Atto Melani, souple
+instrument de Mazarin, fit les premiers essais de représentation
+musicale. Une lettre du 10 mars 1645, qu'il écrivit au prince Mattias de
+Médicis, fait allusion à un spectacle de ce genre, dont il ne donne pas
+le titre, et qui fut repris après Pâques[60]. Il est probable qu'il
+s'agit là déjà de _la Finta Pazza_[61] (_la feinte Folle_), dont on
+place d'ordinaire la première représentation quelques mois plus tard, le
+14 décembre 1645. Je n'insiste pas sur cette oeuvre, qui n'était pas à
+proprement parler un opéra, mais une pièce avec musique et machines[62].
+Un passage du programme[63] donne cette indication: «Cette scène sera
+toute sans musique, mais si bien dite qu'elle fera presque oublier
+l'harmonie passée».--L'essai n'était pas concluant. Du reste, on ne
+hasarda la pièce que devant peu de personnes, «le Roi, la Reine, le
+Cardinal et le familier de la cour[64]»; et le succès ne fut pas grand.
+On connaît la relation de Mme de Motteville: «Nous n'étions que vingt
+ou trente personnes, et nous pensâmes mourir d'ennui et de froid»...--Là
+dessus, Atto Melani repartit pour l'Italie[65], et la cause de l'opéra
+italien sembla bien compromise.
+
+Il n'en fut rien pourtant. Mazarin s'entêta, fit un second essai, et ici
+entrent en ligne des personnages, dont notre histoire musicale n'a tenu
+jusqu'ici aucun compte, bien qu'ils aient eu une action décisive pour la
+fondation de l'opéra en France. Je veux parler de l'arrivée à Paris des
+princes Barberini.
+
+
+
+
+II
+
+LES BARBERINI EN FRANCE
+
+
+
+Ils étaient trois neveux du pape Urbain VIII. L'aîné: le cardinal
+Francesco, secrétaire d'État. Don Taddeo, prince de Palestrina, préfet
+de Rome, général de l'Église, marié en 1629 à dona Anna Colonna, fille
+du connétable. Et le cardinal Antonio, l'ami de Mazarin, plus tard
+grand-aumônier de France, évêque de Poitiers, archevêque de Reims, pour
+le moment protecteur de la couronne de France à Rome, c'est-à-dire
+chargé des intérêts français près du Saint-Siège.
+
+Ils avaient été tout-puissants à Rome, de 1623 à 1644; et j'ai dit
+ailleurs[66] quel rôle ils avaient joué dans l'histoire de l'opéra.
+Filippo Vitali, l'auteur de _l'Arelusa_ de 1620, était _virtuoso di
+camera_ du cardinal Francesco. Stefano Landi, les deux Mazzocchi, les
+deux Rossi, Marco Marazzoli, écrivaient pour eux. _La Diana schernita_
+de Cornachioli (1629) et les _Drames musicaux_ d'Ottavio Tronsarelli
+(1629) sont dédiés à don Taddeo. L'influence des Barberini sur la
+musique dramatique devint surtout prépondérante après la construction,
+dans leur palais de Rome, d'un théâtre qui pouvait contenir plus de 3000
+personnes. Le premier opéra qui y fut représenté, le _San Alessio_ de
+Stefano Landi, en février 1632[67], était dédié au cardinal Francesco.
+Vinrent ensuite, en 1635, _la Vila di S. Teodora_, poème de Mgr
+Ruspigliosi[68]; en 1637, _il Falcone_[69] et _Erminia sul Giordano_ de
+Michelangelo Rossi, dédiée à D. Anna Colonna Barberina; en 1639, _Chi
+sofre speri_, poème de Mgr Ruspigliosi, musique de Vergilio Mazzocchi et
+de Marco Marazzoli, représentation fameuse où assistait Milton; enfin,
+la même année, un des chefs-d'oeuvre de la tragédie lyrique italienne:
+_Galatea_, paroles et musique du célèbre Loreto Vittori, dédiée au
+cardinal Antonio[70].--Tous ces spectacles avaient eu un retentissement
+considérable en dehors de l'Italie; le bibliothécaire et confident de
+Mazarin, Gabriel Naudé, ne cache pas que ce fut à leur imitation que le
+cardinal voulut donner en France des représentations musicales[71].
+
+Les événements favorisèrent singulièrement ce projet. Le pape Barberini
+mourut en 1644. L'étourderie politique de ses neveux porta au trône
+pontifical l'ennemi de la France et leur propre ennemi, le cardinal
+Panfili (Innocent X). Les persécutions commencèrent bientôt contre tout
+ce qui avait eu part au gouvernement précédent.
+
+Innocent X, voulut faire rendre compte aux Barberini de leurs exactions
+financières. Les Barberini, déjà occupés depuis 1640 par leurs démêlés
+avec les princes italiens, et en guerre avec le duc de Parme, durent
+fermer leur théâtre[72]. Les musiciens et les acteurs romains
+émigrèrent[73]. Les princes Barberini eux-mêmes quittèrent Rome, où leur
+biens et leur vie étaient menacés. Le cardinal Antonio, pour échapper au
+procès de concussion qu'on instruisait contre lui, se sauva par mer des
+États Pontificaux, et arriva en France, en octobre 1645[74]. Le cardinal
+Francesco et don Taddeo suivirent son exemple: après quatre jours de
+tempêtes, qui firent errer leur navire tout autour de la Sardaigne et de
+la Corse, ils abordèrent à Cannes, en janvier 1646, dans le plus
+complet dénuement. Mazarin, qui s'était brouillé de façon éclatante avec
+eux après l'élection d'Innocent X, ne leur garda pas rancune; il se
+donna le luxe de prendre la défense des proscrits et de les protéger
+magnifiquement[75]. Il alla au devant du cardinal Francesco, le reçut
+affectueusement, et l'installa dans son palais. A son tour, arriva à
+Paris, le 3 octobre 1646, la princesse de Palestrina, dona Anna Colonna,
+femme de don Taddeo; et la reine l'accueillit avec amitié[76]. Ainsi
+toute cette puissante maison Barberini était fixée à Paris, à la fin de
+1646, et dans des rapports si intimes avec la cour qu'en novembre 1647
+Mazarin pensait marier une de ses «Mazarinettes» à un Barberini.
+
+Or ce fut précisément cette année que l'opéra italien fit ses débuts
+retentissants à Paris, sous les yeux des Barberini. Nul doute qu'ils n'y
+aient pris part. Cette forme d'art était en partie leur oeuvre; leur
+orgueil était intéressé à son succès; et nous savons quelle surveillance
+minutieuse les cardinaux Francesco et Antonio exerçaient sur leurs
+représentations de Rome[77]. Les chanteurs et les machinistes italiens
+de Paris étaient leurs familiers; et si d'autres princes, avant eux,
+avaient essayé le drame musical à Florence et à Rome, la «Comédie des
+machines», qui allait devenir l'Opéra français, était proprement
+Barberini[78].
+
+Nous reconnaissons leur marque dans le spectacle donné, le 2 mars 1647,
+au Palais-Royal: _l'Orfeo_; et nous en avons la preuve. Des deux
+auteurs de _l'Orfeo_, l'un, le poète, l'abbé Francesco Buti, de Rome,
+docteur en droit, protonotaire apostolique, était venu avec le cardinal
+Antonio en 1645[79]; l'autre, le musicien, Luigi Rossi, était en 1646
+«_musico dell' Em. card. Ant. Barberino[80]_»; il n'est donc pas douteux
+qu'il l'ait accompagné dans son exil en France[81].
+
+Dès lors, tout s'explique. Après l'arrivée des Barberini, de leurs
+poètes et de leurs musiciens, Mazarin s'adresse à Florence et à Rome[82]
+pour se faire envoyer de nouveaux comédiens; et, le 29 septembre 1646,
+il recommande à l'intendant de l'armée d'Italie de profiter du retour de
+la flotte pour les expédier en France. Atto Melani fut rappelé de
+Florence pour diriger la représentation. Il arriva en janvier 1647,
+«après trente-quatre jours de voyage»; et il écrivit à son maître, le
+prince Mattias, qu'on répétait «une très belle comédie intitulée
+_l'Orfeo_, paroles du signor Buti et musique du signor Luigi», et même,
+que «S. M. montrait tant de goût pour ce genre de pièces qu'on en
+faisait préparer encore une autre pour la jouer aussitôt après
+_l'Orfeo_»[83]. Une lettre de Gobert à Huygens, probablement de février
+1647, confirme cette nouvelle: «Il y a quatre hommes et huit castrats
+que M. le cardinal a fait venir. Ils concertent une comédie, que le
+sieur Louygy fait exprès pour représenter au carnaval»[84].
+
+
+
+
+III
+
+LUIGI ROSSI AVANT SON ARRIVÉE EN FRANCE
+
+
+Qui était ce Luigi Rossi, alors si célèbre, aujourd'hui si inconnu? On
+ne trouve pas son nom dans les dictionnaires de musique; ou les
+renseignements qu'ils donnent sur lui sont insignifiants et inexacts. Ni
+Mme de Motteville, ni Guy Joly, ni Goulas, ni Montglat, ni Lefèvre
+d'Ormesson n'en parlent dans leurs notes sur la représentation du
+Palais-Royal, qui les avait pourtant frappés. La _Gazette_ de Renaudot
+ne mentionne même pas son nom dans sa longue description officielle de
+l'_Orfeo_. Le père Menestrier suit cet exemple. Aussi ne sait-on bientôt
+plus à qui attribuer l'_Orfeo_. Ludovic Celler (L. Leclercq) et Clément
+disent: à Monteverde;--Fournel: à l'abbé Perrin;--Arteaga, Ivanovitch et
+d'autres: à Aurelio Aureli;--Francesco Caffi et Hugo Riemann, dans
+l'édition de 1887 de son dictionnaire: à Gius. Zarlino, du XVIe
+siècle, ou à un musicien qui avait pris son nom;--Humbert, dans la
+traduction française du même dictionnaire de Riemann, parue en 1899,
+l'attribue encore à Peri.
+
+Cependant le nom de Luigi avait été, dans la France du XVIIe siècle,
+représentatif de toute une époque de la musique italienne, et de la plus
+parfaite, celle que Sébastien de Brossard appelle dans son
+_Catalogue_[85] «le moyen aage» (c'est-à-dire l'âge moyen, qui va de
+1640 à 1680 ou 1690), et où il donne à Luigi le premier rang parmi les
+Italiens. Lecerf de la Viéville de Fresneuse parle souvent de lui dans
+sa _Comparaison de la musique italienne et de la musique française_[86]
+et résume la grande musique italienne en son nom, celui de Carissimi, et
+celui de Lully. Bacilly, qui fut un de ceux, d'après Lecerf, qui firent
+le plus pour perfectionner le chant français, n'a que deux noms à la
+bouche: Antoine Boësset et «l'illustre Luigi»[87]. Mais la source de
+leurs renseignements à tous semble Saint-Evremond, qui eut toujours une
+prédilection pour Luigi,--sans doute parce que Luigi lui rappelait ses
+années de jeunesse à la cour de France, avant l'exil;--il l'appelle sans
+hésiter «le premier homme de l'univers en son art[88]». Il est visible
+que c'est à Saint-Evremond que Lecerf emprunte, en particulier, tout ce
+qu'il dit des rapports de Luigi avec les musiciens français[89].
+
+Luigi Rossi était né à Naples vers la fin du XVIe siècle. Il était
+frère de Carlo Rossi, négociant et banquier très riche et de goûts
+distingués, jouant à Rome le rôle de protecteur des artistes, comme, un
+siècle plus tôt, le grand banquier Chigi, patron de Raphaël. Carlo Rossi
+se mêlait lui-même de littérature et de musique, et il passait à Rome
+pour le meilleur joueur de harpe après son frère Luigi. Tous deux se
+firent naturaliser citoyens romains.
+
+Il y avait à Rome, au temps des Barberini, une petite colonie
+napolitaine dont l'âme était Salvator Rosa. Carlo Rossi fut son ami le
+plus intime jusqu'à sa mort, après laquelle il lui éleva un monument.
+Luigi fréquentait aussi la maison de la via del Babbuino, où il put
+rencontrer les plus illustres artistes d'Italie: Carissimi, Ferrari,
+Cesti, peut-être Cavalli, comme lui familiers du logis[90]. Salvator
+était musicien[91]; il composait, et surtout collaborait avec ses amis
+musiciens. Burney prétend avoir vu de lui un livre d'airs et de cantates
+poétiques, que Rossi, Carissimi et d'autres avaient mises en musique.
+Peut-être trouve-t-on un reflet des pensées de ce cénacle musical dans
+les _Satires_ de Salvator. Il y attaque avec violence la corruption des
+artistes, les moeurs infâmes des chanteurs, l'engouement du monde romain
+pour cette _canaglia_, et surtout l'abaissement de l'art religieux, le
+chant mondain à l'église, «le miserere qui devient une chaconne, ce
+style de farce et de comédie, avec des gigues et des
+sarabandes[92]...»--Carissimi réagissait alors contre ce style, au
+Collège germanique, où il était installé depuis 1630 environ. Quant à
+Luigi, bien qu'il eût écrit en 1640 (d'après lady Morgan), un _opéra
+spirituale: Giuseppe figlio di Giacobbe_[93], dont le titre fait songer
+aux _Histoires Sacrées_ de Carissimi, et diverses cantates
+religieuses,--une entre autres sur le _Stabat Mater_,--il se
+spécialisait dans la musique mondaine. Ses _canzonette_, dont Pietro
+della Valle loue la nouveauté de style, dans une lettre du 15 janvier
+1640, l'avaient rendu populaire. Il les interprétait sans doute
+lui-même: car Atto Melani fait l'éloge de sa virtuosité, en 1644, et il
+associe son nom à celui d'un chanteur italien qui sera précisément un
+des principaux acteurs d'_Orfeo_: Marc Antonio Pasqualini[94]. Mais la
+gloire de Luigi est surtout attachée à un genre musical, qui eut une
+fortune immense, et qu'il contribua à fonder: la _Cantate_.
+
+L'histoire des origines de la Cantate n'a pas encore été écrite[95]; et
+pourtant, c'est un chapitre capital de l'histoire de la musique au
+XVIIe siècle. La Cantate, la _scena di caméra_, était née du besoin
+qu'avaient tous les musiciens italiens d'alors de dramatiser jusqu'aux
+formes de la musique de concert. Elle était par essence la musique
+dramatique de chambre. Elle était donc sortie tout naturellement des
+Madrigaux de la fin du XVIe siècle, qui avaient souvent le caractère
+de monologues dramatiques, ou de scènes dialoguées. La cantate s'était
+peu à peu séparée du madrigal par l'introduction, dans ces pièces
+vocales à plusieurs parties, de chants soli, depuis les premiers essais
+des Florentins, créateurs de l'opéra. La vogue de l'opéra devait avoir
+sa répercussion sur elle, en l'amenant à développer de plus en plus le
+chant solo aux dépens du chant polyphonique, jusqu'à finir par éliminer
+presque entièrement celui-ci. Mais elle n'allait pas tarder à se venger,
+en réagissant à son tour sur l'opéra.
+
+Burney prétend que le premier qui employa le mot _Cantata_ fut Benedetto
+Ferrari, de Reggio, dans ses _Musiche varie a voce sola_, lib. II
+(1637), où il y a en effet une _Cantata spirituale_. Mais ce nom
+existait avant. On le trouve par exemple dans un volume d'airs de
+Francesco Manelli, de Tivoli, intitulé: _Musiche varie a una due e tre
+voci, cioè Cantate, Arie, Canzonette et Ciaccone_, etc. (1636)[96].
+Manelli est le musicien romain qui vint à Venise avec Benedetto Ferrari,
+et y apporta l'opéra[97].--Manelli et Ferrari: ces deux noms sont
+caractéristiques. Les fondateurs romains de l'opéra à Venise ont donc
+été, à ce qu'il semble, des premiers fondateurs de la cantate,
+c'est-à-dire de l'opéra en chambre[98].
+
+Le patriarche de l'opéra, Monteverde, avait été là encore un précurseur.
+S'il n'employa pas, je crois, le terme de Cantate, il écrivit du moins
+de vraies cantates, des scènes de musique dramatique pour concert, comme
+son célèbre _Combat de Tancrède et de Clorinde_, publié dans les
+_Madrigali guerrieri ed amorosi_ de 1638[99], mais chanté dès 1624, dans
+le palais de Girolamo Mozzenigo, à Venise, «en présence de toute la
+noblesse, qui en fut si émue, dit Monteverde lui-même, qu'elle en versa
+des pleurs». Ce ne fut pas le seul essai tenté par Monteverde dans ce
+genre, où son génie subtil, raffiné, aristocratique, devait se plaire,
+peut-être davantage qu'au genre plus large et moins nuancé du théâtre.
+Il est à remarquer, en effet, que, tandis qu'il ne publia pas son opéra
+d'_Arianna_, il publia séparément le _lamento d'Arianna_, avec «_due
+lettere amorose in genere rappresentativo_» (1623, Venise). On peut se
+demander s'il n'avait pas plus de plaisir à entendre certaines de ses
+scènes dramatiques au concert qu'au théâtre.
+
+Avec Monteverde, nous trouvons, parmi les créateurs de la scène
+dramatique de chambre, certains des maîtres les plus célèbres de
+l'opéra romain: comme les deux frères Mazzocchi, Vergilio et surtout
+Domenico Mazzocchi, qui mit en musique des scènes de Tasso et de
+Virgile[100]. D'une façon générale, il semble que la Cantate ait été la
+création propre des maîtres de l'opéra romain et vénitien, à l'exception
+peut-être de Cavalli, trop homme de théâtre, d'un style trop large et
+d'un génie trop populaire pour être très attiré par ce genre de concert,
+qui se développa considérablement après 1640, et qu'illustrent les noms
+de Carissimi[101] et de Luigi Rossi.
+
+Rien de plus naturel que les musiciens de l'opéra aient cherché à
+transporter au concert leur nouveau style dramatique. Mais rien de plus
+dangereux pour leur art. Qu'étaient ces concerts? Des réunions
+aristocratiques, des salons, c'est-à-dire les endroits du monde les
+moins faits pour l'expression libre et vraie des passions. Si frivole
+que soit le public de théâtre, si préoccupé qu'il soit de parader, de
+lorgner, de flirter et de bavarder, la mise en scène et l'action
+représentée maintiennent dans l'opéra un certain souci de vérité et de
+vie dramatique. Mais des oeuvres écrites pour des soirées mondaines, pour
+des chanteurs à la mode, des fragments détachés de scènes musicales,
+exécutées au milieu des conversations et des petites intrigues de
+salons, sont fatalement condamnées à perdre tout sérieux de sentiment et
+à refléter l'aimable banalité, qui se dégage de la société des gens
+d'esprit. Bien pis: il y a un lyrisme fade qui fleurit là, une sorte
+d'idéalisme correct et distingué, sans accent, sans vérité, ayant même
+peur au fond de la vérité, et qui n'a pas plus de rapports avec
+l'idéalisme vrai que la dévotion avec la piété intime. Cet idéalisme
+galant et bien élevé fera le fond de l'inspiration des poètes et des
+musiciens de la Cantate. Les personnalités s'effacent; on s'habitue à se
+contenter d'une vérité d'à peu près, d'une convention musico-dramatique,
+aussi fausse que celle des déclamations poétiques de salon, les plus
+fausses de toutes: car elles sont le plus déplacées (si elles étaient
+vraies dans un tel milieu, elles seraient un manque de goût). En
+revanche, ce public de salon est très apte à juger de la beauté de la
+forme, de l'élégance d'expression, du bon goût, d'une certaine
+perfection modérée.
+
+Aussi, la plupart des Cantates, qui se vident, de plus en plus, de tout
+contenu expressif, atteignent rapidement à une grande beauté plastique.
+Le musicien pouvait d'autant plus facilement la réaliser dans cette
+forme d'art, qu'il n'y était pas gêné, comme dans l'opéra, par la
+tyrannie de la situation dramatique, et qu'il lui était loisible
+d'équilibrer à son gré sa composition. La Cantate s'organisa donc très
+vite, d'une façon classique.
+
+D'abord, cette beauté et cet équilibre ne sont pas incompatibles avec la
+liberté et la vérité dramatique. Ainsi, dans la belle Cantate _Gelosia_
+de Luigi Rossi, qui est de 1646[102]. Ici, l'on est encore tout près du
+modèle: l'opéra; et la Cantate n'a pas établi sa réputation, elle est
+timide, elle s'essaie encore. Mais déjà, on peut prévoir que la
+régularité de construction, à laquelle elle vise, fera bientôt tort au
+sentiment[103]. Certes, un Luigi Rossi, un Carissimi ont été de grands
+constructeurs; ils ont bâti de beaux types d'airs, de suites d'airs et
+de récitatifs, de scènes chantées. Ils ont créé un style clair, simple,
+logique, d'une élégance incomparable. Mais ce sont trop souvent de
+belles phrases toutes faites; et l'école de bien dire est trop souvent
+une école de ne rien dire, de dire des riens. Il vaudrait mieux
+apprendre à dire vrai, à dire ce qu'on sent, exactement. Qu'est-ce qu'un
+style préexistant à une pensée? C'est une prison. Tant pis pour ceux qui
+s'y trouvent à l'aise! Cela prouve qu'ils ne sont plus faits pour
+respirer l'air de la liberté.
+
+La victoire de la Cantate, genre faux, où la forme compte plus que le
+fond,--victoire de la scène chantée, indépendamment de tout drame, de
+toute action, et bientôt de tout sens,--victoire d'un style de salon,--a
+compromis définitivement l'avenir de l'opéra italien, dans le même
+moment où sa suprématie s'étendait, sur l'Europe. Et naturellement, s'il
+en a été ainsi, ce fut parce qu'il n'y avait plus en Italie de
+personnalité assez robuste et assez primesautière pour se débarrasser
+d'un tel joug,--parce que les artistes italiens étaient devenus trop
+«civilisés», trop domestiqués. Tout se tient. Et ce qu'il importe de
+marquer ici, c'est que les maîtres de la forme musicale, au milieu du
+XVIIe siècle, les Carissimi et les Luigi Rossi, ont été les premiers
+artisans de la décadence italienne, comme tous ceux qui substituent à un
+idéal de vérité un idéal de beauté pure, indifférente à la vie. Comment
+le type dramatico-musical de Rossi et de Carissimi fut porté dans
+l'opéra, et répandu à travers l'Europe, par Cesti et les Bononcini,
+c'est ce que je tâcherai de montrer quelque jour.
+
+Luigi Rossi, Carissimi, Cesti: de ces trois noms date l'orientation
+nouvelle de l'art. «Les trois plus éclatantes gloires de la musique»,
+les appellera Giac. Ant. Perti, en 1688»[104],--sacrifiant ainsi aux
+trois grands maîtres de la cantate et de l'opéra de concert les
+Monteverde et les Cavalli, les génies libres, les génies de plein-air.
+
+Tel était, avant son arrivée en France, le rôle artistique de ce Luigi,
+qui allait être chez nous le fondateur de l'opéra.
+
+On ne connaît guère de lui qu'un opéra avant l'_Orfeo_: _Il Palazzo
+incantato, overo la Guerriere amante_, joué à Rome en 1642[105]. Le
+poème en était extrait de l'_Orlando furioso_. Il n'y avait pas moins
+d'une cinquantaine de scènes et de vingt-trois personnages; mais on
+avait recours aux expédients: chaque acteur tenait deux rôles. On
+reconnaît là déjà le type des opéras vénitiens, qui devaient, pour
+satisfaire la curiosité d'un public superficiel, offrir beaucoup de
+soli, beaucoup d'airs de concert, et des épisodes variés. L'_Orfeo_
+appartiendra aussi à ce genre d'oeuvres émiettées en une multitude de
+scènes, sans unité, sans logique, faites bien plus pour le plaisir des
+yeux et de l'oreille que de l'esprit. L'auteur du poème du _Palazzo
+incantato_ était Mgr Ruspigliosi. Si l'on se rappelle qu'il était le
+librettiste aristocratique par excellence, l'ami des Barberini; si l'on
+remarque de plus que les deux rôles principaux de la pièce: Angelica et
+Atlante, étaient tenus par Loreto Vittori, le prince du chant romain,
+l'auteur de la _Galatea_ de 1639, on a là une nouvelle preuve de la
+vogue dont jouissait alors Luigi, auprès des Barberini et du monde
+romain qui gravitait autour d'eux. Il était le musicien à la mode.
+
+La petite société de la via del Babbuino subit le contrecoup de la
+révolution de palais qui fit tomber les Barberini. En 1647, Salvator
+Rosa dut s'enfuir de Rome, et passa à Florence, où l'appelait depuis
+quelque temps le prince Mattias de Médici, le patron d'Atto Melani. La
+même année, Luigi Rossi était à Paris avec les Barberini, et dirigeait
+les répétitions de son _Orfeo_, «qu'il avait écrit tout exprès pour
+représenter au carnaval»[106].
+
+
+
+
+IV
+
+LA REPRÉSENTATION D'ORFEO A PARIS
+
+ET L'OPPOSITION RELIGIEUSE ET POLITIQUE
+
+A L'OPÉRA
+
+Les principaux acteurs _d'Orfeo_ nous sont connus par une lettre d'Atto
+Melani. Atto lui-même jouait Orfeo; la Checca, l'ancienne protagoniste
+de _La Finta Pazza_, chantait Eurydice; Marc Antonio Pasqualini, le
+célèbre sopraniste romain, tenait le rôle d'Aristeo; une protégée du
+prince Mattias, munie d'une lettre de recommandations pour Mazarin, «la
+signora Rossina Martini», jouait Vénus; et «le castrat des seigneurs
+Bentivogli» faisait la nourrice d'Eurydice[107]. Nous ignorons le nom
+des autres. Il est probable qu'un des frères Melani en fit partie.
+
+La première représentation eut lieu au Palais-Royal, «sur la fin des
+jours gras», le samedi 2 mars 1647[108]. On redonna la pièce le dimanche
+gras 3 mars, le mardi gras 5 mars; puis les spectacles furent
+interrompus par les austérités du carême, et ne reprirent qu'après
+Pâques. La reine fit encore jouer _Orfeo_ le 29 avril, en l'honneur de
+l'ambassadrice de Danemark, le 6 mai et le 8 mai, pour la duchesse de
+Longueville, «qui depuis peu était revenue de Munster». Condé assista
+sans doute à la première, avant son départ pour l'armée de Catalogne. Le
+prince de Galles (le futur Charles II) était un des hôtes de la cour.
+
+Mme de Motteville donne sur la première représentation quelques détails
+intéressants:
+
+ Cette comédie, dit-elle, ne put être prête que les derniers jours
+ du carnaval; ce qui fut cause que le cardinal Mazarin et le duc
+ d'Orléans pressèrent la Reine pour qu'elle se jouât dans le carême;
+ mais elle, qui conservait une volonté pour tout ce qui regardait sa
+ conscience, n'y voulut pas consentir. Elle témoigna même quelque
+ dépit de ce que la comédie, qui se représenta le samedi pour la
+ première fois, ne put commencer que tard, parce qu'elle voulait
+ faire ses dévotions le dimanche gras et que, la veille des jours
+ qu'elle voulait communier, elle avait accoutumé de se retirer à
+ meilleure heure, pour se lever le lendemain plus matin. Elle ne
+ voulut pas tout à fait perdre ce plaisir, pour obliger celui qui le
+ donnait; mais ne voulant pas aussi manquer à ce qu'elle croyait
+ être de son devoir, elle quitta la comédie à moitié, et se retira
+ pour prier Dieu, pour se coucher et souper à l'heure qu'il
+ convenait, pour ne rien troubler de l'ordre de sa vie. Le cardinal
+ Mazarin en témoigna quelque déplaisir; et, quoique ce ne fût qu'une
+ bagatelle qui avait en soi un fondement assez sérieux et assez
+ grand pour obliger la Reine à faire plus qu'elle ne fit,
+ c'est-à-dire à ne la point voir du tout, elle fut néanmoins estimée
+ d'avoir agi contre les sentiments de son ministre; et, comme il
+ témoigna d'en être fâché, cette petite amertume fut une grande
+ douceur pour un grand nombre d'hommes. Les langues et les oreilles
+ inutiles en furent occupées quelques jours, et les plus graves en
+ sentirent des moments de joie qui leur furent délectables.
+
+J'ai peine à croire que la mauvaise humeur persistante de Mme de
+Motteville contre Mazarin n'ait pas altéré sa clairvoyance, et que la
+reine ait agi en cette occasion contre le sentiment, et même sans
+l'assentiment du cardinal. Cette pieuse attitude n'était pas seulement
+affaire de conscience, mais acte de prudence politique. Les spectacles
+italiens soulevaient des tempêtes dans le clergé de Paris. Depuis
+l'arrivée de Leonora et surtout de Melani, la Reine était devenue
+beaucoup plus passionnée de musique et de théâtre que Mazarin même n'eût
+voulu. Les représentations alternaient avec les concerts; et, en 1647,
+la Reine, qui jusque-là se cachait pour entendre la comédie, à cause de
+son deuil, y alla publiquement tous les soirs[109]. Les ennemis de
+Mazarin ne manquèrent pas de crier au scandale; ils poussèrent en avant
+un prêtre, le curé de Saint-Germain. Celui-ci se plaignit fort haut. La
+Reine inquiète consulta des évêques qui la rassurèrent. Le curé de
+Saint-Germain ne se tint pas pour battu. Il alla trouver sept docteurs
+en Sorbonne, et leur fit signer «que la comédie ne pouvait être
+fréquentée sans péché par les chrétiens, et que les princes devaient
+chasser les comédiens de leurs États[110]». La Reine riposta, en faisant
+répondre par dix ou douze autres docteurs en Sorbonne que la comédie
+était bonne et licite aux princes.
+
+«Monsieur le Cardinal» (et ce passage d'un ennemi acharné nous fait voir
+sa physionomie silencieuse et rusée)[111] «Monsieur le Cardinal, que
+cette affaire regardoit en quelque façon par le plaisir qu'il prenoit à
+la Comédie italienne principalement, jugea à propos de ne rien dire,
+sachant qu'il avoit assez de complaisants à la cour et de gens de
+passe-temps qui soutiendroient son intérêt en cette
+rencontre[112].»--Mais, ajoute Goulas, «il connut que la dévotion
+n'étoit pas pour luy et ne pouvoit digérer ce jeu continuel, cette
+attache aux saletés du théâtre et la pratique des plus méchants et
+débordés de la cour qu'il appeloit dans ses plaisirs et qu'il avoit
+continuellement chez lui».
+
+Ainsi, il se faisait à Paris, au moment de l'_Orfeo_, une levée de
+boucliers contre le théâtre italien, au nom d'un puritanisme plus ou
+moins hypocrite; et le cardinal observait, dans la querelle, la plus
+grande réserve. Au contraire, la Reine tenait tête aux dévots, et,
+malgré quelques accès de scrupules, ne renonçait à rien de ses plaisirs.
+Elle était fort imprudente dans ses relations avec les comédiennes et
+les comédiens italiens. Leonora ne la quittait point, et Melani se
+plaignait avec fatuité qu'elle ne pût se passer de lui. Elle l'emmenait
+avec elle en voyage, à Amiens; bien que son congé fût terminé et qu'on
+l'attendît à Florence, elle ne pouvait se décider à le laisser partir;
+elle écrivait à Mattias de Médicis des lettres gauches, pour qu'il lui
+permît de garder quelque temps encore le séduisant castrat[113]. Elle
+finit par s'attirer une verte leçon de son hôtesse, l'orgueilleuse
+princesse de Palestrina, dona Anna Colonna Barberina[114]. L'une des
+comédiennes italiennes qui chantèrent dans l'_Orfeo_, «ayant eu
+réputation de vendre sa beauté en Italie, ne laissa pas, dit Goulas,
+d'estre reçue chez la Reyne, et jusques dans le cabinet. L'on dit qu'un
+jour, comme la Reyne demanda à la femme du préfet Barberin si elle ne la
+voyoit pas souvent quand elle étoit à Rome et ne la faisoit pas venir
+chez elle, chantant si bien et ayant tant d'esprit, cette femme superbe,
+qui étoit fille du connétable Colonne, ne luy répondit rien d'abord, et,
+Sa Majesté la pressant, elle échappa et dit: «Si elle y fût venue, je
+l'aurois fait jeter par les fenestres», ce qui surprit fort la Reyne,
+et l'obligea de changer de propos, après avoir changé de couleur[115].»
+
+On voit que la Reine ne péchait point par pruderie,--du moins en ce qui
+concerne la musique[116]. La petite manifestation dévote du 2 mars 1647,
+à la première représentation d'_Orfeo_, ne pouvait donc déplaire à
+Mazarin, que les imprudences de la souveraine avaient mis plus d'une
+fois dans l'embarras.
+
+Le même désir d'apaiser l'opposition puritaine a certainement inspiré la
+fin de l'article de Renaudot, dans sa _Gazette_. Après avoir fait un
+grand éloge de la musique et du poème, le journaliste termine ainsi:
+
+ Mais ce qui rend cette pièce encore plus considérable et l'a fait
+ approuver par les plus rudes censeurs de la comédie, c'est que la
+ vertu l'emporte toujours au-dessus du vice, nonobstant les
+ traverses qui s'y opposent: Orphée et Eurydice n'ayant pas
+ seulement été constants en leurs chastes amours, malgré les efforts
+ de Vénus et de Bacchus, les deux plus puissants auteurs de
+ débauches, mais l'Amour même ayant résisté à sa mère pour ne pas
+ vouloir induire Eurydice à fausser la fidélité conjugale. Aussi ne
+ fallait-il pas attendre autre chose que des moralités honnêtes et
+ instructives au bien, d'une action honorée de la présence d'une si
+ sage et si pieuse reine qu'est la nôtre.
+
+Ces étranges protestations de vertu s'expliqueraient mal, s'il n'y avait
+eu un danger réel à conjurer. Il ne s'agissait point de vaines
+réclamations au nom de la morale, comme celles qu'aujourd'hui élèvent
+périodiquement quelques hommes isolés, qui crient dans le désert, et que
+personne n'écoute. Le puritanisme d'alors avait des sanctions
+redoutables; il soulevait l'Angleterre, et allait, un an plus tard,
+faire tomber la tête de Charles I, dont le fils assistait à la
+représentation d'_Orfeo_[117].
+
+Malgré toutes les précautions, on n'évita point les censures
+religieuses. «Les dévots en murmurèrent, dit Mme de Motteville; et ceux
+qui, par un esprit déréglé, blâment tout ce qui se fait, ne manquèrent
+pas à leur ordinaire d'empoisonner ces plaisirs, parce qu'ils ne
+respirent pas l'air sans chagrin et sans rage.»
+
+Mais il était difficile à la morale de se sentir outragée par l'_Orfeo_,
+et aux mécontents de découvrir des sujets de scandale dans une pièce où
+l'Amour même refuse de détourner Eurydice de ses devoirs conjugaux, et
+où Eurydice meurt par un excès de pudeur véritablement rare et digne
+d'une habituée du Salon Bleu: mordue à la jambe par un serpent, en
+l'absence d'Orphée, elle refuse[118] de laisser enlever le reptile par
+Aristée, «de peur, dit Renaudot, d'offenser son mari par la licence
+qu'elle donnerait à son rival de la toucher».
+
+Il fallut bien que l'hypocrisie désarmât; mais elle trouva sa revanche
+ailleurs.--On ne pouvait contester non plus la magnificence du spectacle
+et le succès de la pièce. Les Parlementaires invités[119], esprits
+chagrins et boudeurs, ennemis inconciliables de Mazarin, firent sans
+doute de leur mieux pour s'ennuyer; et ils y réussirent. Mais il leur
+fallut reconnaître en maugréant la victoire des Italiens; et tels de
+ceux qui affectaient de bâiller à la première représentation n'eurent
+pas le courage de résister à l'engouement général. Olivier Lefèvre
+d'Ormesson, qui dit, le 2 mars, que «la langue italienne, que l'on
+n'entendoit pas aisément, estoit ennuyeuse[120]», n'en revit pas moins
+la pièce, le 8 mai, et «la trouva plus belle que la première fois, tout
+estant bien mieux concerté.» Montglat enregistre avec maussaderie que
+«la comédie durait plus de six heures» et que «la grande longueur
+ennuyait sans qu'on l'osât témoigner; et tel n'entendait pas l'italien
+qui n'en bougeait, et l'admirait par complaisance». Mais il doit
+convenir que la pièce «était fort belle à voir pour une fois, tant les
+changements de décoration étaient surprenants[121]». Il insinue bien,
+dans sa mauvaise foi, que si «la Reine ne perdait pas une fois sa
+représentation, c'est qu'elle prenait soin de plaire au cardinal, et par
+la crainte qu'elle avait de le fâcher».--En réalité, la Reine, qui, dès
+le lendemain, revit la pièce de Rossi, et cette fois en entier, assista
+à toutes les représentations, «sans jamais s'en lasser». C'est Mme de
+Motteville qui nous le dit; et elle est peu suspecte d'amitié pour
+Mazarin[122]. Le petit Roi «y apporta tant d'attention qu'encor que S.
+M. l'eust desja veue deux fois, elle y voulut encore assister une
+troisième, n'ayant donné aucun tesmoignage de s'y ennuyer, bien qu'elle
+deust estre fatiguée du bal du jour précédent, auquel elle fit tant de
+merveilles»[123]. Le succès fut éclatant. Les machines émerveillaient
+les spectateurs, au point «qu'ils doutoyent s'ils ne changeoyent point
+eux-mesmes de place[124]»; et la musique les bouleversa. Surtout le
+choeur qui suit la mort d'Eurydice,--le _lamento_ des Nymphes et
+d'Apollon sur le malheur «de la pauvre deffunte»--arracha les larmes.
+«La force de cette musique vocale jointe à celle des instruments
+tiroyent l'âme par les oreilles de tous les auditeurs, et l'auroit fait
+bien davantage, sans que le Soleil descendu dans son char flambloyant,
+éclairé d'or, d'escarboucles et de brillants, excitât un doux murmure
+d'acclamations[125]».--Mme de Motteville cite deux des courtisans qui se
+distinguaient le plus par leur enthousiasme: «Le maréchal de Gramont,
+éloquent, spirituel, gascon, et hardi à trop louer, mettait cette
+comédie au-dessus des merveilles du monde: le duc de Mortemart, grand
+amateur de la musique et grand courtisan, paraissait enchanté au seul
+nom du moindre des acteurs; et tous ensemble, afin de plaire au
+ministre, faisaient de si fortes exagérations quand ils en parlaient,
+qu'elle devint enfin ennuyeuse aux personnes modérées dans les
+paroles.»--Quant à Naudé, il dit qu'à la fin de la représentation, «on
+n'entendait rien autre chose que les exclamations de ceux qui en
+louaient extraordinairement ce qui avait le plus fait d'impression sur
+leurs esprits[126]»; et il cite quelques vers latins «d'un ouvrage
+entier qu'un cordelier portugais, le R. P. Macedo, avait composé à la
+louange de cette comédie».
+
+On ne pouvait donc raisonnablement chicaner le succès de la pièce,--du
+moins pour le moment[127].--Mais l'opposition se rattrapa sur un autre
+terrain. Ne pouvant reprocher à l'_Orfeo_ d'être un spectacle manqué,
+elle lui reprocha d'être trop beau, et de coûter trop cher. Cette
+nouvelle forme d'hostilité n'était pas moins dangereuse que l'opposition
+religieuse. La misère était grande, et les impôts montaient: ils
+venaient d'atteindre, cette année-là, le chiffre le plus élevé où ils
+fussent jamais parvenus[128]. Les Parlements affectaient de se poser en
+défenseurs du peuple contre les expédients financiers de Mazarin et de
+ses Italiens. Ils ne pouvaient manquer de signaler à la nation affamée
+les dépenses excessives du cardinal pour les plaisirs de la cour et les
+spectacles italiens. Le reproche, ici, était fondé; mais ils
+l'exagérèrent, et grossirent formidablement le chiffre des sommes
+gaspillées pour l'_Orfeo_. Naudé proteste en vain qu'on ne dépensa que
+30 000 écus[129]. Les 30 000 écus deviennent 400 000 livres chez
+Montglat, et 500 000 écus chez Guy Joly.--«La comédie en musique, dit ce
+dernier, coûta plus de 500 000 écus, et fit faire beaucoup de réflexions
+à tout le monde, mais particulièrement à ceux des compagnies souveraines
+qu'on tourmentait, et qui voyaient bien, par cette dépense excessive et
+superflue, que les besoins de l'État n'étaient pas si pressants, qu'on
+ne les eût bien épargnés si l'on eût voulu[130].»--Et Goulas nous montre
+que les perfides doléances des Parlementaires atteignirent leur but:
+elles parvinrent à remuer le peuple: «La comédie de M. le cardinal causa
+tant de bruit et de vacarme parmi le peuple» qu'il ne songea plus à rien
+autre. «Car chacun s'acharna sur l'horrible dépense des machines et des
+musiciens italiens qui étaient venus de Rome et d'ailleurs à grands
+frais, parce qu'il les fallut payer pour partir, venir et s'entretenir
+en France[131].»
+
+Mazarin vit venir l'orage, et il s'en inquiéta. Une lettre de Melani,
+que nous avons citée plus haut, annonçait que la reine faisait préparer
+une autre comédie en musique, pour être donnée aussitôt après
+l'_Orfeo_[132]. Mazarin s'y opposa. «Il combattit, l'année suivante,
+dit Naudé, les sentimens de toute la cour, et empescha absolument que
+l'on ne fist une autre comédie, qui n'auroit esté de gueres moindre
+despense que celle d'_Orphée_[133].» Et Naudé ajoute même que, «si on
+l'eût voulu croire, l'on n'auroit jamais pensé à cette première, à
+laquelle ceux qui la pressèrent davantage s'estoient engagés
+insensiblement.»
+
+Rien n'y fit; et ces protestations,--dont quelques-unes, d'ailleurs,
+n'étaient pas très vraisemblables,--n'empêchèrent pas les calomnies
+d'aller leur train. Les dépenses d'_Orfeo_ restèrent, pendant les
+guerres civiles, le principal grief contre la prodigalité du cardinal:
+«Quand il a fallu trouver de quoy le proscrire, on luy a mis cette pièce
+en ligne de compte... On lui a donné sujet de dire après Ovide:
+
+ _O nimis exitio nata theatra mea!_[134]»
+
+L'impopularité de l'_Orfeo_ se manifesta bien aux persécutions qu'eut à
+subir Torelli, le machiniste, le véritable auteur de la pièce, aux yeux
+du gros public. Il fut poursuivi, emprisonné, ruiné pendant la Fronde;
+et sa vie fut menacée, comme celle des autres Italiens restés à Paris,
+qui avaient pris part aux représentations de 1645 et de 1647.
+
+C'est là ce qui explique que, malgré le grand succès du premier opéra
+italien à Paris, il ait fallu attendre tant d'années pour le voir
+définitivement installé en France[135].
+
+
+
+
+V
+
+L'ORFEO
+
+
+Deux relations principales du temps nous décrivent le poème d'_Orfeo_,
+oeuvre, comme on l'a vu, de l'abbé Francesco Buti de Rome: ce sont les
+récits de Renaudot, dans la _Gazette_ du 8 mars 1647, et du père
+Menestrier, dans son livre confus des _Représentations en musique
+anciennes et modernes_[136].
+
+Ces descriptions, si baroques qu'elles paraissent, sont assez exactes.
+Le poème d'_Orfeo_ est un salmigondis d'inventions étranges. Les
+personnages sont:
+
+ _Orfeo_. _Euridice_. _Endimione, père d'Eurydice_. _Aristeo, amant
+ d'Eurydice_. _Un Satyre_. _Une Nourrice_. _Vénus_. _Junon_.
+ _Proserpine_. _Jupiter_. _Mercure_. _Pluton_. _Apollon_. _L'Amour_.
+ _Caron_. _Momus_. _L'Hyménée_. _La Jalousie_. _Le Soupçon_. _Les
+ trois Grâces_. _Les trois Parques_. _Les Dryades_. _Les suivants de
+ l'Augure_. _La Cour céleste_.--Soit une trentaine de rôles.
+
+Le beau sujet antique est compliqué d'une foule d'incidents ridicules: A
+la veille de ses noces avec Orphée, Eurydice, accompagnée de son père,
+consulte sur l'avenir un augure qui l'effraie par des présages
+menaçants. Aristée, fils de Bacchus, est éperdument épris d'Eurydice, et
+supplie Vénus d'empêcher le mariage. Vénus, qui hait Orphée, fils du
+Soleil, son rival, ourdit des trames contre les deux amants. Elle prend
+la forme d'une vieille entremetteuse, et donne des conseils malhonnêtes
+à Eurydice, qui l'éconduit; puis, ne pouvant décider son propre fils,
+Amour, à changer les sentiments d'Eurydice, elle la fait mourir. Junon,
+par animosité contre Vénus, prend parti pour Orphée. Elle l'engage à
+descendre aux Enfers, et à chercher Eurydice. Afin de lui faciliter la
+tâche, elle éveille la jalousie de Proserpine, en lui faisant remarquer
+les attentions de Pluton pour la belle morte. Proserpine, empressée à se
+débarrasser d'une rivale, et tout l'Enfer, ému par les chants d'Orphée,
+renvoient sur terre les deux époux; mais ceux-ci enfreignent les lois
+infernales, et Eurydice revient parmi les morts. Aristée, désespéré par
+la fin tragique d'Eurydice, et poursuivi par l'ombre de sa victime, qui
+agite des serpents dans ses mains, devient fou et se tue. Vénus excite
+Bacchus à venger sur Orphée la mort de son fils. Bacchus et les
+Bacchantes déchirent le chanteur thrace. Apothéose. La constellation de
+la Lyre s'élève au firmament. Les choeurs chantent la grandeur de l'amour
+et de la fidélité conjugale; et Jupiter, dans un air récitatif à
+vocalises pompeuses, tire la morale de l'histoire en un madrigal à
+l'adresse de la Reine.
+
+Quelques bouffons égayent cette suite de catastrophes: c'est la
+Nourrice, gaillarde et intéressée; c'est un «Bouquin», (comme dit
+Renaudot), c'est-à-dire un Satyre; c'est Momus, qui médit des
+femmes[137]. Les scènes trop sérieuses sont farcies de clowneries. On
+est loin de la sobre tragédie de Rinuccini et de Striggio, de l'art
+concentré et noblement plastique des Florentins. C'est ici le goût
+vénitien ou napolitain qui domine: un théâtre de plèbe opulente et
+remuante, non d'aristocratie intellectuelle.
+
+Les relations de Renaudot et de Menestrier contiennent aussi, sur la
+mise en scène et le jeu des acteurs, quelques détails qui complètent la
+physionomie du spectacle.
+
+ * * * * *
+
+L'action commença par deux gros d'infanterie armée de pied en cap, qui
+représentaient deux armées[138]; elles se battirent, mais non jusques à
+ennuyer la compagnie par leur chamaillis et le cliquetis de leurs
+armes[139]. Une des armées assiégeoit une place, et l'autre la
+défendoit. Un pan de la muraille étant tombé donna l'entrée à l'armée
+françoise, lorsque la Victoire descendant du ciel parut en l'air et
+chanta des vers à l'honneur des armes du Roi et de la sage conduite de
+la Reine sa mère[140]. Nul ne pouvoit comprendre comment elle et son
+char triomphant pouvoient demeurer aussi longtemps suspendus[141].
+
+ * * * * *
+
+On nous décrit ensuite les décors et les changements à vue[142]. C'est
+d'abord «un bocage, dont l'étendue et la profondeur semblent surpasser
+plus de cent fois le théâtre». Puis, «la perspective s'ouvre et fait
+voir une table superbement servie pour les noces». «Vénus descend dans
+un nuage avec une troupe de petits Amours».--L'entrée des Enfers est
+représentée par «un Désert affreux, cavernes, rochers, avec un antre en
+forme d'allée, au bout desquels se découvroit un peu de jour».--Après
+qu'Eurydice a été rendue à Orphée, les monstres de l'Enfer exécutent un
+ballet grotesque, dont la musique n'a pas été conservée dans la
+partition[143], et qui fut un des plus grands succès de la
+représentation, «une des choses la plus divertissante», comme dit
+Renaudot. «C'étoient des Bucentaures, hiboux, tortues, escargos, et
+autres animaux estranges et monstres les plus hideux, qui dansoient au
+son des cornets à bouquin, avec des pas extravagans et une musique de
+mesme».--La danse était fréquemment mêlée au chant. Ici, «Orphée et
+Eurydice chantoient et dansoient[144].» Là, «le Satyre dansoit avec des
+pieds de bouc[145]». Plus loin, «les Dryades dansoient avec des
+castagnettes[146]». Ou encore, «les Bacchantes, ayant chacune des
+sonnettes aux pieds, un tambour de basque en une main, et une bouteille
+en l'autre[147]».
+
+A la fin du spectacle, la lyre d'Orphée, montant au ciel, se
+transformait en Lys de France, comme l'indique le discours de Mercure,
+qui termine l'_Orfeo_.
+
+Les artistes français avaient collaboré avec Torelli pour les décors et
+les costumes. Charles Errard, le futur directeur de l'Académie de France
+à Rome, en eut la haute direction; et ses projets furent exécutés par
+une équipe de jeunes peintres et de sculpteurs, entre lesquels de Sève
+l'aîné, et Coypel, qui fit là ses débuts[148].
+
+Quant à la musique d'_Orfeo_, si longtemps considérée comme perdue,
+après une disparition de deux siècles et demi, nous en avons trouvé une
+partition manuscrite ancienne à la Bibliothèque Chigi de Rome[149]. Deux
+copies en ont été faites, l'une pour le Conservatoire de Paris[150],
+l'autre pour le Conservatoire de Bruxelles[151]. Un manuscrit ancien de
+l'_Orfeo_ existait à Paris, à la Bibliothèque du Conservatoire, dans la
+collection Philidor[152]. Fétis l'y vit encore[153]. Mais depuis sa
+direction, toute trace en a disparu.
+
+La partition est écrite à la façon ordinaire des partitions italiennes,
+vers le milieu du XVIIe siècle. Les _Sinfonie_, qui ouvrent les
+actes, et les Ballets sont à quatre parties. Les airs sont accompagnés
+simplement par la basse chiffrée. Les instruments ne sont point marqués.
+La plupart des voix sont des soprani. C'était le goût du temps, et Luigi
+semble y avoir particulièrement sacrifié. Ses relations avec les plus
+célèbres virtuoses de Rome, Loreto Vittori, Marco Antonio Pasqualini,
+Atto Melani, ont influé sans doute sur son style. La plupart des airs,
+fort nombreux, qui ont été conservés de lui à la Bibliothèque Nationale
+de Paris, sont écrits pour soprano, avec accompagnement de violon. Il y
+a prédominance, dans le rythme, des mesures à trois temps, de ces mètres
+dansants, qui sont une des caractéristiques de l'Opéra français,
+visiblement apparenté à la Comédie-Ballet[154]. Pourtant l'abus en est
+moins sensible que dans telle autre pièce de l'époque, comme le _Serse_
+de Cavalli; Luigi avait fait effort pour varier ses mouvements et ses
+nuances. C'était même cette diversité qui avait frappé le plus les
+auditeurs d'_Orfeo_. Renaudot le dit naïvement: «L'artifice en était si
+admirable et si peu imitable[155] que le ton se trouvoit toujours
+accordant avec son sujet, soit qu'il fût plaintif ou joyeux, ou qu'il
+exprimât quelque autre passion: de sorte que ce n'a pas esté la moindre
+merveille de cette action que tout y estant récité en chantant, _qui est
+le signe ordinaire de l'allégresse_, la musique y estoit si bien
+appropriée aux choses qu'elle n'exprimoit pas moins que les vers toutes
+les affections de ceux qui les récitoyent».--Il semble donc que Luigi
+ait révélé aux journalistes français le pouvoir expressif de la musique.
+Renaudot fut émerveillé d'entendre qu'elle pouvait servir à autre chose
+qu'à des chansons.
+
+La variété d'expression de Luigi était en vérité digne de frapper des
+musiciens plus exercés que ses auditeurs du Palais-Royal. Dans un air de
+la Bibliothèque Nationale[156], «_Che cosa mi disse_», air qui compte
+une cinquantaine de mesures, il emploie les rythmes suivants: 6/8 (3
+mesures); 3/4 (5 mesures); 6/8 (2 mesures); 3/4 (8 mesures); 4/4 (3
+mesures 1/2); 3/8 (3 mesures); 4/4 (8 mesures); 3/8 (6 mesures); 3/2 (5
+mesures); 3/8 (1 mesure); 3/4 (8 mesures). Il résulte de ces variations
+d'allure une souplesse de la langue musicale, qui suit les nuances de la
+pensée. Mais cette libre déclamation garde pourtant des contours précis;
+elle n'a pas la ligne indéfinie et atténuée du récitatif florentin; elle
+reste une _Aria_ au profil dessiné.
+
+Saint-Evremond, qui n'aime point les récitatifs[157], est surtout sévère
+pour ceux d'_Orfeo_. «J'avoue, dit-il, que j'ai trouvé des choses
+inimitables dans l'opéra de Luigi, et pour l'expression des sentiments,
+et pour le charme de la musique; mais le récitatif ordinaire ennuyait
+beaucoup, en sorte que les Italiens même attendaient avec impatience les
+beaux endroits qui venaient à leur opinion trop rarement.[158]»
+Saint-Evremond n'a point tout à fait tort: malgré quelques très belles
+pages, comme la scène du désespoir d'Orphée dans les déserts de Thrace,
+on sent trop que Luigi écrivait sans plaisir la plupart de ses
+récitatifs: il n'est pleinement lui-même que dans l'_Aria_. C'est à
+l'_Aria_ qu'il réserve non seulement tout son charme mélodique, mais
+tout son pouvoir d'expression. Sauf à de rares moments tragiques, le
+récitatif déclamé l'ennuie. Cela se conçoit, chez un génie aussi
+éminemment plastique, mis aux prises avec un livret diffus et baroque,
+comme celui de l'_Orfeo_. La déclamation musicale des Florentins veut un
+poème sobre et concentré, qui soit pour le chant une charpente ferme. Le
+moyen de déclamer les inutilités et les sottises de l'abbé Buti! Le
+mieux eût été de supprimer ces kilomètres de récitatifs insipides, qui
+se déroulent comme un interminable ruban de route blanche, pendant des
+heures. Mais l'opéra ne sut pas s'y décider, et la musique en souffrit.
+Le grand malheur pour le drame lyrique fut, à mon sens, que la réforme
+mélodramatique de Florence ne donna pas la main à une réforme
+poétique[159], ou du moins, que les réformateurs en poésie, les
+champions de la vérité et de la nature, ne voulurent pas, surtout en
+France, s'allier à l'opéra, mais qu'ils le désavouèrent au contraire, et
+qu'il ne resta aux musiciens que le commerce des poètes de cour. Cette
+collaboration fade, niaisement prétentieuse, ce style sans nerf, ces
+sentiments factices, ce manque absolu de naturel et de vie, ont eu une
+influence déplorable sur les musiciens; ils leur ont appris les formules
+paresseuses; ils ont pesé sur toute la musique dramatique jusqu'à nos
+jours[160], jusqu'à ce que les musiciens aient eu le courage,--bien
+téméraire,--à défaut de poètes dignes d'eux, d'être leurs propres
+poètes[161].
+
+Dans l'_Aria_, le musicien était plus libre; la niaiserie du librettiste
+l'enchaînait moins. Même chez le théoricien du drame florentin,
+Giambattista Doni[162], il est enseigné qu'il ne faut jamais traduire en
+musique le sens des mots isolés, mais le sentiment général. Et pourtant,
+Doni est un sévère défenseur de la vérité dramatique; il condamne
+l'introduction dans le drame musical de ces _canzonette_ et de ces airs
+purement lyriques, où se complaît Luigi. L'équilibre entre la poésie et
+la musique est, chez Luigi, franchement rompu au profit de la
+musique[163]; la mélodie pure prend une place prépondérante dans
+l'opéra; elle acquiert une beauté de structure toute classique; sa
+physionomie est déjà dessinée chez Rossi, telle qu'on la trouve ensuite
+chez Alessandro Scarlatti et chez Haendel. L'_Aria da Capo_ est
+fréquente dans l'_Orfeo_[164], et dans les collections d'airs de Rossi
+qui sont à la Bibliothèque Nationale[165]. Elle n'est pas d'ailleurs le
+seul type employé par lui. Tantôt il use d'airs à deux parties, en forme
+de _Cavatines_[166]; tantôt il mêle aux ariettes des récitatifs ornés de
+longues vocalises[167]; tantôt encore il coupe des récitatifs
+dramatiques en strophes régulières, à la fin desquelles revient, comme
+deux beaux vers rimes à la fin d'une période en prose rythmée, une belle
+phrase mélodique, d'un caractère expressif. Tel, le _lamento_
+d'Orphée[168], ce récitatif _arioso_ sculpté à la Gluck:--c'est le
+récitatif à haut relief des grands classiques, non plus le récitatif à
+relief presque effacé des premiers Florentins.
+
+Luigi tâche aussi de varier dans son opéra les combinaisons vocales. Il
+coupe ses soli et ses récitatifs de duos, trios, quatuors, choeurs à 6 et
+à 8. C'est certainement dans ces morceaux à plusieurs voix que Luigi a
+mis le plus de grâce et d'ingéniosité. Il y montre un tempérament
+éclectique, qui ne prend point parti entre divers styles, mais qui les
+emploie tour à tour et les fond dans son propre style avec une souplesse
+d'assimilation, qui me paraît un des traits de son caractère artistique.
+Il sait rendre les sentiments les plus variés et par les moyens
+d'expression les plus variés. Tantôt, dans des choeurs d'un tour un peu
+archaïque, sur la mort d'Eurydice, il coupe la trame austère et
+imposante du _lamento_ par de puissants cris de douleur, de grands
+accords plaqués à contre-temps, qui rappellent _la Plainte des Damnez_
+de Carissimi[169]. Tantôt il annonce et surpasse Lully dans ses gracieux
+trios, où les voix s'appellent, s'entrelacent, jouent entre elles,
+répondent aux instruments, avec une vive et, spirituelle élégance[170].
+S'il est vrai, comme a dit Mattheson[171] (après Lecerf de la Viéville),
+que le trio soit le plus difficile des morceaux à plusieurs voix, il est
+juste de faire bénéficier Luigi de l'honneur d'en avoir donné les
+premiers modèles dans l'opéra,--honneur qu'on a jusqu'à présent
+attribué à Lully. L'esprit,--un esprit à la Grétry,--est partout répandu
+chez Luigi. Il lui est quelquefois un mauvais conseiller. Il lui fait
+chercher des effets descriptifs ou imitatifs, qui sont déplacés dans une
+situation tragique: par exemple dans telle scène, où un bourdonnement de
+fileuses prétend peindre les Parques au rouet[172]. Mais Luigi sait
+aussi exprimer des émotions profondes; et ce Napolitain, dont on croit
+sentir, à travers la musique, l'âme légère, allègre, éprise de jolies
+formes et d'élégances mondaines, n'en est pas moins capable de prêter à
+son Orphée quelques phrases d'une simplicité poignante, qui évoquent la
+grande voix de Gluck[173].
+
+
+
+
+
+
+VI
+
+LUIGI ROSSI APRÈS L'«ORFEO»
+
+
+Cependant, ce ne fut pas comme musicien dramatique que le nom de Luigi
+se conserva au XVIIe siècle, même chez ceux qui l'aimaient le mieux;
+ce fut comme poète de cour, comme auteur de cantates et d'airs amoureux.
+Brossard, qui était si instruit, et qui admirait Luigi, ne fait même pas
+mention de l'_Orfeo_. Ce fut par la beauté de sa forme qu'il semble
+avoir séduit les musiciens de son temps; on louait la perfection
+classique de son style, d'où tout pédantisme, tout archaïsme était
+banni[174]. Sa grâce libre et hardie fut ce qui, dans son génie, frappa
+le plus les historiens[175]. Un tel homme devait plaire aux artistes
+français et se plaire avec eux.
+
+Bien que nous ayons peu de détails sur la suite de sa vie, nous savons
+qu'il resta quelque temps en France, où il fut en excellents termes avec
+nos artistes. Un sonnet de Dassoucy s'émerveille du talent qu'il eut «de
+charmer l'envie[176]». Ses airs étaient chantés par les plus célèbres
+virtuoses français: Nyert, Hilaire, Lambert. Leur style plaisait tant à
+Luigi qu'il se dégoûta de ses virtuoses italiens, et qu'au dire de
+Saint-Évremond, il ne pouvait plus souffrir de leur entendre chanter sa
+musique[177]. Il aimait surtout de Nyert, et pleurait de joie en
+l'entendant[178].--Ces faits ont leur importance: car c'est par les airs
+de salon et la musique vocale de chambre que l'on a préludé à la
+fondation de l'opéra français. «C'est par les chansons qu'on a trouvé,
+dit Menestrier, la fin de cette musique d'action et de théâtre qu'on
+cherchait depuis si longtemps avec si peu de succès. Il y a plusieurs
+dialogues de Lambert, de Martin, de Perdigal, de Boisset et de Cambert,
+qui ont servi pour ainsi dire d'ébauche et de prélude à cette musique
+que l'on cherchait, et qu'on n'a pas d'abord trouvée[179].»--Luigi n'a
+pas moins contribué par ses airs de cour que par son _Orfeo_ à cette
+initiation[180].
+
+Parmi nos musiciens, il admirait surtout Antoine Boësset, surintendant
+de la musique de Louis XIII, mort quelques années avant l'_Orfeo_, et
+qui écrivit les principaux ballets du règné précédent; il remit en
+honneur ses beaux airs, que la mode dédaignait[181]. Il n'appréciait pas
+moins la perfection de nos instrumentistes: des luths, des clavecins,
+des orgues, voire des violons français[182]. Bref, il semble être devenu
+à demi français de goût, peut-être même un peu trop: car un passage de
+Saint-Évremond dit «qu'il demeura fort rebuté de la rudesse et de la
+dureté des plus grands maîtres d'Italie, quand il eut goûté la tendresse
+du toucher et la propreté de la manière de nos François[183]». Ceci
+pourrait faire craindre que l'influence française n'eût contribué à
+développer le penchant naturel de son talent à la préciosité, au
+détriment de plus puissantes qualités d'âme et d'art.
+
+Ce qui est certain, c'est que les Italiens lui firent mauvais visage,
+quand il revint chez eux. «A son retour en Italie, il se rendit tous les
+musiciens de sa nation ennemis, disant hautement à Rome, comme il avait
+dit à Paris, que pour rendre une musique agréable, il fallait des airs
+italiens dans la bouche des Français[184].»
+
+A quelle époque eut lieu ce retour dans son pays? Nous l'ignorons. Nous
+savons seulement qu'il y mourut en 1653[185].
+
+Malgré l'assertion de Saint-Évremond, il n'avait point perdu sa
+popularité en Italie. La dédicace des _Cantate morale e spirituali_ de
+Giacomo Antonio Perti (1688, Bologne), que je citais plus haut, montre
+que les meilleurs musiciens italiens avaient encore de Luigi, au temps
+d'Alessandro Scarlatti, une opinion aussi haute que Saint-Évremond et
+que la cour d'Anne d'Autriche[186].
+
+La célébrité de Luigi avait aussi pénétré en Angleterre, où elle était
+venue sans doute à la suite de Saint-Évremond établi à Londres depuis
+1670, et d'Hortensia Mancini, comtesse Mazarin, qui arriva en 1675 à la
+cour d'Angleterre, fut la favorite de Charles II, et contribua à la
+fondation d'un Opéra italien et français à Londres. Des recueils d'airs
+italiens, publiés à cette date à Londres, contiennent des airs de
+Luigi[187].
+
+Comment le nom et les oeuvres de Rossi tombèrent-ils si vite dans
+l'oubli, en France? On n'en trouve pas de raison précise; mais je dois
+mentionner que le Catalogue ancien de la musique de la Bibliothèque
+Nationale--écrit au XVIIIe siècle--note, au nom de Luigi: «La
+jalousie de Lully le poursuivit et le força à quitter la France».--Je ne
+puis ni prouver ni démentir cette assertion, qui n'est malheureusement
+pas invraisemblable, quand on connaît le caractère jaloux et peu
+scrupuleux de Lully. Au reste, Cambert ne valait pas mieux. Dans sa
+dédicace des _Peines et Plaisirs de l'Amour_, en 1672, il se targue,
+avec Perrin, d'avoir été «l'inventeur de l'Opéra»; et, dans la lettre
+publiée avec la _Pastorale_ de 1659, ils traitent la musique italienne
+de «plainchants et airs de cloistre, que nous appelons des chansons de
+vielleur ou du ricochet, une musique de gouttières».--Pas un mot de
+Luigi et de l'_Orfeo_, mais une allusion dédaigneuse à «la
+représentation, tant en France qu'en Italie, des comédies en musique
+italiennes, lesquelles il a plu aux compositeurs et aux exécuteurs de
+déguiser du nom d'_opre_, pour ne pas, à ce qu'on m'a dit, passer pour
+comédiens». Et Perrin ajoute «qu'elles ont déplu à notre nation».--On
+avait la mémoire courte[188].
+
+C'est pour nous un acte de justice de réparer cet oubli injurieux, et de
+faire revivre le souvenir de ce grand artiste italien, qui fut le
+premier fondateur de l'opéra en France. A mesure qu'on le connaîtra
+mieux, il apparaîtra comme un des maîtres les plus importants de
+l'histoire de la musique dramatique au XVIIe siècle[189].
+
+
+
+
+NOTES SUR LULLY
+
+
+
+
+I
+
+L'HOMME
+
+
+Une figure intelligente et vulgaire. Les sourcils gros. «De petits yeux
+noirs, bordés de rouge, qu'on voyait à peine, et qui avaient peine à
+voir[190]», mais qui brillaient d'esprit et de malignité. Le nez charnu,
+aux narines gonflées. Des joues lourdes, sabrées de plis grimaçants. Les
+lèvres épaisses, une grande bouche volontaire, qui, lorsqu'elle ne
+bouffonnait point, avait une expression dédaigneuse. Le menton gras,
+creusé d'un sillon au milieu. Le cou fort.
+
+Paul Mignard et Edelinck cherchent à l'ennoblir dans leurs portraits;
+ils l'amaigrissent, ils lui donnent plus de caractère; Edelinck lui
+prête la physionomie d'un grand oiseau de proie nocturne. De tous ses
+portraitistes, le plus vrai paraît être Coysevox, qui ne s'est point
+soucié de faire un portrait d'apparat, mais qui l'a représenté
+simplement, comme il était dans la vie ordinaire, le cou nu,
+dépoitraillé[191], l'air brutal et maussade.
+
+Déjà Lecerf de la Viéville avait pris soin de corriger les flatteries de
+ses portraits officiels:
+
+Sachez qu'il était plus gros et plus petit que ses estampes ne le
+représentent, assez ressemblant du reste, c'est-à-dire pas beau garçon,
+à la physionomie vive et singulière, mais point noble; noir, les yeux
+petits, le nez gros, la bouche grande et élevée, et la vue si courte
+qu'il ne voyait presque pas qu'une femme était belle[192].
+
+ * * * * *
+
+Au moral, on le connaît,--assez fâcheusement.--On sait qu'avec tout son
+talent il ne fût jamais arrivé à la situation exceptionnelle qui lui fut
+dévolue, sans un esprit de basse intrigue, un mélange de bouffonnerie et
+de flagornerie qui lui conquirent, au moins autant que sa musique, la
+protection du Roi. On sait par quelles ruses--disons: par quelles
+perfidies--il supplanta Perrin et Cambert, fondateurs de l'Opéra
+français, et trahit Molière, dont il était l'associé et l'ami[193]. Bien
+lui en avait pris que Molière fût mort soudain: car Lully ne fût pas
+sorti vainqueur de la lutte imprudemment engagée avec lui. Plus tard,
+s'il ne lui arriva plus, pour son bonheur, de se heurter à un aussi rude
+jouteur, il commit pourtant la faute de ne pas assez ménager des
+personnages qu'il croyait inoffensifs, et qui lui rendirent avec usure
+le mal qu'il leur avait fait. Je veux parler de Guichard et de La
+Fontaine, dont les sanglantes satires l'ont cloué au pilori. Guichard,
+un de ses compétiteurs, dont il voulut se débarrasser en l'accusant
+d'une tentative d'empoisonnement, n'eut pas de peine à prouver sa
+complète innocence, et publia sur Lully de terribles pamphlets. La
+Fontaine, à qui Lully avait joué le tour de lui commander un poème
+d'opéra, et de le lui refuser après, se vengea en le portraiturant dans
+ce méchant petit chef-d'oeuvre qui se nomme _le Florentin_.
+
+ Le Florentin
+ Montre à la fin
+ Ce qu'il sait faire.
+ Il ressemble à ces loups qu'on nourrit, et fait bien;
+ Car un loup doit toujours garder son caractère,
+ Comme un mouton garde le sien...
+
+Je ne sais si Lully était le loup; mais le mouton n'était certes pas La
+Fontaine. Il serait imprudent de croire sans contrôle aux malices que
+lui dicta sa vanité blessée. La Fontaine était «homme de lettres», et
+capable de tout, quand son amour-propre d'auteur était en jeu. Il en
+convient lui-même, dans son _Épître à Madame de Thianges_:
+
+ Vous trouvez que ma satire
+ Eût pu ne se pas écrire.
+.....
+ J'eusse ainsi raisonné si le ciel m'eût fait ange,
+ Ou Thiange;
+ Mais il m'a fait auteur, je m'excuse par là.
+ Auteur, qui pour tout fruit moissonne
+ Quelque petit honneur qu'un autre ravira.
+ Et vous croyez qu'il se taira?
+ Il n'est donc pas auteur, la conséquence est bonne.
+
+Bien plus: il offrait à Lully, si celui-ci voulait mettre en musique le
+poème de _Daphné_, non seulement de retirer ses injures, mais de chanter
+ses louanges[194].
+
+ Si pourtant notre homme se pique
+ D'un sentiment d'honneur, et me fait à son tour
+ Pour le Roi travailler un jour,
+ Je lui garde un panégyrique.
+ Il est homme de cour, je suis homme de vers;
+ Jouons-nous tous deux de paroles;
+ Ayons deux langages divers,
+ Et laissons les hontes frivoles.
+ Retourner à _Daphné_ vaut mieux que se venger.
+
+Cet aveu, d'un cynisme ingénu, nous met un peu en garde contre les
+imputations malveillantes d'un si parfait «auteur».
+
+Avec Lecerf de la Viéville, la chanson est tout autre:
+
+Lully avait le coeur bon, moins d'un Florentin que d'un Lombard; point de
+fourberie ni de rancune; les manières unies et commodes; vivant sans
+hauteur et en égal avec le moindre musicien, mais plus de brusquerie et
+moins de politesse qu'il ne convenait à un grand homme, qui avait vécu
+longtemps dans une cour délicate.
+
+Il est possible qu'à l'époque où le connut Lecerf, Lully, ayant réussi,
+n'eût plus besoin de fourber, et qu'il se montrât bonhomme. Les gens de
+sa sorte, pourvu qu'ils soient vainqueurs, n'ont pas de rancune. Un
+homme sorti de si bas, et qui avait dû essuyer tant d'avanies jusqu'au
+jour de sa fortune, était cuirassé contre les humiliations; il avait
+autre chose à faire qu'à penser à ses ennemis: il pensait à lui-même.
+
+Il était d'une ambition extrême. Il ne lui suffit pas d'être maître
+absolu dans tout l'empire de la musique. Il n'eut pas de cesse qu'il ne
+fût anobli et reçu secrétaire du Roi. Ce ne fut pas sans peine, et
+l'histoire vaut d'être lue dans le récit de La Viéville: car elle peint
+sa ténacité insolente. A Louvois, s'indignant d'une telle prétention
+«chez un homme qui, disait-il, n'avait de recommandations et de services
+que d'avoir fait rire»:
+
+ --Hé! tête-bleue! répondit Lully, vous en feriez bien autant si
+ vous pouviez!
+
+ La réponse était gaillarde. Il n'y avait dans le royaume que M. le
+ maréchal de la Feuillade et Lully qui eussent répondu à M. de
+ Louvois, de cet air.
+
+Lully en eut le dernier mot. Il fut reçu secrétaire du Roi.
+
+ Le jour de sa réception, il offrit aux anciens et gens importants
+ de la Compagnie un plat de son métier: l'Opéra. Ils étaient
+ vingt-cinq ou trente qui, ce jour-là, avaient comme de raison les
+ meilleures places. On voyait la Chancellerie en corps, deux ou
+ trois rangs de gens graves, en manteau noir et en grand chapeau de
+ castor, aux premiers rangs de l'amphithéâtre, qui écoutaient d'un
+ sérieux admirable les menuets et les gavottes de leur confrère le
+ musicien...
+
+Cette ambition impertinente n'allait pas sans un juste orgueil du grand
+artiste roturier, qui se sentait l'égal des plus nobles. Cette
+revendication des droits du génie annonce déjà Gluck, à qui Lully
+ressemble par beaucoup de traits.
+
+Comme Gluck également, Lully avait compris la toute-puissance de
+l'argent dans la société moderne; et son sens des affaires lui acquit
+une fortune considérable. En qualité de surintendant de la musique de la
+chambre, et de maître de musique de la famille royale, il avait un
+traitement de 30 000 livres. Son mariage, en 1662, avec la fille du
+célèbre Lambert, maître de musique de la cour, lui avait apporté 20 000
+livres de dot. Il avait de plus les recettes de l'Opéra et les dons
+exceptionnels du Roi. Il eut l'idée d'employer la majeure partie de son
+argent dans les spéculations de ceux qui construisaient alors tout un
+quartier nouveau sur le terrain de la Butte des Moulins[195]. Il ne s'en
+remit pas à des hommes d'affaires. Il s'occupa de tout, lui-même. A lui
+seul, comme l'a montré M. Edmond Radet[196], il exécuta ses
+combinaisons, négocia ses achats de terrains, dirigea ses constructions,
+conclut ses marchés avec les ouvriers. Jamais il ne se fit remplacer. En
+1684, il était propriétaire à Paris de six immeubles, qu'il avait fait
+construire, et dont il louait les appartements et les boutiques. Il
+possédait à Puteaux une maison de campagne avec jardin. Il en avait une
+seconde à Sèvres. Enfin il fut sur le point d'acquérir une terre
+seigneuriale, le comté de Grignon, pour lequel il fit, en 1682, une
+surenchère de 60 000 livres sur le Premier Président. Cela fit scandale.
+Une lettre du temps[197] se lamente que de tels faits soient possibles:
+
+ «Faut-il qu'un baladin ait la témérité d'avoir de telles terres!...
+ La richesse d'un homme de cette qualité est plus considérable que
+ celle des premiers ministres des autres princes de l'Europe.»
+
+De fait, il laissait, à sa mort[198],--en cinquante-huit sacs de louis
+d'or et doublons d'Espagne, argenterie, pierres, diamants, biens meubles
+et immeubles, charges, pensions, etc.--une somme totale s'élevant,
+d'après M. Radet, à 800 000 livres:--deux millions d'aujourd'hui.
+
+Cette fortune et ces titres ne lui tournèrent point la tête. Il n'y
+avait point de risques. Ce n'était pas lui qui aurait eu la sottise de
+jouer pour son compte le _Bourgeois Gentilhomme_, et de mettre son
+amour-propre à se laisser gruger par les grands seigneurs. Il
+s'enrichissait pour lui, non pour les autres. C'était ce qu'on lui
+pardonnait le moins:
+
+ C'est un paillard, c'est un mâtin
+ Qui tout dévore,
+ Happe tout, serre tout, il a triple gosier.
+ Donnez-lui, fourrez-lui, le glou[199] demande encore;
+ Le Roi même aurait peine à le rassasier...
+
+
+Il était vilain. Les courtisans l'appelaient «le ladre»; non qu'il ne
+leur donnât souvent à manger; mais il leur donnait à manger sans
+profusion. Il disait qu'il ne voulait pas ressembler à ceux qui font des
+festins de noces, chaque fois qu'ils traitent un grand seigneur, qui se
+moque d'eux en sortant. Il y avait du bon esprit à cette sorte de
+vilenie[200].
+
+Dans le fond, il n'était pas avare. Il savait dépenser à propos: ainsi,
+pour faire sa cour[201]. Il le savait mieux encore pour se donner du
+plaisir. Il menait joyeuse vie. Lecerf dit «qu'il avait pris
+l'inclination d'un Français un peu libertin pour le vin et pour la
+table, et gardé l'inclination italienne pour l'avarice». Ses débauches
+en compagnie du chevalier de Lorraine étaient connues de tous; et ce
+dévergondage, où ses admirateurs mêmes trouvaient, sinon l'excuse, au
+moins l'explication de certaines négligences de son oeuvre[202],
+contribua peut-être à sa mort prématurée.
+
+Cela ne l'empêchait point d'être familial, à ses heures. Il faisait deux
+parts de sa vie, et il sut, jusqu'à la fin, rester en fort bons ternies
+avec sa femme. Il avait une grande considération pour elle et pour son
+beau-père Lambert[203]. Il avait accordé à celui-ci la jouissance d'un
+appartement dans son hôtel de la rue Sainte-Anne; et il l'aida à se
+procurer une maison de campagne à Puteaux. Il avait tant de confiance
+dans l'intelligence de sa femme qu'il lui abandonnait les cordons de sa
+bourse[204], et que ce fut à elle, non à ses fils ou à ses disciples,
+qu'il laissa, par son testament, la direction et gestion absolue de son
+oeuvre: l'Opéra[205].
+
+Et cet habile homme trouva moyen, en mourant, de faire une fin
+édifiante. On sait qu'à la fin de 1686, Lully, dirigeant à l'église des
+Feuillants, rue Saint-Honoré, un _Te Deum_, à l'occasion de la
+convalescence du Roi, se frappa violemment le bout du pied avec la canne
+dont il battait la mesure. Il lui vint un abcès au petit doigt du pied;
+et le mal, faute d'avoir été soigné d'une façon énergique, dégénéra en
+gangrène, dont Lully mourut, le 22 mars 1687, à cinquante-quatre ans.
+Tant qu'il garda l'espérance de guérir, il garda aussi son esprit
+malicieux, comme on le voit dans des anecdotes célèbres, plus ou moins
+authentiques, dont l'une le représente essayant de tricher avec le ciel.
+Son confesseur, dit la légende[206], n'avait consenti à lui donner
+l'absolution qu'à condition qu'il jetât au feu tout ce qu'il avait écrit
+de son opéra nouveau, _Achille et Polyxène_. Lully se soumet
+chrétiennement; il fait remettre la partition au confesseur; le
+confesseur brûle le manuscrit diabolique. Lully semble aller mieux. Un
+des princes, qui viennent le voir, apprend ce trait édifiant:
+
+ «Eh quoi, Baptiste, lui dit-il, tu as été jeter au feu ton opéra?
+ Morbleu, étais-tu fou d'en croire un Janséniste qui rêvait, et de
+ brûler de belle musique?
+
+ --Paix, monseigneur, paix, lui répond Lully à l'oreille. Je savais
+ bien ce que je faisais, j'en ai une autre copie.»
+
+Peu après, il eut une rechute:
+
+ Cette fois-ci, la mort inévitable lui donna les plus beaux remords,
+ lui fit dire et faire les plus belles choses du monde. Les Italiens
+ sont féconds et savants en raffinements de pénitence, comme au
+ reste. Lully eut les transports d'un pénitent de son pays. Il se
+ fit mettre sur la cendre, la corde au cou, et fit amende
+ honorable[207]...
+
+Et sa pompeuse épitaphe, en l'église des Saints-Pères[208], proclame:
+
+ Dieu, qui l'avait doué de tous les talents de musique par-dessus
+ tous les hommes de son siècle, lui donna, pour récompense des
+ cantiques inimitables qu'il avait composés à sa louange, une
+ patience vraiment chrétienne dans les douleurs aiguës de la maladie
+ dont il est mort... après avoir reçu tous les sacrements avec une
+ résignation et une piété édifiantes.
+
+
+
+
+
+II
+
+LE MUSICIEN
+
+
+Avec tous ses vices, ce rusé personnage, ce maître-fourbe, ce «ladre»,
+ce «glouton», ce «paillard», ce «mâtin»,--de quelque nom qu'il ait plu à
+ses contemporains de l'appeler,--fut un très grand artiste et le
+dictateur de la musique en France.
+
+ * * * * *
+
+La «musique du Roi», dont le surintendant avait le gouvernement, se
+divisait en trois provinces distinctes: la Chambre, la Chapelle et la
+Grande Écurie. La Grande Écurie, uniquement composée d'instrumentistes,
+formait le corps de musique des chasses, des cortèges et des fêtes en
+plein air. La Chambre comprenait les divers virtuoses de la Chambre, la
+«bande des vingt-quatre violons», ou «Grande Bande», qui jouaient aux
+dîners du Roi, aux concerts, aux bals de la cour», et «les Petits
+violons», qui accompagnaient le Roi dans ses voyages et ses
+campagnes[209]. La Chapelle était, au début du règne, presque
+exclusivement vocale[210].--Tels étaient les moyens musicaux, dont Lully
+disposait. Non seulement il en doubla la puissance, en combinant les
+ressources, jusque-là séparées, de la Chapelle et de la Chambre, en
+réformant l'une et l'autre, en introduisant dans la musique religieuse
+de Versailles le style et les moyens instrumentaux et vocaux du
+théâtre[211], en donnant même aux divertissements de la Chambre le
+caractère fastueux et triomphal, qui s'accordait si bien avec l'esprit
+du Roi[212]; mais il agrandit d'une façon prodigieuse son domaine
+musical, en y annexant cette province nouvelle, qui allait sur-le-champ
+devenir plus importante, à elle seule, que toutes les autres ensemble:
+l'Opéra. Et cette province, il s'y constitua une sorte de fief
+héréditaire,--s'en assurant le privilège exclusif, «pour en jouir, sa
+vie durant, et après lui, celui de ses enfants qui serait pourvu et reçu
+en survivance de sa charge»[213], fortifiant ses pouvoirs par des
+interdictions draconiennes et renouvelées contre toute tentative
+rivale[214], par le droit reconnu d'établir des Écoles de musique à
+Paris et partout où il le jugerait nécessaire pour le bien et l'avantage
+de l'Académie, par le droit même de faire imprimer à son gré sa musique
+et ses poèmes. Ainsi, il s'arrogea une royauté sur la musique entière.
+Rien ne put lui résister. Il écrasa tous les pouvoirs rivaux[215], et,
+par tous les moyens, rétablit l'unité:--unité de gouvernement et unité
+de style--dans l'art français, si brillant, mais si anarchique avant son
+avènement. Il fut le Lebrun de la musique,--plus absolu encore, et dont
+la domination lui survécut.
+
+Par quels prodiges de volonté avait-il pu en arriver là, ce petit paysan
+florentin[216], dont les débuts dans l'art avaient été si humbles?
+
+ * * * * *
+
+Il savait tout juste chanter et pincer de la guitare, quand il arriva en
+France, à l'âge de douze ou treize ans, avec le chevalier de Guise. Un
+cordelier de Florence avait été son seul maître. Plus tard, devenu
+célèbre, il ne dédaignait pas la guitare:
+
+ Quand il en voyait une, il s'amusait à battre ce chaudron-là,
+ duquel il faisait plus que les autres n'en font. Il faisait dessus
+ cent menuets et cent courantes qu'il ne recueillait pas[217].
+
+A Paris, sous-marmiton chez Mademoiselle, il se découvrit un nouveau
+talent: il racla du violon. Le comte de Nogent le remarqua et le fit
+étudier. Il devint rapidement un des premiers violonistes de son temps.
+
+ Il jouait divinement. Depuis Orphée, Amphion, et ces Messieurs-là,
+ on n'a pas tiré d'un violon les sons qu'en tirait Lully.... Mais il
+ pendit son violon au croc, plusieurs années avant d'être seigneur
+ de l'Opéra. Du jour que le Roi le fit surintendant, il négligea si
+ fort son violon qu'il n'en avait pas même chez lui, comme s'il
+ voulait s'affranchir de la sujétion de l'instrument, dont il ne se
+ serait pas plu à jouer d'une manière médiocre.... Mille gens lui en
+ demandaient par grâce quelque petit air; il en refusait et les
+ grands seigneurs et ses amis de débauches, n'étant rien moins que
+ timide ou complaisant, et s'étant mis sur le pied de ne connaître
+ qu'un maître. M. le Maréchal de Grammont fut le seul qui trouva le
+ moyen de l'en faire jouer, de temps en temps. Il avait un laquais,
+ nommé La Lande, qui devint un des meilleurs violons de l'Europe. A
+ la fin d'un repas, il priait Lully de l'entendre et de lui donner
+ seulement quelques avis. La Lande venait, jouait, et faisait sans
+ doute de son mieux. Cependant Lully ne manquait pas de
+ s'apercevoir qu'il jouait mal quelque note. Il lui prenait le
+ violon des mains; et, quand une fois il le tenait, c'en était pour
+ trois heures: il s'échauffait, et ne le quittait qu'à
+ regret[218]...
+
+Ce talent de violoniste était universellement reconnu: il était passé en
+proverbe. Quand Mme de Sévigné veut faire d'un virtuose un éloge
+hyperbolique, elle dit «qu'il joue mieux du violon que Baptiste». Ce fut
+par le violon que commença la fortune de Lully. Il entra d'abord dans la
+Grande Bande des violons du Roi, puis reçut en 1652 l'inspection
+générale des Violons du roi, et la direction d'une nouvelle bande formée
+par lui, celle des Petits Violons.
+
+Mais il avait de plus hautes ambitions. «Ayant reconnu, dit un factum de
+1695, le violon au-dessous de son génie, il y renonça pour s'adonner au
+clavecin et à la composition de musique sous la discipline de Métru,
+Roberday et Gigault, organiste de Saint-Nicolas des Champs[219].»
+
+Il peut sembler surprenant que le créateur de l'Opéra français ait eu
+pour maîtres trois organistes. Mais, comme le dit M. Pirro, l'école de
+l'orgue en France était alors une école d'éloquence musicale. «Le
+langage de l'orgue» était considéré «comme une harangue»[220]. Lully
+apprit là les rudiments de cette rhétorique, où il passa
+maître.--D'ailleurs, ces organistes écrivaient pour tous les
+instruments[221]; et ils étaient de bons maîtres de musique
+symphonique. Gigault et Roberday avaient le goût large et beaucoup de
+curiosité d'esprit. Roberday était un italianisant, enthousiaste de
+Frescobaldi, en relations avec Cambert, avec Bertalli, maître de musique
+de l'Empereur, avec Cavalli, organiste comme lui[222]. Il était
+certainement au courant des premières tentatives d'opéra italien en
+France. Gigault, dont l'éclectisme s'appuyait aussi bien sur l'exemple
+du vieil organiste de Rouen, Titelouze, que de Frescobaldi, prenait
+surtout modèle sur le chant. C'était le temps où Nivers engageait les
+organistes «à consulter la méthode de chanter». Car, disait-il, l'orgue
+«doit imiter la voix[223]».--Tous deux enfin, Gigault et Roberday,
+avaient une certaine «hardiesse à pratiquer les dissonances[224]»; et M.
+Pirro rappelle qu'un des traits de Lully les plus admirés des Français
+de son temps, était son habileté à employer «des faux accords[225]».
+
+Nul doute que Lully n'ait surtout profité de l'exemple de ses illustres
+prédécesseurs à la cour, des compositeurs pour les Ballets royaux, des
+maîtres qui, depuis vingt ans, cherchaient à faire de l'_Air de cour_
+une poésie musicale, d'un caractère expressif, en même temps qu'ils
+donnaient, comme son beau-père Lambert, des modèles accomplis du beau
+chant français. Il suffit d'ouvrir un livre d'airs de Lambert pour être
+frappé des analogies de son style avec celui de Lully: ce sont les mêmes
+types mélodiques, les mêmes formules de déclamation chantée, qui ne
+reposent pas tant sur l'observation de la nature--car elles sont souvent
+factices et maniérées--que sur la mode française du jour; c'est la même
+alternance des rythmes à trois et à quatre temps dans une même période;
+la même aisance élégante et conventionnelle, la même vérité mondaine,
+pourrait-on dire. Qui ne serait tenté d'attribuer à Lully des airs du
+type de celui-ci de Lambert[226]:
+
+[Illustration: Partition.
+
+ Ah! qui vou_dra dé_sormais s'enga_ger!
+
+ Ah! Ah! qui vou_dra dé_sor_mais s'en_ga_ger!
+ I_ris m'avait promis un a_mour é_ternel
+ _le, Et toute_fois I_ris aime un au_tre ber_
+ _ger. Ah! qui voudra désor_mais s'enga_ger?
+ Ah! Ah! qui voudra désormais s'enga_ger?
+
+]
+
+ou de cet autre, de Boësset[227]:
+
+[Illustration: notation musicale.
+
+ Qu'A_minte a de charmants ap_pas,
+ Que ses beaux yeux ont de puis_san_ce! A_
+ _mour, qui les croyez tout remplis d'inno_cen
+ _ce, Ne vous y fiez pas, Ils donnent le tré_pas.
+]
+
+Boësset, qui fut le plus grand de ces précurseurs français, offrait de
+plus à Lully d'admirables exemples d'un pathétique noble et tendre,
+d'une majestueuse mélancolie. Certains de ses beaux airs, amples,
+largement déclamés, sont un premier dessin des grands monologues
+lyriques d'_Amadis_ et d'_Armide_: ils inaugurent en musique le style
+Louis XIV.
+
+En dehors de ces maîtres français, Lully fut en rapports avec
+quelques-uns de ses plus fameux compatriotes italiens: surtout avec le
+Vénitien Cavalli. Cavalli, dont le génie musical était très supérieur au
+sien, et qui domine tout l'opéra italien du XVIIe siècle (sans en
+excepter Monteverde lui-même)[228], vint à Paris, et y donna, en 1662,
+l'_Ercole_. Il était en pleine gloire; Lully débutait à peine, comme
+compositeur; deux ans avant, il avait été chargé de la mise au point du
+_Serse_ de Cavalli pour la scène française, et il en avait écrit les
+airs de ballet. Comment eût-il échappé à l'influence, au moins
+momentanée, de son puissant collaborateur? Certes, il ne devait jamais
+atteindre à son abondance de musique, ni à sa vigueur de passions; à
+cette force démoniaque, qui annonce Hændel et Gluck[229]. Mais la _vis
+comica_[230], le don d'évocation pittoresque, l'intensité psychologique
+de Cavalli[231], devaient frapper Lully, non moins que la fraîche poésie
+de ses visions pastorales[232].--Peut-être connaissait-il aussi quelque»
+oeuvres du Florentin Cesti, maître de chapelle de l'Empereur. Il y avait,
+aux premiers temps du règne de Louis XIV, une émulation constante entre
+les deux cours de Paris et de Vienne; chacune cherchait à surpasser
+l'autre en magnificence, et leurs artistes étaient rivaux. Cesti était
+certainement très informé du goût français[233]. Paresseux, très bien
+doué, harmoniste beaucoup plus raffiné que Lully, poète-musicien d'un
+sentiment élégiaque, et en même temps un des créateurs de la comédie
+musicale, il a certains types d'ouvertures, de _Sinfonie_ ou de
+_Sonatines_ instrumentales, de prologues d'opéras[234], qui sont tout
+Lullystes. Même parmi ses airs, qui sont en général d'un style
+différent, on trouve parfois de ces mélodies récitatives, dont le dessin
+se répète, se reproduit identique avec les mêmes paroles, au cours d'une
+même scène, encadrant le récit, à la façon de Lully. Ainsi, dans _Pomo
+d'oro_ de 1667, la belle plainte d'Ennone, qui fait songer au reproche
+langoureux de Renaud, dans l'_Armide_ de Gluck: _Armide, vous m'allez
+quitter?_
+
+[Illustration: notation musicale.
+
+ Pa_ride, Pa_ride, e do_ve se_i?
+ Dove, ahi! lassa t'in_vo_li a gl'occhi mi-
+ _ei? Pa_ride, Pa_ride, é do_ve se_i?
+]
+
+Enfin Lully pouvait-il ignorer Luigi Rossi, qui, vingt-cinq ans avant
+lui, avait importé l'opéra italien à Paris, et qui en avait donné un des
+exemplaires les plus parfaits[235]?
+
+Mais quoi qu'il ait pu emprunter aux maîtres italiens, ses emprunts
+semblent toujours ceux, non pas d'un Italien qui cherche à italianiser
+son pays d'adoption, mais d'un Français qui ne prend dans l'art des
+autres pays que ce qui peut s'accorder avec l'esprit de son peuple et
+servir exactement son génie. La pensée et le style de Lully sont
+foncièrement français. Français, et d'esprit conservateur, il l'était à
+tel point que, tandis que les Italiens, inventeurs de l'opéra, le
+propageaient à travers l'Europe, Lully, jusqu'à la quarantaine, en resta
+l'adversaire déclaré. Personne ne dénigra plus obstinément les premières
+tentatives de Perrin et Cambert. Jusqu'en 1672,--l'année même où il
+donna son premier opéra,--il soutint, au dire de Guichard et de
+Sablières[236], «que l'opéra était une chose impossible à exécuter en la
+langue française». Toute son ambition se bornait à la comédie-ballet, le
+vieux genre français; et ce ne fut que peu à peu, éclairé par le succès
+de Perrin, non moins que par l'opinion de Molière, qui se disposait à
+fonder en France un théâtre lyrique[237], qu'il se décida à le fonder
+lui-même et à s'en réserver la gloire.
+
+Mais, du jour qu'il fut décidé, nul n'entra avec plus d'intelligence
+dans l'esprit de l'art nouveau, nul ne s'y consacra avec plus d'énergie
+et de persévérance. De 1672, date de l'inauguration de son théâtre
+d'opéra, à 1687, date de sa mort, il écrivit et fit jouer, chaque année,
+un opéra nouveau.
+
+ * * * * *
+
+ Il faisait un opéra par an, trois mois durant. Il s'y appliquait
+ tout entier, et avec une attache, une assiduité extrêmes. Le reste
+ de l'année, peu. Une heure ou deux, de fois à autre, des nuits
+ qu'il ne pouvait dormir, des matinées inutiles à ses plaisirs. Il
+ avait pourtant toute l'année l'imagination fixée sur l'opéra qui
+ était sur le métier, ou qui venait d'en sortir: pour preuve de
+ quoi, si l'on obtenait de lui qu'il chantât, il ne chantait
+ d'ordinaire que quelque chose de celui-là[238].
+
+Ne nous étonnons pas qu'il ne consacrât que trois mois sur douze à
+composer: la composition n'était qu'une des parties de sa tâche; il
+avait à créer, non seulement les oeuvres, mais les interprètes.
+
+La première chose pour lui était d'avoir un poète: car, en ce temps-là,
+les musiciens n'avaient pas encore l'ambition d'être leurs propres
+poètes. Ce n'était pas que Lully n'en eût été capable aussi bien qu'un
+autre. Il était homme d'esprit et d'invention.
+
+Il avait une vivacité fertile en saillies et en traits originaux, et il
+faisait un conte en perfection, quoique avec un bruit moins français
+qu'italien... On connaissait de lui de jolis vers italiens et français.
+Toutes les paroles italiennes de _Pourceaugnac_ étaient de sa façon.
+
+Il n'est pas douteux qu'il n'ait retouché certains passages de ses
+poèmes d'opéra. Mais il ne se fiait pas à sa facilité; et, trop
+paresseux pour se charger du gros du travail, il chercha--il trouva un
+auteur: Quinault.
+
+Nous ne dirons pas qu'il eut la main heureuse. Il n'y a ici aucune place
+pour le hasard: c'est l'intelligence et la volonté de Lully qui jouent
+le principal rôle. Non seulement il sut faire choix, entre d'autres plus
+grands, du poète dont l'art pouvait le mieux s'unir à sa musique, et il
+lui maintint sa faveur exclusive, en dépit de l'opinion de presque tous
+les beaux-esprits, mais, en réalité, il forma son poète, il fit de lui
+ce que Quinault est resté pour l'avenir, le poète touchant et passionné
+d'_Armide_.
+
+Il n'entre pas dans notre intention d'étudier ici Quinault et son oeuvre
+poétique. C'était, comme dit Perrault, «un de ces génies heureux qui
+réussissent dans tout ce qu'ils entreprennent[239]».
+
+ Grand et bien fait, les yeux bleus, languissants et à fleur de
+ tête, les sourcils clairs, le front élevé, large et uni, le visage
+ long, l'air mâle, le nez bien et la bouche agréable, il avait plus
+ d'esprit qu'on ne pouvait dire, adroit et insinuant, tendre et
+ passionné. Il parlait et écrivait fort juste; et fort peu de gens
+ pouvaient atteindre la délicatesse de ses expressions dans les
+ conversations familières[240].
+
+Habile avocat, orateur distingué, auditeur à la Chambre des Comptes,
+auteur fécond, capable d'écrire jusqu'à trois comédies et deux tragédies
+en un an, parfait homme du monde,
+
+ il était complaisant sans bassesse, disait du bien de tous, jamais
+ ne parlait mal de personne, surtout des absents, ou palliait leurs
+ défauts ou les excusait: ce qui lui avait fait beaucoup d'amis et
+ jamais d'ennemis; il avait le secret de se faire aimer de tout le
+ monde[241].
+
+On peut juger de la douceur de son caractère par ce fait que, malgré
+l'acrimonie de Boileau contre lui, jamais il ne lui en voulut; bien
+plus: il chercha et réussit à devenir son ami[242]. Boileau vante
+lui-même la parfaite honnêteté et l'excessive modestie de celui qui fut
+si longtemps sa victime.
+
+Tous ces traits de caractère,--cette étonnante facilité, cette souplesse
+au travail, qui lui permettait de mener de front, comme Lully, les
+affaires et l'art; cette douceur, cette complaisance, qui devait faire
+de lui l'instrument docile d'une volonté forte,--autant de qualités qui
+le destinaient au choix de Lully, cherchant non pas un associé, mais un
+manoeuvre à la tâche[243].
+
+On peut bien prononcer ce mot de «tâche»: car ce n'était pas une petite
+affaire de travailler pour Lully. «Il s'était attaché Quinault, dit
+Lecerf, c'était son poète.» Il lui assurait 4 000 livres par opéra[244]:
+moyennant quoi, Quinault était son employé[245].
+
+ Quinault cherchait et dressait plusieurs sujets d'opéra. Il les
+ portait au Roi qui en choisissait un. Alors il écrivait un plan du
+ dessein et de la suite de la pièce. Il donnait une copie de ce plan
+ à Lully, qui, d'après cela, préparait, à sa fantaisie, des
+ divertissements, danses, chansonnettes de bergers, nautonniers,
+ etc. Quinault composait les scènes et les montrait à mesure à
+ l'Académie française[246].
+
+Il les montrait, en particulier, à son ami Perrault.--Les gens bien
+informés prétendaient qu'il prenait aussi conseil de Mlle Serment,--une
+fille qu'il aimait et qui avait beaucoup d'esprit[247].
+
+ Quand Quinault revenait ensuite, Lully ne s'en reposait nullement
+ sur l'autorité de l'Académie française,--ni de Mlle Serment.--Il
+ examinait mot à mot cette poésie déjà revue et corrigée, dont il
+ corrigeait encore ou retranchait la moitié lorsqu'il le jugeait à
+ propos; et point d'appel de sa critique! Dans _Phaéton_, il renvoya
+ vingt fois Quinault changer des scènes entières, approuvées par
+ l'Académie. Quinault faisait Phaéton dur à l'excès, et qui disait
+ de vraies injures à Théone. Autant de rayé par Lully. Il voulait
+ que Quinault fît Phaéton ambitieux et non brutal... M. de Lisle
+ (Thomas Corneille), quand il fit les paroles de _Bellérophon_,
+ était mis à tout moment au désespoir par Lully. Pour cinq ou six
+ cents vers que contient cette pièce, M. de Lisle fut contraint d'en
+ faire plus de deux mille.
+
+ On voit quelle était la primauté du musicien sur le poète. Ce
+ n'étaient pas seulement des expressions, ni même des situations,
+ qu'il faisait changer, c'étaient les caractères mêmes. En réalité,
+ le poète, sous ses ordres, était un peu comme l'aide d'un de ces
+ grands peintres d'alors, qui n'exécutaient pas eux-mêmes toutes
+ leurs oeuvres, mais qui les faisaient peindre, sous leur direction,
+ par d'autres.
+
+ S'il donnait beaucoup de mal à son poète, du moins savait-il le
+ prix d'un tel collaborateur et lui resta-t-il obstinément fidèle,
+ malgré les efforts qu'on fit pour l'en séparer.
+
+ Un certain nombre de personnes d'esprit et d'un mérite distingué,
+ ne pouvant souffrir le succès des opéras de Quinault, se mirent en
+ fantaisie de les trouver mauvais et de les faire passer pour tels
+ dans le monde. Un jour qu'ils soupaient ensemble, ils s'en vinrent,
+ sur la fin du repas, vers Lully, qui était du souper, chacun le
+ verre à la main; et, lui appuyant le verre sur la gorge, ils se
+ mirent à crier: «Renonce à Quinault, ou tu es mort!» Cette
+ plaisanterie ayant beaucoup fait rire, on vint à parler
+ sérieusement et l'on n'omit rien pour dégoûter Lully de la poésie
+ de Quinault. Mais on ne réussit pas[248].
+
+S'il préféra cette collaboration, même à celle de Racine, ce n'était pas
+que Racine n'y eût point consenti[249], c'était que Quinault était le
+plus capable de traduire en vers ses intentions musicales. Il était si
+sûr de l'aptitude de son librettiste à le comprendre et de sa docilité
+à le suivre, que, dans certains cas, il écrivait sa musique avant
+d'avoir le poème:
+
+ Pour les divertissements, il faisait la musique des airs d'abord.
+ Ensuite, il faisait un canevas des vers; et il en faisait
+
+aussi pour quelques airs _de mouvement_. Il envoyait la brochure à
+Quinault, qui ajustait ses vers dessus[250].
+
+ * * * * *
+
+Il a enfin agréé une scène. Voyons-le au travail:
+
+ Il la lisait jusqu'à la savoir presque par coeur; il s'établissait à
+ son clavecin; il chantait[251] et rechantait les paroles, battant
+ son clavecin, sa tabatière sur un bout, et toutes les touches
+ pleines et sales de tabac: car il était fort malpropre... Quand il
+ avait achevé son chant, il se l'imprimait tellement dans la tête
+ qu'il ne s'y serait pas mépris d'une note. Lalouette ou Colasse
+ (ses secrétaires) venaient, auxquels il le dictait. Le lendemain,
+ il ne s'en souvenait plus guère. Il faisait de même les symphonies
+ liées aux paroles; et, dans les jours où Quinault ne lui avait rien
+ donné, c'était aux airs de violon qu'il travaillait. Lorsqu'il se
+ mettait au travail et qu'il ne se sentait pas en humeur, il
+ quittait très souvent; il se relevait la nuit pour aller à son
+ clavecin; et, en quelque lieu qu'il fût, dès qu'il était pris de
+ quelque saillie, il s'y abandonnait. Il ne perdait jamais un bon
+ moment[252].
+
+
+Une autre anecdote nous le montre, en vrai musicien, sachant tirer parti
+des bruits qui l'entourent et découvrir sous les rythmes de la nature la
+mélodie dont ils sont l'ossature:
+
+ On sait qu'un jour il alla à cheval; le pas de son cheval lui donna
+ l'idée d'un air de violon[253].
+
+Jamais il ne cessait d'épier la nature:
+
+ Lully a une chose naturelle à copier, il la copie d'après nature;
+ il fait de la nature même le fond de sa symphonie, il se contente
+ d'approprier la nature à la musique.
+
+Et, faisant allusion à une scène célèbre d'_Isis_, Lecerf assure qu'il
+lui est arrivé à lui-même, l'hiver, à la campagne, de remarquer
+l'exactitude de la description musicale:
+
+ Quand le vent siffle et s'entonne dans les portes d'une grande
+ maison, il fait un bruit qui approche de la symphonie de la plainte
+ de Pan.
+
+Imitation de la parole déclamée, imitation des rythmes de la voix et des
+choses, imitation de la nature,--tel était le principe tout réaliste de
+composition, et l'instrument de travail de Lully. Nous en verrons tout à
+l'heure l'emploi.
+
+Si Quinault n'écrivait pas une oeuvré sans s'entourer de tous les
+conseils possibles, il n'en était pas de même de Lully. Il n'allait pas
+consulter l'Académie; il n'allait pas consulter sa maîtresse[254]:
+
+ Il ne tirait nul secours des lumières ou des conseils de personne.
+ Il avait même une brusquerie dangereuse, qui ne lui laissait pas la
+ patience d'écouter ce qu'on aurait eu à lui remontrer. Il avouait
+ que si on lui avait dit que sa musique ne valait rien, il aurait
+ tué celui qui lui aurait fait un pareil compliment[255].--Défaut
+ qui aurait pu le faire soupçonner de vaine gloire et de
+ présomption, si l'on n'avait su d'ailleurs qu'il n'en avait aucune.
+ Il y dut de s'égarer en plusieurs endroits de ses oeuvres.
+
+Mais, s'il n'admettait pas qu'on le conseillât, il admettait fort bien
+qu'on l'aidât. En artiste paresseux et orgueilleux, qui méprise le
+travail appliqué, Lully s'en remettait à des aides du soin d'achever ses
+harmonies[256]:
+
+ Il faisait lui-même toutes les parties de ses principaux choeurs, et
+ de ses duos, trios, quatuors importants. En dehors de ces grands
+ morceaux, il ne faisait que le dessus et la basse, et laissait
+ faire par ses secrétaires, Lalouette et Celasse, la haute-contre,
+ la taille et la quinte[257].
+
+Quoi qu'on puisse penser aujourd'hui de ces procédés, ils étaient dans
+l'esprit du temps; les autres arts ne s'en faisaient point faute, et
+Lully ne fit que transporter à la musique les façons de ces grands
+peintres du XVIe et du XVIIe siècles, qui négligeaient d'achever
+ce qu'ils avaient ébauché et qui installaient chez eux de vraies
+fabriques de tableaux. Il ne s'en regardait pas moins comme l'auteur
+unique de l'oeuvre. Malheur à l'aide qui aurait eu la prétention de
+passer pour son collaborateur! Comme Michel-Ange, chassant les
+compagnons qui l'aidaient à fondre la statue de bronze de Jules II,
+parce qu'ils s'étaient vantés que la statue était de Michel-Ange et
+d'eux, Lully congédia Lalouette, parce qu' «il faisait un peu trop du
+maître, et se vantait d'avoir composé les meilleurs morceaux d'_Isis_».
+
+Une fois son opéra écrit, Lully allait le jouer et le chanter au Roi.
+«Le Roi voulait avoir l'étrenne de ses oeuvres.» Personne n'en pouvait
+avoir connaissance avant[258].
+
+ * * * * *
+
+Ce n'était pas tout d'avoir écrit l'oeuvre. Il fallait la faire jouer.
+Alors commençait la seconde partie, non la moins fatigante, de la tâche.
+Lully n'était pas seulement compositeur; il était directeur de l'Opéra,
+chef d'orchestre, directeur de la scène, directeur des écoles de
+musique, où pouvait se recruter le personnel de l'Opéra. Il avait tout à
+former: orchestre, choeurs, chanteurs. Il formait tout, lui-même.
+
+Pour l'orchestre, il fut aidé par trois bons musiciens, qui dirigeaient,
+sous sa direction: Lalouette, Collasse et Marais[259]. Il présidait au
+choix des exécutants, ou, plutôt, il en était seul juge.
+
+ Il ne recevait que de bons instruments. Il les éprouvait d'abord,
+ en leur faisant jouer _les Songes funestes d'Atys_[260]. Il
+ surveillait les répétitions; et il avait l'oreille si fine que, du
+ fond du théâtre, il démèlait un violon qui jouait faux; il
+ accourait, et lui disait: «C'est toi, il n'y a pas cela dans ta
+ partie». On le connaissait: aussi on ne se négligeait pas, on
+ tâchait d'aller droit en besogne, et surtout les instruments ne
+ s'avisaient guère de rien broder. Il ne le leur aurait pas plus
+ souffert, qu'il ne le souffrait aux chanteuses. Il ne trouvait
+ point bon qu'ils prétendissent en savoir plus que lui, et ajouter
+ des notes d'agrément à leur tablature. C'était alors qu'il
+ s'échauffait, faisant des corrections brusques et vives. Plus d'une
+ fois, il a rompu un violon sur le dos de celui qui ne le conduisait
+ pas à son gré. La répétition finie, Lully l'appelait, lui payait
+ son violon au triple, et le menait dîner avec lui. Le vin chassait
+ la rancune; et si l'un avait fait un exemple, l'autre y gagnait
+ quelques pistoles, un repas, et un bon avertissement[261].
+
+Avec cette sévérité de discipline, il arriva à former un orchestre
+unique, de son temps, en Europe. Sans doute, il est exagéré de dire que
+Lully a été le premier éducateur de l'orchestre en France, et qu'avant
+lui, comme le prétend Perrault,» on ne savait ce que c'était d'exécuter
+à livre ouvert, on apprenait pour ainsi dire par coeur». Mais il
+contribua beaucoup au perfectionnement de l'exécution instrumentale,
+surtout des violons, et il créa une tradition de la direction
+d'orchestre, qui devint rapidement classique, s'imposa en France, et fut
+même un modèle en Europe. Un des nombreux étrangers qui vinrent à Paris,
+pour étudier sous sa direction, l'Alsacien Georges Muffat, admirait
+surtout la discipline parfaite et la mesure inflexible de l'orchestre de
+Lully[262]. Il disait que la méthode lullyste se caractérisait par la
+justesse du son, la douceur et l'égalité du jeu, l'attaque nette,
+incisive du premier accord par le coup d'archet de tout l'orchestre
+ensemble[263], l'entrain irrésistible et les temps très marqués, le
+mélange harmonieux de vigueur et de souplesse, de grâce et de
+vivacité.--De toutes ces qualités, la première était le rythme[264].
+
+Lully s'occupait encore plus des chanteurs que de l'orchestre. C'est
+qu'il s'agissait de former à la fois de bons musiciens et de bons
+comédiens. Une partie de son personnel lui venait de la troupe de Perrin
+et de Cambert[265]. Mais les artistes les plus célèbres,--à part la
+basse Beaumavielle,--furent découverts et formés par lui.
+
+Du moment, dit Lecerf, «qu'un chanteur dont il était content lui était
+tombé entre les mains, il s'attachait à le dresser avec une affection
+merveilleuse».
+
+Il leur enseignait lui-même à entrer, à marcher sur le théâtre, à se
+donner la grâce du geste et de l'action. Il commençait par leur montrer
+les rôles nouveaux, en chambre. De cette sorte, Beaupui jouait d'après
+lui le personnage de Protée dans _Phaéton_, qu'il lui avait montré geste
+pour geste. On répétait enfin. Il ne souffrait là que les gens
+nécessaires, le poète, le machiniste. Il avait la liberté de reprendre
+et d'instruire les acteurs et les actrices; il leur venait regarder sous
+le nez, la main haute sur les yeux, afin d'aider sa vue courte, et il ne
+leur passait quoi que ce fût de mauvais.
+
+Il se donnait beaucoup de peine, et ne réussissait pas toujours. Il lui
+arrivait de dénicher un La Forest, qui avait une voix de basse
+admirable, mais inculte. Il entreprenait de le former, il le serinait,
+il lui faisait jouer un petit rôle de _Roland_, il écrivait pour lui le
+rôle de Polyphème. Mais, après cinq ou six ans de travail, La Forest
+demeurait si bête que Lully voyait qu'il perdait son temps avec lui, et
+il le mettait à la porte. S'il avait de ces mécomptes, il eut aussi la
+joie de créer certains des plus grands chanteurs du siècle. Ainsi,
+Duménil, ancien garçon cuisinier, qui fut, comme dit M. Pougin, le
+Nourrit du XVIIe siècle. Il avait tout à apprendre; et Lully
+l'instruisit patiemment, pendant des années, lui donnant d'abord à
+chanter de petits rôles, puis peu à peu l'essayant aux emplois plus
+importants, et faisant de lui enfin le parfait interprète de tous ses
+grands, rôles de ténor: Persée, Phaéton, Amadis, Médor, Renaud.--Ainsi,
+surtout, la fameuse Marthe Le Rochois, la gloire du théâtre lyrique du
+XVIIe siècle, «la plus grande artiste, dit Titon du Tillet, et le
+plus parfait modèle pour la déclamation qui ait jamais paru sur le
+théâtre». Collasse la découvrit en 1678, et Lully la forma. Petite,
+maigre, très brune, point belle, la voix un peu dure, mais d'admirables
+yeux noirs, une physionomie expressive, une passion brûlante, un goût
+sûr, beaucoup d'intelligence, et, dans le geste et la démarche, une
+grandeur et une harmonie souveraines, elle fut l'incomparable Armide,
+dont le souvenir se conserva pendant tout le XVIIIe siècle. Sa
+mimique était un modèle pour les acteurs de la Comédie-Française. On
+admirait particulièrement «la façon dont elle entendait ce qu'on appelle
+la _ritournelle_, qu'on joue dans le temps que l'actrice entre et se
+présente au théâtre, de même que le jeu muet, où, dans le silence, tous
+les sentiments et les passions doivent se peindre sur le visage et
+paraître dans l'action[266]».
+
+Tous ces grands chanteurs de Lully étaient avant tout de grands acteurs.
+Beaumavielle est qualifié de tragédien puissant; Duménil, de parfait
+acteur; le talent dramatique de Clédière était à peine moindre. Enfin la
+Saint-Christophle et la Le Rochois semblent avoir égalé en noblesse et
+en passion tragique les plus célèbres actrices de la Comédie-Française.
+L'opéra de Lully était une école de déclamation et d'action dramatique;
+et de cette école, le maître, ce fut lui.
+
+Est-ce tout?--Pas encore.
+
+ Il se mêlait de la danse presque autant que du reste. Une partie du
+ ballet des _Festes de l'Amour et de Bacchus_ avait été composée par
+ lui. Il eut presque autant de part aux ballets des opéras suivants
+ que Beauchamp. Il réformait les entrées, imaginait des pas
+ d'expression, et qui convinssent au sujet; et, quand il en était
+ besoin, il se mettait à danser devant ses danseurs, pour leur faire
+ comprendre plus tôt ses idées. Il n'avait pourtant pas appris, et
+ il ne dansait ainsi que par caprice et par hasard; mais l'habitude
+ de voir des danses, et un talent extraordinaire pour tout ce qui
+ appartient aux spectacles, le faisaient danser, sinon avec une
+ grande politesse, au moins avec une vivacité très agréable[267].
+
+
+ * * * * *
+
+Telle était l'énorme tâche que ce petit homme avait accumulée sur ses
+épaules. Il n'y avait pas une province de son empire de l'Opéra où il ne
+portât l'oeil du maître et qu'il ne dirigeât. Et dans ce monde du
+théâtre, si difficile à conduire, et qui devait faire enrager par son
+indiscipline tous les musiciens et les directeurs de l'Opéra, au
+XVIIIe siècle, pas un ne s'avisa de broncher. Nul n'osait se révolter
+contre ce petit Italien, sorti on ne savait d'où, cet ancien marmiton,
+qui baragouinait le français.
+
+ Il avait une autorité considérable sur toute la République
+ musicienne. Par son talent d'abord, par ses charges, ses richesses,
+ sa faveur, son crédit. Il avait deux maximes qui lui attiraient une
+ extrême soumission de la part de ce peuple musicien, qui est
+ d'ordinaire pour ses conducteurs ce que les Anglais et les Polonais
+ sont pour leurs princes. Lully payait à merveille; et point de
+ familiarité!... Sans doute, il se faisait aimer de ses acteurs; et
+ ils soupaient ensemble, de bonne amitié; cependant il n'aurait pas
+ entendu raillerie avec les hommes, et il n'avait jamais de
+ maîtresse parmi les femmes de son théâtre[268].
+
+Cette précaution n'était pas inutile pour qui prétendait, comme lui,
+imposer à ces dames la vertu, ou du moins, dit Lecerf, les apparences de
+la vertu:
+
+ Il s'appliquait à conserver le bon renom de sa maison. L'Opéra
+ d'alors n'était pas cruel, mais il était politique et réservé.
+
+Une légende, que d'ailleurs on a contestée, représente Lully donnant un
+coup de pied dans le ventre à la Le Rochois enceinte, pour lui apprendre
+à s'être laissée séduire. Si cette brutalité, qui était assez dans le
+caractère de Lully, n'est pas prouvée, d'autres faits plus certains
+attestent qu'il était impitoyable pour ses comédiennes dont l'inconduite
+se manifestait trop publiquement[269]. Et il n'admettait aucune
+irrégularité dans le service:
+
+ Je vous réponds que, sous son empire, les chanteuses n'auraient pas
+ été enrhumées six mois l'année, et les chanteurs ivres quatre jours
+ par semaine. Ils étaient accoutumés à marcher d'un autre train.
+
+Peut-être Lecerf exagère-t-il un peu le pouvoir de son héros: car on
+était souvent enrhumé à l'Opéra, déjà du temps de Lully. La Bruyère, au
+chapitre de _la Ville_, nous avertit «que Rochois est enrhumée et ne
+chantera de huit jours».--Du moins ces rhumes étaient-ils moins
+redoutables pour l'art qu'ils ne le furent plus tard; et la malice des
+comédiens se heurtait à un plus grand comédien et plus malicieux qu'eux
+tous. Nous savons quelle anarchie régna dans l'Opéra, aussitôt après la
+mort de Lully. Tant qu'il vécut, tout marcha droit; et point de
+discussions[270].
+
+Si l'on pense qu'un siècle après, Gluck eut bien du mal à rétablir
+l'ordre dans la troupe mutinée de l'Opéra et à faire plier les caprices
+des chanteurs et de l'orchestre sous sa main puissante, on peut imaginer
+quelle volonté il fallut à Lully pour exercer et maintenir une dictature
+inébranlable sur tout le peuple des musiciens. Ce n'est pas un mince
+titre d'éloges pour lui que Gluck, dans la plupart de ses réformes de la
+scène,--aussi bien que d'ailleurs dans beaucoup de ses principes
+artistiques,--n'ait fait que revenir, par-dessus un siècle d'anarchie,
+au point où Lully avait laissé l'opéra.
+
+
+
+
+III
+
+LE RÉCITATIF DE LULLY ET LA DÉCLAMATION DE RACINE
+
+
+Le principe sur lequel repose tout l'art de Lully est le même que celui
+de Gluck, et surtout que celui de Grétry. Tous trois ont pour idéal
+musical la déclamation tragique. Gluck diffère des deux autres en ce que
+son modèle tragique était une tragédie idéale--la tragédie grecque,
+telle qu'on l'imaginait alors,--au lieu que le modèle de Lully et de
+Grétry fut la tragédie française de leur temps. Grétry allait au Théâtre
+Français pour étudier la déclamation des grands acteurs et la noter en
+musique[271]. Cette idée, dont il était si fier, comme d'une invention
+personnelle, avait été celle de Lully. On connaît son mot fameux:
+
+ «Si vous voulez bien chanter ma musique, allez entendre la
+ Champmeslé.»
+
+Et Lecerf de la Viéville nous dit:
+
+ «Il allait se former à la Comédie sur les tons de la Champmeslé.»
+
+Cette remarque est la clef de l'art de Lully; et elle n'est pas moins
+importante pour savoir comment on déclamait la tragédie française du
+XVIIe siècle.
+
+L'histoire littéraire n'a pas encore tiré de l'histoire musicale tous
+les secours qu'elle pourrait y trouver. Bien des problèmes littéraires
+seraient plus faciles à résoudre, s'ils s'éclairaient de la musique.
+Telle, pour prendre un exemple, la question des rythmes libres dans la
+poésie allemande, sur laquelle les métriciens sont loin d'être d'accord.
+Il y a pourtant un moyen bien simple de savoir comment scander
+exactement telles de ces pièces de vers: c'est de voir comment elles ont
+été scandées par les musiciens, contemporains et amis des poètes. Quand
+nous lisons _Prometheus_, ou _Ganymed_, ou _Grenzen der Menschheit_ de
+Goethe, mis en musique par son ami Reichardt, nous sommes à peu près
+certains d'avoir la déclamation exacte de Goethe. En effet, Reichardt, si
+soucieux de ne rien écrire, avant d'avoir, comme il disait, «senti et
+reconnu que les accents grammatical, logique, pathétique et musical
+étaient bien d'accord», notait, pour ainsi dire, ses _lieder_, sous la
+dictée de Goethe, et sur des textes où Goethe, en certains cas, avait
+marqué de sa main des indications musicales.--Bien plus: la comparaison
+d'une même poésie, accentuée musicalement par plusieurs musiciens
+d'époques différentes, mais également attachés à l'accentuation[272],
+nous permet de relever les variations de la déclamation poétique à
+travers un siècle. Les musiciens ont, plus ou moins sciemment, transposé
+en musique la façon de déclamer de leur temps; et, à travers leurs
+chants, nous percevons encore la voix des grands acteurs qui étaient
+leurs modèles, ou qui faisaient loi autour d'eux.
+
+Il en est ainsi pour Lully: sa déclamation musicale évoque la
+déclamation de la Comédie-Française de son temps, et en particulier de
+la Champmeslé. Et, d'autre part, ce que nous savons de la déclamation
+poétique du temps nous explique bien des traits du récitatif de Lully.
+Si Lully allait entendre et étudier la Champmeslé, la Duclos, Baron, et
+leurs camarades du Théâtre-Français allaient entendre et étudier les
+grands acteurs de Lully, surtout la Le Rochois dans _Armide_. Il y avait
+pénétration mutuelle et influence réciproque des deux théâtres.
+
+Tâchons donc de nous représenter exactement quelle était la déclamation
+de la Champmeslé.
+
+Je commencerai par rappeler un passage assez connu de Louis Racine, le
+fils, dans ses Mémoires sur la vie de son père. Ses assertions ne
+doivent pas être prises d'ailleurs au pied de la lettre et je les
+discuterai, chemin faisant:
+
+ La Champmeslé, dit Louis Racine, n'était point née actrice. La
+ nature ne lui avait donné que la beauté, la voix et la mémoire; du
+ reste, elle avait si peu d'esprit qu'il fallait lui faire entendre
+ les vers qu'elle avait à dire, _et lui en donner le ton_. Tout le
+ monde sait le talent que mon père avait pour la déclamation, dont
+ il donna le vrai goût aux comédiens capables de le prendre. _Ceux
+ qui s'imaginent que la déclamation qu'il avait introduite sur le
+ théâtre était enflée et chantante_ sont, je crois, dans l'erreur.
+ Ils en jugent par la Duclos, élève de la Champmeslé, et ne font pas
+ attention que la Champmeslé, quand elle eut perdu son maître[273],
+ ne fut plus la même, et que, _venue sur l'âge, elle poussait de
+ grands éclats de voix, qui donnèrent un faux goût aux comédiens_.
+ Lorsque Baron, après vingt ans de retraite, eut la faiblesse de
+ remonter sur le théâtre, il ne jouait plus avec la même vivacité
+ qu'autrefois, au rapport de ceux qui l'avaient vu dans sa jeunesse:
+ cependant il répétait encore tous les mêmes tons que mon père lui
+ avait appris[274]. Comme il avait formé Baron, il avait formé la
+ Champmeslé, mais avec beaucoup plus de peine. Il lui faisait
+ d'abord comprendre les vers qu'elle avait à dire, lui montrait les
+ gestes, _et lui dictait les tons, que même il notait_. L'écolière,
+ fidèle à ses leçons, quoique actrice par art, sur le théâtre
+ paraissait inspirée par la nature...
+
+De ce récit, dont il faut élaguer quelques erreurs, je ferai ressortir
+deux passages: l'un, où nous voyons que c'était Racine qui _dictait les
+tons_ à la Champmeslé, et même qui les lui _notait_; l'autre, qui nous
+laisse entendre: 1º que la Champmeslé, _venue sur l'âge, poussait de
+grands éclats de voix_, et qu'elle avait, ainsi que la Duclos, son
+élève, _une déclamation enflée et chantante_; 2º que, d'après l'opinion
+courante, cette déclamation était _celle que Racine avait introduite sur
+le théâtre_. Louis Racine y contredit, mais non pas d'une façon
+péremptoire; il n'est pas sûr, il doute, il dit: _Ceux qui s'imaginent
+cela sont, je crois, dans l'erreur_.
+
+D'autres témoignages vont préciser ce fait.
+
+L'auteur des _Entretiens galants_, parus en 1681[275], dit:
+
+ _Le récit des comédiens (français) dans le tragique est une espèce
+ de chant_, et vous m'avouerez bien que la Champmeslé ne nous
+ plairait pas tant, si elle avait une voix moins agréable...
+
+Ainsi, dès avant 1680, c'est-à-dire avant la rupture avec Racine, la
+Champmeslé avait une déclamation chantante: il n'y a aucun doute à ce
+sujet. Quel était ce chant? Boileau nous le dira:
+
+ M. Despréaux, écrit Brossette, nous a parlé de la manière de
+ déclamer, et il a déclamé lui-même quelques endroits, _avec toute
+ la force possible_. Il a commencé par les endroits du _Mithridate_
+ de Racine:
+
+ Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.
+
+ Il a jeté une telle véhémence dans ces derniers mots que j'en ai
+ été ému... Il nous a dit que c'était ainsi que M. Racine, qui
+ récitait aussi merveilleusement, le faisait dire à la Champmeslé...
+ Il a dit en même temps que _le théâtre demandait de ces grands
+ traits outrés, aussi bien dans la voix, dans la déclamation, que
+ dans le geste[276]._
+
+L'abbé Du Bos, plus précis encore, nous donne la notation de Racine dans
+ce fameux passage de _Mithridate_, qu'il serinait à la Champmeslé[277]:
+
+ Racine, dit-il, avait appris à la Champmeslé à baisser la voix en
+ prononçant les vers suivants, _et cela encore plus que le sens ne
+ semble le demander_:
+
+ ... Si le sort ne m'eût donnée à vous,
+ Mon bonheur dépendoit de l'avoir pour époux.
+ Avant que votre amour m'eût envoyé ce gage,
+ Nous nous aimions...
+
+
+ afin qu'elle pût prendre facilement un _ton à l'octave au-dessus_
+ de celui sur lequel elle avait dit ces paroles: «Nous nous
+ aimions», pour prononcer: «Seigneur, vous changez de visage!...»
+ _Ce port de voix extraordinaire dans la déclamation_ était
+ excellent pour marquer le désordre d'esprit où Monime doit être,
+ dans l'instant qu'elle aperçoit que sa facilité à croire
+ Mithridate, qui ne cherchait qu'à tirer son secret, vient de jeter
+ elle et son amant dans un péril extrême[278].
+
+On voit ici de quels grands intervalles musicaux, de quels sauts de voix
+usaient Racine et son interprète; et qu'ils cherchaient bien moins la
+vérité que «_la véhémence_» et «_les grands traits outrés_». On a
+beaucoup parlé de «la voix touchante» de la Champmeslé. Cette «voix
+touchante» était prodigieusement sonore. Suivant une tradition
+constante, que rapporte Lemazurier, «si on eût ouvert la loge du fond de
+la salle, on eût entendu l'actrice jusque dans le café Procope[279]».
+
+Telle était la Champmeslé,--la brune Champmeslé, aux yeux petits et
+ronds, agréable, pas jolie, «laide de près», dit Mme de Sévigné,--une
+voix puissante et pathétique, chantant les vers de Racine comme une
+mélopée véhémente, emphatique[280], exactement notée.
+
+Cette déclamation chantée resta la caractéristique de notre tragédie du
+XVIIe siècle:
+
+«Les Italiens, écrit Du Bos, disent que notre déclamation tragique leur
+donne une idée du chant ou de la déclamation théâtrale des
+anciens[281]».
+
+Et, expliquant cette comparaison, Du Bos dit plus loin:
+
+«La déclamation dramatique des anciens était comme une mélodie
+constante, suivant laquelle on prononçait toujours des vers.»
+
+Après quoi, citant un jugement de Cicéron sur une tragédie: «_Praeclarum
+carmen est enim rebus, verbis et modis lugubre_», Du Bos ajoute:
+
+«C'est ainsi que nous louerions un récit des opéras de Lully[282].»
+
+Le rapprochement est frappant. Ainsi, la déclamation de la tragédie
+française était analogue au récitatif des opéras de Lully.
+
+Et c'était là que je voulais en venir. Si maintenant nous nous rappelons
+que Racine faisait paraître _Bérénice_, _Bajazet_, _Mithridale_,
+_Iphigénie_ et _Phèdre_, précisément dans les années où Lully faisait
+jouer ses premiers opéras, c'est-à-dire alors qu'il formait son style de
+déclamation;--si nous nous souvenons que ces mêmes tragédies de Racine
+servaient de début à la Champmeslé[283], «sur les tons de laquelle Lully
+allait se former», comme dit Lecerf,--nous arrivons à cette constatation
+_qu'il allait se former, en réalité, «sur les tons» mêmes de Racine_,
+sur la déclamation personnelle de Racine, notée par celui-ci à l'usage
+de son actrice, et que cette déclamation doit donc se refléter, en bien
+des cas, dans la déclamation musicale de Lully.
+
+ * * * * *
+
+A la vérité, ce ne sont pas des vers de Racine que Lully a mis en
+musique,--à part l'_Idylle sur la Paix_, où Lully, de l'aveu de Louis
+Racine, et, par conséquent, d'après le jugement de son père, «avait
+parfaitement rendu le poète»;--à part aussi l'essai qu'il fit un jour de
+traduire en musique une scène d'_Iphigénie en Aulide_. L'histoire nous
+est rapportée, en 1779, par François Le Prevost d'Exmes, d'après un
+récit de Louis Racine:
+
+«Lully, dit-il, mortifié de s'entendre dire qu'il devait tout son succès
+à la douceur de Quinault, et qu'il était incapable de faire de bonne
+musique sur des paroles énergiques, se mit un jour au clavecin, et
+chanta impromptu, en s'accompagnant, ces vers de l'_Iphigénie_:
+
+ Un prêtre environné d'une foule cruelle
+ Portera sur ma fille une main criminelle,
+ Déchirera son sein, et d'un oeil curieux
+ Dans son coeur palpitant consultera les dieux...»[284]
+
+Il ajoute que «les auditeurs se crurent tous présents à cet affreux
+spectacle, et que les tons que Lully joignait aux paroles leur faisaient
+dresser les cheveux sur la tête.»
+
+Il est fâcheux que cette traduction musicale ne nous ait pas été
+conservée: car nous avons toutes les raisons de croire qu'elle eût été
+une notation fidèle «des tons» de Racine et de ses acteurs.
+
+Mais, à ces exceptions près, Lully ayant eu presque toujours pour poète
+Quinault, dont le style passait, au XVIIe siècle, pour plus doucereux
+et moins mâle que celui de Racine, il s'ensuit qu'il a dû atténuer un
+peu l'énergie de la déclamation de Racine, tout en en conservant
+l'esprit.
+
+Voyons comment il procède:
+
+Le récitatif n'est pas, chez Lully, une partie accessoire de l'oeuvre,
+une sorte de lien factice qui rattache les différents airs, comme une
+ficelle autour d'un bouquet: c'en est vraiment le coeur, la partie la
+plus soignée et la plus importante. En effet, dans ce siècle de
+l'intelligence, le récitatif représentait la partie raisonnable de
+l'opéra, le raisonnement mis en musique. On ne l'écoutait pas avec
+ennui, comme on fait aujourd'hui; on s'en délectait.
+
+«Rien n'est si agréable que notre récitatif, dit Lecerf de la Viéville;
+et il est presque parfait. C'est un juste milieu entre le parler
+ordinaire[285] et l'art de la musique... Qu'y a-t-il qui fasse plus de
+plaisir et qui ouvre mieux un opéra, que ce commencement de _Persée_:
+
+ Je crains que Junon ne refuse
+ D'apaiser sa haine pour nous...
+
+«_Armide_ est tout plein de récitatifs, aucun autre opéra n'en a tant;
+et, assurément, personne n'y en trouve de trop... C'est principalement
+par le récitatif que Lully est au-dessus de nos autres maîtres... Après
+lui, on peut trouver des airs et des symphonies qui valent ses airs et
+ses symphonies.» Mais son récitatif est inimitable. «Nos maîtres
+d'aujourd'hui ne sauraient attraper une certaine manière de réciter,
+vive sans être bizarre, que Lully donnait à son chanteur...»
+
+La première loi de ce récitatif, c'est la stricte observation du style
+syllabique. Comme l'a dit M. Lionel de la Laurencie[286], la ligne
+déclamée est «débarrassée de toute végétation mélodique». Quand on
+compare «un récit quelconque de Lully à un récit de Carissimi ou de
+Provenzale, on voit que le surintendant de la musique du grand Roi a, en
+quelque sorte, procédé à un nettoyage de la technique italienne; il l'a
+expurgée de toute les herbes folles que le goût du _bel canto_ et même
+le goût musical proprement dit laissaient croître dans le parterre
+monodique.»--Il s'est passé un fait à peu près analogue dans
+l'architecture du même temps. Comparez une façade italienne de l'école
+de Bernin, surchargée de statues épileptiques, dont les draperies
+s'envolent, qui agitent les bras, les jambes, les reins, qui tordent
+leur échine, qui ont la danse de Saint-Guy et tombent en des
+convulsions,--comparez ce fouillis, ce bavardage, ce mouvement
+perpétuel, aux lignes simples, nettes et nues de Versailles, ou de la
+colonnade du Louvre.--Lully réalisa en musique une simplification du
+même ordre. Le goût italien était pour les belles vocalises, les
+roulades, les «doubles» (c'est-à-dire les répétitions ornées), les
+ornements de toute sorte. Ce goût avait passé en France, dans les
+chansons de cour. Lully, éclairé par son bon sens, et certainement aussi
+par les conseils d'amis tels que Molière,--Lully, qui d'ailleurs n'était
+pas un mélodiste abondant, et que ne gênait point le trop-plein de son
+inspiration musicale, réagit vigoureusement contre ce goût. Non
+seulement il répugnait à écrire des «doubles» et des «roulements», et
+n'en mettait qu'à regret, de loin en loin, «par condescendance pour le
+peuple»,--comme dit Lecerf de la Viéville,--«et par considération pour
+son beau-père Lambert», qui avait mis à la mode ces ornements en France;
+mais il s'opposait avec violence à ce que le chanteur introduisît dans
+un chant écrit sans ornements les vocalises et les broderies
+décoratives, que l'usage courant d'alors lui permettait d'y ajouter (car
+ce fut l'essence même de l'art ancien, et surtout de l'art italien,
+jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, qu'on y réservât toujours une part
+à l'improvisation du chanteur et de l'exécutant: le texte musical était
+pour eux une sorte de thème à variations _ad libitum_, où leur
+virtuosité avait beau jeu). Lully ne le tolérait point; et ceci est un
+fait nouveau dans l'art musical.
+
+ Lully, dit La Viéville, envoyait toutes ses actrices à Lambert,
+ pour qu'il leur apprît sa propreté du chant. Lambert leur faisait
+ de temps en temps couler un petit agrément dans le récitatif de
+ Lully, et les actrices hasardaient de faire passer ces
+ embellissements aux répétitions.--«Morbleu, mesdemoiselles», disait
+ Lully, se servant quelquefois d'un terme moins poli que celui-là,
+ et se levant fougueux de sa chaise; «il n'y a pas comme cela dans
+ votre papier; et, ventrebleu point de broderie! _Mon récitatif
+ n'est fait que pour parler, je veux qu'il soit tout uni_.»
+
+Le récitatif de Lully «épouse donc fidèlement les mouvements du
+discours». Avant tout, il en épouse les rythmes poétiques, il se modèle
+sur le vers; et c'est là, il faut bien le dire, une cause de grande
+monotonie. On a loué la versification de Quinault, son habile alternance
+de vers de longueurs diverses, et son attention à multiplier ou à
+réduire les accents rythmiques. Mais en dépit de tous ses efforts, sa
+déclamation, traduite en musique par Lully, est dominée, comme toute la
+déclamation du temps, par l'accentuation exagérée de la rime dans les
+vers courts, de la césure et de la rime dans les vers de douze syllabes.
+On trouve dans les opéras de Lully des steppes de récitatifs et d'airs,
+où le premier temps de chaque mesure tombe avec une rigueur implacable
+sur la rime, ou sur la césure de l'hexamètre. C'est d'une monotonie
+accablante; et si c'est ainsi que la Champmeslé déclamait du Racine,
+nous aurions quelque peine aujourd'hui à l'entendre sans bâiller.
+
+[Illustration: notation musicale]
+
+ Qu'il sait peu son malheur,
+ Et qu'il est déplorable!
+ J'ai pitié de l'erreur
+ Dont son coeur s'est flatté[287]
+ Il n'est rien dans es cieux,
+ Il n'est rien ici-bas
+ De si charmant que vos appas.
+ Rien ne peut me toucher d'une flamme si forte.[288]
+
+ Arrêtez, belle Iris, différez un moment
+ D'accomplir en ces lieux ce que Junon dé-si-re.[289]
+
+Quand à la monotonie de ce perpétuel dactyle se joint, comme il arrive
+souvent, la monotonie de la ligne mélodique, il n'y a rien au monde de
+plus fastidieux: c'est le ronronnement vide de l'alexandrin classique,
+le rythme mécanique d'un moulin à prières.
+
+Il arrive, par bonheur, que dans quelques scènes, la déclamation devient
+plus libre, s'anime, s'entrecoupe, se brise, se rythme autant que
+possible sur le souffle de la passion, sans négliger toutefois
+l'accentuation de la rime et de la césure. Ainsi, la scène admirable, et
+d'ailleurs à peu près unique, chez Lully, pour sa spontanéité musicale,
+des Adieux de Cadmus à Hermione. La mesure y garde un flottement
+perpétuel: toujours une mesure à quatre temps alterne avec une mesure à
+trois. La mélodie n'est pas entraînée par la déclamation, mais
+l'entraîne, et la fait s'alanguir sur certains mots «_partir_»,
+«_mourir_», avec une voluptueuse mélancolie. La musique reflète
+l'émotion, d'une façon transparente.
+
+[Illustration: notation musicale.
+
+ Je vais par-tir, belle Hermi-o-ne.
+ Je vais exécuter ce que l'amour ordonne...
+ Malgré le péril qui m'attend...
+ Je veux vous délivrer...ou me per-dre moi-même
+ Je vous vois, je vous dis enfin que je vous aime...
+ C'est assez pour mourir... content
+]
+
+Ou encore les scènes fameuses de Médée:
+
+[Illustration: notation musicale
+
+ Doux repos... in-no-cen-te paix,
+ Heu-reux, heureux un coeur, qui ne vous perd jamais[290]...
+ Dépit mortel, transport jaloux,
+]
+
+[Illustration: notation musicale
+
+ Je m'abandon-ne à vous.[291]
+
+
+Il semble qu'on entende ici la respiration même de Lully, en déclamant
+la scène, «quand il la lisait, comme dit La Viéville, jusqu'à la savoir
+par coeur, chantant et rechantant les paroles, en battant son clavecin».
+
+Il arrive même que l'accent dramatique l'emporte par moments sur la
+mesure ordinaire du vers:
+
+[Illustration: notation musicale
+
+ Enfin... il est en ma puissance[292]
+
+Mais ces passages sont relativement rares; et, même dans les
+exclamations, où la voix prend une certaine latitude avec le vers, le
+procédé de Lully, assez habile, mais uniformément répété, est de placer
+l'interjection à contretemps, d'y suspendre légèrement la mesure, de l'y
+balancer un moment, mais de lui faire reprendre, aussitôt après, son
+cours monotone:
+
+ «Quand on ne voit plus rien qui puisse se défendre, Ah!... qu'il
+ est beau de rendre la paix à l'univers![293]»
+
+ «Tout y ressent les douceurs de la paix. Ah!... que le repos a
+ d'attraits![294]»
+
+Il arrive même très souvent que la rime qui termine la phrase ou la
+période soit non seulement très accentuée, mais grossie par l'adjonction
+d'un battement de gosier, d'un trille.--On pense alors au mot de
+Molière, raillant dans _l'Impromptu de Versailles_ la déclamation de son
+temps:
+
+Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce
+qui attire l'approbation, et fait faire le brouhaha.
+
+Rousseau a bien noté ce ridicule, dans sa _Lettre sur la musique
+française_. Analysant le monologue d'Armide, il montre «un trille, et
+qui pis est, un repos absolu dès le premier vers, tandis que le sens
+n'est achevé qu'au second»; et il s'indigne contre ces chutes uniformes
+de la voix à la fin des vers, «ces cadences parfaites, qui tombent si
+lourdement, et sont la mort de l'expression».--Rien de plus exact; mais
+il est juste d'en rendre responsables Racine et ses acteurs; car il y a
+tout lieu de penser que Lully suivait ici les exemples qui lui étaient
+donnés par le Théâtre-Français.
+
+ * * * * *
+
+Du rythme de ces vers déclamés, passons à leurs inflexions mélodiques.
+
+Ici encore, Rousseau critique âprement le récitatif de Lully, dans une
+page d'un modernisme admirable, où il se sert pour le combattre,--et, du
+même coup, pour combattre le modèle de Lully: la
+Comédie-Française,--d'arguments analogues à ceux dont les Debussystes se
+servent aujourd'hui pour critiquer le chant wagnérien:
+
+ «Comment concevrez-vous jamais que la langue française, dont
+ l'accent est si uni, si simple, si modeste, si peu chantant, soit
+ bien rendue par les bruyantes et criardes intonations de ce
+ récitatif, et qu'il y ait quelque rapport entre les douces
+ inflexions de la parole (française) et ces sons soutenus et
+ renflés, ou plutôt ces cris éternels qui font le tissu de cette
+ partie de notre musique encore plus même que des airs? Faites, par
+ exemple, réciter à quelqu'un qui sache lire, les quatre premiers
+ vers de la fameuse reconnaissance d'Iphigénie. A peine
+ reconnaîtrez-vous quelques légères inégalités, quelques faibles
+ inflexions de voix dans un récit tranquille, qui n'a rien de vif ni
+ de passionné, rien qui doive engager celle qui le fait à élever ou
+ abaisser la voix. Faites ensuite réciter par une de nos actrices
+ ces mêmes vers sur la note du musicien, et tâchez, si vous le
+ pouvez, de supporter cette extravagante criaillerie, qui passe à
+ chaque instant de bas en haut et de haut en bas, parcourt sans
+ sujet toute l'étendue de la voix, et suspend le récit hors de
+ propos pour _filer de beaux sons_ sur des syllabes qui ne
+ signifient rien, et qui ne forment aucun repos dans le sens.--Qu'on
+ joigne à cela les fredons, les cadences, les ports de voix, qui
+ reviennent à chaque instant, et qu'on me dise quelle analogie il
+ peut y avoir entre la parole et ce prétendu récitatif, dont
+ l'invention fait la gloire de Lully.--Il est de toute évidence que
+ le meilleur récitatif qui peut convenir à la langue française doit
+ être opposé presque en tout à celui qui y est en usage; qu'il doit
+ rouler entre de fort petits intervalles, n'élever ni n'abaisser
+ beaucoup la voix, peu de sons soutenus, jamais d'éclats, encore
+ moins de cris, rien surtout qui ressemble au chant, peu d'inégalité
+ dans la durée ou valeur des notes, ainsi que dans leurs degrés. En
+ un mot, le vrai récitatif français, s'il peut y en avoir un, ne se
+ trouvera que dans une route directement contraire à celle de Lully
+ et de ses successeurs...»
+
+Qu'y a-t-il de vrai dans les critiques de ce Debussyste avant la lettre?
+La déclamation de Lully n'est-elle donc pas une bonne déclamation
+naturelle, ou, à défaut, une bonne déclamation théâtrale, qui ait de la
+vraisemblance et de la vie?
+
+Il me semble qu'il faut, dans presque tout récitatif, ou air-récitatif
+de Lully, distinguer de l'ensemble du morceau certaines phrases qui en
+sont, en quelque sorte, le noyau. Ces phrases, qui ont une valeur
+spéciale, sont d'ordinaire au début du récitatif. Elles sont en général
+bien observées d'après les intonations naturelles du personnage et de
+la passion, et elles sont gravées avec précision. Les phrases qui
+suivent sont beaucoup plus molles et lâchées. Il arrive fréquemment
+d'ailleurs que la première phrase soit répétée textuellement, plusieurs
+fois au cours du morceau, puis à la fin, pour conclure. C'en est ainsi
+l'arête, qui soutient le reste de la construction, un peu grossièrement
+maçonnée[295].
+
+La répétition textuelle est un des éléments de l'art de Lully, comme de
+tout l'art de son temps, épris de la symétrie et du balancement des
+périodes alternées, de l'effet décoratif. Mais même quand Lully ne
+recourt pas à ce procédé et ne fait pas de sa première phrase le motif
+décoratif, ou la clef de voûte de tout le morceau, il y apporte toujours
+un soin et une application spéciales. Le nombre de ces premières
+phrases, qui sont vraies, justes, bien senties, et même belles, est
+considérable. Il en est d'une beauté classique, comme celle de Théone
+dans _Phaéton_:
+
+ _La mer est quelquefois dans une paix profonde..._
+
+ou, dans le même opéra, la première phrase de l'air de Lybie:
+
+ _Heureuse une âme indifférente...._
+
+C'est toujours la suite de l'air, ou du récitatif, qui pèche. On voit
+bien Lully au travail, tel que le dépeint La Viéville, lisant et
+relisant, chantant et rechantant les paroles qu'il a à traiter. Il
+s'imprègne du sentiment et du rythme des premières lignes du texte. Puis
+il s'en remet à sa facilité verbeuse, et il tombe dans les
+formules[296],--à moins qu'il ne rencontre un passage de déclamation
+particulièrement intéressant, pour lequel il fait de nouveau un effort.
+Mais même alors il ne se laisse pas entraîner par une nouvelle idée
+mélodique ou rythmique; il reste dans la voie où l'a lancé sa première
+phrase; il ne s'écarte même pas de la tonalité: il lui suffit de
+quelques inflexions de voix, assez justes et intelligemment observées.
+Il y a beaucoup d'observations intelligentes dans la déclamation de
+Lully. L'intelligence est la première qualité qui frappe chez
+lui,--beaucoup plus que l'inspiration musicale, ou que la vigueur de la
+passion. C'était bien là ce qui plaisait de son temps.
+
+Ses contemporains étaient dans l'admiration de son esprit. On sait qu'il
+était homme d'esprit dans la vie; et il l'a prouvé, de toutes les
+façons. «Sa musique, dit La Viéville, suffirait à s'en rendre compte.
+Son esprit éclate dans ses chants. Il se montre presque partout.»...
+«Cependant, remarque La Viéville,--et cette observation est plus vraie
+qu'il ne croit,--ce n'est pas dans les grands airs, dans les grands
+morceaux que cet esprit frappe davantage. C'est dans de petits traits,
+dans de certaines réponses qu'il fait faire à ses chanteurs, du même
+ton, ce me semble, et avec le même air de finesse que les ferait une
+personne du monde très spirituelle.»
+
+On ne saurait mieux dire, et marquer plus justement, en voulant louer
+Lully, les limites de son talent. Ce ne sont pas les passages de passion
+qu'il rend le mieux, ce sont ceux de finesse. Les airs vraiment
+dramatiques, comme les deux grandes scènes d'_Armide_, comme l'air d'Io
+au 5e acte d'_Isis_: «_Terminez mes tourments_», comme l'air de
+_Roland_ furieux: «_Je suis trahi!_» sont rares chez Lully, et ils ne
+sont pas parfaits: Rousseau a pu parler «du petit air de guinguette, qui
+est à la fin du monologue d'Armide», dans l'acte II. Malgré la vigueur
+de certains accents, on sent bien que les grands mouvements de la
+passion n'étaient pas naturels chez Lully. Il n'était pas un homme
+passionné, comme Gluck. Il était un homme intelligent, qui comprenait la
+passion, et qui en sentait la grandeur. Il la voyait du dehors, et il la
+peignait d'une façon volontaire. Il sait être grand, parfois; il n'est
+jamais profond. Il a très rarement la force dramatique. Il a la force du
+rythme, toujours; et il a, presque toujours, la force et la justesse de
+l'accent. C'est à dire qu'il aurait eu les moyens d'exprimer la passion
+dans sa plénitude, si elle eût été en lui. Mais elle était absente.
+
+En revanche, il était à son aise dans la peinture des émotions
+tempérées, qui était justement celle qui était le mieux faite pour
+plaire à son aristocratique clientèle. Les modèles ne manquaient pas
+autour de lui, et il savait les voir. Il excelle dans le parler galant,
+dont Lambert et Boësset lui avaient appris la langue, dans les
+dialogues-récitatifs de nobles amoureux, les airs soupirants, élégiaques
+et voluptueux. Il a bien su peindre cette atmosphère de cour délicate et
+glorieuse. Et il a spirituellement saisi certains types de cette cour.
+
+ Remarquez, dit La Viéville, tout le rôle de Phaéton, rôle singulier
+ d'un jeune ambitieux, qui paye à toute heure d'esprit, où les
+ autres héros d'opéra payent de tendresse. Comme Lully sent et fait
+ sentir ce que dit cet aimable scélérat!...
+
+
+Il ne faut pourtant pas exagérer; et, malgré la finesse indiscutable de
+Lully et l'ingéniosité de ses commentateurs, sa musique est bien loin,
+dans ses meilleures pages, d'atteindre à la profondeur qu'y
+reconnaissent La Viéville et l'abbé Dubos. Le malin Italien les dupe.
+Son intelligence et sa distinction ne sont souvent qu'un vernis
+superficiel, qui recouvre le parvenu étranger. Il ne faut pas gratter ce
+vernis. Il s'écaille par places; et l'on s'aperçoit alors que Lully n'a
+pas compris le texte qu'il lisait: il n'a lu que les mots, il n'a pas lu
+la phrase. Rousseau a relevé certaines de ses erreurs. Tel ce passage du
+monologue d'Armide:
+
+ _Le charme du sommeil le livre à ma vengeance...._
+
+«Les mots de _charme_ et de _sommeil_, écrit Rousseau, ont été pour le
+musicien un piège inévitable: il a oublié la fureur d'Armide, pour faire
+ici un petit somme, dont il se réveillera au mot: «Je vais _percer_ son
+invincible coeur».
+
+On pourrait presque dire que la finesse de Lully lui joue parfois des
+tours, en l'empêchant de sentir les vrais mouvements de l'âme: elle
+l'attache à la lettre de son texte; tout chez lui est peint à la
+surface, d'un dessin très net: mais il n'y a aucun dessous. Aussi,
+faut-il être sceptique, quand on lit les commentaires du XVIIe siècle, à
+l'occasion de ses oeuvres: que d'intentions psychologiques les Lullystes
+ne trouvent-ils pas dans les moindres traits de leur grand homme!
+L'analyse d'_Armide_ par La Viéville fait penser aux extravagants
+commentaires wagnériens d'il y a vingt ans. Un petit exemple me servira
+à montrer la part d'autosuggestion qu'il y avait dans cet enthousiasme.
+
+La Viéville pâme d'admiration à chaque mesure d'_Armide_:
+
+«_Le perfidie Renaud me fuit_»... «Ne remarquez-vous pas, dit-il, ce
+port de voix et ce tremblement sur la blanche du mot _me fuit_? Ce long
+ton veut dire: _me fuit pour jamais_.»
+
+(Tant de choses en un _gruppetto!_)
+
+Le récit du premier acte soulève ses transports:
+
+«Armide commence, après avoir longtemps gardé un silence morne et
+farouche: _Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous_...--Quel
+morceau! Chaque ton est si accommodé à chaque mot, qu'ils font ensemble
+une impression immanquable sur l'âme de l'auditeur...»--«_La conquête
+d'un coeur si superbe et si grand_...» La Viéville s'extasie sur l'éclat
+de voix, qui est sur ce mot: «_superbe_...»--«Il n'est point de stupide,
+dit-il plus loin, qui ne soit sensible aux éclats de voix d'Armide,
+placés avec une justesse et une force égales, sur ce dernier vers:
+
+ Dans ce fatal moment qu'il me perçoit le coeur.
+
+«A ce mot: _perçoit_, je vois Renaud qui donne un coup de poignard dans
+le coeur d'Armide suppliante...»
+
+Tout cela est très beau à lire dans le commentaire de La Viéville, et
+l'était peut-être aussi à voir jouer par la Le Rochois. Mais quand on
+ouvre la partition, on est bien étonné de voir que ce qui motive cette
+admiration débordante est tout simplement une de ces cadences parfaites,
+qui servent de conclusion redondante et banale aux périodes de Lully. Et
+le plus fort, c'est que cette conclusion est identiquement la même, dont
+Lully avait usé, quelques pages avant, pour cet autre vers: «_La
+conquête d'un coeur si superbe et si grand_», dont La Viéville admire la
+justesse et la propriété d'expression. Et La Viéville ne s'est pas
+aperçu que la même formule servait dans les deux cas!
+
+[Illustration: notation musicale
+
+La conquête d'un coeur si superbe et si grand. Dans ce fatal moment qu'il
+me perçoit le coeur.]
+
+Il faut beaucoup de bonne volonté pour s'extasier sur la vérité
+dramatique de tels accents. S'ils faisaient de l'effet, il faut en
+rendre hommage, comme dit Rousseau, «aux bras et au jeu de l'actrice».
+Tout ce qu'on peut dire, c'est que la musique ne contrarie pas trop
+l'expression dramatique. Mais de là à prétendre qu'elle soit expressive,
+il y a loin.
+
+En somme, les passages du discours poétique, qui ont un intérêt
+psychologique, pittoresque, ou dramatique, sont rarement caractérisés
+par Lully avec précision. Ils sont assez justement accentués, et
+témoignent d'une certaine finesse d'intelligence; mais ils se détachent
+à peine du mouvement monotone et convenu d'avance du récitatif, dans son
+ensemble.
+
+Ce qu'il y a de plus naturel dans ces récitatifs, c'est, je le répète,
+leurs commencements. Il est rare que Lully n'amorce pas ses scènes d'une
+façon vraie. Il est rare qu'il, les développe avec aisance et liberté.
+Il suit presque toujours le même chemin,--un chemin bien propre, bien
+uni, qui n'offre rien d'inattendu, et ne s'écarte guère de la ligne
+droite. Il finit d'ordinaire dans le ton où il a commencé, sans avoir
+jamais quitté les tons les plus analogues au ton principal, oscillant
+régulièrement de la dominante à la tonique, et soulignant les
+conclusions tonales, en élargissant les phrases vers la fin, et les
+ornant du _gruppetto_ final sur le dernier mot. Qui connaît le
+développement majestueux de l'un de ces récitatifs les connaît presque
+tous.
+
+ * * * * *
+
+Il ne faudrait pas croire que cette impression de monotonie n'eût point
+frappé les contemporains de Lully. Beaucoup en jugeaient comme nous. La
+Viéville nous révèle que certains se plaignaient de l'ennui de ses
+«fades récitatifs, qui se ressemblent presque tous». Les comédiens
+italiens s'en moquaient, et Scaramouche chantait, dans l'acte II des
+_Promenades de Paris_;
+
+ Chantez, chantez, petits oiseaux,
+ Près de vous l'Opéra, l'Opéra doit se taire.
+ Vous faites tous les jours des chants, des airs nouveaux,
+ Et l'Opéra n'en saurait faire.[297]
+
+A quoi les Lullystes avaient beau répliquer que «les petits oiseaux» ne
+font pas tous les jours «des airs nouveaux»; ils étaient fort
+embarrassés pour défendre Lully. Quoiqu'ils fissent grand bruit de sa
+merveilleuse fécondité, de la variété de ses accents,--en particulier de
+ses _Hélas!_--ils étaient bien forcés de reconnaître que leur dieu se
+répétait souvent, non seulement dans ses récitatifs, mais dans ses airs
+et dans tous ses morceaux. On ne pouvait nier que, dès son premier
+ouvrage, _Cadmus et Hermione_, Lully «ne se fût plusieurs fois copié
+lui-même».
+
+A cette critique gênante la réponse qu'ils faisaient était des plue
+ingénieuses. Ils prenaient texte de la remarque du chevalier de Mère:
+
+ Les personnes qui s'expliquent le mieux usent plus souvent de
+ répétitions que les autres... C'est que les gens qui parlent bien
+ vont d'abord aux meilleurs mots et aux meilleures phrases pour
+ exprimer leurs pensées. Mais quand il faut retoucher les mêmes
+ choies, comme il arrive sauvent, quoi-qu'ils sachent bien que la
+ diversité plaît, ils ont pourtant de la peine à quitter la
+ meilleure expression pour en prendre une moins bonne; au lieu que
+ les autres, qui n'y sont pas si délicats, se servent de la première
+ qui se présente.
+
+Et ils la développaient ainsi:
+
+ Qulnault a donné cent fois à Lully les mêmes sentiments et les
+ mêmes termes à mettre en chant, il n'est pas possible qu'il y ait
+ cent manières de les y mettre également bonnes... Il avait tâché de
+ prendre, la première fois, la meilleure expression; s'il ne l'avait
+ pas attrapée, il l'a prise une autre fois, et puis il s'est servi
+ ensuite des expressions les plus approchantes de la bonne,
+ retournant et plaçant tout cela, selon les occasions, et avec tout
+ l'art d'un savant musicien et d'un homme d'esprit. Mais lorsqu'il a
+ senti que ses expressions ne pouvaient être nouvelles sans être
+ impropres ou forcées, il n'a pu se résoudre à abandonner le naturel
+ et la justesse pour la nouveauté, et il a mieux aimé varier un peu
+ moins ses tons que d'en employer de méchants.--Je ne vous dis pas
+ qu'il n'ait jamais été paresseux ni stérile. On a bien repris, et
+ sans injustice quelquefois, Homère et Virgile d'être l'un ou
+ l'autre: eux qui n'étaient pas des débauchés comme Lully. Mais je
+ me persuade que Lully aurait souvent pu trouver des tons nouveaux,
+ et ne l'a pas voulu, par attachement à la bonté des premiers, qu'il
+ s'est contenté de déguiser, de changer un peu par de petites
+ différences d'accords... _Cadmus_ même en est une preuve... C'était
+ son premier grand opéra. S'il s'y est copié lui-même en plusieurs
+ endroits, ce ne peut être négligence ou paresse. Il avait trop
+ d'intérêt à y réussir, pour y épargner ses soins.--Les chutes de
+ son récitatif sont une des choses où il a été le plus taxé de
+ pauvreté ou de négligence. Il leur ménage toute la variété qu'il
+ peut... Il sait les rendre singuliers, lorsque le poète lui en
+ donne lieu... Mais enfin, par quel secret, par quel effort Lully
+ pourrait-il ne copier et ne répéter jamais rien, à moins qu'il ne
+ sortit de la nature, ce qui est un remède pire que le mal, et qu'il
+ laisse aux Italiens?--Le but de la musique est de _repeindre_ la
+ poésie. Si le musicien applique à un vers, à une pensée, des tons
+ qui ne leur conviennent point, il ne m'importe que ces tons soient
+ nouveaux et savants. Cela ne peint plus, parce que cela peint
+ différemment; donc cela est mauvais. Dès que ma pensée par
+ elle-même plaît, frappe, émeut, je n'ai point besoin d'aller
+ chercher une phrase élégante: il me suffit que les mots rendent
+ bien le sens... Bien exprimer, bien peindre, voilà le chef-d'oeuvre.
+ Quoi qu'il en puisse coûter au musicien pour y arriver, stérilité
+ apparente, science négligée, il y gagnera toujours assez[298].
+
+J'ai tenu à citer cette page en entier. Qu'on en partage ou non les
+idées, elle est un manifeste admirable de clarté, de raison virile et
+sûre de soi, qui annonce les fameux manifestes de Gluck. On a cherché à
+Gluck des précurseurs italiens: Algarotti, Calsabigi. Nous avons un
+précurseur français qui vaut bien ceux-là; et comme il est le théoricien
+du Lullysme, on voit par là que Gluck, en réduisant la musique à
+_repeindre_ la poésie avec une fidélité scrupuleuse, n'a fait que suivre
+la tradition de Lully.
+
+Mais nous n'avons, pour le moment, qu'à chercher dans ces lignes
+l'explication, ou l'excuse, de certains traita de la musique de Lully,
+de ses pauvretés, de ses répétitions.--Qu'en faut-il penser?
+
+Je ne discuterai point la question de savoir si un vrai génie n'a pas
+plus d'une façon d'exprimer les mêmes choses,--ni si la nature offre
+deux fois une situation tout à fait identique. Admettons la théorie, qui
+est assez conforme à la robuste sobriété de l'esprit classique: des
+expressions peu variées, mais justes, et ne craignant pas de se répéter
+quand le sentiment se répète, par horreur pour l'exagération et les
+recherches affectées, qui efféminent et trahissent la pensée.--Est-il
+vrai toutefois que les répétitions de Lully proviennent de cette
+droiture d'esprit et de la crainte d'altérer ou de dépasser sa pensée?
+
+Il y a un certain nombre de répétitions chez lui, qui sont en effet
+raisonnées, et procèdent d'un sentiment analogue à celui qu'expose La
+Viéville. Il est certain que les mêmes mots, les mêmes sentiments,
+éveillent chez Lully les mêmes phrases mélodiques. On en trouverait cent
+exemples: entre autres, les «_Revenez, revenez_» de _Thésée_, d'_Atys_,
+d'_Isis_, etc.
+
+[Illustration: notation musicale
+
+ _Atys_ (IV, 2)
+ Reve-nez, ma raison, revenez pour jamais
+ _Thésée_ (Prologue)
+ Reve-nez, revenez, amours, revenez
+ _Isis_ (I, 1)
+ Revenez, revenez, reve-nez, revenez
+]
+
+Il en est de même quand il a à peindre un ruisseau, ou le frémissement
+du vent, etc. Il reprend toujours des dessins pittoresques, à peu près
+identiques. On voit qu'il représente _le_ ruisseau, _le_ vent. C'est
+bien l'esprit abstrait et généralisateur du temps, l'esprit de la
+littérature d'alors qui étudie l'Homme en général, l'esprit de la
+peinture d'alors, même de la peinture de paysage, comme celle de Claude
+Lorrain, qui représente des arbres, dont il serait impossible de dire de
+quelle espèce ils sont,--des arbres en général. Rien d'étonnant à ce que
+l'esprit de Lully se complaise aussi à des types mélodiques, à des
+formules générales, qui reparaissent, chaque fois qu'il a à traduire le
+même ordre de sentiments ou de choses.
+
+Mais il y a d'autres répétitions, et en fort grand nombre, qui ne
+rentrent pas dans cette catégorie,--des répétitions de forme qui ne
+correspondent pas à des répétitions du sentiment. J'en ai cité un
+exemple plus haut, dans une scène du premier acte d'_Armide_. Ce sont
+des clichés, des formules coulées dans le même moule; et, bien que la
+paresse de Lully explique, d'une façon assez plausible, ces pauvretés
+d'expression, ce n'est là qu'une demi-explication. On rencontre en effet
+ces répétitions dans les pages qui ne sont pas les moins importantes et
+les moins soignées de l'oeuvre; et il y a là plus qu'une défaillance
+passagère du compositeur, il y a comme un système. Ce n'est plus
+l'identité d'un type de sentiment:--l'Amour, la Haine,--qui ramène
+l'identité du type mélodique. Fait bien plus grave encore: c'est
+l'identité d'un type de phrase oratoire. La construction logique du
+discours littéraire, sa mélopée monotone et sonore, se décalquent dans
+le discours musical. Et ceci, quel que soit le sentiment exprimé. En un
+mot, c'est le despotisme de la rhétorique du temps, avec son ample
+déroulement, ses périodes symétriques et ses pompeuses cadences. L'idéal
+qui règne dans l'ensemble de cette déclamation musicale est un idéal
+oratoire, bien plus encore que dramatique. Est-ce donc à dire que le
+modèle que suivait Lully,--la tragédie de Racine, déclamée par la
+Champmeslé,--offrît les mêmes caractéristiques?--Je le croirais
+volontiers. Rien ne peut nous remettre plus intimement dans l'esprit de
+cet art tragique et de son interprétation primitive, que tel de ces
+grands récitatifs, où Lully s'est appliqué à transposer la déclamation
+et le jeu de son temps,--en les grossissant un peu, mais sans altérer
+les proportions du modèle. Telle, la fameuse scène d'Armide trouvant
+Renaud endormi, qui resta, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, le
+modèle le plus parfait, non seulement du récitatif français, mais de la
+déclamation tragique française[299]. En dépit des critiques acerbes de
+Rousseau, qui ne trouve là «ni mesure, ni caractère, ni mélodie, ni
+naturel, ni expression», il y a dans l'ensemble de cette scène une
+énergie puissante et une grande majesté; mais tous les mouvements de
+l'âme, toutes les inflexions de la voix, obéissent à une loi d'équilibre
+oratoire et moral, de symétrie logique, de convenance, de dignité et de
+décorum, qui commande et gouverne la passion et la vie. Nous avons
+aujourd'hui un autre idéal; et celui-ci nous semble noble, mais froid.
+Il ne paraissait pas tel aux hommes du XVIIe siècle[300]. Non
+seulement les gens de goût et les dilettantes instruits, mais le grand
+public, voyaient dans ces récitatifs la représentation fidèle et
+passionnée de la vie. La Viéville dit:
+
+Lorsqu'Armide s'anime à poignarder Renaud dans la dernière scène de
+l'acte II, j'ai vu vingt fois tout le monde saisi de frayeur, ne
+soufflant pas, demeurer immobile, l'âme tout entière dans les oreilles
+ou dans les yeux, jusqu'à ce que l'air de violon qui finit la scène
+donnât permission de respirer, puis respirant là avec un bourdonnement
+de joie et d'admiration.
+
+C'est que la déclamation de Lully correspondait exactement à la vérité
+théâtrale d'alors, c'est-à-dire à l'idée qu'on se faisait alors de la
+vérité, au théâtre. (Car il se peut que la vérité soit une et immuable;
+mais l'idée que nous en avons change perpétuellement.) Par l'ensemble de
+ses qualités et de ses défauts, le récitatif de Lully fut, très
+probablement, la traduction fidèle de l'idéal tragique de son temps; et,
+comme je le disais en commençant, ce n'est pas son moindre intérêt pour
+nous de nous avoir conservé, en musique, le reflet de la déclamation et
+du jeu de la tragédie de Racine.
+
+
+
+
+IV
+
+ÉLÉMENTS HÉTÉROGÈNES DE L'OPÉRA DE LULLY
+
+
+On voit que le récitatif--la déclamation poétique de théâtre ou de
+salon, transposée en musique--est l'arête de l'opéra de Lully. Mais il
+ne faudrait pas croire que le reste de la construction répondît
+exactement à la charpente qui la supporte; elle n'est pas toujours du
+même style, elle n'est même pas très homogène: c'est une maçonnerie
+d'éléments divers, qui sont en quelque sorte bloqués autour du
+récitatif, comme du noyau de l'oeuvre.
+
+Dans tout grand artiste réformateur, il y a deux choses: son génie
+réformateur, qui a le plus souvent un caractère volontaire, raisonné; et
+son instinct, qui bien souvent le contredit. Les gens qui n'ont pas le
+sentiment très vif de la vie, telle qu'elle est, dans sa complexité et
+ses contradictions, sont sévères pour les artistes qu'ils trouvent en
+désaccord avec leurs propres principes. Ils ont une joie maligne à noter
+que Gluck, après ses belles théories sur le devoir pour la musique de
+calquer exactement le texte poétique, ne s'est pas fait faute de
+reprendre dans _Armide_, ou dans _Iphigénie en Tauride_, des airs de ses
+anciens opéras italiens, simplement parce qu'il les trouvait beaux et
+qu'ils lui plaisaient. Ils ne sont pas moins heureux de voir Wagner
+écrire un quintette dans les _Meistersinger_, et faire tel ou tel accroc
+à sa doctrine sacro-sainte. Et ils les dénoncent avec indignation, comme
+des renégats à leurs doctrines, ou même comme des farceurs, qui édictent
+des règles qu'ils se gardent de suivre.--C'est avoir là une idée bien
+abstraite et bien pauvre de ce qu'est un vrai artiste. Un vrai artiste
+est trop vivant pour pouvoir se réduire à l'expression de sa raison et
+de sa volonté. Quand même elles lui montreraient qu'une voie est la
+vraie, elles n'empêcheront jamais sa fantaisie créatrice de s'engager
+dans d'autres voies; et cela lui arrivera d'autant plus souvent qu'il
+sera plus vivant.
+
+De plus, aucune révolution en art--ou ailleurs--ne se produit tout d'un
+coup, et n'annihile tout ce qui était avant. Les premiers
+révolutionnaires en art--et ailleurs--sont toujours, pour une bonne
+part, des conservateurs. Le passé et l'avenir se mélangent en eux, à des
+doses variables. Lully qui, en certaines choses, a été un novateur dans
+notre art, n'a fait, en beaucoup d'autres, que reprendre et que suivre
+les traditions passées. Ce n'est pas pour rien qu'il avait été si
+longtemps le musicien attitré des Ballets du Roi, et le collaborateur de
+Molière dans ses comédies-ballets. Jamais il n'a dépouillé tout à fait
+le vieil homme, le bouffon, le mufti, dont les pitreries avaient
+l'honneur d'exciter l'hilarité du Roi. Jamais il n'a dépouillé tout à
+fait son rôle d'organisateur des fêtes de la cour. Jamais enfin il n'a
+dépouillé tout à fait sa peau d'Italien. On retrouve, fréquemment, dans
+ses opéras français, la veine comique du _Bourgeois gentilhomme_,
+l'esprit et les formes des _Dialogues_ de cour et des anciens ballets
+français; et, de loin en loin, l'Italien montre le bout de l'oreille.
+
+Cette diversité d'éléments musicaux se laisse voir plus ouvertement dans
+ses premières oeuvres, ainsi qu'il est naturel. En cela, _Cadmus et
+Hermione_, son premier opéra véritable,--puisque celui qui l'avait
+précédé: _les Festes de l'Amour et de Bacchus_, n'était qu'un pastiche
+fait d'un assemblage d'anciens airs à danser,--est particulièrement
+intéressant. C'est l'_Hippolyte et Aricie_ de Lully. On y sent un Lully
+plus jeune, moins enfermé dans ses théories, un Lully qui risque là,
+pour la première fois, une très grosse partie, et qui veut la gagner,
+qui ne lésine point avec sa musique, qui donne tout ce qu'il peut
+donner. Il n'y a guère d'opéra de lui plus généreux, plus abondant, plus
+libre. On y trouve déjà du Lully dramatique, et du meilleur,
+d'admirables exemples de déclamation pathétique. On peut dire que dans
+tout son oeuvre il y a peu de pages comparables, pour la vérité de la
+déclamation, aux adieux de Cadmus à Hermione.--On y trouve aussi le
+premier type célèbre, à l'Opéra, d'un genre de scènes, qui devaient
+avoir en France un succès étonnamment durable, puisqu'elles ont persisté
+jusqu'à nos jours; les scènes de temples, de grands-prêtres, et de
+sacrifices[301]. La scène de Lully est d'ailleurs supérieure à presque
+toutes celles qui ont suivi; elle n'a rien de la solennité ennuyeuse et
+cabotine qui caractérise ces caricatures de choses religieuses: elle
+respire une jubilation héroïque.
+
+A côté de ces grandes scènes, où Lully inaugure la tragédie lyrique de
+Rameau et de Gluck, on trouve une partie comique très importante, et
+même une partie bouffe et burlesque. D'abord, des rôles de bouffons
+italiens: le valet poltron et matamore, et la nourrice amoureuse,--deux
+personnages, qu'on rencontre partout, dans l'opéra vénitien et
+napolitain. Et puis, il y a des géants comme dans le _Rheingold_; mais,
+à la différence de ceux de Wagner, les géants de _Cadmus_ ne se prennent
+pas au sérieux. Hermione, princesse captive, doit épouser l'un d'eux; et
+ce géant a des compagnons de sa taille, qui viennent danser un ballet en
+l'honneur de la princesse. Il est clair que tout ceci nous éloigne de la
+tragédie lyrique, et nous ramène aux ballets italiens et français de la
+première moitié du siècle.--La musique a les mêmes caractères. Dans les
+airs comiques ou dansés, le style bouffe italien, à la façon de Cavalli,
+ou de Cesti[302], voisine avec le style des pastorales de Cambert, ou
+des comédies-ballets, dont Lully écrivait la musique pour Molière[303].
+Ce sont des airs de concert, intercalés dans l'opéra. Et l'on peut dire
+qu'en somme, dans ce premier opéra, l'opéra proprement dit tient la plus
+faible place. Les trois quarts sont pris par de la musique de concert,
+de pastorale, d'airs de cour, d'opéra-bouffe, et de comédie-ballet.
+Toute cette partie de l'oeuvre est fort intéressante, et souvent
+excellente. On sent que Lully y était à son aise: c'était sa première,
+sa vraie nature; il eut beaucoup de peine à y renoncer. S'il ne s'était
+pas contraint, il n'en fût jamais sorti; et, qui sait? il n'en eût
+peut-être pas eu moins de gloire.
+
+_Cadmus_ ayant obtenu un succès triomphal[304], Lully ne songea pas tout
+de suite à changer sa manière; et l'opéra qui suivit, _Alceste_, en
+1674, offre le même caractère hétérogène,--pourtant un peu moins
+marqué.--La comédie y tient encore une place considérable. Non seulement
+il y a de grandes scènes comiques, d'une ampleur,--on pourrait presque
+dire--d'une majesté admirable, comme la scène de Caren, qui ouvre
+l'acte IV; mais, comme dans _Cadmus_, des airs bouffes, du genre
+vénitien[305], et des airs de vaudevilles très caractérisés, comme l'air
+de Straton, qui sent la chanson populaire:
+
+[Illustration: notation musicale
+
+A quoy bon tant de rai_son dans le bel â_ge? A quoi bon tant de rai_son
+hors de sai_son?
+
+Qui craint le danger de s'engager est sans cou_rage...]
+
+On est frappé aussi du grand nombre de vocalises et de roulades que se
+permet encore Lully. Son style n'est pas encore arrêté, et il s'efforce
+à un compromis entre les éléments anciens et nouveaux, étrangers et
+français.
+
+Mais _Alceste_ ne réussit pas, cette fois, sans conteste. On fut choqué
+du mélange de tragique et de bouffon, qui était particulièrement déplacé
+dans ce beau sujet antique[306]. Ce fut une bonne indication pour Lully.
+Déjà, le _Thésée_ de 1675, sans avoir abdiqué le comique, ne tolère plus
+qu'un comique de demi-teinte, qui ne détonne pas trop avec le reste de
+l'action tragique, comme le duo des vieillards athéniens, petite
+caricature de bon goût, qui garde un parfum attique.
+
+_Alys_, en 1676, marque décidément un changement d'orientation dans
+l'opéra. A partir de ce moment, Lully, suivant le goût de la jeune cour,
+galante et raffinée, adopte un idéal racinien; son opéra devient une
+sorte d'élégie amoureuse, d'où est banni le comique, et surtout le
+bouffon, le vulgaire. Le premier acte d'_Atys_, qui sembla à ses
+contemporains le chef-d'oeuvre de la tragédie lyrique, et que Lecerf de
+la Viéville déclare presque «trop beau», parce qu'il tue tout ce qui
+suit, est une élégie romanesque, dont la majeure partie est composée
+d'airs de pastorale, au milieu desquels s'intercale habilement une scène
+d'amour, tendre, délicate, touchante, qui rappelle certaines scènes de
+_Bérénice_, mais qui n'a rien de proprement tragique. La seule scène de
+l'opéra, qui soit vraiment dramatique, la scène du meurtre de Sangaride
+par Atys rendu fou par Cybèle, puis de son retour à la raison, de la
+découverte de son crime, qui l'atterre, et enfin de son suicide,--scène
+qui eût voulu la puissance sauvage de Gluck,--se résout immédiatement en
+une fête pastorale et une apothéose. On sent que, de propos délibéré,
+Lully tend à éliminer de l'opéra tout ce qu'il a d'excessif, aussi bien
+dans le tragique que dans le comique.
+
+Le succès d'_Atys_ fut très grand; et l'on sait que l'oeuvre reçut le nom
+d'«Opéra du Roi», qui le préférait à tout autre. Peut-être, toutefois,
+dans son désir d'épurer, de sublimer l'opéra, de ne lui laisser que ses
+éléments les plus nobles et les plus exquis, Lully avait-il passé la
+mesure; car Saint-Evremond dit, après avoir reconnu la beauté de
+l'oeuvre: «Mais c'est là qu'on a commencé à connaître l'ennui que nous
+donne un chant continué trop longtemps». Il y avait, en effet, à ce
+nouveau système un danger de monotonie, que Lully devait sentir lui-même
+et s'appliquer à pallier, dans la suite[307]. Néanmoins, on peut dire
+qu'à partir d'_Atys_, son idéal de l'opéra est à peu près fixé: à la
+remorque du goût français d'alors, il sacrifie la comédie, et préfère au
+drame passionné la peinture des nuances du sentiment, la tragédie de
+salon ou de cour, psychologique, galante et oratoire. Ce n'est plus la
+comédie-ballet. C'est la tragédie-ballet.
+
+Il réalisa cet art, ainsi qu'il le voulait; mais il eut beau faire: ce
+fut toujours chez lui oeuvre de volonté; et jamais il ne réussit à
+étouffer son ancienne nature. Il était essentiellement un compositeur de
+ballets royaux; et il le resta toujours. Toutes les fois que, par
+exception, il revient à ce genre, ou que les opéras qu'il traite s'en
+rapprochent, en quelque manière, il y apporte une délicatesse de touche
+et une verve originale qu'il a rarement ailleurs.
+
+Sa veine comique, malheureusement comprimée après _Alceste_[308], s'est,
+malgré tout, fait jour à diverses reprises; et elle a produit ça et là
+de petits chefs-d'oeuvre, comme le duo des vieillards de _Thésée_ ou le
+trio des frileux d'_Isis_. Et, dans sa dernière oeuvre, elle lui a même
+fait créer un caractère comique d'une ampleur et d'une jovialité
+admirables, le Polyphème d'_Acis et Galatée_. Le comique de Lully
+s'attaque volontiers aux défauts physiques, qu'il note d'une façon
+plaisante: c'est le chevrotement de voix des vieillards athéniens, ou
+le grelottement des peuples hyperboréens, qui claquent des dents sous la
+neige et les glaçons. Cette malignité d'observation musicale est un
+trait italien que l'on peut relever déjà chez Cavalli. Le Polyphème
+d'_Acis_ est caractérisé par un certain trait vocal, sorte de _leit
+motiv_ chanté, qui revient à diverses reprises, et qui veut rendre,
+semble-t-il, la démarche grotesque et saccadée du monstre amoureux.
+L'orchestre qui l'accompagne a des trouvailles burlesques. Dans l'entrée
+de Polyphème et de sa suite, à l'acte II, «des sifflets de
+chaudronnier», dit Lecerf de la Viéville, venaient couper d'une façon
+plaisante la marche lourdement bouffonne.--Le comique était si naturel à
+Lully qu'il lui est arrivé plus d'une fois d'être comique malgré lui.
+Les Lullystes eux-mêmes lui reprochaient de s'être laissé entraîner
+parfois à «une gaieté mal placée», ou à un «badinage vicieux», ainsi que
+l'écrit La Viéville à propos d'un air de _Phaéton_ et d'un duo de
+_Persée_. Tel choeur d'_Armide_ est bien près d'une parodie à la façon
+d'Offenbach. Il semble que la nature exubérante de l'Italien fasse
+éclater par moments les contraintes qui pèsent sur elle[309].
+
+S'il n'a pu--et cela est très regrettable--développer librement son
+génie comique; en revanche, il a eu toute licence pour transplanter du
+ballet dans l'opéra la Pastorale proprement dite; et c'est peut-être
+dans cette partie de son oeuvre qu'il a mis le plus de sincérité,
+d'émotion, et de poésie véritable.
+
+Le sentiment pastoral a été très fort au XVIIe siècle. C'est une
+belle plaisanterie de prétendre, comme on l'a fait parfois, que le
+siècle de Louis XIV n'avait pas le sentiment de la nature. Il l'aimait
+profondément, quoique d'une façon très différente de la nôtre. C'était
+le siècle des jardins, des grands bois, des fontaines, des eaux
+dormantes. Certes, la nature inculte et désordonnée n'était pas celle
+qui lui plaisait. Il ne cherchait pas en elle ces forces sauvages qui
+nous attirent, comme si nous n'en avions plus assez en nous; il lui
+demandait seulement le bienfait du calme, de la sérénité, cette belle
+joie un peu ruminante, à la fois matérielle et morale, que les
+tempéraments sains et robustes; les êtres d'action connaissent peut-être
+mieux que les autres,--qu'en tout cas ils sont plus aptes à goûter. Il
+est remarquable que les trois musiciens classiques, qui ont le mieux
+exprimé ce voluptueux endormement dans la nature, sont aussi les forces
+les plus énergiques de la musique: Hændel, Gluck et Beethoven. Le
+XVIIe siècle--italien, allemand, anglais et français--eut, tout
+entier, le sentiment pastoral; et nous le voyons fleurir chez les plus
+grands maîtres de l'opéra, chez Monteverde, chez Cavalli, chez Cesti,
+chez Purcell, chez Keiser, et, dans une certaine mesure, chez
+Cambert[310]. Mais aucun ne fut comparable, en ceci, à Lully. Dans ce
+genre, cette âme sèche, superficielle, et plus intelligente que vraie,
+atteint à une sincérité et à une pureté d'émotion, qui l'égalent aux
+plus grands poètes de la musique. Il n'y a presque pas d'opéra de lui,
+où cette poésie de la nature, de la nuit, du silence[311] ne s'exhale.
+C'est le prologue de _Cadmus_, c'est la scène champêtre de _Thésée_,
+c'est le sommeil d'_Atys_, c'est l'élégie de Pan dans _Isis_, ce sont
+les choeurs et les danses de nymphes dans _Proserpine_, c'est la
+symphonie et le chant de la Nuit dans le _Triomphe de l'Amour_, c'est la
+«noce de village» de _Roland_, c'est le sommeil de Renaud dans _Armide_,
+c'est sa dernière oeuvre, _Acis_, qui est une pastorale.
+
+«Le sommeil de Renaud» a été, comme on sait, repris en musique par
+Gluck, avec une incomparable puissance de séduction. Il est visible que
+Gluck a voulu faire oublier l'air célèbre de son prédécesseur, et il y a
+réussi. Toutefois, la beauté de la page de Lully reste intacte, et, à
+certains égards, plus haute que celle de Gluck. Rien de plus intéressant
+qu'un rapprochement des deux oeuvres. Naturellement, les moyens
+instrumentaux de Lully sont plus réduits, et ses lignes beaucoup plus
+simples; mais justement, par là, combien elles sont plus belles! Le
+délicieux orchestre de Gluck a peint une vraie symphonie pastorale,
+toute pleine des murmures des violons, des gazouillis des bois; les
+lignes s'entrelacent comme des frondaisons; partout, de petits trilles,
+comme des voix d'oiseaux: c'est une nature grasse, abondante, pleine du
+bruit des êtres,--une nature un peu flamande. Écoutez maintenant le
+simple déroulement de la symphonie de Lully, ce flot inaltérable des
+violons en sourdine, cette sereine mélancolie. A côté du paysage touffu
+de Gluck, cela est net et pur, comme une belle silhouette sur la
+lumière, un dessin de vase grec.--Après une page de symphonie, où chacun
+des deux musiciens a peint l'atmosphère, le fond lumineux du tableau, le
+chant s'élève. Ici, la supériorité de Lully me paraît éclatante,--sauf
+dans les dernières mesures, peut-être, où, avec le goût de son siècle
+pour l'oeuvre achevée, il a voulu trop _terminer_ son air, au lieu que
+Gluck, plus réaliste, le fait s'alanguir peu à peu, puis le laisse comme
+suspendu, dans l'engourdissement du sommeil. Mais avec quelle beauté
+naturelle et sûre d'elle-même la voix, dans l'air de Lully, se pose sur
+le courant tranquille de l'orchestre! La déclamation coule, entraînée
+par son propre rythme. La déclamation de Gluck est bien plus
+contestable; elle dépend de l'orchestre; elle ne plane pas au-dessus:
+l'homme est absorbé dans la nature. Il garde sa personnalité, chez
+Lully: le principe esthétique de son temps, c'est que la voix doit être
+toujours, et dans tous les cas, le premier instrument des passions.
+
+ * * * * *
+
+Votre héros va mourir d'amour et de douleur, écrit La Viéville, il le
+dit, et ce qu'il chante ne le dit point, n'est point touchant: je ne
+m'intéresserai point à sa peine... Mais l'accompagnement ferait fendre
+les rochers... Plaisante compensation! Est-ce l'orchestre qui est le
+héros?--Non, c'est le chanteur. Eh bien donc, que le chanteur me touche
+lui-même, qu'un chant expressif et tendre me peigne ce qu'il souffre, et
+qu'il ne remette pas le soin de me toucher pour lui à l'orchestre, qui
+n'est là que par grâce et par accident. _Si vis me fiere...._ Si
+l'orchestre s'unit au chanteur pour m'attendtir, fort bien: ce sont deux
+manières d'exprimer pour une. Mais la première et la plus essentielle
+est celle du chanteur.
+
+ * * * * *
+
+Je ne pousse pas plus avant cette comparaison des deux scènes de Lully
+et de Gluck: il ne peut être question de la supériorité de l'un des
+artistes sur l'autre, mais d'un double idéal, de deux arts différents et
+également parfaits. Les mélodies de Gluck sont parfois médiocres, et la
+beauté de son art est surtout morale: une grande âme y est empreinte. La
+noblesse de Lully est surtout plastique; elle tient à la suavité des
+lignes, d'ailleurs peu variées: quelques traits, un profil, mais exquis,
+et une atmosphère sereine, pâle, transparente. La scène pastorale
+d'_Atys_, et surtout celle d'_Isis_,--la nymphe plaintive, qui, changée
+en roseaux, gémit harmonieusement,--montrent, avec plus de pureté
+encore, cet idéal hellénique.
+
+ * * * * *
+
+Il est enfin, dans chaque opéra de Lully, toute une partie qui forme un
+véritable ballet de cour: c'est le Prologue. Ce n'est pas le moins
+intéressant de l'oeuvre, et Lully y met tous ses soins. Le Prologue est
+une petite pièce à part de la grande: c'est, par exemple, dans
+_Proserpine_, la Paix enchaînée et opprimée par la Discorde, qu'à la fin
+la Victoire vient délivrer. Il a souvent une petite intrigue, très
+froide assurément, puisqu'elle est toujours allégorique et adulatrice,
+mais qui prête à de belles combinaisons d'airs de cour et de danses. On
+sait le charme du prologue de _Thésée_, qui se passe dans les jardins et
+devant la façade du palais de Versailles,--ou du prologue d'_Amadis_, qui
+est une sorte de réveil de la Belle au bois dormant, au milieu de sa
+cour. Avec leur allégresse patriotique et leurs allusions aux événements
+récents de l'histoire militaire--ou galante--du grand Roi[312], les
+Prologues de Lully ont un air de fêtes nationales de la vieille France;
+et ils sont le dernier refuge du ballet de cour. On y retrouve, le Lully
+des comédies-ballets: ce sont des collections de petits airs galants, de
+duos, de trios, de choeurs de concerts, entremêlés de danses, souvent
+chantées, ou dansées et chantées alternativement. Il s'y ajoute enfin de
+petites symphonies, des marches et des cortèges.
+
+
+
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+V
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+
+LES SYMPHONIES DE LULLY
+
+Les symphonies de Lully nous semblent aujourd'hui la partie la moins
+intéressante de son oeuvre. Ses ouvertures paraissent massives et
+compassées. M. Lionel de la Laurencie note que leurs thèmes, tous d'une
+architecture à peu près identique, «constituent en musique l'équivalent
+des termes généraux du langage».--Les danses ne témoignent pas non plus
+d'une grande variété; à quelques exceptions près, elles n'ont ni la
+curiosité de rythmes de l'époque précédente, ni la grâce et l'invention
+harmonique et mélodique de l'époque suivante.
+
+Et pourtant, ces symphonies diverses ont beaucoup contribué au succès
+des opéras de Lully; on peut même dire que, de tout son oeuvre, rien n'a
+été plus apprécié en Europe et n'a en plus d'influence sur l'évolution
+musicale. Elles n'ont trouvé de détracteurs, du vivant de Lully, que
+parmi les Italiens, qui ne les connaissaient, comme nous, que par la
+lecture, et les trouvaient, comme nous, «insipides et monotones».
+Serait-ce donc que nous aurions perdu le secret de cette musique avec
+celui de son exécution? C'est ce que je voudrais examiner.
+
+Pour les ouvertures, il est à remarquer d'abord qu'elles étaient faites
+expressément pour de grands théâtres. Elles ont un caractère monumental.
+Marpurg reconnaît qu'à l'Opéra de Dresde «les ouvertures passablement
+sèches de Lully font toujours meilleur effet, quand elles sont
+exécutées par tout l'orchestre, que les ouvertures beaucoup plus
+aimables et plus plaisantes d'autres compositeurs célèbres, qui
+paraissent au contraire incomparablement supérieures quand on les entend
+jouer dans un concert de musique de chambre[313]».
+
+Ces ouvertures ont fondé le type de l'ouverture française. Il n'était
+pas plus de l'invention de Lully que le type de l'ouverture italienne
+n'a été créé, comme on l'a dit, par Alessandro Scarlatti[314]. De même
+que Scarlatti avait eu, en ceci, pour devancier Stefano Landi, dès
+1632,--de même Lully avait pu prendre exemple sur Cavalli, sur Cambert
+et surtout sur Cesti[315]. Mais, comme Scarlatti, Lully a définitivement
+établi son type d'ouverture, et l'a rendu classique. Cette ouverture se
+compose d'un premier mouvement lent, massif et pompeux, aussi sonore que
+possible, puis d'un mouvement fugué, très clair et traité sans rigueur,
+après lequel vient souvent une troisième partie, assez courte, et
+reprenant d'ordinaire les phrases du commencement, en les élargissant,
+pour conclure avec plénitude. Ç'a été le modèle de Hændel. M. H. Parry a
+montré combien l'auteur du _Messie_ a suivi de près l'exemple des
+ouvertures lullystes, et, en particulier, de celle de _Thésée_: c'est la
+même architecture, la même majesté, et parfois jusqu'aux mêmes
+progressions d'harmonies lourdes et puissantes.
+
+Ces ouvertures, peu variées, se copiant souvent les unes les autres,
+mais bien taillées, et d'un dessin très net, ravissaient le public
+français du XVIIe siècle. «Les ouvertures de Lully, dit La Viéville,
+sont un genre de symphonie presque inconnu aux Italiens, et en quoi
+leurs meilleurs maîtres ne seraient auprès de lui que de bien petits
+garçons.».--«Grande marque de perfection», ajoute-t-il (et cette
+remarque est caractéristique), «elles se font sentir (c'est-à-dire
+écouter) sur toutes sortes d'instruments». Un amateur fit mieux encore:
+il écrivit des paroles sur le premier mouvement de l'ouverture de
+_Bellérophon_: «Quoique tous les airs que M. de Lully a faits dans cet
+opéra, pour les violons, soient admirables, écrit le _Mercure Galant_ en
+mai 1679, celui-là est particulièrement estimé. _Comme apparemment vous
+l'aurez retenu pour le chanter_, je vous envoie des vers qui ont été
+faits sur cet air par une personne de qualité:
+
+ _Soupirez, mais sans espérer,_
+ _Mon coeur, c'est à présent assez de l'adorer..._»
+
+Et, de fait, la musique se prête assez bien à cette adaptation.
+
+Il faut noter ce mot: «Vous avez sans doute retenu l'air de cette
+ouverture pour la chanter». Il nous fait comprendre ce qu'on entendait
+alors par musique instrumentale. Un des secrets du succès des premiers
+morceaux d'ouvertures de Lully, c'est qu'ils étaient mélodiques et bâtis
+sur d'assez beaux chants que l'on retenait aisément.
+
+Ces ouvertures continuèrent de passionner en France, au XVIIIe
+siècle. On se souvient du passage de la lettre burlesque que J.-J.
+Rousseau prête à un «symphoniste de l'Académie royale de musique»,
+écrivant «à ses camarades de l'orchestre»:
+
+ Enfin, mes chers camarades, nous triomphons: les bouffons sont
+ renvoyés. Nous allons briller de nouveau dans les symphonies de M.
+ Lulli... Qu'étaient devenus ces jours fortunés où l'on se pâmait à
+ cette célèbre ouverture d'_Isis_, et où le bruit de notre premier
+ coup d'archet s'élevait jusqu'au ciel, avec les acclamations du
+ parterre?
+
+Cette forme instrumentale eut une diffusion extraordinaire à l'étranger.
+J.-J. Rousseau écrit dans son Dictionnaire, à l'article: _Ouverture_,
+que les ouvertures de Lully servaient souvent d'introductions aux opéras
+romains et napolitains joués en Italie. Après quoi on les gravait, sans
+nommer l'auteur, en tête des partitions de ces opéras italiens.--Ce fut
+surtout en Allemagne que l'ouverture lullyste trouva un champ favorable
+à son développement. Elle y fut introduite par les élèves personnels de
+Lully: Cousser, G. Muffat, Joh. Fischer. Elle se maintint avec éclat
+dans la Suite d'orchestre, avec des maîtres tels que J.-Ph. Krieger,
+Telemann, J.-Seb. Bach, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, tandis que
+dans son pays d'origine, en France, elle avait été depuis longtemps déjà
+battue en brèche par la forme des concertos de Corelli.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait d'autres symphonies, au cours des opéras de Lully; et de
+celles-là, nous ne parlons jamais, quoiqu'elles soient, en réalité, une
+des parties les plus pures, les plus parfaitement belles de son oeuvre.
+Ce sont des sortes de grands paysages poétiques,--des paysages
+intérieurs,--la peinture de l'atmosphère morale, qui enveloppe une
+scène. Ces symphonies faisaient corps avec la pièce, et «y jouaient un
+rôle», comme dit l'abbé Du Bos, qui cite, comme exemples, la symphonie
+d'_Atys_ et celle du cinquième acte de _Roland_, «qu'on appelle
+_Logistille_».--«Elles donnent l'idée, dit-il, de celles dont Cicéron et
+Quintilien disent que les Pythagoriciens se servaient pour apaiser,
+avant que de mettre la tête sur le chevet, les idées tumultueuses de la
+journée[316].»--Ce n'est pas de la musique descriptive, mais de la
+musique qui suggère des états d'âme précis. Et Du Bos, dans une curieuse
+page, qui fait honneur à la critique musicale de son temps, analyse, de
+ce point de vue, la symphonie _Logistille_. Du Bos, qui a pour principe:
+«_Ut pictura musica_», ou encore: «La musique est une
+imitation[317]»,--en prenant le mot dans le sens très large d'«imitation
+morale»,--entreprend de démontrer que la _Logistille_ de _Roland_«est
+entièrement dans la vérité de l'imitation»:
+
+ Ce n'est point le silence, dit-il, qui calme le mieux une
+ imagination trop agitée[318]. L'expérience et le raisonnement nous
+ enseignent qu'il est des bruits beaucoup plus propres à le faire
+ que le silence même. Ces bruits sont ceux qui, comme celui de
+ _Logistille_, continuent longtemps dans un mouvement presque
+ toujours égal, et sans que les sons suivants soient beaucoup plus
+ aigus ou plus graves, beaucoup plus lents ou plus vites que les
+ sons qui les précèdent, de manière que la progression du chant se
+ fasse le plus souvent par les intervalles moindres. Il semble que
+ ces bruits qui ne s'accélèrent ou ne se retardent, quant à
+ l'intonation et quant au mouvement, que suivant une proportion
+ lente et uniforme, soient plus propres à faire reprendre aux
+ esprits ce cours égal dans lequel consiste la tranquillité, qu'un
+ silence qui les laisserait suivre le cours forcé et tumultueux dans
+ lequel ils auraient été mis[319].
+
+
+D'autres symphonies encore ont un caractère plus descriptif: elles
+veulent représenter, par exemple, le mugissement de la terre, ou le
+sifflement des airs, quand Apollon inspire la Pythie, dans
+_Bellérophon_, ou dans _Proserpine_[320]. Mais même ici, le musicien ne
+prétend pas reproduire ces bruits. «Ce sont au reste des bruits qu'on
+n'a jamais entendus.» Le modèle manquerait, si on voulait l'imiter.
+Aussi, Lully cherche-t-il simplement, comme dit Du Bos, à «produire, par
+le chant, l'harmonie et le rythme, un effet approchant de l'idée que
+nous avons». Il s'agit de suggérer les spectacles, et non de les
+reproduire.--L'important, c'est que, dans tous les cas, ces morceaux
+symphoniques ne sont pas de la musique pure, et ne doivent pas être pris
+comme tels, sous peine d'être mal compris. Du Bos prétend qu'«ils
+plairaient médiocrement comme sonates Ou morceaux détachés». Leur valeur
+est dans «leur rapport avec l'action»[321].
+
+Il en était de même des Marches, qui, bien qu'elles nous semblent
+devoir être considérées comme des oeuvres de musique pure, se
+rattachaient pourtant étroitement à l'action, à la fois parce qu'elles
+correspondaient à un spectacle donné, à des évolutions et à des
+mouvements précis, et parce qu'elles avaient, non seulement la
+prétention, mais réellement le pouvoir de communiquer au public
+l'enthousiasme guerrier des héros mis en scène. Rien n'a agi plus
+puissamment sur le public de Lully que ses marches et ses symphonies
+guerrières.
+
+Les Italiens nous cèdent pour les marches et les symphonies guerrières,
+dit La Viéville. Celles qu'ils font, sont moins animées d'un certain feu
+noble et martial, que fougueuses et furieuses.
+
+Ainsi, il ne nie point la _furia_ italienne; il reconnaît même la
+supériorité des symphonies italiennes de tempête et de fureur; et
+l'apologiste de Lully se trouve ici d'accord avec le détracteur de
+Lully, l'abbé Raguenet, qui écrit que «les symphonies italiennes remuent
+avec tant de force les sens, l'imagination et l'âme, que les joueurs de
+violon qui les exécutent ne peuvent s'empêcher d'être transportés et
+d'en prendre la fureur; ils tourmentent leur violon et leur corps, et
+ils s'agitent comme des possédés». Mais, pour la plupart des
+Français,--et leur goût faisait loi dans presque toute
+l'Europe,--c'était là un défaut, et non une qualité. Cette furie
+désordonnée n'avait rien à voir avec la force véritable, faite de
+raison, de volonté et de puissante santé. Cette force vraiment «noble et
+martiale», comme dit La Viéville, semblait aux contemporains de Louis
+XIV se dégager des marches de Lully et de ses symphonies guerrières.
+Elles avaient une renommée européenne. «Quand le prince d'Orange voulut
+une marche pour ses troupes, il eut recours à Lully, qui la lui envoya.»
+Ainsi,--le fait est curieux,--les armées qui marchaient contre la France
+marchaient, comme les armées de France, au son des marches de Lully.
+Encore au XVIIIe siècle, l'abbé Du Bos, qui écrit au temps de Rameau,
+dit que «les bruits de guerre de _Thésée_[322] eussent produit des
+effets fabuleux sur les anciens..... Nous-mêmes, ajoute-t-il, ne
+sentons-nous pas que ces symphonies nous agitent... et agissent sur nous
+à peu près comme les vers de Corneille?...»
+
+Voilà donc tout un côté héroïque du génie de Lully, qui a échappé aux
+ennemis de l'opéra, tels que Boileau, s'obstinant à lui refuser «les
+expressions vraiment sublimes et courageuses». Tout au contraire, la
+vigueur martiale de cette musique a été un des éléments de sa
+popularité.
+
+ * * * * *
+
+Restent les danses, qui sont peut-être de tout l'oeuvre de Lully ce qui
+nous échappe le plus: car nous les confondons dans la masse des danses
+anciennes, tandis que les contemporains y voyaient une révolution dans
+la danse; et surtout, nous y voyons de la musique pure, alors que Lully
+écrivait presque toujours de la pantomime dramatique.
+
+Il est à noter que Lully, jusqu'à la fin de sa vie, resta
+essentiellement, dans l'opinion publique, ce qu'il avait été à ses
+débuts: un compositeur de ballets. Jusqu'à la fin, ses ballets furent
+dansés à la cour, et même, contre l'opinion ordinaire, qui veut que le
+Roi ait cessé de danser en public après _Britannicus_, jusqu'à la fin,
+ils furent dansés par le Roi. Dans _l'Eglogue de Versailles_, donnée à
+Versailles en 1685, le Roi, âgé de quarante-six ans, dansa; et que
+dansa-t-il? Une _Nymphe_.
+
+Ce n'était pas seulement le grand public, c'étaient les connaisseurs les
+plus éclairés, comme Muffat, Du Bos, etc., qui regardaient les danses de
+Lully comme son invention la plus originale. Georges Muffat nous a
+laissé de minutieux renseignements sur l'exécution de ces danses, dans
+la deuxième partie de son _Florilegium_, paru en 1698[323]: «La façon
+d'exécuter les airs de danses pour l'orchestre à cordes, dans le style
+du génial Lully, a recueilli les applaudissements et l'admiration du
+monde entier; et, en vérité, elle est d'une si merveilleuse invention
+que c'est à peine si on peut imaginer rien de plus charmant, de plus
+élégant et de plus parfait». Et il les décrit comme un ravissement pour
+l'oreille, les yeux et l'esprit. Il étudie longuement le jeu de
+l'orchestre lullyste, notant sa belle et vigoureuse attaque, la pureté
+du son, l'admirable unité de l'ensemble, la précision rigoureuse du
+rythme, la grâce des ornements, dont il donne la clef, et dont
+l'exactitude d'exécution ne lui semble pas moins indispensable pour la
+musique de Lully, qu'elle ne le semblera plus tard à Couperin pour sa
+propre musique: car, dit Muffat, «les ornements véritablement lullystes
+dérivent de la plus pure source du chant». En résumé, tout y est réuni:
+légèreté, rapidité, vigueur, variété des rythmes, souplesse
+incomparable: une vie, une grâce, une tendresse exquise,--l'absolue
+perfection.
+
+Muffat ne nous parle que de l'exécution instrumentale; il ne nous dit
+rien de l'esprit de ces danses et de la révolution qu'y opéra Lully. Du
+Bos nous vient ici en aide.
+
+Lully anima les danses: ce fut le début de sa réforme[324]. Les
+témoignages s'accordent sur ce point. Ils nous parlent des «airs de
+vitesse», qu'il introduisit à la place des mouvements lents. Le fait a
+pu être discuté; et je crois qu'il faut bien le comprendre. Il n'est pas
+question de prêter à Lully l'invention de formes musicales nouvelles:
+les airs vifs existaient dès le XVIe siècle et n'ont jamais cessé
+d'exister. Mais Lully a réagi contre la tendance, qui régnait de son
+temps, à exécuter les danses trop lentement, du moins pour le théâtre.
+Il n'a créé ni le menuet, ni la gavotte, ni la bourrée, ces danses
+d'origine française, arrivées à la perfection avant lui; mais il en a
+sans doute réchauffé le mouvement: il les dirigeait vite. Il avait
+d'ailleurs une prédilection pour des formes de danses vives et
+saccadées, comme la gigue, le canari, la forlane. Les gens de son temps
+disaient «qu'il faisait de la danse un baladinage». Il ne faut jamais
+oublier, si l'on veut comprendre la musique de Lully, que Lully
+communiquait à l'exécution sa vivacité d'Italien.--Pour ces mouvements
+plus rapides, il fallait des figures de danse nouvelles. «Lully, dit Du
+Bos, fut forcé de composer lui-même les entrées qu'il voulait faire
+danser sur ses airs. Ainsi, les pas et les figures de l'entrée de la
+chaconne de _Cadmus_, parce que Beauchamps, le maître de ballets
+ordinaire, n'entrait point à son gré dans le caractère de cet air de
+violon.»
+
+Mais ce n'était encore rien que d'avoir fait en sorte que les danses
+n'alourdissent pas trop l'action, qu'elles pussent s'y intercaler sans
+trop la ralentir. Lully voulut peu à peu les faire participer a
+l'action.--«Le succès des airs de vitesse, dit Du Bos, l'amena à
+composer des airs vites et caractérisés, c'est-à-dire dont le chant et
+le rythme imitent le goût d'une musique particulière, qu'on imagine
+avoir été propre à certains personnages, en certaines
+circonstances.»--C'était donc un essai de couleur locale, une teinte
+dramatique précise, que Lully s'efforçait de donner à ses danses.
+Ainsi, suivant Du Bos, les airs de violon sur lesquels danse l'Enfer, au
+quatrième acte d'_Alceste_. «Ces airs respirent un contentement
+tranquille et sérieux, et, comme Lully la disait lui-même, _une joie
+voilée_.» Cette belle expression, qui conviendrait aussi aux airs des
+Champs-Élysées de Gluck, s'applique parfaitement à la scène de Lully:
+sauf le rythme, un peu saccadé et anguleux, qui est un des traits
+caractéristiques,--on pourrait dire: physionomiques,--de Lully, cette
+scène a beaucoup de rapports avec les scènes de Gluck sur le même sujet:
+le sentiment musical est à peu près analogue.--Les airs «caractérisés»
+n'expriment pas simplement la joie et la douleur, comme les autres airs;
+ils les expriment, dit Du Bos, «dans un goût particulier et conforme à
+ce caractère que j'appellerais volontiers un caractère personnel».
+Entendez par là qu'ils ne se contentent pas d'une vérité d'expression
+générale, mais qu'ils servent à la psychologie précise d'un caractère ou
+d'une situation dramatique. Là encore, Lully fut obligé de composer
+lui-même les pas et les figures pour ces airs «d'un caractère marqué».
+«Six mois avant de mourir, il fit lui-même le ballet de l'air sur lequel
+il voulait faire danser les Cyclopes de la suite de Polyphème[325].»
+
+Enfin, poursuivant cette transformation du ballet en drame, il en arriva
+des «airs dansés d'une façon caractéristique» aux ballets non dansés, si
+l'on peut dire,--aux pantomimes, «ces ballets presque sans pas de danse,
+écrit Du Bos, mais composés de gestes, de démonstrations, en un mot,
+d'un jeu muet». Ainsi, les ballets funèbres de _Psyché_, ou ceux du
+second acte de _Thésée_, «où le poète introduit des vieillards qui
+dansent». Ainsi, encore, le ballet du quatrième acte d'_Atys_, et la
+première scène du quatrième acte d'_Isis_, «où Quinault fait venir sur
+le théâtre les habitants des régions hyperborées». Ces «demi-choeurs»,
+comme les appelle Du Bos, «ces choeurs, à la façon antique, et qui ne
+parlent pas, étaient exécutés par des danseurs qui obéissaient à Lully,
+et qui osaient aussi peu faire un pas de danse, lorsqu'il le leur avait
+défendu, que manquer à faire le geste qu'ils devaient faire, et à le
+faire dans le temps prescrit». Leurs évolutions ne faisaient pas tant
+penser aux ballets modernes qu'à la tragédie antique. «Il était facile,
+en voyant exécuter ces danses, de comprendre comment la mesure pouvait
+régler le geste sur les théâtres des anciens. L'homme de génie qu'était
+Lully avait conçu par la seule force de son imagination (car il est peu
+probable qu'il ait rien connu des représentations antiques) que le
+spectacle pouvait tirer du pathétique, même de l'action muette des
+choeurs,»--Naturellement, les maîtres de ballet du temps, pas plus que
+les danseurs célèbres, ne comprirent rien à ce que Lully voulait; et il
+lui fallut des hommes nouveaux. Il se servit particulièrement du maître
+de danse d'Olivet, qui organisa avec lui les ballets funèbres
+d'_Alceste_, de _Psyché_, les danses de _Thésée_, les _Songes funestes_
+d'_Atys_, et les _Frileux_ d'_Isis_. «Ce dernier, ballet était composé
+uniquement des gestes et des démonstrations de gens que le froid saisit.
+Il n'y entrait pas un seul pas de notre danse ordinaire.» Les danseurs
+auxquels Lully et d'Olivet avaient recours étaient tous de jeunes gens,
+choisis encore novices, avant d'avoir été déformés par les habitudes du
+métier.
+
+
+
+
+VI
+
+GRANDEUR ET POPULARITÉ DE L'ART DE LULLY
+
+
+Il y avait donc bien des éléments divers dans l'opéra de Lully:
+comédie-ballet, airs de cour, vaudevilles, drame-récitatif, pantomimes,
+danses, symphonies: tout l'ancien et le nouveau mis ensemble. On dirait
+que l'oeuvre est hétérogène, si l'on ne pensait qu'aux éléments dont elle
+est formée, et non à l'esprit qui la gouverne. Mais, par l'étonnante
+unité de cet esprit, elle est un bloc, une maçonnerie puissante, où tous
+ces matériaux de toute sorte sont noyés dans le mortier et font partie
+intégrante du monument unique. Et c'est l'ensemble du monument qu'il
+faut surtout admirer chez Lully. Si Lully est grand et mérite de garder
+sa haute place parmi les maîtres de l'art, c'est encore moins comme
+musicien-poète que comme architecte musical: ses opéras sont bien et
+solidement construits. Assurément, ils n'ont pas cette unité organique
+qui est le propre des drames wagnériens et des opéras de notre époque,
+tous plus ou moins issus de la symphonie, et où l'on sent, du
+commencement à la fin, les thèmes grandir et se ramifier, comme un
+arbre. Au lieu de cette unité vivante, c'est une unité morte, une unité
+de logique, d'équilibre entre les parties, de belles proportions: c'est
+de la construction à la romaine; «cela se tient». Que l'on pense aux
+constructions informes de Cavalli, de Cesti, et de tout l'opéra
+vénitien: cet amas d'airs empilés au hasard dans chaque acte, comme dans
+un tiroir où l'on chercherait à faire tenir le plus d'objets possible,
+les uns par-dessus les autres! On comprend que Saint-Evremond, qui n'est
+pas très indulgent pour l'opéra de Lully, ajoute, malgré tout: «Je ne
+ferai pas le déshonneur à Baptiste de comparer les opéras de Venise aux
+siens».--Et pourtant, il y a plus de génie musical dans un bel air de
+Cavalli que dans Lully tout entier; mais le génie de Cavalli se
+gaspille. Lully a la grande qualité de notre siècle classique: il sait
+«ordonner»; il a le sens de l'ordre et de la composition[326].
+
+Ses oeuvres se présentent comme des monuments aux grandes lignes nobles
+et nettes. Elles sont précédées d'un majestueux péristyle et d'un
+portique pompeux, aux colonnes robustes et froides: l'ouverture massive,
+et le Prologue allégorique, où se groupent et s'étalent toutes les
+ressources de l'orchestre, des voix et des danses. Parfois, une nouvelle
+ouverture donne accès du péristyle dans le temple même. A l'intérieur de
+l'opéra, un équilibre intelligent règne entre les divers éléments
+d'effet théâtral, entre le «spectacle», d'une part,--et j'entends par là
+le ballet, les airs de concert, le divertissement,--et le drame, d'autre
+part. A mesure que Lully devient plus maître de son oeuvre, il tâche non
+seulement d'harmoniser ces éléments divers, mais de les unir, d'établir
+entre eux une certaine parenté. Il réussit, par exemple, dans le
+quatrième acte de _Roland_, à faire sortir l'émotion dramatique du
+divertissement pastoral. Il y a là une noce de village: hautbois,
+choeurs, entrée de pâtres et de pastourelles, duos de concert, danses
+rustiques; et, tout naturellement, en présence de Roland, les pâtres,
+causant entre eux, racontent l'histoire d'Angélique que vient d'enlever
+Médor. Le contraste de ces chants paisibles avec les fureurs de Roland,
+en écoutant ce récit, est d'un grand effet scénique, souvent exploité
+depuis.--De plus, Lully s'efforce habilement d'établir une progression
+dans les effets musicaux et dramatiques, d'un bout à l'autre de l'oeuvre.
+Il se souvient sans doute de la critique adressée à _Atys_, «dont le
+premier acte était trop beau»; et il écrit, au terme de sa carrière,
+_Armide_, cette «pièce souverainement belle, dit La Viéville, où la
+beauté croit d'acte en acte. C'est la _Rodogune_ de Lully... Je ne sais
+ce que l'esprit humain pourrait imaginer de supérieur au cinquième
+acte.»--En général, Lully cherche à donner à ses oeuvres une conclusion
+aussi sonore et aussi solennelle que possible--choeurs, danses,
+apothéose;--mais il ne craint pas, à l'occasion, de terminer par un solo
+dramatique (comme celui du cinquième acte d'_Armide_ ou du quatrième
+acte de _Roland_), quand la puissance de la situation et du caractère
+est assez forte pour tout emporter[327].
+
+Toutes ses oeuvres sont éminemment théâtrales,--sinon toujours
+dramatiques. Lully avait l'instinct de l'effet au théâtre, et on l'a vu,
+à propos de ses symphonies et de ses ouvertures mêmes, dont la
+principale beauté, comme disent Du Bos et Marpurg, est «à leur place».
+Transportées ailleurs, elles perdraient une partie de leur
+signification. J'ajouterai que leur beauté est dans une exactitude
+minutieuse, dans une soumission littérale aux ordres du compositeur.
+Cette musique est si bien faite en vue d'un effet précis qu'elle risque
+de perdre sa force, quand elle est privée de la direction du
+compositeur, qui seul sait exactement l'effet qu'il veut produire. On
+peut appliquer à l'art de Lully ce que Gluck disait de sa propre
+musique:
+
+ La présence du compositeur lui est, pour ainsi dire, aussi
+ nécessaire que le soleil l'est aux ouvrages de la nature: il en est
+ l'âme et la vie; sans lui, tout reste dans la confusion et le
+ chaos...
+
+Aussi est-il certain que le sens de cet art s'est perdu en grande
+partie. Il s'est perdu aussitôt après la mort de Lully, bien que ses
+opéras aient continué d'être joués pendant près d'un siècle. Les plus
+intelligents, convenaient qu'on ne savait plus exécuter sa musique
+depuis qu'il n'était plus là. L'abbé Du Bos écrit:
+
+ Ceux qui ont vu représenter les opéras de Lully, quand il vivait
+ encore, disent qu'ils y trouvaient une expression qu'ils n'y
+ trouvent plus aujourd'hui. Nous y reconnaissons bien les chants de
+ Lully, mais nous n'y retrouvons plus l'esprit qui animait ces
+ chants. Les récits nous paraissent sans âme, et les airs de ballet
+ nous laissent presque tranquilles. La représentation de ces opéras
+ dure aujourd'hui plus longtemps que lorsqu'il les faisait exécuter
+ lui-même, quoiqu'à présent elle devrait durer moins de temps, parce
+ qu'on n'y répète plus bien des airs de violon que Lully faisait
+ jouer deux fois. On n'observe plus le rythme de Lully, que les
+ acteurs altèrent, ou par insuffisance, ou par présomption[328].
+
+Rousseau confirme cette opinion quand il dit, dans sa _Lettre sur la
+musique française_, que «le récitatif de Lully était rendu par les
+acteurs du XVIIe siècle tout autrement qu'on ne faisait maintenant:
+il était plus vif et moins traînant; on le chantait moins et on le
+déclamait davantage». Et, comme Du Bos, il note que la durée de ces
+opéras était devenue beaucoup plus grande que du temps de Lully, «selon
+le rapport unanime de tous ceux qui les ont vus anciennement: aussi,
+toutes les fois qu'on les redonne, est-on obligé d'y faire des
+retranchements considérables».
+
+Il ne faut jamais oublier ce fait qu'il y eut un alourdissement de
+l'exécution musicale entre la mort de Lully et l'avènement de Gluck:
+cela faussa le caractère de la musique de Lully, et ce fut aussi une des
+causes--non la moindre--de l'échec relatif de Rameau.
+
+Quelle était, en effet, la véritable exécution lullyste?--Nous savons,
+par ses contemporains, que «Lully donnait au chanteur une manière de
+réciter, vive sans être bizarre,... le parler naturel[329]»,--que son
+orchestre jouait avec une mesure inflexible, avec une justesse
+rigoureuse, avec une égalité parfaite, avec une délicatesse
+raffinée[330],--que les danses étaient si vives, qu'elles étaient
+traitées de «baladinage».--Mesure, justesse, vivacité, finesse: telles
+sont les caractéristiques que s'accordent à noter les connaisseurs de la
+fin du XVIIe siècle dans le jeu de l'orchestre et des artistes de
+l'Opéra.
+
+Et voici que Rousseau, dans la seconde partie de sa _Nouvelle Héloïse_,
+traite ces mêmes représentations d'opéras de Lully:--pour le chant, de
+mugissements bruyants et discordants,--pour l'orchestre, de charivari
+sans fin, de ronron traînant et perpétuel, sans chant ni mesure, et
+d'une fausseté criante[331],--enfin, pour les danses, de spectacles
+interminables et solennels[332].--Ainsi, manque de mesure, manque de
+justesse, manque de vivacité, et manque de finesse: c'est-à-dire le
+contraire absolu de ce que Lully avait réalisé.
+
+Je crois donc pouvoir conclure que, lorsqu'on juge Lully aujourd'hui, on
+commet la grave erreur de le juger d'après la fausse tradition du
+XVIIIe siècle, qui en avait pris le contrepied: on le rend
+responsable de la lourdeur et de la grossièreté des interprètes
+formés--ou déformés--par ses successeurs.
+
+ * * * * *
+
+En dépit de ce contre-sens (ou, qui sait? peut-être bien à cause de ce
+contre-sens: car la gloire, souvent, repose sur un malentendu), la
+renommée de Lully fut immense. Elle s'étendit dans tous les pays,
+et--chose à peu près peu près unique dans l'histoire de notre
+musique--elle pénétra toutes les classes de la société.
+
+Les musiciens étrangers venaient se mettre à l'école de Lully. «Ses
+opéras, dit La Viéville, ont attiré à Paris des admirateurs italiens qui
+s'y sont installés. Théobalde (Teobaldo di Gatti), qui joue à
+l'orchestre de l'Opéra de la basse de violon à cinq cordes, et qui a
+fait _Scilla_, opéra estimé pour ses belles symphonies, en est
+un.»--Jean-Sigismond Cousser, qui fut l'ami et le conseiller de
+Réinhard Keiser, le génial créateur de l'opéra allemand de Hambourg,
+vint passer, six ans à Paris, à l'école de Lully, et, de retour en
+Allemagne, y transporta la tradition lullyste dans la direction de
+l'orchestre et la composition instrumentale[333]. Georges Muffat resta
+également six ans à Paris; et ce maître admirable subit si fortement
+l'empreinte de Lully, que ses compatriotes lui en faisaient un
+blâme[334]. Joh. Fischer fut copiste de musique aux ordres de Lully. Le
+grave et émouvant Erlebach connut-il aussi personnellement Lully, comme
+on l'a supposé? En tout cas, il fut au courant de son style, et écrivit
+des ouvertures «à la manière française». Eitner a voulu montrer
+l'influence de Lully sur Hændel, et même sur J.-S. Bach[335]. Quant à
+Keiser, nul doute que Lully n'ait été un de ses modèles.--En Angleterre,
+les Stuarts firent tout pour acclimater l'opéra français. Charles II
+essaya vainement de faire venir Lully à Londres; et il envoya à Paris,
+pour se former sous sa direction, Pelham Humphry, un des deux ou trois
+musiciens anglais du XVIIe siècle qui eurent du génie. Humphry mourut
+trop jeune, il est vrai, pour donner toute sa mesure; mais il fut un des
+maîtres de Purcell, qui bénéficia ainsi, indirectement, de
+l'enseignement lullyste.--En Hollande, la correspondance de Christian
+Huygens montre l'attrait qu'exerçait l'opéra de Lully; et l'on a vu que
+le prince d'Orange s'adressait à Lully quand il voulait une marche pour
+ses troupes. «En Hollande et en Angleterre, dit La Viéville, tout est
+plein de chanteurs français.»
+
+En France, l'influence de Lully sur les compositeurs ne se limita pas au
+théâtre; elle s'exerça sur tous les genres de musique. Le livre de
+clavecin de D'Anglebert, en 1689, contient des transcriptions des opéras
+de Lully[336]; et le triomphe de l'opéra contribua sans doute à tourner
+la musique de clavecin vers la peinture des caractères. Le style d'orgue
+ne fut pas moins transformé.
+
+En dehors des musiciens, ce fut une fascination sur les amateurs, sur la
+cour. Quand on feuillette les lettres de Mme de Sévigné, on est surpris,
+non seulement des termes d'admiration que prodigue, à propos de Lully,
+l'exubérante marquise, mais--ce qui est plus frappant--des citations
+qu'elle fait de passages d'opéras. On sent qu'elle en avait la mémoire
+meublée; cependant, elle n'était pas très musicienne; elle représentait
+la moyenne des dilettantes: si donc, à tout instant, des phrases
+d'opéras de Lully chantaient dans sa tête, c'est qu'à tout instant les
+gens du monde les chantaient autour d'elle.
+
+Et en effet, Arnauld, scandalisé par les vers luxurieux de Quinault,
+écrit: «Ce qu'il y a de pis, c'est que le poison de ces chansons
+lascives ne se termine pas au lieu où se jouent ces pièces, mais se
+répand par toute la France, où une infinité de gens s'appliquent à les
+apprendre par coeur, et se font un plaisir de les chanter partout où ils
+se trouvent[337]».
+
+Je ne parlerai pas de la comédie bien connue de Saint-Évremond: _les
+Opera_, qui nous représente «Mlle Crisotine, jeune fille devenue folle
+par la lecture des Opéra», et «M. Tirsolet, jeune homme de Lyon, devenu
+fou par les Opera comme elle».--«Je revins de Paris, dit M. Guillaut,
+environ quatre mois après la première représentation de l'Opéra. Les
+femmes et les jeunes gens savent les Opera par coeur, et il n'y a presque
+pas une maison où l'on n'en chante des scènes entières. On ne parlait
+d'autre chose que de _Cadmus_, d'_Alceste_, de _Thésée_, d'_Atys_. On
+demandait souvent un _Roi de Scyros_, dont j'étais bien ennuyé. Il y
+avait aussi un _Lycas peu discret_, qui m'importunait souvent. _Atys est
+trop heureux_, et _les bienheureux Phrygiens_ me mettaient au
+désespoir.»
+
+La comédie de Saint-Évremond vient, il est vrai, après les premiers
+opéras de Lully, dans le premier engouement. Mais cet engouement se
+maintint:
+
+ Le Français, pour lui seul contraignant sa nature,
+ N'a que pour l'opéra de passion qui dure,
+
+écrivait La Fontaine à De Nyert, vers 1677[338].
+
+Et l'on continua à chanter dans le monde les airs de Lully:
+
+ Et quiconque n'en chante, ou bien plutôt n'en gronde
+ Quelque récitatif, n'a pas l'air du beau monde.
+
+En 1688, La Bruyère, faisant le portrait d'un homme à la mode, dit
+encore:
+
+«Qui saura comme lui chanter à table tout un dialogue de l'opéra, et les
+fureurs de _Roland_ dans une ruelle?»
+
+Il n'y a rien de surprenant, sans doute, à ce que les gens à la mode se
+soient engoués de Lully. Mais ce qui est beaucoup plus remarquable,
+c'est que le grand public et le peuple se soient passionnés pour cette
+musique encore plus que les snobs. La Viéville note les transports du
+public populaire de l'Opéra pour les oeuvres de Lully; et il s'étonne de
+la justesse de son goût.--Le peuple a un sens infaillible, assure-t-il,
+pour admirer ce qui est réellement le plus beau dans Lully.
+
+ J'ai vu plusieurs fois à Paris, quand le duo de _Persée_ (au
+ quatrième acte) était bien exécuté, tout le peuple, attentif, être
+ un quart d'heure sans souffler, les yeux fixés sur Phinée et sur
+ Mérope, et, le duo achevé, s'entremarquer l'un à l'autre par un
+ penchement de tête le plaisir qu'il leur avait fait...[339].
+
+Le charme n'était pas rompu, au sortir de l'Opéra. Lully était chanté
+dans les plus humbles maisons,--jusque dans les cuisines, dont il était
+sorti. «L'air d'_Amadis_: _Amour, que veux-tu de moi?_ était chanté, dit
+La Viéville, par toutes les cuisinières de France.»
+
+ Ses chants étaient si naturels et si insinuants, écrit Titon du
+ Tillet, que pour peu qu'une personne eût du goût pour la musique et
+ l'oreille juste, elle les retenait facilement à la quatrième ou
+ cinquième fois qu'elle les entendait; aussi les personnes de
+ distinction et le peuple chantaient la plupart de ses airs
+ d'opéra. On dit que Lully était charmé de les entendre chanter sur
+ le Pont-Neuf et aux coins des rues, avec des paroles différentes de
+ celles de l'Opéra; et comme il était d'une humeur très plaisante,
+ il faisait arrêter quelquefois son carrosse, et appelait le
+ chanteur et le joueur de violon pour leur donner le mouvement juste
+ de l'air qu'ils exécutaient.
+
+On chantait ses airs dans les rues, on les «sonnait» sur les
+instruments, on chantait jusqu'à ses ouvertures, auxquelles on adaptait
+des paroles; beaucoup de ses airs devinrent vaudevilles. Beaucoup de ses
+airs, d'ailleurs, avaient été vaudevilles. Sa musique venait, en partie,
+du peuple, et elle y retournait.
+
+D'une façon générale, on peut dire qu'elle avait plusieurs sources; elle
+était la réunion de plusieurs rivières de musique, sorties de régions
+très diverses; et ainsi, elle se trouva être la langue de tous. C'est un
+rapport de plus entre l'art de Lully et celui de Gluck, formé de tant
+d'affluents. Mais chez Gluck, ces affluents sont de toutes les races:
+Allemagne, Italie, France, voire Angleterre; et, grâce à cette formation
+cosmopolite, il fut un musicien vraiment européen. Les éléments
+constitutifs de la musique de Lully sont presque entièrement
+français,--français de toutes les classes: vaudevilles, airs de cour,
+comédies-ballets, déclamation tragique, etc. Il n'a d'Italien
+véritablement que le caractère. Je ne crois pas qu'il y ait eu beaucoup
+de musiciens aussi français; et il est le seul en France qui ait
+conservé sa popularité pendant tout un siècle. Il continua de régner sur
+l'Opéra après sa mort, comme il avait régné pendant sa vie[340]. De même
+que, de son vivant, il faisait échec à Charpentier[341],--après sa mort,
+il fit échec à Rameau; et il lutta jusqu'à Gluck, jusqu'après Gluck. Son
+règne a été celui de la vieille France et de l'esthétique de la vieille
+France; son règne a été celui de la tragédie française, d'où l'opéra
+était sorti, et qu'au XVIIIe siècle, l'opéra, à son tour, pétrit à sa
+ressemblance. Je comprends qu'on réagisse contre cet art, au nom d'un
+art français plus libre, qui existait avant, et qui aurait peut-être pu
+s'épanouir autrement[342]. Mais il ne faut pas dire, comme on a tendance
+à le faire aujourd'hui, que les défauts de l'art de Lully sont des
+défauts étrangers, italiens, qui ont gêné le développement de la musique
+française[343]. Ce sont des défauts français. Il n'y a pas qu'une
+France: il y en a toujours eu deux ou trois, et perpétuellement en
+lutte. Lully appartient à celle qui, avec les grands classiques, a élevé
+l'art majestueux et raisonnable que le monde entier connaît,--et qui l'a
+élevé aux dépens de l'art exubérant, déréglé, bourbeux, mais plein de
+génie de l'époque précédente. Condamner l'opéra de Lully, comme non
+français, serait s'exposer à proscrire aussi la tragédie de Racine, dont
+cet opéra est le reflet, et qui certes n'est pas plus que lui
+l'expression libre et populaire de la France. C'est la gloire de la
+France que son âme multiple ne se limite pas à un seul idéal; et
+l'essentiel n'est pas que cet idéal soit le nôtre, mais qu'il soit
+grand.
+
+J'ai tâché de montrer dans ces Notes (vue rapide et forcément incomplète
+d'un très vaste sujet) que l'oeuvre d'art réalisé par Lully n'est pas
+moins que la tragédie classique et les nobles jardins de Versailles un
+monument durable de la robuste époque qui fut l'été de notre race.
+
+
+
+
+GLUCK
+
+
+
+
+A PROPOS D'«ALCESTE».
+
+
+_Alceste_ ne réussit point, lors de sa première représentation à Paris,
+le 23 avril 1776. Un ami de Gluck, l'imprimeur Corancez, qui le chercha
+dans les coulisses afin de le consoler, nous fait ce curieux récit:
+
+ Je joignis Gluck dans les corridors; je le trouvai plus occupé à
+ chercher la cause d'un événement qui lui paraissait si
+ extraordinaire qu'affecté de ce peu de succès: «Il serait plaisant,
+ me dit-il, que cette pièce tombât; cela ferait époque dans
+ l'histoire du goût de votre nation. Je conçois qu'une pièce
+ composée purement dans le style musical réussisse ou ne réussisse
+ pas: cela tient au goût très variable des spectateurs; je conçois
+ même qu'une pièce de ce genre réussisse d'abord avec engouement, et
+ qu'elle meure ensuite en présence et pour ainsi dire du
+ consentement de ses premiers admirateurs. Mais que je voie tomber
+ une pièce composée tout entière sur la vérité de la nature, et dans
+ laquelle toutes les passions ont leur véritable accent, je vous
+ avoue que cela m'embarrasse. _Alceste, m'ajouta-t-il fièrement, ne
+ doit pas plaire seulement à présent et dans sa nouveauté; il n'y a
+ point de temps pour elle; j'affirme qu'elle plaira également dam
+ deux cents ans, si la langue française ne change point; et ma
+ raison est que j'en ai posé tous les fondements sur la nature, qui
+ n'est jamais soumise à la mode_[344].
+
+Je pensais à ces superbes paroles, en écoutant récemment, à
+l'Opéra-Comique[345], les acclamations enthousiastes qui leur donnaient
+raison, après la scène du temple, aux lignes monumentales, aux passions
+brûlantes et concentrées, coulée en bronze indestructible, _ære
+perennius_,--le chef-d'oeuvre, à mon sens, non seulement de la tragédie
+musicale, mais de la tragédie même.
+
+Encore l'effet d'une telle scène, qu'entoure une antique renommée,
+est-il moins saisissant pour nous, parce que plus prévu, que celui du
+second acte. Dans cet acte, plein de contrastes, où parmi les fêtes qui
+célèbrent la guérison d'Admète, Alceste cache ses larmes et sa terreur
+de la mort prochaine, il y a une variété, une abondance mélodique, une
+liberté de forme, un harmonieux mélange de récitatifs poignants, de
+courtes phrases chantées, d'ariettes délicates, d'airs tragiques, de
+danses et de choeurs, dont rien ne saurait dire la vie, la grâce et
+l'eurythmie. Après plus de cent ans, il paraît aussi nouveau qu'au
+premier jour.
+
+Le troisième acte est le moins parfait. Malgré des trouvailles de génie,
+il a le défaut de répéter les situations du second, sans les renouveler
+tout à fait; et le rôle d'Hercule, qui d'ailleurs n'est peut-être pas de
+la main de Gluck[346], est médiocre.
+
+Mais l'oeuvre n'en garde pas moins, d'un bout à l'autre, une unité de
+style, une pureté d'art et d'âme, qui sont dignes des plus belles
+tragédies grecques, et évoquent le souvenir de l'incomparable _OEdipe
+Roi_. Encore aujourd'hui, parmi tant d'opéras fades ou pédantesques,
+encombrés de rhétorique bavarde, de lieux communs prétentieux,
+d'amplifications oratoires, de niaiseries sentimentales, qui ne sont pas
+moins insipides que les insupportables jeux d'esprit de l'opéra du
+XVIIIe siècle, antérieur à Gluck,--encore aujourd'hui, _Alceste_
+demeure le modèle du théâtre musical, tel qu'il devrait être,--tel qu'il
+n'a presque jamais été depuis, même chez les plus grands, même chez le
+plus grand: Wagner,--soyons franc: tel qu'il n'a presque jamais été chez
+Gluck lui-même.
+
+_Alceste_ est l'oeuvre capitale de Gluck, celle où il a pris le plus
+nettement conscience de sa réforme dramatique, celle où il s'est le plus
+rigoureusement assujetti--plus rigoureusement même que dans _Iphigénie
+en Tauride_, une ou deux scènes exceptées,--à ses principes, que
+démentaient parfois sa nature et sa première éducation. _Alceste_ est
+l'oeuvre qu'il a écrite avec le plus de conscience, s'y défendant de tout
+emprunt à ses oeuvres précédentes[347], par une exception presque unique
+à sa pratique courante dans ses autres opéras.--C'est l'oeuvre qu'il a le
+plus retravaillée dans la suite: car, en réalité, il l'a écrite deux
+fois; et la seconde édition, l'édition française, moins pure à certains
+égards, plus dramatique à d'autres, est en tout cas presque absolument
+différente de la première[348].
+
+Il convient donc de prendre cette «tragédie mise en musique[349]» pour
+type le plus parfait de la pensée de Gluck et de sa réforme dramatique;
+je voudrais en profiter pour examiner à son sujet ce mouvement, qui a
+renouvelé le théâtre musical tout entier. Je voudrais surtout montrer
+combien cette révolution répondait aux voeux de toute l'époque, combien
+elle était fatale: d'où la violence avec laquelle elle fit irruption
+contre tous les obstacles accumulés par la routine.
+
+
+
+
+I
+
+La révolution de Gluck--et c'est ce qui fit sa force--ne fut pas l'oeuvre
+du seul génie de Gluck, mais de tout un siècle de pensée. Elle était
+préparée, annoncée, attendue depuis vingt ans par les Encyclopédistes.
+
+On le sait mal en France. Les musiciens et les critiques en sont restés
+chez nous, pour la plupart, à la boutade de Berlioz sur les
+Encyclopédistes:
+
+ O philosophes, prodigieux bouffons! O les bonshommes, les dignes
+ hommes que les hommes d'esprit de ce siècle philosophique, écrivant
+ sur l'art musical sans en avoir le moindre sentiment, sans en
+ posséder les notions premières, sans savoir en quoi il
+ consiste[350]!...
+
+Il a fallu qu'un Allemand, M. Eugen Hirschberg, vînt nous rappeler
+récemment l'importance des «philosophes» dans l'histoire musicale[351].
+
+Ils avaient l'amour de la musique, et plusieurs d'entre eux la
+connaissaient bien. Pour ne parler que de ceux qui prirent la part la
+plus active aux querelles musicales, Grimm, Rousseau, Diderot et
+d'Alembert, tous quatre pratiquaient la musique. Le moins instruit était
+Grimm, qui pourtant ne manquait pas de goût. Il écrivait de petites
+mélodies, il apprécia finement Grétry, il découvrit le talent de
+Cherubini et de Méhul, il fut même un des premiers à deviner le génie de
+Mozart, quand celui-ci n'avait que sept ans. Ce n'est point là si mal
+juger.
+
+Rousseau est assez connu comme musicien. On sait qu'il composa un opéra,
+_les Muses galantes_; un opéra-comique, le trop fameux _Devin du
+Village_; un recueil de romances, _les Consolations des Misères de ma
+Vie_, et un «monodrame», _Pygmalion_, qui fut le premier essai d'un
+genre que Mozart admirait, et que Beethoven, Weber, Schumann, Bizet
+pratiquèrent: «l'opéra sans chanteurs», le mélodrame[352]. Sans attacher
+grande importance à ces ouvrages aimables et médiocres, qui montrent,
+non seulement, comme a dit Grétry, «l'artiste peu expérimenté, auquel le
+sentiment révèle les règles de l'art», mais l'homme qui n'a pas
+l'habitude de penser en musique, et le mélodiste indigent, il faut bien
+reconnaître que Rousseau fut un novateur en musique. Il faut aussi lui
+savoir gré de son _Dictionnaire de Musique_, qui, malgré d'énormes
+erreurs, abonde en idées originales et profondes. Enfin, comment ne pas
+tenir compte de l'opinion qu'avaient de lui Grétry et Gluck? Grétry
+avait une confiance singulière dans son jugement musical, et Gluck a
+écrit de lui, en 1773:
+
+ L'étude que j'ai faite des ouvrages de ce grand homme sur la
+ musique, la lettre entre autres dans laquelle il fait l'analyse du
+ monologue de l'_Armide_ de Lully, prouvent la sublimité de ses
+ connaissances et la sûreté de son goût, et m'ont pénétré
+ d'admiration. Il m'en est demeuré la persuasion intime que, s'il
+ avait voulu donner son application à l'exercice de cet art, il
+ aurait pu réaliser les effets prodigieux que l'antiquité attribue à
+ la musique[353].
+
+
+Diderot ne composait pas, mais il avait des connaissances musicales
+précises. Le célèbre historien anglais de la musique, Burney, qui vint
+le voir à Paris, estimait hautement sa science[354]. Grétry lui
+demandait conseil, et récrivait, jusqu'à trois fois, pour le satisfaire,
+une mélodie de _Zémire et Azor_. Ses oeuvres littéraires, ses préfaces,
+son admirable _Neveu de Rameau_, font preuve d'un goût passionné et
+d'une intelligence lumineuse de la musique. Il s'intéressait aux
+recherches d'acoustique musicale[355], et les charmants dialogues
+intitulés _Leçons de Clavecin et Principes d'Harmonie_, bien que signés
+du professeur Bemetzrieder, portent visiblement sa marque, et témoignent
+en tout cas de son instruction.
+
+De tous les Encyclopédistes, D'Alembert fut le plus musicien. Il écrivit
+sur la musique de nombreux ouvrages[356], dont le principal, _Éléments
+de Musique théorique et pratique suivant les Principes de M. Rameau_
+(1752), fut traduit en allemand, dès 1757, par Marpurg, et mérita d'être
+admiré par Rameau lui-même[357], et, de notre temps, par Helmholtz. Non
+seulement il y donne plus de clarté et de relief aux pensées de Rameau,
+souvent confuses, mais il leur donne même parfois une profondeur
+qu'elles n'avaient pas. Nul n'était mieux fait pour comprendre Rameau,
+que plus tard il fut amené à combattre; il serait injuste de le
+considérer comme un «amateur», lui qui était l'ennemi des «amateurs», et
+le premier à railler ceux qui parlent de la musique sans la savoir,
+comme la plupart des Français:
+
+ Chez eux, la musique qu'ils appellent chantante n'est autre chose
+ que la musique commune, dont ils ont eu cent fois les oreilles
+ rebattues; pour eux, un mauvais air est celui qu'ils ne peuvent
+ fredonner, et un mauvais opéra celui dont ils ne peuvent rien
+ retenir.
+
+On peut être certain que D'Alembert devait être particulièrement
+attentif aux nouveautés harmoniques de Rameau, lui qui, dans ses
+_Réflexions sur la Théorie de la Musique_, lues à l'Académie des
+Sciences, met la musique sur la voie de nouvelles découvertes
+harmoniques, et, se plaignant de la pauvreté des modes employés par la
+musique moderne, demande qu'elle s'enrichisse de modes plus nombreux.
+
+Il faut rappeler ces faits, pour montrer que les Encyclopédistes ne se
+sont pas mêlés à la légère, comme on se plaît à le dire, aux guerres
+musicales de leur temps. Au reste, quand ils n'auraient pas eu une
+compétence spéciale en musique, le jugement sincère d'hommes aussi
+intelligents et aussi artistes serait toujours d'un grand poids; ou, si
+on l'écartait, quel jugement mériterait d'être écouté? Ce serait une
+plaisanterie, si la musique récusait l'opinion de tous ceux qui ne sont
+pas du métier. En ce cas, qu'elle s'enferme dans un cénacle, et qu'il
+n'en soit plus question! Un art ne vaut d'être honoré et aimé des hommes
+que s'il est vraiment humain, s'il parle pour tous les hommes, et non
+pour quelques pédants.
+
+Ce fut la grandeur de l'art de Gluck qu'il fut essentiellement humain,
+et même populaire, au sens le plus élevé du mot, comme le réclamaient
+les Encyclopédistes, par opposition à l'art trop
+aristocratique--d'ailleurs génial--de Rameau.
+
+On sait que Rameau, qui avait cinquante ans quand il parvint à faire
+jouer son premier opéra, _Hippolyte et Aricie_, en 1733, fut discuté
+pendant les dix premières années de sa carrière dramatique. Enfin il
+réussit à vaincre, et, vers 1749, à l'époque de _Platée_, qui semble
+avoir réuni tous les suffrages et désarmé ses ennemis même, il était
+regardé par tous comme le plus grand musicien dramatique de l'Europe.
+Mais il ne jouit pas longtemps de ce triomphe: car, trois ans plus tard,
+son autorité était déjà ébranlée; et jusqu'à sa mort, en 1764[358], son
+impopularité dans le monde de la critique ne fit que croître. C'est là
+un fait extraordinaire: car, s'il est malheureusement trop naturel que
+tout génie novateur soit contraint d'acheter le succès par des années,
+souvent par une vie entière de luttes, il est beaucoup plus surprenant
+qu'un génie vainqueur ne garde pas sa victoire, et,--sans qu'on puisse
+l'attribuer à une nouvelle évolution de sa pensée et de son
+style,--qu'il cesse d'être admiré presque aussitôt après l'avoir été. A
+quoi attribuer ce changement d'opinion chez les hommes les plus éclairés
+et les plus artistes de son temps?
+
+Cette hostilité surprend d'autant plus que les Encyclopédistes avaient
+tous commencé par aimer l'opéra français; certains même, passionnément.
+Chose curieuse: celui d'entre eux qui l'avait le plus aimé, c'était
+peut-être Rousseau, qui, avec l'emportement habituel de son tempérament,
+le combattit le plus âprement ensuite[359]. Les représentations des
+petits chefs-d'oeuvre de Pergolèse et de l'école napolitaine par les
+Bouffons italiens, en 1752, furent pour lui et pour ses amis un coup de
+foudre[360]. Diderot dit, en propres termes, que l'affranchissement de
+notre musique est dû aux «misérables bouffons». On peut être surpris
+qu'une si petite cause ait produit de si grands effets; et les purs
+musiciens auront peine à comprendre qu'une partitionnette comme la _Sena
+padrona_,--quarante pages de musique, cinq ou six airs à peine, un
+simple dialogue à deux personnages, un orchestre minuscule,--ait suffi à
+tenir en échec l'oeuvre puissant de Rameau. Certes il est triste qu'un
+génie volontaire et réfléchi, comme Rameau, ait été supplanté en un jour
+par quelques _intermezzi_ italiens, faciles et sans grandeur. Mais le
+secret de la fascination exercée par ces petites oeuvres était dans leur
+naturel, dans leur facilité riante, où rien ne sent l'effort: ce fut un
+soulagement et un enivrement pour tous; et plus le triomphe des Bouffons
+fut disproportionné, plus il montre combien l'art de Rameau était en
+désaccord avec les aspirations intimes de son temps, que les
+Encyclopédistes traduisirent, en y mêlant l'exagération habituelle à
+tout combat[361]. Sans les suivre jusque dans leurs injustices
+passionnées, je voudrais dégager les principes d'esthétique, au nom
+desquels ils menèrent campagne, et qui furent ceux de Gluck.
+
+ * * * * *
+
+Le premier de ces principes est celui qu'exprime le cri de Rousseau:
+«Retournons à la nature!»
+
+«Il faut faire rentrer l'opéra dans la nature», dit
+D'Alembert[362].--Grimm écrit: «Le but de tous les beaux-arts est
+d'imiter la nature».--Et Diderot: «Le genre lyrique ne peut être bon, si
+l'on ne s'y propose point l'imitation de la nature[363]».
+
+Mais quoi! n'était-ce donc pas aussi le dessein de Rameau, qui, dès
+1727, écrivait à Houdart de la Motte: «Il serait à souhaiter qu'il se
+trouvât pour le théâtre un musicien qui étudiât la nature avant que de
+la peindre», et qui, dans son _Traité de l'Harmonie réduite à ses
+Principes naturels_ (1722), disait qu'«un bon musicien doit se livrer à
+tous les caractères qu'il veut dépeindre, et, comme un habile comédien,
+se mettre à la place de celui qui parle»?
+
+Il est vrai. Les Encyclopédistes étaient d'accord avec Rameau sur
+l'imitation de la nature. Mais ils ne l'entendaient pas de la même
+façon. Ils voulaient dire le _naturel_. Ils étaient les représentants du
+bon sens et de la simplicité contre les emphases de l'opéra français, de
+ses chanteurs, de ses exécutants, de ses librettistes et de ses
+musiciens.
+
+Quand on lit leurs critiques, on est frappé d'abord d'un fait: c'est
+qu'elles s'adressent avant tout à l'exécution des oeuvres. Rousseau dit
+quelque part[364] que Rameau avait «un peu dégourdi l'orchestre et
+l'opéra, attaqués de paralysie». Mais il faut croire qu'il les avait
+fait tomber dans l'excès contraire: car l'unanimité des critiques
+déclare que l'Opéra était devenu vers 1760 une vocifération continue et
+un vacarme assourdissant. On connaît, l'amusante satire qu'en fait
+Rousseau dans sa _Nouvelle Héloïse_:
+
+ On voit les actrices, presque en convulsion, arracher avec violence
+ des gémissements de leurs poumons, les poings fermés contre la
+ poitrine, la tête en arrière, le visage enflammé, les vaisseaux
+ gonflés, l'estomac pantelant: on ne sait lequel est le plus
+ désagréablement affecté de l'oeil ou de l'oreille; leurs efforts
+ font autant souffrir ceux qui les regardent que leurs chants ceux
+ qui les écoutent; et ce qu'il y a de plus inconcevable est que ces
+ hurlements sont presque la seule chose qu'applaudissent les
+ spectateurs. A leurs battements de mains, on les prendrait pour des
+ sourds charmés de saisir par ci, par là quelques sons perçants, et
+ qui veulent engager les acteurs à les redoubler.
+
+
+Quant à l'orchestre, c'est «un charivari sans fin d'instruments, qu'on
+ne peut supporter une demi-heure sans gagner un violent mal de tête». Ce
+sabbat est conduit par un chef d'orchestre, que Rousseau appelle «le
+bûcheron», parce qu'il dépense autant de vigueur à marquer la mesure sur
+son pupitre, à coups de bâton, qu'il en faudrait pour abattre un arbre.
+
+Je ne puis m'empêcher de rappeler ces impressions d'un contemporain de
+Rameau, quand je lis certaines appréciations de M. Claude Debussy (qui
+depuis, ont fait fortune), opposant à la façon pompeuse et à la lourdeur
+de Gluck la manière simple et nuancée de Rameau, «cette oeuvre faite de
+tendresse délicate et charmante, d'accents justes», sans exagération,
+sans fracas, «cette clarté, ce précis, ce ramassé dans la forme[365]».
+Je ne sais si M. Debussy a raison; mais, en ce cas, l'oeuvre de Rameau
+telle qu'il la sent, telle qu'on la sent aujourd'hui, n'a plus aucun
+rapport avec celle qu'on entendait au XVIIIe siècle. Si caricaturale
+que soit la peinture de Rousseau, elle ne fait que grossir les traits
+saillants du spectacle; et jamais les partisans ou les ennemis de Rameau
+ne l'ont caractérisé, de son temps, par la douceur, par la discrétion du
+sentiment, par la demi-teinte, mais par la grandeur, vraie ou fausse,
+sincère ou emphatique. Il était entendu qu'il fallait pour ses plus
+beaux airs,--_Pâles flambeaux_, _Dieu du Tartare_, etc.,--comme dit
+Diderot, «des poumons, un grand organe, un volume d'air». Aussi, je suis
+convaincu que ceux qui l'admirent le plus aujourd'hui eussent été des
+premiers à réclamer, avec les Encyclopédistes, une réforme de
+l'orchestre, des choeurs, du chant, du jeu, de l'exécution musicale et
+dramatique.
+
+Mais ce n'était rien encore, et il y avait une réforme bien plus
+urgente: celle du poème d'opéra. Ceux qui louent l'opéra de Rameau
+ont-ils eu le courage de lire les poèmes sur lesquels il s'évertua?
+Connaissent-ils bien ce Zoroastre, «instituteur des mages», roucoulant
+en quatre pages de vocalises eu triolets:
+
+ _Aimez-vous, aimez-vous sans cesse. L'amour va lancer tous ses
+ traits, l'amour va lancer, va lancer, l'amour va lancer, va lancer,
+ va lancer, l'amour va lancer, va lancer tous ses traits..._
+
+Que dire des aventures romanesques de Dardanus pris pour Isménor, et de
+ces tragédies mythologiques, égayées si à propos par des rigaudons, des
+passe-pieds, des tambourins et des musettes, d'ailleurs charmants, mais
+qui justifient le mot de Grimm:
+
+ L'opéra français est un spectacle où tout le bonheur et tout le
+ malheur des personnages consiste à voir danser autour d'eux...
+
+ou le passage de Rousseau:
+
+ La manière d'amener les ballets est simple: si le prince est
+ joyeux, on prend part à sa joie, et l'on danse; s'il est triste, on
+ veut l'égayer, et l'on danse. Mais il y a bien d'autres sujets de
+ danses; les plus graves actions de la vie se font en dansant. Les
+ prêtres dansent, les soldats dansent, les dieux dansent, les
+ diables dansent; on danse jusque dans les enterrements; et tout
+ danse à propos de tout.
+
+Le moyen de prendre au sérieux ces absurdités! Et je ne parle point du
+style, de cette pléiade de poètes insipides, qui se nomment l'abbé
+Pellegrin, Autreau, Ballot de Sauvot, Le Clerc de La Bruère, Cahusac, De
+Mondorge, et--le plus grand--Gentil-Bernard!
+
+ Jamais les personnages de l'opéra ne disent ce qu'ils devraient
+ dire. Les deux acteurs parlent ordinairement en maximes et en
+ sentences, opposent madrigal à madrigal; et, quand ils ont dit
+ chacun deux ou trois couplets, il faut que la scène finisse et que
+ la danse commence; sans quoi nous péririons d'ennui[366].
+
+Comment des gens de goût et de grands écrivains, comme les
+Encyclopédistes, n'eussent-ils pas été révoltés par la pompe stupide de
+ces poètes, dont la niaiserie, tout récemment encore, à la reprise
+d'_Hippolyte et Aricie_, accablait le public de notre grand Opéra? (Et
+Dieu sait pourtant qu'il n'est pas difficile en fait de poésie!)...
+Comment n'eussent-ils pas poussé un soupir de soulagement, en entendant
+les petites oeuvres italiennes, dont les _libretti_ ne sont pas moins
+naturels que la musique[367]:
+
+Quoi! ils ont cru qu'on nous accoutumerait à l'imitation des accents de
+la passion, et que nous conserverions notre goût pour les _vols_, les
+_lances_, les _gloires_, les _triomphes_, les _victoires_! Va-t'en voir
+s'ils viennent, Jean!... Ils ont imaginé qu'après avoir mêlé ses larmes
+aux pleurs d'une mère qui se désole sur la mort de son fils, on ne
+s'ennuyerait pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs
+petits madrigaux doucereux, qui ne marquent pas moins le mauvais goût du
+poète que la misère de l'art qui s'en accommode? Je t'en réponds, tarare
+ponpon[368].
+
+On dira que ces critiques n'ont rien à voir avec la musique. Mais le
+musicien est toujours responsable des livrets qu'il accepte; et la
+réforme de l'opéra n'était possible que du jour où l'on aurait accompli
+la réforme poétique et dramatique. Pour cela, il fallait un musicien qui
+eût l'intelligence, non seulement de la musique, mais de la poésie.
+Rameau ne l'avait point. Dès-lors, ses efforts pour «imiter la nature»
+étaient vains. Comment faire de la musique vraie sur des poèmes faux? On
+citera d'admirables musiques, écrites sur des livrets stupides, comme
+_la Flûte enchantée_ de Mozart. Mais la seule ressource, en ce cas, est
+de faire comme Mozart: d'oublier le livret, et de s'abandonner au rêve
+musical. Les musiciens comme Rameau procèdent tout autrement: ils
+prétendent s'attacher scrupuleusement au texte. Qu'arrive-t-il? Plus ils
+s'efforcent de le traduire avec exactitude, plus ils partagent sa
+fortune, et se condamnent à être faux, lorsque le texte est faux. De là,
+tour à tour, chez Rameau, des pages sublimes, quand la situation prète à
+l'émotion tragique, et d'interminables scènes, ennuyeuses à périr, même
+si les récitatifs sont justes et intelligents, parce que les dialogues
+qu'ils expriment sont d'une niaiserie mortelle.
+
+Enfin, si les Encyclopédistes étaient d'accord avec Rameau pour poser
+comme principe du drame musical l'expression de la nature, ils se
+séparaient de lui sur la façon d'appliquer ce principe. Il y avait dans
+le génie de Rameau un excès de science et de raison, qui les choquait
+eux-mêmes. Rameau possède à un degré supérieur les qualités et les
+défauts français: c'est un artiste profondément intellectuel; il a un
+goût marqué pour les théories et les généralisations; même dans ses
+études les plus pénétrantes des passions, c'est la passion _in
+abstracto_ qu'il étudie beaucoup plus que les hommes vivants. Il opère à
+la manière classique du XVIIe siècle[369]. Son besoin de
+classifications claires l'entraîne à des catalogues d'accords et de
+modes expressifs, qui ressemblent aux catalogues d'expressions
+physionomiques dressés par Lebrun, au temps de Louis XIV. Il vous dira,
+par exemple:
+
+ Le mode majeur, pris dans l'octave des notes _ut_, _ré_ ou _la_,
+ convient aux chants d'allégresse et de réjouissance; dans l'octave
+ des notes _fa_ ou _si bémol_, il convient aux tempêtes, aux furies
+ et autres sujets de cette espèce. Dans l'octave des notes _sol_ ou
+ _mi_, il convient également aux chants tendres et gais; le grand et
+ le magnifique ont encore lieu dans l'octave des notes _ré_, _la_ ou
+ _mi_.--Le mode mineur, pris dans l'octave de _ré_, _sol_, _si_ ou
+ _mi_, convient à la douceur et à la tendresse; dans l'octave de
+ _ut_ ou _fa_, à la tendresse et aux plaintes; dans l'octave de _fa_
+ ou si _bémol,_ aux chants lugubres. Les autres tons ne sont pas
+ d'un grand usage[370].
+
+Et si ces remarques montrent une claire analyse des sons et des
+émotions, elles montrent aussi l'esprit abstrait et généralisateur qui
+procède à ces observations. La nature, qu'il veut soumettre et
+simplifier, lui donne constamment le démenti. Il est trop évident que le
+premier morceau de la _Symphonie pastorale_, qui est en _fa majeur_, ne
+présente ni tempêtes, ni furies d'aucune sorte; et que le premier
+morceau de la _Symphonie en ut mineur_ de Beethoven est insuffisamment
+caractérisé par la tendresse et par la plainte. Mais ce ne sont pas ces
+erreurs de détail qui importent. Le plus grave, c'est la tendance que
+marque l'esprit de Rameau à substituer à l'observation directe et sans
+cesse renouvelée de la nature vivante, qui change constamment, des
+formules abstraites, assurément intelligentes, mais invariables, des
+sortes de canons auxquels la nature doit se ramener. Il est dominé par
+ses idées et il les impose à son observation et à son style. Il croit
+trop à l'esprit, trop à l'art, trop à la musique en soi, à l'instrument
+qu'il manie, à la forme extérieure. Il manque souvent de naturel, et
+même il en fait bon marché. Sa juste fierté des géniales découvertes
+qu'il a accomplies dans la science de la musique l'entraîne à faire la
+part un peu trop belle à la science aux dépens de la «sensibilité
+naturelle»,--comme on disait alors;--et les Encyclopédistes ne devaient
+pas laisser tomber sans réplique l'assertion que «la mélodie provient de
+l'harmonie, qu'elle n'a qu'une part subordonnée dans la musique, et ne
+donne à l'oreille qu'un léger et stérile agrément, et que tandis qu'une
+belle succession harmonique se rapporte directement à l'âme, le chant ne
+passe pas le canal de l'oreille[371]».
+
+On entend assez ce que le mot «âme» signifie ici pour Rameau:
+c'est-à-dire l'intelligence; et l'on doit admirer ce haut
+intellectualisme, si français, et du grand siècle; mais on doit
+comprendre aussi que les Encyclopédistes, qui, sans être musiciens de
+profession, sentaient passionnément la musique et croyaient à la chanson
+populaire, à la mélodie spontanée, à «ces accents naturels de la voix,
+qui passent jusqu'à l'âme», aient été prévenus contre de telles
+doctrines, et qu'ils aient jugé avec une sévérité excessive l'importance
+non moins excessive, à leur sens, donnée aux harmonies compliquées, aux
+«accompagnements travaillés, confus, trop chargés», comme dit Rousseau.
+Cette richesse d'harmonies est justement ce qui séduit en Rameau les
+musiciens d'aujourd'hui. Mais, outre que les musiciens--et je reviens
+là-dessus--ne sont pas les seuls juges de la musique, qui doit
+s'adresser à tous les hommes, il ne faut pas oublier les conditions de
+l'opéra d'alors, et ce maladroit orchestre, incapable de rendre les
+nuances, qui forçait les chanteurs à crier les phrases de demi-teinte,
+et en faussait tout le caractère. Quand Diderot et D'Alembert revenaient
+avec tant d'insistance sur la nécessité d'accompagnements doux, «à
+demi-jeu»,--«car la musique, disaient-ils, est un discours qu'on veut
+écouter»,--ils réagissaient contre les exécutions uniformément bruyantes
+de leur temps, où les _crescendo_ et _decrescendo_ étaient à peu près
+inconnus.
+
+On voit que les Encyclopédistes réclamaient une triple réforme:
+
+Réforme du jeu, du chant, de l'exécution musicale.
+
+Réforme des poèmes d'opéra.
+
+Réforme du drame musical lui-même, que Rameau, tout en accroissant
+prodigieusement la richesse expressive de la musique, avait peu changé.
+Car, s'il nota avec grandeur et avec vérité certaines émotions
+tragiques, il ne s'occupa guère de ce qui est l'essence du drame:
+l'unité et la progression dramatique. Il n'y a pas un de ses opéras qui
+vaille comme oeuvre de théâtre l'_Armide_ de Lully[372]. Or, c'est
+toujours à ce point de vue que se placent ses adversaires; et, en ceci,
+ils ont raison: le réformateur du théâtre musical était encore à venir.
+
+Ils l'attendaient. Ils le prophétisaient. Ils croyaient à une rénovation
+prochaine de l'opéra français. Ils y préludèrent par la création de
+l'opéra-comique, à laquelle ils ont contribué. Rousseau avait donné
+l'exemple, en 1753, avec son _Devin du Village_. Quelques années après,
+débutent Duni avec _le Peintre amoureux de son Modèle_ (1757), Philidor
+avec _Blaise le Savetier_ (1759), Monsigny avec _les Aveux indiscrets_
+(1759), enfin Grétry avec _le Huron_ (1768),--Grétry, qui est vraiment
+l'homme des Encyclopédistes, leur ami à tous et leur disciple, «le
+Pergolèse français», comme l'appelait Grimm, le type du musicien
+dramatique opposé à Rameau: d'un art un peu sec, pauvre et menu, mais
+clair, d'une observation spirituelle, avec une déclamation calquée sur
+le parler naturel, et un mélange d'ironie et de fine émotion. La
+fondation de l'opéra-comique français fut le premier résultat de la
+polémique musicale des Encyclopédistes.--Mais il y a plus, et ils
+contribuèrent aussi à la révolution qui s'accomplit peu après dans
+l'opéra.
+
+Jamais ils n'avaient eu l'idée, en combattant l'opéra français, de le
+détruire. Cette idée avait pu être celle de l'Allemand Grimm et du
+Suisse Rousseau. Mais Diderot et D'Alembert, si Français, ne songeaient
+qu'à préparer la victoire de notre opéra, en lui faisant prendre
+l'initiative d'une réforme mélodramatique. D'Alembert, qui professa
+toujours que les Français, «au génie mâle, hardi et fécond», pouvaient
+avoir une bonne musique, dit que «si l'opéra français fait les réformes
+nécessaires, il peut être le maître de l'Europe[373]». Il était
+convaincu de l'imminence d'une révolution musicale, et de l'explosion
+d'un art nouveau. En 1777, dans ses _Réflexions sur la Théorie de la
+Musique_, il écrit:
+
+ Aucune nation peut-être n'est plus propre en cet instant que la
+ nôtre à faire et à recevoir ces nouveaux essais d'harmonie. Nous
+ renonçons à notre vieille musique pour en prendre une autre. Nos
+ oreilles ne demandent qu'à s'ouvrir à des impressions nouvelles;
+ elles en sont avides; et la fermentation même s'y joint déjà dans
+ plusieurs têtes. Pourquoi n'espérerait-on pas de ces circonstances
+ et de nouveaux plaisirs et de nouvelles vérités?
+
+Mais bien avant ces lignes, contemporaines de l'arrivée de Gluck à
+Paris, dès 1757, près de vingt ans avant cette arrivée, et cinq ans
+avant que Gluck entreprît sa réforme, avec l'_Orfeo_, joué à Vienne en
+1762, Diderot l'annonçait déjà dans ses pages prophétiques du _Troisième
+Entretien sur le Fils naturel_. Il y appelle le réformateur de l'opéra:
+
+ Qu'il se montre, l'homme de génie qui doit placer la véritable
+ tragédie, la véritable comédie sur le théâtre lyrique!
+
+Il ne s'agit pas seulement d'une réforme de la musique; il s'agit d'une
+réforme du théâtre:
+
+ Ni les poètes, ni les musiciens, ni les décorateurs, ni les
+ danseurs n'ont encore une idée véritable de leur théâtre.
+
+Il faut que tout, poème, musique et danse, concoure à l'action
+dramatique. Il faut qu'un grand artiste, un grand poète qui serait aussi
+un grand musicien, réalise l'unité de l'oeuvre d'art, produit de tant
+d'arts différents.
+
+Et Diderot montre, par des exemples, comment un beau texte dramatique
+pourrait être traduit par un musicien,--«j'entends l'homme qui a le
+génie de son art; c'est un autre que celui qui ne sait qu'enfiler des
+modulations et combiner des notes». Or ces exemples sont précisément
+choisis dans _Iphigénie en Aulide_, que Gluck prendra, quelques années
+plus tard, pour sujet de son premier opéra français:
+
+Clytemnestre, à qui l'on vient d'arracher sa fille pour l'immoler, voit
+le couteau du sacrificateur levé sur son sein, son sang qui coule, un
+prêtre qui consulte les dieux dans son coeur palpitant. Troublée de ces
+images, elle s'écrie:
+
+... O mère infortunée!
+ De festons odieux ma fille couronnée
+ Tend la gorge aux couteaux par son père apprêtés!
+ Calchas va dans son sang... Barbares! arrêtez!
+ C'est le pur sang du dieu qui lance le tonnerre...
+ J'entends gronder la foudre et sens trembler la terre.
+ Un dieu vengeur, un dieu fait retentir ces coups.
+
+Je ne connais, ni dans Quinault, ni dans aucun poète, des vers plus
+lyriques, ni de situation plus propre à l'imitation musicale. L'état de
+Clytemnestre doit arracher de ses entrailles le cri de la nature; et le
+musicien le portera à mes oreilles dans toutes ses nuances. S'il
+compose ce morceau dans le style simple, il se remplira de la douleur,
+du désespoir de Clytemnestre; il ne commencera à travailler que quand il
+se sentira pressé par les images terribles qui obsédaient Clytemnestre.
+Le beau sujet pour un récitatif obligé, que les premiers vers! Comme on
+en peut couper les différentes phrases par une ritournelle plaintive!
+Quels caractères ne peut-on pas donner à cette symphonie! Il me semble
+que je l'entends... Elle me peint la plainte, la douleur, l'effroi,
+l'horreur, la fureur.--L'air commence à: «Barbares, arrêtez!» Que le
+musicien me déclame ce «Barbares», cet «Arrêtez!» en tant de manières
+qu'il voudra; il sera d'une stérilité bien surprenante, si ces mots ne
+sont pas pour lui une source inépuisable de mélodies[374]. Qu'on
+abandonne ces vers à Mlle Dumesnil. C'est sa déclamation que le musicien
+doit imaginer et écrire...
+
+Voici un autre morceau, dans lequel le musicien ne montrera pas moins de
+génie, s'il en a, et où il n'y a ni lance, ni victoire, ni tonnerre, ni
+vol, ni gloire, ni aucune de ces expressions qui feront le tourment d'un
+poète, tant qu'elles seront l'unique et pauvre ressource du musicien.
+
+ _Récitatif obligé:_
+
+ Un prêtre, environné d'une foule cruelle...
+ Portera sur ma file... (_sur ma fille!_) une main criminelle...
+
+ _Air_:
+
+ Non, je ne l'aurai point amenée au supplice,
+ Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice!... etc.
+
+Ne croit-on pas entendre déjà une scène de Gluck?
+
+Mais Diderot n'était pas le seul à indiquer au réformateur futur le
+sujet d'_Iphigénie en Aulide_. La même année, en mai 1757, _le Mercure
+de France_ publiait une traduction française de l'_Essai sur l'Opéra_,
+du comte Algarotti[375], où ce grand seigneur artiste, en relations avec
+Voltaire et les Encyclopédistes, avait inséré un livret d'_Iphigénie en
+Aulide_, qu'il proposait comme exemple[376]; et son traité tout entier
+annonçait à chaque page, comme l'a remarqué M. Charles Malherbe[377],
+les principes exprimés par Gluck dans sa préface d'_Alceste_.
+
+Il est plus que probable que Gluck connaissait le livre d'Algarotti. Il
+est possible qu'il ait connu aussi le passage que j'ai cité de Diderot.
+Les écrits des Encyclopédistes se répandaient par toute l'Europe, et
+Gluck s'y intéressait. Il lisait, en tout cas, l'esthéticien viennois J.
+von Sonnenfels, qui reproduisait leurs idées; il était nourri de leur
+esprit; il fut le poète-musicien que tous ils pressentaient. Tous les
+principes qu'ils posaient, il les appliqua. Toutes les réformes qu'ils
+réclamaient, il les exécuta. Il réalisa l'unité du drame musical, fondé
+sur l'observation de la nature, le récitatif calqué sur les inflexions
+de la parole tragique, la mélodie expressive qui parle directement à
+l'âme, le ballet dramatique, la réforme de l'orchestre et du jeu des
+acteurs. Il fut l'instrument de la révolution dramatique, que les
+philosophes préparaient depuis vingt ans.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+La figure de Gluck nous est connue par de beaux portraits de l'époque:
+le buste de Houdon, une peinture de Duplessis, et par divers portraits
+écrits: notes prises en 1772, par Burney, à Vienne; en 1773, par
+Christian von Mannlich, à Paris; en 1782 ou 1783, par Reichardt, à
+Vienne.
+
+Il était grand, gros, très fort, corpulent sans être obèse, de charpente
+ramassée et musculeuse. Une tête ronde. Un visage large, rouge,
+fortement marqué de la petite vérole. Des cheveux bruns, poudrés. Des
+yeux gris, petits, enfoncés, mais extrêmement brillants; le regard
+intelligent et dur. Il avait les sourcils relevés, le nez gros, les
+joues, le menton et le cou forts. Certains de ces traits rappellent un
+peu Beethoven et Hændel. Quand il chantait, il avait peu de voix, et
+rauque, mais très expressive. Au clavecin, il jouait d'une façon
+violente et rude, tapant sur l'instrument, mais lui faisant rendre des
+effets d'orchestre.
+
+Dans la société, il prenait d'abord un ton guindé et solennel. Mais,
+tout de suite, il s'emportait. Burney, qui vit Hændel et Gluck, les
+rapproche pour le caractère: «Gluck, dit-il, est d'une humeur aussi
+sauvage que l'était Hændel, dont on sait que tout le monde avait peur».
+Il était libre et irritable, et ne pouvait s'habituer aux règles de la
+société. Il appelait crûment les choses par leur nom, et, d'après
+Christ. von Mannlich, à son premier voyage à Paris, il scandalisait
+vingt fois par jour ceux qui l'approchaient. Il était insensible aux
+flatteries, mais il admirait ses propres oeuvres avec enthousiasme. Cela
+ne l'empêchait point de se juger exactement. Il aimait un petit nombre
+de gens: sa femme, sa nièce, ses amis, mais sans démonstrations de
+tendresse, sans rien de la sensiblerie du temps; il avait toute
+exagération en horreur, et ne flattait pas les siens. Il était jovial,
+bonhomme, joyeux après boire. Au reste, grand buveur et robuste mangeur;
+il le fut jusqu'à l'apoplexie finale. Il ne jouait pas l'idéaliste. Il
+ne se faisait d'illusion ni sur les hommes ni sur les choses. Il aimait
+l'argent, et ne s'en cachait pas. Il avait une forte dose d'égoïsme,
+«surtout à table, dit Christ. von Mannlich, où il croyait avoir un droit
+naturel aux meilleurs morceaux».
+
+En somme, un rude homme, nullement homme du monde, sentimental en rien,
+voyant la vie comme elle est, et fait pour y lutter, pour foncer sur les
+obstacles, comme un sanglier, à coups de boutoir.
+
+Si l'on ajoute qu'il avait une intelligence peu commune en dehors de son
+art, qu'il aurait pu être en littérature un artiste non médiocre, s'il
+l'avait voulu[378], et qu'il se servait de sa plume avec une verve
+ironique et âpre, qui écrasa les critiques de Paris et pulvérisa La
+Harpe, on sent combien il était fait pour un rôle de combat et de
+révolution. Et, vraiment, il y avait en lui du Révolutionnaire avant la
+lettre, de l'esprit républicain, qui n'admet aucune supériorité, hors
+celle de l'esprit. A peine arrivé à Paris, il traita la cour et la
+société parisienne, comme jamais artiste n'avait encore eu le courage de
+le faire. Lors de la première de son _Iphigénie en Aulide_, au dernier
+moment, quand le roi, la reine, toute la cour, étaient invités, il
+déclara que la représentation n'aurait pas lieu, et la fit remettre, en
+dépit des usages et des observations, parce qu'il ne trouvait pas les
+chanteurs assez prêts. Il s'attira une affaire avec le prince d'Hénin,
+qu'il avait rencontré dans un salon, et qu'il ne s'était pas donné la
+peine de saluer, parce que, dit-il, «l'usage en Allemagne est de ne se
+lever que pour les gens qu'on estime». Et--signe des temps--rien ne put
+le faire céder: bien plus, ce fut le prince d'Hénin qui dut aller faire
+visite à Gluck... Il se laissait faire la cour par les courtisans. A ses
+répétitions, où il se mettait à l'aise, en bonnet de nuit, et sans
+perruque, il se faisait rhabiller par les grands seigneurs: c'était à
+qui lui présenterait son surtout, sa perruque. Il appréciait la duchesse
+de Kingston, parce qu'elle avait dit que «le génie annonçait
+ordinairement une âme forte et libre».
+
+A tous ces traits, on reconnaît l'homme des Encyclopédistes, l'artiste
+ombrageux, jaloux de sa liberté, le révolutionnaire à la Rousseau, le
+génie plébéien.
+
+Où cet homme avait-il puisé cette vigoureuse indépendance morale? D'où
+sortait-il?--Du peuple, et de la misère, d'une lutte acharnée,
+prolongée, contre la misère.
+
+Il était fils d'un garde-chasse de Franconie[379]. Né au milieu des
+bois, il y passa son enfance à vagabonder librement, pieds nus, en plein
+hiver; dans les immenses forêts du prince Kinsky et du prince Lobkowitz,
+il se pénétra de ces impressions de nature dont tout son oeuvre a gardé
+le parfum[380]. Sa jeunesse fut difficile; il gagna péniblement sa vie.
+A vingt ans, lorsqu'il allait étudier à Prague, il devait chanter dans
+les villages, le long de sa route, pour payer son écot, ou bien il
+faisait danser les paysans, au son de son violon. Malgré la protection
+de quelques grands seigneurs, sa vie resta incertaine et gênée,
+jusqu'après trente-cinq ans, jusqu'à son riche mariage, en 1750. On le
+voit, avant cette date, errer sans poste fixe, sans situation, à travers
+l'Europe. A trente-cinq ans, lorsqu'il a déjà écrit quatorze opéras, il
+s'exhibe en Danemark, comme virtuose, et donne des concerts...
+d'harmonica[381].
+
+A cette vie errante et difficile, il dut deux choses: son énergie
+populaire, cette volonté rudement trempée, qui frappe d'abord en
+lui,--et aussi, grâce à ses voyages de Londres à Naples, et de Dresde à
+Paris, une connaissance de la pensée et de l'art de toute l'Europe, un
+esprit largement encyclopédique.
+
+Voilà notre homme. Voilà la formidable machine de guerre qui allait se
+trouver lancée contre toutes les routines de l'opéra français du
+XVIIIe siècle. A quel point il était le musicien souhaité par les
+Encyclopédistes, on en jugera par un triple fait. Les préférences des
+Encyclopédistes en musique s'adressaient, comme on l'a vu, à l'opéra
+italien, dont le charme avait détaché la France de Rameau;--à la
+mélodie, à la romance chère à Rousseau;--et à l'opéra-comique français,
+qu'ils avaient contribué à fonder. Or, c'est précisément à cette triple
+école de l'opéra italien, de la romance ou du _Lied_, et de
+l'opéra-comique français, que Gluck s'était formé; c'est d'elle qu'il
+sortait, quand il vint commencer sa révolution à Paris. On ne peut rien
+voir de plus opposé à l'art de Rameau.
+
+ * * * * *
+
+C'est peu de dire que Gluck était rompu à l'art musical italien, qu'il
+était un italianisant. Il fut, pendant la première moitié de sa vie, un
+musicien italien. Le fond musical est chez lui tout italien. A
+vingt-deux ans, _Kammermusicus_ du prince lombard Melzi, il le suit à
+Milan, où, pendant quatre ans, il étudie sous la direction de G.-B.
+Sammartini, un des créateurs de la symphonie d'orchestre. Son premier
+opéra, _Artaserse_, sur un poème de Métastase, est joué à Milan en 1741.
+Dès lors se déroule une suite de trente-cinq cantates dramatiques,
+ballets et opéras italiens[382]; italiens, avec tous les caractères de
+l'italianisme musical, avec des airs _da capo_, des vocalises, et toutes
+les concessions que les compositeurs d'alors devaient faire aux
+virtuoses. Dans une pièce de circonstance, jouée à Dresde en 1747, _Le
+Nozze d'Ercole e d'Ebe_, le rôle d'Hercule était écrit pour un soprano,
+et fut chanté par une femme. Impossible d'être plus italien, italien
+jusqu'à l'absurde.
+
+On ne peut dire que cet italianisme de Gluck ait été une erreur de
+jeunesse, qu'il répudia ensuite. Certains des plus beaux airs de ses
+opéras français sont des airs de cette période italienne, qu'il a repris
+sans y rien changer. M. Alfred Wotquenne a publié un _Catalogue
+thématique des oeuvres de Gluck_[383], où l'on peut suivre exactement
+tous ces emprunts. Dès son cinquième opéra, _Sofonisba_ (1744), nous
+voyons poindre le duo fameux d'Armide et d'Hidraot. Dès _Ezio_ (1750)
+s'épanouit l'air délicieux d'Orphée aux Champs-Élysées. L'admirable
+chant d'_Iphigénie en Tauride_: _O malheureuse Iphigénie!_ n'est autre
+qu'un air de _la Clemenza di Tito_ (1752). Un air de _la Danza_ (1755)
+reparaît textuellement, avec d'autres paroles, dans le dernier opéra de
+Gluck: _Écho et Narcisse_. Le ballet des Furies, au second acte
+d'_Orphée_, avait déjà figuré dans le très beau ballet de _Don Juan_,
+écrit par Gluck en 1761. _Telemacco_ (1765), le meilleur de ces opéras
+italiens, a fourni l'air magnifique d'Agamemnon, au début d'_Iphigénie
+en Aulide_, et une quantité d'airs de _Pâris et Hélène_, d'_Armide_ et
+d'_Iphigénie en Tauride_. Enfin, la célèbre scène de la Haine, dans
+_Armide_, est entièrement bâtie sur des fragments de huit opéras
+italiens différents!--Il est donc évident que la personnalité de Gluck
+était déjà pleinement formée dans ses oeuvres italiennes, et qu'il n'y a
+pas à établir de distinction tranchée entre sa période italienne et sa
+période française. Celle-ci est la suite naturelle de l'autre: elle ne
+la renie en rien.
+
+Il ne faudrait même pas croire que la révolution du drame lyrique, qui a
+immortalisé son nom, date de son arrivée à Paris. Il la prépare dès
+1750, dès cette époque heureuse où un nouveau voyage en Italie, et
+peut-être son amour pour Marianne Pergin, qu'il épouse cette année-là,
+produisent en lui une floraison nouvelle de musique. Déjà il conçoit le
+projet d'essayer sur l'opéra italien ses idées naissantes de réforme
+dramatique; il s'efforce de lier et de développer l'action, d'y mettre
+de l'unité, de rendre le récitatif dramatique et vrai, d'imiter la
+nature. On ne doit pas oublier que l'_Orfeo ed Euridice_ de 1762 et
+l'_Alceste_ de 1767 sont des opéras italiens,--«le nouveau genre d'opéra
+italien», comme dit Gluck[384],--et que le principal mérite de cette
+invention appartient, de son aveu même, à un Italien, Raniero da
+Calsabigi, de Livourne, l'auteur des poèmes, qui avait plus clairement
+que lui-même l'idée de la réforme dramatique à accomplir[385]. Même
+après _Orfeo_, il revient encore au pur opéra italien selon l'ancienne
+mode, avec _Il Trionfo di Clelia_, en 1763, _Telemacco_, en 1765, et
+deux cantates sur des paroles de Métastase. A la veille de son arrivée à
+Paris, avant, après _Alceste_, il écrit toujours de la musique
+italienne. Quand il réforme l'opéra, ce n'est pas un opéra français ou
+allemand qu'il réforme, c'est l'opéra italien. La matière sur laquelle
+il travaille est et reste, jusqu'à la fin, purement italienne.
+
+ * * * * *
+
+Gluck se prépare de plus à l'opéra français par la romance, le _Lied_.
+
+Nous avons de lui un recueil de _Lieder_, écrits en 1770 sur des odes de
+Klopstock: _Klopstock's Oden and Lieder beym Clavier zu singen in Musik
+gesetzt von Herrn Ritter Gluck_. Gluck admirait Klopstock; il fit sa
+connaissance à Rastadt, en 1775, et il lui chanta, avec sa nièce
+Marianne, quelques-uns de ces _Lieder_, ainsi que des morceaux de _la
+Messiade_, qu'il avait mis en musique. Ce petit recueil de chants est
+mince, et n'a qu'une médiocre valeur artistique[386]. Mais l'importance
+historique en est assez grande: car il offre un des premiers exemples de
+_Lieder_, tels que les concevront Mozart et Beethoven:--des mélodies
+très simples, qui ne sont et ne veulent être qu'une expression renforcée
+de la poésie.
+
+Il faut remarquer que Gluck s'appliquait à ce genre d'oeuvres entre la
+composition d'_Alceste_ et celle d'_Iphigénie en Aulide_, au moment où
+il se disposait à venir à Paris. D'ailleurs, si l'on parcourt la
+partition d'_Orphée_ ou d'_Iphigénie en Aulide_, on verra que plusieurs
+airs sont de véritables _Lieder_. Ainsi la plainte, trois fois répétée,
+d'Orphée au premier acte: «_Objet de mon amour..._[387]» Ainsi surtout
+nombre de petits airs d'_Iphigénie en Aulide_: celui de Clytemnestre, au
+premier acte: «_Que j'aime à voir ces hommages flatteurs..._», qui
+rappelle de très près un des _Lieder_ de Beethoven _à la Bien-Aimée
+lointaine_, et presque tous ceux d'Iphigénie, au premier acte («_Les
+voeux dont ce peuple m'honore..._») ou au troisième («_Il faut de mon
+destin..._» «_Adieu, conservez dans votre âme..._»). Ce sont là, soit de
+petites pensées musicales, comme chez Beethoven, soit des romances,
+conçues dans l'esprit de Rousseau, des mélodies spontanées, qui parlent
+simplement au coeur. Le style de ces oeuvres est en somme plus près de
+l'opéra-comique que de l'opéra français.
+
+ * * * * *
+
+Il n'y a rien là qui puisse surprendre, si l'on songe que Gluck s'était
+longuement exercé au genre de l'opéra-comique français. De 1758 à 1764,
+il écrit une dizaine d'opéras-comiques français sur des paroles
+françaises. Ce n'était pas une tâche aisée pour un Allemand. Il y
+fallait beaucoup de grâce, de légèreté, d'entrain, une veine mélodique
+facile, et une connaissance très juste de la langue française. Ce fut
+pour Gluck un excellent exercice: ainsi apprit-il, pendant une dizaine
+d'années, à pénétrer l'esprit de notre langue et à se rendre un compte
+exact de ses ressources lyriques. Il fit preuve dans ces travaux d'une
+habileté singulière. De ces opéras comiques, qui se nomment _l'Île de
+Merlin_ (1758), _la Fausse Esclave_ (1758), _l'Arbre enchanté_ (1759),
+_Cythère assiégée_ (1759), _l'Ivrogne corrigé_ (1760), _le Cadi dupé_
+(1761), _la Rencontre imprévue, ou les Pèlerins de la Mecque_
+(1764)[388], le plus célèbre fut la _Rencontre imprévue_, écrit sur un
+livret de Dancourt, d'après Lesage[389]. C'est une oeuvre facile, un peu
+trop facile parfois, mais comme il convient à ce genre aimable et sans
+prétention. A côté de morceaux un peu vides, il en est de charmants tel
+d'entre eux annonce le Mozart de _l'Enlèvement au Sérail_. Et, en
+vérité, c'est bien de là que Mozart est sorti[390]. On retrouve dans
+_les Pèlerins de la Mecque_ son rire bon enfant, sa jovialité saine, et
+jusqu'à sa sensibilité émue et souriante. On trouve mieux encore: des
+pages d'une poésie sereine, comme l'air: «_Un ruisselet..._», pareil à
+une rêverie de printemps; telles autres, d'un style plus large, comme
+l'air d'Ali au second acte: «_Tout ce que j'aime est au tombeau..._», où
+retentit l'écho des lamentations d'Orphée.--Et partout une clarté, une
+justesse, une sobriété parfaites, des qualités toutes françaises.
+
+On voit combien Gluck devait plaire aux Encyclopédistes, patrons de
+l'opéra-comique, du chant clair, de la musique non savante, du théâtre
+musical populaire, accessible à tous. Gluck le savait si bien que, sur
+le point de venir à Paris, il appuya ses idées de réforme sur les
+théories de Rousseau, et qu'aussitôt arrivé il se mit en relations avec
+lui, uniquement attentif à lui plaire, et indifférent aux jugements du
+reste du public.
+
+ * * * * *
+
+Les principes de la réforme de Gluck sont connus. Il les a exposés dans
+sa célèbre préface d'_Alceste_ de 1769, et dans son épître dédicatoire,
+moins connue, mais non moins intéressante, de _Pâris et Hélène_, en
+1770. Je n'insisterai pas sur des pages cent fois reproduites. Je
+voudrais seulement en dégager les passages qui montrent combien l'opéra
+de Gluck répondait aux voeux des penseurs de son temps.
+
+En premier lieu, Gluck ne cherche pas à donner l'idée qu'il crée une
+musique nouvelle, mais un drame musical nouveau; et il en reporte le
+principal honneur à Calsabigi, qui «conçut un nouveau plan de drame
+lyrique, où il substitua aux descriptions fleuries, aux comparaisons
+inutiles, aux froides et sentencieuses moralités, des passions fortes,
+des situations intéressantes, le langage du coeur, et un spectacle
+toujours varié». Il s'agit donc d'une réforme dramatique, et non d'une
+réforme musicale.
+
+Le but unique étant le drame, tout doit s'y ramener.
+
+ La voix, les instruments, tous les sons, les silences mêmes,
+ doivent tendre à un seul but qui est l'expression; et l'union doit
+ être si étroite entre les paroles et le chant que le poème ne
+ semble pas moins fait sur la musique que la musique sur le
+ poème...[391].
+
+En conséquence, Gluck prend, comme il dit, «une nouvelle méthode» (il ne
+dit pas une nouvelle musique):
+
+ Je me suis occupé de la scène, j'ai cherché la grande et forte
+ expression, et _j'ai voulu surtout que toutes les parties de mes
+ ouvrages fussent liées entre elles_[392].
+
+
+Ce souci constant de l'unité et de la liaison de toute l'oeuvre, qui
+manquait trop à Rameau, était d'autant plus fort chez Gluck que--chose
+curieuse--il ne croyait pas beaucoup au pouvoir expressif de la mélodie,
+ni même de l'harmonie.
+
+ On chercherait en vain [dit-il à Corancez] dans la combinaison des
+ notes qui composent le chant un caractère propre à certaines
+ passions: il n'en existe point. Le compositeur a la ressource de
+ l'harmonie, mais souvent elle-même est insuffisante.
+
+Ce qui importe surtout, c'est la place du morceau dans l'oeuvre, c'est
+son contraste ou sa liaison avec les chants qui précèdent et qui
+suivent. C'est par là, et par le choix des instruments qui
+l'accompagnent, que l'on peut principalement, d'après Gluck, produire
+une émotion dramatique précise. De là cette trame serrée de ses
+principales oeuvres, du premier et du second acte d'_Alceste_, du second
+acte d'_Orphée_, d'_Iphigénie en Tauride_, où, malgré quelques raccords
+et pièces rajoutées, «on peut difficilement séparer un des airs de la
+place où il est: le tout forme une chaîne indissoluble».
+
+Gluck procède en homme de théâtre. Il limite son rôle de musicien à
+celui de «seconder la poésie, pour fortifier l'expression des sentiments
+et l'intérêt des situations, sans interrompre l'action et la refroidir
+par des ornements superflus». On connaît le fameux passage, où il dit
+que «la musique doit ajouter à la poésie ce qu'ajoute à un dessin
+correct et bien composé la vivacité des couleurs et l'accord heureux des
+lumières et des ombres, qui servent à animer les figures sans en altérer
+les contours». Il y a là un bel exemple de désintéressement de la part
+du musicien, qui met tout son génie au service de l'action dramatique.
+Ce désintéressement semblera sans doute excessif aux musiciens et
+admirable aux hommes de théâtre. Il s'oppose à l'esprit de l'opéra
+français d'alors, tel que le décrit Rousseau, avec sa musique trop
+touffue et ses accompagnements trop chargés.
+
+Mais ne sera-ce pas appauvrir l'art?--Non, répond Gluck; c'est, au
+contraire, le ramener au principe même du beau, qui n'est pas seulement
+_la vérité_, comme disait Rameau, mais qui est aussi _la simplicité_:
+
+ La simplicité, la vérité et le naturel sont les grands principes du
+ beau dans toutes les productions des arts[393].
+
+Le modèle suprême est, pour Gluck, comme pour Diderot, la tragédie
+grecque. Il ne s'agit pas, dit Gluck, de juger ma musique au clavecin,
+dans un appartement! Ce n'est pas de la musique de salon. C'est de la
+musique pour de larges espaces comme les théâtres grecs:
+
+ Les délicats amateurs, qui ont mis toute leur âme dans leurs
+ oreilles, trouveront peut-être un air trop âpre, un passage trop
+ ressenti, ou mal préparé, sans songer que, dans la situation, cet
+ air, ce passage est le sublime de l'expression.
+
+C'est de la peinture à fresque: il faut la voir de loin. Si l'on fait à
+Gluck une critique sur quelque passage, il demande:
+
+ Cela vous a-t-il déplu au théâtre?--Non? Eh bien, cela me suffit.
+ Quand j'ai réussi au théâtre, j'ai remporté le prix que je me
+ propose; et je vous jure qu'il m'importe peu d'être trouvé agréable
+ dans un salon, ou dans un concert. Votre question ressemble à celle
+ d'un homme qui serait placé dans la galerie haute du dôme des
+ Invalides, et qui crierait au peintre qui serait en bas: «Monsieur,
+ qu'avez-vous prétendu faire en cet endroit? Est-ce un nez? Est-ce
+ un bras? Cela ne ressemble ni à l'un ni à l'autre.»--Le peintre lui
+ crierait de son côté avec beaucoup plus de raison: «Eh! monsieur,
+ descendez, regardez, et jugez vous-même[394]!»
+
+Grétry, qui posséda à un haut degré l'intelligence de cet art, dit:
+
+ Ici, tout doit être volumineux; c'est un tableau fait pour être vu
+ à une grande distance. Le musicien ne travaillera qu'en grosses
+ notes. Point de roulades. Presque toujours un chant syllabique.
+ L'harmonie, la mélodie doivent être larges; tous les détails des
+ genres finis sont exclus de l'orchestre. Il faut en quelque sorte
+ peindre avec un balai. Si les paroles ne renferment qu'un
+ sentiment, si le morceau doit conserver une unité de sentiment, le
+ musicien aura le droit et le devoir de prendre un mètre ou un
+ rythme qu'il conservera sans interruption dans chaque morceau de
+ musique. Gluck n'a été vraiment grand que lorsqu'il a _contraint_
+ son orchestre ou le chant par un même trait[395].
+
+On connaît, en effet, cette vigueur de rythmes insistants et répétés, où
+se marque si puissamment l'énergique volonté de Gluck. Bernhard Marx
+dit[396] qu'aucun musicien ne l'égale en cela, même pas Hændel. Seul,
+peut-être, Beethoven. Toutes ses règles d'art sont d'un art monumental,
+fait pour être vu en sa place, et d'une place déterminée. Et «il n'y a
+aucune règle, dit Gluck, que je n'aie cru devoir sacrifier de bonne
+grâce en faveur de l'effet».
+
+L'effet dramatique est donc en dernier lieu, comme en premier, l'objet
+essentiel de cette musique. A tel point que, de l'aveu du compositeur,
+elle perd presque tout son sens, non seulement à être entendue hors du
+théâtre, mais à être entendue, même au théâtre, sans la direction du
+compositeur. Car il suffit de la plus légère altération dans un
+mouvement, ou dans l'expression, il suffit d'un détail hors de sa place,
+pour que l'effet d'une scène entière soit détruit, et que--c'est Gluck
+qui parle--l'air: «_J'ai perdu mon Eurydice_» devienne «un air de
+marionnettes».
+
+En tout cela, on sent l'homme de théâtre, pour qui la plus belle pièce
+écrite n'est rien, pour qui le théâtre n'existe que réalisé, sur la
+scène, par les acteurs, et non pas dans les livres ou les concerts. En
+certains cas, pour le _Trionfo di Clelia_ (1763), par exemple, nous
+savons que Gluck se contenta de préparer son opéra dans sa tête, et
+qu'il ne consentit à l'écrire qu'après avoir vu les acteurs et étudié
+leur façon de chanter. Alors il lui suffisait de quelques semaines pour
+achever son travail. Ainsi procéda parfois Mozart. Cette théorie était
+poussée si loin chez Gluck qu'il en arrivait à ne plus s'intéresser à
+ses partitions écrites ou publiées. Ses manuscrits sont d'une incroyable
+incurie. Il fallait le contraindre pour qu'il corrigeât ses
+éditions.--Qu'il y ait en tout ceci des exagérations évidentes, je ne le
+nie point; mais comme ces exagérations mêmes sont intéressantes! Elles
+sont, à coup sûr, le fait d'une violente réaction contre l'opéra
+d'alors, qui était du théâtre musical de concert, de l'opéra en chambre.
+
+Il va sans dire qu'avec de pareilles pensées, Gluck devait être conduit
+à accomplir cette réforme de l'orchestre et du chant de l'opéra,
+qu'appelaient tous les gens de goût de son temps. Ce fut son premier
+acte, en arrivant à Paris. Il s'attaqua à ces incroyables choeurs, qui
+chantaient avec des masques, sans un geste, rangés, les hommes d'un
+côté, les bras croisés, les femmes de l'autre, un éventail à la main. Il
+s'attaqua à cet orchestre plus incroyable encore, qui jouait avec des
+gants pour ne pas se refroidir ou se salir les mains, qui passait son
+temps à s'accorder bruyamment, et dont les instrumentistes venaient ou
+partaient tranquillement, au milieu d'un morceau, quand il leur en
+prenait fantaisie. Le plus difficile à réduire, c'étaient les chanteurs,
+orgueilleux et intraitables. Rousseau disait plaisamment:
+
+ L'Opéra n'est point ici, comme ailleurs, une troupe de gens payés
+ pour se donner en spectacle au public; ce sont, il est vrai, des
+ gens que le public paye, et qui se donnent en spectacle; mais tout
+ cela changé de nature, attendu que c'est une Académie Royale de
+ musique, une espèce de cour souveraine, qui juge sans appel dans sa
+ propre cause, et ne se pique pas autrement de justice ni de
+ fidélité.
+
+Gluck imposa à ces «Académiciens» six mois de répétitions sans pitié, ne
+leur passant rien, et menaçant, à chaque révolte, d'aller trouver la
+reine et de repartir pour Vienne. C'était une chose tellement inouïe--un
+compositeur réussissant à se faire obéir des musiciens de
+l'Opéra!--qu'on venait assister à ces belliqueuses répétitions, comme à
+un spectacle.
+
+La danse était encore à part de l'action; et, dans l'anarchie de l'opéra
+avant Gluck, elle semblait le pivot de l'oeuvre, autour duquel tout le
+reste venait tant bien que mal s'accrocher. Gluck brisa son orgueil: il
+osa tenir tête à Vestris, qui tyrannisait l'opéra français; il ne
+craignit point de lui dire que, dans ses oeuvres, il n'y avait point de
+place pour les «gambades», et qu' «un artiste qui portait toute sa
+science dans ses talons n'avait pas le droit de donner des coups de pied
+dans un opéra tel qu'_Armide_». Il réduisit la danse à faire, autant que
+possible, partie intégrante de l'action: voyez les ballets des Furies ou
+des ombres bienheureuses dans _Orphée_. Certes, la danse n'a plus avec
+Gluck l'exubérance ravissante qu'elle avait dans l'opéra de Rameau, mais
+ce qu'elle perd en originalité et en richesse, elle le gagne en
+simplicité et en pureté. Les airs de danse d'_Orphée_ sont des
+bas-reliefs antiques, une frise de temple grec.
+
+Partout les mêmes principes de simplicité, de clarté, de vérité, la
+subordination de tous les détails de l'oeuvre à l'unité du drame, un art
+monumental et populaire, anti-savant:--l'art rêvé par les
+Encyclopédistes.
+
+ * * * * *
+
+Mais le génie de Gluck les dépasse. Chose remarquable, plus qu'eux, il
+représente en musique le libre esprit du XVIIIe siècle, la raison
+dégagée de toutes les petites questions de rivalités de races, de
+nationalisme musical. Avant Gluck, le problème était réduit à une lutte
+entre l'art italien et l'art français. Chez les uns et les autres, la
+question posée était: «Qui l'emportera, de Pergolèse ou de Rameau?»...
+Gluck arrive. Que fait-il triompher? Est-ce l'art français? Est-ce l'art
+italien? Est-ce l'art allemand[397]? C'est bien autre chose encore!
+C'est un art _international_, et Gluck le dit, en propres termes:
+
+ Je cherche, avec une mélodie noble, sensible et naturelle, avec une
+ déclamation exacte selon la prosodie de chaque langue et le
+ caractère de chaque peuple, à fixer le moyen de produire _une
+ musique propre à toutes les nations, et à faire disparaître la
+ ridicule distinction des musiques nationales[398]_.
+
+Admirons la grandeur de cette pensée, qui s'élève au-dessus des luttes
+éphémères des partis, et qui est une conclusion logique à la pensée
+philosophique du siècle,--conclusion que les philosophes eux-mêmes
+n'avaient peut-être pas eu la hardiesse de tirer[399].--Oui, l'art de
+Gluck est un art _Européen_. Et c'est en cela qu'il surpasse, à mon
+sens, l'art de Rameau, qui est exclusivement français. Quand Gluck écrit
+pour les Français, il ne s'asservit pas à leurs caprices. Il ne prend
+que les traits, les plus généraux, les plus essentiels du style et de
+l'esprit français. Ainsi échappe-t-il à la plupart des mièvreries du
+temps. Il est classique. Pourquoi Rameau, qui est un si grand musicien,
+n'a-t-il pas dans l'histoire de l'art une place égale à celle de Gluck?
+Parce qu'il n'a pas su dominer assez la mode de son époque. Parce qu'on
+ne trouve pas en lui cette rigueur de la volonté et cette clarté de la
+raison, qui caractérisent l'art de Gluck. Comme on l'a dit, Gluck est
+Corneille. Il y a eu de grands poètes dramatiques en France avant
+Corneille; mais ils n'avaient point l'éternité de son style: «Je fais la
+musique, disait Gluck, de manière qu'elle ne vieillisse pas de sitôt.»
+Un tel art, se privant volontairement,--autant du moins qu'il est
+possible,--des agréments de la mode, est naturellement moins séduisant
+que celui qui y a recours, comme l'art de Rameau. Mais cette liberté
+souveraine de l'esprit, qui le tient en dehors du siècle et du pays où
+il a surgi, fait qu'il est de tous les siècles et de tous les pays.
+
+Bon gré mal gré, Gluck s'est imposé à l'art de Son époque. Il a mis fin
+aux luttes de l'italianisme et de l'opéra français. Si grand que fût
+Rameau, il n'était pas assez fort pour tenir tête aux Italiens. Il
+n'était pas assez éternel, pas assez universel; il était trop
+uniquement Français. Un art ne triomphe pas d'un autre en s'opposant à
+lui, mais en l'absorbant et le dépassant. Gluck brise l'italianisme, en
+s'en servant. Il brise l'ancien opéra français, en l'élargissant. Grimm,
+cet italianisant impénitent, forcé de s'incliner devant le génie de
+Gluck, qu'il n'aima jamais, doit convenir, en 1783, que «la révolution
+lyrique, depuis huit ans, est prodigieuse, et qu'on ne peut refuser à
+Gluck la gloire de l'avoir commencée»:
+
+ C'est lui qui, de sa massue lourde et noueuse, a renversé
+ l'ancienne idole de l'opéra français et chassé de ce théâtre la
+ monotonie, l'inaction et toutes ces longueurs fastidieuses qui y
+ régnaient. C'est à lui que nous devons peut-être les chefs-d'oeuvre
+ de Piccinni et de Sacchini.
+
+Rien de plus sûr. Piccinni, que les italianisants opposèrent à Gluck, ne
+réussit à lutter contre lui qu'en profitant de ses exemples et en
+s'inspirant de ses modèles de déclamation et de style. Gluck lui a frayé
+le chemin. Il l'a préparé aussi à Grétry[400], à Méhul, à Gossec, à tous
+les maîtres de la musique française; et l'on peut dire que c'est son
+souffle affaibli qui anime une bonne partie des chants de la
+Révolution[401]. Il n'a pas eu moins d'influence en Allemagne, où
+Mozart, qu'il connut personnellement[402], et dont il admira les
+premières oeuvres, l'_Enlèvement au Sérail_, la _Symphonie Parisienne_,
+a fait triompher, avec une bien autre ampleur musicale, l'opéra italien
+réformé, européanisé, de Gluck et de Piccinni[403]. Beethoven lui-même a
+été profondément imprégné des mélodies de Gluck[404].
+
+Ainsi Gluck a eu ce privilège à peu près unique d'agir directement, à la
+fois, sur les trois grandes écoles musicales de l'Europe, et de les
+marquer de son empreinte. C'est qu'il était de toutes les trois, sans
+être enfermé dans les limites d'aucune d'elles. C'est qu'il avait
+employé au service de son oeuvre d'art européen les éléments artistiques
+de toutes les nations: la mélodie italienne, la déclamation française,
+le _Lied_ allemand[405], la clarté du style latin, le naturel de
+l'opéra-comique,--cet «article de Paris», de fabrique récente,--la
+gravité souveraine de la pensée germanique, surtout de celle de Hændel,
+qu'on a tort d'oublier: car Hændel, qui, dit-on, n'aimait point Gluck,
+fut pourtant son maître préféré, pour la merveilleuse beauté de sa
+mélodie, pour son style colossal et ses rythmes d'armées en marche[406].
+Par son éducation, par sa vie qui se partagea entre tous les pays
+d'Europe, Gluck était fait pour ce grand rôle de maître européen,--le
+premier, si je ne me trompe, qui ait imposé à l'Europe, par la
+domination de son génie, une sorte d'unité musicale. Son cosmopolitisme
+artistique résume les efforts de trois ou quatre races et de deux
+siècles d'opéra, en une poignée d'oeuvres qui en expriment l'essence
+d'une façon supérieure--et économique.
+
+D'une façon trop économique peut-être. Il faut bien reconnaître que si
+la veine mélodique de Gluck est exquise, elle est peu abondante, et que
+s'il a écrit quelques-uns des airs les plus parfaits de la musique, le
+bouquet de ces airs pourrait tenir dans la main. Ce maître élyséen vaut
+par la qualité unique de ses oeuvres, non par la quantité; il était
+pauvre d'invention musicale, non seulement dans la polyphonie, le
+développement des grands ensembles, le travail thématique et organique,
+qui est souvent misérable, mais dans la mélodie même, puisqu'il est
+contraint de reprendre constamment des airs de ses anciens opéras pour
+ses oeuvres nouvelles[407]. Cet homme, à qui ses admirateurs parisiens
+élevaient en 1778 un buste, avec l'inscription: «_Musas præposuit
+sirenis_», a en effet sacrifié les sirènes aux muses; il était plus
+poète que musicien, et l'on a pu regretter que chez lui la puissance
+musicale n'égalât point la puissance poétique.
+
+Mais si Mozart, avec un génie musical unique, et peut-être même
+Piccinni, avec plus de dons mélodiques, l'ont surpassé comme musicien,
+si Mozart l'a même surpassé comme poète, il serait juste de lui faire
+hommage d'une partie de leur génie, puisqu'ils ont repris ses principes
+et suivi ses exemples. Et, par une chose au moins, Gluck reste le plus
+grand:--non pas simplement parce qu'il fut le premier et leur ouvrit la
+voie, mais parce qu'il fut le plus noble[408]. Il a été le poète de ce
+qu'il y a de plus haut dans la vie. Non pourtant qu'il se soit élevé à
+ces hauteurs, presque inaccessibles et irrespirables, du rêve
+métaphysique et de la foi, où se plaît l'art d'un Wagner. L'art de Gluck
+est profondément humain. Par opposition aux tragédies mythologiques de
+Rameau, il reste sur la terre: ses héros sont des hommes; leurs joies et
+leurs douleurs lui suffisent. Il a chanté les passions les plus pures:
+l'amour conjugal dans _Orphée_ et dans _Alceste_, l'amour paternel et
+l'amour filial dans _Iphigénie en Aulide_, l'amour fraternel et l'amitié
+dans _Iphigénie en Tauride_, l'amour désintéressé, le sacrifice, le don
+de soi-même à ceux qu'on aime. Et il l'a fait avec une sincérité et une
+simplicité de coeur admirables. Celui qui faisait mettre sur sa tombe
+l'inscription: «_Hier ruht ein rechtschaffener deutscher Mann. Ein
+eifriger Christ. Ein treuer Gatte..._» («Ici repose un honnête homme
+allemand. Un ardent chrétien. Un fidèle époux...»),--reléguant à la
+dernière ligne la mention de son talent musical,--montrait qu'il plaçait
+sa grandeur dans son coeur, plus encore que dans son art. Et il avait
+raison: car un des secrets de la fascination irrésistible de cet art,
+c'est qu'il se dégage de lui un parfum de noblesse morale, de loyauté,
+d'honnêteté, de vertu. Oui, c'est ce mot de vertu qui me semble le mieux
+caractériser la musique d'_Alceste_, ou d'_Orphée_, ou de la chaste
+_Iphigénie_. C'est par là surtout que l'auteur en sera cher aux hommes;
+c'est par là qu'il est, comme Beethoven, bien plus qu'un grand musicien:
+un grand homme au coeur pur.
+
+
+
+
+GRÉTRY
+
+
+Il n'est pas de musicien qui nous soit aussi bien connu. Il s'est
+décrit, dans le dernier détail, suivant la mode du temps,--la mode
+indiscrète des _Confessions_ de son ami Jean-Jacques.--Il s'est décrit
+dans ses charmants _Mémoires, ou Essais sur la musique_, en trois
+volumes, imprimés en 1797[409], par arrêté du Comité d'Instruction
+publique, sur une demande signée de Méhul, Dalayrac, Cherubini, Lesueur,
+Gossec, et appuyée par Lakanal. Car Grétry était alors le citoyen
+Grétry, inspecteur du Conservatoire de musique; et son oeuvre prétendait
+avoir un objet d'utilité civique. Peu de livres sur la musique sont
+aussi débordants d'idées, et en suggèrent autant; la lecture en est
+facile, et même agréable,--ce qui n'est pas un petit mérite dans un
+ouvrage intelligent.--En prose, comme en musique, Grétry écrit pour tout
+le monde, «même pour les gens du monde», dit-il. A la vérité, son style
+n'est pas des plus corrects; il ne faut pas le regarder de trop près; on
+y trouve des phrases comme celles-ci: «Mes larmes avaient le droit de
+sécher celles du plus malheureux», ou: «Ses yeux cristallisés de noir ne
+réfléchissent que des vapeurs infernales».
+
+Il use de périphrases. Il appelle ses parents: «les auteurs de mes
+jours»,--un chirurgien: «le suppôt d'Esculape»;--et les femmes sont,
+naturellement, «le sexe qui reçut la sensibilité en partage». Il est un
+homme sensible:--«Cherchons, cherchons, dit-il, les sensations
+délicieuses, mais honnêtes et pures; nous ne sommes heureux que par
+elles: et jamais l'homme sensible, qui aime l'attendrissement, ne fut
+redoutable pour ses semblables».
+
+(Et sans doute cette phrase, écrite en 1789, a dû avoir l'approbation du
+sensible Robespierre, qui aimait la musique de Grétry.)
+
+Enfin la composition du livre est des plus décousues, en dépit--ou en
+raison--du luxe de divisions, subdivisions, livres, chapitres, etc.
+Grétry entremêle ses récits de digressions métaphysiques. Il parle de
+l'unité du monde, des anges, de la vie, de la mort, de l'infini; il
+apostrophe les femmes, l'Amour, l'Amour maternel, la Pudeur: «O sexe
+aimable!... O source de tous les biens!... O doux repos de la vie!...
+Être enchanteur!...»
+
+Il apostrophe l'Illusion, et la tutoie pendant sept pages. Il tutoie
+aussi la Noblesse Héréditaire[410].
+
+Et, malgré tout, il est charmant, parce que tout est chez lui naturel,
+spontané; et il a tant d'esprit!--«Vous êtes musicien, et vous avez de
+l'esprit!» lui disait Voltaire, étonné et narquois[411].
+
+ * * * * *
+
+Il y a dans ses _Mémoires_ deux choses principales,--aussi
+intéressantes l'une que l'autre: ses souvenirs, et ses idées.
+
+Dans ses souvenirs, il se décrit minutieusement, et il ne nous fait
+grâce de rien: son tempérament physique, ses rêves, ses indispositions,
+son régime de nourriture, certains détails inattendus de sa toilette
+intime. C'est un des documents les plus précieux pour connaître la
+formation d'un artiste,--une des rares autobiographies de musiciens, où
+l'on trouve réunies deux conditions qui ne vont pas souvent ensemble: un
+artiste qui sache se décrire, et un artiste qui vaille la peine d'être
+décrit.
+
+Modeste Grétry, de Liège, était fils d'un pauvre violoniste[412]. Il
+avait du sang germanique. Sa grand'mère paternelle était Allemande; un
+de ses oncles était prélat autrichien.
+
+Ses premières impressions musicales, il les dut à un pot de fer qui
+bouillait sur le feu: il avait quatre ans, et il dansait au chant de la
+marmite. Il voulut se rendre compte du bruit, et, en renversant le pot,
+il provoqua une explosion qui lui brûla les yeux et lui rendit la vue
+faible pour toujours. Sa grand'mère l'emmena se rétablir chez elle, à la
+campagne, et là encore, c'est un bruit d'eau, un doux murmure de source,
+qui se fixe dans sa mémoire jusqu'à la fin de sa vie:--«Je vois,
+j'entends cette fontaine limpide qui bornait d'un côté la demeure de ma
+grand'mère[413]...»
+
+A six ans, il fut amoureux:--«sentiment vague, à la vérité, et qui
+s'étendait en même temps à plusieurs personnes; mais déjà j'aimais trop
+pour oser le dire à aucune d'elles: je gardais le silence par
+timidité[414]».
+
+Il avait un tempérament délicat, mais résistant. Il souffrit
+cruellement, et sans se plaindre,--par orgueil,--des brutalités d'un
+maître. Le jour de sa première communion, il demanda à Dieu de le faire
+mourir, s'il ne devait pas devenir «honnête homme et homme distingué
+dans son art». Il faillit être exaucé: le jour même, une solive lui
+tomba sur la tête, et enfonça un morceau du crâne. Son premier mot, en
+revenant à lui, fut:
+
+--Je serai donc honnête homme et bon musicien.
+
+Il était alors mystique et superstitieux. Il avait «une dévotion à la
+Vierge, qui allait jusqu'à l'idolâtrie».--Il est assez embarrassé pour
+l'expliquer, dans son livre, aux Conventionnels qui l'éditent; cependant
+il ne l'a point cachée: gage de sa sincérité.--Il était vaniteux,
+susceptible, et n'oubliait jamais les injustices qu'on lui avait faites.
+Longtemps après, il pensait encore avec amertume aux humiliations qu'il
+avait subies de son premier maître, quand il était enfant.
+
+Une troupe de chanteurs italiens décida de sa vocation. Elle vint
+chanter à Liège les opéras de Pergolèse et de Buranello. Le petit avait
+ses entrées au théâtre; il assista pendant un an à toutes les
+représentations, et souvent même aux répétitions: «C'est là, dit-il, où
+je pris un goût passionné pour la musique[415]». Il apprit et réussit à
+chanter «aussi purement dans le goût italien que les meilleures
+chanteuses de l'Opéra». Toute la troupe italienne vint l'entendre à
+l'église, où il eut un triomphe. «Chacun d'eux le regardait comme son
+élève».--Ainsi, ce petit Wallon a été, dès l'enfance, formé dans le pur
+style italien.
+
+Au sortir d'un concert, où, vers quinze ou seize ans, il avait chanté un
+air fort haut de Galuppi, il fut pris de vomissements de sang. Cet
+accident se renouvela depuis, à chaque ouvrage qu'il écrivait.--«J'ai
+vomi, dit-il, jusqu'à six ou huit palettes de sang en différents accès
+qui revenaient périodiquement, deux fois par jour et deux fois par
+nuit». Ces hémorragies ne disparurent tout à fait qu'aux approches de la
+vieillesse. Mais il resta toujours très délicat de la poitrine, et il
+dut observer, toute sa vie, un régime sévère, soupant d'un verre d'eau
+et d'une livre de figues sèches[416].--Il était fiévreux, et il eut, à
+diverses reprises, de graves accès de «fièvre tierce ou putride», avec
+délire[417]. Ajoutez des obsessions musicales qui l'affolaient, comme
+celle du choeur des Janissaires, dans _les Deux Avares_, qu'il eut
+pendant quatre jours et quatre nuits, de suite, sans discontinuer:--«Mon
+cerveau était comme le point central, autour duquel tournait sans cesse
+ce morceau de musique, sans que je pusse l'arrêter[418]».--Enfin des
+rêves continuels, auxquels il voulait attribuer un caractère
+prophétique, et où son cerveau continuait de créer:--«L'artiste, souvent
+occupé d'un grand objet, croit se livrer au repos de la nuit; et, malgré
+lui, soit en dormant, soit à moitié endormi, sa tête combine... En
+entrant dans son cabinet, il est étonné de trouver toutes les
+difficultés vaincues. C'est l'homme de la nuit qui a tout fait; celui du
+matin n'est souvent qu'un scribe[419].»
+
+Je groupe ces petits faits, pour montrer, en passant, ce qu'il y avait
+d'anormal, même chez cet artiste, un des mieux pondérés qui aient
+jamais été.--On serait presque tenté de lui reprocher l'excès de son bon
+sens.
+
+ * * * * *
+
+Après ses succès de petit chanteur italien, il ne rêvait plus que
+d'aller en Italie. Il y fut, en effet, envoyé, en 1759, à dix-huit ans.
+Il y avait alors à Rome un Collège de Liège, fondé par un riche
+Liégeois, et où tout enfant du pays, âgé de moins de trente ans, pouvait
+être admis pour cinq ans, nourri, logé, entretenu[420]. Grétry y obtint
+une place.
+
+Il raconte longuement son voyage d'Italie, pittoresque et fort pénible:
+car il le fit à pied, sous la conduite d'un honnête contrebandier qui,
+sous prétexte de guider les étudiants de Liège à Rome, et _vice versa_,
+portait en Italie les dentelles de Flandre, et en rapportait des
+reliques. Il entra à Rome, un dimanche de printemps très doux, «qui
+invitait à la mélancolie». Et alors commencèrent sept années
+d'enchantement, qu'il aurait voulu plus tard procurer à tout artiste:
+car personne ne fut plus que lui partisan du séjour des musiciens
+français ou allemands à Rome[421].
+
+A ce moment, le roi de la musique italienne était Piccinni. Grétry alla
+le voir; Piccinni fit peu attention à lui.
+
+ Et c'est, à dire vrai, ce que je méritais... Mais que le moindre
+ encouragement de sa part m'eût fait de plaisir! Je contemplais ses
+ traits avec un sentiment de respect qui aurait dû le flatter, si ma
+ timidité naturelle avait pu lui laisser voir ce qui se passait au
+ fond de mon coeur. Piccinni se remit au travail, qu'il avait quitté
+ un instant pour nous recevoir. J'osai lui demander ce qu'il
+ composait; il me répondit: «Un oratorio». Nous demeurâmes une heure
+ auprès de lui. Mon ami me fit signe, et nous partîmes sans être
+ aperçus[422].
+
+A peine rentré chez lui, Grétry voulut faire tout ce qu'il avait vu
+faire à Piccinni: prendre du grand papier, tracer des barres de mesures,
+et écrire un oratorio. Mais aux barres de mesures s'arrêta la
+ressemblance.--Il fit aussi la connaissance, à Bologne, du père Martini,
+qui l'aida à être reçu à l'Académie philharmonique, en lui faisant son
+morceau de concours[423]. C'était une spécialité du bon père, qui
+devait, un peu plus tard, rendre le même service au petit Mozart.
+
+Mais le vrai maître de Grétry, ce fut le gentil Pergolèse, mort depuis
+trente-cinq ans.--«La musique de Pergolèse, dit-il, m'a toujours plus
+vivement affecté que toute autre musique[424].» «Pergolèse naquit,
+a-t-il écrit ailleurs, et la vérité fut connue[425].»--Ce qu'il admirait
+surtout en lui, ce qu'il devait s'appliquer, toute sa vie, à transporter
+d'une façon raisonnée dans la musique française, c'était la vérité de sa
+déclamation, «indestructible comme la nature». Dans son amour pour lui,
+non seulement il réussit à lui ressembler musicalement, mais encore
+physiquement:
+
+ Ce ne fut pas sans un plaisir extrême que, pendant mon séjour à
+ Rome, j'appris de plusieurs musiciens âgés que ma taille, ma
+ physionomie leur rappelaient Pergolèse; ils m'apprirent que la même
+ maladie menaçait aussi ses jours, chaque fois qu'il se livrait au
+ travail. Vernet, qui avait connu et aimé Pergolèse, me confirma la
+ même chose à Paris[426].
+
+Les débuts de Grétry dans la musique dramatique eurent lieu à Rome, où
+il fit jouer avec succès des _Intermedi_,--ce genre de petites pièces
+auquel appartenait la _Serva padrona_. Malgré les offres qu'on lui
+faisait pour rester en Italie, il quitta Rome en 1767. Paris l'attirait,
+depuis qu'il avait lu la partition d'un opéra-comique de Monsigny: _Rose
+et Colas_. En route, à Genève, où il s'attarda six mois, il vit jouer
+cette pièce: c'était la première fois qu'il entendait des
+opéras-comiques français; son plaisir ne fut pas sans mélange: il lui
+fallut quelque temps avant de s'habituer à «entendre chanter le
+français, ce qui lui avait paru d'abord désagréable[427]».--Il ne manqua
+pas d'aller rendre ses dévotions à Ferney, où Voltaire fit fête à ce
+phénix des musiciens qui, même en dehors de son art, n'était pas un sot.
+
+Le voici à Paris.
+
+ Je n'entrai pas dans cette ville sans une émotion dont je ne me
+ rendis pas compte; elle était une suite naturelle du plan que
+ j'avais formé de n'en pas sortir sans avoir vaincu tous les
+ obstacles qui s'opposeraient au désir que j'avais d'y établir ma
+ réputation[428].
+
+La lutte fut dure, mais assez courte. Deux ans de combat. Les directeurs
+et les acteurs opposaient à Grétry les romances de Monsigny, comme un
+modèle inimitable. Cependant il n'eut pas à se plaindre de ses rivaux.
+Philidor et Duni étaient pleins d'obligeance pour lui; et, surtout, il
+eut la bonne fortune de trouver des amis, des conseillers et des
+partisans, tels que Diderot, Suard, l'abbé Arnaud, le peintre Vernet,
+tous passionnés mélomanes.
+
+ C'était la première fois, dit Grétry, que j'entendais parler de mon
+ art avec infiniment d'esprit[429]. Diderot, l'abbé Arnaud,
+ lançaient la foudre au milieu des festins, et, par la force de leur
+ éloquence, communiquaient à chacun la noble envie d'écrire, de
+ peindre, ou de composer de la musique... Il était impossible de
+ résister à la flamme qui sortait de la réunion de ces hommes
+ célèbres[430].
+
+Il devait même avoir la rare et presque unique fortune, pour un musicien
+français, de désarmer la malveillance de l'ennemi de la musique
+française,--le grand pontife de la musique en France: Jean-Jacques
+Rousseau. Il est vrai que leur amitié ne dura pas plus d'une heure.
+L'indépendance ombrageuse de Rousseau s'offensa des avances trop
+empressées, trop obséquieuses peut-être, de celui que, l'instant
+d'avant, il appelait son ami: il rompit avec lui, et ne le revit
+jamais[431].
+
+En somme, à part les difficultés inévitables à tout début, Grétry fut
+favorisé par le sort. Son talent fut vite reconnu. Il note lui-même que
+«sa musique s'établit doucement en France, sans lui faire des partisans
+enthousiastes, et sans exciter de disputes puériles...» C'est qu'il
+n'était «d'aucun des partis exagérés qui se disputaient alors à
+Paris».--«Je me demandais à moi-même: n'est-il point de moyen pour
+contenter à peu près tout le monde[432]?»
+
+Tout Grétry est dans cet aveu naïf.
+
+Il avait naturellement assisté à quelques représentations de l'Opéra,
+mais sans grand intérêt. C'était pendant l'interrègne entre Rameau et
+Gluck. Le premier était mort, et l'autre n'était pas encore venu en
+France. Grétry ne comprenait rien à Rameau. Il mourait d'ennui, en
+entendant ses oeuvres. Il comparait ses airs à «certains airs italiens
+qui avaient vieilli[433]». Il avait pratiqué les théâtres de musique, à
+Paris, surtout pour apprendre à bien connaître les acteurs, l'étendue et
+la qualité de leurs voix, afin d'en tirer le plus juste parti. Mais ce
+qu'il suivait assidûment, c'étaient les représentations du
+Théâtre-Français. Il ne se lassait point d'entendre de grands acteurs;
+il tâchait de graver leur déclamation dans sa mémoire: «Elle me
+semblait, dit-il, le seul guide qui me convînt, le seul qui pût me
+conduire au but que je m'étais proposé[434]...» Et, bien qu'il n'en dise
+rien, il y a tout lieu de croire qu'il suivait en cela les inspirations
+de Diderot, qui a, toute sa vie, énoncé et soutenu ces principes. En
+tout cas, il eut le mérite de les comprendre et de les appliquer, mieux
+que personne ne fit jamais.
+
+ C'est au Théâtre-Français, c'est dans la bouche des grands acteurs
+ que le musicien apprend à interroger les passions, à scruter le
+ coeur humain, à se rendre compte de tous les mouvements de l'âme.
+ C'est à cette école qu'il apprend à connaître et à rendre leurs
+ véritables accents, à marquer leurs nuances et leurs limites[435].
+
+Et, on le voit, dans la suite, fidèle à ses principes, noter les
+modulations d'une page d'_Andromaque_[436], consulter Mlle Clairon pour
+le duo de _Sylvain_, et copier en musique «ses intonations, ses
+intervalles et ses accents[437]». Si les poètes,--c'est Grétry qui fait
+lui-même cette remarque,--si les poètes disent qu'ils «chantent»
+lorsqu'ils «parlent», Grétry dit qu'il «parle» lorsqu'il «chante»[438].
+Jamais il ne manquait de déclamer les vers, avant de les mettre en
+musique[439]. Ainsi remarquait-il «les syllabes essentielles qui doivent
+être appuyées par le chant», et il était conduit «au véritable chant que
+doit recevoir la parole». Bref, la musique, pour lui, était «un
+discours» qu'il fallait noter[440].
+
+Tels furent les principes qu'il appliqua de plus en plus clairement,
+dans la suite de ses opéras et de ses opéras-comiques, dont le premier
+fut _le Huron_, en 1768[441], et qu'il n'entre pas dans mon dessein
+d'étudier ici[442].
+
+ * * * * *
+
+La Révolution vint, et amoindrit un peu sa fortune, mais non sa
+renommée; elle le combla d'honneurs, imprimant ses ouvrages aux frais de
+la nation, et inscrivant l'auteur «dans la liste des citoyens qui ont
+droit à la munificence nationale, par les services qu'ils ont rendus aux
+arts utiles à la société», comme dit Lakanal, dans son rapport à la
+Convention. Grétry fut membre de l'Institut national de France, et
+inspecteur du Conservatoire. Sa muse avait coiffé le bonnet phrygien,
+et, après avoir dicté les airs de _Richard Coeur de Lion_, dont le
+souvenir reste associé aux dernières manifestations royalistes de
+Versailles, elle dictait _Barra_, _Denys le Tyran_, _la Rosière
+républicaine_, _la Fête de la Raison_, et des hymnes pour les fêtes
+nationales[443]. Mais les titres seuls changeaient, la musique restait
+la même: c'était toujours l'aimable sentimentalité, chère aux gens de la
+Terreur, parce qu'ils y trouvaient un refuge contre leurs inquiétudes,
+et le repos dont leur fièvre avait tant besoin.
+
+Les souvenirs sur la Révolution, sont rares dans les _Mémoires_ de
+Grétry: l'homme prudent n'aimait pas à se compromettre. En voici
+pourtant deux ou trois, disséminés à travers l'ouvrage, qui, malgré leur
+caractère tout musical, font revivre d'une façon saisissante ces
+terribles années. Je me contente de les transcrire, sèchement. Il y a là
+des traits dignes de Shakespeare. On peut être tranquille: ce n'est pas
+Grétry qui les a inventés.
+
+Depuis quatre ans que dure la Révolution, j'ai la nuit (lorsque mes
+nerfs sont en mouvement) un son de cloche, un son de tocsin dans la
+tête, et ce son est toujours le même. Pour m'assurer si ce n'est pas le
+tocsin véritable, je bouche mes oreilles; si alors je l'entends encore,
+et même plus fort, je conclus qu'il n'est que dans ma tête[444].
+
+Le cortège militaire qui conduisit Louis XVI à l'échafaud passa sous mes
+fenêtres, et la marche en 6/8, dont les tambours marquaient le rythme
+sautillant, en opposition au lugubre de l'événement, m'affecta par son
+contraste et me fit frémir[445].
+
+Dans ce temps[446]..., je revenais vers le soir d'un jardin situé dans
+les Champs-Élysées. On m'y avait invité pour jouir de l'aspect du plus
+bel arbre de lilas en fleurs qu'on pût voir. Je revenais seul.
+J'approchais de la place de la Révolution, lorsque mon oreille fut
+frappée par le son des instruments; j'avançai quelques pas: c'étaient
+des violons, une flûte, un tambourin, et je distinguai les cris de joie
+des danseurs. Un homme qui passait à côté de moi me fit regarder la
+guillotine; je lève les yeux, et je vois de loin le fatal couteau se
+baisser et se relever douze ou quinze fois de suite. Des danses
+champêtres d'un côté, le parfum des fleurs, la douce influence du
+printemps, les derniers rayons de ce soleil couchant qui ne se relèvera
+jamais pour ces malheureuses victimes..., ces images laissent des traces
+ineffaçables. Pour éviter de passer sur la place, je précipitai mes pas
+par la rue des Champs-Élysées; mais la fatale charrette m'y atteignit...
+«Paix, silence, citoyens, ils dorment», disait en riant le conducteur de
+cette voiture de carnage[447].
+
+ * * * * *
+
+Mais d'autres événements occupaient plus Grétry que les tragédies de la
+patrie. Le coeur de Grétry, quoique bienveillant pour tous, était un peu
+étroit; et je ne crois pas, en dépit de ses protestations humanitaires,
+qu'il se soit beaucoup tourmenté des questions sociales. Ce coeur était
+fait surtout pour «la sensibilité domestique, si naturelle à l'homme né
+dans le pays des bonnes gens». Cette sensibilité affectueuse, qui fait
+le charme bourgeois de tant de pages de ses oeuvres[448], s'était tout
+entière reportée sur ses trois filles, qu'il adorait. Il les perdit
+toutes trois. Il a raconté leur mort dans des pages qui sont les plus
+belles de ses _Mémoires_. Je les résume ici.
+
+Le malheureux homme s'accusait de leur mort. Les fatigues de l'artiste
+sont, dit-il, la mort de ses enfants; «Le père a violé la nature pour
+atteindre vers la perfection; ses veilles, ses fatigues ont desséché les
+sources de la vie; il a tué d'avance sa postérité[449]...»
+
+Elles se nommaient Jenni, Lucile et Antoinette,--Jenni, l'aînée, était
+douée et candide. Elle était faible de santé: «il eût fallu la laisser
+végéter dans une douce paresse.» On la força à travailler. Grétry se le
+reprochait amèrement; il croyait que ce travail l'avait tuée:
+
+ A quinze ans, elle ne savait qu'imparfaitement lire, écrire, la
+ géographie, le clavecin, le solfège, l'italien; mais elle chantait
+ avec les accents d'un ange; et le goût du chant était la seule
+ chose qu'on ne lui eût pas enseignée... A seize ans, elle
+ s'éteignit doucement, croyant que sa faiblesse annonçait sa prompte
+ guérison.
+
+Le jour de sa mort, elle dit d'écrire à une amie qu'elle irait à son
+prochain bal.
+
+ Elle s'endormit pour jamais, assise sur mes genoux... Je la serrai
+ encore contre mon coeur désespéré, pendant un quart d'heure... J'ai
+ arrosé de mon sang chaque ouvrage que j'ai produit; je voulais de
+ la gloire, je voulais faire vivre des parents pauvres, une mère qui
+ m'était chère: la nature m'a accordé ce que je sollicitais avec
+ tant de peines; mais c'était pour se venger sur mes enfants[450].
+
+La seconde, Lucile, tout au contraire de Jenni, était dévorée
+d'activité: «C'était la tuer que l'empêcher d'agir... Elle avait un
+caractère extrême, rebelle, irascible...» Elle composait de la musique.
+Elle fit deux petites pièces: _le Mariage d'Antonio_, écrit à treize ans
+et joué aux Italiens en 1786, et _Louis et Toinette_. «Pergolèse, dit
+Grétry, ne désavouerait pas le petit air de bravoure du _Mariage
+d'Antonio_». En composant, «elle pleurait, chantait, pinçait sa harpe
+avec une énergie incroyable. Je pleurais de joie et d'étonnement, en
+voyant ce petit être transporté d'un si beau zèle et d'un si noble
+enthousiasme pour les arts.» Elle s'irritait, quand l'inspiration était
+rebelle: «Tant mieux! lui criait Grétry, c'est une preuve que tu ne veux
+rien faire de médiocre». Elle tremblait, quand son père examinait son
+oeuvre. Il ne lui indiquait ses défauts qu'avec beaucoup de douceur. Elle
+s'occupait peu de parure: «Tout son bonheur était dans la lecture, les
+vers surtout, et la musique qu'elle aimait passionnément». On crut bon
+de la marier tôt. Elle fit un mauvais mariage; son mari la fit souffrir.
+Elle mourut, après deux ans de chagrins.
+
+Antoinette restait seule. Grétry et sa femme tremblaient de perdre leur
+dernier bonheur. La moindre indisposition d'Antoinette les bouleversait.
+«Souvent elle en souriait, et faisait exprès quelque espièglerie, un
+faux pas, pour nous engager à mettre des bornes à notre tendresse
+excessive.» Grétry s'était juré de la laisser entièrement maîtresse
+d'elle-même. Elle était belle, gaie et spirituelle; elle ne voulut pas
+se marier. Elle pensait constamment à ses soeurs, sans le dire. Toutes
+trois avaient l'une pour l'autre un profond amour. Dans sa maladie, la
+seconde disait souvent: «Ma pauvre Jenni!» A son lit de mort, la
+troisième disait: «Ah! ma pauvre Lucile!...»--Grétry et sa femme firent
+avec Antoinette quelques petits voyages hors de Paris. Une fois, en
+allant à Lyon, elle faillit se noyer dans la Saône, et son père avec
+elle, en voulant la sauver. Vers l'automne de 1790, à Lyon, elle perdit
+son appétit et sa gaieté. Ses pauvres parents le remarquèrent avec
+terreur, et ils se cachaient pour pleurer. Ils lui proposèrent de
+revenir à Paris. «Oui, dit-elle, retournons à Paris, j'y rejoindrai bien
+des personnes que j'aime.» Ce mot fit frémir Grétry, qui crut qu'elle
+pensait à ses soeurs. Elle se sentit mourir, et chercha à le cacher aux
+siens; elle leur parlait de son avenir, des enfants qu'elle aurait plus
+tard; elle feignait de vouloir danser, mettre de belles toilettes.
+
+ Un soir, un de mes amis, Rouget de Lisle, qui était chez moi, me
+ dit que j'étais bien heureux d'être le père de cette belle
+ enfant.--«Oui, lui dis-je à l'oreille, elle est belle, elle va au
+ bal; et dans quelques semaines, elle sera dans la tombe[451].»
+
+Elle eut quelques jours de fièvre, un délire aimable: elle se croyait au
+bal, à la promenade, avec ses soeurs; elle était sereine, elle
+s'apitoyait sur ses parents.
+
+ Elle était assise sur son lit, en nous parlant ainsi pour la
+ dernière fois; elle se coucha, ferma ses beaux yeux, et fut
+ rejoindre ses soeurs...
+
+ Par pitié pour moi, ma femme eut la force de supporter la vie, et
+ me força à l'imiter. Elle se remit à la peinture, qu'elle avait
+ cultivée, fit les portraits de ses filles, puis continua de
+ peindre, pour s'occuper, pour vivre...
+
+ Il y a trois ans de cela... Vingt fois, j'ai jeté la plume en
+ écrivant ceci; mais, soit faiblesse paternelle, soit le désir
+ irrésistible de vous faire répandre, ô mes amis! une larme sur la
+ tombe chérie de mes filles, j'ai esquissé ce tableau douloureux que
+ j'aurais dû n'entreprendre que dans quelques années...--Voilà la
+ gloire!
+
+ L'immortalité chimérique est payée par le deuil réel. Le bonheur
+ factice est acheté par la perte du bonheur réel. Vis quelques jours
+ dans la mémoire des hommes; mais sois mort dans ta
+ postérité[452]...
+
+Qu'on me pardonne d'avoir cité ces pages. Peut-être l'histoire de la
+musique n'a-t elle rien à voir à cela. Mais ce ne sont pas seulement des
+questions de technique musicale qui nous intéressent à la musique. Si la
+musique nous est si chère, c'est qu'elle est la parole la plus profonde
+de l'âme, le cri harmonieux de sa joie et de sa douleur. Je ne sais pas
+choisir entre la plus belle sonate de Beethoven et le tragique
+_Testament d'Heiligenstadt_. L'un et l'autre se valent. Et il se trouve
+ici que les pages de Grétry que je viens de résumer sont les plus belles
+qu'il ait jamais écrites, plus belles que toute sa musique: car le
+malheureux homme s'y est mis lui-même. Il ne s'y préoccupe plus de noter
+la déclamation des comédiens.--(Imiter les comédiens! quel aveu de
+faiblesse pour un poète musical! Ne peut-il donc simplement laisser
+parler son coeur?)--Il le laisse parler ici. Et c'est la valeur unique de
+ces pages dans son oeuvre tout entier.
+
+Sur le reste de la vie de Grétry, il n'y a plus que peu de chose à
+ajouter. Lui-même fait cet aveu si honorable pour son coeur,--car il est
+bien pénible pour l'amour-propre de l'artiste:
+
+ Après ce coup terrible, la fièvre qui me brûlait s'est ralentie;
+ mon goût pour la musique a diminué, le chagrin a éteint presque
+ entièrement mon imagination; j'ai écrit ces volumes[453], qui sont
+ plutôt un ouvrage de raisonnement que d'imagination[454].
+
+Malgré tout, cet homme qui, d'instinct, plutôt que par calcul, plaisait
+à tous,--comme il s'en vantait naïvement,--eut en effet la rare fortune,
+après avoir plu au roi, et à la Révolution, de plaire à Napoléon, qui
+pourtant n'était pas tendre pour la musique française. Il reçut de lui
+une pension considérable, et la croix de la Légion d'honneur, dès la
+fondation de l'ordre. Il vit son nom donné à une rue de Paris, et sa
+statue élevée à l'Opéra-Comique. Enfin il eut le bonheur d'acheter
+l'Ermitage de son cher Jean-Jacques et d'y mourir, le 24 septembre 1813.
+
+ * * * * *
+
+Il faudrait tout un livre pour examiner, comme elles le mériteraient,
+toutes les idées ingénieuses, géniales, ou saugrenues, qui pullulaient
+dans ce petit cerveau, toujours en ébullition. Sa fécondité d'invention
+est incroyable. Que n'a-t-il pas imaginé, et que ne trouve-t-on pas,
+tout le long de ses livres!--Des inventions de physique amusante ou de
+mécanique musicale. Un «rhythmomètre» pour fixer les mouvements[455]. Un
+baromètre musical, «fait d'une seule corde à boyau, qui, selon le temps,
+s'étendant ou se raccourcissant, ferait partir deux ressorts,
+correspondant à un cylindre et à un jeu de flûtes, jouant deux airs,
+l'un vif et en majeur pour le beau temps, l'autre lent et en mineur pour
+la pluie[456]». Des théories sur l'occultisme et la télépathie[457]; sur
+l'emploi de la musique en médecine, particulièrement dans les maladies
+de nerfs[458] et dans la folie[459]; sur l'hérédité[460]; sur le régime
+de nourriture, auquel Grétry attribue une influence énorme sur le
+caractère:
+
+ On serait à peu près sûr de faire un homme colère, pacifique,
+ imbécile, ou homme d'esprit, si l'on portait une attention suivie
+ sur son régime et son éducation[461].
+
+Il a une conception du bonheur qui annonce celle de Tolstoy:
+
+ Les plus sages d'entre les hommes voient enfin que c'est en faisant
+ des sacrifices aux autres que nous méritons qu'ils en fassent pour
+ nous.--Mais, de cette manière, nous ne vivons donc que de
+ sacrifices?--Oui.--C'est donc là le bonheur général?--Il n'en est
+ point d'autre[462].
+
+Tenons-nous-en à ses pensées sur la musique. Aussi bien, c'est un
+monde:--simples esquisses pour la plupart, et jetées en passant, mais
+fécondes, profondes, divinatrices souvent.
+
+La première, celle qui ouvre et ferme les _Mémoires_, celle qu'il
+considérait comme sa principale découverte, nous l'exposions tout à
+l'heure, c'est cette idée que le principe de la musique est la vérité de
+la déclamation[463], que la musique est une langue expressive, d'une
+précision parfaite[464], et que la psychologie, l'étude des caractères
+et des passions, est la base de cet art[465].
+
+C'est ensuite l'invention de l'ouverture à programme[466], de
+l'entr'acte psychologique et dramatique, qui résume ce qui vient de se
+passer, ou annonce ce qui va suivre[467]. C'est la notation des passions
+en musique: ce qui l'amène à exposer, en deux ou trois cents pages de
+son second volume, la façon, dont le musicien peut traduire l'Amitié,
+l'Amour maternel, la Pudeur, la Fureur, l'Avarice, la Vivacité,
+l'Indolence, le Jaloux, le Scélérat, le Glorieux, le Distrait,
+l'Hypocrite, l'Hypocondre, le Flatteur, le Caustique, le Gobe-mouches,
+l'Optimiste, le Pessimiste, etc., bref, toutes les nuances de la comédie
+humaine[468],--traçant ainsi la voie au Molière musical, que nous
+attendons encore, qui doit venir, qui peut venir: car tout est prêt, la
+langue est faite; il ne manque plus que le génie.
+
+Et c'est aussi l'analyse expressive de tous les matériaux, dont dispose
+la musique: la psychologie des tons[469]; la psychologie des timbres
+instrumentaux[470]; l'orchestration représentative des caractères[471];
+le pouvoir indiscret et profond, que la pure musique, la symphonie de
+l'orchestre, a de pénétrer les coeurs et de dévoiler ce que les paroles
+et le chant ne disent pas, ne veulent pas dire[472]; les analogies
+décadentes des couleurs avec les sons[473]... Tout ceci est encore du
+domaine propre à Grétry, du ressort de cet opéra-comique perfectionné,
+où il trouve un si excellent emploi de ses qualités personnelles, de sa
+finesse psychologique, qui parfois pèche par excès de clarté[474], mais
+qui l'amenait a lire dans la musique des autres et dans leurs moindres
+inflexions de voix, comme dans un livre[475]: «La musique, a-t-il dit,
+est un thermomètre, qui fait apprécier le degré de sensibilité de chaque
+peuple et de chaque individu[476].»
+
+Mais voici d'autres idées, qui dépassent les bornes de son art propre.
+En même temps que Mozart, et sans qu'ils aient connaissance des pensées
+l'un de l'autre, il rêve d'un _duodrama_, «d'une tragédie musicale, où
+le dialogue serait parlé[477]»,--une sorte de mélodrame de génie.--Il a
+l'idée de l'orchestre caché, et du théâtre de Beyreuth[478].--Il a
+l'idée des grands théâtres du peuple, que nous commençons à peine à
+réaliser, et des jeux nationaux, de ces grandes fêtes populaires, que
+nous nous efforçons d'instituer, à l'exemple de la Grèce antique et de
+la Suisse d'aujourd'hui[479].--Il a l'idée de petits théâtres-écoles où
+l'on formerait des acteurs et des auteurs[480], et de lectures musicales
+publiques, où l'on soumettrait au jugement de l'assistance des scènes
+inédites, des fragments d'oeuvres nouvelles, composées par de jeunes
+musiciens encore inconnus, qui se destinent à l'art dramatique[481].--Il
+travaille à faire rendre à la musique la place qui lui revient dans
+l'instruction, et insiste sur l'importance du chant dans l'enseignement
+primaire[482].--Il voudrait que l'on fondât un Opéra historique, où l'on
+jouerait les chefs-d'oeuvre du passé disparu[483].--Il est, comme on
+pouvait l'attendre d'un homme aussi «sensible», il est féministe en art,
+et il encourage vivement les femmes à se livrer à la composition
+musicale[484].
+
+Voici qui est plus remarquable encore:
+
+Ce musicien d'esprit clair et net jusqu'à l'excès, qui était fait
+uniquement pour écrire de la musique sur des paroles précises,--de tous
+les musiciens celui qui semble avoir été le plus loin de l'esprit de la
+symphonie, et qui en parle quelquefois avec un dédain amusant[485], ce
+faiseur d'opéras qui mettait les «symphonistes» bien au-dessous des
+compositeurs dramatiques[486], et qui était assez disposé à croire que
+si Haydn avait rencontré Diderot, il eût écrit des opéras, et non des
+symphonies[487],--ce Grétry sentait pourtant fort bien la beauté de la
+musique symphonique, dont il dit:
+
+ La douce inquiétude que donne la bonne musique instrumentale, cette
+ répétition vague des accents de nos sentiments, ce voyage aérien
+ qui nous balance dans le vide, sans fatiguer nos organes, ce
+ langage mystérieux qui parle à nos sens, sans employer le
+ raisonnement, et qui équivaut à la raison, puisqu'il nous charme,
+ sont un plaisir bien pur[488].
+
+Et il cite, à ce propos, le fameux passage du _Marchand de Venise_ sur
+le pouvoir de la musique[489].--Car, pour le dire en passant, il adore
+Shakespeare, et s'extasie sur son _Richard III_[490]:--Il a pour Haydn
+une profonde admiration; il voit dans ses symphonies un dictionnaire
+d'expressions musicales, d'une valeur inappréciable pour le compositeur
+d'opéras[491].
+
+Ce n'est pas tout. Quoiqu'il n'écrive pas de symphonies, ni de musique
+de chambre, il en parle avec l'intelligence d'un génie novateur. Il
+réclame l'affranchissement des formes instrumentales, la liberté de la
+Sonate:
+
+ Une Sonate est un discours. Que penserions-nous d'un homme qui,
+ coupant son discours en deux, répéterait deux fois chaque
+ moitié?... Voilà à peu près l'effet que me font les reprises en
+ musique.
+
+Et il montre comment on peut arriver à rompre la symétrie archaïque de
+ces formes, et à y faire entrer plus de vie. Il prévoit les efforts de
+Beethoven dans ce sens. Il prévoit la _Symphonie pathétique_ de
+Tschaikowski, qui se termine par le mouvement lent[492]. Il n'est pas
+éloigné de prévoir la _Symphonie avec orgue_ de M. Saint-Saëns[493].
+Bien plus: il prophétise la symphonie dramatique de Berlioz, de Liszt et
+de Richard Strauss,--cet art qui se trouve aux antipodes du sien:
+
+ Ce que je vais proposer promet encore une révolution dramatique...
+ Ne pourrait-on pas donner à la musique la liberté de marcher d'un
+ plein essor, de faire des tableaux achevés, où, jouissant de tous
+ les avantages, elle ne serait plus contrainte de suivre la poésie
+ dans ses nuances diverses?... Quel amateur de musique n'a été saisi
+ d'admiration, en écoutant les belles symphonies de Haydn? Cent fois
+ je leur ai prêté les paroles qu'elles semblent demander... Pourquoi
+ faut-il que le musicien toujours captif ne se voie pas une fois
+ libre dans sa création?... Envoyez un canevas dramatique à Haydn,
+ sa verve s'échauffera sur chaque morceau; il n'en suivra que le
+ sentiment général, et sera libre dans sa composition... Le
+ musicien, ayant fait sa partition,... fera exécuter son ouvrage, à
+ grand orchestre... Le poète lira le sens des paroles après, chaque
+ morceau, et souvent les auditeurs doivent se dire: «Je l'avais
+ deviné», ou: «Je l'avais senti...» Un tel travail réussira, et au
+ delà de ce qu'on imagine... J'indique aux compositeurs de musique
+ instrumentale le moyen de nous égaler et de nous surpasser
+ peut-être, dans l'art dramatique[494].
+
+Sans doute, Grétry a vicié sa conception, en greffant après coup de
+nouveaux opéras sur ces symphonies dramatiques, et en demandant que le
+poète adaptât des paroles à ces oeuvres de musique pure, qui sont des
+poèmes à eux seuls. Il n'en a pas moins entrevu, dans un éclair de
+génie, l'étonnant développement--accompli depuis trais quarts de
+siècle--des poèmes et des peintures de sons, de la _Tondichtung_ et de
+la _Tonmalerei_.
+
+Si le pouvoir de création personnelle avait égalé chez Grétry sa
+divination d'intelligence, il eût été un des premiers génies musicaux du
+monde; une partie de l'évolution musicale du XIXe siècle se reflète
+dans cet esprit de l'ancienne France, et par lui s'opère la jonction de
+l'art de Pergolèse avec l'art de Wagner, de Liszt et de Richard Strauss.
+
+ * * * * *
+
+A la fin de sa vie, le doux musicien de style Louis XVI s'effara
+pourtant des nouveaux courants qui se dessinaient dans la musique de son
+temps. De même que ses rivaux, Méhul, Chérubini, Lesueur, il s'effraya
+du romantisme naissant, du débordement de passions et de bruit, des
+harmonies chargées, des rythmes heurtés, de l'orchestration violente, de
+«la fièvre continue», du «chaos», comme il dit, de la musique à coups de
+canon[495]. Il crut à une réaction prochaine vers la simplicité. Et
+cependant la fièvre, loin de tomber, augmenta; et le monde ne s'en est
+pas plus mal porté. Du chaos, Beethoven allait surgir, et Lesueur devait
+avoir pour élève Berlioz.
+
+Grétry ne prévoyait pas Beethoven[496]. Tout son espoir allait vers un
+autre génie; et je cite, en terminant, la touchante prédiction, l'acte
+de foi passionné, avec lequel il annonçait et appelait ce génie:
+
+ Que viendra-t-il après nous? Je vois en idée un être charmant, qui,
+ doué d'un instinct mélodieux, la tête, et l'âme surtout, remplies
+ d'idées musicales, n'osant enfreindre les règles dramatiques qui
+ sont aujourd'hui connues de tous les musiciens, joindra au plus
+ beau naturel une partie des richesses harmoniques de nos jeunes
+ athlètes. Avec plus de certitude que l'enfant d'Abraham, soupirant
+ après l'arrivée de son Messie régénérateur, déjà je tends les bras
+ vers cet être désiré, dont les accents aussi vrais qu'énergiques
+ réchaufferont mes vieux ans[497].
+
+Ce Messie musical, nous le reconnaissons: Grétry, qui l'appelait de ses
+voeux, ne se doutait pas qu'il était déjà venu. Il avait vécu, il venait
+de mourir, non loin de lui. C'était Mozart, dont le nom ne paraît pas
+une fois dans les _Essais_ de Grétry. Il ne faut pas nous en étonner.
+Hélas! il en est presque toujours ainsi, dans l'histoire de l'art. On
+vit, les uns à coté des autres, sans se connaître; et c'est quand il
+n'est plus temps qu'on découvre, morts, ceux qu'on eût tant aimé à
+connaître vivants.
+
+
+
+
+MOZART
+
+D'APRÈS SES LETTRES[498]
+
+
+Je viens de relire ses lettres, que M. Henri de Curzon a traduites en
+français[499], et qui devraient être dans toutes les bibliothèques: car
+elles n'ont pas seulement un intérêt pour les artistes; elles sont
+bienfaisantes pour tous. Quand une fois on les a lues, Mozart reste
+votre ami pour toute la durée de votre vie; et sa chère figure se
+représente à vous, d'elle-même, aux heures de peine; on entend son bon
+rire, enfantin et héroïque, et, si triste que l'on soit, on rougit de
+s'abandonner, en pensant à cette misère si gaiement supportée. Cherchons
+à ranimer cette belle ombre effacée.
+
+ * * * * *
+
+La première chose qui frappe en lui, c'est sa merveilleuse santé morale.
+D'autant plus surprenante, quand on songe à son corps miné par la
+maladie.--C'est un équilibre presque unique de toutes les facultés: une
+âme capable de tout sentir et de tout dominer; une raison calme, dont la
+froideur étonne au milieu des sentiments les plus profonds (la mort de
+sa mère, son amour pour Constance Weber): une intelligence claire du
+goût du public et des moyens de succès, qui sait, sans le plier, adapter
+son orgueilleux génie à la conquête du monde.
+
+Cette santé morale est rarement le don des natures très passionnées,
+toute passion étant l'excès d'un sentiment. Aussi Mozart a-t-il tous les
+sentiments; il n'a point de passion:--sauf une; mais elle est terrible:
+l'orgueil, le sentiment puissant de son génie.
+
+ «L'archevêque de Salzbourg vous tient pour un homme pétri
+ d'orgueil»; lui dit un ami. (2 juin 1781.)
+
+Il ne cherche point à s'en cacher. A ceux qui osent toucher à cet
+orgueil, il répond avec la hauteur républicaine d'un contemporain de
+Rousseau: «C'est le coeur qui ennoblit l'homme; et si je ne suis pas
+comte, j'ai peut-être plus d'honneur dans l'âme que bien des comtes;
+valet ou comte, du moment qu'il m'insulte, c'est une canaille[500].»
+
+ «Ce qui est curieux tout de même,--dit-il à deux plaisantins
+ d'Augsbourg qui veulent se moquer de sa croix de l'Éperon
+ d'or,--c'est qu'il m'est plus facile d'obtenir toutes les
+ décorations que vous pouvez recevoir, qu'à vous de devenir ce que
+ je suis[501], même si vous mouriez ou ressuscitiez deux fois....
+ J'avais chaud de rage et de colère...» (16 octobre 1777.)
+
+Il recueille et rapporte avec un soin tranquille toutes les paroles
+flatteuses qu'il entend sur son compte.
+
+ «Le prince Kaunitz a dit de moi à l'archiduc que de tels hommes ne
+ venaient au monde qu'une fois en cent ans.» (12 août 1782.)
+
+Aussi hait-il furieusement, quand son orgueil est atteint. Il souffre
+d'être au service d'un prince. «Cette pensée m'est intolérable», dit-il.
+(15 octobre 1778.) Après les injures de l'archevêque de Salzbourg, «il
+tremble de tout son corps, il chancelle dans la rue comme un homme ivre,
+il doit rentrer chez lui et se mettre au lit; il en est encore malade,
+toute la matinée du lendemain». (12 mai 1781.)--«Je hais l'archevêque
+jusqu'à la frénésie.» (9 mai 1781.)--«Lorsque quelqu'un m'offense, _il
+faut que je me venge; et si je ne lui en faisais pas plus qu'il ne m'en
+a fait, ce ne serait qu'un rendu et non une correction_.» (20 juin
+1781.)
+
+Quand son orgueil est en jeu, ou, simplement, quand sa volonté a parlé,
+ce fils respectueux et soumis ne connaît plus d'autre autorité que sa
+volonté même.
+
+ «Je ne reconnais mon père dans aucune ligne de votre lettre. C'est
+ bien un père; mais ce n'est pas _mon_ père.» (19 mai 1781.)
+
+Il se marie, avant d'avoir reçu le consentement de son père. (7 août
+1782.)
+
+ * * * * *
+
+Dépouillez cette grande et unique passion, l'orgueil, vous trouvez l'âme
+la plus aimable et la plus souriante. Une vive et continuelle tendresse,
+toute féminine,--ou mieux, enfantine,--qui se plaît aux petites larmes,
+aux petits rires, aux badinages, à mille petites folies de baby
+affectueux.
+
+Il s'y mêle d'habitude une gaieté intarissable, qui s'amuse d'un rien,
+est toujours en mouvement, chante, sautille, rit follement de choses
+drôles, et plus souvent point drôles, de plaisanteries bonnes ou
+mauvaises, surtout mauvaises, et quelquefois grossières, mais sans
+malice et sans arrière-pensée, de mots qui n'ont pas de sens:
+
+ «_Stru! Stri!... Knaller paller... Schnip... Schnap... Schnur...
+ Schnepeperl!... Snai!..._» (6 juillet 1791.)
+
+ «Mon coeur est tout ravi de joie, parce que je m'amuse tant à ce
+ voyage!... parce qu'il fait si chaud dans la voiture!... et parce
+ que notre cocher est un brave garçon qui nous conduit bien vite dès
+ que la route le permet un peu!» (1769.)
+
+Mille exemples de cette gaieté sans cause, de ce rire de bonne santé.
+C'est le mouvement d'un sang abondant et sain. Sa sensibilité n'a rien
+de nerveux.
+
+ «J'ai vu pendre aujourd'hui quatre coquins sur la place de la
+ cathédrale. _On pend ici comme à Lyon._» (30 novembre 1770.)
+
+Il n'a point la compassion universelle, l'«humanité» de nos artistes
+modernes. Il n'aime que ceux qu'il aime, c'est-à-dire son père, sa
+femme, ses amis; mais il les aime très tendrement; il parle d'eux avec
+une émotion douce et vive, qui attendrit amoureusement le coeur, comme
+fait sa musique[502].
+
+ «Quand on nous maria, ma femme et moi, nous fondîmes en larmes, ce
+ qui toucha tout le monde. Tous pleuraient en voyant l'émotion de
+ nos coeurs.» (7 août 1782.)
+
+Il fut un ami exquis, comme seuls les pauvres peuvent l'être,--ainsi
+qu'il disait lui-même.
+
+ «Les meilleurs et les plus vrais amis sont les pauvres. Les riches
+ ne savent rien de l'amitié.» (7 août 1778.)
+
+ «Ami!... dit-il encore. J'appelle seulement ami, celui qui, en
+ quelque situation que ce soit, nuit et jour ne pense à rien qu'au
+ bien de son ami, et fait tout pour le rendre heureux.» (18 décembre
+ 1778.)
+
+Ses lettres à sa femme, surtout de 1789 à 1791, débordent de tendresse
+amoureuse et d'une gaieté folle, dont ne peuvent avoir raison la
+maladie, une misère effroyable, et tous les soucis, qui font de cette
+époque la plus cruelle de sa vie:
+
+_«Immer zwischen Angst und Hoffnung»_ (Toujours entre l'angoisse et
+l'espérance)[503]. Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, une
+attitude vaillante pour rassurer sa femme et lui faire illusion sur la
+situation présente; c'est cet irrésistible besoin de rire, dont Mozart
+n'est pas maître, et qui veut se satisfaire, même au milieu de ses plus
+poignantes tristesses[504]. Mais aussi, le rire de Mozart est toujours
+tout près des larmes, des bienheureuses larmes dont sont pleine les
+coeurs aimants.
+
+ * * * * *
+
+Il fut heureux, et pourtant nulle existence ne fut plus dure que la
+sienne. Ce fut une lutte sans répit contre la misère et la maladie. La
+mort seule y mit un terme,--à trente-cinq ans.--D'où vient donc son
+bonheur?
+
+Avant tout, de sa foi, intelligente et pure de superstition, mais forte,
+ferme, et que le doute n'a jamais--non pas même atteinte,--mais
+effleurée. Elle est calme, paisible, sans passion, sans mysticisme:
+_Credo quia verum[505]._ Il écrit à son père mourant:
+
+ «Je compte sur de bonnes nouvelles, _bien que je me sois fait une
+ habitude de me représenter, en toutes choses, le pire_. Comme la
+ mort est le vrai but final de notre vie, je me suis, depuis
+ quelques années, tellement familiarisé avec cette vraie, cette
+ meilleure amie de l'homme, que son image, non seulement n'a plus
+ rien d'effrayant pour moi, mais est même au contraire très calmante
+ et très consolante. Et je remercie mon Dieu de m'avoir accordé le
+ bonheur... Je ne me mets jamais au lit sans penser que le lendemain
+ peut-être je ne serai plus; et pourtant aucun de ceux qui me
+ connaissent ne pourra dire que je sois chagrin ou triste dans ma
+ manière d'être. Je rends grâces à mon Créateur de cette félicité,
+ et je la souhaite de tout mon coeur à mon prochain.» (4 avril 1787.)
+
+Voilà le bonheur dans l'éternité. Quant au bonheur dans cette vie, il le
+trouve d'abord dans l'amour des siens, et surtout dans son amour pour
+eux.
+
+ «Si je suis seulement assuré que rien ne te manque, écrit-il à sa
+ femme, toute ma peine m'est chère et agréable. Oui! la situation la
+ plus pénible et la plus embrouillée, où je puisse me trouver
+ jamais, ne me sera plus qu'une bagatelle, si je sais que tu es en
+ bonne santé, que tu es gaie.» (6 juillet 1791.)
+
+Mais la grande joie pour lui, c'est de créer.
+
+Chez les génies inquiets et maladifs, la création peut devenir une
+torture,--l'âpre recherche d'un idéal qui fuit. Chez les génies bien
+portants, comme Mozart, elle est la joie parfaite, si naturelle, qu'elle
+semble presque être pour eux une jouissance physique. Pour Mozart,
+composer et jouer est une fonction aussi indispensable à son hygiène que
+manger, boire, ou dormir. C'est un besoin, une nécessité--bienheureuse,
+puisqu'elle se satisfait sans cesse.
+
+C'est ce qu'il faut bien voir, si l'on vent comprendre les passages des
+lettres relatifs à l'argent.
+
+ «Soyez certain que mon seul but est de gagner autant d'argent que
+ possible; car, après la santé, c'est ce qu'il y a de meilleur.» (4
+ avril 1781.)
+
+Cette déclaration semblera grossière aux délicats. Mais il ne faut pas
+oublier que l'argent ayant toujours fait défaut à Mozart jusqu'à la fin
+de sa vie,--sa libre création, et, par suite, sa santé, en furent
+toujours gênées; et toujours il songea, il dut songer, au succès et à
+l'argent qui délivrent. Rien de plus naturel. Si Beethoven agit
+autrement, c'est que son idéalisme lui créa un autre monde où vivre, un
+monde irréel (sans parler des riches protecteurs qui lui assuraient le
+pain quotidien). Mais Mozart croyait à la vie, au monde, à la réalité
+des choses. Il voulait vivre et vaincre; et il réussit: du moins à
+vaincre.--Vivre ne dépendait pas de lui.
+
+Le merveilleux, justement, c'est que son art soit toujours orienté vers
+le succès, sans jamais rien sacrifier de soi. Sa musique est toujours
+écrite en vue de l'effet sur le public. Et pourtant, elle ne déroge
+jamais; elle ne dit que ce qu'elle veut dire. En cela, Mozart était
+servi par son tact, sa finesse, son esprit ironique. Il méprise le
+public; mais il s'estime, immensément lui-même. Aussi ne fait-il jamais
+de concession dont il puisse rougir; il dupe son public, et le
+mène[506]. Il donne à ses auditeurs l'illusion qu'ils comprennent sa
+pensée, tandis que les applaudissements qui accueillent ses oeuvres ne
+s'adressent qu'aux passages faits uniquement et précisément pour être
+applaudis. Qu'importe qu'ils comprennent? Il suffit qu'ils
+applaudissent, et que le succès de l'oeuvre assure à l'auteur la liberté
+d'en produire de nouvelles.
+
+ * * * * *
+
+ «Composer, dit Mozart, est mon unique joie et ma seule passion.»
+ (10 octobre 1777.)
+
+Ce bienheureux génie semblait né uniquement pour créer. On trouvera peu
+d'exemples d'une aussi parfaite santé artistique. Car il ne faut pas
+confondre cette puissante facilité avec la verve paresseuse d'un
+Rossini.--Bach travailla obstinément; il disait à ses amis: «J'ai été
+obligé de travailler; quiconque travaillera autant que moi réussira
+aussi bien que moi».--Beethoven lutta constamment, corps à corps, avec
+son génie. Quand ses amis le surprenaient au milieu du travail de la
+composition, ils le trouvaient souvent dans un état d'abattement
+inexprimable: «ses traits étaient décomposés, la sueur lui ruisselait du
+visage, et il semblait, dit Schindler, qu'il venait de livrer bataille à
+une armée de contrepointistes». Il est vrai qu'il s'agit ici du _Credo_
+de la _Messe en Ré_. Mais toujours, il esquisse, médite, rature,
+corrige, surcharge, recommence, et, quand tout est fini, recommence
+encore, ajoute deux notes au début d'un adagio de sonate, terminé depuis
+longtemps et gravé.--Mozart ne connaît point ces tourments[507]. Il peut
+tout ce qu'il veut, et ne veut que ce qu'il peut. Son oeuvre est comme le
+parfum de sa vie: telle, une belle fleur, qui n'a que la peine de
+vivre[508]. Si facile est en lui la création, qu'elle se double ou se
+triple parfois, se complique de tours de force invraisemblables, qu'il
+fait sans y penser.--Il compose un prélude en écrivant une fugue. (20
+avril 1782.) La veille d'un concert où il doit jouer une sonate pour
+piano et violon, il la compose entre onze heures et minuit, écrit
+hâtivement la partie de violon, sans avoir le temps d'écrire celle de
+piano, ni de répéter avec son partenaire; et le lendemain, il la joue de
+mémoire, telle qu'il l'avait composée dans sa tête. (8 avril 1781.)--Ces
+exemples, entre cent.
+
+Un tel génie devait s'étendre dans tout le domaine de son art, et le
+remplir avec une égale perfection. Mais il était fait surtout pour le
+drame musical. Rappelons les traits essentiels de son caractère: Une âme
+parfaitement saine et pondérée, où domine une volonté supérieure dans un
+coeur apaisé, sans orages de passions, mais très sensible et très
+souple.--Un tel homme, s'il est créateur, est plus capable qu'un autre
+d'exprimer la vie, d'une façon objective. Il ne sera point gêné par les
+fortes exigences des âmes passionnées qui ont besoin de tout remplir
+d'elles-mêmes. Beethoven reste Beethoven à toutes les pages de son
+oeuvre; et c'est tant mieux: car nul héros ne pouvait nous intéresser, à
+son égal. Mais Mozart, grâce au mélange harmonieux de ses
+qualités,--sensibilité, finesse d'intelligence, tendresse, maîtrise sur
+soi-même,--était naturellement bien doué pour saisir les mille nuances
+des âmes étrangères à la sienne, pour s'intéresser au spectacle du monde
+aristocratique de son temps, et pour le faire revivre dans ses oeuvres
+musicales, avec une poétique vérité. Son coeur était en repos, nulle voix
+impérieuse ne criait en lui. Il aimait la vie, et il la voyait bien; il
+n'avait nul effort à faire pour la retracer dans son art, comme il la
+voyait.
+
+Le meilleur de sa gloire est resté attaché à ses oeuvres dramatiques, et
+il le savait d'avance. Ses lettres nous attestent ses préférences pour
+la musique de théâtre:
+
+ «D'entendre seulement parler d'un opéra, d'être seulement au
+ théâtre, et d'entendre chanter, me voilà hors de moi!» (11 octobre
+ 1777.)
+
+ «J'ai un désir inexprimable d'écrire un opéra.» (_Id._)
+
+ «...Je suis jaloux de tous ceux qui écrivent des opéras. J'en
+ pleurerais, quand j'entends un air d'opéra... Le désir d'écrire des
+ opéras est mon idée fixe.» (2 et 7 février 1778.)
+
+ «Avant tout, pour moi, est l'opéra.» (17 août 1783).
+
+ * * * * *
+
+Voyons comment il conçoit cet opéra.
+
+Mozart est exclusivement un musicien. On trouve peu de traces en lui
+d'une éducation littéraire, ni surtout de préoccupations littéraires,
+comme chez Beethoven, qui s'instruisit lui-même, et excellemment[509].
+On ne peut même pas dire de Mozart qu'il soit _avant tout_ musicien. Il
+_n'est que_ musicien.--Aussi ne s'arrête-t-il pas longtemps à la
+difficile question de la poésie et de la musique, associées dans l'oeuvre
+dramatique. Il tranche net. Où est la musique ne peut être de rivale.
+
+ «Dans un opéra, il faut absolument que la poésie soit la fille
+ obéissante de la musique.» (13 octobre 1781.)
+
+Et plus loin:
+
+ «La musique règne en souveraine, et fait oublier tout le reste.»
+
+Il faut se garder de conclure que Mozart de désintéressait du libretto,
+et que la musique n'était pour lui qu'une volupté, à laquelle le sujet
+poétique servait uniquement de prétexte. Tout au contraire. Mozart était
+convaincu que l'opéra devait exprimer, avec vérité, des sentiments et
+des caractères; mais c'était la musique qu'il chargeait de ce rôle, et
+non la poésie, parce qu'il était musicien, et non poète; et parce que
+son génie répugnait au partage de son oeuvre avec un autre artiste.
+
+ «Je ne puis pas exprimer mes sentiments et mes pensées en vers, ou
+ en couleurs, car je ne suis ni poète, ni peintre. Mais je puis le
+ faire avec des sons, car je suis musicien.» (8 novembre 1777.)
+
+La poésie doit donc fournir «un plan bien composé», des situations
+dramatiques, et des paroles «_obéissantes_», des «paroles écrites
+uniquement pour la musique» (13 octobre 1781). Le reste est l'affaire du
+compositeur qui, d'après Mozart, a à sa disposition une langue aussi
+précise, et bien autrement profonde que la poésie[510].
+
+Nul doute à avoir sur les intentions de Mozart, quand il écrit un opéra.
+Il a pris soin de commenter lui-même plusieurs passages d'_Idoménée_ et
+de l'_Enlèvement au sérail_. Son intelligente recherche d'analyse
+psychologique s'y montre nettement:
+
+ «Comme la colère d'Osmin[511] augmente toujours, et qu'on s'imagine
+ que l'air est déjà, près de finir, l'_Allegro assai_ qui, est d'un
+ tout autre rythme et dans un ton différent, doit faire le meilleur
+ effet; car un homme emporté par une aussi violente colère dépasse
+ toute règle, toute mesure et toutes bornes; il ne se connaît plus;
+ et, de même, il faut que la musique, elle aussi, ne se connaisse
+ plus.» (26 septembre 1781.)
+
+A propos de l'air: «_O wie ängstlich_» du même opéra:
+
+ «Le coeur qui bat est annoncé d'avance par les violons en octave. On
+ y voit le tremblement, l'irrésolution, on voit se soulever le coeur
+ gonflé, ce qui est exprimé par un _crescendo_, on entend les
+ chuchotements et les soupirs rendus par les premiers violons en
+ sourdine, et une flûte à l'unisson.» (26 septembre 1781.)
+
+Où s'arrêtera cette recherche de la vérité d'expression?--Ou bien ne
+s'arrêtera-t-elle jamais? La musique sera-t-elle toujours, pour
+conserver l'expression de Mozart, comme «les battements du coeur qui se
+soulève»?--Oui, pourvu que ces palpitations restent toujours
+harmonieuses.
+
+Parce qu'il est uniquement musicien, Mozart défend à la poésie de
+commander à la musique, et la fait obéir. Parce qu'il est uniquement
+musicien, il commande à la situation dramatique elle-même d'obéir à la
+musique, quand elle menace d'outre-passer les limites que le bon goût
+lui impose[512].
+
+ «Comme les passions, qu'elles soient violentes ou non, ne doivent
+ jamais être exprimées jusqu'au dégoût, la musique, même dans la
+ situation la plus terrible, ne doit jamais offenser l'oreille, mais
+ là encore, la charmer, et enfin rester toujours la Musique.» (26
+ septembre 1781).
+
+La musique est donc la peinture de la vie, mais d'une vie épurée. Il
+faut que ses chants, où se reflètent les âmes, charment l'âme, mais sans
+blesser la chair, sans «offenser l'oreille». La musique est l'expression
+harmonieuse de la vie[513].
+
+Cela n'est pas seulement vrai des opéras de Mozart, mais de toutes ses
+oeuvres[514]. Sa musique, quoi qu'il semble, ne s'adresse pas aux sens,
+mais au coeur. Elle exprime toujours un sentiment ou une passion.
+
+Et le plus remarquable, c'est que les sentiments que peint Mozart,
+souvent ne sont pas les siens, mais ceux d'étrangers qu'il observe. Il
+ne les sent pas en lui; il les voit chez un autre.--On ne le croirait
+pas, s'il n'avait pris la peine de le dire lui-même en quelques
+passages:
+
+ «J'ai voulu composer un andante, tout à fait d'après le caractère
+ de Mlle Rose. C'est la vérité: tel est l'andante, telle est Mlle
+ Cannabich.» (6 décembre 1777.)
+
+Ainsi telle est la force de l'esprit dramatique chez Mozart, qu'il se
+fait jour jusque dans les oeuvres qui comportent le moins son emploi,
+celles où le musicien met le plus de sa personnalité et de ses rêves.
+
+ * * * * *
+
+Fermons ses lettres, abandonnons-nous au flot de sa musique. C'est ici
+qu'est son âme tout entière. Nous y retrouvons, dès le premier instant,
+la tendresse et l'esprit qui sont son essence même.
+
+Ils sont partout mêlés, à tous ses sentiments et à toutes ses pensées;
+ils les enveloppent, les pénètrent, les baignent d'un doux rayonnement.
+C'est pourquoi il n'a jamais réussi--ni cherché--à tracer des caractères
+antipathiques. Il suffit de penser au tyran de _Léonore_, aux
+personnages sataniques du _Freyschütz_ et d'_Euryanthe_, aux héros
+monstrueux du _Ring_, pour se convaincre par l'exemple de Beethoven, de
+Weber et de Wagner, que la musique est très capable d'exprimer et
+d'inspirer la haine et le mépris. Mais, comme dit le duc du _Soir des
+Rois_, elle est surtout «l'aliment de l'amour»; et l'amour est son
+aliment. Telle est la musique de Mozart. C'est pour cela qu'il est si
+cher à ceux qui l'aiment. Il le leur rend si bien!--C'est comme un
+retour perpétuel de tendresse, un flot ininterrompu d'amour, qui coule
+de cette âme affectueuse à celles de ses amis.--Tout enfant, il avait un
+besoin maladif de tendresse. On conte qu'un jour il demanda brusquement
+à une princesse d'Autriche: «Madame, est-ce que vous m'aimez?» et
+qu'elle, pour le taquiner, ayant répondu non, l'enfant eut le coeur gros,
+et se mit à pleurer.--Le coeur est toujours resté enfant. La naïve prière
+se répète constamment sous cette tendre musique: «Je vous aime.
+Aimez-moi»[515].
+
+Aussi a-t-il constamment chanté l'amour. Réchauffés par son coeur, les
+personnages conventionnels de la tragédie lyrique, sous la fadeur des
+paroles et la galanterie monotone des situations, ont trouvé des accents
+personnels, dont le charme dure encore pour tous ceux qui aiment.--Cet
+amour n'a rien d'emporté, ni de romantique; ce n'est que la douceur ou
+la tristesse d'aimer. La passion, dont Mozart ne souffrit point durant
+sa vie, n'a déchiré le coeur d'aucun de ses héros. La douleur de dona
+Anna, ou même la jalousie de l'Elektra d'_Idomeneo_ n'ont aucun rapport
+véritable avec le démon de Beethoven et de Wagner. De toutes les
+passions, il ne connut bien que la colère et l'orgueil. La passion par
+excellence, «la Vénus tout entière...», n'apparaît point chez lui. Mais
+c'est ce qui imprime à l'ensemble de son oeuvre son caractère d'ineffable
+sérénité: et pour nous, qui vivons à une époque où les artistes tendent
+à ne nous plus faire connaître l'amour que par les ardeurs brutales de
+la chair, ou par l'hypocrite «mysticisme» d'un cerveau hystérique, la
+musique de Mozart ne nous charme pas moins par ce qu'elle ignore de
+l'amour que par ce qu'elle en sait.
+
+Il y a pourtant chez lui un fonds de sensualité. Moins passionné, il est
+plus voluptueux que Gluck et que Beethoven. Il n'est pas un idéaliste
+d'Allemagne; il est de Salzbourg, sur la route de Venise à Vienne, et
+semblerait plutôt à demi Italien. Son art rappelle parfois les
+expressions alanguies des beaux archanges et des androgynes célestes de
+Pérugin, dont la bouche est faite pour tout autre chose que pour la
+prière. Mozart est d'une plus large envergure que le peintre de Pérouse,
+et il a su trouver des accents autrement émouvants pour le monde de la
+foi. Ce n'est pourtant qu'en Ombrie qu'on peut trouver un terme de
+comparaison avec cette musique pure et sensuelle. Pensez à ces charmants
+rêveurs d'amour: à Tamino, cette fraîcheur virginale d'une âme où
+l'amour vient d'éclore;--à Zerline;--à Constance;--à la comtesse des
+_Nozze_, à sa tendre mélancolie;--à la rêverie poétique et voluptueuse
+de Suzanne;--au _Quintetto_, qui pleure et rit, et à la langoureuse
+béatitude du _Terzetto_ (_Soave sia il vento_) de _Cosi fan tutte_,
+semblable «au suave Zéphyr, qui souffle sur un banc de violettes,
+dérobant et apportant son parfum[516]»:--à tant de grâce et de
+_morbidezza_.--Mais le coeur reste toujours--presque toujours--ingénu,
+chez Mozart; sa poésie transfigure tout ce qu'il touche, et l'on aurait
+peine à reconnaître, sous la musique des _Nozze_, les brillants
+personnages, mais secs et corrompus, de la pièce française. Le brio sans
+profondeur de Rossini est bien plus près du sentiment de Beaumarchais.
+C'est presque une nouvelle création que cet admirable Chérubin, qui dit
+l'inquiétude et le ravissement d'une âme enveloppée par le souffle
+mystérieux de l'amour. L'innocence saine de Mozart a passé sur les
+situations équivoques (Chérubin chez la comtesse, etc.), sans y voir
+qu'un sujet à de gais dialogues. En réalité, il y a un abîme entre les
+_don Juan_ et les _Figaro_ de Mozart, et ceux de nos auteurs français.
+L'esprit français a chez Molière quelque chose d'âpre, quand il n'est
+pas précieux, rude ou bouffon. Chez Beaumarchais, il est sec et
+scintillant. L'esprit de Mozart n'a aucun rapport avec eux; il ne laisse
+aucun arrière-goût d'amertume; il est sans malignité; c'est le plaisir
+de vivre, d'agir, d'être en mouvement, de dire et de faire des folies,
+de jouir du monde, de la vie; il est imprégné d'amour. Ce sont
+d'aimables créatures qui se grisent de rires, de mots dits à tort et à
+travers, pour cacher l'émotion amoureuse qui est au fond de leur coeur.
+Elles font penser aux folles lettres, que Mozart écrivait à sa femme:
+
+ «Petite femme chérie, si je voulais te raconter tout ce que je fais
+ avec ton cher portrait, tu rirais bien souvent! Par exemple, quand
+ je le tire de sa prison, je lui dis: Dieu te bénisse, petite
+ Constance!... Dieu te bénisse, friponne!... tête ébouriffée,... nez
+ pointu!--Et puis, quand je le remets en place, je le fais glisser
+ peu à peu, en disant tout le temps: Allons!... allons!...
+ allons!... mais avec l'énergie particulière que demande ce mot qui
+ dit tant de choses!... Et pour finir, je dis bien vite: Bonne nuit,
+ petite souris, dors bien.--Je crois bien que je viens d'écrire là
+ quelque chose de fort stupide (du moins pour le monde)... mais
+ voilà le sixième jour que je suis loin de toi, et vraiment il me
+ semble qu'il y a déjà un an... Ah! si les gens pouvaient voir dans
+ mon coeur, je rougirais presque...» (13 avril, 30 sept. 1790.)
+
+ * * * * *
+
+L'abondance de gaieté produit la bouffonnerie. Il s'en mêle une forte
+dose à l'esprit de Mozart. La double influence de la comédie bouffe
+italienne et du goût viennois devaient y contribuer. C'est la partie la
+moins intéressante de son oeuvre, et nous nous en passerions volontiers;
+mais elle se comprend. Il est bien naturel que le corps ait ses
+exigences à côté de l'esprit; et quand, il déborde de joie, la
+bouffonnerie jaillit d'elle-même. Mozart s'amuse comme un enfant. On
+sent que ses Leporello, ses Osmin et ses Papageno le divertissent
+prodigieusement.
+
+La bouffonnerie chez lui atteint quelquefois au sublime. Que l'on pense
+au caractère de don Juan, et à tout cet opéra qualifié par l'auteur
+d'_opera buffa_[517]. La bouffonnerie pénètre ici l'action tragique;
+elle se joue autour de la statue du commandeur et des douleurs d'Elvire.
+La scène de la sérénade est une situation bouffe; mais l'esprit avec
+lequel Mozart l'a traitée en fait une scène de haute comédie. Le
+caractère tout entier de don Juan est tracé avec une souplesse de main
+surprenante. A vrai dire, il est exceptionnel dans l'oeuvre de Mozart; et
+il l'est peut-être aussi dans l'art musical du XVIIIe siècle[518]. Il
+faut aller jusqu'à Wagner pour trouver, dans le théâtre de musique, des
+personnages d'une vie aussi vraie, aussi pleine et aussi logique, d'un
+bout à l'autre de l'oeuvre. S'il est une chose, au premier instant, qui
+surprenne, c'est que Mozart ait pu tracer avec cette assurance le
+caractère d'un grand seigneur sceptique et libertin. Mais si l'on étudie
+d'un peu plus près l'égoïsme brillant, railleur, orgueilleux, sensuel et
+colère de ce don Giovanni (qui est un Italien du XVIIIe siècle, et
+non plus le hautain Espagnol de la légende, ou le sec petit marquis
+athée de la cour de Louis XIV), on remarquera qu'il n'y a pas un trait
+en lui que Mozart n'ait pu retrouver en soi-même, dans ces obscures
+profondeurs de l'âme, où le génie sent poindre les germes de toutes les
+puissances bonnes ou mauvaises de l'univers. Chose étrange! Chacun des
+mots, dont nous venons de nous servir pour caractériser don Juan, nous
+avait déjà servi pour définir l'âme et le talent de Mozart. Nous avons
+parlé de la sensualité de sa musique et de son esprit railleur. Nous
+avions noté son orgueil, ses transports de colère, et son égoïsme
+redoutable--et légitime.
+
+Ainsi (ô paradoxe!) Mozart portait en lui les puissances d'un don Juan,
+et il a pu réaliser dans son art le caractère qui, dans son ensemble, et
+par la combinaison différente des mêmes éléments, était le plus éloigné
+de lui qu'on pût trouver. Il n'est pas jusqu'à sa tendresse câline, qui
+ne se soit traduite ici par la force de séduction du personnage. En
+dépit des apparences, cette âme aimante eût probablement échoué à
+peindre les transports d'un Roméo,--et un don Juan a été sa plus
+puissante création.--Ainsi le veut souvent la nécessité paradoxale du
+génie.
+
+ * * * * *
+
+Mozart est le compagnon préféré des coeurs qui ont aimé et des âmes
+apaisées. Ceux qui souffrent, se réfugient de préférence dans les bras
+du grand consolateur, le grand inconsolable, Beethoven, qui tant
+souffrit.
+
+Cependant Mozart ne fut point épargné. Le sort lui fut plus rude encore
+qu'à Beethoven. Il connut la douleur, sous toutes ses formes; il connut
+les déchirements de la souffrance, la terreur de l'inconnu et les mornes
+angoisses de l'âme solitaire. Il les exprima dans quelques pages, que
+Beethoven et Weber n'ont pas surpassées. Entre toutes, il faut citer ses
+_Fantaisies_ et l'_Adagio_ pour piano _en si mineur_. Ici, nous voyons
+apparaître une puissance nouvelle, que nous n'avions pas encore aperçue
+chez Mozart, et que je nommerais le génie, si ce ne semblait une
+impertinence de laisser entendre que nous ne l'avions pas encore
+rencontré en dehors de ces oeuvres. Mais j'appelle: génie, ce grand
+souffle indépendant du nôtre, qui emporte une âme, parfois médiocre, ou
+qui lutte avec elle; c'est une puissance étrangère à l'esprit où elle
+établit sa domination; c'est le Dieu qui est en nous, et qui pourtant
+n'est pas nous.--Jusqu'ici, nous n'avions vu en Mozart qu'un être
+merveilleusement riche de vie, de joie et d'amour; mais c'était toujours
+lui-même que nous retrouvions au travers des âmes où il se
+transformait.--Ici nous atteignons le seuil d'un monde plus mystérieux.
+C'est l'essence même de l'âme qui parle, son être impersonnel et
+universel,--l'Être,--le fond commun des âmes, que seul le génie peut
+exprimer. Il s'engage parfois entre l'âme individuelle et son Dieu
+intérieur des dialogues sublimes, surtout aux heures où l'âme accablée
+se réfugie dans son sanctuaire inaccessible. Ce dualisme de l'âme et de
+son démon se retrouve constamment dans l'art de Beethoven. Mais l'âme de
+Beethoven est violente, capricieuse, fantasque, passionnée. Celle de
+Mozart est juvénile, délicate, souffrant parfois de son trop de
+tendresse, mais harmonieuse, chantant sa souffrance en phrases bien
+rythmées, et finissant par s'y laisser bercer, par sourire au milieu de
+ses larmes à la grâce de son art, à sa propre séduction (_Adagio en si
+mineur_). C'est le contraste de cette âme de fleur et de ce génie
+souverain, qui fait le charme sans prix de ces poésies musicales. Telle
+Fantaisie ressemble à un arbre au large tronc, aux bras puissants, au
+feuillage finement dentelé, et parsemé de fleurs au léger parfum. Un
+souffle héroïque emporte le premier morceau du _Concerto_ pour piano _en
+ré mineur_, et les éclairs s'y entrecroisent avec les sourires. La
+célèbre _Fantaisie et sonate_, en _ut mineur_, a la majesté d'un dieu
+Olympien, et l'élégante sensibilité d'une héroïne de Racine. Dans
+l'_Adagio en si mineur_, le dieu est plus sombre encore, et prêt à
+lancer la foudre; l'âme soupire, parle de la terre, aspire aux
+tendresses humaines, et finit par s'endormir dans l'alanguissement de sa
+plainte harmonieuse.
+
+ * * * * *
+
+Il est des occasions enfin où l'âme de Mozart, s'élevant plus haut
+encore, rompt ce dualisme héroïque, et parvient aux régions sublimes et
+pacifiées, à la limite desquelles meurt le souffle des passions
+humaines. Alors il est l'égal de plus grands; et Beethoven lui-même,
+dans ses visions de vieillesse, n'atteint point à des cimes plus
+sereines que Mozart transfiguré par la foi.
+
+Le malheur est que ces moments sont rares, et que la foi de Mozart ne
+s'exprime que par exception. Et cela, pour sa certitude même. Un homme
+comme Beethoven, qui a sans cesse à créer sa foi, en parle constamment.
+Mozart est un croyant; sa foi est ferme et paisible, elle ne le
+tourmente point, il ne parle pas d'elle; il parle du monde gracieux et
+éphémère, qu'il aime et dont il veut être aimé. Mais lorsque la
+nécessité du sujet dramatique ouvre son art au sentiment religieux, ou
+lorsque les graves soucis, les souffrances, les pressentiments de la fin
+prochaine rompent le charme de la vie et ramènent ses regards vers Dieu
+seul,--alors Mozart n'est plus Mozart (j'entends celui que le public
+connaît, et admire sous ce nom). Il apparaît celui qui fût devenu, si la
+mort ne l'eût arrêté en route, l'artiste digne de réaliser le rêve de
+Goethe: d'unir l'âme chrétienne à la beauté païenne, d'accomplir, comme
+le voulait Beethoven dans sa _Dixième Symphonie_, «la réconciliation du
+monde moderne avec le monde antique,--ce que Goethe avait tenté dans son
+_Second Faust_[519]».
+
+Dans trois oeuvres surtout, Mozart a exprimé le Divin: dans _le Requiem_,
+dans _don Juan_, et dans _la Flûte enchantée_.--_Le Requiem_ respire le
+pur sentiment de la foi chrétienne. Mozart y a fait le sacrifice de ses
+séductions et de ses grâces mondaines. Il n'a gardé que son coeur, qui se
+fait humble, repentant, tremblant, pour parler à Dieu. Un douloureux
+effroi et une contrition tendre parcourent l'oeuvre, d'un sentiment
+grandiose et convaincu. La mélancolie touchante et l'accent personnel de
+certaines phrases font sentir que Mozart pensait à lui-même, quand il
+demandait pour d'autres le repos éternel.--Dans les deux autres oeuvres,
+le sentiment religieux s'élargit encore; par l'intuition artistique, il
+sort des limites étroites d'une foi particulière, pour exprimer
+l'essence même de toute foi. Les deux ouvrages se complètent. _Don Juan_
+dit le poids de la prédestination, qui s'appesantit sur l'homme esclave
+de ses vices et entraîné dans le tourbillon des apparences; la _Flûte
+enchantée_ chante l'extase libre et pacifiée des Sages. L'un et l'autre,
+par leur simplicité puissante et leur calme beauté, ont un caractère
+antique. L'implacable fatalité de _don Juan_ et la sérénité de _la
+Flûte_ sont peut-être ce que l'art moderne a produit de plus près de
+l'art grec, sans en excepter même les tragédies de Gluck. La sublime
+pureté de certaines harmonies de _la Flûte_ plane à des hauteurs où
+s'élèvent à peine les mystiques ardeurs des chevaliers du Graal. Ici,
+tout est lumière. Rien n'est plus que lumière.
+
+ * * * * *
+
+C'est en elle que Mozart s'éteignit, le 5 décembre 1791.--On sait que la
+première représentation de _la Flûte_ avait eu lieu le 30 septembre
+précédent, et qu'il avait écrit _le Requiem_ dans les deux derniers mois
+de sa vie.--Ainsi il commençait à peine à livrer le secret de son être,
+au moment où la mort le frappa,--à trente-cinq ans. Ne médisons point de
+la mort. Mozart l'appelait sa «meilleure amie»; et c'est à son approche,
+sous son souffle fécond, qu'il prit pleinement conscience des puissances
+supérieures qu'il tenait captives en lui, et qu'il s'abandonna à elles
+dans ses oeuvres les plus hautes: les dernières.--Mais il est juste de se
+souvenir qu'à trente-cinq ans, Beethoven n'avait encore écrit ni
+l'_Appassionata_, ni _la Symphonie en ut mineur_, et qu'il était bien
+loin de concevoir _la Neuvième_ et _la Messe en Ré_.
+
+Tel que la mort nous l'a laissé, interrompu dans son cours, Mozart nous
+reste comme une source éternelle de paix. Au milieu du bouleversement de
+passions qui, depuis la Révolution, ont soufflé sur tous les arts et
+troublé la musique, il est doux de se réfugier parfois dans sa sérénité,
+comme au sommet d'un Olympe aux lignes harmonieuses, et de contempler au
+loin, dans la plaine, les combats des héros et des dieux de Beethoven et
+de Wagner, et la vaste mer du monde aux flots frémissants.
+
+ _Suave, mari magno..._
+
+ * * * * *
+
+Les articles qui composent ce volume, et qui tous se rattachent à un
+sujet commun: l'histoire du théâtre musical, ont paru d'abord,
+séparément, dans diverses Revues:
+
+La _Revue d'Histoire et de Critique musicales_ a publié, en juin 1902,
+l'introduction: _De la place de la Musique dans l'Histoire générale_
+(leçon d'ouverture de l'École de musique, à l'École des Hautes-Études
+Sociales);--et en janvier, juin, et octobre 1901, l'étude sur _le
+premier Opéra joué à Paris: l'Orfeo de Luigi Rossi_.
+
+La _Revue de Paris_ a publié les articles sur _l'Opéra avant l'Opéra_
+(1er février 1904),--_Gluck_ (15 juin 1904),--_Grétry_ (15 mars
+1908),--et les deux premières parties des _Notes sur Lully_ (15 février
+1908).
+
+Les quatre dernières parties de l'étude sur _Lully_ ont paru dans _le
+Mercure musical_ du 15 janvier 1907;--et la _Revue d'Art dramatique_ a
+donné, en 1903, le petit portrait de _Mozart_, qui date, en réalité,
+d'une dizaine d'années plus tôt.
+
+
+
+
+Supplément musical
+
+
+[Illustration: Partition
+
+L'Orfeo de Luigi Rossi (1647)
+
+Désespoir d'Orphée
+
+Acte III, scène X et dernière.]
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION: De la place de la Musique dans l'Histoire générale 1
+
+L'OPÉRA AVANT L'OPÉRA 19
+
+I. Les _Sacre Rappresentazioni_ de Florence et les _Mai_
+de la campagne Toscane 21
+
+II. Les Comédies latines et les représentations à l'antique 32
+
+III. Les Pastorales en musique et Torquato Tasso 41
+
+LE PREMIER OPÉRA JOUÉ A PARIS: L'«ORFEO» DE
+LUIGI ROSSI 55
+
+I. Mazarin et la musique 55
+
+II. Les Barberini en France 63
+
+III. Luigi Rossi avant son arrivée en France 69
+
+IV. La représentation d'_Orfeo_ à Paris, et l'opposition
+religieuse et politique à l'Opéra 79
+
+V. _L'Orfeo_ 89
+
+VI. Luigi Rossi après _l'Orfeo_ 100
+
+NOTES SUR LULLY 107
+
+I. L'Homme 107
+
+II. Le Musicien 116
+
+III. Le Récitatif de Lully et la déclamation de Racine 143
+
+IV. Éléments hétérogènes de l'opéra de Lully 169
+
+V. Les Symphonies de Lully 181
+
+VI. Grandeur et popularité de l'art de Lully 192
+
+GLUCK 203
+
+GRÉTRY 247
+
+MOZART 273
+
+SUPPLÉMENT MUSICAL
+
+_L'Orfeo_ de Luigi Rossi (1647):--Désespoir d'Orphée. 297
+
+1430-08--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P11-09.
+
+
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79, A PARIS
+
+
+
+
+LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
+
+ÉTUDES SUR LA VIE LES OEUVRES ET L'INFLUENCE DES PRINCIPAUX AUTEURS DE
+NOTRE LITTÉRATURE
+
+
+Notre siècle a eu, dès son début, et léguera au siècle prochain un goût
+profond pour les recherches historiques. Il s'y est livré avec une
+ardeur, une méthode et un succès que les âges antérieurs n'avaient pas
+connus. L'histoire du globe et de ses habitants a été refaite en entier;
+la pioche de l'archéologue a rendu à la lumière les os des guerriers de
+Mycènes et le propre visage de Sésostris. Les ruines expliquées, les
+hiéroglyphes traduits ont permis de reconstituer l'existence des
+illustres morts, parfois de pénétrer jusque dans leur âme.
+
+Avec une passion plus intense encore, parce qu'elle était mêlée de
+tendresse, notre siècle s'est appliqué à faire revivre les grands
+écrivains de toutes les littératures, dépositaires du génie des nations,
+interprètes de la pensée des peuples. Il n'a pas manqué en France
+d'érudits pour s'occuper de cette tâche; on a publié les oeuvres et
+débrouillé la biographie de ces hommes fameux que nous chérissons comme
+des ancêtres et qui ont contribué, plus même que les princes et les
+capitaines, à la formation de la France moderne, pour ne pas dire du
+monde moderne.
+
+Car c'est là une de nos gloires, l'oeuvre de la France a été accomplie
+moins par les armes que par la pensée, et l'action de notre pays sur le
+monde a toujours été indépendante de ses triomphes militaires: on l'a
+vue prépondérante aux heures les plus douloureuses de l'histoire
+nationale. C'est pourquoi, les maîtres esprits de notre littérature
+intéressent non seulement leurs descendants directs, mais encore une
+nombreuse postérité européenne éparse au delà des frontières.
+
+Beaucoup d'ouvrages, dont toutes ces raisons justifient du reste la
+publication, ont donc été consacrés aux grands écrivains français. Et
+cependant ces génies puissants et charmants ont-ils dans le monde la
+place qui leur est due? Nullement, et pas même en France.
+
+Nous sommes habitués maintenant à ce que toute chose soit aisée; on a
+clarifié les grammaires et les sciences comme on a simplifié les
+voyages; l'impossible d'hier est devenu l'usuel d'aujourd'hui. C'est
+pourquoi, souvent, les anciens traités de littérature nous rebutent et
+les éditions complètes ne nous attirent point: ils conviennent pour les
+heures d'étude qui sont rares en dehors des occupations obligatoires,
+mais non pour les heures de repos qui sont plus fréquentes. Aussi, les
+oeuvres des grands hommes complètes et intactes, immobiles comme des
+portraits de famille, vénérées, mais rarement contemplées, restent dans
+leur bel alignement sur les hauts rayons des bibliothèques.
+
+On les aime et on les néglige. Ces grands hommes semblent trop
+lointains, trop différents, trop savants, trop inaccessibles. L'idée de
+l'édition en beaucoup de volumes, des notes qui détourneront le regard,
+l'appareil scientifique qui les entoure, peut-être le vague souvenir du
+collège, de l'étude classique, du devoir juvénile, oppriment l'esprit;
+et l'heure qui s'ouvrait vide s'est déjà enfuie; et l'on s'habitue ainsi
+à laisser à part nos vieux auteurs, majestés muettes, sans rechercher
+leur conversation familière.
+
+L'objet de la présente collection est de ramener près du foyer ces
+grands hommes logés dans des temples qu'on ne visite pas assez, et de
+rétablir entre les descendants et les ancêtres l'union d'idées et de
+propos qui, seule, peut assurer, malgré les changements que le temps
+impose, l'intègre conservation du génie national. On trouvera dans les
+volumes en cours de publication des renseignements précis sur la vie,
+l'oeuvre et l'influence de chacun des écrivains qui ont marqué dans la
+littérature universelle ou qui représentent un côté original de l'esprit
+français. Les livres sont courts, le prix en est faible; ils sont ainsi
+à la portée de tous. Ils sont conformes, pour le format, le papier et
+l'impression, au spécimen que le lecteur a sous les yeux. Ils donnent,
+sur les points douteux, le dernier état de la science, et par là ils
+peuvent être utiles même aux spécialistes. Enfin une reproduction exacte
+d'un portrait authentique permet aux lecteurs de faire, en quelque
+manière, la connaissance physique de nos grands écrivains.
+
+En somme, rappeler leur rôle, aujourd'hui mieux connu grâce aux
+recherches de l'érudition, fortifier leur action sur le temps présent,
+resserrer les liens et ranimer la tendresse qui nous unissent à notre
+passé littéraire; par la contemplation de ce passé; donner foi dans
+l'avenir et faire taire, s'il est possible, les dolentes voix des
+découragés: tel est notre objet principal. Nous croyons aussi que cette
+collection aura plusieurs autres avantages. Il est bon que chaque
+génération établisse le bilan des richesses qu'elle a trouvées dans
+l'héritage des ancêtres, elle apprend ainsi à en faire meilleur usage;
+de plus, elle se résume, se dévoile, se fait connaître elle-même par ses
+jugements. Utile pour la reconstitution du passé, cette collection le
+sera donc peut-être encore pour la connaissance du présent.
+
+J. J. JUSSERAND.
+
+ * * * * *
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79, A PARIS
+
+LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
+
+ÉTUDES SUR LA VIE, LES OEUVRES ET L'INFLUENCE DES PRINCIPAUX AUTEURS DE
+NOTRE LITTÉRATURE
+
+Chaque volume in-16, orné d'un portrait en héliogravure, broché. 2 fr.
+
+LISTE DANS L'ORDRE DE LA PUBLICATION DES 51 VOLUMES PARUS
+
+(1908.)
+
+
+VICTOR COUSIN par M. JULES SIMON de l'Académie française.
+
+MADAME DE SÉVIGNÉ par M. GASTON BOISSIER secrétaire perpétuel de l'Acad.
+française.
+
+MONTESQUIEU par M. ALBERT SOREL de l'Académie française.
+
+GEORGE SAND par M. E. CARO de l'Académie française.
+
+D'ALEMBERT par M. JOSEPH BERTRAND de l'Académie française, secr.
+perpétuel de l'Acad. des sciences.
+
+VAUVENARGUES par M. MAURICE PALÉOLOGUE.
+
+MADAME DE STAEL par M. ALBERT SOREL de l'Académie française.
+
+THÉOPHILE GAUTIER par M. MAXIME DU CAMP de l'Académie française.
+
+TURGOT par M. LÉON SAY de l'Académie française.
+
+THIERS par M. P. DE RÉMUSAT sénateur, de l'Institut.
+
+BERNARDIN DE St-PIERRE par M. ARVÈDE BARINE.
+
+MADAME DE LAFAYETTE par M. le comte d'HAUSSONVILLE de l'Académie
+française.
+
+MIRABEAU par M. EDMOND ROUSSE de l'Académie française.
+
+RUTEBEUF par M. CLÉDAT professeur de Faculté.
+
+STENDHAL par M. ÉDOUARD ROD.
+
+ALFRED DE VIGNY par M. MAURICE PALÉOLOGUE.
+
+BOILEAU par M. G. LANSON.
+
+CHATEAUBRIAND par M. DE LESCURE.
+
+FÉNELON par M. PAUL JANET, de l'Institut.
+
+SAINT-SIMON par M. GASTON BOISSIER secrétaire perpétuel de l'Acad.
+française.
+
+RABELAIS par M. RENÉ MILLET.
+
+J.-J. ROUSSEAU par M. ARTHUR CRUQUET professeur au Collège de France.
+
+LESAGE par M. EUGÈNE LINTILLAC.
+
+DESCARTES par M. ALFRED FOUILLÉE membre de l'Institut.
+
+VICTOR HUGO par M. LÉOPOLD MABILLEAU professeur de Faculté.
+
+ALFRED DE MUSSET par M. ARVÈDE BARINE.
+
+JOSEPH DE MAISTRE par M. GEORGE COGORDAN.
+
+FROISSART par Mme MARY DARMESTETER.
+
+DIDEROT par M. JOSEPH REINACH.
+
+GUIZOT par M. A. BARDOUX membre de l'Institut.
+
+MONTAIGNE par M. PAUL STAPFER professeur de Faculté.
+
+LA ROCHEFOUCAULD par M. J. BOURDEAU.
+
+LACORDAIRE par M. le comte D'HAUSSONVILLE de l'Académie française.
+
+ROYER-COLLARD par M. E. SPULLER.
+
+LA FONTAINE par M. G. LAFENESTRE membre de l'Institut.
+
+MALHERBE par M. le duc DE BROGLIE de l'Académie française.
+
+BEAUMARCHAIS par M. ANDRÉ HALLAYS.
+
+MARIVAUX par M. GASTON DESCHAMPS.
+
+RACINE par M. GUSTAVE LARROUMET membre de l'Institut.
+
+MÉRIMÉE par M. AUGUSTIN FILON.
+
+CORNEILLE par M. G. LANSON professeur de Faculté.
+
+FLAUBERT par M. ÉMILE FAGUET de l'Académie française.
+
+BOSSUET par M. ALFRED RÉBELLIAU.
+
+PASCAL par M. É. BOUTROUX membre de l'Institut.
+
+ * * * * *
+
+NOTES:
+
+[1] M. Pierre Aubry a montré que la musique du moyen âge passe par les
+mêmes phases que les autres arts. C'est d'abord l'art roman, «où la
+musique profane a peine à se dégager du chant liturgique, et se traîne
+avec lourdeur à la suite des mélodies grégoriennes, où les notations
+neumatiques sont obscures et incomplètes». Puis vient l'art gothique, où
+les musiciens, comme les architectes d'Ile-de-France, règnent sur toute
+l'Europe. Alors, «la musique mesurée des trouvères allège et précise la
+ligne mélodique, flottante et indécise avant. En même temps, tandis que
+les mélodies grégoriennes n'excédaient guère _l'ambitus_ (l'étendue) des
+modes, les proses des XIIe et XIIIe siècles atteignent les limites les
+plus élevées de la voix humaine, montent et ne savent plus
+redescendre,--aussi haut que les flèches gothiques. Puis, c'est au début
+du XIVe siècle, la même exubérance, la même exagération de virtuosité
+technique que dans les autres arts. La prodigieuse habileté du musicien
+en arrive aux subtilités du contrepoint, et la belle notation
+proportionnelle du XIIIe siècle aux notations compliquées du XIVe et du
+XVe siècles. Contre cette complication et cette obscurité croissantes se
+produira en musique, comme dans les autres arts, la réaction de
+simplicité et de clarté de la Renaissance.
+
+[2] Dialogues de François de Hollande, 1548.
+
+[3] Claudien dit qu'on discutait ardemment sur la musique, à la cour
+d'Arcadius, au milieu des pires préoccupations politiques; et Ammien
+Marcellin écrit de Rome, vers 370: «On n'y entend que des chants, et,
+dans tous les coins, des tintements de cordes».
+
+[4] Titre que Palestrina mérite d'ailleurs à un moindre degré que
+Josquin, que Roland de Lassus, que Vittoria, que Jakobus Gallus, que
+d'autres encore, plus vrais, plus expressifs, plus variés, plus profonds
+que lui,--lui, dont la gloire rayonne pourtant sur cette époque, grâce à
+l'éternité de son style, à son esprit classique, et à la paix Romaine
+qui plane sur son oeuvre.
+
+[5] Surtout grâce à l'école de Mannheim, qui fut un des berceaux du
+nouveau style instrumental.
+
+[6] Et je n'excepte point celui qui écrit ces lignes.
+
+[7] Tout passe, tout revient, rien ne meurt.
+
+[8] Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Hugo Riemann est arrivé à
+des conclusions analogues, en suivant un chemin différent. Dans le
+second volume de son _Histoire de la Musique_ (_1 Teil: Das Zeitalter
+der Renaissance_), où il étudie l'évolution, non des formes dramatiques
+italiennes, comme je tâche de le faire ici, mais des formes strictement
+musicales, il a montré que la monodie florentine de 1600 n'a pas été une
+invention, mais un retour en arrière à la tradition musicale de l'école
+florentine du commencement du XIVe siècle.
+
+[9] Je prendrai surtout pour guides, dans cette recherche, le livre
+célèbre de M. Alessandro d'Ancona sur les _Origines du Théâtre en
+Italie_ (1877) et les excellents travaux de M. Angelo Solerti: sa
+monumentale _Vie du Tasse_(1885), et ses nombreuses études sur les
+_Origines du Drame musical_.--(Entre autres: _Le origini del
+melodramma_, 1903;--_I Albori del melodramma_, 1904;--et une quantité de
+petites brochures, remplies de documents inédits: _La Rappresentazione
+di Febo e Pitone, o di Dafne di 1486_, 1902;--_Laura Guidiccioni
+Lucchesini ed Emilio de' Cavalieri_, 1902;--_Le Rappresentazioni
+musicali di Venezia, dal 1571 al 1605_, 1902;--_Otlavio Rinuccini_,
+1902;--_Precedenti del melodramma_, 1903;--_Le favolette da recitarsi
+cantando di Gabriello Chiabrera_, 1903,--etc.)
+
+[10] La première représentation d'_Orphée_ à Paris est de 1774.
+
+[11] Il ne faut pas oublier que la première moitié du XIVe siècle a été
+une sorte de printemps de la musique en Italie. Les découvertes toutes
+récentes de M. Johannes Wolf ont remis en lumière l'originalité
+singulière des maîtres florentins d'alors: Johannes de Florentia
+(Giovanni da Cascia), Ghirardellus de Florentia, Paolo da Firenze,
+Francesco Landino, et tant d'autres. (Voir le 2e et le 3e vol. de la
+_Geschichte der Mensuralnotation von 1250-1460_.)
+
+[12] M. d'Ancona fait quelques réserves sur cette attestation de
+Borghini. Il cite, dans le prologue de _S. Giovanni e Paolo_, les vers
+suivants:
+
+ «Senza tumulto sien le voci chete,
+ Massimamente poi quando si canta.»
+
+«Ne faites point de bruit, _surtout_ pendant qu'on chante,»--ce qui
+laisse entendre qu'on ne chantait pas toujours. Mais il suffit que, dans
+un certain nombre de ces représentations, la musique accompagnât tout le
+texte. Or ce caractère de théâtre chanté est bien marqué dans les
+prologues (_Annunziazioni_) de beaucoup de pièces:
+
+ «Reciterem con dolci voci o _canti_.»
+
+«Nous réciterons avec de douces voix et chansons.» (_S. Barbara_.)
+
+ «Questo misterio glorioso e santo
+ Vedrete recitar con dolce _canto_.» (_Resurrezione_.)
+
+«Vous verrez réciter avec de doux chants ce mystère glorieux et saint.»
+
+[13] M. d'Ancona croit qu'il s'agit là de l'_Abram e Agar_, joué au
+temps de Savonarole.
+
+[14] L'_Impériale_ était une forme de danse.
+
+[15] Les _Sacre Rappresentazioni_ avaient lieu d'ordinaire dans une
+église, ou sur la place d'une église. On jouait entre vêpres et la nuit;
+et les acteurs étaient des jeunes gens, faisant partie des Compagnies de
+piété.
+
+[16] Une représentation musicale toute semblable eut encore lieu à
+Florence, en 1620, avec machines de Giulio Parigi; et le poème de cette
+Annonciation était de Rinuccini, l'auteur des premiers opéras
+florentins.
+
+[17] Ces _Sacre Rappresentazioni_ se maintinrent jusqu'à la seconde
+moitié du XVIe siècle?--jusqu'en 1566 à Florence, jusqu'en 1539 à Rome,
+où, tous les ans, des artisans jouaient au Colisée _la Passion_. (On dut
+y mettre fin, parce qu'après chaque représentation la populace allait
+saccager le quartier des Juifs.--Voir Marco Vatasso: _Per la storia del
+dramma sacro in Italia_? 1903, Rome.)--Naturellement, elles s'étaient
+fort perverties; et l'impudeur païenne du temps s'y étalait
+effrontément, comme à cette représentation de 1541, à Saint-Dominique de
+Sessa: _la Creacione di Adam ed Eva_, où l'auteur, un chanoine, qui
+jouait Adam, se montra tout nu: ce qui eut un succès énorme. Plus
+audacieux encore, un _Spectaculum divi Francisci_, joué à Naples au
+commencement du XVIe siècle, où le frère qui tenait le rôle de saint
+François jouait, nu, une scène de séduction. (Voir A. d'Ancona, _lib.
+cit._)
+
+Retenons toutefois ce fait très important que les _Rappresentazioni_, en
+dehors de Florence, ont surtout un caractère de grand spectacle
+d'apparat avec défilés et cortèges; à Florence, presque uniquement,
+elles gardent un caractère dramatique et récitatif, «_fatte in modo di
+recitazione_». Cette remarque est essentielle, puisque l'invention du
+style musical récitatif, qui sera le fondement de l'opéra, sera due à
+Florence: il faut donc y voir an trait national, qui tient au génie de
+la race.
+
+[18] Influence réciproque, en bien des cas. Car il est difficile de
+déterminer toujours qui des deux a été le modèle de l'autre. Ce qui est
+sûr, c'est qu'il y avait pénétration mutuelle; et déjà Sainte-Beuve
+l'avait noté. «Un Mystère, joué quelquefois devant l'église, était comme
+une mise en action de la façade, un complément historié et mouvant du
+portail ou de la rosace. Coloriés, sculptés, ou sur le tréteau,
+c'étaient, les mêmes personnages.» (_Tableau de la poésie française et
+du théâtre au XVIe siècle_, 1800.)
+
+[19] Voir page 60.
+
+[20] Cet Arrigo Tedesco n'est autre que le célèbre musicien flamand
+Heinrich Isaak (1430-1517).
+
+[21] Les poésies des plus anciens _canti carnascialeschi_ ont été
+publiées dans des éditions de 1550 et 1760.--Voir sur ce sujet: Adrien
+de la Fage, _Canti carnascialeschi (Gazzetta musicale di Milano_. 1847);
+Angelo Solerti, _Precedenti del Melodramma_; et Alessandro d'Ancona,
+_op. cit._
+
+[22] Un membre de la famille des Médicis, Lorenzo di Pier Francesco de'
+Medici, grand-père de Lorenzaccio, écrivit aussi une _Rappresentazione
+della Invenzione della Croce_ (1482 ou 1493), où il attaquait violemment
+la tyrannie de Laurent le Magnifique.
+
+[23] Lettre de Pauluzo, envoyé du duc de Ferrare, Rome, 8 mars 1518.
+
+[24] On sait que les _Intermèdes_ de 1589 à Florence ont été le point de
+départ du mouvement, qui conduisit, quelques années après, aux premiers
+essais d'opéra récitatif par Peri, Caccini et Cavalliere. (Voir mon
+_Histoire de l'opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_, 1895.) On
+trouvera dans l'étude de M. Solerti sur les _Precedenti del melodramma_
+le curieux récit d'intermèdes joués à Milan, en 1599, entre les actes
+d'une pièce de G.-B. Visconti, l'_Armenia_. Ils représentaient: la
+tragédie d'Orphée, l'expédition des Argonautes, Jason et la Toison d'or,
+la dispute de Pallas et de Neptune, et le triomphe de Pallas. Ils
+étaient d'une splendeur inouïe.
+
+[25] M. Vincent d'Indy (Cours de Composition musicale, 1er vol., 1902) a
+vu dans la décadence de l'art de la Renaissance le fruit de l'esprit de
+personnalité et de libre examen. Il se trompe, je crois. C'est la grande
+Renaissance du XVesiècle qui a été une époque d'indépendance ou
+d'aspiration à la liberté. Qu'on se rappelle le puissant gouvernent
+scientifique, qui emporte les artistes italiens, depuis Brunelleschi et
+Alberti, cette foi dans la science, qui trouve une expression si ardente
+et si haute dans Léonard,--et, d'autre part, le mouvement anti-clérical,
+que j'ai signalé plus haut dans l'humanisme, et qu'appuient même des
+papes, comme Léon X.--Ce mouvement s'étend environ jusqu'au sac de Rome.
+Peu après commence la reprise de l'Italie par la pensée ou le pouvoir
+catholique. Il s'en faut de beaucoup que la seconde moitié du XVIesiècle
+soit une époque de libre examen. Un des types les plus frappants en est
+le Tasse, ce malheureux homme, qui mêlait étrangement la dévotion au
+plaisir, qui se torturait de terreurs religieuses, et dont la folie
+consistait à se croire damné, à aller se dénoncer aux inquisiteurs de
+Ferrare, de Bologne, de Rome, et à dénoncer les autres, à réclamer leur
+châtiment.
+
+«Souvent résonnaient horriblement en moi les trompettes du Jugement; et
+je te voyais, Seigneur! assis sur les nuées, et je t'entendais dire--(ô
+paroles d'épouvante!)--: «Allez, maudits, dans le feu éternel!» Et cette
+pensée m'assiégeait avec tant de force que j'étais contraint d'en faire
+part à ceux qui m'entouraient; vaincu par la terreur, je me confessais;
+et si, par hasard, je croyais avoir oublié quelque péché peu important,
+par négligence ou par honte, je recommençais ma confession, et je
+faisais parfois ma confession générale... Cela même ne suffisait point à
+m'apaiser, parce que je ne pouvais pas exprimer mes péchés avec autant
+de force dans mes paroles, que je les sentais en moi...»
+
+Qui parle ainsi? Un puritain d'Angleterre? un Bunyan? un soldat de
+Cromwell?--Non. Le prince des artistes de la fin de la Renaissance
+italienne, le maître incontesté de la poésie, du théâtre et, nous allons
+le voir, de la musique même, de tout l'art de la fin du XVIesiècle.
+Est-ce là ce redoutable «Orgueil anti-chrétien» que M. Vincent d'Indy
+nous donne comme caractéristique de la décadence de l'art?--Mais c'est,
+tout au contraire, la faillite de cet orgueil. L'esprit de la libre
+Renaissance a été brisé vers 1530. La contre-réforme catholique domine
+l'âme italienne. Les musiciens de la fin du XVIeet du XVIIesiècle sont
+presque tous religieux d'âme, et souvent même d'habit. Monteverde,
+Vecchi, Banchieri, Vitali, Stefano Landi, Carissimi, Stefani, Cesti,
+sont ou deviennent gens d'Église. Le type le plus populaire de la fin de
+la Renaissance, l'extravagant Benvenuto Cellini lui-même, a des visions
+religieuses. Il voit la Vierge face à face. Le mystique Michel-Ange ne
+semble pas assez religieux aux critiques de son temps.--(Voir, sur
+l'esprit religieux des artistes italiens, au XVIesiècle, Müntz:
+_Histoire de l'Art pendant la Renaissance_, III, 38-39.)
+
+[26] Lettre à Michel-Ange, novembre 1545.
+
+[27] Le manuscrit du _Sacrificio_, de Beccari, a été retrouvé à la
+Palatina de Florence (E. 6. 6. 46) par M. Arnaldo Bonaventura. Il
+comprend douze pages de musique manuscrite.
+
+[28] Voir Angelo Solerti, _Ferrara e la corte Estense nella seconda metà
+del secolo XVI_, 1899.
+
+[29] Angelo Ingegneri, _Della poesia rappresentativa e del modo di
+rappresentare le favole sceniche_, 1508, Ferrare
+
+[30] En fait, il était l'un et l'autre. Girolamo Parabosco, de Plaisance
+(mort en 1560), écrivit des comédies dans le genre de l'Arétin, des
+nouvelles dans le genre de Bandello, et des poèmes mythologiques. Il fut
+en même temps organiste de San Marco de Venise, et dirigea chez Domenico
+Veniero une académie de chant et de musique, pour laquelle il composa la
+musique de ses propres madrigaux. Il était élève de Willaert. (Voir la
+monographie d'Ad. van Bever.)
+
+[31] «En ces paroles languissantes résonne un je ne sais quoi de
+plaintif et de suave, qui incline les yeux à pleurer.»
+
+[32] L'_Aminta_ fut représenté en 1590 a Florence, avec musique.
+
+[33] Trois sonnets et une _canzone_.
+
+[34] Le prince de Venosa se remaria en 1594 avec Leonora d'Este, et
+Tasse célébra encore cet événement par une pièce en _ottave_.
+
+[35] _Dialoghi_ publiés par A. Solerti, III, p. 111-118. _La cavaletta
+overo de la poesia toscana_.
+
+[36] Voir Angelo Solerti, _Laura Guidiccioni Lucchesini ed Emilio de'
+Cavalieri_, 1802.
+
+[37] Bernardo Buontalenti, né en 1537, fut pendant soixante ans
+l'architecte général des grands-ducs de Toscane. Il bâtissait leurs
+palais, leurs villes, leurs forteresses, dessinait leurs jardins,
+dirigeait leurs fêtes, fabriquait des machines et des feux d'artifice
+pour leurs spectacles. Les machines de son invention pour le théâtre
+construit aux Uffizi, en 1585, furent célèbres en Europe.
+
+[38] Cavalieri avait voulu que «_questa sorte di musica rinnovata da lui
+commova a diversi affetti, come a pieta ed a giubilo, a pianto ed a
+riso_» («que cette sorte de musique, renouvelée par lui [d'après
+l'antique] suscitât les passions diverses, comme la pitié et la joie,
+les pleurs et le rire»).
+
+[39] M. Solerti (_Rinuccini_, 1902) a noté des _canzoni_ de Rinuccini,
+qui sont calquées sur des poésies de Tasse. (Voir aussi Guido Mazzoni:
+_Cenni su O. Rinuccini poeta_, 1895.)--Rinuccini fut l'auteur des poèmes
+de la _Dafne_ de 1594-7, et de l'_Euridice_ (1600) de Péri, ainsi que de
+l'_Arianna_ (1608) de Monteverde.
+
+[40] En même temps que Monteverde, Michelangelo Rossi écrit une _Erminia
+sul Giordano_ (1637); Domenico Mazzocchi, un _Olindo è Sofronia_ (1637).
+En France, dès 1617, Mauduit et Guesdron dirigeaient à la cour le fameux
+ballet: _la Délivrance de Renaud_, dont tel air d'Armide a déjà quelque
+chose de l'énergie et de l'ampleur tragique de la déclamation de Lully.
+Armide, de 1637 à 1820, inspire plus de trente opéras.
+
+[41] «Comme un rayon dans l'onde, dans son regard humide scintille un
+rire tremblant et lascif...»
+
+[42] Il soutint ses thuses en 1618.
+
+[43] Elfridio Benedetti, _Raccolta di diverse memorie per scrivere la
+vita del card. G. Mazarino Romano_, in-4º, Lyon;--cité par V. Cousin,
+_La jeunesse de Mazarin_, 1865.
+
+[44] M. Ademollo fait remarquer que, dans la première moitié du XVIIe
+siècle, en Italie, il était de règle qu'un comédien sût aussi la
+musique, et fût capable de chanter même une partie principale dans un
+_melodramma_. La même règle devait s'appliquer aux spectacles privés et
+aux représentations d'écoles.
+
+[45] Il fut élevé avec les enfants du connétable Colonna, et accompagna
+en Espagne, entre 1619 et 1622, don Jérôme Colonna.
+
+[46] Les correspondances du nonce Sacchetti, citées par Cousin, montrent
+combien Mazarin était déjà apprécié en 1629 par le pape Urbain VIII et
+le cardinal Francesco Barberini, secrétaire d'État. La même année, il
+fut attaché comme capitaine d'infanterie à la légation du cardinal
+Antonio, à Bologne.
+
+[47] _Lettre d'un religieux envoyée à Mgr le prince de Condé à
+Saint-Germain-en-Laye, contenant la vérité de la vie et des moeurs du
+cardinal Mazarin_ (Cimber et Danjou, 2e série, t. VII, p. 434).--Le
+«religieux» était sans doute le curé de Saint-Roch.
+
+[48] Mais non pas ambassadeur, comme semble dire Ademollo, dans son
+livre sur _les Théâtres de Rome au XVIIe siècle_. En 1639, l'ambassadeur
+de France à Rome était le maréchal d'Estrées. Mais Mazarin était à Rome,
+persécuté par le parti espagnol, et en relations avec Richelieu, qui
+envoyait, cette même année, à Rome son violiste présuite: féré; Maugars,
+pour écrire un rapport sur l'état de la musique en Italie.
+
+[49] Maugars, _Response faite à un curieux sur le sentiment de la
+musique d'Italie, escrite à Rome le premier octobre 1639_ (publié par
+Thoinan, 1865).
+
+«Elle a le jugement fort bon, pour discerner la mauvaise d'avec la bonne
+musique; elle l'entend parfaitement bien, voire mesme qu'elle y
+compose... Elle prononce et exprime parfaitement bien le sens des
+paroles. Elle ne se picque pas d'estre belle, mais elle n'est pas
+désagréable ny coquette. Elle chante avec une pudeur asseurée, avec une
+généreuse modestie, et avec une douce gravité. Sa voix est d'une haute
+estendue, juste, sonore, harmonieuse, l'adoucissant et la renforçant
+sans peine et sans faire aucunes grimaces. Ses eslans et souspirs ne
+sont point lascifs, ses regards n'ont rien d'impudique, et ses gestes
+sont de la bienséance d'une honneste fille. En passant d'un ton à
+l'autre, elle fait quelquefois sentir les divisions des genres
+enharmonique et chromatique avec adresse et agrément...»--Elle touchait
+le théorbe et la viole. Maugars l'entendit chanter avec sa soeur
+Caterina, et sa mère, «la belle Adriana»;--celle-ci touchait la lyre, et
+celle-là la harpe.
+
+[50] Milton, qui assistait en 1639 aux représentations des Barberini, à
+Rome, dédia à Leonora une pièce de vers latins, où il la comparait à la
+Léonore de Tasso:
+
+ _Ad Leonoram Romae canentem_
+ Altera Torquatum cepit Leonora poetam
+ cujus ab insano cessit amore furens.
+ Ah! miser ille tuo quanto felicius aevo
+ porditus, et propter te, Leonora, foret!
+
+[51] «... _Vivi e lumi ardenti scoccan dal vago ciglio amabilpena..._
+(1639).
+
+[52] _Applausi poetici alle glorie della signora Leonora Baroni_
+(1639-1641).--Voir les articles de M. Ademollo dans divers journaux
+italiens (_Opinione_, nos 227-232.--_Fanfulla della Domenica_, 1881, nº
+32;--1883, nº 45).
+
+[53] Lettre de l'abbé Scaglia à Madame Royale Christine de France,
+régente de Savoie, le 10 mars 1645 (citée par Ademollo).
+
+Cf. _Mémoires anonymes_ de la collection des _Mém. relatifs à l'histoire
+de France_ (Petitot, t. LVIII),--attribués au comte de Brégy:
+
+«Le cardinal Mazarin, peu de temps après son établissement dans le
+ministère, fit venir de Rome une musicienne qui passait pour une des
+plus belles voix d'Italie, et il la logea chez mon père: on l'appelait
+la signora Leonora. Elle me dit de si belles choses de son pays qu'elle
+me donna envie de faire le voyage de Rome» (p. 255).
+
+[54] Lettre de l'abbé Scaglia à Madame Royale Christine de France,
+régente de Savoie, le 14 avril 1645.
+
+Ademollo dit qu'elle ne revint plus en France, et qu'elle resta à Rome,
+où elle acquit un grand ascendant dans les hautes sphères politiques et
+ecclésiastiques. Il est curieux qu'on ait continué de parler d'elle en
+France, comme si elle était restée a Paris beaucoup plus longtemps.
+C'est une preuve de l'impression qu'elle avait faite.
+
+[55] L'abbé Scaglia mentionne, dans la même lettre, un virtuose: Marco
+dell' Arpa.
+
+[56] Né à Pistoie le 31 mars 1626. 11 était fils du sonneur de cloches
+du Dôme. Il avait dix-neuf ans quand il vint à Paris. Il partit en
+juillet 1647 pour Florence. Il revint presque aussitôt, fut en 1648 et
+1649 un agent secret de Mazarin, repartit pour l'Italie en septembre
+1649 et, cette fois, y resta jusqu'en 1654. Il était devenu à demi
+Français, et les Italiens le lui reprochaient en termes fort crus: «...
+_Come puo stare che un cappon canti da gallo?_» («Comment peut-il se
+faire qu'un chapon fasse le coq [le Français]?»--Libelle sur _Atto
+Melani castrato di Pistoja_, cité par Ademollo.)--Il fut plus tard en
+rapports avec les Gonzaga de Mantoue. Sa correspondance avec eux a été
+publiée par Bertolotti, dans _La musica in Mantova_. Au cours de son
+existence vagabonde, on le trouve tour à tour, en 1654 à Inns bruck et
+Ratisbonne, puis à Ferrare et à Florence, en 1655 à Rome, en 1656 à
+Florence, en 1657 de nouveau à Paris, en 1661 à Marseille, en 1664 et
+1665 à Florence, en 1667 à Dresde, et enfin à Florence.
+
+[57] _Der Musicalische Quack-Salber_, Leipzig, 1700 (ch. 43).
+
+[58] Au contraire. Nous verrons que l'effet produit sur eux fut
+diamétralement opposé à celui que voulait Mazarin.
+
+[59] Lettre d'Atto Melani au prince Mattias de Medici, 22 nov. 1644: «_E
+chi disse à V. A. che non piacevano che arie allègre li disse poco la
+verità, perché à S. M. non gustano se non le malinconiche e queste son
+le sue favorite, e tutti questi cavalieri non gustano se non di quelle._
+
+[60] Un des frères de Melani et une certaine Checca de Florence y
+chantaient.
+
+[61] _La Festa teatrale della Finta Pazza_ était de Sacrati pour la
+musique, et de Giulio Strozzi pour le poème. Mais les deux auteurs
+principaux étaient le décorateur machiniste, Jacopo Torelli de Fano,
+homme universel, mathématicien, poète, peintre, architecte, mécanicien,
+venu à Paris à la fin de 1644, et le maître de ballets, G. Battista
+Balbi,--prêtés à Mazarin, le premier par le duc de Parme, le second par
+le grand-duc de Toscane.--_La Finta Pazza_ avait été déjà représentée à
+Venise, en 1641; mais on l'accommoda au goût de Paris et du petit roi,
+âgé de sept ans. G. Strozzi était en relations avec la France; on
+exécutait des opéras de lui (_Proserpina rapita_) à l'ambassade de
+France à Rome. Les acteurs de la _Finta pazza_ à Paris furent, en grande
+partie, des comédiens italiens de la troupe de Giuseppe Bianchi, venue à
+Paris dès 1639.--On trouvera à la Bibliothèque Nationale un exemplaire
+de la pièce, avec planches de Valerio Spada, et analyse de Giulio Cesare
+Blanchi de Turin.
+
+[62] Le père Menestrier dit: «Les voix qu'on avait fait venir d'Italie
+rendirent cette action la plus agréable du monde, avec les divers
+changements de scène, les machines, etc.».
+
+[63] Cité par Chouquet: _Histoire de la musique dramatique en France_,
+1873.
+
+[64] «Parce que la grosse troupe des courtisans était chez Monsieur, qui
+donnait à souper au duc d'Enghien.» (_Mémoires de Mme de Motteville_, t.
+XXXVII de la collect. Petitot, p. 168.)
+
+[65] Lettre de Mazarin au prince Mattias de Medici, 10 mai 1645.
+
+La Checca le suivit bientôt. (Lettre du prince Léopold au prince
+Mattias, 14 août 1646.)
+
+[66] _Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_, 1895
+(chap. V et VI).
+
+[67] Et non pas en 1634, comme on a dit jusqu'ici: car nous avons une
+très curieuse relation d'un Français qui y assista en 1632: _le Journal
+de J.-J. Bouchard_, dont le manuscrit est à la bibliothèque de l'École
+des Beaux-Arts, à Paris. J'en ai publié tout le récit pittoresque du
+carnaval et des spectacles à Rome, dans la _Revue d'histoire et de
+critique musicales_ (janvier et février 1902), sous le titre: _La
+première représentation du S. Alessio de Stefano Landi_.
+
+[68] Mgr Ruspigliosi devint pape, en 1667, sous le nom de Clément IX.
+
+[69] Cette pièce est très probablement la même que _Chi sofre speri_.
+
+[70] On se souvient que Mazarin était à Rome pendant cette année 1639,
+où les représentations des Barberini furent particulièrement fastueuses.
+
+[71] «Et parce que tous ceux qui avoient esté à Rome louoient infiniment
+à la Reyne cette façon de réciter des comédies en musique, comme
+estaient celles que Messieurs les Barberins avaient données au peuple de
+Rome, pendant cinq ou six années consécutives, elle en voulut, par un
+excès de bonté extraordinaire, donner le plaisir aux Parisiens.»
+(Gabriel Naudé [_Mascurat_]: _Jugement de tout ce qui a esté imprimé
+contre le cardinal Mazarin, depuis le sixième janvier jusques à la
+déclaration du premier avril mil six cens quarante-neuf_,--1649,
+in-4º).--Naudé lui-même avait assisté à certaines des représentations
+Barberini, en particulier à celles de _S. Alessio_, en 1632.
+
+[72] Il rouvrit en 1653, année où les Barberini firent leur paix avec
+les Panfili. On joua _Dal Male il Bene_, poème du cardinal Ruspigliosi,
+musique de Marazzoli, à l'occasion des noces du prince de Palestrina
+avec dona Olimpia Giustiniani. Le titre même de l'oeuvre: «_Du mal sort
+le bien»_ a l'air d'une allusion à la nouvelle fortune des Barberini.
+
+[73] Benedetto Ferrari et Manelli de Tivoli, avec une troupe romaine,
+venaient de fonder l'Opéra à Venise.
+
+[74] «Leurs biens étaient séquestrés; leurs personnes mêmes allaient
+être jetées en prison, au château Saint-Ange; et le bruit courait que la
+prison ne serait pas le dernier acte de la tragédie. Ils arrivèrent à
+Cannes dans l'équipage non seulement de fugitifs, mais de naufragés. Les
+mâts et les voiles de leur navire avaient été brisés, le timon perdu,
+après une tempête de quatre jours, qui leur avait fait faire tout le
+tour de la Sardaigne et de la Corse.» (Dépêche de l'ambassadeur
+vénitien, Nani, 6 février 1646.--Voir t. CIII des Amb. Vénit., fº
+222;--Chéruel: _Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV_,
+II, 180-1;--_Mémoires d'Omer Talon_, I, 467;--Hanotaux: _Recueil des
+instructions données aux ambassadeurs de France: Rome_, I, p. 5. 1888).
+
+[75] En réponse aux bulles du pape contre les cardinaux fugitifs, le Roi
+interdit aux Barberini de sortir de France, et enjoignit aux gouverneurs
+des provinces de s'y opposer, au besoin. On fit la guerre au pape. Condé
+voulait qu'on prît Avignon. On s'empara de Piombino et de Porto Longone,
+en octobre 1646. Le pape effrayé promit de recevoir en grâce les
+Barberini et de leur rendre leurs biens. _(Lettres de Mazarin_, II,
+326.) Mais il ne tint pas parole; et, le 24 juin 1647, l'ambassadeur
+français à Rome, Fontenay-Mareuil, écrivait encore: «Il ne faut point
+parler des Barberins». Ils restèrent donc à Paris, où don Taddeo mourut
+en 1647. Quant au cardinal Antonio, il devint à peu près Français, grand
+aumônier de France, évoque de Poitiers (1652) et archevêque de Reims
+(1667).
+
+[76] _Mémoires de Mme de Motteville_, p. 195-6.
+
+[77] Voir le _Journal de J.-J. Bouchard_ (1632) et la lettre de Milton à
+Luca Holstenio, du 30 mars 1639. Ici, le cardinal Francesco explique
+minutieusement à ses hôtes le _S. Alessio_ ou le _Chi sofre speri_. Là,
+le cardinal Antonio fait lui-même, et à coups de bâton, la police de la
+salle. (Ademollo: _I teatri di Roma_.)
+
+[78] Voir, dans _l'Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et
+Scarlatti_, les inventions de machines, changements à vue, pluie, grêle,
+orages, batailles, chevauchées à travers les airs, décors mouvants,
+employés pour l'_Erminia_, de 1637, et _Chi sofre speri_, de 1639.
+
+[79] Ademollo: _I primi fasti della musica italiana a Parigi._
+
+[80] _Ariette di musica, a una e due voce di eccellentissimi autori_--in
+Bracciano, per Andrea Fei stampator ducale, 1646.
+
+[81] Nuitter signale d'ailleurs sa présence à Paris avant l'arrivée des
+chanteurs.
+
+[82] Au marquis Bentivoglio de Florence, et à Elpidio Benedetti de
+Rome.--_Lettres de Mazarin,_ II, p. 813.--Lettre à M. Brachet,
+Fontainebleau, 29 sept. 1646.
+
+[83] 12 janvier 1647. (Voir Ademollo.)--Ce second spectacle n'eut pas
+lieu, pour les raisons qu'on dira plus loin.
+
+[84] _Correspondance de Huygens_, 1882, p. CCXIX, cité par Nuitter et
+Thoinan.
+
+D'autres prélats italiens du parti Barberini s'intéressèrent à ces
+premiers essais d'opéra italien en France. S'il est vrai, comme le dit
+le père Menestrier, qu'en février 1646 on ait aussi joué à Carpentras,
+dans la salle épiscopale, une sorte d'opéra français, _Achebar, roi du
+Mogol_, poésie et musique de l'abbé Mailly, il faut remarquer qu'on se
+trouvait encore là sous l'influence de Mazarin. L'évêque de Carpentras
+était le cardinal Alessandro Bicchi, le plus intime des cardinaux
+italiens auprès de Mazarin, et le plus sûr soutien de la France à Rome.
+Michel Mazarin était archevêque d'Aix depuis 1643; et le cardinal
+Mazarin lui-même avait été, à deux reprises, vice-légat d'Avignon. Toute
+la région avait donc subi fortement son influence.
+
+[85] Sébastien de Brossard, _Catalogue_ (manuscrit) _des livres de
+musique théorique et pratique, vocalle et instrumentalle, tant imprimée
+que manuscripte, qui sont dans le cabinet du Sr S. de B., chanoine de
+Meaux, et dont il supplie très humblement S. M. d'accepter le don, pour
+être mis et conservez dans sa Bibliothèque,--fait et escrit en l'année
+1724._ Bibl. Nat. Rés.
+
+[86] 1705, Bruxelles.
+
+[87] _Remarques curieuses sur l'art de bien chanter et particulièrement
+pour ce qui regarde le chant françois_, 1679.
+
+[88] _Observations sur le goût et le discernement des François;_--et
+_Lettre sur les Opera, à M. le duc de Buckingham_.
+
+[89] Il y a aussi quelques mots sur Luigi dans la lettre de Pietro della
+Valle à Lelio Guidiccioni (ap. Doni, II, 258), sur _la Superiorità della
+Musica dell'età nostra_; et dans quelques poésies françaises et
+italiennes, adressées à Luigi, par Margherita Costa et par Dassoucy, le
+futur musicien de l'_Andromède_ de Corneille. Peut-être Dassoucy
+avait-il déjà connu Rossi à Rome, où il avait fait un voyage.
+
+[90] Lady Morgan, _Mémoires sur la vie et le siècle de Salvator Rosa_.
+
+[91] «La peinture, la poésie et la musique, disait-il, sont
+inséparables.»
+
+[92]
+
+ _Cantan su la ciaccona il miserere_
+ _e un stila da farza e da commedia_
+ _e gighe e sarabande alla distesa..._
+
+[93] Burney (IV, 152) et Grove en ont signalé la présence à la Bibl.
+Magliabecchi de Florence. L'oeuvre semble s'être égarée, depuis. M. Henri
+Prunières a pu seulement constater, sur le catalogue de la
+Magliabecchiana, l'indication suivante: XIX, 22: _Raccolta di cantate
+diverse.._.--4. _Giuseppe figlio di Giacobbe, opera spirituale fatta in
+musica da Aluigi de Rossi napolitano in Roma_.--5. _Cantata del canal.
+Marini, sopra lo Stabat Mater, messa in musica dal medesimo Rossi_.--Il
+y a aussi des _Madrigaux spirituels_ de Luigi Rossi au British Museum.
+
+[94] «_Il signor Luigi ed il signor Marc Antonio, i più bravi virtuosi
+che mai abbia conosciuto..._» (Lettre écrite de Rome, le 4 juin 1644.)
+
+[95] M. Alfred Wotquenne, l'éminent bibliothécaire-préfet des études du
+Conservatoire de Bruxelles, rassemble en ce moment les matériaux de
+cette histoire, qu'il se propose d'écrire.
+
+[96] Ce livre fut publié à Venise, chez Gardano, par la femme de
+Manelli, Madalena, qui s'intitule «_cantatrice celeberrima_».
+
+[97] _Andromeda_ (1637), le premier opéra italien représenté dans un
+théâtre ouvert au grand public.--Suivirent: _la Maga falminata_ (1638),
+l'_Alcate_ (1642).--Le prof. Giuseppe Radiciotti a récemment remis en
+lumière Francesco Manelli, dans ses intéressantes études sur l'_Arte
+musicale in Tivoli_ (1907, Tivoli).
+
+[98] Il est à noter que tous deux, Manelli et Ferrari, composaient
+souvent les poésies de leurs chants.--On remarquera aussi que les deux
+ouvrages, cités plus haut, de Ferrari et de Manelli, sont dédiés à
+l'ambassadeur d'Angleterre à Venise, le «viceconte Basilio Feilding,
+barone di Northam». Les Anglais ont eu une prédilection pour ce genre de
+la cantate italienne; et c'est en Angleterre, à Oxford, qu'on peut
+trouver la plus riche collection de cantates de Luigi Rossi, de
+Carissimi, de Ferrari, etc.
+
+[99] Le titre ajoute: «_con alcuni opuscoli in genere rappresentativo,
+che saranno per brevi episodii frà i canti senza gesto_» («avec quelques
+opuscules en genre représentatif, qui seront par brefs épisodes des
+chants [dramatiques] sans action»).
+
+[100] _Dialoghi e Sonetti posti in musica_, 1638. (Entre autres, _Dido
+furens_, _Olindo e Sofronia_, _Nisus et Euryalus_, _Maddalena
+errante_.)--_Musiche sacre e morali a 1, 2 e 3 voci_, 1640 (Suite de
+récitatifs de Tasso, du cav. Marini, etc.).
+
+Stefano Landi avait aussi publié de nombreux airs à voix seule, pour
+chanter _con la spinetta_ (Recueils de 1620, 1627, 1637). De même,
+Loreto Vittori, l'auteur de la _Galatea_ (_Arie a voce sofa_, 1649, le
+plus souvent sur des poésies de lui).
+
+[101] Giacomo Carissimi, de Marino, près de Rome (1603-1674), organiste
+à Tivoli de 1624 à 1627 (voir le livre ci-dessus mentionné de Giuseppe
+Radiciotti), puis maître de chapelle au Collège Germanique de Rome. Il
+n'est resté célèbre que par ses compositions religieuses; mais ses
+premiers airs connus pour voix seule sont des cantates profanes, qui
+parurent en 1646; il était alors attiré, lui aussi, par l'opéra: car, en
+1647, on représentait de lui, à Bologne, _Le amorose passioni di
+Fileno_.
+
+[102] M. Gevaert a publié cet air admirable dans son recueil: _Les
+Gloires de l'Italie_. La cantate _Gelosia_ avait paru dans les _Ariette
+di musica a una e due voci di eccellentissimi autori_ (1640). Elle
+comprend trois parties, dont chacune se subdivise elle-même en trois: un
+récitatif déclamé, a quatre temps, une mélodie aux belles lignes, à 3/4;
+et un récitatif déclamé, à quatre temps.
+
+[103] Et cela, dès Carissimi, qui, il fout bien le dire, n'a pas peu
+contribué au formalisme harmonieux et vide de l'opéra, après Cavalli. Ce
+grand artiste un peu froid, éminemment intelligent, voire intellectuel,
+clair, ordonné, sensible d'ailleurs, mais sans excès, et toujours
+réfléchi dans sa sensibilité, est bien loin d'avoir jamais l'émotion
+frémissante, la nervosité d'un Monteverde, ou la fougue puissante d'un
+Cavalli. Il était fait pour s'imposer a la France du Grand Roi, par son
+génie raisonnable. Il y avait en lui du Guido Reni. Un coloris d'une
+clarté égale et monotone. Une architecture noble, froide, éprise de la
+symétrie. Des rythmes peu variés. Une déclamation juste, naturelle, mais
+évitant avec soin tout excès d'expression, qui d'un texte banal pourrait
+faire jaillir un cri de passion; une musique dominée par la loi de la
+toute-puissante tonalité, qui s'y fait partout sentir comme un aimant,
+et qui l'empêche de s'égarer dans les recherches expressives de
+Monteverde.--Le jugement paraîtra sans doute trop sévère a ceux qui ne
+connaissent de Carissimi que quelques _Histoires Sacrées_; mais il ne
+faut pas oublier que le poète mélancolique et concentré de _Jephté_ et
+de _la Plainte des Damnez_ a été un des compositeurs qui ont traduit en
+musique le plus de niaises allégories profanes, et de cantates
+amoureuses, écoeurantes de fadeur. (Voir, dans _les Gloires de l'Italie_
+de M. Gevaert, le _duetto da caméra_: «_O mirate che portenti_», ou,
+dans _l'Arte Musicale in Italia_ de M. Luigi Torchi, la cantate: _Il
+Ciarlatano_, pour 3 soprani et basse continue) (Le sujet est le Dédain
+qui se fait charlatan, et qui vend des remèdes contre les blessures de
+l'Amour).--Or, c'est peut-être par ses cantates profanes, plus encore
+que par ses cantates religieuses, que Carissimi a agi sur la musique de
+son temps. Ajoutez que, même dans sa musique religieuse, il s'en faut
+que son goût soit toujours irréprochable. M. Hubert Parry n'a pas tort
+de montrer, dans le troisième volume de _l'Oxford History of Music_,
+qu'il fut «un des grands sécularisateurs de la musique d'Église, et un
+des plus grands pécheurs de son temps, pour les ornements extravagants
+dont il recouvrit parfois les paroles sacrées».--Il y a bien des
+préjugés à détruire au sujet de Carissimi; et peut-être tient-il dans
+l'histoire de la musique une place supérieure à son génie
+artistique,--incontestable, d'ailleurs.--Celui qui écrit ces lignes a
+lui-même contribué, pour sa faible part, à répandre cette opinion
+exagérée.
+
+[104] _Cantate morali e spirituali_.
+
+[105] Cet opéra est aussi connu sous le nom de: _Il Palagio d'Atlante_.
+Le libretto et la partition sont au _Liceo musicale_ de Bologne.--La
+Bibliothèque Barberini de Rome possède deux exemplaires de la partition,
+sous le titre de «dramma musicale, poésie de Mgr. Giulio Ruspigliosi,»
+sans le nom du musicien.--Grove signale un autre exemplaire à la
+_Library of the sacred Harmonie Society of London_.
+
+La pièce est en trois actes. Les personnages sont:
+
+Pour le prologue: Pittura, Poesia, Musica, Magia.--Pour le drame:
+Gigante, Angelica, Orlando, Bradamante, Marfisa, Ferrau, Sacripante,
+Ruggero, Alceste, Fiordiligi, Prasildo, Mandricardo, Gradasso, Atlante,
+Olimpia, Doralice, Iroldo, Nano, Astolfo.
+
+[106] Gobert.
+
+[107] Lettre d'Atto Melani au prince Mattias, 12 janvier 1647.
+
+[108] Voir Mme de Motteville (Petitot, p. 210-21, 238);--_Gazette de
+Renaudot_, 8 mars 1647, et passim;--Lefèvre d'Ormesson (_Docum. inéd.
+sur l'hist. de France_, I, 377).
+
+Mme de Motteville semble dire qu'on rejoua en même temps _la Finta
+Pazza_. «C'était une comédie à machines et en musique à la mode
+d'Italie, qui fut belle, _et celle que nous avions déjà vue_, qui nous
+parut une chose extraordinaire et royale.» Il y a là sans doute une
+faute de lecture, ou de style.
+
+[109] «Les soirs, la belle cour se rassemblait au Palais-Royal, dans la
+petite salle des comédies. La Reine se mettait dans une tribune pour
+l'entendre plus commodément, et y descendait par un petit escalier qui
+n'était pas éloigné de sa chambre. Elle y menait le Roi, le cardinal
+Mazarin, et quelquefois des personnes qu'elle voulait bien traiter, soit
+par la considération de leur qualité, soit par la faveur.» (_Mme de
+Motteville_, p. 207-8.)
+
+[110] _Mémoires de Nicolas Goulas, gentilhomme ordinaire de la chambre
+du duc d'Orléans_ (Soc. de l'hist. de France, II, 203).
+
+[111] «Les Italiens, dit à son propos Mme de Motteville, sont
+d'ordinaire ennemis de la foule et du bruit» (p. 238).
+
+[112] Goulas (_Ibid._).
+
+[113] Lettre d'Anne d'Autriche à Mattias, 23 mai 1647.--Lettre de Melani
+à Mattias, 25 juin 1647.--Lettre de Mazarin à Mattias, 10 juillet 1647.
+
+[114] «La princesse Palestrine était âgée, avait eu de la beauté, avait
+de l'esprit, ne savait pas le français, parlait beaucoup, et était
+extrêmement fière de son nom.» (_Mme de Motteville_, 195-196.)
+
+[115] Goulas, II, 212-3.
+
+[116] On sait que, pour la peinture, sa réputation est malheureusement
+tout autre. Sauval prétend qu'à son avènement à la régence, en 1643,
+elle fit brûler à Fontainebleau pour plus de 100 000 écus de peintures
+qui choquaient la décence.
+
+[117] En France même, le 18 décembre 1647, le Parlement renouvelait les
+peines féroces du moyen âge,--le gibet, la roue, la mutilation de la
+langue,--contre ceux qui blasphémaient non seulement Dieu, mais la
+Vierge et les saints. Ces peines avaient été supprimées de fait sous
+Richelieu. (_Recueil des anciennes lois françaises_, XVII, 65.)
+
+[118] Et avec quels discours de pruderie offensée!
+
+[119] «Les principales personnes des corps et compagnies souveraines.»
+
+[120] Le 2 mars, après avoir dîné chez Mme de Sévigné, Lefèvre
+d'Ormesson alla «au Palais-Royal pour voir la représentation de la
+grande comédie, où, après avoir attendu une heure et demie, il entra par
+le moyen de Mme de la Mothe...» «Les voix sont belles, dit-il, mais la
+langue italienne, que l'on n'entendoit pas aisément, estoit ennuyeuse.»
+(_Mémoires d'O. Lefèvre d'Ormesson._--Doc. inéd. sur l'hist. de France,
+I, 377-8).--Renaudot assure pourtant que les acteurs jouaient si
+parfaitement «qu'ils se pouvoyent faire entendre à ceux qui n'avoyent
+aucune connaissance de leur langue».
+
+[121] _Mémoires du marquis de Montglat_ (Petitot, p. 59-60).
+
+[122] _Mme de Motteville_, p. 238.
+
+[123] _Renaudot_, 8 mars.
+
+[124] _Ibid._
+
+[125] Renaudot.--Bel exemple du style de la première chronique musicale,
+parue dans un journal français!
+
+[126] «Cette comédie représentée quasi en présence de toute la France,
+avec l'approbation, voire mesme le transport et admiration de tous ceux
+qui faisoient profession de s'y cognoistre...» (Naudé, _Jugement de tout
+ce qui a été imprimé contre le cardinal_, 1649.)
+
+[127] Cela n'empêcha point les ennemis de Mazarin, ou les envieux de
+Luigi, de falsifier bientôt l'histoire, et de railler l'ennui d'Orphée,
+à peu près de la même façon que les journaux amusants raillaient, vers
+1860, les vertus soporifiques de _Tannhaüser_: «Ce beau mais malheureux
+_Orphée_, ou, pour mieux parler, ce _Morphée_, puisque tout le monde y
+dormit...»
+
+[128] 142 millions.
+
+[129] «L'on a voulu qu'une despense de 30 000 escus pour un entretien de
+la cour, et d'une si grande ville que Paris, ait esté une chose bien
+extraordinaire: et l'on a fait un crime de voir une seule comédie de
+respect pendant la Régence, au lieu qu'auparavant c'estoit galanterie
+d'en voir toutes les années, et de jouer bien souvent des Balets, dont
+la despense estoit quasi toujours plus grande que n'a esté celle de la
+comédie d'_Orphée_.» (Naudé, _ibid._)
+
+[130] _Mémoires de Guy Joly_ (Petitot, t. XLVII, p. 11).
+
+[131] _Mémoires de Goulas_, II, 212.
+
+[132] Lettre d'Atto Melani, 12 janv. 1647. Peut-être s'agissait-il d'un
+projet de carrousel dramatico-musical, par Margherita Costa: _le Défi
+d'Apollon et de Mars._
+
+[133] Du reste, la maladie du petit Roi, atteint de la petite vérole,
+puis les troubles de la Fronde, interrompirent toutes fêtes.
+
+[134] Naudé, p. 575.--Naudé va même jusqu'à appeler Mazarin «le Martyr
+d'Estat», parce qu'on fit retomber sur lui toute la responsabilité des
+dépenses d'_Orfeo_.
+
+[135] _Le Triomphe de l'Amour_, de Michel de la Guerre et de Charles de
+Beys, dont M. Quittard vient de retrouver le _libretto_, est de 1654; la
+_Pastorale_ de Perrin et Cambert (l'_Opéra d'Issy_), de 1659; le _Serse_
+de Cavalli fut joué au Louvre en 1660, et la _Pomone_ de Cambert
+inaugura l'Académie d'Opéra en 1671.
+
+Il n'est pas sans intérêt de rappeler que Mazarin patronna les
+tentatives de La Guerre, ainsi que de Perrin et Cambert, et que, deux
+mois avant sa mort, il faisait représenter _Serse_ dans sa chambre (11
+janv. 1661). L'éternel Melani jouait deux rôles dans la pièce.
+
+[136] 1681, Paris.--Bonnet et Bourdelot, dans leur _Histoire de la
+musique et de ses effets_ (1715, Amsterdam), ont copié en grande partie
+la description de Menestrier; mais ils l'appliquent bizarrement à une
+représentation donnée, en 1660, à Vienne, pour les noces de l'empereur
+Léopold; et ils ne disent rien du spectacle de 1647 à Paris. Ils
+analysent d'ailleurs la pièce, «comme ayant passé pour un des modèles de
+l'opéra français» (p. 390-402).
+
+[137] «La femme est un objet qui rend l'homme toujours ridicule. Si elle
+est laide, oh! quelle misère! Et si elle est belle, ah! quel danger!...
+Qu'on la prenne, ou qu'on ne la prenne pas, toujours on s'en repent.»
+(Acte I, scène 5.)
+
+[138] Menestrier.
+
+[139] Renaudot.
+
+[140] Menestrier.
+
+_La Victoire_: «Me voici! Et quand, invincibles armées de la Gaule, vous
+ai-je jamais fait défaut? Je marche avec ces drapeaux; ces lis d'or qui
+flamboient sont mes propres caractères qui disent clairement: Que tout
+cède au Monarque Français! Me voici! C'est moi qui ai reçu votre Roi
+dans un berceau de trophées, et qui ai penché sur son front mille
+palmes. C'est moi qui fais trembler sous son empire les deux
+hémisphères, et qui ai posé pour lui un frein sur l'immense Océan...
+Mais ses heureux destins veulent que cette gloire rayonne sur vous des
+yeux lumineux de la grande Anne, dont les belles mains tiennent le
+sceptre et lancent la foudre...» (Prologue d'_Orfeo_.)
+
+[141] Renaudot.
+
+[142] Malgré l'opinion de MM. Nuitter et Thoinan, le sonnet de Voiture
+au cardinal Mazarin sur _la Comédie des machines_ me semble s'appliquer
+aussi bien à l'_Orfeo_ qu'à _la Finta Pazza_.--Voir, dans les oeuvres de
+Voiture, le sonnet connu:
+
+ «Quelle docte Circé, quelle nouvelle Armide...»
+
+Le succès des machines d'_Orfeo_ a contribué à la création d'un certain
+nombre de tragédies lyriques françaises à grand spectacle, comme _la
+Naissance d'Hercule_ de Rotrou (1649), et l'_Andromede_ de Corneille
+(1650). On sait que, pour l'_Andromède_, dont la musique était de
+d'Assoucy, ami de Luigi, on utilisa les machines d'_Orfeo_.
+
+[143] Le copiste a seulement marqué «_Qui và la Danza_».
+
+[144] Menestrier.
+
+[145] _Id._
+
+[146] _Id._
+
+[147] Renaudot.
+
+[148] «M. le cardinal de Mazarin employa (en 1646) M. Errard pour toutes
+les décorations d'un opéra italien, qui avait pour sujet les _Amours
+d'Orphée et Euridice_, et qui parut dans la même salle où se fait
+aujourd'hui l'Opéra. M. Errard fut produit pour cet ouvrage par M. de
+Ratabon, premier commis dans la surintendance des bâtiments. Les
+décorations en furent magnifiques, et entre autres celles d'une salle
+feinte (peinte?), dont tous les ornements étaient rehaussés d'or. Dans
+le lambris qui était composé d'architecture, on voyait plusieurs
+tableaux que M. de Sève l'aîné, qui depuis a été recteur de l'Académie,
+avait peints et finis d'après des dessins que M. Errard n'avait faits
+que de pratique. Ce fut à l'ouvrage de cette salle que M. Coypel, qui
+est aujourd'hui directeur de l'Académie, et qui n'était alors âgé que de
+15 à 16 ans, commença à travailler pour M. Errard, qui le mit à
+rehausser d'or une grande frise de rinceaux ou ornements de feuillages
+qui se dessinait en perspective. Quoique la frise eût été ébauchée par
+des peintres qu'on tenait pour très habiles en ces sortes d'ouvrages,
+elle était presque toute estropiée, et M. Errard, remarquant avec
+attention que M. Coypel rectifiait de lui-même tout cet ouvrage, il lui
+fit faire avec joie tout le pourtour de la salle, et lui donna mille
+témoignages d'amitié, lui offrant tous ses dessins pour étudier.»
+
+(_Notice sur Charles Errard_ par Guillet de Saint-Georges,--dans les
+_Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie
+Royale de peinture et sculpture,_--1854, Paris.)
+
+[149] L'_Orfeo_;--_Poesia del Sig. Franc. Buti.--Musica del Sig. Luigi
+Rossi._--Bibl. Chigi. Q. V. 39. Grande partition reliée de II-261 pages,
+avec table alphabétique.
+
+[150] Nº 25 887.
+
+[151] Nº 2 307. Voir le catalogue de la Bibl. du Conservatoire de
+Bruxelles, par M. Wotquenne, I, p. 443.
+
+[152] Tome XLI.
+
+[153] Il est remarquable que Fétis en parle, en août 1827, dans la
+_Revue musicale_ (voir Nuitter et Thoinan), et que, dans l'article de
+son _Dictionnaire_ sur Luigi Rossi, il omet de citer l'_Orfeo_, qu'il
+connaissait pourtant.
+
+[154] C'était d'ailleurs le défaut de presque toute l'époque, du moins
+de presque tout l'opéra de ce temps. Comme le dit M. Amintore Galli,
+dans son _Estetica della musica_ (1900, Turin, p. 537), «dans la
+première moitié du XVIIe siècle, régnait sur l'opéra la mesure ternaire,
+et le rythme de la grave sarabande. Les rythmes de danse et les passages
+vocalisés caractérisent les oeuvres de ce temps d'incubation
+mélodramatique».
+
+[155] Il s'agit de la scène du Satyre et d'Aristée.
+
+[156] _Recueil d'excellents airs italiens de différents auteurs d'après
+Brossard_, Bibl. Nat. Rés. Vm. 1108.
+
+[157] «Le récitatif italien est un méchant usage du chant et de la
+parole.»
+
+[158] _Lettre sur les Opera._
+
+[159] Malgré Rinuccini, et l'éveil assez intéressant pour l'histoire
+littéraire d'une suite de dramaturges musicaux,--comme Gabriello
+Chiabrera, Alessandro Striggio, poète de l'_Orfeo_ de Monteverde,
+Ottavio Tronsarelli (33 _Drammi musicali_, 1632, Rome), Girolamo
+Bartolommei (_Drammi musicali_, 1656), dont une _Teodora_ et un
+_Polietto_, publiés en 1632, dans un volume de tragédies sacrées, ont
+vraisemblablement inspiré les célèbres oeuvres de Corneille. Le premier
+de ces _Drames musicaux_ de 1655, une _Cerere racconsolata_, est
+précisément dédié «_all' Eminentissimo Sig. Cardinale Giulio
+Mazzarini_». (Voir H. Hauvette: _Un précurseur italien de Corneille_,
+1897, Grenoble).
+
+M. Angelo Solerti avait commencé dernièrement la publication des
+_libretti_ musicaux de la première moitié du XVIIe siècle. (Voir dans
+ses _Albori del Melodramma_, Milan, Sandron, les volumes II et III
+consacrés à l'oeuvre de Rinuccini, Chiabrera, Striggio, Campeggi, St.
+Landi, O. Corsini, etc.)--La mort a malheureusement interrompu cette
+entreprise, comme tant d'autres précieux travaux de ce grand érudit.
+
+[160] Combien Rameau n'a-t-il pas eu à en souffrir!
+
+[161] Déjà certains l'osèrent, aux XVIIe et XVIIIe siècles: Péri, Loreto
+Vittori, Ferrari, Manelli, Stradella, Mattheson, etc.
+
+[162] _Trattato della musica scenica._--Doni mourut, l'année même
+d'_Orfeo_, en 1647.
+
+[163] St-Évremond lui-même reproche à Luigi--ainsi du reste qu'à Cavalli
+et à Cesti--de sacrifier le drame à la musique, et de faire oublier ses
+héros par le charme de son art:--«L'idée du musicien va devant celle du
+héros dans les Opera: c'est Luigi, c'est Cavallo, c'est Cesti qui se
+présentent à l'imagination», et non leurs personnages. (_Lettre sur les
+Opera._)
+
+[164] Voir, par exemple, l'arietta d'Euridice: «_Quando un core
+inamorato_», p. 298 des _Studien zur Geschichte der italienischen Oper
+im 17. Jahrhundert_ (tome I) de M. Hugo Goldschmidt.--On trouvera dans
+cet excellent ouvrage, qui a paru en même temps que paraissait dans _la
+Revue d'Histoire et de Critique musicales_ l'étude présente sur Luigi
+Rossi, de nombreux fragments de l'_Orfeo._
+
+[165] Ainsi, dans le _Recueil d'airs italiens_, aux armes de
+Charles-Maurice le Tellier, archevêque de Reims (Bibl. Nat. Rés. Vm
+1115. Inventaire Vm^{7} 17), p. 109-119, le 11e air: _Non sara, non fù,
+non è_, qui débute par un mouvement vif à 4 temps, passe dans un adagio
+à 3/2, puis revient au 4.--Dans le même recueil, l'air: _Anime voi che
+sete dalle furie_ (p. 59-68).--Voir aussi dans le recueil, déjà cité, de
+Brossard: _Deh, deh, soccorri;--Chi trovasse una speranza;--Non sempre
+ingombra;_ etc.--Il en est de même dans le recueil de _Cantates_ (Bibl.
+Nat. Rés. Vm. 1175 [27]).
+
+[166] Voir p. 301 du livre cité de M. H. Goldschmidt, l'air d'Euridice:
+_Fugace e labile è la beltà_, que M. Goldschmidt rapproche de l'air
+célèbre du _Rinaldo_ de Haendel: _Lasoia ch'io pianga._
+
+[167] Sur les vocalises et les «passages» vocaux dans les oeuvres de
+Luigi, voir le tout récent ouvrage de M. H. Goldschmidt: _Die Lehre von
+der vokalen Ornamentik_ (1er vol. 1907).
+
+[168] Acte III. Scène X. Nous publions, à la fin du volume, cette
+admirable scène, restée inédite jusqu'à présent.
+
+[169] Acte II, scène 9 (Voir p. 305 des _Studien_ de Goldschmidt).
+
+[170] Acte II, scène 5. Délicieux trio des Grâces, où chaque voix, à son
+tour, reprend la phrase initiale: _Pastor gentile_.
+
+Acte III, scène 9. Charmant choeur à 3: _Dormite, begli occhi,_ qui fait
+penser à _Céphale et Procris_ de Grétry (p. 303 des _Studien_ de
+Goldschmidt).
+
+[171] _Volkommener Kapellmeister_, 1739 (p. 345).
+
+[172] Acte III, scène 1.--Le burlesque se mêle bizarrement au
+pathétique: Aristée, fou de désespoir, chante un trio bouffe avec Momus
+et le Satyre (Acte III. scène 4).--Il y a dans l'_Orfeo_ nombre d'airs
+bouffes, et assez réussis, qui annoncent l'_opéra buffa_ du XVIIIe
+siècle.
+
+[173] Voir notre Supplément musical.
+
+[174] «Le fameux Luiggi Rossi, qui est un des premiers qui ait donné aux
+airs italiens ce tour non seulement sçavant et recherché, mais aussi ce
+tour et ce chant gracieux qui les fait encor admirer de nos jours par
+tous les connaisseurs.» (_Catalogue de Brassard_, 1724).
+
+[175] Burney, dans son _Histoire de la musique_ (t. IV, p. 152-157),
+note l'élégance de ses airs, leur modernisme et leurs hardiesses
+harmoniques.
+
+[176]
+
+ «Je ne m'estonne point de voir à tes beaux airs
+ Soumettre les démons, les monstres, les enfers,
+ Ny de leur fier tyran l'implacable furie.
+ Le chantre Tracieu dans ces lieux pleins d'effroy
+ Jadis en fit autant; mais de charmer l'envie,
+ Luiggy, c'est un art qui n'appartient qu'à toi.»
+
+
+[177] «_Solus Gallus cantat_... Luigi ne pouvait souffrir que les
+Italiens chantassent des airs, après avoir ouï chanter a M. Nyert, à
+Hilaire, à la petite Varenne.» (_Lettre sur les Opera_.)
+
+[178] Voir Nuitter et Thoinan.--De Nyert avait été formé, d'ailleurs, à
+l'école romaine. Il était à Rome en 1630. (Voir la notice de Tallemant
+des Réaux, t. IV, p. 428 et suiv., sur _De Nyert, Lambert et Hilaire_.)
+C'est à de Nyert qu'est dédiée la fameuse épitre de La Fontaine contre
+l'Opéra.
+
+[179] M. Henri Quittard vient de publier un certain nombre de ces
+Dialogues dans le _Bulletin français de la S. I. M._ (15 mai 1908).
+
+[180] A la vérité, je n'ai pas trouvé trace, dans ses manuscrits, de
+musique écrite sur d'autres textes que des textes italiens; et, jusqu'à
+nouvel ordre, rien n'autorise à dire, comme a fait M. Ademollo, que
+Luigi fut le premier à écrire «sur des paroles françaises et pour des
+artistes français».
+
+[181] «Il faisait peu de cas de nos chansons, excepté de celles de
+Boisset, qui attirèrent son admiration.» (_Lettre sur les Opera_.)
+
+«Les airs de Boisset, qui charmèrent autrefois si justement toute la
+cour, furent laissés bientôt pour des chansonnettes; et il fallut que
+Luigi, le premier homme de l'univers en son art, les vint admirer
+d'Italie, pour nous faire repentir de cet abandonnement et leur redonner
+la réputation qu'une pure fantaisie leur avait ôtée.» (St-Evremond,
+_Observations sur le goût et le discernement des François_.)
+
+Ce grand artiste, pour qui Luigi fait une exception si flatteuse parmi
+les musiciens français, et que certains des amateurs distingués du XVIIe
+siècle, Maugars, Lecerf de la Viéville, Bacilly, opposent aux maîtres
+d'Italie, comme le représentant le plus parfait de notre art
+national,--attend encore aujourd'hui une étude qui le remette en sa
+pleine lumière.
+
+[182] «Il admira le concert de nos violons, il admira nos luths, nos
+clavessins, nos orgues...» (St-Évremond.)
+
+[183] Il ne peut s'agir ici de la qualité que Lecerf de la Viéville
+reconnaît aux chanteurs français: à savoir, «de mieux prononcer».
+Tallemant, dans sa notice sur de Nyert, dit que c'est aux Italiens qu'il
+avait pris «ce qu'il y avait de bon dans leur manière de chanter», et
+«qu'avant lui et Lambert, on ne savait guère ce que c'était de prononcer
+bien les paroles». (IV, 428.)
+
+[184] St-Évremond, _Lettre sur les Opera_.
+
+[185] Mon érudit confrère, M. A. Wotquenne, a bien voulu me signaler le
+passage suivant de Pitoni (_Notizie de' contrappuntisti e compositori di
+musica_): «Luigi Rossi, napolitain: un grand nombre de ses cantates,
+opéras (_commedie_) et _canzoni_ sont encore recherchés aujourd'hui par
+les étrangers. Il mourut en 1653, et fut enterré à S. Maria in Via Lata,
+à Rome, où on lit l'éloge suivant: _Aloysio de Rubeis Neapolitano
+phonasco toto orbe celeberrimo, regnis regibusque noto, cujus ad tumulum
+Armonia orphana vidua amicitia æternum plorant, Joannes Carolus de
+Rubeis sibi fratrique amantissimo cui cor persolvit in lacrimas
+sepulchrum posuit anno MDCLIII.»_ (Collection La Fage, mss. franc.,
+nouvelle acquisition, nº 266.)
+
+Luigi Rossi avait été en relations, sans doute dans les dernières années
+de sa vie, avec Christine de Suède. Nous avons de lui un _Lamento_ sur
+la mort de Gustave-Adolphe.
+
+[186] «J'ai essayé, dit Perti, de suivre du mieux que j'ai pu les trois
+plus grandes lumières de notre profession, Rossi, Carissimi et Cesti.
+J'ai pris pour escorte ces trois grandes âmes...»
+
+[187] Entre autres, une _Scelta di canzonette italiane di diversi
+autori_, dedicate all'eccellentissimo Henrico Howard, duca di Norfolk, e
+gran marescial d'Inghilterra, Printed at London, by A. Godbid and J.
+Playford, in Little-Britain, 1679.
+
+[188] Certains se souvenaient, pourtant: entre autres, La Fontaine, et
+son ami De Nyert, à qui les bruyants succès de Lully ne faisaient pas
+oublier l'_Orfeo_:
+
+ «Toi qui sais mieux qu'aucun le succès que jadis
+ Les pièces de musique eurent dedans Paris,
+ Que dis-tu de l'ardeur dont la cour échauffée
+ Frondoit en ce temps-là les grands concerts d'_Orphée_,
+ Les passages d'Atto et de Leonora,
+ Et ce déchaînement qu'on a pour l'Opéra?»
+
+ (_Épître à de Nyert, 1677_).
+
+[189] En terminant ces pages, dans la _Revue d'Histoire et de critique
+musicales_ d'octobre 1901, nous exprimions le désir «qu'on entreprît de
+rassembler l'oeuvre disséminé de Luigi Rossi, et de publier au moins une
+sélection des airs et des cantates, dont les bibliothèques de Paris, de
+Belgique, d'Italie, et surtout d'Angleterre, possèdent encore une
+quantité prodigieuse (à la seule _Christ Church Library d'Oxford_, 112
+cantates; au _British Museum_, 31 cantates et duos, 2 _madrigali
+spirituali_, etc.)».--Ce voeu est sur le point d'être réalisé. M. Alfred
+Wotquenne, à qui l'histoire de la musique du XVIIe et du XVIIIe siècles
+doit déjà tant de découvertes, a rassemblé à la Bibliothèque du
+Conservatoire de Bruxelles les copies de toutes les cantates connues de
+Luigi Rossi; et il prépare en ce moment une étude sur ce maître, avec la
+collaboration de M. Gevaert, qui fut le premier peut-être, de notre
+temps, à avoir l'intuition de la grandeur artistique de Luigi, et à
+ressusciter ses oeuvres, dans la belle collection des _Gloires de
+l'Italie_.
+
+[190] Sénecé, _Lettre de Clément Marot touchant ce qui s'est passé à
+l'arrivée de J.-B. Lully aux Champs-Élysées_ (1688, Cologne).
+
+[191] «Un petit homme d'assez mauvaise mine et d'un extérieur fort
+négligé.» (Sénecé.)
+
+[192] _Comparaison de la Musique italienne et de la Musique française_,
+par Lecerf de La Viéville de la Fresneuse (1705, Bruxelles).
+
+Cet ouvrage est une suite de six dialogues entre des gens de
+distinction, qui se rencontrent, soit dans un théâtre d'opéra de
+province, à une représentation de _Tancrède_ de Campra, soit chez un
+d'entre eux.
+
+Ces amateurs passionnés discutent sur les mérites respectifs de la
+musique italienne et de la musique française; et ce leur est un prétexte
+pour faire l'apologie de Lully. Déjà ils sont un peu loin de leur héros,
+qui est mort depuis dix-huit ans, quand se tiennent ces conversations.
+Seul, le plus âgé de la société a vu Lully. Ils sont à la limite où va
+disparaître la génération qui l'a connu, et, avec elle, tant de précieux
+souvenirs. Ils le savent. Un d'entre eux dit:
+
+«Profitez de la mémoire de ces messieurs. Il est temps de ramasser ces
+particularités... elles vieillissent; dans quelques années d'ici, elles
+se perdraient; vous les perpétuerez; et la mémoire de votre héros vous
+aura cette obligation.»
+
+C'est donc, d'après l'intention même de l'auteur, un recueil de la
+tradition orale, des conversations de la cour et des musiciens sur
+Lully. C'est à ce titre que je le citerai fréquemment, dans ces Notes.
+Si tout n'en est pas rigoureusement exact, l'essentiel est que ce livre
+reflète l'opinion publique d'alors et l'image qu'elle s'était faite de
+Lully.--Image flattée, sans doute, puisque l'auteur est un fanatique de
+Lully. Image très vivante toutefois, et à travers laquelle il n'est pas
+difficile de retrouver l'homme réel.
+
+Lecerf de la Viéville a été mis à contribution par presque tous ceux qui
+ont parlé de Lully après lui; mais ils se sont bien gardés, pour la
+plupart, de le nommer, tout en le pillant effrontément. Ainsi,
+Boscheron, dans sa _Vie de Quinault_ (1715);--Titon du Tillet, dans son
+_Parnasse françois_ (1732);--Le Prevost d'Exmes, dans son _Lully
+musicien_ (1779).
+
+[193] L'histoire est trop connue pour qu'on la raconte ici. Je renvoie
+le lecteur au livre excellent de Nuitter et Thoinan: _Les Origines de
+l'Opéra français_ (1886).
+
+[194] Il le fit, comme il disait.--«Le raccommodement fut si complet et
+si sincère, écrit Walckenaer, que La Fontaine supprima sa satire qui n'a
+été imprimée qu'après sa mort, et qu'il fit depuis pour Lully deux
+dédicaces en vers, l'une pour l'opéra d'_Amadis_ et l'autre pour celui
+de _Roland_.»
+
+[195] C'était alors le nom du quartier Saint-Roch, qui avait une double
+butte formée par l'accumulation des détritus de Paris.
+
+[196] Dans un livre très curieux, intitulé: _Lully homme d'affaires,
+propriétaire et musicien_ (1891).
+
+[197] Lettre d'un inconnu à Cabart de Villeneuve (citée par M. E.
+Radet).
+
+[198] D'après l'inventaire de ses biens, qui fut fait en 1687.
+
+[199] «Le glouton», comme l'appelle encore La Fontaine.
+
+[200] Lecerf de la Viéville.
+
+[201] Lors du traité de Nimègue, il fit tirer, en face de son hôtel, un
+feu d'artifice en l'honneur de la paix et du Roi. Pour la naissance du
+duc de Bourgogne, il donna une représentation gratuite de _Persée_ au
+peuple de Paris, «en y ajoutant des agréments extraordinaires. On
+entrait dans la salle par un arc de triomphe, qui, au sortir de la
+représentation, parut en feu; et un soleil s'éleva peu à peu au-dessus.
+Ce soleil était composé de plus de mille lumières vives. On tira ensuite
+plus de soixante fusées, les unes après les autres, et l'on fit couler
+jusqu'à minuit une fontaine de vin.»
+
+[202] Un des personnages de Lecerf faisant la critique d'un passage
+d'_Amadis_, le chevalier réplique: «Mon pauvre ami, Lully est Lully,
+comme a dit M. de La Bruyère; mais Lully était homme, et homme adonné à
+ses plaisirs.»
+
+[203] «Bon mari?» demande Lecerf.--«Pas mauvais. Il appelait toujours
+Lambert: Beau-père.»
+
+A la vérité, Saint-Évremond insinue que, si Lully avait perdu sa femme,
+il n'eût pas fait autant de bruit qu'Orphée:
+
+ On t'aurait vu bien plus de fermeté
+ Que n'eut Orphée en son sort déplorable:
+ Perdre sa femme est une adversité;
+ Mais ton grand coeur aurait été capable
+ De supporter cette calamité.
+ En tout, Lully, je te tiens préférable.
+
+[204] «Il prenait pour ses menus plaisirs le débit de ses livres, 7 à 8
+000 livres de rente, et il laissait sa femme gouverner le reste.»
+(Lecerf du la Viéville.)
+
+[205] «... Veut que ladite dame son épouse conduise tout ce qui concerne
+ladite Académie de musique ou Opéra, sans aucune exception ni
+réserve...»
+
+[206] Racontée par Lecerf.--Quelle qu'en soit l'exactitude, cette
+légende, immédiatement formée après la mort de Lully, reflète l'opinion
+qu'il avait donnée de lui à ses contemporains.
+
+[207] Lecerf ajoute que, «retourné dans son lit, il fit un air
+burlesque: _Il faut mourir, pécheur, il faut mourir_». Mais, comme
+Lecerf lui même ne semble pas très sur de la vérité du fait, nous
+partagerons son doute.
+
+[208] Notre-Dame des Victoires, sa paroisse.
+
+[209] Pour les grandes cérémonies, les deux bandes des violons et la
+Grande Écurie se réunissaient sous la direction du surintendant.
+
+Lully était depuis 1652 «inspecteur de la musique instrumentale», et
+depuis 1653 «compositeur de la Chambre»,--poste où il avait succédé à
+l'Italien Lazzarini.
+
+[210] Elle comptait quatorze chanteurs, huit enfants, et un joueur de
+cornet (serpent). Nulle mention d'organiste. Elle interprétait des
+messes et motets à 4, 5 et 6 voix, sans accompagnement instrumental,
+sous la direction de deux sous-maîtres de la chapelle, qui servaient
+tour à tour par semestre.--(Voir Michel Brenet: _La musique sacrée sous
+Louis XIV_, dans la _Tribune de Saint-Gervais_, février-avril 1899.)
+
+[211] Depuis la nomination, en 1663, de Henry Dumont, comme sous-maître,
+il y avait eu un premier essai de renouvellement dans l'esprit de la
+chapelle royale. L'orgue s'y était introduit, avec une ou deux parties
+de violons ou de violes. Mais ce fut surtout depuis l'établissement du
+Roi et de la cour à Versailles que le style changea. Lully offrit sa
+troupe de chanteurs et d'instrumentistes, et il fournit lui-même les
+modèles du style nouveau; il écrivit de grands Psaumes à 8 ou 10 voix en
+deux choeurs, avec un orchestre complet,--vrais opéras religieux, ou
+cantates dramatiques, comprenant des récits, des airs, des duos, trios,
+choeurs, symphonies, d'un caractère grandiose et parfois pathétique, mais
+assez peu religieux.--(Voir M. Brenet, ibid., et H. Quittard, _Henry
+Dumont_.)--Tout ce côté du génie de Lully mériterait une étude spéciale,
+non moins que son activité singulièrement riche et brillante pour les
+Ballets de cour et les divertissements royaux. Il n'entrait point dans
+notre dessein de nous y attacher dans ces _Notes_, qui cherchent
+seulement à esquisser son rôle dans l'histoire de notre tragédie
+musicale.
+
+[212]
+
+ Il faut vingt clavecins, cent violons pour plaire.
+
+ Ses concerts d'instruments ont le bruit du tonnerre,
+ Et ses concerts de voix ressemblent aux éclats
+ Qu'en un jour de combat font les cris des soldats.
+
+(La Fontaine, _Epitre à M. de Niert_.)
+
+[213] Lettres patentes du 12 mars 1672, autorisant Lully à établir à
+Paris une Académie Royale de Musique «pour faire des représentations des
+pièces de musique, composées tant en vers français qu'autres langues
+étrangères».
+
+[214] «Défenses contre toutes personnes de faire aucunes représentations
+accompagnées de plus de deux airs et de deux instruments, sans la
+permission par écrit du sieur Lulli.» (1672.)--Ordonnance du 30 avril
+1673, interdisant aux comédiens de se servir de plus de deux voix et de
+six violons. Etc.
+
+[215] Entre autres, la vieille ennemie: la maîtrise, La Confrérie de
+Saint-Julien-des-Menestriers, qui avait longtemps fait échec à la
+Musique du Roi, et qui même, un moment, sous le «roi des violons»
+Guillaume Dumanoir, avait été sur le point d'absorber sa rivale, sans
+que le surintendant Boesset protestât. Elle s'attaqua à Lully, et
+prétendit lui disputer le monopole de l'éducation de ses violons. Mal
+lui en prit. Lully la fit confondre par un jugement injurieux, en 1673.
+Le «roi des violons» renonça officiellement à sa royauté illusoire, en
+1685.--(Voir J. Ecorcheville, _Vingt suites d'orchestre du XVIIe s.
+français_, 1906, et Schletterer, _Geschichte der Spielmannszunft in
+Frankreich und der Pariser Geigerkönige_, 1884, Berlin.)
+
+[216] «Lully était de Florence,» dit Lecerf, «apparemment un petit
+paysan de là autour».--«Moi, qui suis Florentin,» disait-il
+lui-même.--Le duc de la Ferté vit à Florence, chez le grand-duc, un
+vieux jardinier qui était son oncle ou son cousin, et portait son nom.
+
+[217] Lecerf de la Viéville.
+
+[218] Ibid.
+
+[219] _Raisons qui prouvent manifestement que les compositeurs de
+musique ou les musiciens qui se servent des clavessins, luths et autres
+instrumens d'harmonie pour l'exprimer, n'ont jamais été et ne peuvent
+être de la communauté des anciens jongleurs et ménestriers de Paris_,
+1695. (Bibl. Nat.)
+
+Nicolas Métru, de Bar-sur-Aube, était maître de chapelle des Jésuites à
+Paris. François Roberday, de Paris, fut valet de chambre de la reine
+Anne d'Autriche, puis de la reine Marie-Thérèse, organiste des
+Petits-Pères, et mourut avant 1682. Nicolas Gigault, de Paris, né vers
+1625, mort vers 1707, fut organiste de Saint-Nicolas-des-Champs, de
+Saint-Martin-des-Champs et de l'hôpital du Saint-Esprit. Il eut
+l'honneur d'être non seulement le maître de Lully, mais, peu avant sa
+mort, le juge de Rameau, dans un concours d'orgue, en 1706.
+
+M. A. Guilmant a publié, dans les _Archives des Maîtres de l'orgue des
+XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles_, deux recueils de musique d'orgue de
+Gigault et Roberday, avec d'excellentes notices de M. A. Pirro.
+
+[220] _Cérémonial_ de Paris, rédigé par Martin Sonnet, en 1682.
+
+[221] Le _livre des Noëls_ de Gigault, comme le _livre d'orgue_ de
+Roberday, publiés par M. Guilmant, sont écrits aussi bien pour orgue que
+pour clavecin, luth, violes, violons et flûtes, ainsi qu'ils s'en
+expliquent dans leurs préfaces. Gigault était inscrit sur le rôle des
+«compagnons qui montrent à danser et à jouer des instruments». Il
+donnait probablement des concerts chez lui. Roberday prit part, en 1671,
+dans l'église des Petits Pères, à un concert de 130 musiciens: violons,
+hautbois, trompettes, timbales et orgue.
+
+[222] Pendant le séjour de Cavalli à Paris, Roberday, qui imprimait
+alors son _Livre d'orgue_ (1660), lui demanda un sujet de fugue, «afin
+que son livre fût honoré du nom de ce maître».
+
+[223] Écrit en 1665.
+
+[224] Voir un curieux exemple de Gigault, publié par M. Pirro, dans la
+_Revue musicale_ du 1er octobre 1903,--une marche de septièmes avec
+altération ou broderie de la quinte.
+
+Roberday fait même, dans la préface de son _Livre d'orgue_, une
+audacieuse revendication de la liberté de l'art à l'égard des règles
+d'école:
+
+«Il se trouvera dans cet ouvrage, dit-il, quelques endroits peut-être un
+peu trop hardis aux sentiments de ceux qui s'attachent si fort aux
+anciennes règles qu'ils ne croient pas qu'il soit jamais permis de s'en
+départir. Mais il faut considérer que la musique est inventée pour
+plaire à l'oreille; et, par conséquent, si je leur accorde qu'un ouvrier
+ne doit jamais sortir des règles de son art, ils doivent aussi demeurer
+d'accord que tout ce qui se trouvera être agréable à l'oreille doit
+toujours être censé dons les règles de la musique. C'est donc l'oreille
+qu'il faut consulter sur ce point.»
+
+Cette déclaration, pleine de bon sens et de sain réalisme, n'a pas été
+perdue pour Lully.
+
+[225] De ces dissonances, disent Perrault et Titon du Tillet, il a fait
+«les plus beaux endroits de ses compositions par l'art qu'il a eu de les
+préparer, de les placer et de les sauver».
+
+Hardiesse toute relative! Quand, à la fin du siècle, la musique de
+Bononcini commença à se répandre en France, les Lullystes poussèrent les
+hauts cris: «... Des dissonances à faire frayeur!.. Des duretés
+continuées jusqu'où on peut aller... Ce n'est pas supportable.
+Heureuses, les oreilles de plomb!». (Lecerf de la Viéville:
+_Éclaircissement sur Bononcini_, 1706.)
+
+[226] _Airs_ (manuscrits) _de Boesset, Lambert, Lully, Le Camus_, etc.
+(Bibl. Nat. Rés.--V^{m7}, 501.)
+
+Les _Airs_ (imprimés) _à 1, 2, 3 et 4 parties avec la basse continue,
+composés par MM. Boesset, Lambert, Lulli_, 1689, Ballard,--contiennent
+le même air, mais avec des variantes appréciables.
+
+Voir encore, de Lambert, l'air: _Pour bien chanter d'amour_,--ou: _Je
+goûtais cent mille douceurs_;--ou ses chansons d'inspiration populaire,
+bâties sur des mélodies de vaudevilles, aux rythmes dansants, comme:
+_Hélas, que n'es-tu seulette_.
+
+M. H. Quittard vient de publier une intéressante étude sur le style des
+_Dialogues_ de Lambert, dans le _Bulletin français de la S. I. M._ (15
+mai 1908).
+
+[227] _Airs_ (manuscrits) _de Boesset_, etc.
+
+[228] Voir Hermann Kretzschmar, _Die Venetianische Oper
+(Vierteljahrschrift für Musikwissenschaft_, 1892);--et Romain Rolland,
+_L'Opéra populaire à Venise_ (_Mercure musical_, 15 janvier et 15
+février 1906).
+
+[229] Incantation de Médée, dans le _Giasone_ de 1649.
+
+[230] _Ibid._ Rôle de Demo.
+
+[231] Surtout dans la _Didone_ de 1641.
+
+[232] Il y a dans Cavalli toute une série de scènes du Sommeil, dont
+Lully a pu s'inspirer. J'ai peine à croire qu'il n'ait pas connu, entre
+autres, celle de l'_Eritrea_ de 1652, l'air délicieux de Celinda: _Dolce
+sonno, amico nume_ (acte I, sc. XIX), avec son accompagnement berceur de
+trois violes.--Voir aussi la scène pastorale de Prasitea dans
+l'_Ercole_, et les choeurs qui suivent: _Dormi, dormi, o sonno_.
+
+L'architecture musicale de l'_Ercole_ de Cavalli offre d'ailleurs bien
+des ressemblances avec celle des futurs opéras de Lully: l'importance
+des _Sinfonie_, le style fugué de l'ouverture, aux rythmes fiers et
+saccadés, la structure du Prologue, les choeurs et les danses à la fin
+des actes, les mélodies chantées aux rythmes de danse, et le mélange
+dans un même chant des mesures à trois et à quatre temps.--Toutefois, il
+faut reconnaître que Cavalli lui-même s'était un peu adapté, dans cette
+oeuvre, au goût régnant alors en France.
+
+[233] Il use, en le reconnaissant, de certains procédés de style
+instrumental français (_Serenata_ de 1662).--On a pu supposer qu'il
+avait voyagé en France vers 1660.
+
+[234] En particulier, dans la _Dori_ de 1661 et _Pomo d'Oro_ de
+1666-7.--Mais on ne doit pas oublier que si Cesti était arrivé au faîte
+de sa réputation quand Lully était encore au début de sa carrière, les
+divertissements de Lully se répandaient déjà en Europe et étaient copiés
+dans les autres cours, comme les modes françaises. Il s'était formé un
+style international, dont Paris, Vienne, et les villes italiennes
+étaient les principaux ouvriers. J'inclinerais toutefois à croire que
+Lully, plus intelligent qu'inventif, et plus organisateur que créateur,
+a dû probablement emprunter encore plus que fournir aux autres.
+
+[235] Voir l'article précédent.--Je ne fais qu'indiquer en passant cette
+question, encore assez obscure, des rapports de Lully avec ses
+précurseurs italiens et français. Les travaux incessants de M. H.
+Quittard contribuent à l'éclaircir, chaque jour; et M. Henri Prunières
+doit lui consacrer un des chapitres de l'ouvrage qu'il prépare, en ce
+moment, sur l'_Esthétique de Lully_.
+
+[236] Auteurs de l'opéra: _le Triomphe de l'Amour_, donné à
+Saint-Germain-en-Laye en 1672.
+
+[237] Il semble que ce fut Molière,--plus préoccupé des rapports de la
+musique avec la comédie qu'aucun des grands auteurs dramatiques de son
+temps,--qui eut le premier l'idée de racheter à Perrin son privilège de
+l'Opéra. Il s'en confia à Lully, qui se hâta d'exécuter le projet pour
+lui seul, en évinçant Molière.--Voir Sénecé, _Lettre de Clément Marot_
+(1688), et Nuitter et Thoinan, _les Origines de l'Opéra français_
+(1886).
+
+[238] Lecerf de la Viéville.
+
+[239] _Les Hommes Illustres_ (1696).
+
+[240] Boscheron, _Vie de Quinault_ (1715).
+
+[241] «La passion qui le dominait le plus», continue Boscheron, «était
+l'amour; mais il la conduisait toujours avec tant d'adresse qu'il se
+pouvait vanter avec justice qu'elle ne lui avait jamais fait faire un
+faux pas, malgré les emportements qu'elle inspire d'ordinaire aux
+autres. Nul n'avait plus d'esprit dans le tête-à-tête...»
+
+Ne pourrait-on adresser la même critique aimable aux opéras de Lully?
+
+[242] Boileau écrit: «Monsieur Quinault, malgré tous nos démêlés
+poétiques, est mort mon ami». (_Réflexions critiques sur quelques
+passages de Longin._)
+
+[243] Il y a lieu de croire d'ailleurs que Quinault ne dut pas moins ce
+choix aux préférences du Roi qu'à celles de Lully. Il était, avant
+Racine, le plus parfait représentant de la tragédie amoureuse, qui
+faisait les délices de la jeune cour et le chagrin de Corneille (voir la
+préface de _Sophonisbe_). Son premier essai de collaboration avec Lully
+fut dans _Psyché_ (1670).--A partir de _Cadmus et Hermione_ (1673), il
+fut seul poète en titre de l'Opéra, jusqu'en 1686,--à la réserve des
+années 1678 et 1679, où Lully mit en musique la _Psyché_ de Thomas
+Corneille et _Bellérophon_ de Thomas Corneille et Fontenelle.
+
+[244] Plus 2 000 livres de pension, assurées par le Roi.
+
+[245] «Ce grand homme qu'il avait à ses gages...», dit J.-J. Rousseau.
+
+[246] Lecerf de la Viéville.
+
+[247] Voir Lecerf et _Menagiana_.--Mais Boscheron assure qu'il ne la
+connut que lorsqu'il travaillait à _Armide_.
+
+[248] Boscheron.--Ce fut Quinault qui cessa, par scrupules religieux,
+d'écrire pour l'Opéra. Il commença un poème sur _l'Extinction de
+l'Hérésie_. Lully chercha, par tous les moyens, à le ramener à lui. Puis
+il s'adressa à Campistron, qui lui écrivit _Acis et Galatée_ et _Achille
+et Polyxène_, dont il n'eut le temps d'achever que le premier acte.--Les
+deux fidèles collaborateurs se suivirent de près dans la tombe. Lully
+mourut le 22 mars 1687, et Quinault, le 29 novembre 1688.
+
+[249] Racine y consentait fort bien. Qu'on se reporte au récit de
+Boileau, dans son Avertissement d'un _Prologue d'Opéra_. On verra que
+Racine avait accepté d'écrire pour Lully un opéra intitulé _la Chute de
+Phaéton_, qu'il en avait même écrit et récité au Roi quelques fragments;
+que Boileau n'avait pas fait plus de difficultés à accepter d'en écrire
+le prologue, et qu'en effet il l'écrivit partiellement. Si le projet ne
+se réalisa point, ce ne fut pas que Boileau et Racine, d'eux-mêmes, y
+renoncèrent. Ce fut, raconte Boileau, que, «M. Quinault s'étant présenté
+au Roi, les larmes aux yeux, et lui ayant remontré l'affront qu'il
+allait recevoir, le Roi, touché de compassion», reprit leur sujet à
+Racine et à Boileau, et le rendit à Quinault.--On voit qu'il n'eût tenu
+qu'à Lully d'avoir Racine comme librettiste. Et, en réalité, il l'eut.
+Racine écrivit pour lui l'_Idylle sur la Paix_, que Lully mit en musique
+(1685).
+
+[250] Lecerf de la Viéville.
+
+[251] Il avait une voix de basse,--mais «un filet de voix», dit
+Lecerf.--«Même âgé, il chantait encore volontiers ses airs.»
+
+[252] Lecerf de la Viéville.
+
+[253] _Ibid._--On conte la même chose de Beethoven. Un jour, ayant vu
+galoper un cavalier sous sa fenêtre, il improvisa, dit-on, le motif de
+l'_allegretto_ de la Sonate pour piano op. 31, nº 2, en _ré mineur_.
+«Beaucoup de ses plus belles pensées», ajoute Czerny, «sont nées de
+semblables hasards. Chez lui, tout bruit, tout mouvement, devenait
+musique et rythme.»
+
+[254] Si Quinault avait Mlle Serment, Lully avait Mlle Certain, la jolie
+claveciniste. Mais il ne lui permettait pas de se mêler de son travail.
+
+ «...Certain, par mille endroits également charmante,
+ Et dans mille beaux arts également savante,
+ Dont le rare génie et les brillantes mains
+ Surpassent Chambonnière, Hardel, les Couperains.
+ De cette aimable enfant le clavecin unique
+ Me touche plus qu'_Isis_ et toute sa musique.
+ Je ne veux rien de plus, je ne veux rien de mieux
+ Pour contenter l'esprit, et l'oreille, et les yeux....»
+ (La Fontaine, _Épître à De Niert_.)
+
+On voit que, sur ce point, Lully était d'accord avec La Fontaine. Mais
+il est assez plaisant que le malin Florentin ait conquis la rivale,
+qu'on se plaisait à lui opposer. Mlle Certain (ou Certin) était toute
+jeunette, au temps où La Fontaine écrivait son _Épître_: elle était
+alors élève de De Niert, et elle n'avait pas plus de quinze ans. Plus
+tard, dit Walckenäer, «après que ses talents furent développés par
+Lully, elle devint célèbre par les beaux concerts qu'elle donnait chez
+elle, et où les plus habiles compositeurs faisaient porter leur
+musique.»
+
+[255] Furetière, cité par Lecerf.
+
+[256] Voir, dans le _Bourgeois Gentilhomme,_ comment le maître de
+musique s'y prend pour composer une sérénade:
+
+ LE MAITRE DE MUSIQUE _(à son Élève)._--Est-ce fait?
+ L'ÉLÈVE.--Oui.
+
+ LE MAITRE DE MUSIQUE.--Voyons... Voilà qui est bien.
+ LE MAITRE A DANSER.--Est-ce quelque chose de nouveau?
+ LE MAITRE DE MUSIQUE.--Oui, c'est un air pour une sérénade, Que
+ je lui ai fait composer, en attendant que notre homme fût éveillé...
+ Du moins, ici, le maître rend justice à son «écolier».
+
+[257] Lecerf de la Viéville.
+
+[258] «Il n'y avait d'exception que pour le comte de Fiesque, qui en
+pouvait lire et chanter quelques morceaux; et il en était extrêmement
+discret.»
+
+[259] Jean-François Lalouette (1651-1728), bon violoniste, fut maître de
+chapelle à Saint-Germain-l'Auxerrois et à Notre-Dame; il écrivit des
+cantates et des motets. Pascal Collasse, de Reims (1649-1709), fut
+maître de la musique de la chambre, et composa de nombreux opéras. Marin
+Marais (1656-1728), virtuose renommé sur la basse de viole, écrivit
+aussi des opéras, dont un, l'_Alcyone_ de 1706, fut célèbre.
+
+M. Pougin suppose que Lully avait, au moins dans les premiers temps, son
+clavecin à l'orchestre de l'Opéra, comme il l'avait dans le théâtre de
+Molière.
+
+[260] Lecerf ajoute: «C'était la mesure de la légèreté de main qu'il
+leur demandait. Vous voyez que ce terme de vitesse est raisonnable et
+borné».
+
+Cette observation donnerait à penser que, déjà, du temps de Lecerf, les
+mouvements de Lully étaient joués plus lentement.--Le choix de cette
+page d'_Atys_ n'était pas si mauvais. Il y faut beaucoup de précision
+nerveuse dans l'attaque: qualité à laquelle Lully tenait par dessus
+tout...
+
+[261] Lecerf de la Viéville.
+
+Ces musiciens de l'orchestre, sur qui Lully déchargeait sa colère,
+n'étaient pas cependant de pauvres hères. Certains d'entre eux furent
+des virtuoses et même des compositeurs distingués. Le violoniste
+Marchand écrivit une messe, jouée à Notre-Dame. Le basse de viole
+Théobalde composa un opéra, _Scylla_, donné en 1701. Le flûtiste
+Descoteaux était ami de Boileau, de Molière et de La Fontaine; il se
+disait philosophe, et La Bruyère, dit-on, fit son portrait, dans le
+chapitre _de la Mode_, sous le nom du «Fleuriste». On a voulu
+reconnaître l'autre flûtiste, Philbert, dans la galerie des portraits de
+La Bruyère, sous le masque de Dracon, le virtuose aimé des dames.--(Voir
+une série d'intéressants articles de M. Arthur Pougin, parus dans _le
+Ménestrel_, en 1893, 1895 et 1896, sur _la Troupe de Lully_).--Il semble
+aussi que parmi les violonistes étaient Rebel (père de Jean-Ferry Rebel
+et d'Anne Rebel, qui épousa Lalande), et Baptiste (père de Baptiste
+Anet),--tous deux ancêtres de lignées d'artistes illustres au siècle
+suivant.
+
+[262] Préfaces aux deux parties du _Florilegium_,--recueil d'admirables
+pièces instrumentales, publiées en 1695 et 1698.--On a réédité récemment
+cette oeuvre dans les _Denkmäler der Tonkunst in OEsterreich_, et M.
+Robert Eitner a publié dans ses _Monatshefte für Musikgeschichte_
+(1890-1891) les notes de Muffat, minutieuses et précises, sur
+l'orchestre de Lully.
+
+[263] C'est le fameux «premier coup d'archet», dont la tradition se
+maintint pendant tout le XVIIIe siècle, et dont Rousseau et Mozart font
+des gorges chaudes. Ce devait être quelque chose d'un peu analogue à
+«l'attaque» à la Weingartner.
+
+«Le bruit de notre _premier coup d'archet_ s'élevait jusqu'au ciel avec
+les acclamations du parterre.» (J.-J. Rousseau, _Lettre d'un symphoniste
+de l'orchestre_.)
+
+Mozart écrit à son père (12 juin 1778, Paris):
+
+«Je n'ai pas manqué le _premier coup d'archet_. Quelle affaire ils en
+font, ces animaux-là! Que diable! Je ne vois pas de différence... Ils
+commencent bien ensemble... comme partout ailleurs. Cela fait rire!...
+Un Français à Munich demande à D'Abaco: «Monsieur, vous avez été à
+Paris?--Oui.--Que dites-vous du _premier coup d'archet_? Avez vous
+entendu le _premier coup d'archet_?--Oui, j'ai entendu le premier et le
+dernier.--Comment, le dernier, que veut dire cela?--Mais oui, le premier
+et le dernier... Et le dernier même m'a donné plus de plaisir.»
+
+[264] «_Scharfe charakteristiche Rhytmik_», comme dit Robert Eitner.
+
+Un rythme incisif et expressif.--Mais Lully ne tenait pas moins à la
+délicatesse. Nombre d'indications de ses partitions insistent sur ce
+point: «_Jouer doucement.... sans presque toucher les cordes... Ne point
+ôter les sourdines que l'on ne le voye marqué..._»
+
+[265] Perrin et Cambert avaient eu beaucoup de mal à recruter des
+chanteurs à Paris et en province, surtout en Languedoc. De Toulouse,
+venait Beaumavielle, qui joua les grands rôles de basse de Lully
+(Alcide, Jupiter, Pluton, Roland). De Béziers vint Clédière, qui jouait
+les rôles de haute-contre (Atys, Thésée, Bellérophon, Admète, Mercure).
+Plusieurs des meilleures actrices de Lully avaient aussi débuté dans les
+opéras de Cambert, ou dans les ballets de la cour. Ainsi, Marie Aubry
+(Sangaride, Io, Andromède), et surtout Mlle de Saint-Christophle,
+tragédienne excellente (Médée, Alceste, Junon, Cybèle, Cérés).
+
+Voir les articles cités de M. Arthur Pougin.
+
+[266] Voir Marpurg, _Historisch-kritische Beyträge zur Aufnahme der
+Musik_, 1754, Berlin. (_Lebensnachrichten von einigen berühmten
+französischen Sängerinnen._)
+
+[267] Lecerf de la Viéville.
+
+[268] _Ibid._
+
+[269] Il chassa, parce qu'elle était enceinte, sa plus jolie actrice,
+Louise Moreau, la Paix de _Proserpine_,--qui avait fait la conquête du
+Dauphin.
+
+[270] «Il les avait tous mis sur le pied de recevoir sans contestation
+le personnage qu'il leur distribuait.» (Lecerf.)
+
+[271] Voir page 235.
+
+[272] Ainsi, _Prometheus_ de Goethe, traduit en musique par Reichardt,
+Schubert et Hugo Wolf.
+
+[273] Il serait plus juste de dire: «Quand il eut perdu sa
+maîtresse».--En effet, «_quand elle eut perdu son maître_» ne signifie
+pas: «après la mort de Racine»; car elle est morte avant lui, en 1698.
+Cela veut dire: «après la fin de leur liaison», soit, à ce qu'il semble,
+au temps où elle se lia avec le comte de Clermont-Tonnerre,--«_le
+tonnerre qui l'avait déracinée_»,--vers 1678.
+
+[274] Ici, Louis Racine semble faire une erreur tout à l'avantage de son
+père. Baron avait été formé par Molière, et non pas par Racine.
+
+[275] Cité par les frères Parfait, dans le t. XIV de leur _Histoire du
+Théâtre Français_, et par Lemazurier, dans sa _Galerie historique des
+acteurs au Théâtre Français_ (1810).
+
+[276] Appendice à la _Correspondance entre Boileau et Brossette_, 1858,
+p. 521-522.
+
+[277] Du Bos prétend que Racine donna à la Champmeslé l'intonation du
+rôle de Phèdre, vers par vers.
+
+[278] Abbé du Bos, _Réflexions critiques sur la poésie et sur la
+peinture_, 1733, III, 144.--(La 1^re édition est de 1719.)
+
+[279] Lemazurier, _Galerie historique des acteurs du Théâtre-Français_
+(1810).
+
+[280] Titon du Tillet remarque à propos de Beaumavielle (le Jupiter, le
+Roland, l'Alcido de Lully), l'habitude «de faire valoir sa voix par des
+sons trop nourris et emphatiques, _qui était en usage parmi nos anciens
+acteurs_».
+
+[281] Du Bos, _Ibid._, I, 419.
+
+[282] _Ibid._, III, 154.
+
+[283] Le premier rôle de Racine que joua la Champmeslé fut Bérénice, en
+novembre 1670. Elle avait alors 26 ans.
+
+[284] Il est curieux que cette scène d'_Iphigénie_ soit précisément la
+même que Diderot, dans son _Troisième Entretien sur le Fils Naturel_, en
+1757, propose comme thème de déclamation musicale au réformateur de
+l'opéra, qu'il attend et qu'il pressent,--qui sera Gluck, vingt ans plus
+tard.--(Voir p. 224).
+
+[285] Entendez: le parler ordinaire de la tragédie.
+
+[286] L. de la Laurencie, _Le goût musical en France_, 1905.
+
+[287] _Atys_, IV, 4.
+
+[288] _Isis_, II, 2.
+
+[289] _Ibid._, II, 4.
+
+[290] _Thésée_. Acte II. Premier air de Médée.
+
+[291] _Thésée_. Deuxième air de Médée.--Voir aussi le récit de Méduse
+dans _Persée_ (III, 1), ou celui de Théone dans _Phaéton_ (III, 1.):
+«Quoi! malgré ma douleur mortelle...».
+
+[292] _Armide_. Monologue du second acte.
+
+[293] _Proserpine_. Prologue.
+
+[294] _Ibid._, II, 1.
+
+[295] Ainsi, dans _Atys_:
+
+ ACTE I: «Atys est trop heureux.»
+
+ ACTE III: «Que servent les faveurs.»
+
+ ACTE IV: «Espoir si cher et si doux.»
+
+dans _Isis_:
+
+ ACTE II: «Ah! quel malheur de laisser engager son coeur!»
+
+dans _Proserpine_:
+
+ ACTE II (air d'Alphée): «Amants qui n'êtes point jaloux.»
+
+dans _Alceste_: l'air de la nymphe de la Seine, dont la phrase:
+
+ «Le héros que j'attends ne reviendra-t-il pas?»
+
+répétée cinq fois, rend si bien l'insistance du sentiment langoureux.
+
+ ACTE II (air d'Hercule): «Gardez-vous bien de m'arrêter.»
+
+[296] On sent ici la différence qu'il y a entre le musicien littérateur,
+qui puise son inspiration dans le texte littéraire, et trouve parfois de
+beaux motifs mélodiques dont il ne tire point parti,--et le musicien de
+race, qui part quelquefois d'un thème banal, et en fait sortir peu à peu
+des pensées admirables.
+
+[297] Il y en a 2 à 300 dans ses pièces, écrit La Viéville, et d'une
+variété, d'une force de chant prodigieuse!...»
+
+[298] Lecerf de la Viéville de la Fresneuse, _Comparaison de la musique
+italienne et de la musique française_, 1705, Bruxelles.--Quatrième
+conversation, p. 153 et suiv.
+
+[299] Le Prévost d'Exmes rapporte, en 1779, qu'on fit déclamer à Mlle
+Lecouvreur ce monologue d'Armide: «_Enfin! il est en ma puissance_», et
+qu'on fut surpris de constater que sa déclamation était exactement
+conforme à celle de Lully.
+
+[300] Il importe de noter d'ailleurs que le récitatif de Lully--comme
+l'ensemble de sa musique--était exécuté, de son temps, et sous sa
+direction, d'une façon beaucoup plus vive et moins traînante qu'on ne le
+fait depuis. «On le chantait moins, et on le déclamait davantage.»--Je
+reviendrai plus loin sur cette question.
+
+[301] Il faut croire que ce genre de spectacle était dans notre sang;
+car déjà dans _les Peines et les Plaisirs de l'Amour_ de Cambert, en
+1672, il y avait un acte fameux,--le second,--_le Tombeau de Climène_,
+où l'on voyait, dans une allée de cyprès, autour d'un sépulcre blanc, se
+dérouler une noble pompe funèbre.--Les Français de la fin du XVII{e}
+siècle étaient très fiers de ces scènes lyriques, qu'ils considéraient
+comme une spécialité nationale. «Les sacrifices, les invocations, les
+serments, dit Lecerf de la Viéville, sont des beautés inconnues chez les
+Italiens.»--On reconnaît le goût pompeux des Français de ce temps: leur
+esprit néo-antique se combinait ici avec leur prédilection de
+catholiques romains pour l'apparat des grandes cérémonies religieuses.
+
+[302] Airs du valet Arbas.
+
+[303] L'air d'Archas: _Quelque embarras que l'amour fasse_, rappelle
+l'air des Poitevins du _Bourgeois gentilhomme_. L'air-rondeau des Faunes
+et l'air de Pan: _Que chacun se ressente_, a trouvé certainement son
+modele dans les pastorales de Cambert. La charmante chaconne chantée de
+l'acte I: _Suivons l'amour_, est tout à fait dans le style de la
+comédie-ballet. Certains airs sont presque des airs de vaudevilles:
+ainsi, l'air de la nourrice: _Ah! vraiment, je vous trouve bonne..._ A
+côté des airs à danser, il y a des airs d'un comique très fin, comme le
+joli air d'Aglante: _On a beau fair l'amour_, qui montrent que Lully
+aurait pu, s'il avait voulu, être un de nos plus charmants petits
+maîtres, et fonder notre opéra-comique. Mais ce qui abonde surtout dans
+_Cadmus_, ce sont les airs de cour, les chansons galantes, dans le style
+de Lambert, faites pour le concert, bien plus que pour le théâtre (Air
+du Soleil, airs de Charite, etc.).
+
+[304] Le Roi s'enthousiasma pour _Cadmus_, et, jusqu'à ses derniers
+jours, il lui resta fidèle. Lecerf de la Viéville raconte que, dans sa
+vieillesse, venant d'entendre des airs de Corelli, qui était alors à la
+mode, Louis XIV se fit jouer par un violon de sa musique un air de
+_Cadmus_, et dit: «Je ne saurais que vous dire: voilà mon goût à
+moi».--Naturellement, la cour partagea ce froût; et _Cadmus_ gagna
+définitivement la cause, encore fort incertaine, de l'opéra français.
+
+[305] Ainsi, les airs de Licomède et de Céphise.
+
+[306] «On reprocha à Quinault, dit Boscheron, d'avoir gâté le sujet
+d'Euripide avec des épisodes inutiles.»--On trouvera l'écho des
+polémiques, que suscita _Alceste_, dans l'écrit apologétique de Charles
+Perrault: _Critique de l'Opéra, ou examen de la tragédie intitulée
+Alceste, ou le triomphe d'Alcide_ (publiée dans le _Recueil de divers
+ouvrages en prose et en vers_, dédié par Le Laboureur à S. A. Mgr le
+prince de Conti, 1675).
+
+[307] Dès la pièce suivante, il donne un nouveau coup de barre. Sans
+rompre aussi brutalement que dans _Alceste_ l'équilibre de la tragédie,
+et en prenant bien garde de conserver à celle-ci ses nobles lignes,
+Lully réintroduit, mais avec discrétion, l'élément comique dans son
+admirable _Isis_, de 1677, «pour laquelle il avait pris, dit La
+Viéville, une peine infinie». Il y varie, autant que possible, le
+spectacle, les danses, les fines symphonies, et tâche de réchauffer
+l'action.
+
+[308] Perrault a bien raison de déplorer, dans sa défense d'_Alceste_,
+que les «connaisseurs» puissent décréter à tort et à travers, et imposer
+leur goût au grand public. Le grand public trouvait plaisir à ce mélange
+du comique et du tragique, à «ces petites chansons»; mais, intimidé par
+l'arrêt de l'élite, il n'osa pas les défendre. «Serait-ce à cause
+qu'elles ne valent rien, demande Perrault, que tout le monde les sait
+par coeur, et les chante de tous côtés?»
+
+[309] Lully se délassait de ses opéras en écrivant des vaudevilles et
+des chansons bachiques. «Il chantait la basse, et accompagnait de son
+clavecin.»--Combien peut-on noter, dans ses opéras, d'airs qui ont le
+caractère de vaudevilles!
+
+[310] Sans parler des maîtres de l'air de cour, le charmant Guesdron,
+Boësset, et surtout Lambert, qui fut en cela, comme en beaucoup d'autres
+choses, un des modèles de Lully.
+
+«En airs champêtres, dit Lecerf de la Viéville, Lully est notre héros,
+ou du moins l'égal de Lambert.»
+
+[311] Voir le _Triomphe de l'Amour_, et «la douce harmonie, qui se mêle
+et s'accorde avec la voix de la Nuit. La Nuit, Diane cachée, le Mystère,
+le Silence, les Songes...»
+
+[312] Peut-être n'a-t-on pas assez montré l'intérêt historique des
+livrets de Quiuault. Constamment ils reflètent, d'une façon à peine
+voilée, les événements de la cour; et, comme aucun de ces poèmes ne fut
+écrit sans avoir été soumis au Roi et discuté par lui, il est permis de
+retrouver dans certaines scènes, l'inspiration ou l'influence
+personnelle du Roi. Telle, dans _Proserpine_, la scène fameuse de Cérès
+et de Mercure, pleine d'allusions aux infidélités amoureuses du Roi, qui
+était alors épris de Mlle de Fontanges, et qui oppose aux reproches
+jaloux de Mme de Montespan l'exemple de Cérés délaissée et de son
+chagrin décent. Les contemporains ne s'y trompaient point: «Il y a une
+scène de Mercure et de Cérès qui n'est pas bien difficile à entendre,
+écrivait Mme de Sévigné, le 9 février 1680: _il faut qu'on l'ait
+approuvée_, puisqu'on la chante.»
+
+Les Prologues, dont le Roi est toujours le héros, suivent l'histoire des
+guerres et des traités, _Isis_ célèbre les victoires navales que
+venaient de remporter Jean Bart, Duquesne et Vivonne. _Bellérophon_ et
+_Proserpine_ chantent la paix triomphante--et, déjà, menaçante pour la
+sécurité du reste de l'univers.
+
+«_Il soumettra tout l'univers_», annonce Quinault, commentant, à sa
+façon, la lettre de Mme de Sévigné à Bussy: «La paix est faite. Le roi a
+trouvé plus beau de la donner cette année à l'Espagne et à la Hollande
+que de prendre le reste de la Flandre. Il le garde pour une autre fois.»
+
+L'histoire du règne défile dans ces Prologues. Jusqu'aux chambres de
+réunions, auxquelles on peut trouver une allusion dans le prologue de
+_Persée_!
+
+[313] Marpurg, _Historisch-kritische Beyträge zur Aufnahme der Musik_,
+1754, Berlin.--I, 217.
+
+[314] On sait que le type de l'ouverture italienne, déjà esquissé par
+Landi dana le second acte de son _S. Alessio_, comprend essentiellement
+un mouvement rapide, un mouvement lent et un mouvement rapide.
+
+[315] L'ébauche de l'ouverture française apparaît aussi, comme l'a
+remarqué M. Pirro, chez certains maîtres allemands de la même époque,
+par exemple ehei Hammerschmidt et chez Beutschner.
+
+[316] Abbé Du Bos, _Réflexions critiques sur la poésie et sur la
+peinture_.
+
+[317] _Id_., I, 460.
+
+[318] Il s'agit ici de Roland qui revient à la raison.
+
+[319] _Id_., I, 456-57.
+
+[320] Nous avons cité, plus haut la scène fameuse d'_Isis_, où Lully
+aurait, au dire de ses contemporains, cherché à évoquer, «le gémissement
+du vent, l'hiver, dans les portes d'une grande maison».
+
+[321] Ai-je besoin de dire que Du Bos exagère une idée juste, et que,
+tout en étant écrites pour un effet précis, des pages comme
+_Logistille_, ou telle symphonie du Sommeil ou du Silence, sont
+d'admirable musique, qui a la perfection, la délicatesse de touche et la
+sérénité de Hændel.
+
+[322] Du Bos veut parler sans doute de la «_Marche des sacrificateurs et
+des combattants qui apportent les étendards et les dépouilles des
+ennemis vaincus_», au premier acte du _Thésée_. C'est, en effet, une
+scène d'une ampleur admirable,--une sorte de marche des armées
+victorieuses de Louis XIV.
+
+Plus somptueuse encore est la scène et marche du sacrifice à Mars, au
+troisième acte de _Cadmus_. M. Reynaldo Hahn l'appelle justement «un
+beau fragment décoratif conçu dans le style de Le Brun». Elle garde dans
+sa solennité grandiose un caractère de vivante épopée et une allégresse
+héroïque.
+
+Voir aussi, au premier acte d'_Amadis_, la _Marche pour le combat de la
+Barrière_ et l'air des _Combattants_.
+
+[323] Première partie des _Bemerkungen: Angenehmerer
+Initrumental-Tanzmusik_. Le chapitre est intitulé: _Auf
+Lullianisch-französische Art Tänze aufzuführen_.--Ces remarques ont été
+rééditées par Robert Eitner, dans ses _Monatshefte für Musikgesch._,
+1891, p. 37-48 et 54-60.
+
+[324] Je ne parle pas de cette autre réforme, capitale, dans l'histoire
+de la danse: l'introduction--si tardive--des femmes dans les ballets.
+Jusqu'à _Proserpine_, en 1680, les ballets ne comprenaient que des
+danseurs. Les premières danseuses, admises à l'Opéra, parurent, deux
+mois après _Proserpine_, dans ce petit chef d'oeuvre: le _Triomphe de
+l'Amour_.
+
+[325] Du Bos, III, 169.
+
+[326] A la vérité, les précurseurs de Lully, pour l'ordre,
+l'architecture de l'oeuvre, la progression des moyens musicaux et
+scéniques dans l'opéra, sont les musiciens de l'Opéra Barberini, à Rome,
+avant 1650: D. Mazzocchi, Landi, Vittori.
+
+[327] Je rappelle qu'il est de stricte justice de faire hommage à Lully
+de la belle architecture de ses poèmes d'opéra. On a vu plus haut la
+façon dont il collaborait avec Quinault. Il n'y a guère de doute que, si
+les vers sont de Quinault ou de Thomas Corneille, la construction des
+scènes, des actes, et, dans une certaine mesure, des caractères, n'ait
+été de Lully.
+
+[328] Du Bos, _Réflexions critiques..._, III, 318.
+
+[329] Lecerf de la Viéville.
+
+[330] Muffat.
+
+[331] «La mesure toujours prête à leur échapper.... Tout est d'un faux à
+choquer l'oreille la moins délicate...»
+
+[332] Dès le commencement du XVIIIe siècle, Lecerf de la Viéville dit
+qu'elles tiennent le quart du spectacle, et que «Lully ne donnait pas
+tant d'étendue à la danse qu'on fait à présent».
+
+[333] Il publia à Stuttgart, en 1682, comme l'a montré M. Michel Brenet,
+un livre de _Composition de musique suivant la méthode françoise_.
+
+[334] Voir la préface du _Florilegium_, I, de G. Muffat, publié en 1695,
+à Augsbourg, et réédité récemment dans le premier volume des _Denkmäler
+der Tonkunst in OEsterreich._
+
+[335] R. Eitner, _Die Vorgänger Bach's and Hændels (Monatshefte_, 1883).
+
+[336] _Pièces de clavessin avec la manière de les jouer; diverses
+chaconnes, ouvertures et autres airs de M. de Lully, mis sur cet
+instrument..._, 1689.
+
+[337] Lettre écrite par Arnauld à Perrault, en mai 1694, peu de temps
+avant sa mort.
+
+[338] La Fontaine lui-même, qui se montre, dans cette _Épître_, si
+ennemi de l'opéra, auquel il oppose le style plus discret et plus fin de
+la musique de chambre....
+
+ Le téorbe charmant, qu'on ne vouloit entendre
+ Que dans une ruelle, avec une voix tendre,
+ Pour suivre et soutenir par des accords touchants
+ De quelques airs choisis les mélodieux chants....
+
+La Fontaine s'évertua à écrire des opéras; et il en donna un, en
+1691,--qui n'eut d'ailleurs aucun succès (l'_Astrée_, musique de
+Collasse).
+
+[339] Voir surtout le passage, cité plus haut, page 168, où La Viéville
+décrit le saisissement produit sur le public par la grande scène
+d'Armide voulant poignarder Renaud endormi.
+
+[340] On sent un fléchissement dans le lullysme au moment des grands
+opéras de Rameau. On voit crouler alors _Isis_, _Cadmus_, _Atys_,
+_Phaéton_, _Persée_. Mais les autres tiennent bon; et _Thésée_ atteste
+la vitalité indestructible du parti lullyste jusqu'après _Iphigénie en
+Tauride_ de Gluck. Il tient la scène pendant 104 ans, de 1675 à 1779.
+
+[341] «Charpentier l'Italien», comme disaient ses contemporains (La
+Viéville, p. 347).--De nos jours, on a tenté, bien à tort, de l'opposer,
+comme type de pur musicien français, à Lully, que ses contemporains
+n'admiraient tant que parce qu'ils voyaient en lui, justement, le
+représentant de la tradition française de Lambert et de Boësset, contre
+l'italianisme de Charpentier.
+
+[342] C'est une simple hypothèse. Je crois bien, pour ma part, que cet
+art eût disparu de même, si Lully n'avait pas existé. Les études de M.
+J. Ecorcheville sur les musiciens français du «manuscrit de Cassel»
+montrent assez l'anarchie et l'incertitude qui rongeaient la musique
+française aux environs de 1660. 11 n'a tenu qu'à Dumanoir de prendre la
+place de Lully. En dépit d'un talent indéniable c'est leur propre
+faiblesse qui a ruiné les maîtres, et non la force de Lully. Au reste,
+quel génie eut jamais le pouvoir de tuer le développement d'une école
+artistique, si cette école artistique avait eu la moindre vitalité? En
+art, on ne tue que les morts.
+
+[343] Il n'y a aucun rapport entre le style de Lully et celui des
+maîtres de l'opéra italien de son temps: Stradella, Scarlatti,
+Bononcini. Un artiste comme Stradella est, par toutes ses qualités et
+par tous ses défauts, l'antipode absolu de Lully. Lully fut le plus
+intransigeant des Français de son temps; et ce fut la raison de son
+succès universel en France.
+
+[344] _Journal de Paris_ (août 1788).
+
+[345] Je ferai deux observations, à propos de l'interprétation de la
+musique de Gluck dans nos théâtres d'aujourd'hui.
+
+L'une, pour l'orchestre. Je voudrais que le rythme de Gluck fût marqué
+davantage. Gluck fait constamment usage d'effets de rythme insistant et
+implacable, à la façon de Hændel: on ne saurait trop les accentuer. Il
+ne faut pas oublier que son art était fait, d'après son invention
+expresse, pour de grands espaces et de vastes publics: il y faut
+relativement peu de finesse, mais un dessin large et appuyé, un style
+colossal, et cette âpreté d'accent qui frappa, par-dessus tout, les
+contemporains de Gluck.
+
+L'autre observation a trait aux ballets. Pour le divertissement du
+second acte, à l'Opéra-Comique, on a fondu les danses des second et
+troisième actes. On l'a fait avec un rare bonheur; et je ne crois pas
+qu'aucun théâtre puisse donner un spectacle plus achevé. Je n'en
+regrette pas moins qu'on n'ait pas cru devoir maintenir à sa place
+primitive le ballet qui terminait la partition. Les habitudes de l'opéra
+moderne veulent que le spectacle finisse en pleine action. Il n'en était
+pas de même dans l'opéra ancien (voir _Orphée_ ou _Iphigénie en Aulide_)
+où, quand la tragédie était achevée, une musique heureuse, de belles
+danses, des chants paisibles, venaient détendre l'esprit. C'est ce qui
+contribue à donner à ces oeuvres leur caractère de rêve bienfaisant et
+serein. Pourquoi ne pas revenir à cette conception dramatique? Je la
+crois plus haute que la nôtre.
+
+[346] Jusqu'à présent, l'air d'Hercule: _C'est en vain que l'Enfer_,
+était déclaré apocryphe, et attribué à Gossec. M. Wotquenne vient de le
+rendre à Gluck, en montrant ses ressemblances avec un air d'_Ezio_
+(1750): _Ecco alle mie catene_. Mais pourquoi Gossec, qui était un
+admirateur de Gluck, ne se serait-il pas inspiré d'un ancien air de lui?
+
+[347] Je parle de l'_Alceste_ italienne, jouée à Vienne en 1767: car,
+dans l'_Alceste_ française de 1776, Gluck a fait un certain nombre
+d'emprunts, peu considérables d'ailleurs (quelques danses et choeurs
+dansés), à _Antigone_, à _Paride ed Elena_ et aux _Feste d'Apollo_.
+
+[348] Le second et le troisième actes sont tout autres. Dans la
+partition italienne, le second acte se passait dans les Enfers, et nous
+montrait Alceste, de même qu'autrefois Orphée, en présence des dieux
+infernaux, se vouant à la mort. Puis Alceste revenait sur la terre, pour
+faire ses adieux à Admète. Le troisième acte, où ne paraissait pas
+Hercule, se dénouait par l'intervention d'Apollon.
+
+[349] Remarquez la différence des titres donnés par Gluck à ses oeuvres.
+Les premiers opéras italiens gardent le nom, habituel alors, de _dramma
+per musica_, et c'est encore le titre du _Paride ed Elena_. L'_Orfeo_
+italien de 1765 se nomme _azione teatrale per musica_; l'_Alceste_
+italienne de 1767, _tragedia messa in musica_; _Iphigénie en Aulide_,
+l'_Orphée_ français et l'_Alceste_ française sont des
+«tragédies-opéras»; _Armide_, un «drame héroïque mis en musique». Enfin
+_Iphigénie en Taurine_ est une «tragédie mise en musique».
+
+[350] _Les Grotesques de la Musique_.--Il est vrai que Berlioz ajoute;
+«Je ne dis pas cela pour Rousseau, qui en possédait, lui, les notions
+premières...» Mais c'est justement une erreur de prendre Rousseau comme
+type le plus complet de la science musicale des Encyclopédistes.
+D'Alembert et peut-être même Diderot étaient plus instruits que lui.
+
+[351] _Die Encyklopädisten und die französische Oper im 18 Jahrhundert_
+(1903, Breitkopf).--J'ai fait mon profit des indications de cette
+excellente étude.
+
+[352] On a repris dernièrement à Munich le _Pygmalion_ de Rousseau. Voir
+sur ce mélodrame l'étude de M. Jules Combarieu (_Revue de Paris_,
+février 1901).
+
+[353] Je fais, bien entendu, la part, dans ces éloges, des exagérations
+calculées pour s'attirer la faveur du critique influent.
+
+[354] Burney, _l'État présent de la Musique en France et en Italie_
+(1771). Burney, qui entendit jouer Mlle Diderot, dit qu'«elle était une
+des plus fortes clavecinistes de Paris, qui avait des connaissances
+extraordinaires sur la modulation»; et il ajoute cette curieuse
+remarque:
+
+«Quoique j'aie eu le plaisir de l'entendre pendant plusieurs heures,
+elle n'a pas joué un seul morceau français. Tout était italien ou
+allemand, d'où il n'est pas difficile de fonder son jugement sur
+l'opinion de M. Diderot dans la musique.»
+
+[355] _Principes généraux d'Acoustique_ (1748).
+
+[356] _Fragments sur l'Opéra_ (1752).--Articles: «Fondamental» et
+«Gamme» dans l'_Encyclopédie_.--_De la Liberté de la Musique_
+(1760).--_Fragments sur la Musique en général et sur la nôtre en
+particulier_ (1773).--_Réflexions sur la Théorie de la Musique_ (1777).
+
+[357] Lettre au _Mercure de France_ (mai 1752).
+
+[358] Gluck n'est arrivé à Paris que neuf ans plus tard, en 1773: il
+n'est donc pour rien, comme on l'a dit parfois, dans le discrédit où
+tomba l'oeuvre de Rameau. C'était chose faite, bien avant que Gluck fût
+connu en France.
+
+La première mention qu'on ait d'une oeuvre de Gluck jouée en France, est
+de quatre ans après la mort de Rameau. Le 2 février 1768, comme l'a
+montré M. Michel Brenet, on donna au Concert Spirituel un «motet à voix
+seule de M. le chevalier Gluck, célèbre et savant musicien de S. M.
+Impériale». Jusque-là, on ne connaissait son nom à Paris que pour avoir
+entendu quelques petits airs de ses opéras italiens, «parodiés» sur des
+paroles françaises, et introduits par Blaise, en 1765, dans
+l'opéra-comique: _Isabelle et Gertrude_ (Michel Brenet: _Les Concerts en
+France_).
+
+[359] Il le dit dans son _Dictionnaire de Musique_, en 1767: «Les
+premières habitudes m'ont longtemps attaché à la musique française, et
+j'en étais enthousiaste ouvertement.» Et une lettre écrite à Grimm, en
+1750, montre qu'il préférait encore, après son voyage à Venise, la
+musique française à l'italienne.--Grimm, lui-même, commença par admirer
+Rameau; il disait de lui, en 1752, qu'il était «grand très souvent et
+toujours original dans le récitatif, toujours saisissant le vrai et le
+sublime de chaque caractère».--Quant à D'Alembert, il a toujours su
+rendre hommage à la grandeur de Rameau, même en le combattant.
+
+[360] Les _Nouvelles littéraires_ (correspondance de 1753 à 1747),
+récemment retrouvées par M. J.-G. Prodhomme dans un manuscrit de la
+Bibliothèque de Munich, et publiées dans le _Recueil de la Société
+Internationale de Musique_ (juillet-sept. 1905), montrent comment
+l'opéra français fut, en un instant, ruiné par les _intermezzi_
+italiens.
+
+«La musique italienne a entièrement étouffé la nôtre; nous pourrons
+renoncer à tous nos opéras...» (Déc. 1754.)
+
+«Le goût de la musique italienne a totalement étouffé la musique
+française. On quitte l'Opéra pour courir à tout concert, où l'on exécute
+des morceaux ultramontains.» (Mai 1755.)
+
+«Notre opéra ne se relève pas du coup mortel qui lui a été porté par
+l'introduction de la musique italienne.» (Janvier 1756.)
+
+[361] Je ne veux pas revenir ici sur les incidents de cette lutte,
+souvent racontée. Je rappellerai seulement les faits principaux.
+Rousseau, ému par les représentations italiennes, ouvrit le combat, et,
+avec le manque d'équilibre de sa nature, il tomba sur-le-champ dans une
+gallophobie exaspérée. Sa _Lettre sur la Musique française,_ de 1753,
+qui fut le signal de la «guerre des bouffons», dépasse en violence tout
+ce qu'on a jamais pu écrire dans la suite contre la musique française.
+Il faut bien se garder de croire que cette lettre représentât l'état
+d'esprit des Encyclopéistes. Elle était trop paradoxale. Qui veut trop
+prouver ne prouve rien. Diderot et D'Alembert, malgré leur admiration
+pour les Italiens, continuèrent à rendre justice aux musiciens français.
+Grimm lui-même restait sceptique; et, dans son pamphlet: _le Petit
+Prophète de Boehmischbroda_, où il constate qu'aucun opéra de Rameau ne
+peut plus sa maintenir, depuis la victoire des Bouffons, il ne s'en
+réjouit pas, comme on pourrait penser: «Qu'y avons-nous gagné? C'est
+qu'il ne nous restera ni opéra français, ni italien; ou, si nous avions
+celui-ci, nous perdrions encore au change, en convenant même de la
+supériorité de la musique; car, soyons de bonne foi, l'opéra italien
+fait un spectacle aussi imparfait que les chanteurs qui en sont
+l'ornement: tout y est sacrifié au plaisir de l'oreille.»
+
+Si, pourtant, les Encyclopédistes ne tardèrent pas à prendre violemment
+parti pour Rousseau et pour l'opéra italien, c'est qu'ils furent
+exaspérés par la brutalité scandaleuse avec laquelle les partisans de
+l'opéra français les combattirent. D'Alembert dit, dans son _Essai de la
+Liberté de la Musique_, que Rousseau se fit plus d'ennemis, et en attira
+plus à l'Encyclopédie par sa _Lettre sur la Musique_ que par tous ses
+écrits antérieurs. Ce fut une explosion de haine. Il semblait que
+l'admiration de la musique française dût être un article de foi.
+«Certaines gens, dit D'Alembert, tiennent pour synonyme bouffoniste et
+républicain, frondeur et athée.» Il y avait de quoi révolter tous les
+esprits indépendants. Il était inadmissible qu'on ne pût en France
+attaquer l'opéra sans être couvert d'injures et traité de mauvais
+citoyen. Et ce qui mit le comble à l'indignation des philosophes, ce fut
+la façon cavalière dont les ennemis des Italiens se débarrassèrent
+d'eux, par un arrêt du roi qui les expulsait de France, en 1754. Cette
+façon d'appliquer à l'art les procédés du protectionnisme le plus
+despotique souleva contre l'opéra français la conscience de tous les
+esprits libres. De là l'emportement de la lutte.
+
+[362] _Fragments sur la Musique en général et sur la nôtre en
+particulier_ (1773).
+
+[363] _Troisième Entretien sur «le Fils naturel»_ (1757).
+
+[364] Lettre à Grimm (1752).
+
+[365] _Gil Blas_ (2 février 1903).
+
+[366] Grimm, _Correspondance littéraire_ (sept. 1757).
+
+[367] Il faut bien dire que les livrets d'opéras français méritent, au
+XVIIIe siècle, la palme de l'ennui. Il en est de plus saugrenus, il n'en
+est pas de plus insipides, et de plus délibérément assommants. On
+éprouve une impression rafraîchissante, quand on lit ensuite des
+_libretti_ de Métastase. Je parcourais dernièrement ceux que Hændel mit
+en musique, et j'étais frappé de leur beauté, oui, même de leur naturel,
+auprès des _libretti_ français du même temps. Il y a là, sans parler du
+charme de la langue, une force d'invention non seulement romanesque,
+mais véritablement dramatique, qui légitime l'admiration des
+contemporains. Jamais Rameau n'a eu à sa disposition des poèmes de la
+force de ceux que Hændel a traités. Je ne parle pas des sujets des
+oratorios de Handel, qui sont souvent admirables, mais même de tels de
+ses opéras italiens, comme l'_Ezio_ et le _Siroe_ de Métastase, ou le
+_Tamerlano_ de Haym. On y trouve des passions et des caractères qui sont
+vrais et vivants.
+
+[368] Diderot, _le Neveu de Rameau._
+
+[369] Comme l'a montré M. Charles Lalo, dans une récente thèse de
+doctorat (_Esquisse d'une Esthétique Musicale scientifique_, 1908, p.
+86), Rameau est un pur Cartésien, et sa _Démonstration du principe de_
+_l'Harmonie_ (1750) «présente un étrange pastiche des célèbres passages
+du _Discours_ où Descartes retrace la genèse de sa méthode. Les
+premières pages de la _Démonstration_ sont un _Discours de la Méthode
+pour bien conduire son oreille dans l'audition musicale_.» Rameau le dit
+lui-même: «Éclairé par la méthode de Descartes, que j'avais heureusement
+lue, et dont j'avais été frappé, je commençai par descendre en moi-même;
+j'essayai des chants à peu près comme un enfant qui s'exercerait à
+chanter... Je me plaçai le plus exactement possible dans l'état d'un
+homme qui n'aurait ni chanté ni entendu du chant, me promettant bien de
+recourir à des expériences étrangères, toutes les fois que j'aurais le
+soupçon que l'habitude d'un état contraire à celui où je me supposais
+m'entraînerait malgré moi hors de la supposition... Le premier son qui
+frappa mon oreille fut un trait de lumière.., etc.»
+
+«Tout y est, dit très bien M. Charles Lalo: le doute méthodique, et même
+hyperbolique; la révélation d'un _cogito_, qui est ici un _audio_...
+
+Et Rameau, avec le terrible esprit de généralisation abstraite des
+grands Cartésiens, rêvait d'appliquer le principe qu'il croyait avoir
+découvert en musique,--«le principe de l'harmonie»--«à tous les arts du
+goût, à toutes les sciences soumises au calcul»,--à la nature entière.
+
+[Voir _Nouvelles Réflexions de M. Rameau_, 1752; et _Observations sur
+notre instinct pour la musique_, 1754.]
+
+[370] _Traité de l'Harmonie réduite à ses Principes naturels_, livre II,
+chapitre XXIV (1722).
+
+[371] Voir la réponse de Rousseau à Rameau, et son _Examen de deux
+Principes avancés par M. Rameau_ (1755).
+
+[372] Je ne suis pas bien sûr que Lully n'ait pas exercé sur Gluck plus
+d'influence que Rameau. Gluck le disait lui-même. «L'étude des
+partitions de Lully avait été pour lui un coup de lumière; il y avait
+aperçu le fond d'une musique pathétique et théâtrale, et le vrai génie
+de l'opéra qui ne demandait qu'à être développé, perfectionné. Il
+espérait, en conservant le genre de Lully et la cantilène française, en
+tirer la véritable tragédie lyrique.» (Comte d'Escherny, _Mélanges de
+littérature et d'histoire_, 1811, Paris.)--Gluck rivalisa d'ailleurs
+ouvertement avec Lully, en écrivant _Armide_; et il eût voulu renouveler
+cette épreuve, en composant un _Roland_.
+
+Mais les vrais modèles de Gluck sont ailleurs: en Italie et en
+Allemagne. C'est Hændel, Graun, Traetta, et les maîtres du grand _Lied_
+dramatique, de l'Ode, ou du récit épique: Joh.-Philipp Sack,
+Herbing,--tant d'autres, que je me promets prochainement d'étudier.
+
+[373] _De la Liberté de la Musique_ (1760).
+
+[374] «_Musices seminarium accentus_. L'accent est la pépinière de la
+mélodie», répète Diderot dans _le Neveu de Rameau_.
+
+[375] Paru en 1755, sous le titre: _Saggio sopra l'Opéra in Musica_.
+
+[376] Il publiait aussi un second livret: _Énée à Troie_,--le sujet même
+de Berlioz.
+
+[377] _Un Précurseur de Gluck_ (_Revue Musicale_, sept. et oct. 1902).
+
+[378] Burney disait de lui: «Il n'est pas seulement un ami de la poésie,
+mais un poète. Il eût été aussi grand comme poète, s'il avait eu une
+autre langue à son service.
+
+[379] Son père signait _Klukh_. Le nom de Gluck est souvent
+orthographié, dans quelques-uns de ses ouvrages italiens (dans
+l'_Ippolito_ de 1745), _Kluck_ ou _Cluch_.
+
+[380] Ainsi se vérifie curieusement l'exactitude de la métaphore de
+Victor Hugo, qui sans doute en eût été bien surpris lui-même:
+
+ _«Gluck est une forêt_, Mozart est une source».
+
+
+[381] Il avait déjà fait de même à Londres, en 1746. Une note du _Daily
+Advertiser_ du 31 mars 1746, signalée par M. A. Wotquenne, annonce:
+«Dans la grande salle de M. Hickford, Brewer's Street, le mardi 14
+avril, M. Gluck, compositeur d'opéros, donnera un concert, de musique,
+avec les meilleurs acteurs de l'Opéra; particulièrement il exécutera,
+accompagné par l'orchestre, un concerte pour vingt-six verres à boire
+accordés par l'eau de source; c'est un nouvel instrument de sa propre
+invention, sur lequel on peut exécuter ce qui peut être joué par le
+violon ou le clavecin. Il espère ainsi satisfaire les curieux et les
+amateurs de musique.» Ce concert eut grand succès, sans doute: car il
+fut redonné, le 19 avril, au Hay-Market.--Une annonce pareille fut
+publiée par Gluck, trois ans plus tard, pour un concert pareil, donné le
+19 avril 1749, au château de Charlottenborg, en Danemark.
+
+[382] On connaît de Gluck cinquante oeuvres dramatiques, un _De
+Profandis_, un recueil de _Lieder_, six sonates pour deux violons et
+basse, neuf ouvertures pour divers instruments, et des airs détachés.
+
+[383] 1904, Breitkopf, à Leipzig.
+
+[384] «Je me ferais un reproche encore plus sensible, si je consentais à
+me laisser attribuer l'invention du _nouveau genre d'opéra italien_,
+dont le succès a justifié la tentative. _C'est à M. Calzabigi qu'en
+appartient le principal mérite._» (Gluck, lettre de février 1773 au
+_Mercure de France_.) Dans la préface de _Pâris et Hélène_, en 1770,
+après _Alceste_, Gluck ne parle que de «détruire les abus qui se sont
+introduits dans l'_opéra italien_, et qui le déshonorent».
+
+[385] Calsabigi, dans une très intéressante lettre du 25 juin 1784, au
+_Mercure_, a protesté que Gluck lui devait tout, et il a longuement
+raconté comment il lui fit composer sa musique d'_Orphée_, en marquant
+sur le manuscrit toutes les nuances d'expression, et jusqu'aux moindres
+accents.
+
+[386] Il en est un ou deux proutant,--surtout _Die frühen
+Gräber_,--d'une poésie sobre et pénétrante. Mais la valeur en est, pour
+ainsi dire, plus morale que musicale.
+
+[387] Nº 7, 9 et 11 de la partition française, 5, 7 et 9 de la partition
+italienne (édition Peters).
+
+[388] Il est curieux que certaines des pages les plus célèbres
+d'_Armide_ et d'_Iphigénie en Tauride_ soient empruntées à ces
+opéras-comiques. L'ouverture d'_Iphigénie en Tauride_ n'est autre que
+l'ouverture de l'_Île de Merlin_; plusieurs morceaux de la scène de la
+Haine, dans _Armide_, proviennent plus ou moins directement de
+l'_Ivrogne corrigé_; l'ouverture de celui-ci est devenue la Bacchanale
+de celle-là; et M. Wotquenne a même voulu montrer que l'air: «_Sors du
+sein d'Armide!_» se dessine déjà dans le duo: «_Ah! si j'empoigne ce
+maître ivrogne..._»;--mais je crois qu'ici la ressemblance est fortuite.
+
+[389] M. Weckerlin en a publié une réédition. Nous avons fait entendre
+l'oeuvre, en 1904, à l'École des Hautes Études Sociales. Tout
+dernièrement, M. Tiersot a donné des fragments des principaux
+opéras-comiques de Gluck; et, en rapprochant de telle de ces pages la
+musique écrite par Monsigny sur le même sujet, il a fait voir la
+supériorité de Gluck.
+
+[390] Mozart a d'ailleurs composé, quelques mois après la première des
+_Pèlerins de la Mecque_, des variations pour piano sur un des airs de
+cet opéra-comique.
+
+[391] Lettre de Gluck à La Harpe (_Journal de Paris_, 12 octobre 1777).
+
+[392] Lettre de Gluck à Suard (_Ibid._).
+
+[393] Ailleurs: «J'avais cru que la plus grande partie de mon travail
+devait se réduire à chercher une belle simplicité.» (Lettre au grand-duc
+de Toscane, 1769.)
+
+[394] Conversation avec Corancez (_Journal de Paris_, 21 août 1788).
+
+[395] _Essais sur la Musique_, liv. IV, ch. IV.
+
+[396] _Gluck und die Oper_, 2 vol. in-8º (Berlin, 1863).
+
+[397] Les Français sont tout désorientés d'abord en entendant sa
+musique. Ils cherchent, suivant leur habitude, à la faire rentrer dans
+une catégorie connue. Les uns y voient de la musique italienne, les
+autres une modification tudesque de l'opéra français. Le plus
+intelligent est Rousseau, qui se déclare d'abord franchement pour Gluck,
+et a le courage d'avouer qu'il s'est trompé, en prétendant qu'on ne
+pouvait écrire de bonne musique sur des paroles françaises.--Mais cette
+franchise dure peu.
+
+[398] Lettre au _Mercure de France_ (février 1773).
+
+[399] Il est juste, pourtant, de rappeler que Rousseau a écrit dans son
+_Dictionnaire de musique_, en 1767, qu'après avoir été enthousiaste de
+la musique française, puis après s'être livré avec la même bonne foi à
+la musique italienne, «maintenant il ne connaît qu'une _Musique qui,
+n'étant d'aucun pays, est celle de tous_».
+
+[400] Telle pièce de Grétry, comme _la Caravane_, en 1785, fut soutenue
+par les Gluckistes, comme appartenant à leur parti.
+
+[401] Les scènes religieuses de Gluck ont surtout été imitées. Certains
+fragments de ses opéras (entre autres, le choeur d'_Armide_: _Poursuivons
+jusqu'au trépas_) furent souvent exécutés dans les fêtes de la
+Révolution, et «républicanisés».
+
+[402] Mozart, âgé de sept ans, arriva à Vienne, au moment des
+représentations d'_Orfeo_; et son père assista à la seconde
+représentation, en octobre 1762.--Voir, dans les _Lettres de Mozart_
+(trad. H. de Curzon, p. 502), le récit d'un concert donné par Mozart, en
+1783: Gluck y assistait. «Il avait sa loge à côté de celle où se
+trouvait ma femme; il ne pouvait assez louer ma musique, et il nous a
+invités à dîner, pour dimanche prochain.» (12 mars 1783.)
+
+[403] La fin d'_Armide_ a certainement été un modèle pour la fin de _Don
+Juan_. L'influence de Gluck est aussi très sensible dans _Idomeneo_.
+
+[404] J'ai signalé tout à l'heure la ressemblance de certains petits
+airs d'_Iphigénie en Aulide_ avec des _Lieder_ de Beethoven.--Cf. aussi
+dans _Orfeo_, acte III, le prélude et la conclusion de l'air: «_Che
+fiero momento_», ou dans l'_Orphée_ français, «_Fortune ennemie_» avec
+la phrase initiale du premier _Molto Allegro_ de la _Sonate
+Pathétique_.--Ou, remarquer dans _Alceste_, acte III, l'air «_Ah!
+divinités implacables!_», avec sa phrase, si beethovenienne: «_La mort a
+pour moi trop d'appas_»,--ou le _lied_ d'Iphigénie: «_Adieu, conservez
+dans votre âme_» (acte III, d'_Iphigénie en Aulide_), dont la conclusion
+est du plus pur esprit beethovenien.
+
+Il est même permis de croire que Weber, dans le _Freyschütz_, s'est
+souvenu de l'air d'Alceste: «_Grands Dieux, soutenez mon courage_» (acte
+III), et de l'accompagnement instrumental qui soutient et illustre les
+paroles: «_Le bruit lugubre et sourd de l'onde qui murmure..._»
+
+[405] Burney ajoute l'influence des ballades anglaises, que, d'après
+lui, Gluck aurait étudiées pendant son voyage en Angleterre, et qui lui
+auraient, les premières, révélé le naturel.
+
+[406] Gluck assistait à la première exécution de _Judas Macchabée_, en
+1746, à Londres. Il eut toujours un culte pour Hændel: le portrait de
+Hændel était placé dans sa chambre, au-dessus de son lit.
+
+Il est surprenant qu'on n'ait pas remarqué davantage combien Gluck s'est
+inspiré de Hændel; et cela ne peut guère s'expliquer que par l'oubli
+quasi-total où est tombé, de nos jours, l'oeuvre immense de Hændel (à
+part quelques oratorios, absolument insuffisants à donner une idée de
+son génie dramatique). On trouve dans ses opéras et ses cantates la
+double inspiration pastorale et héroïque (démoniaque, par instants), qui
+est la marque de Gluck. Les modèles du _Sommeil de Renaud_ et des scènes
+Elyséennes abondent chez Hændel, comme ceux des danses de Furies et des
+scènes du Tartare. On peut croire que c'est à travers Hændel que Gluck a
+retrouvé la tradition directe de Cavalli, dont la Médée est le prototype
+de toutes ces figures et de ces scènes infernales, dessinées d'un style
+lapidaire.
+
+Il est à remarquer, d'ailleurs, que Gluck a repris certains des sujets
+traités par Hændel: _Alceste_, _Armide_, et il n'a pas dû ignorer les
+opéras et les cantates de son précurseur.
+
+Je compte reprendre, prochainement, d'une façon plus complète, cette
+question des rapports de Gluck avec Hændel.
+
+[407] Il ne faut cependant pas exagérer, comme on le fait aujourd'hui,
+et accuser Gluck, à la légère, de se copier lui-même, au mépris de ses
+théories dramatiques. A examiner de plus près ses oeuvres, on reconnaîtra
+ceci:
+
+1º Les drames qui lui tiennent le plus au coeur, comme l'_Alceste_
+italienne de 1767, n'ont fait aucun emprunt aux oeuvres antérieures.
+
+2º Dans _Orphée_, _Iphigénie en Aulide_ et l'_Alceste_ française, ces
+emprunts se réduisent,--à peu de choses près,--à des airs de danse.
+
+Restent _Armide_ et _Iphigénie en Tauride_, qui sont tout à fait de la
+fin de la carrière de Gluck, et où les emprunts sont nombreux. Encore y
+a-t-il lieu d'observer que Gluck n'y recourt, d'une façon paresseuse et
+passive, que dans _Iphigénie en Tauride_ le dernier de ces grands
+drames, qui est d'une époque où la fatigue de l'âge pèse décidément sur
+lui. Dans _Armide_, rien n'est plus intéressant que d'observer comment
+il a refondu une quantité d'éléments anciens, de façon à en faire un
+tout entièrement nouveau et original. Nul exemple plus frappant de cette
+façon de travailler que la scène de la Haine, bâtie sur des fragments
+d'_Artamene_, de l'_Innocenza giustificata_, d'_Ippolito_, des _Feste
+d'Apollo_, de _Don Juan_, de _Telemacco_, de _l'Ivrogne corrigé_, de
+_Paride ed Elena_. M. Gevaert n'a point tort de dire, à ce sujet, que
+Gluck considère ses oeuvres anciennes comme «des ébauches, des études
+d'atelier», qu'il a le droit de reprendre, en les transformant, pour un
+tableau plus achevé.
+
+[408] Un sonnet de Friedrich Strauss, écrit à l'occasion du monument
+élevé à Gluck, en 1848, à Munich, dit avec justice qu'il fut «le Lessing
+de l'opéra, qui, par la faveur des dieux, trouva bientôt son Goethe dans
+Mozart. Il ne fut pas le plus grand, mais il fut le plus noble».
+
+ _Lessing der Oper, die durch Göttergunst_
+ _Bald auch in Mozart ihren Goethe fand:_
+ _Der grösste nicht, doch ehrenwert vor allen._
+
+
+[409] Le premier volume avait déjà paru en 1789.
+
+[410] _Essais sur la Musique_, III, 134.
+
+[411] _Ibid._, I, 133.
+
+[412] Il naquit à Liège le 11 février 1741.
+
+[413] _Essais_, III, 136.
+
+[414] _Ibid._, I, 5.
+
+[415] _Essais_, I, 15.
+
+[416] _Ibid._, I, 107.
+
+[417] _Ibid._, I, 215-217.
+
+[418] _Essais_, I, 215-217.
+
+[419] _Ibid._, III, 183; III, 132.
+
+[420] _Ibid._, I, 125-126.
+
+[421] _Ibid._, I, 69-70, 411-412.
+
+[422] _Essais_, I, 88-89.
+
+[423] _Ibid._, I, 91-92.
+
+[424] _Ibid._, I, 169-172.
+
+[425] _Ibid._, I, 424-425.
+
+[426] _Essais_, I, 425.
+
+[427] _Ibid._, I, 130.
+
+[428] _Ibid._, I, 144.
+
+[429] _Ibid._, I, 151.
+
+[430] _Essais_, II, 134-135.
+
+[431] La scène vaut d'être rappelée. C'était à une représentation de _la
+Fausse Magie_. Rousseau y assistait. On dit à Grétry qu'il désirait le
+voir.
+
+«Je volai auprès de lui, je le considérai avec attendrissement.
+
+--Que je suis aise de vous voir! me dit-il; depuis longtemps, je croyais
+que mon coeur s'était fermé aux douces sensations que votre musique me
+fait encore éprouver. Je veux vous connaître, monsieur, ou, pour mieux
+dire, je vous connais déjà par vos ouvrages; mais je veux être votre
+ami.
+
+--Ah! monsieur, lui dis-je, ma plus douce récompense est de vous plaire
+par mes talents.
+
+--Êtes-vous marié?
+
+--Oui.
+
+--Avez-vous épousé ce qu'on appelle une femme d'esprit?
+
+--Non.
+
+--Je m'en doutais!
+
+--C'est une fille d'artiste; elle ne dit jamais que ce qu'elle sent, et
+la simple nature est son guide.
+
+--Je m'en doutais: oh! j'aime les artistes, ils sont enfants de la
+nature. Je veux connaître votre femme, et je veux vous voir souvent.
+
+Je ne quittai pas Rousseau pendant le spectacle: il me serra deux ou
+trois fois la main pendant _la Fausse Magie_; nous sortîmes ensemble.
+J'étais loin de penser que c'était là la dernière fois que je lui
+parlais! En passant par la rue Française, il voulut franchir des pierres
+que les paveurs avaient laissées dans la rue; je pris son bras, et lui
+dis:
+
+--Prenez garde, monsieur Rousseau!
+
+Il le retira brusquement, en disant:
+
+--Laissez-moi me servir de mes propres forces.
+
+Je fus anéanti par ces paroles; les voitures nous séparèrent, il prit
+son chemin, moi, le mien, et jamais depuis je ne lui ai parlé.»
+(_Essais_, I, 271.)
+
+Voir encore sur Rousseau: _Ibid._, I, 272-278; II, 205-207.
+
+[432] _Essais_, I, 169.
+
+[433] _Ibid._, I, 145.--Si étrange que paraisse cette opinion, qui était
+partagée par d'autres musiciens, en Allemagne et en France, elle n'était
+pas sans un fonds de vérité.
+
+[434] _Essais_, I, 146-147.
+
+[435] Telle avait été aussi la pensée de Lully. (Voir, p. 143.) Je n'ai
+pas à juger ici cette conception du récitatif musical. Elle n'est pas
+sans dangers. La déclamation des grands acteurs n'est pas souvent un
+modèle de naturel. Même quand elle est belle et pathétique, elle
+emprunte au théâtre un caractère conventionnel et assez éloigné du
+parler ordinaire. Il se peut que ce soit justement parce que Lully et
+Grétry étaient des étrangers que, comme les étrangers sont portés à le
+faire, ils aient pris comme type du parler français la déclamation du
+théâtre (ou de la chaire). S'ils avaient été Français d'origine, ils
+eussent peut-être trouvé un modèle plus vrai en s'écoutant parler
+eux-mêmes et en entendant parler autour d'eux.
+
+[436] _Essais_, III, 288-289.
+
+[437] _Ibid._, I, 201.
+
+[438] _Ibid._, II, 366.
+
+[439] Grétry avait déjà fait et refait deux fois le célèbre trio de
+_Zémire et Azor_: «Ah! laissez-moi la pleurer!» et il n'en était pas
+satisfait. Diderot vint, entendit le morceau, et, sans approuver ni
+blâmer, déclama les paroles. «Je substituai, dit Grétry, des sons au
+bruit déclamé de ce début, et le reste du morceau alla de suite. Il ne
+fallait pas toujours écouter ni Diderot, ni l'abbé Arnaud, lorsqu'ils
+donnaient carrière à leur imagination; mais le premier élan de ces
+hommes brûlants était d'inspiration divine.» (_Essais_, I, 225-226.)
+
+[440] «La musique, dit-il encore, est en quelque sorte la pantomime de
+l'accent des paroles.» (_Essais_, III, 279.)--Voir (_Ibid._, I, 239 et
+suiv.) sa fine notation des nuances musicales de la déclamation parlée.
+
+[441] Je ne compte pas _les Mariages Samnites_, qui n'allèrent pas au
+delà de la répétition générale.
+
+[442] Je renvoie aux excellents petits livres de M. Michel Brenet,
+_Grétry, sa vie et ses oeuvres_ (1884), et de M. Henri de Curzon,
+_Grétry_ (1907).--Le gouvernement belge a entrepris une grande édition
+des oeuvres de Grétry, qui est en cours de publication, depuis 1884, chez
+Breitkopf et Haertel, à Leipzig, sous le contrôle d'un comité présidé
+par M. Gevaërt. Trente-sept volumes ont déjà paru.
+
+[443] Grétry a plus tard affirmé son républicanisme «de vieille date»,
+dans un ouvrage publié en 1801: _la Vérité ou ce que nous fûmes, ce que
+nous sommes, ce que nous devrions être_.
+
+[444] _Essais_, III, 132.
+
+[445] _Ibid._, II, 142.
+
+[446] Le temps de la Terreur.
+
+[447] _Ibid._, II, 140.
+
+[448] Voir sa _Lucile_, et ce qu'il en raconte dans ses _Essais_, I,
+173.
+
+[449] _Essais_, II, 396.
+
+[450] _Essais_, II, 404.
+
+[451] _Essais_, II, 413.
+
+[452] _Essais_, II, 417.
+
+[453] Le second et le troisième volume des _Mémoires_.
+
+[454] _Essais_, II, XVII-XVIII.--Il écrivit pourtant encore quelques
+petits opéras, dont le meilleur fut _Anacréon_, joué en 1797. Mais il
+sut «quitter le public avant que le public ne le quittât», comme dit son
+élève, Mme de Bawr.
+
+Il se désintéressait de la musique, et presque toute son activité
+intellectuelle s'était tournée vers la littérature. Il rêvassait
+interminablement sur la philosophie, la morale, la politique; et il
+entassait, au jour le jour, ses pensées dans de volumineux ouvrages,
+sans ordre, sans suite, et non sans naïveté, mais non plus sans esprit.
+Ainsi, les trois volumes de _la Vérité ou ce que nous fûmes, ce que nous
+sommes, ce que nous devrions être_, publiés en 1801, et huit volumes
+manuscrits de _Réflexions d'un Solitaire_, dont nous n'avons conservé
+qu'une partie. M. Charles Malherbe vient d'avoir l'heureuse fortune de
+retrouver le quatrième volume des _Réflexions_, perdu jusqu'à ce jour,
+et il en a publié des extraits dans le _Bulletin de la Société de
+l'Histoire du Théâtre_ (1907-1908).
+
+[455] _Essais_, I, 316-317.
+
+[456] _Ibid._, III, 335.
+
+[457] _Ibid._, III, 95-96.
+
+[458] _Essais_, III, 111.
+
+[459] _Ibid._, III, 126.
+
+[460] «Si, dans une longue course maritime, votre père a vécu loin de la
+société des femmes...
+
+«S'il s'est nourri constamment d'aliments salés...» (_Ibid._, III, 66).
+
+[461] Il préconise le régime lacté (_Ibid._, III, 68).
+
+[462] _Ibid._, III, 365.
+
+[463] _Ibid._, I, 240;--préface du volume II.--Voir aussi: I, v, 76, 78,
+96, 98, 141, 204, 239, 240;--II, 319-320;--III, 279, 433, etc.
+
+[464] _Ibid._, I, 382, 407;--II, 317;--III, 266.
+
+Il finit pourtant par ne plus s'en satisfaire. Son esprit, toujours plus
+épris de précision, chercha d'autres moyens d'expression:
+
+«Je le dis franchement, aujourd'hui le langage musical a pour moi trop
+de vague; arrivé presque à la vieillesse, il me faut quelque chose de
+plus positif.» (_La Vérité ou ce que nous fûmes_, 1801.)
+
+[465] _Essais_, II, 267;--III, 375.
+
+[466] Dans _le Magnifique_ et dans _Panurge_ (_Essais_, I, 248-249,
+378-379).
+
+[467] Dans _les Événements imprévus_, et dans _l'Amitié à l'épreuve_
+(_Ibid._, III, 320).
+
+[468] Grétry se préoccupe même de rendre en musique les nuances des
+diverses races humaines; mais, les connaissant mal, il ne fait
+qu'effleurer la question (_Ibid._, II, 19).
+
+[469] «La gamme d'_ut majeur_ est noble et franche, celle d'_ut mineur_
+est pathétique. La gamme de _ré majeur_ est brillante, celle de _ré
+mineur_ est mélancolique. La gamme majeure de _mi bémol_ est noble et
+pathétique. La gamme de _mi majeur_ est aussi éclatante que la gamme
+précédente était noble et rembrunie. La gamme de _mi mineur_ est peu
+mélancolique. Celle de _fa majeur_ est mixte; celle de _fa tierce
+mineure_ est la plus pathétique de toutes. La gamme majeure de _fa
+dièze_ est dure, parce qu'elle est surchargée d'accidents; la même gamme
+_mineure_ conserve encore un peu de dureté. Celle de _sol_ est
+guerrière, et n'a pas la noblesse de celle d'_ut majeur_; la gamme de
+_sol mineur_ est la plus pathétique après celle de _fa tierce mineure_.
+La gamme de _la majeur_ est brillante; en _mineur_, elle est la plus
+naïve de toutes. Celle de _si bémol_ est noble, mais moins que celle
+d'_ut majeur_, et plus pathétique que celle de _fa tierce majeure_.
+Celle de _si naturel_ est brillante et folâtre; celle de _si tierce
+mineure_ est ingénue...» (_Essais_, II, 356-358.)
+
+Si l'on compare cette échelle psychologique des tons à celle de Rameau
+(voir p. 219), on remarque qu'elles ne concordent pas exactement, et que
+par conséquent leur intérêt, tout subjectif, est de donner l'échelle de
+la sensibilité de chaque musicien, et de ses réactions auditives. S'il
+est permis, dans de telles conditions, d'avancer une remarque générale,
+il semble que l'échelle psychologique des tons dressée par Grétry se
+rapproche plus de notre sensibilité actuelle que l'échelle dressée par
+Rameau.
+
+[470] «... La clarinette convient à la douleur; lorsqu'elle exécute des
+airs gais, elle y mêle encore une teinte de tristesse. Si l'on dansait
+dans une prison, je voudrais que ce fût au son de la clarinette. Le
+hautbois, champêtre et gai, indique aussi un rayon d'espoir au milieu
+des tourments. La flûte traversière est tendre et amoureuse..., etc.»
+
+Il y a aussi là des remarques qui montrent les variations de la
+sensibilité musicale. Ainsi, celles relatives au basson:
+
+«Le basson est lugubre, et doit être employé dans le pathétique, lors
+même qu'on n'en veut faire sentir qu'une nuance délicate; il me paraît
+un contresens dans tout ce qui est de pure gaieté.» (_Essais_, I,
+237-238.)--Voir encore: III, 424.
+
+On sait quel emploi nos compositeurs modernes ont fait de cet
+instrument, dans le comique et le burlesque, et avec quel succès.
+
+[471] Lorsque Andromaque récite (dans l'opéra du même nom), elle est
+presque toujours accompagnée de trois flûtes traversières qui forment
+harmonie... C'est, je crois, la première fois qu'on a eu l'idée
+d'adopter les mêmes instruments pour accompagner partout le récitatif
+d'un rôle qu'on veut distinguer.» (_Ibid._, I, 356.)
+
+Grétry ignorait les essais du même genre tentés par les maîtres italiens
+du XVIIe siècle.
+
+[472] Une fille, par exemple, assure à sa mère qu'elle ne connaît point
+l'amour; mais, pendant qu'elle affecte l'indifférence par un chant
+simple et monotone, l'orchestre exprime le tourment de son coeur
+amoureux. Un nigaud veut-il exprimer son amour, ou son courage? S'il est
+vraiment animé, il doit avoir les accents de sa passion; mais
+l'orchestre, par sa monotonie, nous montrera le petit bout d'oreille. En
+général, le sentiment doit être dans le chant; l'esprit, les gestes, les
+mines doivent être dans les accompagnements.» (_Ibid._, I, 169-172.)
+
+[473] A propos du clavecin des couleurs, inventé par le père Castel,
+jésuite. (_Ibid._, III, 234-237.)
+
+«Le musicien bien organisé trouve toutes les couleurs dans l'harmonie
+des sons. Les sons graves ou bémolisés font à son oreille le même effet
+que les couleurs rembrunies font à ses yeux: les sons aigus ou diésés
+font au contraire un effet semblable à celui des couleurs vives et
+tranchantes. Entre ces deux extrêmes, l'on trouve toutes les couleurs
+qui sont en musique, de même qu'en peinture, propres à désigner
+différentes passions et différents caractères.»
+
+L'échelle commune aux couleurs et aux sons est, pour Grétry, celle des
+passions, dont les manifestations diverses colorent diversement le
+visage humain. «Le rouge pourpre indique la colère; le rouge tendre sied
+à la pudeur... etc.» (_Essais_, III, 237-239.) Voir encore: III, 318,
+note 2.
+
+[474] _Ibid._, III, 450-451; I, 336-371, 375-378.
+
+[475] _Ibid._, I, 236-239; III, 290, 315, 455-456.
+
+[476] _Ibid._, II, 127.
+
+[477] _Ibid._, I, 131, 350-355.
+
+[478] _Ibid._, III, 32-33, 249-250.
+
+[479] _Ibid._, III, 22 et suiv.
+
+[480] _Ibid._, III, 30 et suiv.
+
+[481] _Essais_, III, 41.
+
+[482] _Ibid._, III, 21.
+
+[483] _Ibid._, III, 14-15.
+
+[484] _Ibid._, I, 384; II, 183.
+
+[485] Il reste à celui qui est doué d'une tournure d'esprit originale,
+mais qui n'a pas le goût, le tact nécessaires pour bien classer des
+pensées neuves et piquantes, en s'astreignant partout à l'expression et
+à la prosodie de la langue, il lui reste, dis-je, le talent de faire la
+symphonie. (_Ibid._, I, 78.)--Voir encore: _Ibid._, I, p. V; III,
+260-261.
+
+[486] _Ibid._, I, 297-298.
+
+[487] _Ibid._, III, 377-378.--Voir aussi: III, 381, 387.
+
+[488] _Essais_, III, 272.
+
+Grétry a dit encore: «La musique d'une expression vague a un charme plus
+magique peut-être que la musique déclamée». (I, 75.)
+
+Et ailleurs:
+
+«Quoi qu'en ait dit Fontenelle, nous savons ce que nous veut une bonne
+sonate, et surtout une symphonie de Haydn ou de Gossec.» (I, 78.)
+
+[489] _Essais_, III, 276.
+
+[490] _Ibid._, II, 143.
+
+[491] «Il me semble que le compositeur dramatique peut regarder les
+oeuvres innombrables de Haydn comme un vaste dictionnaire, où il peut
+sans scrupule puiser des matériaux, qu'il ne doit reproduire cependant
+qu'accompagnés de l'expression intime des paroles. Le compositeur de la
+symphonie est, dans ce cas, comme le botaniste qui fait la découverte
+d'une plante en attendant que le médecin en découvre la propriété.»
+(_Ibid._, I, 244.)--Voir encore: I, 206.
+
+[492] _Ibid._, III, 357.
+
+[493] Il préconise du moins l'emploi de l'orgue dans l'orchestre.
+(_Essais_, III, 424; I, 41-42.)
+
+[494] _Ibid._, I, 347-355.
+
+[495] «Mes confrères Méhul, Lemoine, Cherubini, Lesueur conviennent tous
+(avec moi) que l'harmonie est aujourd'hui compliquée au dernier point,
+que les chanteurs et les instruments ont franchi leur diapason naturel,
+que plus de rapidité dans l'exécution rendrait notre musique
+inappréciable pour l'oreille, et qu'enfin un pas de plus nous jetterait
+dans le chaos.» (_Essais_, II, 58-59.)--Voir aussi: I, 339; II, 61.
+
+[496] Bien que M. F. de Lacerda ait pu retrouver, dans l'ouverture de
+_la Rosière de Salency_, le thème de l'Ode à la Joie de _la Neuvième
+Symphonie_, et un des dessins instrumentaux les plus caractéristiques de
+_la Symphonie pastorale_.
+
+[497] _Essais_, III, 432.
+
+[498] Je prie qu'on veuille bien ne considérer ces pages, déjà
+anciennes, que comme une simple silhouette, un croquis analogue à celui
+que Dora Stock dessina de Mozart, en 1789. En attendant de pouvoir lui
+consacrer, comme j'espère le faire plus tard, une étude plus digne de
+lui, j'ai voulu seulement que cette figure sereine vint terminer ce
+livre, consacré aux maîtres de l'opéra ancien.
+
+[499] _Mozart Briefe_, publiées par Ludwig Nohl, l865, 3e édition,
+1877.--_Lettres de W.-A. Mozart_, traduction complète, avec une
+introduction et des notes, par Henri de Curzon, 1888, Hachette.--M. de
+Curzon a complété ce recueil par un nouveau volume: _Nouvelles lettres
+des dernières années de la vie de Mozart_, 1898, Fischbacher.
+
+[500] _«Das Herz adelt den Menschen; und wenn ich schon kein Graf bin,
+so habe ich vielleicht mehr Ehre im Leib als mancher Graf. Und,
+Hausknecht oder Graf, sobald er mich beschimpft, so ist er ein
+Hundsfott»._ (20 juin 1781.)
+
+[501] _N. B._ Il avait alors vingt et un ans.
+
+[502] Voir les lettres sur la mort de sa mère, surtout celle du 9
+juillet 1773: «O mes deux bien-aimés...»
+
+[503] 17 juillet 1788.--Voir ses lettres à Puchberg, ses continuelles
+demandes d'argent. Il est malade. Sa femme est malade. Ils ont des
+enfants. Pas d'argent à la maison. Des recettes de concerts dérisoires.
+Une liste de souscription circule depuis quinze jours pour ces concerts,
+et il n'y a qu'un seul nom inscrit. L'orgueil de Mozart souffre
+cruellement de tendre la main. Mais il le faut, il faut mendier. «Si
+vous m'abandonnez, nous sommes perdus.» (12 et 14 juillet 1789.)
+
+[504] Dans la lettre même où il apprend à son père,--avec quelle
+douleur!--la mort de sa mère survenue à Paris, il rit, et de tout son
+coeur, en racontant une plaisanterie. (9 juillet 1778.)
+
+[505] Voir les lettres du 21 août 1770, juillet 1773, 13 juin 1781, 4
+novembre 1787, septembre 1791.
+
+[506] «Ne prenez aucun souci de ce que vous appelez le populaire: il y a
+dans mon opéra de la musique pour toutes les catégories de personnes,
+excepté pour les longues oreilles.» (16 déc. 1780.)
+
+«Il y a çà et là des passages dont les connaisseurs seuls auront de la
+satisfaction; mais ils sont cependant faits pour que les
+non-connaisseurs en doivent nécessairement être contents, sans savoir
+pourquoi.» (28 déc. 1782.)
+
+«Ce qui est déjà terminé de mon opéra a obtenu partout un succès
+extraordinaire, car je connais mon public.» (19 sept. 1781.)
+
+«Le choeur des janissaires est tout à fait _écrit pour_ les Viennois.»
+(29 sept 1781.)
+
+«Puis vient (à la fin du premier acte de l'_Enlèvement au Sérail_), le
+_pianissimo_, qui doit aller très vite, et la conclusion qui doit faire
+beaucoup de bruit.--Et c'est tout ce qui convient pour terminer un acte:
+plus il y a de bruit, mieux cela vaut; plus c'est court, mieux cela
+vaut, afin que les gens ne se refroidissent pas dans leurs
+applaudissements.» (20 sept. 1781.)
+
+[507] Je suis bien loin de prétendre qu'il n'ait pas travaillé. Il
+disait lui même à Kucharz, en 1787, qu'«il n'y avait pas un maître
+célèbre dans la musique qu'il n'eût étudié à fond, et relu
+constamment.»--«Personne, ajoutait-il, n'a dépensé tant de peine à
+l'étude de la composition.»--Mais la création musicale ne fut jamais un
+travail pour lui: c'était une floraison.
+
+[508] Il est vrai que cette peine est réelle, nous l'avons vu.
+
+[509] Il ne laissait pas d'avoir une culture très soignée. Il savait un
+peu de latin, et il avait appris le français, l'italien et l'anglais.
+Nous le voyons lire _Télémaque_, et faire une allusion à l'_Hamlet_ de
+Shakespeare. Il avait dans sa bibliothèque le théâtre de Molière et de
+Métastase, les poésies d'Ovide, de Wieland et d'Ewald von Kleist, le
+_Phédon_ de Moïse Mendelssohn, et les oeuvres de Frédéric II,--sans
+parler des ouvrages de mathématiques et d'algèbre, qui exerçaient sur
+lui un attrait spécial. Mais s'il avait une curiosité plus universelle
+que Beethoven, et s'il savait plus de choses, il n'avait pas sa géniale
+intuition littéraire et son grand goût poétique.
+
+[510] Cf. Mendelssohn: «Les notes ont un sens au moins aussi déterminé
+que les mots, bien qu'intraduisible par eux.»
+
+[511] Air nº 3 de _l'Enlèvement au Sérail_.
+
+[512] Toujours parce qu'il est uniquement musicien, et que les derniers
+liens qui rattachent la poésie à la musique gênent encore sa liberté,
+Mozart pense à briser la forme de l'opéra, et il a l'idée de le
+remplacer, comme avait essayé de le faire Rousseau, dès 1773, par une
+sorte de mélodrame, qu'il appelle _Duodrama_, où la musique et la
+poésie, fraternellement unies, mais sans se donner la main, iraient,
+libres l'une et l'autre, par deux chemins parallèles:
+
+«J'ai toujours désiré écrire pour un _duodrama_. Vous savez qu'on n'y
+chante pas: on y déclame, et la musique est comme un récitatif obligé.
+De temps en temps, on parle aussi avec accompagnement de musique, ce qui
+fait toujours la plus magnifique impression.» (12 nov. 1778.)
+
+[513] Il ne faut jamais oublier, quand on juge Mozart, de toujours
+dégager sa pure mélodie de la gaine des formules, toujours d'assez bon
+goût, mais parfois un peu banales, où elle est enchâssée; leur rôle est
+de faire accepter d'un public, seulement épris du clinquant, une beauté
+trop fine pour qu'il puisse la goûter. Mozart nous le dit lui-même, dans
+ses lettres. Que quelques expressions banales, plaquées à la fin d'un
+morceau, ne fassent donc pas méconnaître la sincérité de ce morceau.
+Mozart ne fait de concessions que sur des points secondaires; mais, du
+fond de son âme et de ce qui lui est cher, il ne cède jamais rien.
+
+[514] Sauf, hélas, quand il lui fallait écrire une sonate pour quelques
+florins, ou un adagio pour une horloge à musique. (3 oct. 1790.)
+
+[515] Il lui est presque impossible de composer, sans la présence d'un
+être aimé:
+
+«Tu ne peux croire combien le temps m'a duré sans toi. Je ne puis bien
+t'expliquer mon impression: c'est une espèce de vide, qui me fait très
+mal, une certaine aspiration, qui, n'étant jamais satisfaite, ne cesse
+jamais, dure toujours, et croît de jour en jour. Même mon travail ne me
+charme plus, parce que je suis habitué à me lever de temps en temps,
+pour échanger deux mots avec toi, et que cette satisfaction m'est,
+hélas! à présent une impossibilité.--Si je vais au piano et si je chante
+quelque chose, il faut tout de suite que je m'arrête: cela me fait trop
+d'impression.» (7 juillet 1791--à sa femme.)
+
+[516] _Le Soir des Rois._
+
+[517] Ces titres répondaient chez Mozart à des distinctions réelles.
+«Croyez-vous donc que j'écrirai un opéra-comique de la même façon qu'une
+_opera seria_. Autant il faut, dans une _opera seria_, d'érudition et de
+savoir, avec peu de badinage, autant, dans une _opera buffa_, il faut de
+badinage et de gaieté, avec peu d'érudition. Si l'on veut de la musique
+légère dans une _opera seria_, je n'y puis rien.» (16 juin 1781.)
+
+[518] Je dis: peut-être, car il faudrait ignorer la _vis comica_ des
+musiciens italiens du XVIIIe siècle, pour ne pas réserver son jugement
+sur l'immense quantité d'oeuvres qui dorment encore dans les
+bibliothèques italiennes, et dont tous les grands classiques allemands,
+que nous admirons aujourd'hui: Hændel, Gluck, Mozart et les autres
+avaient fait abondamment leur profit.
+
+[519] Carnets de notes de Beethoven.
+
+Goethe eut le sentiment très net de cette mission de Mozart.
+
+Schiller lui écrivait, le 29 décembre 1797: «J'avais toujours espéré que
+la tragédie sortirait de l'opéra sous une forme plus noble et plus
+belle, comme jadis elle est sortie des choeurs des fêtes de Bacchus. Dans
+l'opéra, en effet, on s'abstient de toute imitation servile de la
+nature; par la puissance de la musique, par l'excitation de la
+sensibilité que ce transport affranchit de ses grossières attaches,
+l'opéra prédispose la pensée aux plus nobles sentiments. La passion
+elle-même s'y montre comme un libre jeu, parce que la musique
+l'accompagne; et le merveilleux, qui y est toléré, doit rendre l'esprit
+plus indifférent au sujet même.»
+
+Goethe répondit:
+
+«Si vous aviez pu assister dernièrement à la représentation de _Don
+Juan_, vous y auriez vu réalisées toutes vos espérances au sujet de
+l'opéra. Mais aussi cette pièce est-elle tout à fait seule de son genre,
+et la mort de Mozart a détruit tout espoir de voir jamais quelque chose
+de semblable.» (30 décembre 1797.)
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Musiciens d'autrefois, by Romain Rolland
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MUSICIENS D'AUTREFOIS ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
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+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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+your equipment.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
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+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Musiciens d'autrefois, by Romain Rolland
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+
+
+Title: Musiciens d'autrefois
+
+Author: Romain Rolland
+
+Release Date: May 13, 2012 [EBook #39687]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MUSICIENS D'AUTREFOIS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net);
+produced from images available at the Internet Archive.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/cover.jpg" width="412" height="550" alt="" title="" />
+</p>
+
+<p class="cb">Musiciens d’autrefois</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Musiciens d’aujourd’hui.</b> Un vol. in-16, br.</td><td align="left">3 fr. 50</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Musiciens d’autrefois.</b> Un vol. in-16, br.</td><td align="left">3 fr. 50</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Vie de Beethoven.</b> Un vol. in-16, br.</td><td align="left">2 fr. »</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2">LIBRAIRIE OLLENDORFF</td></tr>
+<tr><td align="left" colspan="2"><b>Jean-Christophe.</b> Quatre vol. in-16, br.</td></tr>
+<tr><td align="right">I.</td><td align="left"><i>L’Aube</i>. Un vol.</td></tr>
+<tr><td align="right">II.</td><td align="left"><i>Le Matin</i>. Un vol.</td></tr>
+<tr><td align="right">III.</td><td align="left"><i>L’Adolescent</i>. Un vol.</td></tr>
+<tr><td align="right">IV.</td><td align="left"><i>La Révolte</i>. Un vol.</td></tr>
+<tr><td align="left" colspan="2"><b>Jean-Christophe à Paris.</b> Deux vol. in-16, br.</td></tr>
+<tr><td align="right">I.</td><td align="left"><i>La Foire sur la Place</i>. Un vol.</td></tr>
+<tr><td align="right">II.</td><td align="left"><i>Antoinette</i>. Un vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td><td align="left">Chaque vol.</td><td align="left">3 fr. 50</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2">LIBRAIRIE FONTEMOING</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti.</b> Un vol. in-8, br.</td><td align="left">10 fr.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">1430-08.&mdash;Coulom<span class="ov">miers. Imp. P<small>AUL</small> BRO</span>DARD.&mdash;P11-08.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="c"><b>ROMAIN ROLLAND</b></p>
+
+<h1>
+Musiciens<br />
+d’autrefois</h1>
+
+<div class="boxx">
+<p class="c">L’OPÉRA AVANT L’OPÉRA<br />
+<br />
+L’ «ORFEO» DE LUIGI ROSSI&mdash;LULLY&mdash;GLUCK<br />
+<br />
+GRÉTHY&mdash;MOZART<br />
+</p>
+</div>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="c">DEUXIÈME ÉDITION REVUE</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="c">PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup> 79,<br />
+BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79<br />
+&mdash;<br />
+1908<br />
+<small>Droits de traduction et de reproduction réservés.</small></p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p class="c"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h1>MUSICIENS D’AUTREFOIS</h1>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION<br /><br />
+<small>DE LA PLACE DE LA MUSIQUE<br />DANS L’HISTOIRE GÉNÉRALE</small></h2>
+
+<p>La musique commence seulement à prendre dans l’histoire générale la
+place qui lui est due. Chose étrange qu’on ait pu prétendre à donner un
+aperçu de l’évolution de l’esprit humain, en négligeant une de ses plus
+profondes expressions. Mais ne savons-nous pas combien les autres arts,
+mieux favorisés pourtant, plus accessibles à l’intelligence française,
+ont eu de peine à acquérir droit de cité dans l’histoire générale? Et y
+a-t-il si longtemps que celle-ci s’est ouverte à l’histoire de la
+littérature, des sciences, de la philosophie, de toute la pensée
+humaine? Cependant la vie politique d’une nation n’est que l’aspect le
+plus superficiel de son être. Pour connaître sa vie intérieure, source
+de son action, il faut pénétrer jusqu’à l’âme par la littérature, la
+philosophie, les arts, où se sont reflétés les idées, les passions, les
+raves de tout un peuple.</p>
+
+<p>On sait quelles ressources la littérature offre à l’histoire, de quelle
+aide, par exemple, la poésie cornélienne et la philosophie cartésienne
+peuvent être pour comprendre les générations françaises des traités de
+Westphalie, ou combien la Révolution de 89 resterait lettre morte si
+l’on n’était familiarisé avec la pensée des Encyclopédistes et des
+salons du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>On s’est rendu compte aussi des précieux renseignements que fournissent
+les arts plastiques pour la connaissance d’une époque: c’est sa
+physionomie même, ce sont les types, les gestes, les costumes, les
+modes, tout le visage de la vie journalière qui ressuscite. Et que
+d’indications pour l’histoire! Tout se tient: toute révolution politique
+a son contre-coup dans une révolution artistique, et la vie d’une nation
+est un organisme où tout est lié, les phénomènes économiques et les
+phénomènes artistiques. Des ressemblances et des différences de
+monuments gothiques ont permis à un Viollet-le-Duc de retrouver les
+grandes voies de commerce du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle. L’étude d’une partie
+d’architecture, du clocher, par exemple, a pu montrer les progrès de la
+royauté de France, la pensée de l’Île-de-France imposant aux écoles
+provinciales, depuis Philippe Auguste, son type de construction. Mais le
+grand service historique des arts, c’est de nous mettre en contact avec
+le cœur d’une époque, de nous faire toucher le fond de sa
+sensibilité. En apparence, littérature et philosophie renseignent avec
+plus de clarté, réduisant en formules nettes et précises les caractères
+d’un temps. Mais elles y introduisent une simplification factice, elles
+en donnent une idée raidie et appauvrie. L’art se modèle sur la vie; Et
+ce qui ajoute à son prix, c’est que son domaine est infiniment plus
+étendu que celui de la littérature. Nous avons dix siècles d’art en
+France, et nous nous contentons le plus souvent, pour juger de l’esprit
+français, de quatre siècles de littérature. De plus, notre art du moyen
+âge, par exemple, nous introduit dans la vie des provinces, sur laquelle
+notre littérature classique ne nous dit presque rien. Peu de pays sont
+faits d’éléments plus disparates que le nôtre. Races, traditions,
+milieux sont différents, et parfois opposés: Italiens, Espagnols,
+Allemands, Suisses, Anglais, Flamands, etc. Une forte unité politique a
+fondu tous ces éléments, a établi une moyenne, un équilibre entré les
+civilisations qui se heurtaient chez nous. Mais si cette unité est
+marquée dans notre littérature, les nuances multiples qui composent
+notre personnalité y sont bien atténuées. L’art nous donne une image
+beaucoup plus riche du génie français. C’est une sorte non de grisaille
+monochrome, mais de verrière de cathédrale, où toutes les couleurs du
+ciel et de la terre s’harmonisent. Ce n’est pas là une simple image. Je
+songe aux rosaces gothiques, produit de l’art français, de l’art
+purement français de Champagne et d’Île-de-France, et je pense: voici le
+peuple dont on dit que la caractéristique est la raison et non
+l’imagination, le bon sens et non la fantaisie, le dessin et non le
+coloris! Et ce peuple a créé ces roses d’Orient mystiques!</p>
+
+<p>Ainsi la connaissance des arts élargit et anime l’idée que l’on se fait
+d’un peuple, d’après sa seule littérature.</p>
+
+<p class="astr">*<br />* *</p>
+
+<p>Combien cette idée sera encore enrichie, si, pour la compléter, nous
+recourons à la musique!</p>
+
+<p>La musique déroute ceux qui ne la sentent point; sa matière semble
+insaisissable: elle échappe au raisonnement, elle paraît sans contact
+avec la réalité. Quels secours l’histoire pourrait-elle donc tirer de ce
+qui paraît hors de l’espace, hors de l’histoire?</p>
+
+<p>Mais d’abord il n’est pas exact que la musique ait un caractère aussi
+abstrait; elle a des rapports constants avec la littérature, avec le
+théâtre, avec la vie d’un temps. Ainsi, il n’échappera à personne que
+l’histoire de l’Opéra éclaire l’histoire des mœurs et de la vie
+mondaine. Toute forme de musique est liée à une forme de la société, et
+la fait mieux comprendre.&mdash;D’autre part, en beaucoup de cas, l’histoire
+de la musique est en relations étroites avec celle des autres arts<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.
+Il arrive sans cesse que les arts influent les uns sur les autres, qu’il
+se pénètrent mutuellement, ou que, par un effet de leur évolution
+naturelle, ils en arrivent, pour ainsi dire, à se prolonger hors de
+leurs limites, dans celles de l’art voisin. Tantôt c’est la musique qui
+se fait peinture. Tantôt c’est la peinture qui se fait musique. «La
+bonne peinture est une musique, une mélodie<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>,» dit Michel-Ange, à un
+moment où la peinture cède en effet le pas à la musique, où la musique
+italienne se dégage, pourrait-on dire, de la décadence même des autres
+arts. Les barrières entre les arts ne sont pas à beaucoup près aussi
+hermétiquement closes que le prétendent les théoriciens; constamment ils
+débordent l’un sur l’autre. Un art se continue et s’achève dans un autre
+art: c’est le même besoin de l’esprit qui, après avoir rempli jusqu’à la
+faire éclater la forme d’un art, cherche et trouve dans un autre son
+expression complète. Ainsi la connaissance de l’histoire de la musique
+est souvent nécessaire à l’histoire des arts plastiques.</p>
+
+<p>Mais à la prendre dans son essence même, son plus grand intérêt n’est-il
+pas de nous livrer l’expression toute pure de l’âme, les secrets de la
+vie intérieure, tout un monde de passions, qui longuement s’amassent et
+fermentent dans le cœur, avant de surgir au grand jour? Souvent,
+grâce à sa profondeur et à sa spontanéité, la musique est le premier
+indice de tendances qui plus tard se traduisent en paroles, puis en
+faits. La <i>Symphonie héroïque</i> devance de plus de dix ans le réveil de
+la nation germanique. Les <i>Meistersinger</i> et <i>Siegfried</i> chantent, dix
+ans avant, le triomphe impérial de l’Allemagne.</p>
+
+<p>Il y a même certains cas où la musique est le seul témoin de toute une
+vie intérieure, dont rien ne se traduit au dehors.&mdash;Que nous apprend
+l’histoire politique sur l’Italie et l’Allemagne au <small>XVII</small><sup>e</sup>
+siècle?&mdash;Une suite d’intrigues de cour, de défaites militaires, de
+ruines accumulées, de mariages princiers, de fêtes et de misères. Et
+alors, comment nous expliquer la miraculeuse résurrection de ces deux
+peuples, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> et au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècles?&mdash;L’œuvre de leurs
+musiciens nous le fait entrevoir; elle montre, en Allemagne, les trésors
+de foi et d’énergie qui s’accumulent en silence, des caractères simples
+et héroïques, l’admirable Heinrich Schütz, qui pendant la guerre de
+Trente Ans, au milieu des pires désastres qui aient jamais dévasté une
+patrie, continue paisiblement à chanter sa foi robuste, grandiose,
+inébranlable; autour de lui, Jean-Christophe Bach, Jean-Michaël Bach,
+ancêtres du grand Bach, qui semblent porter en eux le tranquille
+pressentiment du génie qui sortira d’eux; Pachelbel, Kuhnau, Buxtehude,
+Zachow, Erlebach,&mdash;grandes âmes enfermées toute leur vie dans le cercle
+étroit d’une petite ville de province, connues d’une poignée d’hommes,
+sans ambition, sans espoir de se survivre, chantant pour elles seules et
+pour leur Dieu, et qui, parmi toutes les tristesses domestiques et
+publiques, amassent lentement, opiniâtrement, des réserves de force et
+de santé morale, bâtissent pierre à pierre la grandeur future de
+l’Allemagne.&mdash;En Italie, c’est, à la même époque, un bouillonnement de
+musique; elle ruisselle sur l’Europe entière; elle asservit la France,
+l’Allemagne, l’Autriche, l’Angleterre, montrant quelle était encore au
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle la suprématie du génie italien; et, sous cette
+exubérance fastueuse et déréglée de création musicale, une suite de
+génies profonds et concentrés, comme Monteverde à Mantoue, Carissimi à
+Rome, Provenzale à Naples, attestent l’austère grandeur d’âme et la
+pureté de cœur qui pouvaient se conserver parmi la frivolité et le
+dévergondage des cours italiennes.</p>
+
+<p>Voici un exemple plus frappant encore:&mdash;Il est peu probable que
+l’humanité passe jamais par une époque plus terrible que la fin du vieux
+monde: la décomposition de l’Empire Romain et les grandes Invasions.
+Cependant, sous cet amas de décombres fumants, la pure flamme de l’art
+continuait à brûler. La passion de la musique rapprocha les vainqueurs
+barbares et les vaincus gallo-romains. Les abominables Césars de la
+décadence et les rois visigoths de Toulouse étaient également fous de
+concerts. Les maisons romaines et les camps à demi sauvages résonnaient
+du son des instruments<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Clovis faisait venir des musiciens de
+Constantinople.&mdash;Ce ne serait rien encore d’aimer l’art; ce qui est bien
+plus remarquable, c’est que cette époque a créé un art nouveau. De ce
+bouleversement de l’humanité est sorti un art aussi parfait, aussi pur,
+que les créations les plus accomplies des âges heureux: c’est le chant
+grégorien, qui, d’après M. Gevaert, débuta au <small>IV</small><sup>e</sup> siècle par le chant
+de l’<i>Alleluia</i>, «cri de victoire du christianisme après deux siècles et
+demi de persécutions», et dont les chefs-d’œuvre semblent de l’a fin
+du <small>VI</small><sup>e</sup> siècle, entre 540 et 600, c’est-à-dire entre les invasions des
+Goths et les invasions des Lombards, «à une époque que notre imagination
+se représente comme une suite ininterrompue de guerres, de massacres, de
+destructions, pestes, famines, cataclysmes tels que saint Grégoire y
+voit les symptômes de la décrépitude du monde et les signes
+avant-coureurs du Jugement dernier.» Cependant, tout respire, dans ces
+chants, la paix et l’espoir en l’avenir. Une simplicité pastorale, une
+sérénité grave et lumineuse des lignes, comme dans un bas-relief grec;
+une poésie libre, pénétrée de nature; une suavité de cœur infiniment
+touchante: voilà cet art sorti de la barbarie, et où rien n’est barbare:
+«témoin parlant de l’état d’âme de ceux qui vécurent au milieu de tant
+de formidables événements»,&mdash;Et l’on ne peut dire que ce soit là un art
+de cloître et de couvent, enfermé dans un monde restreint. C’était un
+art populaire, qui régna dans tout l’ancien monde romain. De Rome, il
+passa en Angleterre, en Allemagne, en France. Jamais art ne fut plus
+représentatif d’un temps. Sous le règne des Carolingiens qui fut son âge
+d’or, les princes se passionnaient pour lui; Charlemagne et Louis le
+Pieux passaient des journées à chanter ou à entendre ces chants, à
+s’absorber en eux. Charles le Chauve, malgré les troubles de son règne,
+entretenait une correspondance musicale et composait de la musique en
+collaboration avec les moines du couvent de Saint-Gall, centre musical
+du monde au <small>IX</small><sup>e</sup> siècle. Rien d’émouvant comme ce recueillement d’art,
+cette floraison souriante de musique, malgré tout, en dépit de tout, au
+travers des convulsions sociales.</p>
+
+<p>Ainsi, la musique nous montre ici la continuité de la vie sous la mort
+apparente, l’éternel renouveau sous la ruine du monde. Comment donc
+pourrait-on écrire l’histoire de ces époques, si l’on négligeait
+quelques-uns de leurs caractères essentiels? Comment les
+comprendra-t-on, si l’on méconnaît leur vraie force intime?&mdash;Et qui sait
+si cette erreur initiale ne conduit pas à fausser non seulement l’aspect
+d’un moment de l’histoire, mais de l’histoire tout entière? Qui sait si
+ces mots de Renaissance et de Décadence, que nous appliquons à certaines
+périodes du monde, ne proviennent pas, comme dans l’exemple précédent,
+de ce que nous bornons notre vue à un seul aspect des choses? Un art
+peut décliner; mais l’Art meurt-il jamais? Il se métamorphose, il
+s’adapte aux circonstances. Il est bien évident que dans un peuple
+ruiné, déchiré par la guerre ou par les révolutions, la force créatrice
+pourra difficilement s’exprimer par l’architecture: l’architecture veut
+de l’argent; et elle veut le besoin de nouvelles constructions, le
+bien-être, la confiance dans l’avenir. On peut même dire que les arts
+plastiques en général ont besoin, pour se développer pleinement, du luxe
+et des loisirs, d’une classe raffinée, d’un certain équilibre de
+civilisation. Mais quand les conditions matérielles se font plus dures,
+quand la vie devient âpre, pauvre, harcelée de soucis, quand il lui est
+interdit de s’épanouir au dehors, elle se replie sur elle-même, et son
+besoin éternel de bonheur lui fait trouver d’autres voies artistiques;
+la beauté se transforme, elle prend un caractère plus intérieur, elle se
+réfugie dans les arts profonds: la poésie, la musique. Elle ne meurt
+pas. Je crois bien sincèrement qu’elle ne meurt jamais. Il n’y a ni
+mort, ni renaissance de l’humanité. La lumière ne cesse pas de brûler;
+seulement elle se déplace, elle va d’un art à l’autre, comme d’un peuple
+à l’autre. Si vous n’en étudiez qu’un, vous serez naturellement amené à
+trouver, dans l’histoire, des interruptions, des syncopes où le cœur
+cesse de battre. Au lieu que si vous avez une vue d’ensemble de tous les
+arts, vous sentirez couler l’éternité de la vie.&mdash;Voilà pourquoi je
+crois qu’à la base de toute histoire générale, il faut une sorte
+d’histoire comparée de toutes les formes d’art; l’oubli d’une seule
+d’entre elles risque de rendre erroné tout le reste du tableau.
+L’histoire doit avoir pour objet l’unité vivante de l’esprit humain.
+Elle doit donc maintenir la cohésion de toutes ses pensées.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Essayons d’esquisser la place de la musique dans la suite de
+l’histoire.&mdash;Cette place est infiniment plus considérable qu’on ne le
+dit d’ordinaire. La musique remonte aux lointains de la civilisation. A
+ceux qui la font dater d’hier, il faut rappeler Aristoxène de Tarente,
+faisant commencer la décadence de la musique à Sophocle, et Platon, qui,
+d’un goût plus pur, trouvait que depuis le <small>VII</small><sup>e</sup> siècle et les
+mélodies d’Olympe, on n’avait plus rien fait de bon. De siècle en
+siècle, on a répété que la musique avait atteint son apogée, et qu’il ne
+lui restait plus qu’à décliner. Il n’y a pas d’époques qui n’aient été
+musicales. Il n’y a pas de peuples civilisés qui n’aient été musiciens,
+à quelque moment de leur histoire, même ceux que nous sommes habitués à
+considérer comme le moins doués pour la musique: l’Angleterre, par
+exemple, qui fut un grand peuple musicien jusqu’à la révolution de 1688.</p>
+
+<p>Y a-t-il des circonstances historiques plus favorables que d’autres au
+développement de la musique?&mdash;Il semblerait naturel, à certains égards,
+que la floraison musicale coïncidât avec la décadence des autres arts,
+voire avec les malheurs d’un pays. Les exemples que nous avons cités de
+l’époque des Invasions, et du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle italien ou allemand,
+tendraient à le faire croire. Et il paraîtrait assez logique, à première
+vue, qu’il en fût ainsi, puisque la musique est une méditation
+individuelle, qui ne demande, pour exister, rien de plus qu’une âme et
+qu’une voix. Un malheureux, entouré de misères et de ruines, en prison,
+séparé du reste du monde, peut créer un chef-d’œuvre musical ou
+poétique.</p>
+
+<p>Mais ce n’est pourtant là qu’une des formes de la musique. La musique,
+qui est un art intime, peut être aussi un art social; elle peut être
+fille du recueillement et de la douleur; mais elle peut l’être aussi de
+la joie et de la frivolité même. Elle se plie aux caractères de tous les
+peuples et de tous les temps; et quand on connaît son histoire et les
+formes diverses qu’elle a prises à travers les siècles, on ne s’étonne
+plus de la contradiction qui règne dans les définitions qu’ont données
+d’elle les esthéticiens. Celui-ci l’appelle une architecture en
+mouvement, celui-là une psychologie poétique. L’un y voit un art tout
+plastique et formel; l’autre, un art de pure expression morale. Pour tel
+théoricien, la mélodie est l’essence de la musique; pour tel autre,
+c’est l’harmonie.&mdash;Et, en vérité, tout cela est vrai, et ils ont tous
+raison. L’histoire conduit en somme, non pas à douter de tout,&mdash;il s’en
+faut de beaucoup,&mdash;mais à croire partiellement à tout, à ramener les
+théories générales à des jugements qui sont vrais pour un groupe de
+faits et une heure de l’histoire, à des fragments de la vérité. Et il
+est parfaitement vrai, il est également vrai de nommer la musique de
+tous ces noms qu’on lui prête; elle est architecture de sons en certains
+siècles d’architecture et chez les peuples architectes, si je puis dire,
+comme les Franco-Flamands du <small>XV</small><sup>e</sup> et du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècles. Elle est
+dessin, ligne, mélodie, beauté plastique, chez les peuples qui ont le
+sens et le culte de la forme, chez les peuples peintres et sculpteurs,
+comme les Italiens. Elle est poésie intime, effusions lyriques,
+méditation philosophique, chez les peuples poètes et philosophes, comme
+les Allemands. Elle s’adapte à toutes les conditions de la société. Elle
+est un art de cour galante et poétique, sous François I{er} et Charles
+IX;&mdash;un art de foi et de combat, avec la Réforme;&mdash;un art d’apparat et
+d’orgueil princier, sous Louis XIV;&mdash;un art de salon, pendant le
+<small>XIII</small><sup>e</sup> siècle;&mdash;elle devient, aux approches de la Révolution,
+l’expression lyrique de personnalités révolutionnaires;&mdash;elle sera la
+voix des sociétés démocratiques de l’avenir, comme elle fut celle des
+sociétés aristocratiques du passé. Nulle formule ne l’enferme, C’est le
+chant des siècles et la fleur de l’histoire; elle pousse sur la douleur
+comme sur la joie de l’humanité.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>On sait la place immense de la musique dans les civilisations antiques.
+Elle est attestée par les philosophes grecs, par le rôle qu’on lui
+assignait dans l’éducation, par ses rapports étroits avec les autres
+arts, les sciences, la littérature, surtout avec le drame. Hymnes
+chantés et dansés par tout un peuple, dithyrambes dionysiaques,
+tragédies et comédies toutes baignées de musique,&mdash;la musique enveloppe
+toutes les formes littéraires, elle est partout, elle s’étend du
+commencement à la fin de l’histoire grecque. C’est un monde qui n’a
+cessé d’évoluer, et dont le développement n’offre pas moins de variétés
+de formes et de styles que notre musique moderne. Peu à peu, la musique
+pure, la musique instrumentale, prit une place presque démesurée dans la
+vie sociale de tout le monde hellénique. Elle eut tout son éclat à la
+cour des empereurs romains. Nombre d’entre eux: Néron, Titus, Hadrien,
+Caracalla, Helagabal, Alexandre Sévère, Gordien III, Carin, Numérien,
+étaient des musiciens passionnés, voire compositeurs et virtuoses
+remarquables.</p>
+
+<p>Le christianisme naissant employa à son service cette puissance de la
+musique; il s’en servit pour conquérir les cœurs. Saint Ambroise
+«fascina, dit-il, le peuple par le charme mélodique de ses hymnes»; et
+l’on a vu que, de tout l’héritage artistique du monde romain, la musique
+est le seul art qui non seulement se conserva intact, à l’époque des
+Invasions, mais qui refleurit plus vigoureux.&mdash;Dans les siècles qui
+suivirent, à l’époque romane et gothique, la musique garda sa place
+éminente. Saint Thomas d’Aquin disait «qu’elle occupait le premier rang
+parmi les sept arts libéraux, et qu’elle était la plus noble des
+sciences humaines». Partout on l’enseignait. A Chartres, du <small>XI</small><sup>e</sup> au
+<small>XIV</small><sup>e</sup> siècle, fleurit une grande école de musique, théorique et
+pratique. A l’université de Toulouse, il y avait une chaire de musique,
+au <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle. A Paris, centre du monde musical, au <small>XIII</small><sup>e</sup> et au
+<small>XIV</small><sup>e</sup> siècles, on relève, sur la liste des professeurs de
+l’Université, les noms des plus fameux théoriciens de la musique
+d’alors. La musique faisait partie du <i>quadrivium</i>, avec l’arithmétique,
+la géométrie et l’astronomie. Car elle était alors œuvre de science
+et de raison, ou elle prétendait l’être. Un mot de Jérôme de Moravie, à
+la fin du X<small>III</small><sup>e</sup> siècle, montre assez en quoi l’esthétique de ce temps
+différait de la nôtre. «Le principal empêchement pour faire de belles
+notes est la tristesse du cœur.» Qu’en eût pensé notre Beethoven? Et
+qu’est-ce à dire, sinon que pour les artistes d’alors le sentiment
+individuel semblait un empêchement plutôt qu’un stimulant pour l’art?
+Car la musique était, pour eux, un art impersonnel, demandant avant
+tout le calme d’une raison bien ordonnée. Jamais elle ne fut plus
+puissante qu’en ce temps où elle fut le plus scolastique. En dehors de
+la tyrannique autorité de Pythagore transmise au moyen âge par Boèce, il
+y avait bien des causes à cet intellectualisme musical: des causes
+morales, tenant à l’esprit d’un temps qui fut en réalité beaucoup plus
+rationaliste que mystique et plus raisonneur que lyrique;&mdash;des causes
+sociales, tenant à l’association habituelle des pensées et des forces,
+qui maintenait la pensée de chacun, si originale fût-elle, dans la gaine
+de la pensée de tous, comme dans ces <i>Motets</i>, où des chants différents,
+sur des paroles différentes, étaient tant bien que mal liés ensemble en
+un même faisceau;&mdash;des causes techniques enfin, tenant au grand travail
+matériel qu’il fallait accomplir pour débrouiller la masse informe de la
+polyphonie moderne que l’on façonnait alors, pour modeler la statue,
+avant d’y faire entrer la vie et la pensée.&mdash;A cet art scolastique
+s’oppose, de bonne heure, l’art exquis de la poésie chevaleresque, avec
+son lyrisme amoureux, sa vie ardente et raffinée, son clair sentiment
+populaire.</p>
+
+<p>Dès le début du <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle, un souffle venu de Provence, un premier
+souffle avant-coureur de la Renaissance se fait sentir en Italie. Déjà
+l’aurore point chez les compositeurs Florentins de Madrigaux, de
+<i>Cascie</i> (Chasses), et de <i>Ballate</i>, du temps de Dante, de Pétrarque et
+de Giotto. De Florence et de Paris, l’art nouveau, <i>ars nova</i>, se
+propage en Europe, et produit, au commencement du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle, cette
+moisson de riche musique vocale accompagnée, que l’on redécouvre à peine
+de nos jours. L’esprit de liberté, venu de la musique profane, pénètre
+l’art d’église. Et c’est, à la fin du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle, une splendeur de
+musique, égale à celle des autres arts de cet âge bienheureux. La
+littérature musicale de la Renaissance est d’une richesse sans analogue,
+peut-être, dans l’histoire. La suprématie flamande, si marquée en
+peinture, s’affirma plus encore en musique. Les contrepointistes
+flamands débordèrent sur l’Europe; ils furent les maîtres de musique de
+tous les autres peuples. Français et Flamands dominèrent en Allemagne,
+en Italie, à Rome. Leurs œuvres sont de magnifiques architectures de
+sons, aux lignes et aux rythmes touffus, d’une abondante beauté, d’abord
+plus formelle qu’expressive. Mais, depuis la seconde moitié du <small>XV</small><sup>e</sup>
+siècle, l’individualisme, qui s’était fait sentir dans les autres arts,
+se réveille partout en musique; le sentiment personnel s’affranchit; on
+revient à la nature. Glarean écrit de Josquin: «Personne n’a mieux rendu
+en musique les passions de l’âme» (<i>affectas animi in cantu</i>). Et
+Vincenzo Galilei appelle Palestrina «ce grand imitateur de la nature»
+(<i>quel grand imitatore della natura</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>).</p>
+
+<p>L’imitation de la nature, l’expression des passions, voilà ce qui
+caractérisait, aux yeux des contemporains, la Renaissance musicale du
+<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle; tel leur paraissait être le trait distinctif de cet art.
+Il ne nous frappe plus autant: car, depuis lors, cette tendance de la
+musique à la vérité morale n’a cessé de se poursuivre et de se
+perfectionner. Mais ce qui nous saisit d’admiration dans l’art de cette
+époque, c’est la beauté de la forme, qui jamais n’a été surpassée, ni
+peut-être même égalée, qu’en certaines pages de Haendel ou de Mozart.
+Age de pure beauté: partout elle fleurissait, mêlée à toutes les formes
+de la vie sociale, unie à tous les arts; jamais la poésie et la musique
+ne furent plus intimement mariées qu’au temps de Charles IX; alors
+Dorat, Jodelle et Belleau la chantaient; Ronsard, qui l’appelait la
+«sœur puisnée de la poésie», disait que «sans la musique la poésie
+était presque sans grâce, comme la musique sans la mélodie des vers
+inanimée et sans vie»; Baïf fondait une Académie de poésie et musique,
+et, travaillant à créer en France une langue faite pour être chantée, en
+donnait les modèles dans ses vers mesurés à la manière des Grecs et des
+Latins: trésor dont les poètes et les musiciens d’aujourd’hui ne
+soupçonnent pas encore la hardiesse féconde. Jamais la France ne fut
+aussi profondément musicienne: la musique n’était pas l’apanage d’une
+classe, mais de toute la nation: noblesse, élite intellectuelle,
+bourgeoisie, peuple, église catholique, églises protestantes. La même
+surabondance de sève musicale se fit sentir dans l’Angleterre d’Henry
+VIII et d’Élisabeth, dans l’Allemagne de Luther, dans la Genève de
+Calvin, dans la Rome de Léon X. La musique fut le dernier rameau de la
+Renaissance, le plus large peut-être; il couvrit toute l’Europe.</p>
+
+<p>L’expression de plus en plus exacte des sentiments, en musique, après
+s’être essayée pendant tout le <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle dans une suite de
+madrigaux pittoresques et descriptifs, aboutit, en Italie, à la création
+de la tragédie musicale. L’influence de l’antiquité intervint dans la
+naissance de l’opéra, comme dans la formation et le développement des
+autres arts italiens. L’opéra, dans la pensée de ses fondateurs, était
+une résurrection de la tragédie antique: c’était donc un genre
+littéraire, autant que musical; et, en fait, même après que furent
+tombés dans l’oubli les principes dramatiques des premiers maîtres
+Florentins, même après que la musique eut brisé à son profit les liens
+qui l’attachaient à la poésie, l’opéra continua d’exercer une influence,
+qu’on n’a peut-être pas encore assez mise en lumière, sur l’esprit du
+théâtre, surtout à partir de la fin du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. On aurait tort
+de négliger, comme un phénomène insignifiant, le triomphe de l’opéra
+dans toute l’Europe, et les enthousiasmes morbides qu’il suscita. On
+peut dire que sans lui on ne connaîtrait pas la moitié de l’esprit
+artistique du siècle; on n’en verrait que l’aspect rationnel. Nulle part
+on ne touche mieux qu’en lui le fond de sensualité du temps, son
+imagination voluptueuse, son matérialisme sentimental, et, somme toute,
+si j’ose le dire, les assises branlantes sur lesquelles reposaient la
+raison, la volonté, le sérieux de la société française du grand siècle.
+Pendant ce temps, au contraire, dans la musique allemande, l’esprit de
+la Réforme poussait des racines solides et profondes. La musique
+anglaise brille et s’éteint, après l’expulsion des Stuarts et la
+victoire de l’esprit puritain. La pensée de l’Italie s’endort, à la fin
+du siècle, dans le culte de la forme admirable et vide.</p>
+
+<p>Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, la musique Italienne continue de refléter la
+facilité et la douceur et le néant de vivre. En Allemagne, les sources
+d’harmonies intérieures, accumulées depuis un siècle, commencent à se
+répandre en ces fleuves puissants: Haendel et J. S. Bach. La France
+travaille à fonder le théâtre musical, ébauché par les Florentins et par
+Lully, le grand art tragique, à l’image du drame grec. Paris est le
+laboratoire où s’associent et rivalisent les efforts des plus grands
+musiciens dramatiques de l’Europe, Français, Italiens, Allemands et
+Belges, afin de créer le style de la tragédie et de la comédie lyrique.
+Toute la société française prend part avec passion à ces luttes
+fécondes, qui frayèrent la voie aux révolutionnaires musicaux du <small>XIX</small><sup>e</sup>
+siècle. Le meilleur du génie de l’Allemagne et de l’Italie au <small>XVIII</small><sup>e</sup>
+siècle est peut-être dans leurs musiciens. La France, plus abondante
+dans les autres arts qu’en musique, atteint pourtant, je crois, plus
+haut, en celle-ci: car je ne vois pas, parmi les beaux peintres et les
+sculpteurs du règne de Louis XV, un génie comparable à celui de Rameau.
+Rameau fut bien plus qu’un successeur de Lully: il fonda l’art musical
+et dramatique français, à la fois sur la science harmonique qu’il créa,
+et sur l’observation de la nature. Enfin, tout le théâtre français du
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, tout le théâtre de toute l’Europe, s’effacent devant
+les œuvres de Gluck, qui ne sont pas seulement des chefs-d’œuvre
+de la musique, mais, à mon sens, les chefs-d’œuvre de la tragédie
+française au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>A la fin du siècle, la musique exprime le réveil de l’individualisme
+révolutionnaire qui a remué le monde. Le prodigieux accroissement de son
+pouvoir d’expression, grâce aux recherches des maîtres français et
+allemands et au développement soudain de la musique symphonique<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>,
+mettait à sa disposition un instrument d’une richesse sans égale, et qui
+de plus était encore presque neuf. En trente ans, la symphonie
+d’orchestre et la musique de chambre produisirent leurs
+chefs-d’œuvre. L’ancien monde qui mourait y trouva son dernier
+portrait, le plus accompli peut-être, avec Haydn et Mozart. Et voici la
+Révolution, qui, après s’être essayée chez les musiciens français de la
+Convention: Gossec, Méhul, Lesueur et Cherubini, a sa voix la plus
+héroïque en Beethoven: Beethoven, le plus grand poète de la Révolution
+et de l’Empire, celui qui a le plus passionnément exprimé toutes les
+tempêtes des temps napoléoniens, les angoisses, les troubles, les
+ardeurs guerrières, les emportements enivrés de l’âme libre.</p>
+
+<p>Enfin ruissellent ces flots de poésie romantique, les chants de Weber,
+de Schubert, de Chopin, de Mendelssohn, de Schumann, de Berlioz, ces
+grands lyriques de la musique, poètes des rêveries adolescentes d’un âge
+nouveau qui semble s’éveiller à la lumière, et qu’agite une fièvre
+inconnue. L’ancienne Italie, paresseuse et voluptueuse, fait entendre
+son dernier chant avec Rossini et Bellini; la nouvelle Italie, l’âpre et
+bruyant Piémont, fait son apparition avec Verdi, chantre des luttes du
+<i>Risorgimento</i>. L’Allemagne, en gestation d’un empire depuis deux
+siècles, trouve avec la victoire le génie qui l’incarne, l’immense
+personnalité de Wagner, le héraut retentissant qui célèbre l’empire
+militaire et mystique, le maître despotique et dangereux qui conduit le
+romantisme indompté de Beethoven et de Berlioz, la tragédie du siècle,
+aux pieds de la Croix, au mysticisme de Parsifal. Le courant mystique se
+propage après lui par toute l’Europe, avec César Franck et ses
+disciples, avec les maîtres italiens et belges de l’oratorio, avec le
+retour à l’antique, à l’art palestrinien et à Bach. Et tandis qu’une
+partie de la musique contemporaine emploie l’instrument merveilleux,
+perfectionné par les génies du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, à peindre l’âme subtile
+d’une société affinée jusqu’à la décadence, un mouvement populaire
+commence à s’ébaucher, cherchant à rafraîchir l’art à la source des
+mélodies populaires, à traduire en musique les sentiments
+populaires,&mdash;de Bizet à Moussorgsky, pour ne pas nommer les plus
+récents. Mouvement timide encore et un peu incertain, mais que nous
+verrons grandir, j’espère, avec le monde qu’il exprime.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Que l’on veuille bien excuser cette esquisse un peu grossière. J’ai
+essayé seulement de donner l’aspect panoramique de cette vaste histoire,
+en montrant combien la musique est toujours intimement mêlée au reste de
+la vie sociale.</p>
+
+<p>Le spectacle de cette éternelle floraison de la musique est un bienfait
+moral. C’est un repos au milieu de l’agitation universelle. L’histoire
+politique et sociale est une lutte sans fin, une poussée de l’humanité
+vers un progrès constamment remis en question, arrêté à chaque pas,
+reconquis pouce à pouce, avec un acharnement effroyable. Mais de
+l’histoire artistique se dégage un caractère de plénitude et de paix. Le
+progrès n’existe pas ici. Si loin que nous regardions derrière nous, la
+perfection a déjà été atteinte; et bien absurde celui qui croirait que
+les efforts des siècles ont pu approcher l’homme d’une ligne plus près
+de la beauté, depuis saint Grégoire et Palestrina! Il n’y a là rien de
+triste ni d’humiliant pour l’esprit: au contraire. L’art est le rêve de
+l’humanité, un rêve de lumière, de liberté, de force sereine. Ce rêve ne
+s’interrompt jamais; et nous n’avons nulle crainte pour l’avenir. Notre
+inquiétude ou notre orgueil voudraient souvent nous persuader que nous
+sommes parvenus au faîte de l’art et à la veille du déclin. C’est ainsi
+depuis le commencement des temps. Dans tous les siècles, on a gémi:
+«Tout est dit, et l’on vient trop tard.»&mdash;Tout est dit, peut-être. Mais
+tout est encore à dire. L’art est inépuisable, comme la vie. Rien ne le
+fait mieux sentir que cette musique intarissable, cet océan de musique
+qui remplit les siècles.</p>
+
+<h2><a name="LOPERA_AVANT_LOPERA" id="LOPERA_AVANT_LOPERA"></a>L’OPÉRA AVANT L’OPÉRA</h2>
+
+<p>L’invention de l’opéra est généralement attribuée aux Florentins de la
+fin du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Il fut l’œuvre, dit-on, d’un petit groupe de
+musiciens, de poètes, et de gens du monde, réunis à la cour du grand-duc
+de Toscane, ou, pour être plus précis, dans le salon d’un grand
+seigneur, le comte Bardi, entre 1590 et 1600. Les noms de Vincenzo
+Galilei,&mdash;le père du grand Galilée,&mdash;du poète Ottavio Rinuccini, de
+l’érudit Jacopo Corsi, des chanteurs Peri et Caccini, du directeur des
+spectacles et des fêtes à Florence, Emilio de’ Cavalieri, sont restés
+attachés à cette création d’une forme dramatique et musicale, qui devait
+avoir une si étonnante fortune dans le monde. Cette histoire a été
+maintes fois racontée dans ces dernières années.</p>
+
+<p>Mais le tort de tous les historiens qui ont jusqu’à présent abordé ce
+sujet<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, a été de croire ou de laisser croire qu’une forme d’art aussi
+caractéristique pût réellement sortir, créée de toutes pièces, de la
+tête de quelques inventeurs. Les inventions de toutes pièces sont rares
+en histoire. Il est bon de se rappeler la devise sereine, inscrite au
+front d’une maison de Vicence:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Omnia prætereunt, redeunt, nihil interit</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ce que nous appelons une création n’est souvent qu’une re-création; et,
+dans la question présente, il y a lieu de se demander si cet opéra, que
+les Florentins croyaient, de bonne foi, inventer, n’existait pas, à
+quelques nuances près, bien longtemps avant eux, dès le commencement de
+la Renaissance<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.&mdash;C’est ce que je voudrais montrer, en m’appuyant sur
+les travaux non pas tant des historiens de la musique que des historiens
+de la littérature et des arts plastiques: car il est assez curieux que
+les musiciens aient presque toujours négligé de recourir à ces derniers.
+C’est malheureusement une habitude trop commune aux historiens d’un
+art, que, pour l’étudier, ils l’isolent de l’histoire des autres arts,
+du reste de la vie intellectuelle et sociale. Or, si un tel esprit doit
+nécessairement conduire à des constructions factices, sans rapports avec
+la réalité vivante, nulle part ce danger n’est plus grand que dans
+l’analyse d’une forme, comme l’opéra, qui est faite de l’union de tous
+les arts. Je m’efforcerai donc de replacer l’opéra dans l’ensemble de
+l’histoire artistique de l’Italie, et d’y faire voir ainsi le terme d’un
+mouvement poético-musical très ancien, la conclusion naturelle d’une
+évolution dramatique de plusieurs siècles<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<h3><a name="I-a" id="I-a"></a>I<br /><br />
+LES «SACRE RAPPRESENTAZIONI» DE FLORENCE, ET LES «MAI» DE LA CAMPAGNE
+TOSCANE</h3>
+
+<p>On sait que les premiers essais de l’opéra florentin à la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle,
+repris et consacrés au commencement du
+<small>XVII</small><sup>e</sup> par le génie de Monteverde, furent deux pastorales en musique:
+une <i>Dafne</i>, traitée successivement, de 1594 à 1608, par Corsi, Peri,
+Caccini et Marco da Gagliano; et une <i>Euridice</i> (ou un <i>Orfeo</i>), traités
+tour à tour, de 1600 à 1607, par Peri, Caccini, Monteverde, et, un peu
+plus tard, par Stefano Landi (1619) et Luigi Rossi (1647).</p>
+
+<p>Or, dès 1474, étaient représentés à Mantoue,&mdash;dans cette même Mantoue où
+devaient être joués, cent quarante ans plus tard, l’<i>Orfeo</i> de
+Monteverde et la <i>Dafne</i> de Gagliano,&mdash;un <i>Orfeo</i> du célèbre Politien,
+musique de Germi, et (quelques années plus tard, en 1486), une <i>Dafne</i>
+avec musique de Gian Pietro della Viola.</p>
+
+<p>Ainsi, en 1474, dans la fleur de la Renaissance,&mdash;au temps où débutaient
+Botticelli et Ghirlandajo, au temps où Verrocchio travaillait à son
+David de bronze, où Léonard adolescent étudiait à Florence, l’année qui
+précéda la naissance de Michel-Ange,&mdash;le poète par excellence du
+<i>Rinascimento</i>, l’ami de Laurent de Médicis, Ange Politien, essayait sur
+la scène lyrique, avec un succès retentissant, le sujet que trois
+siècles de chefs-d’œuvre ne devaient pas épuiser, et que Gluck devait
+reprendre, trois siècles, exactement, après<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+
+<p>Mais cet <i>Orfeo</i> de Politien n’était lui-même en rien une forme
+nouvelle. Politien, pour l’écrire, avait pris pour modèle le théâtre
+florentin de son temps, les <i>Sacre Rappresentazioni</i>. Il nous faut donc,
+pour connaître les origines de l’opéra, nous faire une idée de cet
+ancien genre dramatique, qui semble remonter jusqu’au <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>A cette date, en effet, nous trouvons dans les pays italiens deux formes
+de spectacles, où la musique était étroitement associée à l’action
+dramatique: les <i>Sacre Rappresentazioni</i> (représentations sacrées), et
+les <i>Maggi</i> (représentations de Mai), qui nous sont assez bien connues
+aujourd’hui, grâce aux recherches de M. Alessandro d’Ancona. Ces deux
+formes, dont l’une fut plus spécialement urbaine, et l’autre plutôt
+rurale, semblent à peu près contemporaines, et ont le même foyer: c’est,
+pour les <i>Maggi</i>, le <i>contado</i> (la campagne) de Toscane, le pays de Pisé
+et de Lucques;&mdash;et, pour les <i>Sacre Rapprezentazioni</i>, Florence même.
+Comme il est naturel, les <i>Sacre Rappreseniazioni</i>, à la perfection
+desquelles concourait le peuple entier de la ville la plus artistique du
+monde, sont parvenues à un bien autre épanouissement que les
+<i>Maggi</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Mais ceux-ci ont cet intérêt historique, qu’étant plus
+populaires, et par suite... plus conservateurs, moins soumis au progrès,
+ils ont gardé jusqu’à nos jours&mdash;car ils existent encore&mdash;certaines des
+formes primitives de la <i>Sacra Rappresentazione</i>, que celle-ci perdit,
+ou modifia très vite.</p>
+
+<p>La <i>Sacra Rappresentazione</i> était, à l’origine, une action scénique,
+exposant les mystères de la foi, ou les légendes chrétiennes. Elle avait
+quelques rapports avec nos Mystères, dont elle portait souvent le nom.
+Elle naquit à Florence, d’après M. d’Ancona, de l’union de la
+<i>Devozione</i> du <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle, qui était une dramatisation de l’office
+religieux (en particulier, des offices du jeudi et du vendredi saint),
+et des fêtes nationales de Florence, en l’honneur de son patron, saint
+Jean. Ces fêtes, qui existaient déjà au <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, et probablement
+avant, donnaient lieu à de pompeux cortèges, que les Florentins
+préparaient pendant des mois. On y représentait sur des chars des
+épisodes religieux: <i>la Bataille des Anges, la Création d’Adam, la
+Tentation, l’Expulsion du Paradis, Moïse</i>, etc.; et après le défilé,
+chaque char donnait un spectacle sur la place de la Seigneurie. Ce
+spectacle n’était qu’une pantomime fastueuse, à peu près sans paroles.
+Mais déjà la musique y jouait un très grand rôle. Le scénario d’une
+représentation de Viterbe, en 1462, que reproduit longuement M.
+d’Ancona, en donnera une idée.</p>
+
+<p>Le pape Pie II y assistait. La ville était remplie de théâtres. Il y en
+avait sur toutes les places, et dans toutes les rues importantes. Chaque
+cardinal avait élevé le sien. On y représentait <i>la Cène, la Vie de
+saint Thomas d’Aquin</i>, etc. Un des plus beaux spectacles fut celui que
+donna le théâtre du cardinal de Teano. «La place, dit le chroniqueur,
+était couverte de toile blanche et bleue, ornée de tapis, et décorée
+d’arcs revêtus de lierre et de fleurs. Sur chaque colonne, un jeune ange
+était debout. Il y en avait dix-huit qui chantaient alternativement de
+doux chants. Au milieu de la place était le Saint-Sépulcre. Les soldats
+dormaient au pied, et les anges veillaient. A l’arrivée du pape, un ange
+descendit du ciel, suspendu par une corde au plafond de la tente; et il
+chanta dans les airs un hymne pour annoncer la Résurrection. Alors il se
+fit un grand silence, comme si vraiment le miracle allait s’accomplir.
+Puis éclata une détonation formidable, une explosion de poudre, comme un
+tonnerre. Les soldats se réveillèrent effrayés et le Christ parut.
+C’était un homme roux, portant l’étendard de la croix, et couronné d’un
+diadème. Il montrait ses cicatrices au peuple, et chantait en vers
+italiens le salut apporté au monde.»&mdash;Sur un théâtre voisin, un autre
+cardinal faisait représenter l’<i>Assomption de la Vierge</i>. Elle était
+jouée par une très belle jeune fille. Les anges l’emportaient au ciel,
+où le Père et le Fils la recevaient. Et alors, dit la relation, c’était
+«un chant des cohortes célestes, un jeu de magiques instruments, une
+joie, une animation, un rire de tout le ciel.» (<i>Un cantare delle
+schiere dei celesti spirti, un toccare di magici strumenti, un
+rallegrarsi, un gestire, un riso di tutto il cielo.</i>)</p>
+
+<p>Ainsi, les deux éléments essentiels de cette représentation primitive
+étaient <i>l’action</i> (ou le geste) et <i>la musique</i>. L’élément qui fait
+encore défaut, c’est la parole. La musique, au théâtre, est antérieure à
+la parole.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>L’originalité des Florentins fut justement, par la fusion de la forme
+mimique des fêtes de la Saint-Jean, avec la forme parlée des <i>Devozioni</i>
+de l’église, d’introduire la parole dans la représentation musicale, et
+de créer ainsi la <i>Sacra Rappresentazione</i>.</p>
+
+<p>L’étude littéraire de ces <i>Sacre Rappresentazioni</i> sort de notre sujet,
+et nous renvoyons, pour les connaître, aux livres de M. d’Ancona. Nous
+voulons seulement noter ici, d’après les renseignements qu’ils nous
+fournissent, quelle était la place de la musique dans ces
+représentations.&mdash;Nous arrivons à cette constatation surprenante que ces
+pièces étaient <i>entièrement chantées</i>.</p>
+
+<p>Vincenzo Borghini rapporte même, à ce sujet, un fait extrêmement
+curieux:</p>
+
+<p>«<i>Le premier</i>, dit-il, <i>qui supprima le chant de la Représentation</i>, fut
+l’Araldo, au commencement du <small>XVI</small><sup>e</sup>siècle. Non pas pourtant que sa
+pièce ne fût encore chantée; mais le début seul fut parlé (<i>recitato a
+parole</i>), ce qui parut d’abord étrange (<i>che parve nel principio cosa
+strana</i>), mais fut goûté peu à peu et mis en usage (<i>però fu gustata a
+poco a poco, e messa in uso</i>). Et c’est chose extraordinaire comme la
+façon ancienne de chanter a été laissée tout d’un coup... (<i>ed è cosa
+mirabile quanto quel modo di cantare si lasciasse in un tratto...</i>)<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<p>Ainsi, à en croire ce texte, la première représentation où l’on
+commença, non pas même à ne plus chanter, mais à ne plus chanter <i>toute
+la pièce</i>, ne remonte pas beaucoup au delà du commencement du <small>XVI</small><sup>e</sup>
+siècle<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. Singulière ironie des choses, que l’innovation dramatique
+ait consisté,&mdash;au commencement du <small>XVI</small><sup>e</sup>siècle, à supprimer la musique
+du drame,&mdash;à la fin du même siècle, à l’y faire rentrer. Ainsi le veut
+le perpétuel jeu de bascule du progrès artistique, <i>Corsi e Ricorsi</i>.</p>
+
+<p>En quoi consistait le chant de ces Représentations?</p>
+
+<p>La musique en a disparu; mais les spectacles populaires, parallèles à
+ces représentations bourgeoises et aristocratiques, les <i>Mai</i> de la
+campagne toscane, qui se sont conservés depuis le <small>XV</small><sup>e</sup> siècle jusqu’à
+nos jours, avec peu de changements, nous fournissent encore des
+indications précises sur ce que devait être ce chant primitif au
+théâtre. Le <i>Mai</i> est en stances de quatre vers de huit syllabes, rimant
+le premier avec le quatrième, le second avec le troisième. La musique
+est une cantilène perpétuelle avec quelques trilles et ornements vocaux.
+Le chant est lent, uniforme, d’ordinaire sans accompagnement
+instrumental, parfois pourtant avec violon et contrebasse. Il est dans
+la tonalité majeure. Le rythme est marqué par l’accentuation de la
+première note de chaque mesure, qui correspond à la troisième et à la
+septième syllabe de chaque vers. En voici un exemple, que M. Alessandro
+d’Ancona a eu l’obligeance de me communiquer:</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg26_lg.png">
+<img src="images/ill-pg26_sml.png" width="402" height="215" alt="notation musicale." title="notation musicale." /></a>
+</p>
+
+<p>Or che Mag-gio è ri-tor-na-to, Ri-ve-ri-ti miei Si-gno-ri, Di gran rose
+e va-ghi fio-ri Ri-ves-tito è il colle e il pra-to]</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Or que Mai est de retour, mes révérés seigneurs, de. belles roses
+et de fleurs gracieuses sont revêtus la colline et le pré.</p></div>
+
+<p>Cette cantilène est répétée pour les strophes suivantes; mais les
+chanteurs ont coutume d’y introduire des passages de bravoure, qui en
+modifient un peu la monotonie. Ce genre d’air se reproduisait de <i>Mai</i>
+en Mai, d’une façon si traditionnelle qu’on voit souvent marqué sur le
+texte de ces pièces campagnardes: <i>Da cantarsi sull’aria del Maggio</i> (A
+chanter sur l’air du Mai).</p>
+
+<p>Il ne faut pas oublier qu’il s’agit ici de la forme la moins raffinée du
+drame, et que la <i>Sacra Rappresentazione</i> avait un caractère bien
+autrement artistique, puisque les meilleurs poètes et musiciens de
+Florence y travaillaient. Mais le principe de l’application de la
+musique aux paroles devait être le même, au moins au <small>XV</small><sup>e</sup>siècle.
+Certaines parties de la pièce, d’un caractère traditionnel&mdash;Prologues
+<i>(Annunziazioni)</i>, Épilogues <i>(Licenze)</i>, prières, etc.,&mdash;étaient sans
+doute chantées sur une cantilène spéciale. De plus, on intercalait dans
+la <i>Sacra Rappresentazione</i> des morceaux de caractères variés: soit des
+pages de liturgie régulière ou populaire (des <i>Te Deum</i> ou des <i>Laudi</i>),
+soit des chansons profanes et de la musique de danse, comme l’indiquent
+certains <i>libretti</i>: «Tel morceau doit être chanté comme les <i>Vaghe
+montanine</i> de Sacchetti.» Tel autre est marqué: «<i>bel canto</i>». Ici,
+«Pilate répond en chantant <i>alla imperiale</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>». Là, «Abraham tout
+joyeux dit une <i>Stanza a ballo</i>». Il y avait des chants à deux et à
+trois voix. Le spectacle était précédé d’un prélude instrumental, qui
+suivait le prologue chanté. On avait donc un petit orchestre; et nous
+voyons mentionnés ça et là, des violons, des violes et des luths.</p>
+
+<p>Ce n’est pas tout: les entr’actes de la <i>Sacra Rappresentazione</i> étaient
+remplis par des <i>Intermèdes</i> très développés: ils représentaient parfois
+des joutes, des chasses, des combats à pied et à cheval, et le ballet y
+prenait déjà autant d’importance qu’il devait en avoir plus tard dans le
+grand opéra. Toutes les formes de danses: avant tout, la <i>Moresca</i>, la
+danse favorite des <small>XV</small><sup>e</sup> et <small>XVI</small><sup>e</sup> siècles italiens, saltarelle ou
+gigue, vive à trois temps, dont on trouve encore un exemple à la fin de
+<i>l’Orfeo</i> de Monteverde; le <i>Mattaccino</i>, qui se dansait avec des
+sonnailles aux pieds et des épées nues,&mdash;(elle fut encore employée dans
+<i>l’Orfeo</i> de Luigi Rossi),&mdash;la <i>Saltarelle</i>, la <i>Gaillarde</i>,
+l’<i>Impériale</i>, la <i>Pavane</i>, la <i>Sicilienne</i>, la <i>Romaine</i>, la
+<i>Vénitienne</i>, la <i>Florentine</i>, la <i>Bergamasque</i>, la <i>Chiaranzana</i>, la
+<i>Chianchiara</i>, le <i>Passamezzo</i>. On y chantait aussi des <i>laudi</i>, des
+<i>canzoni</i>, des chansons à boire, des chœurs (chœurs de chasseurs,
+dans <i>S. Margherita</i> et <i>S. Uliva</i>). Ces chants étaient tantôt écrits
+pour un virtuose <i>solo</i>, tantôt à plusieurs voix. Il y avait donc, en
+germe, dans ces <i>Intermèdes</i>, une autre forme de l’opéra: à côté du
+drame lyrique, l’opéra-ballet, qui se développa plus tard aux dépens du
+premier. Dès la <i>Sacra Rappresentazione</i>, les <i>Intermèdes</i> débordent sur
+le reste de l’œuvre, et y prennent une place disproportionnée.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Autre trait de ressemblance avec l’Opéra: les machines, les <i>Ingegni
+teatrali</i>, comme on disait alors. Les plus grands artistes de la
+Renaissance ne dédaignèrent pas de travailler à leur perfectionnement:
+Brunelleschi à Florence, Léonard de Vinci à Milan.</p>
+
+<p>Brunelleschi et Cecca en inventèrent d’abord pour les cortèges de la
+Saint-Jean. Certaines de ces machines, les <i>Nuvole</i> (les Nues), que
+décrit Vasari, faisaient l’admiration et l’effroi des spectateurs. Elles
+servaient aux apparitions d’anges et de saints, que l’on voyait planer à
+des hauteurs vertigineuses.&mdash;Puis Brunelleschi appliqua des procédés
+analogues aux <i>Sacre Rappresentazioni</i>; et voici, d’après un récit de
+Vasari, comment il avait réalisé le Paradis dans une <i>Rappresentazione
+dell’Annunziata</i>, donnée à l’intérieur de l’église S. Felice in Piazza,
+de Florence<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. Dans la voûte de l’église, un ciel, plein de figures
+vivantes, tournait; une infinité de lumières luisaient et scintillaient.
+Douze petits angelots, ailés, aux cheveux d’or, se prenaient par la
+main, et dansaient, suspendus. Au-dessus de leurs têtes, trois
+guirlandes de lumières, d’en bas, paraissaient des étoiles. Un eût dit
+qu’ils marchaient sur des nuages. Huit enfants groupés autour d’un socle
+lumineux descendirent ensuite de la voûte. Sur le socle était debout un
+petit ange d’une quinzaine d’années, solidement attaché par un mécanisme
+de fer invisible et assez souple pour lui laisser la liberté de ses
+mouvements. La machine une fois descendue sur la scène, l’ange alla
+saluer la Vierge et fit l’Annonciation. Puis il remonta au ciel, au
+milieu de ses compagnons qui chantaient, tandis que les anges du ciel
+dansaient dans l’air une ronde<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. On voyait aussi Dieu le Père,
+entouré de nuées d’anges, suspendus dans l’espace. Brunelleschi avait
+fabriqué des portes pour ouvrir et pour fermer le ciel. On les
+manœuvrait, en tirant des câbles, et elles faisaient le bruit du
+tonnerre. Une fois fermées, elles servaient de plancher, sur lequel les
+divins personnages faisaient leur toilette. C’étaient les coulisses des
+anges.</p>
+
+<p>Ce paradis de l’église S. Felice fut le modèle des <i>Ingegni teatrali</i> du
+<small>XV</small><sup>e</sup> siècle florentin. Cecca ajouta encore aux inventions de
+Brunelleschi. A l’église S. Maria del Carmine, où l’on avait plus
+d’espace, on construisit deux firmaments pour une <i>Ascensione del
+Signore</i>: l’un où le Christ était emporté par une nuée d’anges, l’autre
+où dix cieux tournaient avec les étoiles, et d’«infinies lumières et de
+très douces musiques»: si bien qu’«on croyait voir vraiment le Paradis».</p>
+
+<p>Quelle devait être la beauté de ces spectacles, et combien supérieurs à
+tous les opéras, on l’imagine aisément. La sainteté du cadre et son
+immensité y ajoutait un mystère poétique, que rien ne peut remplacer. Ce
+n’était pas un jeu, c’était une action véritable, à laquelle le public
+était directement mêlé. Point de scène: tout était scène.</p>
+
+<p>Parfois le feu descendait d’en haut, pour se poser sur la tête des
+apôtres, ou pour détruire les infidèles. Ce n’était pas sans danger. S.
+Spirito fut incendié en 1471, dans un de ces spectacles; et ce fut bien
+pis en 1556, à Arezzo. M. d’Ancona raconte que pendant une
+représentation de <i>Nabuccodonosor</i>, le feu prit au Paradis, et le Père
+Éternel fut brûlé.&mdash;Cette machinerie jouait un rôle capital dans les
+<i>Sacre Rappresentazioni</i>. Nulle pièce sans apothéoses, sans montées au
+ciel, sans écroulements, d’édifices frappés de la foudre, et autres
+fantasmagories, comme dans nos féeries modernes.</p>
+
+<p>Ajoutez à cela un magasin d’accessoires fantastiques, une ménagerie
+dramatique à rendre jaloux Wagner, avec ses béliers, ses dragons, ses
+crapauds, ses oiseaux, ses femmes-poissons qui chantent, et tout cet
+immense conte de fées, sublime et un peu bébête, qu’est la <i>Tétralogie
+du Nibelung</i>. La <i>Légende Dorée</i> était bien autrement abondante en
+inventions fantastiques que l’Edda. Le dragon de Siegfried était déjà un
+personnage familier aux spectateurs des <i>Sacre Rappresentazioni</i>. Dans
+<i>S. Margherita</i>, dans <i>Costantino</i>, dans <i>S. Giorgio</i>, des monstres
+jettent du feu par les naseaux, et dévorent des enfants et des
+troupeaux. On voit aussi des lions, des léopards, des loups, des ours
+et des serpents, sans parler du cerf au crucifix de saint Eustache. M.
+d’Ancona parle avec attendrissement des deux excellents lions de <i>S.
+Onofrio</i>, qui, après la mort du saint, creusent sa fosse, puis prennent
+le corps de leur maître, l’un par les pieds, l’autre par la tête, et
+l’enterrent respectueusement. Il semble qu’on voie jouer la scène par
+les comédiens du <i>Songe d’une nuit d’été</i>.</p>
+
+<p>Réunissons ces différents traits: mélopée syllabique continue,
+importance de la machinerie, mélange de tragédie et de féerie,
+intermèdes et ballets introduits sans raison, voilà bien des analogies
+avec le grand Opéra. Ce qui semble manquer ici, c’est une déclamation
+musicale proprement dramatique, un récitatif moulé sur la phrase
+parlée,&mdash;encore qu’il soit difficile d’assurer, en l’absence complète
+des documents, que quelque compositeur n’ait pas eu l’idée de l’essayer.
+Il n’y aurait à cela rien d’improbable, quand on pense que certains de
+ces musiciens étaient des plus renommés de l’époque, comme Alfonso della
+Viola, à Ferrare. En tout cas, il n’y a point de doute que la <i>Sacra
+Rappresenlazione</i> du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle ne soit plus près de l’opéra que de
+la tragédie, ou du drame. Elle ne diffère pas beaucoup plus de l’opéra
+de la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle que la peinture des préraphaélites
+florentins ne diffère de celle de l’école des Carrache<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Et ce sont bien des peintures préraphaélites, que certains de ces
+spectacles. Qui sait même si ceux-ci n’ont pas inspiré celles-là? M.
+Émile Mâle a montré l’influence de nos Mystères sur l’art de la fin du
+<small>XIV</small><sup>e</sup> et du commencement du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle français<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>. Il est bien
+probable qu’une même influence a été exercée par les <i>Rappresentazioni</i>
+toscanes sur l’œuvre des peintres florentins. Telles indications
+scéniques, comme celles d’<i>Abram ed Isac</i>, que cite M. d’Ancona,
+évoquent à l’esprit les fresques de Botticelli et de Ghirlandajo à la
+Sixtine. «Abraham va s’asseoir en un lieu un peu élevé, Sara auprès de
+lui; à leurs pieds, à droite, Isaac; à gauche, un peu plus de côté,
+Ismaël et Agar. A l’extrémité de la scène, à droite, l’autel où Abraham
+ira faire oraison. A gauche, une montagne, sur laquelle est un bois,
+avec un grand arbre, au pied duquel surgira une source, quand le temps
+sera venu.»&mdash;C’est un paysage double ou triple, qui manque d’unité, et
+qui pourtant a un charme musical, une simplicité harmonieuse et sereine.</p>
+
+<p>Mais l’esprit de l’époque va changer, et, avec lui, musique, poésie,
+peinture, architecture, théâtre,&mdash;tous les arts à la fois.</p>
+
+<h2><a name="II-a" id="II-a"></a>II<br /><br />
+LES COMÉDIES LATINES<br />ET LES REPRÉSENTATIONS A L’ANTIQUE</h2>
+
+<p>Le grand principe du changement universel de l’art, au commencement du
+<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, fut l’antiquité triomphante, la victoire de l’humanisme.
+Cette victoire, qui se manifestait en architecture et en sculpture par
+l’étude et l’imitation des statues et des monuments romains, se
+traduisit au théâtre, non seulement par des tragédies italiennes à
+l’antique, comme la <i>Sofonisba</i> de Giorgio Trissino de Vicence, qui
+parut en 1515, et qui est loin d’être une œuvre médiocre, ou comme
+l’<i>Oreste</i> de Giovanni Rucellai, mais par un très grand nombre de
+représentations en langue latine. Cet esprit antique a révolutionné
+l’art; il importe de le bien comprendre. On a presque entièrement perdu
+aujourd’hui le sens de ce grand mouvement; on le juge à tort avec nos
+idées de collège, comme une érudition glacée. Il se peut qu’il ait fait
+beaucoup de mal, qu’il ait détruit nombre de choses intéressantes. Mais
+il n’avait certainement rien de mort, ni de conventionnel, au temps de
+la Renaissance.</p>
+
+<p>Jamais il n’aurait eu cette puissance, cette popularité, cette durée, et
+cette universalité, s’il n’avait été qu’un pur mouvement archéologique.
+Il ne faudrait pas croire que ces représentations latines fussent des
+spectacles exceptionnels pour des publics restreints de pédants et de
+snobs. A Rome, à Urbin, à Mantoue, à Venise, à Ferrare, elles furent
+constamment répétées, de 1480 jusque vers 1540, et dans de très grands
+théâtres. A Ferrare surtout, qui fut le foyer de cet art,&mdash;à Ferrare,
+qui joua un si grand rôle dans l’histoire de la pensée, de la poésie, de
+la musique, et du théâtre italien, puisqu’elle fut la ville de Boiardo,
+de l’Arioste, de Tasso, de Savonarole, de Frescobaldi, le centre des
+spectacles latins, le berceau des pastorales en musique,&mdash;à Ferrare, en
+une seule année, en une seule semaine, pour les fêtes de 1502, en
+l’honneur du mariage de Lucrèce Borgia avec le fils d’Hercule d’Este, on
+joua jusqu’à cinq comédies de Plaute, dans un théâtre qui contenait plus
+de cinq mille spectateurs; et il ne se passait pas d’année que ces
+fameuses représentations latines n’attirassent les princes et l’élite de
+l’Italie.</p>
+
+<p>D’où pouvait venir une telle passion? Elle serait inexplicable par le
+seul engouement de la mode. La mode peut imposer un succès, un an, deux
+ans, cinq ans; elle ne peut empêcher qu’on s’ennuie, ni qu’on finisse
+par le montrer, si la contrainte se prolonge, comme ce fut le cas,
+pendant cinquante ou soixante ans. Or, loin de diminuer, le goût pour
+l’art antique ne fit qu’augmenter. Il faut donc qu’il y ait de ce
+phénomène des raisons plus profondes.</p>
+
+<p>Et en effet: si paradoxal qu’il semble, cette résurrection de l’antique
+était une réaction de l’esprit moderne contre l’esprit arriéré des
+artistes gothiques et des <i>Sacre Rappresentazioni</i>. Il ne s’agit pas de
+juger ici de la valeur absolue de ces deux esprits et de ces deux arts.
+Il est possible que l’esprit ancien fût supérieur au nouveau; mais il
+avait contre lui, en tous cas, d’être ancien, et de ne plus répondre aux
+besoins de l’époque. Les <i>Sacre Rappresentazioni</i> étaient un spectacle
+archaïque, au temps des Médicis; et personne ne pouvait plus les prendre
+au sérieux, surtout parmi les classes aristocratiques, parmi les
+artistes, qui dirigeaient le mouvement. Quand on ressuscita la comédie
+de Plaute et de Térence,&mdash;M. d’Ancona le montre bien,&mdash;ce fut un
+soulagement: ces courtisans, ces érudits, ces princes, cette société
+spirituelle et corrompue se reconnut dans les portraits si vrais et si
+vivants des vieux Romains: ces pères bernés par leurs fils, ces
+domestiques voleurs, ces maîtresses voraces, ces parasites flagorneurs
+étaient modernes. Le Christ, les apôtres, les saints, les Martyrs, les
+Vierges ne l’étaient plus. Pour chanter ces héroïsmes chrétiens et pour
+sembler y croire, il fallait <i>mentir</i>. Pour sentir la vérité des
+comédies antiques, et pour s’en divertir, il suffisait d’en connaître la
+langue. L’esprit était celui du temps. Ce fut un engouement universel,
+parce qu’il répondait à un besoin de tous.</p>
+
+<p>Cette réaction contre le passé, qui s’exerce toujours avec le plus de
+violence contre l’époque la plus rapprochée de nous,&mdash;on ne hait rien
+tant, en art, que la génération précédente,&mdash;cette réaction s’affiche
+clairement dans les professions de foi anticléricales, qui soulignent
+certaines de ces représentations. Une des premières, celle des
+<i>Menecmi</i>, récitée à Florence, le 12 mai 1488, par les élèves de
+grammaire de Paolo Comparini, en présence de Laurent de Médicis, de
+Politien, et de la cour, était précédée d’un prologue en latin, où
+Comparini chargeait à fond de train contre les ennemis de l’humanisme;
+et les périphrases par lesquelles il les désigne n’ont rien d’obscur, ni
+de douteux: ce sont les prêtres, ou, plus exactement, les moines:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Cucullati, lignipedes, cineti funibus,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Superciliosum, incurvicervicum pecus:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui quod ab aliis habitu et cultu dissentiunt,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>tristesque vulta vendunt sanctimonias,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Censuram sibi quamdam et tyrannidem occupant,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pavidamque plebem territant minaciis.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="sml">
+<p>(«Ces encapuchonnés, aux sandales de bois, avec leurs cordes autour
+des reins, cette racaille sournoise et louche, qui, parce qu’ils
+ont des manières et une tenue différentes de celles des autres,
+parce qu’ils vendent des indulgences d’un air renfrogné,
+s’arrogent de faire les censeurs et les tyrans, et terrifient de
+leurs menaces la populace couarde.»)</p></div>
+
+<p>C’était une déclaration de guerre; et, si tous ne la proclamèrent pas
+aussi franchement que Comparini, elle était dans la pensée de presque
+tous: la résurrection de l’antique était un réveil de l’esprit laïque.
+La haute église d’alors, qui n’était guère religieuse, s’y associait
+pleinement. On sait avec quelle énergie Léon X manifestait son aversion
+pour les moines. Et un autre fait curieux, que l’on n’a pas assez mis en
+lumière, c’est la part qu’en certains pays les Juifs eurent à la
+restauration du théâtre antique. A Mantoue spécialement, où la colonie
+juive était nombreuse, il y eut à diverses reprises, au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle,
+des représentations latines données par les Juifs. Le duc et la cour, y
+assistaient; et Bernardo Tasso, le père de Torquato, dirigea certains de
+ces spectacles.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Personne n’eut plus de part à ce changement d’orientation dans l’esprit
+du théâtre que Laurent de Médicis. C’était un homme souple, adroit à
+saisir le faible de chacun, et qui ne négligeait aucun des petits moyens
+pour réussir. Deux siècles plus tard, Mazarin, qui fut un politique de
+sa trempe, cherchait à tenir les Français occupés avec les
+divertissements; et l’opéra italien joue un rôle important dans sa
+politique intérieure, avant la Fronde. J’ai tâché de le montrer
+ailleurs, en étudiant Luigi Rossi<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>’. Laurent de Médicis n’agit pas
+autrement. Savonarole l’accusait, non sans raison, «d’occuper la
+populace en spectacles et en fêtes, afin qu’elle pensât à son plaisir,
+et non à son tyran». Il savait toute la puissance du théâtre et de la
+musique sur la société de son temps, et il n’eut garde de la négliger.
+Il avait cette supériorité sur Mazarin, qu’il était non seulement un
+dilettante, mais un grand artiste; il ne se contenta pas d’agir
+indirectement sur l’art; il donna des modèles nouveaux, il ouvrit des
+voies nouvelles.</p>
+
+<p>Il était poète et musicien: il écrivit des danses, dont quelques-unes se
+sont probablement conservées, d’une façon anonyme, dans certains
+recueils de l’époque. Il transforma les <i>canti carnascialeschi</i>, les
+chants de carnaval, que l’on chantait, masqué, sur des rythmes de
+danses. Ils étaient, jusque-là, moulés sur des airs traditionnels.
+Laurent voulut varier la mélodie, les paroles et les inventions. Il
+écrivit des <i>canzoni</i> de différents pieds, et les fit mettre en musique
+sur des airs nouveaux. Un des plus célèbres chants de ce genre fut une
+<i>canzone</i> à trois voix, de Arrigo Tedesco, maître de la chapelle San
+Giovanni<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, pour des masques qui représentaient des vendeurs de
+<i>berriquocoli</i> et de <i>confortini</i> (des marchands de pains d’épices et de
+nonnettes)<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<p>Laurent de Médicis apporta le même esprit novateur dans les <i>Sacre
+Rappresentazioni</i>. Il commença par introduire dans les cortèges de la
+Saint-Jean les sujets et les héros païens: les Triomphes de César, de
+Pompée, d’Octave, de Trajan. Les chars religieux disparurent bientôt.
+Puis Laurent travailla, avec l’aide de ses poètes, à laïciser les
+<i>Rappresentazioni</i>. Lui-même écrivit, en 1489, un <i>San Giovanni e
+Paulo</i>, où jouait son fils Julien, et où il exprimait, sous le nom de
+Constantin, son dégoût du pouvoir, et l’intention qu’il avait alors
+d’abdiquer. Cette belle pièce, remplie de tirades éloquentes sur les
+devoirs du prince, est une vraie tragédie classique à la Corneille, un
+Cinna, qui serait écrit par un Louis XIV<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<p>C’est dans ce courant d’idées que Politien, ami de Laurent, écrivit son
+<i>Orfeo</i>, qui marque le passage de la tragédie religieuse florentine à la
+tragédie pastorale à l’antique. L’Orfeo, sous la forme primitive où il
+fut joué à Mantoue en 1474, est encore façonné sur le modèle des <i>Sacre
+Rappresentazioni</i>. La pièce entière se passe dans le même décor à scènes
+juxtaposées, à la façon des anciens mystères. Mais, plus tard, Politien
+la divisa en cinq actes, et lui donna une forme plus rapprochée de
+l’antique. Cette transition de la <i>Sacra Rappresentazione</i> à la tragédie
+antique, se montre aussi dans le <i>Cephalo</i> de Nicoló da Correggio
+(Ferrare, 1486) et dans le <i>Timone</i> de Boiardi (Ferrare, 1492).</p>
+
+<p>Puis les spectacles antiques ressuscitent, de toutes parts: à Rome, sous
+Sixte IV, Alexandre VI et Léon X; à Venise, où l’aristocratie
+s’enthousiasme pour ces fêtes; surtout à Ferrare, grâce à Hercule I<sup>er</sup>
+d’Este. Passionné pour l’antiquité, ce prince éleva un superbe théâtre
+de cinq mille places, dont l’Arioste dirigea la construction; et il
+entretint une troupe de comédiens fameux, qu’il ne dédaignait pas
+d’accompagner à travers l’Italie, pour les faire connaître des autres
+cours.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Dans quelle mesure la musique était-elle associée à ces représentations?</p>
+
+<p>Au Vatican, en mars 1518, on donna les <i>Suppositi</i> de l’Arioste. «A
+chaque acte, il y eut un intermède de musique avec les fifres,
+cornemuses, deux cornets, des violes, des luths, et le petit orgue aux
+sons variés. Il y avait en même temps une flûte et une voix qui plurent
+beaucoup. On entendit aussi un concert de voix... Le dernier intermède
+fut la <i>Moresca</i> (danse), qui figurait la fable de Gorgone<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.» Les
+décors étaient de Raphaël.</p>
+
+<p>A Urbin, entre 1503 et 1508, on donna chez le duc Guidubaldo la
+<i>Calandria</i> de Bibbiena. Une lettre de Balthazar Castiglione décrit ce
+spectacle fastueux, et montre que la machinerie et les décors n’avaient
+rien perdu de leur importance, depuis les <i>Sacre Rappresentazioni</i>. De
+la voûte de verdure du théâtre descendaient des lustres, enguirlandés de
+roses. «Le premier intermède fut une <i>Moresque</i> de Jason, qui entra en
+dansant, très beau, armé à l’antique, avec une épée et un bouclier. De
+l’autre côté se ruèrent deux taureaux, qui jetaient du feu par la
+bouche. Jason les mit sous le joug, les fit labourer, sema les dents du
+dragon; et peu à peu naquirent des hommes, armés à l’antique, qui
+dansèrent une fière <i>Moresque</i>, et qui se massacrèrent. A la fin, Jason
+se montra, avec la toison d’or sur les épaules, et dansa
+excellemment.&mdash;Le second intermède représentait le char de Vénus. Elle
+était assise, nue, une torche à la main. Le char était tiré par deux
+colombes, chevauchées par deux petits Amours. Derrière, quatre filles
+dansaient une <i>Moresque</i>, en tenant des torches allumées...</p>
+
+<p>&mdash;Le troisième intermède fut le char de Neptune. Il était traîné par
+deux monstres, moitié chevaux, moitié plumes d’oiseaux et écailles de
+poissons. Par derrière, huit monstres dansaient un <i>brando</i>.&mdash;Le
+quatrième intermède fut le char de Junon, assise sur une nuée, et
+traînée par deux paons admirables. Devant, marchaient deux aigles et
+deux autruches. Derrière, deux oiseaux marins et deux grands perroquets;
+et tous ensemble dansèrent un brando.&mdash;Après la comédie, un petit Amour
+expliqua le sens des intermèdes. Ensuite, on entendit une musique de
+quatre violes invisibles, et puis de quatre voix avec les violes, qui
+chantèrent sur un bel air une <i>stanza</i> qui était une oraison à l’Amour.»</p>
+
+<p>&mdash;On voit quelle place l’élément plastique avait prise au théâtre,
+L’élément dramatique est presque éliminé. C’est l’esprit de
+l’opéra-ballet avant Lully.</p>
+
+<p>A Ferrare, dans les fêtes de 1509, où l’on joua cinq comédies de Plaute:
+l’<i>Epidico</i>, <i>Bacchidi</i>, <i>Miles gloriosus</i>, <i>Asinaria</i> et <i>Casina</i>, la
+musique et la danse ne furent pas négligées: il y avait des chants, des
+chœurs, des ballets chantés et dansés par des soldats vêtus à
+l’antique. Les décors et la mise en scène étaient de Pellegrino da
+Udine, Dosso Dossi, Giovanni da Imola, Fino de Marsigli,
+Brasone.&mdash;Giraldi Cinzio, dans ses <i>Scritti estetici</i>, dit qu’à la fin
+des actes, une machine surgissait, au milieu de la scène, portant des
+musiciens magnifiquement costumés; mais, le plus souvent, la musique
+était jouée derrière la scène.</p>
+
+<p>A Milan, où le goût des représentations fut apporté par la fille du due
+de Ferrare, Béatrice d’Esté, femme de Ludovic le More, Léonard de Vinci
+concourut aux spectacles donnés en 1483, en particulier au <i>Paradiso</i> de
+Bernardo Bellincioni. Il fabriqua le paradis avec les sept planètes qui
+tournaient. Les planètes étaient représentées par des hommes qui
+chantaient les louanges de la duchesse.&mdash;Dans une autre représentation,
+à Pavie, les sept arts libéraux, après avoir dit deux stances chacun,
+chantaient une <i>canzonetta</i>. Puis paraissait Saturne avec les quatre
+Éléments. Saturne parlait, mais les quatre Éléments chantaient: <i>Cantiam
+tutti: Viva il Moro e Beatrice!</i></p>
+
+<p>D’une façon, générale, aucune pièce antique, ou, à l’antique, ne fut
+jouée au <small>XVI</small><sup>e</sup>siècle, en Italie, sans musique. Trissin, qui pourtant
+n’eût admis dans les tragédies que le chant des chœurs, reconnaît,
+dans sa <i>sesta divisione della Poetica</i>, que partout on y introduisait
+des danses et des intermèdes musicaux. Nous savons les noms de
+quelques-uns des compositeurs: Alfonso della Viola, pour l’<i>Orbecche</i> de
+Cinzio (1541, Ferrare) Antonio dal Cornetto, pour l’<i>Egle</i> de Cinzio
+(1545, Ferrare), Claudio Merulo, pour <i>le Troiane</i> de Lodovico Dolce
+(1566, Venise), Andrea Gabrieli pour l’ <i>Edipo</i> de Giustiniani (1585,
+Vicence). «En tout temps, écrit G.-B. Doni, qui fut le grand théoricien
+de l’opéra italien au <small>XVII</small><sup>e</sup>siècle, en tout temps on eut coutume de
+mêler aux actions dramatiques des sortes de cantilènes, soit sous forme
+d’intermèdes entre les actes, soit à l’intérieur même des actes, quand
+le sujet représenté s’y prêtait.»</p>
+
+<p>On voit que si la musique tenait moins de place dans ce genre de
+spectacle, aristocratique et érudit, que dans les <i>Sacre
+Rappresentazioni</i>, religieuses et populaires, son rôle y restait
+pourtant très important. Le texte était parlé; mais il y avait de
+nombreux morceaux de chant; et surtout les intermèdes s’étaient
+considérablement développés. Ils favorisaient les progrès du décor, de
+la machinerie, de la mise en scène. Les plus grands maîtres de l’art
+italien y travaillaient. Nous avons nommé Léonard à Milan, et Raphaël à
+Rome. Il faut citer encore: à Florence, Andrea del Sarto (pour <i>la
+Mandragore</i>, 1525), et Aristote de San Gallo; à Ferrare, Dosso Dossi et
+Pellegrino d’Udine; à Rome, Baldassare Peruzzi (pour <i>la Calandra</i> de
+Bibbiena), Franciabigio, Ridolfo Ghirlandajo, Granacci, Tribolo, Sodoma,
+Franco, Genga, Indaco, Gherardi, Soggi, Lappoli.&mdash;Ces intermèdes, dont
+la magnificence ira toujours en croissant jusqu’à la fin du
+<small>XVI</small><sup>e</sup>siècle, contribueront à former le fastueux opéra-ballet du
+<small>XVII</small><sup>e</sup>siècle<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
+
+<h3><a name="III-a" id="III-a"></a>III<br /><br />
+LES PASTORALES EN MUSIQUE ET TORQUATO TASSO</h3>
+
+<p>La comédie princière à l’antique, qui avait détrôné dans le goût public,
+sinon supprimé tout à fait la <i>Sacra Rappresentazione</i>, ne réussit pas à
+se maintenir. Le théâtre subit, vers le milieu du <small>XVI</small><sup>e</sup>siècle, une
+nouvelle transformation, causée par une nouvelle crise morale. Mais
+cette crise était bien différente de celle qui avait causé la victoire
+de l’humanisme. Celle-ci était un phénomène normal, un moment de
+l’évolution de l’esprit italien: arrivé à la possession de soi-même, il
+s’émancipait de l’Église; du moins, il essayait. La crise qui amena,
+vers 1540, une nouvelle orientation du théâtre fut le résultat imprévu
+d’un ensemble de malheurs politiques et sociaux. En 1527, Rome fut prise
+et saccagée par les bandes sacrilèges de Charles-Quint. En 1530,
+Florence fut vaincue à son tour, humiliée, bâillonnée. Les deux têtes de
+l’Italie étaient mises sous le joug. La Renaissance fut frappée
+mortellement. Jamais elle ne se relèvera. La servitude&mdash;une servitude
+dorée&mdash;s’appesantit sur elle. La tyrannie espagnole, l’Église, cherchant
+à réparer l’injure subie, à regagner son pouvoir sur le monde, à
+rétablir, par tous les moyens, la discipline et l’obéissance dans son
+troupeau; les petits princes enfin, les tyranneaux, qui gravitaient dans
+l’orbite de ce double despotisme et s’inspiraient de ses principes,
+s’appliquent à tenir asservi l’esprit italien, le libre esprit de la
+Renaissance<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. Les Raphaël, les Léonard sont morts. Les survivants de
+la grande génération, les Michel-Ange, après avoir pris une part
+désespérée à la défense de leur patrie, se voient dénoncer, par qui? Par
+un l’Arétin. Ce maître-chanteur et ce pornographe menace de livrer à
+l’Inquisition l’austère et religieux Michel-Ange, pour «l’impiété et
+l’indécence» de son <i>Jugement dernier</i>. Ces nudités offusquent la pudeur
+de l’Arétin. Comme Tartuffe, l’Arétin déclare «qu’en sa qualité d’homme
+qui a reçu le baptême, il rougit d’une telle licence». «Il serait moins
+coupable de ne pas croire, dit-il, que de porter atteinte en telle façon
+à la croyance d’autrui<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.» Ailleurs, il proclame que «la licence de
+l’art de Michel-Ange peut aggraver le scandale du luthéranisme».
+Dangereuse dénonciation, qui aurait pu être écoutée. Si un Michel-Ange
+n’échappe pas au risque d’être accusé d’impiété et de licence, jugez de
+la liberté des autres! Véronèse est traduit devant l’Inquisition. La
+peinture est suspecte. Que sera-ce du théâtre?&mdash;On veut le silence. Le
+silence se fait. Le théâtre est bâillonné; et,&mdash;conséquence bizarre et
+naturelle!&mdash;la musique en profite.</p>
+
+<p>Les <i>Sacre Rappresentazioni</i> populaires étaient tombées en discrédit. On
+ne donnait plus que des comédies aristocratiques, dans des salles
+fermées, pour des invités. Bientôt la <i>Commedia</i> même parut dangereuse.
+La pensée de l’élite, sinon de la foule, avait trop de facilité à s’y
+exprimer. On commença par écraser le texte sous l’opulence de la mise en
+scène, dont l’art, se développant toujours avec Bronzino, Jean de
+Bologne, Salviati, Ammanato, Taddeo Zucchero, arriva à l’apogée, vers la
+fin du <small>XVI</small><sup>e</sup>siècle, à Florence, avec Bernardo Buontalenti. Mais,
+malgré toutes les entraves, la liberté italienne trouvait encore moyen
+de se faire jour. Les princes se défiaient de la comédie, et ils
+favorisèrent la forme la plus anodine du théâtre à l’antique: le <i>Dramma
+pastorale</i>. Ce fut le troisième stade de l’évolution dramatique
+s’acheminant à l’opéra.</p>
+
+<p>Tout menait à ce théâtre pastoral. Il était en germe à la fois dans le
+théâtre néo-antique et dans l’esprit italien. Les églogues dramatiques
+du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle (l’<i>Arcadia</i>, de Jacopo Sannazaro de Naples)
+l’annonçaient. Et, dans les reconstitutions du théâtre antique, la
+nuance pastorale avait toujours été la caractéristique originale du
+génie italien. Le premier acte de l’<i>Orfeo</i>, de Politien, était déjà
+appelé «pastorale». Mais la date habituellement adoptée pour l’avènement
+définitif du drame pastoral est celle de 1554, où le <i>Sacrificio</i>, de
+Agostino Beccari, fut représenté à Ferrare, devant le duc Hercule II,
+avec musique d’Alfonso della Viola. Cette musique nous a été
+conservée<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, et M. Solerti l’a publiée, pour la première fois, dans
+ses <i>Precedenti del melodramma</i>. Elle comprend une scène du troisième
+acte pour solo et chœur à quatre voix, et une <i>canzone</i> à quatre
+voix, qui terminait la pièce. Le solo (rôle d’un prêtre) était chanté
+par messer Andrea, frère d’Alfonso della Viola, qui s’accompagnait de la
+lyre. C’est un des premiers essais connus de style monodique. Le chant
+solo se répète sans changement en trois strophes successives, tandis que
+les réponses du chœur varient à chaque fois.</p>
+
+<p>Le <i>Sacrificio</i> de Beccari fut suivi, à Ferrare, de l’<i>Aretusa</i>
+d’Alberto Lollio (1563), et du <i>Sfortunato</i> d’Agostino Argenti (1567),
+pour lesquels la musique avait encore été écrite par Alfonso della
+Viola. A la représentation du <i>Sfortunato</i>, assistait Torquato
+Tasso.&mdash;Notons une fois de plus l’importance capitale de Ferrare dans
+l’histoire du théâtre<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>; et retenons le nom de Tasso, qui joua un des
+premiers rôles, le premier de tous peut-être, dans l’établissement sur
+la scène italienne de la pastorale, à laquelle il donna une popularité
+prodigieuse, et qu’il contribua à transformer en opéra. En 1573, Tasso,
+âgé de vingt-neuf ans, écrivit son fameux <i>Aminta</i>, qui fut joué le 31
+juillet, dans la petite île du Belvédère, au milieu du Pô, près de
+Ferrare; et son ami, le chevalier Battista Guarini, de Ferrare,
+secrétaire et ambassadeur du duc, composa de 1581 à 1590 son <i>Pastor
+Fido</i>, tragi-comédie lyrique.</p>
+
+<p>Le succès de ces deux œuvres fut immense, et suscita des nuées
+d’imitations. Le reste du théâtre fut noyé. En 1598, Angelo Ingegneri,
+qui fut le principal théoricien du théâtre de la seconde moitié du
+<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, écrit: «S’il n’y avait pas les pastorales, on pourrait
+presque dire que l’usage du théâtre s’est tout à fait perdu; et ce
+serait la fin de la poésie dramatique. Les comédies, si plaisantes
+qu’elles soient, ne sont plus appréciées, sinon avec des intermèdes
+somptueux et une mise en scène d’une dépense excessive. Les tragédies
+sont des spectacles mélancoliques, ou mal faits pour la représentation.
+Certains les regardent comme de mauvais augure, et dépensent peu
+volontiers pour elles leur argent et leur temps... Restent les
+Pastorales, qui, sans être incapables d’une gravité quasi tragique,
+touchent à certains ridicules comiques, et, admettant la présence au
+théâtre des dames et demoiselles honnêtes,&mdash;ce qui n’est pas le cas pour
+la comédie,&mdash;se prêtent à de nobles sentiments, qui ne messiéraient pas
+à la tragédie même. En somme, elles sont intermédiaires entre l’un et
+l’autre genre, et délectent merveilleusement, soit avec, soit sans
+chœurs et intermèdes<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>...»</p>
+
+<p>L’Ingegneri étudie longuement la part que la musique doit prendre à ces
+spectacles. Ses conseils ont un caractère pratique, comme c’est presque
+toujours le cas chez les théoriciens italiens. Il recommande à la
+musique, avant tout, de bien s’adapter à la salle, afin de ne pas être
+trop bruyante, ni trop sourde. L’orchestre et les voix doivent être
+placés <i>derrière la scène</i>, en un lieu choisi avec grand soin, de façon
+que le son parvienne égal et bien fondu dans toutes les parties de la
+salle. Les paroles doivent être clairement entendues; et, dans les
+chœurs mêlés à l’action, il faut un style très simple, peu différent
+du parler ordinaire. Les intermèdes prêtent à un art plus riche et plus
+complexe; mais il ne faut pas oublier que la musique doit être un repos,
+et non une fatigue.&mdash;Le léger mètre de la pastorale, en vers de onze et
+sept syllabes, convient excellemment au chant; et, au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle,
+G.-B. Doni lui-même, le champion de l’opéra nouveau, reconnaît que nul
+genre d’action dramatique n’est mieux fait pour le chant que la
+pastorale, qui réclame des mélodies harmonieuses et douces, <i>soave e
+proporzionata melodia</i>.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>La pastorale exprimait fidèlement l’âme de l’époque: nulle force de
+passion, nulle grandeur de pensée, nulle liberté, nulle sincérité
+vigoureuse. Une vie mondaine, une sensibilité érudite, subtile et
+voluptueuse, une rêverie aristocratique, une âme musicale.</p>
+
+<p>En vérité, la musique avait envahi, à cette époque, tout l’esprit
+italien. Les peintres, les écrivains, l’élite, surtout dans l’Italie du
+Nord, à Venise, à Ferrare, à Mantoue, s’y adonnaient avec ivresse.
+Presque tous les grands peintres vénitiens du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle: Giorgione,
+Pordenone, Bassano, Tintoret, Jean d’Udine, Sébastien del Piombo,
+étaient musiciens. Souvenez-vous de tous ces tableaux de <i>Concerts</i>,
+soit divins (Bellini), soit profanes (Giorgione, Bonifazio, Veronese).
+Rappelez-vous, dans les <i>Noces de Cana</i> du Louvre, Titien tenant la
+contrebasse, Veronese et Tintoret jouant du violoncelle, et Bassano de
+la flûte. Sébastien del Piombo était célèbre comme joueur de luth et
+chanteur; et Vasari reconnaît plus volontiers encore le talent de
+Tintoret comme musicien que comme peintre. On voit dans les lettres de
+l’Arétin quelle place tenait la musique dans la société d’alors, et les
+relations de Titien avec les musiciens. A la cour de Léon X, la musique
+prit le pas sur les autres arts. Le pape donna à deux virtuoses un
+traitement presque égal à celui de Raphaël, pour la surintendance de
+Saint-Pierre. Un joueur de luth, juif, Giammaria, reçut le titre de
+comte, et un château. Un chanteur, Gabriel Merino, devint archevêque de
+Bari. Enfin, on se souvient que, quand Léonard de Vinci se présenta à la
+cour de Ludovic le More, à Milan, c’était, à en croire Vasari, à titre
+non pas de peintre, mais de musicien. «Le duc se détectait du son de la
+lyre. Léonard lui apporta un luth, qu’il avait construit lui-même,
+presque entièrement d’argent, en forme de tête de cheval... Il chantait
+divinement sur cet instrument, improvisant les vers et la musique.»</p>
+
+<p>Ainsi, depuis un demi-siècle, la musique s’emparait des peintres
+italiens, c’est-à-dire des représentants par excellence de la
+Renaissance italienne. Et où la musique entre, elle laisse une empreinte
+profonde. Sans qu’on s’en aperçût, elle transformait l’esprit de l’art.
+Je citais tout, à l’heure cette parole de Michel-Ange: «La bonne
+peinture est une musique, une mélodie». Mot frappant, qui montre
+l’abdication de la peinture devant la musique.</p>
+
+<p>Même phénomène en poésie. Tel écrivain, comme Girolamo Parabosco,
+«quand on lui disait&mdash;(c’est l’Arétin qui parle):&mdash;Votre tragédie de
+<i>Progné</i> est une belle chose», répondait: «Je suis musicien et non
+poète<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>». Il disait vrai. L’époque de la pastorale est le règne des
+poètes-musiciens; le théâtre musical s’élabore dans leur esprit et dans
+l’esprit de leur public, vingt ou trente ans avant que la forme en soit
+définitivement arrêtée par Peri et E. de Cavalieri.</p>
+
+<p>Le type le plus génial de ces poètes-musiciens est Tasso. Nul ne
+représente mieux la révolution morale de la fin de la Renaissance. Dans
+cette même ville de Ferrare, où l’Arioste était mort en 1532, Torquato
+Tasso vint s’établir en 1565. Quelle différence entre les deux poètes!
+L’Arioste, lumineux, souriant, conservant dans un monde d’action et une
+vie difficile ce grand esprit serein, où, suivant le beau mot de
+Carducci, «le soleil ne se couchait jamais», artiste classique dans
+l’âme, poète précis, doué d’un gentiment plastique égal à celui des
+grands peintres de son temps;&mdash;et Tasso, nerveux, inquiet, exalté, d’une
+émotion à la fois sincère et littéraire, se tourmentant de peines, de
+joies, de terreurs imaginaires, ce grand agité moderne, d’une poésie
+vaporeuse et troublante, musicien de cœur, musicien de style,
+musicien de tout son être et par tout son œuvre:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>In queste voci languide risuona</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Un non so che di flebile e soave,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Che gli occhi a lacrimare invoglia<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>...</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ces admirables vers de Clorinde mourante semblent caractériser la poésie
+de Tasso, et la musique à la fois. Sa langue est une musique. L’<i>Aminta</i>
+chante mélodieusement à l’oreille et à l’âme, comme un opéra de Mozart.
+Ce sont de vrais couplets lyriques, avec la ritournelle. Ils appellent
+la musique: et, en effet, ils furent mis en musique<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, comme tant de
+poésies de Tasso.</p>
+
+<p>Tasso adorait la musique. Elle tient une grande place dans sa vie. Son
+premier amour,&mdash;le premier du moins qui nous soit connu,&mdash;celui pour
+Lucrezia Bendidio, de Ferrare, fut causé par le chant de la jeune fille.
+Il l’a conté dans son gracieux sonnet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+
+<span class="i0"><i>Sa l’ampia fronte il crespo oro lucente...</i>» (1561).<br /></span>
+<span class="i0">(Sur l’ample front, l’or frisé luisant...)<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il dit qu’il avait fermé les yeux pour échapper au danger de l’amour;
+mais il ne se défiait pas du pire des dangers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Ma de l’altro periglio non m’accorsi,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Che mi fu per l’orecchie il cor ferito,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>E i detti andaro ove non giunse il volto.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="sml">
+<p>(Mais à l’autre péril je ne pris pas garde: par l’oreille, le coup me
+vint frapper au cœur; et les paroles atteignirent où les traits
+n’avaient pas pénétré.)</p>
+</div>
+
+<p>Plus tard, les premières poésies qu’il écrivit pour Léonore d’Este sont
+encore inspirées par la musique. C’est un sonnet à Léonore, à
+l’occasion de la défense qui lui avait été faite de chanter, parce
+qu’elle était malade:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Ahi ben è reo destin ch’invidia e toglie..</i>(1566).<br /></span>
+<span class="i0">(Ah! cruel destin envieux!...)<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La musique est donc associée à ses souvenirs d’amour. Ce sont là choses
+qu’on n’oublie pas.</p>
+
+<p>Plusieurs de ses amis de jeunesse: Cesare Pavesi, Scipione Gonzaga,
+étaient musiciens. Les princes à la cour desquels il fut, le duc d’Urbin
+Guidubaldo II, le duc de Ferrare Alphonse II, étaient musiciens
+passionnés. Il fut en relations avec les maîtres compositeurs de
+l’époque. A Rome, chez le cardinal Hippolyte II d’Este, en 1571, il
+connut Palestrina et Luca Marenzio. Surtout, il fut l’ami intime de don
+Carlo Gesualdo, prince de Venosa, qui eut une action si forte sur la
+musique madrigalesque de la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, et, plus qu’aucun
+autre, y fit entrer le sentiment dramatique.</p>
+
+<p>Don Carlo Gesualdo appartenait à la plus noble famille de Naples, avec
+les Avalos (les Pescara), ses cousins. Il y eut dans sa vie une tragédie
+sanglante. Il avait épousé sa cousine, donna Maria de Avalos. Il la
+surprit, une nuit, dans son palais, en flagrant délit d’adultère avec
+don Fabrizio Carrafa, duc d’Andria; et il les tua (27 pptobre 1590). Ce
+drame bouleversa Naples, et suscita une quantité de narrations et de
+complaintes. Tasso, qui connaissait Don Gesualdo, et qui avait écrit en
+son honneur et en l’honneur de donna Maria diverses poésies<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, fut
+particulièrement ému par cette nouvelle, qu’il apprit à Rome. Elle lui
+inspira plusieurs sonnets et un madrigal. Environ un an plus tard, il
+vint à Naples (février-avril 1592), et il fut attiré par le héros de
+cette histoire. Don Gesualdo avait institué dans sa maison une Académie,
+qui avait pour objet de répandre et de perfectionner le goût de la
+musique. Compositeurs, chanteurs et instrumentistes, s’y trouvaient
+réunis. Tasso y vint. On lui demanda des vers à mettre en musique; et il
+donna trente-six madrigaux, anciens, ou expressément composés pour
+l’Académie de Don Gesualdo. Nous avons conservé huit de ces madrigaux,
+et deux sonnets, avec la musique du prince de Venosa<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
+
+<p>Or, nous connaissons les idées de Tasso sur la musique; il les a
+exprimées, dans ses <i>Dialoghi</i><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. Comme Ronsard, qu’il put connaître
+en France, lors de son voyage à Paris en 1570-71, comme Baïf et la
+Pléiade, il croyait à la nécessité de l’union de la poésie et de la
+musique. Il faisait même la part encore plus belle à la musique. Car
+Ronsard dit que «la musique est sœur puisnée de la poésie». Et Tasso
+dit: «La musique est pour ainsi dire l’âme de la poésie.» («<i>La musica è
+la dolcezza e quasi l’anima de la poesia</i>.») Il n’en reste pas là. Il se
+plaint qu’elle soit devenue trop inexpressive, que la musique dégénérée
+ait pris un caractère trop sensuel, et indifférent aux grandes émotions
+(«...<i>è divenuta molle ed effeminata...</i>»); il voudrait que quelque
+maître excellent la ramenât à sa «<i>gravità</i>» passée.&mdash;Ce maître, il le
+trouva en Don Gesualdo. Le propre du talent du prince de Venosa a été
+justement d’introduire dans le madrigal cette «<i>massima gravità</i>», que
+réclamait Tasso, et d’avoir façonné le chant musical au rôle
+d’interprète des passions tragiques. Il n’est donc pas douteux que Tasso
+n’ait eu, par ses idées sur la musique et par sa collaboration avec Don
+Gesualdo, une influence sur la création du style musico-dramatique.</p>
+
+<p>Mais il y a plus. Nous trouvons Tasso en relations personnelles avec
+tous les futurs créateurs de l’opéra florentin. Avant 1586, il adresse
+un sonnet à Laura Guidiccioni, de Lucques<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, qui fut la collaboratrice
+d’Emilio de’ Cavalieri, et écrivit avec lui les premiers essais de
+<i>mélodramma</i> (opéra). En 1590, il se rencontre chez le grand-duc de
+Toscane, Ferdinand, avec Emilio de’ Cavalieri. Ottavio Rinuccini vint
+alors chez lui; et tout ce qu’il y avait d’illustre à Florence dans les
+lettres et les arts lui rendit hommage. L’<i>Aminta</i> fut représenté avec
+musique. Les décors et les machines étaient de Bernardo Buontalenti<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.
+E. de’ Cavalieri et Laura Guïdiccioni avaient été les organisateurs du
+spectacle; et il est à remarquer qu’immédiatement après ils donnèrent à
+la cour la représentation du <i>Satiro</i> et de la <i>Disperazione di Fileno</i>
+(1590), qui sont les premiers exemples connus d’opéra. Ces deux pièces
+étaient écrites très probablement en «style récitatif», comme on disait
+alors, et sûrement en musique expressive<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.&mdash;Enfin, en 1592, chez
+Cinzio Passeri, neveu de Clément VIII, qui présidait une Académie à
+Rome, Tasso rencontra Luca Marenzio, «le plus doux cygne» de la musique
+italienne, qui, comme Venosa, traduisit en musique beaucoup de ses
+œuvres.&mdash;Il est permis de croire que les inventeurs de l’opéra ont
+subi l’ascendant du génie de Tasso, et mis à profit ses idées sur les
+rapports de la poésie et de la musique, et sur leur union dans le drame.</p>
+
+<p>De fait, Rinuccini, le premier poète qui ait adapté résolument le drame
+pastoral au théâtre de musique, le premier qui ait écrit de véritables
+<i>libretti</i> d’opéras, est un disciple de Tasso<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
+
+<p>L’opéra s’empare aussitôt des sujets et des personnages de Tasso. Le
+génial Monteverde compose la musique pour les intermèdes de l’<i>Aminta</i>,
+joué à Parme en 1628; il écrit le <i>Combat de Tancrède et de Clorinde</i>
+(1624) et la scène d’<i>Armide et Renaud</i> (1627), préludant ainsi aux
+immortelles <i>Armide</i> de Lully et de Gluck:<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>&mdash;Armide, le type le plus
+parfait de l’héroïne d’opéra, voluptueuse et violente, caressante,
+furieuse, contradictoire, dévorée par la passion...</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Qual raggio in onda, le scintilla un riso</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Negli umidi occhi tremulo e lascivo...<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Inoubliable figure, qui, sous des noms divers, règne sur l’opéra
+jusqu’aux Ysolde de notre temps.</p>
+
+<p>La personnalité de Tasso, si profondément moderne, a rayonné sur tous
+les arts. La forme de son imagination s’est souvent imposée à la
+peinture et aux arts plastiques, comme à la poésie. Mais rien ne porte
+plus directement sa marque que l’opéra pastoral, réalisé à Florence,
+sous ses yeux, en quelque sorte sous son patronage, et que son disciple,
+Rinuccini, devait faire triompher.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Nous voici arrivés en 1590, date des représentations florentines de
+l’<i>Aminta</i>, et des premiers essais «mélodramatiques» de Cavalieri. A ce
+moment précis, l’opéra pastoral se détache de la pastorale avec musique;
+et il est difficile de dire si l’<i>Aminta</i> est déjà un opéra, ou si le
+<i>Satiro</i> de Cavalieri est encore une pastorale. C’est le terme de
+l’évolution dramatique, que nous voulions esquisser ici. Aussitôt après,
+commencent les travaux fameux de Peri et de Caccini, qui inaugurent
+d’une façon éclatante l’histoire de l’opéra,&mdash;histoire que nous avons
+tâché de raconter ailleurs.</p>
+
+<p>Jetons un regard en arrière sur le chemin parcouru depuis deux siècles.
+Nous voyons maintenant que l’opéra est issu de la pastorale du <small>XVI</small><sup>e</sup>
+siècle, qui est elle-même l’aboutissement, ou la décadence, de la
+comédie à l’antique, et de la <i>Sacra Rappresentazione</i> du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle
+(celle-ci plus ancienne que celle-là, et détrônée par elle). Entre ces
+genres, nulle interruption brusque. Le passage de l’un à l’autre a été
+insensible. L’<i>Orfeo</i> de Politien sert de transition entre la <i>Sacra
+Rappresentazione</i> et la <i>Commedia</i> à l’antique, comme l’<i>Aminta</i> de
+Tasse entre la pastorale et l’opéra.</p>
+
+<p>Et cette histoire de quatre formes musico-poétiques, successives et
+rivales, n’est pas seulement une histoire artistique: elle est liée à
+l’histoire politique et morale. Ce sont des causes politiques et
+morales, autant et plus que des causes artistiques, qui ont amené, de
+degré en degré, le passage de la <i>Sacra Rappresentazione</i> à la comédie
+antique, de celle-ci à la pastorale, et de la pastorale à l’opéra.
+Évolution continue, où l’on suit, pas à pas, à travers deux siècles de
+théâtre, je ne dirai pas le développement, mais les transformations, et,
+pour parler franc, l’affaiblissement de l’âme italienne, la faillite de
+la Renaissance. Ce progrès artistique fut aussi&mdash;osons l’avouer&mdash;une
+décadence morale. Et il était naturel qu’il en fût ainsi, puisqu’en
+cette succession de formes théâtrales se reflète toute la vie de la
+Renaissance, de sa jeunesse à son déclin, croissant toujours en
+virtuosité artistique, à mesure qu’elle déclinait en valeur morale.</p>
+
+<p>Ce qu’il y avait encore, dans l’Italie, de fraîcheur et de force, on l’a
+vu, par la suite, aux richesses qu’elle trouva moyen de répandre, avec
+un faste de prodigue, dans la forme d’art hybride où elle se trouvait
+réduite: l’opéra, par lequel elle conquit le monde qui l’avait conquise.</p>
+
+<h2><a name="LE_PREMIER_OPERA_JOUE_A_PARIS" id="LE_PREMIER_OPERA_JOUE_A_PARIS"></a>LE PREMIER OPÉRA JOUÉ A PARIS:<br /><br />
+«L’ORFEO» DE LUIGI ROSSI</h2>
+
+<h3><a name="I-b" id="I-b"></a>I<br /><br />
+MAZARIN ET LA MUSIQUE</h3>
+
+<p>Mazarin était musicien, connaisseur en musique; et, de bonne heure, il
+fut mêlé au mouvement «mélodramatique» de Rome et de Florence. Tout
+enfant, il avait été élevé chez les pères de l’Oratoire de
+Saint-Philippe de Néri; il passa ses premières années dans ce berceau du
+drame musical religieux, puis, à partir de sept ans, chez les Jésuites
+du Collège Romain. Quand ses maîtres, pour célébrer la canonisation de
+saint Ignace, donnèrent une grande représentation, à laquelle tout Rome
+assista, on raconte qu’ils confièrent le rôle principal, celui du saint,
+à Mazarin, déjà sorti du Collège<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, et qu’il le joua avec un succès
+retentissant<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>. Il aurait donc pris part à la fameuse <i>Apothéose de
+Saint Ignace de Loyola et de Saint François-Xavier</i> par
+Johann-Hieronymus von Kapsberger, en 1622, qui fut une sorte de triomphe
+de Jules César jésuite, avec des défilés de nations, d’animaux et
+d’objets exotiques<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
+
+<p>Il s’était lié, au collège, avec les Colonna<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, et, depuis 1626, il
+fut en relations intimes avec les Barberini. Il était surtout ami du
+cardinal Antonio<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. Ainsi, il était bien placé pour suivre les
+premiers essais du théâtre d’opéra, que ces deux illustres familles
+patronnaient à Rome, sous le pontificat d’Urbain VIII (1623-1644). Dans
+un des plus violents pamphlets écrits contre Mazarin pendant la Fronde,
+la <i>Lettre d’un Religieux au prince de Condé</i><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, on va jusqu’à
+prétendre que c’est «par l’entremise d’une comédienne chanteuse, une
+infâme qu’il avait débauchée à Rome, qu’il s’était insinué dans les
+bonnes grâces du cardinal Antonio». Ce n’est là qu’un bruit
+diffamatoire, mais qui montre que, comme tant d’autres prélats de
+l’époque, il fréquentait assidûment l’opéra et les cantatrices.</p>
+
+<p>Il était à l’ambassade de France, à Rome<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, quand on y joua, en 1630,
+un drame musical dédié au cardinal de Richelieu: <i>Il favorite del
+principe</i>, dont le librettiste était Ottaviano Castelli. Naturalisé
+Français par lettres patentes d’avril 1639, il passa en France.
+Richelieu mourut le 3 décembre 1642, et Louis XIII le 14 mai 1643. Dès
+le 28 novembre 1643, Teodoro Ameyden note dans ses <i>Avis de Rome</i>
+«l’ordre du cardinal Mazarin de faire venir en France des musiciens de
+Rome, et en particulier de la chapelle papale, pour une comédie ou un
+drame musical».&mdash;Et, en février suivant, «ordre du cardinal à
+l’ambassadeur de France à Rome d’envoyer à Paris la Leonora, cantatrice,
+à qui l’on donnera mille pistoles (<i>doppie</i>) pour le voyage, et autant
+de pension annuelle».</p>
+
+<p>Il s’agissait de la fameuse Leonora Baroni, cette «merveille du monde»,
+célébrée par Maugars, qui, l’entendant chanter, «en oubliait sa
+condition mortelle, et croyait être déjà parmi les anges, jouissant des
+contentements des bienheureux»<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>;&mdash;cette même Leonora, qui fut aimée
+et chantée par Milton<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>,&mdash;aimée et chantée par le pape Clément IX, qui
+l’appelait une sirène, «<i>dolce sirena</i>», et célébrait «ses yeux
+ardents»<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>;&mdash;aimée et chantée par tous les poètes italiens d’alors,
+qui publièrent un volume à sa gloire<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p>
+
+<p>Il semble bien que Mazarin n’ait pas été non plus insensible à son
+pouvoir de séduction,&mdash;sinon à sa beauté, que conteste Maugars. C’est à
+elle que fait sans doute allusion la perfidie du <i>Religieux</i> de
+Saint-Roch. Mazarin y donna prise par la hâte avec laquelle il fit venir
+Leonora à Paris, et l’établit chez un de ses familiers, dans un hôtel
+attenant au sien, où elle était servie par des officiers de la maison du
+cardinal<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>. Elle se faisait d’ailleurs escorter par son mari, Giulio
+Cesare Castellani, et se conduisait en personne prudente et réservée.
+Elle avait alors trente-trois ans, étant née en décembre 1611, à
+Mantoue. Elle n’était pas cantatrice de théâtre, mais <i>virtuosa di
+musica da camera</i>. Sa façon de chanter ne fut pas sans étonner, et même
+sans un peu choquer, d’abord. «On commença par dire que sa voix était
+mieux faite pour le théâtre ou pour l’église que pour les salons, et que
+sa manière italienne était dure pour l’oreille.» Mais ces critiques
+tombèrent soudain, quand la reine eut dit qu’on ne pouvait chanter
+mieux. L’abbé Scaglia écrit: «Je ne pourrais autrement exprimer les
+caresses que lui a faites la reine qu’en vous disant qu’elles ont été
+proportionnées à l’estime qu’elle fait des personnes qui ont
+l’approbation du Cardinal». Elle lui accorda l’entrée à toute heure dans
+son appartement, la combla d’argent et de bijoux, «dix mille livres pour
+s’habiller à la française, un collier de perles, des pendants
+d’oreilles, plusieurs milliers d’écus de joyaux, un brevet de pension de
+mille écus». M<sup>me</sup> de Motteville dit qu’elle suivit la cour, en 1644,
+chez la duchesse d’Aiguillon, à Rueil, où la reine était allée se
+réfugier contre les chaleurs de l’été. Elle y chantait souvent et
+improvisait des airs sur des poésies de Voiture.&mdash;Elle ne resta qu’un an
+en France. Elle repartit de Paris le 10 avril 1645<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p>
+
+<p>D’autres musiciens italiens étaient arrivés en même temps qu’elle, ou ne
+tardèrent pas à la suivre à la cour de France<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.&mdash;En novembre 1644,
+voici venir l’étonnant Atto Melani, chanteur sopraniste, compositeur,
+imprésario, et agent secret<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>. Le dilettantisme musical de Mazarin ne
+le distrayait point de la politique: il savait à merveille faire servir
+la musique et les musiciens à son gouvernement. Le Journal d’Ameyden
+note, en février 1644, à propos de l’arrivée de Leonora, l’intention
+évidente du cardinal de tenir les Français occupés avec les
+divertissements, <i>tenendoli occupati con allegria con che si guadagna
+gli animi di quella natione e della medesima Regina</i> («avec le plaisir,
+par lequel on gagne les esprits de cette nation, et de la reine même».)</p>
+
+<p>Et c’est ici le cas de rappeler les sévères accusations du vieux
+musicien Kuhnau contre la musique, dans son roman du <i>Charlatan
+musical</i><a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>: «La musique détourne des études sérieuses. Ce n’est pas
+sans motif que les politiques la favorisent: ils le font par raison
+d’État. C’est une diversion aux pensées du peuple; elle l’empêche de
+regarder dans les cartes des gouvernants. L’Italie est un exemple: ses
+princes et ses ministres l’ont laissé infecter par les musiciens, afin
+de n’être point troublés dans leurs affaires.»</p>
+
+<p>On croirait que certaines de ces phrases ont été écrites à l’occasion de
+Mazarin. Le ministre, dont la devise était: «<i>Qui a le cœur, a
+tout</i>», savait trop le pouvoir des spectacles et de la musique pour n’en
+pas user comme d’un moyen d’action; et si le tempérament national était
+trop peu musical en France pour que cette politique eût son effet sur
+les bourgeois français, sur les Parlementaires<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, en revanche elle
+réussit pleinement à la cour, et surtout auprès de la reine, à qui elle
+était destinée. Leonora Baroni l’avait charmée par son chant. Atto
+Melani fut bientôt tout-puissant. Elle ne pouvait se passer de lui. De
+deux soirs l’un, il fallait qu’il chantât chez elle; et elle était si
+passionnée de musique que, pendant quatre heures de suite, on ne devait
+penser à rien autre. Elle aimait surtout les airs mélancoliques; et
+toute la cour, naturellement, partagea son goût<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
+
+<p>Aussitôt installé et sûr de la faveur royale, Atto Melani, souple
+instrument de Mazarin, fit les premiers essais de représentation
+musicale. Une lettre du 10 mars 1645, qu’il écrivit au prince Mattias de
+Médicis, fait allusion à un spectacle de ce genre, dont il ne donne pas
+le titre, et qui fut repris après Pâques<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. Il est probable qu’il
+s’agit là déjà de <i>la Finta Pazza</i><a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> (<i>la feinte Folle</i>), dont on
+place d’ordinaire la première représentation quelques mois plus tard, le
+14 décembre 1645. Je n’insiste pas sur cette œuvre, qui n’était pas à
+proprement parler un opéra, mais une pièce avec musique et machines<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>.
+Un passage du programme<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a> donne cette indication: «Cette scène sera
+toute sans musique, mais si bien dite qu’elle fera presque oublier
+l’harmonie passée».&mdash;L’essai n’était pas concluant. Du reste, on ne
+hasarda la pièce que devant peu de personnes, «le Roi, la Reine, le
+Cardinal et le familier de la cour<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>»; et le succès ne fut pas grand.
+On connaît la relation de M<sup>me</sup> de Motteville: «Nous n’étions que vingt
+ou trente personnes, et nous pensâmes mourir d’ennui et de froid»...&mdash;Là
+dessus, Atto Melani repartit pour l’Italie<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>, et la cause de l’opéra
+italien sembla bien compromise.</p>
+
+<p>Il n’en fut rien pourtant. Mazarin s’entêta, fit un second essai, et ici
+entrent en ligne des personnages, dont notre histoire musicale n’a tenu
+jusqu’ici aucun compte, bien qu’ils aient eu une action décisive pour la
+fondation de l’opéra en France. Je veux parler de l’arrivée à Paris des
+princes Barberini.</p>
+
+<h3><a name="II-b" id="II-b"></a>II<br /><br />
+LES BARBERINI EN FRANCE</h3>
+
+<p>Ils étaient trois neveux du pape Urbain VIII. L’aîné: le cardinal
+Francesco, secrétaire d’État. Don Taddeo, prince de Palestrina, préfet
+de Rome, général de l’Église, marié en 1629 à dona Anna Colonna, fille
+du connétable. Et le cardinal Antonio, l’ami de Mazarin, plus tard
+grand-aumônier de France, évêque de Poitiers, archevêque de Reims, pour
+le moment protecteur de la couronne de France à Rome, c’est-à-dire
+chargé des intérêts français près du Saint-Siège.</p>
+
+<p>Ils avaient été tout-puissants à Rome, de 1623 à 1644; et j’ai dit
+ailleurs<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a> quel rôle ils avaient joué dans l’histoire de l’opéra.
+Filippo Vitali, l’auteur de <i>l’Arelusa</i> de 1620, était <i>virtuoso di
+camera</i> du cardinal Francesco. Stefano Landi, les deux Mazzocchi, les
+deux Rossi, Marco Marazzoli, écrivaient pour eux. <i>La Diana schernita</i>
+de Cornachioli (1629) et les <i>Drames musicaux</i> d’Ottavio Tronsarelli
+(1629) sont dédiés à don Taddeo. L’influence des Barberini sur la
+musique dramatique devint surtout prépondérante après la construction,
+dans leur palais de Rome, d’un théâtre qui pouvait contenir plus de 3000
+personnes. Le premier opéra qui y fut représenté, le <i>San Alessio</i> de
+Stefano Landi, en février 1632<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>, était dédié au cardinal Francesco.
+Vinrent ensuite, en 1635, <i>la Vila di S. Teodora</i>, poème de Mgr
+Ruspigliosi<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>; en 1637, <i>il Falcone</i><a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> et <i>Erminia sul Giordano</i> de
+Michelangelo Rossi, dédiée à D. Anna Colonna Barberina; en 1639, <i>Chi
+sofre speri</i>, poème de Mgr Ruspigliosi, musique de Vergilio Mazzocchi et
+de Marco Marazzoli, représentation fameuse où assistait Milton; enfin,
+la même année, un des chefs-d’œuvre de la tragédie lyrique italienne:
+<i>Galatea</i>, paroles et musique du célèbre Loreto Vittori, dédiée au
+cardinal Antonio<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>.&mdash;Tous ces spectacles avaient eu un retentissement
+considérable en dehors de l’Italie; le bibliothécaire et confident de
+Mazarin, Gabriel Naudé, ne cache pas que ce fut à leur imitation que le
+cardinal voulut donner en France des représentations musicales<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p>
+
+<p>Les événements favorisèrent singulièrement ce projet. Le pape Barberini
+mourut en 1644. L’étourderie politique de ses neveux porta au trône
+pontifical l’ennemi de la France et leur propre ennemi, le cardinal
+Panfili (Innocent X). Les persécutions commencèrent bientôt contre tout
+ce qui avait eu part au gouvernement précédent.</p>
+
+<p>Innocent X, voulut faire rendre compte aux Barberini de leurs exactions
+financières. Les Barberini, déjà occupés depuis 1640 par leurs démêlés
+avec les princes italiens, et en guerre avec le duc de Parme, durent
+fermer leur théâtre<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. Les musiciens et les acteurs romains
+émigrèrent<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>. Les princes Barberini eux-mêmes quittèrent Rome, où leur
+biens et leur vie étaient menacés. Le cardinal Antonio, pour échapper au
+procès de concussion qu’on instruisait contre lui, se sauva par mer des
+États Pontificaux, et arriva en France, en octobre 1645<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>. Le cardinal
+Francesco et don Taddeo suivirent son exemple: après quatre jours de
+tempêtes, qui firent errer leur navire tout autour de la Sardaigne et de
+la Corse, ils abordèrent à Cannes, en janvier 1646, dans le plus complet
+dénuement. Mazarin, qui s’était brouillé de façon éclatante avec eux
+après l’élection d’Innocent X, ne leur garda pas rancune; il se donna le
+luxe de prendre la défense des proscrits et de les protéger
+magnifiquement<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>. Il alla au devant du cardinal Francesco, le reçut
+affectueusement, et l’installa dans son palais. A son tour, arriva à
+Paris, le 3 octobre 1646, la princesse de Palestrina, dona Anna Colonna,
+femme de don Taddeo; et la reine l’accueillit avec amitié<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>. Ainsi
+toute cette puissante maison Barberini était fixée à Paris, à la fin de
+1646, et dans des rapports si intimes avec la cour qu’en novembre 1647
+Mazarin pensait marier une de ses «Mazarinettes» à un Barberini.</p>
+
+<p>Or ce fut précisément cette année que l’opéra italien fit ses débuts
+retentissants à Paris, sous les yeux des Barberini. Nul doute qu’ils n’y
+aient pris part. Cette forme d’art était en partie leur œuvre; leur
+orgueil était intéressé à son succès; et nous savons quelle surveillance
+minutieuse les cardinaux Francesco et Antonio exerçaient sur leurs
+représentations de Rome<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>. Les chanteurs et les machinistes italiens
+de Paris étaient leurs familiers; et si d’autres princes, avant eux,
+avaient essayé le drame musical à Florence et à Rome, la «Comédie des
+machines», qui allait devenir l’Opéra français, était proprement
+Barberini<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p>
+
+<p>Nous reconnaissons leur marque dans le spectacle donné, le 2 mars 1647,
+au Palais-Royal: <i>l’Orfeo</i>; et nous en avons la preuve. Des deux auteurs
+de <i>l’Orfeo</i>, l’un, le poète, l’abbé Francesco Buti, de Rome, docteur en
+droit, protonotaire apostolique, était venu avec le cardinal Antonio en
+1645<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>; l’autre, le musicien, Luigi Rossi, était en 1646 «<i>musico
+dell’ Em. card. Ant. Barberino<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a></i>»; il n’est donc pas douteux qu’il
+l’ait accompagné dans son exil en France<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p>
+
+<p>Dès lors, tout s’explique. Après l’arrivée des Barberini, de leurs
+poètes et de leurs musiciens, Mazarin s’adresse à Florence et à Rome<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>
+pour se faire envoyer de nouveaux comédiens; et, le 29 septembre 1646,
+il recommande à l’intendant de l’armée d’Italie de profiter du retour
+de la flotte pour les expédier en France. Atto Melani fut rappelé de
+Florence pour diriger la représentation. Il arriva en janvier 1647,
+«après trente-quatre jours de voyage»; et il écrivit à son maître, le
+prince Mattias, qu’on répétait «une très belle comédie intitulée
+<i>l’Orfeo</i>, paroles du signor Buti et musique du signor Luigi», et même,
+que «S. M. montrait tant de goût pour ce genre de pièces qu’on en
+faisait préparer encore une autre pour la jouer aussitôt après
+<i>l’Orfeo</i>»<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>. Une lettre de Gobert à Huygens, probablement de février
+1647, confirme cette nouvelle: «Il y a quatre hommes et huit castrats
+que M. le cardinal a fait venir. Ils concertent une comédie, que le
+sieur Louygy fait exprès pour représenter au carnaval»<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p>
+
+<h3><a name="III-b" id="III-b"></a>III<br /><br />
+LUIGI ROSSI AVANT SON ARRIVÉE EN FRANCE</h3>
+
+<p>Qui était ce Luigi Rossi, alors si célèbre, aujourd’hui si inconnu? On
+ne trouve pas son nom dans les dictionnaires de musique; ou les
+renseignements qu’ils donnent sur lui sont insignifiants et inexacts. Ni
+Mme de Motteville, ni Guy Joly, ni Goulas, ni Montglat, ni Lefèvre
+d’Ormesson n’en parlent dans leurs notes sur la représentation du
+Palais-Royal, qui les avait pourtant frappés. La <i>Gazette</i> de Renaudot
+ne mentionne même pas son nom dans sa longue description officielle de
+l’<i>Orfeo</i>. Le père Menestrier suit cet exemple. Aussi ne sait-on bientôt
+plus à qui attribuer l’<i>Orfeo</i>. Ludovic Celler (L. Leclercq) et Clément
+disent: à Monteverde;&mdash;Fournel: à l’abbé Perrin;&mdash;Arteaga, Ivanovitch et
+d’autres: à Aurelio Aureli;&mdash;Francesco Caffi et Hugo Riemann, dans
+l’édition de 1887 de son dictionnaire: à Gius. Zarlino, du <small>XVI</small><sup>e</sup>
+siècle, ou à un musicien qui avait pris son nom;&mdash;Humbert, dans la
+traduction française du même dictionnaire de Riemann, parue en 1899,
+l’attribue encore à Peri.</p>
+
+<p>Cependant le nom de Luigi avait été, dans la France du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle,
+représentatif de toute une époque de la musique italienne, et de la plus
+parfaite, celle que Sébastien de Brossard appelle dans son
+<i>Catalogue</i><a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a> «le moyen aage» (c’est-à-dire l’âge moyen, qui va de
+1640 à 1680 ou 1690), et où il donne à Luigi le premier rang parmi les
+Italiens. Lecerf de la Viéville de Fresneuse parle souvent de lui dans
+sa <i>Comparaison de la musique italienne et de la musique française</i><a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>
+et résume la grande musique italienne en son nom, celui de Carissimi, et
+celui de Lully. Bacilly, qui fut un de ceux, d’après Lecerf, qui firent
+le plus pour perfectionner le chant français, n’a que deux noms à la
+bouche: Antoine Boësset et «l’illustre Luigi»<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>. Mais la source de
+leurs renseignements à tous semble Saint-Evremond, qui eut toujours une
+prédilection pour Luigi,&mdash;sans doute parce que Luigi lui rappelait ses
+années de jeunesse à la cour de France, avant l’exil;&mdash;il l’appelle sans
+hésiter «le premier homme de l’univers en son art<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>». Il est visible
+que c’est à Saint-Evremond que Lecerf emprunte, en particulier, tout ce
+qu’il dit des rapports de Luigi avec les musiciens français<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p>
+
+<p>Luigi Rossi était né à Naples vers la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Il était
+frère de Carlo Rossi, négociant et banquier très riche et de goûts
+distingués, jouant à Rome le rôle de protecteur des artistes, comme, un
+siècle plus tôt, le grand banquier Chigi, patron de Raphaël. Carlo Rossi
+se mêlait lui-même de littérature et de musique, et il passait à Rome
+pour le meilleur joueur de harpe après son frère Luigi. Tous deux se
+firent naturaliser citoyens romains.</p>
+
+<p>Il y avait à Rome, au temps des Barberini, une petite colonie
+napolitaine dont l’âme était Salvator Rosa. Carlo Rossi fut son ami le
+plus intime jusqu’à sa mort, après laquelle il lui éleva un monument.
+Luigi fréquentait aussi la maison de la via del Babbuino, où il put
+rencontrer les plus illustres artistes d’Italie: Carissimi, Ferrari,
+Cesti, peut-être Cavalli, comme lui familiers du logis<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>. Salvator
+était musicien<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>; il composait, et surtout collaborait avec ses amis
+musiciens. Burney prétend avoir vu de lui un livre d’airs et de cantates
+poétiques, que Rossi, Carissimi et d’autres avaient mises en musique.
+Peut-être trouve-t-on un reflet des pensées de ce cénacle musical dans
+les <i>Satires</i> de Salvator. Il y attaque avec violence la corruption des
+artistes, les mœurs infâmes des chanteurs, l’engouement du monde
+romain pour cette <i>canaglia</i>, et surtout l’abaissement de l’art
+religieux, le chant mondain à l’église, «le miserere qui devient une
+chaconne, ce style de farce et de comédie, avec des gigues et des
+sarabandes<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>...»&mdash;Carissimi réagissait alors contre ce style, au
+Collège germanique, où il était installé depuis 1630 environ. Quant à
+Luigi, bien qu’il eût écrit en 1640 (d’après lady Morgan), un <i>opéra
+spirituale: Giuseppe figlio di Giacobbe</i><a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, dont le titre fait songer
+aux <i>Histoires Sacrées</i> de Carissimi, et diverses cantates
+religieuses,&mdash;une entre autres sur le <i>Stabat Mater</i>,&mdash;il se
+spécialisait dans la musique mondaine. Ses <i>canzonette</i>, dont Pietro
+della Valle loue la nouveauté de style, dans une lettre du 15 janvier
+1640, l’avaient rendu populaire. Il les interprétait sans doute
+lui-même: car Atto Melani fait l’éloge de sa virtuosité, en 1644, et il
+associe son nom à celui d’un chanteur italien qui sera précisément un
+des principaux acteurs d’<i>Orfeo</i>: Marc Antonio Pasqualini<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Mais la
+gloire de Luigi est surtout attachée à un genre musical, qui eut une
+fortune immense, et qu’il contribua à fonder: la <i>Cantate</i>.</p>
+
+<p>L’histoire des origines de la Cantate n’a pas encore été écrite<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>; et
+pourtant, c’est un chapitre capital de l’histoire de la musique au
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. La Cantate, la <i>scena di caméra</i>, était née du besoin
+qu’avaient tous les musiciens italiens d’alors de dramatiser jusqu’aux
+formes de la musique de concert. Elle était par essence la musique
+dramatique de chambre. Elle était donc sortie tout naturellement des
+Madrigaux de la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, qui avaient souvent le caractère
+de monologues dramatiques, ou de scènes dialoguées. La cantate s’était
+peu à peu séparée du madrigal par l’introduction, dans ces pièces
+vocales à plusieurs parties, de chants soli, depuis les premiers essais
+des Florentins, créateurs de l’opéra. La vogue de l’opéra devait avoir
+sa répercussion sur elle, en l’amenant à développer de plus en plus le
+chant solo aux dépens du chant polyphonique, jusqu’à finir par éliminer
+presque entièrement celui-ci. Mais elle n’allait pas tarder à se venger,
+en réagissant à son tour sur l’opéra.</p>
+
+<p>Burney prétend que le premier qui employa le mot <i>Cantata</i> fut Benedetto
+Ferrari, de Reggio, dans ses <i>Musiche varie a voce sola</i>, lib. II
+(1637), où il y a en effet une <i>Cantata spirituale</i>. Mais ce nom
+existait avant. On le trouve par exemple dans un volume d’airs de
+Francesco Manelli, de Tivoli, intitulé: <i>Musiche varie a una due e tre
+voci, cioè Cantate, Arie, Canzonette et Ciaccone</i>, etc. (1636)<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>.
+Manelli est le musicien romain qui vint à Venise avec Benedetto Ferrari,
+et y apporta l’opéra<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>.&mdash;Manelli et Ferrari: ces deux noms sont
+caractéristiques. Les fondateurs romains de l’opéra à Venise ont donc
+été, à ce qu’il semble, des premiers fondateurs de la cantate,
+c’est-à-dire de l’opéra en chambre<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p>
+
+<p>Le patriarche de l’opéra, Monteverde, avait été là encore un précurseur.
+S’il n’employa pas, je crois, le terme de Cantate, il écrivit du moins
+de vraies cantates, des scènes de musique dramatique pour concert, comme
+son célèbre <i>Combat de Tancrède et de Clorinde</i>, publié dans les
+<i>Madrigali guerrieri ed amorosi</i> de 1638<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>, mais chanté dès 1624, dans
+le palais de Girolamo Mozzenigo, à Venise, «en présence de toute la
+noblesse, qui en fut si émue, dit Monteverde lui-même, qu’elle en versa
+des pleurs». Ce ne fut pas le seul essai tenté par Monteverde dans ce
+genre, où son génie subtil, raffiné, aristocratique, devait se plaire,
+peut-être davantage qu’au genre plus large et moins nuancé du théâtre.
+Il est à remarquer, en effet, que, tandis qu’il ne publia pas son opéra
+d’<i>Arianna</i>, il publia séparément le <i>lamento d’Arianna</i>, avec «<i>due
+lettere amorose in genere rappresentativo</i>» (1623, Venise). On peut se
+demander s’il n’avait pas plus de plaisir à entendre certaines de ses
+scènes dramatiques au concert qu’au théâtre.</p>
+
+<p>Avec Monteverde, nous trouvons, parmi les créateurs de la scène
+dramatique de chambre, certains des maîtres les plus célèbres de l’opéra
+romain: comme les deux frères Mazzocchi, Vergilio et surtout Domenico
+Mazzocchi, qui mit en musique des scènes de Tasso et de Virgile<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>.
+D’une façon générale, il semble que la Cantate ait été la création
+propre des maîtres de l’opéra romain et vénitien, à l’exception
+peut-être de Cavalli, trop homme de théâtre, d’un style trop large et
+d’un génie trop populaire pour être très attiré par ce genre de concert,
+qui se développa considérablement après 1640, et qu’illustrent les noms
+de Carissimi<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a> et de Luigi Rossi.</p>
+
+<p>Rien de plus naturel que les musiciens de l’opéra aient cherché à
+transporter au concert leur nouveau style dramatique. Mais rien de plus
+dangereux pour leur art. Qu’étaient ces concerts? Des réunions
+aristocratiques, des salons, c’est-à-dire les endroits du monde les
+moins faits pour l’expression libre et vraie des passions. Si frivole
+que soit le public de théâtre, si préoccupé qu’il soit de parader, de
+lorgner, de flirter et de bavarder, la mise en scène et l’action
+représentée maintiennent dans l’opéra un certain souci de vérité et de
+vie dramatique. Mais des œuvres écrites pour des soirées mondaines,
+pour des chanteurs à la mode, des fragments détachés de scènes
+musicales, exécutées au milieu des conversations et des petites
+intrigues de salons, sont fatalement condamnées à perdre tout sérieux de
+sentiment et à refléter l’aimable banalité, qui se dégage de la société
+des gens d’esprit. Bien pis: il y a un lyrisme fade qui fleurit là, une
+sorte d’idéalisme correct et distingué, sans accent, sans vérité, ayant
+même peur au fond de la vérité, et qui n’a pas plus de rapports avec
+l’idéalisme vrai que la dévotion avec la piété intime. Cet idéalisme
+galant et bien élevé fera le fond de l’inspiration des poètes et des
+musiciens de la Cantate. Les personnalités s’effacent; on s’habitue à se
+contenter d’une vérité d’à peu près, d’une convention musico-dramatique,
+aussi fausse que celle des déclamations poétiques de salon, les plus
+fausses de toutes: car elles sont le plus déplacées (si elles étaient
+vraies dans un tel milieu, elles seraient un manque de goût). En
+revanche, ce public de salon est très apte à juger de la beauté de la
+forme, de l’élégance d’expression, du bon goût, d’une certaine
+perfection modérée.</p>
+
+<p>Aussi, la plupart des Cantates, qui se vident, de plus en plus, de tout
+contenu expressif, atteignent rapidement à une grande beauté plastique.
+Le musicien pouvait d’autant plus facilement la réaliser dans cette
+forme d’art, qu’il n’y était pas gêné, comme dans l’opéra, par la
+tyrannie de la situation dramatique, et qu’il lui était loisible
+d’équilibrer à son gré sa composition. La Cantate s’organisa donc très
+vite, d’une façon classique.</p>
+
+<p>D’abord, cette beauté et cet équilibre ne sont pas incompatibles avec la
+liberté et la vérité dramatique. Ainsi, dans la belle Cantate <i>Gelosia</i>
+de Luigi Rossi, qui est de 1646<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>. Ici, l’on est encore tout près du
+modèle: l’opéra; et la Cantate n’a pas établi sa réputation, elle est
+timide, elle s’essaie encore. Mais déjà, on peut prévoir que la
+régularité de construction, à laquelle elle vise, fera bientôt tort au
+sentiment<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>. Certes, un Luigi Rossi, un Carissimi ont été de grands
+constructeurs; ils ont bâti de beaux types d’airs, de suites d’airs et
+de récitatifs, de scènes chantées. Ils ont créé un style clair, simple,
+logique, d’une élégance incomparable. Mais ce sont trop souvent de
+belles phrases toutes faites; et l’école de bien dire est trop souvent
+une école de ne rien dire, de dire des riens. Il vaudrait mieux
+apprendre à dire vrai, à dire ce qu’on sent, exactement. Qu’est-ce qu’un
+style préexistant à une pensée? C’est une prison. Tant pis pour ceux qui
+s’y trouvent à l’aise! Cela prouve qu’ils ne sont plus faits pour
+respirer l’air de la liberté.</p>
+
+<p>La victoire de la Cantate, genre faux, où la forme compte plus que le
+fond,&mdash;victoire de la scène chantée, indépendamment de tout drame, de
+toute action, et bientôt de tout sens,&mdash;victoire d’un style de salon,&mdash;a
+compromis définitivement l’avenir de l’opéra italien, dans le même
+moment où sa suprématie s’étendait, sur l’Europe. Et naturellement, s’il
+en a été ainsi, ce fut parce qu’il n’y avait plus en Italie de
+personnalité assez robuste et assez primesautière pour se débarrasser
+d’un tel joug,&mdash;parce que les artistes italiens étaient devenus trop
+«civilisés», trop domestiqués. Tout se tient. Et ce qu’il importe de
+marquer ici, c’est que les maîtres de la forme musicale, au milieu du
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, les Carissimi et les Luigi Rossi, ont été les premiers
+artisans de la décadence italienne, comme tous ceux qui substituent à
+un idéal de vérité un idéal de beauté pure, indifférente à la vie.
+Comment le type dramatico-musical de Rossi et de Carissimi fut porté
+dans l’opéra, et répandu à travers l’Europe, par Cesti et les Bononcini,
+c’est ce que je tâcherai de montrer quelque jour.</p>
+
+<p>Luigi Rossi, Carissimi, Cesti: de ces trois noms date l’orientation
+nouvelle de l’art. «Les trois plus éclatantes gloires de la musique»,
+les appellera Giac. Ant. Perti, en 1688»<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>,&mdash;sacrifiant ainsi aux
+trois grands maîtres de la cantate et de l’opéra de concert les
+Monteverde et les Cavalli, les génies libres, les génies de plein-air.</p>
+
+<p>Tel était, avant son arrivée en France, le rôle artistique de ce Luigi,
+qui allait être chez nous le fondateur de l’opéra.</p>
+
+<p>On ne connaît guère de lui qu’un opéra avant l’<i>Orfeo</i>: <i>Il Palazzo
+incantato, overo la Guerriere amante</i>, joué à Rome en 1642<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>. Le
+poème en était extrait de l’<i>Orlando furioso</i>. Il n’y avait pas moins
+d’une cinquantaine de scènes et de vingt-trois personnages; mais on
+avait recours aux expédients: chaque acteur tenait deux rôles. On
+reconnaît là déjà le type des opéras vénitiens, qui devaient, pour
+satisfaire la curiosité d’un public superficiel, offrir beaucoup de
+soli, beaucoup d’airs de concert, et des épisodes variés. L’<i>Orfeo</i>
+appartiendra aussi à ce genre d’œuvres émiettées en une multitude de
+scènes, sans unité, sans logique, faites bien plus pour le plaisir des
+yeux et de l’oreille que de l’esprit. L’auteur du poème du <i>Palazzo
+incantato</i> était Mgr Ruspigliosi. Si l’on se rappelle qu’il était le
+librettiste aristocratique par excellence, l’ami des Barberini; si l’on
+remarque de plus que les deux rôles principaux de la pièce: Angelica et
+Atlante, étaient tenus par Loreto Vittori, le prince du chant romain,
+l’auteur de la <i>Galatea</i> de 1639, on a là une nouvelle preuve de la
+vogue dont jouissait alors Luigi, auprès des Barberini et du monde
+romain qui gravitait autour d’eux. Il était le musicien à la mode.</p>
+
+<p>La petite société de la via del Babbuino subit le contrecoup de la
+révolution de palais qui fit tomber les Barberini. En 1647, Salvator
+Rosa dut s’enfuir de Rome, et passa à Florence, où l’appelait depuis
+quelque temps le prince Mattias de Médici, le patron d’Atto Melani. La
+même année, Luigi Rossi était à Paris avec les Barberini, et dirigeait
+les répétitions de son <i>Orfeo</i>, «qu’il avait écrit tout exprès pour
+représenter au carnaval»<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p>
+
+<h3><a name="IV-b" id="IV-b"></a>IV<br /><br />
+LA REPRÉSENTATION D’ORFEO A PARIS<br />
+ET L’OPPOSITION RELIGIEUSE ET POLITIQUE<br />
+A L’OPÉRA</h3>
+
+<p>Les principaux acteurs <i>d’Orfeo</i> nous sont connus par une lettre d’Atto
+Melani. Atto lui-même jouait Orfeo; la Checca, l’ancienne protagoniste
+de <i>La Finta Pazza</i>, chantait Eurydice; Marc Antonio Pasqualini, le
+célèbre sopraniste romain, tenait le rôle d’Aristeo; une protégée du
+prince Mattias, munie d’une lettre de recommandations pour Mazarin, «la
+signora Rossina Martini», jouait Vénus; et «le castrat des seigneurs
+Bentivogli» faisait la nourrice d’Eurydice<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>. Nous ignorons le nom
+des autres. Il est probable qu’un des frères Melani en fit partie.</p>
+
+<p>La première représentation eut lieu au Palais-Royal, «sur la fin des
+jours gras», le samedi 2 mars 1647<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>. On redonna la pièce le dimanche
+gras 3 mars, le mardi gras 5 mars; puis les spectacles furent
+interrompus par les austérités du carême, et ne reprirent qu’après
+Pâques. La reine fit encore jouer <i>Orfeo</i> le 29 avril, en l’honneur de
+l’ambassadrice de Danemark, le 6 mai et le 8 mai, pour la duchesse de
+Longueville, «qui depuis peu était revenue de Munster». Condé assista
+sans doute à la première, avant son départ pour l’armée de Catalogne. Le
+prince de Galles (le futur Charles II) était un des hôtes de la cour.</p>
+
+<p>Mme de Motteville donne sur la première représentation quelques détails
+intéressants:</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>Cette comédie, dit-elle, ne put être prête que les derniers jours du
+carnaval; ce qui fut cause que le cardinal Mazarin et le duc d’Orléans
+pressèrent la Reine pour qu’elle se jouât dans le carême; mais elle, qui
+conservait une volonté pour tout ce qui regardait sa conscience, n’y
+voulut pas consentir. Elle témoigna même quelque dépit de ce que la
+comédie, qui se représenta le samedi pour la première fois, ne put
+commencer que tard, parce qu’elle voulait faire ses dévotions le
+dimanche gras et que, la veille des jours qu’elle voulait communier,
+elle avait accoutumé de se retirer à meilleure heure, pour se lever le
+lendemain plus matin. Elle ne voulut pas tout à fait perdre ce plaisir,
+pour obliger celui qui le donnait; mais ne voulant pas aussi manquer à
+ce qu’elle croyait être de son devoir, elle quitta la comédie à moitié,
+et se retira pour prier Dieu, pour se coucher et souper à l’heure qu’il
+convenait, pour ne rien troubler de l’ordre de sa vie. Le cardinal
+Mazarin en témoigna quelque déplaisir; et, quoique ce ne fût qu’une
+bagatelle qui avait en soi un fondement assez sérieux et assez grand
+pour obliger la Reine à faire plus qu’elle ne fit, c’est-à-dire à ne la
+point voir du tout, elle fut néanmoins estimée d’avoir agi contre les
+sentiments de son ministre; et, comme il témoigna d’en être fâché, cette
+petite amertume fut une grande douceur pour un grand nombre d’hommes.
+Les langues et les oreilles inutiles en furent occupées quelques jours,
+et les plus graves en sentirent des moments de joie qui leur furent
+délectables.</p>
+</div>
+
+<p>J’ai peine à croire que la mauvaise humeur persistante de Mme de
+Motteville contre Mazarin n’ait pas altéré sa clairvoyance, et que la
+reine ait agi en cette occasion contre le sentiment, et même sans
+l’assentiment du cardinal. Cette pieuse attitude n’était pas seulement
+affaire de conscience, mais acte de prudence politique. Les spectacles
+italiens soulevaient des tempêtes dans le clergé de Paris. Depuis
+l’arrivée de Leonora et surtout de Melani, la Reine était devenue
+beaucoup plus passionnée de musique et de théâtre que Mazarin même n’eût
+voulu. Les représentations alternaient avec les concerts; et, en 1647,
+la Reine, qui jusque-là se cachait pour entendre la comédie, à cause de
+son deuil, y alla publiquement tous les soirs<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>. Les ennemis de
+Mazarin ne manquèrent pas de crier au scandale; ils poussèrent en avant
+un prêtre, le curé de Saint-Germain. Celui-ci se plaignit fort haut. La
+Reine inquiète consulta des évêques qui la rassurèrent. Le curé de
+Saint-Germain ne se tint pas pour battu. Il alla trouver sept docteurs
+en Sorbonne, et leur fit signer «que la comédie ne pouvait être
+fréquentée sans péché par les chrétiens, et que les princes devaient
+chasser les comédiens de leurs États<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>». La Reine riposta, en faisant
+répondre par dix ou douze autres docteurs en Sorbonne que la comédie
+était bonne et licite aux princes.</p>
+
+<p>«Monsieur le Cardinal» (et ce passage d’un ennemi acharné nous fait voir
+sa physionomie silencieuse et rusée)<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a> «Monsieur le Cardinal, que
+cette affaire regardoit en quelque façon par le plaisir qu’il prenoit à
+la Comédie italienne principalement, jugea à propos de ne rien dire,
+sachant qu’il avoit assez de complaisants à la cour et de gens de
+passe-temps qui soutiendroient son intérêt en cette
+rencontre<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>.»&mdash;Mais, ajoute Goulas, «il connut que la dévotion
+n’étoit pas pour luy et ne pouvoit digérer ce jeu continuel, cette
+attache aux saletés du théâtre et la pratique des plus méchants et
+débordés de la cour qu’il appeloit dans ses plaisirs et qu’il avoit
+continuellement chez lui».</p>
+
+<p>Ainsi, il se faisait à Paris, au moment de l’<i>Orfeo</i>, une levée de
+boucliers contre le théâtre italien, au nom d’un puritanisme plus ou
+moins hypocrite; et le cardinal observait, dans la querelle, la plus
+grande réserve. Au contraire, la Reine tenait tête aux dévots, et,
+malgré quelques accès de scrupules, ne renonçait à rien de ses plaisirs.
+Elle était fort imprudente dans ses relations avec les comédiennes et
+les comédiens italiens. Leonora ne la quittait point, et Melani se
+plaignait avec fatuité qu’elle ne pût se passer de lui. Elle l’emmenait
+avec elle en voyage, à Amiens; bien que son congé fût terminé et qu’on
+l’attendît à Florence, elle ne pouvait se décider à le laisser partir;
+elle écrivait à Mattias de Médicis des lettres gauches, pour qu’il lui
+permît de garder quelque temps encore le séduisant castrat<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>. Elle
+finit par s’attirer une verte leçon de son hôtesse, l’orgueilleuse
+princesse de Palestrina, dona Anna Colonna Barberina<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>. L’une des
+comédiennes italiennes qui chantèrent dans l’<i>Orfeo</i>, «ayant eu
+réputation de vendre sa beauté en Italie, ne laissa pas, dit Goulas,
+d’estre reçue chez la Reyne, et jusques dans le cabinet. L’on dit qu’un
+jour, comme la Reyne demanda à la femme du préfet Barberin si elle ne la
+voyoit pas souvent quand elle étoit à Rome et ne la faisoit pas venir
+chez elle, chantant si bien et ayant tant d’esprit, cette femme superbe,
+qui étoit fille du connétable Colonne, ne luy répondit rien d’abord,
+et, Sa Majesté la pressant, elle échappa et dit: «Si elle y fût venue,
+je l’aurois fait jeter par les fenestres», ce qui surprit fort la Reyne,
+et l’obligea de changer de propos, après avoir changé de couleur<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>.»</p>
+
+<p>On voit que la Reine ne péchait point par pruderie,&mdash;du moins en ce qui
+concerne la musique<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>. La petite manifestation dévote du 2 mars 1647,
+à la première représentation d’<i>Orfeo</i>, ne pouvait donc déplaire à
+Mazarin, que les imprudences de la souveraine avaient mis plus d’une
+fois dans l’embarras.</p>
+
+<p>Le même désir d’apaiser l’opposition puritaine a certainement inspiré la
+fin de l’article de Renaudot, dans sa <i>Gazette</i>. Après avoir fait un
+grand éloge de la musique et du poème, le journaliste termine ainsi:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Mais ce qui rend cette pièce encore plus considérable et l’a fait
+approuver par les plus rudes censeurs de la comédie, c’est que la
+vertu l’emporte toujours au-dessus du vice, nonobstant les
+traverses qui s’y opposent: Orphée et Eurydice n’ayant pas
+seulement été constants en leurs chastes amours, malgré les efforts
+de Vénus et de Bacchus, les deux plus puissants auteurs de
+débauches, mais l’Amour même ayant résisté à sa mère pour ne pas
+vouloir induire Eurydice à fausser la fidélité conjugale. Aussi ne
+fallait-il pas attendre autre chose que des moralités honnêtes et
+instructives au bien, d’une action honorée de la présence d’une si
+sage et si pieuse reine qu’est la nôtre.</p></div>
+
+<p>Ces étranges protestations de vertu s’expliqueraient mal, s’il n’y
+avait eu un danger réel à conjurer. Il ne s’agissait point de vaines
+réclamations au nom de la morale, comme celles qu’aujourd’hui élèvent
+périodiquement quelques hommes isolés, qui crient dans le désert, et que
+personne n’écoute. Le puritanisme d’alors avait des sanctions
+redoutables; il soulevait l’Angleterre, et allait, un an plus tard,
+faire tomber la tête de Charles I, dont le fils assistait à la
+représentation d’<i>Orfeo</i><a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.</p>
+
+<p>Malgré toutes les précautions, on n’évita point les censures
+religieuses. «Les dévots en murmurèrent, dit Mme de Motteville; et ceux
+qui, par un esprit déréglé, blâment tout ce qui se fait, ne manquèrent
+pas à leur ordinaire d’empoisonner ces plaisirs, parce qu’ils ne
+respirent pas l’air sans chagrin et sans rage.»</p>
+
+<p>Mais il était difficile à la morale de se sentir outragée par l’<i>Orfeo</i>,
+et aux mécontents de découvrir des sujets de scandale dans une pièce où
+l’Amour même refuse de détourner Eurydice de ses devoirs conjugaux, et
+où Eurydice meurt par un excès de pudeur véritablement rare et digne
+d’une habituée du Salon Bleu: mordue à la jambe par un serpent, en
+l’absence d’Orphée, elle refuse<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a> de laisser enlever le reptile par
+Aristée, «de peur, dit Renaudot, d’offenser son mari par la licence
+qu’elle donnerait à son rival de la toucher».</p>
+
+<p>Il fallut bien que l’hypocrisie désarmât; mais elle trouva sa revanche
+ailleurs.&mdash;On ne pouvait contester non plus la magnificence du spectacle
+et le succès de la pièce. Les Parlementaires invités<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>, esprits
+chagrins et boudeurs, ennemis inconciliables de Mazarin, firent sans
+doute de leur mieux pour s’ennuyer; et ils y réussirent. Mais il leur
+fallut reconnaître en maugréant la victoire des Italiens; et tels de
+ceux qui affectaient de bâiller à la première représentation n’eurent
+pas le courage de résister à l’engouement général. Olivier Lefèvre
+d’Ormesson, qui dit, le 2 mars, que «la langue italienne, que l’on
+n’entendoit pas aisément, estoit ennuyeuse<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>», n’en revit pas moins
+la pièce, le 8 mai, et «la trouva plus belle que la première fois, tout
+estant bien mieux concerté.» Montglat enregistre avec maussaderie que
+«la comédie durait plus de six heures» et que «la grande longueur
+ennuyait sans qu’on l’osât témoigner; et tel n’entendait pas l’italien
+qui n’en bougeait, et l’admirait par complaisance». Mais il doit
+convenir que la pièce «était fort belle à voir pour une fois, tant les
+changements de décoration étaient surprenants<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>». Il insinue bien,
+dans sa mauvaise foi, que si «la Reine ne perdait pas une fois sa
+représentation, c’est qu’elle prenait soin de plaire au cardinal, et par
+la crainte qu’elle avait de le fâcher».&mdash;En réalité, la Reine, qui, dès
+le lendemain, revit la pièce de Rossi, et cette fois en entier, assista
+à toutes les représentations, «sans jamais s’en lasser». C’est Mme de
+Motteville qui nous le dit; et elle est peu suspecte d’amitié pour
+Mazarin<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>. Le petit Roi «y apporta tant d’attention qu’encor que S.
+M. l’eust desja veue deux fois, elle y voulut encore assister une
+troisième, n’ayant donné aucun tesmoignage de s’y ennuyer, bien qu’elle
+deust estre fatiguée du bal du jour précédent, auquel elle fit tant de
+merveilles»<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>. Le succès fut éclatant. Les machines émerveillaient
+les spectateurs, au point «qu’ils doutoyent s’ils ne changeoyent point
+eux-mesmes de place<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>»; et la musique les bouleversa. Surtout le
+chœur qui suit la mort d’Eurydice,&mdash;le <i>lamento</i> des Nymphes et
+d’Apollon sur le malheur «de la pauvre deffunte»&mdash;arracha les larmes.
+«La force de cette musique vocale jointe à celle des instruments
+tiroyent l’âme par les oreilles de tous les auditeurs, et l’auroit fait
+bien davantage, sans que le Soleil descendu dans son char flambloyant,
+éclairé d’or, d’escarboucles et de brillants, excitât un doux murmure
+d’acclamations<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>».&mdash;Mme de Motteville cite deux des courtisans qui se
+distinguaient le plus par leur enthousiasme: «Le maréchal de Gramont,
+éloquent, spirituel, gascon, et hardi à trop louer, mettait cette
+comédie au-dessus des merveilles du monde: le duc de Mortemart, grand
+amateur de la musique et grand courtisan, paraissait enchanté au seul
+nom du moindre des acteurs; et tous ensemble, afin de plaire au
+ministre, faisaient de si fortes exagérations quand ils en parlaient,
+qu’elle devint enfin ennuyeuse aux personnes modérées dans les
+paroles.»&mdash;Quant à Naudé, il dit qu’à la fin de la représentation, «on
+n’entendait rien autre chose que les exclamations de ceux qui en
+louaient extraordinairement ce qui avait le plus fait d’impression sur
+leurs esprits<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>»; et il cite quelques vers latins «d’un ouvrage
+entier qu’un cordelier portugais, le R. P. Macedo, avait composé à la
+louange de cette comédie».</p>
+
+<p>On ne pouvait donc raisonnablement chicaner le succès de la pièce,&mdash;du
+moins pour le moment<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>.&mdash;Mais l’opposition se rattrapa sur un autre
+terrain. Ne pouvant reprocher à l’<i>Orfeo</i> d’être un spectacle manqué,
+elle lui reprocha d’être trop beau, et de coûter trop cher. Cette
+nouvelle forme d’hostilité n’était pas moins dangereuse que l’opposition
+religieuse. La misère était grande, et les impôts montaient: ils
+venaient d’atteindre, cette année-là, le chiffre le plus élevé où ils
+fussent jamais parvenus<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>. Les Parlements affectaient de se poser en
+défenseurs du peuple contre les expédients financiers de Mazarin et de
+ses Italiens. Ils ne pouvaient manquer de signaler à la nation affamée
+les dépenses excessives du cardinal pour les plaisirs de la cour et les
+spectacles italiens. Le reproche, ici, était fondé; mais ils
+l’exagérèrent, et grossirent formidablement le chiffre des sommes
+gaspillées pour l’<i>Orfeo</i>. Naudé proteste en vain qu’on ne dépensa que
+30 000 écus<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>. Les 30 000 écus deviennent 400 000 livres chez
+Montglat, et 500 000 écus chez Guy Joly.&mdash;«La comédie en musique, dit ce
+dernier, coûta plus de 500 000 écus, et fit faire beaucoup de réflexions
+à tout le monde, mais particulièrement à ceux des compagnies souveraines
+qu’on tourmentait, et qui voyaient bien, par cette dépense excessive et
+superflue, que les besoins de l’État n’étaient pas si pressants, qu’on
+ne les eût bien épargnés si l’on eût voulu<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>.»&mdash;Et Goulas nous montre
+que les perfides doléances des Parlementaires atteignirent leur but:
+elles parvinrent à remuer le peuple: «La comédie de M. le cardinal causa
+tant de bruit et de vacarme parmi le peuple» qu’il ne songea plus à rien
+autre. «Car chacun s’acharna sur l’horrible dépense des machines et des
+musiciens italiens qui étaient venus de Rome et d’ailleurs à grands
+frais, parce qu’il les fallut payer pour partir, venir et s’entretenir
+en France<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>.»</p>
+
+<p>Mazarin vit venir l’orage, et il s’en inquiéta. Une lettre de Melani,
+que nous avons citée plus haut, annonçait que la reine faisait préparer
+une autre comédie en musique, pour être donnée aussitôt après
+l’<i>Orfeo</i><a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>. Mazarin s’y opposa. «Il combattit, l’année suivante, dit
+Naudé, les sentimens de toute la cour, et empescha absolument que l’on
+ne fist une autre comédie, qui n’auroit esté de gueres moindre despense
+que celle d’<i>Orphée</i><a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>.» Et Naudé ajoute même que, «si on l’eût voulu
+croire, l’on n’auroit jamais pensé à cette première, à laquelle ceux qui
+la pressèrent davantage s’estoient engagés insensiblement.»</p>
+
+<p>Rien n’y fit; et ces protestations,&mdash;dont quelques-unes, d’ailleurs,
+n’étaient pas très vraisemblables,&mdash;n’empêchèrent pas les calomnies
+d’aller leur train. Les dépenses d’<i>Orfeo</i> restèrent, pendant les
+guerres civiles, le principal grief contre la prodigalité du cardinal:
+«Quand il a fallu trouver de quoy le proscrire, on luy a mis cette pièce
+en ligne de compte... On lui a donné sujet de dire après Ovide:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>O nimis exitio nata theatra mea!</i><a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>L’impopularité de l’<i>Orfeo</i> se manifesta bien aux persécutions qu’eut à
+subir Torelli, le machiniste, le véritable auteur de la pièce, aux yeux
+du gros public. Il fut poursuivi, emprisonné, ruiné pendant la Fronde;
+et sa vie fut menacée, comme celle des autres Italiens restés à Paris,
+qui avaient pris part aux représentations de 1645 et de 1647.</p>
+
+<p>C’est là ce qui explique que, malgré le grand succès du premier opéra
+italien à Paris, il ait fallu attendre tant d’années pour le voir
+définitivement installé en France<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p>
+
+<h3><a name="V-b" id="V-b"></a>V<br /><br />
+L’ORFEO</h3>
+
+<p>Deux relations principales du temps nous décrivent le poème d’<i>Orfeo</i>,
+œuvre, comme on l’a vu, de l’abbé Francesco Buti de Rome: ce sont les
+récits de Renaudot, dans la <i>Gazette</i> du 8 mars 1647, et du père
+Menestrier, dans son livre confus des <i>Représentations en musique
+anciennes et modernes</i><a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p>
+
+<p>Ces descriptions, si baroques qu’elles paraissent, sont assez exactes.
+Le poème d’<i>Orfeo</i> est un salmigondis d’inventions étranges. Les
+personnages sont:</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p><i>Orfeo</i>. <i>Euridice</i>. <i>Endimione, père d’Eurydice</i>. <i>Aristeo, amant
+d’Eurydice</i>. <i>Un Satyre</i>. <i>Une Nourrice</i>. <i>Vénus</i>. <i>Junon</i>.
+<i>Proserpine</i>. <i>Jupiter</i>. <i>Mercure</i>. <i>Pluton</i>. <i>Apollon</i>. <i>L’Amour</i>.
+<i>Caron</i>. <i>Momus</i>. <i>L’Hyménée</i>. <i>La Jalousie</i>. <i>Le Soupçon</i>. <i>Les trois
+Grâces</i>. <i>Les trois Parques</i>. <i>Les Dryades</i>. <i>Les suivants de l’Augure</i>.
+<i>La Cour céleste</i>.&mdash;Soit une trentaine de rôles.</p>
+</div>
+
+<p>Le beau sujet antique est compliqué d’une foule d’incidents ridicules: A
+la veille de ses noces avec Orphée, Eurydice, accompagnée de son père,
+consulte sur l’avenir un augure qui l’effraie par des présages
+menaçants. Aristée, fils de Bacchus, est éperdument épris d’Eurydice, et
+supplie Vénus d’empêcher le mariage. Vénus, qui hait Orphée, fils du
+Soleil, son rival, ourdit des trames contre les deux amants. Elle prend
+la forme d’une vieille entremetteuse, et donne des conseils malhonnêtes
+à Eurydice, qui l’éconduit; puis, ne pouvant décider son propre fils,
+Amour, à changer les sentiments d’Eurydice, elle la fait mourir. Junon,
+par animosité contre Vénus, prend parti pour Orphée. Elle l’engage à
+descendre aux Enfers, et à chercher Eurydice. Afin de lui faciliter la
+tâche, elle éveille la jalousie de Proserpine, en lui faisant remarquer
+les attentions de Pluton pour la belle morte. Proserpine, empressée à se
+débarrasser d’une rivale, et tout l’Enfer, ému par les chants d’Orphée,
+renvoient sur terre les deux époux; mais ceux-ci enfreignent les lois
+infernales, et Eurydice revient parmi les morts. Aristée, désespéré par
+la fin tragique d’Eurydice, et poursuivi par l’ombre de sa victime, qui
+agite des serpents dans ses mains, devient fou et se tue. Vénus excite
+Bacchus à venger sur Orphée la mort de son fils. Bacchus et les
+Bacchantes déchirent le chanteur thrace. Apothéose. La constellation de
+la Lyre s’élève au firmament. Les chœurs chantent la grandeur de
+l’amour et de la fidélité conjugale; et Jupiter, dans un air récitatif à
+vocalises pompeuses, tire la morale de l’histoire en un madrigal à
+l’adresse de la Reine.</p>
+
+<p>Quelques bouffons égayent cette suite de catastrophes: c’est la
+Nourrice, gaillarde et intéressée; c’est un «Bouquin», (comme dit
+Renaudot), c’est-à-dire un Satyre; c’est Momus, qui médit des
+femmes<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>. Les scènes trop sérieuses sont farcies de clowneries. On
+est loin de la sobre tragédie de Rinuccini et de Striggio, de l’art
+concentré et noblement plastique des Florentins. C’est ici le goût
+vénitien ou napolitain qui domine: un théâtre de plèbe opulente et
+remuante, non d’aristocratie intellectuelle.</p>
+
+<p>Les relations de Renaudot et de Menestrier contiennent aussi, sur la
+mise en scène et le jeu des acteurs, quelques détails qui complètent la
+physionomie du spectacle.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>L’action commença par deux gros d’infanterie armée de pied en cap, qui
+représentaient deux armées<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>; elles se battirent, mais non jusques à
+ennuyer la compagnie par leur chamaillis et le cliquetis de leurs
+armes<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>. Une des armées assiégeoit une place, et l’autre la
+défendoit. Un pan de la muraille étant tombé donna l’entrée à l’armée
+françoise, lorsque la Victoire descendant du ciel parut en l’air et
+chanta des vers à l’honneur des armes du Roi et de la sage conduite de
+la Reine sa mère<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. Nul ne pouvoit comprendre comment elle et son
+char triomphant pouvoient demeurer aussi longtemps suspendus<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>On nous décrit ensuite les décors et les changements à vue<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>. C’est
+d’abord «un bocage, dont l’étendue et la profondeur semblent surpasser
+plus de cent fois le théâtre». Puis, «la perspective s’ouvre et fait
+voir une table superbement servie pour les noces». «Vénus descend dans
+un nuage avec une troupe de petits Amours».&mdash;L’entrée des Enfers est
+représentée par «un Désert affreux, cavernes, rochers, avec un antre en
+forme d’allée, au bout desquels se découvroit un peu de jour».&mdash;Après
+qu’Eurydice a été rendue à Orphée, les monstres de l’Enfer exécutent un
+ballet grotesque, dont la musique n’a pas été conservée dans la
+partition<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>, et qui fut un des plus grands succès de la
+représentation, «une des choses la plus divertissante», comme dit
+Renaudot. «C’étoient des Bucentaures, hiboux, tortues, escargos, et
+autres animaux estranges et monstres les plus hideux, qui dansoient au
+son des cornets à bouquin, avec des pas extravagans et une musique de
+mesme».&mdash;La danse était fréquemment mêlée au chant. Ici, «Orphée et
+Eurydice chantoient et dansoient<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>.» Là, «le Satyre dansoit avec des
+pieds de bouc<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>». Plus loin, «les Dryades dansoient avec des
+castagnettes<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>». Ou encore, «les Bacchantes, ayant chacune des
+sonnettes aux pieds, un tambour de basque en une main, et une bouteille
+en l’autre<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>».</p>
+
+<p>A la fin du spectacle, la lyre d’Orphée, montant au ciel, se
+transformait en Lys de France, comme l’indique le discours de Mercure,
+qui termine l’<i>Orfeo</i>.</p>
+
+<p>Les artistes français avaient collaboré avec Torelli pour les décors et
+les costumes. Charles Errard, le futur directeur de l’Académie de France
+à Rome, en eut la haute direction; et ses projets furent exécutés par
+une équipe de jeunes peintres et de sculpteurs, entre lesquels de Sève
+l’aîné, et Coypel, qui fit là ses débuts<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>.</p>
+
+<p>Quant à la musique d’<i>Orfeo</i>, si longtemps considérée comme perdue,
+après une disparition de deux siècles et demi, nous en avons trouvé une
+partition manuscrite ancienne à la Bibliothèque Chigi de Rome<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>. Deux
+copies en ont été faites, l’une pour le Conservatoire de Paris<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>,
+l’autre pour le Conservatoire de Bruxelles<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>. Un manuscrit ancien de
+l’<i>Orfeo</i> existait à Paris, à la Bibliothèque du Conservatoire, dans la
+collection Philidor<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>. Fétis l’y vit encore<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>. Mais depuis sa
+direction, toute trace en a disparu.</p>
+
+<p>La partition est écrite à la façon ordinaire des partitions italiennes,
+vers le milieu du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. Les <i>Sinfonie</i>, qui ouvrent les
+actes, et les Ballets sont à quatre parties. Les airs sont accompagnés
+simplement par la basse chiffrée. Les instruments ne sont point marqués.
+La plupart des voix sont des soprani. C’était le goût du temps, et Luigi
+semble y avoir particulièrement sacrifié. Ses relations avec les plus
+célèbres virtuoses de Rome, Loreto Vittori, Marco Antonio Pasqualini,
+Atto Melani, ont influé sans doute sur son style. La plupart des airs,
+fort nombreux, qui ont été conservés de lui à la Bibliothèque Nationale
+de Paris, sont écrits pour soprano, avec accompagnement de violon. Il y
+a prédominance, dans le rythme, des mesures à trois temps, de ces mètres
+dansants, qui sont une des caractéristiques de l’Opéra français,
+visiblement apparenté à la Comédie-Ballet<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>. Pourtant l’abus en est
+moins sensible que dans telle autre pièce de l’époque, comme le <i>Serse</i>
+de Cavalli; Luigi avait fait effort pour varier ses mouvements et ses
+nuances. C’était même cette diversité qui avait frappé le plus les
+auditeurs d’<i>Orfeo</i>. Renaudot le dit naïvement: «L’artifice en était si
+admirable et si peu imitable<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a> que le ton se trouvoit toujours
+accordant avec son sujet, soit qu’il fût plaintif ou joyeux, ou qu’il
+exprimât quelque autre passion: de sorte que ce n’a pas esté la moindre
+merveille de cette action que tout y estant récité en chantant, <i>qui est
+le signe ordinaire de l’allégresse</i>, la musique y estoit si bien
+appropriée aux choses qu’elle n’exprimoit pas moins que les vers toutes
+les affections de ceux qui les récitoyent».&mdash;Il semble donc que Luigi
+ait révélé aux journalistes français le pouvoir expressif de la musique.
+Renaudot fut émerveillé d’entendre qu’elle pouvait servir à autre chose
+qu’à des chansons.</p>
+
+<p>La variété d’expression de Luigi était en vérité digne de frapper des
+musiciens plus exercés que ses auditeurs du Palais-Royal. Dans un air de
+la Bibliothèque Nationale<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>, «<i>Che cosa mi disse</i>», air qui compte
+une cinquantaine de mesures, il emploie les rythmes suivants: 6/8 (3
+mesures); 3/4 (5 mesures); 6/8 (2 mesures); 3/4 (8 mesures); 4/4 (3
+mesures 1/2); 3/8 (3 mesures); 4/4 (8 mesures); 3/8 (6 mesures); 3/2 (5
+mesures); 3/8 (1 mesure); 3/4 (8 mesures). Il résulte de ces variations
+d’allure une souplesse de la langue musicale, qui suit les nuances de la
+pensée. Mais cette libre déclamation garde pourtant des contours précis;
+elle n’a pas la ligne indéfinie et atténuée du récitatif florentin; elle
+reste une <i>Aria</i> au profil dessiné.</p>
+
+<p>Saint-Evremond, qui n’aime point les récitatifs<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>, est surtout sévère
+pour ceux d’<i>Orfeo</i>. «J’avoue, dit-il, que j’ai trouvé des choses
+inimitables dans l’opéra de Luigi, et pour l’expression des sentiments,
+et pour le charme de la musique; mais le récitatif ordinaire ennuyait
+beaucoup, en sorte que les Italiens même attendaient avec impatience les
+beaux endroits qui venaient à leur opinion trop rarement.<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>»
+Saint-Evremond n’a point tout à fait tort: malgré quelques très belles
+pages, comme la scène du désespoir d’Orphée dans les déserts de Thrace,
+on sent trop que Luigi écrivait sans plaisir la plupart de ses
+récitatifs: il n’est pleinement lui-même que dans l’<i>Aria</i>. C’est à
+l’<i>Aria</i> qu’il réserve non seulement tout son charme mélodique, mais
+tout son pouvoir d’expression. Sauf à de rares moments tragiques, le
+récitatif déclamé l’ennuie. Cela se conçoit, chez un génie aussi
+éminemment plastique, mis aux prises avec un livret diffus et baroque,
+comme celui de l’<i>Orfeo</i>. La déclamation musicale des Florentins veut un
+poème sobre et concentré, qui soit pour le chant une charpente ferme. Le
+moyen de déclamer les inutilités et les sottises de l’abbé Buti! Le
+mieux eût été de supprimer ces kilomètres de récitatifs insipides, qui
+se déroulent comme un interminable ruban de route blanche, pendant des
+heures. Mais l’opéra ne sut pas s’y décider, et la musique en souffrit.
+Le grand malheur pour le drame lyrique fut, à mon sens, que la réforme
+mélodramatique de Florence ne donna pas la main à une réforme
+poétique<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>, ou du moins, que les réformateurs en poésie, les
+champions de la vérité et de la nature, ne voulurent pas, surtout en
+France, s’allier à l’opéra, mais qu’ils le désavouèrent au contraire, et
+qu’il ne resta aux musiciens que le commerce des poètes de cour. Cette
+collaboration fade, niaisement prétentieuse, ce style sans nerf, ces
+sentiments factices, ce manque absolu de naturel et de vie, ont eu une
+influence déplorable sur les musiciens; ils leur ont appris les formules
+paresseuses; ils ont pesé sur toute la musique dramatique jusqu’à nos
+jours<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>, jusqu’à ce que les musiciens aient eu le courage,&mdash;bien
+téméraire,&mdash;à défaut de poètes dignes d’eux, d’être leurs propres
+poètes<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p>
+
+<p>Dans l’<i>Aria</i>, le musicien était plus libre; la niaiserie du
+librettiste l’enchaînait moins. Même chez le théoricien du drame
+florentin, Giambattista Doni<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>, il est enseigné qu’il ne faut jamais
+traduire en musique le sens des mots isolés, mais le sentiment général.
+Et pourtant, Doni est un sévère défenseur de la vérité dramatique; il
+condamne l’introduction dans le drame musical de ces <i>canzonette</i> et de
+ces airs purement lyriques, où se complaît Luigi. L’équilibre entre la
+poésie et la musique est, chez Luigi, franchement rompu au profit de la
+musique<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>; la mélodie pure prend une place prépondérante dans
+l’opéra; elle acquiert une beauté de structure toute classique; sa
+physionomie est déjà dessinée chez Rossi, telle qu’on la trouve ensuite
+chez Alessandro Scarlatti et chez Haendel. L’<i>Aria da Capo</i> est
+fréquente dans l’<i>Orfeo</i><a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>, et dans les collections d’airs de Rossi
+qui sont à la Bibliothèque Nationale<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>. Elle n’est pas d’ailleurs le
+seul type employé par lui. Tantôt il use d’airs à deux parties, en forme
+de <i>Cavatines</i><a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>; tantôt il mêle aux ariettes des récitatifs ornés de
+longues vocalises<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>; tantôt encore il coupe des récitatifs
+dramatiques en strophes régulières, à la fin desquelles revient, comme
+deux beaux vers rimes à la fin d’une période en prose rythmée, une belle
+phrase mélodique, d’un caractère expressif. Tel, le <i>lamento</i>
+d’Orphée<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>, ce récitatif <i>arioso</i> sculpté à la Gluck:&mdash;c’est le
+récitatif à haut relief des grands classiques, non plus le récitatif à
+relief presque effacé des premiers Florentins.</p>
+
+<p>Luigi tâche aussi de varier dans son opéra les combinaisons vocales. Il
+coupe ses soli et ses récitatifs de duos, trios, quatuors, chœurs à 6
+et à 8. C’est certainement dans ces morceaux à plusieurs voix que Luigi
+a mis le plus de grâce et d’ingéniosité. Il y montre un tempérament
+éclectique, qui ne prend point parti entre divers styles, mais qui les
+emploie tour à tour et les fond dans son propre style avec une souplesse
+d’assimilation, qui me paraît un des traits de son caractère artistique.
+Il sait rendre les sentiments les plus variés et par les moyens
+d’expression les plus variés. Tantôt, dans des chœurs d’un tour un
+peu archaïque, sur la mort d’Eurydice, il coupe la trame austère et
+imposante du <i>lamento</i> par de puissants cris de douleur, de grands
+accords plaqués à contre-temps, qui rappellent <i>la Plainte des Damnez</i>
+de Carissimi<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>. Tantôt il annonce et surpasse Lully dans ses gracieux
+trios, où les voix s’appellent, s’entrelacent, jouent entre elles,
+répondent aux instruments, avec une vive et, spirituelle élégance<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>.
+S’il est vrai, comme a dit Mattheson<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a> (après Lecerf de la Viéville),
+que le trio soit le plus difficile des morceaux à plusieurs voix, il est
+juste de faire bénéficier Luigi de l’honneur d’en avoir donné les
+premiers modèles dans l’opéra,&mdash;honneur qu’on a jusqu’à présent attribué
+à Lully. L’esprit,&mdash;un esprit à la Grétry,&mdash;est partout répandu chez
+Luigi. Il lui est quelquefois un mauvais conseiller. Il lui fait
+chercher des effets descriptifs ou imitatifs, qui sont déplacés dans une
+situation tragique: par exemple dans telle scène, où un bourdonnement de
+fileuses prétend peindre les Parques au rouet<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>. Mais Luigi sait
+aussi exprimer des émotions profondes; et ce Napolitain, dont on croit
+sentir, à travers la musique, l’âme légère, allègre, éprise de jolies
+formes et d’élégances mondaines, n’en est pas moins capable de prêter à
+son Orphée quelques phrases d’une simplicité poignante, qui évoquent la
+grande voix de Gluck<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p>
+
+<h3><a name="VI-b" id="VI-b"></a>VI<br /><br />
+LUIGI ROSSI APRÈS L’«ORFEO»</h3>
+
+<p>Cependant, ce ne fut pas comme musicien dramatique que le nom de Luigi
+se conserva au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, même chez ceux qui l’aimaient le mieux;
+ce fut comme poète de cour, comme auteur de cantates et d’airs amoureux.
+Brossard, qui était si instruit, et qui admirait Luigi, ne fait même pas
+mention de l’<i>Orfeo</i>. Ce fut par la beauté de sa forme qu’il semble
+avoir séduit les musiciens de son temps; on louait la perfection
+classique de son style, d’où tout pédantisme, tout archaïsme était
+banni<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>. Sa grâce libre et hardie fut ce qui, dans son génie, frappa
+le plus les historiens<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>. Un tel homme devait plaire aux artistes
+français et se plaire avec eux.</p>
+
+<p>Bien que nous ayons peu de détails sur la suite de sa vie, nous savons
+qu’il resta quelque temps en France, où il fut en excellents termes avec
+nos artistes. Un sonnet de Dassoucy s’émerveille du talent qu’il eut «de
+charmer l’envie<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>». Ses airs étaient chantés par les plus célèbres
+virtuoses français: Nyert, Hilaire, Lambert. Leur style plaisait tant à
+Luigi qu’il se dégoûta de ses virtuoses italiens, et qu’au dire de
+Saint-Évremond, il ne pouvait plus souffrir de leur entendre chanter sa
+musique<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>. Il aimait surtout de Nyert, et pleurait de joie en
+l’entendant<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>.&mdash;Ces faits ont leur importance: car c’est par les airs
+de salon et la musique vocale de chambre que l’on a préludé à la
+fondation de l’opéra français. «C’est par les chansons qu’on a trouvé,
+dit Menestrier, la fin de cette musique d’action et de théâtre qu’on
+cherchait depuis si longtemps avec si peu de succès. Il y a plusieurs
+dialogues de Lambert, de Martin, de Perdigal, de Boisset et de Cambert,
+qui ont servi pour ainsi dire d’ébauche et de prélude à cette musique
+que l’on cherchait, et qu’on n’a pas d’abord trouvée<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.»&mdash;Luigi n’a
+pas moins contribué par ses airs de cour que par son <i>Orfeo</i> à cette
+initiation<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a>.</p>
+
+<p>Parmi nos musiciens, il admirait surtout Antoine Boësset, surintendant
+de la musique de Louis XIII, mort quelques années avant l’<i>Orfeo</i>, et
+qui écrivit les principaux ballets du règné précédent; il remit en
+honneur ses beaux airs, que la mode dédaignait<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>. Il n’appréciait pas
+moins la perfection de nos instrumentistes: des luths, des clavecins,
+des orgues, voire des violons français<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>. Bref, il semble être devenu
+à demi français de goût, peut-être même un peu trop: car un passage de
+Saint-Évremond dit «qu’il demeura fort rebuté de la rudesse et de la
+dureté des plus grands maîtres d’Italie, quand il eut goûté la tendresse
+du toucher et la propreté de la manière de nos François<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>». Ceci
+pourrait faire craindre que l’influence française n’eût contribué à
+développer le penchant naturel de son talent à la préciosité, au
+détriment de plus puissantes qualités d’âme et d’art.</p>
+
+<p>Ce qui est certain, c’est que les Italiens lui firent mauvais visage,
+quand il revint chez eux. «A son retour en Italie, il se rendit tous les
+musiciens de sa nation ennemis, disant hautement à Rome, comme il avait
+dit à Paris, que pour rendre une musique agréable, il fallait des airs
+italiens dans la bouche des Français<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>.»</p>
+
+<p>A quelle époque eut lieu ce retour dans son pays? Nous l’ignorons. Nous
+savons seulement qu’il y mourut en 1653<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>.</p>
+
+<p>Malgré l’assertion de Saint-Évremond, il n’avait point perdu sa
+popularité en Italie. La dédicace des <i>Cantate morale e spirituali</i> de
+Giacomo Antonio Perti (1688, Bologne), que je citais plus haut, montre
+que les meilleurs musiciens italiens avaient encore de Luigi, au temps
+d’Alessandro Scarlatti, une opinion aussi haute que Saint-Évremond et
+que la cour d’Anne d’Autriche<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>.</p>
+
+<p>La célébrité de Luigi avait aussi pénétré en Angleterre, où elle était
+venue sans doute à la suite de Saint-Évremond établi à Londres depuis
+1670, et d’Hortensia Mancini, comtesse Mazarin, qui arriva en 1675 à la
+cour d’Angleterre, fut la favorite de Charles II, et contribua à la
+fondation d’un Opéra italien et français à Londres. Des recueils d’airs
+italiens, publiés à cette date à Londres, contiennent des airs de
+Luigi<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a>.</p>
+
+<p>Comment le nom et les œuvres de Rossi tombèrent-ils si vite dans
+l’oubli, en France? On n’en trouve pas de raison précise; mais je dois
+mentionner que le Catalogue ancien de la musique de la Bibliothèque
+Nationale&mdash;écrit au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle&mdash;note, au nom de Luigi: «La
+jalousie de Lully le poursuivit et le força à quitter la France».&mdash;Je ne
+puis ni prouver ni démentir cette assertion, qui n’est malheureusement
+pas invraisemblable, quand on connaît le caractère jaloux et peu
+scrupuleux de Lully. Au reste, Cambert ne valait pas mieux. Dans sa
+dédicace des <i>Peines et Plaisirs de l’Amour</i>, en 1672, il se targue,
+avec Perrin, d’avoir été «l’inventeur de l’Opéra»; et, dans la lettre
+publiée avec la <i>Pastorale</i> de 1659, ils traitent la musique italienne
+de «plainchants et airs de cloistre, que nous appelons des chansons de
+vielleur ou du ricochet, une musique de gouttières».&mdash;Pas un mot de
+Luigi et de l’<i>Orfeo</i>, mais une allusion dédaigneuse à «la
+représentation, tant en France qu’en Italie, des comédies en musique
+italiennes, lesquelles il a plu aux compositeurs et aux exécuteurs de
+déguiser du nom d’<i>opre</i>, pour ne pas, à ce qu’on m’a dit, passer pour
+comédiens». Et Perrin ajoute «qu’elles ont déplu à notre nation».&mdash;On
+avait la mémoire courte<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>.</p>
+
+<p>C’est pour nous un acte de justice de réparer cet oubli injurieux, et de
+faire revivre le souvenir de ce grand artiste italien, qui fut le
+premier fondateur de l’opéra en France. A mesure qu’on le connaîtra
+mieux, il apparaîtra comme un des maîtres les plus importants de
+l’histoire de la musique dramatique au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>.</p>
+
+<h2><a name="NOTES_SUR_LULLY" id="NOTES_SUR_LULLY"></a>NOTES SUR LULLY</h2>
+
+<h3><a name="I-c" id="I-c"></a>I<br /><br />
+L’HOMME</h3>
+
+<p>Une figure intelligente et vulgaire. Les sourcils gros. «De petits yeux
+noirs, bordés de rouge, qu’on voyait à peine, et qui avaient peine à
+voir<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>», mais qui brillaient d’esprit et de malignité. Le nez charnu,
+aux narines gonflées. Des joues lourdes, sabrées de plis grimaçants. Les
+lèvres épaisses, une grande bouche volontaire, qui, lorsqu’elle ne
+bouffonnait point, avait une expression dédaigneuse. Le menton gras,
+creusé d’un sillon au milieu. Le cou fort.</p>
+
+<p>Paul Mignard et Edelinck cherchent à l’ennoblir dans leurs portraits;
+ils l’amaigrissent, ils lui donnent plus de caractère; Edelinck lui
+prête la physionomie d’un grand oiseau de proie nocturne. De tous ses
+portraitistes, le plus vrai paraît être Coysevox, qui ne s’est point
+soucié de faire un portrait d’apparat, mais qui l’a représenté
+simplement, comme il était dans la vie ordinaire, le cou nu,
+dépoitraillé<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>, l’air brutal et maussade.</p>
+
+<p>Déjà Lecerf de la Viéville avait pris soin de corriger les flatteries de
+ses portraits officiels:</p>
+
+<p>Sachez qu’il était plus gros et plus petit que ses estampes ne le
+représentent, assez ressemblant du reste, c’est-à-dire pas beau garçon,
+à la physionomie vive et singulière, mais point noble; noir, les yeux
+petits, le nez gros, la bouche grande et élevée, et la vue si courte
+qu’il ne voyait presque pas qu’une femme était belle<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Au moral, on le connaît,&mdash;assez fâcheusement.&mdash;On sait qu’avec tout son
+talent il ne fût jamais arrivé à la situation exceptionnelle qui lui
+fut dévolue, sans un esprit de basse intrigue, un mélange de
+bouffonnerie et de flagornerie qui lui conquirent, au moins autant que
+sa musique, la protection du Roi. On sait par quelles ruses&mdash;disons: par
+quelles perfidies&mdash;il supplanta Perrin et Cambert, fondateurs de l’Opéra
+français, et trahit Molière, dont il était l’associé et l’ami<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>. Bien
+lui en avait pris que Molière fût mort soudain: car Lully ne fût pas
+sorti vainqueur de la lutte imprudemment engagée avec lui. Plus tard,
+s’il ne lui arriva plus, pour son bonheur, de se heurter à un aussi rude
+jouteur, il commit pourtant la faute de ne pas assez ménager des
+personnages qu’il croyait inoffensifs, et qui lui rendirent avec usure
+le mal qu’il leur avait fait. Je veux parler de Guichard et de La
+Fontaine, dont les sanglantes satires l’ont cloué au pilori. Guichard,
+un de ses compétiteurs, dont il voulut se débarrasser en l’accusant
+d’une tentative d’empoisonnement, n’eut pas de peine à prouver sa
+complète innocence, et publia sur Lully de terribles pamphlets. La
+Fontaine, à qui Lully avait joué le tour de lui commander un poème
+d’opéra, et de le lui refuser après, se vengea en le portraiturant dans
+ce méchant petit chef-d’œuvre qui se nomme <i>le Florentin</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i5">Le Florentin<br /></span>
+<span class="i5">Montre à la fin<br /></span>
+<span class="i5">Ce qu’il sait faire.<br /></span>
+<span class="i0">Il ressemble à ces loups qu’on nourrit, et fait bien;<br /></span>
+<span class="i0">Car un loup doit toujours garder son caractère,<br /></span>
+<span class="i2">Comme un mouton garde le sien...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Je ne sais si Lully était le loup; mais le mouton n’était certes pas La
+Fontaine. Il serait imprudent de croire sans contrôle aux malices que
+lui dicta sa vanité blessée. La Fontaine était «homme de lettres», et
+capable de tout, quand son amour-propre d’auteur était en jeu. Il en
+convient lui-même, dans son <i>Épître à Madame de Thianges</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i5">Vous trouvez que ma satire<br /></span>
+<span class="i5">Eût pu ne se pas écrire.<br /></span>
+<span class="i5">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+<span class="i0">J’eusse ainsi raisonné si le ciel m’eût fait ange,<br /></span>
+<span class="i6">Ou Thiange;<br /></span>
+<span class="i1">Mais il m’a fait auteur, je m’excuse par là.<br /></span>
+<span class="i3">Auteur, qui pour tout fruit moissonne<br /></span>
+<span class="i1">Quelque petit honneur qu’un autre ravira.<br /></span>
+<span class="i3">Et vous croyez qu’il se taira?<br /></span>
+<span class="i1">Il n’est donc pas auteur, la conséquence est bonne.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Bien plus: il offrait à Lully, si celui-ci voulait mettre en musique le
+poème de <i>Daphné</i>, non seulement de retirer ses injures, mais de chanter
+ses louanges<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Si pourtant notre homme se pique<br /></span>
+<span class="i0">D’un sentiment d’honneur, et me fait à son tour<br /></span>
+<span class="i2">Pour le Roi travailler un jour,<br /></span>
+<span class="i2">Je lui garde un panégyrique.<br /></span>
+<span class="i0">Il est homme de cour, je suis homme de vers;<br /></span>
+<span class="i2">Jouons-nous tous deux de paroles;<br /></span>
+<span class="i2">Ayons deux langages divers,<br /></span>
+<span class="i2">Et laissons les hontes frivoles.<br /></span>
+<span class="i0">Retourner à <i>Daphné</i> vaut mieux que se venger.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Cet aveu, d’un cynisme ingénu, nous met un peu en garde contre les
+imputations malveillantes d’un si parfait «auteur».</p>
+
+<p>Avec Lecerf de la Viéville, la chanson est tout autre:</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>Lully avait le cœur bon, moins d’un Florentin que d’un Lombard; point
+de fourberie ni de rancune; les manières unies et commodes; vivant sans
+hauteur et en égal avec le moindre musicien, mais plus de brusquerie et
+moins de politesse qu’il ne convenait à un grand homme, qui avait vécu
+longtemps dans une cour délicate.</p>
+</div>
+
+<p>Il est possible qu’à l’époque où le connut Lecerf, Lully, ayant réussi,
+n’eût plus besoin de fourber, et qu’il se montrât bonhomme. Les gens de
+sa sorte, pourvu qu’ils soient vainqueurs, n’ont pas de rancune. Un
+homme sorti de si bas, et qui avait dû essuyer tant d’avanies jusqu’au
+jour de sa fortune, était cuirassé contre les humiliations; il avait
+autre chose à faire qu’à penser à ses ennemis: il pensait à lui-même.</p>
+
+<p>Il était d’une ambition extrême. Il ne lui suffit pas d’être maître
+absolu dans tout l’empire de la musique. Il n’eut pas de cesse qu’il ne
+fût anobli et reçu secrétaire du Roi. Ce ne fut pas sans peine, et
+l’histoire vaut d’être lue dans le récit de La Viéville: car elle peint
+sa ténacité insolente. A Louvois, s’indignant d’une telle prétention
+«chez un homme qui, disait-il, n’avait de recommandations et de services
+que d’avoir fait rire»:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&mdash;Hé! tête-bleue! répondit Lully, vous en feriez bien autant si
+vous pouviez!</p>
+
+<p>La réponse était gaillarde. Il n’y avait dans le royaume que M. le
+maréchal de la Feuillade et Lully qui eussent répondu à M. de
+Louvois, de cet air.</p></div>
+
+<p>Lully en eut le dernier mot. Il fut reçu secrétaire du Roi.</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>Le jour de sa réception, il offrit aux anciens et gens importants de la
+Compagnie un plat de son métier: l’Opéra. Ils étaient vingt-cinq ou
+trente qui, ce jour-là, avaient comme de raison les meilleures places.
+On voyait la Chancellerie en corps, deux ou trois rangs de gens graves,
+en manteau noir et en grand chapeau de castor, aux premiers rangs de
+l’amphithéâtre, qui écoutaient d’un sérieux admirable les menuets et les
+gavottes de leur confrère le musicien...</p>
+</div>
+
+<p>Cette ambition impertinente n’allait pas sans un juste orgueil du grand
+artiste roturier, qui se sentait l’égal des plus nobles. Cette
+revendication des droits du génie annonce déjà Gluck, à qui Lully
+ressemble par beaucoup de traits.</p>
+
+<p>Comme Gluck également, Lully avait compris la toute-puissance de
+l’argent dans la société moderne; et son sens des affaires lui acquit
+une fortune considérable. En qualité de surintendant de la musique de la
+chambre, et de maître de musique de la famille royale, il avait un
+traitement de 30 000 livres. Son mariage, en 1662, avec la fille du
+célèbre Lambert, maître de musique de la cour, lui avait apporté 20 000
+livres de dot. Il avait de plus les recettes de l’Opéra et les dons
+exceptionnels du Roi. Il eut l’idée d’employer la majeure partie de son
+argent dans les spéculations de ceux qui construisaient alors tout un
+quartier nouveau sur le terrain de la Butte des Moulins<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>. Il ne s’en
+remit pas à des hommes d’affaires. Il s’occupa de tout, lui-même. A lui
+seul, comme l’a montré M. Edmond Radet<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>, il exécuta ses
+combinaisons, négocia ses achats de terrains, dirigea ses constructions,
+conclut ses marchés avec les ouvriers. Jamais il ne se fit remplacer. En
+1684, il était propriétaire à Paris de six immeubles, qu’il avait fait
+construire, et dont il louait les appartements et les boutiques. Il
+possédait à Puteaux une maison de campagne avec jardin. Il en avait une
+seconde à Sèvres. Enfin il fut sur le point d’acquérir une terre
+seigneuriale, le comté de Grignon, pour lequel il fit, en 1682, une
+surenchère de 60 000 livres sur le Premier Président. Cela fit scandale.
+Une lettre du temps<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a> se lamente que de tels faits soient possibles:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Faut-il qu’un baladin ait la témérité d’avoir de telles terres!...
+La richesse d’un homme de cette qualité est plus considérable que
+celle des premiers ministres des autres princes de l’Europe.»</p></div>
+
+<p>De fait, il laissait, à sa mort<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>,&mdash;en cinquante-huit sacs de louis
+d’or et doublons d’Espagne, argenterie, pierres, diamants, biens meubles
+et immeubles, charges, pensions, etc.&mdash;une somme totale s’élevant,
+d’après M. Radet, à 800 000 livres:&mdash;deux millions d’aujourd’hui.</p>
+
+<p>Cette fortune et ces titres ne lui tournèrent point la tête. Il n’y
+avait point de risques. Ce n’était pas lui qui aurait eu la sottise de
+jouer pour son compte le <i>Bourgeois Gentilhomme</i>, et de mettre son
+amour-propre à se laisser gruger par les grands seigneurs. Il
+s’enrichissait pour lui, non pour les autres. C’était ce qu’on lui
+pardonnait le moins:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">C’est un paillard, c’est un mâtin<br /></span>
+<span class="i5">Qui tout dévore,<br /></span>
+<span class="i0">Happe tout, serre tout, il a triple gosier.<br /></span>
+<span class="i0">Donnez-lui, fourrez-lui, le glou<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a> demande encore;<br /></span>
+<span class="i0">Le Roi même aurait peine à le rassasier...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il était vilain. Les courtisans l’appelaient «le ladre»; non qu’il ne
+leur donnât souvent à manger; mais il leur donnait à manger sans
+profusion. Il disait qu’il ne voulait pas ressembler à ceux qui font des
+festins de noces, chaque fois qu’ils traitent un grand seigneur, qui se
+moque d’eux en sortant. Il y avait du bon esprit à cette sorte de
+vilenie<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>.</p>
+
+<p>Dans le fond, il n’était pas avare. Il savait dépenser à propos: ainsi,
+pour faire sa cour<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>. Il le savait mieux encore pour se donner du
+plaisir. Il menait joyeuse vie. Lecerf dit «qu’il avait pris
+l’inclination d’un Français un peu libertin pour le vin et pour la
+table, et gardé l’inclination italienne pour l’avarice». Ses débauches
+en compagnie du chevalier de Lorraine étaient connues de tous; et ce
+dévergondage, où ses admirateurs mêmes trouvaient, sinon l’excuse, au
+moins l’explication de certaines négligences de son œuvre<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>,
+contribua peut-être à sa mort prématurée.</p>
+
+<p>Cela ne l’empêchait point d’être familial, à ses heures. Il faisait
+deux parts de sa vie, et il sut, jusqu’à la fin, rester en fort bons
+ternies avec sa femme. Il avait une grande considération pour elle et
+pour son beau-père Lambert<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>. Il avait accordé à celui-ci la
+jouissance d’un appartement dans son hôtel de la rue Sainte-Anne; et il
+l’aida à se procurer une maison de campagne à Puteaux. Il avait tant de
+confiance dans l’intelligence de sa femme qu’il lui abandonnait les
+cordons de sa bourse<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a>, et que ce fut à elle, non à ses fils ou à ses
+disciples, qu’il laissa, par son testament, la direction et gestion
+absolue de son œuvre: l’Opéra<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>.</p>
+
+<p>Et cet habile homme trouva moyen, en mourant, de faire une fin
+édifiante. On sait qu’à la fin de 1686, Lully, dirigeant à l’église des
+Feuillants, rue Saint-Honoré, un <i>Te Deum</i>, à l’occasion de la
+convalescence du Roi, se frappa violemment le bout du pied avec la canne
+dont il battait la mesure. Il lui vint un abcès au petit doigt du pied;
+et le mal, faute d’avoir été soigné d’une façon énergique, dégénéra en
+gangrène, dont Lully mourut, le 22 mars 1687, à cinquante-quatre ans.
+Tant qu’il garda l’espérance de guérir, il garda aussi son esprit
+malicieux, comme on le voit dans des anecdotes célèbres, plus ou moins
+authentiques, dont l’une le représente essayant de tricher avec le ciel.
+Son confesseur, dit la légende<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a>, n’avait consenti à lui donner
+l’absolution qu’à condition qu’il jetât au feu tout ce qu’il avait écrit
+de son opéra nouveau, <i>Achille et Polyxène</i>. Lully se soumet
+chrétiennement; il fait remettre la partition au confesseur; le
+confesseur brûle le manuscrit diabolique. Lully semble aller mieux. Un
+des princes, qui viennent le voir, apprend ce trait édifiant:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Eh quoi, Baptiste, lui dit-il, tu as été jeter au feu ton opéra?
+Morbleu, étais-tu fou d’en croire un Janséniste qui rêvait, et de
+brûler de belle musique?</p>
+
+<p>&mdash;Paix, monseigneur, paix, lui répond Lully à l’oreille. Je savais
+bien ce que je faisais, j’en ai une autre copie.»</p></div>
+
+<p>Peu après, il eut une rechute:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Cette fois-ci, la mort inévitable lui donna les plus beaux remords,
+lui fit dire et faire les plus belles choses du monde. Les Italiens
+sont féconds et savants en raffinements de pénitence, comme au
+reste. Lully eut les transports d’un pénitent de son pays. Il se
+fit mettre sur la cendre, la corde au cou, et fit amende
+honorable<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>...</p></div>
+
+<p>Et sa pompeuse épitaphe, en l’église des Saints-Pères<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>, proclame:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Dieu, qui l’avait doué de tous les talents de musique par-dessus
+tous les hommes de son siècle, lui donna, pour récompense des
+cantiques inimitables qu’il avait composés à sa louange, une
+patience vraiment chrétienne dans les douleurs aiguës de la maladie
+dont il est mort... après avoir reçu tous les sacrements avec une
+résignation et une piété édifiantes.</p></div>
+
+<h3><a name="II-c" id="II-c"></a>II<br /><br />
+LE MUSICIEN</h3>
+
+<p>Avec tous ses vices, ce rusé personnage, ce maître-fourbe, ce «ladre»,
+ce «glouton», ce «paillard», ce «mâtin»,&mdash;de quelque nom qu’il ait plu à
+ses contemporains de l’appeler,&mdash;fut un très grand artiste et le
+dictateur de la musique en France.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>La «musique du Roi», dont le surintendant avait le gouvernement, se
+divisait en trois provinces distinctes: la Chambre, la Chapelle et la
+Grande Écurie. La Grande Écurie, uniquement composée d’instrumentistes,
+formait le corps de musique des chasses, des cortèges et des fêtes en
+plein air. La Chambre comprenait les divers virtuoses de la Chambre, la
+«bande des vingt-quatre violons», ou «Grande Bande», qui jouaient aux
+dîners du Roi, aux concerts, aux bals de la cour», et «les Petits
+violons», qui accompagnaient le Roi dans ses voyages et ses
+campagnes<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>. La Chapelle était, au début du règne, presque
+exclusivement vocale<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>.&mdash;Tels étaient les moyens musicaux, dont Lully
+disposait. Non seulement il en doubla la puissance, en combinant les
+ressources, jusque-là séparées, de la Chapelle et de la Chambre, en
+réformant l’une et l’autre, en introduisant dans la musique religieuse
+de Versailles le style et les moyens instrumentaux et vocaux du
+théâtre<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>, en donnant même aux divertissements de la Chambre le
+caractère fastueux et triomphal, qui s’accordait si bien avec l’esprit
+du Roi<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>; mais il agrandit d’une façon prodigieuse son domaine
+musical, en y annexant cette province nouvelle, qui allait sur-le-champ
+devenir plus importante, à elle seule, que toutes les autres ensemble:
+l’Opéra. Et cette province, il s’y constitua une sorte de fief
+héréditaire,&mdash;s’en assurant le privilège exclusif, «pour en jouir, sa
+vie durant, et après lui, celui de ses enfants qui serait pourvu et reçu
+en survivance de sa charge»<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>, fortifiant ses pouvoirs par des
+interdictions draconiennes et renouvelées contre toute tentative
+rivale<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a>, par le droit reconnu d’établir des Écoles de musique à
+Paris et partout où il le jugerait nécessaire pour le bien et l’avantage
+de l’Académie, par le droit même de faire imprimer à son gré sa musique
+et ses poèmes. Ainsi, il s’arrogea une royauté sur la musique entière.
+Rien ne put lui résister. Il écrasa tous les pouvoirs rivaux<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a>, et,
+par tous les moyens, rétablit l’unité:&mdash;unité de gouvernement et unité
+de style&mdash;dans l’art français, si brillant, mais si anarchique avant son
+avènement. Il fut le Lebrun de la musique,&mdash;plus absolu encore, et dont
+la domination lui survécut.</p>
+
+<p>Par quels prodiges de volonté avait-il pu en arriver là, ce petit paysan
+florentin<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a>, dont les débuts dans l’art avaient été si humbles?</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Il savait tout juste chanter et pincer de la guitare, quand il arriva en
+France, à l’âge de douze ou treize ans, avec le chevalier de Guise. Un
+cordelier de Florence avait été son seul maître. Plus tard, devenu
+célèbre, il ne dédaignait pas la guitare:</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>Quand il en voyait une, il s’amusait à battre ce chaudron-là,
+duquel il faisait plus que les autres n’en font. Il faisait dessus
+cent menuets et cent courantes qu’il ne recueillait pas<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p>
+</div>
+
+<p>A Paris, sous-marmiton chez Mademoiselle, il se découvrit un nouveau
+talent: il racla du violon. Le comte de Nogent le remarqua et le fit
+étudier. Il devint rapidement un des premiers violonistes de son temps.</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>Il jouait divinement. Depuis Orphée, Amphion, et ces Messieurs-là,
+on n’a pas tiré d’un violon les sons qu’en tirait Lully.... Mais il
+pendit son violon au croc, plusieurs années avant d’être seigneur
+de l’Opéra. Du jour que le Roi le fit surintendant, il négligea si
+fort son violon qu’il n’en avait pas même chez lui, comme s’il
+voulait s’affranchir de la sujétion de l’instrument, dont il ne se
+serait pas plu à jouer d’une manière médiocre.... Mille gens lui en
+demandaient par grâce quelque petit air; il en refusait et les
+grands seigneurs et ses amis de débauches, n’étant rien moins que
+timide ou complaisant, et s’étant mis sur le pied de ne connaître
+qu’un maître. M. le Maréchal de Grammont fut le seul qui trouva le
+moyen de l’en faire jouer, de temps en temps. Il avait un laquais,
+nommé La Lande, qui devint un des meilleurs violons de l’Europe. A
+la fin d’un repas, il priait Lully de l’entendre et de lui donner
+seulement quelques avis. La Lande venait, jouait, et faisait sans
+doute de son mieux. Cependant Lully ne manquait pas de s’apercevoir
+qu’il jouait mal quelque note. Il lui prenait le violon des mains;
+et, quand une fois il le tenait, c’en était pour trois heures: il
+s’échauffait, et ne le quittait qu’à regret<a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>...</p>
+</div>
+
+<p>Ce talent de violoniste était universellement reconnu: il était passé en
+proverbe. Quand M<sup>me</sup> de Sévigné veut faire d’un virtuose un éloge
+hyperbolique, elle dit «qu’il joue mieux du violon que Baptiste». Ce fut
+par le violon que commença la fortune de Lully. Il entra d’abord dans la
+Grande Bande des violons du Roi, puis reçut en 1652 l’inspection
+générale des Violons du roi, et la direction d’une nouvelle bande formée
+par lui, celle des Petits Violons.</p>
+
+<p>Mais il avait de plus hautes ambitions. «Ayant reconnu, dit un factum de
+1695, le violon au-dessous de son génie, il y renonça pour s’adonner au
+clavecin et à la composition de musique sous la discipline de Métru,
+Roberday et Gigault, organiste de Saint-Nicolas des Champs<a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>.»</p>
+
+<p>Il peut sembler surprenant que le créateur de l’Opéra français ait eu
+pour maîtres trois organistes. Mais, comme le dit M. Pirro, l’école de
+l’orgue en France était alors une école d’éloquence musicale. «Le
+langage de l’orgue» était considéré «comme une harangue»<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a>. Lully
+apprit là les rudiments de cette rhétorique, où il passa
+maître.&mdash;D’ailleurs, ces organistes écrivaient pour tous les
+instruments<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a>; et ils étaient de bons maîtres de musique symphonique.
+Gigault et Roberday avaient le goût large et beaucoup de curiosité
+d’esprit. Roberday était un italianisant, enthousiaste de Frescobaldi,
+en relations avec Cambert, avec Bertalli, maître de musique de
+l’Empereur, avec Cavalli, organiste comme lui<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>. Il était
+certainement au courant des premières tentatives d’opéra italien en
+France. Gigault, dont l’éclectisme s’appuyait aussi bien sur l’exemple
+du vieil organiste de Rouen, Titelouze, que de Frescobaldi, prenait
+surtout modèle sur le chant. C’était le temps où Nivers engageait les
+organistes «à consulter la méthode de chanter». Car, disait-il, l’orgue
+«doit imiter la voix<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a>».&mdash;Tous deux enfin, Gigault et Roberday,
+avaient une certaine «hardiesse à pratiquer les dissonances<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a>»; et M.
+Pirro rappelle qu’un des traits de Lully les plus admirés des Français
+de son temps, était son habileté à employer «des faux accords<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a>».</p>
+
+<p>Nul doute que Lully n’ait surtout profité de l’exemple de ses illustres
+prédécesseurs à la cour, des compositeurs pour les Ballets royaux, des
+maîtres qui, depuis vingt ans, cherchaient à faire de l’<i>Air de cour</i>
+une poésie musicale, d’un caractère expressif, en même temps qu’ils
+donnaient, comme son beau-père Lambert, des modèles accomplis du beau
+chant français. Il suffit d’ouvrir un livre d’airs de Lambert pour être
+frappé des analogies de son style avec celui de Lully: ce sont les mêmes
+types mélodiques, les mêmes formules de déclamation chantée, qui ne
+reposent pas tant sur l’observation de la nature&mdash;car elles sont souvent
+factices et maniérées&mdash;que sur la mode française du jour; c’est la même
+alternance des rythmes à trois et à quatre temps dans une même période;
+la même aisance élégante et conventionnelle, la même vérité mondaine,
+pourrait-on dire. Qui ne serait tenté d’attribuer à Lully des airs du
+type de celui-ci de Lambert<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a>:</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg122_lg.png">
+<img src="images/ill-pg122_sml.png" width="394" height="130" alt="Partition." title="Partition." /></a>
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg123_lg.png">
+<img src="images/ill-pg123_sml.png" width="398" height="564" alt="notation musicale." title="notation musicale." /></a>
+<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a>
+</p>
+
+<p>Boësset, qui fut le plus grand de ces précurseurs français, offrait de
+plus à Lully d’admirables exemples d’un pathétique noble et tendre,
+d’une majestueuse mélancolie. Certains de ses beaux airs, amples,
+largement déclamés, sont un premier dessin des grands monologues
+lyriques d’<i>Amadis</i> et d’<i>Armide</i>: ils inaugurent en musique le style
+Louis XIV.</p>
+
+<p>En dehors de ces maîtres français, Lully fut en rapports avec
+quelques-uns de ses plus fameux compatriotes italiens: surtout avec le
+Vénitien Cavalli. Cavalli, dont le génie musical était très supérieur au
+sien, et qui domine tout l’opéra italien du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle (sans en
+excepter Monteverde lui-même)<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a>, vint à Paris, et y donna, en 1662,
+l’<i>Ercole</i>. Il était en pleine gloire; Lully débutait à peine, comme
+compositeur; deux ans avant, il avait été chargé de la mise au point du
+<i>Serse</i> de Cavalli pour la scène française, et il en avait écrit les
+airs de ballet. Comment eût-il échappé à l’influence, au moins
+momentanée, de son puissant collaborateur? Certes, il ne devait jamais
+atteindre à son abondance de musique, ni à sa vigueur de passions; à
+cette force démoniaque, qui annonce Hændel et Gluck<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a>. Mais la <i>vis
+comica</i><a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a>, le don d’évocation pittoresque, l’intensité psychologique
+de Cavalli<a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a>, devaient frapper Lully, non moins que la fraîche poésie
+de ses visions pastorales<a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">[232]</a>.&mdash;Peut-être connaissait-il aussi quelque»
+œuvres du Florentin Cesti, maître de chapelle de l’Empereur. Il y
+avait, aux premiers temps du règne de Louis XIV, une émulation constante
+entre les deux cours de Paris et de Vienne; chacune cherchait à
+surpasser l’autre en magnificence, et leurs artistes étaient rivaux.
+Cesti était certainement très informé du goût français<a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">[233]</a>. Paresseux,
+très bien doué, harmoniste beaucoup plus raffiné que Lully,
+poète-musicien d’un sentiment élégiaque, et en même temps un des
+créateurs de la comédie musicale, il a certains types d’ouvertures, de
+<i>Sinfonie</i> ou de <i>Sonatines</i> instrumentales, de prologues d’opéras<a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">[234]</a>,
+qui sont tout Lullystes. Même parmi ses airs, qui sont en général d’un
+style différent, on trouve parfois de ces mélodies récitatives, dont le
+dessin se répète, se reproduit identique avec les mêmes paroles, au
+cours d’une même scène, encadrant le récit, à la façon de Lully. Ainsi,
+dans <i>Pomo d’oro</i> de 1667, la belle plainte d’Ennone, qui fait songer
+au reproche langoureux de Renaud, dans l’<i>Armide</i> de Gluck: <i>Armide,
+vous m’allez quitter?</i></p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg125_lg.png">
+<img src="images/ill-pg125_sml.png" width="377" height="66" alt="notation musicale." title="notation musicale." /></a>
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg126_lg.png">
+<img src="images/ill-pg126_sml.png" width="404" height="142" alt="notation musicale." title="notation musicale." /></a>
+</p>
+
+<p>Enfin Lully pouvait-il ignorer Luigi Rossi, qui, vingt-cinq ans avant
+lui, avait importé l’opéra italien à Paris, et qui en avait donné un des
+exemplaires les plus parfaits<a name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">[235]</a>?</p>
+
+<p>Mais quoi qu’il ait pu emprunter aux maîtres italiens, ses emprunts
+semblent toujours ceux, non pas d’un Italien qui cherche à italianiser
+son pays d’adoption, mais d’un Français qui ne prend dans l’art des
+autres pays que ce qui peut s’accorder avec l’esprit de son peuple et
+servir exactement son génie. La pensée et le style de Lully sont
+foncièrement français. Français, et d’esprit conservateur, il l’était à
+tel point que, tandis que les Italiens, inventeurs de l’opéra, le
+propageaient à travers l’Europe, Lully, jusqu’à la quarantaine, en resta
+l’adversaire déclaré. Personne ne dénigra plus obstinément les premières
+tentatives de Perrin et Cambert. Jusqu’en 1672,&mdash;l’année même où il
+donna son premier opéra,&mdash;il soutint, au dire de Guichard et de
+Sablières<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">[236]</a>, «que l’opéra était une chose impossible à exécuter en la
+langue française». Toute son ambition se bornait à la comédie-ballet, le
+vieux genre français; et ce ne fut que peu à peu, éclairé par le succès
+de Perrin, non moins que par l’opinion de Molière, qui se disposait à
+fonder en France un théâtre lyrique<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">[237]</a>, qu’il se décida à le fonder
+lui-même et à s’en réserver la gloire.</p>
+
+<p>Mais, du jour qu’il fut décidé, nul n’entra avec plus d’intelligence
+dans l’esprit de l’art nouveau, nul ne s’y consacra avec plus d’énergie
+et de persévérance. De 1672, date de l’inauguration de son théâtre
+d’opéra, à 1687, date de sa mort, il écrivit et fit jouer, chaque année,
+un opéra nouveau.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Il faisait un opéra par an, trois mois durant. Il s’y appliquait
+tout entier, et avec une attache, une assiduité extrêmes. Le reste
+de l’année, peu. Une heure ou deux, de fois à autre, des nuits
+qu’il ne pouvait dormir, des matinées inutiles à ses plaisirs. Il
+avait pourtant toute l’année l’imagination fixée sur l’opéra qui
+était sur le métier, ou qui venait d’en sortir: pour preuve de
+quoi, si l’on obtenait de lui qu’il chantât, il ne chantait
+d’ordinaire que quelque chose de celui-là<a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">[238]</a>.</p></div>
+
+<p>Ne nous étonnons pas qu’il ne consacrât que trois mois sur douze à
+composer: la composition n’était qu’une des parties de sa tâche; il
+avait à créer, non seulement les œuvres, mais les interprètes.</p>
+
+<p>La première chose pour lui était d’avoir un poète: car, en ce temps-là,
+les musiciens n’avaient pas encore l’ambition d’être leurs propres
+poètes. Ce n’était pas que Lully n’en eût été capable aussi bien qu’un
+autre. Il était homme d’esprit et d’invention.</p>
+
+<p>Il avait une vivacité fertile en saillies et en traits originaux, et il
+faisait un conte en perfection, quoique avec un bruit moins français
+qu’italien... On connaissait de lui de jolis vers italiens et français.
+Toutes les paroles italiennes de <i>Pourceaugnac</i> étaient de sa façon.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Il n’est pas douteux qu’il n’ait retouché certains passages de ses
+poèmes d’opéra. Mais il ne se fiait pas à sa facilité; et, trop
+paresseux pour se charger du gros du travail, il chercha&mdash;il trouva un
+auteur: Quinault.</p>
+
+<p>Nous ne dirons pas qu’il eut la main heureuse. Il n’y a ici aucune place
+pour le hasard: c’est l’intelligence et la volonté de Lully qui jouent
+le principal rôle. Non seulement il sut faire choix, entre d’autres plus
+grands, du poète dont l’art pouvait le mieux s’unir à sa musique, et il
+lui maintint sa faveur exclusive, en dépit de l’opinion de presque tous
+les beaux-esprits, mais, en réalité, il forma son poète, il fit de lui
+ce que Quinault est resté pour l’avenir, le poète touchant et passionné
+d’<i>Armide</i>.</p>
+
+<p>Il n’entre pas dans notre intention d’étudier ici Quinault et son
+œuvre poétique. C’était, comme dit Perrault, «un de ces génies
+heureux qui réussissent dans tout ce qu’ils entreprennent<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">[239]</a>».</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Grand et bien fait, les yeux bleus, languissants et à fleur de
+tête, les sourcils clairs, le front élevé, large et uni, le visage
+long, l’air mâle, le nez bien et la bouche agréable, il avait plus
+d’esprit qu’on ne pouvait dire, adroit et insinuant, tendre et
+passionné. Il parlait et écrivait fort juste; et fort peu de gens
+pouvaient atteindre la délicatesse de ses expressions dans les
+conversations familières<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">[240]</a>.</p></div>
+
+<p>Habile avocat, orateur distingué, auditeur à la Chambre des Comptes,
+auteur fécond, capable d’écrire jusqu’à trois comédies et deux tragédies
+en un an, parfait homme du monde,</p>
+
+<div class="blockquot"><p>il était complaisant sans bassesse, disait du bien de tous, jamais
+ne parlait mal de personne, surtout des absents, ou palliait leurs
+défauts ou les excusait: ce qui lui avait fait beaucoup d’amis et
+jamais d’ennemis; il avait le secret de se faire aimer de tout le
+monde<a name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">[241]</a>.</p></div>
+
+<p>On peut juger de la douceur de son caractère par ce fait que, malgré
+l’acrimonie de Boileau contre lui, jamais il ne lui en voulut; bien
+plus: il chercha et réussit à devenir son ami<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">[242]</a>. Boileau vante
+lui-même la parfaite honnêteté et l’excessive modestie de celui qui fut
+si longtemps sa victime.</p>
+
+<p>Tous ces traits de caractère,&mdash;cette étonnante facilité, cette souplesse
+au travail, qui lui permettait de mener de front, comme Lully, les
+affaires et l’art; cette douceur, cette complaisance, qui devait faire
+de lui l’instrument docile d’une volonté forte,&mdash;autant de qualités qui
+le destinaient au choix de Lully, cherchant non pas un associé, mais un
+manœuvre à la tâche<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">[243]</a>.</p>
+
+<p>On peut bien prononcer ce mot de «tâche»: car ce n’était pas une petite
+affaire de travailler pour Lully. «Il s’était attaché Quinault, dit
+Lecerf, c’était son poète.» Il lui assurait 4 000 livres par opéra<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">[244]</a>:
+moyennant quoi, Quinault était son employé<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">[245]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Quinault cherchait et dressait plusieurs sujets d’opéra. Il les
+portait au Roi qui en choisissait un. Alors il écrivait un plan du
+dessein et de la suite de la pièce. Il donnait une copie de ce plan
+à Lully, qui, d’après cela, préparait, à sa fantaisie, des
+divertissements, danses, chansonnettes de bergers, nautonniers,
+etc. Quinault composait les scènes et les montrait à mesure à
+l’Académie française<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">[246]</a>.</p></div>
+
+<p>Il les montrait, en particulier, à son ami Perrault.&mdash;Les gens bien
+informés prétendaient qu’il prenait aussi conseil de Mlle Serment,&mdash;une
+fille qu’il aimait et qui avait beaucoup d’esprit<a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">[247]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Quand Quinault revenait ensuite, Lully ne s’en reposait nullement
+sur l’autorité de l’Académie française,&mdash;ni de Mlle Serment.&mdash;Il
+examinait mot à mot cette poésie déjà revue et corrigée, dont il
+corrigeait encore ou retranchait la moitié lorsqu’il le jugeait à
+propos; et point d’appel de sa critique! Dans <i>Phaéton</i>, il renvoya
+vingt fois Quinault changer des scènes entières, approuvées par
+l’Académie. Quinault faisait Phaéton dur à l’excès, et qui disait
+de vraies injures à Théone. Autant de rayé par Lully. Il voulait
+que Quinault fît Phaéton ambitieux et non brutal... M. de Lisle
+(Thomas Corneille), quand il fit les paroles de <i>Bellérophon</i>,
+était mis à tout moment au désespoir par Lully. Pour cinq ou six
+cents vers que contient cette pièce, M. de Lisle fut contraint d’en
+faire plus de deux mille.</p>
+
+<p>On voit quelle était la primauté du musicien sur le poète. Ce
+n’étaient pas seulement des expressions, ni même des situations,
+qu’il faisait changer, c’étaient les caractères mêmes. En réalité,
+le poète, sous ses ordres, était un peu comme l’aide d’un de ces
+grands peintres d’alors, qui n’exécutaient pas eux-mêmes toutes
+leurs œuvres, mais qui les faisaient peindre, sous leur
+direction, par d’autres.</p>
+
+<p>S’il donnait beaucoup de mal à son poète, du moins savait-il le
+prix d’un tel collaborateur et lui resta-t-il obstinément fidèle,
+malgré les efforts qu’on fit pour l’en séparer.</p>
+
+<p>Un certain nombre de personnes d’esprit et d’un mérite distingué,
+ne pouvant souffrir le succès des opéras de Quinault, se mirent en
+fantaisie de les trouver mauvais et de les faire passer pour tels
+dans le monde. Un jour qu’ils soupaient ensemble, ils s’en vinrent,
+sur la fin du repas, vers Lully, qui était du souper, chacun le
+verre à la main; et, lui appuyant le verre sur la gorge, ils se
+mirent à crier: «Renonce à Quinault, ou tu es mort!» Cette
+plaisanterie ayant beaucoup fait rire, on vint à parler
+sérieusement et l’on n’omit rien pour dégoûter Lully de la poésie
+de Quinault. Mais on ne réussit pas<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">[248]</a>.</p></div>
+
+<p>S’il préféra cette collaboration, même à celle de Racine, ce n’était pas
+que Racine n’y eût point consenti<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">[249]</a>, c’était que Quinault était le
+plus capable de traduire en vers ses intentions musicales. Il était si
+sûr de l’aptitude de son librettiste à le comprendre et de sa docilité à
+le suivre, que, dans certains cas, il écrivait sa musique avant d’avoir
+le poème:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Pour les divertissements, il faisait la musique des airs d’abord.
+Ensuite, il faisait un canevas des vers; et il en faisait</p></div>
+
+<p class="nind">aussi pour quelques airs <i>de mouvement</i>. Il envoyait la brochure à
+Quinault, qui ajustait ses vers dessus<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">[250]</a>.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Il a enfin agréé une scène. Voyons-le au travail:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Il la lisait jusqu’à la savoir presque par cœur; il
+s’établissait à son clavecin; il chantait<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">[251]</a> et rechantait les
+paroles, battant son clavecin, sa tabatière sur un bout, et toutes
+les touches pleines et sales de tabac: car il était fort
+malpropre... Quand il avait achevé son chant, il se l’imprimait
+tellement dans la tête qu’il ne s’y serait pas mépris d’une note.
+Lalouette ou Colasse (ses secrétaires) venaient, auxquels il le
+dictait. Le lendemain, il ne s’en souvenait plus guère. Il faisait
+de même les symphonies liées aux paroles; et, dans les jours où
+Quinault ne lui avait rien donné, c’était aux airs de violon qu’il
+travaillait. Lorsqu’il se mettait au travail et qu’il ne se sentait
+pas en humeur, il quittait très souvent; il se relevait la nuit
+pour aller à son clavecin; et, en quelque lieu qu’il fût, dès qu’il
+était pris de quelque saillie, il s’y abandonnait. Il ne perdait
+jamais un bon moment<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">[252]</a>.</p></div>
+
+<p>Une autre anecdote nous le montre, en vrai musicien, sachant tirer parti
+des bruits qui l’entourent et découvrir sous les rythmes de la nature la
+mélodie dont ils sont l’ossature:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>On sait qu’un jour il alla à cheval; le pas de son cheval lui donna
+l’idée d’un air de violon<a name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">[253]</a>.</p></div>
+
+<p>Jamais il ne cessait d’épier la nature:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Lully a une chose naturelle à copier, il la copie d’après nature;
+il fait de la nature même le fond de sa symphonie, il se contente
+d’approprier la nature à la musique.</p></div>
+
+<p>Et, faisant allusion à une scène célèbre d’<i>Isis</i>, Lecerf assure qu’il
+lui est arrivé à lui-même, l’hiver, à la campagne, de remarquer
+l’exactitude de la description musicale:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Quand le vent siffle et s’entonne dans les portes d’une grande
+maison, il fait un bruit qui approche de la symphonie de la plainte
+de Pan.</p></div>
+
+<p>Imitation de la parole déclamée, imitation des rythmes de la voix et des
+choses, imitation de la nature,&mdash;tel était le principe tout réaliste de
+composition, et l’instrument de travail de Lully. Nous en verrons tout à
+l’heure l’emploi.</p>
+
+<p>Si Quinault n’écrivait pas une œuvré sans s’entourer de tous les
+conseils possibles, il n’en était pas de même de Lully. Il n’allait pas
+consulter l’Académie; il n’allait pas consulter sa maîtresse<a name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">[254]</a>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Il ne tirait nul secours des lumières ou des conseils de personne.
+Il avait même une brusquerie dangereuse, qui ne lui laissait pas la
+patience d’écouter ce qu’on aurait eu à lui remontrer. Il avouait
+que si on lui avait dit que sa musique ne valait rien, il aurait
+tué celui qui lui aurait fait un pareil compliment<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">[255]</a>.&mdash;Défaut
+qui aurait pu le faire soupçonner de vaine gloire et de
+présomption, si l’on n’avait su d’ailleurs qu’il n’en avait aucune.
+Il y dut de s’égarer en plusieurs endroits de ses œuvres.</p></div>
+
+<p>Mais, s’il n’admettait pas qu’on le conseillât, il admettait fort bien
+qu’on l’aidât. En artiste paresseux et orgueilleux, qui méprise le
+travail appliqué, Lully s’en remettait à des aides du soin d’achever ses
+harmonies<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">[256]</a>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Il faisait lui-même toutes les parties de ses principaux chœurs,
+et de ses duos, trios, quatuors importants. En dehors de ces grands
+morceaux, il ne faisait que le dessus et la basse, et laissait
+faire par ses secrétaires, Lalouette et Celasse, la haute-contre,
+la taille et la quinte<a name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">[257]</a>.</p></div>
+
+<p>Quoi qu’on puisse penser aujourd’hui de ces procédés, ils étaient dans
+l’esprit du temps; les autres arts ne s’en faisaient point faute, et
+Lully ne fit que transporter à la musique les façons de ces grands
+peintres du <small>XVI</small><sup>e</sup> et du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècles, qui négligeaient d’achever
+ce qu’ils avaient ébauché et qui installaient chez eux de vraies
+fabriques de tableaux. Il ne s’en regardait pas moins comme l’auteur
+unique de l’œuvre. Malheur à l’aide qui aurait eu la prétention de
+passer pour son collaborateur! Comme Michel-Ange, chassant les
+compagnons qui l’aidaient à fondre la statue de bronze de Jules II,
+parce qu’ils s’étaient vantés que la statue était de Michel-Ange et
+d’eux, Lully congédia Lalouette, parce qu’ «il faisait un peu trop du
+maître, et se vantait d’avoir composé les meilleurs morceaux d’<i>Isis</i>».</p>
+
+<p>Une fois son opéra écrit, Lully allait le jouer et le chanter au Roi.
+«Le Roi voulait avoir l’étrenne de ses œuvres.» Personne n’en pouvait
+avoir connaissance avant<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">[258]</a>.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Ce n’était pas tout d’avoir écrit l’œuvre. Il fallait la faire jouer.
+Alors commençait la seconde partie, non la moins fatigante, de la tâche.
+Lully n’était pas seulement compositeur; il était directeur de l’Opéra,
+chef d’orchestre, directeur de la scène, directeur des écoles de
+musique, où pouvait se recruter le personnel de l’Opéra. Il avait tout à
+former: orchestre, chœurs, chanteurs. Il formait tout, lui-même.</p>
+
+<p>Pour l’orchestre, il fut aidé par trois bons musiciens, qui dirigeaient,
+sous sa direction: Lalouette, Collasse et Marais<a name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">[259]</a>. Il présidait au
+choix des exécutants, ou, plutôt, il en était seul juge.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Il ne recevait que de bons instruments. Il les éprouvait d’abord,
+en leur faisant jouer <i>les Songes funestes d’Atys</i><a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">[260]</a>. Il
+surveillait les répétitions; et il avait l’oreille si fine que, du
+fond du théâtre, il démèlait un violon qui jouait faux; il
+accourait, et lui disait: «C’est toi, il n’y a pas cela dans ta
+partie». On le connaissait: aussi on ne se négligeait pas, on
+tâchait d’aller droit en besogne, et surtout les instruments ne
+s’avisaient guère de rien broder. Il ne le leur aurait pas plus
+souffert, qu’il ne le souffrait aux chanteuses. Il ne trouvait
+point bon qu’ils prétendissent en savoir plus que lui, et ajouter
+des notes d’agrément à leur tablature. C’était alors qu’il
+s’échauffait, faisant des corrections brusques et vives. Plus d’une
+fois, il a rompu un violon sur le dos de celui qui ne le conduisait
+pas à son gré. La répétition finie, Lully l’appelait, lui payait
+son violon au triple, et le menait dîner avec lui. Le vin chassait
+la rancune; et si l’un avait fait un exemple, l’autre y gagnait
+quelques pistoles, un repas, et un bon avertissement<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">[261]</a>.</p></div>
+
+<p>Avec cette sévérité de discipline, il arriva à former un orchestre
+unique, de son temps, en Europe. Sans doute, il est exagéré de dire que
+Lully a été le premier éducateur de l’orchestre en France, et qu’avant
+lui, comme le prétend Perrault,» on ne savait ce que c’était d’exécuter
+à livre ouvert, on apprenait pour ainsi dire par cœur». Mais il
+contribua beaucoup au perfectionnement de l’exécution instrumentale,
+surtout des violons, et il créa une tradition de la direction
+d’orchestre, qui devint rapidement classique, s’imposa en France, et fut
+même un modèle en Europe. Un des nombreux étrangers qui vinrent à Paris,
+pour étudier sous sa direction, l’Alsacien Georges Muffat, admirait
+surtout la discipline parfaite et la mesure inflexible de l’orchestre de
+Lully<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">[262]</a>. Il disait que la méthode lullyste se caractérisait par la
+justesse du son, la douceur et l’égalité du jeu, l’attaque nette,
+incisive du premier accord par le coup d’archet de tout l’orchestre
+ensemble<a name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">[263]</a>, l’entrain irrésistible et les temps très marqués, le
+mélange harmonieux de vigueur et de souplesse, de grâce et de
+vivacité.&mdash;De toutes ces qualités, la première était le rythme<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">[264]</a>.</p>
+
+<p>Lully s’occupait encore plus des chanteurs que de l’orchestre. C’est
+qu’il s’agissait de former à la fois de bons musiciens et de bons
+comédiens. Une partie de son personnel lui venait de la troupe de Perrin
+et de Cambert<a name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">[265]</a>. Mais les artistes les plus célèbres,&mdash;à part la
+basse Beaumavielle,&mdash;furent découverts et formés par lui.</p>
+
+<p>Du moment, dit Lecerf, «qu’un chanteur dont il était content lui était
+tombé entre les mains, il s’attachait à le dresser avec une affection
+merveilleuse».</p>
+
+<p>Il leur enseignait lui-même à entrer, à marcher sur le théâtre, à se
+donner la grâce du geste et de l’action. Il commençait par leur montrer
+les rôles nouveaux, en chambre. De cette sorte, Beaupui jouait d’après
+lui le personnage de Protée dans <i>Phaéton</i>, qu’il lui avait montré geste
+pour geste. On répétait enfin. Il ne souffrait là que les gens
+nécessaires, le poète, le machiniste. Il avait la liberté de reprendre
+et d’instruire les acteurs et les actrices; il leur venait regarder sous
+le nez, la main haute sur les yeux, afin d’aider sa vue courte, et il ne
+leur passait quoi que ce fût de mauvais.</p>
+
+<p>Il se donnait beaucoup de peine, et ne réussissait pas toujours. Il lui
+arrivait de dénicher un La Forest, qui avait une voix de basse
+admirable, mais inculte. Il entreprenait de le former, il le serinait,
+il lui faisait jouer un petit rôle de <i>Roland</i>, il écrivait pour lui le
+rôle de Polyphème. Mais, après cinq ou six ans de travail, La Forest
+demeurait si bête que Lully voyait qu’il perdait son temps avec lui, et
+il le mettait à la porte. S’il avait de ces mécomptes, il eut aussi la
+joie de créer certains des plus grands chanteurs du siècle. Ainsi,
+Duménil, ancien garçon cuisinier, qui fut, comme dit M. Pougin, le
+Nourrit du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. Il avait tout à apprendre; et Lully
+l’instruisit patiemment, pendant des années, lui donnant d’abord à
+chanter de petits rôles, puis peu à peu l’essayant aux emplois plus
+importants, et faisant de lui enfin le parfait interprète de tous ses
+grands, rôles de ténor: Persée, Phaéton, Amadis, Médor, Renaud.&mdash;Ainsi,
+surtout, la fameuse Marthe Le Rochois, la gloire du théâtre lyrique du
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, «la plus grande artiste, dit Titon du Tillet, et le
+plus parfait modèle pour la déclamation qui ait jamais paru sur le
+théâtre». Collasse la découvrit en 1678, et Lully la forma. Petite,
+maigre, très brune, point belle, la voix un peu dure, mais d’admirables
+yeux noirs, une physionomie expressive, une passion brûlante, un goût
+sûr, beaucoup d’intelligence, et, dans le geste et la démarche, une
+grandeur et une harmonie souveraines, elle fut l’incomparable Armide,
+dont le souvenir se conserva pendant tout le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Sa
+mimique était un modèle pour les acteurs de la Comédie-Française. On
+admirait particulièrement «la façon dont elle entendait ce qu’on appelle
+la <i>ritournelle</i>, qu’on joue dans le temps que l’actrice entre et se
+présente au théâtre, de même que le jeu muet, où, dans le silence, tous
+les sentiments et les passions doivent se peindre sur le visage et
+paraître dans l’action<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">[266]</a>».</p>
+
+<p>Tous ces grands chanteurs de Lully étaient avant tout de grands acteurs.
+Beaumavielle est qualifié de tragédien puissant; Duménil, de parfait
+acteur; le talent dramatique de Clédière était à peine moindre. Enfin la
+Saint-Christophle et la Le Rochois semblent avoir égalé en noblesse et
+en passion tragique les plus célèbres actrices de la Comédie-Française.
+L’opéra de Lully était une école de déclamation et d’action dramatique;
+et de cette école, le maître, ce fut lui.</p>
+
+<p>Est-ce tout?&mdash;Pas encore.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Il se mêlait de la danse presque autant que du reste. Une partie du
+ballet des <i>Festes de l’Amour et de Bacchus</i> avait été composée
+par lui. Il eut presque autant de part aux ballets des opéras
+suivants que Beauchamp. Il réformait les entrées, imaginait des pas
+d’expression, et qui convinssent au sujet; et, quand il en était
+besoin, il se mettait à danser devant ses danseurs, pour leur faire
+comprendre plus tôt ses idées. Il n’avait pourtant pas appris, et
+il ne dansait ainsi que par caprice et par hasard; mais l’habitude
+de voir des danses, et un talent extraordinaire pour tout ce qui
+appartient aux spectacles, le faisaient danser, sinon avec une
+grande politesse, au moins avec une vivacité très agréable<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">[267]</a>.</p></div>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Telle était l’énorme tâche que ce petit homme avait accumulée sur ses
+épaules. Il n’y avait pas une province de son empire de l’Opéra où il ne
+portât l’œil du maître et qu’il ne dirigeât. Et dans ce monde du
+théâtre, si difficile à conduire, et qui devait faire enrager par son
+indiscipline tous les musiciens et les directeurs de l’Opéra, au
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, pas un ne s’avisa de broncher. Nul n’osait se révolter
+contre ce petit Italien, sorti on ne savait d’où, cet ancien marmiton,
+qui baragouinait le français.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Il avait une autorité considérable sur toute la République
+musicienne. Par son talent d’abord, par ses charges, ses richesses,
+sa faveur, son crédit. Il avait deux maximes qui lui attiraient une
+extrême soumission de la part de ce peuple musicien, qui est
+d’ordinaire pour ses conducteurs ce que les Anglais et les Polonais
+sont pour leurs princes. Lully payait à merveille; et point de
+familiarité!... Sans doute, il se faisait aimer de ses acteurs; et
+ils soupaient ensemble, de bonne amitié; cependant il n’aurait pas
+entendu raillerie avec les hommes, et il n’avait jamais de
+maîtresse parmi les femmes de son théâtre<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">[268]</a>.</p></div>
+
+<p>Cette précaution n’était pas inutile pour qui prétendait, comme lui,
+imposer à ces dames la vertu, ou du moins, dit Lecerf, les apparences de
+la vertu:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Il s’appliquait à conserver le bon renom de sa maison. L’Opéra
+d’alors n’était pas cruel, mais il était politique et réservé.</p></div>
+
+<p>Une légende, que d’ailleurs on a contestée, représente Lully donnant un
+coup de pied dans le ventre à la Le Rochois enceinte, pour lui apprendre
+à s’être laissée séduire. Si cette brutalité, qui était assez dans le
+caractère de Lully, n’est pas prouvée, d’autres faits plus certains
+attestent qu’il était impitoyable pour ses comédiennes dont l’inconduite
+se manifestait trop publiquement<a name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">[269]</a>. Et il n’admettait aucune
+irrégularité dans le service:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Je vous réponds que, sous son empire, les chanteuses n’auraient pas
+été enrhumées six mois l’année, et les chanteurs ivres quatre jours
+par semaine. Ils étaient accoutumés à marcher d’un autre train.</p></div>
+
+<p>Peut-être Lecerf exagère-t-il un peu le pouvoir de son héros: car on
+était souvent enrhumé à l’Opéra, déjà du temps de Lully. La Bruyère, au
+chapitre de <i>la Ville</i>, nous avertit «que Rochois est enrhumée et ne
+chantera de huit jours».&mdash;Du moins ces rhumes étaient-ils moins
+redoutables pour l’art qu’ils ne le furent plus tard; et la malice des
+comédiens se heurtait à un plus grand comédien et plus malicieux qu’eux
+tous. Nous savons quelle anarchie régna dans l’Opéra, aussitôt après la
+mort de Lully. Tant qu’il vécut, tout marcha droit; et point de
+discussions<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">[270]</a>.</p>
+
+<p>Si l’on pense qu’un siècle après, Gluck eut bien du mal à rétablir
+l’ordre dans la troupe mutinée de l’Opéra et à faire plier les caprices
+des chanteurs et de l’orchestre sous sa main puissante, on peut imaginer
+quelle volonté il fallut à Lully pour exercer et maintenir une dictature
+inébranlable sur tout le peuple des musiciens. Ce n’est pas un mince
+titre d’éloges pour lui que Gluck, dans la plupart de ses réformes de la
+scène,&mdash;aussi bien que d’ailleurs dans beaucoup de ses principes
+artistiques,&mdash;n’ait fait que revenir, par-dessus un siècle d’anarchie,
+au point où Lully avait laissé l’opéra.</p>
+
+<h3><a name="III-c" id="III-c"></a>III<br /><br />
+LE RÉCITATIF DE LULLY<br />ET LA DÉCLAMATION DE RACINE</h3>
+
+<p>Le principe sur lequel repose tout l’art de Lully est le même que celui
+de Gluck, et surtout que celui de Grétry. Tous trois ont pour idéal
+musical la déclamation tragique. Gluck diffère des deux autres en ce que
+son modèle tragique était une tragédie idéale&mdash;la tragédie grecque,
+telle qu’on l’imaginait alors,&mdash;au lieu que le modèle de Lully et de
+Grétry fut la tragédie française de leur temps. Grétry allait au
+Théâtre Français pour étudier la déclamation des grands acteurs et la
+noter en musique<a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">[271]</a>. Cette idée, dont il était si fier, comme d’une
+invention personnelle, avait été celle de Lully. On connaît son mot
+fameux:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Si vous voulez bien chanter ma musique, allez entendre la
+Champmeslé.»</p></div>
+
+<p>Et Lecerf de la Viéville nous dit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Il allait se former à la Comédie sur les tons de la Champmeslé.»</p></div>
+
+<p>Cette remarque est la clef de l’art de Lully; et elle n’est pas moins
+importante pour savoir comment on déclamait la tragédie française du
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>L’histoire littéraire n’a pas encore tiré de l’histoire musicale tous
+les secours qu’elle pourrait y trouver. Bien des problèmes littéraires
+seraient plus faciles à résoudre, s’ils s’éclairaient de la musique.
+Telle, pour prendre un exemple, la question des rythmes libres dans la
+poésie allemande, sur laquelle les métriciens sont loin d’être d’accord.
+Il y a pourtant un moyen bien simple de savoir comment scander
+exactement telles de ces pièces de vers: c’est de voir comment elles
+ont été scandées par les musiciens, contemporains et amis des poètes.
+Quand nous lisons <i>Prometheus</i>, ou <i>Ganymed</i>, ou <i>Grenzen der
+Menschheit</i> de Goethe, mis en musique par son ami Reichardt, nous sommes
+à peu près certains d’avoir la déclamation exacte de Gœthe. En effet,
+Reichardt, si soucieux de ne rien écrire, avant d’avoir, comme il
+disait, «senti et reconnu que les accents grammatical, logique,
+pathétique et musical étaient bien d’accord», notait, pour ainsi dire,
+ses <i>lieder</i>, sous la dictée de Gœthe, et sur des textes où Gœthe,
+en certains cas, avait marqué de sa main des indications
+musicales.&mdash;Bien plus: la comparaison d’une même poésie, accentuée
+musicalement par plusieurs musiciens d’époques différentes, mais
+également attachés à l’accentuation<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">[272]</a>, nous permet de relever les
+variations de la déclamation poétique à travers un siècle. Les musiciens
+ont, plus ou moins sciemment, transposé en musique la façon de déclamer
+de leur temps; et, à travers leurs chants, nous percevons encore la voix
+des grands acteurs qui étaient leurs modèles, ou qui faisaient loi
+autour d’eux.</p>
+
+<p>Il en est ainsi pour Lully: sa déclamation musicale évoque la
+déclamation de la Comédie-Française de son temps, et en particulier de
+la Champmeslé. Et, d’autre part, ce que nous savons de la déclamation
+poétique du temps nous explique bien des traits du récitatif de Lully.
+Si Lully allait entendre et étudier la Champmeslé, la Duclos, Baron, et
+leurs camarades du Théâtre-Français allaient entendre et étudier les
+grands acteurs de Lully, surtout la Le Rochois dans <i>Armide</i>. Il y avait
+pénétration mutuelle et influence réciproque des deux théâtres.</p>
+
+<p>Tâchons donc de nous représenter exactement quelle était la déclamation
+de la Champmeslé.</p>
+
+<p>Je commencerai par rappeler un passage assez connu de Louis Racine, le
+fils, dans ses Mémoires sur la vie de son père. Ses assertions ne
+doivent pas être prises d’ailleurs au pied de la lettre et je les
+discuterai, chemin faisant:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La Champmeslé, dit Louis Racine, n’était point née actrice. La
+nature ne lui avait donné que la beauté, la voix et la mémoire; du
+reste, elle avait si peu d’esprit qu’il fallait lui faire entendre
+les vers qu’elle avait à dire, <i>et lui en donner le ton</i>. Tout le
+monde sait le talent que mon père avait pour la déclamation, dont
+il donna le vrai goût aux comédiens capables de le prendre. <i>Ceux
+qui s’imaginent que la déclamation qu’il avait introduite sur le
+théâtre était enflée et chantante</i> sont, je crois, dans l’erreur.
+Ils en jugent par la Duclos, élève de la Champmeslé, et ne font pas
+attention que la Champmeslé, quand elle eut perdu son maître<a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">[273]</a>,
+ne fut plus la même, et que, <i>venue sur l’âge, elle poussait de
+grands éclats de voix, qui donnèrent un faux goût aux comédiens</i>.
+Lorsque Baron, après vingt ans de retraite, eut la faiblesse de
+remonter sur le théâtre, il ne jouait plus avec la même vivacité
+qu’autrefois, au rapport de ceux qui l’avaient vu dans sa jeunesse:
+cependant il répétait encore tous les mêmes tons que mon père lui
+avait appris<a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">[274]</a>. Comme il avait formé Baron, il avait formé la
+Champmeslé, mais avec beaucoup plus de peine. Il lui faisait
+d’abord comprendre les vers qu’elle avait à dire, lui montrait les
+gestes, <i>et lui dictait les tons, que même il notait</i>. L’écolière,
+fidèle à ses leçons, quoique actrice par art, sur le théâtre
+paraissait inspirée par la nature...</p></div>
+
+<p>De ce récit, dont il faut élaguer quelques erreurs, je ferai ressortir
+deux passages: l’un, où nous voyons que c’était Racine qui <i>dictait les
+tons</i> à la Champmeslé, et même qui les lui <i>notait</i>; l’autre, qui nous
+laisse entendre: 1º que la Champmeslé, <i>venue sur l’âge, poussait de
+grands éclats de voix</i>, et qu’elle avait, ainsi que la Duclos, son
+élève, <i>une déclamation enflée et chantante</i>; 2º que, d’après l’opinion
+courante, cette déclamation était <i>celle que Racine avait introduite sur
+le théâtre</i>. Louis Racine y contredit, mais non pas d’une façon
+péremptoire; il n’est pas sûr, il doute, il dit: <i>Ceux qui s’imaginent
+cela sont, je crois, dans l’erreur</i>.</p>
+
+<p>D’autres témoignages vont préciser ce fait.</p>
+
+<p>L’auteur des <i>Entretiens galants</i>, parus en 1681<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">[275]</a>, dit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Le récit des comédiens (français) dans le tragique est une espèce
+de chant</i>, et vous m’avouerez bien que la Champmeslé ne nous
+plairait pas tant, si elle avait une voix moins agréable...</p></div>
+
+<p>Ainsi, dès avant 1680, c’est-à-dire avant la rupture avec Racine, la
+Champmeslé avait une déclamation chantante: il n’y a aucun doute à ce
+sujet. Quel était ce chant? Boileau nous le dira:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>M. Despréaux, écrit Brossette, nous a parlé de la manière de
+déclamer, et il a déclamé lui-même quelques endroits, <i>avec toute
+la force possible</i>. Il a commencé par les endroits du <i>Mithridate</i>
+de Racine:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il a jeté une telle véhémence dans ces derniers mots que j’en ai
+été ému... Il nous a dit que c’était ainsi que M. Racine, qui
+récitait aussi merveilleusement, le faisait dire à la Champmeslé...
+Il a dit en même temps que <i>le théâtre demandait de ces grands
+traits outrés, aussi bien dans la voix, dans la déclamation, que
+dans le geste<a name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">[276]</a>.</i></p></div>
+
+<p>L’abbé Du Bos, plus précis encore, nous donne la notation de Racine dans
+ce fameux passage de <i>Mithridate</i>, qu’il serinait à la Champmeslé<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">[277]</a>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Racine, dit-il, avait appris à la Champmeslé à baisser la voix en
+prononçant les vers suivants, <i>et cela encore plus que le sens ne
+semble le demander</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">... Si le sort ne m’eût donnée à vous,<br /></span>
+<span class="i0">Mon bonheur dépendoit de l’avoir pour époux.<br /></span>
+<span class="i0">Avant que votre amour m’eût envoyé ce gage,<br /></span>
+<span class="i0">Nous nous aimions...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p class="nind">afin qu’elle pût prendre facilement un <i>ton à l’octave au-dessus</i>
+de celui sur lequel elle avait dit ces paroles: «Nous nous
+aimions», pour prononcer: «Seigneur, vous changez de visage!...»
+<i>Ce port de voix extraordinaire dans la déclamation</i> était
+excellent pour marquer le désordre d’esprit où Monime doit être,
+dans l’instant qu’elle aperçoit que sa facilité à croire
+Mithridate, qui ne cherchait qu’à tirer son secret, vient de jeter
+elle et son amant dans un péril extrême<a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">[278]</a>.</p></div>
+
+<p>On voit ici de quels grands intervalles musicaux, de quels sauts de voix
+usaient Racine et son interprète; et qu’ils cherchaient bien moins la
+vérité que «<i>la véhémence</i>» et «<i>les grands traits outrés</i>». On a
+beaucoup parlé de «la voix touchante» de la Champmeslé. Cette «voix
+touchante» était prodigieusement sonore. Suivant une tradition
+constante, que rapporte Lemazurier, «si on eût ouvert la loge du fond de
+la salle, on eût entendu l’actrice jusque dans le café Procope<a name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">[279]</a>».</p>
+
+<p>Telle était la Champmeslé,&mdash;la brune Champmeslé, aux yeux petits et
+ronds, agréable, pas jolie, «laide de près», dit Mme de Sévigné,&mdash;une
+voix puissante et pathétique, chantant les vers de Racine comme une
+mélopée véhémente, emphatique<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">[280]</a>, exactement notée.</p>
+
+<p>Cette déclamation chantée resta la caractéristique de notre tragédie du
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle:</p>
+
+<p>«Les Italiens, écrit Du Bos, disent que notre déclamation tragique leur
+donne une idée du chant ou de la déclamation théâtrale des
+anciens<a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">[281]</a>».</p>
+
+<p>Et, expliquant cette comparaison, Du Bos dit plus loin:</p>
+
+<p>«La déclamation dramatique des anciens était comme une mélodie
+constante, suivant laquelle on prononçait toujours des vers.»</p>
+
+<p>Après quoi, citant un jugement de Cicéron sur une tragédie: «<i>Praeclarum
+carmen est enim rebus, verbis et modis lugubre</i>», Du Bos ajoute:</p>
+
+<p>«C’est ainsi que nous louerions un récit des opéras de Lully<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">[282]</a>.»</p>
+
+<p>Le rapprochement est frappant. Ainsi, la déclamation de la tragédie
+française était analogue au récitatif des opéras de Lully.</p>
+
+<p>Et c’était là que je voulais en venir. Si maintenant nous nous rappelons
+que Racine faisait paraître <i>Bérénice</i>, <i>Bajazet</i>, <i>Mithridale</i>,
+<i>Iphigénie</i> et <i>Phèdre</i>, précisément dans les années où Lully faisait
+jouer ses premiers opéras, c’est-à-dire alors qu’il formait son style de
+déclamation;&mdash;si nous nous souvenons que ces mêmes tragédies de Racine
+servaient de début à la Champmeslé<a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">[283]</a>, «sur les tons de laquelle Lully
+allait se former», comme dit Lecerf,&mdash;nous arrivons à cette constatation
+<i>qu’il allait se former, en réalité, «sur les tons» mêmes de Racine</i>,
+sur la déclamation personnelle de Racine, notée par celui-ci à l’usage
+de son actrice, et que cette déclamation doit donc se refléter, en bien
+des cas, dans la déclamation musicale de Lully.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>A la vérité, ce ne sont pas des vers de Racine que Lully a mis en
+musique,&mdash;à part l’<i>Idylle sur la Paix</i>, où Lully, de l’aveu de Louis
+Racine, et, par conséquent, d’après le jugement de son père, «avait
+parfaitement rendu le poète»;&mdash;à part aussi l’essai qu’il fit un jour de
+traduire en musique une scène d’<i>Iphigénie en Aulide</i>. L’histoire nous
+est rapportée, en 1779, par François Le Prevost d’Exmes, d’après un
+récit de Louis Racine:</p>
+
+<p>«Lully, dit-il, mortifié de s’entendre dire qu’il devait tout son succès
+à la douceur de Quinault, et qu’il était incapable de faire de bonne
+musique sur des paroles énergiques, se mit un jour au clavecin, et
+chanta impromptu, en s’accompagnant, ces vers de l’<i>Iphigénie</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Un prêtre environné d’une foule cruelle<br /></span>
+<span class="i0">Portera sur ma fille une main criminelle,<br /></span>
+<span class="i0">Déchirera son sein, et d’un œil curieux<br /></span>
+<span class="i0">Dans son cœur palpitant consultera les dieux...»<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">[284]</a><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il ajoute que «les auditeurs se crurent tous présents à cet affreux
+spectacle, et que les tons que Lully joignait aux paroles leur faisaient
+dresser les cheveux sur la tête.»</p>
+
+<p>Il est fâcheux que cette traduction musicale ne nous ait pas été
+conservée: car nous avons toutes les raisons de croire qu’elle eût été
+une notation fidèle «des tons» de Racine et de ses acteurs.</p>
+
+<p>Mais, à ces exceptions près, Lully ayant eu presque toujours pour poète
+Quinault, dont le style passait, au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, pour plus doucereux
+et moins mâle que celui de Racine, il s’ensuit qu’il a dû atténuer un
+peu l’énergie de la déclamation de Racine, tout en en conservant
+l’esprit.</p>
+
+<p>Voyons comment il procède:</p>
+
+<p>Le récitatif n’est pas, chez Lully, une partie accessoire de l’œuvre,
+une sorte de lien factice qui rattache les différents airs, comme une
+ficelle autour d’un bouquet: c’en est vraiment le cœur, la partie la
+plus soignée et la plus importante. En effet, dans ce siècle de
+l’intelligence, le récitatif représentait la partie raisonnable de
+l’opéra, le raisonnement mis en musique. On ne l’écoutait pas avec
+ennui, comme on fait aujourd’hui; on s’en délectait.</p>
+
+<p>«Rien n’est si agréable que notre récitatif, dit Lecerf de la Viéville;
+et il est presque parfait. C’est un juste milieu entre le parler
+ordinaire<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">[285]</a> et l’art de la musique... Qu’y a-t-il qui fasse plus de
+plaisir et qui ouvre mieux un opéra, que ce commencement de <i>Persée</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je crains que Junon ne refuse<br /></span>
+<span class="i0">D’apaiser sa haine pour nous...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«<i>Armide</i> est tout plein de récitatifs, aucun autre opéra n’en a tant;
+et, assurément, personne n’y en trouve de trop... C’est principalement
+par le récitatif que Lully est au-dessus de nos autres maîtres... Après
+lui, on peut trouver des airs et des symphonies qui valent ses airs et
+ses symphonies.» Mais son récitatif est inimitable. «Nos maîtres
+d’aujourd’hui ne sauraient attraper une certaine manière de réciter,
+vive sans être bizarre, que Lully donnait à son chanteur...»</p>
+
+<p>La première loi de ce récitatif, c’est la stricte observation du style
+syllabique. Comme l’a dit M. Lionel de la Laurencie<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">[286]</a>, la ligne
+déclamée est «débarrassée de toute végétation mélodique». Quand on
+compare «un récit quelconque de Lully à un récit de Carissimi ou de
+Provenzale, on voit que le surintendant de la musique du grand Roi a, en
+quelque sorte, procédé à un nettoyage de la technique italienne; il l’a
+expurgée de toute les herbes folles que le goût du <i>bel canto</i> et même
+le goût musical proprement dit laissaient croître dans le parterre
+monodique.»&mdash;Il s’est passé un fait à peu près analogue dans
+l’architecture du même temps. Comparez une façade italienne de l’école
+de Bernin, surchargée de statues épileptiques, dont les draperies
+s’envolent, qui agitent les bras, les jambes, les reins, qui tordent
+leur échine, qui ont la danse de Saint-Guy et tombent en des
+convulsions,&mdash;comparez ce fouillis, ce bavardage, ce mouvement
+perpétuel, aux lignes simples, nettes et nues de Versailles, ou de la
+colonnade du Louvre.&mdash;Lully réalisa en musique une simplification du
+même ordre. Le goût italien était pour les belles vocalises, les
+roulades, les «doubles» (c’est-à-dire les répétitions ornées), les
+ornements de toute sorte. Ce goût avait passé en France, dans les
+chansons de cour. Lully, éclairé par son bon sens, et certainement aussi
+par les conseils d’amis tels que Molière,&mdash;Lully, qui d’ailleurs n’était
+pas un mélodiste abondant, et que ne gênait point le trop-plein de son
+inspiration musicale, réagit vigoureusement contre ce goût. Non
+seulement il répugnait à écrire des «doubles» et des «roulements», et
+n’en mettait qu’à regret, de loin en loin, «par condescendance pour le
+peuple»,&mdash;comme dit Lecerf de la Viéville,&mdash;«et par considération pour
+son beau-père Lambert», qui avait mis à la mode ces ornements en France;
+mais il s’opposait avec violence à ce que le chanteur introduisît dans
+un chant écrit sans ornements les vocalises et les broderies
+décoratives, que l’usage courant d’alors lui permettait d’y ajouter (car
+ce fut l’essence même de l’art ancien, et surtout de l’art italien,
+jusqu’au milieu du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, qu’on y réservât toujours une part
+à l’improvisation du chanteur et de l’exécutant: le texte musical était
+pour eux une sorte de thème à variations <i>ad libitum</i>, où leur
+virtuosité avait beau jeu). Lully ne le tolérait point; et ceci est un
+fait nouveau dans l’art musical.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Lully, dit La Viéville, envoyait toutes ses actrices à Lambert,
+pour qu’il leur apprît sa propreté du chant. Lambert leur faisait
+de temps en temps couler un petit agrément dans le récitatif de
+Lully, et les actrices hasardaient de faire passer ces
+embellissements aux répétitions.&mdash;«Morbleu, mesdemoiselles», disait
+Lully, se servant quelquefois d’un terme moins poli que celui-là,
+et se levant fougueux de sa chaise; «il n’y a pas comme cela dans
+votre papier; et, ventrebleu point de broderie! <i>Mon récitatif
+n’est fait que pour parler, je veux qu’il soit tout uni</i>.»</p></div>
+
+<p>Le récitatif de Lully «épouse donc fidèlement les mouvements du
+discours». Avant tout, il en épouse les rythmes poétiques, il se modèle
+sur le vers; et c’est là, il faut bien le dire, une cause de grande
+monotonie. On a loué la versification de Quinault, son habile alternance
+de vers de longueurs diverses, et son attention à multiplier ou à
+réduire les accents rythmiques. Mais en dépit de tous ses efforts, sa
+déclamation, traduite en musique par Lully, est dominée, comme toute la
+déclamation du temps, par l’accentuation exagérée de la rime dans les
+vers courts, de la césure et de la rime dans les vers de douze syllabes.
+On trouve dans les opéras de Lully des steppes de récitatifs et d’airs,
+où le premier temps de chaque mesure tombe avec une rigueur implacable
+sur la rime, ou sur la césure de l’hexamètre. C’est d’une monotonie
+accablante; et si c’est ainsi que la Champmeslé déclamait du Racine,
+nous aurions quelque peine aujourd’hui à l’entendre sans bâiller.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg152_lg.png">
+<img src="images/ill-pg152_sml.png" width="209" height="225" alt="notation musicale." title="notation musicale." /></a>
+<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a>
+<a href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">[287]</a>
+<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a>
+<a href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">[288]</a></p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg153_lg.png">
+<img src="images/ill-pg153_sml.png" width="382" height="328" alt="notation musicale." title="notation musicale." /></a>
+<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">[289]</a></p>
+
+<p>Quand à la monotonie de ce perpétuel dactyle se joint, comme il arrive
+souvent, la monotonie de la ligne mélodique, il n’y a rien au monde de
+plus fastidieux: c’est le ronronnement vide de l’alexandrin classique,
+le rythme mécanique d’un moulin à prières.</p>
+
+<p>Il arrive, par bonheur, que dans quelques scènes, la déclamation devient
+plus libre, s’anime, s’entrecoupe, se brise, se rythme autant que
+possible sur le souffle de la passion, sans négliger toutefois
+l’accentuation de la rime et de la césure. Ainsi, la scène admirable, et
+d’ailleurs à peu près unique, chez Lully, pour sa spontanéité musicale,
+des Adieux de Cadmus à Hermione. La mesure y garde un flottement
+perpétuel: toujours une mesure à quatre temps alterne avec une mesure à
+trois. La mélodie n’est pas entraînée par la déclamation, mais
+l’entraîne, et la fait s’alanguir sur certains mots «<i>partir</i>»,
+«<i>mourir</i>», avec une voluptueuse mélancolie. La musique reflète
+l’émotion, d’une façon transparente.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg154_lg.png">
+<img src="images/ill-pg154_sml.png" width="400" height="557" alt="notation musicale." title="notation musicale." /></a>
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg155-a_lg.png">
+<img src="images/ill-pg155-a_sml.png" width="221" height="54" alt="notation musicale." title="notation musicale." /></a>
+<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">[290]</a>
+<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">[291]</a>
+</p>
+
+<p>Il semble qu’on entende ici la respiration même de Lully, en déclamant
+la scène, «quand il la lisait, comme dit La Viéville, jusqu’à la savoir
+par cœur, chantant et rechantant les paroles, en battant son
+clavecin».</p>
+
+<p>Il arrive même que l’accent dramatique l’emporte par moments sur la
+mesure ordinaire du vers:</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg155-b_lg.png">
+<img src="images/ill-pg155-b_sml.png" width="285" height="52" alt="notation musicale." title="notation musicale." /></a>
+<a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">[292]</a>
+</p>
+
+<p>Mais ces passages sont relativement rares; et, même dans les
+exclamations, où la voix prend une certaine latitude avec le vers, le
+procédé de Lully, assez habile, mais uniformément répété, est de placer
+l’interjection à contretemps, d’y suspendre légèrement la mesure, de l’y
+balancer un moment, mais de lui faire reprendre, aussitôt après, son
+cours monotone:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Quand on ne voit plus rien qui puisse se défendre, Ah!... qu’il
+est beau de rendre la paix à l’univers!<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">[293]</a>»</p>
+
+<p>«Tout y ressent les douceurs de la paix. Ah!... que le repos a
+d’attraits!<a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">[294]</a>»</p></div>
+
+<p>Il arrive même très souvent que la rime qui termine la phrase ou la
+période soit non seulement très accentuée, mais grossie par l’adjonction
+d’un battement de gosier, d’un trille.&mdash;On pense alors au mot de
+Molière, raillant dans <i>l’Impromptu de Versailles</i> la déclamation de son
+temps:</p>
+
+<p>Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce
+qui attire l’approbation, et fait faire le brouhaha.</p>
+
+<p>Rousseau a bien noté ce ridicule, dans sa <i>Lettre sur la musique
+française</i>. Analysant le monologue d’Armide, il montre «un trille, et
+qui pis est, un repos absolu dès le premier vers, tandis que le sens
+n’est achevé qu’au second»; et il s’indigne contre ces chutes uniformes
+de la voix à la fin des vers, «ces cadences parfaites, qui tombent si
+lourdement, et sont la mort de l’expression».&mdash;Rien de plus exact; mais
+il est juste d’en rendre responsables Racine et ses acteurs; car il y a
+tout lieu de penser que Lully suivait ici les exemples qui lui étaient
+donnés par le Théâtre-Français.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Du rythme de ces vers déclamés, passons à leurs inflexions mélodiques.</p>
+
+<p>Ici encore, Rousseau critique âprement le récitatif de Lully, dans une
+page d’un modernisme admirable, où il se sert pour le combattre,&mdash;et, du
+même coup, pour combattre le modèle de Lully: la
+Comédie-Française,&mdash;d’arguments analogues à ceux dont les Debussystes se
+servent aujourd’hui pour critiquer le chant wagnérien:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Comment concevrez-vous jamais que la langue française, dont
+l’accent est si uni, si simple, si modeste, si peu chantant, soit
+bien rendue par les bruyantes et criardes intonations de ce
+récitatif, et qu’il y ait quelque rapport entre les douces
+inflexions de la parole (française) et ces sons soutenus et
+renflés, ou plutôt ces cris éternels qui font le tissu de cette
+partie de notre musique encore plus même que des airs? Faites, par
+exemple, réciter à quelqu’un qui sache lire, les quatre premiers
+vers de la fameuse reconnaissance d’Iphigénie. A peine
+reconnaîtrez-vous quelques légères inégalités, quelques faibles
+inflexions de voix dans un récit tranquille, qui n’a rien de vif ni
+de passionné, rien qui doive engager celle qui le fait à élever ou
+abaisser la voix. Faites ensuite réciter par une de nos actrices
+ces mêmes vers sur la note du musicien, et tâchez, si vous le
+pouvez, de supporter cette extravagante criaillerie, qui passe à
+chaque instant de bas en haut et de haut en bas, parcourt sans
+sujet toute l’étendue de la voix, et suspend le récit hors de
+propos pour <i>filer de beaux sons</i> sur des syllabes qui ne
+signifient rien, et qui ne forment aucun repos dans le sens.&mdash;Qu’on
+joigne à cela les fredons, les cadences, les ports de voix, qui
+reviennent à chaque instant, et qu’on me dise quelle analogie il
+peut y avoir entre la parole et ce prétendu récitatif, dont
+l’invention fait la gloire de Lully.&mdash;Il est de toute évidence que
+le meilleur récitatif qui peut convenir à la langue française doit
+être opposé presque en tout à celui qui y est en usage; qu’il doit
+rouler entre de fort petits intervalles, n’élever ni n’abaisser
+beaucoup la voix, peu de sons soutenus, jamais d’éclats, encore
+moins de cris, rien surtout qui ressemble au chant, peu d’inégalité
+dans la durée ou valeur des notes, ainsi que dans leurs degrés. En
+un mot, le vrai récitatif français, s’il peut y en avoir un, ne se
+trouvera que dans une route directement contraire à celle de Lully
+et de ses successeurs...»</p></div>
+
+<p>Qu’y a-t-il de vrai dans les critiques de ce Debussyste avant la lettre?
+La déclamation de Lully n’est-elle donc pas une bonne déclamation
+naturelle, ou, à défaut, une bonne déclamation théâtrale, qui ait de la
+vraisemblance et de la vie?</p>
+
+<p>Il me semble qu’il faut, dans presque tout récitatif, ou air-récitatif
+de Lully, distinguer de l’ensemble du morceau certaines phrases qui en
+sont, en quelque sorte, le noyau. Ces phrases, qui ont une valeur
+spéciale, sont d’ordinaire au début du récitatif. Elles sont en général
+bien observées d’après les intonations naturelles du personnage et de la
+passion, et elles sont gravées avec précision. Les phrases qui suivent
+sont beaucoup plus molles et lâchées. Il arrive fréquemment d’ailleurs
+que la première phrase soit répétée textuellement, plusieurs fois au
+cours du morceau, puis à la fin, pour conclure. C’en est ainsi l’arête,
+qui soutient le reste de la construction, un peu grossièrement
+maçonnée<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">[295]</a>.</p>
+
+<p>La répétition textuelle est un des éléments de l’art de Lully, comme de
+tout l’art de son temps, épris de la symétrie et du balancement des
+périodes alternées, de l’effet décoratif. Mais même quand Lully ne
+recourt pas à ce procédé et ne fait pas de sa première phrase le motif
+décoratif, ou la clef de voûte de tout le morceau, il y apporte toujours
+un soin et une application spéciales. Le nombre de ces premières
+phrases, qui sont vraies, justes, bien senties, et même belles, est
+considérable. Il en est d’une beauté classique, comme celle de Théone
+dans <i>Phaéton</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>La mer est quelquefois dans une paix profonde...</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p class="nind">ou, dans le même opéra, la première phrase de l’air de Lybie:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Heureuse une âme indifférente....</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>C’est toujours la suite de l’air, ou du récitatif, qui pèche. On voit
+bien Lully au travail, tel que le dépeint La Viéville, lisant et
+relisant, chantant et rechantant les paroles qu’il a à traiter. Il
+s’imprègne du sentiment et du rythme des premières lignes du texte. Puis
+il s’en remet à sa facilité verbeuse, et il tombe dans les
+formules<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">[296]</a>,&mdash;à moins qu’il ne rencontre un passage de déclamation
+particulièrement intéressant, pour lequel il fait de nouveau un effort.
+Mais même alors il ne se laisse pas entraîner par une nouvelle idée
+mélodique ou rythmique; il reste dans la voie où l’a lancé sa première
+phrase; il ne s’écarte même pas de la tonalité: il lui suffit de
+quelques inflexions de voix, assez justes et intelligemment observées.
+Il y a beaucoup d’observations intelligentes dans la déclamation de
+Lully. L’intelligence est la première qualité qui frappe chez
+lui,&mdash;beaucoup plus que l’inspiration musicale, ou que la vigueur de la
+passion. C’était bien là ce qui plaisait de son temps.</p>
+
+<p>Ses contemporains étaient dans l’admiration de son esprit. On sait qu’il
+était homme d’esprit dans la vie; et il l’a prouvé, de toutes les
+façons. «Sa musique, dit La Viéville, suffirait à s’en rendre compte.
+Son esprit éclate dans ses chants. Il se montre presque partout.»...
+«Cependant, remarque La Viéville,&mdash;et cette observation est plus vraie
+qu’il ne croit,&mdash;ce n’est pas dans les grands airs, dans les grands
+morceaux que cet esprit frappe davantage. C’est dans de petits traits,
+dans de certaines réponses qu’il fait faire à ses chanteurs, du même
+ton, ce me semble, et avec le même air de finesse que les ferait une
+personne du monde très spirituelle.»</p>
+
+<p>On ne saurait mieux dire, et marquer plus justement, en voulant louer
+Lully, les limites de son talent. Ce ne sont pas les passages de passion
+qu’il rend le mieux, ce sont ceux de finesse. Les airs vraiment
+dramatiques, comme les deux grandes scènes d’<i>Armide</i>, comme l’air d’Io
+au 5<sup>e</sup> acte d’<i>Isis</i>: «<i>Terminez mes tourments</i>», comme l’air de
+<i>Roland</i> furieux: «<i>Je suis trahi!</i>» sont rares chez Lully, et ils ne
+sont pas parfaits: Rousseau a pu parler «du petit air de guinguette, qui
+est à la fin du monologue d’Armide», dans l’acte II. Malgré la vigueur
+de certains accents, on sent bien que les grands mouvements de la
+passion n’étaient pas naturels chez Lully. Il n’était pas un homme
+passionné, comme Gluck. Il était un homme intelligent, qui comprenait la
+passion, et qui en sentait la grandeur. Il la voyait du dehors, et il la
+peignait d’une façon volontaire. Il sait être grand, parfois; il n’est
+jamais profond. Il a très rarement la force dramatique. Il a la force du
+rythme, toujours; et il a, presque toujours, la force et la justesse de
+l’accent. C’est à dire qu’il aurait eu les moyens d’exprimer la passion
+dans sa plénitude, si elle eût été en lui. Mais elle était absente.</p>
+
+<p>En revanche, il était à son aise dans la peinture des émotions
+tempérées, qui était justement celle qui était le mieux faite pour
+plaire à son aristocratique clientèle. Les modèles ne manquaient pas
+autour de lui, et il savait les voir. Il excelle dans le parler galant,
+dont Lambert et Boësset lui avaient appris la langue, dans les
+dialogues-récitatifs de nobles amoureux, les airs soupirants, élégiaques
+et voluptueux. Il a bien su peindre cette atmosphère de cour délicate et
+glorieuse. Et il a spirituellement saisi certains types de cette cour.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Remarquez, dit La Viéville, tout le rôle de Phaéton, rôle singulier
+d’un jeune ambitieux, qui paye à toute heure d’esprit, où les
+autres héros d’opéra payent de tendresse. Comme Lully sent et fait
+sentir ce que dit cet aimable scélérat!...</p></div>
+
+<p>Il ne faut pourtant pas exagérer; et, malgré la finesse indiscutable de
+Lully et l’ingéniosité de ses commentateurs, sa musique est bien loin,
+dans ses meilleures pages, d’atteindre à la profondeur qu’y
+reconnaissent La Viéville et l’abbé Dubos. Le malin Italien les dupe.
+Son intelligence et sa distinction ne sont souvent qu’un vernis
+superficiel, qui recouvre le parvenu étranger. Il ne faut pas gratter ce
+vernis. Il s’écaille par places; et l’on s’aperçoit alors que Lully n’a
+pas compris le texte qu’il lisait: il n’a lu que les mots, il n’a pas lu
+la phrase. Rousseau a relevé certaines de ses erreurs. Tel ce passage du
+monologue d’Armide:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Le charme du sommeil le livre à ma vengeance....</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«Les mots de <i>charme</i> et de <i>sommeil</i>, écrit Rousseau, ont été pour le
+musicien un piège inévitable: il a oublié la fureur d’Armide, pour
+faire ici un petit somme, dont il se réveillera au mot: «Je vais
+<i>percer</i> son invincible cœur».</p>
+
+<p>On pourrait presque dire que la finesse de Lully lui joue parfois des
+tours, en l’empêchant de sentir les vrais mouvements de l’âme: elle
+l’attache à la lettre de son texte; tout chez lui est peint à la
+surface, d’un dessin très net: mais il n’y a aucun dessous. Aussi,
+faut-il être sceptique, quand on lit les commentaires du <small>XVII</small>e siècle, à
+l’occasion de ses œuvres: que d’intentions psychologiques les
+Lullystes ne trouvent-ils pas dans les moindres traits de leur grand
+homme! L’analyse d’<i>Armide</i> par La Viéville fait penser aux extravagants
+commentaires wagnériens d’il y a vingt ans. Un petit exemple me servira
+à montrer la part d’autosuggestion qu’il y avait dans cet enthousiasme.</p>
+
+<p>La Viéville pâme d’admiration à chaque mesure d’<i>Armide</i>:</p>
+
+<p>«<i>Le perfidie Renaud me fuit</i>»... «Ne remarquez-vous pas, dit-il, ce
+port de voix et ce tremblement sur la blanche du mot <i>me fuit</i>? Ce long
+ton veut dire: <i>me fuit pour jamais</i>.»</p>
+
+<p>(Tant de choses en un <i>gruppetto!</i>)</p>
+
+<p>Le récit du premier acte soulève ses transports:</p>
+
+<p>«Armide commence, après avoir longtemps gardé un silence morne et
+farouche: <i>Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous</i>...&mdash;Quel
+morceau! Chaque ton est si accommodé à chaque mot, qu’ils font ensemble
+une impression immanquable sur l’âme de l’auditeur...»&mdash;«<i>La conquête
+d’un cœur si superbe et si grand</i>...» La Viéville s’extasie sur
+l’éclat de voix, qui est sur ce mot: «<i>superbe</i>...»&mdash;«Il n’est point de
+stupide, dit-il plus loin, qui ne soit sensible aux éclats de voix
+d’Armide, placés avec une justesse et une force égales, sur ce dernier
+vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Dans ce fatal moment qu’il me perçoit le cœur.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«A ce mot: <i>perçoit</i>, je vois Renaud qui donne un coup de poignard dans
+le cœur d’Armide suppliante...»</p>
+
+<p>Tout cela est très beau à lire dans le commentaire de La Viéville, et
+l’était peut-être aussi à voir jouer par la Le Rochois. Mais quand on
+ouvre la partition, on est bien étonné de voir que ce qui motive cette
+admiration débordante est tout simplement une de ces cadences parfaites,
+qui servent de conclusion redondante et banale aux périodes de Lully. Et
+le plus fort, c’est que cette conclusion est identiquement la même, dont
+Lully avait usé, quelques pages avant, pour cet autre vers: «<i>La
+conquête d’un cœur si superbe et si grand</i>», dont La Viéville admire
+la justesse et la propriété d’expression. Et La Viéville ne s’est pas
+aperçu que la même formule servait dans les deux cas!</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg162_lg.png">
+<img src="images/ill-pg162_sml.png" width="400" height="133" alt="notation musicale." title="notation musicale." /></a>
+</p>
+
+<p>Il faut beaucoup de bonne volonté pour s’extasier sur la vérité
+dramatique de tels accents. S’ils faisaient de l’effet, il faut en
+rendre hommage, comme dit Rousseau, «aux bras et au jeu de l’actrice».
+Tout ce qu’on peut dire, c’est que la musique ne contrarie pas trop
+l’expression dramatique. Mais de là à prétendre qu’elle soit expressive,
+il y a loin.</p>
+
+<p>En somme, les passages du discours poétique, qui ont un intérêt
+psychologique, pittoresque, ou dramatique, sont rarement caractérisés
+par Lully avec précision. Ils sont assez justement accentués, et
+témoignent d’une certaine finesse d’intelligence; mais ils se détachent
+à peine du mouvement monotone et convenu d’avance du récitatif, dans son
+ensemble.</p>
+
+<p>Ce qu’il y a de plus naturel dans ces récitatifs, c’est, je le répète,
+leurs commencements. Il est rare que Lully n’amorce pas ses scènes d’une
+façon vraie. Il est rare qu’il, les développe avec aisance et liberté.
+Il suit presque toujours le même chemin,&mdash;un chemin bien propre, bien
+uni, qui n’offre rien d’inattendu, et ne s’écarte guère de la ligne
+droite. Il finit d’ordinaire dans le ton où il a commencé, sans avoir
+jamais quitté les tons les plus analogues au ton principal, oscillant
+régulièrement de la dominante à la tonique, et soulignant les
+conclusions tonales, en élargissant les phrases vers la fin, et les
+ornant du <i>gruppetto</i> final sur le dernier mot. Qui connaît le
+développement majestueux de l’un de ces récitatifs les connaît presque
+tous.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas croire que cette impression de monotonie n’eût point
+frappé les contemporains de Lully. Beaucoup en jugeaient comme nous. La
+Viéville nous révèle que certains se plaignaient de l’ennui de ses
+«fades récitatifs, qui se ressemblent presque tous». Les comédiens
+italiens s’en moquaient, et Scaramouche chantait, dans l’acte II des
+<i>Promenades de Paris</i>;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+
+<span class="i5">Chantez, chantez, petits oiseaux,<br /></span>
+<span class="i0">Près de vous l’Opéra, l’Opéra doit se taire.<br /></span>
+<span class="i0">Vous faites tous les jours des chants, des airs nouveaux,<br /></span>
+<span class="i5">Et l’Opéra n’en saurait faire.<a name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">[297]</a><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>A quoi les Lullystes avaient beau répliquer que «les petits oiseaux» ne
+font pas tous les jours «des airs nouveaux»; ils étaient fort
+embarrassés pour défendre Lully. Quoiqu’ils fissent grand bruit de sa
+merveilleuse fécondité, de la variété de ses accents,&mdash;en particulier de
+ses <i>Hélas!</i>&mdash;ils étaient bien forcés de reconnaître que leur dieu se
+répétait souvent, non seulement dans ses récitatifs, mais dans ses airs
+et dans tous ses morceaux. On ne pouvait nier que, dès son premier
+ouvrage, <i>Cadmus et Hermione</i>, Lully «ne se fût plusieurs fois copié
+lui-même».</p>
+
+<p>A cette critique gênante la réponse qu’ils faisaient était des plue
+ingénieuses. Ils prenaient texte de la remarque du chevalier de Mère:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Les personnes qui s’expliquent le mieux usent plus souvent de
+répétitions que les autres... C’est que les gens qui parlent bien
+vont d’abord aux meilleurs mots et aux meilleures phrases pour
+exprimer leurs pensées. Mais quand il faut retoucher les mêmes
+choies, comme il arrive sauvent, quoi-qu’ils sachent bien que la
+diversité plaît, ils ont pourtant de la peine à quitter la
+meilleure expression pour en prendre une moins bonne; au lieu que
+les autres, qui n’y sont pas si délicats, se servent de la
+première qui se présente.</p></div>
+
+<p>Et ils la développaient ainsi:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Qulnault a donné cent fois à Lully les mêmes sentiments et les
+mêmes termes à mettre en chant, il n’est pas possible qu’il y ait
+cent manières de les y mettre également bonnes... Il avait tâché de
+prendre, la première fois, la meilleure expression; s’il ne l’avait
+pas attrapée, il l’a prise une autre fois, et puis il s’est servi
+ensuite des expressions les plus approchantes de la bonne,
+retournant et plaçant tout cela, selon les occasions, et avec tout
+l’art d’un savant musicien et d’un homme d’esprit. Mais lorsqu’il a
+senti que ses expressions ne pouvaient être nouvelles sans être
+impropres ou forcées, il n’a pu se résoudre à abandonner le naturel
+et la justesse pour la nouveauté, et il a mieux aimé varier un peu
+moins ses tons que d’en employer de méchants.&mdash;Je ne vous dis pas
+qu’il n’ait jamais été paresseux ni stérile. On a bien repris, et
+sans injustice quelquefois, Homère et Virgile d’être l’un ou
+l’autre: eux qui n’étaient pas des débauchés comme Lully. Mais je
+me persuade que Lully aurait souvent pu trouver des tons nouveaux,
+et ne l’a pas voulu, par attachement à la bonté des premiers, qu’il
+s’est contenté de déguiser, de changer un peu par de petites
+différences d’accords... <i>Cadmus</i> même en est une preuve... C’était
+son premier grand opéra. S’il s’y est copié lui-même en plusieurs
+endroits, ce ne peut être négligence ou paresse. Il avait trop
+d’intérêt à y réussir, pour y épargner ses soins.&mdash;Les chutes de
+son récitatif sont une des choses où il a été le plus taxé de
+pauvreté ou de négligence. Il leur ménage toute la variété qu’il
+peut... Il sait les rendre singuliers, lorsque le poète lui en
+donne lieu... Mais enfin, par quel secret, par quel effort Lully
+pourrait-il ne copier et ne répéter jamais rien, à moins qu’il ne
+sortit de la nature, ce qui est un remède pire que le mal, et qu’il
+laisse aux Italiens?&mdash;Le but de la musique est de <i>repeindre</i> la
+poésie. Si le musicien applique à un vers, à une pensée, des tons
+qui ne leur conviennent point, il ne m’importe que ces tons soient
+nouveaux et savants. Cela ne peint plus, parce que cela peint
+différemment; donc cela est mauvais. Dès que ma pensée par
+elle-même plaît, frappe, émeut, je n’ai point besoin d’aller
+chercher une phrase élégante: il me suffit que les mots rendent
+bien le sens... Bien exprimer, bien peindre, voilà le
+chef-d’œuvre. Quoi qu’il en puisse coûter au musicien pour y
+arriver, stérilité apparente, science négligée, il y gagnera
+toujours assez<a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">[298]</a>.</p></div>
+
+<p>J’ai tenu à citer cette page en entier. Qu’on en partage ou non les
+idées, elle est un manifeste admirable de clarté, de raison virile et
+sûre de soi, qui annonce les fameux manifestes de Gluck. On a cherché à
+Gluck des précurseurs italiens: Algarotti, Calsabigi. Nous avons un
+précurseur français qui vaut bien ceux-là; et comme il est le théoricien
+du Lullysme, on voit par là que Gluck, en réduisant la musique à
+<i>repeindre</i> la poésie avec une fidélité scrupuleuse, n’a fait que suivre
+la tradition de Lully.</p>
+
+<p>Mais nous n’avons, pour le moment, qu’à chercher dans ces lignes
+l’explication, ou l’excuse, de certains traita de la musique de Lully,
+de ses pauvretés, de ses répétitions.&mdash;Qu’en faut-il penser?</p>
+
+<p>Je ne discuterai point la question de savoir si un vrai génie n’a pas
+plus d’une façon d’exprimer les mêmes choses,&mdash;ni si la nature offre
+deux fois une situation tout à fait identique. Admettons la théorie, qui
+est assez conforme à la robuste sobriété de l’esprit classique: des
+expressions peu variées, mais justes, et ne craignant pas de se répéter
+quand le sentiment se répète, par horreur pour l’exagération et les
+recherches affectées, qui efféminent et trahissent la pensée.&mdash;Est-il
+vrai toutefois que les répétitions de Lully proviennent de cette
+droiture d’esprit et de la crainte d’altérer ou de dépasser sa pensée?</p>
+
+<p>Il y a un certain nombre de répétitions chez lui, qui sont en effet
+raisonnées, et procèdent d’un sentiment analogue à celui qu’expose La
+Viéville. Il est certain que les mêmes mots, les mêmes sentiments,
+éveillent chez Lully les mêmes phrases mélodiques. On en trouverait cent
+exemples: entre autres, les «<i>Revenez, revenez</i>» de <i>Thésée</i>, d’<i>Atys</i>,
+d’<i>Isis</i>, etc.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg166_lg.png">
+<img src="images/ill-pg166_sml.png" width="395" height="198" alt="notation musicale." title="notation musicale." /></a>
+</p>
+
+<p>Il en est de même quand il a à peindre un ruisseau, ou le frémissement
+du vent, etc. Il reprend toujours des dessins pittoresques, à peu près
+identiques. On voit qu’il représente <i>le</i> ruisseau, <i>le</i> vent. C’est
+bien l’esprit abstrait et généralisateur du temps, l’esprit de la
+littérature d’alors qui étudie l’Homme en général, l’esprit de la
+peinture d’alors, même de la peinture de paysage, comme celle de Claude
+Lorrain, qui représente des arbres, dont il serait impossible de dire de
+quelle espèce ils sont,&mdash;des arbres en général. Rien d’étonnant à ce que
+l’esprit de Lully se complaise aussi à des types mélodiques, à des
+formules générales, qui reparaissent, chaque fois qu’il a à traduire le
+même ordre de sentiments ou de choses.</p>
+
+<p>Mais il y a d’autres répétitions, et en fort grand nombre, qui ne
+rentrent pas dans cette catégorie,&mdash;des répétitions de forme qui ne
+correspondent pas à des répétitions du sentiment. J’en ai cité un
+exemple plus haut, dans une scène du premier acte d’<i>Armide</i>. Ce sont
+des clichés, des formules coulées dans le même moule; et, bien que la
+paresse de Lully explique, d’une façon assez plausible, ces pauvretés
+d’expression, ce n’est là qu’une demi-explication. On rencontre en effet
+ces répétitions dans les pages qui ne sont pas les moins importantes et
+les moins soignées de l’œuvre; et il y a là plus qu’une défaillance
+passagère du compositeur, il y a comme un système. Ce n’est plus
+l’identité d’un type de sentiment:&mdash;l’Amour, la Haine,&mdash;qui ramène
+l’identité du type mélodique. Fait bien plus grave encore: c’est
+l’identité d’un type de phrase oratoire. La construction logique du
+discours littéraire, sa mélopée monotone et sonore, se décalquent dans
+le discours musical. Et ceci, quel que soit le sentiment exprimé. En un
+mot, c’est le despotisme de la rhétorique du temps, avec son ample
+déroulement, ses périodes symétriques et ses pompeuses cadences. L’idéal
+qui règne dans l’ensemble de cette déclamation musicale est un idéal
+oratoire, bien plus encore que dramatique. Est-ce donc à dire que le
+modèle que suivait Lully,&mdash;la tragédie de Racine, déclamée par la
+Champmeslé,&mdash;offrît les mêmes caractéristiques?&mdash;Je le croirais
+volontiers. Rien ne peut nous remettre plus intimement dans l’esprit de
+cet art tragique et de son interprétation primitive, que tel de ces
+grands récitatifs, où Lully s’est appliqué à transposer la déclamation
+et le jeu de son temps,&mdash;en les grossissant un peu, mais sans altérer
+les proportions du modèle. Telle, la fameuse scène d’Armide trouvant
+Renaud endormi, qui resta, jusqu’au milieu du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, le
+modèle le plus parfait, non seulement du récitatif français, mais de la
+déclamation tragique française<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">[299]</a>. En dépit des critiques acerbes de
+Rousseau, qui ne trouve là «ni mesure, ni caractère, ni mélodie, ni
+naturel, ni expression», il y a dans l’ensemble de cette scène une
+énergie puissante et une grande majesté; mais tous les mouvements de
+l’âme, toutes les inflexions de la voix, obéissent à une loi d’équilibre
+oratoire et moral, de symétrie logique, de convenance, de dignité et de
+décorum, qui commande et gouverne la passion et la vie. Nous avons
+aujourd’hui un autre idéal; et celui-ci nous semble noble, mais froid.
+Il ne paraissait pas tel aux hommes du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">[300]</a>. Non
+seulement les gens de goût et les dilettantes instruits, mais le grand
+public, voyaient dans ces récitatifs la représentation fidèle et
+passionnée de la vie. La Viéville dit:</p>
+
+<p>Lorsqu’Armide s’anime à poignarder Renaud dans la dernière scène de
+l’acte II, j’ai vu vingt fois tout le monde saisi de frayeur, ne
+soufflant pas, demeurer immobile, l’âme tout entière dans les oreilles
+ou dans les yeux, jusqu’à ce que l’air de violon qui finit la scène
+donnât permission de respirer, puis respirant là avec un bourdonnement
+de joie et d’admiration.</p>
+
+<p>C’est que la déclamation de Lully correspondait exactement à la vérité
+théâtrale d’alors, c’est-à-dire à l’idée qu’on se faisait alors de la
+vérité, au théâtre. (Car il se peut que la vérité soit une et immuable;
+mais l’idée que nous en avons change perpétuellement.) Par l’ensemble de
+ses qualités et de ses défauts, le récitatif de Lully fut, très
+probablement, la traduction fidèle de l’idéal tragique de son temps; et,
+comme je le disais en commençant, ce n’est pas son moindre intérêt pour
+nous de nous avoir conservé, en musique, le reflet de la déclamation et
+du jeu de la tragédie de Racine.</p>
+
+<h3><a name="IV-c" id="IV-c"></a>IV<br /><br />
+ÉLÉMENTS HÉTÉROGÈNES DE<br />L’OPÉRA DE LULLY</h3>
+
+<p>On voit que le récitatif&mdash;la déclamation poétique de théâtre ou de
+salon, transposée en musique&mdash;est l’arête de l’opéra de Lully. Mais il
+ne faudrait pas croire que le reste de la construction répondît
+exactement à la charpente qui la supporte; elle n’est pas toujours du
+même style, elle n’est même pas très homogène: c’est une maçonnerie
+d’éléments divers, qui sont en quelque sorte bloqués autour du
+récitatif, comme du noyau de l’œuvre.</p>
+
+<p>Dans tout grand artiste réformateur, il y a deux choses: son génie
+réformateur, qui a le plus souvent un caractère volontaire, raisonné; et
+son instinct, qui bien souvent le contredit. Les gens qui n’ont pas le
+sentiment très vif de la vie, telle qu’elle est, dans sa complexité et
+ses contradictions, sont sévères pour les artistes qu’ils trouvent en
+désaccord avec leurs propres principes. Ils ont une joie maligne à
+noter que Gluck, après ses belles théories sur le devoir pour la musique
+de calquer exactement le texte poétique, ne s’est pas fait faute de
+reprendre dans <i>Armide</i>, ou dans <i>Iphigénie en Tauride</i>, des airs de ses
+anciens opéras italiens, simplement parce qu’il les trouvait beaux et
+qu’ils lui plaisaient. Ils ne sont pas moins heureux de voir Wagner
+écrire un quintette dans les <i>Meistersinger</i>, et faire tel ou tel accroc
+à sa doctrine sacro-sainte. Et ils les dénoncent avec indignation, comme
+des renégats à leurs doctrines, ou même comme des farceurs, qui édictent
+des règles qu’ils se gardent de suivre.&mdash;C’est avoir là une idée bien
+abstraite et bien pauvre de ce qu’est un vrai artiste. Un vrai artiste
+est trop vivant pour pouvoir se réduire à l’expression de sa raison et
+de sa volonté. Quand même elles lui montreraient qu’une voie est la
+vraie, elles n’empêcheront jamais sa fantaisie créatrice de s’engager
+dans d’autres voies; et cela lui arrivera d’autant plus souvent qu’il
+sera plus vivant.</p>
+
+<p>De plus, aucune révolution en art&mdash;ou ailleurs&mdash;ne se produit tout d’un
+coup, et n’annihile tout ce qui était avant. Les premiers
+révolutionnaires en art&mdash;et ailleurs&mdash;sont toujours, pour une bonne
+part, des conservateurs. Le passé et l’avenir se mélangent en eux, à des
+doses variables. Lully qui, en certaines choses, a été un novateur dans
+notre art, n’a fait, en beaucoup d’autres, que reprendre et que suivre
+les traditions passées. Ce n’est pas pour rien qu’il avait été si
+longtemps le musicien attitré des Ballets du Roi, et le collaborateur de
+Molière dans ses comédies-ballets. Jamais il n’a dépouillé tout à fait
+le vieil homme, le bouffon, le mufti, dont les pitreries avaient
+l’honneur d’exciter l’hilarité du Roi. Jamais il n’a dépouillé tout à
+fait son rôle d’organisateur des fêtes de la cour. Jamais enfin il n’a
+dépouillé tout à fait sa peau d’Italien. On retrouve, fréquemment, dans
+ses opéras français, la veine comique du <i>Bourgeois gentilhomme</i>,
+l’esprit et les formes des <i>Dialogues</i> de cour et des anciens ballets
+français; et, de loin en loin, l’Italien montre le bout de l’oreille.</p>
+
+<p>Cette diversité d’éléments musicaux se laisse voir plus ouvertement dans
+ses premières œuvres, ainsi qu’il est naturel. En cela, <i>Cadmus et
+Hermione</i>, son premier opéra véritable,&mdash;puisque celui qui l’avait
+précédé: <i>les Festes de l’Amour et de Bacchus</i>, n’était qu’un pastiche
+fait d’un assemblage d’anciens airs à danser,&mdash;est particulièrement
+intéressant. C’est l’<i>Hippolyte et Aricie</i> de Lully. On y sent un Lully
+plus jeune, moins enfermé dans ses théories, un Lully qui risque là,
+pour la première fois, une très grosse partie, et qui veut la gagner,
+qui ne lésine point avec sa musique, qui donne tout ce qu’il peut
+donner. Il n’y a guère d’opéra de lui plus généreux, plus abondant, plus
+libre. On y trouve déjà du Lully dramatique, et du meilleur,
+d’admirables exemples de déclamation pathétique. On peut dire que dans
+tout son œuvre il y a peu de pages comparables, pour la vérité de la
+déclamation, aux adieux de Cadmus à Hermione.&mdash;On y trouve aussi le
+premier type célèbre, à l’Opéra, d’un genre de scènes, qui devaient
+avoir en France un succès étonnamment durable, puisqu’elles ont
+persisté jusqu’à nos jours; les scènes de temples, de grands-prêtres,
+et de sacrifices<a name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">[301]</a>. La scène de Lully est d’ailleurs supérieure à
+presque toutes celles qui ont suivi; elle n’a rien de la solennité
+ennuyeuse et cabotine qui caractérise ces caricatures de choses
+religieuses: elle respire une jubilation héroïque.</p>
+
+<p>A côté de ces grandes scènes, où Lully inaugure la tragédie lyrique de
+Rameau et de Gluck, on trouve une partie comique très importante, et
+même une partie bouffe et burlesque. D’abord, des rôles de bouffons
+italiens: le valet poltron et matamore, et la nourrice amoureuse,&mdash;deux
+personnages, qu’on rencontre partout, dans l’opéra vénitien et
+napolitain. Et puis, il y a des géants comme dans le <i>Rheingold</i>; mais,
+à la différence de ceux de Wagner, les géants de <i>Cadmus</i> ne se prennent
+pas au sérieux. Hermione, princesse captive, doit épouser l’un d’eux; et
+ce géant a des compagnons de sa taille, qui viennent danser un ballet en
+l’honneur de la princesse. Il est clair que tout ceci nous éloigne de la
+tragédie lyrique, et nous ramène aux ballets italiens et français de la
+première moitié du siècle.&mdash;La musique a les mêmes caractères. Dans les
+airs comiques ou dansés, le style bouffe italien, à la façon de Cavalli,
+ou de Cesti<a name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">[302]</a>, voisine avec le style des pastorales de Cambert, ou
+des comédies-ballets, dont Lully écrivait la musique pour Molière<a name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">[303]</a>.
+Ce sont des airs de concert, intercalés dans l’opéra. Et l’on peut dire
+qu’en somme, dans ce premier opéra, l’opéra proprement dit tient la plus
+faible place. Les trois quarts sont pris par de la musique de concert,
+de pastorale, d’airs de cour, d’opéra-bouffe, et de comédie-ballet.
+Toute cette partie de l’œuvre est fort intéressante, et souvent
+excellente. On sent que Lully y était à son aise: c’était sa première,
+sa vraie nature; il eut beaucoup de peine à y renoncer. S’il ne s’était
+pas contraint, il n’en fût jamais sorti; et, qui sait? il n’en eût
+peut-être pas eu moins de gloire.</p>
+
+<p><i>Cadmus</i> ayant obtenu un succès triomphal<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">[304]</a>, Lully ne songea pas tout
+de suite à changer sa manière; et l’opéra qui suivit, <i>Alceste</i>, en
+1674, offre le même caractère hétérogène,&mdash;pourtant un peu moins
+marqué.&mdash;La comédie y tient encore une place considérable. Non seulement
+il y a de grandes scènes comiques, d’une ampleur,&mdash;on pourrait presque
+dire&mdash;d’une majesté admirable, comme la scène de Caren, qui ouvre l’acte
+IV; mais, comme dans <i>Cadmus</i>, des airs bouffes, du genre vénitien<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">[305]</a>,
+et des airs de vaudevilles très caractérisés, comme l’air de Straton,
+qui sent la chanson populaire:</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg173_lg.png">
+<img src="images/ill-pg173_sml.png" width="405" height="151" alt="notation musicale." title="notation musicale." /></a>
+</p>
+
+<p>On est frappé aussi du grand nombre de vocalises et de roulades que se
+permet encore Lully. Son style n’est pas encore arrêté, et il s’efforce
+à un compromis entre les éléments anciens et nouveaux, étrangers et
+français.</p>
+
+<p>Mais <i>Alceste</i> ne réussit pas, cette fois, sans conteste. On fut choqué
+du mélange de tragique et de bouffon, qui était particulièrement déplacé
+dans ce beau sujet antique<a name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">[306]</a>. Ce fut une bonne indication pour Lully.
+Déjà, le <i>Thésée</i> de 1675, sans avoir abdiqué le comique, ne tolère plus
+qu’un comique de demi-teinte, qui ne détonne pas trop avec le reste de
+l’action tragique, comme le duo des vieillards athéniens, petite
+caricature de bon goût, qui garde un parfum attique.</p>
+
+<p><i>Alys</i>, en 1676, marque décidément un changement d’orientation dans
+l’opéra. A partir de ce moment, Lully, suivant le goût de la jeune cour,
+galante et raffinée, adopte un idéal racinien; son opéra devient une
+sorte d’élégie amoureuse, d’où est banni le comique, et surtout le
+bouffon, le vulgaire. Le premier acte d’<i>Atys</i>, qui sembla à ses
+contemporains le chef-d’œuvre de la tragédie lyrique, et que Lecerf
+de la Viéville déclare presque «trop beau», parce qu’il tue tout ce qui
+suit, est une élégie romanesque, dont la majeure partie est composée
+d’airs de pastorale, au milieu desquels s’intercale habilement une scène
+d’amour, tendre, délicate, touchante, qui rappelle certaines scènes de
+<i>Bérénice</i>, mais qui n’a rien de proprement tragique. La seule scène de
+l’opéra, qui soit vraiment dramatique, la scène du meurtre de Sangaride
+par Atys rendu fou par Cybèle, puis de son retour à la raison, de la
+découverte de son crime, qui l’atterre, et enfin de son suicide,&mdash;scène
+qui eût voulu la puissance sauvage de Gluck,&mdash;se résout immédiatement en
+une fête pastorale et une apothéose. On sent que, de propos délibéré,
+Lully tend à éliminer de l’opéra tout ce qu’il a d’excessif, aussi bien
+dans le tragique que dans le comique.</p>
+
+<p>Le succès d’<i>Atys</i> fut très grand; et l’on sait que l’œuvre reçut le
+nom d’«Opéra du Roi», qui le préférait à tout autre. Peut-être,
+toutefois, dans son désir d’épurer, de sublimer l’opéra, de ne lui
+laisser que ses éléments les plus nobles et les plus exquis, Lully
+avait-il passé la mesure; car Saint-Evremond dit, après avoir reconnu la
+beauté de l’œuvre: «Mais c’est là qu’on a commencé à connaître
+l’ennui que nous donne un chant continué trop longtemps». Il y avait, en
+effet, à ce nouveau système un danger de monotonie, que Lully devait
+sentir lui-même et s’appliquer à pallier, dans la suite<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">[307]</a>. Néanmoins,
+on peut dire qu’à partir d’<i>Atys</i>, son idéal de l’opéra est à peu près
+fixé: à la remorque du goût français d’alors, il sacrifie la comédie, et
+préfère au drame passionné la peinture des nuances du sentiment, la
+tragédie de salon ou de cour, psychologique, galante et oratoire. Ce
+n’est plus la comédie-ballet. C’est la tragédie-ballet.</p>
+
+<p>Il réalisa cet art, ainsi qu’il le voulait; mais il eut beau faire: ce
+fut toujours chez lui œuvre de volonté; et jamais il ne réussit à
+étouffer son ancienne nature. Il était essentiellement un compositeur de
+ballets royaux; et il le resta toujours. Toutes les fois que, par
+exception, il revient à ce genre, ou que les opéras qu’il traite s’en
+rapprochent, en quelque manière, il y apporte une délicatesse de touche
+et une verve originale qu’il a rarement ailleurs.</p>
+
+<p>Sa veine comique, malheureusement comprimée après <i>Alceste</i><a name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">[308]</a>, s’est,
+malgré tout, fait jour à diverses reprises; et elle a produit ça et là
+de petits chefs-d’œuvre, comme le duo des vieillards de <i>Thésée</i> ou
+le trio des frileux d’<i>Isis</i>. Et, dans sa dernière œuvre, elle lui a
+même fait créer un caractère comique d’une ampleur et d’une jovialité
+admirables, le Polyphème d’<i>Acis et Galatée</i>. Le comique de Lully
+s’attaque volontiers aux défauts physiques, qu’il note d’une façon
+plaisante: c’est le chevrotement de voix des vieillards athéniens, ou le
+grelottement des peuples hyperboréens, qui claquent des dents sous la
+neige et les glaçons. Cette malignité d’observation musicale est un
+trait italien que l’on peut relever déjà chez Cavalli. Le Polyphème
+d’<i>Acis</i> est caractérisé par un certain trait vocal, sorte de <i>leit
+motiv</i> chanté, qui revient à diverses reprises, et qui veut rendre,
+semble-t-il, la démarche grotesque et saccadée du monstre amoureux.
+L’orchestre qui l’accompagne a des trouvailles burlesques. Dans l’entrée
+de Polyphème et de sa suite, à l’acte II, «des sifflets de
+chaudronnier», dit Lecerf de la Viéville, venaient couper d’une façon
+plaisante la marche lourdement bouffonne.&mdash;Le comique était si naturel à
+Lully qu’il lui est arrivé plus d’une fois d’être comique malgré lui.
+Les Lullystes eux-mêmes lui reprochaient de s’être laissé entraîner
+parfois à «une gaieté mal placée», ou à un «badinage vicieux», ainsi que
+l’écrit La Viéville à propos d’un air de <i>Phaéton</i> et d’un duo de
+<i>Persée</i>. Tel chœur d’<i>Armide</i> est bien près d’une parodie à la façon
+d’Offenbach. Il semble que la nature exubérante de l’Italien fasse
+éclater par moments les contraintes qui pèsent sur elle<a name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">[309]</a>.</p>
+
+<p>S’il n’a pu&mdash;et cela est très regrettable&mdash;développer librement son
+génie comique; en revanche, il a eu toute licence pour transplanter du
+ballet dans l’opéra la Pastorale proprement dite; et c’est peut-être
+dans cette partie de son œuvre qu’il a mis le plus de sincérité,
+d’émotion, et de poésie véritable.</p>
+
+<p>Le sentiment pastoral a été très fort au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. C’est une
+belle plaisanterie de prétendre, comme on l’a fait parfois, que le
+siècle de Louis XIV n’avait pas le sentiment de la nature. Il l’aimait
+profondément, quoique d’une façon très différente de la nôtre. C’était
+le siècle des jardins, des grands bois, des fontaines, des eaux
+dormantes. Certes, la nature inculte et désordonnée n’était pas celle
+qui lui plaisait. Il ne cherchait pas en elle ces forces sauvages qui
+nous attirent, comme si nous n’en avions plus assez en nous; il lui
+demandait seulement le bienfait du calme, de la sérénité, cette belle
+joie un peu ruminante, à la fois matérielle et morale, que les
+tempéraments sains et robustes; les êtres d’action connaissent peut-être
+mieux que les autres,&mdash;qu’en tout cas ils sont plus aptes à goûter. Il
+est remarquable que les trois musiciens classiques, qui ont le mieux
+exprimé ce voluptueux endormement dans la nature, sont aussi les forces
+les plus énergiques de la musique: Hændel, Gluck et Beethoven. Le
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle&mdash;italien, allemand, anglais et français&mdash;eut, tout
+entier, le sentiment pastoral; et nous le voyons fleurir chez les plus
+grands maîtres de l’opéra, chez Monteverde, chez Cavalli, chez Cesti,
+chez Purcell, chez Keiser, et, dans une certaine mesure, chez
+Cambert<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">[310]</a>. Mais aucun ne fut comparable, en ceci, à Lully. Dans ce
+genre, cette âme sèche, superficielle, et plus intelligente que vraie,
+atteint à une sincérité et à une pureté d’émotion, qui l’égalent aux
+plus grands poètes de la musique. Il n’y a presque pas d’opéra de lui,
+où cette poésie de la nature, de la nuit, du silence<a name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">[311]</a> ne s’exhale.
+C’est le prologue de <i>Cadmus</i>, c’est la scène champêtre de <i>Thésée</i>,
+c’est le sommeil d’<i>Atys</i>, c’est l’élégie de Pan dans <i>Isis</i>, ce sont
+les chœurs et les danses de nymphes dans <i>Proserpine</i>, c’est la
+symphonie et le chant de la Nuit dans le <i>Triomphe de l’Amour</i>, c’est la
+«noce de village» de <i>Roland</i>, c’est le sommeil de Renaud dans <i>Armide</i>,
+c’est sa dernière œuvre, <i>Acis</i>, qui est une pastorale.</p>
+
+<p>«Le sommeil de Renaud» a été, comme on sait, repris en musique par
+Gluck, avec une incomparable puissance de séduction. Il est visible que
+Gluck a voulu faire oublier l’air célèbre de son prédécesseur, et il y a
+réussi. Toutefois, la beauté de la page de Lully reste intacte, et, à
+certains égards, plus haute que celle de Gluck. Rien de plus intéressant
+qu’un rapprochement des deux œuvres. Naturellement, les moyens
+instrumentaux de Lully sont plus réduits, et ses lignes beaucoup plus
+simples; mais justement, par là, combien elles sont plus belles! Le
+délicieux orchestre de Gluck a peint une vraie symphonie pastorale,
+toute pleine des murmures des violons, des gazouillis des bois; les
+lignes s’entrelacent comme des frondaisons; partout, de petits trilles,
+comme des voix d’oiseaux: c’est une nature grasse, abondante, pleine du
+bruit des êtres,&mdash;une nature un peu flamande. Écoutez maintenant le
+simple déroulement de la symphonie de Lully, ce flot inaltérable des
+violons en sourdine, cette sereine mélancolie. A côté du paysage touffu
+de Gluck, cela est net et pur, comme une belle silhouette sur la
+lumière, un dessin de vase grec.&mdash;Après une page de symphonie, où chacun
+des deux musiciens a peint l’atmosphère, le fond lumineux du tableau, le
+chant s’élève. Ici, la supériorité de Lully me paraît éclatante,&mdash;sauf
+dans les dernières mesures, peut-être, où, avec le goût de son siècle
+pour l’œuvre achevée, il a voulu trop <i>terminer</i> son air, au lieu que
+Gluck, plus réaliste, le fait s’alanguir peu à peu, puis le laisse comme
+suspendu, dans l’engourdissement du sommeil. Mais avec quelle beauté
+naturelle et sûre d’elle-même la voix, dans l’air de Lully, se pose sur
+le courant tranquille de l’orchestre! La déclamation coule, entraînée
+par son propre rythme. La déclamation de Gluck est bien plus
+contestable; elle dépend de l’orchestre; elle ne plane pas au-dessus:
+l’homme est absorbé dans la nature. Il garde sa personnalité, chez
+Lully: le principe esthétique de son temps, c’est que la voix doit être
+toujours, et dans tous les cas, le premier instrument des passions.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Votre héros va mourir d’amour et de douleur, écrit La Viéville, il le
+dit, et ce qu’il chante ne le dit point, n’est point touchant: je ne
+m’intéresserai point à sa peine... Mais l’accompagnement ferait fendre
+les rochers... Plaisante compensation! Est-ce l’orchestre qui est le
+héros?&mdash;Non, c’est le chanteur. Eh bien donc, que le chanteur me touche
+lui-même, qu’un chant expressif et tendre me peigne ce qu’il souffre, et
+qu’il ne remette pas le soin de me toucher pour lui à l’orchestre, qui
+n’est là que par grâce et par accident. <i>Si vis me fiere....</i> Si
+l’orchestre s’unit au chanteur pour m’attendtir, fort bien: ce sont deux
+manières d’exprimer pour une. Mais la première et la plus essentielle
+est celle du chanteur.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Je ne pousse pas plus avant cette comparaison des deux scènes de Lully
+et de Gluck: il ne peut être question de la supériorité de l’un des
+artistes sur l’autre, mais d’un double idéal, de deux arts différents
+et également parfaits. Les mélodies de Gluck sont parfois médiocres, et
+la beauté de son art est surtout morale: une grande âme y est empreinte.
+La noblesse de Lully est surtout plastique; elle tient à la suavité des
+lignes, d’ailleurs peu variées: quelques traits, un profil, mais exquis,
+et une atmosphère sereine, pâle, transparente. La scène pastorale
+d’<i>Atys</i>, et surtout celle d’<i>Isis</i>,&mdash;la nymphe plaintive, qui, changée
+en roseaux, gémit harmonieusement,&mdash;montrent, avec plus de pureté
+encore, cet idéal hellénique.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Il est enfin, dans chaque opéra de Lully, toute une partie qui forme un
+véritable ballet de cour: c’est le Prologue. Ce n’est pas le moins
+intéressant de l’œuvre, et Lully y met tous ses soins. Le Prologue
+est une petite pièce à part de la grande: c’est, par exemple, dans
+<i>Proserpine</i>, la Paix enchaînée et opprimée par la Discorde, qu’à la
+fin la Victoire vient délivrer. Il a souvent une petite intrigue, très
+froide assurément, puisqu’elle est toujours allégorique et adulatrice,
+mais qui prête à de belles combinaisons d’airs de cour et de danses. On
+sait le charme du prologue de <i>Thésée</i>, qui se passe dans les jardins et
+devant la façade du palais de Versailles,&mdash;ou du prologue d’<i>Amadis</i>,
+qui est une sorte de réveil de la Belle au bois dormant, au milieu de sa
+cour. Avec leur allégresse patriotique et leurs allusions aux événements
+récents de l’histoire militaire&mdash;ou galante&mdash;du grand Roi<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">[312]</a>, les
+Prologues de Lully ont un air de fêtes nationales de la vieille France;
+et ils sont le dernier refuge du ballet de cour. On y retrouve, le Lully
+des comédies-ballets: ce sont des collections de petits airs galants, de
+duos, de trios, de chœurs de concerts, entremêlés de danses, souvent
+chantées, ou dansées et chantées alternativement. Il s’y ajoute enfin de
+petites symphonies, des marches et des cortèges.</p>
+
+<h3><a name="V-c" id="V-c"></a>V<br /><br />
+LES SYMPHONIES DE LULLY</h3>
+
+<p>Les symphonies de Lully nous semblent aujourd’hui la partie la moins
+intéressante de son œuvre. Ses ouvertures paraissent massives et
+compassées. M. Lionel de la Laurencie note que leurs thèmes, tous d’une
+architecture à peu près identique, «constituent en musique l’équivalent
+des termes généraux du langage».&mdash;Les danses ne témoignent pas non plus
+d’une grande variété; à quelques exceptions près, elles n’ont ni la
+curiosité de rythmes de l’époque précédente, ni la grâce et l’invention
+harmonique et mélodique de l’époque suivante.</p>
+
+<p>Et pourtant, ces symphonies diverses ont beaucoup contribué au succès
+des opéras de Lully; on peut même dire que, de tout son œuvre, rien
+n’a été plus apprécié en Europe et n’a en plus d’influence sur
+l’évolution musicale. Elles n’ont trouvé de détracteurs, du vivant de
+Lully, que parmi les Italiens, qui ne les connaissaient, comme nous, que
+par la lecture, et les trouvaient, comme nous, «insipides et monotones».
+Serait-ce donc que nous aurions perdu le secret de cette musique avec
+celui de son exécution? C’est ce que je voudrais examiner.</p>
+
+<p>Pour les ouvertures, il est à remarquer d’abord qu’elles étaient faites
+expressément pour de grands théâtres. Elles ont un caractère
+monumental. Marpurg reconnaît qu’à l’Opéra de Dresde «les ouvertures
+passablement sèches de Lully font toujours meilleur effet, quand elles
+sont exécutées par tout l’orchestre, que les ouvertures beaucoup plus
+aimables et plus plaisantes d’autres compositeurs célèbres, qui
+paraissent au contraire incomparablement supérieures quand on les entend
+jouer dans un concert de musique de chambre<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">[313]</a>».</p>
+
+<p>Ces ouvertures ont fondé le type de l’ouverture française. Il n’était
+pas plus de l’invention de Lully que le type de l’ouverture italienne
+n’a été créé, comme on l’a dit, par Alessandro Scarlatti<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">[314]</a>. De même
+que Scarlatti avait eu, en ceci, pour devancier Stefano Landi, dès
+1632,&mdash;de même Lully avait pu prendre exemple sur Cavalli, sur Cambert
+et surtout sur Cesti<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">[315]</a>. Mais, comme Scarlatti, Lully a définitivement
+établi son type d’ouverture, et l’a rendu classique. Cette ouverture se
+compose d’un premier mouvement lent, massif et pompeux, aussi sonore que
+possible, puis d’un mouvement fugué, très clair et traité sans rigueur,
+après lequel vient souvent une troisième partie, assez courte, et
+reprenant d’ordinaire les phrases du commencement, en les élargissant,
+pour conclure avec plénitude. Ç’a été le modèle de Hændel. M. H. Parry a
+montré combien l’auteur du <i>Messie</i> a suivi de près l’exemple des
+ouvertures lullystes, et, en particulier, de celle de <i>Thésée</i>: c’est la
+même architecture, la même majesté, et parfois jusqu’aux mêmes
+progressions d’harmonies lourdes et puissantes.</p>
+
+<p>Ces ouvertures, peu variées, se copiant souvent les unes les autres,
+mais bien taillées, et d’un dessin très net, ravissaient le public
+français du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. «Les ouvertures de Lully, dit La Viéville,
+sont un genre de symphonie presque inconnu aux Italiens, et en quoi
+leurs meilleurs maîtres ne seraient auprès de lui que de bien petits
+garçons.».&mdash;«Grande marque de perfection», ajoute-t-il (et cette
+remarque est caractéristique), «elles se font sentir (c’est-à-dire
+écouter) sur toutes sortes d’instruments». Un amateur fit mieux encore:
+il écrivit des paroles sur le premier mouvement de l’ouverture de
+<i>Bellérophon</i>: «Quoique tous les airs que M. de Lully a faits dans cet
+opéra, pour les violons, soient admirables, écrit le <i>Mercure Galant</i> en
+mai 1679, celui-là est particulièrement estimé. <i>Comme apparemment vous
+l’aurez retenu pour le chanter</i>, je vous envoie des vers qui ont été
+faits sur cet air par une personne de qualité:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Soupirez, mais sans espérer,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mon cœur, c’est à présent assez de l’adorer...</i>»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et, de fait, la musique se prête assez bien à cette adaptation.</p>
+
+<p>Il faut noter ce mot: «Vous avez sans doute retenu l’air de cette
+ouverture pour la chanter». Il nous fait comprendre ce qu’on entendait
+alors par musique instrumentale. Un des secrets du succès des premiers
+morceaux d’ouvertures de Lully, c’est qu’ils étaient mélodiques et bâtis
+sur d’assez beaux chants que l’on retenait aisément.</p>
+
+<p>Ces ouvertures continuèrent de passionner en France, au <small>XVIII</small><sup>e</sup>
+siècle. On se souvient du passage de la lettre burlesque que J.-J.
+Rousseau prête à un «symphoniste de l’Académie royale de musique»,
+écrivant «à ses camarades de l’orchestre»:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Enfin, mes chers camarades, nous triomphons: les bouffons sont
+renvoyés. Nous allons briller de nouveau dans les symphonies de M.
+Lulli... Qu’étaient devenus ces jours fortunés où l’on se pâmait à
+cette célèbre ouverture d’<i>Isis</i>, et où le bruit de notre premier
+coup d’archet s’élevait jusqu’au ciel, avec les acclamations du
+parterre?</p></div>
+
+<p>Cette forme instrumentale eut une diffusion extraordinaire à l’étranger.
+J.-J. Rousseau écrit dans son Dictionnaire, à l’article: <i>Ouverture</i>,
+que les ouvertures de Lully servaient souvent d’introductions aux opéras
+romains et napolitains joués en Italie. Après quoi on les gravait, sans
+nommer l’auteur, en tête des partitions de ces opéras italiens.&mdash;Ce fut
+surtout en Allemagne que l’ouverture lullyste trouva un champ favorable
+à son développement. Elle y fut introduite par les élèves personnels de
+Lully: Cousser, G. Muffat, Joh. Fischer. Elle se maintint avec éclat
+dans la Suite d’orchestre, avec des maîtres tels que J.-Ph. Krieger,
+Telemann, J.-Seb. Bach, jusqu’au milieu du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, tandis que
+dans son pays d’origine, en France, elle avait été depuis longtemps déjà
+battue en brèche par la forme des concertos de Corelli.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Il y avait d’autres symphonies, au cours des opéras de Lully; et de
+celles-là, nous ne parlons jamais, quoiqu’elles soient, en réalité, une
+des parties les plus pures, les plus parfaitement belles de son
+œuvre. Ce sont des sortes de grands paysages poétiques,&mdash;des paysages
+intérieurs,&mdash;la peinture de l’atmosphère morale, qui enveloppe une
+scène. Ces symphonies faisaient corps avec la pièce, et «y jouaient un
+rôle», comme dit l’abbé Du Bos, qui cite, comme exemples, la symphonie
+d’<i>Atys</i> et celle du cinquième acte de <i>Roland</i>, «qu’on appelle
+<i>Logistille</i>».&mdash;«Elles donnent l’idée, dit-il, de celles dont Cicéron et
+Quintilien disent que les Pythagoriciens se servaient pour apaiser,
+avant que de mettre la tête sur le chevet, les idées tumultueuses de la
+journée<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">[316]</a>.»&mdash;Ce n’est pas de la musique descriptive, mais de la
+musique qui suggère des états d’âme précis. Et Du Bos, dans une curieuse
+page, qui fait honneur à la critique musicale de son temps, analyse, de
+ce point de vue, la symphonie <i>Logistille</i>. Du Bos, qui a pour principe:
+«<i>Ut pictura musica</i>», ou encore: «La musique est une
+imitation<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">[317]</a>»,&mdash;en prenant le mot dans le sens très large d’«imitation
+morale»,&mdash;entreprend de démontrer que la <i>Logistille</i> de <i>Roland</i>«est
+entièrement dans la vérité de l’imitation»:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Ce n’est point le silence, dit-il, qui calme le mieux une
+imagination trop agitée<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">[318]</a>. L’expérience et le raisonnement nous
+enseignent qu’il est des bruits beaucoup plus propres à le faire
+que le silence même. Ces bruits sont ceux qui, comme celui de
+<i>Logistille</i>, continuent longtemps dans un mouvement presque
+toujours égal, et sans que les sons suivants soient beaucoup plus
+aigus ou plus graves, beaucoup plus lents ou plus vites que les
+sons qui les précèdent, de manière que la progression du chant se
+fasse le plus souvent par les intervalles moindres. Il semble que
+ces bruits qui ne s’accélèrent ou ne se retardent, quant à
+l’intonation et quant au mouvement, que suivant une proportion
+lente et uniforme, soient plus propres à faire reprendre aux
+esprits ce cours égal dans lequel consiste la tranquillité, qu’un
+silence qui les laisserait suivre le cours forcé et tumultueux dans
+lequel ils auraient été mis<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">[319]</a>.</p></div>
+
+<p>D’autres symphonies encore ont un caractère plus descriptif: elles
+veulent représenter, par exemple, le mugissement de la terre, ou le
+sifflement des airs, quand Apollon inspire la Pythie, dans
+<i>Bellérophon</i>, ou dans <i>Proserpine</i><a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">[320]</a>. Mais même ici, le musicien ne
+prétend pas reproduire ces bruits. «Ce sont au reste des bruits qu’on
+n’a jamais entendus.» Le modèle manquerait, si on voulait l’imiter.
+Aussi, Lully cherche-t-il simplement, comme dit Du Bos, à «produire, par
+le chant, l’harmonie et le rythme, un effet approchant de l’idée que
+nous avons». Il s’agit de suggérer les spectacles, et non de les
+reproduire.&mdash;L’important, c’est que, dans tous les cas, ces morceaux
+symphoniques ne sont pas de la musique pure, et ne doivent pas être pris
+comme tels, sous peine d’être mal compris. Du Bos prétend qu’«ils
+plairaient médiocrement comme sonates Ou morceaux détachés». Leur valeur
+est dans «leur rapport avec l’action»<a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">[321]</a>.</p>
+
+<p>Il en était de même des Marches, qui, bien qu’elles nous semblent devoir
+être considérées comme des œuvres de musique pure, se rattachaient
+pourtant étroitement à l’action, à la fois parce qu’elles
+correspondaient à un spectacle donné, à des évolutions et à des
+mouvements précis, et parce qu’elles avaient, non seulement la
+prétention, mais réellement le pouvoir de communiquer au public
+l’enthousiasme guerrier des héros mis en scène. Rien n’a agi plus
+puissamment sur le public de Lully que ses marches et ses symphonies
+guerrières.</p>
+
+<p>Les Italiens nous cèdent pour les marches et les symphonies guerrières,
+dit La Viéville. Celles qu’ils font, sont moins animées d’un certain feu
+noble et martial, que fougueuses et furieuses.</p>
+
+<p>Ainsi, il ne nie point la <i>furia</i> italienne; il reconnaît même la
+supériorité des symphonies italiennes de tempête et de fureur; et
+l’apologiste de Lully se trouve ici d’accord avec le détracteur de
+Lully, l’abbé Raguenet, qui écrit que «les symphonies italiennes remuent
+avec tant de force les sens, l’imagination et l’âme, que les joueurs de
+violon qui les exécutent ne peuvent s’empêcher d’être transportés et
+d’en prendre la fureur; ils tourmentent leur violon et leur corps, et
+ils s’agitent comme des possédés». Mais, pour la plupart des
+Français,&mdash;et leur goût faisait loi dans presque toute
+l’Europe,&mdash;c’était là un défaut, et non une qualité. Cette furie
+désordonnée n’avait rien à voir avec la force véritable, faite de
+raison, de volonté et de puissante santé. Cette force vraiment «noble et
+martiale», comme dit La Viéville, semblait aux contemporains de Louis
+XIV se dégager des marches de Lully et de ses symphonies guerrières.
+Elles avaient une renommée européenne. «Quand le prince d’Orange voulut
+une marche pour ses troupes, il eut recours à Lully, qui la lui envoya.»
+Ainsi,&mdash;le fait est curieux,&mdash;les armées qui marchaient contre la France
+marchaient, comme les armées de France, au son des marches de Lully.
+Encore au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, l’abbé Du Bos, qui écrit au temps de Rameau,
+dit que «les bruits de guerre de <i>Thésée</i><a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">[322]</a> eussent produit des
+effets fabuleux sur les anciens..... Nous-mêmes, ajoute-t-il, ne
+sentons-nous pas que ces symphonies nous agitent... et agissent sur nous
+à peu près comme les vers de Corneille?...»</p>
+
+<p>Voilà donc tout un côté héroïque du génie de Lully, qui a échappé aux
+ennemis de l’opéra, tels que Boileau, s’obstinant à lui refuser «les
+expressions vraiment sublimes et courageuses». Tout au contraire, la
+vigueur martiale de cette musique a été un des éléments de sa
+popularité.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Restent les danses, qui sont peut-être de tout l’œuvre de Lully ce
+qui nous échappe le plus: car nous les confondons dans la masse des
+danses anciennes, tandis que les contemporains y voyaient une révolution
+dans la danse; et surtout, nous y voyons de la musique pure, alors que
+Lully écrivait presque toujours de la pantomime dramatique.</p>
+
+<p>Il est à noter que Lully, jusqu’à la fin de sa vie, resta
+essentiellement, dans l’opinion publique, ce qu’il avait été à ses
+débuts: un compositeur de ballets. Jusqu’à la fin, ses ballets furent
+dansés à la cour, et même, contre l’opinion ordinaire, qui veut que le
+Roi ait cessé de danser en public après <i>Britannicus</i>, jusqu’à la fin,
+ils furent dansés par le Roi. Dans <i>l’Eglogue de Versailles</i>, donnée à
+Versailles en 1685, le Roi, âgé de quarante-six ans, dansa; et que
+dansa-t-il? Une <i>Nymphe</i>.</p>
+
+<p>Ce n’était pas seulement le grand public, c’étaient les connaisseurs les
+plus éclairés, comme Muffat, Du Bos, etc., qui regardaient les danses de
+Lully comme son invention la plus originale. Georges Muffat nous a
+laissé de minutieux renseignements sur l’exécution de ces danses, dans
+la deuxième partie de son <i>Florilegium</i>, paru en 1698<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">[323]</a>: «La façon
+d’exécuter les airs de danses pour l’orchestre à cordes, dans le style
+du génial Lully, a recueilli les applaudissements et l’admiration du
+monde entier; et, en vérité, elle est d’une si merveilleuse invention
+que c’est à peine si on peut imaginer rien de plus charmant, de plus
+élégant et de plus parfait». Et il les décrit comme un ravissement pour
+l’oreille, les yeux et l’esprit. Il étudie longuement le jeu de
+l’orchestre lullyste, notant sa belle et vigoureuse attaque, la pureté
+du son, l’admirable unité de l’ensemble, la précision rigoureuse du
+rythme, la grâce des ornements, dont il donne la clef, et dont
+l’exactitude d’exécution ne lui semble pas moins indispensable pour la
+musique de Lully, qu’elle ne le semblera plus tard à Couperin pour sa
+propre musique: car, dit Muffat, «les ornements véritablement lullystes
+dérivent de la plus pure source du chant». En résumé, tout y est réuni:
+légèreté, rapidité, vigueur, variété des rythmes, souplesse
+incomparable: une vie, une grâce, une tendresse exquise,&mdash;l’absolue
+perfection.</p>
+
+<p>Muffat ne nous parle que de l’exécution instrumentale; il ne nous dit
+rien de l’esprit de ces danses et de la révolution qu’y opéra Lully. Du
+Bos nous vient ici en aide.</p>
+
+<p>Lully anima les danses: ce fut le début de sa réforme<a name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">[324]</a>. Les
+témoignages s’accordent sur ce point. Ils nous parlent des «airs de
+vitesse», qu’il introduisit à la place des mouvements lents. Le fait a
+pu être discuté; et je crois qu’il faut bien le comprendre. Il n’est pas
+question de prêter à Lully l’invention de formes musicales nouvelles:
+les airs vifs existaient dès le <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle et n’ont jamais cessé
+d’exister. Mais Lully a réagi contre la tendance, qui régnait de son
+temps, à exécuter les danses trop lentement, du moins pour le théâtre.
+Il n’a créé ni le menuet, ni la gavotte, ni la bourrée, ces danses
+d’origine française, arrivées à la perfection avant lui; mais il en a
+sans doute réchauffé le mouvement: il les dirigeait vite. Il avait
+d’ailleurs une prédilection pour des formes de danses vives et
+saccadées, comme la gigue, le canari, la forlane. Les gens de son temps
+disaient «qu’il faisait de la danse un baladinage». Il ne faut jamais
+oublier, si l’on veut comprendre la musique de Lully, que Lully
+communiquait à l’exécution sa vivacité d’Italien.&mdash;Pour ces mouvements
+plus rapides, il fallait des figures de danse nouvelles. «Lully, dit Du
+Bos, fut forcé de composer lui-même les entrées qu’il voulait faire
+danser sur ses airs. Ainsi, les pas et les figures de l’entrée de la
+chaconne de <i>Cadmus</i>, parce que Beauchamps, le maître de ballets
+ordinaire, n’entrait point à son gré dans le caractère de cet air de
+violon.»</p>
+
+<p>Mais ce n’était encore rien que d’avoir fait en sorte que les danses
+n’alourdissent pas trop l’action, qu’elles pussent s’y intercaler sans
+trop la ralentir. Lully voulut peu à peu les faire participer a
+l’action.&mdash;«Le succès des airs de vitesse, dit Du Bos, l’amena à
+composer des airs vites et caractérisés, c’est-à-dire dont le chant et
+le rythme imitent le goût d’une musique particulière, qu’on imagine
+avoir été propre à certains personnages, en certaines
+circonstances.»&mdash;C’était donc un essai de couleur locale, une teinte
+dramatique précise, que Lully s’efforçait de donner à ses danses. Ainsi,
+suivant Du Bos, les airs de violon sur lesquels danse l’Enfer, au
+quatrième acte d’<i>Alceste</i>. «Ces airs respirent un contentement
+tranquille et sérieux, et, comme Lully la disait lui-même, <i>une joie
+voilée</i>.» Cette belle expression, qui conviendrait aussi aux airs des
+Champs-Élysées de Gluck, s’applique parfaitement à la scène de Lully:
+sauf le rythme, un peu saccadé et anguleux, qui est un des traits
+caractéristiques,&mdash;on pourrait dire: physionomiques,&mdash;de Lully, cette
+scène a beaucoup de rapports avec les scènes de Gluck sur le même sujet:
+le sentiment musical est à peu près analogue.&mdash;Les airs «caractérisés»
+n’expriment pas simplement la joie et la douleur, comme les autres airs;
+ils les expriment, dit Du Bos, «dans un goût particulier et conforme à
+ce caractère que j’appellerais volontiers un caractère personnel».
+Entendez par là qu’ils ne se contentent pas d’une vérité d’expression
+générale, mais qu’ils servent à la psychologie précise d’un caractère ou
+d’une situation dramatique. Là encore, Lully fut obligé de composer
+lui-même les pas et les figures pour ces airs «d’un caractère marqué».
+«Six mois avant de mourir, il fit lui-même le ballet de l’air sur lequel
+il voulait faire danser les Cyclopes de la suite de Polyphème<a name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">[325]</a>.»</p>
+
+<p>Enfin, poursuivant cette transformation du ballet en drame, il en arriva
+des «airs dansés d’une façon caractéristique» aux ballets non dansés, si
+l’on peut dire,&mdash;aux pantomimes, «ces ballets presque sans pas de danse,
+écrit Du Bos, mais composés de gestes, de démonstrations, en un mot,
+d’un jeu muet». Ainsi, les ballets funèbres de <i>Psyché</i>, ou ceux du
+second acte de <i>Thésée</i>, «où le poète introduit des vieillards qui
+dansent». Ainsi, encore, le ballet du quatrième acte d’<i>Atys</i>, et la
+première scène du quatrième acte d’<i>Isis</i>, «où Quinault fait venir sur
+le théâtre les habitants des régions hyperborées». Ces «demi-chœurs»,
+comme les appelle Du Bos, «ces chœurs, à la façon antique, et qui ne
+parlent pas, étaient exécutés par des danseurs qui obéissaient à Lully,
+et qui osaient aussi peu faire un pas de danse, lorsqu’il le leur avait
+défendu, que manquer à faire le geste qu’ils devaient faire, et à le
+faire dans le temps prescrit». Leurs évolutions ne faisaient pas tant
+penser aux ballets modernes qu’à la tragédie antique. «Il était facile,
+en voyant exécuter ces danses, de comprendre comment la mesure pouvait
+régler le geste sur les théâtres des anciens. L’homme de génie qu’était
+Lully avait conçu par la seule force de son imagination (car il est peu
+probable qu’il ait rien connu des représentations antiques) que le
+spectacle pouvait tirer du pathétique, même de l’action muette des
+chœurs,»&mdash;Naturellement, les maîtres de ballet du temps, pas plus que
+les danseurs célèbres, ne comprirent rien à ce que Lully voulait; et il
+lui fallut des hommes nouveaux. Il se servit particulièrement du maître
+de danse d’Olivet, qui organisa avec lui les ballets funèbres
+d’<i>Alceste</i>, de <i>Psyché</i>, les danses de <i>Thésée</i>, les <i>Songes funestes</i>
+d’<i>Atys</i>, et les <i>Frileux</i> d’<i>Isis</i>. «Ce dernier, ballet était composé
+uniquement des gestes et des démonstrations de gens que le froid saisit.
+Il n’y entrait pas un seul pas de notre danse ordinaire.» Les danseurs
+auxquels Lully et d’Olivet avaient recours étaient tous de jeunes gens,
+choisis encore novices, avant d’avoir été déformés par les habitudes du
+métier.</p>
+
+<h3><a name="VI-c" id="VI-c"></a>VI<br /><br />
+GRANDEUR ET POPULARITÉ DE<br />L’ART DE LULLY</h3>
+
+<p>Il y avait donc bien des éléments divers dans l’opéra de Lully:
+comédie-ballet, airs de cour, vaudevilles, drame-récitatif, pantomimes,
+danses, symphonies: tout l’ancien et le nouveau mis ensemble. On dirait
+que l’œuvre est hétérogène, si l’on ne pensait qu’aux éléments dont
+elle est formée, et non à l’esprit qui la gouverne. Mais, par
+l’étonnante unité de cet esprit, elle est un bloc, une maçonnerie
+puissante, où tous ces matériaux de toute sorte sont noyés dans le
+mortier et font partie intégrante du monument unique. Et c’est
+l’ensemble du monument qu’il faut surtout admirer chez Lully. Si Lully
+est grand et mérite de garder sa haute place parmi les maîtres de l’art,
+c’est encore moins comme musicien-poète que comme architecte musical:
+ses opéras sont bien et solidement construits. Assurément, ils n’ont pas
+cette unité organique qui est le propre des drames wagnériens et des
+opéras de notre époque, tous plus ou moins issus de la symphonie, et où
+l’on sent, du commencement à la fin, les thèmes grandir et se ramifier,
+comme un arbre. Au lieu de cette unité vivante, c’est une unité morte,
+une unité de logique, d’équilibre entre les parties, de belles
+proportions: c’est de la construction à la romaine; «cela se tient». Que
+l’on pense aux constructions informes de Cavalli, de Cesti, et de tout
+l’opéra vénitien: cet amas d’airs empilés au hasard dans chaque acte,
+comme dans un tiroir où l’on chercherait à faire tenir le plus d’objets
+possible, les uns par-dessus les autres! On comprend que Saint-Evremond,
+qui n’est pas très indulgent pour l’opéra de Lully, ajoute, malgré tout:
+«Je ne ferai pas le déshonneur à Baptiste de comparer les opéras de
+Venise aux siens».&mdash;Et pourtant, il y a plus de génie musical dans un
+bel air de Cavalli que dans Lully tout entier; mais le génie de Cavalli
+se gaspille. Lully a la grande qualité de notre siècle classique: il
+sait «ordonner»; il a le sens de l’ordre et de la composition<a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">[326]</a>.</p>
+
+<p>Ses œuvres se présentent comme des monuments aux grandes lignes
+nobles et nettes. Elles sont précédées d’un majestueux péristyle et d’un
+portique pompeux, aux colonnes robustes et froides: l’ouverture massive,
+et le Prologue allégorique, où se groupent et s’étalent toutes les
+ressources de l’orchestre, des voix et des danses. Parfois, une nouvelle
+ouverture donne accès du péristyle dans le temple même. A l’intérieur de
+l’opéra, un équilibre intelligent règne entre les divers éléments
+d’effet théâtral, entre le «spectacle», d’une part,&mdash;et j’entends par là
+le ballet, les airs de concert, le divertissement,&mdash;et le drame, d’autre
+part. A mesure que Lully devient plus maître de son œuvre, il tâche
+non seulement d’harmoniser ces éléments divers, mais de les unir,
+d’établir entre eux une certaine parenté. Il réussit, par exemple, dans
+le quatrième acte de <i>Roland</i>, à faire sortir l’émotion dramatique du
+divertissement pastoral. Il y a là une noce de village: hautbois,
+chœurs, entrée de pâtres et de pastourelles, duos de concert, danses
+rustiques; et, tout naturellement, en présence de Roland, les pâtres,
+causant entre eux, racontent l’histoire d’Angélique que vient d’enlever
+Médor. Le contraste de ces chants paisibles avec les fureurs de Roland,
+en écoutant ce récit, est d’un grand effet scénique, souvent exploité
+depuis.&mdash;De plus, Lully s’efforce habilement d’établir une progression
+dans les effets musicaux et dramatiques, d’un bout à l’autre de
+l’œuvre. Il se souvient sans doute de la critique adressée à <i>Atys</i>,
+«dont le premier acte était trop beau»; et il écrit, au terme de sa
+carrière, <i>Armide</i>, cette «pièce souverainement belle, dit La Viéville,
+où la beauté croit d’acte en acte. C’est la <i>Rodogune</i> de Lully... Je ne
+sais ce que l’esprit humain pourrait imaginer de supérieur au cinquième
+acte.»&mdash;En général, Lully cherche à donner à ses œuvres une
+conclusion aussi sonore et aussi solennelle que possible&mdash;chœurs,
+danses, apothéose;&mdash;mais il ne craint pas, à l’occasion, de terminer par
+un solo dramatique (comme celui du cinquième acte d’<i>Armide</i> ou du
+quatrième acte de <i>Roland</i>), quand la puissance de la situation et du
+caractère est assez forte pour tout emporter<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">[327]</a>.</p>
+
+<p>Toutes ses œuvres sont éminemment théâtrales,&mdash;sinon toujours
+dramatiques. Lully avait l’instinct de l’effet au théâtre, et on l’a vu,
+à propos de ses symphonies et de ses ouvertures mêmes, dont la
+principale beauté, comme disent Du Bos et Marpurg, est «à leur place».
+Transportées ailleurs, elles perdraient une partie de leur
+signification. J’ajouterai que leur beauté est dans une exactitude
+minutieuse, dans une soumission littérale aux ordres du compositeur.
+Cette musique est si bien faite en vue d’un effet précis qu’elle risque
+de perdre sa force, quand elle est privée de la direction du
+compositeur, qui seul sait exactement l’effet qu’il veut produire. On
+peut appliquer à l’art de Lully ce que Gluck disait de sa propre
+musique:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La présence du compositeur lui est, pour ainsi dire, aussi
+nécessaire que le soleil l’est aux ouvrages de la nature: il en est
+l’âme et la vie; sans lui, tout reste dans la confusion et le
+chaos...</p></div>
+
+<p>Aussi est-il certain que le sens de cet art s’est perdu en grande
+partie. Il s’est perdu aussitôt après la mort de Lully, bien que ses
+opéras aient continué d’être joués pendant près d’un siècle. Les plus
+intelligents, convenaient qu’on ne savait plus exécuter sa musique
+depuis qu’il n’était plus là. L’abbé Du Bos écrit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Ceux qui ont vu représenter les opéras de Lully, quand il vivait
+encore, disent qu’ils y trouvaient une expression qu’ils n’y
+trouvent plus aujourd’hui. Nous y reconnaissons bien les chants de
+Lully, mais nous n’y retrouvons plus l’esprit qui animait ces
+chants. Les récits nous paraissent sans âme, et les airs de ballet
+nous laissent presque tranquilles. La représentation de ces opéras
+dure aujourd’hui plus longtemps que lorsqu’il les faisait exécuter
+lui-même, quoiqu’à présent elle devrait durer moins de temps, parce
+qu’on n’y répète plus bien des airs de violon que Lully faisait
+jouer deux fois. On n’observe plus le rythme de Lully, que les
+acteurs altèrent, ou par insuffisance, ou par présomption<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">[328]</a>.</p></div>
+
+<p>Rousseau confirme cette opinion quand il dit, dans sa <i>Lettre sur la
+musique française</i>, que «le récitatif de Lully était rendu par les
+acteurs du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle tout autrement qu’on ne faisait maintenant:
+il était plus vif et moins traînant; on le chantait moins et on le
+déclamait davantage». Et, comme Du Bos, il note que la durée de ces
+opéras était devenue beaucoup plus grande que du temps de Lully, «selon
+le rapport unanime de tous ceux qui les ont vus anciennement: aussi,
+toutes les fois qu’on les redonne, est-on obligé d’y faire des
+retranchements considérables».</p>
+
+<p>Il ne faut jamais oublier ce fait qu’il y eut un alourdissement de
+l’exécution musicale entre la mort de Lully et l’avènement de Gluck:
+cela faussa le caractère de la musique de Lully, et ce fut aussi une des
+causes&mdash;non la moindre&mdash;de l’échec relatif de Rameau.</p>
+
+<p>Quelle était, en effet, la véritable exécution lullyste?&mdash;Nous savons,
+par ses contemporains, que «Lully donnait au chanteur une manière de
+réciter, vive sans être bizarre,... le parler naturel<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">[329]</a>»,&mdash;que son
+orchestre jouait avec une mesure inflexible, avec une justesse
+rigoureuse, avec une égalité parfaite, avec une délicatesse
+raffinée<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">[330]</a>,&mdash;que les danses étaient si vives, qu’elles étaient
+traitées de «baladinage».&mdash;Mesure, justesse, vivacité, finesse: telles
+sont les caractéristiques que s’accordent à noter les connaisseurs de la
+fin du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle dans le jeu de l’orchestre et des artistes de
+l’Opéra.</p>
+
+<p>Et voici que Rousseau, dans la seconde partie de sa <i>Nouvelle Héloïse</i>,
+traite ces mêmes représentations d’opéras de Lully:&mdash;pour le chant, de
+mugissements bruyants et discordants,&mdash;pour l’orchestre, de charivari
+sans fin, de ronron traînant et perpétuel, sans chant ni mesure, et
+d’une fausseté criante<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">[331]</a>,&mdash;enfin, pour les danses, de spectacles
+interminables et solennels<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">[332]</a>.&mdash;Ainsi, manque de mesure, manque de
+justesse, manque de vivacité, et manque de finesse: c’est-à-dire le
+contraire absolu de ce que Lully avait réalisé.</p>
+
+<p>Je crois donc pouvoir conclure que, lorsqu’on juge Lully aujourd’hui, on
+commet la grave erreur de le juger d’après la fausse tradition du
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, qui en avait pris le contrepied: on le rend
+responsable de la lourdeur et de la grossièreté des interprètes
+formés&mdash;ou déformés&mdash;par ses successeurs.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>En dépit de ce contre-sens (ou, qui sait? peut-être bien à cause de ce
+contre-sens: car la gloire, souvent, repose sur un malentendu), la
+renommée de Lully fut immense. Elle s’étendit dans tous les pays,
+et&mdash;chose à peu près peu près unique dans l’histoire de notre
+musique&mdash;elle pénétra toutes les classes de la société.</p>
+
+<p>Les musiciens étrangers venaient se mettre à l’école de Lully. «Ses
+opéras, dit La Viéville, ont attiré à Paris des admirateurs italiens qui
+s’y sont installés. Théobalde (Teobaldo di Gatti), qui joue à
+l’orchestre de l’Opéra de la basse de violon à cinq cordes, et qui a
+fait <i>Scilla</i>, opéra estimé pour ses belles symphonies, en est
+un.»&mdash;Jean-Sigismond Cousser, qui fut l’ami et le conseiller de Réinhard
+Keiser, le génial créateur de l’opéra allemand de Hambourg, vint passer,
+six ans à Paris, à l’école de Lully, et, de retour en Allemagne, y
+transporta la tradition lullyste dans la direction de l’orchestre et la
+composition instrumentale<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">[333]</a>. Georges Muffat resta également six ans à
+Paris; et ce maître admirable subit si fortement l’empreinte de Lully,
+que ses compatriotes lui en faisaient un blâme<a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">[334]</a>. Joh. Fischer fut
+copiste de musique aux ordres de Lully. Le grave et émouvant Erlebach
+connut-il aussi personnellement Lully, comme on l’a supposé? En tout
+cas, il fut au courant de son style, et écrivit des ouvertures «à la
+manière française». Eitner a voulu montrer l’influence de Lully sur
+Hændel, et même sur J.-S. Bach<a name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">[335]</a>. Quant à Keiser, nul doute que Lully
+n’ait été un de ses modèles.&mdash;En Angleterre, les Stuarts firent tout
+pour acclimater l’opéra français. Charles II essaya vainement de faire
+venir Lully à Londres; et il envoya à Paris, pour se former sous sa
+direction, Pelham Humphry, un des deux ou trois musiciens anglais du
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle qui eurent du génie. Humphry mourut trop jeune, il est
+vrai, pour donner toute sa mesure; mais il fut un des maîtres de
+Purcell, qui bénéficia ainsi, indirectement, de l’enseignement
+lullyste.&mdash;En Hollande, la correspondance de Christian Huygens montre
+l’attrait qu’exerçait l’opéra de Lully; et l’on a vu que le prince
+d’Orange s’adressait à Lully quand il voulait une marche pour ses
+troupes. «En Hollande et en Angleterre, dit La Viéville, tout est plein
+de chanteurs français.»</p>
+
+<p>En France, l’influence de Lully sur les compositeurs ne se limita pas au
+théâtre; elle s’exerça sur tous les genres de musique. Le livre de
+clavecin de D’Anglebert, en 1689, contient des transcriptions des opéras
+de Lully<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">[336]</a>; et le triomphe de l’opéra contribua sans doute à tourner
+la musique de clavecin vers la peinture des caractères. Le style d’orgue
+ne fut pas moins transformé.</p>
+
+<p>En dehors des musiciens, ce fut une fascination sur les amateurs, sur la
+cour. Quand on feuillette les lettres de Mme de Sévigné, on est surpris,
+non seulement des termes d’admiration que prodigue, à propos de Lully,
+l’exubérante marquise, mais&mdash;ce qui est plus frappant&mdash;des citations
+qu’elle fait de passages d’opéras. On sent qu’elle en avait la mémoire
+meublée; cependant, elle n’était pas très musicienne; elle représentait
+la moyenne des dilettantes: si donc, à tout instant, des phrases
+d’opéras de Lully chantaient dans sa tête, c’est qu’à tout instant les
+gens du monde les chantaient autour d’elle.</p>
+
+<p>Et en effet, Arnauld, scandalisé par les vers luxurieux de Quinault,
+écrit: «Ce qu’il y a de pis, c’est que le poison de ces chansons
+lascives ne se termine pas au lieu où se jouent ces pièces, mais se
+répand par toute la France, où une infinité de gens s’appliquent à les
+apprendre par cœur, et se font un plaisir de les chanter partout où
+ils se trouvent<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">[337]</a>».</p>
+
+<p>Je ne parlerai pas de la comédie bien connue de Saint-Évremond: <i>les
+Opera</i>, qui nous représente «Mlle Crisotine, jeune fille devenue folle
+par la lecture des Opéra», et «M. Tirsolet, jeune homme de Lyon, devenu
+fou par les Opera comme elle».&mdash;«Je revins de Paris, dit M. Guillaut,
+environ quatre mois après la première représentation de l’Opéra. Les
+femmes et les jeunes gens savent les Opera par cœur, et il n’y a
+presque pas une maison où l’on n’en chante des scènes entières. On ne
+parlait d’autre chose que de <i>Cadmus</i>, d’<i>Alceste</i>, de <i>Thésée</i>,
+d’<i>Atys</i>. On demandait souvent un <i>Roi de Scyros</i>, dont j’étais bien
+ennuyé. Il y avait aussi un <i>Lycas peu discret</i>, qui m’importunait
+souvent. <i>Atys est trop heureux</i>, et <i>les bienheureux Phrygiens</i> me
+mettaient au désespoir.»</p>
+
+<p>La comédie de Saint-Évremond vient, il est vrai, après les premiers
+opéras de Lully, dans le premier engouement. Mais cet engouement se
+maintint:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le Français, pour lui seul contraignant sa nature,<br /></span>
+<span class="i0">N’a que pour l’opéra de passion qui dure,<br /></span>
+</div></div>
+
+<p class="nind">écrivait La Fontaine à De Nyert, vers 1677<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">[338]</a>.</p>
+
+<p>Et l’on continua à chanter dans le monde les airs de Lully:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Et quiconque n’en chante, ou bien plutôt n’en gronde<br /></span>
+<span class="i0">Quelque récitatif, n’a pas l’air du beau monde.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>En 1688, La Bruyère, faisant le portrait d’un homme à la mode, dit
+encore:</p>
+
+<p>«Qui saura comme lui chanter à table tout un dialogue de l’opéra, et les
+fureurs de <i>Roland</i> dans une ruelle?»</p>
+
+<p>Il n’y a rien de surprenant, sans doute, à ce que les gens à la mode se
+soient engoués de Lully. Mais ce qui est beaucoup plus remarquable,
+c’est que le grand public et le peuple se soient passionnés pour cette
+musique encore plus que les snobs. La Viéville note les transports du
+public populaire de l’Opéra pour les œuvres de Lully; et il s’étonne
+de la justesse de son goût.&mdash;Le peuple a un sens infaillible,
+assure-t-il, pour admirer ce qui est réellement le plus beau dans Lully.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>J’ai vu plusieurs fois à Paris, quand le duo de <i>Persée</i> (au
+quatrième acte) était bien exécuté, tout le peuple, attentif, être
+un quart d’heure sans souffler, les yeux fixés sur Phinée et sur
+Mérope, et, le duo achevé, s’entremarquer l’un à l’autre par un
+penchement de tête le plaisir qu’il leur avait fait...<a name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">[339]</a>.</p></div>
+
+<p>Le charme n’était pas rompu, au sortir de l’Opéra. Lully était chanté
+dans les plus humbles maisons,&mdash;jusque dans les cuisines, dont il était
+sorti. «L’air d’<i>Amadis</i>: <i>Amour, que veux-tu de moi?</i> était chanté, dit
+La Viéville, par toutes les cuisinières de France.»</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Ses chants étaient si naturels et si insinuants, écrit Titon du
+Tillet, que pour peu qu’une personne eût du goût pour la musique et
+l’oreille juste, elle les retenait facilement à la quatrième ou
+cinquième fois qu’elle les entendait; aussi les personnes de
+distinction et le peuple chantaient la plupart de ses airs d’opéra.
+On dit que Lully était charmé de les entendre chanter sur le
+Pont-Neuf et aux coins des rues, avec des paroles différentes de
+celles de l’Opéra; et comme il était d’une humeur très plaisante,
+il faisait arrêter quelquefois son carrosse, et appelait le
+chanteur et le joueur de violon pour leur donner le mouvement juste
+de l’air qu’ils exécutaient.</p></div>
+
+<p>On chantait ses airs dans les rues, on les «sonnait» sur les
+instruments, on chantait jusqu’à ses ouvertures, auxquelles on adaptait
+des paroles; beaucoup de ses airs devinrent vaudevilles. Beaucoup de ses
+airs, d’ailleurs, avaient été vaudevilles. Sa musique venait, en partie,
+du peuple, et elle y retournait.</p>
+
+<p>D’une façon générale, on peut dire qu’elle avait plusieurs sources; elle
+était la réunion de plusieurs rivières de musique, sorties de régions
+très diverses; et ainsi, elle se trouva être la langue de tous. C’est un
+rapport de plus entre l’art de Lully et celui de Gluck, formé de tant
+d’affluents. Mais chez Gluck, ces affluents sont de toutes les races:
+Allemagne, Italie, France, voire Angleterre; et, grâce à cette formation
+cosmopolite, il fut un musicien vraiment européen. Les éléments
+constitutifs de la musique de Lully sont presque entièrement
+français,&mdash;français de toutes les classes: vaudevilles, airs de cour,
+comédies-ballets, déclamation tragique, etc. Il n’a d’Italien
+véritablement que le caractère. Je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup
+de musiciens aussi français; et il est le seul en France qui ait
+conservé sa popularité pendant tout un siècle. Il continua de régner sur
+l’Opéra après sa mort, comme il avait régné pendant sa vie<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">[340]</a>. De même
+que, de son vivant, il faisait échec à Charpentier<a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">[341]</a>,&mdash;après sa mort,
+il fit échec à Rameau; et il lutta jusqu’à Gluck, jusqu’après Gluck. Son
+règne a été celui de la vieille France et de l’esthétique de la vieille
+France; son règne a été celui de la tragédie française, d’où l’opéra
+était sorti, et qu’au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, l’opéra, à son tour, pétrit à sa
+ressemblance. Je comprends qu’on réagisse contre cet art, au nom d’un
+art français plus libre, qui existait avant, et qui aurait peut-être pu
+s’épanouir autrement<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">[342]</a>. Mais il ne faut pas dire, comme on a tendance
+à le faire aujourd’hui, que les défauts de l’art de Lully sont des
+défauts étrangers, italiens, qui ont gêné le développement de la musique
+française<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">[343]</a>. Ce sont des défauts français. Il n’y a pas qu’une
+France: il y en a toujours eu deux ou trois, et perpétuellement en
+lutte. Lully appartient à celle qui, avec les grands classiques, a élevé
+l’art majestueux et raisonnable que le monde entier connaît,&mdash;et qui l’a
+élevé aux dépens de l’art exubérant, déréglé, bourbeux, mais plein de
+génie de l’époque précédente. Condamner l’opéra de Lully, comme non
+français, serait s’exposer à proscrire aussi la tragédie de Racine, dont
+cet opéra est le reflet, et qui certes n’est pas plus que lui
+l’expression libre et populaire de la France. C’est la gloire de la
+France que son âme multiple ne se limite pas à un seul idéal; et
+l’essentiel n’est pas que cet idéal soit le nôtre, mais qu’il soit
+grand.</p>
+
+<p>J’ai tâché de montrer dans ces Notes (vue rapide et forcément incomplète
+d’un très vaste sujet) que l’œuvre d’art réalisé par Lully n’est pas
+moins que la tragédie classique et les nobles jardins de Versailles un
+monument durable de la robuste époque qui fut l’été de notre race.</p>
+
+<h2><a name="GLUCK" id="GLUCK"></a>GLUCK</h2>
+
+<h3><a name="A_PROPOS_DALCESTE" id="A_PROPOS_DALCESTE"></a>A PROPOS D’«ALCESTE».</h3>
+
+<p><i>Alceste</i> ne réussit point, lors de sa première représentation à Paris,
+le 23 avril 1776. Un ami de Gluck, l’imprimeur Corancez, qui le chercha
+dans les coulisses afin de le consoler, nous fait ce curieux récit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Je joignis Gluck dans les corridors; je le trouvai plus occupé à
+chercher la cause d’un événement qui lui paraissait si
+extraordinaire qu’affecté de ce peu de succès: «Il serait plaisant,
+me dit-il, que cette pièce tombât; cela ferait époque dans
+l’histoire du goût de votre nation. Je conçois qu’une pièce
+composée purement dans le style musical réussisse ou ne réussisse
+pas: cela tient au goût très variable des spectateurs; je conçois
+même qu’une pièce de ce genre réussisse d’abord avec engouement, et
+qu’elle meure ensuite en présence et pour ainsi dire du
+consentement de ses premiers admirateurs. Mais que je voie tomber
+une pièce composée tout entière sur la vérité de la nature, et dans
+laquelle toutes les passions ont leur véritable accent, je vous
+avoue que cela m’embarrasse. <i>Alceste, m’ajouta-t-il fièrement, ne
+doit pas plaire seulement à présent et dans sa nouveauté; il n’y a
+point de temps pour elle; j’affirme qu’elle plaira également dam
+deux cents ans, si la langue française ne change point; et ma
+raison est que j’en ai posé tous les fondements sur la nature, qui
+n’est jamais soumise à la mode</i><a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">[344]</a>.</p></div>
+
+<p>Je pensais à ces superbes paroles, en écoutant récemment, à
+l’Opéra-Comique<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">[345]</a>, les acclamations enthousiastes qui leur donnaient
+raison, après la scène du temple, aux lignes monumentales, aux passions
+brûlantes et concentrées, coulée en bronze indestructible, <i>ære
+perennius</i>,&mdash;le chef-d’œuvre, à mon sens, non seulement de la
+tragédie musicale, mais de la tragédie même.</p>
+
+<p>Encore l’effet d’une telle scène, qu’entoure une antique renommée,
+est-il moins saisissant pour nous, parce que plus prévu, que celui du
+second acte. Dans cet acte, plein de contrastes, où parmi les fêtes qui
+célèbrent la guérison d’Admète, Alceste cache ses larmes et sa terreur
+de la mort prochaine, il y a une variété, une abondance mélodique, une
+liberté de forme, un harmonieux mélange de récitatifs poignants, de
+courtes phrases chantées, d’ariettes délicates, d’airs tragiques, de
+danses et de chœurs, dont rien ne saurait dire la vie, la grâce et
+l’eurythmie. Après plus de cent ans, il paraît aussi nouveau qu’au
+premier jour.</p>
+
+<p>Le troisième acte est le moins parfait. Malgré des trouvailles de génie,
+il a le défaut de répéter les situations du second, sans les renouveler
+tout à fait; et le rôle d’Hercule, qui d’ailleurs n’est peut-être pas de
+la main de Gluck<a name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">[346]</a>, est médiocre.</p>
+
+<p>Mais l’œuvre n’en garde pas moins, d’un bout à l’autre, une unité de
+style, une pureté d’art et d’âme, qui sont dignes des plus belles
+tragédies grecques, et évoquent le souvenir de l’incomparable <i>Œdipe
+Roi</i>. Encore aujourd’hui, parmi tant d’opéras fades ou pédantesques,
+encombrés de rhétorique bavarde, de lieux communs prétentieux,
+d’amplifications oratoires, de niaiseries sentimentales, qui ne sont pas
+moins insipides que les insupportables jeux d’esprit de l’opéra du
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, antérieur à Gluck,&mdash;encore aujourd’hui, <i>Alceste</i>
+demeure le modèle du théâtre musical, tel qu’il devrait être,&mdash;tel qu’il
+n’a presque jamais été depuis, même chez les plus grands, même chez le
+plus grand: Wagner,&mdash;soyons franc: tel qu’il n’a presque jamais été chez
+Gluck lui-même.</p>
+
+<p><i>Alceste</i> est l’œuvre capitale de Gluck, celle où il a pris le plus
+nettement conscience de sa réforme dramatique, celle où il s’est le plus
+rigoureusement assujetti&mdash;plus rigoureusement même que dans <i>Iphigénie
+en Tauride</i>, une ou deux scènes exceptées,&mdash;à ses principes, que
+démentaient parfois sa nature et sa première éducation. <i>Alceste</i> est
+l’œuvre qu’il a écrite avec le plus de conscience, s’y défendant de
+tout emprunt à ses œuvres précédentes<a name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">[347]</a>, par une exception presque
+unique à sa pratique courante dans ses autres opéras.&mdash;C’est l’œuvre
+qu’il a le plus retravaillée dans la suite: car, en réalité, il l’a
+écrite deux fois; et la seconde édition, l’édition française, moins pure
+à certains égards, plus dramatique à d’autres, est en tout cas presque
+absolument différente de la première<a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">[348]</a>.</p>
+
+<p>Il convient donc de prendre cette «tragédie mise en musique<a name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">[349]</a>» pour
+type le plus parfait de la pensée de Gluck et de sa réforme dramatique;
+je voudrais en profiter pour examiner à son sujet ce mouvement, qui a
+renouvelé le théâtre musical tout entier. Je voudrais surtout montrer
+combien cette révolution répondait aux vœux de toute l’époque,
+combien elle était fatale: d’où la violence avec laquelle elle fit
+irruption contre tous les obstacles accumulés par la routine.</p>
+
+<h3><a name="I-d" id="I-d"></a>I</h3>
+
+<p>La révolution de Gluck&mdash;et c’est ce qui fit sa force&mdash;ne fut pas
+l’œuvre du seul génie de Gluck, mais de tout un siècle de pensée.
+Elle était préparée, annoncée, attendue depuis vingt ans par les
+Encyclopédistes.</p>
+
+<p>On le sait mal en France. Les musiciens et les critiques en sont restés
+chez nous, pour la plupart, à la boutade de Berlioz sur les
+Encyclopédistes:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>O philosophes, prodigieux bouffons! O les bonshommes, les dignes
+hommes que les hommes d’esprit de ce siècle philosophique,
+écrivant sur l’art musical sans en avoir le moindre sentiment, sans
+en posséder les notions premières, sans savoir en quoi il
+consiste<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">[350]</a>!...</p></div>
+
+<p>Il a fallu qu’un Allemand, M. Eugen Hirschberg, vînt nous rappeler
+récemment l’importance des «philosophes» dans l’histoire musicale<a name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">[351]</a>.</p>
+
+<p>Ils avaient l’amour de la musique, et plusieurs d’entre eux la
+connaissaient bien. Pour ne parler que de ceux qui prirent la part la
+plus active aux querelles musicales, Grimm, Rousseau, Diderot et
+d’Alembert, tous quatre pratiquaient la musique. Le moins instruit était
+Grimm, qui pourtant ne manquait pas de goût. Il écrivait de petites
+mélodies, il apprécia finement Grétry, il découvrit le talent de
+Cherubini et de Méhul, il fut même un des premiers à deviner le génie de
+Mozart, quand celui-ci n’avait que sept ans. Ce n’est point là si mal
+juger.</p>
+
+<p>Rousseau est assez connu comme musicien. On sait qu’il composa un opéra,
+<i>les Muses galantes</i>; un opéra-comique, le trop fameux <i>Devin du
+Village</i>; un recueil de romances, <i>les Consolations des Misères de ma
+Vie</i>, et un «monodrame», <i>Pygmalion</i>, qui fut le premier essai d’un
+genre que Mozart admirait, et que Beethoven, Weber, Schumann, Bizet
+pratiquèrent: «l’opéra sans chanteurs», le mélodrame<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">[352]</a>. Sans attacher
+grande importance à ces ouvrages aimables et médiocres, qui montrent,
+non seulement, comme a dit Grétry, «l’artiste peu expérimenté, auquel le
+sentiment révèle les règles de l’art», mais l’homme qui n’a pas
+l’habitude de penser en musique, et le mélodiste indigent, il faut bien
+reconnaître que Rousseau fut un novateur en musique. Il faut aussi lui
+savoir gré de son <i>Dictionnaire de Musique</i>, qui, malgré d’énormes
+erreurs, abonde en idées originales et profondes. Enfin, comment ne pas
+tenir compte de l’opinion qu’avaient de lui Grétry et Gluck? Grétry
+avait une confiance singulière dans son jugement musical, et Gluck a
+écrit de lui, en 1773:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>L’étude que j’ai faite des ouvrages de ce grand homme sur la
+musique, la lettre entre autres dans laquelle il fait l’analyse du
+monologue de l’<i>Armide</i> de Lully, prouvent la sublimité de ses
+connaissances et la sûreté de son goût, et m’ont pénétré
+d’admiration. Il m’en est demeuré la persuasion intime que, s’il
+avait voulu donner son application à l’exercice de cet art, il
+aurait pu réaliser les effets prodigieux que l’antiquité attribue à
+la musique<a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">[353]</a>.</p></div>
+
+<p>Diderot ne composait pas, mais il avait des connaissances musicales
+précises. Le célèbre historien anglais de la musique, Burney, qui vint
+le voir à Paris, estimait hautement sa science<a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">[354]</a>. Grétry lui
+demandait conseil, et récrivait, jusqu’à trois fois, pour le satisfaire,
+une mélodie de <i>Zémire et Azor</i>. Ses œuvres littéraires, ses
+préfaces, son admirable <i>Neveu de Rameau</i>, font preuve d’un goût
+passionné et d’une intelligence lumineuse de la musique. Il
+s’intéressait aux recherches d’acoustique musicale<a name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">[355]</a>, et les
+charmants dialogues intitulés <i>Leçons de Clavecin et Principes
+d’Harmonie</i>, bien que signés du professeur Bemetzrieder, portent
+visiblement sa marque, et témoignent en tout cas de son instruction.</p>
+
+<p>De tous les Encyclopédistes, D’Alembert fut le plus musicien. Il écrivit
+sur la musique de nombreux ouvrages<a name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">[356]</a>, dont le principal, <i>Éléments
+de Musique théorique et pratique suivant les Principes de M. Rameau</i>
+(1752), fut traduit en allemand, dès 1757, par Marpurg, et mérita d’être
+admiré par Rameau lui-même<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">[357]</a>, et, de notre temps, par Helmholtz. Non
+seulement il y donne plus de clarté et de relief aux pensées de Rameau,
+souvent confuses, mais il leur donne même parfois une profondeur
+qu’elles n’avaient pas. Nul n’était mieux fait pour comprendre Rameau,
+que plus tard il fut amené à combattre; il serait injuste de le
+considérer comme un «amateur», lui qui était l’ennemi des «amateurs», et
+le premier à railler ceux qui parlent de la musique sans la savoir,
+comme la plupart des Français:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Chez eux, la musique qu’ils appellent chantante n’est autre chose
+que la musique commune, dont ils ont eu cent fois les oreilles
+rebattues; pour eux, un mauvais air est celui qu’ils ne peuvent
+fredonner, et un mauvais opéra celui dont ils ne peuvent rien
+retenir.</p></div>
+
+<p>On peut être certain que D’Alembert devait être particulièrement
+attentif aux nouveautés harmoniques de Rameau, lui qui, dans ses
+<i>Réflexions sur la Théorie de la Musique</i>, lues à l’Académie des
+Sciences, met la musique sur la voie de nouvelles découvertes
+harmoniques, et, se plaignant de la pauvreté des modes employés par la
+musique moderne, demande qu’elle s’enrichisse de modes plus nombreux.</p>
+
+<p>Il faut rappeler ces faits, pour montrer que les Encyclopédistes ne se
+sont pas mêlés à la légère, comme on se plaît à le dire, aux guerres
+musicales de leur temps. Au reste, quand ils n’auraient pas eu une
+compétence spéciale en musique, le jugement sincère d’hommes aussi
+intelligents et aussi artistes serait toujours d’un grand poids; ou, si
+on l’écartait, quel jugement mériterait d’être écouté? Ce serait une
+plaisanterie, si la musique récusait l’opinion de tous ceux qui ne sont
+pas du métier. En ce cas, qu’elle s’enferme dans un cénacle, et qu’il
+n’en soit plus question! Un art ne vaut d’être honoré et aimé des hommes
+que s’il est vraiment humain, s’il parle pour tous les hommes, et non
+pour quelques pédants.</p>
+
+<p>Ce fut la grandeur de l’art de Gluck qu’il fut essentiellement humain,
+et même populaire, au sens le plus élevé du mot, comme le réclamaient
+les Encyclopédistes, par opposition à l’art trop
+aristocratique&mdash;d’ailleurs génial&mdash;de Rameau.</p>
+
+<p>On sait que Rameau, qui avait cinquante ans quand il parvint à faire
+jouer son premier opéra, <i>Hippolyte et Aricie</i>, en 1733, fut discuté
+pendant les dix premières années de sa carrière dramatique. Enfin il
+réussit à vaincre, et, vers 1749, à l’époque de <i>Platée</i>, qui semble
+avoir réuni tous les suffrages et désarmé ses ennemis même, il était
+regardé par tous comme le plus grand musicien dramatique de l’Europe.
+Mais il ne jouit pas longtemps de ce triomphe: car, trois ans plus tard,
+son autorité était déjà ébranlée; et jusqu’à sa mort, en 1764<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">[358]</a>, son
+impopularité dans le monde de la critique ne fit que croître. C’est là
+un fait extraordinaire: car, s’il est malheureusement trop naturel que
+tout génie novateur soit contraint d’acheter le succès par des années,
+souvent par une vie entière de luttes, il est beaucoup plus surprenant
+qu’un génie vainqueur ne garde pas sa victoire, et,&mdash;sans qu’on puisse
+l’attribuer à une nouvelle évolution de sa pensée et de son
+style,&mdash;qu’il cesse d’être admiré presque aussitôt après l’avoir été. A
+quoi attribuer ce changement d’opinion chez les hommes les plus éclairés
+et les plus artistes de son temps?</p>
+
+<p>Cette hostilité surprend d’autant plus que les Encyclopédistes avaient
+tous commencé par aimer l’opéra français; certains même, passionnément.
+Chose curieuse: celui d’entre eux qui l’avait le plus aimé, c’était
+peut-être Rousseau, qui, avec l’emportement habituel de son tempérament,
+le combattit le plus âprement ensuite<a name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">[359]</a>. Les représentations des
+petits chefs-d’œuvre de Pergolèse et de l’école napolitaine par les
+Bouffons italiens, en 1752, furent pour lui et pour ses amis un coup de
+foudre<a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">[360]</a>. Diderot dit, en propres termes, que l’affranchissement de
+notre musique est dû aux «misérables bouffons». On peut être surpris
+qu’une si petite cause ait produit de si grands effets; et les purs
+musiciens auront peine à comprendre qu’une partitionnette comme la <i>Sena
+padrona</i>,&mdash;quarante pages de musique, cinq ou six airs à peine, un
+simple dialogue à deux personnages, un orchestre minuscule,&mdash;ait suffi
+à tenir en échec l’œuvre puissant de Rameau. Certes il est triste
+qu’un génie volontaire et réfléchi, comme Rameau, ait été supplanté en
+un jour par quelques <i>intermezzi</i> italiens, faciles et sans grandeur.
+Mais le secret de la fascination exercée par ces petites œuvres était
+dans leur naturel, dans leur facilité riante, où rien ne sent l’effort:
+ce fut un soulagement et un enivrement pour tous; et plus le triomphe
+des Bouffons fut disproportionné, plus il montre combien l’art de Rameau
+était en désaccord avec les aspirations intimes de son temps, que les
+Encyclopédistes traduisirent, en y mêlant l’exagération habituelle à
+tout combat<a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">[361]</a>. Sans les suivre jusque dans leurs injustices
+passionnées, je voudrais dégager les principes d’esthétique, au nom
+desquels ils menèrent campagne, et qui furent ceux de Gluck.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Le premier de ces principes est celui qu’exprime le cri de Rousseau:
+«Retournons à la nature!»</p>
+
+<p>«Il faut faire rentrer l’opéra dans la nature», dit
+D’Alembert<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">[362]</a>.&mdash;Grimm écrit: «Le but de tous les beaux-arts est
+d’imiter la nature».&mdash;Et Diderot: «Le genre lyrique ne peut être bon, si
+l’on ne s’y propose point l’imitation de la nature<a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">[363]</a>».</p>
+
+<p>Mais quoi! n’était-ce donc pas aussi le dessein de Rameau, qui, dès
+1727, écrivait à Houdart de la Motte: «Il serait à souhaiter qu’il se
+trouvât pour le théâtre un musicien qui étudiât la nature avant que de
+la peindre», et qui, dans son <i>Traité de l’Harmonie réduite à ses
+Principes naturels</i> (1722), disait qu’«un bon musicien doit se livrer à
+tous les caractères qu’il veut dépeindre, et, comme un habile comédien,
+se mettre à la place de celui qui parle»?</p>
+
+<p>Il est vrai. Les Encyclopédistes étaient d’accord avec Rameau sur
+l’imitation de la nature. Mais ils ne l’entendaient pas de la même
+façon. Ils voulaient dire le <i>naturel</i>. Ils étaient les représentants du
+bon sens et de la simplicité contre les emphases de l’opéra français, de
+ses chanteurs, de ses exécutants, de ses librettistes et de ses
+musiciens.</p>
+
+<p>Quand on lit leurs critiques, on est frappé d’abord d’un fait: c’est
+qu’elles s’adressent avant tout à l’exécution des œuvres. Rousseau
+dit quelque part<a name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">[364]</a> que Rameau avait «un peu dégourdi l’orchestre et
+l’opéra, attaqués de paralysie». Mais il faut croire qu’il les avait
+fait tomber dans l’excès contraire: car l’unanimité des critiques
+déclare que l’Opéra était devenu vers 1760 une vocifération continue et
+un vacarme assourdissant. On connaît, l’amusante satire qu’en fait
+Rousseau dans sa <i>Nouvelle Héloïse</i>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>On voit les actrices, presque en convulsion, arracher avec violence
+des gémissements de leurs poumons, les poings fermés contre la
+poitrine, la tête en arrière, le visage enflammé, les vaisseaux
+gonflés, l’estomac pantelant: on ne sait lequel est le plus
+désagréablement affecté de l’œil ou de l’oreille; leurs efforts
+font autant souffrir ceux qui les regardent que leurs chants ceux
+qui les écoutent; et ce qu’il y a de plus inconcevable est que ces
+hurlements sont presque la seule chose qu’applaudissent les
+spectateurs. A leurs battements de mains, on les prendrait pour des
+sourds charmés de saisir par ci, par là quelques sons perçants, et
+qui veulent engager les acteurs à les redoubler.</p></div>
+
+<p>Quant à l’orchestre, c’est «un charivari sans fin d’instruments, qu’on
+ne peut supporter une demi-heure sans gagner un violent mal de tête». Ce
+sabbat est conduit par un chef d’orchestre, que Rousseau appelle «le
+bûcheron», parce qu’il dépense autant de vigueur à marquer la mesure sur
+son pupitre, à coups de bâton, qu’il en faudrait pour abattre un arbre.</p>
+
+<p>Je ne puis m’empêcher de rappeler ces impressions d’un contemporain de
+Rameau, quand je lis certaines appréciations de M. Claude Debussy (qui
+depuis, ont fait fortune), opposant à la façon pompeuse et à la lourdeur
+de Gluck la manière simple et nuancée de Rameau, «cette œuvre faite
+de tendresse délicate et charmante, d’accents justes», sans exagération,
+sans fracas, «cette clarté, ce précis, ce ramassé dans la forme<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">[365]</a>».
+Je ne sais si M. Debussy a raison; mais, en ce cas, l’œuvre de Rameau
+telle qu’il la sent, telle qu’on la sent aujourd’hui, n’a plus aucun
+rapport avec celle qu’on entendait au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Si caricaturale
+que soit la peinture de Rousseau, elle ne fait que grossir les traits
+saillants du spectacle; et jamais les partisans ou les ennemis de Rameau
+ne l’ont caractérisé, de son temps, par la douceur, par la discrétion du
+sentiment, par la demi-teinte, mais par la grandeur, vraie ou fausse,
+sincère ou emphatique. Il était entendu qu’il fallait pour ses plus
+beaux airs,&mdash;<i>Pâles flambeaux</i>, <i>Dieu du Tartare</i>, etc.,&mdash;comme dit
+Diderot, «des poumons, un grand organe, un volume d’air». Aussi, je suis
+convaincu que ceux qui l’admirent le plus aujourd’hui eussent été des
+premiers à réclamer, avec les Encyclopédistes, une réforme de
+l’orchestre, des chœurs, du chant, du jeu, de l’exécution musicale et
+dramatique.</p>
+
+<p>Mais ce n’était rien encore, et il y avait une réforme bien plus
+urgente: celle du poème d’opéra. Ceux qui louent l’opéra de Rameau
+ont-ils eu le courage de lire les poèmes sur lesquels il s’évertua?
+Connaissent-ils bien ce Zoroastre, «instituteur des mages», roucoulant
+en quatre pages de vocalises eu triolets:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Aimez-vous, aimez-vous sans cesse. L’amour va lancer tous ses
+traits, l’amour va lancer, va lancer, l’amour va lancer, va lancer,
+va lancer, l’amour va lancer, va lancer tous ses traits...</i></p></div>
+
+<p>Que dire des aventures romanesques de Dardanus pris pour Isménor, et de
+ces tragédies mythologiques, égayées si à propos par des rigaudons, des
+passe-pieds, des tambourins et des musettes, d’ailleurs charmants, mais
+qui justifient le mot de Grimm:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>L’opéra français est un spectacle où tout le bonheur et tout le
+malheur des personnages consiste à voir danser autour d’eux...</p></div>
+
+<p class="nind">ou le passage de Rousseau:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La manière d’amener les ballets est simple: si le prince est
+joyeux, on prend part à sa joie, et l’on danse; s’il est triste, on
+veut l’égayer, et l’on danse. Mais il y a bien d’autres sujets de
+danses; les plus graves actions de la vie se font en dansant. Les
+prêtres dansent, les soldats dansent, les dieux dansent, les
+diables dansent; on danse jusque dans les enterrements; et tout
+danse à propos de tout.</p></div>
+
+<p>Le moyen de prendre au sérieux ces absurdités! Et je ne parle point du
+style, de cette pléiade de poètes insipides, qui se nomment l’abbé
+Pellegrin, Autreau, Ballot de Sauvot, Le Clerc de La Bruère, Cahusac,
+De Mondorge, et&mdash;le plus grand&mdash;Gentil-Bernard!</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Jamais les personnages de l’opéra ne disent ce qu’ils devraient
+dire. Les deux acteurs parlent ordinairement en maximes et en
+sentences, opposent madrigal à madrigal; et, quand ils ont dit
+chacun deux ou trois couplets, il faut que la scène finisse et que
+la danse commence; sans quoi nous péririons d’ennui<a name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">[366]</a>.</p></div>
+
+<p>Comment des gens de goût et de grands écrivains, comme les
+Encyclopédistes, n’eussent-ils pas été révoltés par la pompe stupide de
+ces poètes, dont la niaiserie, tout récemment encore, à la reprise
+d’<i>Hippolyte et Aricie</i>, accablait le public de notre grand Opéra? (Et
+Dieu sait pourtant qu’il n’est pas difficile en fait de poésie!)...
+Comment n’eussent-ils pas poussé un soupir de soulagement, en entendant
+les petites œuvres italiennes, dont les <i>libretti</i> ne sont pas moins
+naturels que la musique<a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">[367]</a>:</p>
+
+<p>Quoi! ils ont cru qu’on nous accoutumerait à l’imitation des accents de
+la passion, et que nous conserverions notre goût pour les <i>vols</i>, les
+<i>lances</i>, les <i>gloires</i>, les <i>triomphes</i>, les <i>victoires</i>! Va-t’en voir
+s’ils viennent, Jean!... Ils ont imaginé qu’après avoir mêlé ses larmes
+aux pleurs d’une mère qui se désole sur la mort de son fils, on ne
+s’ennuyerait pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs
+petits madrigaux doucereux, qui ne marquent pas moins le mauvais goût du
+poète que la misère de l’art qui s’en accommode? Je t’en réponds,
+tarare ponpon<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">[368]</a>.</p>
+
+<p>On dira que ces critiques n’ont rien à voir avec la musique. Mais le
+musicien est toujours responsable des livrets qu’il accepte; et la
+réforme de l’opéra n’était possible que du jour où l’on aurait accompli
+la réforme poétique et dramatique. Pour cela, il fallait un musicien qui
+eût l’intelligence, non seulement de la musique, mais de la poésie.
+Rameau ne l’avait point. Dès-lors, ses efforts pour «imiter la nature»
+étaient vains. Comment faire de la musique vraie sur des poèmes faux? On
+citera d’admirables musiques, écrites sur des livrets stupides, comme
+<i>la Flûte enchantée</i> de Mozart. Mais la seule ressource, en ce cas, est
+de faire comme Mozart: d’oublier le livret, et de s’abandonner au rêve
+musical. Les musiciens comme Rameau procèdent tout autrement: ils
+prétendent s’attacher scrupuleusement au texte. Qu’arrive-t-il? Plus ils
+s’efforcent de le traduire avec exactitude, plus ils partagent sa
+fortune, et se condamnent à être faux, lorsque le texte est faux. De là,
+tour à tour, chez Rameau, des pages sublimes, quand la situation prète
+à l’émotion tragique, et d’interminables scènes, ennuyeuses à périr,
+même si les récitatifs sont justes et intelligents, parce que les
+dialogues qu’ils expriment sont d’une niaiserie mortelle.</p>
+
+<p>Enfin, si les Encyclopédistes étaient d’accord avec Rameau pour poser
+comme principe du drame musical l’expression de la nature, ils se
+séparaient de lui sur la façon d’appliquer ce principe. Il y avait dans
+le génie de Rameau un excès de science et de raison, qui les choquait
+eux-mêmes. Rameau possède à un degré supérieur les qualités et les
+défauts français: c’est un artiste profondément intellectuel; il a un
+goût marqué pour les théories et les généralisations; même dans ses
+études les plus pénétrantes des passions, c’est la passion <i>in
+abstracto</i> qu’il étudie beaucoup plus que les hommes vivants. Il opère à
+la manière classique du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle<a name="FNanchor_369_369" id="FNanchor_369_369"></a><a href="#Footnote_369_369" class="fnanchor">[369]</a>. Son besoin de
+classifications claires l’entraîne à des catalogues d’accords et de
+modes expressifs, qui ressemblent aux catalogues d’expressions
+physionomiques dressés par Lebrun, au temps de Louis XIV. Il vous dira,
+par exemple:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Le mode majeur, pris dans l’octave des notes <i>ut</i>, <i>ré</i> ou <i>la</i>,
+convient aux chants d’allégresse et de réjouissance; dans l’octave
+des notes <i>fa</i> ou <i>si bémol</i>, il convient aux tempêtes, aux furies
+et autres sujets de cette espèce. Dans l’octave des notes <i>sol</i> ou
+<i>mi</i>, il convient également aux chants tendres et gais; le grand et
+le magnifique ont encore lieu dans l’octave des notes <i>ré</i>, <i>la</i> ou
+<i>mi</i>.&mdash;Le mode mineur, pris dans l’octave de <i>ré</i>, <i>sol</i>, <i>si</i> ou
+<i>mi</i>, convient à la douceur et à la tendresse; dans l’octave de
+<i>ut</i> ou <i>fa</i>, à la tendresse et aux plaintes; dans l’octave de <i>fa</i>
+ou si <i>bémol,</i> aux chants lugubres. Les autres tons ne sont pas
+d’un grand usage<a name="FNanchor_370_370" id="FNanchor_370_370"></a><a href="#Footnote_370_370" class="fnanchor">[370]</a>.</p></div>
+
+<p>Et si ces remarques montrent une claire analyse des sons et des
+émotions, elles montrent aussi l’esprit abstrait et généralisateur qui
+procède à ces observations. La nature, qu’il veut soumettre et
+simplifier, lui donne constamment le démenti. Il est trop évident que le
+premier morceau de la <i>Symphonie pastorale</i>, qui est en <i>fa majeur</i>, ne
+présente ni tempêtes, ni furies d’aucune sorte; et que le premier
+morceau de la <i>Symphonie en ut mineur</i> de Beethoven est insuffisamment
+caractérisé par la tendresse et par la plainte. Mais ce ne sont pas ces
+erreurs de détail qui importent. Le plus grave, c’est la tendance que
+marque l’esprit de Rameau à substituer à l’observation directe et sans
+cesse renouvelée de la nature vivante, qui change constamment, des
+formules abstraites, assurément intelligentes, mais invariables, des
+sortes de canons auxquels la nature doit se ramener. Il est dominé par
+ses idées et il les impose à son observation et à son style. Il croit
+trop à l’esprit, trop à l’art, trop à la musique en soi, à l’instrument
+qu’il manie, à la forme extérieure. Il manque souvent de naturel, et
+même il en fait bon marché. Sa juste fierté des géniales découvertes
+qu’il a accomplies dans la science de la musique l’entraîne à faire la
+part un peu trop belle à la science aux dépens de la «sensibilité
+naturelle»,&mdash;comme on disait alors;&mdash;et les Encyclopédistes ne devaient
+pas laisser tomber sans réplique l’assertion que «la mélodie provient
+de l’harmonie, qu’elle n’a qu’une part subordonnée dans la musique, et
+ne donne à l’oreille qu’un léger et stérile agrément, et que tandis
+qu’une belle succession harmonique se rapporte directement à l’âme, le
+chant ne passe pas le canal de l’oreille<a name="FNanchor_371_371" id="FNanchor_371_371"></a><a href="#Footnote_371_371" class="fnanchor">[371]</a>».</p>
+
+<p>On entend assez ce que le mot «âme» signifie ici pour Rameau:
+c’est-à-dire l’intelligence; et l’on doit admirer ce haut
+intellectualisme, si français, et du grand siècle; mais on doit
+comprendre aussi que les Encyclopédistes, qui, sans être musiciens de
+profession, sentaient passionnément la musique et croyaient à la chanson
+populaire, à la mélodie spontanée, à «ces accents naturels de la voix,
+qui passent jusqu’à l’âme», aient été prévenus contre de telles
+doctrines, et qu’ils aient jugé avec une sévérité excessive l’importance
+non moins excessive, à leur sens, donnée aux harmonies compliquées, aux
+«accompagnements travaillés, confus, trop chargés», comme dit Rousseau.
+Cette richesse d’harmonies est justement ce qui séduit en Rameau les
+musiciens d’aujourd’hui. Mais, outre que les musiciens&mdash;et je reviens
+là-dessus&mdash;ne sont pas les seuls juges de la musique, qui doit
+s’adresser à tous les hommes, il ne faut pas oublier les conditions de
+l’opéra d’alors, et ce maladroit orchestre, incapable de rendre les
+nuances, qui forçait les chanteurs à crier les phrases de demi-teinte,
+et en faussait tout le caractère. Quand Diderot et D’Alembert revenaient
+avec tant d’insistance sur la nécessité d’accompagnements doux, «à
+demi-jeu»,&mdash;«car la musique, disaient-ils, est un discours qu’on veut
+écouter»,&mdash;ils réagissaient contre les exécutions uniformément bruyantes
+de leur temps, où les <i>crescendo</i> et <i>decrescendo</i> étaient à peu près
+inconnus.</p>
+
+<p>On voit que les Encyclopédistes réclamaient une triple réforme:</p>
+
+<p>Réforme du jeu, du chant, de l’exécution musicale.</p>
+
+<p>Réforme des poèmes d’opéra.</p>
+
+<p>Réforme du drame musical lui-même, que Rameau, tout en accroissant
+prodigieusement la richesse expressive de la musique, avait peu changé.
+Car, s’il nota avec grandeur et avec vérité certaines émotions
+tragiques, il ne s’occupa guère de ce qui est l’essence du drame:
+l’unité et la progression dramatique. Il n’y a pas un de ses opéras qui
+vaille comme œuvre de théâtre l’<i>Armide</i> de Lully<a name="FNanchor_372_372" id="FNanchor_372_372"></a><a href="#Footnote_372_372" class="fnanchor">[372]</a>. Or, c’est
+toujours à ce point de vue que se placent ses adversaires; et, en ceci,
+ils ont raison: le réformateur du théâtre musical était encore à venir.</p>
+
+<p>Ils l’attendaient. Ils le prophétisaient. Ils croyaient à une rénovation
+prochaine de l’opéra français. Ils y préludèrent par la création de
+l’opéra-comique, à laquelle ils ont contribué. Rousseau avait donné
+l’exemple, en 1753, avec son <i>Devin du Village</i>. Quelques années après,
+débutent Duni avec <i>le Peintre amoureux de son Modèle</i> (1757), Philidor
+avec <i>Blaise le Savetier</i> (1759), Monsigny avec <i>les Aveux indiscrets</i>
+(1759), enfin Grétry avec <i>le Huron</i> (1768),&mdash;Grétry, qui est vraiment
+l’homme des Encyclopédistes, leur ami à tous et leur disciple, «le
+Pergolèse français», comme l’appelait Grimm, le type du musicien
+dramatique opposé à Rameau: d’un art un peu sec, pauvre et menu, mais
+clair, d’une observation spirituelle, avec une déclamation calquée sur
+le parler naturel, et un mélange d’ironie et de fine émotion. La
+fondation de l’opéra-comique français fut le premier résultat de la
+polémique musicale des Encyclopédistes.&mdash;Mais il y a plus, et ils
+contribuèrent aussi à la révolution qui s’accomplit peu après dans
+l’opéra.</p>
+
+<p>Jamais ils n’avaient eu l’idée, en combattant l’opéra français, de le
+détruire. Cette idée avait pu être celle de l’Allemand Grimm et du
+Suisse Rousseau. Mais Diderot et D’Alembert, si Français, ne songeaient
+qu’à préparer la victoire de notre opéra, en lui faisant prendre
+l’initiative d’une réforme mélodramatique. D’Alembert, qui professa
+toujours que les Français, «au génie mâle, hardi et fécond», pouvaient
+avoir une bonne musique, dit que «si l’opéra français fait les réformes
+nécessaires, il peut être le maître de l’Europe<a name="FNanchor_373_373" id="FNanchor_373_373"></a><a href="#Footnote_373_373" class="fnanchor">[373]</a>». Il était
+convaincu de l’imminence d’une révolution musicale, et de l’explosion
+d’un art nouveau. En 1777, dans ses <i>Réflexions sur la Théorie de la
+Musique</i>, il écrit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Aucune nation peut-être n’est plus propre en cet instant que la
+nôtre à faire et à recevoir ces nouveaux essais d’harmonie. Nous
+renonçons à notre vieille musique pour en prendre une autre. Nos
+oreilles ne demandent qu’à s’ouvrir à des impressions nouvelles;
+elles en sont avides; et la fermentation même s’y joint déjà dans
+plusieurs têtes. Pourquoi n’espérerait-on pas de ces circonstances
+et de nouveaux plaisirs et de nouvelles vérités?</p></div>
+
+<p>Mais bien avant ces lignes, contemporaines de l’arrivée de Gluck à
+Paris, dès 1757, près de vingt ans avant cette arrivée, et cinq ans
+avant que Gluck entreprît sa réforme, avec l’<i>Orfeo</i>, joué à Vienne en
+1762, Diderot l’annonçait déjà dans ses pages prophétiques du <i>Troisième
+Entretien sur le Fils naturel</i>. Il y appelle le réformateur de l’opéra:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Qu’il se montre, l’homme de génie qui doit placer la véritable
+tragédie, la véritable comédie sur le théâtre lyrique!</p></div>
+
+<p>Il ne s’agit pas seulement d’une réforme de la musique; il s’agit d’une
+réforme du théâtre:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Ni les poètes, ni les musiciens, ni les décorateurs, ni les
+danseurs n’ont encore une idée véritable de leur théâtre.</p></div>
+
+<p>Il faut que tout, poème, musique et danse, concoure à l’action
+dramatique. Il faut qu’un grand artiste, un grand poète qui serait aussi
+un grand musicien, réalise l’unité de l’œuvre d’art, produit de tant
+d’arts différents.</p>
+
+<p>Et Diderot montre, par des exemples, comment un beau texte dramatique
+pourrait être traduit par un musicien,&mdash;«j’entends l’homme qui a le
+génie de son art; c’est un autre que celui qui ne sait qu’enfiler des
+modulations et combiner des notes». Or ces exemples sont précisément
+choisis dans <i>Iphigénie en Aulide</i>, que Gluck prendra, quelques années
+plus tard, pour sujet de son premier opéra français:</p>
+
+<p>Clytemnestre, à qui l’on vient d’arracher sa fille pour l’immoler, voit
+le couteau du sacrificateur levé sur son sein, son sang qui coule, un
+prêtre qui consulte les dieux dans son cœur palpitant. Troublée de
+ces images, elle s’écrie:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i3">... O mère infortunée!<br /></span>
+<span class="i0">De festons odieux ma fille couronnée<br /></span>
+<span class="i0">Tend la gorge aux couteaux par son père apprêtés!<br /></span>
+<span class="i0">Calchas va dans son sang... Barbares! arrêtez!<br /></span>
+<span class="i0">C’est le pur sang du dieu qui lance le tonnerre...<br /></span>
+<span class="i0">J’entends gronder la foudre et sens trembler la terre.<br /></span>
+<span class="i0">Un dieu vengeur, un dieu fait retentir ces coups.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Je ne connais, ni dans Quinault, ni dans aucun poète, des vers plus
+lyriques, ni de situation plus propre à l’imitation musicale. L’état de
+Clytemnestre doit arracher de ses entrailles le cri de la nature; et le
+musicien le portera à mes oreilles dans toutes ses nuances. S’il compose
+ce morceau dans le style simple, il se remplira de la douleur, du
+désespoir de Clytemnestre; il ne commencera à travailler que quand il se
+sentira pressé par les images terribles qui obsédaient Clytemnestre. Le
+beau sujet pour un récitatif obligé, que les premiers vers! Comme on en
+peut couper les différentes phrases par une ritournelle plaintive! Quels
+caractères ne peut-on pas donner à cette symphonie! Il me semble que je
+l’entends... Elle me peint la plainte, la douleur, l’effroi, l’horreur,
+la fureur.&mdash;L’air commence à: «Barbares, arrêtez!» Que le musicien me
+déclame ce «Barbares», cet «Arrêtez!» en tant de manières qu’il voudra;
+il sera d’une stérilité bien surprenante, si ces mots ne sont pas pour
+lui une source inépuisable de mélodies<a name="FNanchor_374_374" id="FNanchor_374_374"></a><a href="#Footnote_374_374" class="fnanchor">[374]</a>. Qu’on abandonne ces vers à
+Mlle Dumesnil. C’est sa déclamation que le musicien doit imaginer et
+écrire...</p>
+
+<p>Voici un autre morceau, dans lequel le musicien ne montrera pas moins de
+génie, s’il en a, et où il n’y a ni lance, ni victoire, ni tonnerre, ni
+vol, ni gloire, ni aucune de ces expressions qui feront le tourment d’un
+poète, tant qu’elles seront l’unique et pauvre ressource du musicien.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4"><i>Récitatif obligé:</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Un prêtre, environné d’une foule cruelle...<br /></span>
+<span class="i0">Portera sur ma file... (<i>sur ma fille!</i>) une main criminelle...<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4"><i>Air</i>:<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Non, je ne l’aurai point amenée au supplice,<br /></span>
+<span class="i0">Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice!... etc.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ne croit-on pas entendre déjà une scène de Gluck?</p>
+
+<p>Mais Diderot n’était pas le seul à indiquer au réformateur futur le
+sujet d’<i>Iphigénie en Aulide</i>. La même année, en mai 1757, <i>le Mercure
+de France</i> publiait une traduction française de l’<i>Essai sur l’Opéra</i>,
+du comte Algarotti<a name="FNanchor_375_375" id="FNanchor_375_375"></a><a href="#Footnote_375_375" class="fnanchor">[375]</a>, où ce grand seigneur artiste, en relations avec
+Voltaire et les Encyclopédistes, avait inséré un livret d’<i>Iphigénie en
+Aulide</i>, qu’il proposait comme exemple<a name="FNanchor_376_376" id="FNanchor_376_376"></a><a href="#Footnote_376_376" class="fnanchor">[376]</a>; et son traité tout entier
+annonçait à chaque page, comme l’a remarqué M. Charles Malherbe<a name="FNanchor_377_377" id="FNanchor_377_377"></a><a href="#Footnote_377_377" class="fnanchor">[377]</a>,
+les principes exprimés par Gluck dans sa préface d’<i>Alceste</i>.</p>
+
+<p>Il est plus que probable que Gluck connaissait le livre d’Algarotti. Il
+est possible qu’il ait connu aussi le passage que j’ai cité de Diderot.
+Les écrits des Encyclopédistes se répandaient par toute l’Europe, et
+Gluck s’y intéressait. Il lisait, en tout cas, l’esthéticien viennois J.
+von Sonnenfels, qui reproduisait leurs idées; il était nourri de leur
+esprit; il fut le poète-musicien que tous ils pressentaient. Tous les
+principes qu’ils posaient, il les appliqua. Toutes les réformes qu’ils
+réclamaient, il les exécuta. Il réalisa l’unité du drame musical, fondé
+sur l’observation de la nature, le récitatif calqué sur les inflexions
+de la parole tragique, la mélodie expressive qui parle directement à
+l’âme, le ballet dramatique, la réforme de l’orchestre et du jeu des
+acteurs. Il fut l’instrument de la révolution dramatique, que les
+philosophes préparaient depuis vingt ans.</p>
+
+<h3><a name="II-d" id="II-d"></a>II</h3>
+
+<p>La figure de Gluck nous est connue par de beaux portraits de l’époque:
+le buste de Houdon, une peinture de Duplessis, et par divers portraits
+écrits: notes prises en 1772, par Burney, à Vienne; en 1773, par
+Christian von Mannlich, à Paris; en 1782 ou 1783, par Reichardt, à
+Vienne.</p>
+
+<p>Il était grand, gros, très fort, corpulent sans être obèse, de charpente
+ramassée et musculeuse. Une tête ronde. Un visage large, rouge,
+fortement marqué de la petite vérole. Des cheveux bruns, poudrés. Des
+yeux gris, petits, enfoncés, mais extrêmement brillants; le regard
+intelligent et dur. Il avait les sourcils relevés, le nez gros, les
+joues, le menton et le cou forts. Certains de ces traits rappellent un
+peu Beethoven et Hændel. Quand il chantait, il avait peu de voix, et
+rauque, mais très expressive. Au clavecin, il jouait d’une façon
+violente et rude, tapant sur l’instrument, mais lui faisant rendre des
+effets d’orchestre.</p>
+
+<p>Dans la société, il prenait d’abord un ton guindé et solennel. Mais,
+tout de suite, il s’emportait. Burney, qui vit Hændel et Gluck, les
+rapproche pour le caractère: «Gluck, dit-il, est d’une humeur aussi
+sauvage que l’était Hændel, dont on sait que tout le monde avait peur».
+Il était libre et irritable, et ne pouvait s’habituer aux règles de la
+société. Il appelait crûment les choses par leur nom, et, d’après
+Christ. von Mannlich, à son premier voyage à Paris, il scandalisait
+vingt fois par jour ceux qui l’approchaient. Il était insensible aux
+flatteries, mais il admirait ses propres œuvres avec enthousiasme.
+Cela ne l’empêchait point de se juger exactement. Il aimait un petit
+nombre de gens: sa femme, sa nièce, ses amis, mais sans démonstrations
+de tendresse, sans rien de la sensiblerie du temps; il avait toute
+exagération en horreur, et ne flattait pas les siens. Il était jovial,
+bonhomme, joyeux après boire. Au reste, grand buveur et robuste mangeur;
+il le fut jusqu’à l’apoplexie finale. Il ne jouait pas l’idéaliste. Il
+ne se faisait d’illusion ni sur les hommes ni sur les choses. Il aimait
+l’argent, et ne s’en cachait pas. Il avait une forte dose d’égoïsme,
+«surtout à table, dit Christ. von Mannlich, où il croyait avoir un droit
+naturel aux meilleurs morceaux».</p>
+
+<p>En somme, un rude homme, nullement homme du monde, sentimental en rien,
+voyant la vie comme elle est, et fait pour y lutter, pour foncer sur les
+obstacles, comme un sanglier, à coups de boutoir.</p>
+
+<p>Si l’on ajoute qu’il avait une intelligence peu commune en dehors de
+son art, qu’il aurait pu être en littérature un artiste non médiocre,
+s’il l’avait voulu<a name="FNanchor_378_378" id="FNanchor_378_378"></a><a href="#Footnote_378_378" class="fnanchor">[378]</a>, et qu’il se servait de sa plume avec une verve
+ironique et âpre, qui écrasa les critiques de Paris et pulvérisa La
+Harpe, on sent combien il était fait pour un rôle de combat et de
+révolution. Et, vraiment, il y avait en lui du Révolutionnaire avant la
+lettre, de l’esprit républicain, qui n’admet aucune supériorité, hors
+celle de l’esprit. A peine arrivé à Paris, il traita la cour et la
+société parisienne, comme jamais artiste n’avait encore eu le courage de
+le faire. Lors de la première de son <i>Iphigénie en Aulide</i>, au dernier
+moment, quand le roi, la reine, toute la cour, étaient invités, il
+déclara que la représentation n’aurait pas lieu, et la fit remettre, en
+dépit des usages et des observations, parce qu’il ne trouvait pas les
+chanteurs assez prêts. Il s’attira une affaire avec le prince d’Hénin,
+qu’il avait rencontré dans un salon, et qu’il ne s’était pas donné la
+peine de saluer, parce que, dit-il, «l’usage en Allemagne est de ne se
+lever que pour les gens qu’on estime». Et&mdash;signe des temps&mdash;rien ne put
+le faire céder: bien plus, ce fut le prince d’Hénin qui dut aller faire
+visite à Gluck... Il se laissait faire la cour par les courtisans. A ses
+répétitions, où il se mettait à l’aise, en bonnet de nuit, et sans
+perruque, il se faisait rhabiller par les grands seigneurs: c’était à
+qui lui présenterait son surtout, sa perruque. Il appréciait la duchesse
+de Kingston, parce qu’elle avait dit que «le génie annonçait
+ordinairement une âme forte et libre».</p>
+
+<p>A tous ces traits, on reconnaît l’homme des Encyclopédistes, l’artiste
+ombrageux, jaloux de sa liberté, le révolutionnaire à la Rousseau, le
+génie plébéien.</p>
+
+<p>Où cet homme avait-il puisé cette vigoureuse indépendance morale? D’où
+sortait-il?&mdash;Du peuple, et de la misère, d’une lutte acharnée,
+prolongée, contre la misère.</p>
+
+<p>Il était fils d’un garde-chasse de Franconie<a name="FNanchor_379_379" id="FNanchor_379_379"></a><a href="#Footnote_379_379" class="fnanchor">[379]</a>. Né au milieu des
+bois, il y passa son enfance à vagabonder librement, pieds nus, en plein
+hiver; dans les immenses forêts du prince Kinsky et du prince Lobkowitz,
+il se pénétra de ces impressions de nature dont tout son œuvre a
+gardé le parfum<a name="FNanchor_380_380" id="FNanchor_380_380"></a><a href="#Footnote_380_380" class="fnanchor">[380]</a>. Sa jeunesse fut difficile; il gagna péniblement sa
+vie. A vingt ans, lorsqu’il allait étudier à Prague, il devait chanter
+dans les villages, le long de sa route, pour payer son écot, ou bien il
+faisait danser les paysans, au son de son violon. Malgré la protection
+de quelques grands seigneurs, sa vie resta incertaine et gênée,
+jusqu’après trente-cinq ans, jusqu’à son riche mariage, en 1750. On le
+voit, avant cette date, errer sans poste fixe, sans situation, à travers
+l’Europe. A trente-cinq ans, lorsqu’il a déjà écrit quatorze opéras, il
+s’exhibe en Danemark, comme virtuose, et donne des concerts...
+d’harmonica<a name="FNanchor_381_381" id="FNanchor_381_381"></a><a href="#Footnote_381_381" class="fnanchor">[381]</a>.</p>
+
+<p>A cette vie errante et difficile, il dut deux choses: son énergie
+populaire, cette volonté rudement trempée, qui frappe d’abord en
+lui,&mdash;et aussi, grâce à ses voyages de Londres à Naples, et de Dresde à
+Paris, une connaissance de la pensée et de l’art de toute l’Europe, un
+esprit largement encyclopédique.</p>
+
+<p>Voilà notre homme. Voilà la formidable machine de guerre qui allait se
+trouver lancée contre toutes les routines de l’opéra français du
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. A quel point il était le musicien souhaité par les
+Encyclopédistes, on en jugera par un triple fait. Les préférences des
+Encyclopédistes en musique s’adressaient, comme on l’a vu, à l’opéra
+italien, dont le charme avait détaché la France de Rameau;&mdash;à la
+mélodie, à la romance chère à Rousseau;&mdash;et à l’opéra-comique français,
+qu’ils avaient contribué à fonder. Or, c’est précisément à cette triple
+école de l’opéra italien, de la romance ou du <i>Lied</i>, et de
+l’opéra-comique français, que Gluck s’était formé; c’est d’elle qu’il
+sortait, quand il vint commencer sa révolution à Paris. On ne peut rien
+voir de plus opposé à l’art de Rameau.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>C’est peu de dire que Gluck était rompu à l’art musical italien, qu’il
+était un italianisant. Il fut, pendant la première moitié de sa vie, un
+musicien italien. Le fond musical est chez lui tout italien. A
+vingt-deux ans, <i>Kammermusicus</i> du prince lombard Melzi, il le suit à
+Milan, où, pendant quatre ans, il étudie sous la direction de G.-B.
+Sammartini, un des créateurs de la symphonie d’orchestre. Son premier
+opéra, <i>Artaserse</i>, sur un poème de Métastase, est joué à Milan en 1741.
+Dès lors se déroule une suite de trente-cinq cantates dramatiques,
+ballets et opéras italiens<a name="FNanchor_382_382" id="FNanchor_382_382"></a><a href="#Footnote_382_382" class="fnanchor">[382]</a>; italiens, avec tous les caractères de
+l’italianisme musical, avec des airs <i>da capo</i>, des vocalises, et toutes
+les concessions que les compositeurs d’alors devaient faire aux
+virtuoses. Dans une pièce de circonstance, jouée à Dresde en 1747, <i>Le
+Nozze d’Ercole e d’Ebe</i>, le rôle d’Hercule était écrit pour un soprano,
+et fut chanté par une femme. Impossible d’être plus italien, italien
+jusqu’à l’absurde.</p>
+
+<p>On ne peut dire que cet italianisme de Gluck ait été une erreur de
+jeunesse, qu’il répudia ensuite. Certains des plus beaux airs de ses
+opéras français sont des airs de cette période italienne, qu’il a repris
+sans y rien changer. M. Alfred Wotquenne a publié un <i>Catalogue
+thématique des œuvres de Gluck</i><a name="FNanchor_383_383" id="FNanchor_383_383"></a><a href="#Footnote_383_383" class="fnanchor">[383]</a>, où l’on peut suivre exactement
+tous ces emprunts. Dès son cinquième opéra, <i>Sofonisba</i> (1744), nous
+voyons poindre le duo fameux d’Armide et d’Hidraot. Dès <i>Ezio</i> (1750)
+s’épanouit l’air délicieux d’Orphée aux Champs-Élysées. L’admirable
+chant d’<i>Iphigénie en Tauride</i>: <i>O malheureuse Iphigénie!</i> n’est autre
+qu’un air de <i>la Clemenza di Tito</i> (1752). Un air de <i>la Danza</i> (1755)
+reparaît textuellement, avec d’autres paroles, dans le dernier opéra de
+Gluck: <i>Écho et Narcisse</i>. Le ballet des Furies, au second acte
+d’<i>Orphée</i>, avait déjà figuré dans le très beau ballet de <i>Don Juan</i>,
+écrit par Gluck en 1761. <i>Telemacco</i> (1765), le meilleur de ces opéras
+italiens, a fourni l’air magnifique d’Agamemnon, au début d’<i>Iphigénie
+en Aulide</i>, et une quantité d’airs de <i>Pâris et Hélène</i>, d’<i>Armide</i> et
+d’<i>Iphigénie en Tauride</i>. Enfin, la célèbre scène de la Haine, dans
+<i>Armide</i>, est entièrement bâtie sur des fragments de huit opéras
+italiens différents!&mdash;Il est donc évident que la personnalité de Gluck
+était déjà pleinement formée dans ses œuvres italiennes, et qu’il n’y
+a pas à établir de distinction tranchée entre sa période italienne et sa
+période française. Celle-ci est la suite naturelle de l’autre: elle ne
+la renie en rien.</p>
+
+<p>Il ne faudrait même pas croire que la révolution du drame lyrique, qui a
+immortalisé son nom, date de son arrivée à Paris. Il la prépare dès
+1750, dès cette époque heureuse où un nouveau voyage en Italie, et
+peut-être son amour pour Marianne Pergin, qu’il épouse cette année-là,
+produisent en lui une floraison nouvelle de musique. Déjà il conçoit le
+projet d’essayer sur l’opéra italien ses idées naissantes de réforme
+dramatique; il s’efforce de lier et de développer l’action, d’y mettre
+de l’unité, de rendre le récitatif dramatique et vrai, d’imiter la
+nature. On ne doit pas oublier que l’<i>Orfeo ed Euridice</i> de 1762 et
+l’<i>Alceste</i> de 1767 sont des opéras italiens,&mdash;«le nouveau genre d’opéra
+italien», comme dit Gluck<a name="FNanchor_384_384" id="FNanchor_384_384"></a><a href="#Footnote_384_384" class="fnanchor">[384]</a>,&mdash;et que le principal mérite de cette
+invention appartient, de son aveu même, à un Italien, Raniero da
+Calsabigi, de Livourne, l’auteur des poèmes, qui avait plus clairement
+que lui-même l’idée de la réforme dramatique à accomplir<a name="FNanchor_385_385" id="FNanchor_385_385"></a><a href="#Footnote_385_385" class="fnanchor">[385]</a>. Même
+après <i>Orfeo</i>, il revient encore au pur opéra italien selon l’ancienne
+mode, avec <i>Il Trionfo di Clelia</i>, en 1763, <i>Telemacco</i>, en 1765, et
+deux cantates sur des paroles de Métastase. A la veille de son arrivée à
+Paris, avant, après <i>Alceste</i>, il écrit toujours de la musique
+italienne. Quand il réforme l’opéra, ce n’est pas un opéra français ou
+allemand qu’il réforme, c’est l’opéra italien. La matière sur laquelle
+il travaille est et reste, jusqu’à la fin, purement italienne.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Gluck se prépare de plus à l’opéra français par la romance, le <i>Lied</i>.</p>
+
+<p>Nous avons de lui un recueil de <i>Lieder</i>, écrits en 1770 sur des odes de
+Klopstock: <i>Klopstock’s Oden and Lieder beym Clavier zu singen in Musik
+gesetzt von Herrn Ritter Gluck</i>. Gluck admirait Klopstock; il fit sa
+connaissance à Rastadt, en 1775, et il lui chanta, avec sa nièce
+Marianne, quelques-uns de ces <i>Lieder</i>, ainsi que des morceaux de <i>la
+Messiade</i>, qu’il avait mis en musique. Ce petit recueil de chants est
+mince, et n’a qu’une médiocre valeur artistique<a name="FNanchor_386_386" id="FNanchor_386_386"></a><a href="#Footnote_386_386" class="fnanchor">[386]</a>. Mais l’importance
+historique en est assez grande: car il offre un des premiers exemples de
+<i>Lieder</i>, tels que les concevront Mozart et Beethoven:&mdash;des mélodies
+très simples, qui ne sont et ne veulent être qu’une expression renforcée
+de la poésie.</p>
+
+<p>Il faut remarquer que Gluck s’appliquait à ce genre d’œuvres entre la
+composition d’<i>Alceste</i> et celle d’<i>Iphigénie en Aulide</i>, au moment où
+il se disposait à venir à Paris. D’ailleurs, si l’on parcourt la
+partition d’<i>Orphée</i> ou d’<i>Iphigénie en Aulide</i>, on verra que plusieurs
+airs sont de véritables <i>Lieder</i>. Ainsi la plainte, trois fois répétée,
+d’Orphée au premier acte: «<i>Objet de mon amour...</i><a name="FNanchor_387_387" id="FNanchor_387_387"></a><a href="#Footnote_387_387" class="fnanchor">[387]</a>» Ainsi surtout
+nombre de petits airs d’<i>Iphigénie en Aulide</i>: celui de Clytemnestre,
+au premier acte: «<i>Que j’aime à voir ces hommages flatteurs...</i>», qui
+rappelle de très près un des <i>Lieder</i> de Beethoven <i>à la Bien-Aimée
+lointaine</i>, et presque tous ceux d’Iphigénie, au premier acte («<i>Les
+vœux dont ce peuple m’honore...</i>») ou au troisième («<i>Il faut de mon
+destin...</i>» «<i>Adieu, conservez dans votre âme...</i>»). Ce sont là, soit de
+petites pensées musicales, comme chez Beethoven, soit des romances,
+conçues dans l’esprit de Rousseau, des mélodies spontanées, qui parlent
+simplement au cœur. Le style de ces œuvres est en somme plus près
+de l’opéra-comique que de l’opéra français.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Il n’y a rien là qui puisse surprendre, si l’on songe que Gluck s’était
+longuement exercé au genre de l’opéra-comique français. De 1758 à 1764,
+il écrit une dizaine d’opéras-comiques français sur des paroles
+françaises. Ce n’était pas une tâche aisée pour un Allemand. Il y
+fallait beaucoup de grâce, de légèreté, d’entrain, une veine mélodique
+facile, et une connaissance très juste de la langue française. Ce fut
+pour Gluck un excellent exercice: ainsi apprit-il, pendant une dizaine
+d’années, à pénétrer l’esprit de notre langue et à se rendre un compte
+exact de ses ressources lyriques. Il fit preuve dans ces travaux d’une
+habileté singulière. De ces opéras comiques, qui se nomment <i>l’Île de
+Merlin</i> (1758), <i>la Fausse Esclave</i> (1758), <i>l’Arbre enchanté</i> (1759),
+<i>Cythère assiégée</i> (1759), <i>l’Ivrogne corrigé</i> (1760), <i>le Cadi dupé</i>
+(1761), <i>la Rencontre imprévue, ou les Pèlerins de la Mecque</i>
+(1764)<a name="FNanchor_388_388" id="FNanchor_388_388"></a><a href="#Footnote_388_388" class="fnanchor">[388]</a>, le plus célèbre fut la <i>Rencontre imprévue</i>, écrit sur un
+livret de Dancourt, d’après Lesage<a name="FNanchor_389_389" id="FNanchor_389_389"></a><a href="#Footnote_389_389" class="fnanchor">[389]</a>. C’est une œuvre facile, un
+peu trop facile parfois, mais comme il convient à ce genre aimable et
+sans prétention. A côté de morceaux un peu vides, il en est de charmants
+tel d’entre eux annonce le Mozart de <i>l’Enlèvement au Sérail</i>. Et, en
+vérité, c’est bien de là que Mozart est sorti<a name="FNanchor_390_390" id="FNanchor_390_390"></a><a href="#Footnote_390_390" class="fnanchor">[390]</a>. On retrouve dans
+<i>les Pèlerins de la Mecque</i> son rire bon enfant, sa jovialité saine, et
+jusqu’à sa sensibilité émue et souriante. On trouve mieux encore: des
+pages d’une poésie sereine, comme l’air: «<i>Un ruisselet...</i>», pareil à
+une rêverie de printemps; telles autres, d’un style plus large, comme
+l’air d’Ali au second acte: «<i>Tout ce que j’aime est au tombeau...</i>», où
+retentit l’écho des lamentations d’Orphée.&mdash;Et partout une clarté, une
+justesse, une sobriété parfaites, des qualités toutes françaises.</p>
+
+<p>On voit combien Gluck devait plaire aux Encyclopédistes, patrons de
+l’opéra-comique, du chant clair, de la musique non savante, du théâtre
+musical populaire, accessible à tous. Gluck le savait si bien que, sur
+le point de venir à Paris, il appuya ses idées de réforme sur les
+théories de Rousseau, et qu’aussitôt arrivé il se mit en relations avec
+lui, uniquement attentif à lui plaire, et indifférent aux jugements du
+reste du public.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Les principes de la réforme de Gluck sont connus. Il les a exposés dans
+sa célèbre préface d’<i>Alceste</i> de 1769, et dans son épître dédicatoire,
+moins connue, mais non moins intéressante, de <i>Pâris et Hélène</i>, en
+1770. Je n’insisterai pas sur des pages cent fois reproduites. Je
+voudrais seulement en dégager les passages qui montrent combien l’opéra
+de Gluck répondait aux vœux des penseurs de son temps.</p>
+
+<p>En premier lieu, Gluck ne cherche pas à donner l’idée qu’il crée une
+musique nouvelle, mais un drame musical nouveau; et il en reporte le
+principal honneur à Calsabigi, qui «conçut un nouveau plan de drame
+lyrique, où il substitua aux descriptions fleuries, aux comparaisons
+inutiles, aux froides et sentencieuses moralités, des passions fortes,
+des situations intéressantes, le langage du cœur, et un spectacle
+toujours varié». Il s’agit donc d’une réforme dramatique, et non d’une
+réforme musicale.</p>
+
+<p>Le but unique étant le drame, tout doit s’y ramener.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La voix, les instruments, tous les sons, les silences mêmes,
+doivent tendre à un seul but qui est l’expression; et l’union doit
+être si étroite entre les paroles et le chant que le poème ne
+semble pas moins fait sur la musique que la musique sur le
+poème...<a name="FNanchor_391_391" id="FNanchor_391_391"></a><a href="#Footnote_391_391" class="fnanchor">[391]</a>.</p></div>
+
+<p>En conséquence, Gluck prend, comme il dit, «une nouvelle méthode» (il ne
+dit pas une nouvelle musique):</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Je me suis occupé de la scène, j’ai cherché la grande et forte
+expression, et <i>j’ai voulu surtout que toutes les parties de mes
+ouvrages fussent liées entre elles</i><a name="FNanchor_392_392" id="FNanchor_392_392"></a><a href="#Footnote_392_392" class="fnanchor">[392]</a>.</p></div>
+
+<p>Ce souci constant de l’unité et de la liaison de toute l’œuvre, qui
+manquait trop à Rameau, était d’autant plus fort chez Gluck que&mdash;chose
+curieuse&mdash;il ne croyait pas beaucoup au pouvoir expressif de la mélodie,
+ni même de l’harmonie.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>On chercherait en vain [dit-il à Corancez] dans la combinaison des
+notes qui composent le chant un caractère propre à certaines
+passions: il n’en existe point. Le compositeur a la ressource de
+l’harmonie, mais souvent elle-même est insuffisante.</p></div>
+
+<p>Ce qui importe surtout, c’est la place du morceau dans l’œuvre, c’est
+son contraste ou sa liaison avec les chants qui précèdent et qui
+suivent. C’est par là, et par le choix des instruments qui
+l’accompagnent, que l’on peut principalement, d’après Gluck, produire
+une émotion dramatique précise. De là cette trame serrée de ses
+principales œuvres, du premier et du second acte d’<i>Alceste</i>, du
+second acte d’<i>Orphée</i>, d’<i>Iphigénie en Tauride</i>, où, malgré quelques
+raccords et pièces rajoutées, «on peut difficilement séparer un des airs
+de la place où il est: le tout forme une chaîne indissoluble».</p>
+
+<p>Gluck procède en homme de théâtre. Il limite son rôle de musicien à
+celui de «seconder la poésie, pour fortifier l’expression des
+sentiments et l’intérêt des situations, sans interrompre l’action et la
+refroidir par des ornements superflus». On connaît le fameux passage, où
+il dit que «la musique doit ajouter à la poésie ce qu’ajoute à un dessin
+correct et bien composé la vivacité des couleurs et l’accord heureux des
+lumières et des ombres, qui servent à animer les figures sans en altérer
+les contours». Il y a là un bel exemple de désintéressement de la part
+du musicien, qui met tout son génie au service de l’action dramatique.
+Ce désintéressement semblera sans doute excessif aux musiciens et
+admirable aux hommes de théâtre. Il s’oppose à l’esprit de l’opéra
+français d’alors, tel que le décrit Rousseau, avec sa musique trop
+touffue et ses accompagnements trop chargés.</p>
+
+<p>Mais ne sera-ce pas appauvrir l’art?&mdash;Non, répond Gluck; c’est, au
+contraire, le ramener au principe même du beau, qui n’est pas seulement
+<i>la vérité</i>, comme disait Rameau, mais qui est aussi <i>la simplicité</i>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La simplicité, la vérité et le naturel sont les grands principes du
+beau dans toutes les productions des arts<a name="FNanchor_393_393" id="FNanchor_393_393"></a><a href="#Footnote_393_393" class="fnanchor">[393]</a>.</p></div>
+
+<p>Le modèle suprême est, pour Gluck, comme pour Diderot, la tragédie
+grecque. Il ne s’agit pas, dit Gluck, de juger ma musique au clavecin,
+dans un appartement! Ce n’est pas de la musique de salon. C’est de la
+musique pour de larges espaces comme les théâtres grecs:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Les délicats amateurs, qui ont mis toute leur âme dans leurs
+oreilles, trouveront peut-être un air trop âpre, un passage trop
+ressenti, ou mal préparé, sans songer que, dans la situation, cet
+air, ce passage est le sublime de l’expression.</p></div>
+
+<p>C’est de la peinture à fresque: il faut la voir de loin. Si l’on fait à
+Gluck une critique sur quelque passage, il demande:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Cela vous a-t-il déplu au théâtre?&mdash;Non? Eh bien, cela me suffit.
+Quand j’ai réussi au théâtre, j’ai remporté le prix que je me
+propose; et je vous jure qu’il m’importe peu d’être trouvé agréable
+dans un salon, ou dans un concert. Votre question ressemble à celle
+d’un homme qui serait placé dans la galerie haute du dôme des
+Invalides, et qui crierait au peintre qui serait en bas: «Monsieur,
+qu’avez-vous prétendu faire en cet endroit? Est-ce un nez? Est-ce
+un bras? Cela ne ressemble ni à l’un ni à l’autre.»&mdash;Le peintre lui
+crierait de son côté avec beaucoup plus de raison: «Eh! monsieur,
+descendez, regardez, et jugez vous-même<a name="FNanchor_394_394" id="FNanchor_394_394"></a><a href="#Footnote_394_394" class="fnanchor">[394]</a>!»</p></div>
+
+<p>Grétry, qui posséda à un haut degré l’intelligence de cet art, dit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Ici, tout doit être volumineux; c’est un tableau fait pour être vu
+à une grande distance. Le musicien ne travaillera qu’en grosses
+notes. Point de roulades. Presque toujours un chant syllabique.
+L’harmonie, la mélodie doivent être larges; tous les détails des
+genres finis sont exclus de l’orchestre. Il faut en quelque sorte
+peindre avec un balai. Si les paroles ne renferment qu’un
+sentiment, si le morceau doit conserver une unité de sentiment, le
+musicien aura le droit et le devoir de prendre un mètre ou un
+rythme qu’il conservera sans interruption dans chaque morceau de
+musique. Gluck n’a été vraiment grand que lorsqu’il a <i>contraint</i>
+son orchestre ou le chant par un même trait<a name="FNanchor_395_395" id="FNanchor_395_395"></a><a href="#Footnote_395_395" class="fnanchor">[395]</a>.</p></div>
+
+<p>On connaît, en effet, cette vigueur de rythmes insistants et répétés, où
+se marque si puissamment l’énergique volonté de Gluck. Bernhard Marx
+dit<a name="FNanchor_396_396" id="FNanchor_396_396"></a><a href="#Footnote_396_396" class="fnanchor">[396]</a> qu’aucun musicien ne l’égale en cela, même pas Hændel. Seul,
+peut-être, Beethoven. Toutes ses règles d’art sont d’un art monumental,
+fait pour être vu en sa place, et d’une place déterminée. Et «il n’y a
+aucune règle, dit Gluck, que je n’aie cru devoir sacrifier de bonne
+grâce en faveur de l’effet».</p>
+
+<p>L’effet dramatique est donc en dernier lieu, comme en premier, l’objet
+essentiel de cette musique. A tel point que, de l’aveu du compositeur,
+elle perd presque tout son sens, non seulement à être entendue hors du
+théâtre, mais à être entendue, même au théâtre, sans la direction du
+compositeur. Car il suffit de la plus légère altération dans un
+mouvement, ou dans l’expression, il suffit d’un détail hors de sa
+place, pour que l’effet d’une scène entière soit détruit, et que&mdash;c’est
+Gluck qui parle&mdash;l’air: «<i>J’ai perdu mon Eurydice</i>» devienne «un air de
+marionnettes».</p>
+
+<p>En tout cela, on sent l’homme de théâtre, pour qui la plus belle pièce
+écrite n’est rien, pour qui le théâtre n’existe que réalisé, sur la
+scène, par les acteurs, et non pas dans les livres ou les concerts. En
+certains cas, pour le <i>Trionfo di Clelia</i> (1763), par exemple, nous
+savons que Gluck se contenta de préparer son opéra dans sa tête, et
+qu’il ne consentit à l’écrire qu’après avoir vu les acteurs et étudié
+leur façon de chanter. Alors il lui suffisait de quelques semaines pour
+achever son travail. Ainsi procéda parfois Mozart. Cette théorie était
+poussée si loin chez Gluck qu’il en arrivait à ne plus s’intéresser à
+ses partitions écrites ou publiées. Ses manuscrits sont d’une incroyable
+incurie. Il fallait le contraindre pour qu’il corrigeât ses
+éditions.&mdash;Qu’il y ait en tout ceci des exagérations évidentes, je ne le
+nie point; mais comme ces exagérations mêmes sont intéressantes! Elles
+sont, à coup sûr, le fait d’une violente réaction contre l’opéra
+d’alors, qui était du théâtre musical de concert, de l’opéra en chambre.</p>
+
+<p>Il va sans dire qu’avec de pareilles pensées, Gluck devait être conduit
+à accomplir cette réforme de l’orchestre et du chant de l’opéra,
+qu’appelaient tous les gens de goût de son temps. Ce fut son premier
+acte, en arrivant à Paris. Il s’attaqua à ces incroyables chœurs, qui
+chantaient avec des masques, sans un geste, rangés, les hommes d’un
+côté, les bras croisés, les femmes de l’autre, un éventail à la main.
+Il s’attaqua à cet orchestre plus incroyable encore, qui jouait avec des
+gants pour ne pas se refroidir ou se salir les mains, qui passait son
+temps à s’accorder bruyamment, et dont les instrumentistes venaient ou
+partaient tranquillement, au milieu d’un morceau, quand il leur en
+prenait fantaisie. Le plus difficile à réduire, c’étaient les chanteurs,
+orgueilleux et intraitables. Rousseau disait plaisamment:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>L’Opéra n’est point ici, comme ailleurs, une troupe de gens payés
+pour se donner en spectacle au public; ce sont, il est vrai, des
+gens que le public paye, et qui se donnent en spectacle; mais tout
+cela changé de nature, attendu que c’est une Académie Royale de
+musique, une espèce de cour souveraine, qui juge sans appel dans sa
+propre cause, et ne se pique pas autrement de justice ni de
+fidélité.</p></div>
+
+<p>Gluck imposa à ces «Académiciens» six mois de répétitions sans pitié, ne
+leur passant rien, et menaçant, à chaque révolte, d’aller trouver la
+reine et de repartir pour Vienne. C’était une chose tellement inouïe&mdash;un
+compositeur réussissant à se faire obéir des musiciens de
+l’Opéra!&mdash;qu’on venait assister à ces belliqueuses répétitions, comme à
+un spectacle.</p>
+
+<p>La danse était encore à part de l’action; et, dans l’anarchie de l’opéra
+avant Gluck, elle semblait le pivot de l’œuvre, autour duquel tout le
+reste venait tant bien que mal s’accrocher. Gluck brisa son orgueil: il
+osa tenir tête à Vestris, qui tyrannisait l’opéra français; il ne
+craignit point de lui dire que, dans ses œuvres, il n’y avait point
+de place pour les «gambades», et qu’ «un artiste qui portait toute sa
+science dans ses talons n’avait pas le droit de donner des coups de pied
+dans un opéra tel qu’<i>Armide</i>». Il réduisit la danse à faire, autant que
+possible, partie intégrante de l’action: voyez les ballets des Furies ou
+des ombres bienheureuses dans <i>Orphée</i>. Certes, la danse n’a plus avec
+Gluck l’exubérance ravissante qu’elle avait dans l’opéra de Rameau, mais
+ce qu’elle perd en originalité et en richesse, elle le gagne en
+simplicité et en pureté. Les airs de danse d’<i>Orphée</i> sont des
+bas-reliefs antiques, une frise de temple grec.</p>
+
+<p>Partout les mêmes principes de simplicité, de clarté, de vérité, la
+subordination de tous les détails de l’œuvre à l’unité du drame, un
+art monumental et populaire, anti-savant:&mdash;l’art rêvé par les
+Encyclopédistes.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Mais le génie de Gluck les dépasse. Chose remarquable, plus qu’eux, il
+représente en musique le libre esprit du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, la raison
+dégagée de toutes les petites questions de rivalités de races, de
+nationalisme musical. Avant Gluck, le problème était réduit à une lutte
+entre l’art italien et l’art français. Chez les uns et les autres, la
+question posée était: «Qui l’emportera, de Pergolèse ou de Rameau?»...
+Gluck arrive. Que fait-il triompher? Est-ce l’art français? Est-ce l’art
+italien? Est-ce l’art allemand<a name="FNanchor_397_397" id="FNanchor_397_397"></a><a href="#Footnote_397_397" class="fnanchor">[397]</a>? C’est bien autre chose encore!
+C’est un art <i>international</i>, et Gluck le dit, en propres termes:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Je cherche, avec une mélodie noble, sensible et naturelle, avec une
+déclamation exacte selon la prosodie de chaque langue et le
+caractère de chaque peuple, à fixer le moyen de produire <i>une
+musique propre à toutes les nations, et à faire disparaître la
+ridicule distinction des musiques nationales<a name="FNanchor_398_398" id="FNanchor_398_398"></a><a href="#Footnote_398_398" class="fnanchor">[398]</a></i>.</p></div>
+
+<p>Admirons la grandeur de cette pensée, qui s’élève au-dessus des luttes
+éphémères des partis, et qui est une conclusion logique à la pensée
+philosophique du siècle,&mdash;conclusion que les philosophes eux-mêmes
+n’avaient peut-être pas eu la hardiesse de tirer<a name="FNanchor_399_399" id="FNanchor_399_399"></a><a href="#Footnote_399_399" class="fnanchor">[399]</a>.&mdash;Oui, l’art de
+Gluck est un art <i>Européen</i>. Et c’est en cela qu’il surpasse, à mon
+sens, l’art de Rameau, qui est exclusivement français. Quand Gluck écrit
+pour les Français, il ne s’asservit pas à leurs caprices. Il ne prend
+que les traits, les plus généraux, les plus essentiels du style et de
+l’esprit français. Ainsi échappe-t-il à la plupart des mièvreries du
+temps. Il est classique. Pourquoi Rameau, qui est un si grand musicien,
+n’a-t-il pas dans l’histoire de l’art une place égale à celle de Gluck?
+Parce qu’il n’a pas su dominer assez la mode de son époque. Parce qu’on
+ne trouve pas en lui cette rigueur de la volonté et cette clarté de la
+raison, qui caractérisent l’art de Gluck. Comme on l’a dit, Gluck est
+Corneille. Il y a eu de grands poètes dramatiques en France avant
+Corneille; mais ils n’avaient point l’éternité de son style: «Je fais la
+musique, disait Gluck, de manière qu’elle ne vieillisse pas de sitôt.»
+Un tel art, se privant volontairement,&mdash;autant du moins qu’il est
+possible,&mdash;des agréments de la mode, est naturellement moins séduisant
+que celui qui y a recours, comme l’art de Rameau. Mais cette liberté
+souveraine de l’esprit, qui le tient en dehors du siècle et du pays où
+il a surgi, fait qu’il est de tous les siècles et de tous les pays.</p>
+
+<p>Bon gré mal gré, Gluck s’est imposé à l’art de Son époque. Il a mis fin
+aux luttes de l’italianisme et de l’opéra français. Si grand que fût
+Rameau, il n’était pas assez fort pour tenir tête aux Italiens. Il
+n’était pas assez éternel, pas assez universel; il était trop uniquement
+Français. Un art ne triomphe pas d’un autre en s’opposant à lui, mais en
+l’absorbant et le dépassant. Gluck brise l’italianisme, en s’en servant.
+Il brise l’ancien opéra français, en l’élargissant. Grimm, cet
+italianisant impénitent, forcé de s’incliner devant le génie de Gluck,
+qu’il n’aima jamais, doit convenir, en 1783, que «la révolution lyrique,
+depuis huit ans, est prodigieuse, et qu’on ne peut refuser à Gluck la
+gloire de l’avoir commencée»:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>C’est lui qui, de sa massue lourde et noueuse, a renversé
+l’ancienne idole de l’opéra français et chassé de ce théâtre la
+monotonie, l’inaction et toutes ces longueurs fastidieuses qui y
+régnaient. C’est à lui que nous devons peut-être les
+chefs-d’œuvre de Piccinni et de Sacchini.</p></div>
+
+<p>Rien de plus sûr. Piccinni, que les italianisants opposèrent à Gluck, ne
+réussit à lutter contre lui qu’en profitant de ses exemples et en
+s’inspirant de ses modèles de déclamation et de style. Gluck lui a frayé
+le chemin. Il l’a préparé aussi à Grétry<a name="FNanchor_400_400" id="FNanchor_400_400"></a><a href="#Footnote_400_400" class="fnanchor">[400]</a>, à Méhul, à Gossec, à tous
+les maîtres de la musique française; et l’on peut dire que c’est son
+souffle affaibli qui anime une bonne partie des chants de la
+Révolution<a name="FNanchor_401_401" id="FNanchor_401_401"></a><a href="#Footnote_401_401" class="fnanchor">[401]</a>. Il n’a pas eu moins d’influence en Allemagne, où
+Mozart, qu’il connut personnellement<a name="FNanchor_402_402" id="FNanchor_402_402"></a><a href="#Footnote_402_402" class="fnanchor">[402]</a>, et dont il admira les
+premières œuvres, l’<i>Enlèvement au Sérail</i>, la <i>Symphonie
+Parisienne</i>, a fait triompher, avec une bien autre ampleur musicale,
+l’opéra italien réformé, européanisé, de Gluck et de Piccinni<a name="FNanchor_403_403" id="FNanchor_403_403"></a><a href="#Footnote_403_403" class="fnanchor">[403]</a>.
+Beethoven lui-même a été profondément imprégné des mélodies de
+Gluck<a name="FNanchor_404_404" id="FNanchor_404_404"></a><a href="#Footnote_404_404" class="fnanchor">[404]</a>.</p>
+
+<p>Ainsi Gluck a eu ce privilège à peu près unique d’agir directement, à la
+fois, sur les trois grandes écoles musicales de l’Europe, et de les
+marquer de son empreinte. C’est qu’il était de toutes les trois, sans
+être enfermé dans les limites d’aucune d’elles. C’est qu’il avait
+employé au service de son œuvre d’art européen les éléments
+artistiques de toutes les nations: la mélodie italienne, la déclamation
+française, le <i>Lied</i> allemand<a name="FNanchor_405_405" id="FNanchor_405_405"></a><a href="#Footnote_405_405" class="fnanchor">[405]</a>, la clarté du style latin, le naturel
+de l’opéra-comique,&mdash;cet «article de Paris», de fabrique récente,&mdash;la
+gravité souveraine de la pensée germanique, surtout de celle de Hændel,
+qu’on a tort d’oublier: car Hændel, qui, dit-on, n’aimait point Gluck,
+fut pourtant son maître préféré, pour la merveilleuse beauté de sa
+mélodie, pour son style colossal et ses rythmes d’armées en marche<a name="FNanchor_406_406" id="FNanchor_406_406"></a><a href="#Footnote_406_406" class="fnanchor">[406]</a>.
+Par son éducation, par sa vie qui se partagea entre tous les pays
+d’Europe, Gluck était fait pour ce grand rôle de maître européen,&mdash;le
+premier, si je ne me trompe, qui ait imposé à l’Europe, par la
+domination de son génie, une sorte d’unité musicale. Son cosmopolitisme
+artistique résume les efforts de trois ou quatre races et de deux
+siècles d’opéra, en une poignée d’œuvres qui en expriment l’essence
+d’une façon supérieure&mdash;et économique.</p>
+
+<p>D’une façon trop économique peut-être. Il faut bien reconnaître que si
+la veine mélodique de Gluck est exquise, elle est peu abondante, et que
+s’il a écrit quelques-uns des airs les plus parfaits de la musique, le
+bouquet de ces airs pourrait tenir dans la main. Ce maître élyséen vaut
+par la qualité unique de ses œuvres, non par la quantité; il était
+pauvre d’invention musicale, non seulement dans la polyphonie, le
+développement des grands ensembles, le travail thématique et organique,
+qui est souvent misérable, mais dans la mélodie même, puisqu’il est
+contraint de reprendre constamment des airs de ses anciens opéras pour
+ses œuvres nouvelles<a name="FNanchor_407_407" id="FNanchor_407_407"></a><a href="#Footnote_407_407" class="fnanchor">[407]</a>. Cet homme, à qui ses admirateurs parisiens
+élevaient en 1778 un buste, avec l’inscription: «<i>Musas præposuit
+sirenis</i>», a en effet sacrifié les sirènes aux muses; il était plus
+poète que musicien, et l’on a pu regretter que chez lui la puissance
+musicale n’égalât point la puissance poétique.</p>
+
+<p>Mais si Mozart, avec un génie musical unique, et peut-être même
+Piccinni, avec plus de dons mélodiques, l’ont surpassé comme musicien,
+si Mozart l’a même surpassé comme poète, il serait juste de lui faire
+hommage d’une partie de leur génie, puisqu’ils ont repris ses principes
+et suivi ses exemples. Et, par une chose au moins, Gluck reste le plus
+grand:&mdash;non pas simplement parce qu’il fut le premier et leur ouvrit la
+voie, mais parce qu’il fut le plus noble<a name="FNanchor_408_408" id="FNanchor_408_408"></a><a href="#Footnote_408_408" class="fnanchor">[408]</a>. Il a été le poète de ce
+qu’il y a de plus haut dans la vie. Non pourtant qu’il se soit élevé à
+ces hauteurs, presque inaccessibles et irrespirables, du rêve
+métaphysique et de la foi, où se plaît l’art d’un Wagner. L’art de Gluck
+est profondément humain. Par opposition aux tragédies mythologiques de
+Rameau, il reste sur la terre: ses héros sont des hommes; leurs joies et
+leurs douleurs lui suffisent. Il a chanté les passions les plus pures:
+l’amour conjugal dans <i>Orphée</i> et dans <i>Alceste</i>, l’amour paternel et
+l’amour filial dans <i>Iphigénie en Aulide</i>, l’amour fraternel et l’amitié
+dans <i>Iphigénie en Tauride</i>, l’amour désintéressé, le sacrifice, le don
+de soi-même à ceux qu’on aime. Et il l’a fait avec une sincérité et une
+simplicité de cœur admirables. Celui qui faisait mettre sur sa tombe
+l’inscription: «<i>Hier ruht ein rechtschaffener deutscher Mann. Ein
+eifriger Christ. Ein treuer Gatte...</i>» («Ici repose un honnête homme
+allemand. Un ardent chrétien. Un fidèle époux...»),&mdash;reléguant à la
+dernière ligne la mention de son talent musical,&mdash;montrait qu’il plaçait
+sa grandeur dans son cœur, plus encore que dans son art. Et il avait
+raison: car un des secrets de la fascination irrésistible de cet art,
+c’est qu’il se dégage de lui un parfum de noblesse morale, de loyauté,
+d’honnêteté, de vertu. Oui, c’est ce mot de vertu qui me semble le mieux
+caractériser la musique d’<i>Alceste</i>, ou d’<i>Orphée</i>, ou de la chaste
+<i>Iphigénie</i>. C’est par là surtout que l’auteur en sera cher aux hommes;
+c’est par là qu’il est, comme Beethoven, bien plus qu’un grand musicien:
+un grand homme au cœur pur.</p>
+
+<h2><a name="GRETRY" id="GRETRY"></a>GRÉTRY</h2>
+
+<p>Il n’est pas de musicien qui nous soit aussi bien connu. Il s’est
+décrit, dans le dernier détail, suivant la mode du temps,&mdash;la mode
+indiscrète des <i>Confessions</i> de son ami Jean-Jacques.&mdash;Il s’est décrit
+dans ses charmants <i>Mémoires, ou Essais sur la musique</i>, en trois
+volumes, imprimés en 1797<a name="FNanchor_409_409" id="FNanchor_409_409"></a><a href="#Footnote_409_409" class="fnanchor">[409]</a>, par arrêté du Comité d’Instruction
+publique, sur une demande signée de Méhul, Dalayrac, Cherubini,
+Lesueur, Gossec, et appuyée par Lakanal. Car Grétry était alors le
+citoyen Grétry, inspecteur du Conservatoire de musique; et son œuvre
+prétendait avoir un objet d’utilité civique. Peu de livres sur la
+musique sont aussi débordants d’idées, et en suggèrent autant; la
+lecture en est facile, et même agréable,&mdash;ce qui n’est pas un petit
+mérite dans un ouvrage intelligent.&mdash;En prose, comme en musique, Grétry
+écrit pour tout le monde, «même pour les gens du monde», dit-il. A la
+vérité, son style n’est pas des plus corrects; il ne faut pas le
+regarder de trop près; on y trouve des phrases comme celles-ci: «Mes
+larmes avaient le droit de sécher celles du plus malheureux», ou: «Ses
+yeux cristallisés de noir ne réfléchissent que des vapeurs infernales».</p>
+
+<p>Il use de périphrases. Il appelle ses parents: «les auteurs de mes
+jours»,&mdash;un chirurgien: «le suppôt d’Esculape»;&mdash;et les femmes sont,
+naturellement, «le sexe qui reçut la sensibilité en partage». Il est un
+homme sensible:&mdash;«Cherchons, cherchons, dit-il, les sensations
+délicieuses, mais honnêtes et pures; nous ne sommes heureux que par
+elles: et jamais l’homme sensible, qui aime l’attendrissement, ne fut
+redoutable pour ses semblables».</p>
+
+<p>(Et sans doute cette phrase, écrite en 1789, a dû avoir l’approbation du
+sensible Robespierre, qui aimait la musique de Grétry.)</p>
+
+<p>Enfin la composition du livre est des plus décousues, en dépit&mdash;ou en
+raison&mdash;du luxe de divisions, subdivisions, livres, chapitres, etc.
+Grétry entremêle ses récits de digressions métaphysiques. Il parle de
+l’unité du monde, des anges, de la vie, de la mort, de l’infini; il
+apostrophe les femmes, l’Amour, l’Amour maternel, la Pudeur: «O sexe
+aimable!... O source de tous les biens!... O doux repos de la vie!...
+Être enchanteur!...»</p>
+
+<p>Il apostrophe l’Illusion, et la tutoie pendant sept pages. Il tutoie
+aussi la Noblesse Héréditaire<a name="FNanchor_410_410" id="FNanchor_410_410"></a><a href="#Footnote_410_410" class="fnanchor">[410]</a>.</p>
+
+<p>Et, malgré tout, il est charmant, parce que tout est chez lui naturel,
+spontané; et il a tant d’esprit!&mdash;«Vous êtes musicien, et vous avez de
+l’esprit!» lui disait Voltaire, étonné et narquois<a name="FNanchor_411_411" id="FNanchor_411_411"></a><a href="#Footnote_411_411" class="fnanchor">[411]</a>.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Il y a dans ses <i>Mémoires</i> deux choses principales,&mdash;aussi intéressantes
+l’une que l’autre: ses souvenirs, et ses idées.</p>
+
+<p>Dans ses souvenirs, il se décrit minutieusement, et il ne nous fait
+grâce de rien: son tempérament physique, ses rêves, ses indispositions,
+son régime de nourriture, certains détails inattendus de sa toilette
+intime. C’est un des documents les plus précieux pour connaître la
+formation d’un artiste,&mdash;une des rares autobiographies de musiciens, où
+l’on trouve réunies deux conditions qui ne vont pas souvent ensemble: un
+artiste qui sache se décrire, et un artiste qui vaille la peine d’être
+décrit.</p>
+
+<p>Modeste Grétry, de Liège, était fils d’un pauvre violoniste<a name="FNanchor_412_412" id="FNanchor_412_412"></a><a href="#Footnote_412_412" class="fnanchor">[412]</a>. Il
+avait du sang germanique. Sa grand’mère paternelle était Allemande; un
+de ses oncles était prélat autrichien.</p>
+
+<p>Ses premières impressions musicales, il les dut à un pot de fer qui
+bouillait sur le feu: il avait quatre ans, et il dansait au chant de la
+marmite. Il voulut se rendre compte du bruit, et, en renversant le pot,
+il provoqua une explosion qui lui brûla les yeux et lui rendit la vue
+faible pour toujours. Sa grand’mère l’emmena se rétablir chez elle, à la
+campagne, et là encore, c’est un bruit d’eau, un doux murmure de source,
+qui se fixe dans sa mémoire jusqu’à la fin de sa vie:&mdash;«Je vois,
+j’entends cette fontaine limpide qui bornait d’un côté la demeure de ma
+grand’mère<a name="FNanchor_413_413" id="FNanchor_413_413"></a><a href="#Footnote_413_413" class="fnanchor">[413]</a>...»</p>
+
+<p>A six ans, il fut amoureux:&mdash;«sentiment vague, à la vérité, et qui
+s’étendait en même temps à plusieurs personnes; mais déjà j’aimais trop
+pour oser le dire à aucune d’elles: je gardais le silence par
+timidité<a name="FNanchor_414_414" id="FNanchor_414_414"></a><a href="#Footnote_414_414" class="fnanchor">[414]</a>».</p>
+
+<p>Il avait un tempérament délicat, mais résistant. Il souffrit
+cruellement, et sans se plaindre,&mdash;par orgueil,&mdash;des brutalités d’un
+maître. Le jour de sa première communion, il demanda à Dieu de le faire
+mourir, s’il ne devait pas devenir «honnête homme et homme distingué
+dans son art». Il faillit être exaucé: le jour même, une solive lui
+tomba sur la tête, et enfonça un morceau du crâne. Son premier mot, en
+revenant à lui, fut:</p>
+
+<p>&mdash;Je serai donc honnête homme et bon musicien.</p>
+
+<p>Il était alors mystique et superstitieux. Il avait «une dévotion à la
+Vierge, qui allait jusqu’à l’idolâtrie».&mdash;Il est assez embarrassé pour
+l’expliquer, dans son livre, aux Conventionnels qui l’éditent; cependant
+il ne l’a point cachée: gage de sa sincérité.&mdash;Il était vaniteux,
+susceptible, et n’oubliait jamais les injustices qu’on lui avait faites.
+Longtemps après, il pensait encore avec amertume aux humiliations qu’il
+avait subies de son premier maître, quand il était enfant.</p>
+
+<p>Une troupe de chanteurs italiens décida de sa vocation. Elle vint
+chanter à Liège les opéras de Pergolèse et de Buranello. Le petit avait
+ses entrées au théâtre; il assista pendant un an à toutes les
+représentations, et souvent même aux répétitions: «C’est là, dit-il, où
+je pris un goût passionné pour la musique<a name="FNanchor_415_415" id="FNanchor_415_415"></a><a href="#Footnote_415_415" class="fnanchor">[415]</a>». Il apprit et réussit à
+chanter «aussi purement dans le goût italien que les meilleures
+chanteuses de l’Opéra». Toute la troupe italienne vint l’entendre à
+l’église, où il eut un triomphe. «Chacun d’eux le regardait comme son
+élève».&mdash;Ainsi, ce petit Wallon a été, dès l’enfance, formé dans le pur
+style italien.</p>
+
+<p>Au sortir d’un concert, où, vers quinze ou seize ans, il avait chanté un
+air fort haut de Galuppi, il fut pris de vomissements de sang. Cet
+accident se renouvela depuis, à chaque ouvrage qu’il écrivait.&mdash;«J’ai
+vomi, dit-il, jusqu’à six ou huit palettes de sang en différents accès
+qui revenaient périodiquement, deux fois par jour et deux fois par
+nuit». Ces hémorragies ne disparurent tout à fait qu’aux approches de la
+vieillesse. Mais il resta toujours très délicat de la poitrine, et il
+dut observer, toute sa vie, un régime sévère, soupant d’un verre d’eau
+et d’une livre de figues sèches<a name="FNanchor_416_416" id="FNanchor_416_416"></a><a href="#Footnote_416_416" class="fnanchor">[416]</a>.&mdash;Il était fiévreux, et il eut, à
+diverses reprises, de graves accès de «fièvre tierce ou putride», avec
+délire<a name="FNanchor_417_417" id="FNanchor_417_417"></a><a href="#Footnote_417_417" class="fnanchor">[417]</a>. Ajoutez des obsessions musicales qui l’affolaient, comme
+celle du chœur des Janissaires, dans <i>les Deux Avares</i>, qu’il eut
+pendant quatre jours et quatre nuits, de suite, sans discontinuer:&mdash;«Mon
+cerveau était comme le point central, autour duquel tournait sans cesse
+ce morceau de musique, sans que je pusse l’arrêter<a name="FNanchor_418_418" id="FNanchor_418_418"></a><a href="#Footnote_418_418" class="fnanchor">[418]</a>».&mdash;Enfin des
+rêves continuels, auxquels il voulait attribuer un caractère
+prophétique, et où son cerveau continuait de créer:&mdash;«L’artiste, souvent
+occupé d’un grand objet, croit se livrer au repos de la nuit; et, malgré
+lui, soit en dormant, soit à moitié endormi, sa tête combine... En
+entrant dans son cabinet, il est étonné de trouver toutes les
+difficultés vaincues. C’est l’homme de la nuit qui a tout fait; celui du
+matin n’est souvent qu’un scribe<a name="FNanchor_419_419" id="FNanchor_419_419"></a><a href="#Footnote_419_419" class="fnanchor">[419]</a>.»</p>
+
+<p>Je groupe ces petits faits, pour montrer, en passant, ce qu’il y avait
+d’anormal, même chez cet artiste, un des mieux pondérés qui aient jamais
+été.&mdash;On serait presque tenté de lui reprocher l’excès de son bon sens.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Après ses succès de petit chanteur italien, il ne rêvait plus que
+d’aller en Italie. Il y fut, en effet, envoyé, en 1759, à dix-huit ans.
+Il y avait alors à Rome un Collège de Liège, fondé par un riche
+Liégeois, et où tout enfant du pays, âgé de moins de trente ans, pouvait
+être admis pour cinq ans, nourri, logé, entretenu<a name="FNanchor_420_420" id="FNanchor_420_420"></a><a href="#Footnote_420_420" class="fnanchor">[420]</a>. Grétry y obtint
+une place.</p>
+
+<p>Il raconte longuement son voyage d’Italie, pittoresque et fort pénible:
+car il le fit à pied, sous la conduite d’un honnête contrebandier qui,
+sous prétexte de guider les étudiants de Liège à Rome, et <i>vice versa</i>,
+portait en Italie les dentelles de Flandre, et en rapportait des
+reliques. Il entra à Rome, un dimanche de printemps très doux, «qui
+invitait à la mélancolie». Et alors commencèrent sept années
+d’enchantement, qu’il aurait voulu plus tard procurer à tout artiste:
+car personne ne fut plus que lui partisan du séjour des musiciens
+français ou allemands à Rome<a name="FNanchor_421_421" id="FNanchor_421_421"></a><a href="#Footnote_421_421" class="fnanchor">[421]</a>.</p>
+
+<p>A ce moment, le roi de la musique italienne était Piccinni. Grétry alla
+le voir; Piccinni fit peu attention à lui.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Et c’est, à dire vrai, ce que je méritais... Mais que le moindre
+encouragement de sa part m’eût fait de plaisir! Je contemplais ses
+traits avec un sentiment de respect qui aurait dû le flatter, si ma
+timidité naturelle avait pu lui laisser voir ce qui se passait au
+fond de mon cœur. Piccinni se remit au travail, qu’il avait
+quitté un instant pour nous recevoir. J’osai lui demander ce qu’il
+composait; il me répondit: «Un oratorio». Nous demeurâmes une heure
+auprès de lui. Mon ami me fit signe, et nous partîmes sans être
+aperçus<a name="FNanchor_422_422" id="FNanchor_422_422"></a><a href="#Footnote_422_422" class="fnanchor">[422]</a>.</p></div>
+
+<p>A peine rentré chez lui, Grétry voulut faire tout ce qu’il avait vu
+faire à Piccinni: prendre du grand papier, tracer des barres de mesures,
+et écrire un oratorio. Mais aux barres de mesures s’arrêta la
+ressemblance.&mdash;Il fit aussi la connaissance, à Bologne, du père Martini,
+qui l’aida à être reçu à l’Académie philharmonique, en lui faisant son
+morceau de concours<a name="FNanchor_423_423" id="FNanchor_423_423"></a><a href="#Footnote_423_423" class="fnanchor">[423]</a>. C’était une spécialité du bon père, qui
+devait, un peu plus tard, rendre le même service au petit Mozart.</p>
+
+<p>Mais le vrai maître de Grétry, ce fut le gentil Pergolèse, mort depuis
+trente-cinq ans.&mdash;«La musique de Pergolèse, dit-il, m’a toujours plus
+vivement affecté que toute autre musique<a name="FNanchor_424_424" id="FNanchor_424_424"></a><a href="#Footnote_424_424" class="fnanchor">[424]</a>.» «Pergolèse naquit,
+a-t-il écrit ailleurs, et la vérité fut connue<a name="FNanchor_425_425" id="FNanchor_425_425"></a><a href="#Footnote_425_425" class="fnanchor">[425]</a>.»&mdash;Ce qu’il admirait
+surtout en lui, ce qu’il devait s’appliquer, toute sa vie, à transporter
+d’une façon raisonnée dans la musique française, c’était la vérité de sa
+déclamation, «indestructible comme la nature». Dans son amour pour lui,
+non seulement il réussit à lui ressembler musicalement, mais encore
+physiquement:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Ce ne fut pas sans un plaisir extrême que, pendant mon séjour à
+Rome, j’appris de plusieurs musiciens âgés que ma taille, ma
+physionomie leur rappelaient Pergolèse; ils m’apprirent que la même
+maladie menaçait aussi ses jours, chaque fois qu’il se livrait au
+travail. Vernet, qui avait connu et aimé Pergolèse, me confirma la
+même chose à Paris<a name="FNanchor_426_426" id="FNanchor_426_426"></a><a href="#Footnote_426_426" class="fnanchor">[426]</a>.</p></div>
+
+<p>Les débuts de Grétry dans la musique dramatique eurent lieu à Rome, où
+il fit jouer avec succès des <i>Intermedi</i>,&mdash;ce genre de petites pièces
+auquel appartenait la <i>Serva padrona</i>. Malgré les offres qu’on lui
+faisait pour rester en Italie, il quitta Rome en 1767. Paris l’attirait,
+depuis qu’il avait lu la partition d’un opéra-comique de Monsigny: <i>Rose
+et Colas</i>. En route, à Genève, où il s’attarda six mois, il vit jouer
+cette pièce: c’était la première fois qu’il entendait des
+opéras-comiques français; son plaisir ne fut pas sans mélange: il lui
+fallut quelque temps avant de s’habituer à «entendre chanter le
+français, ce qui lui avait paru d’abord désagréable<a name="FNanchor_427_427" id="FNanchor_427_427"></a><a href="#Footnote_427_427" class="fnanchor">[427]</a>».&mdash;Il ne manqua
+pas d’aller rendre ses dévotions à Ferney, où Voltaire fit fête à ce
+phénix des musiciens qui, même en dehors de son art, n’était pas un sot.</p>
+
+<p>Le voici à Paris.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Je n’entrai pas dans cette ville sans une émotion dont je ne me
+rendis pas compte; elle était une suite naturelle du plan que
+j’avais formé de n’en pas sortir sans avoir vaincu tous les
+obstacles qui s’opposeraient au désir que j’avais d’y établir ma
+réputation<a name="FNanchor_428_428" id="FNanchor_428_428"></a><a href="#Footnote_428_428" class="fnanchor">[428]</a>.</p></div>
+
+<p>La lutte fut dure, mais assez courte. Deux ans de combat. Les directeurs
+et les acteurs opposaient à Grétry les romances de Monsigny, comme un
+modèle inimitable. Cependant il n’eut pas à se plaindre de ses rivaux.
+Philidor et Duni étaient pleins d’obligeance pour lui; et, surtout, il
+eut la bonne fortune de trouver des amis, des conseillers et des
+partisans, tels que Diderot, Suard, l’abbé Arnaud, le peintre Vernet,
+tous passionnés mélomanes.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>C’était la première fois, dit Grétry, que j’entendais parler de mon
+art avec infiniment d’esprit<a name="FNanchor_429_429" id="FNanchor_429_429"></a><a href="#Footnote_429_429" class="fnanchor">[429]</a>. Diderot, l’abbé Arnaud,
+lançaient la foudre au milieu des festins, et, par la force de leur
+éloquence, communiquaient à chacun la noble envie d’écrire, de
+peindre, ou de composer de la musique... Il était impossible de
+résister à la flamme qui sortait de la réunion de ces hommes
+célèbres<a name="FNanchor_430_430" id="FNanchor_430_430"></a><a href="#Footnote_430_430" class="fnanchor">[430]</a>.</p></div>
+
+<p>Il devait même avoir la rare et presque unique fortune, pour un musicien
+français, de désarmer la malveillance de l’ennemi de la musique
+française,&mdash;le grand pontife de la musique en France: Jean-Jacques
+Rousseau. Il est vrai que leur amitié ne dura pas plus d’une heure.
+L’indépendance ombrageuse de Rousseau s’offensa des avances trop
+empressées, trop obséquieuses peut-être, de celui que, l’instant
+d’avant, il appelait son ami: il rompit avec lui, et ne le revit
+jamais<a name="FNanchor_431_431" id="FNanchor_431_431"></a><a href="#Footnote_431_431" class="fnanchor">[431]</a>.</p>
+
+<p>En somme, à part les difficultés inévitables à tout début, Grétry fut
+favorisé par le sort. Son talent fut vite reconnu. Il note lui-même que
+«sa musique s’établit doucement en France, sans lui faire des partisans
+enthousiastes, et sans exciter de disputes puériles...» C’est qu’il
+n’était «d’aucun des partis exagérés qui se disputaient alors à
+Paris».&mdash;«Je me demandais à moi-même: n’est-il point de moyen pour
+contenter à peu près tout le monde<a name="FNanchor_432_432" id="FNanchor_432_432"></a><a href="#Footnote_432_432" class="fnanchor">[432]</a>?»</p>
+
+<p>Tout Grétry est dans cet aveu naïf.</p>
+
+<p>Il avait naturellement assisté à quelques représentations de l’Opéra,
+mais sans grand intérêt. C’était pendant l’interrègne entre Rameau et
+Gluck. Le premier était mort, et l’autre n’était pas encore venu en
+France. Grétry ne comprenait rien à Rameau. Il mourait d’ennui, en
+entendant ses œuvres. Il comparait ses airs à «certains airs italiens
+qui avaient vieilli<a name="FNanchor_433_433" id="FNanchor_433_433"></a><a href="#Footnote_433_433" class="fnanchor">[433]</a>». Il avait pratiqué les théâtres de musique, à
+Paris, surtout pour apprendre à bien connaître les acteurs, l’étendue et
+la qualité de leurs voix, afin d’en tirer le plus juste parti. Mais ce
+qu’il suivait assidûment, c’étaient les représentations du
+Théâtre-Français. Il ne se lassait point d’entendre de grands acteurs;
+il tâchait de graver leur déclamation dans sa mémoire: «Elle me
+semblait, dit-il, le seul guide qui me convînt, le seul qui pût me
+conduire au but que je m’étais proposé<a name="FNanchor_434_434" id="FNanchor_434_434"></a><a href="#Footnote_434_434" class="fnanchor">[434]</a>...» Et, bien qu’il n’en dise
+rien, il y a tout lieu de croire qu’il suivait en cela les inspirations
+de Diderot, qui a, toute sa vie, énoncé et soutenu ces principes. En
+tout cas, il eut le mérite de les comprendre et de les appliquer, mieux
+que personne ne fit jamais.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>C’est au Théâtre-Français, c’est dans la bouche des grands acteurs
+que le musicien apprend à interroger les passions, à scruter le
+cœur humain, à se rendre compte de tous les mouvements de l’âme.
+C’est à cette école qu’il apprend à connaître et à rendre leurs
+véritables accents, à marquer leurs nuances et leurs limites<a name="FNanchor_435_435" id="FNanchor_435_435"></a><a href="#Footnote_435_435" class="fnanchor">[435]</a>.</p></div>
+
+<p>Et, on le voit, dans la suite, fidèle à ses principes, noter les
+modulations d’une page d’<i>Andromaque</i><a name="FNanchor_436_436" id="FNanchor_436_436"></a><a href="#Footnote_436_436" class="fnanchor">[436]</a>, consulter Mlle Clairon pour
+le duo de <i>Sylvain</i>, et copier en musique «ses intonations, ses
+intervalles et ses accents<a name="FNanchor_437_437" id="FNanchor_437_437"></a><a href="#Footnote_437_437" class="fnanchor">[437]</a>». Si les poètes,&mdash;c’est Grétry qui fait
+lui-même cette remarque,&mdash;si les poètes disent qu’ils «chantent»
+lorsqu’ils «parlent», Grétry dit qu’il «parle» lorsqu’il «chante»<a name="FNanchor_438_438" id="FNanchor_438_438"></a><a href="#Footnote_438_438" class="fnanchor">[438]</a>.
+Jamais il ne manquait de déclamer les vers, avant de les mettre en
+musique<a name="FNanchor_439_439" id="FNanchor_439_439"></a><a href="#Footnote_439_439" class="fnanchor">[439]</a>. Ainsi remarquait-il «les syllabes essentielles qui doivent
+être appuyées par le chant», et il était conduit «au véritable chant que
+doit recevoir la parole». Bref, la musique, pour lui, était «un
+discours» qu’il fallait noter<a name="FNanchor_440_440" id="FNanchor_440_440"></a><a href="#Footnote_440_440" class="fnanchor">[440]</a>.</p>
+
+<p>Tels furent les principes qu’il appliqua de plus en plus clairement,
+dans la suite de ses opéras et de ses opéras-comiques, dont le premier
+fut <i>le Huron</i>, en 1768<a name="FNanchor_441_441" id="FNanchor_441_441"></a><a href="#Footnote_441_441" class="fnanchor">[441]</a>, et qu’il n’entre pas dans mon dessein
+d’étudier ici<a name="FNanchor_442_442" id="FNanchor_442_442"></a><a href="#Footnote_442_442" class="fnanchor">[442]</a>.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>La Révolution vint, et amoindrit un peu sa fortune, mais non sa
+renommée; elle le combla d’honneurs, imprimant ses ouvrages aux frais de
+la nation, et inscrivant l’auteur «dans la liste des citoyens qui ont
+droit à la munificence nationale, par les services qu’ils ont rendus aux
+arts utiles à la société», comme dit Lakanal, dans son rapport à la
+Convention. Grétry fut membre de l’Institut national de France, et
+inspecteur du Conservatoire. Sa muse avait coiffé le bonnet phrygien,
+et, après avoir dicté les airs de <i>Richard Cœur de Lion</i>, dont le
+souvenir reste associé aux dernières manifestations royalistes de
+Versailles, elle dictait <i>Barra</i>, <i>Denys le Tyran</i>, <i>la Rosière
+républicaine</i>, <i>la Fête de la Raison</i>, et des hymnes pour les fêtes
+nationales<a name="FNanchor_443_443" id="FNanchor_443_443"></a><a href="#Footnote_443_443" class="fnanchor">[443]</a>. Mais les titres seuls changeaient, la musique restait
+la même: c’était toujours l’aimable sentimentalité, chère aux gens de la
+Terreur, parce qu’ils y trouvaient un refuge contre leurs inquiétudes,
+et le repos dont leur fièvre avait tant besoin.</p>
+
+<p>Les souvenirs sur la Révolution, sont rares dans les <i>Mémoires</i> de
+Grétry: l’homme prudent n’aimait pas à se compromettre. En voici
+pourtant deux ou trois, disséminés à travers l’ouvrage, qui, malgré leur
+caractère tout musical, font revivre d’une façon saisissante ces
+terribles années. Je me contente de les transcrire, sèchement. Il y a là
+des traits dignes de Shakespeare. On peut être tranquille: ce n’est pas
+Grétry qui les a inventés.</p>
+
+<p>Depuis quatre ans que dure la Révolution, j’ai la nuit (lorsque mes
+nerfs sont en mouvement) un son de cloche, un son de tocsin dans la
+tête, et ce son est toujours le même. Pour m’assurer si ce n’est pas le
+tocsin véritable, je bouche mes oreilles; si alors je l’entends encore,
+et même plus fort, je conclus qu’il n’est que dans ma tête<a name="FNanchor_444_444" id="FNanchor_444_444"></a><a href="#Footnote_444_444" class="fnanchor">[444]</a>.</p>
+
+<p>Le cortège militaire qui conduisit Louis XVI à l’échafaud passa sous mes
+fenêtres, et la marche en 6/8, dont les tambours marquaient le rythme
+sautillant, en opposition au lugubre de l’événement, m’affecta par son
+contraste et me fit frémir<a name="FNanchor_445_445" id="FNanchor_445_445"></a><a href="#Footnote_445_445" class="fnanchor">[445]</a>.</p>
+
+<p>Dans ce temps<a name="FNanchor_446_446" id="FNanchor_446_446"></a><a href="#Footnote_446_446" class="fnanchor">[446]</a>..., je revenais vers le soir d’un jardin situé dans
+les Champs-Élysées. On m’y avait invité pour jouir de l’aspect du plus
+bel arbre de lilas en fleurs qu’on pût voir. Je revenais seul.
+J’approchais de la place de la Révolution, lorsque mon oreille fut
+frappée par le son des instruments; j’avançai quelques pas: c’étaient
+des violons, une flûte, un tambourin, et je distinguai les cris de joie
+des danseurs. Un homme qui passait à côté de moi me fit regarder la
+guillotine; je lève les yeux, et je vois de loin le fatal couteau se
+baisser et se relever douze ou quinze fois de suite. Des danses
+champêtres d’un côté, le parfum des fleurs, la douce influence du
+printemps, les derniers rayons de ce soleil couchant qui ne se relèvera
+jamais pour ces malheureuses victimes..., ces images laissent des traces
+ineffaçables. Pour éviter de passer sur la place, je précipitai mes pas
+par la rue des Champs-Élysées; mais la fatale charrette m’y atteignit...
+«Paix, silence, citoyens, ils dorment», disait en riant le conducteur de
+cette voiture de carnage<a name="FNanchor_447_447" id="FNanchor_447_447"></a><a href="#Footnote_447_447" class="fnanchor">[447]</a>.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Mais d’autres événements occupaient plus Grétry que les tragédies de la
+patrie. Le cœur de Grétry, quoique bienveillant pour tous, était un
+peu étroit; et je ne crois pas, en dépit de ses protestations
+humanitaires, qu’il se soit beaucoup tourmenté des questions sociales.
+Ce cœur était fait surtout pour «la sensibilité domestique, si
+naturelle à l’homme né dans le pays des bonnes gens». Cette sensibilité
+affectueuse, qui fait le charme bourgeois de tant de pages de ses
+œuvres<a name="FNanchor_448_448" id="FNanchor_448_448"></a><a href="#Footnote_448_448" class="fnanchor">[448]</a>, s’était tout entière reportée sur ses trois filles,
+qu’il adorait. Il les perdit toutes trois. Il a raconté leur mort dans
+des pages qui sont les plus belles de ses <i>Mémoires</i>. Je les résume ici.</p>
+
+<p>Le malheureux homme s’accusait de leur mort. Les fatigues de l’artiste
+sont, dit-il, la mort de ses enfants; «Le père a violé la nature pour
+atteindre vers la perfection; ses veilles, ses fatigues ont desséché les
+sources de la vie; il a tué d’avance sa postérité<a name="FNanchor_449_449" id="FNanchor_449_449"></a><a href="#Footnote_449_449" class="fnanchor">[449]</a>...»</p>
+
+<p>Elles se nommaient Jenni, Lucile et Antoinette,&mdash;Jenni, l’aînée, était
+douée et candide. Elle était faible de santé: «il eût fallu la laisser
+végéter dans une douce paresse.» On la força à travailler. Grétry se le
+reprochait amèrement; il croyait que ce travail l’avait tuée:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>A quinze ans, elle ne savait qu’imparfaitement lire, écrire, la
+géographie, le clavecin, le solfège, l’italien; mais elle chantait
+avec les accents d’un ange; et le goût du chant était la seule
+chose qu’on ne lui eût pas enseignée... A seize ans, elle
+s’éteignit doucement, croyant que sa faiblesse annonçait sa prompte
+guérison.</p></div>
+
+<p>Le jour de sa mort, elle dit d’écrire à une amie qu’elle irait à son
+prochain bal.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Elle s’endormit pour jamais, assise sur mes genoux... Je la serrai
+encore contre mon cœur désespéré, pendant un quart d’heure...
+J’ai arrosé de mon sang chaque ouvrage que j’ai produit; je voulais
+de la gloire, je voulais faire vivre des parents pauvres, une mère
+qui m’était chère: la nature m’a accordé ce que je sollicitais avec
+tant de peines; mais c’était pour se venger sur mes enfants<a name="FNanchor_450_450" id="FNanchor_450_450"></a><a href="#Footnote_450_450" class="fnanchor">[450]</a>.</p></div>
+
+<p>La seconde, Lucile, tout au contraire de Jenni, était dévorée
+d’activité: «C’était la tuer que l’empêcher d’agir... Elle avait un
+caractère extrême, rebelle, irascible...» Elle composait de la musique.
+Elle fit deux petites pièces: <i>le Mariage d’Antonio</i>, écrit à treize ans
+et joué aux Italiens en 1786, et <i>Louis et Toinette</i>. «Pergolèse, dit
+Grétry, ne désavouerait pas le petit air de bravoure du <i>Mariage
+d’Antonio</i>». En composant, «elle pleurait, chantait, pinçait sa harpe
+avec une énergie incroyable. Je pleurais de joie et d’étonnement, en
+voyant ce petit être transporté d’un si beau zèle et d’un si noble
+enthousiasme pour les arts.» Elle s’irritait, quand l’inspiration était
+rebelle: «Tant mieux! lui criait Grétry, c’est une preuve que tu ne veux
+rien faire de médiocre». Elle tremblait, quand son père examinait son
+œuvre. Il ne lui indiquait ses défauts qu’avec beaucoup de douceur.
+Elle s’occupait peu de parure: «Tout son bonheur était dans la lecture,
+les vers surtout, et la musique qu’elle aimait passionnément». On crut
+bon de la marier tôt. Elle fit un mauvais mariage; son mari la fit
+souffrir. Elle mourut, après deux ans de chagrins.</p>
+
+<p>Antoinette restait seule. Grétry et sa femme tremblaient de perdre leur
+dernier bonheur. La moindre indisposition d’Antoinette les bouleversait.
+«Souvent elle en souriait, et faisait exprès quelque espièglerie, un
+faux pas, pour nous engager à mettre des bornes à notre tendresse
+excessive.» Grétry s’était juré de la laisser entièrement maîtresse
+d’elle-même. Elle était belle, gaie et spirituelle; elle ne voulut pas
+se marier. Elle pensait constamment à ses sœurs, sans le dire. Toutes
+trois avaient l’une pour l’autre un profond amour. Dans sa maladie, la
+seconde disait souvent: «Ma pauvre Jenni!» A son lit de mort, la
+troisième disait: «Ah! ma pauvre Lucile!...»&mdash;Grétry et sa femme firent
+avec Antoinette quelques petits voyages hors de Paris. Une fois, en
+allant à Lyon, elle faillit se noyer dans la Saône, et son père avec
+elle, en voulant la sauver. Vers l’automne de 1790, à Lyon, elle
+perdit son appétit et sa gaieté. Ses pauvres parents le remarquèrent
+avec terreur, et ils se cachaient pour pleurer. Ils lui proposèrent de
+revenir à Paris. «Oui, dit-elle, retournons à Paris, j’y rejoindrai bien
+des personnes que j’aime.» Ce mot fit frémir Grétry, qui crut qu’elle
+pensait à ses sœurs. Elle se sentit mourir, et chercha à le cacher
+aux siens; elle leur parlait de son avenir, des enfants qu’elle aurait
+plus tard; elle feignait de vouloir danser, mettre de belles toilettes.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Un soir, un de mes amis, Rouget de Lisle, qui était chez
+moi, me dit que j’étais bien heureux d’être le père de cette belle
+enfant.&mdash;«Oui, lui dis-je à l’oreille, elle est belle, elle va au
+bal; et dans quelques semaines, elle sera dans la tombe<a name="FNanchor_451_451" id="FNanchor_451_451"></a><a href="#Footnote_451_451" class="fnanchor">[451]</a>.»</p></div>
+
+<p>Elle eut quelques jours de fièvre, un délire aimable: elle se croyait au
+bal, à la promenade, avec ses sœurs; elle était sereine, elle
+s’apitoyait sur ses parents.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Elle était assise sur son lit, en nous parlant ainsi pour la
+dernière fois; elle se coucha, ferma ses beaux yeux, et fut
+rejoindre ses sœurs...</p>
+
+<p>Par pitié pour moi, ma femme eut la force de supporter la vie, et
+me força à l’imiter. Elle se remit à la peinture, qu’elle avait
+cultivée, fit les portraits de ses filles, puis continua de
+peindre, pour s’occuper, pour vivre...</p>
+
+<p>Il y a trois ans de cela... Vingt fois, j’ai jeté la plume en
+écrivant ceci; mais, soit faiblesse paternelle, soit le désir
+irrésistible de vous faire répandre, ô mes amis! une larme sur la
+tombe chérie de mes filles, j’ai esquissé ce tableau douloureux que
+j’aurais dû n’entreprendre que dans quelques années...&mdash;Voilà la
+gloire!</p>
+
+<p>L’immortalité chimérique est payée par le deuil réel. Le bonheur
+factice est acheté par la perte du bonheur réel. Vis quelques jours
+dans la mémoire des hommes; mais sois mort dans ta
+postérité<a name="FNanchor_452_452" id="FNanchor_452_452"></a><a href="#Footnote_452_452" class="fnanchor">[452]</a>...</p></div>
+
+<p>Qu’on me pardonne d’avoir cité ces pages. Peut-être l’histoire de la
+musique n’a-t elle rien à voir à cela. Mais ce ne sont pas seulement des
+questions de technique musicale qui nous intéressent à la musique. Si la
+musique nous est si chère, c’est qu’elle est la parole la plus profonde
+de l’âme, le cri harmonieux de sa joie et de sa douleur. Je ne sais pas
+choisir entre la plus belle sonate de Beethoven et le tragique
+<i>Testament d’Heiligenstadt</i>. L’un et l’autre se valent. Et il se trouve
+ici que les pages de Grétry que je viens de résumer sont les plus belles
+qu’il ait jamais écrites, plus belles que toute sa musique: car le
+malheureux homme s’y est mis lui-même. Il ne s’y préoccupe plus de noter
+la déclamation des comédiens.&mdash;(Imiter les comédiens! quel aveu de
+faiblesse pour un poète musical! Ne peut-il donc simplement laisser
+parler son cœur?)&mdash;Il le laisse parler ici. Et c’est la valeur
+unique de ces pages dans son œuvre tout entier.</p>
+
+<p>Sur le reste de la vie de Grétry, il n’y a plus que peu de chose à
+ajouter. Lui-même fait cet aveu si honorable pour son cœur,&mdash;car il
+est bien pénible pour l’amour-propre de l’artiste:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Après ce coup terrible, la fièvre qui me brûlait s’est ralentie;
+mon goût pour la musique a diminué, le chagrin a éteint presque
+entièrement mon imagination; j’ai écrit ces volumes<a name="FNanchor_453_453" id="FNanchor_453_453"></a><a href="#Footnote_453_453" class="fnanchor">[453]</a>, qui sont
+plutôt un ouvrage de raisonnement que d’imagination<a name="FNanchor_454_454" id="FNanchor_454_454"></a><a href="#Footnote_454_454" class="fnanchor">[454]</a>.</p></div>
+
+<p>Malgré tout, cet homme qui, d’instinct, plutôt que par calcul, plaisait
+à tous,&mdash;comme il s’en vantait naïvement,&mdash;eut en effet la rare fortune,
+après avoir plu au roi, et à la Révolution, de plaire à Napoléon, qui
+pourtant n’était pas tendre pour la musique française. Il reçut de lui
+une pension considérable, et la croix de la Légion d’honneur, dès la
+fondation de l’ordre. Il vit son nom donné à une rue de Paris, et sa
+statue élevée à l’Opéra-Comique. Enfin il eut le bonheur d’acheter
+l’Ermitage de son cher Jean-Jacques et d’y mourir, le 24 septembre 1813.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Il faudrait tout un livre pour examiner, comme elles le mériteraient,
+toutes les idées ingénieuses, géniales, ou saugrenues, qui pullulaient
+dans ce petit cerveau, toujours en ébullition. Sa fécondité d’invention
+est incroyable. Que n’a-t-il pas imaginé, et que ne trouve-t-on pas,
+tout le long de ses livres!&mdash;Des inventions de physique amusante ou de
+mécanique musicale. Un «rhythmomètre» pour fixer les mouvements<a name="FNanchor_455_455" id="FNanchor_455_455"></a><a href="#Footnote_455_455" class="fnanchor">[455]</a>. Un
+baromètre musical, «fait d’une seule corde à boyau, qui, selon le temps,
+s’étendant ou se raccourcissant, ferait partir deux ressorts,
+correspondant à un cylindre et à un jeu de flûtes, jouant deux airs,
+l’un vif et en majeur pour le beau temps, l’autre lent et en mineur pour
+la pluie<a name="FNanchor_456_456" id="FNanchor_456_456"></a><a href="#Footnote_456_456" class="fnanchor">[456]</a>». Des théories sur l’occultisme et la télépathie<a name="FNanchor_457_457" id="FNanchor_457_457"></a><a href="#Footnote_457_457" class="fnanchor">[457]</a>; sur
+l’emploi de la musique en médecine, particulièrement dans les maladies
+de nerfs<a name="FNanchor_458_458" id="FNanchor_458_458"></a><a href="#Footnote_458_458" class="fnanchor">[458]</a> et dans la folie<a name="FNanchor_459_459" id="FNanchor_459_459"></a><a href="#Footnote_459_459" class="fnanchor">[459]</a>; sur l’hérédité<a name="FNanchor_460_460" id="FNanchor_460_460"></a><a href="#Footnote_460_460" class="fnanchor">[460]</a>; sur le régime
+de nourriture, auquel Grétry attribue une influence énorme sur le
+caractère:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>On serait à peu près sûr de faire un homme colère, pacifique,
+imbécile, ou homme d’esprit, si l’on portait une attention suivie
+sur son régime et son éducation<a name="FNanchor_461_461" id="FNanchor_461_461"></a><a href="#Footnote_461_461" class="fnanchor">[461]</a>.</p></div>
+
+<p>Il a une conception du bonheur qui annonce celle de Tolstoy:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Les plus sages d’entre les hommes voient enfin que c’est en faisant
+des sacrifices aux autres que nous méritons qu’ils en fassent pour
+nous.&mdash;Mais, de cette manière, nous ne vivons donc que de
+sacrifices?&mdash;Oui.&mdash;C’est donc là le bonheur général?&mdash;Il n’en est
+point d’autre<a name="FNanchor_462_462" id="FNanchor_462_462"></a><a href="#Footnote_462_462" class="fnanchor">[462]</a>.</p></div>
+
+<p>Tenons-nous-en à ses pensées sur la musique. Aussi bien, c’est un
+monde:&mdash;simples esquisses pour la plupart, et jetées en passant, mais
+fécondes, profondes, divinatrices souvent.</p>
+
+<p>La première, celle qui ouvre et ferme les <i>Mémoires</i>, celle qu’il
+considérait comme sa principale découverte, nous l’exposions tout à
+l’heure, c’est cette idée que le principe de la musique est la vérité de
+la déclamation<a name="FNanchor_463_463" id="FNanchor_463_463"></a><a href="#Footnote_463_463" class="fnanchor">[463]</a>, que la musique est une langue expressive, d’une
+précision parfaite<a name="FNanchor_464_464" id="FNanchor_464_464"></a><a href="#Footnote_464_464" class="fnanchor">[464]</a>, et que la psychologie, l’étude des caractères
+et des passions, est la base de cet art<a name="FNanchor_465_465" id="FNanchor_465_465"></a><a href="#Footnote_465_465" class="fnanchor">[465]</a>.</p>
+
+<p>C’est ensuite l’invention de l’ouverture à programme<a name="FNanchor_466_466" id="FNanchor_466_466"></a><a href="#Footnote_466_466" class="fnanchor">[466]</a>, de
+l’entr’acte psychologique et dramatique, qui résume ce qui vient de se
+passer, ou annonce ce qui va suivre<a name="FNanchor_467_467" id="FNanchor_467_467"></a><a href="#Footnote_467_467" class="fnanchor">[467]</a>. C’est la notation des passions
+en musique: ce qui l’amène à exposer, en deux ou trois cents pages de
+son second volume, la façon, dont le musicien peut traduire l’Amitié,
+l’Amour maternel, la Pudeur, la Fureur, l’Avarice, la Vivacité,
+l’Indolence, le Jaloux, le Scélérat, le Glorieux, le Distrait,
+l’Hypocrite, l’Hypocondre, le Flatteur, le Caustique, le Gobe-mouches,
+l’Optimiste, le Pessimiste, etc., bref, toutes les nuances de la comédie
+humaine<a name="FNanchor_468_468" id="FNanchor_468_468"></a><a href="#Footnote_468_468" class="fnanchor">[468]</a>,&mdash;traçant ainsi la voie au Molière musical, que nous
+attendons encore, qui doit venir, qui peut venir: car tout est prêt, la
+langue est faite; il ne manque plus que le génie.</p>
+
+<p>Et c’est aussi l’analyse expressive de tous les matériaux, dont dispose
+la musique: la psychologie des tons<a name="FNanchor_469_469" id="FNanchor_469_469"></a><a href="#Footnote_469_469" class="fnanchor">[469]</a>; la psychologie des timbres
+instrumentaux<a name="FNanchor_470_470" id="FNanchor_470_470"></a><a href="#Footnote_470_470" class="fnanchor">[470]</a>; l’orchestration représentative des caractères<a name="FNanchor_471_471" id="FNanchor_471_471"></a><a href="#Footnote_471_471" class="fnanchor">[471]</a>;
+le pouvoir indiscret et profond, que la pure musique, la symphonie de
+l’orchestre, a de pénétrer les cœurs et de dévoiler ce que les
+paroles et le chant ne disent pas, ne veulent pas dire<a name="FNanchor_472_472" id="FNanchor_472_472"></a><a href="#Footnote_472_472" class="fnanchor">[472]</a>; les
+analogies décadentes des couleurs avec les sons<a name="FNanchor_473_473" id="FNanchor_473_473"></a><a href="#Footnote_473_473" class="fnanchor">[473]</a>... Tout ceci est
+encore du domaine propre à Grétry, du ressort de cet opéra-comique
+perfectionné, où il trouve un si excellent emploi de ses qualités
+personnelles, de sa finesse psychologique, qui parfois pèche par excès
+de clarté<a name="FNanchor_474_474" id="FNanchor_474_474"></a><a href="#Footnote_474_474" class="fnanchor">[474]</a>, mais qui l’amenait a lire dans la musique des autres et
+dans leurs moindres inflexions de voix, comme dans un livre<a name="FNanchor_475_475" id="FNanchor_475_475"></a><a href="#Footnote_475_475" class="fnanchor">[475]</a>: «La
+musique, a-t-il dit, est un thermomètre, qui fait apprécier le degré de
+sensibilité de chaque peuple et de chaque individu<a name="FNanchor_476_476" id="FNanchor_476_476"></a><a href="#Footnote_476_476" class="fnanchor">[476]</a>.»</p>
+
+<p>Mais voici d’autres idées, qui dépassent les bornes de son art propre.
+En même temps que Mozart, et sans qu’ils aient connaissance des pensées
+l’un de l’autre, il rêve d’un <i>duodrama</i>, «d’une tragédie musicale, où
+le dialogue serait parlé<a name="FNanchor_477_477" id="FNanchor_477_477"></a><a href="#Footnote_477_477" class="fnanchor">[477]</a>»,&mdash;une sorte de mélodrame de génie.&mdash;Il a
+l’idée de l’orchestre caché, et du théâtre de Beyreuth<a name="FNanchor_478_478" id="FNanchor_478_478"></a><a href="#Footnote_478_478" class="fnanchor">[478]</a>.&mdash;Il a
+l’idée des grands théâtres du peuple, que nous commençons à peine à
+réaliser, et des jeux nationaux, de ces grandes fêtes populaires, que
+nous nous efforçons d’instituer, à l’exemple de la Grèce antique et de
+la Suisse d’aujourd’hui<a name="FNanchor_479_479" id="FNanchor_479_479"></a><a href="#Footnote_479_479" class="fnanchor">[479]</a>.&mdash;Il a l’idée de petits théâtres-écoles où
+l’on formerait des acteurs et des auteurs<a name="FNanchor_480_480" id="FNanchor_480_480"></a><a href="#Footnote_480_480" class="fnanchor">[480]</a>, et de lectures musicales
+publiques, où l’on soumettrait au jugement de l’assistance des scènes
+inédites, des fragments d’œuvres nouvelles, composées par de jeunes
+musiciens encore inconnus, qui se destinent à l’art dramatique<a name="FNanchor_481_481" id="FNanchor_481_481"></a><a href="#Footnote_481_481" class="fnanchor">[481]</a>.&mdash;Il
+travaille à faire rendre à la musique la place qui lui revient dans
+l’instruction, et insiste sur l’importance du chant dans l’enseignement
+primaire<a name="FNanchor_482_482" id="FNanchor_482_482"></a><a href="#Footnote_482_482" class="fnanchor">[482]</a>.&mdash;Il voudrait que l’on fondât un Opéra historique, où l’on
+jouerait les chefs-d’œuvre du passé disparu<a name="FNanchor_483_483" id="FNanchor_483_483"></a><a href="#Footnote_483_483" class="fnanchor">[483]</a>.&mdash;Il est, comme on
+pouvait l’attendre d’un homme aussi «sensible», il est féministe en art,
+et il encourage vivement les femmes à se livrer à la composition
+musicale<a name="FNanchor_484_484" id="FNanchor_484_484"></a><a href="#Footnote_484_484" class="fnanchor">[484]</a>.</p>
+
+<p>Voici qui est plus remarquable encore:</p>
+
+<p>Ce musicien d’esprit clair et net jusqu’à l’excès, qui était fait
+uniquement pour écrire de la musique sur des paroles précises,&mdash;de tous
+les musiciens celui qui semble avoir été le plus loin de l’esprit de la
+symphonie, et qui en parle quelquefois avec un dédain amusant<a name="FNanchor_485_485" id="FNanchor_485_485"></a><a href="#Footnote_485_485" class="fnanchor">[485]</a>, ce
+faiseur d’opéras qui mettait les «symphonistes» bien au-dessous des
+compositeurs dramatiques<a name="FNanchor_486_486" id="FNanchor_486_486"></a><a href="#Footnote_486_486" class="fnanchor">[486]</a>, et qui était assez disposé à croire que
+si Haydn avait rencontré Diderot, il eût écrit des opéras, et non des
+symphonies<a name="FNanchor_487_487" id="FNanchor_487_487"></a><a href="#Footnote_487_487" class="fnanchor">[487]</a>,&mdash;ce Grétry sentait pourtant fort bien la beauté de la
+musique symphonique, dont il dit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La douce inquiétude que donne la bonne musique instrumentale, cette
+répétition vague des accents de nos sentiments, ce voyage aérien
+qui nous balance dans le vide, sans fatiguer nos organes, ce
+langage mystérieux qui parle à nos sens, sans employer le
+raisonnement, et qui équivaut à la raison, puisqu’il nous charme,
+sont un plaisir bien pur<a name="FNanchor_488_488" id="FNanchor_488_488"></a><a href="#Footnote_488_488" class="fnanchor">[488]</a>.</p></div>
+
+<p>Et il cite, à ce propos, le fameux passage du <i>Marchand de Venise</i> sur
+le pouvoir de la musique<a name="FNanchor_489_489" id="FNanchor_489_489"></a><a href="#Footnote_489_489" class="fnanchor">[489]</a>.&mdash;Car, pour le dire en passant, il adore
+Shakespeare, et s’extasie sur son <i>Richard III</i><a name="FNanchor_490_490" id="FNanchor_490_490"></a><a href="#Footnote_490_490" class="fnanchor">[490]</a>:&mdash;Il a pour Haydn
+une profonde admiration; il voit dans ses symphonies un dictionnaire
+d’expressions musicales, d’une valeur inappréciable pour le compositeur
+d’opéras<a name="FNanchor_491_491" id="FNanchor_491_491"></a><a href="#Footnote_491_491" class="fnanchor">[491]</a>.</p>
+
+<p>Ce n’est pas tout. Quoiqu’il n’écrive pas de symphonies, ni de musique
+de chambre, il en parle avec l’intelligence d’un génie novateur. Il
+réclame l’affranchissement des formes instrumentales, la liberté de la
+Sonate:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Une Sonate est un discours. Que penserions-nous d’un homme qui,
+coupant son discours en deux, répéterait deux fois chaque
+moitié?... Voilà à peu près l’effet que me font les reprises en
+musique.</p></div>
+
+<p>Et il montre comment on peut arriver à rompre la symétrie archaïque de
+ces formes, et à y faire entrer plus de vie. Il prévoit les efforts de
+Beethoven dans ce sens. Il prévoit la <i>Symphonie pathétique</i> de
+Tschaikowski, qui se termine par le mouvement lent<a name="FNanchor_492_492" id="FNanchor_492_492"></a><a href="#Footnote_492_492" class="fnanchor">[492]</a>. Il n’est pas
+éloigné de prévoir la <i>Symphonie avec orgue</i> de M. Saint-Saëns<a name="FNanchor_493_493" id="FNanchor_493_493"></a><a href="#Footnote_493_493" class="fnanchor">[493]</a>.
+Bien plus: il prophétise la symphonie dramatique de Berlioz, de Liszt et
+de Richard Strauss,&mdash;cet art qui se trouve aux antipodes du sien:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Ce que je vais proposer promet encore une révolution dramatique...
+Ne pourrait-on pas donner à la musique la liberté de marcher d’un
+plein essor, de faire des tableaux achevés, où, jouissant de tous
+les avantages, elle ne serait plus contrainte de suivre la poésie
+dans ses nuances diverses?... Quel amateur de musique n’a été saisi
+d’admiration, en écoutant les belles symphonies de Haydn? Cent fois
+je leur ai prêté les paroles qu’elles semblent demander... Pourquoi
+faut-il que le musicien toujours captif ne se voie pas une fois
+libre dans sa création?... Envoyez un canevas dramatique à Haydn,
+sa verve s’échauffera sur chaque morceau; il n’en suivra que le
+sentiment général, et sera libre dans sa composition... Le
+musicien, ayant fait sa partition,... fera exécuter son ouvrage, à
+grand orchestre... Le poète lira le sens des paroles après, chaque
+morceau, et souvent les auditeurs doivent se dire: «Je l’avais
+deviné», ou: «Je l’avais senti...» Un tel travail réussira, et au
+delà de ce qu’on imagine... J’indique aux compositeurs de musique
+instrumentale le moyen de nous égaler et de nous surpasser
+peut-être, dans l’art dramatique<a name="FNanchor_494_494" id="FNanchor_494_494"></a><a href="#Footnote_494_494" class="fnanchor">[494]</a>.</p></div>
+
+<p>Sans doute, Grétry a vicié sa conception, en greffant après coup de
+nouveaux opéras sur ces symphonies dramatiques, et en demandant que le
+poète adaptât des paroles à ces œuvres de musique pure, qui sont des
+poèmes à eux seuls. Il n’en a pas moins entrevu, dans un éclair de
+génie, l’étonnant développement&mdash;accompli depuis trais quarts de
+siècle&mdash;des poèmes et des peintures de sons, de la <i>Tondichtung</i> et de
+la <i>Tonmalerei</i>.</p>
+
+<p>Si le pouvoir de création personnelle avait égalé chez Grétry sa
+divination d’intelligence, il eût été un des premiers génies musicaux du
+monde; une partie de l’évolution musicale du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle se reflète
+dans cet esprit de l’ancienne France, et par lui s’opère la jonction de
+l’art de Pergolèse avec l’art de Wagner, de Liszt et de Richard Strauss.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>A la fin de sa vie, le doux musicien de style Louis XVI s’effara
+pourtant des nouveaux courants qui se dessinaient dans la musique de son
+temps. De même que ses rivaux, Méhul, Chérubini, Lesueur, il s’effraya
+du romantisme naissant, du débordement de passions et de bruit, des
+harmonies chargées, des rythmes heurtés, de l’orchestration violente, de
+«la fièvre continue», du «chaos», comme il dit, de la musique à coups de
+canon<a name="FNanchor_495_495" id="FNanchor_495_495"></a><a href="#Footnote_495_495" class="fnanchor">[495]</a>. Il crut à une réaction prochaine vers la simplicité. Et
+cependant la fièvre, loin de tomber, augmenta; et le monde ne s’en est
+pas plus mal porté. Du chaos, Beethoven allait surgir, et Lesueur devait
+avoir pour élève Berlioz.</p>
+
+<p>Grétry ne prévoyait pas Beethoven<a name="FNanchor_496_496" id="FNanchor_496_496"></a><a href="#Footnote_496_496" class="fnanchor">[496]</a>. Tout son espoir allait vers un
+autre génie; et je cite, en terminant, la touchante prédiction, l’acte
+de foi passionné, avec lequel il annonçait et appelait ce génie:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Que viendra-t-il après nous? Je vois en idée un être charmant, qui,
+doué d’un instinct mélodieux, la tête, et l’âme surtout, remplies
+d’idées musicales, n’osant enfreindre les règles dramatiques qui
+sont aujourd’hui connues de tous les musiciens, joindra au plus
+beau naturel une partie des richesses harmoniques de nos jeunes
+athlètes. Avec plus de certitude que l’enfant d’Abraham, soupirant
+après l’arrivée de son Messie régénérateur, déjà je tends les bras
+vers cet être désiré, dont les accents aussi vrais qu’énergiques
+réchaufferont mes vieux ans<a name="FNanchor_497_497" id="FNanchor_497_497"></a><a href="#Footnote_497_497" class="fnanchor">[497]</a>.</p></div>
+
+<p>Ce Messie musical, nous le reconnaissons: Grétry, qui l’appelait de ses
+vœux, ne se doutait pas qu’il était déjà venu. Il avait vécu, il
+venait de mourir, non loin de lui. C’était Mozart, dont le nom ne paraît
+pas une fois dans les <i>Essais</i> de Grétry. Il ne faut pas nous en
+étonner. Hélas! il en est presque toujours ainsi, dans l’histoire de
+l’art. On vit, les uns à coté des autres, sans se connaître; et c’est
+quand il n’est plus temps qu’on découvre, morts, ceux qu’on eût tant
+aimé à connaître vivants.</p>
+
+<h2><a name="MOZART" id="MOZART"></a>MOZART<br /><br />
+D’APRÈS SES LETTRES<a name="FNanchor_498_498" id="FNanchor_498_498"></a><a href="#Footnote_498_498" class="fnanchor">[498]</a></h2>
+
+<p>Je viens de relire ses lettres, que M. Henri de Curzon a traduites en
+français<a name="FNanchor_499_499" id="FNanchor_499_499"></a><a href="#Footnote_499_499" class="fnanchor">[499]</a>, et qui devraient être dans toutes les bibliothèques: car
+elles n’ont pas seulement un intérêt pour les artistes; elles sont
+bienfaisantes pour tous. Quand une fois on les a lues, Mozart reste
+votre ami pour toute la durée de votre vie; et sa chère figure se
+représente à vous, d’elle-même, aux heures de peine; on entend son bon
+rire, enfantin et héroïque, et, si triste que l’on soit, on rougit de
+s’abandonner, en pensant à cette misère si gaiement supportée. Cherchons
+à ranimer cette belle ombre effacée.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>La première chose qui frappe en lui, c’est sa merveilleuse santé morale.
+D’autant plus surprenante, quand on songe à son corps miné par la
+maladie.&mdash;C’est un équilibre presque unique de toutes les facultés: une
+âme capable de tout sentir et de tout dominer; une raison calme, dont la
+froideur étonne au milieu des sentiments les plus profonds (la mort de
+sa mère, son amour pour Constance Weber): une intelligence claire du
+goût du public et des moyens de succès, qui sait, sans le plier, adapter
+son orgueilleux génie à la conquête du monde.</p>
+
+<p>Cette santé morale est rarement le don des natures très passionnées,
+toute passion étant l’excès d’un sentiment. Aussi Mozart a-t-il tous les
+sentiments; il n’a point de passion:&mdash;sauf une; mais elle est terrible:
+l’orgueil, le sentiment puissant de son génie.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«L’archevêque de Salzbourg vous tient pour un homme pétri
+d’orgueil»; lui dit un ami. (2 juin 1781.)</p></div>
+
+<p>Il ne cherche point à s’en cacher. A ceux qui osent toucher à cet
+orgueil, il répond avec la hauteur républicaine d’un contemporain de
+Rousseau: «C’est le cœur qui ennoblit l’homme; et si je ne suis pas
+comte, j’ai peut-être plus d’honneur dans l’âme que bien des comtes;
+valet ou comte, du moment qu’il m’insulte, c’est une canaille<a name="FNanchor_500_500" id="FNanchor_500_500"></a><a href="#Footnote_500_500" class="fnanchor">[500]</a>.»</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Ce qui est curieux tout de même,&mdash;dit-il à deux plaisantins
+d’Augsbourg qui veulent se moquer de sa croix de l’Éperon
+d’or,&mdash;c’est qu’il m’est plus facile d’obtenir toutes les
+décorations que vous pouvez recevoir, qu’à vous de devenir ce que
+je suis<a name="FNanchor_501_501" id="FNanchor_501_501"></a><a href="#Footnote_501_501" class="fnanchor">[501]</a>, même si vous mouriez ou ressuscitiez deux fois....
+J’avais chaud de rage et de colère...» (16 octobre 1777.)</p></div>
+
+<p>Il recueille et rapporte avec un soin tranquille toutes les paroles
+flatteuses qu’il entend sur son compte.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Le prince Kaunitz a dit de moi à l’archiduc que de tels hommes ne
+venaient au monde qu’une fois en cent ans.» (12 août 1782.)</p></div>
+
+<p>Aussi hait-il furieusement, quand son orgueil est atteint. Il souffre
+d’être au service d’un prince. «Cette pensée m’est intolérable», dit-il.
+(15 octobre 1778.) Après les injures de l’archevêque de Salzbourg, «il
+tremble de tout son corps, il chancelle dans la rue comme un homme ivre,
+il doit rentrer chez lui et se mettre au lit; il en est encore malade,
+toute la matinée du lendemain». (12 mai 1781.)&mdash;«Je hais l’archevêque
+jusqu’à la frénésie.» (9 mai 1781.)&mdash;«Lorsque quelqu’un m’offense, <i>il
+faut que je me venge; et si je ne lui en faisais pas plus qu’il ne m’en
+a fait, ce ne serait qu’un rendu et non une correction</i>.» (20 juin
+1781.)</p>
+
+<p>Quand son orgueil est en jeu, ou, simplement, quand sa volonté a parlé,
+ce fils respectueux et soumis ne connaît plus d’autre autorité que sa
+volonté même.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Je ne reconnais mon père dans aucune ligne de votre lettre. C’est
+bien un père; mais ce n’est pas <i>mon</i> père.» (19 mai 1781.)</p></div>
+
+<p>Il se marie, avant d’avoir reçu le consentement de son père. (7 août
+1782.)</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Dépouillez cette grande et unique passion, l’orgueil, vous trouvez l’âme
+la plus aimable et la plus souriante. Une vive et continuelle tendresse,
+toute féminine,&mdash;ou mieux, enfantine,&mdash;qui se plaît aux petites larmes,
+aux petits rires, aux badinages, à mille petites folies de baby
+affectueux.</p>
+
+<p>Il s’y mêle d’habitude une gaieté intarissable, qui s’amuse d’un rien,
+est toujours en mouvement, chante, sautille, rit follement de choses
+drôles, et plus souvent point drôles, de plaisanteries bonnes ou
+mauvaises, surtout mauvaises, et quelquefois grossières, mais sans
+malice et sans arrière-pensée, de mots qui n’ont pas de sens:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«<i>Stru! Stri!... Knaller paller... Schnip... Schnap... Schnur...
+Schnepeperl!... Snai!...</i>» (6 juillet 1791.)</p>
+
+<p>«Mon cœur est tout ravi de joie, parce que je m’amuse tant à ce
+voyage!... parce qu’il fait si chaud dans la voiture!... et parce
+que notre cocher est un brave garçon qui nous conduit bien vite dès
+que la route le permet un peu!» (1769.)</p></div>
+
+<p>Mille exemples de cette gaieté sans cause, de ce rire de bonne santé.
+C’est le mouvement d’un sang abondant et sain. Sa sensibilité n’a rien
+de nerveux.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«J’ai vu pendre aujourd’hui quatre coquins sur la place de la
+cathédrale. <i>On pend ici comme à Lyon.</i>» (30 novembre 1770.)</p></div>
+
+<p>Il n’a point la compassion universelle, l’«humanité» de nos artistes
+modernes. Il n’aime que ceux qu’il aime, c’est-à-dire son père, sa
+femme, ses amis; mais il les aime très tendrement; il parle d’eux avec
+une émotion douce et vive, qui attendrit amoureusement le cœur, comme
+fait sa musique<a name="FNanchor_502_502" id="FNanchor_502_502"></a><a href="#Footnote_502_502" class="fnanchor">[502]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Quand on nous maria, ma femme et moi, nous fondîmes en larmes, ce
+qui toucha tout le monde. Tous pleuraient en voyant l’émotion de
+nos cœurs.» (7 août 1782.)</p></div>
+
+<p>Il fut un ami exquis, comme seuls les pauvres peuvent l’être,&mdash;ainsi
+qu’il disait lui-même.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Les meilleurs et les plus vrais amis sont les pauvres. Les riches
+ne savent rien de l’amitié.» (7 août 1778.)</p>
+
+<p>«Ami!... dit-il encore. J’appelle seulement ami, celui qui, en
+quelque situation que ce soit, nuit et jour ne pense à rien qu’au
+bien de son ami, et fait tout pour le rendre heureux.» (18 décembre
+1778.)</p></div>
+
+<p>Ses lettres à sa femme, surtout de 1789 à 1791, débordent de tendresse
+amoureuse et d’une gaieté folle, dont ne peuvent avoir raison la
+maladie, une misère effroyable, et tous les soucis, qui font de cette
+époque la plus cruelle de sa vie:</p>
+
+<p><i>«Immer zwischen Angst und Hoffnung»</i> (Toujours entre l’angoisse et
+l’espérance)<a name="FNanchor_503_503" id="FNanchor_503_503"></a><a href="#Footnote_503_503" class="fnanchor">[503]</a>. Ce n’est pas, comme on pourrait le croire, une
+attitude vaillante pour rassurer sa femme et lui faire illusion sur la
+situation présente; c’est cet irrésistible besoin de rire, dont Mozart
+n’est pas maître, et qui veut se satisfaire, même au milieu de ses plus
+poignantes tristesses<a name="FNanchor_504_504" id="FNanchor_504_504"></a><a href="#Footnote_504_504" class="fnanchor">[504]</a>. Mais aussi, le rire de Mozart est toujours
+tout près des larmes, des bienheureuses larmes dont sont pleine les
+cœurs aimants.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Il fut heureux, et pourtant nulle existence ne fut plus dure que la
+sienne. Ce fut une lutte sans répit contre la misère et la maladie. La
+mort seule y mit un terme,&mdash;à trente-cinq ans.&mdash;D’où vient donc son
+bonheur?</p>
+
+<p>Avant tout, de sa foi, intelligente et pure de superstition, mais forte,
+ferme, et que le doute n’a jamais&mdash;non pas même atteinte,&mdash;mais
+effleurée. Elle est calme, paisible, sans passion, sans mysticisme:
+<i>Credo quia verum<a name="FNanchor_505_505" id="FNanchor_505_505"></a><a href="#Footnote_505_505" class="fnanchor">[505]</a>.</i> Il écrit à son père mourant:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Je compte sur de bonnes nouvelles, <i>bien que je me sois fait une
+habitude de me représenter, en toutes choses, le pire</i>. Comme la
+mort est le vrai but final de notre vie, je me suis, depuis
+quelques années, tellement familiarisé avec cette vraie, cette
+meilleure amie de l’homme, que son image, non seulement n’a plus
+rien d’effrayant pour moi, mais est même au contraire très calmante
+et très consolante. Et je remercie mon Dieu de m’avoir accordé le
+bonheur... Je ne me mets jamais au lit sans penser que le lendemain
+peut-être je ne serai plus; et pourtant aucun de ceux qui me
+connaissent ne pourra dire que je sois chagrin ou triste dans ma
+manière d’être. Je rends grâces à mon Créateur de cette félicité,
+et je la souhaite de tout mon cœur à mon prochain.» (4 avril
+1787.)</p></div>
+
+<p>Voilà le bonheur dans l’éternité. Quant au bonheur dans cette vie, il le
+trouve d’abord dans l’amour des siens, et surtout dans son amour pour
+eux.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Si je suis seulement assuré que rien ne te manque, écrit-il à sa
+femme, toute ma peine m’est chère et agréable. Oui! la situation la
+plus pénible et la plus embrouillée, où je puisse me trouver
+jamais, ne me sera plus qu’une bagatelle, si je sais que tu es en
+bonne santé, que tu es gaie.» (6 juillet 1791.)</p></div>
+
+<p>Mais la grande joie pour lui, c’est de créer.</p>
+
+<p>Chez les génies inquiets et maladifs, la création peut devenir une
+torture,&mdash;l’âpre recherche d’un idéal qui fuit. Chez les génies bien
+portants, comme Mozart, elle est la joie parfaite, si naturelle, qu’elle
+semble presque être pour eux une jouissance physique. Pour Mozart,
+composer et jouer est une fonction aussi indispensable à son hygiène que
+manger, boire, ou dormir. C’est un besoin, une nécessité&mdash;bienheureuse,
+puisqu’elle se satisfait sans cesse.</p>
+
+<p>C’est ce qu’il faut bien voir, si l’on vent comprendre les passages des
+lettres relatifs à l’argent.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Soyez certain que mon seul but est de gagner autant d’argent que
+possible; car, après la santé, c’est ce qu’il y a de meilleur.» (4
+avril 1781.)</p></div>
+
+<p>Cette déclaration semblera grossière aux délicats. Mais il ne faut pas
+oublier que l’argent ayant toujours fait défaut à Mozart jusqu’à la fin
+de sa vie,&mdash;sa libre création, et, par suite, sa santé, en furent
+toujours gênées; et toujours il songea, il dut songer, au succès et à
+l’argent qui délivrent. Rien de plus naturel. Si Beethoven agit
+autrement, c’est que son idéalisme lui créa un autre monde où vivre, un
+monde irréel (sans parler des riches protecteurs qui lui assuraient le
+pain quotidien). Mais Mozart croyait à la vie, au monde, à la réalité
+des choses. Il voulait vivre et vaincre; et il réussit: du moins à
+vaincre.&mdash;Vivre ne dépendait pas de lui.</p>
+
+<p>Le merveilleux, justement, c’est que son art soit toujours orienté vers
+le succès, sans jamais rien sacrifier de soi. Sa musique est toujours
+écrite en vue de l’effet sur le public. Et pourtant, elle ne déroge
+jamais; elle ne dit que ce qu’elle veut dire. En cela, Mozart était
+servi par son tact, sa finesse, son esprit ironique. Il méprise le
+public; mais il s’estime, immensément lui-même. Aussi ne fait-il jamais
+de concession dont il puisse rougir; il dupe son public, et le
+mène<a name="FNanchor_506_506" id="FNanchor_506_506"></a><a href="#Footnote_506_506" class="fnanchor">[506]</a>. Il donne à ses auditeurs l’illusion qu’ils comprennent sa
+pensée, tandis que les applaudissements qui accueillent ses œuvres ne
+s’adressent qu’aux passages faits uniquement et précisément pour être
+applaudis. Qu’importe qu’ils comprennent? Il suffit qu’ils
+applaudissent, et que le succès de l’œuvre assure à l’auteur la
+liberté d’en produire de nouvelles.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Composer, dit Mozart, est mon unique joie et ma seule passion.»
+(10 octobre 1777.)</p></div>
+
+<p>Ce bienheureux génie semblait né uniquement pour créer. On trouvera peu
+d’exemples d’une aussi parfaite santé artistique. Car il ne faut pas
+confondre cette puissante facilité avec la verve paresseuse d’un
+Rossini.&mdash;Bach travailla obstinément; il disait à ses amis: «J’ai été
+obligé de travailler; quiconque travaillera autant que moi réussira
+aussi bien que moi».&mdash;Beethoven lutta constamment, corps à corps, avec
+son génie. Quand ses amis le surprenaient au milieu du travail de la
+composition, ils le trouvaient souvent dans un état d’abattement
+inexprimable: «ses traits étaient décomposés, la sueur lui ruisselait du
+visage, et il semblait, dit Schindler, qu’il venait de livrer bataille à
+une armée de contrepointistes». Il est vrai qu’il s’agit ici du <i>Credo</i>
+de la <i>Messe en Ré</i>. Mais toujours, il esquisse, médite, rature,
+corrige, surcharge, recommence, et, quand tout est fini, recommence
+encore, ajoute deux notes au début d’un adagio de sonate, terminé depuis
+longtemps et gravé.&mdash;Mozart ne connaît point ces tourments<a name="FNanchor_507_507" id="FNanchor_507_507"></a><a href="#Footnote_507_507" class="fnanchor">[507]</a>. Il peut
+tout ce qu’il veut, et ne veut que ce qu’il peut. Son œuvre est comme
+le parfum de sa vie: telle, une belle fleur, qui n’a que la peine de
+vivre<a name="FNanchor_508_508" id="FNanchor_508_508"></a><a href="#Footnote_508_508" class="fnanchor">[508]</a>. Si facile est en lui la création, qu’elle se double ou se
+triple parfois, se complique de tours de force invraisemblables, qu’il
+fait sans y penser.&mdash;Il compose un prélude en écrivant une fugue. (20
+avril 1782.) La veille d’un concert où il doit jouer une sonate pour
+piano et violon, il la compose entre onze heures et minuit, écrit
+hâtivement la partie de violon, sans avoir le temps d’écrire celle de
+piano, ni de répéter avec son partenaire; et le lendemain, il la joue de
+mémoire, telle qu’il l’avait composée dans sa tête. (8 avril 1781.)&mdash;Ces
+exemples, entre cent.</p>
+
+<p>Un tel génie devait s’étendre dans tout le domaine de son art, et le
+remplir avec une égale perfection. Mais il était fait surtout pour le
+drame musical. Rappelons les traits essentiels de son caractère: Une âme
+parfaitement saine et pondérée, où domine une volonté supérieure dans un
+cœur apaisé, sans orages de passions, mais très sensible et très
+souple.&mdash;Un tel homme, s’il est créateur, est plus capable qu’un autre
+d’exprimer la vie, d’une façon objective. Il ne sera point gêné par les
+fortes exigences des âmes passionnées qui ont besoin de tout remplir
+d’elles-mêmes. Beethoven reste Beethoven à toutes les pages de son
+œuvre; et c’est tant mieux: car nul héros ne pouvait nous intéresser,
+à son égal. Mais Mozart, grâce au mélange harmonieux de ses
+qualités,&mdash;sensibilité, finesse d’intelligence, tendresse, maîtrise sur
+soi-même,&mdash;était naturellement bien doué pour saisir les mille nuances
+des âmes étrangères à la sienne, pour s’intéresser au spectacle du monde
+aristocratique de son temps, et pour le faire revivre dans ses œuvres
+musicales, avec une poétique vérité. Son cœur était en repos, nulle
+voix impérieuse ne criait en lui. Il aimait la vie, et il la voyait
+bien; il n’avait nul effort à faire pour la retracer dans son art, comme
+il la voyait.</p>
+
+<p>Le meilleur de sa gloire est resté attaché à ses œuvres dramatiques,
+et il le savait d’avance. Ses lettres nous attestent ses préférences
+pour la musique de théâtre:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«D’entendre seulement parler d’un opéra, d’être seulement au
+théâtre, et d’entendre chanter, me voilà hors de moi!» (11 octobre
+1777.)</p>
+
+<p>«J’ai un désir inexprimable d’écrire un opéra.» (<i>Id.</i>)</p>
+
+<p>«...Je suis jaloux de tous ceux qui écrivent des opéras. J’en
+pleurerais, quand j’entends un air d’opéra... Le désir d’écrire des
+opéras est mon idée fixe.» (2 et 7 février 1778.)</p>
+
+<p>«Avant tout, pour moi, est l’opéra.» (17 août 1783).</p></div>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Voyons comment il conçoit cet opéra.</p>
+
+<p>Mozart est exclusivement un musicien. On trouve peu de traces en lui
+d’une éducation littéraire, ni surtout de préoccupations littéraires,
+comme chez Beethoven, qui s’instruisit lui-même, et excellemment<a name="FNanchor_509_509" id="FNanchor_509_509"></a><a href="#Footnote_509_509" class="fnanchor">[509]</a>.
+On ne peut même pas dire de Mozart qu’il soit <i>avant tout</i> musicien. Il
+<i>n’est que</i> musicien.&mdash;Aussi ne s’arrête-t-il pas longtemps à la
+difficile question de la poésie et de la musique, associées dans
+l’œuvre dramatique. Il tranche net. Où est la musique ne peut être de
+rivale.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Dans un opéra, il faut absolument que la poésie soit la fille
+obéissante de la musique.» (13 octobre 1781.)</p></div>
+
+<p>Et plus loin:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«La musique règne en souveraine, et fait oublier tout le reste.»</p></div>
+
+<p>Il faut se garder de conclure que Mozart de désintéressait du libretto,
+et que la musique n’était pour lui qu’une volupté, à laquelle le sujet
+poétique servait uniquement de prétexte. Tout au contraire. Mozart était
+convaincu que l’opéra devait exprimer, avec vérité, des sentiments et
+des caractères; mais c’était la musique qu’il chargeait de ce rôle, et
+non la poésie, parce qu’il était musicien, et non poète; et parce que
+son génie répugnait au partage de son œuvre avec un autre artiste.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Je ne puis pas exprimer mes sentiments et mes pensées en vers, ou
+en couleurs, car je ne suis ni poète, ni peintre. Mais je puis le
+faire avec des sons, car je suis musicien.» (8 novembre 1777.)</p></div>
+
+<p>La poésie doit donc fournir «un plan bien composé», des situations
+dramatiques, et des paroles «<i>obéissantes</i>», des «paroles écrites
+uniquement pour la musique» (13 octobre 1781). Le reste est l’affaire du
+compositeur qui, d’après Mozart, a à sa disposition une langue aussi
+précise, et bien autrement profonde que la poésie<a name="FNanchor_510_510" id="FNanchor_510_510"></a><a href="#Footnote_510_510" class="fnanchor">[510]</a>.</p>
+
+<p>Nul doute à avoir sur les intentions de Mozart, quand il écrit un opéra.
+Il a pris soin de commenter lui-même plusieurs passages d’<i>Idoménée</i> et
+de l’<i>Enlèvement au sérail</i>. Son intelligente recherche d’analyse
+psychologique s’y montre nettement:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Comme la colère d’Osmin<a name="FNanchor_511_511" id="FNanchor_511_511"></a><a href="#Footnote_511_511" class="fnanchor">[511]</a> augmente toujours, et qu’on s’imagine
+que l’air est déjà, près de finir, l’<i>Allegro assai</i> qui, est d’un
+tout autre rythme et dans un ton différent, doit faire le meilleur
+effet; car un homme emporté par une aussi violente colère dépasse
+toute règle, toute mesure et toutes bornes; il ne se connaît plus;
+et, de même, il faut que la musique, elle aussi, ne se connaisse
+plus.» (26 septembre 1781.)</p></div>
+
+<p>A propos de l’air: «<i>O wie ängstlich</i>» du même opéra:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Le cœur qui bat est annoncé d’avance par les violons en octave.
+On y voit le tremblement, l’irrésolution, on voit se soulever le
+cœur gonflé, ce qui est exprimé par un <i>crescendo</i>, on entend
+les chuchotements et les soupirs rendus par les premiers violons en
+sourdine, et une flûte à l’unisson.» (26 septembre 1781.)</p></div>
+
+<p>Où s’arrêtera cette recherche de la vérité d’expression?&mdash;Ou bien ne
+s’arrêtera-t-elle jamais? La musique sera-t-elle toujours, pour
+conserver l’expression de Mozart, comme «les battements du cœur qui
+se soulève»?&mdash;Oui, pourvu que ces palpitations restent toujours
+harmonieuses.</p>
+
+<p>Parce qu’il est uniquement musicien, Mozart défend à la poésie de
+commander à la musique, et la fait obéir. Parce qu’il est uniquement
+musicien, il commande à la situation dramatique elle-même d’obéir à la
+musique, quand elle menace d’outre-passer les limites que le bon goût
+lui impose<a name="FNanchor_512_512" id="FNanchor_512_512"></a><a href="#Footnote_512_512" class="fnanchor">[512]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Comme les passions, qu’elles soient violentes ou non, ne doivent
+jamais être exprimées jusqu’au dégoût, la musique, même dans la
+situation la plus terrible, ne doit jamais offenser l’oreille, mais
+là encore, la charmer, et enfin rester toujours la Musique.» (26
+septembre 1781).</p></div>
+
+<p>La musique est donc la peinture de la vie, mais d’une vie épurée. Il
+faut que ses chants, où se reflètent les âmes, charment l’âme, mais sans
+blesser la chair, sans «offenser l’oreille». La musique est l’expression
+harmonieuse de la vie<a name="FNanchor_513_513" id="FNanchor_513_513"></a><a href="#Footnote_513_513" class="fnanchor">[513]</a>.</p>
+
+<p>Cela n’est pas seulement vrai des opéras de Mozart, mais de toutes ses
+œuvres<a name="FNanchor_514_514" id="FNanchor_514_514"></a><a href="#Footnote_514_514" class="fnanchor">[514]</a>. Sa musique, quoi qu’il semble, ne s’adresse pas aux
+sens, mais au cœur. Elle exprime toujours un sentiment ou une
+passion.</p>
+
+<p>Et le plus remarquable, c’est que les sentiments que peint Mozart,
+souvent ne sont pas les siens, mais ceux d’étrangers qu’il observe. Il
+ne les sent pas en lui; il les voit chez un autre.&mdash;On ne le croirait
+pas, s’il n’avait pris la peine de le dire lui-même en quelques
+passages:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«J’ai voulu composer un andante, tout à fait d’après le caractère
+de Mlle Rose. C’est la vérité: tel est l’andante, telle est Mlle
+Cannabich.» (6 décembre 1777.)</p></div>
+
+<p>Ainsi telle est la force de l’esprit dramatique chez Mozart, qu’il se
+fait jour jusque dans les œuvres qui comportent le moins son emploi,
+celles où le musicien met le plus de sa personnalité et de ses rêves.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Fermons ses lettres, abandonnons-nous au flot de sa musique. C’est ici
+qu’est son âme tout entière. Nous y retrouvons, dès le premier instant,
+la tendresse et l’esprit qui sont son essence même.</p>
+
+<p>Ils sont partout mêlés, à tous ses sentiments et à toutes ses pensées;
+ils les enveloppent, les pénètrent, les baignent d’un doux rayonnement.
+C’est pourquoi il n’a jamais réussi&mdash;ni cherché&mdash;à tracer des caractères
+antipathiques. Il suffit de penser au tyran de <i>Léonore</i>, aux
+personnages sataniques du <i>Freyschütz</i> et d’<i>Euryanthe</i>, aux héros
+monstrueux du <i>Ring</i>, pour se convaincre par l’exemple de Beethoven, de
+Weber et de Wagner, que la musique est très capable d’exprimer et
+d’inspirer la haine et le mépris. Mais, comme dit le duc du <i>Soir des
+Rois</i>, elle est surtout «l’aliment de l’amour»; et l’amour est son
+aliment. Telle est la musique de Mozart. C’est pour cela qu’il est si
+cher à ceux qui l’aiment. Il le leur rend si bien!&mdash;C’est comme un
+retour perpétuel de tendresse, un flot ininterrompu d’amour, qui coule
+de cette âme affectueuse à celles de ses amis.&mdash;Tout enfant, il avait un
+besoin maladif de tendresse. On conte qu’un jour il demanda brusquement
+à une princesse d’Autriche: «Madame, est-ce que vous m’aimez?» et
+qu’elle, pour le taquiner, ayant répondu non, l’enfant eut le cœur
+gros, et se mit à pleurer.&mdash;Le cœur est toujours resté enfant. La
+naïve prière se répète constamment sous cette tendre musique: «Je vous
+aime. Aimez-moi»<a name="FNanchor_515_515" id="FNanchor_515_515"></a><a href="#Footnote_515_515" class="fnanchor">[515]</a>.</p>
+
+<p>Aussi a-t-il constamment chanté l’amour. Réchauffés par son cœur, les
+personnages conventionnels de la tragédie lyrique, sous la fadeur des
+paroles et la galanterie monotone des situations, ont trouvé des accents
+personnels, dont le charme dure encore pour tous ceux qui aiment.&mdash;Cet
+amour n’a rien d’emporté, ni de romantique; ce n’est que la douceur ou
+la tristesse d’aimer. La passion, dont Mozart ne souffrit point durant
+sa vie, n’a déchiré le cœur d’aucun de ses héros. La douleur de dona
+Anna, ou même la jalousie de l’Elektra d’<i>Idomeneo</i> n’ont aucun rapport
+véritable avec le démon de Beethoven et de Wagner. De toutes les
+passions, il ne connut bien que la colère et l’orgueil. La passion par
+excellence, «la Vénus tout entière...», n’apparaît point chez lui. Mais
+c’est ce qui imprime à l’ensemble de son œuvre son caractère
+d’ineffable sérénité: et pour nous, qui vivons à une époque où les
+artistes tendent à ne nous plus faire connaître l’amour que par les
+ardeurs brutales de la chair, ou par l’hypocrite «mysticisme» d’un
+cerveau hystérique, la musique de Mozart ne nous charme pas moins par ce
+qu’elle ignore de l’amour que par ce qu’elle en sait.</p>
+
+<p>Il y a pourtant chez lui un fonds de sensualité. Moins passionné, il est
+plus voluptueux que Gluck et que Beethoven. Il n’est pas un idéaliste
+d’Allemagne; il est de Salzbourg, sur la route de Venise à Vienne, et
+semblerait plutôt à demi Italien. Son art rappelle parfois les
+expressions alanguies des beaux archanges et des androgynes célestes de
+Pérugin, dont la bouche est faite pour tout autre chose que pour la
+prière. Mozart est d’une plus large envergure que le peintre de Pérouse,
+et il a su trouver des accents autrement émouvants pour le monde de la
+foi. Ce n’est pourtant qu’en Ombrie qu’on peut trouver un terme de
+comparaison avec cette musique pure et sensuelle. Pensez à ces charmants
+rêveurs d’amour: à Tamino, cette fraîcheur virginale d’une âme où
+l’amour vient d’éclore;&mdash;à Zerline;&mdash;à Constance;&mdash;à la comtesse des
+<i>Nozze</i>, à sa tendre mélancolie;&mdash;à la rêverie poétique et voluptueuse
+de Suzanne;&mdash;au <i>Quintetto</i>, qui pleure et rit, et à la langoureuse
+béatitude du <i>Terzetto</i> (<i>Soave sia il vento</i>) de <i>Cosi fan tutte</i>,
+semblable «au suave Zéphyr, qui souffle sur un banc de violettes,
+dérobant et apportant son parfum<a name="FNanchor_516_516" id="FNanchor_516_516"></a><a href="#Footnote_516_516" class="fnanchor">[516]</a>»:&mdash;à tant de grâce et de
+<i>morbidezza</i>.&mdash;Mais le cœur reste toujours&mdash;presque toujours&mdash;ingénu,
+chez Mozart; sa poésie transfigure tout ce qu’il touche, et l’on aurait
+peine à reconnaître, sous la musique des <i>Nozze</i>, les brillants
+personnages, mais secs et corrompus, de la pièce française. Le brio sans
+profondeur de Rossini est bien plus près du sentiment de Beaumarchais.
+C’est presque une nouvelle création que cet admirable Chérubin, qui dit
+l’inquiétude et le ravissement d’une âme enveloppée par le souffle
+mystérieux de l’amour. L’innocence saine de Mozart a passé sur les
+situations équivoques (Chérubin chez la comtesse, etc.), sans y voir
+qu’un sujet à de gais dialogues. En réalité, il y a un abîme entre les
+<i>don Juan</i> et les <i>Figaro</i> de Mozart, et ceux de nos auteurs français.
+L’esprit français a chez Molière quelque chose d’âpre, quand il n’est
+pas précieux, rude ou bouffon. Chez Beaumarchais, il est sec et
+scintillant. L’esprit de Mozart n’a aucun rapport avec eux; il ne laisse
+aucun arrière-goût d’amertume; il est sans malignité; c’est le plaisir
+de vivre, d’agir, d’être en mouvement, de dire et de faire des folies,
+de jouir du monde, de la vie; il est imprégné d’amour. Ce sont
+d’aimables créatures qui se grisent de rires, de mots dits à tort et à
+travers, pour cacher l’émotion amoureuse qui est au fond de leur
+cœur. Elles font penser aux folles lettres, que Mozart écrivait à sa
+femme:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Petite femme chérie, si je voulais te raconter tout ce que je fais
+avec ton cher portrait, tu rirais bien souvent! Par exemple, quand
+je le tire de sa prison, je lui dis: Dieu te bénisse, petite
+Constance!... Dieu te bénisse, friponne!... tête ébouriffée,... nez
+pointu!&mdash;Et puis, quand je le remets en place, je le fais glisser
+peu à peu, en disant tout le temps: Allons!... allons!...
+allons!... mais avec l’énergie particulière que demande ce mot qui
+dit tant de choses!... Et pour finir, je dis bien vite: Bonne nuit,
+petite souris, dors bien.&mdash;Je crois bien que je viens d’écrire là
+quelque chose de fort stupide (du moins pour le monde)... mais
+voilà le sixième jour que je suis loin de toi, et vraiment il me
+semble qu’il y a déjà un an... Ah! si les gens pouvaient voir dans
+mon cœur, je rougirais presque...» (13 avril, 30 sept. 1790.)</p></div>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>L’abondance de gaieté produit la bouffonnerie. Il s’en mêle une forte
+dose à l’esprit de Mozart. La double influence de la comédie bouffe
+italienne et du goût viennois devaient y contribuer. C’est la partie la
+moins intéressante de son œuvre, et nous nous en passerions
+volontiers; mais elle se comprend. Il est bien naturel que le corps ait
+ses exigences à côté de l’esprit; et quand, il déborde de joie, la
+bouffonnerie jaillit d’elle-même. Mozart s’amuse comme un enfant. On
+sent que ses Leporello, ses Osmin et ses Papageno le divertissent
+prodigieusement.</p>
+
+<p>La bouffonnerie chez lui atteint quelquefois au sublime. Que l’on pense
+au caractère de don Juan, et à tout cet opéra qualifié par l’auteur
+d’<i>opera buffa</i><a name="FNanchor_517_517" id="FNanchor_517_517"></a><a href="#Footnote_517_517" class="fnanchor">[517]</a>. La bouffonnerie pénètre ici l’action tragique;
+elle se joue autour de la statue du commandeur et des douleurs d’Elvire.
+La scène de la sérénade est une situation bouffe; mais l’esprit avec
+lequel Mozart l’a traitée en fait une scène de haute comédie. Le
+caractère tout entier de don Juan est tracé avec une souplesse de main
+surprenante. A vrai dire, il est exceptionnel dans l’œuvre de Mozart;
+et il l’est peut-être aussi dans l’art musical du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle<a name="FNanchor_518_518" id="FNanchor_518_518"></a><a href="#Footnote_518_518" class="fnanchor">[518]</a>.
+Il faut aller jusqu’à Wagner pour trouver, dans le théâtre de musique,
+des personnages d’une vie aussi vraie, aussi pleine et aussi logique,
+d’un bout à l’autre de l’œuvre. S’il est une chose, au premier
+instant, qui surprenne, c’est que Mozart ait pu tracer avec cette
+assurance le caractère d’un grand seigneur sceptique et libertin. Mais
+si l’on étudie d’un peu plus près l’égoïsme brillant, railleur,
+orgueilleux, sensuel et colère de ce don Giovanni (qui est un Italien du
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, et non plus le hautain Espagnol de la légende, ou le
+sec petit marquis athée de la cour de Louis XIV), on remarquera qu’il
+n’y a pas un trait en lui que Mozart n’ait pu retrouver en soi-même,
+dans ces obscures profondeurs de l’âme, où le génie sent poindre les
+germes de toutes les puissances bonnes ou mauvaises de l’univers. Chose
+étrange! Chacun des mots, dont nous venons de nous servir pour
+caractériser don Juan, nous avait déjà servi pour définir l’âme et le
+talent de Mozart. Nous avons parlé de la sensualité de sa musique et de
+son esprit railleur. Nous avions noté son orgueil, ses transports de
+colère, et son égoïsme redoutable&mdash;et légitime.</p>
+
+<p>Ainsi (ô paradoxe!) Mozart portait en lui les puissances d’un don Juan,
+et il a pu réaliser dans son art le caractère qui, dans son ensemble, et
+par la combinaison différente des mêmes éléments, était le plus éloigné
+de lui qu’on pût trouver. Il n’est pas jusqu’à sa tendresse câline, qui
+ne se soit traduite ici par la force de séduction du personnage. En
+dépit des apparences, cette âme aimante eût probablement échoué à
+peindre les transports d’un Roméo,&mdash;et un don Juan a été sa plus
+puissante création.&mdash;Ainsi le veut souvent la nécessité paradoxale du
+génie.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Mozart est le compagnon préféré des cœurs qui ont aimé et des âmes
+apaisées. Ceux qui souffrent, se réfugient de préférence dans les bras
+du grand consolateur, le grand inconsolable, Beethoven, qui tant
+souffrit.</p>
+
+<p>Cependant Mozart ne fut point épargné. Le sort lui fut plus rude encore
+qu’à Beethoven. Il connut la douleur, sous toutes ses formes; il connut
+les déchirements de la souffrance, la terreur de l’inconnu et les mornes
+angoisses de l’âme solitaire. Il les exprima dans quelques pages, que
+Beethoven et Weber n’ont pas surpassées. Entre toutes, il faut citer ses
+<i>Fantaisies</i> et l’<i>Adagio</i> pour piano <i>en si mineur</i>. Ici, nous voyons
+apparaître une puissance nouvelle, que nous n’avions pas encore aperçue
+chez Mozart, et que je nommerais le génie, si ce ne semblait une
+impertinence de laisser entendre que nous ne l’avions pas encore
+rencontré en dehors de ces œuvres. Mais j’appelle: génie, ce grand
+souffle indépendant du nôtre, qui emporte une âme, parfois médiocre, ou
+qui lutte avec elle; c’est une puissance étrangère à l’esprit où elle
+établit sa domination; c’est le Dieu qui est en nous, et qui pourtant
+n’est pas nous.&mdash;Jusqu’ici, nous n’avions vu en Mozart qu’un être
+merveilleusement riche de vie, de joie et d’amour; mais c’était toujours
+lui-même que nous retrouvions au travers des âmes où il se
+transformait.&mdash;Ici nous atteignons le seuil d’un monde plus mystérieux.
+C’est l’essence même de l’âme qui parle, son être impersonnel et
+universel,&mdash;l’Être,&mdash;le fond commun des âmes, que seul le génie peut
+exprimer. Il s’engage parfois entre l’âme individuelle et son Dieu
+intérieur des dialogues sublimes, surtout aux heures où l’âme accablée
+se réfugie dans son sanctuaire inaccessible. Ce dualisme de l’âme et de
+son démon se retrouve constamment dans l’art de Beethoven. Mais l’âme de
+Beethoven est violente, capricieuse, fantasque, passionnée. Celle de
+Mozart est juvénile, délicate, souffrant parfois de son trop de
+tendresse, mais harmonieuse, chantant sa souffrance en phrases bien
+rythmées, et finissant par s’y laisser bercer, par sourire au milieu de
+ses larmes à la grâce de son art, à sa propre séduction (<i>Adagio en si
+mineur</i>). C’est le contraste de cette âme de fleur et de ce génie
+souverain, qui fait le charme sans prix de ces poésies musicales. Telle
+Fantaisie ressemble à un arbre au large tronc, aux bras puissants, au
+feuillage finement dentelé, et parsemé de fleurs au léger parfum. Un
+souffle héroïque emporte le premier morceau du <i>Concerto</i> pour piano <i>en
+ré mineur</i>, et les éclairs s’y entrecroisent avec les sourires. La
+célèbre <i>Fantaisie et sonate</i>, en <i>ut mineur</i>, a la majesté d’un dieu
+Olympien, et l’élégante sensibilité d’une héroïne de Racine. Dans
+l’<i>Adagio en si mineur</i>, le dieu est plus sombre encore, et prêt à
+lancer la foudre; l’âme soupire, parle de la terre, aspire aux
+tendresses humaines, et finit par s’endormir dans l’alanguissement de sa
+plainte harmonieuse.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>Il est des occasions enfin où l’âme de Mozart, s’élevant plus haut
+encore, rompt ce dualisme héroïque, et parvient aux régions sublimes et
+pacifiées, à la limite desquelles meurt le souffle des passions
+humaines. Alors il est l’égal de plus grands; et Beethoven lui-même,
+dans ses visions de vieillesse, n’atteint point à des cimes plus
+sereines que Mozart transfiguré par la foi.</p>
+
+<p>Le malheur est que ces moments sont rares, et que la foi de Mozart ne
+s’exprime que par exception. Et cela, pour sa certitude même. Un homme
+comme Beethoven, qui a sans cesse à créer sa foi, en parle constamment.
+Mozart est un croyant; sa foi est ferme et paisible, elle ne le
+tourmente point, il ne parle pas d’elle; il parle du monde gracieux et
+éphémère, qu’il aime et dont il veut être aimé. Mais lorsque la
+nécessité du sujet dramatique ouvre son art au sentiment religieux, ou
+lorsque les graves soucis, les souffrances, les pressentiments de la fin
+prochaine rompent le charme de la vie et ramènent ses regards vers Dieu
+seul,&mdash;alors Mozart n’est plus Mozart (j’entends celui que le public
+connaît, et admire sous ce nom). Il apparaît celui qui fût devenu, si la
+mort ne l’eût arrêté en route, l’artiste digne de réaliser le rêve de
+Gœthe: d’unir l’âme chrétienne à la beauté païenne, d’accomplir,
+comme le voulait Beethoven dans sa <i>Dixième Symphonie</i>, «la
+réconciliation du monde moderne avec le monde antique,&mdash;ce que Gœthe
+avait tenté dans son <i>Second Faust</i><a name="FNanchor_519_519" id="FNanchor_519_519"></a><a href="#Footnote_519_519" class="fnanchor">[519]</a>».</p>
+
+<p>Dans trois œuvres surtout, Mozart a exprimé le Divin: dans <i>le
+Requiem</i>, dans <i>don Juan</i>, et dans <i>la Flûte enchantée</i>.&mdash;<i>Le Requiem</i>
+respire le pur sentiment de la foi chrétienne. Mozart y a fait le
+sacrifice de ses séductions et de ses grâces mondaines. Il n’a gardé que
+son cœur, qui se fait humble, repentant, tremblant, pour parler à
+Dieu. Un douloureux effroi et une contrition tendre parcourent
+l’œuvre, d’un sentiment grandiose et convaincu. La mélancolie
+touchante et l’accent personnel de certaines phrases font sentir que
+Mozart pensait à lui-même, quand il demandait pour d’autres le repos
+éternel.&mdash;Dans les deux autres œuvres, le sentiment religieux
+s’élargit encore; par l’intuition artistique, il sort des limites
+étroites d’une foi particulière, pour exprimer l’essence même de toute
+foi. Les deux ouvrages se complètent. <i>Don Juan</i> dit le poids de la
+prédestination, qui s’appesantit sur l’homme esclave de ses vices et
+entraîné dans le tourbillon des apparences; la <i>Flûte enchantée</i> chante
+l’extase libre et pacifiée des Sages. L’un et l’autre, par leur
+simplicité puissante et leur calme beauté, ont un caractère antique.
+L’implacable fatalité de <i>don Juan</i> et la sérénité de <i>la Flûte</i> sont
+peut-être ce que l’art moderne a produit de plus près de l’art grec,
+sans en excepter même les tragédies de Gluck. La sublime pureté de
+certaines harmonies de <i>la Flûte</i> plane à des hauteurs où s’élèvent à
+peine les mystiques ardeurs des chevaliers du Graal. Ici, tout est
+lumière. Rien n’est plus que lumière.</p>
+
+<p class="astr">* *<br />*</p>
+
+<p>C’est en elle que Mozart s’éteignit, le 5 décembre 1791.&mdash;On sait que la
+première représentation de <i>la Flûte</i> avait eu lieu le 30 septembre
+précédent, et qu’il avait écrit <i>le Requiem</i> dans les deux derniers mois
+de sa vie.&mdash;Ainsi il commençait à peine à livrer le secret de son être,
+au moment où la mort le frappa,&mdash;à trente-cinq ans. Ne médisons point de
+la mort. Mozart l’appelait sa «meilleure amie»; et c’est à son approche,
+sous son souffle fécond, qu’il prit pleinement conscience des puissances
+supérieures qu’il tenait captives en lui, et qu’il s’abandonna à elles
+dans ses œuvres les plus hautes: les dernières.&mdash;Mais il est juste de
+se souvenir qu’à trente-cinq ans, Beethoven n’avait encore écrit ni
+l’<i>Appassionata</i>, ni <i>la Symphonie en ut mineur</i>, et qu’il était bien
+loin de concevoir <i>la Neuvième</i> et <i>la Messe en Ré</i>.</p>
+
+<p>Tel que la mort nous l’a laissé, interrompu dans son cours, Mozart nous
+reste comme une source éternelle de paix. Au milieu du bouleversement de
+passions qui, depuis la Révolution, ont soufflé sur tous les arts et
+troublé la musique, il est doux de se réfugier parfois dans sa sérénité,
+comme au sommet d’un Olympe aux lignes harmonieuses, et de contempler au
+loin, dans la plaine, les combats des héros et des dieux de Beethoven et
+de Wagner, et la vaste mer du monde aux flots frémissants.</p>
+
+<div class="poem">
+<span class="i0"><i>Suave, mari magno...</i><br /></span>
+</div>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Les articles qui composent ce volume, et qui tous se rattachent à un
+sujet commun: l’histoire du théâtre musical, ont paru d’abord,
+séparément, dans diverses Revues:</p>
+
+<p>La <i>Revue d’Histoire et de Critique musicales</i> a publié, en juin 1902,
+l’introduction: <i>De la place de la Musique dans l’Histoire générale</i>
+(leçon d’ouverture de l’École de musique, à l’École des Hautes-Études
+Sociales);&mdash;et en janvier, juin, et octobre 1901, l’étude sur <i>le
+premier Opéra joué à Paris: l’Orfeo de Luigi Rossi</i>.</p>
+
+<p>La <i>Revue de Paris</i> a publié les articles sur <i>l’Opéra avant l’Opéra</i>
+(1<sup>er</sup> février 1904),&mdash;<i>Gluck</i> (15 juin 1904),&mdash;<i>Grétry</i> (15 mars
+1908),&mdash;et les deux premières parties des <i>Notes sur Lully</i> (15 février
+1908).</p>
+
+<p>Les quatre dernières parties de l’étude sur <i>Lully</i> ont paru dans <i>le
+Mercure musical</i> du 15 janvier 1907;&mdash;et la <i>Revue d’Art dramatique</i> a
+donné, en 1903, le petit portrait de <i>Mozart</i>, qui date, en réalité,
+d’une dizaine d’années plus tôt.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h2><a name="Supplement_musical" id="Supplement_musical"></a>Supplément musical<br /><br />
+L’Orfeo de Luigi Rossi (1647)<br />
+Désespoir d’Orphée</h2>
+
+<p class="c">(Acte III, scène X et dernière.)</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg297_lg.png">
+<img src="images/ill-pg297_sml.png" width="385" height="555" alt="Partition
+L’Orfeo de Luigi Rossi (1647)
+Désespoir d’Orphée." title="Partition
+L’Orfeo de Luigi Rossi (1647)
+Désespoir d’Orphée." /></a>
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg298_lg.png">
+<img src="images/ill-pg298_sml.png" width="380" height="627" alt="notation musicale" title="notation musicale" /></a>
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg299_lg.png">
+<img src="images/ill-pg299_sml.png" width="382" height="654" alt="notation musicale" title="notation musicale" /></a>
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg300_lg.png">
+<img src="images/ill-pg300_sml.png" width="379" height="640" alt="notation musicale" title="notation musicale" /></a>
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg301_lg.png">
+<img src="images/ill-pg301_sml.png" width="377" height="652" alt="notation musicale" title="notation musicale" /></a>
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg302_lg.png">
+<img src="images/ill-pg302_sml.png" width="375" height="641" alt="notation musicale" title="notation musicale" /></a>
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill-pg303_lg.png">
+<img src="images/ill-pg303_sml.png" width="379" height="645" alt="notation musicale" title="notation musicale" /></a>
+</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="">
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#INTRODUCTION">I<small>NTRODUCTION</small></a>: De la place de la Musique dans l’Histoire générale</td><td align="right">1</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#LOPERA_AVANT_LOPERA">L’OPÉRA AVANT L’OPÉRA</a></td><td align="right">19</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#I-a">I.</a></td><td> Les <i>Sacre Rappresentazioni</i> de Florence et les <i>Mai</i>
+de la campagne Toscane</td><td align="right">21</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#II-a">II.</a></td><td> Les Comédies latines et les représentations à l’antique</td><td align="right">32</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#III-a">III.</a></td><td> Les Pastorales en musique et Torquato Tasso</td><td align="right">41</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#LE_PREMIER_OPERA_JOUE_A_PARIS">LE PREMIER OPÉRA JOUÉ A PARIS: L’«ORFEO» DE
+LUIGI ROSSI</a></td><td align="right">55</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#I-b">I.</a></td><td> Mazarin et la musique</td><td align="right">55</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#II-b">II.</a></td><td> Les Barberini en France</td><td align="right">63</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#III-b">III.</a></td><td> Luigi Rossi avant son arrivée en France</td><td align="right">69</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#IV-b">IV.</a></td><td> La représentation d’<i>Orfeo</i> à Paris, et l’opposition
+religieuse et politique à l’Opéra</td><td align="right">79</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#V-b">V.</a></td><td> <i>L’Orfeo</i></td><td align="right">89</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#VI-b">VI.</a></td><td> Luigi Rossi après <i>l’Orfeo</i></td><td align="right">100</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#NOTES_SUR_LULLY">NOTES SUR LULLY</a></td><td align="right">107</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#I-c">I.</a></td><td> L’Homme</td><td align="right">107</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#II-c">II.</a></td><td> Le Musicien</td><td align="right">116</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#III-c">III.</a></td><td> Le Récitatif de Lully et la déclamation de Racine</td><td align="right">143</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#IV-c">IV.</a></td><td> Éléments hétérogènes de l’opéra de Lully</td><td align="right">169</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#V-c">V.</a></td><td> Les Symphonies de Lully</td><td align="right">181</td></tr>
+
+<tr><td align="right" valign="top"><a href="#VI-c">VI.</a></td><td> Grandeur et popularité de l’art de Lully</td><td align="right">192</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#GLUCK">GLUCK</a></td><td align="right">203</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#GRETRY">GRÉTRY</a></td><td align="right">247</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#MOZART">MOZART</a></td><td align="right">273</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#Supplement_musical">SUPPLÉMENT MUSICAL</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><i>L’Orfeo</i> de Luigi Rossi (1647):&mdash;Désespoir d’Orphée.</td><td align="right">297</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#FOOTNOTES">NOTES</a></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">1430-08&mdash;Coulom<span class="ov">miers. Imp. P<small>AUL</small> B</span>RODARD.&mdash;P11-09.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb">LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br />
+<small>BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79, A PARIS</small></p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb">LES<br />
+<sup>GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS</sup></p>
+
+<p class="c">ÉTUDES SUR LA VIE<br />
+LES ŒUVRES ET L’INFLUENCE DES PRINCIPAUX AUTEURS<br />
+DE NOTRE LITTÉRATURE</p>
+
+<p>Notre siècle a eu, dès son début, et léguera au siècle prochain un goût
+profond pour les recherches historiques. Il s’y est livré avec une
+ardeur, une méthode et un succès que les âges antérieurs n’avaient pas
+connus. L’histoire du globe et de ses habitants a été refaite en entier;
+la pioche de l’archéologue a rendu à la lumière les os des guerriers de
+Mycènes et le propre visage de Sésostris. Les ruines expliquées, les
+hiéroglyphes traduits ont permis de reconstituer l’existence des
+illustres morts, parfois de pénétrer jusque dans leur âme.</p>
+
+<p>Avec une passion plus intense encore, parce qu’elle était mêlée de
+tendresse, notre siècle s’est appliqué à faire revivre les grands
+écrivains de toutes les littératures, dépositaires du génie des nations,
+interprètes de la pensée des peuples. Il n’a pas manqué en France
+d’érudits pour s’occuper de cette tâche; on a publié les œuvres et
+débrouillé la biographie de ces hommes fameux que nous chérissons comme
+des ancêtres et qui ont contribué, plus même que les princes et les
+capitaines, à la formation de la France moderne, pour ne pas dire du
+monde moderne.</p>
+
+<p>Car c’est là une de nos gloires, l’œuvre de la France a été accomplie
+moins par les armes que par la pensée, et l’action de notre pays sur le
+monde a toujours été indépendante de ses triomphes militaires: on l’a
+vue prépondérante aux heures les plus douloureuses de l’histoire
+nationale. C’est pourquoi, les maîtres esprits de notre littérature
+intéressent non seulement leurs descendants directs, mais encore une
+nombreuse postérité européenne éparse au delà des frontières.</p>
+
+<p>Beaucoup d’ouvrages, dont toutes ces raisons justifient du reste la
+publication, ont donc été consacrés aux grands écrivains français. Et
+cependant ces génies puissants et charmants ont-ils dans le monde la
+place qui leur est due? Nullement, et pas même en France.</p>
+
+<p>Nous sommes habitués maintenant à ce que toute chose soit aisée; on a
+clarifié les grammaires et les sciences comme on a simplifié les
+voyages; l’impossible d’hier est devenu l’usuel d’aujourd’hui. C’est
+pourquoi, souvent, les anciens traités de littérature nous rebutent et
+les éditions complètes ne nous attirent point: ils conviennent pour les
+heures d’étude qui sont rares en dehors des occupations obligatoires,
+mais non pour les heures de repos qui sont plus fréquentes. Aussi, les
+œuvres des grands hommes complètes et intactes, immobiles comme des
+portraits de famille, vénérées, mais rarement contemplées, restent dans
+leur bel alignement sur les hauts rayons des bibliothèques.</p>
+
+<p>On les aime et on les néglige. Ces grands hommes semblent trop
+lointains, trop différents, trop savants, trop inaccessibles. L’idée de
+l’édition en beaucoup de volumes, des notes qui détourneront le regard,
+l’appareil scientifique qui les entoure, peut-être le vague souvenir du
+collège, de l’étude classique, du devoir juvénile, oppriment l’esprit;
+et l’heure qui s’ouvrait vide s’est déjà enfuie; et l’on s’habitue ainsi
+à laisser à part nos vieux auteurs, majestés muettes, sans rechercher
+leur conversation familière.</p>
+
+<p>L’objet de la présente collection est de ramener près du foyer ces
+grands hommes logés dans des temples qu’on ne visite pas assez, et de
+rétablir entre les descendants et les ancêtres l’union d’idées et de
+propos qui, seule, peut assurer, malgré les changements que le temps
+impose, l’intègre conservation du génie national. On trouvera dans les
+volumes en cours de publication des renseignements précis sur la vie,
+l’œuvre et l’influence de chacun des écrivains qui ont marqué dans la
+littérature universelle ou qui représentent un côté original de l’esprit
+français. Les livres sont courts, le prix en est faible; ils sont ainsi
+à la portée de tous. Ils sont conformes, pour le format, le papier et
+l’impression, au spécimen que le lecteur a sous les yeux. Ils donnent,
+sur les points douteux, le dernier état de la science, et par là ils
+peuvent être utiles même aux spécialistes. Enfin une reproduction exacte
+d’un portrait authentique permet aux lecteurs de faire, en quelque
+manière, la connaissance physique de nos grands écrivains.</p>
+
+<p>En somme, rappeler leur rôle, aujourd’hui mieux connu grâce aux
+recherches de l’érudition, fortifier leur action sur le temps présent,
+resserrer les liens et ranimer la tendresse qui nous unissent à notre
+passé littéraire; par la contemplation de ce passé; donner foi dans
+l’avenir et faire taire, s’il est possible, les dolentes voix des
+découragés: tel est notre objet principal. Nous croyons aussi que cette
+collection aura plusieurs autres avantages. Il est bon que chaque
+génération établisse le bilan des richesses qu’elle a trouvées dans
+l’héritage des ancêtres, elle apprend ainsi à en faire meilleur usage;
+de plus, elle se résume, se dévoile, se fait connaître elle-même par ses
+jugements. Utile pour la reconstitution du passé, cette collection le
+sera donc peut-être encore pour la connaissance du présent.</p>
+
+<p class="r">J. J. J<small>USSERAND</small>.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="cb">LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br />
+BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79, A PARIS</p>
+
+<p class="cb">LES<br />GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS<br />
+ÉTUDES<br />
+SUR LA VIE, LES ŒUVRES ET L’INFLUENCE<br />
+DES PRINCIPAUX AUTEURS DE NOTRE LITTÉRATURE</p>
+
+<p class="c">Chaque volume in-16, orné d’un portrait en héliogravure, broché. 2 fr.</p>
+
+<p class="c">LISTE DANS L’ORDRE DE LA PUBLICATION<br />
+DES 51 VOLUMES PARUS<br />
+(1908.)</p>
+
+<p>VICTOR COUSIN par M. <span class="smcap">Jules Simon</span> de l’Académie française.</p>
+
+<p>MADAME DE SÉVIGNÉ par M. <span class="smcap">Gaston Boissier</span> secrétaire perpétuel de l’Acad.
+française.</p>
+
+<p>MONTESQUIEU par M. <span class="smcap">Albert Sorel</span> de l’Académie française.</p>
+
+<p>GEORGE SAND par M. <span class="smcap">E. Caro</span> de l’Académie française.</p>
+
+<p>D’ALEMBERT par M. <span class="smcap">Joseph Bertrand</span> de l’Académie française, secr.
+perpétuel de l’Acad. des sciences.</p>
+
+<p>VAUVENARGUES par M. <span class="smcap">Maurice Paléologue</span>.</p>
+
+<p>MADAME DE STAEL par M. <span class="smcap">Albert Sorel</span> de l’Académie française.</p>
+
+<p>THÉOPHILE GAUTIER par M. <span class="smcap">Maxime du Camp</span> de l’Académie française.</p>
+
+<p>TURGOT par M. <span class="smcap">Léon Say</span> de l’Académie française.</p>
+
+<p>THIERS par M. <span class="smcap">P. de Rémusat</span> sénateur, de l’Institut.</p>
+
+<p>BERNARDIN DE S<sup>t</sup>-PIERRE par M. <span class="smcap">Arvède Barine</span>.</p>
+
+<p>MADAME DE LAFAYETTE par M. le comte d’<span class="smcap">Haussonville</span> de l’Académie
+française.</p>
+
+<p>MIRABEAU par M. <span class="smcap">Edmond Rousse</span> de l’Académie française.</p>
+
+<p>RUTEBEUF par M. <span class="smcap">Clédat</span> professeur de Faculté.</p>
+
+<p>STENDHAL par M. <span class="smcap">Édouard Rod</span>.</p>
+
+<p>ALFRED DE VIGNY par M. <span class="smcap">Maurice Paléologue</span>.</p>
+
+<p>BOILEAU par M. <span class="smcap">G. Lanson</span>.</p>
+
+<p>CHATEAUBRIAND par M. <span class="smcap">de Lescure</span>.</p>
+
+<p>FÉNELON par M. <span class="smcap">Paul Janet</span>, de l’Institut.</p>
+
+<p>SAINT-SIMON par M. <span class="smcap">Gaston Boissier</span> secrétaire perpétuel de l’Acad.
+française.</p>
+
+<p>RABELAIS par M. <span class="smcap">René Millet</span>.</p>
+
+<p>J.-J. ROUSSEAU par M. <span class="smcap">Arthur Cruquet</span> professeur au Collège de France.</p>
+
+<p>LESAGE par M. <span class="smcap">Eugène Lintillac</span>.</p>
+
+<p>DESCARTES par M. <span class="smcap">Alfred Fouillée</span> membre de l’Institut.</p>
+
+<p>VICTOR HUGO par M. <span class="smcap">Léopold Mabilleau</span> professeur de Faculté.</p>
+
+<p>ALFRED DE MUSSET par M. <span class="smcap">Arvède Barine</span>.</p>
+
+<p>JOSEPH DE MAISTRE par M. <span class="smcap">George Cogordan</span>.</p>
+
+<p>FROISSART par Mme <span class="smcap">Mary Darmesteter</span>.</p>
+
+<p>DIDEROT par M. <span class="smcap">Joseph Reinach</span>.</p>
+
+<p>GUIZOT par M. <span class="smcap">A. Bardoux</span> membre de l’Institut.</p>
+
+<p>MONTAIGNE par M. <span class="smcap">Paul Stapfer</span> professeur de Faculté.</p>
+
+<p>LA ROCHEFOUCAULD par M. <span class="smcap">J. Bourdeau</span>.</p>
+
+<p>LACORDAIRE par M. le comte <span class="smcap">d’Haussonville</span> de l’Académie française.</p>
+
+<p>ROYER-COLLARD par M. <span class="smcap">E. Spuller</span>.</p>
+
+<p>LA FONTAINE par M. <span class="smcap">G. Lafenestre</span> membre de l’Institut.</p>
+
+<p>MALHERBE par M. le duc <span class="smcap">de Broglie</span> de l’Académie française.</p>
+
+<p>BEAUMARCHAIS par M. <span class="smcap">André Hallays</span>.</p>
+
+<p>MARIVAUX par M. <span class="smcap">Gaston Deschamps</span>.</p>
+
+<p>RACINE par M. <span class="smcap">Gustave Larroumet</span> membre de l’Institut.</p>
+
+<p>MÉRIMÉE par M. <span class="smcap">Augustin Filon</span>.</p>
+
+<p>CORNEILLE par M. <span class="smcap">G. Lanson</span> professeur de Faculté.</p>
+
+<p>FLAUBERT par M. <span class="smcap">Émile Faguet</span> de l’Académie française.</p>
+
+<p>BOSSUET par M. <span class="smcap">Alfred Rébelliau</span>.</p>
+
+<p>PASCAL par M. <span class="smcap">É. Boutroux</span> membre de l’Institut.</p>
+
+<div class="footnotes"><h3><a name="FOOTNOTES" id="FOOTNOTES"></a>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> M. Pierre Aubry a montré que la musique du moyen âge passe
+par les mêmes phases que les autres arts. C’est d’abord l’art roman, «où
+la musique profane a peine à se dégager du chant liturgique, et se
+traîne avec lourdeur à la suite des mélodies grégoriennes, où les
+notations neumatiques sont obscures et incomplètes». Puis vient l’art
+gothique, où les musiciens, comme les architectes d’Ile-de-France,
+règnent sur toute l’Europe. Alors, «la musique mesurée des trouvères
+allège et précise la ligne mélodique, flottante et indécise avant. En
+même temps, tandis que les mélodies grégoriennes n’excédaient guère
+<i>l’ambitus</i> (l’étendue) des modes, les proses des <small>XII</small><sup>e</sup> et <small>XIII</small><sup>e</sup>
+siècles atteignent les limites les plus élevées de la voix humaine,
+montent et ne savent plus redescendre,&mdash;aussi haut que les flèches
+gothiques. Puis, c’est au début du <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle, la même exubérance,
+la même exagération de virtuosité technique que dans les autres arts. La
+prodigieuse habileté du musicien en arrive aux subtilités du
+contrepoint, et la belle notation proportionnelle du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle aux
+notations compliquées du <small>XIV</small><sup>e</sup> et du <small>XV</small><sup>e</sup> siècles. Contre cette
+complication et cette obscurité croissantes se produira en musique,
+comme dans les autres arts, la réaction de simplicité et de clarté de la
+Renaissance.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Dialogues de François de Hollande, 1548.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Claudien dit qu’on discutait ardemment sur la musique, à la
+cour d’Arcadius, au milieu des pires préoccupations politiques; et
+Ammien Marcellin écrit de Rome, vers 370: «On n’y entend que des chants,
+et, dans tous les coins, des tintements de cordes».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Titre que Palestrina mérite d’ailleurs à un moindre degré
+que Josquin, que Roland de Lassus, que Vittoria, que Jakobus Gallus, que
+d’autres encore, plus vrais, plus expressifs, plus variés, plus profonds
+que lui,&mdash;lui, dont la gloire rayonne pourtant sur cette époque, grâce à
+l’éternité de son style, à son esprit classique, et à la paix Romaine
+qui plane sur son œuvre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Surtout grâce à l’école de Mannheim, qui fut un des
+berceaux du nouveau style instrumental.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Et je n’excepte point celui qui écrit ces lignes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Tout passe, tout revient, rien ne meurt.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Hugo Riemann est
+arrivé à des conclusions analogues, en suivant un chemin différent. Dans
+le second volume de son <i>Histoire de la Musique</i> (<i>1 Teil: Das Zeitalter
+der Renaissance</i>), où il étudie l’évolution, non des formes dramatiques
+italiennes, comme je tâche de le faire ici, mais des formes strictement
+musicales, il a montré que la monodie florentine de 1600 n’a pas été une
+invention, mais un retour en arrière à la tradition musicale de l’école
+florentine du commencement du <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Je prendrai surtout pour guides, dans cette recherche, le
+livre célèbre de M. Alessandro d’Ancona sur les <i>Origines du Théâtre en
+Italie</i> (1877) et les excellents travaux de M. Angelo Solerti: sa
+monumentale <i>Vie du Tasse</i>(1885), et ses nombreuses études sur les
+<i>Origines du Drame musical</i>.&mdash;(Entre autres: <i>Le origini del
+melodramma</i>, 1903;&mdash;<i>I Albori del melodramma</i>, 1904;&mdash;et une quantité
+de petites brochures, remplies de documents inédits: <i>La
+Rappresentazione di Febo e Pitone, o di Dafne di 1486</i>, 1902;&mdash;<i>Laura
+Guidiccioni Lucchesini ed Emilio de’ Cavalieri</i>, 1902;&mdash;<i>Le
+Rappresentazioni musicali di Venezia, dal 1571 al 1605</i>, 1902;&mdash;<i>Otlavio
+Rinuccini</i>, 1902;&mdash;<i>Precedenti del melodramma</i>, 1903;&mdash;<i>Le favolette da
+recitarsi cantando di Gabriello Chiabrera</i>, 1903,&mdash;etc.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> La première représentation d’<i>Orphée</i> à Paris est de
+1774.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Il ne faut pas oublier que la première moitié du <small>XIV</small><sup>e</sup>
+siècle a été une sorte de printemps de la musique en Italie. Les
+découvertes toutes récentes de M. Johannes Wolf ont remis en lumière
+l’originalité singulière des maîtres florentins d’alors: Johannes de
+Florentia (Giovanni da Cascia), Ghirardellus de Florentia, Paolo da
+Firenze, Francesco Landino, et tant d’autres. (Voir le 2<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup>
+vol. de la <i>Geschichte der Mensuralnotation von 1250-1460</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> M. d’Ancona fait quelques réserves sur cette attestation
+de Borghini. Il cite, dans le prologue de <i>S. Giovanni e Paolo</i>, les
+vers suivants:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«Senza tumulto sien le voci chete,<br /></span>
+<span class="i0">Massimamente poi quando si canta.»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>
+«Ne faites point de bruit, <i>surtout</i> pendant qu’on chante,»&mdash;ce qui
+laisse entendre qu’on ne chantait pas toujours. Mais il suffit que, dans
+un certain nombre de ces représentations, la musique accompagnât tout le
+texte. Or ce caractère de théâtre chanté est bien marqué dans les
+prologues (<i>Annunziazioni</i>) de beaucoup de pièces:
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«Reciterem con dolci voci o <i>canti</i>.»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>
+«Nous réciterons avec de douces voix et chansons.» (<i>S. Barbara</i>.)
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«Questo misterio glorioso e santo<br /></span>
+<span class="i0">Vedrete recitar con dolce <i>canto</i>.» (<i>Resurrezione</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>
+«Vous verrez réciter avec de doux chants ce mystère glorieux et saint.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> M. d’Ancona croit qu’il s’agit là de l’<i>Abram e Agar</i>,
+joué au temps de Savonarole.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> L’<i>Impériale</i> était une forme de danse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Les <i>Sacre Rappresentazioni</i> avaient lieu d’ordinaire dans
+une église, ou sur la place d’une église. On jouait entre vêpres et la
+nuit; et les acteurs étaient des jeunes gens, faisant partie des
+Compagnies de piété.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Une représentation musicale toute semblable eut encore
+lieu à Florence, en 1620, avec machines de Giulio Parigi; et le poème de
+cette Annonciation était de Rinuccini, l’auteur des premiers opéras
+florentins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Ces <i>Sacre Rappresentazioni</i> se maintinrent jusqu’à la
+seconde moitié du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle?&mdash;jusqu’en 1566 à Florence, jusqu’en
+1539 à Rome, où, tous les ans, des artisans jouaient au Colisée <i>la
+Passion</i>. (On dut y mettre fin, parce qu’après chaque représentation la
+populace allait saccager le quartier des Juifs.&mdash;Voir Marco Vatasso:
+<i>Per la storia del dramma sacro in Italia</i>? 1903, Rome.)&mdash;Naturellement,
+elles s’étaient fort perverties; et l’impudeur païenne du temps s’y
+étalait effrontément, comme à cette représentation de 1541, à
+Saint-Dominique de Sessa: <i>la Creacione di Adam ed Eva</i>, où l’auteur, un
+chanoine, qui jouait Adam, se montra tout nu: ce qui eut un succès
+énorme. Plus audacieux encore, un <i>Spectaculum divi Francisci</i>, joué à
+Naples au commencement du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, où le frère qui tenait le rôle
+de saint François jouait, nu, une scène de séduction. (Voir A. d’Ancona,
+<i>lib. cit.</i>)
+</p><p>
+Retenons toutefois ce fait très important que les <i>Rappresentazioni</i>, en
+dehors de Florence, ont surtout un caractère de grand spectacle
+d’apparat avec défilés et cortèges; à Florence, presque uniquement,
+elles gardent un caractère dramatique et récitatif, «<i>fatte in modo di
+recitazione</i>». Cette remarque est essentielle, puisque l’invention du
+style musical récitatif, qui sera le fondement de l’opéra, sera due à
+Florence: il faut donc y voir an trait national, qui tient au génie de
+la race.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Influence réciproque, en bien des cas. Car il est
+difficile de déterminer toujours qui des deux a été le modèle de
+l’autre. Ce qui est sûr, c’est qu’il y avait pénétration mutuelle; et
+déjà Sainte-Beuve l’avait noté. «Un Mystère, joué quelquefois devant
+l’église, était comme une mise en action de la façade, un complément
+historié et mouvant du portail ou de la rosace. Coloriés, sculptés, ou
+sur le tréteau, c’étaient, les mêmes personnages.» (<i>Tableau de la
+poésie française et du théâtre au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle</i>, 1800.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Voir page 60.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Cet Arrigo Tedesco n’est autre que le célèbre musicien
+flamand Heinrich Isaak (1430-1517).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Les poésies des plus anciens <i>canti carnascialeschi</i> ont
+été publiées dans des éditions de 1550 et 1760.&mdash;Voir sur ce sujet:
+Adrien de la Fage, <i>Canti carnascialeschi (Gazzetta musicale di Milano</i>.
+1847); Angelo Solerti, <i>Precedenti del Melodramma</i>; et Alessandro
+d’Ancona, <i>op. cit.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Un membre de la famille des Médicis, Lorenzo di Pier
+Francesco de’ Medici, grand-père de Lorenzaccio, écrivit aussi une
+<i>Rappresentazione della Invenzione della Croce</i> (1482 ou 1493), où il
+attaquait violemment la tyrannie de Laurent le Magnifique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Lettre de Pauluzo, envoyé du duc de Ferrare, Rome, 8 mars
+1518.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> On sait que les <i>Intermèdes</i> de 1589 à Florence ont été le
+point de départ du mouvement, qui conduisit, quelques années après, aux
+premiers essais d’opéra récitatif par Peri, Caccini et Cavalliere. (Voir
+mon <i>Histoire de l’opéra en Europe avant Lully et Scarlatti</i>, 1895.) On
+trouvera dans l’étude de M. Solerti sur les <i>Precedenti del melodramma</i>
+le curieux récit d’intermèdes joués à Milan, en 1599, entre les actes
+d’une pièce de G.-B. Visconti, l’<i>Armenia</i>. Ils représentaient: la
+tragédie d’Orphée, l’expédition des Argonautes, Jason et la Toison d’or,
+la dispute de Pallas et de Neptune, et le triomphe de Pallas. Ils
+étaient d’une splendeur inouïe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> M. Vincent d’Indy (Cours de Composition musicale, 1<sup>er</sup>
+vol., 1902) a vu dans la décadence de l’art de la Renaissance le fruit
+de l’esprit de personnalité et de libre examen. Il se trompe, je crois.
+C’est la grande Renaissance du <small>XV</small><sup>e</sup>siècle qui a été une époque
+d’indépendance ou d’aspiration à la liberté. Qu’on se rappelle le
+puissant gouvernent scientifique, qui emporte les artistes italiens,
+depuis Brunelleschi et Alberti, cette foi dans la science, qui trouve
+une expression si ardente et si haute dans Léonard,&mdash;et, d’autre part,
+le mouvement anti-clérical, que j’ai signalé plus haut dans l’humanisme,
+et qu’appuient même des papes, comme Léon X.&mdash;Ce mouvement s’étend
+environ jusqu’au sac de Rome. Peu après commence la reprise de l’Italie
+par la pensée ou le pouvoir catholique. Il s’en faut de beaucoup que la
+seconde moitié du <small>XVI</small><sup>e</sup>siècle soit une époque de libre examen. Un des
+types les plus frappants en est le Tasse, ce malheureux homme, qui
+mêlait étrangement la dévotion au plaisir, qui se torturait de terreurs
+religieuses, et dont la folie consistait à se croire damné, à aller se
+dénoncer aux inquisiteurs de Ferrare, de Bologne, de Rome, et à dénoncer
+les autres, à réclamer leur châtiment.
+</p><p>
+«Souvent résonnaient horriblement en moi les trompettes du Jugement; et
+je te voyais, Seigneur! assis sur les nuées, et je t’entendais dire&mdash;(ô
+paroles d’épouvante!)&mdash;: «Allez, maudits, dans le feu éternel!» Et cette
+pensée m’assiégeait avec tant de force que j’étais contraint d’en faire
+part à ceux qui m’entouraient; vaincu par la terreur, je me confessais;
+et si, par hasard, je croyais avoir oublié quelque péché peu important,
+par négligence ou par honte, je recommençais ma confession, et je
+faisais parfois ma confession générale... Cela même ne suffisait point à
+m’apaiser, parce que je ne pouvais pas exprimer mes péchés avec autant
+de force dans mes paroles, que je les sentais en moi...»
+</p><p>
+Qui parle ainsi? Un puritain d’Angleterre? un Bunyan? un soldat de
+Cromwell?&mdash;Non. Le prince des artistes de la fin de la Renaissance
+italienne, le maître incontesté de la poésie, du théâtre et, nous allons
+le voir, de la musique même, de tout l’art de la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup>siècle.
+Est-ce là ce redoutable «Orgueil anti-chrétien» que M. Vincent d’Indy
+nous donne comme caractéristique de la décadence de l’art?&mdash;Mais c’est,
+tout au contraire, la faillite de cet orgueil. L’esprit de la libre
+Renaissance a été brisé vers 1530. La contre-réforme catholique domine
+l’âme italienne. Les musiciens de la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup>et du <small>XVII</small><sup>e</sup>siècle
+sont presque tous religieux d’âme, et souvent même d’habit. Monteverde,
+Vecchi, Banchieri, Vitali, Stefano Landi, Carissimi, Stefani, Cesti,
+sont ou deviennent gens d’Église. Le type le plus populaire de la fin de
+la Renaissance, l’extravagant Benvenuto Cellini lui-même, a des visions
+religieuses. Il voit la Vierge face à face. Le mystique Michel-Ange ne
+semble pas assez religieux aux critiques de son temps.&mdash;(Voir, sur
+l’esprit religieux des artistes italiens, au <small>XVI</small><sup>e</sup>siècle, Müntz:
+<i>Histoire de l’Art pendant la Renaissance</i>, III, 38-39.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Lettre à Michel-Ange, novembre 1545.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Le manuscrit du <i>Sacrificio</i>, de Beccari, a été retrouvé à
+la Palatina de Florence (E. 6. 6. 46) par M. Arnaldo Bonaventura. Il
+comprend douze pages de musique manuscrite.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Voir Angelo Solerti, <i>Ferrara e la corte Estense nella
+seconda metà del secolo XVI</i>, 1899.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Angelo Ingegneri, <i>Della poesia rappresentativa e del modo
+di rappresentare le favole sceniche</i>, 1508, Ferrare</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> En fait, il était l’un et l’autre. Girolamo Parabosco, de
+Plaisance (mort en 1560), écrivit des comédies dans le genre de
+l’Arétin, des nouvelles dans le genre de Bandello, et des poèmes
+mythologiques. Il fut en même temps organiste de San Marco de Venise, et
+dirigea chez Domenico Veniero une académie de chant et de musique, pour
+laquelle il composa la musique de ses propres madrigaux. Il était élève
+de Willaert. (Voir la monographie d’Ad. van Bever.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> «En ces paroles languissantes résonne un je ne sais quoi
+de plaintif et de suave, qui incline les yeux à pleurer.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> L’<i>Aminta</i> fut représenté en 1590 a Florence, avec
+musique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Trois sonnets et une <i>canzone</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Le prince de Venosa se remaria en 1594 avec Leonora
+d’Este, et Tasse célébra encore cet événement par une pièce en
+<i>ottave</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Dialoghi</i> publiés par A. Solerti, III, p. 111-118. <i>La
+cavaletta overo de la poesia toscana</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Voir Angelo Solerti, <i>Laura Guidiccioni Lucchesini ed
+Emilio de’ Cavalieri</i>, 1802.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Bernardo Buontalenti, né en 1537, fut pendant soixante ans
+l’architecte général des grands-ducs de Toscane. Il bâtissait leurs
+palais, leurs villes, leurs forteresses, dessinait leurs jardins,
+dirigeait leurs fêtes, fabriquait des machines et des feux d’artifice
+pour leurs spectacles. Les machines de son invention pour le théâtre
+construit aux Uffizi, en 1585, furent célèbres en Europe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Cavalieri avait voulu que «<i>questa sorte di musica
+rinnovata da lui commova a diversi affetti, come a pieta ed a giubilo, a
+pianto ed a riso</i>» («que cette sorte de musique, renouvelée par lui
+[d’après l’antique] suscitât les passions diverses, comme la pitié et la
+joie, les pleurs et le rire»).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> M. Solerti (<i>Rinuccini</i>, 1902) a noté des <i>canzoni</i> de
+Rinuccini, qui sont calquées sur des poésies de Tasse. (Voir aussi Guido
+Mazzoni: <i>Cenni su O. Rinuccini poeta</i>, 1895.)&mdash;Rinuccini fut l’auteur
+des poèmes de la <i>Dafne</i> de 1594-7, et de l’<i>Euridice</i> (1600) de Péri,
+ainsi que de l’<i>Arianna</i> (1608) de Monteverde.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> En même temps que Monteverde, Michelangelo Rossi écrit une
+<i>Erminia sul Giordano</i> (1637); Domenico Mazzocchi, un <i>Olindo è
+Sofronia</i> (1637). En France, dès 1617, Mauduit et Guesdron dirigeaient à
+la cour le fameux ballet: <i>la Délivrance de Renaud</i>, dont tel air
+d’Armide a déjà quelque chose de l’énergie et de l’ampleur tragique de
+la déclamation de Lully. Armide, de 1637 à 1820, inspire plus de trente
+opéras.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> «Comme un rayon dans l’onde, dans son regard humide
+scintille un rire tremblant et lascif...»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Il soutint ses thuses en 1618.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Elfridio Benedetti, <i>Raccolta di diverse memorie per
+scrivere la vita del card. G. Mazarino Romano</i>, in-4º, Lyon;&mdash;cité par
+V. Cousin, <i>La jeunesse de Mazarin</i>, 1865.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> M. Ademollo fait remarquer que, dans la première moitié du
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, en Italie, il était de règle qu’un comédien sût aussi
+la musique, et fût capable de chanter même une partie principale dans un
+<i>melodramma</i>. La même règle devait s’appliquer aux spectacles privés et
+aux représentations d’écoles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Il fut élevé avec les enfants du connétable Colonna, et
+accompagna en Espagne, entre 1619 et 1622, don Jérôme Colonna.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Les correspondances du nonce Sacchetti, citées par Cousin,
+montrent combien Mazarin était déjà apprécié en 1629 par le pape Urbain
+VIII et le cardinal Francesco Barberini, secrétaire d’État. La même
+année, il fut attaché comme capitaine d’infanterie à la légation du
+cardinal Antonio, à Bologne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Lettre d’un religieux envoyée à Mgr le prince de Condé à
+Saint-Germain-en-Laye, contenant la vérité de la vie et des mœurs du
+cardinal Mazarin</i> (Cimber et Danjou, 2<sup>e</sup> série, t. VII, p. 434).&mdash;Le
+«religieux» était sans doute le curé de Saint-Roch.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Mais non pas ambassadeur, comme semble dire Ademollo, dans
+son livre sur <i>les Théâtres de Rome au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle</i>. En 1639,
+l’ambassadeur de France à Rome était le maréchal d’Estrées. Mais Mazarin
+était à Rome, persécuté par le parti espagnol, et en relations avec
+Richelieu, qui envoyait, cette même année, à Rome son violiste présuite:
+féré; Maugars, pour écrire un rapport sur l’état de la musique en
+Italie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Maugars, <i>Response faite à un curieux sur le sentiment de
+la musique d’Italie, escrite à Rome le premier octobre 1639</i> (publié par
+Thoinan, 1865).
+</p><p>
+«Elle a le jugement fort bon, pour discerner la mauvaise d’avec la bonne
+musique; elle l’entend parfaitement bien, voire mesme qu’elle y
+compose... Elle prononce et exprime parfaitement bien le sens des
+paroles. Elle ne se picque pas d’estre belle, mais elle n’est pas
+désagréable ny coquette. Elle chante avec une pudeur asseurée, avec une
+généreuse modestie, et avec une douce gravité. Sa voix est d’une haute
+estendue, juste, sonore, harmonieuse, l’adoucissant et la renforçant
+sans peine et sans faire aucunes grimaces. Ses eslans et souspirs ne
+sont point lascifs, ses regards n’ont rien d’impudique, et ses gestes
+sont de la bienséance d’une honneste fille. En passant d’un ton à
+l’autre, elle fait quelquefois sentir les divisions des genres
+enharmonique et chromatique avec adresse et agrément...»&mdash;Elle touchait
+le théorbe et la viole. Maugars l’entendit chanter avec sa sœur
+Caterina, et sa mère, «la belle Adriana»;&mdash;celle-ci touchait la lyre, et
+celle-là la harpe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Milton, qui assistait en 1639 aux représentations des
+Barberini, à Rome, dédia à Leonora une pièce de vers latins, où il la
+comparait à la Léonore de Tasso:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i5"><i>Ad Leonoram Romae canentem</i><br /></span>
+<span class="i0">Altera Torquatum cepit Leonora poetam<br /></span>
+<span class="i0">cujus ab insano cessit amore furens.<br /></span>
+<span class="i0">Ah! miser ille tuo quanto felicius aevo<br /></span>
+<span class="i0">porditus, et propter te, Leonora, foret!<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> «... <i>Vivi e lumi ardenti scoccan dal vago ciglio
+amabilpena...</i> (1639).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Applausi poetici alle glorie della signora Leonora
+Baroni</i> (1639-1641).&mdash;Voir les articles de M. Ademollo dans divers
+journaux italiens (<i>Opinione</i>, n<sup>os</sup> 227-232.&mdash;<i>Fanfulla della
+Domenica</i>, 1881, nº 32;&mdash;1883, nº 45).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Lettre de l’abbé Scaglia à Madame Royale Christine de
+France, régente de Savoie, le 10 mars 1645 (citée par Ademollo).
+</p><p>
+Cf. <i>Mémoires anonymes</i> de la collection des <i>Mém. relatifs à l’histoire
+de France</i> (Petitot, t. LVIII),&mdash;attribués au comte de Brégy:
+</p><p>
+«Le cardinal Mazarin, peu de temps après son établissement dans le
+ministère, fit venir de Rome une musicienne qui passait pour une des
+plus belles voix d’Italie, et il la logea chez mon père: on l’appelait
+la signora Leonora. Elle me dit de si belles choses de son pays qu’elle
+me donna envie de faire le voyage de Rome» (p. 255).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Lettre de l’abbé Scaglia à Madame Royale Christine de
+France, régente de Savoie, le 14 avril 1645.
+</p><p>
+Ademollo dit qu’elle ne revint plus en France, et qu’elle resta à Rome,
+où elle acquit un grand ascendant dans les hautes sphères politiques et
+ecclésiastiques. Il est curieux qu’on ait continué de parler d’elle en
+France, comme si elle était restée a Paris beaucoup plus longtemps.
+C’est une preuve de l’impression qu’elle avait faite.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> L’abbé Scaglia mentionne, dans la même lettre, un
+virtuose: Marco dell’ Arpa.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Né à Pistoie le 31 mars 1626. 11 était fils du sonneur de
+cloches du Dôme. Il avait dix-neuf ans quand il vint à Paris. Il partit
+en juillet 1647 pour Florence. Il revint presque aussitôt, fut en 1648
+et 1649 un agent secret de Mazarin, repartit pour l’Italie en septembre
+1649 et, cette fois, y resta jusqu’en 1654. Il était devenu à demi
+Français, et les Italiens le lui reprochaient en termes fort crus: «...
+<i>Come puo stare che un cappon canti da gallo?</i>» («Comment peut-il se
+faire qu’un chapon fasse le coq [le Français]?»&mdash;Libelle sur <i>Atto
+Melani castrato di Pistoja</i>, cité par Ademollo.)&mdash;Il fut plus tard en
+rapports avec les Gonzaga de Mantoue. Sa correspondance avec eux a été
+publiée par Bertolotti, dans <i>La musica in Mantova</i>. Au cours de son
+existence vagabonde, on le trouve tour à tour, en 1654 à Inns bruck et
+Ratisbonne, puis à Ferrare et à Florence, en 1655 à Rome, en 1656 à
+Florence, en 1657 de nouveau à Paris, en 1661 à Marseille, en 1664 et
+1665 à Florence, en 1667 à Dresde, et enfin à Florence.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> <i>Der Musicalische Quack-Salber</i>, Leipzig, 1700 (ch. 43).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Au contraire. Nous verrons que l’effet produit sur eux fut
+diamétralement opposé à celui que voulait Mazarin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Lettre d’Atto Melani au prince Mattias de Medici, 22 nov.
+1644: «<i>E chi disse à V. A. che non piacevano che arie allègre li disse
+poco la verità, perché à S. M. non gustano se non le malinconiche e
+queste son le sue favorite, e tutti questi cavalieri non gustano se non
+di quelle.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Un des frères de Melani et une certaine Checca de Florence
+y chantaient.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>La Festa teatrale della Finta Pazza</i> était de Sacrati
+pour la musique, et de Giulio Strozzi pour le poème. Mais les deux
+auteurs principaux étaient le décorateur machiniste, Jacopo Torelli de
+Fano, homme universel, mathématicien, poète, peintre, architecte,
+mécanicien, venu à Paris à la fin de 1644, et le maître de ballets, G.
+Battista Balbi,&mdash;prêtés à Mazarin, le premier par le duc de Parme, le
+second par le grand-duc de Toscane.&mdash;<i>La Finta Pazza</i> avait été déjà
+représentée à Venise, en 1641; mais on l’accommoda au goût de Paris et
+du petit roi, âgé de sept ans. G. Strozzi était en relations avec la
+France; on exécutait des opéras de lui (<i>Proserpina rapita</i>) à
+l’ambassade de France à Rome. Les acteurs de la <i>Finta pazza</i> à Paris
+furent, en grande partie, des comédiens italiens de la troupe de
+Giuseppe Bianchi, venue à Paris dès 1639.&mdash;On trouvera à la Bibliothèque
+Nationale un exemplaire de la pièce, avec planches de Valerio Spada, et
+analyse de Giulio Cesare Blanchi de Turin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Le père Menestrier dit: «Les voix qu’on avait fait venir
+d’Italie rendirent cette action la plus agréable du monde, avec les
+divers changements de scène, les machines, etc.».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Cité par Chouquet: <i>Histoire de la musique dramatique en
+France</i>, 1873.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> «Parce que la grosse troupe des courtisans était chez
+Monsieur, qui donnait à souper au duc d’Enghien.» (<i>Mémoires de M<sup>me</sup>
+de Motteville</i>, t. XXXVII de la collect. Petitot, p. 168.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Lettre de Mazarin au prince Mattias de Medici, 10 mai
+1645.
+</p><p>
+La Checca le suivit bientôt. (Lettre du prince Léopold au prince
+Mattias, 14 août 1646.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti</i>,
+1895 (chap. <small>V</small> et <small>VI</small>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Et non pas en 1634, comme on a dit jusqu’ici: car nous
+avons une très curieuse relation d’un Français qui y assista en 1632:
+<i>le Journal de J.-J. Bouchard</i>, dont le manuscrit est à la bibliothèque
+de l’École des Beaux-Arts, à Paris. J’en ai publié tout le récit
+pittoresque du carnaval et des spectacles à Rome, dans la <i>Revue
+d’histoire et de critique musicales</i> (janvier et février 1902), sous le
+titre: <i>La première représentation du S. Alessio de Stefano Landi</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Mgr Ruspigliosi devint pape, en 1667, sous le nom de
+Clément IX.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Cette pièce est très probablement la même que <i>Chi sofre
+speri</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> On se souvient que Mazarin était à Rome pendant cette
+année 1639, où les représentations des Barberini furent particulièrement
+fastueuses.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> «Et parce que tous ceux qui avoient esté à Rome louoient
+infiniment à la Reyne cette façon de réciter des comédies en musique,
+comme estaient celles que Messieurs les Barberins avaient données au
+peuple de Rome, pendant cinq ou six années consécutives, elle en voulut,
+par un excès de bonté extraordinaire, donner le plaisir aux Parisiens.»
+(Gabriel Naudé [<i>Mascurat</i>]: <i>Jugement de tout ce qui a esté imprimé
+contre le cardinal Mazarin, depuis le sixième janvier jusques à la
+déclaration du premier avril mil six cens quarante-neuf</i>,&mdash;1649,
+in-4º).&mdash;Naudé lui-même avait assisté à certaines des représentations
+Barberini, en particulier à celles de <i>S. Alessio</i>, en 1632.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Il rouvrit en 1653, année où les Barberini firent leur
+paix avec les Panfili. On joua <i>Dal Male il Bene</i>, poème du cardinal
+Ruspigliosi, musique de Marazzoli, à l’occasion des noces du prince de
+Palestrina avec dona Olimpia Giustiniani. Le titre même de l’œuvre:
+«<i>Du mal sort le bien»</i> a l’air d’une allusion à la nouvelle fortune des
+Barberini.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Benedetto Ferrari et Manelli de Tivoli, avec une troupe
+romaine, venaient de fonder l’Opéra à Venise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> «Leurs biens étaient séquestrés; leurs personnes mêmes
+allaient être jetées en prison, au château Saint-Ange; et le bruit
+courait que la prison ne serait pas le dernier acte de la tragédie. Ils
+arrivèrent à Cannes dans l’équipage non seulement de fugitifs, mais de
+naufragés. Les mâts et les voiles de leur navire avaient été brisés, le
+timon perdu, après une tempête de quatre jours, qui leur avait fait
+faire tout le tour de la Sardaigne et de la Corse.» (Dépêche de
+l’ambassadeur vénitien, Nani, 6 février 1646.&mdash;Voir t. CIII des Amb.
+Vénit., fº 222;&mdash;Chéruel: <i>Histoire de France pendant la minorité de
+Louis XIV</i>, II, 180-1;&mdash;<i>Mémoires d’Omer Talon</i>, I, 467;&mdash;Hanotaux:
+<i>Recueil des instructions données aux ambassadeurs de France: Rome</i>, I,
+p. 5. 1888).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> En réponse aux bulles du pape contre les cardinaux
+fugitifs, le Roi interdit aux Barberini de sortir de France, et
+enjoignit aux gouverneurs des provinces de s’y opposer, au besoin. On
+fit la guerre au pape. Condé voulait qu’on prît Avignon. On s’empara de
+Piombino et de Porto Longone, en octobre 1646. Le pape effrayé promit de
+recevoir en grâce les Barberini et de leur rendre leurs biens. <i>(Lettres
+de Mazarin</i>, II, 326.) Mais il ne tint pas parole; et, le 24 juin 1647,
+l’ambassadeur français à Rome, Fontenay-Mareuil, écrivait encore: «Il ne
+faut point parler des Barberins». Ils restèrent donc à Paris, où don
+Taddeo mourut en 1647. Quant au cardinal Antonio, il devint à peu près
+Français, grand aumônier de France, évoque de Poitiers (1652) et
+archevêque de Reims (1667).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Mémoires de Mme de Motteville</i>, p. 195-6.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Voir le <i>Journal de J.-J. Bouchard</i> (1632) et la lettre de
+Milton à Luca Holstenio, du 30 mars 1639. Ici, le cardinal Francesco
+explique minutieusement à ses hôtes le <i>S. Alessio</i> ou le <i>Chi sofre
+speri</i>. Là, le cardinal Antonio fait lui-même, et à coups de bâton, la
+police de la salle. (Ademollo: <i>I teatri di Roma</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Voir, dans <i>l’Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et
+Scarlatti</i>, les inventions de machines, changements à vue, pluie, grêle,
+orages, batailles, chevauchées à travers les airs, décors mouvants,
+employés pour l’<i>Erminia</i>, de 1637, et <i>Chi sofre speri</i>, de 1639.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Ademollo: <i>I primi fasti della musica italiana a Parigi.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Ariette di musica, a una e due voce di eccellentissimi
+autori</i>&mdash;in Bracciano, per Andrea Fei stampator ducale, 1646.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Nuitter signale d’ailleurs sa présence à Paris avant
+l’arrivée des chanteurs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Au marquis Bentivoglio de Florence, et à Elpidio Benedetti
+de Rome.&mdash;<i>Lettres de Mazarin,</i> II, p. 813.&mdash;Lettre à M. Brachet,
+Fontainebleau, 29 sept. 1646.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> 12 janvier 1647. (Voir Ademollo.)&mdash;Ce second spectacle
+n’eut pas lieu, pour les raisons qu’on dira plus loin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Correspondance de Huygens</i>, 1882, p. CCXIX, cité par
+Nuitter et Thoinan.
+</p><p>
+D’autres prélats italiens du parti Barberini s’intéressèrent à ces
+premiers essais d’opéra italien en France. S’il est vrai, comme le dit
+le père Menestrier, qu’en février 1646 on ait aussi joué à Carpentras,
+dans la salle épiscopale, une sorte d’opéra français, <i>Achebar, roi du
+Mogol</i>, poésie et musique de l’abbé Mailly, il faut remarquer qu’on se
+trouvait encore là sous l’influence de Mazarin. L’évêque de Carpentras
+était le cardinal Alessandro Bicchi, le plus intime des cardinaux
+italiens auprès de Mazarin, et le plus sûr soutien de la France à Rome.
+Michel Mazarin était archevêque d’Aix depuis 1643; et le cardinal
+Mazarin lui-même avait été, à deux reprises, vice-légat d’Avignon. Toute
+la région avait donc subi fortement son influence.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Sébastien de Brossard, <i>Catalogue</i> (manuscrit) <i>des livres
+de musique théorique et pratique, vocalle et instrumentalle, tant
+imprimée que manuscripte, qui sont dans le cabinet du S<sup>r</sup> S. de B.,
+chanoine de Meaux, et dont il supplie très humblement S. M. d’accepter
+le don, pour être mis et conservez dans sa Bibliothèque,&mdash;fait et escrit
+en l’année 1724.</i> Bibl. Nat. Rés.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> 1705, Bruxelles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Remarques curieuses sur l’art de bien chanter et
+particulièrement pour ce qui regarde le chant françois</i>, 1679.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> <i>Observations sur le goût et le discernement des
+François;</i>&mdash;et <i>Lettre sur les Opera, à M. le duc de Buckingham</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Il y a aussi quelques mots sur Luigi dans la lettre de
+Pietro della Valle à Lelio Guidiccioni (ap. Doni, II, 258), sur <i>la
+Superiorità della Musica dell’età nostra</i>; et dans quelques poésies
+françaises et italiennes, adressées à Luigi, par Margherita Costa et par
+Dassoucy, le futur musicien de l’<i>Andromède</i> de Corneille. Peut-être
+Dassoucy avait-il déjà connu Rossi à Rome, où il avait fait un voyage.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Lady Morgan, <i>Mémoires sur la vie et le siècle de Salvator
+Rosa</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> «La peinture, la poésie et la musique, disait-il, sont
+inséparables.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a>
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Cantan su la ciaccona il miserere</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>e un stila da farza e da commedia</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>e gighe e sarabande alla distesa...</i><br /></span>
+</div></div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Burney (IV, 152) et Grove en ont signalé la présence à la
+Bibl. Magliabecchi de Florence. L’œuvre semble s’être égarée, depuis.
+M. Henri Prunières a pu seulement constater, sur le catalogue de la
+Magliabecchiana, l’indication suivante: XIX, 22: <i>Raccolta di cantate
+diverse..</i>.&mdash;4. <i>Giuseppe figlio di Giacobbe, opera spirituale fatta in
+musica da Aluigi de Rossi napolitano in Roma</i>.&mdash;5. <i>Cantata del canal.
+Marini, sopra lo Stabat Mater, messa in musica dal medesimo Rossi</i>.&mdash;Il
+y a aussi des <i>Madrigaux spirituels</i> de Luigi Rossi au British Museum.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> «<i>Il signor Luigi ed il signor Marc Antonio, i più bravi
+virtuosi che mai abbia conosciuto...</i>» (Lettre écrite de Rome, le 4 juin
+1644.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> M. Alfred Wotquenne, l’éminent bibliothécaire-préfet des
+études du Conservatoire de Bruxelles, rassemble en ce moment les
+matériaux de cette histoire, qu’il se propose d’écrire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Ce livre fut publié à Venise, chez Gardano, par la femme
+de Manelli, Madalena, qui s’intitule «<i>cantatrice celeberrima</i>».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Andromeda</i> (1637), le premier opéra italien représenté
+dans un théâtre ouvert au grand public.&mdash;Suivirent: <i>la Maga falminata</i>
+(1638), l’<i>Alcate</i> (1642).&mdash;Le prof. Giuseppe Radiciotti a récemment
+remis en lumière Francesco Manelli, dans ses intéressantes études sur
+l’<i>Arte musicale in Tivoli</i> (1907, Tivoli).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Il est à noter que tous deux, Manelli et Ferrari,
+composaient souvent les poésies de leurs chants.&mdash;On remarquera aussi
+que les deux ouvrages, cités plus haut, de Ferrari et de Manelli, sont
+dédiés à l’ambassadeur d’Angleterre à Venise, le «viceconte Basilio
+Feilding, barone di Northam». Les Anglais ont eu une prédilection pour
+ce genre de la cantate italienne; et c’est en Angleterre, à Oxford,
+qu’on peut trouver la plus riche collection de cantates de Luigi Rossi,
+de Carissimi, de Ferrari, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Le titre ajoute: «<i>con alcuni opuscoli in genere
+rappresentativo, che saranno per brevi episodii frà i canti senza
+gesto</i>» («avec quelques opuscules en genre représentatif, qui seront par
+brefs épisodes des chants [dramatiques] sans action»).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> <i>Dialoghi e Sonetti posti in musica</i>, 1638. (Entre
+autres, <i>Dido furens</i>, <i>Olindo e Sofronia</i>, <i>Nisus et Euryalus</i>,
+<i>Maddalena errante</i>.)&mdash;<i>Musiche sacre e morali a 1, 2 e 3 voci</i>, 1640
+(Suite de récitatifs de Tasso, du cav. Marini, etc.).
+</p><p>
+Stefano Landi avait aussi publié de nombreux airs à voix seule, pour
+chanter <i>con la spinetta</i> (Recueils de 1620, 1627, 1637). De même,
+Loreto Vittori, l’auteur de la <i>Galatea</i> (<i>Arie a voce sofa</i>, 1649, le
+plus souvent sur des poésies de lui).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Giacomo Carissimi, de Marino, près de Rome (1603-1674),
+organiste à Tivoli de 1624 à 1627 (voir le livre ci-dessus mentionné de
+Giuseppe Radiciotti), puis maître de chapelle au Collège Germanique de
+Rome. Il n’est resté célèbre que par ses compositions religieuses; mais
+ses premiers airs connus pour voix seule sont des cantates profanes, qui
+parurent en 1646; il était alors attiré, lui aussi, par l’opéra: car, en
+1647, on représentait de lui, à Bologne, <i>Le amorose passioni di
+Fileno</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> M. Gevaert a publié cet air admirable dans son recueil:
+<i>Les Gloires de l’Italie</i>. La cantate <i>Gelosia</i> avait paru dans les
+<i>Ariette di musica a una e due voci di eccellentissimi autori</i> (1640).
+Elle comprend trois parties, dont chacune se subdivise elle-même en
+trois: un récitatif déclamé, a quatre temps, une mélodie aux belles
+lignes, à 3/4; et un récitatif déclamé, à quatre temps.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Et cela, dès Carissimi, qui, il fout bien le dire, n’a
+pas peu contribué au formalisme harmonieux et vide de l’opéra, après
+Cavalli. Ce grand artiste un peu froid, éminemment intelligent, voire
+intellectuel, clair, ordonné, sensible d’ailleurs, mais sans excès, et
+toujours réfléchi dans sa sensibilité, est bien loin d’avoir jamais
+l’émotion frémissante, la nervosité d’un Monteverde, ou la fougue
+puissante d’un Cavalli. Il était fait pour s’imposer a la France du
+Grand Roi, par son génie raisonnable. Il y avait en lui du Guido Reni.
+Un coloris d’une clarté égale et monotone. Une architecture noble,
+froide, éprise de la symétrie. Des rythmes peu variés. Une déclamation
+juste, naturelle, mais évitant avec soin tout excès d’expression, qui
+d’un texte banal pourrait faire jaillir un cri de passion; une musique
+dominée par la loi de la toute-puissante tonalité, qui s’y fait partout
+sentir comme un aimant, et qui l’empêche de s’égarer dans les recherches
+expressives de Monteverde.&mdash;Le jugement paraîtra sans doute trop sévère
+a ceux qui ne connaissent de Carissimi que quelques <i>Histoires Sacrées</i>;
+mais il ne faut pas oublier que le poète mélancolique et concentré de
+<i>Jephté</i> et de <i>la Plainte des Damnez</i> a été un des compositeurs qui ont
+traduit en musique le plus de niaises allégories profanes, et de
+cantates amoureuses, écœurantes de fadeur. (Voir, dans <i>les Gloires
+de l’Italie</i> de M. Gevaert, le <i>duetto da caméra</i>: «<i>O mirate che
+portenti</i>», ou, dans <i>l’Arte Musicale in Italia</i> de M. Luigi Torchi, la
+cantate: <i>Il Ciarlatano</i>, pour 3 soprani et basse continue) (Le sujet
+est le Dédain qui se fait charlatan, et qui vend des remèdes contre les
+blessures de l’Amour).&mdash;Or, c’est peut-être par ses cantates profanes,
+plus encore que par ses cantates religieuses, que Carissimi a agi sur la
+musique de son temps. Ajoutez que, même dans sa musique religieuse, il
+s’en faut que son goût soit toujours irréprochable. M. Hubert Parry n’a
+pas tort de montrer, dans le troisième volume de <i>l’Oxford History of
+Music</i>, qu’il fut «un des grands sécularisateurs de la musique d’Église,
+et un des plus grands pécheurs de son temps, pour les ornements
+extravagants dont il recouvrit parfois les paroles sacrées».&mdash;Il y a
+bien des préjugés à détruire au sujet de Carissimi; et peut-être
+tient-il dans l’histoire de la musique une place supérieure à son génie
+artistique,&mdash;incontestable, d’ailleurs.&mdash;Celui qui écrit ces lignes a
+lui-même contribué, pour sa faible part, à répandre cette opinion
+exagérée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Cantate morali e spirituali</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Cet opéra est aussi connu sous le nom de: <i>Il Palagio
+d’Atlante</i>. Le libretto et la partition sont au <i>Liceo musicale</i> de
+Bologne.&mdash;La Bibliothèque Barberini de Rome possède deux exemplaires de
+la partition, sous le titre de «dramma musicale, poésie de Mgr. Giulio
+Ruspigliosi,» sans le nom du musicien.&mdash;Grove signale un autre
+exemplaire à la <i>Library of the sacred Harmonie Society of London</i>.
+</p><p>
+La pièce est en trois actes. Les personnages sont:
+</p><p>
+Pour le prologue: Pittura, Poesia, Musica, Magia.&mdash;Pour le drame:
+Gigante, Angelica, Orlando, Bradamante, Marfisa, Ferrau, Sacripante,
+Ruggero, Alceste, Fiordiligi, Prasildo, Mandricardo, Gradasso, Atlante,
+Olimpia, Doralice, Iroldo, Nano, Astolfo.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Gobert.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Lettre d’Atto Melani au prince Mattias, 12 janvier 1647.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Voir Mme de Motteville (Petitot, p. 210-21,
+238);&mdash;<i>Gazette de Renaudot</i>, 8 mars 1647, et passim;&mdash;Lefèvre
+d’Ormesson (<i>Docum. inéd. sur l’hist. de France</i>, I, 377).
+</p><p>
+Mme de Motteville semble dire qu’on rejoua en même temps <i>la Finta
+Pazza</i>. «C’était une comédie à machines et en musique à la mode
+d’Italie, qui fut belle, <i>et celle que nous avions déjà vue</i>, qui nous
+parut une chose extraordinaire et royale.» Il y a là sans doute une
+faute de lecture, ou de style.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> «Les soirs, la belle cour se rassemblait au Palais-Royal,
+dans la petite salle des comédies. La Reine se mettait dans une tribune
+pour l’entendre plus commodément, et y descendait par un petit escalier
+qui n’était pas éloigné de sa chambre. Elle y menait le Roi, le cardinal
+Mazarin, et quelquefois des personnes qu’elle voulait bien traiter, soit
+par la considération de leur qualité, soit par la faveur.» (<i>Mme de
+Motteville</i>, p. 207-8.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Mémoires de Nicolas Goulas, gentilhomme ordinaire de la
+chambre du duc d’Orléans</i> (Soc. de l’hist. de France, II, 203).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> «Les Italiens, dit à son propos Mme de Motteville, sont
+d’ordinaire ennemis de la foule et du bruit» (p. 238).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Goulas (<i>Ibid.</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Lettre d’Anne d’Autriche à Mattias, 23 mai 1647.&mdash;Lettre
+de Melani à Mattias, 25 juin 1647.&mdash;Lettre de Mazarin à Mattias, 10
+juillet 1647.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> «La princesse Palestrine était âgée, avait eu de la
+beauté, avait de l’esprit, ne savait pas le français, parlait beaucoup,
+et était extrêmement fière de son nom.» (<i>Mme de Motteville</i>, 195-196.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Goulas, II, 212-3.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> On sait que, pour la peinture, sa réputation est
+malheureusement tout autre. Sauval prétend qu’à son avènement à la
+régence, en 1643, elle fit brûler à Fontainebleau pour plus de 100 000
+écus de peintures qui choquaient la décence.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> En France même, le 18 décembre 1647, le Parlement
+renouvelait les peines féroces du moyen âge,&mdash;le gibet, la roue, la
+mutilation de la langue,&mdash;contre ceux qui blasphémaient non seulement
+Dieu, mais la Vierge et les saints. Ces peines avaient été supprimées de
+fait sous Richelieu. (<i>Recueil des anciennes lois françaises</i>, XVII,
+65.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Et avec quels discours de pruderie offensée!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> «Les principales personnes des corps et compagnies
+souveraines.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Le 2 mars, après avoir dîné chez Mme de Sévigné, Lefèvre
+d’Ormesson alla «au Palais-Royal pour voir la représentation de la
+grande comédie, où, après avoir attendu une heure et demie, il entra par
+le moyen de Mme de la Mothe...» «Les voix sont belles, dit-il, mais la
+langue italienne, que l’on n’entendoit pas aisément, estoit ennuyeuse.»
+(<i>Mémoires d’O. Lefèvre d’Ormesson.</i>&mdash;Doc. inéd. sur l’hist. de France,
+I, 377-8).&mdash;Renaudot assure pourtant que les acteurs jouaient si
+parfaitement «qu’ils se pouvoyent faire entendre à ceux qui n’avoyent
+aucune connaissance de leur langue».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>Mémoires du marquis de Montglat</i> (Petitot, p. 59-60).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> <i>Mme de Motteville</i>, p. 238.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> <i>Renaudot</i>, 8 mars.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Renaudot.&mdash;Bel exemple du style de la première chronique
+musicale, parue dans un journal français!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> «Cette comédie représentée quasi en présence de toute la
+France, avec l’approbation, voire mesme le transport et admiration de
+tous ceux qui faisoient profession de s’y cognoistre...» (Naudé,
+<i>Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal</i>, 1649.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Cela n’empêcha point les ennemis de Mazarin, ou les
+envieux de Luigi, de falsifier bientôt l’histoire, et de railler l’ennui
+d’Orphée, à peu près de la même façon que les journaux amusants
+raillaient, vers 1860, les vertus soporifiques de <i>Tannhaüser</i>: «Ce beau
+mais malheureux <i>Orphée</i>, ou, pour mieux parler, ce <i>Morphée</i>, puisque
+tout le monde y dormit...»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> 142 millions.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> «L’on a voulu qu’une despense de 30 000 escus pour un
+entretien de la cour, et d’une si grande ville que Paris, ait esté une
+chose bien extraordinaire: et l’on a fait un crime de voir une seule
+comédie de respect pendant la Régence, au lieu qu’auparavant c’estoit
+galanterie d’en voir toutes les années, et de jouer bien souvent des
+Balets, dont la despense estoit quasi toujours plus grande que n’a esté
+celle de la comédie d’<i>Orphée</i>.» (Naudé, <i>ibid.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> <i>Mémoires de Guy Joly</i> (Petitot, t. XLVII, p. 11).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> <i>Mémoires de Goulas</i>, II, 212.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Lettre d’Atto Melani, 12 janv. 1647. Peut-être
+s’agissait-il d’un projet de carrousel dramatico-musical, par Margherita
+Costa: <i>le Défi d’Apollon et de Mars.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Du reste, la maladie du petit Roi, atteint de la petite
+vérole, puis les troubles de la Fronde, interrompirent toutes fêtes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> Naudé, p. 575.&mdash;Naudé va même jusqu’à appeler Mazarin «le
+Martyr d’Estat», parce qu’on fit retomber sur lui toute la
+responsabilité des dépenses d’<i>Orfeo</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> <i>Le Triomphe de l’Amour</i>, de Michel de la Guerre et de
+Charles de Beys, dont M. Quittard vient de retrouver le <i>libretto</i>, est
+de 1654; la <i>Pastorale</i> de Perrin et Cambert (l’<i>Opéra d’Issy</i>), de
+1659; le <i>Serse</i> de Cavalli fut joué au Louvre en 1660, et la <i>Pomone</i>
+de Cambert inaugura l’Académie d’Opéra en 1671.
+</p><p>
+Il n’est pas sans intérêt de rappeler que Mazarin patronna les
+tentatives de La Guerre, ainsi que de Perrin et Cambert, et que, deux
+mois avant sa mort, il faisait représenter <i>Serse</i> dans sa chambre (11
+janv. 1661). L’éternel Melani jouait deux rôles dans la pièce.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> 1681, Paris.&mdash;Bonnet et Bourdelot, dans leur <i>Histoire de
+la musique et de ses effets</i> (1715, Amsterdam), ont copié en grande
+partie la description de Menestrier; mais ils l’appliquent bizarrement à
+une représentation donnée, en 1660, à Vienne, pour les noces de
+l’empereur Léopold; et ils ne disent rien du spectacle de 1647 à Paris.
+Ils analysent d’ailleurs la pièce, «comme ayant passé pour un des
+modèles de l’opéra français» (p. 390-402).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> «La femme est un objet qui rend l’homme toujours
+ridicule. Si elle est laide, oh! quelle misère! Et si elle est belle,
+ah! quel danger!... Qu’on la prenne, ou qu’on ne la prenne pas, toujours
+on s’en repent.» (Acte I, scène 5.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Menestrier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> Renaudot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> Menestrier.
+</p><p>
+<i>La Victoire</i>: «Me voici! Et quand, invincibles armées de la Gaule, vous
+ai-je jamais fait défaut? Je marche avec ces drapeaux; ces lis d’or qui
+flamboient sont mes propres caractères qui disent clairement: Que tout
+cède au Monarque Français! Me voici! C’est moi qui ai reçu votre Roi
+dans un berceau de trophées, et qui ai penché sur son front mille
+palmes. C’est moi qui fais trembler sous son empire les deux
+hémisphères, et qui ai posé pour lui un frein sur l’immense Océan...
+Mais ses heureux destins veulent que cette gloire rayonne sur vous des
+yeux lumineux de la grande Anne, dont les belles mains tiennent le
+sceptre et lancent la foudre...» (Prologue d’<i>Orfeo</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Renaudot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> Malgré l’opinion de MM. Nuitter et Thoinan, le sonnet de
+Voiture au cardinal Mazarin sur <i>la Comédie des machines</i> me semble
+s’appliquer aussi bien à l’<i>Orfeo</i> qu’à <i>la Finta Pazza</i>.&mdash;Voir, dans
+les œuvres de Voiture, le sonnet connu:
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«Quelle docte Circé, quelle nouvelle Armide...»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>
+Le succès des machines d’<i>Orfeo</i> a contribué à la création d’un certain
+nombre de tragédies lyriques françaises à grand spectacle, comme <i>la
+Naissance d’Hercule</i> de Rotrou (1649), et l’<i>Andromede</i> de Corneille
+(1650). On sait que, pour l’<i>Andromède</i>, dont la musique était de
+d’Assoucy, ami de Luigi, on utilisa les machines d’<i>Orfeo</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Le copiste a seulement marqué «<i>Qui và la Danza</i>».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> Menestrier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> <i>Id.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> <i>Id.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> Renaudot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> «M. le cardinal de Mazarin employa (en 1646) M. Errard
+pour toutes les décorations d’un opéra italien, qui avait pour sujet les
+<i>Amours d’Orphée et Euridice</i>, et qui parut dans la même salle où se
+fait aujourd’hui l’Opéra. M. Errard fut produit pour cet ouvrage par M.
+de Ratabon, premier commis dans la surintendance des bâtiments. Les
+décorations en furent magnifiques, et entre autres celles d’une salle
+feinte (peinte?), dont tous les ornements étaient rehaussés d’or. Dans
+le lambris qui était composé d’architecture, on voyait plusieurs
+tableaux que M. de Sève l’aîné, qui depuis a été recteur de l’Académie,
+avait peints et finis d’après des dessins que M. Errard n’avait faits
+que de pratique. Ce fut à l’ouvrage de cette salle que M. Coypel, qui
+est aujourd’hui directeur de l’Académie, et qui n’était alors âgé que de
+15 à 16 ans, commença à travailler pour M. Errard, qui le mit à
+rehausser d’or une grande frise de rinceaux ou ornements de feuillages
+qui se dessinait en perspective. Quoique la frise eût été ébauchée par
+des peintres qu’on tenait pour très habiles en ces sortes d’ouvrages,
+elle était presque toute estropiée, et M. Errard, remarquant avec
+attention que M. Coypel rectifiait de lui-même tout cet ouvrage, il lui
+fit faire avec joie tout le pourtour de la salle, et lui donna mille
+témoignages d’amitié, lui offrant tous ses dessins pour étudier.»
+</p><p>
+(<i>Notice sur Charles Errard</i> par Guillet de Saint-Georges,&mdash;dans les
+<i>Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l’Académie
+Royale de peinture et sculpture,</i>&mdash;1854, Paris.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> L’<i>Orfeo</i>;&mdash;<i>Poesia del Sig. Franc. Buti.&mdash;Musica del
+Sig. Luigi Rossi.</i>&mdash;Bibl. Chigi. Q. V. 39. Grande partition reliée de
+II-261 pages, avec table alphabétique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> Nº 25 887.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Nº 2 307. Voir le catalogue de la Bibl. du Conservatoire
+de Bruxelles, par M. Wotquenne, I, p. 443.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> Tome XLI.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> Il est remarquable que Fétis en parle, en août 1827, dans
+la <i>Revue musicale</i> (voir Nuitter et Thoinan), et que, dans l’article de
+son <i>Dictionnaire</i> sur Luigi Rossi, il omet de citer l’<i>Orfeo</i>, qu’il
+connaissait pourtant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> C’était d’ailleurs le défaut de presque toute l’époque,
+du moins de presque tout l’opéra de ce temps. Comme le dit M. Amintore
+Galli, dans son <i>Estetica della musica</i> (1900, Turin, p. 537), «dans la
+première moitié du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, régnait sur l’opéra la mesure
+ternaire, et le rythme de la grave sarabande. Les rythmes de danse et
+les passages vocalisés caractérisent les œuvres de ce temps
+d’incubation mélodramatique».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> Il s’agit de la scène du Satyre et d’Aristée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> <i>Recueil d’excellents airs italiens de différents auteurs
+d’après Brossard</i>, Bibl. Nat. Rés. Vm. 1108.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> «Le récitatif italien est un méchant usage du chant et de
+la parole.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> <i>Lettre sur les Opera.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> Malgré Rinuccini, et l’éveil assez intéressant pour
+l’histoire littéraire d’une suite de dramaturges musicaux,&mdash;comme
+Gabriello Chiabrera, Alessandro Striggio, poète de l’<i>Orfeo</i> de
+Monteverde, Ottavio Tronsarelli (33 <i>Drammi musicali</i>, 1632, Rome),
+Girolamo Bartolommei (<i>Drammi musicali</i>, 1656), dont une <i>Teodora</i> et un
+<i>Polietto</i>, publiés en 1632, dans un volume de tragédies sacrées, ont
+vraisemblablement inspiré les célèbres œuvres de Corneille. Le
+premier de ces <i>Drames musicaux</i> de 1655, une <i>Cerere racconsolata</i>, est
+précisément dédié «<i>all’ Eminentissimo Sig. Cardinale Giulio
+Mazzarini</i>». (Voir H. Hauvette: <i>Un précurseur italien de Corneille</i>,
+1897, Grenoble).
+</p><p>
+M. Angelo Solerti avait commencé dernièrement la publication des
+<i>libretti</i> musicaux de la première moitié du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. (Voir dans
+ses <i>Albori del Melodramma</i>, Milan, Sandron, les volumes II et III
+consacrés à l’œuvre de Rinuccini, Chiabrera, Striggio, Campeggi, St.
+Landi, O. Corsini, etc.)&mdash;La mort a malheureusement interrompu cette
+entreprise, comme tant d’autres précieux travaux de ce grand érudit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Combien Rameau n’a-t-il pas eu à en souffrir!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> Déjà certains l’osèrent, aux <small>XVII</small><sup>e</sup> et <small>XVIII</small><sup>e</sup>
+siècles: Péri, Loreto Vittori, Ferrari, Manelli, Stradella, Mattheson,
+etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> <i>Trattato della musica scenica.</i>&mdash;Doni mourut, l’année
+même d’<i>Orfeo</i>, en 1647.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> St-Évremond lui-même reproche à Luigi&mdash;ainsi du reste
+qu’à Cavalli et à Cesti&mdash;de sacrifier le drame à la musique, et de faire
+oublier ses héros par le charme de son art:&mdash;«L’idée du musicien va
+devant celle du héros dans les Opera: c’est Luigi, c’est Cavallo, c’est
+Cesti qui se présentent à l’imagination», et non leurs personnages.
+(<i>Lettre sur les Opera.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Voir, par exemple, l’arietta d’Euridice: «<i>Quando un core
+inamorato</i>», p. 298 des <i>Studien zur Geschichte der italienischen Oper
+im 17. Jahrhundert</i> (tome I) de M. Hugo Goldschmidt.&mdash;On trouvera dans
+cet excellent ouvrage, qui a paru en même temps que paraissait dans <i>la
+Revue d’Histoire et de Critique musicales</i> l’étude présente sur Luigi
+Rossi, de nombreux fragments de l’<i>Orfeo.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Ainsi, dans le <i>Recueil d’airs italiens</i>, aux armes de
+Charles-Maurice le Tellier, archevêque de Reims (Bibl. Nat. Rés. Vm
+1115. Inventaire Vm<sup>7</sup> 17), p. 109-119, le 11<sup>e</sup> air: <i>Non sara, non
+fù, non è</i>, qui débute par un mouvement vif à 4 temps, passe dans un
+adagio à 3/2, puis revient au 4.&mdash;Dans le même recueil, l’air: <i>Anime
+voi che sete dalle furie</i> (p. 59-68).&mdash;Voir aussi dans le recueil, déjà
+cité, de Brossard: <i>Deh, deh, soccorri;&mdash;Chi trovasse una speranza;&mdash;Non
+sempre ingombra;</i> etc.&mdash;Il en est de même dans le recueil de <i>Cantates</i>
+(Bibl. Nat. Rés. Vm. 1175 [27]).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> Voir p. 301 du livre cité de M. H. Goldschmidt, l’air
+d’Euridice: <i>Fugace e labile è la beltà</i>, que M. Goldschmidt rapproche
+de l’air célèbre du <i>Rinaldo</i> de Haendel: <i>Lasoia ch’io pianga.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> Sur les vocalises et les «passages» vocaux dans les
+œuvres de Luigi, voir le tout récent ouvrage de M. H. Goldschmidt:
+<i>Die Lehre von der vokalen Ornamentik</i> (1<sup>e</sup>r vol. 1907).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> Acte III. Scène X. Nous publions, à la fin du volume,
+cette admirable scène, restée inédite jusqu’à présent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> Acte II, scène 9 (Voir p. 305 des <i>Studien</i> de
+Goldschmidt).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> Acte II, scène 5. Délicieux trio des Grâces, où chaque
+voix, à son tour, reprend la phrase initiale: <i>Pastor gentile</i>.
+</p><p>
+Acte III, scène 9. Charmant chœur à 3: <i>Dormite, begli occhi,</i> qui
+fait penser à <i>Céphale et Procris</i> de Grétry (p. 303 des <i>Studien</i> de
+Goldschmidt).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> <i>Volkommener Kapellmeister</i>, 1739 (p. 345).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> Acte III, scène 1.&mdash;Le burlesque se mêle bizarrement au
+pathétique: Aristée, fou de désespoir, chante un trio bouffe avec Momus
+et le Satyre (Acte III. scène 4).&mdash;Il y a dans l’<i>Orfeo</i> nombre d’airs
+bouffes, et assez réussis, qui annoncent l’<i>opéra buffa</i> du <small>XVIII</small><sup>e</sup>
+siècle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> Voir notre Supplément musical.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> «Le fameux Luiggi Rossi, qui est un des premiers qui ait
+donné aux airs italiens ce tour non seulement sçavant et recherché, mais
+aussi ce tour et ce chant gracieux qui les fait encor admirer de nos
+jours par tous les connaisseurs.» (<i>Catalogue de Brassard</i>, 1724).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> Burney, dans son <i>Histoire de la musique</i> (t. IV, p.
+152-157), note l’élégance de ses airs, leur modernisme et leurs
+hardiesses harmoniques.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a>
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«Je ne m’estonne point de voir à tes beaux airs<br /></span>
+<span class="i0">Soumettre les démons, les monstres, les enfers,<br /></span>
+<span class="i0">Ny de leur fier tyran l’implacable furie.<br /></span>
+<span class="i0">Le chantre Tracieu dans ces lieux pleins d’effroy<br /></span>
+<span class="i0">Jadis en fit autant; mais de charmer l’envie,<br /></span>
+<span class="i0">Luiggy, c’est un art qui n’appartient qu’à toi.»<br /></span>
+</div></div>
+
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> «<i>Solus Gallus cantat</i>... Luigi ne pouvait souffrir que
+les Italiens chantassent des airs, après avoir ouï chanter a M. Nyert, à
+Hilaire, à la petite Varenne.» (<i>Lettre sur les Opera</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> Voir Nuitter et Thoinan.&mdash;De Nyert avait été formé,
+d’ailleurs, à l’école romaine. Il était à Rome en 1630. (Voir la notice
+de Tallemant des Réaux, t. IV, p. 428 et suiv., sur <i>De Nyert, Lambert
+et Hilaire</i>.) C’est à de Nyert qu’est dédiée la fameuse épitre de La
+Fontaine contre l’Opéra.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> M. Henri Quittard vient de publier un certain nombre de
+ces Dialogues dans le <i>Bulletin français de la S. I. M.</i> (15 mai 1908).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> A la vérité, je n’ai pas trouvé trace, dans ses
+manuscrits, de musique écrite sur d’autres textes que des textes
+italiens; et, jusqu’à nouvel ordre, rien n’autorise à dire, comme a fait
+M. Ademollo, que Luigi fut le premier à écrire «sur des paroles
+françaises et pour des artistes français».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> «Il faisait peu de cas de nos chansons, excepté de celles
+de Boisset, qui attirèrent son admiration.» (<i>Lettre sur les Opera</i>.)
+</p><p>
+«Les airs de Boisset, qui charmèrent autrefois si justement toute la
+cour, furent laissés bientôt pour des chansonnettes; et il fallut que
+Luigi, le premier homme de l’univers en son art, les vint admirer
+d’Italie, pour nous faire repentir de cet abandonnement et leur redonner
+la réputation qu’une pure fantaisie leur avait ôtée.» (St-Evremond,
+<i>Observations sur le goût et le discernement des François</i>.)
+</p><p>
+Ce grand artiste, pour qui Luigi fait une exception si flatteuse parmi
+les musiciens français, et que certains des amateurs distingués du
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, Maugars, Lecerf de la Viéville, Bacilly, opposent aux
+maîtres d’Italie, comme le représentant le plus parfait de notre art
+national,&mdash;attend encore aujourd’hui une étude qui le remette en sa
+pleine lumière.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> «Il admira le concert de nos violons, il admira nos
+luths, nos clavessins, nos orgues...» (St-Évremond.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> Il ne peut s’agir ici de la qualité que Lecerf de la
+Viéville reconnaît aux chanteurs français: à savoir, «de mieux
+prononcer». Tallemant, dans sa notice sur de Nyert, dit que c’est aux
+Italiens qu’il avait pris «ce qu’il y avait de bon dans leur manière de
+chanter», et «qu’avant lui et Lambert, on ne savait guère ce que c’était
+de prononcer bien les paroles». (IV, 428.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> St-Évremond, <i>Lettre sur les Opera</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> Mon érudit confrère, M. A. Wotquenne, a bien voulu me
+signaler le passage suivant de Pitoni (<i>Notizie de’ contrappuntisti e
+compositori di musica</i>): «Luigi Rossi, napolitain: un grand nombre de
+ses cantates, opéras (<i>commedie</i>) et <i>canzoni</i> sont encore recherchés
+aujourd’hui par les étrangers. Il mourut en 1653, et fut enterré à S.
+Maria in Via Lata, à Rome, où on lit l’éloge suivant: <i>Aloysio de Rubeis
+Neapolitano phonasco toto orbe celeberrimo, regnis regibusque noto,
+cujus ad tumulum Armonia orphana vidua amicitia æternum plorant, Joannes
+Carolus de Rubeis sibi fratrique amantissimo cui cor persolvit in
+lacrimas sepulchrum posuit anno MDCLIII.»</i> (Collection La Fage, mss.
+franc., nouvelle acquisition, nº 266.)
+</p><p>
+Luigi Rossi avait été en relations, sans doute dans les dernières années
+de sa vie, avec Christine de Suède. Nous avons de lui un <i>Lamento</i> sur
+la mort de Gustave-Adolphe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> «J’ai essayé, dit Perti, de suivre du mieux que j’ai pu
+les trois plus grandes lumières de notre profession, Rossi, Carissimi et
+Cesti. J’ai pris pour escorte ces trois grandes âmes...»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> Entre autres, une <i>Scelta di canzonette italiane di
+diversi autori</i>, dedicate all’eccellentissimo Henrico Howard, duca di
+Norfolk, e gran marescial d’Inghilterra, Printed at London, by A. Godbid
+and J. Playford, in Little-Britain, 1679.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> Certains se souvenaient, pourtant: entre autres, La
+Fontaine, et son ami De Nyert, à qui les bruyants succès de Lully ne
+faisaient pas oublier l’<i>Orfeo</i>:
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«Toi qui sais mieux qu’aucun le succès que jadis<br /></span>
+<span class="i0">Les pièces de musique eurent dedans Paris,<br /></span>
+<span class="i0">Que dis-tu de l’ardeur dont la cour échauffée<br /></span>
+<span class="i0">Frondoit en ce temps-là les grands concerts d’<i>Orphée</i>,<br /></span>
+<span class="i0">Les passages d’Atto et de Leonora,<br /></span>
+<span class="i0">Et ce déchaînement qu’on a pour l’Opéra?»<br /></span>
+<span class="i8">(<i>Épître à de Nyert, 1677</i>).<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> En terminant ces pages, dans la <i>Revue d’Histoire et de
+critique musicales</i> d’octobre 1901, nous exprimions le désir «qu’on
+entreprît de rassembler l’œuvre disséminé de Luigi Rossi, et de
+publier au moins une sélection des airs et des cantates, dont les
+bibliothèques de Paris, de Belgique, d’Italie, et surtout d’Angleterre,
+possèdent encore une quantité prodigieuse (à la seule <i>Christ Church
+Library d’Oxford</i>, 112 cantates; au <i>British Museum</i>, 31 cantates et
+duos, 2 <i>madrigali spirituali</i>, etc.)».&mdash;Ce vœu est sur le point
+d’être réalisé. M. Alfred Wotquenne, à qui l’histoire de la musique du
+<small>XVII</small><sup>e</sup> et du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècles doit déjà tant de découvertes, a
+rassemblé à la Bibliothèque du Conservatoire de Bruxelles les copies de
+toutes les cantates connues de Luigi Rossi; et il prépare en ce moment
+une étude sur ce maître, avec la collaboration de M. Gevaert, qui fut le
+premier peut-être, de notre temps, à avoir l’intuition de la grandeur
+artistique de Luigi, et à ressusciter ses œuvres, dans la belle
+collection des <i>Gloires de l’Italie</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Sénecé, <i>Lettre de Clément Marot touchant ce qui s’est
+passé à l’arrivée de J.-B. Lully aux Champs-Élysées</i> (1688, Cologne).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> «Un petit homme d’assez mauvaise mine et d’un extérieur
+fort négligé.» (Sénecé.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> <i>Comparaison de la Musique italienne et de la Musique
+française</i>, par Lecerf de La Viéville de la Fresneuse (1705, Bruxelles).
+</p><p>
+Cet ouvrage est une suite de six dialogues entre des gens de
+distinction, qui se rencontrent, soit dans un théâtre d’opéra de
+province, à une représentation de <i>Tancrède</i> de Campra, soit chez un
+d’entre eux.
+</p><p>
+Ces amateurs passionnés discutent sur les mérites respectifs de la
+musique italienne et de la musique française; et ce leur est un prétexte
+pour faire l’apologie de Lully. Déjà ils sont un peu loin de leur héros,
+qui est mort depuis dix-huit ans, quand se tiennent ces conversations.
+Seul, le plus âgé de la société a vu Lully. Ils sont à la limite où va
+disparaître la génération qui l’a connu, et, avec elle, tant de précieux
+souvenirs. Ils le savent. Un d’entre eux dit:
+</p><p>
+«Profitez de la mémoire de ces messieurs. Il est temps de ramasser ces
+particularités... elles vieillissent; dans quelques années d’ici, elles
+se perdraient; vous les perpétuerez; et la mémoire de votre héros vous
+aura cette obligation.»
+</p><p>
+C’est donc, d’après l’intention même de l’auteur, un recueil de la
+tradition orale, des conversations de la cour et des musiciens sur
+Lully. C’est à ce titre que je le citerai fréquemment, dans ces Notes.
+Si tout n’en est pas rigoureusement exact, l’essentiel est que ce livre
+reflète l’opinion publique d’alors et l’image qu’elle s’était faite de
+Lully.&mdash;Image flattée, sans doute, puisque l’auteur est un fanatique de
+Lully. Image très vivante toutefois, et à travers laquelle il n’est pas
+difficile de retrouver l’homme réel.
+</p><p>
+Lecerf de la Viéville a été mis à contribution par presque tous ceux qui
+ont parlé de Lully après lui; mais ils se sont bien gardés, pour la
+plupart, de le nommer, tout en le pillant effrontément. Ainsi,
+Boscheron, dans sa <i>Vie de Quinault</i> (1715);&mdash;Titon du Tillet, dans son
+<i>Parnasse françois</i> (1732);&mdash;Le Prevost d’Exmes, dans son <i>Lully
+musicien</i> (1779).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> L’histoire est trop connue pour qu’on la raconte ici. Je
+renvoie le lecteur au livre excellent de Nuitter et Thoinan: <i>Les
+Origines de l’Opéra français</i> (1886).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> Il le fit, comme il disait.&mdash;«Le raccommodement fut si
+complet et si sincère, écrit Walckenaer, que La Fontaine supprima sa
+satire qui n’a été imprimée qu’après sa mort, et qu’il fit depuis pour
+Lully deux dédicaces en vers, l’une pour l’opéra d’<i>Amadis</i> et l’autre
+pour celui de <i>Roland</i>.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> C’était alors le nom du quartier Saint-Roch, qui avait
+une double butte formée par l’accumulation des détritus de Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> Dans un livre très curieux, intitulé: <i>Lully homme
+d’affaires, propriétaire et musicien</i> (1891).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Lettre d’un inconnu à Cabart de Villeneuve (citée par M.
+E. Radet).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> D’après l’inventaire de ses biens, qui fut fait en 1687.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> «Le glouton», comme l’appelle encore La Fontaine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Lecerf de la Viéville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> Lors du traité de Nimègue, il fit tirer, en face de son
+hôtel, un feu d’artifice en l’honneur de la paix et du Roi. Pour la
+naissance du duc de Bourgogne, il donna une représentation gratuite de
+<i>Persée</i> au peuple de Paris, «en y ajoutant des agréments
+extraordinaires. On entrait dans la salle par un arc de triomphe, qui,
+au sortir de la représentation, parut en feu; et un soleil s’éleva peu à
+peu au-dessus. Ce soleil était composé de plus de mille lumières vives.
+On tira ensuite plus de soixante fusées, les unes après les autres, et
+l’on fit couler jusqu’à minuit une fontaine de vin.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> Un des personnages de Lecerf faisant la critique d’un
+passage d’<i>Amadis</i>, le chevalier réplique: «Mon pauvre ami, Lully est
+Lully, comme a dit M. de La Bruyère; mais Lully était homme, et homme
+adonné à ses plaisirs.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> «Bon mari?» demande Lecerf.&mdash;«Pas mauvais. Il appelait
+toujours Lambert: Beau-père.»
+</p><p>
+A la vérité, Saint-Évremond insinue que, si Lully avait perdu sa femme,
+il n’eût pas fait autant de bruit qu’Orphée:
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On t’aurait vu bien plus de fermeté<br /></span>
+<span class="i0">Que n’eut Orphée en son sort déplorable:<br /></span>
+<span class="i0">Perdre sa femme est une adversité;<br /></span>
+<span class="i0">Mais ton grand cœur aurait été capable<br /></span>
+<span class="i0">De supporter cette calamité.<br /></span>
+<span class="i0">En tout, Lully, je te tiens préférable.<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> «Il prenait pour ses menus plaisirs le débit de ses
+livres, 7 à 8 000 livres de rente, et il laissait sa femme gouverner le
+reste.» (Lecerf du la Viéville.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> «... Veut que ladite dame son épouse conduise tout ce qui
+concerne ladite Académie de musique ou Opéra, sans aucune exception ni
+réserve...»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> Racontée par Lecerf.&mdash;Quelle qu’en soit l’exactitude,
+cette légende, immédiatement formée après la mort de Lully, reflète
+l’opinion qu’il avait donnée de lui à ses contemporains.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> Lecerf ajoute que, «retourné dans son lit, il fit un air
+burlesque: <i>Il faut mourir, pécheur, il faut mourir</i>». Mais, comme
+Lecerf lui même ne semble pas très sur de la vérité du fait, nous
+partagerons son doute.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> Notre-Dame des Victoires, sa paroisse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> Pour les grandes cérémonies, les deux bandes des violons
+et la Grande Écurie se réunissaient sous la direction du surintendant.
+</p><p>
+Lully était depuis 1652 «inspecteur de la musique instrumentale», et
+depuis 1653 «compositeur de la Chambre»,&mdash;poste où il avait succédé à
+l’Italien Lazzarini.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> Elle comptait quatorze chanteurs, huit enfants, et un
+joueur de cornet (serpent). Nulle mention d’organiste. Elle interprétait
+des messes et motets à 4, 5 et 6 voix, sans accompagnement instrumental,
+sous la direction de deux sous-maîtres de la chapelle, qui servaient
+tour à tour par semestre.&mdash;(Voir Michel Brenet: <i>La musique sacrée sous
+Louis XIV</i>, dans la <i>Tribune de Saint-Gervais</i>, février-avril 1899.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> Depuis la nomination, en 1663, de Henry Dumont, comme
+sous-maître, il y avait eu un premier essai de renouvellement dans
+l’esprit de la chapelle royale. L’orgue s’y était introduit, avec une ou
+deux parties de violons ou de violes. Mais ce fut surtout depuis
+l’établissement du Roi et de la cour à Versailles que le style changea.
+Lully offrit sa troupe de chanteurs et d’instrumentistes, et il fournit
+lui-même les modèles du style nouveau; il écrivit de grands Psaumes à 8
+ou 10 voix en deux chœurs, avec un orchestre complet,&mdash;vrais opéras
+religieux, ou cantates dramatiques, comprenant des récits, des airs, des
+duos, trios, chœurs, symphonies, d’un caractère grandiose et parfois
+pathétique, mais assez peu religieux.&mdash;(Voir M. Brenet, ibid., et H.
+Quittard, <i>Henry Dumont</i>.)&mdash;Tout ce côté du génie de Lully mériterait
+une étude spéciale, non moins que son activité singulièrement riche et
+brillante pour les Ballets de cour et les divertissements royaux. Il
+n’entrait point dans notre dessein de nous y attacher dans ces <i>Notes</i>,
+qui cherchent seulement à esquisser son rôle dans l’histoire de notre
+tragédie musicale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a>
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il faut vingt clavecins, cent violons pour plaire.<br /></span>
+<span class="i5">. . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span>
+<span class="i0">Ses concerts d’instruments ont le bruit du tonnerre,<br /></span>
+<span class="i0">Et ses concerts de voix ressemblent aux éclats<br /></span>
+<span class="i0">Qu’en un jour de combat font les cris des soldats.<br /></span>
+<span class="i8">(La Fontaine, <i>Epitre à M. de Niert</i>.)<br /></span>
+</div></div>
+
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> Lettres patentes du 12 mars 1672, autorisant Lully à
+établir à Paris une Académie Royale de Musique «pour faire des
+représentations des pièces de musique, composées tant en vers français
+qu’autres langues étrangères».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> «Défenses contre toutes personnes de faire aucunes
+représentations accompagnées de plus de deux airs et de deux
+instruments, sans la permission par écrit du sieur Lulli.»
+(1672.)&mdash;Ordonnance du 30 avril 1673, interdisant aux comédiens de se
+servir de plus de deux voix et de six violons. Etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Entre autres, la vieille ennemie: la maîtrise, La
+Confrérie de Saint-Julien-des-Menestriers, qui avait longtemps fait
+échec à la Musique du Roi, et qui même, un moment, sous le «roi des
+violons» Guillaume Dumanoir, avait été sur le point d’absorber sa
+rivale, sans que le surintendant Boesset protestât. Elle s’attaqua à
+Lully, et prétendit lui disputer le monopole de l’éducation de ses
+violons. Mal lui en prit. Lully la fit confondre par un jugement
+injurieux, en 1673. Le «roi des violons» renonça officiellement à sa
+royauté illusoire, en 1685.&mdash;(Voir J. Ecorcheville, <i>Vingt suites
+d’orchestre du <small>XVII</small><sup>e</sup> s. français</i>, 1906, et Schletterer, <i>Geschichte
+der Spielmannszunft in Frankreich und der Pariser Geigerkönige</i>, 1884,
+Berlin.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> «Lully était de Florence,» dit Lecerf, «apparemment un
+petit paysan de là autour».&mdash;«Moi, qui suis Florentin,» disait-il
+lui-même.&mdash;Le duc de la Ferté vit à Florence, chez le grand-duc, un
+vieux jardinier qui était son oncle ou son cousin, et portait son nom.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> Lecerf de la Viéville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> Ibid.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> <i>Raisons qui prouvent manifestement que les compositeurs
+de musique ou les musiciens qui se servent des clavessins, luths et
+autres instrumens d’harmonie pour l’exprimer, n’ont jamais été et ne
+peuvent être de la communauté des anciens jongleurs et ménestriers de
+Paris</i>, 1695. (Bibl. Nat.)
+</p><p>
+Nicolas Métru, de Bar-sur-Aube, était maître de chapelle des Jésuites à
+Paris. François Roberday, de Paris, fut valet de chambre de la reine
+Anne d’Autriche, puis de la reine Marie-Thérèse, organiste des
+Petits-Pères, et mourut avant 1682. Nicolas Gigault, de Paris, né vers
+1625, mort vers 1707, fut organiste de Saint-Nicolas-des-Champs, de
+Saint-Martin-des-Champs et de l’hôpital du Saint-Esprit. Il eut
+l’honneur d’être non seulement le maître de Lully, mais, peu avant sa
+mort, le juge de Rameau, dans un concours d’orgue, en 1706.
+</p><p>
+M. A. Guilmant a publié, dans les <i>Archives des Maîtres de l’orgue des
+<small>XVI</small><sup>e</sup>, <small>XVII</small><sup>e</sup> et <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècles</i>, deux recueils de musique
+d’orgue de Gigault et Roberday, avec d’excellentes notices de M. A.
+Pirro.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> <i>Cérémonial</i> de Paris, rédigé par Martin Sonnet, en
+1682.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> Le <i>livre des Noëls</i> de Gigault, comme le <i>livre d’orgue</i>
+de Roberday, publiés par M. Guilmant, sont écrits aussi bien pour orgue
+que pour clavecin, luth, violes, violons et flûtes, ainsi qu’ils s’en
+expliquent dans leurs préfaces. Gigault était inscrit sur le rôle des
+«compagnons qui montrent à danser et à jouer des instruments». Il
+donnait probablement des concerts chez lui. Roberday prit part, en 1671,
+dans l’église des Petits Pères, à un concert de 130 musiciens: violons,
+hautbois, trompettes, timbales et orgue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> Pendant le séjour de Cavalli à Paris, Roberday, qui
+imprimait alors son <i>Livre d’orgue</i> (1660), lui demanda un sujet de
+fugue, «afin que son livre fût honoré du nom de ce maître».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> Écrit en 1665.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> Voir un curieux exemple de Gigault, publié par M. Pirro,
+dans la <i>Revue musicale</i> du 1<sup>er</sup> octobre 1903,&mdash;une marche de
+septièmes avec altération ou broderie de la quinte.
+</p><p>
+Roberday fait même, dans la préface de son <i>Livre d’orgue</i>, une
+audacieuse revendication de la liberté de l’art à l’égard des règles
+d’école:
+</p><p>
+«Il se trouvera dans cet ouvrage, dit-il, quelques endroits peut-être un
+peu trop hardis aux sentiments de ceux qui s’attachent si fort aux
+anciennes règles qu’ils ne croient pas qu’il soit jamais permis de s’en
+départir. Mais il faut considérer que la musique est inventée pour
+plaire à l’oreille; et, par conséquent, si je leur accorde qu’un ouvrier
+ne doit jamais sortir des règles de son art, ils doivent aussi demeurer
+d’accord que tout ce qui se trouvera être agréable à l’oreille doit
+toujours être censé dons les règles de la musique. C’est donc l’oreille
+qu’il faut consulter sur ce point.»
+</p><p>
+Cette déclaration, pleine de bon sens et de sain réalisme, n’a pas été
+perdue pour Lully.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> De ces dissonances, disent Perrault et Titon du Tillet,
+il a fait «les plus beaux endroits de ses compositions par l’art qu’il a
+eu de les préparer, de les placer et de les sauver».
+</p><p>
+Hardiesse toute relative! Quand, à la fin du siècle, la musique de
+Bononcini commença à se répandre en France, les Lullystes poussèrent les
+hauts cris: «... Des dissonances à faire frayeur!.. Des duretés
+continuées jusqu’où on peut aller... Ce n’est pas supportable.
+Heureuses, les oreilles de plomb!». (Lecerf de la Viéville:
+<i>Éclaircissement sur Bononcini</i>, 1706.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> <i>Airs</i> (manuscrits) <i>de Boesset, Lambert, Lully, Le
+Camus</i>, etc. (Bibl. Nat. Rés.&mdash;V<sup>m7</sup>, 501.)
+</p><p>
+Les <i>Airs</i> (imprimés) <i>à 1, 2, 3 et 4 parties avec la basse continue,
+composés par MM. Boesset, Lambert, Lulli</i>, 1689, Ballard,&mdash;contiennent
+le même air, mais avec des variantes appréciables.
+</p><p>
+Voir encore, de Lambert, l’air: <i>Pour bien chanter d’amour</i>,&mdash;ou: <i>Je
+goûtais cent mille douceurs</i>;&mdash;ou ses chansons d’inspiration populaire,
+bâties sur des mélodies de vaudevilles, aux rythmes dansants, comme:
+<i>Hélas, que n’es-tu seulette</i>.
+</p><p>
+M. H. Quittard vient de publier une intéressante étude sur le style des
+<i>Dialogues</i> de Lambert, dans le <i>Bulletin français de la S. I. M.</i> (15
+mai 1908).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> <i>Airs</i> (manuscrits) <i>de Boesset</i>, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> Voir Hermann Kretzschmar, <i>Die Venetianische Oper
+(Vierteljahrschrift für Musikwissenschaft</i>, 1892);&mdash;et Romain Rolland,
+<i>L’Opéra populaire à Venise</i> (<i>Mercure musical</i>, 15 janvier et 15
+février 1906).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> Incantation de Médée, dans le <i>Giasone</i> de 1649.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> <i>Ibid.</i> Rôle de Demo.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> Surtout dans la <i>Didone</i> de 1641.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a href="#FNanchor_232_232"><span class="label">[232]</span></a> Il y a dans Cavalli toute une série de scènes du Sommeil,
+dont Lully a pu s’inspirer. J’ai peine à croire qu’il n’ait pas connu,
+entre autres, celle de l’<i>Eritrea</i> de 1652, l’air délicieux de Celinda:
+<i>Dolce sonno, amico nume</i> (acte I, sc. XIX), avec son accompagnement
+berceur de trois violes.&mdash;Voir aussi la scène pastorale de Prasitea dans
+l’<i>Ercole</i>, et les chœurs qui suivent: <i>Dormi, dormi, o sonno</i>.
+</p><p>
+L’architecture musicale de l’<i>Ercole</i> de Cavalli offre d’ailleurs bien
+des ressemblances avec celle des futurs opéras de Lully: l’importance
+des <i>Sinfonie</i>, le style fugué de l’ouverture, aux rythmes fiers et
+saccadés, la structure du Prologue, les chœurs et les danses à la fin
+des actes, les mélodies chantées aux rythmes de danse, et le mélange
+dans un même chant des mesures à trois et à quatre temps.&mdash;Toutefois, il
+faut reconnaître que Cavalli lui-même s’était un peu adapté, dans cette
+œuvre, au goût régnant alors en France.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a href="#FNanchor_233_233"><span class="label">[233]</span></a> Il use, en le reconnaissant, de certains procédés de
+style instrumental français (<i>Serenata</i> de 1662).&mdash;On a pu supposer
+qu’il avait voyagé en France vers 1660.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a href="#FNanchor_234_234"><span class="label">[234]</span></a> En particulier, dans la <i>Dori</i> de 1661 et <i>Pomo d’Oro</i> de
+1666-7.&mdash;Mais on ne doit pas oublier que si Cesti était arrivé au faîte
+de sa réputation quand Lully était encore au début de sa carrière, les
+divertissements de Lully se répandaient déjà en Europe et étaient copiés
+dans les autres cours, comme les modes françaises. Il s’était formé un
+style international, dont Paris, Vienne, et les villes italiennes
+étaient les principaux ouvriers. J’inclinerais toutefois à croire que
+Lully, plus intelligent qu’inventif, et plus organisateur que créateur,
+a dû probablement emprunter encore plus que fournir aux autres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a href="#FNanchor_235_235"><span class="label">[235]</span></a> Voir l’article précédent.&mdash;Je ne fais qu’indiquer en
+passant cette question, encore assez obscure, des rapports de Lully avec
+ses précurseurs italiens et français. Les travaux incessants de M. H.
+Quittard contribuent à l’éclaircir, chaque jour; et M. Henri Prunières
+doit lui consacrer un des chapitres de l’ouvrage qu’il prépare, en ce
+moment, sur l’<i>Esthétique de Lully</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a href="#FNanchor_236_236"><span class="label">[236]</span></a> Auteurs de l’opéra: <i>le Triomphe de l’Amour</i>, donné à
+Saint-Germain-en-Laye en 1672.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a href="#FNanchor_237_237"><span class="label">[237]</span></a> Il semble que ce fut Molière,&mdash;plus préoccupé des
+rapports de la musique avec la comédie qu’aucun des grands auteurs
+dramatiques de son temps,&mdash;qui eut le premier l’idée de racheter à
+Perrin son privilège de l’Opéra. Il s’en confia à Lully, qui se hâta
+d’exécuter le projet pour lui seul, en évinçant Molière.&mdash;Voir Sénecé,
+<i>Lettre de Clément Marot</i> (1688), et Nuitter et Thoinan, <i>les Origines
+de l’Opéra français</i> (1886).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a href="#FNanchor_238_238"><span class="label">[238]</span></a> Lecerf de la Viéville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a href="#FNanchor_239_239"><span class="label">[239]</span></a> <i>Les Hommes Illustres</i> (1696).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a href="#FNanchor_240_240"><span class="label">[240]</span></a> Boscheron, <i>Vie de Quinault</i> (1715).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a href="#FNanchor_241_241"><span class="label">[241]</span></a> «La passion qui le dominait le plus», continue Boscheron,
+«était l’amour; mais il la conduisait toujours avec tant d’adresse qu’il
+se pouvait vanter avec justice qu’elle ne lui avait jamais fait faire un
+faux pas, malgré les emportements qu’elle inspire d’ordinaire aux
+autres. Nul n’avait plus d’esprit dans le tête-à-tête...»
+</p><p>
+Ne pourrait-on adresser la même critique aimable aux opéras de Lully?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a href="#FNanchor_242_242"><span class="label">[242]</span></a> Boileau écrit: «Monsieur Quinault, malgré tous nos
+démêlés poétiques, est mort mon ami». (<i>Réflexions critiques sur
+quelques passages de Longin.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a href="#FNanchor_243_243"><span class="label">[243]</span></a> Il y a lieu de croire d’ailleurs que Quinault ne dut pas
+moins ce choix aux préférences du Roi qu’à celles de Lully. Il était,
+avant Racine, le plus parfait représentant de la tragédie amoureuse, qui
+faisait les délices de la jeune cour et le chagrin de Corneille (voir la
+préface de <i>Sophonisbe</i>). Son premier essai de collaboration avec Lully
+fut dans <i>Psyché</i> (1670).&mdash;A partir de <i>Cadmus et Hermione</i> (1673), il
+fut seul poète en titre de l’Opéra, jusqu’en 1686,&mdash;à la réserve des
+années 1678 et 1679, où Lully mit en musique la <i>Psyché</i> de Thomas
+Corneille et <i>Bellérophon</i> de Thomas Corneille et Fontenelle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a href="#FNanchor_244_244"><span class="label">[244]</span></a> Plus 2 000 livres de pension, assurées par le Roi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a href="#FNanchor_245_245"><span class="label">[245]</span></a> «Ce grand homme qu’il avait à ses gages...», dit J.-J.
+Rousseau.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a href="#FNanchor_246_246"><span class="label">[246]</span></a> Lecerf de la Viéville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a href="#FNanchor_247_247"><span class="label">[247]</span></a> Voir Lecerf et <i>Menagiana</i>.&mdash;Mais Boscheron assure qu’il
+ne la connut que lorsqu’il travaillait à <i>Armide</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a href="#FNanchor_248_248"><span class="label">[248]</span></a> Boscheron.&mdash;Ce fut Quinault qui cessa, par scrupules
+religieux, d’écrire pour l’Opéra. Il commença un poème sur <i>l’Extinction
+de l’Hérésie</i>. Lully chercha, par tous les moyens, à le ramener à lui.
+Puis il s’adressa à Campistron, qui lui écrivit <i>Acis et Galatée</i> et
+<i>Achille et Polyxène</i>, dont il n’eut le temps d’achever que le premier
+acte.&mdash;Les deux fidèles collaborateurs se suivirent de près dans la
+tombe. Lully mourut le 22 mars 1687, et Quinault, le 29 novembre 1688.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a href="#FNanchor_249_249"><span class="label">[249]</span></a> Racine y consentait fort bien. Qu’on se reporte au récit
+de Boileau, dans son Avertissement d’un <i>Prologue d’Opéra</i>. On verra que
+Racine avait accepté d’écrire pour Lully un opéra intitulé <i>la Chute de
+Phaéton</i>, qu’il en avait même écrit et récité au Roi quelques fragments;
+que Boileau n’avait pas fait plus de difficultés à accepter d’en écrire
+le prologue, et qu’en effet il l’écrivit partiellement. Si le projet ne
+se réalisa point, ce ne fut pas que Boileau et Racine, d’eux-mêmes, y
+renoncèrent. Ce fut, raconte Boileau, que, «M. Quinault s’étant présenté
+au Roi, les larmes aux yeux, et lui ayant remontré l’affront qu’il
+allait recevoir, le Roi, touché de compassion», reprit leur sujet à
+Racine et à Boileau, et le rendit à Quinault.&mdash;On voit qu’il n’eût tenu
+qu’à Lully d’avoir Racine comme librettiste. Et, en réalité, il l’eut.
+Racine écrivit pour lui l’<i>Idylle sur la Paix</i>, que Lully mit en musique
+(1685).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a href="#FNanchor_250_250"><span class="label">[250]</span></a> Lecerf de la Viéville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a href="#FNanchor_251_251"><span class="label">[251]</span></a> Il avait une voix de basse,&mdash;mais «un filet de voix», dit
+Lecerf.&mdash;«Même âgé, il chantait encore volontiers ses airs.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a href="#FNanchor_252_252"><span class="label">[252]</span></a> Lecerf de la Viéville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a href="#FNanchor_253_253"><span class="label">[253]</span></a> <i>Ibid.</i>&mdash;On conte la même chose de Beethoven. Un jour,
+ayant vu galoper un cavalier sous sa fenêtre, il improvisa, dit-on, le
+motif de l’<i>allegretto</i> de la Sonate pour piano op. 31, nº 2, en <i>ré
+mineur</i>. «Beaucoup de ses plus belles pensées», ajoute Czerny, «sont
+nées de semblables hasards. Chez lui, tout bruit, tout mouvement,
+devenait musique et rythme.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a href="#FNanchor_254_254"><span class="label">[254]</span></a> Si Quinault avait Mlle Serment, Lully avait Mlle Certain,
+la jolie claveciniste. Mais il ne lui permettait pas de se mêler de son
+travail.
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«...Certain, par mille endroits également charmante,<br /></span>
+<span class="i0">Et dans mille beaux arts également savante,<br /></span>
+<span class="i0">Dont le rare génie et les brillantes mains<br /></span>
+<span class="i0">Surpassent Chambonnière, Hardel, les Couperains.<br /></span>
+<span class="i0">De cette aimable enfant le clavecin unique<br /></span>
+<span class="i0">Me touche plus qu’<i>Isis</i> et toute sa musique.<br /></span>
+<span class="i0">Je ne veux rien de plus, je ne veux rien de mieux<br /></span>
+<span class="i0">Pour contenter l’esprit, et l’oreille, et les yeux....»<br /></span>
+<span class="i5">(La Fontaine, <i>Épître à De Niert</i>.)<br /></span>
+
+</div></div>
+
+<p>
+On voit que, sur ce point, Lully était d’accord avec La Fontaine. Mais
+il est assez plaisant que le malin Florentin ait conquis la rivale,
+qu’on se plaisait à lui opposer. Mlle Certain (ou Certin) était toute
+jeunette, au temps où La Fontaine écrivait son <i>Épître</i>: elle était
+alors élève de De Niert, et elle n’avait pas plus de quinze ans. Plus
+tard, dit Walckenäer, «après que ses talents furent développés par
+Lully, elle devint célèbre par les beaux concerts qu’elle donnait chez
+elle, et où les plus habiles compositeurs faisaient porter leur
+musique.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a href="#FNanchor_255_255"><span class="label">[255]</span></a> Furetière, cité par Lecerf.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a href="#FNanchor_256_256"><span class="label">[256]</span></a> Voir, dans le <i>Bourgeois Gentilhomme,</i> comment le maître
+de musique s’y prend pour composer une sérénade:
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><small>LE MAITRE DE MUSIQUE</small> <i>(à son Élève).</i>&mdash;Est-ce fait?<br /></span>
+<span class="i0"><small>L’ÉLÈVE.</small>&mdash;Oui.<br /></span>
+<span class="i5">. . . . . . . .<br /></span>
+<span class="i0"><small>LE MAITRE DE MUSIQUE.</small>&mdash;Voyons... Voilà qui est bien.<br /></span>
+<span class="i0"><small>LE MAITRE A DANSER.</small>&mdash;Est-ce quelque chose de nouveau?<br /></span>
+<span class="i0"><small>LE MAITRE DE MUSIQUE.</small>&mdash;Oui, c’est un air pour une sérénade, Que<br /></span>
+<span class="i0">je lui ai fait composer, en attendant que notre homme fût éveillé...<br /></span>
+<span class="i0">Du moins, ici, le maître rend justice à son «écolier».<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a href="#FNanchor_257_257"><span class="label">[257]</span></a> Lecerf de la Viéville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a href="#FNanchor_258_258"><span class="label">[258]</span></a> «Il n’y avait d’exception que pour le comte de Fiesque,
+qui en pouvait lire et chanter quelques morceaux; et il en était
+extrêmement discret.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a href="#FNanchor_259_259"><span class="label">[259]</span></a> Jean-François Lalouette (1651-1728), bon violoniste, fut
+maître de chapelle à Saint-Germain-l’Auxerrois et à Notre-Dame; il
+écrivit des cantates et des motets. Pascal Collasse, de Reims
+(1649-1709), fut maître de la musique de la chambre, et composa de
+nombreux opéras. Marin Marais (1656-1728), virtuose renommé sur la basse
+de viole, écrivit aussi des opéras, dont un, l’<i>Alcyone</i> de 1706, fut
+célèbre.
+</p><p>
+M. Pougin suppose que Lully avait, au moins dans les premiers temps, son
+clavecin à l’orchestre de l’Opéra, comme il l’avait dans le théâtre de
+Molière.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a href="#FNanchor_260_260"><span class="label">[260]</span></a> Lecerf ajoute: «C’était la mesure de la légèreté de main
+qu’il leur demandait. Vous voyez que ce terme de vitesse est raisonnable
+et borné».
+</p><p>
+Cette observation donnerait à penser que, déjà, du temps de Lecerf, les
+mouvements de Lully étaient joués plus lentement.&mdash;Le choix de cette
+page d’<i>Atys</i> n’était pas si mauvais. Il y faut beaucoup de précision
+nerveuse dans l’attaque: qualité à laquelle Lully tenait par dessus
+tout...</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a href="#FNanchor_261_261"><span class="label">[261]</span></a> Lecerf de la Viéville.
+</p><p>
+Ces musiciens de l’orchestre, sur qui Lully déchargeait sa colère,
+n’étaient pas cependant de pauvres hères. Certains d’entre eux furent
+des virtuoses et même des compositeurs distingués. Le violoniste
+Marchand écrivit une messe, jouée à Notre-Dame. Le basse de viole
+Théobalde composa un opéra, <i>Scylla</i>, donné en 1701. Le flûtiste
+Descoteaux était ami de Boileau, de Molière et de La Fontaine; il se
+disait philosophe, et La Bruyère, dit-on, fit son portrait, dans le
+chapitre <i>de la Mode</i>, sous le nom du «Fleuriste». On a voulu
+reconnaître l’autre flûtiste, Philbert, dans la galerie des portraits de
+La Bruyère, sous le masque de Dracon, le virtuose aimé des dames.&mdash;(Voir
+une série d’intéressants articles de M. Arthur Pougin, parus dans <i>le
+Ménestrel</i>, en 1893, 1895 et 1896, sur <i>la Troupe de Lully</i>).&mdash;Il semble
+aussi que parmi les violonistes étaient Rebel (père de Jean-Ferry Rebel
+et d’Anne Rebel, qui épousa Lalande), et Baptiste (père de Baptiste
+Anet),&mdash;tous deux ancêtres de lignées d’artistes illustres au siècle
+suivant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a href="#FNanchor_262_262"><span class="label">[262]</span></a> Préfaces aux deux parties du <i>Florilegium</i>,&mdash;recueil
+d’admirables pièces instrumentales, publiées en 1695 et 1698.&mdash;On a
+réédité récemment cette œuvre dans les <i>Denkmäler der Tonkunst in
+Œsterreich</i>, et M. Robert Eitner a publié dans ses <i>Monatshefte für
+Musikgeschichte</i> (1890-1891) les notes de Muffat, minutieuses et
+précises, sur l’orchestre de Lully.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a href="#FNanchor_263_263"><span class="label">[263]</span></a> C’est le fameux «premier coup d’archet», dont la
+tradition se maintint pendant tout le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, et dont Rousseau
+et Mozart font des gorges chaudes. Ce devait être quelque chose d’un peu
+analogue à «l’attaque» à la Weingartner.
+</p><p>
+«Le bruit de notre <i>premier coup d’archet</i> s’élevait jusqu’au ciel avec
+les acclamations du parterre.» (J.-J. Rousseau, <i>Lettre d’un symphoniste
+de l’orchestre</i>.)
+</p><p>
+Mozart écrit à son père (12 juin 1778, Paris):
+</p><p>
+«Je n’ai pas manqué le <i>premier coup d’archet</i>. Quelle affaire ils en
+font, ces animaux-là! Que diable! Je ne vois pas de différence... Ils
+commencent bien ensemble... comme partout ailleurs. Cela fait rire!...
+Un Français à Munich demande à D’Abaco: «Monsieur, vous avez été à
+Paris?&mdash;Oui.&mdash;Que dites-vous du <i>premier coup d’archet</i>? Avez vous
+entendu le <i>premier coup d’archet</i>?&mdash;Oui, j’ai entendu le premier et le
+dernier.&mdash;Comment, le dernier, que veut dire cela?&mdash;Mais oui, le premier
+et le dernier... Et le dernier même m’a donné plus de plaisir.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a href="#FNanchor_264_264"><span class="label">[264]</span></a> «<i>Scharfe charakteristiche Rhytmik</i>», comme dit Robert
+Eitner.
+</p><p>
+Un rythme incisif et expressif.&mdash;Mais Lully ne tenait pas moins à la
+délicatesse. Nombre d’indications de ses partitions insistent sur ce
+point: «<i>Jouer doucement.... sans presque toucher les cordes... Ne point
+ôter les sourdines que l’on ne le voye marqué...</i>»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a href="#FNanchor_265_265"><span class="label">[265]</span></a> Perrin et Cambert avaient eu beaucoup de mal à recruter
+des chanteurs à Paris et en province, surtout en Languedoc. De Toulouse,
+venait Beaumavielle, qui joua les grands rôles de basse de Lully
+(Alcide, Jupiter, Pluton, Roland). De Béziers vint Clédière, qui jouait
+les rôles de haute-contre (Atys, Thésée, Bellérophon, Admète, Mercure).
+Plusieurs des meilleures actrices de Lully avaient aussi débuté dans les
+opéras de Cambert, ou dans les ballets de la cour. Ainsi, Marie Aubry
+(Sangaride, Io, Andromède), et surtout Mlle de Saint-Christophle,
+tragédienne excellente (Médée, Alceste, Junon, Cybèle, Cérés).
+</p><p>
+Voir les articles cités de M. Arthur Pougin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a href="#FNanchor_266_266"><span class="label">[266]</span></a> Voir Marpurg, <i>Historisch-kritische Beyträge zur Aufnahme
+der Musik</i>, 1754, Berlin. (<i>Lebensnachrichten von einigen berühmten
+französischen Sängerinnen.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a href="#FNanchor_267_267"><span class="label">[267]</span></a> Lecerf de la Viéville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a href="#FNanchor_268_268"><span class="label">[268]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a href="#FNanchor_269_269"><span class="label">[269]</span></a> Il chassa, parce qu’elle était enceinte, sa plus jolie
+actrice, Louise Moreau, la Paix de <i>Proserpine</i>,&mdash;qui avait fait la
+conquête du Dauphin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a href="#FNanchor_270_270"><span class="label">[270]</span></a> «Il les avait tous mis sur le pied de recevoir sans
+contestation le personnage qu’il leur distribuait.» (Lecerf.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a href="#FNanchor_271_271"><span class="label">[271]</span></a> Voir page 235.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a href="#FNanchor_272_272"><span class="label">[272]</span></a> Ainsi, <i>Prometheus</i> de Gœthe, traduit en musique par
+Reichardt, Schubert et Hugo Wolf.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a href="#FNanchor_273_273"><span class="label">[273]</span></a> Il serait plus juste de dire: «Quand il eut perdu sa
+maîtresse».&mdash;En effet, «<i>quand elle eut perdu son maître</i>» ne signifie
+pas: «après la mort de Racine»; car elle est morte avant lui, en 1698.
+Cela veut dire: «après la fin de leur liaison», soit, à ce qu’il semble,
+au temps où elle se lia avec le comte de Clermont-Tonnerre,&mdash;«<i>le
+tonnerre qui l’avait déracinée</i>»,&mdash;vers 1678.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a href="#FNanchor_274_274"><span class="label">[274]</span></a> Ici, Louis Racine semble faire une erreur tout à
+l’avantage de son père. Baron avait été formé par Molière, et non pas
+par Racine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a href="#FNanchor_275_275"><span class="label">[275]</span></a> Cité par les frères Parfait, dans le t. XIV de leur
+<i>Histoire du Théâtre Français</i>, et par Lemazurier, dans sa <i>Galerie
+historique des acteurs au Théâtre Français</i> (1810).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a href="#FNanchor_276_276"><span class="label">[276]</span></a> Appendice à la <i>Correspondance entre Boileau et
+Brossette</i>, 1858, p. 521-522.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a href="#FNanchor_277_277"><span class="label">[277]</span></a> Du Bos prétend que Racine donna à la Champmeslé
+l’intonation du rôle de Phèdre, vers par vers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a href="#FNanchor_278_278"><span class="label">[278]</span></a> Abbé du Bos, <i>Réflexions critiques sur la poésie et sur
+la peinture</i>, 1733, III, 144.&mdash;(La 1^re édition est de 1719.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a href="#FNanchor_279_279"><span class="label">[279]</span></a> Lemazurier, <i>Galerie historique des acteurs du
+Théâtre-Français</i> (1810).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a href="#FNanchor_280_280"><span class="label">[280]</span></a> Titon du Tillet remarque à propos de Beaumavielle (le
+Jupiter, le Roland, l’Alcido de Lully), l’habitude «de faire valoir sa
+voix par des sons trop nourris et emphatiques, <i>qui était en usage parmi
+nos anciens acteurs</i>».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a href="#FNanchor_281_281"><span class="label">[281]</span></a> Du Bos, <i>Ibid.</i>, I, 419.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a href="#FNanchor_282_282"><span class="label">[282]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 154.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a href="#FNanchor_283_283"><span class="label">[283]</span></a> Le premier rôle de Racine que joua la Champmeslé fut
+Bérénice, en novembre 1670. Elle avait alors 26 ans.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a href="#FNanchor_284_284"><span class="label">[284]</span></a> Il est curieux que cette scène d’<i>Iphigénie</i> soit
+précisément la même que Diderot, dans son <i>Troisième Entretien sur le
+Fils Naturel</i>, en 1757, propose comme thème de déclamation musicale au
+réformateur de l’opéra, qu’il attend et qu’il pressent,&mdash;qui sera Gluck,
+vingt ans plus tard.&mdash;(Voir p. 224).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a href="#FNanchor_285_285"><span class="label">[285]</span></a> Entendez: le parler ordinaire de la tragédie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a href="#FNanchor_286_286"><span class="label">[286]</span></a> L. de la Laurencie, <i>Le goût musical en France</i>, 1905.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a href="#FNanchor_287_287"><span class="label">[287]</span></a> <i>Atys</i>, IV, 4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a href="#FNanchor_288_288"><span class="label">[288]</span></a> <i>Isis</i>, II, 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a href="#FNanchor_289_289"><span class="label">[289]</span></a> <i>Ibid.</i>, II, 4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a href="#FNanchor_290_290"><span class="label">[290]</span></a> <i>Thésée</i>. Acte II. Premier air de Médée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a href="#FNanchor_291_291"><span class="label">[291]</span></a> <i>Thésée</i>. Deuxième air de Médée.&mdash;Voir aussi le récit de
+Méduse dans <i>Persée</i> (III, 1), ou celui de Théone dans <i>Phaéton</i> (III,
+1.): «Quoi! malgré ma douleur mortelle...».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a href="#FNanchor_292_292"><span class="label">[292]</span></a> <i>Armide</i>. Monologue du second acte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a href="#FNanchor_293_293"><span class="label">[293]</span></a> <i>Proserpine</i>. Prologue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a href="#FNanchor_294_294"><span class="label">[294]</span></a> <i>Ibid.</i>, II, 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a href="#FNanchor_295_295"><span class="label">[295]</span></a> Ainsi, dans <i>Atys</i>:
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Acte</span> I: «Atys est trop heureux.»<br /></span>
+<span class="i0"><span class="smcap">Acte</span> III: «Que servent les faveurs.»<br /></span>
+<span class="i0"><span class="smcap">Acte</span> IV: «Espoir si cher et si doux.»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p class="nind">
+dans <i>Isis</i>:
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Acte</span> II: «Ah! quel malheur de laisser engager son cœur!»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p class="nind">
+dans <i>Proserpine</i>:
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Acte</span> II (air d’Alphée): «Amants qui n’êtes point jaloux.»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p class="nind">
+dans <i>Alceste</i>: l’air de la nymphe de la Seine, dont la phrase:
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«Le héros que j’attends ne reviendra-t-il pas?»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p class="nind">
+répétée cinq fois, rend si bien l’insistance du sentiment langoureux.
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Acte</span> II (air d’Hercule): «Gardez-vous bien de m’arrêter.»<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a href="#FNanchor_296_296"><span class="label">[296]</span></a> On sent ici la différence qu’il y a entre le musicien
+littérateur, qui puise son inspiration dans le texte littéraire, et
+trouve parfois de beaux motifs mélodiques dont il ne tire point
+parti,&mdash;et le musicien de race, qui part quelquefois d’un thème banal,
+et en fait sortir peu à peu des pensées admirables.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a href="#FNanchor_297_297"><span class="label">[297]</span></a> Il y en a 2 à 300 dans ses pièces, écrit La Viéville, et
+d’une variété, d’une force de chant prodigieuse!...»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a href="#FNanchor_298_298"><span class="label">[298]</span></a> Lecerf de la Viéville de la Fresneuse, <i>Comparaison de la
+musique italienne et de la musique française</i>, 1705,
+Bruxelles.&mdash;Quatrième conversation, p. 153 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a href="#FNanchor_299_299"><span class="label">[299]</span></a> Le Prévost d’Exmes rapporte, en 1779, qu’on fit déclamer
+à M<sup>lle</sup> Lecouvreur ce monologue d’Armide: «<i>Enfin! il est en ma
+puissance</i>», et qu’on fut surpris de constater que sa déclamation était
+exactement conforme à celle de Lully.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a href="#FNanchor_300_300"><span class="label">[300]</span></a> Il importe de noter d’ailleurs que le récitatif de
+Lully&mdash;comme l’ensemble de sa musique&mdash;était exécuté, de son temps, et
+sous sa direction, d’une façon beaucoup plus vive et moins traînante
+qu’on ne le fait depuis. «On le chantait moins, et on le déclamait
+davantage.»&mdash;Je reviendrai plus loin sur cette question.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a href="#FNanchor_301_301"><span class="label">[301]</span></a> Il faut croire que ce genre de spectacle était dans notre
+sang; car déjà dans <i>les Peines et les Plaisirs de l’Amour</i> de Cambert,
+en 1672, il y avait un acte fameux,&mdash;le second,&mdash;<i>le Tombeau de
+Climène</i>, où l’on voyait, dans une allée de cyprès, autour d’un sépulcre
+blanc, se dérouler une noble pompe funèbre.&mdash;Les Français de la fin du
+<small>XVII</small>{e} siècle étaient très fiers de ces scènes lyriques, qu’ils
+considéraient comme une spécialité nationale. «Les sacrifices, les
+invocations, les serments, dit Lecerf de la Viéville, sont des beautés
+inconnues chez les Italiens.»&mdash;On reconnaît le goût pompeux des Français
+de ce temps: leur esprit néo-antique se combinait ici avec leur
+prédilection de catholiques romains pour l’apparat des grandes
+cérémonies religieuses.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a href="#FNanchor_302_302"><span class="label">[302]</span></a> Airs du valet Arbas.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a href="#FNanchor_303_303"><span class="label">[303]</span></a> L’air d’Archas: <i>Quelque embarras que l’amour fasse</i>,
+rappelle l’air des Poitevins du <i>Bourgeois gentilhomme</i>. L’air-rondeau
+des Faunes et l’air de Pan: <i>Que chacun se ressente</i>, a trouvé
+certainement son modele dans les pastorales de Cambert. La charmante
+chaconne chantée de l’acte I: <i>Suivons l’amour</i>, est tout à fait dans le
+style de la comédie-ballet. Certains airs sont presque des airs de
+vaudevilles: ainsi, l’air de la nourrice: <i>Ah! vraiment, je vous trouve
+bonne...</i> A côté des airs à danser, il y a des airs d’un comique très
+fin, comme le joli air d’Aglante: <i>On a beau fair l’amour</i>, qui montrent
+que Lully aurait pu, s’il avait voulu, être un de nos plus charmants
+petits maîtres, et fonder notre opéra-comique. Mais ce qui abonde
+surtout dans <i>Cadmus</i>, ce sont les airs de cour, les chansons galantes,
+dans le style de Lambert, faites pour le concert, bien plus que pour le
+théâtre (Air du Soleil, airs de Charite, etc.).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a href="#FNanchor_304_304"><span class="label">[304]</span></a> Le Roi s’enthousiasma pour <i>Cadmus</i>, et, jusqu’à ses
+derniers jours, il lui resta fidèle. Lecerf de la Viéville raconte que,
+dans sa vieillesse, venant d’entendre des airs de Corelli, qui était
+alors à la mode, Louis XIV se fit jouer par un violon de sa musique un
+air de <i>Cadmus</i>, et dit: «Je ne saurais que vous dire: voilà mon goût à
+moi».&mdash;Naturellement, la cour partagea ce froût; et <i>Cadmus</i> gagna
+définitivement la cause, encore fort incertaine, de l’opéra français.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a href="#FNanchor_305_305"><span class="label">[305]</span></a> Ainsi, les airs de Licomède et de Céphise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a href="#FNanchor_306_306"><span class="label">[306]</span></a> «On reprocha à Quinault, dit Boscheron, d’avoir gâté le
+sujet d’Euripide avec des épisodes inutiles.»&mdash;On trouvera l’écho des
+polémiques, que suscita <i>Alceste</i>, dans l’écrit apologétique de Charles
+Perrault: <i>Critique de l’Opéra, ou examen de la tragédie intitulée
+Alceste, ou le triomphe d’Alcide</i> (publiée dans le <i>Recueil de divers
+ouvrages en prose et en vers</i>, dédié par Le Laboureur à S. A. Mgr le
+prince de Conti, 1675).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a href="#FNanchor_307_307"><span class="label">[307]</span></a> Dès la pièce suivante, il donne un nouveau coup de barre.
+Sans rompre aussi brutalement que dans <i>Alceste</i> l’équilibre de la
+tragédie, et en prenant bien garde de conserver à celle-ci ses nobles
+lignes, Lully réintroduit, mais avec discrétion, l’élément comique dans
+son admirable <i>Isis</i>, de 1677, «pour laquelle il avait pris, dit La
+Viéville, une peine infinie». Il y varie, autant que possible, le
+spectacle, les danses, les fines symphonies, et tâche de réchauffer
+l’action.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a href="#FNanchor_308_308"><span class="label">[308]</span></a> Perrault a bien raison de déplorer, dans sa défense
+d’<i>Alceste</i>, que les «connaisseurs» puissent décréter à tort et à
+travers, et imposer leur goût au grand public. Le grand public trouvait
+plaisir à ce mélange du comique et du tragique, à «ces petites
+chansons»; mais, intimidé par l’arrêt de l’élite, il n’osa pas les
+défendre. «Serait-ce à cause qu’elles ne valent rien, demande Perrault,
+que tout le monde les sait par cœur, et les chante de tous côtés?»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a href="#FNanchor_309_309"><span class="label">[309]</span></a> Lully se délassait de ses opéras en écrivant des
+vaudevilles et des chansons bachiques. «Il chantait la basse, et
+accompagnait de son clavecin.»&mdash;Combien peut-on noter, dans ses opéras,
+d’airs qui ont le caractère de vaudevilles!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a href="#FNanchor_310_310"><span class="label">[310]</span></a> Sans parler des maîtres de l’air de cour, le charmant
+Guesdron, Boësset, et surtout Lambert, qui fut en cela, comme en
+beaucoup d’autres choses, un des modèles de Lully.
+</p><p>
+«En airs champêtres, dit Lecerf de la Viéville, Lully est notre héros,
+ou du moins l’égal de Lambert.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a href="#FNanchor_311_311"><span class="label">[311]</span></a> Voir le <i>Triomphe de l’Amour</i>, et «la douce harmonie, qui
+se mêle et s’accorde avec la voix de la Nuit. La Nuit, Diane cachée, le
+Mystère, le Silence, les Songes...»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a href="#FNanchor_312_312"><span class="label">[312]</span></a> Peut-être n’a-t-on pas assez montré l’intérêt historique
+des livrets de Quiuault. Constamment ils reflètent, d’une façon à peine
+voilée, les événements de la cour; et, comme aucun de ces poèmes ne fut
+écrit sans avoir été soumis au Roi et discuté par lui, il est permis de
+retrouver dans certaines scènes, l’inspiration ou l’influence
+personnelle du Roi. Telle, dans <i>Proserpine</i>, la scène fameuse de Cérès
+et de Mercure, pleine d’allusions aux infidélités amoureuses du Roi, qui
+était alors épris de Mlle de Fontanges, et qui oppose aux reproches
+jaloux de Mme de Montespan l’exemple de Cérés délaissée et de son
+chagrin décent. Les contemporains ne s’y trompaient point: «Il y a une
+scène de Mercure et de Cérès qui n’est pas bien difficile à entendre,
+écrivait Mme de Sévigné, le 9 février 1680: <i>il faut qu’on l’ait
+approuvée</i>, puisqu’on la chante.»
+</p><p>
+Les Prologues, dont le Roi est toujours le héros, suivent l’histoire des
+guerres et des traités, <i>Isis</i> célèbre les victoires navales que
+venaient de remporter Jean Bart, Duquesne et Vivonne. <i>Bellérophon</i> et
+<i>Proserpine</i> chantent la paix triomphante&mdash;et, déjà, menaçante pour la
+sécurité du reste de l’univers.
+</p><p>
+«<i>Il soumettra tout l’univers</i>», annonce Quinault, commentant, à sa
+façon, la lettre de Mme de Sévigné à Bussy: «La paix est faite. Le roi a
+trouvé plus beau de la donner cette année à l’Espagne et à la Hollande
+que de prendre le reste de la Flandre. Il le garde pour une autre fois.»
+</p><p>
+L’histoire du règne défile dans ces Prologues. Jusqu’aux chambres de
+réunions, auxquelles on peut trouver une allusion dans le prologue de
+<i>Persée</i>!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a href="#FNanchor_313_313"><span class="label">[313]</span></a> Marpurg, <i>Historisch-kritische Beyträge zur Aufnahme der
+Musik</i>, 1754, Berlin.&mdash;I, 217.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a href="#FNanchor_314_314"><span class="label">[314]</span></a> On sait que le type de l’ouverture italienne, déjà
+esquissé par Landi dana le second acte de son <i>S. Alessio</i>, comprend
+essentiellement un mouvement rapide, un mouvement lent et un mouvement
+rapide.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a href="#FNanchor_315_315"><span class="label">[315]</span></a> L’ébauche de l’ouverture française apparaît aussi, comme
+l’a remarqué M. Pirro, chez certains maîtres allemands de la même
+époque, par exemple ehei Hammerschmidt et chez Beutschner.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a href="#FNanchor_316_316"><span class="label">[316]</span></a> Abbé Du Bos, <i>Réflexions critiques sur la poésie et sur
+la peinture</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a href="#FNanchor_317_317"><span class="label">[317]</span></a> <i>Id</i>., I, 460.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a href="#FNanchor_318_318"><span class="label">[318]</span></a> Il s’agit ici de Roland qui revient à la raison.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a href="#FNanchor_319_319"><span class="label">[319]</span></a> <i>Id</i>., I, 456-57.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a href="#FNanchor_320_320"><span class="label">[320]</span></a> Nous avons cité, plus haut la scène fameuse d’<i>Isis</i>, où
+Lully aurait, au dire de ses contemporains, cherché à évoquer, «le
+gémissement du vent, l’hiver, dans les portes d’une grande maison».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a href="#FNanchor_321_321"><span class="label">[321]</span></a> Ai-je besoin de dire que Du Bos exagère une idée juste,
+et que, tout en étant écrites pour un effet précis, des pages comme
+<i>Logistille</i>, ou telle symphonie du Sommeil ou du Silence, sont
+d’admirable musique, qui a la perfection, la délicatesse de touche et la
+sérénité de Hændel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a href="#FNanchor_322_322"><span class="label">[322]</span></a> Du Bos veut parler sans doute de la «<i>Marche des
+sacrificateurs et des combattants qui apportent les étendards et les
+dépouilles des ennemis vaincus</i>», au premier acte du <i>Thésée</i>. C’est, en
+effet, une scène d’une ampleur admirable,&mdash;une sorte de marche des
+armées victorieuses de Louis XIV.
+</p><p>
+Plus somptueuse encore est la scène et marche du sacrifice à Mars, au
+troisième acte de <i>Cadmus</i>. M. Reynaldo Hahn l’appelle justement «un
+beau fragment décoratif conçu dans le style de Le Brun». Elle garde dans
+sa solennité grandiose un caractère de vivante épopée et une allégresse
+héroïque.
+</p><p>
+Voir aussi, au premier acte d’<i>Amadis</i>, la <i>Marche pour le combat de la
+Barrière</i> et l’air des <i>Combattants</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a href="#FNanchor_323_323"><span class="label">[323]</span></a> Première partie des <i>Bemerkungen: Angenehmerer
+Initrumental-Tanzmusik</i>. Le chapitre est intitulé: <i>Auf
+Lullianisch-französische Art Tänze aufzuführen</i>.&mdash;Ces remarques ont été
+rééditées par Robert Eitner, dans ses <i>Monatshefte für Musikgesch.</i>,
+1891, p. 37-48 et 54-60.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a href="#FNanchor_324_324"><span class="label">[324]</span></a> Je ne parle pas de cette autre réforme, capitale, dans
+l’histoire de la danse: l’introduction&mdash;si tardive&mdash;des femmes dans les
+ballets. Jusqu’à <i>Proserpine</i>, en 1680, les ballets ne comprenaient que
+des danseurs. Les premières danseuses, admises à l’Opéra, parurent, deux
+mois après <i>Proserpine</i>, dans ce petit chef d’œuvre: le <i>Triomphe de
+l’Amour</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a href="#FNanchor_325_325"><span class="label">[325]</span></a> Du Bos, III, 169.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a href="#FNanchor_326_326"><span class="label">[326]</span></a> A la vérité, les précurseurs de Lully, pour l’ordre,
+l’architecture de l’œuvre, la progression des moyens musicaux et
+scéniques dans l’opéra, sont les musiciens de l’Opéra Barberini, à Rome,
+avant 1650: D. Mazzocchi, Landi, Vittori.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a href="#FNanchor_327_327"><span class="label">[327]</span></a> Je rappelle qu’il est de stricte justice de faire hommage
+à Lully de la belle architecture de ses poèmes d’opéra. On a vu plus
+haut la façon dont il collaborait avec Quinault. Il n’y a guère de doute
+que, si les vers sont de Quinault ou de Thomas Corneille, la
+construction des scènes, des actes, et, dans une certaine mesure, des
+caractères, n’ait été de Lully.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a href="#FNanchor_328_328"><span class="label">[328]</span></a> Du Bos, <i>Réflexions critiques...</i>, III, 318.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a href="#FNanchor_329_329"><span class="label">[329]</span></a> Lecerf de la Viéville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a href="#FNanchor_330_330"><span class="label">[330]</span></a> Muffat.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a href="#FNanchor_331_331"><span class="label">[331]</span></a> «La mesure toujours prête à leur échapper.... Tout est
+d’un faux à choquer l’oreille la moins délicate...»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a href="#FNanchor_332_332"><span class="label">[332]</span></a> Dès le commencement du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, Lecerf de la
+Viéville dit qu’elles tiennent le quart du spectacle, et que «Lully ne
+donnait pas tant d’étendue à la danse qu’on fait à présent».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a href="#FNanchor_333_333"><span class="label">[333]</span></a> Il publia à Stuttgart, en 1682, comme l’a montré M.
+Michel Brenet, un livre de <i>Composition de musique suivant la méthode
+françoise</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a href="#FNanchor_334_334"><span class="label">[334]</span></a> Voir la préface du <i>Florilegium</i>, I, de G. Muffat, publié
+en 1695, à Augsbourg, et réédité récemment dans le premier volume des
+<i>Denkmäler der Tonkunst in Œsterreich.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a href="#FNanchor_335_335"><span class="label">[335]</span></a> R. Eitner, <i>Die Vorgänger Bach’s and Hændels
+(Monatshefte</i>, 1883).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a href="#FNanchor_336_336"><span class="label">[336]</span></a> <i>Pièces de clavessin avec la manière de les jouer;
+diverses chaconnes, ouvertures et autres airs de M. de Lully, mis sur
+cet instrument...</i>, 1689.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a href="#FNanchor_337_337"><span class="label">[337]</span></a> Lettre écrite par Arnauld à Perrault, en mai 1694, peu de
+temps avant sa mort.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a href="#FNanchor_338_338"><span class="label">[338]</span></a> La Fontaine lui-même, qui se montre, dans cette <i>Épître</i>,
+si ennemi de l’opéra, auquel il oppose le style plus discret et plus fin
+de la musique de chambre....
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le téorbe charmant, qu’on ne vouloit entendre<br /></span>
+<span class="i0">Que dans une ruelle, avec une voix tendre,<br /></span>
+<span class="i0">Pour suivre et soutenir par des accords touchants<br /></span>
+<span class="i0">De quelques airs choisis les mélodieux chants....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>
+La Fontaine s’évertua à écrire des opéras; et il en donna un, en
+1691,&mdash;qui n’eut d’ailleurs aucun succès (l’<i>Astrée</i>, musique de
+Collasse).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a href="#FNanchor_339_339"><span class="label">[339]</span></a> Voir surtout le passage, cité plus haut, page 168, où La
+Viéville décrit le saisissement produit sur le public par la grande
+scène d’Armide voulant poignarder Renaud endormi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a href="#FNanchor_340_340"><span class="label">[340]</span></a> On sent un fléchissement dans le lullysme au moment des
+grands opéras de Rameau. On voit crouler alors <i>Isis</i>, <i>Cadmus</i>, <i>Atys</i>,
+<i>Phaéton</i>, <i>Persée</i>. Mais les autres tiennent bon; et <i>Thésée</i> atteste
+la vitalité indestructible du parti lullyste jusqu’après <i>Iphigénie en
+Tauride</i> de Gluck. Il tient la scène pendant 104 ans, de 1675 à 1779.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a href="#FNanchor_341_341"><span class="label">[341]</span></a> «Charpentier l’Italien», comme disaient ses contemporains
+(La Viéville, p. 347).&mdash;De nos jours, on a tenté, bien à tort, de
+l’opposer, comme type de pur musicien français, à Lully, que ses
+contemporains n’admiraient tant que parce qu’ils voyaient en lui,
+justement, le représentant de la tradition française de Lambert et de
+Boësset, contre l’italianisme de Charpentier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a href="#FNanchor_342_342"><span class="label">[342]</span></a> C’est une simple hypothèse. Je crois bien, pour ma part,
+que cet art eût disparu de même, si Lully n’avait pas existé. Les études
+de M. J. Ecorcheville sur les musiciens français du «manuscrit de
+Cassel» montrent assez l’anarchie et l’incertitude qui rongeaient la
+musique française aux environs de 1660. 11 n’a tenu qu’à Dumanoir de
+prendre la place de Lully. En dépit d’un talent indéniable c’est leur
+propre faiblesse qui a ruiné les maîtres, et non la force de Lully. Au
+reste, quel génie eut jamais le pouvoir de tuer le développement d’une
+école artistique, si cette école artistique avait eu la moindre
+vitalité? En art, on ne tue que les morts.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a href="#FNanchor_343_343"><span class="label">[343]</span></a> Il n’y a aucun rapport entre le style de Lully et celui
+des maîtres de l’opéra italien de son temps: Stradella, Scarlatti,
+Bononcini. Un artiste comme Stradella est, par toutes ses qualités et
+par tous ses défauts, l’antipode absolu de Lully. Lully fut le plus
+intransigeant des Français de son temps; et ce fut la raison de son
+succès universel en France.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a href="#FNanchor_344_344"><span class="label">[344]</span></a> <i>Journal de Paris</i> (août 1788).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a href="#FNanchor_345_345"><span class="label">[345]</span></a> Je ferai deux observations, à propos de l’interprétation
+de la musique de Gluck dans nos théâtres d’aujourd’hui.
+</p><p>
+L’une, pour l’orchestre. Je voudrais que le rythme de Gluck fût marqué
+davantage. Gluck fait constamment usage d’effets de rythme insistant et
+implacable, à la façon de Hændel: on ne saurait trop les accentuer. Il
+ne faut pas oublier que son art était fait, d’après son invention
+expresse, pour de grands espaces et de vastes publics: il y faut
+relativement peu de finesse, mais un dessin large et appuyé, un style
+colossal, et cette âpreté d’accent qui frappa, par-dessus tout, les
+contemporains de Gluck.
+</p><p>
+L’autre observation a trait aux ballets. Pour le divertissement du
+second acte, à l’Opéra-Comique, on a fondu les danses des second et
+troisième actes. On l’a fait avec un rare bonheur; et je ne crois pas
+qu’aucun théâtre puisse donner un spectacle plus achevé. Je n’en
+regrette pas moins qu’on n’ait pas cru devoir maintenir à sa place
+primitive le ballet qui terminait la partition. Les habitudes de l’opéra
+moderne veulent que le spectacle finisse en pleine action. Il n’en était
+pas de même dans l’opéra ancien (voir <i>Orphée</i> ou <i>Iphigénie en Aulide</i>)
+où, quand la tragédie était achevée, une musique heureuse, de belles
+danses, des chants paisibles, venaient détendre l’esprit. C’est ce qui
+contribue à donner à ces œuvres leur caractère de rêve bienfaisant et
+serein. Pourquoi ne pas revenir à cette conception dramatique? Je la
+crois plus haute que la nôtre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a href="#FNanchor_346_346"><span class="label">[346]</span></a> Jusqu’à présent, l’air d’Hercule: <i>C’est en vain que
+l’Enfer</i>, était déclaré apocryphe, et attribué à Gossec. M. Wotquenne
+vient de le rendre à Gluck, en montrant ses ressemblances avec un air
+d’<i>Ezio</i> (1750): <i>Ecco alle mie catene</i>. Mais pourquoi Gossec, qui était
+un admirateur de Gluck, ne se serait-il pas inspiré d’un ancien air de
+lui?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a href="#FNanchor_347_347"><span class="label">[347]</span></a> Je parle de l’<i>Alceste</i> italienne, jouée à Vienne en
+1767: car, dans l’<i>Alceste</i> française de 1776, Gluck a fait un certain
+nombre d’emprunts, peu considérables d’ailleurs (quelques danses et
+chœurs dansés), à <i>Antigone</i>, à <i>Paride ed Elena</i> et aux <i>Feste
+d’Apollo</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a href="#FNanchor_348_348"><span class="label">[348]</span></a> Le second et le troisième actes sont tout autres. Dans la
+partition italienne, le second acte se passait dans les Enfers, et nous
+montrait Alceste, de même qu’autrefois Orphée, en présence des dieux
+infernaux, se vouant à la mort. Puis Alceste revenait sur la terre, pour
+faire ses adieux à Admète. Le troisième acte, où ne paraissait pas
+Hercule, se dénouait par l’intervention d’Apollon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a href="#FNanchor_349_349"><span class="label">[349]</span></a> Remarquez la différence des titres donnés par Gluck à ses
+œuvres. Les premiers opéras italiens gardent le nom, habituel alors,
+de <i>dramma per musica</i>, et c’est encore le titre du <i>Paride ed Elena</i>.
+L’<i>Orfeo</i> italien de 1765 se nomme <i>azione teatrale per musica</i>;
+l’<i>Alceste</i> italienne de 1767, <i>tragedia messa in musica</i>; <i>Iphigénie en
+Aulide</i>, l’<i>Orphée</i> français et l’<i>Alceste</i> française sont des
+«tragédies-opéras»; <i>Armide</i>, un «drame héroïque mis en musique». Enfin
+<i>Iphigénie en Taurine</i> est une «tragédie mise en musique».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a href="#FNanchor_350_350"><span class="label">[350]</span></a> <i>Les Grotesques de la Musique</i>.&mdash;Il est vrai que Berlioz
+ajoute; «Je ne dis pas cela pour Rousseau, qui en possédait, lui, les
+notions premières...» Mais c’est justement une erreur de prendre
+Rousseau comme type le plus complet de la science musicale des
+Encyclopédistes. D’Alembert et peut-être même Diderot étaient plus
+instruits que lui.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a href="#FNanchor_351_351"><span class="label">[351]</span></a> <i>Die Encyklopädisten und die französische Oper im 18
+Jahrhundert</i> (1903, Breitkopf).&mdash;J’ai fait mon profit des indications de
+cette excellente étude.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a href="#FNanchor_352_352"><span class="label">[352]</span></a> On a repris dernièrement à Munich le <i>Pygmalion</i> de
+Rousseau. Voir sur ce mélodrame l’étude de M. Jules Combarieu (<i>Revue de
+Paris</i>, février 1901).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a href="#FNanchor_353_353"><span class="label">[353]</span></a> Je fais, bien entendu, la part, dans ces éloges, des
+exagérations calculées pour s’attirer la faveur du critique influent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a href="#FNanchor_354_354"><span class="label">[354]</span></a> Burney, <i>l’État présent de la Musique en France et en
+Italie</i> (1771). Burney, qui entendit jouer Mlle Diderot, dit qu’«elle
+était une des plus fortes clavecinistes de Paris, qui avait des
+connaissances extraordinaires sur la modulation»; et il ajoute cette
+curieuse remarque:
+</p><p>
+«Quoique j’aie eu le plaisir de l’entendre pendant plusieurs heures,
+elle n’a pas joué un seul morceau français. Tout était italien ou
+allemand, d’où il n’est pas difficile de fonder son jugement sur
+l’opinion de M. Diderot dans la musique.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a href="#FNanchor_355_355"><span class="label">[355]</span></a> <i>Principes généraux d’Acoustique</i> (1748).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a href="#FNanchor_356_356"><span class="label">[356]</span></a> <i>Fragments sur l’Opéra</i> (1752).&mdash;Articles: «Fondamental»
+et «Gamme» dans l’<i>Encyclopédie</i>.&mdash;<i>De la Liberté de la Musique</i>
+(1760).&mdash;<i>Fragments sur la Musique en général et sur la nôtre en
+particulier</i> (1773).&mdash;<i>Réflexions sur la Théorie de la Musique</i> (1777).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a href="#FNanchor_357_357"><span class="label">[357]</span></a> Lettre au <i>Mercure de France</i> (mai 1752).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a href="#FNanchor_358_358"><span class="label">[358]</span></a> Gluck n’est arrivé à Paris que neuf ans plus tard, en
+1773: il n’est donc pour rien, comme on l’a dit parfois, dans le
+discrédit où tomba l’œuvre de Rameau. C’était chose faite, bien avant
+que Gluck fût connu en France.
+</p><p>
+La première mention qu’on ait d’une œuvre de Gluck jouée en France,
+est de quatre ans après la mort de Rameau. Le 2 février 1768, comme l’a
+montré M. Michel Brenet, on donna au Concert Spirituel un «motet à voix
+seule de M. le chevalier Gluck, célèbre et savant musicien de S. M.
+Impériale». Jusque-là, on ne connaissait son nom à Paris que pour avoir
+entendu quelques petits airs de ses opéras italiens, «parodiés» sur des
+paroles françaises, et introduits par Blaise, en 1765, dans
+l’opéra-comique: <i>Isabelle et Gertrude</i> (Michel Brenet: <i>Les Concerts en
+France</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a href="#FNanchor_359_359"><span class="label">[359]</span></a> Il le dit dans son <i>Dictionnaire de Musique</i>, en 1767:
+«Les premières habitudes m’ont longtemps attaché à la musique française,
+et j’en étais enthousiaste ouvertement.» Et une lettre écrite à Grimm,
+en 1750, montre qu’il préférait encore, après son voyage à Venise, la
+musique française à l’italienne.&mdash;Grimm, lui-même, commença par admirer
+Rameau; il disait de lui, en 1752, qu’il était «grand très souvent et
+toujours original dans le récitatif, toujours saisissant le vrai et le
+sublime de chaque caractère».&mdash;Quant à D’Alembert, il a toujours su
+rendre hommage à la grandeur de Rameau, même en le combattant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a href="#FNanchor_360_360"><span class="label">[360]</span></a> Les <i>Nouvelles littéraires</i> (correspondance de 1753 à
+1747), récemment retrouvées par M. J.-G. Prodhomme dans un manuscrit de
+la Bibliothèque de Munich, et publiées dans le <i>Recueil de la Société
+Internationale de Musique</i> (juillet-sept. 1905), montrent comment
+l’opéra français fut, en un instant, ruiné par les <i>intermezzi</i>
+italiens.
+</p><p>
+«La musique italienne a entièrement étouffé la nôtre; nous pourrons
+renoncer à tous nos opéras...» (Déc. 1754.)
+</p><p>
+«Le goût de la musique italienne a totalement étouffé la musique
+française. On quitte l’Opéra pour courir à tout concert, où l’on exécute
+des morceaux ultramontains.» (Mai 1755.)
+</p><p>
+«Notre opéra ne se relève pas du coup mortel qui lui a été porté par
+l’introduction de la musique italienne.» (Janvier 1756.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a href="#FNanchor_361_361"><span class="label">[361]</span></a> Je ne veux pas revenir ici sur les incidents de cette
+lutte, souvent racontée. Je rappellerai seulement les faits principaux.
+Rousseau, ému par les représentations italiennes, ouvrit le combat, et,
+avec le manque d’équilibre de sa nature, il tomba sur-le-champ dans une
+gallophobie exaspérée. Sa <i>Lettre sur la Musique française,</i> de 1753,
+qui fut le signal de la «guerre des bouffons», dépasse en violence tout
+ce qu’on a jamais pu écrire dans la suite contre la musique française.
+Il faut bien se garder de croire que cette lettre représentât l’état
+d’esprit des Encyclopéistes. Elle était trop paradoxale. Qui veut trop
+prouver ne prouve rien. Diderot et D’Alembert, malgré leur admiration
+pour les Italiens, continuèrent à rendre justice aux musiciens français.
+Grimm lui-même restait sceptique; et, dans son pamphlet: <i>le Petit
+Prophète de Boehmischbroda</i>, où il constate qu’aucun opéra de Rameau ne
+peut plus sa maintenir, depuis la victoire des Bouffons, il ne s’en
+réjouit pas, comme on pourrait penser: «Qu’y avons-nous gagné? C’est
+qu’il ne nous restera ni opéra français, ni italien; ou, si nous avions
+celui-ci, nous perdrions encore au change, en convenant même de la
+supériorité de la musique; car, soyons de bonne foi, l’opéra italien
+fait un spectacle aussi imparfait que les chanteurs qui en sont
+l’ornement: tout y est sacrifié au plaisir de l’oreille.»
+</p><p>
+Si, pourtant, les Encyclopédistes ne tardèrent pas à prendre violemment
+parti pour Rousseau et pour l’opéra italien, c’est qu’ils furent
+exaspérés par la brutalité scandaleuse avec laquelle les partisans de
+l’opéra français les combattirent. D’Alembert dit, dans son <i>Essai de la
+Liberté de la Musique</i>, que Rousseau se fit plus d’ennemis, et en attira
+plus à l’Encyclopédie par sa <i>Lettre sur la Musique</i> que par tous ses
+écrits antérieurs. Ce fut une explosion de haine. Il semblait que
+l’admiration de la musique française dût être un article de foi.
+«Certaines gens, dit D’Alembert, tiennent pour synonyme bouffoniste et
+républicain, frondeur et athée.» Il y avait de quoi révolter tous les
+esprits indépendants. Il était inadmissible qu’on ne pût en France
+attaquer l’opéra sans être couvert d’injures et traité de mauvais
+citoyen. Et ce qui mit le comble à l’indignation des philosophes, ce fut
+la façon cavalière dont les ennemis des Italiens se débarrassèrent
+d’eux, par un arrêt du roi qui les expulsait de France, en 1754. Cette
+façon d’appliquer à l’art les procédés du protectionnisme le plus
+despotique souleva contre l’opéra français la conscience de tous les
+esprits libres. De là l’emportement de la lutte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a href="#FNanchor_362_362"><span class="label">[362]</span></a> <i>Fragments sur la Musique en général et sur la nôtre en
+particulier</i> (1773).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a href="#FNanchor_363_363"><span class="label">[363]</span></a> <i>Troisième Entretien sur «le Fils naturel»</i> (1757).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a href="#FNanchor_364_364"><span class="label">[364]</span></a> Lettre à Grimm (1752).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a href="#FNanchor_365_365"><span class="label">[365]</span></a> <i>Gil Blas</i> (2 février 1903).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a href="#FNanchor_366_366"><span class="label">[366]</span></a> Grimm, <i>Correspondance littéraire</i> (sept. 1757).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a href="#FNanchor_367_367"><span class="label">[367]</span></a> Il faut bien dire que les livrets d’opéras français
+méritent, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, la palme de l’ennui. Il en est de plus
+saugrenus, il n’en est pas de plus insipides, et de plus délibérément
+assommants. On éprouve une impression rafraîchissante, quand on lit
+ensuite des <i>libretti</i> de Métastase. Je parcourais dernièrement ceux que
+Hændel mit en musique, et j’étais frappé de leur beauté, oui, même de
+leur naturel, auprès des <i>libretti</i> français du même temps. Il y a là,
+sans parler du charme de la langue, une force d’invention non seulement
+romanesque, mais véritablement dramatique, qui légitime l’admiration des
+contemporains. Jamais Rameau n’a eu à sa disposition des poèmes de la
+force de ceux que Hændel a traités. Je ne parle pas des sujets des
+oratorios de Handel, qui sont souvent admirables, mais même de tels de
+ses opéras italiens, comme l’<i>Ezio</i> et le <i>Siroe</i> de Métastase, ou le
+<i>Tamerlano</i> de Haym. On y trouve des passions et des caractères qui sont
+vrais et vivants.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a href="#FNanchor_368_368"><span class="label">[368]</span></a> Diderot, <i>le Neveu de Rameau.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_369_369" id="Footnote_369_369"></a><a href="#FNanchor_369_369"><span class="label">[369]</span></a> Comme l’a montré M. Charles Lalo, dans une récente thèse
+de doctorat (<i>Esquisse d’une Esthétique Musicale scientifique</i>, 1908, p.
+86), Rameau est un pur Cartésien, et sa <i>Démonstration du principe de</i>
+<i>l’Harmonie</i> (1750) «présente un étrange pastiche des célèbres passages
+du <i>Discours</i> où Descartes retrace la genèse de sa méthode. Les
+premières pages de la <i>Démonstration</i> sont un <i>Discours de la Méthode
+pour bien conduire son oreille dans l’audition musicale</i>.» Rameau le dit
+lui-même: «Éclairé par la méthode de Descartes, que j’avais heureusement
+lue, et dont j’avais été frappé, je commençai par descendre en moi-même;
+j’essayai des chants à peu près comme un enfant qui s’exercerait à
+chanter... Je me plaçai le plus exactement possible dans l’état d’un
+homme qui n’aurait ni chanté ni entendu du chant, me promettant bien de
+recourir à des expériences étrangères, toutes les fois que j’aurais le
+soupçon que l’habitude d’un état contraire à celui où je me supposais
+m’entraînerait malgré moi hors de la supposition... Le premier son qui
+frappa mon oreille fut un trait de lumière.., etc.»
+</p><p>
+«Tout y est, dit très bien M. Charles Lalo: le doute méthodique, et même
+hyperbolique; la révélation d’un <i>cogito</i>, qui est ici un <i>audio</i>...
+</p><p>
+Et Rameau, avec le terrible esprit de généralisation abstraite des
+grands Cartésiens, rêvait d’appliquer le principe qu’il croyait avoir
+découvert en musique,&mdash;«le principe de l’harmonie»&mdash;«à tous les arts du
+goût, à toutes les sciences soumises au calcul»,&mdash;à la nature entière.
+</p><p>
+[Voir <i>Nouvelles Réflexions de M. Rameau</i>, 1752; et <i>Observations sur
+notre instinct pour la musique</i>, 1754.]</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_370_370" id="Footnote_370_370"></a><a href="#FNanchor_370_370"><span class="label">[370]</span></a> <i>Traité de l’Harmonie réduite à ses Principes naturels</i>,
+livre II, chapitre <small>XXIV</small> (1722).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_371_371" id="Footnote_371_371"></a><a href="#FNanchor_371_371"><span class="label">[371]</span></a> Voir la réponse de Rousseau à Rameau, et son <i>Examen de
+deux Principes avancés par M. Rameau</i> (1755).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_372_372" id="Footnote_372_372"></a><a href="#FNanchor_372_372"><span class="label">[372]</span></a> Je ne suis pas bien sûr que Lully n’ait pas exercé sur
+Gluck plus d’influence que Rameau. Gluck le disait lui-même. «L’étude
+des partitions de Lully avait été pour lui un coup de lumière; il y
+avait aperçu le fond d’une musique pathétique et théâtrale, et le vrai
+génie de l’opéra qui ne demandait qu’à être développé, perfectionné. Il
+espérait, en conservant le genre de Lully et la cantilène française, en
+tirer la véritable tragédie lyrique.» (Comte d’Escherny, <i>Mélanges de
+littérature et d’histoire</i>, 1811, Paris.)&mdash;Gluck rivalisa d’ailleurs
+ouvertement avec Lully, en écrivant <i>Armide</i>; et il eût voulu renouveler
+cette épreuve, en composant un <i>Roland</i>.
+</p><p>
+Mais les vrais modèles de Gluck sont ailleurs: en Italie et en
+Allemagne. C’est Hændel, Graun, Traetta, et les maîtres du grand <i>Lied</i>
+dramatique, de l’Ode, ou du récit épique: Joh.-Philipp Sack,
+Herbing,&mdash;tant d’autres, que je me promets prochainement d’étudier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_373_373" id="Footnote_373_373"></a><a href="#FNanchor_373_373"><span class="label">[373]</span></a> <i>De la Liberté de la Musique</i> (1760).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_374_374" id="Footnote_374_374"></a><a href="#FNanchor_374_374"><span class="label">[374]</span></a> «<i>Musices seminarium accentus</i>. L’accent est la pépinière
+de la mélodie», répète Diderot dans <i>le Neveu de Rameau</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_375_375" id="Footnote_375_375"></a><a href="#FNanchor_375_375"><span class="label">[375]</span></a> Paru en 1755, sous le titre: <i>Saggio sopra l’Opéra in
+Musica</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_376_376" id="Footnote_376_376"></a><a href="#FNanchor_376_376"><span class="label">[376]</span></a> Il publiait aussi un second livret: <i>Énée à Troie</i>,&mdash;le
+sujet même de Berlioz.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_377_377" id="Footnote_377_377"></a><a href="#FNanchor_377_377"><span class="label">[377]</span></a> <i>Un Précurseur de Gluck</i> (<i>Revue Musicale</i>, sept. et oct.
+1902).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_378_378" id="Footnote_378_378"></a><a href="#FNanchor_378_378"><span class="label">[378]</span></a> Burney disait de lui: «Il n’est pas seulement un ami de
+la poésie, mais un poète. Il eût été aussi grand comme poète, s’il avait
+eu une autre langue à son service.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_379_379" id="Footnote_379_379"></a><a href="#FNanchor_379_379"><span class="label">[379]</span></a> Son père signait <i>Klukh</i>. Le nom de Gluck est souvent
+orthographié, dans quelques-uns de ses ouvrages italiens (dans
+l’<i>Ippolito</i> de 1745), <i>Kluck</i> ou <i>Cluch</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_380_380" id="Footnote_380_380"></a><a href="#FNanchor_380_380"><span class="label">[380]</span></a> Ainsi se vérifie curieusement l’exactitude de la
+métaphore de Victor Hugo, qui sans doute en eût été bien surpris
+lui-même:
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>«Gluck est une forêt</i>, Mozart est une source».<br /></span>
+</div></div>
+
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_381_381" id="Footnote_381_381"></a><a href="#FNanchor_381_381"><span class="label">[381]</span></a> Il avait déjà fait de même à Londres, en 1746. Une note
+du <i>Daily Advertiser</i> du 31 mars 1746, signalée par M. A. Wotquenne,
+annonce: «Dans la grande salle de M. Hickford, Brewer’s Street, le mardi
+14 avril, M. Gluck, compositeur d’opéros, donnera un concert, de
+musique, avec les meilleurs acteurs de l’Opéra; particulièrement il
+exécutera, accompagné par l’orchestre, un concerte pour vingt-six verres
+à boire accordés par l’eau de source; c’est un nouvel instrument de sa
+propre invention, sur lequel on peut exécuter ce qui peut être joué par
+le violon ou le clavecin. Il espère ainsi satisfaire les curieux et les
+amateurs de musique.» Ce concert eut grand succès, sans doute: car il
+fut redonné, le 19 avril, au Hay-Market.&mdash;Une annonce pareille fut
+publiée par Gluck, trois ans plus tard, pour un concert pareil, donné le
+19 avril 1749, au château de Charlottenborg, en Danemark.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_382_382" id="Footnote_382_382"></a><a href="#FNanchor_382_382"><span class="label">[382]</span></a> On connaît de Gluck cinquante œuvres dramatiques, un
+<i>De Profandis</i>, un recueil de <i>Lieder</i>, six sonates pour deux violons et
+basse, neuf ouvertures pour divers instruments, et des airs détachés.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_383_383" id="Footnote_383_383"></a><a href="#FNanchor_383_383"><span class="label">[383]</span></a> 1904, Breitkopf, à Leipzig.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_384_384" id="Footnote_384_384"></a><a href="#FNanchor_384_384"><span class="label">[384]</span></a> «Je me ferais un reproche encore plus sensible, si je
+consentais à me laisser attribuer l’invention du <i>nouveau genre d’opéra
+italien</i>, dont le succès a justifié la tentative. <i>C’est à M. Calzabigi
+qu’en appartient le principal mérite.</i>» (Gluck, lettre de février 1773
+au <i>Mercure de France</i>.) Dans la préface de <i>Pâris et Hélène</i>, en 1770,
+après <i>Alceste</i>, Gluck ne parle que de «détruire les abus qui se sont
+introduits dans l’<i>opéra italien</i>, et qui le déshonorent».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_385_385" id="Footnote_385_385"></a><a href="#FNanchor_385_385"><span class="label">[385]</span></a> Calsabigi, dans une très intéressante lettre du 25 juin
+1784, au <i>Mercure</i>, a protesté que Gluck lui devait tout, et il a
+longuement raconté comment il lui fit composer sa musique d’<i>Orphée</i>, en
+marquant sur le manuscrit toutes les nuances d’expression, et jusqu’aux
+moindres accents.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_386_386" id="Footnote_386_386"></a><a href="#FNanchor_386_386"><span class="label">[386]</span></a> Il en est un ou deux proutant,&mdash;surtout <i>Die frühen
+Gräber</i>,&mdash;d’une poésie sobre et pénétrante. Mais la valeur en est, pour
+ainsi dire, plus morale que musicale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_387_387" id="Footnote_387_387"></a><a href="#FNanchor_387_387"><span class="label">[387]</span></a> Nº 7, 9 et 11 de la partition française, 5, 7 et 9 de la
+partition italienne (édition Peters).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_388_388" id="Footnote_388_388"></a><a href="#FNanchor_388_388"><span class="label">[388]</span></a> Il est curieux que certaines des pages les plus célèbres
+d’<i>Armide</i> et d’<i>Iphigénie en Tauride</i> soient empruntées à ces
+opéras-comiques. L’ouverture d’<i>Iphigénie en Tauride</i> n’est autre que
+l’ouverture de l’<i>Île de Merlin</i>; plusieurs morceaux de la scène de la
+Haine, dans <i>Armide</i>, proviennent plus ou moins directement de
+l’<i>Ivrogne corrigé</i>; l’ouverture de celui-ci est devenue la Bacchanale
+de celle-là; et M. Wotquenne a même voulu montrer que l’air: «<i>Sors du
+sein d’Armide!</i>» se dessine déjà dans le duo: «<i>Ah! si j’empoigne ce
+maître ivrogne...</i>»;&mdash;mais je crois qu’ici la ressemblance est
+fortuite.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_389_389" id="Footnote_389_389"></a><a href="#FNanchor_389_389"><span class="label">[389]</span></a> M. Weckerlin en a publié une réédition. Nous avons fait
+entendre l’œuvre, en 1904, à l’École des Hautes Études Sociales. Tout
+dernièrement, M. Tiersot a donné des fragments des principaux
+opéras-comiques de Gluck; et, en rapprochant de telle de ces pages la
+musique écrite par Monsigny sur le même sujet, il a fait voir la
+supériorité de Gluck.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_390_390" id="Footnote_390_390"></a><a href="#FNanchor_390_390"><span class="label">[390]</span></a> Mozart a d’ailleurs composé, quelques mois après la
+première des <i>Pèlerins de la Mecque</i>, des variations pour piano sur un
+des airs de cet opéra-comique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_391_391" id="Footnote_391_391"></a><a href="#FNanchor_391_391"><span class="label">[391]</span></a> Lettre de Gluck à La Harpe (<i>Journal de Paris</i>, 12
+octobre 1777).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_392_392" id="Footnote_392_392"></a><a href="#FNanchor_392_392"><span class="label">[392]</span></a> Lettre de Gluck à Suard (<i>Ibid.</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_393_393" id="Footnote_393_393"></a><a href="#FNanchor_393_393"><span class="label">[393]</span></a> Ailleurs: «J’avais cru que la plus grande partie de mon
+travail devait se réduire à chercher une belle simplicité.» (Lettre au
+grand-duc de Toscane, 1769.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_394_394" id="Footnote_394_394"></a><a href="#FNanchor_394_394"><span class="label">[394]</span></a> Conversation avec Corancez (<i>Journal de Paris</i>, 21 août
+1788).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_395_395" id="Footnote_395_395"></a><a href="#FNanchor_395_395"><span class="label">[395]</span></a> <i>Essais sur la Musique</i>, liv. IV, ch. <small>IV</small>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_396_396" id="Footnote_396_396"></a><a href="#FNanchor_396_396"><span class="label">[396]</span></a> <i>Gluck und die Oper</i>, 2 vol. in-8º (Berlin, 1863).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_397_397" id="Footnote_397_397"></a><a href="#FNanchor_397_397"><span class="label">[397]</span></a> Les Français sont tout désorientés d’abord en entendant
+sa musique. Ils cherchent, suivant leur habitude, à la faire rentrer
+dans une catégorie connue. Les uns y voient de la musique italienne, les
+autres une modification tudesque de l’opéra français. Le plus
+intelligent est Rousseau, qui se déclare d’abord franchement pour Gluck,
+et a le courage d’avouer qu’il s’est trompé, en prétendant qu’on ne
+pouvait écrire de bonne musique sur des paroles françaises.&mdash;Mais cette
+franchise dure peu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_398_398" id="Footnote_398_398"></a><a href="#FNanchor_398_398"><span class="label">[398]</span></a> Lettre au <i>Mercure de France</i> (février 1773).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_399_399" id="Footnote_399_399"></a><a href="#FNanchor_399_399"><span class="label">[399]</span></a> Il est juste, pourtant, de rappeler que Rousseau a écrit
+dans son <i>Dictionnaire de musique</i>, en 1767, qu’après avoir été
+enthousiaste de la musique française, puis après s’être livré avec la
+même bonne foi à la musique italienne, «maintenant il ne connaît qu’une
+<i>Musique qui, n’étant d’aucun pays, est celle de tous</i>».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_400_400" id="Footnote_400_400"></a><a href="#FNanchor_400_400"><span class="label">[400]</span></a> Telle pièce de Grétry, comme <i>la Caravane</i>, en 1785, fut
+soutenue par les Gluckistes, comme appartenant à leur parti.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_401_401" id="Footnote_401_401"></a><a href="#FNanchor_401_401"><span class="label">[401]</span></a> Les scènes religieuses de Gluck ont surtout été imitées.
+Certains fragments de ses opéras (entre autres, le chœur d’<i>Armide</i>:
+<i>Poursuivons jusqu’au trépas</i>) furent souvent exécutés dans les fêtes de
+la Révolution, et «républicanisés».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_402_402" id="Footnote_402_402"></a><a href="#FNanchor_402_402"><span class="label">[402]</span></a> Mozart, âgé de sept ans, arriva à Vienne, au moment des
+représentations d’<i>Orfeo</i>; et son père assista à la seconde
+représentation, en octobre 1762.&mdash;Voir, dans les <i>Lettres de Mozart</i>
+(trad. H. de Curzon, p. 502), le récit d’un concert donné par Mozart, en
+1783: Gluck y assistait. «Il avait sa loge à côté de celle où se
+trouvait ma femme; il ne pouvait assez louer ma musique, et il nous a
+invités à dîner, pour dimanche prochain.» (12 mars 1783.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_403_403" id="Footnote_403_403"></a><a href="#FNanchor_403_403"><span class="label">[403]</span></a> La fin d’<i>Armide</i> a certainement été un modèle pour la
+fin de <i>Don Juan</i>. L’influence de Gluck est aussi très sensible dans
+<i>Idomeneo</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_404_404" id="Footnote_404_404"></a><a href="#FNanchor_404_404"><span class="label">[404]</span></a> J’ai signalé tout à l’heure la ressemblance de certains
+petits airs d’<i>Iphigénie en Aulide</i> avec des <i>Lieder</i> de Beethoven.&mdash;Cf.
+aussi dans <i>Orfeo</i>, acte III, le prélude et la conclusion de l’air:
+«<i>Che fiero momento</i>», ou dans l’<i>Orphée</i> français, «<i>Fortune ennemie</i>»
+avec la phrase initiale du premier <i>Molto Allegro</i> de la <i>Sonate
+Pathétique</i>.&mdash;Ou, remarquer dans <i>Alceste</i>, acte III, l’air «<i>Ah!
+divinités implacables!</i>», avec sa phrase, si beethovenienne: «<i>La mort a
+pour moi trop d’appas</i>»,&mdash;ou le <i>lied</i> d’Iphigénie: «<i>Adieu, conservez
+dans votre âme</i>» (acte III, d’<i>Iphigénie en Aulide</i>), dont la conclusion
+est du plus pur esprit beethovenien.
+</p><p>
+Il est même permis de croire que Weber, dans le <i>Freyschütz</i>, s’est
+souvenu de l’air d’Alceste: «<i>Grands Dieux, soutenez mon courage</i>» (acte
+III), et de l’accompagnement instrumental qui soutient et illustre les
+paroles: «<i>Le bruit lugubre et sourd de l’onde qui murmure...</i>»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_405_405" id="Footnote_405_405"></a><a href="#FNanchor_405_405"><span class="label">[405]</span></a> Burney ajoute l’influence des ballades anglaises, que,
+d’après lui, Gluck aurait étudiées pendant son voyage en Angleterre, et
+qui lui auraient, les premières, révélé le naturel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_406_406" id="Footnote_406_406"></a><a href="#FNanchor_406_406"><span class="label">[406]</span></a> Gluck assistait à la première exécution de <i>Judas
+Macchabée</i>, en 1746, à Londres. Il eut toujours un culte pour Hændel: le
+portrait de Hændel était placé dans sa chambre, au-dessus de son lit.
+</p><p>
+Il est surprenant qu’on n’ait pas remarqué davantage combien Gluck s’est
+inspiré de Hændel; et cela ne peut guère s’expliquer que par l’oubli
+quasi-total où est tombé, de nos jours, l’œuvre immense de Hændel (à
+part quelques oratorios, absolument insuffisants à donner une idée de
+son génie dramatique). On trouve dans ses opéras et ses cantates la
+double inspiration pastorale et héroïque (démoniaque, par instants), qui
+est la marque de Gluck. Les modèles du <i>Sommeil de Renaud</i> et des scènes
+Elyséennes abondent chez Hændel, comme ceux des danses de Furies et des
+scènes du Tartare. On peut croire que c’est à travers Hændel que Gluck a
+retrouvé la tradition directe de Cavalli, dont la Médée est le prototype
+de toutes ces figures et de ces scènes infernales, dessinées d’un style
+lapidaire.
+</p><p>
+Il est à remarquer, d’ailleurs, que Gluck a repris certains des sujets
+traités par Hændel: <i>Alceste</i>, <i>Armide</i>, et il n’a pas dû ignorer les
+opéras et les cantates de son précurseur.
+</p><p>
+Je compte reprendre, prochainement, d’une façon plus complète, cette
+question des rapports de Gluck avec Hændel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_407_407" id="Footnote_407_407"></a><a href="#FNanchor_407_407"><span class="label">[407]</span></a> Il ne faut cependant pas exagérer, comme on le fait
+aujourd’hui, et accuser Gluck, à la légère, de se copier lui-même, au
+mépris de ses théories dramatiques. A examiner de plus près ses
+œuvres, on reconnaîtra ceci:
+</p><p>
+1º Les drames qui lui tiennent le plus au cœur, comme l’<i>Alceste</i>
+italienne de 1767, n’ont fait aucun emprunt aux œuvres antérieures.
+</p><p>
+2º Dans <i>Orphée</i>, <i>Iphigénie en Aulide</i> et l’<i>Alceste</i> française, ces
+emprunts se réduisent,&mdash;à peu de choses près,&mdash;à des airs de danse.
+</p><p>
+Restent <i>Armide</i> et <i>Iphigénie en Tauride</i>, qui sont tout à fait de la
+fin de la carrière de Gluck, et où les emprunts sont nombreux. Encore y
+a-t-il lieu d’observer que Gluck n’y recourt, d’une façon paresseuse et
+passive, que dans <i>Iphigénie en Tauride</i> le dernier de ces grands
+drames, qui est d’une époque où la fatigue de l’âge pèse décidément sur
+lui. Dans <i>Armide</i>, rien n’est plus intéressant que d’observer comment
+il a refondu une quantité d’éléments anciens, de façon à en faire un
+tout entièrement nouveau et original. Nul exemple plus frappant de cette
+façon de travailler que la scène de la Haine, bâtie sur des fragments
+d’<i>Artamene</i>, de l’<i>Innocenza giustificata</i>, d’<i>Ippolito</i>, des <i>Feste
+d’Apollo</i>, de <i>Don Juan</i>, de <i>Telemacco</i>, de <i>l’Ivrogne corrigé</i>, de
+<i>Paride ed Elena</i>. M. Gevaert n’a point tort de dire, à ce sujet, que
+Gluck considère ses œuvres anciennes comme «des ébauches, des études
+d’atelier», qu’il a le droit de reprendre, en les transformant, pour un
+tableau plus achevé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_408_408" id="Footnote_408_408"></a><a href="#FNanchor_408_408"><span class="label">[408]</span></a> Un sonnet de Friedrich Strauss, écrit à l’occasion du
+monument élevé à Gluck, en 1848, à Munich, dit avec justice qu’il fut
+«le Lessing de l’opéra, qui, par la faveur des dieux, trouva bientôt son
+Gœthe dans Mozart. Il ne fut pas le plus grand, mais il fut le plus
+noble».
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Lessing der Oper, die durch Göttergunst</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Bald auch in Mozart ihren Gœthe fand:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Der grösste nicht, doch ehrenwert vor allen.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_409_409" id="Footnote_409_409"></a><a href="#FNanchor_409_409"><span class="label">[409]</span></a> Le premier volume avait déjà paru en 1789.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_410_410" id="Footnote_410_410"></a><a href="#FNanchor_410_410"><span class="label">[410]</span></a> <i>Essais sur la Musique</i>, III, 134.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_411_411" id="Footnote_411_411"></a><a href="#FNanchor_411_411"><span class="label">[411]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 133.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_412_412" id="Footnote_412_412"></a><a href="#FNanchor_412_412"><span class="label">[412]</span></a> Il naquit à Liège le 11 février 1741.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_413_413" id="Footnote_413_413"></a><a href="#FNanchor_413_413"><span class="label">[413]</span></a> <i>Essais</i>, III, 136.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_414_414" id="Footnote_414_414"></a><a href="#FNanchor_414_414"><span class="label">[414]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 5.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_415_415" id="Footnote_415_415"></a><a href="#FNanchor_415_415"><span class="label">[415]</span></a> <i>Essais</i>, I, 15.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_416_416" id="Footnote_416_416"></a><a href="#FNanchor_416_416"><span class="label">[416]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 107.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_417_417" id="Footnote_417_417"></a><a href="#FNanchor_417_417"><span class="label">[417]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 215-217.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_418_418" id="Footnote_418_418"></a><a href="#FNanchor_418_418"><span class="label">[418]</span></a> <i>Essais</i>, I, 215-217.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_419_419" id="Footnote_419_419"></a><a href="#FNanchor_419_419"><span class="label">[419]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 183; III, 132.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_420_420" id="Footnote_420_420"></a><a href="#FNanchor_420_420"><span class="label">[420]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 125-126.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_421_421" id="Footnote_421_421"></a><a href="#FNanchor_421_421"><span class="label">[421]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 69-70, 411-412.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_422_422" id="Footnote_422_422"></a><a href="#FNanchor_422_422"><span class="label">[422]</span></a> <i>Essais</i>, I, 88-89.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_423_423" id="Footnote_423_423"></a><a href="#FNanchor_423_423"><span class="label">[423]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 91-92.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_424_424" id="Footnote_424_424"></a><a href="#FNanchor_424_424"><span class="label">[424]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 169-172.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_425_425" id="Footnote_425_425"></a><a href="#FNanchor_425_425"><span class="label">[425]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 424-425.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_426_426" id="Footnote_426_426"></a><a href="#FNanchor_426_426"><span class="label">[426]</span></a> <i>Essais</i>, I, 425.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_427_427" id="Footnote_427_427"></a><a href="#FNanchor_427_427"><span class="label">[427]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 130.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_428_428" id="Footnote_428_428"></a><a href="#FNanchor_428_428"><span class="label">[428]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 144.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_429_429" id="Footnote_429_429"></a><a href="#FNanchor_429_429"><span class="label">[429]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 151.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_430_430" id="Footnote_430_430"></a><a href="#FNanchor_430_430"><span class="label">[430]</span></a> <i>Essais</i>, II, 134-135.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_431_431" id="Footnote_431_431"></a><a href="#FNanchor_431_431"><span class="label">[431]</span></a> La scène vaut d’être rappelée. C’était à une
+représentation de <i>la Fausse Magie</i>. Rousseau y assistait. On dit à
+Grétry qu’il désirait le voir.
+</p><p>
+«Je volai auprès de lui, je le considérai avec attendrissement.
+</p><p>
+&mdash;Que je suis aise de vous voir! me dit-il; depuis longtemps, je croyais
+que mon cœur s’était fermé aux douces sensations que votre musique me
+fait encore éprouver. Je veux vous connaître, monsieur, ou, pour mieux
+dire, je vous connais déjà par vos ouvrages; mais je veux être votre
+ami.
+</p><p>
+&mdash;Ah! monsieur, lui dis-je, ma plus douce récompense est de vous plaire
+par mes talents.
+</p><p>
+&mdash;Êtes-vous marié?
+</p><p>
+&mdash;Oui.
+</p><p>
+&mdash;Avez-vous épousé ce qu’on appelle une femme d’esprit?
+</p><p>
+&mdash;Non.
+</p><p>
+&mdash;Je m’en doutais!
+</p><p>
+&mdash;C’est une fille d’artiste; elle ne dit jamais que ce qu’elle sent, et
+la simple nature est son guide.
+</p><p>
+&mdash;Je m’en doutais: oh! j’aime les artistes, ils sont enfants de la
+nature. Je veux connaître votre femme, et je veux vous voir souvent.
+</p><p>
+Je ne quittai pas Rousseau pendant le spectacle: il me serra deux ou
+trois fois la main pendant <i>la Fausse Magie</i>; nous sortîmes ensemble.
+J’étais loin de penser que c’était là la dernière fois que je lui
+parlais! En passant par la rue Française, il voulut franchir des pierres
+que les paveurs avaient laissées dans la rue; je pris son bras, et lui
+dis:
+</p><p>
+&mdash;Prenez garde, monsieur Rousseau!
+</p><p>
+Il le retira brusquement, en disant:
+</p><p>
+&mdash;Laissez-moi me servir de mes propres forces.
+</p><p>
+Je fus anéanti par ces paroles; les voitures nous séparèrent, il prit
+son chemin, moi, le mien, et jamais depuis je ne lui ai parlé.»
+(<i>Essais</i>, I, 271.)
+</p><p>
+Voir encore sur Rousseau: <i>Ibid.</i>, I, 272-278; II, 205-207.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_432_432" id="Footnote_432_432"></a><a href="#FNanchor_432_432"><span class="label">[432]</span></a> <i>Essais</i>, I, 169.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_433_433" id="Footnote_433_433"></a><a href="#FNanchor_433_433"><span class="label">[433]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 145.&mdash;Si étrange que paraisse cette opinion,
+qui était partagée par d’autres musiciens, en Allemagne et en France,
+elle n’était pas sans un fonds de vérité.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_434_434" id="Footnote_434_434"></a><a href="#FNanchor_434_434"><span class="label">[434]</span></a> <i>Essais</i>, I, 146-147.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_435_435" id="Footnote_435_435"></a><a href="#FNanchor_435_435"><span class="label">[435]</span></a> Telle avait été aussi la pensée de Lully. (Voir, p. 143.)
+Je n’ai pas à juger ici cette conception du récitatif musical. Elle
+n’est pas sans dangers. La déclamation des grands acteurs n’est pas
+souvent un modèle de naturel. Même quand elle est belle et pathétique,
+elle emprunte au théâtre un caractère conventionnel et assez éloigné du
+parler ordinaire. Il se peut que ce soit justement parce que Lully et
+Grétry étaient des étrangers que, comme les étrangers sont portés à le
+faire, ils aient pris comme type du parler français la déclamation du
+théâtre (ou de la chaire). S’ils avaient été Français d’origine, ils
+eussent peut-être trouvé un modèle plus vrai en s’écoutant parler
+eux-mêmes et en entendant parler autour d’eux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_436_436" id="Footnote_436_436"></a><a href="#FNanchor_436_436"><span class="label">[436]</span></a> <i>Essais</i>, III, 288-289.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_437_437" id="Footnote_437_437"></a><a href="#FNanchor_437_437"><span class="label">[437]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 201.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_438_438" id="Footnote_438_438"></a><a href="#FNanchor_438_438"><span class="label">[438]</span></a> <i>Ibid.</i>, II, 366.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_439_439" id="Footnote_439_439"></a><a href="#FNanchor_439_439"><span class="label">[439]</span></a> Grétry avait déjà fait et refait deux fois le célèbre
+trio de <i>Zémire et Azor</i>: «Ah! laissez-moi la pleurer!» et il n’en était
+pas satisfait. Diderot vint, entendit le morceau, et, sans approuver ni
+blâmer, déclama les paroles. «Je substituai, dit Grétry, des sons au
+bruit déclamé de ce début, et le reste du morceau alla de suite. Il ne
+fallait pas toujours écouter ni Diderot, ni l’abbé Arnaud, lorsqu’ils
+donnaient carrière à leur imagination; mais le premier élan de ces
+hommes brûlants était d’inspiration divine.» (<i>Essais</i>, I, 225-226.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_440_440" id="Footnote_440_440"></a><a href="#FNanchor_440_440"><span class="label">[440]</span></a> «La musique, dit-il encore, est en quelque sorte la
+pantomime de l’accent des paroles.» (<i>Essais</i>, III, 279.)&mdash;Voir
+(<i>Ibid.</i>, I, 239 et suiv.) sa fine notation des nuances musicales de la
+déclamation parlée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_441_441" id="Footnote_441_441"></a><a href="#FNanchor_441_441"><span class="label">[441]</span></a> Je ne compte pas <i>les Mariages Samnites</i>, qui n’allèrent
+pas au delà de la répétition générale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_442_442" id="Footnote_442_442"></a><a href="#FNanchor_442_442"><span class="label">[442]</span></a> Je renvoie aux excellents petits livres de M. Michel
+Brenet, <i>Grétry, sa vie et ses œuvres</i> (1884), et de M. Henri de
+Curzon, <i>Grétry</i> (1907).&mdash;Le gouvernement belge a entrepris une grande
+édition des œuvres de Grétry, qui est en cours de publication, depuis
+1884, chez Breitkopf et Haertel, à Leipzig, sous le contrôle d’un comité
+présidé par M. Gevaërt. Trente-sept volumes ont déjà paru.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_443_443" id="Footnote_443_443"></a><a href="#FNanchor_443_443"><span class="label">[443]</span></a> Grétry a plus tard affirmé son républicanisme «de vieille
+date», dans un ouvrage publié en 1801: <i>la Vérité ou ce que nous fûmes,
+ce que nous sommes, ce que nous devrions être</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_444_444" id="Footnote_444_444"></a><a href="#FNanchor_444_444"><span class="label">[444]</span></a> <i>Essais</i>, III, 132.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_445_445" id="Footnote_445_445"></a><a href="#FNanchor_445_445"><span class="label">[445]</span></a> <i>Ibid.</i>, II, 142.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_446_446" id="Footnote_446_446"></a><a href="#FNanchor_446_446"><span class="label">[446]</span></a> Le temps de la Terreur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_447_447" id="Footnote_447_447"></a><a href="#FNanchor_447_447"><span class="label">[447]</span></a> <i>Ibid.</i>, II, 140.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_448_448" id="Footnote_448_448"></a><a href="#FNanchor_448_448"><span class="label">[448]</span></a> Voir sa <i>Lucile</i>, et ce qu’il en raconte dans ses
+<i>Essais</i>, I, 173.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_449_449" id="Footnote_449_449"></a><a href="#FNanchor_449_449"><span class="label">[449]</span></a> <i>Essais</i>, II, 396.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_450_450" id="Footnote_450_450"></a><a href="#FNanchor_450_450"><span class="label">[450]</span></a> <i>Essais</i>, II, 404.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_451_451" id="Footnote_451_451"></a><a href="#FNanchor_451_451"><span class="label">[451]</span></a> <i>Essais</i>, II, 413.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_452_452" id="Footnote_452_452"></a><a href="#FNanchor_452_452"><span class="label">[452]</span></a> <i>Essais</i>, II, 417.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_453_453" id="Footnote_453_453"></a><a href="#FNanchor_453_453"><span class="label">[453]</span></a> Le second et le troisième volume des <i>Mémoires</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_454_454" id="Footnote_454_454"></a><a href="#FNanchor_454_454"><span class="label">[454]</span></a> <i>Essais</i>, II, <small>XVII</small>-<small>XVIII</small>.&mdash;Il écrivit pourtant encore
+quelques petits opéras, dont le meilleur fut <i>Anacréon</i>, joué en 1797.
+Mais il sut «quitter le public avant que le public ne le quittât», comme
+dit son élève, Mme de Bawr.
+</p><p>
+Il se désintéressait de la musique, et presque toute son activité
+intellectuelle s’était tournée vers la littérature. Il rêvassait
+interminablement sur la philosophie, la morale, la politique; et il
+entassait, au jour le jour, ses pensées dans de volumineux ouvrages,
+sans ordre, sans suite, et non sans naïveté, mais non plus sans esprit.
+Ainsi, les trois volumes de <i>la Vérité ou ce que nous fûmes, ce que nous
+sommes, ce que nous devrions être</i>, publiés en 1801, et huit volumes
+manuscrits de <i>Réflexions d’un Solitaire</i>, dont nous n’avons conservé
+qu’une partie. M. Charles Malherbe vient d’avoir l’heureuse fortune de
+retrouver le quatrième volume des <i>Réflexions</i>, perdu jusqu’à ce jour,
+et il en a publié des extraits dans le <i>Bulletin de la Société de
+l’Histoire du Théâtre</i> (1907-1908).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_455_455" id="Footnote_455_455"></a><a href="#FNanchor_455_455"><span class="label">[455]</span></a> <i>Essais</i>, I, 316-317.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_456_456" id="Footnote_456_456"></a><a href="#FNanchor_456_456"><span class="label">[456]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 335.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_457_457" id="Footnote_457_457"></a><a href="#FNanchor_457_457"><span class="label">[457]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 95-96.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_458_458" id="Footnote_458_458"></a><a href="#FNanchor_458_458"><span class="label">[458]</span></a> <i>Essais</i>, III, 111.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_459_459" id="Footnote_459_459"></a><a href="#FNanchor_459_459"><span class="label">[459]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 126.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_460_460" id="Footnote_460_460"></a><a href="#FNanchor_460_460"><span class="label">[460]</span></a> «Si, dans une longue course maritime, votre père a vécu
+loin de la société des femmes...
+</p><p>
+«S’il s’est nourri constamment d’aliments salés...» (<i>Ibid.</i>, III, 66).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_461_461" id="Footnote_461_461"></a><a href="#FNanchor_461_461"><span class="label">[461]</span></a> Il préconise le régime lacté (<i>Ibid.</i>, III, 68).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_462_462" id="Footnote_462_462"></a><a href="#FNanchor_462_462"><span class="label">[462]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 365.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_463_463" id="Footnote_463_463"></a><a href="#FNanchor_463_463"><span class="label">[463]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 240;&mdash;préface du volume II.&mdash;Voir aussi: I,
+v, 76, 78, 96, 98, 141, 204, 239, 240;&mdash;II, 319-320;&mdash;III, 279, 433,
+etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_464_464" id="Footnote_464_464"></a><a href="#FNanchor_464_464"><span class="label">[464]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 382, 407;&mdash;II, 317;&mdash;III, 266.
+</p><p>
+Il finit pourtant par ne plus s’en satisfaire. Son esprit, toujours plus
+épris de précision, chercha d’autres moyens d’expression:
+</p><p>
+«Je le dis franchement, aujourd’hui le langage musical a pour moi trop
+de vague; arrivé presque à la vieillesse, il me faut quelque chose de
+plus positif.» (<i>La Vérité ou ce que nous fûmes</i>, 1801.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_465_465" id="Footnote_465_465"></a><a href="#FNanchor_465_465"><span class="label">[465]</span></a> <i>Essais</i>, II, 267;&mdash;III, 375.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_466_466" id="Footnote_466_466"></a><a href="#FNanchor_466_466"><span class="label">[466]</span></a> Dans <i>le Magnifique</i> et dans <i>Panurge</i> (<i>Essais</i>, I,
+248-249, 378-379).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_467_467" id="Footnote_467_467"></a><a href="#FNanchor_467_467"><span class="label">[467]</span></a> Dans <i>les Événements imprévus</i>, et dans <i>l’Amitié à
+l’épreuve</i> (<i>Ibid.</i>, III, 320).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_468_468" id="Footnote_468_468"></a><a href="#FNanchor_468_468"><span class="label">[468]</span></a> Grétry se préoccupe même de rendre en musique les nuances
+des diverses races humaines; mais, les connaissant mal, il ne fait
+qu’effleurer la question (<i>Ibid.</i>, II, 19).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_469_469" id="Footnote_469_469"></a><a href="#FNanchor_469_469"><span class="label">[469]</span></a> «La gamme d’<i>ut majeur</i> est noble et franche, celle d’<i>ut
+mineur</i> est pathétique. La gamme de <i>ré majeur</i> est brillante, celle de
+<i>ré mineur</i> est mélancolique. La gamme majeure de <i>mi bémol</i> est noble
+et pathétique. La gamme de <i>mi majeur</i> est aussi éclatante que la gamme
+précédente était noble et rembrunie. La gamme de <i>mi mineur</i> est peu
+mélancolique. Celle de <i>fa majeur</i> est mixte; celle de <i>fa tierce
+mineure</i> est la plus pathétique de toutes. La gamme majeure de <i>fa
+dièze</i> est dure, parce qu’elle est surchargée d’accidents; la même gamme
+<i>mineure</i> conserve encore un peu de dureté. Celle de <i>sol</i> est
+guerrière, et n’a pas la noblesse de celle d’<i>ut majeur</i>; la gamme de
+<i>sol mineur</i> est la plus pathétique après celle de <i>fa tierce mineure</i>.
+La gamme de <i>la majeur</i> est brillante; en <i>mineur</i>, elle est la plus
+naïve de toutes. Celle de <i>si bémol</i> est noble, mais moins que celle
+d’<i>ut majeur</i>, et plus pathétique que celle de <i>fa tierce majeure</i>.
+Celle de <i>si naturel</i> est brillante et folâtre; celle de <i>si tierce
+mineure</i> est ingénue...» (<i>Essais</i>, II, 356-358.)
+</p><p>
+Si l’on compare cette échelle psychologique des tons à celle de Rameau
+(voir p. 219), on remarque qu’elles ne concordent pas exactement, et que
+par conséquent leur intérêt, tout subjectif, est de donner l’échelle de
+la sensibilité de chaque musicien, et de ses réactions auditives. S’il
+est permis, dans de telles conditions, d’avancer une remarque générale,
+il semble que l’échelle psychologique des tons dressée par Grétry se
+rapproche plus de notre sensibilité actuelle que l’échelle dressée par
+Rameau.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_470_470" id="Footnote_470_470"></a><a href="#FNanchor_470_470"><span class="label">[470]</span></a> «... La clarinette convient à la douleur; lorsqu’elle
+exécute des airs gais, elle y mêle encore une teinte de tristesse. Si
+l’on dansait dans une prison, je voudrais que ce fût au son de la
+clarinette. Le hautbois, champêtre et gai, indique aussi un rayon
+d’espoir au milieu des tourments. La flûte traversière est tendre et
+amoureuse..., etc.»
+</p><p>
+Il y a aussi là des remarques qui montrent les variations de la
+sensibilité musicale. Ainsi, celles relatives au basson:
+</p><p>
+«Le basson est lugubre, et doit être employé dans le pathétique, lors
+même qu’on n’en veut faire sentir qu’une nuance délicate; il me paraît
+un contresens dans tout ce qui est de pure gaieté.» (<i>Essais</i>, I,
+237-238.)&mdash;Voir encore: III, 424.
+</p><p>
+On sait quel emploi nos compositeurs modernes ont fait de cet
+instrument, dans le comique et le burlesque, et avec quel succès.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_471_471" id="Footnote_471_471"></a><a href="#FNanchor_471_471"><span class="label">[471]</span></a> Lorsque Andromaque récite (dans l’opéra du même nom),
+elle est presque toujours accompagnée de trois flûtes traversières qui
+forment harmonie... C’est, je crois, la première fois qu’on a eu l’idée
+d’adopter les mêmes instruments pour accompagner partout le récitatif
+d’un rôle qu’on veut distinguer.» (<i>Ibid.</i>, I, 356.)
+</p><p>
+Grétry ignorait les essais du même genre tentés par les maîtres italiens
+du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_472_472" id="Footnote_472_472"></a><a href="#FNanchor_472_472"><span class="label">[472]</span></a> Une fille, par exemple, assure à sa mère qu’elle ne
+connaît point l’amour; mais, pendant qu’elle affecte l’indifférence par
+un chant simple et monotone, l’orchestre exprime le tourment de son
+cœur amoureux. Un nigaud veut-il exprimer son amour, ou son courage?
+S’il est vraiment animé, il doit avoir les accents de sa passion; mais
+l’orchestre, par sa monotonie, nous montrera le petit bout d’oreille. En
+général, le sentiment doit être dans le chant; l’esprit, les gestes, les
+mines doivent être dans les accompagnements.» (<i>Ibid.</i>, I, 169-172.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_473_473" id="Footnote_473_473"></a><a href="#FNanchor_473_473"><span class="label">[473]</span></a> A propos du clavecin des couleurs, inventé par le père
+Castel, jésuite. (<i>Ibid.</i>, III, 234-237.)
+</p><p>
+«Le musicien bien organisé trouve toutes les couleurs dans l’harmonie
+des sons. Les sons graves ou bémolisés font à son oreille le même effet
+que les couleurs rembrunies font à ses yeux: les sons aigus ou diésés
+font au contraire un effet semblable à celui des couleurs vives et
+tranchantes. Entre ces deux extrêmes, l’on trouve toutes les couleurs
+qui sont en musique, de même qu’en peinture, propres à désigner
+différentes passions et différents caractères.»
+</p><p>
+L’échelle commune aux couleurs et aux sons est, pour Grétry, celle des
+passions, dont les manifestations diverses colorent diversement le
+visage humain. «Le rouge pourpre indique la colère; le rouge tendre sied
+à la pudeur... etc.» (<i>Essais</i>, III, 237-239.) Voir encore: III, 318,
+note 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_474_474" id="Footnote_474_474"></a><a href="#FNanchor_474_474"><span class="label">[474]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 450-451; I, 336-371, 375-378.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_475_475" id="Footnote_475_475"></a><a href="#FNanchor_475_475"><span class="label">[475]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 236-239; III, 290, 315, 455-456.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_476_476" id="Footnote_476_476"></a><a href="#FNanchor_476_476"><span class="label">[476]</span></a> <i>Ibid.</i>, II, 127.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_477_477" id="Footnote_477_477"></a><a href="#FNanchor_477_477"><span class="label">[477]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 131, 350-355.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_478_478" id="Footnote_478_478"></a><a href="#FNanchor_478_478"><span class="label">[478]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 32-33, 249-250.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_479_479" id="Footnote_479_479"></a><a href="#FNanchor_479_479"><span class="label">[479]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 22 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_480_480" id="Footnote_480_480"></a><a href="#FNanchor_480_480"><span class="label">[480]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 30 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_481_481" id="Footnote_481_481"></a><a href="#FNanchor_481_481"><span class="label">[481]</span></a> <i>Essais</i>, III, 41.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_482_482" id="Footnote_482_482"></a><a href="#FNanchor_482_482"><span class="label">[482]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 21.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_483_483" id="Footnote_483_483"></a><a href="#FNanchor_483_483"><span class="label">[483]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 14-15.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_484_484" id="Footnote_484_484"></a><a href="#FNanchor_484_484"><span class="label">[484]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 384; II, 183.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_485_485" id="Footnote_485_485"></a><a href="#FNanchor_485_485"><span class="label">[485]</span></a> Il reste à celui qui est doué d’une tournure d’esprit
+originale, mais qui n’a pas le goût, le tact nécessaires pour bien
+classer des pensées neuves et piquantes, en s’astreignant partout à
+l’expression et à la prosodie de la langue, il lui reste, dis-je, le
+talent de faire la symphonie. (<i>Ibid.</i>, I, 78.)&mdash;Voir encore: <i>Ibid.</i>,
+I, p. <small>V</small>; III, 260-261.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_486_486" id="Footnote_486_486"></a><a href="#FNanchor_486_486"><span class="label">[486]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 297-298.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_487_487" id="Footnote_487_487"></a><a href="#FNanchor_487_487"><span class="label">[487]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 377-378.&mdash;Voir aussi: III, 381, 387.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_488_488" id="Footnote_488_488"></a><a href="#FNanchor_488_488"><span class="label">[488]</span></a> <i>Essais</i>, III, 272.
+</p><p>
+Grétry a dit encore: «La musique d’une expression vague a un charme plus
+magique peut-être que la musique déclamée». (I, 75.)
+</p><p>
+Et ailleurs:
+</p><p>
+«Quoi qu’en ait dit Fontenelle, nous savons ce que nous veut une bonne
+sonate, et surtout une symphonie de Haydn ou de Gossec.» (I, 78.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_489_489" id="Footnote_489_489"></a><a href="#FNanchor_489_489"><span class="label">[489]</span></a> <i>Essais</i>, III, 276.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_490_490" id="Footnote_490_490"></a><a href="#FNanchor_490_490"><span class="label">[490]</span></a> <i>Ibid.</i>, II, 143.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_491_491" id="Footnote_491_491"></a><a href="#FNanchor_491_491"><span class="label">[491]</span></a> «Il me semble que le compositeur dramatique peut regarder
+les œuvres innombrables de Haydn comme un vaste dictionnaire, où il
+peut sans scrupule puiser des matériaux, qu’il ne doit reproduire
+cependant qu’accompagnés de l’expression intime des paroles. Le
+compositeur de la symphonie est, dans ce cas, comme le botaniste qui
+fait la découverte d’une plante en attendant que le médecin en découvre
+la propriété.» (<i>Ibid.</i>, I, 244.)&mdash;Voir encore: I, 206.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_492_492" id="Footnote_492_492"></a><a href="#FNanchor_492_492"><span class="label">[492]</span></a> <i>Ibid.</i>, III, 357.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_493_493" id="Footnote_493_493"></a><a href="#FNanchor_493_493"><span class="label">[493]</span></a> Il préconise du moins l’emploi de l’orgue dans
+l’orchestre. (<i>Essais</i>, III, 424; I, 41-42.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_494_494" id="Footnote_494_494"></a><a href="#FNanchor_494_494"><span class="label">[494]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, 347-355.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_495_495" id="Footnote_495_495"></a><a href="#FNanchor_495_495"><span class="label">[495]</span></a> «Mes confrères Méhul, Lemoine, Cherubini, Lesueur
+conviennent tous (avec moi) que l’harmonie est aujourd’hui compliquée au
+dernier point, que les chanteurs et les instruments ont franchi leur
+diapason naturel, que plus de rapidité dans l’exécution rendrait notre
+musique inappréciable pour l’oreille, et qu’enfin un pas de plus nous
+jetterait dans le chaos.» (<i>Essais</i>, II, 58-59.)&mdash;Voir aussi: I, 339;
+II, 61.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_496_496" id="Footnote_496_496"></a><a href="#FNanchor_496_496"><span class="label">[496]</span></a> Bien que M. F. de Lacerda ait pu retrouver, dans
+l’ouverture de <i>la Rosière de Salency</i>, le thème de l’Ode à la Joie de
+<i>la Neuvième Symphonie</i>, et un des dessins instrumentaux les plus
+caractéristiques de <i>la Symphonie pastorale</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_497_497" id="Footnote_497_497"></a><a href="#FNanchor_497_497"><span class="label">[497]</span></a> <i>Essais</i>, III, 432.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_498_498" id="Footnote_498_498"></a><a href="#FNanchor_498_498"><span class="label">[498]</span></a> Je prie qu’on veuille bien ne considérer ces pages, déjà
+anciennes, que comme une simple silhouette, un croquis analogue à celui
+que Dora Stock dessina de Mozart, en 1789. En attendant de pouvoir lui
+consacrer, comme j’espère le faire plus tard, une étude plus digne de
+lui, j’ai voulu seulement que cette figure sereine vint terminer ce
+livre, consacré aux maîtres de l’opéra ancien.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_499_499" id="Footnote_499_499"></a><a href="#FNanchor_499_499"><span class="label">[499]</span></a> <i>Mozart Briefe</i>, publiées par Ludwig Nohl, l865, 3<sup>e</sup>
+édition, 1877.&mdash;<i>Lettres de W.-A. Mozart</i>, traduction complète, avec une
+introduction et des notes, par Henri de Curzon, 1888, Hachette.&mdash;M. de
+Curzon a complété ce recueil par un nouveau volume: <i>Nouvelles lettres
+des dernières années de la vie de Mozart</i>, 1898, Fischbacher.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_500_500" id="Footnote_500_500"></a><a href="#FNanchor_500_500"><span class="label">[500]</span></a> <i>«Das Herz adelt den Menschen; und wenn ich schon kein
+Graf bin, so habe ich vielleicht mehr Ehre im Leib als mancher Graf.
+Und, Hausknecht oder Graf, sobald er mich beschimpft, so ist er ein
+Hundsfott».</i> (20 juin 1781.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_501_501" id="Footnote_501_501"></a><a href="#FNanchor_501_501"><span class="label">[501]</span></a> <i>N. B.</i> Il avait alors vingt et un ans.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_502_502" id="Footnote_502_502"></a><a href="#FNanchor_502_502"><span class="label">[502]</span></a> Voir les lettres sur la mort de sa mère, surtout celle du
+9 juillet 1773: «O mes deux bien-aimés...»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_503_503" id="Footnote_503_503"></a><a href="#FNanchor_503_503"><span class="label">[503]</span></a> 17 juillet 1788.&mdash;Voir ses lettres à Puchberg, ses
+continuelles demandes d’argent. Il est malade. Sa femme est malade. Ils
+ont des enfants. Pas d’argent à la maison. Des recettes de concerts
+dérisoires. Une liste de souscription circule depuis quinze jours pour
+ces concerts, et il n’y a qu’un seul nom inscrit. L’orgueil de Mozart
+souffre cruellement de tendre la main. Mais il le faut, il faut mendier.
+«Si vous m’abandonnez, nous sommes perdus.» (12 et 14 juillet 1789.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_504_504" id="Footnote_504_504"></a><a href="#FNanchor_504_504"><span class="label">[504]</span></a> Dans la lettre même où il apprend à son père,&mdash;avec
+quelle douleur!&mdash;la mort de sa mère survenue à Paris, il rit, et de tout
+son cœur, en racontant une plaisanterie. (9 juillet 1778.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_505_505" id="Footnote_505_505"></a><a href="#FNanchor_505_505"><span class="label">[505]</span></a> Voir les lettres du 21 août 1770, juillet 1773, 13 juin
+1781, 4 novembre 1787, septembre 1791.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_506_506" id="Footnote_506_506"></a><a href="#FNanchor_506_506"><span class="label">[506]</span></a> «Ne prenez aucun souci de ce que vous appelez le
+populaire: il y a dans mon opéra de la musique pour toutes les
+catégories de personnes, excepté pour les longues oreilles.» (16 déc.
+1780.)
+</p><p>
+«Il y a çà et là des passages dont les connaisseurs seuls auront de la
+satisfaction; mais ils sont cependant faits pour que les
+non-connaisseurs en doivent nécessairement être contents, sans savoir
+pourquoi.» (28 déc. 1782.)
+</p><p>
+«Ce qui est déjà terminé de mon opéra a obtenu partout un succès
+extraordinaire, car je connais mon public.» (19 sept. 1781.)
+</p><p>
+«Le chœur des janissaires est tout à fait <i>écrit pour</i> les Viennois.»
+(29 sept 1781.)
+</p><p>
+«Puis vient (à la fin du premier acte de l’<i>Enlèvement au Sérail</i>), le
+<i>pianissimo</i>, qui doit aller très vite, et la conclusion qui doit faire
+beaucoup de bruit.&mdash;Et c’est tout ce qui convient pour terminer un acte:
+plus il y a de bruit, mieux cela vaut; plus c’est court, mieux cela
+vaut, afin que les gens ne se refroidissent pas dans leurs
+applaudissements.» (20 sept. 1781.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_507_507" id="Footnote_507_507"></a><a href="#FNanchor_507_507"><span class="label">[507]</span></a> Je suis bien loin de prétendre qu’il n’ait pas travaillé.
+Il disait lui même à Kucharz, en 1787, qu’«il n’y avait pas un maître
+célèbre dans la musique qu’il n’eût étudié à fond, et relu
+constamment.»&mdash;«Personne, ajoutait-il, n’a dépensé tant de peine à
+l’étude de la composition.»&mdash;Mais la création musicale ne fut jamais un
+travail pour lui: c’était une floraison.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_508_508" id="Footnote_508_508"></a><a href="#FNanchor_508_508"><span class="label">[508]</span></a> Il est vrai que cette peine est réelle, nous l’avons vu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_509_509" id="Footnote_509_509"></a><a href="#FNanchor_509_509"><span class="label">[509]</span></a> Il ne laissait pas d’avoir une culture très soignée. Il
+savait un peu de latin, et il avait appris le français, l’italien et
+l’anglais. Nous le voyons lire <i>Télémaque</i>, et faire une allusion à
+l’<i>Hamlet</i> de Shakespeare. Il avait dans sa bibliothèque le théâtre de
+Molière et de Métastase, les poésies d’Ovide, de Wieland et d’Ewald von
+Kleist, le <i>Phédon</i> de Moïse Mendelssohn, et les œuvres de Frédéric
+II,&mdash;sans parler des ouvrages de mathématiques et d’algèbre, qui
+exerçaient sur lui un attrait spécial. Mais s’il avait une curiosité
+plus universelle que Beethoven, et s’il savait plus de choses, il
+n’avait pas sa géniale intuition littéraire et son grand goût poétique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_510_510" id="Footnote_510_510"></a><a href="#FNanchor_510_510"><span class="label">[510]</span></a> Cf. Mendelssohn: «Les notes ont un sens au moins aussi
+déterminé que les mots, bien qu’intraduisible par eux.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_511_511" id="Footnote_511_511"></a><a href="#FNanchor_511_511"><span class="label">[511]</span></a> Air nº 3 de <i>l’Enlèvement au Sérail</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_512_512" id="Footnote_512_512"></a><a href="#FNanchor_512_512"><span class="label">[512]</span></a> Toujours parce qu’il est uniquement musicien, et que les
+derniers liens qui rattachent la poésie à la musique gênent encore sa
+liberté, Mozart pense à briser la forme de l’opéra, et il a l’idée de le
+remplacer, comme avait essayé de le faire Rousseau, dès 1773, par une
+sorte de mélodrame, qu’il appelle <i>Duodrama</i>, où la musique et la
+poésie, fraternellement unies, mais sans se donner la main, iraient,
+libres l’une et l’autre, par deux chemins parallèles:
+</p><p>
+«J’ai toujours désiré écrire pour un <i>duodrama</i>. Vous savez qu’on n’y
+chante pas: on y déclame, et la musique est comme un récitatif obligé.
+De temps en temps, on parle aussi avec accompagnement de musique, ce qui
+fait toujours la plus magnifique impression.» (12 nov. 1778.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_513_513" id="Footnote_513_513"></a><a href="#FNanchor_513_513"><span class="label">[513]</span></a> Il ne faut jamais oublier, quand on juge Mozart, de
+toujours dégager sa pure mélodie de la gaine des formules, toujours
+d’assez bon goût, mais parfois un peu banales, où elle est enchâssée;
+leur rôle est de faire accepter d’un public, seulement épris du
+clinquant, une beauté trop fine pour qu’il puisse la goûter. Mozart nous
+le dit lui-même, dans ses lettres. Que quelques expressions banales,
+plaquées à la fin d’un morceau, ne fassent donc pas méconnaître la
+sincérité de ce morceau. Mozart ne fait de concessions que sur des
+points secondaires; mais, du fond de son âme et de ce qui lui est cher,
+il ne cède jamais rien.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_514_514" id="Footnote_514_514"></a><a href="#FNanchor_514_514"><span class="label">[514]</span></a> Sauf, hélas, quand il lui fallait écrire une sonate pour
+quelques florins, ou un adagio pour une horloge à musique. (3 oct.
+1790.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_515_515" id="Footnote_515_515"></a><a href="#FNanchor_515_515"><span class="label">[515]</span></a> Il lui est presque impossible de composer, sans la
+présence d’un être aimé:
+</p><p>
+«Tu ne peux croire combien le temps m’a duré sans toi. Je ne puis bien
+t’expliquer mon impression: c’est une espèce de vide, qui me fait très
+mal, une certaine aspiration, qui, n’étant jamais satisfaite, ne cesse
+jamais, dure toujours, et croît de jour en jour. Même mon travail ne me
+charme plus, parce que je suis habitué à me lever de temps en temps,
+pour échanger deux mots avec toi, et que cette satisfaction m’est,
+hélas! à présent une impossibilité.&mdash;Si je vais au piano et si je chante
+quelque chose, il faut tout de suite que je m’arrête: cela me fait trop
+d’impression.» (7 juillet 1791&mdash;à sa femme.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_516_516" id="Footnote_516_516"></a><a href="#FNanchor_516_516"><span class="label">[516]</span></a> <i>Le Soir des Rois.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_517_517" id="Footnote_517_517"></a><a href="#FNanchor_517_517"><span class="label">[517]</span></a> Ces titres répondaient chez Mozart à des distinctions
+réelles. «Croyez-vous donc que j’écrirai un opéra-comique de la même
+façon qu’une <i>opera seria</i>. Autant il faut, dans une <i>opera seria</i>,
+d’érudition et de savoir, avec peu de badinage, autant, dans une <i>opera
+buffa</i>, il faut de badinage et de gaieté, avec peu d’érudition. Si l’on
+veut de la musique légère dans une <i>opera seria</i>, je n’y puis rien.» (16
+juin 1781.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_518_518" id="Footnote_518_518"></a><a href="#FNanchor_518_518"><span class="label">[518]</span></a> Je dis: peut-être, car il faudrait ignorer la <i>vis
+comica</i> des musiciens italiens du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, pour ne pas réserver
+son jugement sur l’immense quantité d’œuvres qui dorment encore dans
+les bibliothèques italiennes, et dont tous les grands classiques
+allemands, que nous admirons aujourd’hui: Hændel, Gluck, Mozart et les
+autres avaient fait abondamment leur profit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_519_519" id="Footnote_519_519"></a><a href="#FNanchor_519_519"><span class="label">[519]</span></a> Carnets de notes de Beethoven.
+</p><p>
+Gœthe eut le sentiment très net de cette mission de Mozart.
+</p><p>
+Schiller lui écrivait, le 29 décembre 1797: «J’avais toujours espéré que
+la tragédie sortirait de l’opéra sous une forme plus noble et plus
+belle, comme jadis elle est sortie des chœurs des fêtes de Bacchus.
+Dans l’opéra, en effet, on s’abstient de toute imitation servile de la
+nature; par la puissance de la musique, par l’excitation de la
+sensibilité que ce transport affranchit de ses grossières attaches,
+l’opéra prédispose la pensée aux plus nobles sentiments. La passion
+elle-même s’y montre comme un libre jeu, parce que la musique
+l’accompagne; et le merveilleux, qui y est toléré, doit rendre l’esprit
+plus indifférent au sujet même.»
+</p><p>
+Gœthe répondit:
+</p><p>
+«Si vous aviez pu assister dernièrement à la représentation de <i>Don
+Juan</i>, vous y auriez vu réalisées toutes vos espérances au sujet de
+l’opéra. Mais aussi cette pièce est-elle tout à fait seule de son genre,
+et la mort de Mozart a détruit tout espoir de voir jamais quelque chose
+de semblable.» (30 décembre 1797.)</p></div>
+</div></div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Musiciens d'autrefois, by Romain Rolland
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MUSICIENS D'AUTREFOIS ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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