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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: André le Savoyard + +Author: Charles Paul de Kock + +Release Date: May 12, 2012 [EBook #39679] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRÉ LE SAVOYARD *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/cover.jpg" width="356" height="550" alt="" title="" /> +</p> + +<p class="cb">ANDRÉ<br /><big>LE SAVOYARD</big></p> + +<p> </p> +<p> </p> + +<p class="c">TOUS DROITS RÉSERVÉS</p> + +<p> </p> +<p> </p> + +<p class="c">PARIS.—IMPRIMERIE P.-A. BOURDIER, CAPIOMONT FILS ET C<sup>IE</sup><br />6, rue des Poitevins.</p> + +<hr /> + +<p class="cb">PAUL DE KOCK</p> + +<h1>ANDRÉ<br /> +<br /> +<big>LE SAVOYARD</big></h1> + +<p> </p> +<p> </p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/colophon.png" width="171" height="65" alt="colophon" title="" /> +</p> + +<p> </p> +<p> </p> + +<p class="cb">PARIS<br /> +COLLECTION GEORGES BARBA<br /> +<small>7, RUE CHRISTINE, 7</small><br /> +1869</p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<p> </p> +<p> </p> + +<h1>ANDRÉ<br /><br /> +<big>LE SAVOYARD</big></h1> + +<hr /> + +<p class="c"><a href="#TABLE_DES_CHAPITRES"><b>TABLE DES CHAPITRES</b></a><br /></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER<br /><br /> +<small>TABLEAU DE NEIGE.—LA FAMILLE SAVOYARDE.</small></h2> + +<p>La neige tombait par gros flocons; elle couvrait les routes, elle +rendait encore plus difficiles les sentiers pratiqués dans les montagnes +et les chemins, souvent bordés de précipices, qui entourent la petite +ville de l’Hôpital située près du Mont-Blanc.</p> + +<p>Notre chaumière s’élevait près d’une route que le mauvais temps rendait +déserte depuis quelques jours. Déjà plus d’un pied de neige couvrait la +terre; et cependant ni moi ni mes frères ne songions à rentrer pour nous +mettre à l’abri.</p> + +<p>J’étais couché près d’un bloc de rocher; et là je me trouvais aussi bien +que sur un épais gazon: mes petites mains formaient des boules avec de +la neige, et les lançaient à mes frères, qui, de leur côté, +m’assaillaient également de boules glacées. Pierre accroupi dans un +enfoncement que formait la route, ne se montrait que rarement, tâchant +de viser adroitement, et se cachant aussitôt; Jacques courait de côté et +d’autre, sans se fixer à aucune place, se baissant pour ramasser de quoi +faire des boules, et s’esquivant lestement après nous les avoir lancées.</p> + +<p>Quel plaisir nous éprouvions lorsque nous parvenions à nous attraper!... +Quels cris de joie quand Jacques recevait, en fuyant, de la neige sur +son dos; lorsque Pierre, au moment où sa petite tête blonde sortait de +sa cachette, était atteint à la figure par la boule qui s’éparpillait +sur son visage! Le vaincu mêlait ses ris à ceux du vainqueur; la +victoire ne coûtait jamais une larme.<a name="page_002" id="page_002"></a> Pouvions-nous sentir le froid? +nous étions si heureux!... et dans un âge où le bonheur est pur, parce +qu’il ne s’y mêle ni souvenirs du passé ni craintes pour l’avenir.</p> + +<p>Déjà, plusieurs fois, la voix de notre mère s’était fait entendre pour +nous engager à rentrer.—Nous voilà, répondions-nous tous trois. Mais au +moment de regagner notre demeure, une nouvelle boule de neige, lancée +par l’un de nous, faisait recommencer la guerre; chacun s’attaquait de +nouveau; les cris de joie, les éclats de la gaieté faisaient encore +retentir les échos de nos montagnes. Nos pieds étaient à demi morts de +froid; nos petites mains rouges et engourdies pouvaient à peine saisir +et presser cette neige, qui nous procurait de si doux passe-temps; et +cependant nous ne pouvions nous résoudre à retourner près du foyer de +notre chaumière.</p> + +<p>Mais l’approche de la nuit nous force enfin à quitter notre jeu. Nous +rentrons tous les trois, essoufflés, haletants, et encore rayonnants de +plaisir; nous courons nous blottir contre l’immense foyer devant lequel +notre père est assis sur une grande chaise, tandis que notre mère va et +vient dans cette vaste pièce, l’unique du logis, et prépare la soupe +pour notre repas du soir, tout en nous grondant d’avoir tant tardé à +rentrer.</p> + +<p>—Voyez comme ils sont couverts de neige!... Rester ainsi sur la route +par le temps qu’il fait!... Hum! les mauvais sujets! quand ils sont en +train de jouer, ils ne m’écoutent plus.</p> + +<p>—Ne les gronde pas, Marie, dit notre père en nous attirant près de lui; +ne les gronde pas; ils s’amusent, ils sont heureux!... Pourquoi déjà +chercher à troubler leurs plaisirs? Chers enfants!... ce temps passera +si vite!... Bientôt la raison amènera les soucis, les inquiétudes! Le +travail du jour sera-t-il suffisant pour le lendemain? les espérances +d’aujourd’hui feront-elles oublier les peines de la veille?... Toujours +des tourments! rarement du plaisir!... et jamais de moments aussi doux +que ceux qu’ils viennent de goûter! Moi aussi j’ai fait des boules de +neige!... Il y a quarante ans que je jouais comme eux... Ce temps est +loin, il a trop peu duré; je ne me rappelle pas depuis avoir éprouvé un +plaisir aussi vrai.</p> + +<p>—Quoi, même lorsque tu m’as épousée, Georget? dit notre mère d’un ton +de reproche. Mon père la regarde en souriant, et se contente de +murmurer:—Oh! ce n’est plus la même chose... Je n’avais qu’une +chaumière à t’offrir!—En avais-je<a name="page_003" id="page_003"></a> davantage? Cela nous a-t-il empêchés +d’être heureux?...—Non, sans doute...—Notre maisonnette, notre travail +nous suffisent; nous sommes pauvres, mais nous n’avons pas encore +manqué, et nos enfants s’élèvent bien; ils grandiront, ils travailleront +à leur tour...—Oui... Mais d’ici là!... Ah! Marie! depuis cette maudite +chute que j’ai faite en guidant au glacier ce gros étranger... qui ne +m’a pas même aidé à me ramasser, tiens, je sens que mes forces +diminuent... je ne puis recouvrer la santé... Et s’il fallait te laisser +ainsi avec ces enfants, dont l’aîné n’a que sept ans... hélas! que +deviendriez-vous?</p> + +<p>En disant ces mots, mon père nous entourait de ses deux bras, et nous +pressait plus fortement contre lui. J’étais grimpé sur ses genoux; +Jacques était assis à ses pieds, et Pierre, debout près de lui, appuyait +sa tête sur son épaule. Notre mère s’était arrêtée au milieu de la +chambre; les derniers mots de son mari venaient de lui serrer le +cœur. Elle se détourna pour cacher une larme qui coulait le long de +ses joues; et nous, sans trop comprendre ce dont il s’agissait, nous +redoublions de caresses, pour dissiper la tristesse que nous lisions +dans les yeux de notre père.</p> + +<p>—Bon Dieu!... peut-on avoir de pareilles idées! dit enfin la bonne +Marie en poussant un gros soupir qu’elle ne pouvait plus contenir. Ah! +Georget! ne travaille plus, ne te fatigue plus... Reste auprès de notre +foyer. Nos récoltes sont rentrées, nous avons du pain pour plus de six +semaines encore; je ne veux pas que tu t’exposes pour gagner quelques +pièces d’argent.</p> + +<p>—Mon père, dis-je alors en levant la tête d’un air décidé, quand il +passera des voyageurs, c’est moi qui les conduirai, c’est moi qui +monterai avec eux sur les glaciers, qui leur ferai regarder dans ces +beaux précipices si effrayants! Ils me donneront quelques pièces de +monnaie, je vous les rapporterai, et vous n’aurez plus besoin de vous +fatiguer. Vous le voulez bien, n’est-ce pas, mon père?</p> + +<p>—Tu es encore trop jeune, mon petit André, dit mon père en me passant +la main sur les joues et en me faisant sauter sur ses genoux.—Trop +jeune!... Je suis l’aîné de mes frères... J’ai sept ans passés... Le +fils de Michel, notre voisin, ne les avait pas quand il est parti pour +la grande ville...—Mes chers enfants, puissiez-vous n’être point forcés +d’y aller aussi!... Je voudrais vous garder toujours près de moi...<a name="page_004" id="page_004"></a></p> + +<p>—Ça doit être bien joli, la grande ville! dit Pierre en ouvrant ses +petits yeux de toute sa force. On dit qu’on y voit tous les jours la +lanterne magique qui a passé une fois chez nous.—Voudrais-tu y aller, +Pierre?—Dam’, je n’oserais pas y aller tout seul, comme le fils de +Michel...—Et toi, mon petit Jacques? dit mon père à celui de mes frères +qui n’avait encore que cinq ans, et se roulait à ses pieds en s’étendant +pour se réchauffer devant la flamme du foyer.</p> + +<p>—Dis donc, Jacques, que ferais-tu par là, mon garçon?...—Je mangerais +tous les jours du fromage avec mon pain, répond Jacques en souriant, et +en regardant du côté de notre mère pour voir si la soupe se faisait.</p> + +<p>—Moi, dis-je à mon tour, je travaillerais, je gagnerais beaucoup +d’argent... de quoi acheter un grand jardin... je reviendrais vous +apporter tout cela... Ça fait que nous serions bien heureux. Vous, mon +père, et vous, ma mère, vous pourriez vous chauffer toute la journée en +hiver... Puis, mes frères et moi nous aurions le temps de faire encore +des boules de neige...</p> + +<p>—Tu es un bon garçon, André: tu songes à tes parents... Mais la grande +ville... ah! mes enfants, on n’y fait pas toujours fortune; j’y suis +allé, moi, étant jeune; je n’ai pu amasser que peu de chose!... et puis, +en route, des coquins m’ont pris tout ce que j’avais!... le fruit de dix +ans de travail que je rapportais à ma mère!... il a fallu rentrer sans +rien...</p> + +<p>—Qu’est-ce que c’est donc que des coquins? dit Pierre.—Mon ami, ce +sont des méchants, des paresseux, des voleurs, qui n’ont pas voulu +travailler, et ne vivent qu’en dépouillant les autres.—On peut les +battre, n’est-ce pas, mon père? dis-je avec vivacité.—Pas toujours, mon +cher André; quand on parvient à les prendre, la justice les punit; mais +il est défendu de les battre soi-même!...</p> + +<p>—Est-ce qu’on donne à manger à ceux qui sont méchants? dit le petit +Jacques, en regardant alternativement le feu et la soupe qui cuisait.</p> + +<p>—Il faut que tout le monde vive, mes enfants...—Mais les méchants +n’ont pas de bonne soupe comme celle-là!... n’est-ce pas, mon père?...</p> + +<p>Notre père sourit, et releva le petit Jacques qu’il embrassa +tendrement... Nous nous penchâmes, Pierre et moi, vers le sein de notre +père pour obtenir les mêmes caresses, qu’il s’empressa<a name="page_005" id="page_005"></a> de nous +prodiguer, car il nous aimait également tous trois: son cœur ne +connaissait point ces injustes préférences qui font souvent naître entre +frères et sœurs l’envie, la jalousie, les chagrins; il ne cherchait +point sur nos traits quel était celui qui promettait d’être le plus +avantagé par la nature; aux yeux d’un bon père, tous ses enfants sont +aussi beaux.</p> + +<p>Par les soins de ma mère, la soupe préparée est placée sur une table de +bois; la fumée qui sortait d’une grande écuelle réjouissait notre vue, +et faisait sourire le petit Jacques, qui respirait déjà avec délices le +parfum du souper.</p> + +<p>—A table! à table! dit notre mère. Jacques se laisse aussitôt couler +des genoux de mon père, et va se placer sur un petit escabeau; Pierre +approche de la table la chaise que mon père vient de quitter, et moi, je +reste près de celui dont je voudrais déjà soutenir la marche mal +assurée: car, dans sa dernière chute, mon père s’était blessé assez +grièvement au genou, et il n’était pas encore bien guéri.</p> + +<p>Mon père faisait semblant de s’appuyer sur moi, parce qu’il voyait que +j’étais fier d’être déjà son soutien; mais sa main se reposait +légèrement sur mon épaule. Nous fûmes bientôt assis autour de la table. +La neige tombait avec une nouvelle violence; le vent soufflait avec +force, il ébranlait souvent la porte de notre chétive demeure, et son +bruit lugubre et monotone intimidait Pierre, qui se serrait contre moi +toutes les fois que notre porte remuait avec plus de fracas.</p> + +<p>Mais la flamme brillante qui sortait du foyer égayait notre chaumière, +qu’une seule lampe éclairait; et l’odeur de la soupe faisait rire le +petit Jacques, qui chantait toujours lorsqu’il était à table.</p> + +<p>—Quel temps affreux! dit la bonne Marie en nous servant à souper. Je +suis sûre que l’on ne peut plus marcher sans enfoncer de deux pieds dans +la neige...—Je plains ceux qui sont en route dans nos montagnes, dit +mon père.—Nous sommes heureux d’avoir un abri, un bon feu, et de quoi +souper... Va, Georget, il y a bien des gens qui voudraient maintenant +être dans notre chaumière.</p> + +<p>Comme ma mère achevait ces mots, nous entendîmes des cris éloignés, puis +le claquement d’un fouet et les jurements d’un postillon.</p> + +<p>Nous prêtâmes tous l’oreille, excepté Jacques, qui s’emplissait<a name="page_006" id="page_006"></a> la +bouche d’une grande cuillerée de soupe.—Qu’est-ce que cela! dit Pierre +en tremblant.</p> + +<p>J’écoutais toujours ainsi que mes parents: les voix devinrent plus +distinctes. On appelait au secours; on réclamait l’assistance de quelque +habitant du village, mais le village le plus voisin était éloigné de la +route, que notre chaumière seule touchait.</p> + +<p>—Plus de doute, dit mon père en se levant de table, ce sont des +voyageurs en peine; il faut aller à leur aide.</p> + +<p>Rassemblant ses forces, il prend à la hâte son chapeau, son bâton, et +sort de notre chaumière sans écouter les prières de sa femme, qui le +supplie de ne point s’exposer et se fatiguer de nouveau. Mais mon père +est déjà loin; il se dirige du côté d’où partaient les cris. Je m’étais +levé, et j’aurais voulu le suivre; ma mère me retient en me disant:—Eh +bien! André, veux-tu donc aller aussi t’exposer dans ces mauvais +chemins!... Tu es trop jeune, mon ami; reste avec nous, et prions le +ciel pour qu’il n’arrive rien à ton père.</p> + +<p>Je me mets à genoux à côté de ma mère; Pierre en fait autant, ayant déjà +les yeux pleins de larmes; Jacques reste seul à table continuant à +manger.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II<br /><br /> +<small>LES VOYAGEURS.—LA PETITE DORMEUSE.</small></h2> + +<p>Au bout d’un quart d’heure qui nous sembla très-long, nous entendîmes la +voix de mon père qui nous criait d’ouvrir.</p> + +<p>Sur-le-champ je cours à la porte; ma mère s’avance avec la lumière, qui +ne nous laisse apercevoir que des masses blanches formées par la neige. +Mon père paraît enfin, mais il n’est pas seul: un monsieur, dont on ne +peut distinguer les traits, parce qu’il est enveloppé dans un manteau +qu’il tient sur ses yeux, s’appuie sur le bras de mon père en murmurant +à chaque pas d’une voix aigre et criarde:</p> + +<p>—Où me menez-vous donc?... où suis-je?... J’enfonce toujours!... j’en +ai jusqu’aux hanches!... quel affreux pays!... prenez garde, bonhomme... +nous allons tomber dans quelque trou!...<a name="page_007" id="page_007"></a></p> + +<p>A tout cela mon père se contentait de répondre:—Ne craignez rien, +monsieur, je connais les chemins; je répond de vous maintenant... ce +n’est que de la neige!... mais il n’y a plus de danger par ici.</p> + +<p>—Ce n’est que de la neige!... peste!... c’est bien assez, j’espère!... +mes jambes sont gelées! mes mollets se resserrent tellement que je ne +les sens plus!... Ah! l’horrible pays!... Champagne, prends garde à +l’enfant, et suis-nous de près.</p> + +<p>M. Champagne était probablement l’autre monsieur qui suivait mon père, +enveloppé également dans un large manteau, mais sous lequel il +paraissait tenir quelque chose avec beaucoup de soin.</p> + +<p>—Nous voici arrivés, monsieur, dit mon père au moment où ils étaient +devant la porte.—C’est bien heureux! dit le voyageur. Pendant qu’il se +débarrasse de son manteau, nous courons nous jeter dans les bras de +celui dont l’absence nous a tant inquiétés, sans faire attention aux +personnes qui l’accompagnent. Peut-il y avoir, pour de simples +Savoyards, quelqu’un qui mérite plus de soin qu’un père?</p> + +<p>Le nôtre est le premier à nous faire songer aux étrangers.—Allons, mes +enfants, nous dit-il, mettez du bois au feu; toi, Marie, vois ce que tu +pourras offrir de mieux à ces messieurs... et cet enfant... tenez, vous +pouvez le mettre sur notre lit... il y sera bien...</p> + +<p>L’homme que l’on appelait Champagne, et qui portait un chapeau orné d’un +large galon, ouvrit alors son manteau, et nous aperçûmes dans ses bras +un enfant endormi. C’était une petite fille; elle paraissait avoir +quatre ans tout au plus. Mais combien elle était jolie!... Jamais rien +de si charmant n’avait frappé notre vue... Nous fîmes tous un cri +d’admiration en l’apercevant; et nous entourâmes le monsieur dont +l’habit était galonné comme le chapeau afin de voir la petite de plus +près.</p> + +<p>Une pelisse garnie de fourrure enveloppait son petit corps; un bonnet de +velours noir, également fourré, couvrait sa tête charmante, et +s’attachait sous son cou avec de beaux glands d’or. Des boucles de +cheveux blond-cendré s’échappaient de dessous le bonnet et ombrageaient +le front de la jolie fille. Sa petite bouche était entr’ouverte; une +légère teinte rosée colorait ses joues; ses yeux étaient bordés de longs +cils noirs comme le<a name="page_008" id="page_008"></a> velours qui couvrait sa tête; elle dormait aussi +paisiblement que si elle eût été bercée sur les genoux de sa mère.</p> + +<p>La beauté, l’élégance de ses habits, son sommeil paisible après les +dangers qu’elle venait de courir, tout se réunissait pour augmenter +notre étonnement; chacun de nous s’était approché de M. Champagne; le +petit Jacques lui-même avait quitté le souper, et, sa cuiller à la main, +s’était glissé sous le manteau qui enveloppait l’enfant endormi.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, la jolie petite fille! dit ma mère, c’est un +ange!...—C’est-i une petite sœur? dit Jacques tandis que Pierre +touchait légèrement avec sa main le large galon d’or qui bordait l’habit +du monsieur. Pour moi, je ne pouvais rien dire, j’étais tellement frappé +d’admiration, qu’il m’était impossible de détourner mes yeux de dessus +la petite.</p> + +<p>Mais, pendant que nous considérions l’enfant, l’autre monsieur s’était +débarrassé de son manteau et approché de la cheminée. Impatienté sans +doute par nos exclamations, il y mit un terme en s’écriant d’un ton +impérieux:</p> + +<p>—Allons donc, Champagne, allez-vous tenir cette enfant une heure comme +cela!... posez-la sur un lit... si toutefois il y a un lit ici... +Ensuite vous irez retrouver le postillon:</p> + +<p>M. Champagne s’empresse d’exécuter les ordres de son maître: il suit ma +mère qui le conduit vers son lit, placé dans le fond de la chambre. +L’endroit où nous couchions mes frères et moi était situé à l’autre bout +de la salle, et caché par un grand rideau de toile grise fixé sur une +longue tringle de fer. L’enfoncement dans lequel était placée notre +couchette formait un espace de quatre pieds carrés lorsque le rideau +était tiré; cela composait tout notre appartement; mais nous y reposions +paisiblement; et quoique le vent pénétrât quelquefois dans notre chambre +à coucher mal close, les soucis et les insomnies ne s’y glissaient +jamais: il faut bien que le pauvre ait quelques dédommagements.</p> + +<p>Mes regards n’étant plus attachés sur la petite que l’on plaçait sur le +lit de ma mère, je me retournai et j’examinai l’autre monsieur.</p> + +<p>Il pouvait avoir cinquante-cinq ans; sa taille était petite, son corps +maigre et fluet; quoique en voyage, il ne portait point de bottes, et le +froid avait en effet tellement fait rentrer ses mollets, qu’on n’en +apercevait aucun vestige. Sa figure était longue<a name="page_009" id="page_009"></a> comme son nez, qui, de +profil, était capable de garantir du vent la personne à laquelle il +aurait donné le bras. Son teint était jaune; un de ses yeux était +couvert d’un morceau de taffetas noir fixé là par un ruban qui entourait +la tête du monsieur, sans cependant lui donner aucune ressemblance avec +l’Amour. L’œil qui lui restait était noir et assez vif; forcé de +faire l’office de deux, son maître ne le laissait pas un moment en repos +et le roulait continuellement de gauche à droite. Enfin, une expression +de dédain et d’ironie semblait habituelle à la physionomie de ce +monsieur, qui était coiffé en poudre avec une petite queue, qui, +par-derrière, suivait tous les mouvements de son œil. En apercevant +la figure de ce voyageur, il ne nous échappa aucun cri d’admiration.</p> + +<p>L’étranger regardait d’un air mécontent l’intérieur de notre +chambre.—Est-ce que vous n’avez pas une autre pièce que celle-ci où je +puisse me reposer loin de tous ces marmots? dit-il à mon père en jetant +sur moi et mes frères un regard d’impatience.—Non, monsieur; je n’avons +que cette grande chambre, qui fait tout notre logis...—Une chambre; ils +appellent cela une chambre! murmure le monsieur en regardant son valet, +qui venait de lui prendre son manteau et souriait d’un air respectueux à +tout ce que disait son maître.</p> + +<p>—Voyons... où vais-je me mettre? car il faut pourtant que je me mette +quelque part... n’est-ce pas, Champagne?—Il est certain, monsieur le +comte, que l’endroit est peu digne de vous!... mais enfin ce n’est pas +la faute de ces pauvres gens...—Tu as raison, Champagne; l’endroit +n’est pas digne de moi!... mais, puisqu’il n’y en a pas d’autre...</p> + +<p>—Ah! si monsieur voulait être seul, dit ma mère, nous avons encore +là-haut un grenier où sont les provisions d’hiver... il y a de la paille +fraîche...</p> + +<p>—Un grenier!... de la paille! à moi?... Dis donc, Champagne, as-tu +entendu cette Savoyarde? c’est vraiment trop fort!...</p> + +<p>Et le monsieur roulait à droite et à gauche son petit œil qu’il +voulait rendre perçant. Quoique placé derrière lui, je m’en apercevais +par le mouvement qu’il faisait faire à sa queue.</p> + +<p>—Ces paysans ne savent pas à qui ils ont l’honneur de parler, monsieur +le comte.—Certainement ils ne le savent pas... Voyons, approchez-moi un +fauteuil que je puisse m’asseoir.<a name="page_010" id="page_010"></a></p> + +<p>—Je n’ai que cette grande chaise-là, monsieur, dit mon père en avançant +le siége sur lequel il se reposait ordinairement, tandis que ma mère, le +retenant par la veste, lui disait à demi-voix:</p> + +<p>—Mais c’est ta chaise, Georget! où donc te reposeras-tu?...</p> + +<p>Mon père se retourna et lui fit signe de se taire; elle n’obéit qu’à +regret, car le ton et les manières du voyageur ne la disposaient pas à +se gêner pour lui.</p> + +<p>—Point de fauteuil! dit celui-ci en s’étalant sur la chaise, étendant +devant le feu ses petites jambes grêles et ses mains dont les doigts +étaient chargés de bagues. Comme les routes sont mal tenues!... Il +faudra que j’écrive au préfet de ce département. Ah ça! dites-moi, +bonhomme, quand vous êtes venu près de ma voiture qui s’enfonçait dans +ces maudites neiges, vous avez crié à mon postillon d’arrêter; pourquoi +cela?...—Parce qu’il se dirigeait vers un précipice que la neige lui +masquait; encore quelques tours de roue et vous périssiez tous!...—En +vérité?... Comment, moi, le comte de Francornard, je serais mort comme +cela en roulant dans un trou!... C’est une chose extraordinaire!... Dis +donc, Champagne, conçois-tu cela?... Sens-tu à quoi j’étais exposé?... +Et je dormais tranquillement dans ma voiture tandis que les périls les +plus grands m’environnaient!... Par Dieu! si ce n’est pas là du courage +je veux être un grand sot!...—Monsieur le comte n’en fait jamais +d’autres!—Tu as raison, Champagne, je n’en fais pas d’autres; mais ce +dernier trait sera, je l’espère, cité dans l’histoire de ma vie!... +C’est que voilà au moins la dixième fois qu’il m’arrive de dormir au +moment du danger... Te souviens-tu quand le feu prit à mon hôtel, il y a +un an? c’était pendant la nuit... j’ai, ma foi, fait un somme pendant +qu’une cheminée entière brûlait; et si l’on ne m’avait pas réveillé, +j’étais capable de dormir comme cela jusqu’au matin pendant que chacun +se sauvait. Dis donc, Champagne, c’est là du sang-froid!...—C’est ce +que tout le monde admire en vous, monsieur le comte.</p> + +<p>Pendant la conversation du maître et du valet, ma mère s’était approchée +du lit sur lequel la petite fille continuait à sommeiller +paisiblement.—Pauvre enfant! dit-elle, sans mon mari tu allais +périr!... Ah! Georget, quel bonheur que tu aies sauvé cette charmante +créature!... je suis sûre que ses yeux sont aussi<a name="page_011" id="page_011"></a> doux que le reste de +son visage!... Oh! quelle différence auprès de ce vilain...</p> + +<p>Mon père ne la laissa pas achever, et se hâta de lui imposer silence.</p> + +<p>—A propos, dit alors le monsieur borgne en se tournant un peu vers ma +mère, ma fille dort-elle toujours?</p> + +<p>—Votre fille! dit la bonne Marie en jetant sur l’étranger des regards +étonnés, comment, monsieur!... c’te jolie enfant, c’est votre fille?</p> + +<p>—Et qu’y a-t-il là de surprenant? dit le petit monsieur en relevant la +tête. Si vous aviez plus de lumière dans cette chambre enfumée, vous +verriez, bonne femme, que cette petite est en tout mon portrait.</p> + +<p>M. Champagne, s’approchant du lit, dit à son maître:—Mademoiselle dort +toujours!...</p> + +<p>—Cette petite tiendra de moi en tout: le même sang-froid, le même calme +dans le danger!... c’est dans le sang!... La famille des Francornard est +connue pour cela depuis trois siècles!... Nous avons un de nos ancêtres +qui s’est endormi sur un bélier au siége de Solyme...—La veille de +l’assaut, monsieur le comte?—Non... le lendemain. Mon aïeul a eu deux +fois un cheval abattu sous lui!...—A l’armée, monsieur le comte?—Non, +au manége. Et mon père avait, quand il est mort, plus de deux cents +cicatrices sur le corps... Dis donc, Champagne, deux cents +cicatrices!... il n’y a pas beaucoup de gens qui pourraient en montrer +autant!...—Peste! je le crois bien... c’étaient des coups d’épée, sans +doute.—Non, c’étaient des piqûres de sangsue; il était extrêmement +sanguin. Quant à moi, je porte sur mon visage des preuves de ma +valeur!...—Il y a bien des personnes qui voudraient ressembler à +monsieur le comte.—Oui, certes, Champagne; l’œil que je n’ai plus +m’a fait faire bien des conquêtes...—Je crois que monsieur m’a dit que +c’était en se disputant avec un Anglais qu’il l’avait perdu?—Oui, +Champagne: pardieu! cette affaire-là fit assez de bruit!... nous nous +disputions... à qui mangerait le plus vite... Je fus vainqueur, +Champagne, et dans sa colère l’Anglais me lança à la tête un œuf dur +qui fit sauter mon œil à dix pas!...—Ah! mon Dieu!...—Juge de ma +fureur! si l’on ne m’avait retenu... je serais tombé sous la table!... +Mais je suis bien vengé!...—Vous avez tué votre homme?—Oui, Champagne; +un mois après nous<a name="page_012" id="page_012"></a> avons recommencé le pari, et mon Anglais est mort +d’indigestion.</p> + +<p>La conversation du maître et du valet ne nous avait pas empêchés, mes +frères et moi, de terminer notre souper. Ma mère allait à chaque instant +considérer la petite fille; puis elle revenait près de mon père qui, +debout au milieu de la chambre, son chapeau et son bâton à la main, +attendait qu’il plût au voyageur de donner des ordres pour sa voiture et +son postillon, qui devait geler sur la route pendant que M. le comte +étendait ses jambes devant la flamme ardente de notre foyer.</p> + +<p>—Sa fille! répétait ma mère à l’oreille de son mari toutes les fois +qu’elle venait de regarder la petite dormeuse: comprends-tu cela, toi, +Georget?—Oui, Marie, dans le grand monde on dit que l’on voit souvent +de ces choses-là.</p> + +<p>—Monsieur, dit enfin mon père en s’approchant de l’étranger, votre +postillon est toujours sur la route... et...—Eh bien! c’est son état +d’être sur les routes!... Ce drôle-là qui allait me jeter dans un +précipice!... il mériterait que je le fisse sévèrement punir!...—Je +crois bien qu’il se serait fait autant de mal que monsieur!—Ah! vous +croyez cela, mon cher? Dis donc, Champagne, ce Savoyard qui se permet de +comparer mon existence à celle d’un postillon!...—Monsieur le comte, +ces gens-là ne sont pas en état de vous comprendre.—Tu as raison, cela +vit et cela meurt comme des marmottes... sans avoir eu une pensée +distinguée. Cependant, il faut que je reparte le plus tôt possible... je +ne saurais rester longtemps en ces lieux... cela y sent la nature d’une +force à vous asphyxier? Champagne, va avec ce Savoyard rejoindre la +voiture; qu’on examine bien s’il n’y a rien de cassé... qu’on la mette +dans le bon chemin; et, dès qu’il fera jour, nous partirons, je ne veux +pas m’aventurer encore la nuit sur ces routes couvertes de +neige.—Comptez sur ma prudence, monsieur.</p> + +<p>M. Champagne sort avec mon père. M. le comte se rapproche du feu et ne +paraît plus s’occuper de sa fille ni de nous. Au bout de quelques +minutes un son prolongé nous apprit que notre hôte ronflait comme son +aïeul après la prise de Solyme.</p> + +<p>—Il faut vous coucher, enfants, nous dit ma mère. Votre vue ne paraît +pas fort agréable à ce monsieur, qui sans doute n’aime pas les enfants; +car, depuis son arrivée ici, il ne s’est pas approché une seule fois de +sa fille. Avoir un bijou comme<a name="page_013" id="page_013"></a> cela, et ne point l’adorer!... Ah! je +n’y comprends rien!... Il faut que ces gens du grand monde aient la tête +bien occupée pour oublier ainsi leurs enfants.</p> + +<p>—Ah! ma mère, laisse-nous encore voir la petite fille, dis-je en +courant près du lit. Pierre en fit autant, et notre mère prit le petit +Jacques dans ses bras afin qu’il pût la bien voir aussi.</p> + +<p>—Le beau bonnet! dit Pierre; les beaux habits!...—Comme elle dort!... +dis-je à mon tour, ah! si elle pouvait ouvrir les yeux!... Je voudrais +bien l’entendre parler, maman.—Elle a donc soupé? dit +Jacques.—Probablement, mon garçon... ces gens riches ont de tout dans +leur voiture.—Restera-t-elle avec nous? dit Pierre.—Non, mes enfants; +elle repartira avec son père au point du jour. Que ferait dans notre +pauvre chaumière cette enfant habituée à l’aisance, aux douceurs de la +vie?... Et cependant, on l’aimerait bien, et peut-être plus que ce petit +vilain monsieur, qui se dit son père!...</p> + +<p>Dans ce moment, Jacques, en passant sa main sur la fourrure qui +garnissait le bonnet de la petite fille, lui fit faire un léger +mouvement; elle se retourna; sa pelisse s’entr’ouvrit et nous aperçûmes +un médaillon pendu à son cou avec une chaîne d’or.</p> + +<p>—Oh! le beau joujou! dit Jacques, et nous avançons tous la tête vers la +dormeuse afin de voir de plus près le bijou.</p> + +<p>—C’est un portrait de femme! dit ma mère. Les jolis traits! les beaux +yeux!... ce doit être la maman de cette petite fille; oui, je le +gagerais... elle lui ressemble déjà... Mais comment ce monsieur, qui n’a +qu’un œil, a-t-il fait pour devenir l’époux d’une si jolie femme?... +Georget a bien raison: dans le grand monde on voit des choses +étonnantes, et qui sont toutes simples pour les gens riches. Allons, mes +enfants, il faut aller vous coucher; vous pourriez réveiller cette +petite... et ce monsieur vous gronderait... car il n’a pas l’air de se +souvenir que mon mari lui a sauvé la vie ainsi qu’à sa fille; il ne l’a +seulement pas remercié!... Ah! si Georget en eût fait autant pour un +pauvre Savoyard!... Mais, si on n’obligeait que les gens reconnaissants, +on ne ferait pas souvent le bien!...</p> + +<p>Nous nous éloignons à regret du lit sur lequel repose la petite fille, +que je ne puis me lasser de regarder. Mais il faut obéir à notre mère, +et nous nous dirigeons vers notre petit coin. En courant à notre +couchette, Jacques se jette étourdiment dans<a name="page_014" id="page_014"></a> les jambes du monsieur qui +dormait; il se réveille en sursaut et fait un bond sur sa chaise en +criant à tue-tête:—A moi! Champagne!... à moi! on attaque ton maître...</p> + +<p>La figure du voyageur était alors si comique, que nous éclatâmes de +rire, mes frères et moi.—Ce n’est rien, monsieur, ce n’est rien, lui +dit ma mère, c’est mon petit Jacques qui en courant a attrapé vos +jambes, v’là tout?...</p> + +<p>—Comment, ce n’est rien! dit l’étranger, qui se frotte l’œil et +revient à lui... Je vous trouve plaisante, ma mie, avec votre voilà +tout!... Me réveiller ainsi quand je dors!... Donnez le fouet à tous ces +polissons, et envoyez-les coucher; que je ne les entende plus... Ce +n’est rien!... Je rêvais que j’étais à la chasse; et j’allais forcer le +cerf quand ce petit drôle m’a fait perdre sa piste.</p> + +<p>Ma mère se hâte de nous faire rentrer dans notre petit appartement; elle +tire le rideau sur nous et nous recommande le silence. Mes frères se +déshabillent et ne tardent pas à s’endormir. Pour moi, je n’ai aucune +envie de me livrer au sommeil; je ne sais quelle curiosité m’agite, mais +je pense à la jolie petite fille; je voudrais la revoir encore, je +voudrais surtout la voir éveillée. Je garde donc mes habits; le rideau +qui cache notre couchette ne ferme pas assez bien pour qu’on ne puisse +apercevoir dans la chambre; m’étendant sur notre lit, et plaçant ma tête +contre le rideau, je m’arrange de manière à entendre et à voir tout ce +qui se passera dans notre chaumière.</p> + +<p>A peine étions-nous retirés, que mon père revient avec le domestique du +voyageur.</p> + +<p>—Eh bien! Champagne, ma voiture?... demande le petit monsieur sans +regarder mon père.—Oh! il n’y a que peu de chose à réparer... un écrou +de défait... le postillon dit que ce n’est presque rien...—Je ne +remonterai certainement pas dans une voiture où il manque un écrou, pour +que la roue se détache et que nous versions sur la route!... Le +postillon se moque de cela, il est à cheval. Il faut faire sur-le-champ +raccommoder ce qui est brisé... Est-ce qu’il n’y a pas de charron dans +ce maudit pays?...</p> + +<p>—Monsieur, dit mon père, il y a bien un homme qui ferre les chevaux et +travaille aux voitures, mais il demeure de l’autre côté du +village...—Qu’il demeure au diable si vous voulez, mais il me le +faut...—C’est fort loin... et les chemins sont si<a name="page_015" id="page_015"></a> mauvais cette +nuit...—Vous devez être habitué à courir sur la neige comme moi à +porter une épée. Avec un gros bâton comme celui que vous tenez, vous +pouvez vous soutenir partout... Est-ce que vous auriez peur, par +hasard?...—Non, monsieur, non... et j’en ai donné la preuve lorsqu’au +péril de ma vie j’ai arrêté vos chevaux qui vous entraînaient vers un +précipice...—C’est juste!... et certainement, mon cher, je vous en +récompenserai... mais il me faut absolument un charron.</p> + +<p>Mon père se dispose à partir; ma mère court à lui et se jette dans ses +bras:—Mon cher Georget! ne sors pas cette nuit, lui dit-elle; tu es +déjà malade, le chemin est dangereux... demain, au point du jour, il +sera temps d’aller chercher du monde.</p> + +<p>—Demain! dit l’étranger, vous n’y pensez pas, bonne femme! demain!... +Et il faudrait que j’attendisse encore une partie de la journée ici! Non +pas, il faut que je parte dès le point du jour... Ne retenez pas votre +mari, ne craignez rien!... je vous réponds de lui... Et, pardieu! j’en +ai fait bien d’autres, moi, quand je patinais pendant des heures +entières sur des bassins qui avaient jusqu’à trois pieds d’eau!...</p> + +<p>—Laisse-moi, ma chère Marie, dit mon père en se dégageant des bras de +sa femme. C’est pour nos enfants, c’est pour toi que je cherche à gagner +quelque chose... La Providence me guidera sur la route; confions-nous à +elle... elle doit veiller sur un père de famille.</p> + +<p>—En disant ces mots, mon père sort de notre demeure, et ma mère, dont +les yeux sont pleins de larmes, va s’asseoir contre le lit, sur lequel +elle repose sa tête.</p> + +<p>Le vieux monsieur n’a vu qu’une chose: c’est que mon père est parti pour +exécuter ses ordres. Satisfait de ce côté, il se rapproche du feu qu’il +attise et dans lequel il jette quelques bourrées placées près du foyer.</p> + +<p>Le domestique est allé visiter la table sur laquelle nous avons soupé; +et je lui vois faire la grimace après avoir goûté de la soupe qui +restait pour mon père.</p> + +<p>—Triste cuisine! dit-il en jetant les yeux de tous côtés.—Est-ce que +monsieur le comte n’a pas faim?—Non, Champagne; d’ailleurs crois-tu que +je mangerais de ce dont se nourrissent ces paysans?...—Il est certain +que cela ne me semble pas fort bien accommodé!...—Ces gens-là vivent +comme des<a name="page_016" id="page_016"></a> brutes... Cela n’a point de palais!...—Ah! quand je pense au +cuisinier de monsieur le comte... c’est là un homme de mérite!—Oui, +Champagne, c’est un garçon plein de talent! je le pousserai... je lui +ferai de la réputation.—Je vois qu’il ne faut pas songer à souper ici. +Heureusement que nous avons bien dîné, et que demain nous trouverons +quelque bonne auberge...—As-tu dans ta poche le flacon de vin +d’Alicante...—Oui, monsieur.—Donne-le-moi, que j’en boive une +gorgée... cela me remettra... car le souper de ces Savoyards répand une +odeur pestilentielle...</p> + +<p>Le valet tire d’une poche de son habit un assez grand flacon recouvert +de paille, sur lequel il porte un œil de convoitise, et qu’il +présente à son maître; celui-ci boit à même la bouteille, puis la +referme avec soin et la rend à son valet, qui soupire en la remettant +dans sa poche.</p> + +<p>—Assieds-toi, Champagne, dit l’étranger, je te le permets: ce paysan +sera longtemps; d’ailleurs il faut ensuite qu’il conduise le charron à +ma voiture. Chauffe-toi, et entretiens le feu, car il fait horriblement +froid, et je sens le vent qui me glace de tous côtés... Comment fait-on +pour vivre dans de semblables masures!</p> + +<p>M. Champagne ne se l’est pas fait répéter: il prend une chaise, +s’approche du feu en se mettant du côté opposé à son maître, et paraît +jouir avec délices du plaisir de se chauffer et de se reposer. Ma mère +est toujours assise contre le lit, et je présume qu’elle s’est endormie. +Depuis longtemps mes frères goûtent un paisible repos; je reste donc +seul éveillé avec M. le comte et son valet, dont je m’amuse à écouter la +conversation en les regardant fort à mon aise par un trou de notre +rideau.</p> + +<p>—Sais-tu bien, Champagne, que j’ai eu une idée excellente, et que je +suis enchanté d’avoir pris un parti aussi décisif!...—Certainement, +monsieur le comte... De quel parti voulez-vous parler?—Eh! parbleu! de +l’idée que j’ai eue d’enlever ma fille, de l’emmener avec moi à Paris... +Comme madame la comtesse sera surprise, lorsqu’en s’éveillant demain +elle ne trouvera plus sa chère Adolphine!...—Ce ne sera pas une +surprise agréable pour madame!... elle adore sa fille!...—Oui, +Champagne; mais je veux qu’elle m’adore aussi, moi... car enfin je suis +son époux.—Il n’y a pas de doute, monsieur le comte.—Cela n’a pas été +sans peine, à la vérité; mademoiselle de Blémont<a name="page_017" id="page_017"></a> ne voulait pas se +marier... Oh! c’est bien le caractère le plus bizarre... de l’esprit... +ah! Champagne, de l’esprit jusqu’au bout des doigts!—Et elle ne voulait +pas de vous, monsieur le comte!—Je ne te dis pas cela, je dis elle ne +voulait pas se marier. Pur caprice de jeune fille... idées romanesques +ou mélancoliques!—Est-ce que madame la comtesse a un caractère +triste?—Au contraire elle est très-enjouée, très-vive, très-folle +même... Depuis notre mariage cependant elle est un peu moins +gaie.—N’ayant l’honneur d’être valet de chambre de monsieur le comte +que depuis un an, je ne connais qu’à peine madame; car, pendant cet +espace de temps, je crois qu’elle n’a point passé dix jours avec +monsieur.—Non, Champagne, elle ne les a point passés... et depuis cinq +années que nous sommes mariés, nous n’avons guère vécu plus de deux mois +ensemble.—Vous devez faire un excellent ménage?—Oh! certainement!... +et si je voulais laisser madame la comtesse maîtresse de voyager +continuellement, d’être à la campagne quand je suis à Paris, et de +revenir à Paris quand je vais à la campagne, nous serions fort bien +ensemble. Mais tu entends, Champagne, qu’il y a des moments où je suis +bien aise de trouver ma femme dans son appartement...—Oui, monsieur le +comte, je comprends.—Je sais bien que notre manière de vivre est +extrêmement distinguée: il n’y a rien de plus noble que des époux qui ne +se voient que cinq ou six fois dans l’année; mais encore faut-il se +rencontrer quelquefois... et pour rencontrer ma femme, je suis toujours +obligé de courir après elle. Encore si je l’attrapais!... mais au +contraire...—Comment! est-ce que c’est madame qui attrape +monsieur?—Non, Champagne; mais c’est un petit salpêtre qui ne peut +rester en place... Est-elle à ma terre en Bourgogne, je me mets en +route; j’arrive, je crois la trouver, la surprendre agréablement... pas +du tout! Madame est partie il y a deux heures pour le château d’une de +ses amies. Je me rends à ce château, elle vient de le quitter pour +retourner à Paris... Je reviens à Paris... depuis la veille elle est +partie pour prendre les eaux... Et toujours comme cela. Il n’y a pas de +mois que je ne manque mon épouse.—Cela doit beaucoup fatiguer monsieur +le comte!—Elle m’avait prévenu en m’épousant... Oh! elle a montré une +franchise rare!... elle ne m’a caché aucun de ses défauts! Elle m’a dit +qu’elle était coquette, volontaire, impérieuse, capricieuse... Tu sens +bien que j’ai été enchanté de sa<a name="page_018" id="page_018"></a> franchise.—Peste! je le crois bien, +monsieur; c’est un trésor qu’une femme aussi franche!—Puis, comme je te +l’ai dit, elle ne voulait pas se marier.—Mais quand elle a vu monsieur +le comte, elle a changé de résolution?—Au contraire... elle est devenue +tenace... Oh! c’est une femme à caractère... elle a été jusqu’à me +menacer de me faire...—De vous faire?...—De me faire... tu sais +bien... comme les petits bourgeois.—Ah! je comprends... et cela n’a pas +effrayé monsieur le comte?—Fi donc! Champagne, est-ce qu’une demoiselle +aussi distinguée peut faillir? est-ce que je ne connaissais pas les +vertus de mademoiselle Caroline de Blémont et les principes dans +lesquels on l’avait élevée? Son père, qui était mon ami, est un homme de +mon genre, car il y avait beaucoup de rapport entre nous...—Est-ce +qu’il n’avait qu’un œil comme monsieur le comte?—Je parle du moral +et des sentiments. Son père, Champagne, m’a dit: Épousez ma fille, j’en +serai bien aise, et elle finira par en être contente. Elle ne vous aime +pas; mais si vous savez vous y prendre, avant quinze ans elle vous +adorera.—Voilà un père qui parlait comme Mathieu Laensberg.—Il ne +s’est pas trompé, Champagne; oh! je m’en aperçois chaque fois que je +parviens à attraper ma femme. Madame la comtesse commence à avoir +beaucoup de tendresse pour moi... et si ce n’était cette manie de courir +sans cesse le monde... mais cela lui passera.</p> + +<p>Ici, M. le comte se rapprocha du feu en bâillant; et M. Champagne, se +trouvant derrière son maître, tira lestement le flacon de sa poche, y +but à longs traits, et le remit en place sans que l’on s’aperçût de +rien.</p> + +<p>—Te Souviens-tu, Champagne, qu’il y a trois mois environ nous avons été +dans le Berry, à la terre de madame de Rosange... où j’ai été assez +heureux pour rencontrer ma femme?—Oui, monsieur, ainsi qu’un jeune +artiste... nommé Dermilly, je crois?...—Dermilly, oui; c’est un +peintre.—Il me semble que je l’ai aperçu aussi dans les environs du +château que nous venons de quitter.—Tu ne t’es pas trompé; figure-toi, +Champagne, que ce diable de Dermilly, qui certainement ne cherche pas ma +femme, se rencontre toujours avec elle, tandis que moi qui la cherche +sans cesse, j’ai beaucoup de peine à la rencontrer.—C’est fort +singulier, en effet.—Cela se conçoit, cependant; Dermilly, comme +peintre, aime beaucoup à voyager pour connaître les beaux sites, pour +admirer la nature... que sais-je!...<a name="page_019" id="page_019"></a> ces artistes sont enthousiastes, +romantiques! Ma femme, de son côté, est en extase devant une chute +d’eau, une montagne ou un ravin!... Alors, ils ne pouvaient pas manquer +de se rencontrer!...—Assurément, M. Dermilly admire la nature avec +madame la comtesse.—C’est cela même, Champagne; oh! ils sont vraiment +uniques pour cela!...—Il est fort bien, ce M. Dermilly!...—Mais, +oui... Pour un peintre, il n’est pas mal... ce ne sont pas de ces traits +nobles... dans mon genre.—Oh! il ne ressemble nullement à monsieur le +comte!... C’est un jeune homme?—Oui... vingt-huit à trente ans à peu +près.—Il a donc l’honneur de connaître madame la comtesse!—Par Dieu! +je crois bien! il la connaissait même avant moi: Dermilly était son +maître de dessin.—Ah! je comprends.—Ma femme avait beaucoup de goût +pour la peinture... Dermilly lui montrait tout ce qu’elle voulait, mais +principalement l’histoire...—Ah! c’est aussi un peintre +d’histoire?—Lui! il peint tous les genres... portraits, paysages... +antiques... que sais-je! il attrape parfaitement la ressemblance... il a +fait le portrait de madame la comtesse; ma fille le porte à son cou... +il m’a fait aussi... d’après la bosse... il m’a même fort bien +attrapé... c’est surtout mon œil couvert de taffetas qui est +frappant... Ma femme m’a fait sur-le-champ accrocher...—Dans son +boudoir?—Non, dans le garde-meuble, à côté de mes aïeux.—Il me paraît +que ce M. Dermilly a du talent...—Beaucoup de talent, Champagne, +infiniment de talent... Je lui fais quelquefois l’honneur de l’inviter à +dîner... quand je n’ai personne... parce que tu entends bien que mon +rang... mais il me refuse toujours; il n’y a qu’à la campagne que l’on +peut le posséder. Il a fait aussi le portrait de ma fille... Il est +d’une complaisance extrême... Je crois que ce garçon-là ferait le +portrait de mon cheval si je l’en priais... car il m’a dit en me +peignant qu’il faisait aussi les bêtes quand cela se rencontrait. Il +faudra que je lui fasse faire ton portrait, Champagne...—Ah! monsieur +le comte est trop bon!...—Non... je le mettrai dans ma salle à manger, +en regard de celui de ce pauvre caniche qui rapportait si bien.</p> + +<p>Champagne ne répond rien, mais je le vois se retourner et porter le +flacon à ses lèvres, pendant que M. le comte se caresse le gras de ses +jambes.</p> + +<p>—Mais quand je pense à la surprise que je vais causer à madame la +comtesse... Après tout, c’est sa faute... je voulais l’emmener<a name="page_020" id="page_020"></a> à +Paris... Je veux donner un bal, une fête à plusieurs personnages +importants dont je puis avoir besoin... J’ai le tact fin, Champagne, et +je prévois les choses de fort loin... il n’y a personne comme moi pour +deviner une destitution, une mutation, une promotion, une +élévation!...—Il est facile de prévoir que M. le comte n’est pas de ces +hommes auxquels on en fait accroire, répond M. Champagne en replaçant +dans sa poche le flacon qu’il vient encore de visiter.</p> + +<p>—Or donc la présence de madame la comtesse est indispensable à Paris; +elle est allée en Savoie passer quelque temps à la terre d’une de ses +amies, qui l’aime beaucoup, dit-on, mais dont je n’avais jamais entendu +parler. Aller en Savoie dans le cœur de l’hiver!... je reconnais bien +là la tête folle de madame de Francornard. N’importe, rien ne m’arrête. +Je fais mettre les chevaux à ma berline, nous partons... nous voyageons +sans trop nous presser, parce que je ne veux pas fatiguer mes pauvres +bêtes; nous arrivons chez madame de Melval, où certes on ne m’attendait +pas... car tu as vu la surprise de ma femme!—Oui, monsieur... Oh! elle +a fait une grimace épouvantable!...—Comment! une grimace?...—Je veux +dire que l’étonnement que votre vue lui a causé... a tellement contracté +ses nerfs... que sa physionomie!... car madame la comtesse a beaucoup de +physionomie!...—Infiniment, Champagne. Ah! si tu avais été là quand je +lui ai annoncé que je venais la chercher pour la ramener à Paris... oh! +tu aurais ri de la colère... qu’elle feignait d’éprouver!... c’étaient +des mouvements de dépit!... des trépignements de pieds!... elle est +vraiment gentille tout à fait!...—Oh! c’est une femme charmante que M. +le comte possède là!—Oui, Champagne, c’est ce que me disent tous mes +amis. Enfin, ma femme s’est calmée et elle m’a dit d’un ton extrêmement +doux:—Vous pouvez retourner à Paris, si cela vous plaît, mais je ne +vous y suivrai pas.—Ah! madame vous a dit cela?—Oui, Champagne, mais +avec infiniment de grâces; il n’y avait pas moyen de se fâcher. +Cependant, comme cela ne remplissait pas mon but, j’étais assez +mécontent d’être venu pour rien en Savoie, lorsqu’en me promenant dans +les environs du château j’ai rencontré Dermilly... ce jeune peintre dont +nous parlions tout à l’heure; il se promenait avec ma fille, à laquelle +il paraît porter le plus tendre attachement!... je voulus causer un +moment avec lui, mais il me quitta bien vite en me disant:—Il<a name="page_021" id="page_021"></a> faut que +je ramène mademoiselle Adolphine à sa mère, car madame la comtesse aime +tant sa fille qu’elle ne peut être une heure séparée d’elle, et elle me +gronderait si je tardais plus longtemps.</p> + +<p>—Par Dieu! me dis-je, puisque madame la comtesse ne peut être une heure +sans sa fille, il me semble que si j’emmenais la petite à Paris, je +forcerais par là sa mère à me suivre... hein, Champagne! que dis-tu de +cette idée-là?...—Sublime, monsieur le comte.—Il m’en vient comme cela +trois ou quatre par jour. Je ne fis semblant de rien... je dissimulai +pendant deux jours... il fallait attendre l’instant favorable, et +c’était difficile... On m’avait donné pour logement un pavillon superbe, +mais qui était à une lieue de l’appartement de ma femme. Ce n’est que +cette nuit que, me cachant dans un cabinet, je suis parvenu jusqu’auprès +de ces dames. La petite dormait, je l’ai couverte à la hâte de cette +pelisse et de ce bonnet; je t’avais prévenu de te tenir prêt, et nous +sommes partis pendant qu’on me croyait bien endormi... Le tour est +délicieux!... Nous avons pris des chemins de traverse, parce que je ne +veux pas que madame la comtesse, qui certainement va courir après moi, +puisse me rejoindre avant que nous soyons à Paris. Le mal, c’est que +nous nous sommes perdus dans ces maudites neiges, et qu’il faut attendre +pour repartir que ma voiture soit réparée.</p> + +<p>—Elle sera en état au point du jour, monsieur, et madame la comtesse ne +nous attrapera pas, parce qu’elle croira que nous avons suivi le droit +chemin.—Allons, tout ira bien... grâce à mon excellente idée!...—Comme +c’est heureux que vous ayez eu un enfant, monsieur le comte!—C’est +vrai... Champagne, car me voilà sûr, maintenant, de faire aller ma femme +partout où je voudrai... Ranime donc le feu, Champagne... qu’est-ce que +tu fais donc derrière mon dos?...—Rien... monsieur le comte... je +cherchais des fagots...—En voilà devant toi...</p> + +<p>M. Champagne, à force de visiter le flacon, sentait ses jambes faiblir +et sa langue s’épaissir; de son côté, M. le comte bâillait plus +fréquemment, et ses paupières commençaient à se fermer.</p> + +<p>—Champagne, sais-tu qu’elle est fort jolie, ma fille?—Magnifique, +monsieur le comte...—Elle promet d’être très-bien tournée!...—Ça fera +une fière femme... si elle vous ressemble...—Comment, si elle me +ressemble! imbécile; mais c’est déjà frappant de profil.—Je veux dire +qu’elle est déjà presque aussi<a name="page_022" id="page_022"></a> grande que vous...—Oh! que moi... tu +vas trop loin; moi, je suis de la vieille roche... j’ai le coffre +solide!...—C’est fini... il n’y a plus rien dedans!... marmotte +Champagne, qui vient de boire le restant du vin d’Alicante que contenait +le flacon.</p> + +<p>—Qu’est-ce que tu dis, Champagne?—Moi, monsieur le comte!... Est-ce +que j’ai dit quelque chose?...—Je crois que ce maraud s’endort quand je +lui parle.—Moi, monsieur, je suis éveillé comme une souris!—Ma fille a +des yeux superbes!—C’est comme des perles!...—Et des dents!...—Noires +comme du jais!—Un nez!—Bien fait...—Avec un petit trou au +milieu...—Et un menton!...—A la romaine... n’est-ce pas, monsieur le +comte?—Ah! Champagne!... quel dommage que ma fille ne soit pas un +garçon!...—Ah! c’est juste... quel dommage... que le flacon soit si +petit...—Cela ferait un joli petit garçon, comme tu dis, Champagne; ce +serait un Francornard, enfin, et il m’en faut un pour perpétuer mon +nom...—Oui, monsieur, oui... il vous en faut...—C’est ce dont je vais +m’occuper sérieusement... j’aurai un fils, Champagne... si ma femme... à +moins que... comme à l’ordinaire.</p> + +<p>—Oui, monsieur... ayez-en beaucoup... et du vieux, comme celui que j’ai +bu tout à l’heure.</p> + +<p>M. le comte venait de fermer les yeux; M. Champagne bredouillait et +s’assoupissait à côté de son maître; las d’écouter et de regarder par le +trou du rideau, je m’étendis auprès de mes frères, et ne tardai pas à +imiter les voyageurs.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III<br /><br /> +<small>ELLE S’ÉVEILLE.—DÉPART DES VOYAGEURS.</small></h2> + +<p>Je ne sais quelle heure il était, lorsque des coups frappés à la porte +de notre chaumière me réveillèrent brusquement; j’entendis en même temps +le vieux monsieur qui criait:—A moi, Champagne! quel est l’insolent qui +ose me troubler?... j’ai quarante mille livres de rente... et le premier +cuisinier de Paris.</p> + +<p>De son côté, M. Champagne, à moitié endormi, marmottait en se frottant +les yeux:—Que me veut-on?... qui est-ce qui<a name="page_023" id="page_023"></a> m’appelle?... est-ce ce +vieux fou qui court après sa femme... qui se moque de lui?... j’ai tout +bu... c’est dommage...</p> + +<p>Heureusement pour M. Champagne que son maître, à moitié endormi, +n’entendit pas ces paroles. Ma mère s’empressa d’ouvrir. C’était mon +père qui venait annoncer au voyageur que sa voiture était réparée. La +lampe, qui brûlait encore, éclairait tristement notre chaumière; à peine +mon père est-il entré que j’entends ma mère jeter un grand cri.</p> + +<p>Le vieux monsieur fait un saut sur sa chaise; Champagne se précipite en +avant, pour se lever plus promptement; mais, dans ce mouvement, sa +chaise glisse, et comme les fumées du vin d’Alicante ne sont pas encore +entièrement dissipées, il perd l’équilibre et va tomber sur les genoux +de son maître, qui pousse des cris terribles, croyant qu’une bande de +voleurs est entrée dans la chaumière.</p> + +<p>Une entaille assez profonde, que mon père s’était faite au-dessus de +l’œil gauche, et de laquelle s’échappaient de grosses gouttes de +sang, avait été cause du cri que ma mère venait de pousser et qui avait +répandu l’alarme dans notre habitation.</p> + +<p>—O mon Dieu! tu es blessé, mon pauvre Georget!... ah! j’avais un +pressentiment qu’il t’arriverait quelque malheur!... mais tu n’as pas +voulu m’écouter!...—Ce n’est rien, ce n’est rien, ma bonne Marie, dit +mon père en portant son mouchoir sur sa blessure,—en voulant gravir la +colline pour arriver plus vite à l’autre bout du village, mon pied a +glissé sur la neige, je suis tombé... une pierre m’a légèrement blessé à +la tête...—Mais ton sang coule, tu dois souffrir...—Non, te dis-je, ce +ne sera rien; ne nous occupons pas de cela maintenant.</p> + +<p>Au cri de ma mère, j’avais aussi quitté notre couchette. Je m’approche +de mon père, la vue du sang qui coule de sa blessure me fait mal; je me +mets à pleurer. A mon âge, c’était pardonnable; d’ailleurs, je n’ai +jamais eu ce courage qui consiste à voir, sans en être troublé, les +souffrances de ses semblables. Dans le monde on appelle cela de la +fermeté; dans nos montagnes c’eût été de l’égoïsme.</p> + +<p>Pendant que mon père me console et rassure ma mère, M. le comte +s’éveille entièrement, et s’aperçoit enfin qu’il tient M. Champagne sur +ses genoux; celui-ci s’était rendormi sur son maître, qui, se croyant +attaqué, était resté plusieurs minutes sans oser remuer.<a name="page_024" id="page_024"></a></p> + +<p>—Comment, maraud!... C’est toi qui es sur mes genoux? dit M. le comte +en se débarrassant de son valet.—Comment, monsieur?... J’étais assis +sur vous! voyez ce que c’est que le sommeil! j’aurai eu le cauchemar +probablement... mais aussi, on fait un bruit dans cette bicoque... Il +n’y a pas moyen de dormir: on crie... on pleure... on ne s’entend pas.</p> + +<p>—Pardon de vous avoir réveillé, monsieur, dit mon père;—mais je +croyais que vous seriez bien aise d’apprendre que votre voiture est en +bon état.—Ah! ah! c’est vous, bonhomme... diable! déjà de +retour?...—Mais il y a plus de cinq heures que je suis parti. Il m’a +fallu du temps pour aller chez le charron, pour l’éveiller et pour le +décider à venir par le temps qu’il fait... Je l’ai ensuite conduit à +votre voiture... Il n’y avait presque rien à faire... Cependant il est +encore auprès...—Il attend sans doute qu’on le paye...—Cinq heures... +Comme le temps passe quand on cause! n’est-ce pas, Champagne? car je +n’ai pas dormi une minute.—Ni moi non plus, monsieur, j’avais les yeux +aussi ouverts que vous.—Quelle heure est-il?—Le jour va bientôt +paraître, monsieur, il est près de six heures...—Champagne, va payer +cet ouvrier; il faudra qu’il te réponde qu’il n’y a plus de danger pour +moi.—Oui, monsieur...—Ah!... donne-moi auparavant le flacon +d’Alicante: le froid m’a saisi... cela me remettra un peu.</p> + +<p>M. Champagne, après avoir hésité un moment, fouille enfin dans sa poche +et en tire la bouteille d’osier, qu’il présente à son maître avec +beaucoup de respect. Celui-ci, après l’avoir débouchée, la porte à ses +lèvres et s’écrie bientôt:</p> + +<p>—Qu’est-ce que cela veut dire... Champagne?—Quoi donc, monsieur?—La +bouteille est vide!—Vous croyez, monsieur?—Comment, je crois... j’en +suis, par Dieu, bien sûr...—C’est singulier! elle était aux trois +quarts pleine quand vous me l’avez rendue ce soir!—Je le sais fort +bien, drôle!... Comment m’expliqueras-tu cela?—Ah! je vois ce que +c’est, monsieur; tout à l’heure en me jetant brusquement sur vous +pensant que l’on vous attaquait, j’aurai cogné ce flacon et il aura +fui... ma poche est encore toute mouillée...—Comment, maraud... vous +osez dire...—M. le comte sait bien qu’il n’a pas fermé l’œil de la +nuit et que j’ai toujours été près de lui... Il m’eût été impossible de +tromper monsieur, alors même que j’en aurais été capable...—Au fait, ta +réflexion est assez judicieuse.<a name="page_025" id="page_025"></a></p> + +<p>M. Champagne s’esquive, enchanté de s’en être si bien tiré. Ma mère +lavait avec de l’eau fraîche la blessure de mon père, que je venais de +débarrasser de son chapeau et de son bâton; mes frères dormaient encore, +et notre hôte se fourrait presque dans le foyer en se plaignant du +froid. Il n’avait pas aperçu le mal que le bon Georget s’était fait en +courant pour lui, la nuit, au milieu de nos montagnes: cet homme-là ne +voyait que ce qui lui était personnel; pour la peine que l’on se donnait +à son service, les souffrances des malheureux, les larmes de +l’infortune, les pleurs de l’orphelin, l’œil qui lui restait semblait +aussi recouvert d’un épais bandeau.</p> + +<p>Une petite voix bien douce attira notre attention. C’était la petite +fille qui s’éveillait; la blessure de mon père nous avait fait oublier +la jolie dormeuse.</p> + +<p>—Maman... maman... dit la jolie petite. Puis elle soulève sa tête et +promène autour d’elle des regards surpris. Nous apercevons alors ses +yeux: ils sont noirs, mais si doux, si bons!... A son premier cri, +j’avais couru près du lit, et là, je restais à la regarder.—Maman, +dit-elle de nouveau; et sa voix n’est plus aussi calme; le chagrin +l’altère déjà; elle ne voit pas sa mère, ses jolis yeux se remplissent +de larmes.</p> + +<p>Ma mère s’était aussi rapprochée de la petite qu’elle admirait, répétant +à chaque minute:—Bon Dieu! la belle petite fille!... Chacun de nous lui +souriait; mais la pauvre enfant nous regardait avec étonnement, avec +crainte, et répétait:—Maman... je veux voir maman!...</p> + +<p>—Monsieur, dit ma mère à l’étranger, votre demoiselle est éveillée; +elle demande sa maman.—Eh bien... donnez-lui à boire... les enfants se +calment toujours en buvant... on les berce avec cela...</p> + +<p>Ma mère présente un verre à la petite, mais elle le repousse et continue +d’appeler sa maman; ses larmes coulent, elle sanglote; ses beaux cheveux +retombent sur ses yeux, qu’elle frotte avec ses petites mains, tout en +répétant sans cesse:—Je veux qu’on me mène chez maman.</p> + +<p>Nous étions tous attendris de la douleur de la petite fille; le vieux +monsieur, seul, ne paraissait pas y faire attention et murmurait en se +frottant les jambes:—Mes pauvres chevaux auront eu bien froid. Je +voudrais déjà être de retour à Paris. Je suis sûr que César s’ennuie +après son maître... Comme il va faire le<a name="page_026" id="page_026"></a> saut du cerceau à mon +retour... Cet animal-là est plein d’intelligence... Il faut que je lui +apprenne à jouer aux dominos, comme le fameux <i>Munito</i>.</p> + +<p>—Monsieur, dit ma mère, votre petite pleure toujours... La pauvre +enfant ne peut pas se consoler...—Annoncez-lui que je vais lui donner +le fouet.—Ah! monsieur... battre un enfant aussi petit... une si jolie +fille... Ah!... c’est pour rire que monsieur dit cela... je ne battons +pas les nôtres, nous... et cependant ils ne sont pas aussi délicats que +ce petit amour-là.</p> + +<p>Le vieux monsieur se retourne en faisant la grimace et fixant sur ma +mère son petit œil gris:—Est-ce que cette Savoyarde prétendrait me +montrer comment je dois élever ma fille?... Amenez-moi mademoiselle +Adolphine...</p> + +<p>Ma mère prend la petite dans ses bras et se dispose à la porter sur les +genoux de son père; mais celui-ci lui fait signe de mettre l’enfant à +terre devant lui, et la petite, après avoir envisagé M. le comte, fait +une moue qui la rend encore plus gentille.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit gravement le vieux monsieur après avoir pris du +tabac dans une belle boîte d’or, votre conduite est au moins +inconvenante, pour ne point dire plus; vous demandez madame la comtesse, +c’est fort bien; mais parce que vous ne la voyez point, vous vous mettez +à pleurer!... Je n’entends pas que ma fille se conduise avec autant de +légèreté. Vous êtes avec moi... je crois vous avoir déjà dit que je suis +votre père... D’ailleurs vous devez me reconnaître: et un père ou une +mère, c’est absolument la même chose, si ce n’est que l’une vous gâte, +et que l’autre vous donnera des chiquenaudes si vous n’êtes pas sage.</p> + +<p>Pour toute réponse à cette mercuriale, dont la petite fille n’a sans +doute pas compris un mot, elle se met à taper des pieds avec violence, +en répétant: je veux voir maman, moi!</p> + +<p>—Voyez un peu quel caractère! s’écrie M. le comte, elle n’en démordra +pas... elle aura de la tête... beaucoup de tête... Cela n’est pas +étonnant, c’est une Francornard, et c’est par la tête qu’on nous +reconnaît tous.</p> + +<p>Dans ce moment, M. Champagne revient.—Voilà le jour, monsieur le comte, +dit-il en entrant, quand vous voudrez vous remettre en +route...—Sur-le-champ... La voiture est parfaitement raccommodée?—Oui, +monsieur, il n’y a plus de <a name="page_027" id="page_027"></a>danger...—Allons, donne-moi mon manteau, +que je m’entortille bien...</p> + +<p>Pendant que le domestique enveloppe son maître aussi hermétiquement +qu’une bouteille d’esprit-de-vin, je me rapproche de la petite fille; +elle ne pleure plus, elle est immobile devant le feu... mais ses beaux +yeux sont si tristes!... de gros soupirs sortent de sa poitrine; on voit +qu’elle retient avec peine ses sanglots.</p> + +<p>Je l’entoure de mes bras... je l’enlève...—Que fais-tu donc, André? me +dit mon père—Je vais la porter, papa. Oh! je suis bien assez fort... +Vous êtes blessé; vous pourriez tomber encore...</p> + +<p>Je me disposais à porter la petite jusqu’à la voiture (car j’étais en +effet déjà fort pour mon âge); mais M. Champagne m’arrête et s’empare de +l’enfant. Oh! si j’avais pu résister... que j’aurais eu de plaisir à +battre cet homme, qui me privait du bonheur de porter la petite +demoiselle, dont les mains blanches comme la neige s’étaient déjà posées +sur ma tête, et dont les petits doigts avaient jeté mon bonnet de laine, +qui sans doute lui semblait une vilaine coiffure.</p> + +<p>Les voyageurs vont partir; M. Champagne tient dans ses bras la jolie +dormeuse, qui me regarde et veut me sourire, quoique l’on s’aperçoive +qu’elle a le cœur bien gros!... mais il est un âge où la peine et le +plaisir se succèdent si rapidement!... la joie se fait jour sous les +larmes, qui sèchent aussi vite qu’elles ont coulé. Déjà l’on ne voit que +le bout du nez de M. le comte, qui prend pour regagner sa voiture autant +de précautions que s’il devait gravir à pied le mont Blanc. Mon père est +toujours dans un coin de la chambre, trop fier pour demander une +récompense que cependant il a bien méritée. Mais en passant devant lui, +M. Champagne s’arrête.—Oh! vous êtes blessé? lui dit-il.—Oui, dit ma +mère, c’est en courant cette nuit pour votre maître qu’il s’est mis dans +cet état.</p> + +<p>—Comment!... il est blessé!... dit M. le comte, dont la voix étouffée +par son manteau ressemble alors au son d’un cornet à bouquin. Il +s’arrête devant mon père, puis se décide à dégager une de ses mains de +dessous son manteau, ce qu’il ne fait qu’avec bien du regret, et il +cherche pendant longtemps dans son gousset en murmurant:</p> + +<p>—Ah! diable... au fait... j’allais oublier... il faut que je lui<a name="page_028" id="page_028"></a> donne +quelque chose... n’est-ce pas, Champagne?—Il le mérite bien, monsieur +le comte.—Oui... oui... sans doute; c’est pourtant désagréable, en +voyage, d’être toujours obligé d’avoir la main à la poche... on n’en +finit jamais!... Allons... tenez, mon cher, je veux que vous vous +souveniez que vous avez reçu dans votre chaumière le comte Nestor de +Francornard.</p> + +<p>En disant ces mots, M. le comte met un petit écu dans la main de mon +père; puis, disparaissant de nouveau sous son manteau, il sort de notre +habitation, suivi de son valet, qui porte la petite fille dans ses bras. +Ils ont bientôt rejoint la voiture qui les attend, et ils s’éloignent de +notre pays.</p> + +<p>—Un petit écu!... dit ma mère lorsque l’étranger est parti; donnez-vous +donc bien de la peine, privez-vous de sommeil, exposez votre vie, pour +être récompensé ainsi!</p> + +<p>—Marie, dit mon père, on doit toujours obliger sans s’inquiéter si l’on +en sera ou non récompensé; ne l’est-on pas toujours, d’ailleurs, par le +plaisir d’avoir fait son devoir? Sans doute cet étranger aurait pu se +montrer plus généreux... Tant pis pour lui, s’il ne sait pas donner, +c’est une jouissance dont il se prive. Notre chaumière est ouverte à +tout le monde: les riches doivent pouvoir y entrer comme les +malheureux.—Mais cette blessure... c’est pour lui que tu as gagné +cela...—Ça ne sera rien... va, tes soins et les caresses de nos enfants +la guériront bien plus vite que tout l’or de ce voyageur.</p> + +<p>Ma mère ne dit plus rien à son mari, mais en allant et venant, je +l’entends murmurer encore:—Un petit écu!... et il a manqué périr!</p> + +<p>En effet, pour un seigneur, M. le comte n’avait pas agi noblement; mais +il y a beaucoup de roturiers qui ont l’âme noble, et cela fait +compensation.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV<br /><br /> +<small>LA MORT D’UN BON PÈRE.—SÉPARATION NÉCESSAIRE.</small></h2> + +<p>Depuis plus d’une heure les voyageurs étaient partis; mon père se +reposait devant le feu, en mangeant la soupe que l’arrivée de M. le +comte ne lui avait pas permis de prendre la<a name="page_029" id="page_029"></a> veille. Ma mère s’occupait +de son ménage; mes frères étaient déjà sur le seuil de notre porte, +mordant chacun dans un gros morceau de pain bis. Je ne les avais pas +suivis; je restai dans la maison, j’y cherchais encore la jolie petite +fille, et j’étais triste de ne plus l’y trouver.</p> + +<p>En portant mes regards du côté du lit sur lequel elle s’est reposée, +quelque chose de brillant frappe ma vue; je cours et je ramasse au pied +du lit le médaillon que nous avons admiré la veille.</p> + +<p>Je pousse un cri de joie.—Qu’as-tu donc, André? me dit mon père.—Oh! +j’ai trouvé un trésor... tenez... tenez...</p> + +<p>Je cours lui montrer le portrait.—C’est celui que la petite fille +portait à son cou, dit ma mère; il se sera détaché de la chaîne. Regarde +donc, Georget, la jolie femme! Oh! c’est la mère de ce petit ange qui +dormait sur notre lit...—Oui... elle est très-bien; mais, morgué! +comment faire pour rendre ce portrait à ce monsieur?... Diable!... si on +avait vu cela plus tôt... Marie, sais-tu si l’on pourrait encore +rejoindre la voiture?...—Non certainement, on ne le peut plus; ils ont +près de deux heures d’avance... D’ailleurs, savons-nous où ils vont? Ne +veux-tu pas encore courir et te blesser pour ce vieux vilain monsieur, +qui ne vous remercie seulement pas?...—Ah! Marie... faut-il se montrer +intéressée?... et quand il s’agit d’être honnête, de faire son +devoir...—Pardi, j’espère que nous le sommes, honnêtes; Dieu merci, +quoique pauvres, je n’en sommes pas moins estimés dans le pays. Mais, +écoute, Georget; ce portrait n’est pas entouré de pierres précieuses... +oh! s’il y avait des diamants, des bijoux alentour, je serais la +première à courir après la voiture, dusse-je faire dix lieues, de peur +qu’on ne nous crût capables de l’avoir gardé exprès; mais tu vois bien +qu’il n’y a qu’un petit cercle d’or tout simple autour de cette +figure... Ce n’est pas notre faute si la petite l’a perdu. D’ailleurs, +dès que ce monsieur s’en apercevra, il se doutera sans doute que c’est +ici que sa fille l’a laissée, et il l’enverra chercher par un de ses +valets. En attendant, gardons ce portrait, puisque le hasard nous en +rend dépositaires, et ne te tourmente plus pour cela. Si cet étranger y +tient beaucoup, sois sûr qu’il ne manquera pas de nous l’envoyer +demander.—Allons, je crois que tu as raison, Marie; d’ailleurs, la +voiture est trop loin... Mais, bientôt, je pense, quelqu’un viendra +réclamer ce médaillon.<a name="page_030" id="page_030"></a></p> + +<p>Mon père se trompait dans ses conjectures: les jours s’écoulèrent après +celui où nous avions reçu les voyageurs, et personne ne vint chercher le +portrait.</p> + +<p>Cependant la santé de mon père ne s’améliorait pas. Chaque jour, au +contraire, ses forces diminuaient. Sa blessure à la tête était +cicatrisée; mais il éprouvait par tout le corps des douleurs qu’il +voulait en vain nous cacher. Notre indigence augmentait son mal, en lui +donnant pour l’avenir de vives inquiétudes. Ma mère s’efforçait de le +tranquilliser; mais depuis longtemps il ne pouvait plus se livrer à +aucun travail. C’était en servant de guide aux voyageurs, aux curieux +qui venaient souvent admirer nos montagnes et l’âpreté de nos sites, que +mon père avait jusqu’alors trouvé le moyen de soutenir sa famille: cette +ressource lui était ravie.</p> + +<p>Chaque jour je m’offrais pour remplacer mon père; je brûlais du désir +d’être utile à mes parents et de soulager leur misère; mais ils me +trouvaient trop jeune encore pour gravir les glaciers et m’exposer sur +des chemins bordés de précipices; ils tremblaient pour mes jours; si je +tardais à rentrer, lorsque j’allais dans le village, leur inquiétude +était extrême; ils me croyaient blessé, et, à mon retour, après m’avoir +grondé, ils se dédommageaient en m’accablant de caresses... Les pauvres +gens apprennent souvent aux riches comment on doit aimer ses enfants.</p> + +<p>Un jour cependant, revenant seul du village, je rencontre un voyageur +qui me prie de lui indiquer un chemin pour atteindre une hauteur d’où +l’on découvre fort loin dans les environs. La route était difficile et +bordée de précipices; mais plusieurs fois je l’avais parcourue à l’insu +de mes parents. J’offre au voyageur de lui servir de guide, il accepte: +nous gravissons les rochers. Après avoir admiré quelque temps le +magnifique tableau qui s’offre à ses regards, l’étranger redescend, puis +continue sa route; mais auparavant, il me met dans la main une petite +pièce d’argent, en me disant:—Tiens, mon petit homme, voilà pour ta +peine.</p> + +<p>Jamais je n’avais éprouvé un plaisir aussi grand; je cours... je vole +vers notre demeure; mes pieds ne marquent point sur la neige, que je ne +fais qu’effleurer; j’arrive enfin, respirant à peine, et je vais donner +à ma mère la pièce de monnaie que j’ai reçue du voyageur.</p> + +<p>—D’où te vient cela? me dit mon père. Je raconte ce que j’ai<a name="page_031" id="page_031"></a> fait; +sans doute je parais alors bien fier, bien satisfait, car je vois mon +père sourire, quoiqu’il veuille d’abord ma gronder.</p> + +<p>Pierre et Jacques ouvrent de grands yeux, et disent qu’ils veulent aussi +gagner de l’argent; mais Jacques est si petit! et Pierre si timide!...</p> + +<p>Malheureusement de telles occasions sont rares: on veille à ce que je ne +m’éloigne pas. Nous restons près de mon père; ses souffrances paraissent +augmenter; ce n’est qu’entouré de ses enfants qu’il se sent mieux. Nous +passons les longues soirées d’hiver assis à ses côtés. Hélas! il n’a +plus la force de nous tenir sur ses genoux! Ma mère travaille sans +cesse.—Mon rouet suffira, dit-elle, pour nous soutenir tous. Pauvre +mère! elle ne dit pas qu’elle pleure la nuit, pendant que mon père +repose!... Seul je m’en suis aperçu, car souvent aussi je ne dors point.</p> + +<p>Pour nous distraire de nos peines, souvent nous prions mon père de nous +montrer le portrait de la belle dame. Nous aimons à le regarder. Pour +moi, il me rappelle toujours la jolie petite fille qui a dormi dans +notre chaumière.—Ne point avoir fait chercher ce portrait, dit mon +père, c’est bien singulier!... Le mari de cette dame doit cependant bien +l’aimer...—Son mari? dit ma mère. Ah! si c’est ce vilain borgne au +petit écu, comment veux-tu qu’il aime sa femme?... Quand je lui parlais +de sa fille, il ne songeait qu’à un chien qu’il allait revoir et faire +passer dans un cerceau. Ce petit ange pleurait et demandait sa mère... +c’était bien naturel! Au lieu de l’embrasser, de la consoler, il voulait +la fouetter!... Enfin, il lui a débité, pendant une heure, de grandes +phrases auxquelles cette pauvre petite ne pouvait rien comprendre!... +Va! cet homme-là n’est pas capable d’aimer d’amour... Mais si c’était le +portrait de son chien qu’il eût laissé ici, je gage bien qu’il aurait +mis tous ses <i>Champagnes</i> en route pour le retrouver.</p> + +<p>Quelques amis de mon père, en venant dans notre chaumière, avaient +aperçu le portrait que nous considérions, et appris par quelle +circonstance il était entre nos mains. Un vieil Italien, qui se trouvait +depuis quelques jours en Savoie, propose un jour à mon père de vendre +pour lui le portrait à la ville voisine, assurant que l’on peut retirer +au moins trente francs de l’or qui l’entoure. Trente francs! c’était une +somme considérable pour nous. Cependant, bien loin d’y consentir, mon +père rejeta avec mépris cette proposition.—Ce bijou ne nous appartient +pas, dit-il. Tôt<a name="page_032" id="page_032"></a> ou tard celui qui le possédait peut venir le réclamer; +et vous me proposez de le vendre! Non, Georget mourrait de besoin, qu’il +ne toucherait point à ce dépôt.</p> + +<p>J’étais auprès de mon père comme il achevait ces mots. Il me prend par +la main, m’attire près de lui et me dit:</p> + +<p>—Mon cher André, n’oublie jamais ce que tu viens d’entendre: un jour +peut-être tu voyageras, tu iras à Paris... Qui sait si, plus heureux que +moi, tu ne parviendras pas à t’enrichir? Mais que ce ne soit jamais par +des moyens dont tu pourrais avoir à rougir! La probité des grandes +villes est plus facile, plus accommodante que celle de nos montagnes; +mais il faut conserver celle de ton père, du pays où tu es né: c’est la +bonne, mon garçon; avec elle tu marcheras toujours tête levée, et, grâce +au ciel, celui qui me conseillait de vendre ce bijou n’est pas né dans +nos climats.</p> + +<p>—Je ferai comme vous, mon père, lui dis-je en l’embrassant. Et puis, si +je vais à Paris, j’emporterai le bijou avec moi, car je rencontrerai +sans doute ce monsieur qui est venu chez nous... Je le reconnaîtrai +bien; il est si laid! Je reconnaîtrai aussi la petite fille... elle est +si jolie! et je leur rendrai ce portrait.</p> + +<p>—Si tu vas à Paris, André, n’oublie point ta mère, que tu laisseras +dans sa chaumière...</p> + +<p>—Oh! non, mon père; je lui enverrai tout l’argent que j’aurai amassé... +et puis à vous aussi.</p> + +<p>—A moi!...</p> + +<p>Mon père sourit tristement; il sait bien qu’il ne doit plus être +longtemps près de nous, mais il fait tout ce qu’il peut pour le cacher. +La gaieté a fui de notre chaumière, où jadis elle habitait constamment. +Mais la vue de notre père malade nous ôte même l’envie de nous livrer à +nos jeux: plus de parties sur la montagne, plus de glissades, de boules +de neige! Nous restons auprès de lui, car nous voyons que cela lui fait +plaisir. Nous nous asseyons à ses pieds, où nous nous tenons bien +tranquilles. Lorsqu’il peut goûter un moment de sommeil, du moins ses +yeux, en se fermant, se reposent sur ses enfants, et à son réveil nous +avons encore son premier regard.</p> + +<p>Mais, hélas! depuis longtemps il ne goûte plus ces moments de repos, +pendant lesquels, assis à ses pieds, nous observions le plus grand +silence, de crainte de l’éveiller. A peine a-t-il la force de se lever +et de gagner sa grande chaise.—Comment te sens-tu?<a name="page_033" id="page_033"></a> lui demande souvent +ma mère.—Bien... bien... répond-il en souriant encore. Mais ce sourire +ne la rassure plus; tandis que moi et mes frères ne connaissant pas +l’état de notre père, tous les matins nous espérons le voir guéri.</p> + +<p>Un jour, ma mère pleurait sur son rouet, notre père ne nous avait pas +parlé depuis longtemps. Tout à coup il nous appelle, il étend ses bras +vers nous, il nous enlace plus fortement; je l’entends qui dit adieu à +ma mère accourue près de lui... il nous nomme ses chers enfants... puis +il ferme les yeux en poussant un profond soupir.</p> + +<p>Ma mère tombe sur une chaise en pleurant plus fort; elle ne peut arrêter +ses sanglots.—Chut... ne fais pas de bruit, lui disons-nous mes frères +et moi; notre père vient de s’endormir... tu vas le réveiller.—Et déjà +nous avons pris notre place accoutumée; nous nous asseyons à ses +pieds... nous observons le plus grand silence, mais notre mère pleure +toujours... Enfin, elle s’écrie: Hélas! mes enfants, votre père est +mort!... vous l’avez perdu. Mon bon Georget n’est plus!...</p> + +<p>Mort!... ce mot nous frappe, mais nous ne pouvons pas bien le +comprendre...—Mort! répétons-nous, cela veut donc dire qu’il ne +s’éveillera plus? Nous ne pouvons le croire... Nous nous levons +doucement pour considérer notre père. Il semble dormir, et ses traits si +bons, si doux, ne sont nullement changés. Petit Jacques +l’appelle...—Non, mes enfants, il ne vous entend plus, dit ma mère. +Elle s’approche de nous, et elle nous fait mettre à genoux, comme elle, +devant notre père.—Priez le bon Dieu, nous dit-elle, pour que du haut +des cieux votre père veille toujours sur vous.</p> + +<p>Nous prions pendant bien longtemps; et plus le temps s’écoule, plus +notre douleur devient vive: car notre père ne s’éveille pas, et nous +commençons à comprendre ce que c’est que la mort.</p> + +<p>Des gens du village sont entrés dans notre chaumière, ils tâchent de +consoler ma mère; mais ils ne l’arrachent point de sa demeure, car chez +nous on ne fuit pas ceux qu’on aime dès qu’ils ont cessé d’exister, et +on ne craint pas d’avoir du chagrin en les voyant encore.</p> + +<p>Quelle triste journée s’écoule!... Ma mère pleure toujours... elle ne +répond pas à ceux qui essayent de la consoler; elle ne paraît pas les +écouter! Nous ne lui disons rien, moi et mes frères; mais nous allons +nous mettre tout près d’elle. Nous l’entourons<a name="page_034" id="page_034"></a> de nos bras; nous posons +notre tête sur son sein... et alors elle pleure moins fort.</p> + +<p>Le lendemain matin, des hommes emportent mon père; on nous fait signe de +les suivre, mes frères et moi, tandis que ma mère continue de se livrer +à sa douleur. Nous n’étions pas seuls à suivre mon père; presque tous +les hommes du village nous accompagnaient et marchaient derrière nous. +On allait bien doucement, on ne parlait presque pas, et tout le monde +avait l’air triste. J’entendais dire parfois:—Il était bien doux... Il +n’avait point de défaut... Pauvre Georget!...</p> + +<p>Personne ne disait: Il était bien honnête homme! car dans nos montagnes +on ne trouve cela que naturel.</p> + +<p>On plante une croix sur la tombe de mon père, et on écrit dessus son nom +et son âge; on ne prononce point de discours sur ses cendres, mais tout +le monde verse des larmes, et j’ai appris depuis que cela valait mieux +qu’un discours.</p> + +<p>Ma pauvre mère! comme elle pleure en nous revoyant! comme elle nous +embrasse en s’écriant:—Vous êtes toute ma consolation!... Nous +partageons sa peine; et cent fois par jour nos yeux cherchent encore +notre père, à cette place où il avait l’habitude de s’asseoir.</p> + +<p>Mais le temps adoucit bien vite les peines de l’enfance. Au bout de +quelques semaines nous nous livrons de nouveau à nos jeux. Ma mère seule +est toujours bien triste, quoiqu’elle ne pleure plus autant. Cette bonne +mère travaille sans cesse... à peine si elle prend quelques heures de +repos. C’est pour nous nourrir qu’elle se donne tant de mal. J’entends +souvent les habitants du village lui dire:—Il faut envoyer vos deux +aînés à Paris; ils sont assez grands pour faire ce voyage. Ils feront +comme les autres: ils gagneront de l’argent, et vous en enverront. Ils +reviendront ensuite au pays... Allons, la mère Georget, suivez notre +conseil... Vous ne pourrez pas nourrir ces trois garçons-là; quand vous +vous rendrez malade à force de travailler, cela ne vous avancera guère.</p> + +<p>—Oui... oui... dit ma mère, je sais bien qu’il faudra... Mais me +séparer de mes enfants! Ah! je n’en ai point le courage.—Vous garderez +le petit Jacques avec vous.—Mais André, Pierre, je ne les verrai plus.</p> + +<p>Et ma mère nous regardait en soupirant; puis elle travaillait avec +encore plus d’ardeur. Mais je trouvais, moi, que nos voisins<a name="page_035" id="page_035"></a> avaient +raison; car je souffrais de voir ma mère se donner autant de peine et de +ne point pouvoir l’aider, ainsi que mes frères. Quelquefois je servais +de guide à un voyageur; mais cela arrivait si rarement!—Laissez-nous +partir pour la grande ville, Pierre et moi, disais-je souvent, nous +gagnerons beaucoup d’argent, et ce sera pour vous.—Tu veux donc me +quitter, André?—C’est pour vous rendre un jour bien heureuse.</p> + +<p>Ma mère nous embrasse, mais elle diffère toujours. Cependant le temps +s’écoule; il y a déjà six mois que notre bon père est mort. Je vois que +ma mère se prive de tout pour nous soutenir; et je suis décidé à partir +pour Paris. J’ai huit ans et quelques mois, j’ai du courage; j’ai +surtout ce désir ardent de travailler, de gagner ma vie, qui supplée à +nos forces physiques, et fait que l’être le plus faible laisse derrière +lui le lâche et le paresseux, auxquels la nature accorde souvent +d’inutiles faveurs.</p> + +<p>Pierre a près de sept ans. Je lui parle en cachette de ce Paris, où il +faut nous rendre. Il n’est point aussi empressé que moi de partir. +Cependant Pierre veut aussi aider notre mère; mais l’idée du voyage +l’effraye: Pierre ne paraît pas devoir être très-entreprenant; il +s’amuse aujourd’hui et ne pense pas à demain. Il me promet cependant de +partir avec moi, à condition que nous ne marcherons pas la nuit.</p> + +<p>Un de nos voisins nous a fait cadeau, à Pierre et à moi, d’un petit +instrument en fer, avec lequel on ramone les cheminées; toute la journée +je m’exerce en grimpant dans notre foyer, où je passe souvent des heures +entières perché sur le toit. Mais ce n’est pas sans peine que je +parviens à faire monter Pierre dans la cheminée: il faut que je le +pousse, que je le presse, que je me moque de sa poltronnerie. Ce dernier +moyen me réussit souvent: les enfants ont presque autant d’amour-propre +que les hommes.</p> + +<p>Fier d’avoir un grattoir, je gratte tout ce que j’aperçois; je gratte +nos murs, nos meubles, notre plancher; pour montrer mon talent, je +gratterais mes culottes et celles de mes frères, si ma mère me laissait +faire.</p> + +<p>Une bande nombreuse d’enfants de nos montagnes va se mettre en route +pour Paris.—Laissez-nous partir avec eux, dis-je à ma mère. Elle +hésite, elle ne peut se décider. Le jour du départ arrive. Elle nous +garde dans sa chaumière; les laborieux<a name="page_036" id="page_036"></a> enfants de la Savoie se sont +mis, sans nous, en route pour la France.</p> + +<p>Le lendemain de ce jour, ma mère sent qu’elle a eu tort de ne point nous +laisser profiter de cette occasion. On est au mois de septembre, le +temps est magnifique, et tout semble inviter à se mettre en route.</p> + +<p>—Nous pouvons facilement les rejoindre, dis-je à ma mère; ils sont +encore près d’ici. Nous suivrons le chemin qu’on nous indiquera, et +demain nous serons avec eux.—Eh bien! partez donc, mes enfants, +puisqu’il faut absolument que je me sépare de vous... nous dit-elle en +versant des larmes. Partez, mais revenez un jour dans votre pays... +Revenez voir votre mère, qui chaque matin adressera au ciel des vœux +pour vous.</p> + +<p>Ma mère étant enfin décidée, notre petit paquet fut bientôt fait. Elle +fourra dans le fond de nos sacs nos vêtements, du pain pour deux jours +au moins, et quelques gros sous. Pierre est tout saisi: il ne +s’attendait pas à partir si tôt; mais il faut bien que nous nous +dépêchions, afin de rejoindre ceux qui, comme nous, se rendent à Paris. +Je tâche de lui donner du courage... Nos préparatifs sont terminés; ma +mère me remet le portrait qu’on a oublié chez nous; il est attaché à un +ruban qu’elle passe à mon cou.—Tiens, me dit-elle, c’est toi, André, +qui, le premier, as trouvé ce portrait; c’est toi, sans doute, qui dois +le rendre à son maître. Mais ne va pas te tromper?...—Oh! ne craignez +rien!... Je reconnaîtrai bien ce vilain monsieur.—Cache toujours avec +soin ce bijou; on pourrait te le voler, mon ami; et j’en serais fâchée, +car j’ai dans l’idée que ce médaillon te portera bonheur... qu’il sera +cause de ta fortune! que sais-je?—Oh! oui, maman, j’en aurai bien soin, +et je ne jouerait pas avec.—Si ce monsieur est plus généreux à Paris, +il te récompensera peut-être de ce que tu as bien gardé ce bijou. Mais +ne demande rien, mon fils, et souviens-toi qu’il ne faut pas se faire +payer pour avoir été honnête.</p> + +<p>J’ai serré avec soin le portrait sous ma veste; nous avons nos sacs sur +nos épaules, ma mère nous conduit avec Jacques sur la montagne que nous +allons descendre pour gagner notre route. Là, elle nous presse +tendrement contre son cœur.</p> + +<p>—André, me dit-elle, tu es l’aîné; tu as plus d’esprit que Pierre; +veille sur lui, mon garçon; console-le, aide-le quand il aura de la +peine... Ne vous quittez pas, mes enfants; et surtout<a name="page_037" id="page_037"></a> soyez toujours +sages, honnêtes, et souvenez-vous des leçons de votre père.</p> + +<p>Nous promettons à notre mère de ne point oublier ses avis et de n’être +ni menteurs ni paresseux. Puis, après l’avoir encore embrassée, ainsi +que notre petit frère, nous nous arrachons de ses bras.</p> + +<p>Qu’ils sont pénibles à faire les premiers pas qui vous éloignent de ceux +que vous aimez! Jusque-là j’avais eu du courage, mais en me mettant en +route, je sens qu’il m’abandonne, et je suis prêt à courir dans les bras +de ma mère.</p> + +<p>Je m’efforce de retenir mes pleurs, tandis que Pierre laisse couler les +siens. Nous ne faisons point six pas sans nous retourner pour voir +encore ma mère et mon frère, et leur faire un signe d’adieu; on croit +toujours que ce sera le dernier, mais ce n’est que lorsqu’on ne peut +plus les apercevoir que l’on renonce à tourner encore une fois ses +regards vers ceux que l’on chérit.</p> + +<p>Nous sommes au bas de la montagne... Déjà se perd dans l’éloignement le +toit de notre chaumière... Jacques, Marie, vous tendez encore vos bras +vers nous! Mais c’en est fait, nous ne distinguons plus vos signes +d’adieu. Ah! je puis maintenant laisser couler mes larmes: ma mère ne +les verra pas.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V<br /><br /> +<small>LES PETITS SAVOYARDS.—FRAYEUR ET PLAISIR.</small></h2> + +<p>Nous marchons depuis près d’une heure, Pierre et moi, et nous ne nous +sommes encore rien dit. Je ne l’entends plus parler; mais il pousse de +temps à autre de gros soupirs qu’il finit par ces mots: Jacques est bien +heureux, lui!... il reste chez nous!...</p> + +<p>J’ai aussi cessé de pleurer. Je commence à regarder autour de moi; ce ne +sont encore que des montagnes et des sites semblables à ceux qui +entouraient notre chaumière, et cependant tout cela me paraît différent; +il me semble déjà que je suis loin... bien loin de mon pays!... +J’aperçois un village; nous y demanderons si l’on a vu nos compatriotes; +d’ailleurs, je me souviens<a name="page_038" id="page_038"></a> du nom de la première ville où nous devons +nous rendre: c’est à Pont-de-Beauvoisin, puis après à Lyon. Oh! j’ai de +la mémoire, et je trouverai bien ma route.</p> + +<p>—André, je suis las, me dit Pierre en s’arrêtant devant +moi.—Asseyons-nous là-bas... au bord de la route, lui dis-je en le +regardant avec tendresse; car je me souviens des dernières paroles de ma +mère: elle m’a dit de veiller sur mon frère, de le protéger, de ne point +l’abandonner. Je me sens fier de la confiance qu’elle a eue en moi, et +de cette secrète supériorité qu’elle me reconnaît sur lui.</p> + +<p>Nous nous sommes assis au pied d’une colline:—Marcherons-nous +longtemps? me dit Pierre, qui a toujours l’air bien affligé.—Ah! dame! +nous ne sommes pas près d’arriver!...—Jacques est bien heureux, lui!... +il reste chez nous!...—Nous allons gagner de l’argent pour aider notre +mère; est-ce que tu en es fâché?—Et comment ferons-nous pour gagner de +l’argent?—Nous ramonerons les cheminées; nous ferons des commissions, +nous danserons la savoyarde, nous chanterons la chanson que nous a +apprise notre père...</p> + +<p>Pierre, qui a fait la grimace quand j’ai parlé de ramoner, me dit +alors:—Si tu veux, André, tu ramoneras les cheminées, et moi je +danserai.</p> + +<p>Je regarde mon frère; ses yeux bleus étaient encore gonflés d’avoir +pleuré; sa figure, ordinairement riante, ronde et rouge comme une +cerise, et que ses cheveux blonds qui tombaient en grosses boucles sur +son front rendaient si gentille, était comme ses yeux changée par le +chagrin. Je lui saute au cou, je l’embrasse tendrement; cela nous fait +du bien, et Pierre retrouve l’appétit.</p> + +<p>—J’ai faim, me dit-il.—Mangeons..., nous avons de quoi dans nos sacs.</p> + +<p>Pierre fouille dans le sien... il pousse un cri de joie. Ma bonne mère +nous a glissé des noisettes et des pommes avec notre pain.—André!... +André!... des pommes! me dit-il. Et le voilà qui mange et chante en même +temps; les pommes ont rendu à mon frère toute sa gaieté.</p> + +<p>—Dis donc, André, qu’est-ce que nous verrons à Paris? me dit-il tout en +se bourrant de pommes et de noix.—Oh! tout plein de choses!... Tu sais +bien que mon père nous racontait ce qu’il y avait vu...—Ah! oui... des +polichinelles, n’est-ce pas?<a name="page_039" id="page_039"></a> et puis des hommes qui font des tours... +qui mangent du fil et des aiguilles... qui marchent sur la tête, qui +tournent sur une jambe.—Oh! bien d’autres choses encore!... des rues +superbes, des maisons bien plus grandes que la nôtre, des voitures qui +roulent toujours, des boutiques, comme quand c’est la foire à la ville +de l’Hôpital, des lanternes magiques, des pièces curieuses, le soleil et +la lune qu’un monsieur porte sur son dos, le diable qui danse, un chat +qui lui tire la queue, et une bataille avec des chevaux dans une petite +maison.</p> + +<p>—Comment! nous verrons tout ça? dit Pierre en se levant et sautant de +joie; ah! comme nous allons nous amuser... Tiens, moi, je ferai la +roue... Vois-tu, André, comme je la fais bien!</p> + +<p>Et voilà mon frère qui s’exerce à faire la roue sur le bord de la route; +il ne pense déjà plus à notre chaumière. Ah! Pierre sera heureux à +Paris!</p> + +<p>Mais le temps se passe: il faut nous remettre en route; Pierre fait la +grimace. Il n’était plus fatigué pour faire la roue, il l’est encore +pour marcher. Il me suit cependant, tout en faisant la moue. Mon frère, +lui dis-je, tu sais bien que notre mère nous a recommandé de ne point +être paresseux; si nous nous arrêtons souvent aussi longtemps, nous ne +rattraperons pas les autres...—Je suis las.—Tu dansais tout à +l’heure.—J’ai mal au talon.—Ça ne t’empêchait pas de faire la roue; il +faut bien que nous arrivions ce soir dans une ville pour trouver à +coucher, sans cela il faudrait dormir sur la route.—Ah! oui, oui, dit +Pierre. Et il retrouve ses jambes, parce qu’il a peur de passer la nuit +en plein air. Je sais maintenant le moyen de le faire avancer.</p> + +<p>—Dis donc, André, si nous allions nous perdre?...—Oh que non! nous +demanderons toujours le chemin de Paris.—Si nous rencontrions des +voleurs?—Tu sais bien que ma mère nous a dit que l’on ne volait pas les +enfants.—Est-ce parce que les voleurs aiment les enfants?—Non, c’est +parce que, quand on est petit, on n’a pas d’argent.—Ah! quand je serai +grand, je n’aurai jamais d’argent, pour ne point avoir peur des +voleurs.—Et avec quoi achèterons-nous du pain et des pommes?—Je ferai +la roue et on me donnera de quoi dîner.—Et qu’est-ce que tu enverras à +notre mère?</p> + +<p>Pierre ouvre de grands yeux et ne répond rien.</p> + +<p>Les pommes, la roue et les voleurs l’occupent entièrement.<a name="page_040" id="page_040"></a></p> + +<p>Nous sommes arrivés au village que j’avais aperçu de loin; je demande si +l’on a vu passer une bande de Savoyards se rendant à Paris ou à Lyon.</p> + +<p>—Oui, mes enfants, me dit une bonne vieille, mais ils ont beaucoup +d’avance sur vous. Ils sont passés au point du jour et voilà le soleil +qui va bientôt se coucher.</p> + +<p>—Allons, en route! dis-je à mon frère, qui s’est déjà assis sur un banc +devant une maisonnette et mange ce qui lui reste de pommes et de +noix.—Est-ce que nous n’allons pas dîner?—Nous dînerons en chemin... +il faut rejoindre nos amis.</p> + +<p>Pierre a beaucoup de peine à se décider à se lever, mais il me voit +m’éloigner; il me suit enfin. Je me suis bien fait indiquer la route que +nous devons tenir, car le jour commence à baisser; et si nous nous +égarions dans les montagnes, nous pourrions tomber dans quelque +précipice ou glisser dans quelque ravin.</p> + +<p>—Ne va donc pas si vite! me crie Pierre. Est-ce que les autres ne nous +attendront pas?—Non, car ils ne savent pas que nous les avons +suivis.—Je suis déjà bien las.—Et quand nous courions toute la journée +dans le village, quand nous descendions sur nos mains le mont du +Corbeau, tu n’étais jamais las.—Ah! j’aime mieux grimper à quatre +pattes que marcher comme ça.—Tu n’as donc pas envie d’arriver à +Paris?—Oh! si; mais Jacques est chez nous, lui! il n’est pas fatigué, +et il aura de la soupe ce soir.</p> + +<p>Pierre pousse un gros soupir en songeant à la soupe. Nous avançons +toujours, mais le jour finit, et je n’aperçois pas le village que l’on +m’a dit qu’il fallait gagner pour trouver à coucher. Mon frère, qui +était toujours en arrière, se rapproche de moi dès que la nuit paraît.</p> + +<p>—Dis donc, André, voilà la nuit...—Eh bien! ça n’empêche pas de +marcher quand il fait clair de lune; nous verrons bien devant +nous.—Est-ce que nous ne sommes pas bientôt arrivés?—Je ne sais +pas.—Veux-tu courir, mon frère?—Non, non; ma mère nous a défendu de +courir; ça nous rendrait malades en route... D’ailleurs tu es las.—Non, +je ne suis pas fatigué... Tiens, allons plus vite.</p> + +<p>Pierre double le pas. Heureusement que la lune qui vient de paraître +éclaire alors nos montagnes et nous permet de marcher sans danger. +Cependant cette clarté a quelque chose qui inspire<a name="page_041" id="page_041"></a> la tristesse. Les +objets que nous voyons ne nous paraissent plus les mêmes; les ombres +changent leurs formes. Souvent un bloc de rocher, une simple pierre, a +de loin un aspect effrayant. Mon frère ne regarde plus qu’avec crainte +autour de lui, il se serre contre moi, me tient le bras, qu’il presse +avec force. Nous marchons ainsi sans parler pendant assez longtemps; le +bruit de nos souliers ferrés trouble seul le silence de la nuit et le +calme de nos montagnes, dont les habitants sont déjà livrés au repos.</p> + +<p>L’ardeur de Pierre se ralentit; il commence à perdre courage, et nous +n’allons plus aussi vite.—André, est-ce que nous ne sommes pas bientôt +arrivés? me dit-il à demi-voix comme s’il craignait d’être entendu à +droite ou à gauche. Je devine au son de sa voix qu’il a grande envie de +pleurer, et je tâche de le consoler.</p> + +<p>—Allons, Pierre, ne sois pas chagrin, nous souperons bien en +arrivant...—Ah! je n’ai plus ni pommes ni noix.—On nous donnera +quelque chose; tu sais bien que ma mère nous a dit qu’en chemin on donne +aux enfants qui vont à Paris.—Nous aurons peut-être du lard?...—Si on +nous en donne, nous danserons...—Oh! oui!... Comme c’est bon, du +lard!... En mange-t-on à Paris?—Oui, puisqu’on gagne beaucoup d’argent. +Il y a des gens qui donnent un sou pour une chanson...—Un sou!... C’est +beaucoup d’argent, ça.—Tiens, chantons tous les deux pour voir comment +nous ferons à Paris.—Non, je ne veux pas chanter... j’ai envie de +dormir.—Nous dormirons quand nous serons arrivés...—Je ne vois pas de +maisons!—Allons, Pierre, il faut que je te tire à présent: marche +donc...—Si nous étions pris par des voleurs?...—Tu es un poltron, tu +trembles toujours; quand tu seras à Paris tout le monde se moquera de +toi!—André, est-ce qu’il n’y a pas des hommes qui mangent les +enfants?—Eh non! c’est pour rire qu’on raconte ces choses-là, tu sais +bien que mon père se moquait de Jacques quand il disait cela; +d’ailleurs, si on voulait te faire du mal, je saurais bien te défendre! +je donnerais des bons coups, va!...</p> + +<p>—Pierre a beaucoup de peine à se rassurer; cependant nous continuons de +marcher, lorsque tout à coup il s’arrête et me saisit le bras en me +disant d’une voix tremblante:—Ah! mon frère! vois-tu là-bas?...</p> + +<p>Il me désigne le côté droit de la route, à une trentaine de pas de nous, +et j’aperçois une ombre de la grandeur d’un homme<a name="page_042" id="page_042"></a> qui avance, puis +recule sur le chemin que nous devons prendre; en même temps, j’entends +comme un bruit sourd et uniforme qui se répète toutes les fois que +l’ombre s’allonge et s’étend sur la route. Quoique je ne sois pas +poltron je sens que mon cœur se serre, que ma respiration est gênée; +je fais comme Pierre: je m’arrête, les yeux fixés sur cet objet, près +duquel je crains d’approcher.</p> + +<p>—Ah! mon frère, qu’est-ce que c’est que ça? me dit Pierre, qui n’a +presque plus la force de parler.—Dame... je ne sais pas...—Vois-tu +comme ça remue... comme c’est grand?... entends-tu le bruit que ça +fait?...—Oui... mais il faut pourtant que nous passions là... Oh! non, +André... non, je t’en prie... j’ai trop peur... sauvons-nous...—Allons, +Pierre, ne tremble pas ainsi... Nous sauver!... Non, mon père m’a dit +que c’était honteux de se sauver. Cet homme qui est là veut nous +effrayer; mais moi je n’ai pas peur... viens...—Non, non, André, je +n’ose pas...</p> + +<p>Pierre se jette à genoux; il veut me retenir, il saisit ma veste, mais +je ne l’écoute pas... Je me dégage, et il cache sa figure dans ses +mains: j’avance fièrement vers l’objet qui nous cause tant d’alarmes, en +criant bien haut pour me rassurer:—Non, non, je n’ai pas peur, moi!...</p> + +<p>J’approche enfin; et dans ce moment l’ombre mouvante s’approchait aussi +et semblait vouloir me barrer le passage. Je n’avais pas encore osé la +regarder en face pour m’assurer de ce que c’était; mais quelle est ma +surprise en arrivant contre cet objet, de me trouver devant une barrière +fixée après un poteau, et placée là pour empêcher les voyageurs de +tomber dans un trou très-profond qui touchait presque la route. Cette +barrière, qui s’ouvrait par le milieu, devait être fermée par une chaîne +ou un cadenas; mais depuis longtemps une moitié s’était cassée; on avait +négligé de la raccommoder, et ce qui restait et tenait au poteau par des +gonds de fer tournait et retournait au gré du vent en rendant un son +uniforme causé par le frottement continuel des vis qui criaient dans les +gonds.</p> + +<p>Je n’ai pas plutôt reconnu ce que c’est, que, riant de ma frayeur, +enchanté d’avoir eu le courage de la surmonter, je grimpe sur la +barrière et me mets à cheval dessus, tournant avec elle au gré du vent.</p> + +<p>Pierre, qui est resté à terre la tête cachée dans ses mains,<a name="page_043" id="page_043"></a> m’entend +pousser des cris de joie en répétant:—Hue donc! à cheval!... ah! que +c’est gentil!... viens donc, Pierre... Ah! qu’on est bien là-dessus! ça +va tout seul.</p> + +<p>Pierre ne sait ce que cela veut dire, ni s’il doit se risquer à venir me +trouver. Cependant je l’appelle toujours, il m’entend rire, cela dissipe +sa frayeur. Il s’approche enfin, et ne m’a pas plutôt vu tournant sur la +barrière, qu’il grimpe à califourchon et se met en croupe derrière moi. +Puis nous donnons le mouvement, et nous voilà nous ébattant à qui mieux +mieux sur le morceau de bois qui nous fait tourner autour du poteau. +Nous ne remarquons pas que ce poteau est placé tout près d’un précipice, +et qu’en nous faisant aller de toute notre force sur la barrière, nous +pourrions, si nous perdions l’équilibre lorsqu’elle revient sur le bord, +rouler à plus de trente pieds, et nous casser bras et jambes sur les +rochers; mais nous ne voyons plus le danger, et ce qui un moment +auparavant nous causait de si vives alarmes est devenu pour nous une +source de plaisirs.</p> + +<p>Comme il faut que tout ait une fin, après être restés près de trois +quarts d’heure sur cette nouvelle balançoire, je descends et je dis à +Pierre:—Il faut nous remettre en route, mon frère.—Ah! encore un +peu... c’est si amusant!—Et coucher? et souper?...—Oh! je n’ai plus ni +faim ni envie de dormir... André, fais-moi aller, je t’en prie!—Non, en +voilà assez, il faut arriver au village.</p> + +<p>J’ai bien de la peine à déterminer Pierre à descendre de dessus la +barrière; il cède cependant en répétant:—Quel dommage!... comme c’était +amusant!</p> + +<p>Nous nous remettons en marche; mais cette fois c’est en riant, en +chantant; la frayeur a disparu, le jeu nous a ôté de la tête toutes les +visions causées par le clair de lune; et maintenant, quand nous +apercevons de loin quelque chose qui semble remuer, Pierre s’écrie en +sautant de joie:—Ah! si c’était encore une balançoire!... Qu’il faut +peu de chose pour nous faire envisager les objets sous un aspect +différent!.......</p> + +<p>Nous sommes arrivés au bourg que l’on m’a indiqué, et cette fois le +chemin ne nous a pas paru long. Mais il est sans doute tard, car je +n’aperçois pas de lumière dans les maisons.—Vois-tu! dis-je à Pierre, +nous sommes restés trop longtemps à cheval sur la barrière. Je ne sais +pas où il faut frapper pour demander à coucher et à souper.—Il faut +frapper à une maison...—Oui,<a name="page_044" id="page_044"></a> mais dans toutes les maisons on ne donne +pas à coucher!...—Bah!... nous leur chanterons quelque chose... ou ben +tu ramoneras, toi.—Est-ce qu’on ramone la nuit?... Cette bonne dame où +nous avons passé ce matin m’avait dit d’aller à l’auberge, qu’on y +couchait les Savoyards pour deux sous dans une belle grange, avec un +morceau de fromage.—Il faut y aller...—Mais je ne sais à qui +demander... Viens, Pierre, on dit que c’est une grande maison; +cherchons-en une belle.</p> + +<p>Nous voilà parcourant le bourg, qui est assez considérable, et regardant +toutes les maisons au clair de la lune. J’en aperçois une qui me semble +bien plus belle que les autres, et je dis à Pierre:—C’est sans doute +l’auberge... frappons.</p> + +<p>Nous cognons avec nos pieds et nos poings contre la porte de la maison. +Aussitôt nous entendons les aboiements d’un chien qui accourt tout +contre la porte à laquelle nous avons frappé, et qui fait un bruit +épouvantable. Pierre, effrayé, s’éloigne de la maison, dont il ne veut +plus approcher; je cours après lui pour le rassurer, mais les aboiements +du chien ont réveillé les autres. Tous les mâtins du bourg semblent se +répondre: de quelque côté que nous nous sauvions, nous entendons près de +nous japper avec fureur, et Pierre est tremblant, parce qu’il croit +avoir après lui tous les dogues de l’endroit; il veut à toute force +quitter le village.</p> + +<p>—Viens, André, me dit-il, allons-nous-en... Il n’y a que des chiens +dans cet endroit-ci... Oh! j’aime mieux coucher sur la route...—N’aie +donc pas peur!... Tous ces chiens-là sont pour garder les maisons; mais +ils ne nous feront pas de mal, nous ne sommes pas des voleurs!... Est-ce +qu’il faut trembler comme ça? Attends, voilà encore une belle maison, je +vais frapper plus doucement, pour que les chiens ne m’entendent pas.</p> + +<p>Je cogne un petit coup contre la porte: on ne répond pas. Je continue de +cogner; mais le bruit que font les chiens empêche qu’on ne m’entende. +Cependant on ouvre une fenêtre à quelques pas de moi, puis une autre +dans une maison à côté: j’entends des voix, et bientôt la conversation +s’établit d’une croisée à l’autre.</p> + +<p>—Dieu! queu tapage font tous ces mâtins!... queu qu’ils ont donc cette +nuit pour être en l’air comme ça?...—Ah! c’est toi, Claudine! t’es donc +réveillée aussi?—Est-ce qu’on peut dormir avec ce charivari?... Et toi, +est-ce ton mari ou les chiens<a name="page_045" id="page_045"></a> qui t’ont éveillée?—Mon mari!... Ah ben! +on lui tirerait le canon dans l’oreille qu’il n’ bougerait pas plus +qu’une bûche!... i’ n’est pus jamais gai la nuit. Tiens, Jeanne, si tu +te remaries, ne prends pas un plâtrier!... I gnia rien de plus traître +que ça... C’est un état trop fatigant, vois-tu: Michel est un bonhomme, +mais i’ n’rit que le dimanche!...—Ah! c’est ben triste!... j’ tâcherai +d’épouser un couvreur, ils sont ben plus aimables.</p> + +<p>Pendant la conversation de ces dames, le bruit a cessé. Je veux +m’approcher d’elles et leur parler; mais elles viennent de refermer leur +croisée. Je retourne à la grande maison, je frappe encore... Enfin, on +ouvre une fenêtre: une vieille figure presque cachée sous un grand +bonnet de laine se montre et demande avec colère:</p> + +<p>—Qui est-ce qui ose frapper chez M. le maire à l’heure qu’il est?</p> + +<p>—C’est nous, madame...—Qui, vous?—André et Pierre...—Qu’est-ce +qu’ils veulent, André et Pierre?—Nous sommes de petits Savoyards... +Avez-vous une cheminée à faire nettoyer?... Voulez-vous nous ouvrir, +nous chanterons la petite chanson, et nous danserons nous deux mon frère +pour un peu de pain et de fromage...—Ah! les petits drôles!... Ah! les +mauvais sujets, qui viennent réveiller des gens comme nous!... pour leur +proposer de les voir danser! Si je vous retrouve demain, je vous ferai +danser, moi. Du fromage!... du fromage!... à ces polissons!... +Allez-vous-en bien vite, et que je ne vous entende plus. Venir la +nuit!... ramoner... chez M. le maire!...</p> + +<p>La vieille femme est rentrée en murmurant des menaces contre nous. Je +retourne tristement près de mon frère.</p> + +<p>—André, me dit-il, ces gens-là sont bien méchants, ils ne veulent pas +nous ouvrir... Pourquoi donc ça? Et quand on frappait la nuit à notre +chaumière, mon père ouvrait toujours; il partageait son souper, sans +faire ramoner sa cheminée, et sans savoir si on lui chanterait quelque +chose. Pourquoi ces gens-là ne sont-ils pas comme mon père?—Ah! dame! +je ne sais pas!...—Ça sera-t-il comme ça à Paris?—Oh! non! à Paris on +aime bien les Savoyards, parce qu’on a beaucoup de cheminées à faire +ramoner.</p> + +<p>Tout en causant avec mon frère, j’aperçois, à côté d’une petite +maisonnette de bien chétive apparence, une espèce d’écurie dans laquelle +sont plusieurs monceaux de paille et des instruments<a name="page_046" id="page_046"></a> de jardinage. Il +n’y a point de porte qui ferme cet endroit; j’entre tout doucement, en +faisant signe à Pierre de me suivre. Il n’ose pas.—Il y a peut-être +encore des chiens, me dit-il en restant à la porte. J’entre seul... je +m’assieds sur la paille, et Pierre, voyant qu’il n’y a pas de danger, se +décide enfin à entrer, et vient s’asseoir près de moi.</p> + +<p>—Oh! qu’on est bien là, André!—Nous allons y passer la nuit.—Mais si +on nous gronde demain?—Non, non, puisqu’il n’y a pas de porte, c’est +qu’on veut bien permettre d’y entrer. N’aie pas peur, Pierre... Nous +serons aussi bien là que dans leur maison, et on ne nous dira rien.</p> + +<p>Pierre se rassure; d’ailleurs il est las, et il a sommeil. Comment +quitter cette paille, sur laquelle nous sommes si douillettement!... Mon +frère se couche à mon côté; je passe un de mes bras autour de lui, pour +le sentir toujours près de moi; je mets mon autre main sur le médaillon, +que je porte sous ma veste, afin qu’on ne puisse pas me l’enlever, car +je suis fier de porter un objet si précieux. Plus tranquille de cette +manière, je ne tarde pas à imiter Pierre, et nous nous endormons +profondément.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI<br /><br /> +<small>NOTRE DÉBUT.—PREMIER EXPLOIT DE PIERRE</small></h2> + +<p>Quand nous nous éveillons, le soleil est levé depuis longtemps. Je me +frotte les yeux, je pousse mon frère.—Mon Dieu! il est bien tard, +peut-être? dis-je en regardant autour de moi. J’aperçois alors, à +l’entrée de l’endroit qui nous avait servi de chambre à coucher, un +petit vieillard qui nous regardait en souriant.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, c’est peut-être à vous cette paille sur laquelle +nous nous sommes couchés... mais nous étions si fatigués!... Pierre, +Pierre, lève-toi donc... Nous allons nous en aller tout de suite, +monsieur...</p> + +<p>—Et pourquoi, mes enfants? me répondit le vieillard; reposez-vous tant +que vous voudrez... Ne craignez pas de me gêner. Mais il fallait frapper +à une chaumière, vous auriez été mieux et plus chaudement pour la +nuit.—Ah! monsieur, nous n’avons<a name="page_047" id="page_047"></a> pas osé... Nous avions déjà été +quelque part, où nous avions été refusés et appelés polissons, parce que +nous demandions à coucher et un peu de fromage sur not’ pain, et +cependant, pour cela, nous aurions dansé et chanté, mon frère et +moi.—Pauvres petits! Mais... où donc avez-vous frappé?—A la plus belle +maison de l’endroit.—Mes enfants, c’était à la plus simple, à la plus +modeste qu’il fallait vous adresser, on ne vous aurait pas chassés. Une +autre fois, souvenez-vous de mon conseil: quand vous irez demander +l’hospitalité, allez frapper aux chaumières, et non pas aux grandes +maisons.</p> + +<p>Pierre vient enfin d’ouvrir les yeux. J’ai bien de la peine à le décider +à quitter notre lit. Il appelle Jacques et notre mère, il se croit +encore chez nous. Il demande à déjeuner... Je le pousse, je le +secoue.—Pierre, éveille-toi donc tout à fait... Nous ne sommes plus +chez nous... Nous allons à Paris...</p> + +<p>Il me regarde en se frottant les yeux. Il pousse un gros soupir.—Nous +n’allons donc pas déjeuner, André?</p> + +<p>—Si, mes enfants, nous dit le bon vieillard, vous allez déjeuner avec +moi, et vous ne vous remettrez en route que lorsque vous aurez pris des +forces pour longtemps.</p> + +<p>Ces mots ont entièrement réveillé Pierre; nous suivons gaiement ce bon +monsieur, qui nous fait entrer dans sa petite maisonnette. Là, nous +voyons sur une table du lait, des œufs, du fromage et du pain blanc. +Nous nous regardons en riant, Pierre et moi. Quel doux réveil! comme +nous allons nous régaler!</p> + +<p>Le vieillard nous fait asseoir devant la table.—Mangez, nous dit-il, +reprenez des forces, mes enfants. Il y a loin d’ici à Paris! Mais à +votre âge on doit faire la route en jouant et en chantant.</p> + +<p>Nous ne nous sommes pas fait répéter l’invitation de notre hôte: nous +dévorons le déjeuner qui est devant nous, et nous ne nous arrêtons que +lorsque la respiration commence à nous manquer.</p> + +<p>—Ah! que c’est bon du pain dans du lait! dit Pierre, qui regrette de ne +pouvoir manger davantage. Je remercie ce bon vieillard, qui met dans nos +sacs ce que nous avons laissé du déjeuner, puis nous conduit lui-même +sur la route que nous devons prendre, et nous embrasse tendrement avant +de nous quitter.</p> + +<p>Nous voici de nouveau en chemin; mais le déjeuner que nous venons de +faire nous a égayé l’imagination, nous voyons tout en<a name="page_048" id="page_048"></a> rose. Quelle +influence l’estomac a sur l’esprit! comme on est plus aimable, plus +humain, plus généreux, plus sociable en sortant de table! et comme les +hommes doivent avoir de la bienveillance, de l’aménité les uns pour les +autres dans ce siècle où l’on dîne si bien, et où le <i>Cuisinier Royal</i> +est à sa quatorzième édition!</p> + +<p>Nous ne nous arrêtons que pour manger nos provisions et, vers le soir, +nous arrivons sans accident à un village que le bon vieillard nous a +indiqué le matin en nous disant d’y demander Joseph, qui doit nous +donner à coucher. En effet, sur sa recommandation, nous sommes +accueillis et logés dans une grange; mais j’apprends que la bande de +montagnards a passé la veille, et ne s’est point arrêtée dans le +village. Chaque instant nous éloigne davantage de ceux que nous voulons +rejoindre. Comment faire? Pierre ne veut pas aller plus vite; je ne puis +parvenir à l’éveiller avant le point du jour, et les autres ne nous +attendront pas.—Ma foi! nous ferons la route sans eux, dis-je en me +couchant près de mon frère; nous sommes assez grands pour aller seuls, +et en demandant notre chemin nous saurons bien trouver ce Paris que tout +le monde connaît.</p> + +<p>Le lendemain, c’est la même cérémonie pour décider Pierre à se remettre +en route. Si je le laissais faire, ce garçon-là passerait sa journée à +dormir. Nous n’avons pas un déjeuner aussi bon que la veille, mais on +nous donne du pain pour emporter; et je pousse Pierre pour qu’il +remercie nos hôtes, ce qu’il fait d’assez mauvaise grâce et en lorgnant +du coin de l’œil un fromage placé sur une planche et auquel on ne +nous a pas fait goûter.</p> + +<p>—Pierre, lui dis-je quand nous sommes en route, si tu n’es pas plus +honnête, on ne nous donnera plus rien dans les maisons où nous nous +arrêterons.—Pourquoi ne nous ont-ils pas donné de ce grand fromage +jaune... qui sentait si bon?—C’est encore bien poli de nous avoir donné +du pain, car nous n’avons rien fait chez eux, ni ramoné, ni chanté; tu +veux qu’on te donne sans travailler, toi?</p> + +<p>M. Pierre ne dit rien, il fait la moue, il est de mauvaise humeur +pendant toute la route; il veut s’arrêter à chaque instant, et se plaint +de son talon. Tout cela, parce qu’il est mécontent de son déjeuner.</p> + +<p>Vers la brune, nous apercevons la ville de Pont-de-Beauvoisin. Tiens, +vois-tu, dis-je à Pierre, nous avons déjà fait beaucoup<a name="page_049" id="page_049"></a> de chemin!... +C’est une grande ville, cela...—Sommes-nous à Paris?—Oh! non, mais +nous approchons... Oh! il y a de belles maisons là... et de grandes +cheminées... Allons, mon frère, c’est là qu’il faut commencer à gagner +de l’argent... ne va pas faire le paresseux, surtout!...</p> + +<p>Pierre roule ses yeux autour de lui d’un air qui n’annonce pas qu’il ait +grande envie de m’obéir, et pendant que je saute de joie en entrant dans +la ville, et que je commence à crier de toute ma force:—Ramoneurs de +cheminées!... faut-il des ramoneurs?... j’aperçois mon frère qui tire la +langue et fait des grimaces aux personnes qui se mettent à leur croisée.</p> + +<p>—Pierre, veux-tu finir...—Quoi donc? je ne fais rien.—Je te vois bien +te moquer du monde, faire la grimace: c’est bon, nous n’aurons ni à +coucher ni à souper, et on nous chassera de la ville comme des mauvais +sujets.</p> + +<p>Pierre se tient plus tranquille; je recommence à crier:—Voilà des +ramoneurs! En ce moment, nous nous trouvions devant la boutique d’un +pâtissier-rôtisseur-restaurateur. Le maître prenait le frais en fumant +sa pipe devant sa porte. Il nous regarde en souriant:—Ah! ah! voilà des +enfants qui vont à Paris peut-être?...—Oui, monsieur... avez-vous des +cheminées à faire ramoner?...—Allons, je veux essayer votre talent... +Entrez, mes enfants... Marguerite!... Marguerite!... conduis-les à la +cuisine et à la chambre du premier; ils ramoneront chacun une +cheminée...</p> + +<p>Le pâtissier nous a fait entrer chez lui. Pierre lorgne les petits pâtés +qu’il aperçoit dans la salle basse. Une jeune fille arrive et demande à +M. Boulette (c’est le nom du pâtissier) ce qu’il faut faire de nous. Il +lui renouvelle l’ordre de nous conduire aux cheminées, et retourne fumer +sa pipe sur sa porte.</p> + +<p>—Allons, venez, petits, nous dit la jeune servante en marchant devant +nous. Suivez-moi, et tâchez de ne point faire trop de poussière.</p> + +<p>J’ai bien de la peine à faire avancer Pierre, qui semble cloué au milieu +des petits pâtés. Je le force cependant à marcher devant moi; nous +arrivons dans la cuisine.—Tiens, ramone celle-là, me dit la servante, +tu es le plus grand, et c’est celle où il doit y avoir le plus +d’ouvrage. Toi, petit, viens ramoner l’autre.</p> + +<p>La jeune fille fait signe à Pierre, qui ne bouge pas, et se<a name="page_050" id="page_050"></a> contente de +chercher dans tous les coins de la cuisine s’il apercevra encore quelque +galette.</p> + +<p>—Va donc avec mamzelle, lui dis-je en le poussant—Est-ce qu’il ne sait +pas ramoner? dit la servante.—Si, si, mamzelle; mais comme il est un +peu petit, je vais aller avec vous, seulement pour l’aider à +grimper.—Oh! le nigaud! j’en ai vu de bien plus petits que lui qui +grimpaient comme des chats!</p> + +<p>Je prends mon frère par le bras, il me suit sans ouvrir la bouche; nous +arrivons dans la chambre de M. Boulette, et la servante lui montre la +cheminée. Pierre devient rouge jusqu’aux oreilles, et je vois qu’il a +envie de pleurer.</p> + +<p>—Allons, Pierre, ôte tes souliers... mets là ton sac, accroche ton +grattoir à ta ceinture, et monte là-dedans... Elle n’est pas ben +haute.—Je ne veux pas!... me dit Pierre en mettant la main sur ses +yeux.—Comment, tu ne veux pas!... et que feras-tu donc à Paris?... +Comment gagneras-tu de l’argent?... C’est si vilain d’être paresseux... +Et notre pauvre mère!... Allons, Pierre, si tu montes, tu auras pour +souper un de ces petits pâtés que tu regardais tout à l’heure.</p> + +<p>Ce dernier argument paraît être le plus fort. Pierre s’avance en +rechignant un peu; je me mets à genoux pour l’aider à monter, il +hésite... Il s’arrête... Je lui crie encore aux oreilles les mots de +pâtés, de galette; il se décide: il monte sur moi... Le voilà dans la +cheminée.—Ramone ferme, et n’aie pas peur, lui dis-je, et surtout va +jusqu’au haut, et chante la petite chanson.</p> + +<p>Après l’avoir encouragé, je suis la servante, qui riait de la +poltronnerie de mon frère; je redescends à la cuisine, dont je vais +ramoner la cheminée, enchanté d’être enfin parvenu à vaincre la +répugnance de Pierre. Mais, pendant que je ramone de mon mieux, je suis +loin de me douter des suites que doivent avoir les premiers travaux de +mon Pierre.</p> + +<p>Pierre est resté longtemps fixé à la même place, ne sachant s’il doit +avancer ou reculer: la crainte et l’appétit se livrent un long combat; +mais l’appétit finit par l’emporter, et Pierre monte en s’appuyant des +mains et des genoux aux parois de la cheminée. Parvenu à une certaine +hauteur, il sent d’un côté une grande crevasse, et se persuade que c’est +une fenêtre de la cheminée; il passe par là sa tête, puis ses jambes, +cherchant le jour et ne l’apercevant que fort loin au-dessus de lui; il +essaye de chanter là sa petite chanson, mais la suie qu’il avale et +qu’il<a name="page_051" id="page_051"></a> respire l’enroue au point qu’il peut à peine se faire entendre. +Il tire son grattoir, et ne se doute pas qu’il a changé de cheminée, et +qu’au lieu d’être dans celle de M. Boulette, il ramone maintenant pour +une de ses voisines.</p> + +<p>Bientôt Pierre se sent fatigué... Il m’appelle: ne recevant pas de +réponse, il me croit en train de souper sans lui, alors il veut +descendre bien vite; mais, parvenu à six pas de l’âtre, le pied lui +manque, et il roule dans la cheminée en poussant des cris épouvantables.</p> + +<p>La cheminée dans laquelle mon frère venait de passer par mégarde était +celle de la chambre à coucher de mademoiselle Césarine Ducroquet, fille +majeure, ayant conservé jusqu’à quarante-deux ans une vertu que +n’avaient pu effleurer les hommages des hommes les plus séduisants du +département de l’Isère; en revanche, mademoiselle Ducroquet aimait à +s’égayer sur le compte des femmes dont les mœurs ne lui paraissaient +pas bien pures. Prude par vanité, méchante par goût, coquette par +instinct, superstitieuse par faiblesse, bavarde par tempérament, +mademoiselle Césarine passait sa vie à se faire tirer les cartes et à +jouer au boston; à faire des petits paquets avec sa vieille servante et +des grabuges avec madame l’adjointe, à médire de ses voisins et à courir +chez eux pour savoir ce qui s’y passait. Deux mille livres de rente, qui +ne devaient rien à personne, ouvraient à la vieille fille les portes des +maisons les plus considérables de l’endroit.</p> + +<p>Cependant une vertu de quarante-deux ans devient quelquefois un poids +dont on voudrait alléger la pesanteur. <i>S’il est un temps pour la folie, +il en est un pour la raison</i>; par conséquent, quand on a commencé par la +raison, on finit assez souvent par la folie. Depuis quelque temps, +mademoiselle Césarine Ducroquet n’était plus la même; elle éprouvait des +maux de nerfs, des vapeurs, des palpitations; ses yeux devenaient +humides en lisant les amours de <i>Huon de Bordeaux</i> et de la dame des +<i>belles Cousines</i>; elle avait en secret soupiré avec <i>Élodie</i>, et frémi +avec <i>Éléonore de Rosalba</i>. En vain sa vieille servante lui assurait +qu’elle lisait trop tard la nuit, et que cela seul faisait pleurer ses +yeux. Mademoiselle Ducroquet trouvait une autre cause à sa sensibilité. +Depuis plusieurs jours ses cartes lui montraient sans cesse un beau +blond attaché à ses pas, la suivant partout, et se trouvant toujours +avec elle et l’as de pique, soit à la ville, soit<a name="page_052" id="page_052"></a> à la campagne. Quel +était ce blond? que lui voulait-il? Le destin lui annonçait-il un époux +dans les petits paquets? Mademoiselle Césarine ne pouvait éloigner ces +pensées de son esprit troublé; partout elle cherchait le beau blond. +Elle soupirait, elle s’impatientait! Son heure était venue: à +quarante-deux ans le timbre du cœur n’a plus cette douceur, ce son +argentin qui fait tendrement rêver la volupté; c’est une cloche qui +tinte avec force et qui étourdit celle qui la possède.</p> + +<p>Mademoiselle Césarine Ducroquet, ne voulant pas laisser connaître dans +la ville le changement qui s’opérait en elle, allait beaucoup moins dans +le monde, et se concentrait dans ses cartes et ses romans de chevalerie +ou de revenants. Cette nouvelle manière de vivre avait altéré sa santé; +bientôt il fallut consulter un médecin. Un nouveau disciple d’Esculape +venait de se fixer dans la ville; on vantait beaucoup son savoir; +mademoiselle Ducroquet ne le connaissait encore que de réputation; elle +le fit prier de venir la voir, et M. Sapiens, charmé de se faire une +clientèle, s’empressa de se rendre à son invitation.</p> + +<p>A l’aspect du docteur, mademoiselle Ducroquet éprouva un tremblement +involontaire, trouvant qu’il ressemblait d’une façon surprenante au +valet de carreau qui la poursuivait sans cesse dans ses cartes. En +effet, sans être positivement blond, M. Sapiens avait quelque chose de +la couleur d’Hector; ses yeux étaient vifs et malins; il boitait un peu, +ce qui n’est pas très-chevaleresque, mais il traînait la jambe d’une +manière si séduisante que cela le rendait encore plus intéressant. +D’ailleurs son mollet était bien placé, et M. Sapiens ne portait jamais +de bottes; enfin, quoique près de ses cinquante ans, le docteur n’en +paraissait guère avoir plus de quarante-huit.</p> + +<p>M. Sapiens avait usé sa jeunesse dans la capitale. S’apercevant un peu +tard que, malgré ses talents, il parviendrait difficilement à y faire +fortune, il se décida à s’établir en province. En homme habile, il avait +pris des informations sur mademoiselle Ducroquet avant de se rendre chez +elle. Une demoiselle à marier, avec deux mille livres de rente, n’était +point un parti à dédaigner pour un docteur qui, à cinquante ans, n’avait +encore guéri que des pituites et des rhumes de cerveau. Ce fut donc en +tâchant de donner à sa physionomie l’expression la plus agréable que le +docteur se présenta chez mademoiselle Ducroquet; il n’eut point de peine +à lui plaire, sa ressemblance avec le valet<a name="page_053" id="page_053"></a> de carreau plaidait +éloquemment en sa faveur. Les premières visites furent courtes; bientôt +le docteur les allongea: il sondait adroitement le moral de la vieille +fille, et, connaissant son goût pour le merveilleux, sa croyance aux +cartes, son penchant pour les romans de chevalerie, il flattait +agréablement ses idées, lui prêtait les <i>Amours de Bayard</i> et les +<i>Quatre fils Aymon</i>; tout en écrivant une ordonnance, en prescrivant une +potion calmante, il risquait un brûlant regard auquel on répondait par +un tendre soupir que l’on mettait sur le compte des vapeurs.</p> + +<p>Au bout de quelques semaines, l’intéressante malade était guérie, grâce +aux soins du cher docteur. Il ne lui restait plus que des palpitations, +que la présence de M. Sapiens ne faisait qu’augmenter. Celui-ci, ne +voulant pas traîner en longueur une conquête qui lui convenait +parfaitement, avait déjà risqué quelques mots d’amour et d’hymen, sans +cependant se déclarer entièrement, parce que mademoiselle Ducroquet, se +rappelant tout ce qu’elle avait dit contre les hommes et le mariage, ne +savait plus comment changer de résolution sans se rendre la fable de la +ville. Cependant tous les jours il lui devenait plus difficile de +résister aux œillades de M. Sapiens et aux palpitations de son +cœur.</p> + +<p>Le matin du jour où nous devions, mon frère et moi, faire notre entrée à +Pont-de-Beauvoisin, le docteur avait fait à mademoiselle Ducroquet la +visite habituelle. Toujours aimable, galant, il avait apporté à la +convalescente les <i>Chevaliers du Cygne</i> et <i>Roland furieux</i>. En +récompense, mademoiselle Césarine lui avait promis de lui faire les +cartes et de lui dire sa bonne aventure. Mais comme dans la journée tous +les moments du docteur étaient pris, on l’avait invité à venir, sans +façon, prendre la moitié d’un petit goûter; et il avait accepté, à +condition qu’on voudrait bien lui permettre d’offrir une bouteille de +parfait-amour.</p> + +<p>Toute la journée mademoiselle Ducroquet s’occupe de sa toilette et de +son goûter: les vieilles filles sont friandes, et les médecins sont +connaisseurs en bonnes choses. On court de son miroir au garde-manger; +on met des papillotes et on glace des petits pots de crème; on chiffonne +un bonnet et on fouette du fromage; on arrange un fichu et on choisit du +raisin. Le temps passe bien vite dans de si douces occupations; il n’y a +que la vieille servante qui le trouve long, parce que jamais sa +maîtresse<a name="page_054" id="page_054"></a> n’a été si pétulante, si difficile pour sa cuisine et sa +toilette.</p> + +<p>Enfin, à cinq heures, tout est terminé: une table est couverte de +pâtisseries, de fruits, de confitures et de vins fins. Mademoiselle +Césarine s’est coiffée d’un bonnet bleu-tendre dont les rubans se +marient parfaitement à l’expression languissante de ses yeux. Assise sur +un canapé, elle attend le docteur en lisant <i>Roland furieux</i>; les amours +de la belle Angélique la font tendrement rêver. On sonne... Elle a +tressailli. Est-ce le neveu de Charlemagne? Non, c’est M. Sapiens, qui +reste saisi d’admiration à l’aspect du goûter et de mademoiselle +Césarine, et jette alternativement de tendres regards sur le bonnet bleu +et les assiettes de macarons.</p> + +<p>Après les compliments d’usage, on se met à table; et, malgré ses +palpitations, mademoiselle Ducroquet revient très-souvent aux biscuits +et au vin muscat. Mais le docteur est là, et il assure que cela ne peut +pas lui faire de mal. Comment être sage, quand celui qui gouverne notre +santé nous excite à faire un petit extraordinaire, et nous donne +lui-même l’exemple? Mademoiselle Césarine se laisse aller; M. Sapiens +est si entraînant, et il dit de si jolies choses en versant le +parfait-amour, que la vertu de quarante-deux ans commence à faiblir et à +chanceler. Cependant on a promis de faire les cartes au docteur, et on +ne peut pas oublier cela. On prend son jeu et, pendant que M. Sapiens +continue d’avaler des biscuits à la cuiller, on va sur un coin de la +table lire dans l’avenir, quoique le jour baisse et que l’on commence à +ne plus y voir; mais pour lire dans l’avenir on ne doit pas avoir besoin +de chandelle.</p> + +<p>—Ah! docteur!... je vais savoir ce que vous pensez, dit mademoiselle +Césarine en présentant à son convive le jeu à couper.—C’est ce que je +désire, femme adorable!... répond M. Sapiens en avalant un second verre +de parfait-amour.</p> + +<p>—Les cartes ne me trompent jamais!...—Je serai donc comme les +cartes!...—Coupez encore...—Tant que cela vous fera plaisir.—Ah! que +votre jeu se présente bien!—Je me montre à découvert, aimable Césarine +Ducroquet; vous pouvez analyser ma pensée et respirer une décoction de +mon amour.—Laissez donc mon genou... Trois neuf! c’est grande +réussite.—Ah! mademoiselle Ducroquet!... il ne dépend que de +vous...—Coupez encore... Vous voilà sorti, docteur, je vous prends en +valet de carreau.—Prenez-moi de la manière qui vous sera<a name="page_055" id="page_055"></a> le plus +agréable; pourvu que vous me preniez, c’est tout ce que je +demande!...—Vous êtes à côté d’une femme brune...—C’est vous, +mademoiselle Ducroquet...—Il y a de l’amour... de la sincérité...—Il +doit y avoir une infusion de tout cela!... Ah! comme vous tirez bien les +cartes...—Mais voilà un valet de pique qui m’inquiète; il vient +toujours se mettre entre nous deux...—Nous lui donnerons une petite +médecine négative, afin qu’il ne se permette plus de vous faire les yeux +doux.—Le dix de trèfle... un amant dans la maison... Docteur, comme +vous me serrez la main!...—Ainsi que Gérard de Nevers aux pieds de la +belle Euriant, ou, si vous l’aimez mieux, ainsi qu’Hercule filant aux +pieds d’Omphale, je tombe aux pieds de la dame de mes +pensées...—Docteur, que faites-vous?... Trois dix... changement +d’état... Mais nous ne voyons plus clair... je vais sonner...—C’est +inutile, nous voyons assez pour nous comprendre... J’attends votre +ordonnance pour faire enregistrer mon amour...—Ce valet de pique +m’inquiète.—Ce drôle-là nous poursuit comme une lotion de graine de +lin!...—Pour vous... pour le dehors... pour ce qu’il en sera...—Un +mariage... intéressante Césarine, j’en jure par ce baiser!...—Ah! +docteur, que faites-vous?... L’as de pique... bagatelle... +docteur...—Je vous adore...—Encore un petit paquet... Docteur, +finissez.</p> + +<p>Mais le docteur, que le vin muscat et le parfait-amour ont rendu +très-amoureux, devient à chaque instant plus entreprenant. On ne voit +presque plus clair; mademoiselle Ducroquet, dont la tête est presque +perdue, regarde encore ses cartes, tout en se défendant assez +faiblement, et en répétant d’une voix émue:—Trois huit... et la dame de +trèfle qui est sens dessus dessous... Ah! mon Dieu, docteur, qu’est-ce +que cela signifie?... Je ne sais plus ce que cela veut dire...</p> + +<p>La vertu de mademoiselle Ducroquet court de grands périls, lorsque tout +à coup un bruit sourd se fait entendre du côté de la cheminée; bientôt +il augmente... il approche... enfin, quelque chose de noir tombe avec +fracas et vient rouler jusqu’aux pieds du couple amoureux en poussant +des cris épouvantables.</p> + +<p>A cette apparition soudaine, mademoiselle Ducroquet ne doute point que +ce ne soit le diable qu’elle a vu sous la figure du valet de pique, qui +vient la punir de sa faiblesse. Elle jette un cri de terreur, et +repousse loin d’elle le docteur. M. Sapiens,<a name="page_056" id="page_056"></a> presque aussi effrayé que +la vieille fille, veut aller chercher du monde; mais on ne voit plus +clair, et le docteur se jette dans la table, sur laquelle sont les +restes du goûter. En voulant se sauver précipitamment, il renverse les +assiettes, les vases, les compotiers, et tombe au milieu de la chambre, +le visage dans le fromage à la crème, et les mains dans le +parfait-amour.</p> + +<p>La chute du docteur a augmenté la frayeur de mademoiselle Ducroquet; +cependant elle conserve assez de force pour sortir de sa chambre et +arriver tout éperdue jusqu’à celle de sa domestique, qui vient d’allumer +des chandelles, et reste saisie d’effroi en apercevant sa maîtresse dans +le plus grand désordre, qui tombe sur une chaise en s’écriant:—Ah!... +Gertrude!... Le diable!... le docteur!... le valet de pique... par la +cheminée... Je l’avais vu dans les cartes... Nous sommes perdues!...</p> + +<p>La vieille bonne est au moins aussi peureuse que sa maîtresse. Dès les +premiers mots de celle-ci, elle devient tremblante comme la feuille et +va mettre la pelle et la pincette en croix sur son lit, afin que le +diable ne s’y cache pas. Puis elle prend sa maîtresse par le bras: +toutes deux descendent l’escalier pour aller chercher du monde. Et tout +le long du chemin mademoiselle Ducroquet s’écrie:—Ce pauvre docteur!... +J’ai bien peur que le diable ne l’ait emporté!... Quel dommage!... Comme +il connaissait bien mon tempérament!... Mais c’est sa faute, Gertrude; +il s’est moqué du valet de pique.—Ah! mon Dieu! mademoiselle, il n’en +faut pas davantage pour s’attirer de grands malheurs.</p> + +<p>Ces dames arrivent chez leur voisin M. Boulette, auquel elles viennent +demander main-forte. Celui-ci, qui ne croit pas aux petits paquets, rit +du récit de mademoiselle Ducroquet; la jeune servante Marguerite rit +aussi en demandant avec malice à la vieille demoiselle par quel hasard +elle se trouvait sans lumière avec le docteur. Car mademoiselle Césarine +a dit que, dans l’obscurité, elle n’avait pu distinguer la forme de +l’objet qui était venu par la cheminée. La question insidieuse de la +jeune servante fait rougir la vieille demoiselle, qui répond que le +docteur lui tâtait le pouls, qu’il devait lui appliquer des ventouses +sur l’épaule, et que, par décence, elle avait voulu que l’opération se +fît dans l’obscurité.</p> + +<p>Mademoiselle Marguerite se pince les lèvres, et va conter l’aventure à +ses voisins; en dix minutes, elle se répand de porte<a name="page_057" id="page_057"></a> en porte dans +toute la ville. On y sait que le docteur Sapiens était sans lumière avec +mademoiselle Ducroquet, à laquelle il allait, soi-disant, appliquer des +ventouses, lorsqu’il est tombé par la cheminée quelque chose qui a +interrompu l’opération.</p> + +<p>Chacun fait là-dessus des commentaires; on rit, on plaisante, on se +rappelle la pruderie, la sévérité de la vieille fille; on lance des +épigrammes sur la vertu de quarante-deux ans, car il ne faut qu’un +moment pour perdre ce que l’on a eu tant de peine à acquérir; les plus +curieux se rendent à la boutique du pâtissier, qui bientôt est pleine de +monde. On écoute le récit que mademoiselle Ducroquet et sa bonne +répètent à tous ceux qui arrivent; et l’on se décide à aller reconnaître +l’objet qui lui a fait si peur.</p> + +<p>Pendant que la chute de mon frère mettait toute la ville en rumeur, +j’avais ramoné la cheminée de la cuisine du pâtissier. Je redescends, je +cherche des yeux la jeune servante, je ne vois personne. Inquiet de +savoir si mon frère s’est bien tiré de la besogne qu’on lui a confiée, +je remonte dans la chambre où je l’ai conduit, et, mettant ma tête dans +la cheminée, j’appelle Pierre à plusieurs reprises.</p> + +<p>Je ne reçois point de réponse. Cependant ses souliers sont là: tout me +prouve qu’il n’est pas encore sorti de la cheminée. Pourquoi donc ne me +répond-il pas? J’appelle de nouveau... Je grimpe jusqu’au milieu du +tuyau. Pierre n’est plus dans la cheminée. D’où vient que ses souliers +sont encore en bas? Je sors de la chambre, je cours dans la maison en +appelant mon frère; je ne rencontre personne, la boutique même est +déserte; car tout le monde vient de suivre M. Boulette, qui, tenant à la +main la grande pelle avec laquelle il met ses tourtes au four, est allé +reconnaître la forme du valet de pique.</p> + +<p>Mademoiselle Ducroquet et Gertrude marchent en tremblant derrière le +pâtissier; tout le monde suit en chuchotant et se demandant ce que peut +être devenu le docteur; mais, à peine à moitié chemin, on le voit +arriver d’un air effaré, et chacun part d’un éclat de rire, parce que M. +Sapiens a du fromage au menton, des confitures sur le nez, et que, grâce +au parfait-amour répandu sur le parquet, un biscuit à la cuiller s’est +collé au-dessus de son œil gauche tandis que le valet de pique s’est +attaché à ses cheveux.</p> + +<p>M. Sapiens s’étonne de ce que l’on rit; mademoiselle Ducroquet<a name="page_058" id="page_058"></a> sourit, +se pince les lèvres; chacun se dit en souriant:—Singulière manière de +se préparer à mettre des ventouses. Cependant le docteur assure qu’il se +passe quelque chose d’extraordinaire dans l’appartement de sa malade, et +la vue de la carte collée sur la tête du docteur fait jeter un cri +d’effroi à la vieille Gertrude et à sa maîtresse. Celle-ci laisse M. +Boulette s’avancer avec les plus intrépides, qui tiennent des flambeaux +à la main et pénètrent bientôt dans son appartement. Elle ferme les +yeux, persuadée que le diable va s’envoler sous la forme d’une +chauve-souris... Mais, au lieu du bruit terrible qu’elle redoute, elle +entend rire et plaisanter, car le pâtissier venait de reconnaître ce qui +avait tant effrayé ses voisines. En entrant dans la chambre de +mademoiselle Ducroquet, on avait trouvé Pierre assis par terre, au +milieu des débris du goûter. Mon frère, remis de l’étourdissement que +lui avait d’abord causé sa chute, se bourrait de biscuits et de gâteaux +qu’il trouvait sous sa main, et soupait fort tranquillement, pendant que +tout était en l’air dans la maison.</p> + +<p>—Eh! c’est un de mes petits ramoneurs! s’écrie le pâtissier.—Oui, +vraiment, dit Marguerite, c’est le plus petit, je le reconnais... Il +aura passé par le trou qui donne dans la cheminée de mamzelle Ducroquet, +et il est redescendu par ici.—Oui... oui, c’est mon frère! dis-je en +courant à Pierre, car j’avais suivi tout le monde, et je m’étais fait +jour parmi les plus curieux.</p> + +<p>Mademoiselle Ducroquet ne conçoit pas que le valet de pique n’annonce +qu’un ramoneur. M. Sapiens, qui voit rire tout le monde, tâche de faire +comme les autres, en essuyant sa figure avec son mouchoir, et en +s’efforçant de décoller ses cheveux, dont la liqueur n’a fait qu’une +seule mèche.—Eh! pourquoi ce petit drôle est-il descendu par ici? dit +enfin mademoiselle Césarine, en reprenant son ton sévère.—Pardon! +madame, dit mon frère, je me suis laissé tomber... je ne l’ai pas fait +exprès.</p> + +<p>Mademoiselle Ducroquet s’aperçoit que l’on chuchote tout bas en la +regardant. Elle remercie M. Boulette, et congédie tout le monde, en +jetant sur M. Sapiens un regard qui signifie beaucoup de choses. Le +lendemain, on ne parlait dans la ville que de l’aventure arrivée chez la +vieille demoiselle, qui se faisait mettre les ventouses à huis clos, en +buvant du parfait-amour. Pour mettre fin à tous les propos, au bout de +huit jours mademoiselle<a name="page_059" id="page_059"></a> Césarine devint l’épouse de M. Sapiens. Alors +les mauvaises langues se turent, et les demoiselles à marier firent +ramoner leurs cheminées trois fois par mois, dans l’espérance qu’il en +tomberait aussi quelque chose qui leur annoncerait un mari.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII<br /><br /> +<small>LA JEUNE FILLE ET SON SERIN.</small></h2> + +<p>L’aventure de la cheminée a fait tant de bruit que chacun veut voir le +petit ramoneur qui a été pris pour le diable. Pierre, encore tout +barbouillé de suie et de confitures, passe par les mains de tous les +curieux; les dames le trouvent gentil, les veuves lui donnent une petite +tape sur la joue, les servantes lui demandent tout bas ce qu’il a vu en +roulant dans la chambre de mademoiselle Ducroquet, et à quelle place le +docteur lui posait les ventouses. Pierre, tout surpris d’être ainsi +fêté, répond, en souriant à tout le monde, qu’il est tombé sans regarder +devant lui; que sa figure se collant sur le parquet, il a senti que +c’était sucré, et qu’alors il n’a plus crié.</p> + +<p>Après s’être longtemps occupé de mon frère, chacun lui donne quelque +chose; et M. Boulette nous permet de coucher dans un petit coin de sa +maison. Nous nous endormons en chantant, car nous sommes bien riches, +nous possédons près de quarante sous; et Pierre me dit:—André, j’ai +donc bien fait de passer par le trou de la cheminée et de me laisser +tomber dans la chambre de cette dame?</p> + +<p>A cela, je ne sais trop que répondre. Il me semble pourtant que j’ai +mieux travaillé que mon frère, car j’ai parfaitement ramoné la cheminée +de la cuisine, et je ne suis pas allé chez le voisin. Cependant c’est +Pierre qui a été fêté, que tout le monde a voulu voir et questionner; +c’est à lui que chacun a donné quelque chose, tandis que l’on n’a pas +fait attention à moi. Est-ce que mon frère a mieux travaillé? Je n’y +comprends rien, et je m’endors sans pouvoir me rendre raison de cela.</p> + +<p>Le lendemain, nous quittons Pont-de-Beauvoisin, et nous prenons<a name="page_060" id="page_060"></a> la +route de Lyon. Mais nos sacs sont pleins de friandises que l’on a +données à Pierre, nous avons avec cela quarante sous en réserve; cela +nous semble suffisant pour arriver à Paris. Nous faisons le chemin +gaiement. Tant que nous avons des provisions, mon frère n’est point +fatigué; il avance en chantant, en faisant la roue, et ne se plaint plus +de son talon. Souvent, lorsque nous nous asseyons pour manger, et que +Pierre joue au lieu de se reposer, je tire de dessous ma veste le +portrait de la belle dame, et je m’amuse à le considérer.—Si je +rencontre cette dame-là à Paris, me dis-je alors, je la reconnaîtrai +tout de suite... Je courrai après elle, et je lui dirai: Tenez, +madame... voilà vot’ peinture qu’on a laissée chez nous.</p> + +<p>Je me souviens aussi du monsieur borgne et de la jolie petite fille, et +je suis persuadé qu’une fois à Paris, je rencontrerai bien vite ces +gens-là.</p> + +<p>Il ne nous survient point d’aventures jusqu’à Lyon: mais il était temps +que nous arrivassions, notre grande fortune tirait à sa fin, et depuis +longtemps nos sacs étaient vides. A l’aspect de cette belle ville, je +dis à mon frère:—Là, nous allons travailler et gagner de +l’argent.—Oui, oui, me répond Pierre; tu verras, André; je veux encore +qu’on me donne tout plein de bonnes choses, et qu’on me trouve bien +gentil.</p> + +<p>Cette fois, ce n’est point à l’approche de la nuit que nous faisons +notre entrée dans la ville, il n’est que sept heures du matin lorsque +nous nous trouvons au milieu de ces rues qui nous paraissent autant de +villes donnant les unes dans les autres. Il n’y a encore que peu de +monde dehors; les marchands ouvrent leurs boutiques, les ouvriers vont à +leur ouvrage, les gens riches sont encore livrés au repos, ou tâchent de +trouver sur leur oreiller l’emploi d’une journée si longue pour les +oisifs, et si courte pour l’homme laborieux. Nous ne pouvons admirer que +la largeur des rues et la hauteur des maisons.—Allons, dis-je à mon +frère, faisons-nous tout de suite entendre; et surtout, Pierre, ne fais +plus tant de façons pour monter dans une cheminée.</p> + +<p>Pierre me le promet. En effet, il paraît déterminé, et se met à crier +comme moi de toutes ses forces:</p> + +<p>—V’là des ramoneurs!</p> + +<p>—Oh! oh! vous commencez de bonne heure, mes enfants, nous dit un vieux +portier occupé à balayer le devant de sa maison, nous ne sommes qu’au +premier octobre... on ne fera de<a name="page_061" id="page_061"></a> feu qu’à la Toussaint... Cependant, +comme ma femme veut me faire manger des beignets dimanche, je ne suis +pas fâché que ma cheminée soit nettoyée. Quoique nous soyons assurés +contre l’incendie, j’ai toujours aussi peur du feu; car enfin je puis +être grillé la nuit... Je ne suis pas assuré, moi... Ma femme qui +voulait l’autre jour que je fisse assurer Azor... parce qu’on jetait des +boulettes dans le quartier. S’il fallait encore payer une assurance pour +les bêtes, on n’y suffirait pas. Allons, viens, petit, tu vas me ramoner +cela avec soin, entends-tu?</p> + +<p>En disant ces mots, le vieux portier fait entrer mon frère dans sa +maison.—Et moi? lui dis-je.—Ah! toi, tâche de trouver de l’ouvrage +ailleurs... Je n’ai pas besoin de deux ramoneurs pour une cheminée.—Va +toujours, dis-je à Pierre, je t’attendrai ici; si je suis quelque part, +tu resteras contre ce banc.</p> + +<p>Pierre suit le portier; je me promène un moment dans la rue, et ne tarde +pas à être appelé par une servante qui me donne deux cheminées à +ramoner.</p> + +<p>Pendant que je suis à mon ouvrage, mon frère a suivi le vieux portier, +qui le fait monter dans une pièce au sixième étage de la maison. Pierre +regarde autour de lui: une petite chambre mansardée, triste; un pot à +l’eau sur une table, tout cela ne lui annonce rien de bon; et cela ne +ressemble pas à la boutique de M. Boulette; mais Pierre a son projet: il +ne dit rien, et se dispose à monter dans la cheminée.</p> + +<p>—Surtout, prends bien garde, petit, lui répète le vieux portier, ne va +pas me casser quelque chose... On a raccommodé le tuyau il y a fort peu +de temps... Ramone bien... Ne te presse pas... Je redescends dans la +cour, quand tu auras fini tu m’appelleras.</p> + +<p>Mon frère ne l’écoute pas, il est déjà dans la cheminée; il grimpe, en +tâtant à droite et à gauche; point de trou, point de crevasse; Pierre +n’y conçoit rien, il croit qu’il faut qu’il trouve une autre cheminée +par laquelle il doit se laisser rouler, ou tout au moins descendre, afin +de faire encore peur à tout le monde, et pour manger des gâteaux, des +confitures, et recevoir des compliments et des gros sous.</p> + +<p>A force de grimper, Pierre a bientôt gagné le haut de la cheminée; il +sort sa petite tête blonde, il est sur le toit... Il reste un moment +indécis sur ce qu’il doit faire, ne se souciant pas<a name="page_062" id="page_062"></a> de redescendre dans +la chambre du vieux portier, où il ne trouvera personne à qui faire +peur, et par conséquent ni récompense ni friandise.</p> + +<p>En regardant autour de lui, Pierre aperçoit, presque à deux pas du tuyau +sur lequel il est assis, celui d’une autre cheminée dont l’ouverture est +très-large. En s’avançant un peu, il lui est facile de l’atteindre. Un +enfant ne calcule pas le danger. Il recule souvent devant un péril +imaginaire, et s’avance en courant dans un sentier bordé de précipices. +Mais s’il est une Providence pour les ivrognes, à plus forte raison il +doit y en avoir une pour les enfants; car, aux yeux de la Divinité, un +petit être innocent doit être tout aussi intéressant qu’un individu pris +de vin.</p> + +<p>Voilà donc mon frère qui sort de son tuyau, avance doucement le corps, +atteint avec ses petites mains le tuyau voisin, dans lequel il entre +facilement; puis descend dans l’intérieur de cette nouvelle cheminée, +content comme un roi, ou comme un amant qui va à un premier rendez-vous, +ou comme un auteur qui vient de réussir, ou comme un acteur qui vient +d’entendre siffler le camarade dont il partage l’emploi, ou comme un +joueur qui a gagné une quaterne, ou comme une vieille coquette à qui +l’on fait un compliment, ou comme une servante qui voit sortir ses +maîtres, ou comme un écolier qui entre en vacances! Choisissez +là-dedans, lecteur, celui qui doit être le plus content.</p> + +<p>Arrivé aux deux tiers de la cheminée, Pierre se consulte pour savoir +s’il se laissera rouler jusque dans l’âtre; mais en roulant on peut se +faire mal: il ne faut donc pas risquer cela. Quand il sera près du +foyer, il descendra bien lourdement, quitte à se rouler ensuite dans la +chambre, en poussant de grands cris pour amuser toute la maison.</p> + +<p>Voyons un peu chez qui Pierre descend cette fois, et si sa visite +inattendue doit produire autant d’effet que chez mademoiselle Césarine +Ducroquet.</p> + +<p>Dans la maison du vieux portier, où il y avait beaucoup de locataires, +logeait entre autres une vieille dame riche, qui avait avec elle sa +nièce, jeune personne de seize ans.</p> + +<p>Madame Durfort, c’était le nom de cette dame, avait été élevée fort +sévèrement, n’allant ni au bal ni au spectacle, ne jouissant d’aucun de +ces plaisirs que l’on permet à la jeunesse. Ce n’était qu’à trente-neuf +ans que l’on avait jugé à propos de la<a name="page_063" id="page_063"></a> marier et de la laisser +maîtresse de se conduire suivant sa volonté; et, en effet, la jeune +mariée de trente-neuf ans ne consulta jamais celle de son mari, soit +qu’elle voulût se dédommager d’une contrainte un peu longue, soit +qu’elle trouvât naturel de commander après avoir obéi. Madame Durfort +s’empara sur-le-champ de l’autorité. On lui avait donné pour mari un +petit homme qui avait six ans de moins qu’elle, et ne lui venait qu’au +bout de l’oreille; joignez à cela le caractère le plus bénin et la voix +la plus flûtée, vous jugerez que M. Durfort ne dut point imposer +beaucoup de respect à sa femme. Au bout de huit jours de mariage, le +pauvre homme tremblait devant elle, et ne parlait qu’après en avoir +obtenu la permission, mais il avait reçu de son épouse l’ordre de dire +partout qu’il était le plus heureux des hommes; et lorsque, dans une +réunion, il ne l’avait pas répété trois ou quatre fois, sa femme +s’approchait de lui et le pinçait pour lui faire lâcher la phrase de +rigueur.</p> + +<p>M. Durfort ne put supporter l’excès de son bonheur; il mourut au bout de +cinq ans de ménage, en remerciant le ciel du présent qu’il lui avait +fait. Cependant la veuve était fort mécontente du défunt, parce qu’il ne +lui avait pas laissé d’enfants; elle répétait partout que ses parents +lui avaient donné un mari trop petit, et qu’elle ne se remarierait +qu’avec un homme de cinq pieds six pouces. Mais, soit que le bonheur de +M. Durfort n’eût pas été bien apprécié, soit que peu d’hommes se +jugeassent dignes de lui succéder, il ne se présenta personne pour +remplacer le défunt. Madame Durfort, songeant que la condition qu’elle +avait mise à un second hymen pouvait éloigner beaucoup de soupirants, et +réfléchissant que les beaux hommes sont rares, commença par rabattre un +pouce de ses prétentions. Au bout de quelque temps, elle disait partout +qu’un homme de cinq pieds quatre pouces est encore fort agréable; +bientôt elle pencha pour les tailles moyennes; elle convint ensuite +qu’on pouvait être très-bien fait, quoique petit, et ajouta qu’en +général les petits hommes ont plus de grâce que les grands. Mais tout +cela ne fit pas arriver un seul soupirant; et madame Durfort, qui aurait +fini par s’accommoder d’un nain, vit avec dépit qu’il fallait renoncer à +l’espoir de retrouver un second mari, bien qu’elle eût laissé la taille +<i>ad libitum</i>.</p> + +<p>Forcée de rester veuve, et n’ayant point d’enfants, madame Durfort, qui +avait besoin de gouverner quelqu’un, prit avec elle<a name="page_064" id="page_064"></a> une de ses nièces, +qu’elle promit de doter et de marier pourvu qu’on la laissât l’élever à +sa fantaisie. Madame Durfort était riche, on lui confia la jeune Aglaé, +qui n’avait alors que huit ans, et promettait d’être un jour fort jolie.</p> + +<p>La jeune nièce tenait tout ce qu’elle avait promis: c’était une rose qui +devait bientôt briller du plus vif éclat. Mais à quoi bon tant +d’attraits, tant de fraîcheur! pauvre petite, à quelle tante cruelle +t’avait-on confiée!... Madame Durfort, se rappelant qu’on ne l’avait +mariée qu’à trente-neuf ans, avait l’intention de ne point donner un +époux à sa nièce avant qu’elle n’eût la quarantaine, assurant que ce +n’est qu’à cet âge qu’une jeune personne est capable d’entrer en ménage +et de gouverner son époux.—Quelle folie, disait-elle souvent, de marier +des enfants de dix-huit ou vingt ans!... et vous voulez que cela ait de +la tête... que cela conduise une maison!... Voyez ce qui en arrive: ce +sont alors les hommes qui sont les maîtres; ils mènent leurs femmes +comme des enfants, et tout va de travers dans le ménage. Parlez-moi +d’une demoiselle de quarante ans! cela sait ce que cela fait; le +caractère est formé, on a de la fermeté, de l’aplomb!... on sait +sur-le-champ répondre à un mari. Ah! si M. Durfort vivait encore, il +vous dirait qu’au bout de huit jours de mariage je lui faisais l’effet +d’être sa femme depuis vingt ans.</p> + +<p>La petite nièce ne répondait rien à sa tante; mais à quinze ans son +cœur commençait à soupirer, et il lui semblait qu’elle aurait +beaucoup de peine à attraper la quarantaine sans mourir d’ennui. Car +madame Durfort élevait Aglaé comme elle l’avait été elle-même, ne la +menant ni au bal ni à la promenade, lui interdisant toute société; elle +faisait payer à la pauvre petite tout l’ennui qu’elle avait éprouvé +jadis. C’est ainsi que se vengent les âmes étroites: il faut que des +êtres innocents souffrent du mal qu’on leur a fait; tandis que les +cœurs généreux se dédommagent des chagrins qu’ils ont soufferts en +faisant des heureux et en répandant des bienfaits.</p> + +<p>Madame Durfort avait soixante ans lorsque sa nièce entra dans sa +seizième année. Vainement quelques personnes raisonnables voulurent +faire entendre à la tante d’Aglaé qu’en persistant à ne marier sa nièce +qu’à quarante ans, c’était probablement renoncer au plaisir de la voir +entrer en ménage; madame Durfort, qui croyait sans doute qu’à soixante +ans on ne vieillit pas<a name="page_065" id="page_065"></a> aussi vite qu’à seize, répondait +constamment:—Je marierai ma nièce quand elle aura l’âge que j’avais en +épousant M. Durfort.</p> + +<p>Mais le bon La Fontaine a dit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i8">Un excès de témérité<br /></span> +<span class="i0">Vaut souvent mieux qu’un excès de prudence.<br /></span> +</div></div> + +<p>La jeune Aglaé s’ennuyait de passer une vie si triste, et son ennui +redoublait en songeant qu’elle avait encore vingt-quatre ans à faire. +Enfermée dans sa petite chambre, dont la porte donnait sur le carré, +auprès de celle de l’appartement de sa tante, la pauvre enfant soupirait +sur son tambour à broder ou sur son canevas de tapisserie. Pas un livre +amusant pour la distraire. Madame Durfort n’aurait pas vu sans frémir un +roman entre les mains de sa nièce, et les romans de chevalerie lui +semblaient encore plus dangereux que les autres; car monsieur <i>Amadis</i>, +monsieur <i>Tancrède</i> et monsieur <i>Roland</i> parlent sans cesse d’amour, et +d’une manière à tourner la tête d’une jeune innocente qui ne sait pas +que les amants d’aujourd’hui ne ressemblent point aux chevaliers +d’autrefois. La jeune fille n’avait pour toute lecture que le <i>Cuisinier +bourgeois</i>; encore madame Durfort avait-elle coupé le chapitre +concernant les chapons, parce que la manière dont on engraisse ces +pauvres bêtes pouvait donner à sa nièce des idées mélancoliques.</p> + +<p>Lorsque Aglaé se hasardait à dire à sa tante:—Il me semble que je serai +vieille à quarante ans.—Qu’appelez-vous vieille? s’écriait madame +Durfort en lui lançant des regards furibonds; est-ce que j’étais +vieille, moi, mademoiselle, quand je me suis mariée? Est-ce que je +n’étais pas alors dans tout l’éclat de ma beauté?... fraîche, superbe, +éclatante? Mais, à entendre ces morveuses, on n’est plus jeune à +cinquante ans. Cela fait pitié, en vérité. Lisez, péronnelle, lisez +l’histoire de nos premiers parents.—Mais, ma tante, vous ne me laissez +lire que la manière de faire les sauces.—C’est ce qu’une demoiselle +peut apprendre de plus nécessaire, et votre mari vous en saura +gré.—Mais que dit-elle donc, l’histoire de nos premiers parents?—Elle +dit, mademoiselle, que la femme d’Abraham avait quatre-vingt-dix ans +lorsqu’elle fit la conquête du Pharaon d’Égypte, et que la belle Judith +en avait plus de soixante lorsqu’elle tourna la tête à<a name="page_066" id="page_066"></a> Holopherne; +d’après cela, mademoiselle, il me semble qu’à quarante ans on peut bien +trouver encore des maris.</p> + +<p>A cela Aglaé ne trouvait rien à répondre; elle se contentait de +retourner soupirer dans sa chambre jusqu’à ce que sa tante l’appelât +pour faire une partie de loto, seule récréation que l’on se permît +quelquefois.</p> + +<p>Cependant un jeune officier à la demi-solde, qui logeait depuis quelques +jours dans la même maison que la tante et la nièce, aperçut un matin la +jolie Aglaé accrochant à sa fenêtre la cage de son serin. La pauvre +petite parlait à son oiseau, elle tâchait de le faire chanter; mais +elle-même paraissait si triste, qu’elle aurait eu besoin d’un maître, et +la manière mélancolique dont elle disait: Petit fils, petit mignon! +aurait ému le cœur le plus indifférent. On doit penser que le jeune +officier n’y fut pas insensible: la figure d’Aglaé l’avait intéressé; sa +fenêtre, plus haute d’un étage, dominait sur la chambre de la jeune +fille, dont la croisée était, il est vrai, presque toujours fermée. +Cependant le jeune homme passait tout son temps à la sienne, dans +l’espérance d’apercevoir sa voisine. Il n’y a rien de si dangereux pour +les jolies filles que le voisinage d’un officier en non-activité; un +guerrier, pour plaire, passe aisément des combats les plus rudes aux +occupations les plus futiles: ainsi Hercule filait aux pieds d’Omphale, +Antiochus s’habillait en Bacchus pour séduire Cléopâtre, Renaud chantait +pour Armide, François I<sup>er</sup> faisait des vers pour la belle Ferronnière, +et le preux Bayard lui-même maniait quelquefois une aiguille tout en +soupirant près de madame de Randan.</p> + +<p>Ainsi notre jeune officier, après avoir battu les ennemis de son pays, +passait des journées entières à crier au serin de sa voisine: <i>Baisez, +petit fils; baisez, petit mignon</i>.</p> + +<p>Aglaé, qui n’ouvrait sa fenêtre qu’une fois le matin, pour accrocher la +cage lorsqu’il faisait du soleil, et une fois le soir pour rentrer son +serin, fut quelque temps sans remarquer son voisin; mais un jour qu’elle +venait, comme à son ordinaire, de placer la cage, et qu’elle restait +pensive devant Fifi, elle entendit une voix bien tendre qui répétait +avec expression: <i>Baisez donc, petit fils; baisez, petit mignon</i>. Elle +lève alors les yeux et aperçoit la figure de son voisin, qui n’avait +rien d’effrayant. Cependant elle referme brusquement sa fenêtre, parce +qu’elle est toute honteuse; mais ensuite elle se rapproche et soulève un +petit coin du<a name="page_067" id="page_067"></a> rideau, afin de savoir quelle physionomie a ce monsieur +dont la voix est si douce.</p> + +<p>C’est un jeune homme: il est très-bien; des cheveux bruns, des yeux +bleus, un sourire fort agréable, et puis une paire de jolies petites +moustaches bien noires, qui donnent beaucoup de caractère à sa figure. +Aglaé a vu tout cela d’un coup d’œil, et elle reste toujours là, +tenant un petit coin du rideau, et à chaque minute elle regarde encore +le voisin, et elle se dit:—Ah! que c’est gentil, des moustaches! Ah! je +voudrais bien en avoir aussi, si j’étais garçon!... Je suis sûre que +cela m’irait bien. Et mademoiselle Aglaé passerait volontiers sa journée +à tenir un coin du rideau pour regarder en face. Sa tante l’appelle; il +faut quitter sa fenêtre: quel dommage! mais on s’y mettra le lendemain. +Pauvre petite, quel plaisir elle trouve à regarder le voisin! Ah! madame +Durfort, vous auriez bien dû mettre votre nièce en garde contre les +moustaches.</p> + +<p>Le soir, lorsqu’on retire la cage, on ne voit pas le voisin, c’est +l’heure de son dîner. Mais le lendemain matin on ne manque pas +d’accrocher Fifi, et on s’est déjà assurée que le jeune homme est à sa +croisée; on n’ose pas encore le regarder; mais on parle un peu plus +longtemps à son serin, et on entend le voisin qui lui parle aussi. Aglaé +devient rouge et embarrassée, elle n’en est que plus jolie: l’embarras +de l’innocence a quelque chose de si séduisant! Il n’est pas donné à +toutes les belles d’avoir cette aimable gaucherie; il en est qui veulent +encore l’imiter, mais ce sont de ces choses qui ne s’apprennent point.</p> + +<p>Aglaé referme sa fenêtre plus lentement cette fois, mais sans regarder +en face; elle compte s’en dédommager en soulevant un coin du rideau... +Mais sa tante l’appelle pour travailler. Quel ennui! et que la journée +sera longue jusqu’au lendemain!</p> + +<p>Le jeune homme s’est bien aperçu qu’on l’a remarqué, et quoiqu’on ne +l’ait point encore regardé la fenêtre ouverte, il devine qu’on l’a +examiné sous le rideau. Une jeune fille se trahit par ses manières, par +ses moindres gestes, et lors même qu’elle veut feindre l’indifférence, +il y a dans toute sa personne quelque chose qui dément ses yeux ou ses +paroles; l’amour est pour elle un sentiment si doux, si exclusif, qu’il +s’identifie avec tout son être; on le reconnaît dans ses actions, dans +sa démarche, dans son silence même; et tous les efforts qu’elle fait +pour le cacher ne servent souvent qu’à le mieux faire paraître.<a name="page_068" id="page_068"></a></p> + +<p>Aglaé n’est plus la même; en parlant à son serin, elle est plus gaie, +plus vive. Elle fait la conversation avec l’oiseau, qui n’a jamais été +aussi bien soigné, et qui se voit maintenant bourré de biscuits, de +sucre, de graine et de mouron. Comme ces petites niaises se forment +vite!—Qu’il est beau! qu’il est gentil, Fifi! dit la jeune fille, en +mettant l’oiseau à la fenêtre. Et le voisin répond:—J’aime bien ma +maîtresse... Elle est bien jolie! baisez maîtresse, baisez +vite!...—M’aimes-tu bien, Fifi?—Oui, oui, oui, oui.—Si j’ouvrais la +cage, tu t’envolerais, pourtant!—Non, non, je veux rester avec toi! +Jamais voler auprès d’une autre!...—Cher Fifi!...</p> + +<p>Et mademoiselle Aglaé avait l’air de croire que c’était son serin qui +lui répondait; pour une innocente, ce n’était pas maladroit. Des serins +qui tiendraient une telle conversation se vendraient en France un prix +fou; et l’<i>oiseau bleu</i> n’était qu’un idiot auprès du serin de +mademoiselle Aglaé.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII<br /><br /> +<small>PIERRE FAIT ENCORE DES SIENNES.</small></h2> + +<p>Depuis que, par l’intermédiaire de l’oiseau, on commençait à s’entendre, +la petite nièce avait risqué quelques regards; elle avait rencontré ceux +du jeune homme, continuellement attachés sur elle, quoiqu’il eût l’air +de ne parler qu’au serin. Il avait fait un profond salut, auquel on +avait répondu par une légère inclination de tête. Puis on avait repris +la conversation avec Fifi, que l’on mettait à la fenêtre, n’importe le +temps qu’il faisait.</p> + +<p>Mais ces doux entretiens étaient bien courts, parce que la tante, qui ne +concevait pas qu’on fût si longtemps pour accrocher une cage, grondait +sa nièce lorsqu’elle n’arrivait pas aussitôt qu’à l’ordinaire; et la +petite, que l’amour tourmentait sans cesse, et qui ne pouvait plus +passer une journée sans retourner à sa fenêtre, s’écriait à chaque +instant:—Ah! ma tante, il pleut... il faut que j’aille rentrer +Fifi...—Non, mademoiselle, il ne pleut pas...—Ma tante, je vous assure +qu’il va faire de l’orage. Ce pauvre Fifi, il a si peur de l’orage! Je +suis sûre qu’il<a name="page_069" id="page_069"></a> ne sait où se cacher maintenant... Voyez-vous comme le +temps devient noir... On n’y voit plus clair.</p> + +<p>La tante, ennuyée de ces lamentations, permettait quelquefois que l’on +allât retirer le serin, mais un moment après; Aglaé disait:—Ah! il fait +beau maintenant! voilà l’orage dissipé.—Je le crois bien! vous avez +rêvé qu’il en faisait!—Ah! le beau soleil... Ma tante, voulez-vous que +j’aille remettre Fifi à la fenêtre?...—Non, mademoiselle, je ne le veux +pas. En vérité, vous me faites tourner la tête avec votre serin. Au lieu +de vous occuper de votre broderie, de votre tapisserie, c’est Fifi qu’il +faut rentrer, c’est Fifi qu’il faut sortir!... Le matin, on n’en finit +pas d’arranger Fifi! Si cela continue, je vous préviens que je donnerai +la volée à votre oiseau.—Ah! ma tante, j’en mourrais de chagrin! Je +n’ai que cela pour m’amuser!—Qu’est-ce à dire, mademoiselle, je vous +trouve bien impertinente!... Et qu’avez-vous besoin de vous amuser? +est-ce qu’une jeune fille bien élevée s’amuse? Croyez-vous que jusqu’à +l’âge de trente-neuf ans, que je me suis mariée, je me sois amusée, moi? +Non, mademoiselle, et même, étant mariée, je ne m’amusais jamais, ni M. +Durfort non plus. Mais ces demoiselles, cela ne songe qu’au plaisir!...</p> + +<p>Aglaé se taisait, et n’osait plus parler de Fifi pendant la journée, +mais on s’en dédommageait le lendemain matin. En ayant l’air de +s’adresser à l’oiseau, on se comprenait, on se répondait, et le jeune +officier savait dans quelle triste position se trouvait la petite nièce.</p> + +<p>—Hélas! disait Aglaé en regardant la cage, je suis bien malheureuse, +mon cher Fifi, on ne veut me marier qu’à quarante ans! et je n’en ai que +seize encore!...—Mais c’est affreux!... c’est une barbarie! Laisser se +faner une aussi jolie fleur, lui faire perdre son printemps dans la +retraite! la priver de tous les plaisirs de son âge!... A quarante ans, +au lieu de songer à plaire, une femme commence à remplacer l’amour par +l’amitié, la folie par la sagesse, la coquetterie par la raison. Et +c’est alors que l’on veut seulement vous permettre d’aimer! Ah! +n’écoutez pas une tante si cruelle, cédez aux lois de la nature, aux +mouvements de votre cœur; le printemps est la saison de l’amour, du +plaisir; aimez, charmante Aglaé, aimez avant que les rides, la raison, +les années ne viennent fermer votre cœur à ce sentiment si doux. +N’est-ce pas pour inspirer l’amour que<a name="page_070" id="page_070"></a> vous avez tant d’attraits, de +grâces, de fraîcheur? Ne vous a-t-on créée si belle que pour être privée +des hommages que l’on doit à la beauté? Partagez le sentiment que vous +faites naître, et croyez à l’amour de celui qui jure de n’adorer jamais +que vous.</p> + +<p>C’était le serin qui parlait ainsi, et Aglaé avait répondu en balbutiant +et en donnant son doigt à baiser à l’oiseau:—Moi, je veux bien t’aimer, +Fifi, ce n’est pas ma faute si je ne sors pas et si on m’enferme tous +les soirs à dix heures.</p> + +<p>Après un pareil aveu, le jeune officier n’avait plus qu’à agir pour +tâcher de se rapprocher de sa belle; car il ne comptait pas se borner à +faire le serin à la fenêtre. Mais comment parvenir près de la petite +nièce, que la tante ne laissait pas sortir un seul instant dans la +journée, et qu’elle enfermait tous les soirs dans sa chambre? Si la +croisée du jeune homme avait été plus rapprochée, on aurait pu placer +une planche et se laisser glisser, à l’imitation des montagnes russes? +mais il y avait près de seize pieds d’intervalle, et on ne trouve pas +dans son appartement une planche de seize pieds. C’était la clef de la +chambre d’Aglaé qu’il fallait tâcher de se procurer, et Fifi répétait +tous les matins à sa maîtresse:</p> + +<p>—Donne la clef, donne vite!... Cherche la clef de la cage; ou +bien:—Ouvre-moi la porte, pour l’amour de Dieu!</p> + +<p>Mademoiselle Aglaé, qui, quelques semaines auparavant, n’osait pas +mettre sa jarretière devant une glace, de crainte d’apercevoir le diable +ou autre chose, trouva moyen, au bout de quelques jours, de prendre la +clef placée dans le sac à ouvrage de sa tante, qui venait de lui +demander ses lunettes. La petite niaise a glissé la bienheureuse clef +dans sa poche, puis elle court retirer son serin de la fenêtre, parce +qu’il fait beaucoup de vent et qu’il y a beaucoup de nuages rouges au +ciel. En prenant vivement la cage, on a appelé Fifi à plusieurs +reprises; le jeune officier, qui est toujours aux aguets, paraît à sa +croisée et voit tomber une clef dans la cour. Aussitôt il est en bas, il +s’en saisit; Aglaé referme sa fenêtre, et revient près de sa tante en +disant que, pour sûr, le temps changera dans la nuit; mais la tante +n’écoute pas sa nièce, elle est occupée à chercher la clef qu’elle croit +avoir perdue, et la petite lui dit d’une voix bien calme:—Que +cherchez-vous donc, ma tante?—Ce n’est rien, ce n’est rien, +mademoiselle, répond madame Durfort, qui se dit<a name="page_071" id="page_071"></a> en +elle-même:—N’apprenons pas à cette petite que j’ai perdu la clef de sa +chambre, car elle pourrait la garder si elle la trouvait; mais j’en ai +une seconde, elle ne se doutera de rien.</p> + +<p>Le soir, à son heure ordinaire, madame Durfort fait rentrer sa nièce, et +l’enferme à double tour. En entendant la clef tourner dans la serrure, +la petite est toute saisie, elle craint de s’être trompée, le matin, en +ayant cru prendre la clef de sa chambre; car elle ignore que sa tante en +possède une seconde; et ce pauvre Fifi, qui est descendu si vite pour la +ramasser, que va-t-il dire tout à l’heure? Il croira peut être qu’elle +se moque de lui, qu’elle ne l’aime point. Cette pensée désole Aglaé; +elle s’assied sur une chaise et se met à pleurer. Il est si cruel d’être +trompé dans son attente, et l’on aurait eu tant de plaisir à causer un +peu avec Fifi!</p> + +<p>Mais bientôt quelqu’un monte doucement l’escalier, puis s’arrête devant +sa porte, puis met une clef dans la serrure. O bonheur! cette clef +tourne, la porte s’ouvre... Aglaé pousse un cri de joie: elle vient +d’apercevoir les petites moustaches de Fifi.</p> + +<p>Ce que dit un amant qui se voit enfin seul avec sa maîtresse sera +facilement deviné par ceux qui ont aimé ou qui aiment encore; quant aux +êtres indifférents, ils n’y comprendraient rien. D’ailleurs il y a en +amour des lieux communs qui n’ont du charme que pour ceux qui les +emploient.</p> + +<p>J’aime à penser que le jeune officier ne voulait que causer d’un peu +plus près avec sa jolie voisine, et qu’Aglaé ne voyait aucun mal à +écouter celui qui faisait si bien répondre son serin. Sans doute ils +furent tous deux un peu bavards, car la conversation se prolongea +jusqu’à sept heures du matin; mais la tante ne venait jamais qu’à huit +heures et demie ouvrir à sa prisonnière; cependant, par prudence, à sept +heures on mit Fifi à la porte.</p> + +<p>Il y avait quinze jours que ces doux entretiens se succédaient. Rien ne +semblait devoir troubler le bonheur des deux amants; la tante n’avait +aucun soupçon, elle était même plus satisfaite de sa nièce, qui +s’occupait moins de son serin dans la journée, par la raison qu’elle +pouvait lui parler la nuit. Qui se serait attendu que l’arrivée de deux +petits Savoyards détruirait le bonheur de ces pauvres jeunes gens? Mais +tout se tient, tout s’enchaîne. C’est le chapitre des ricochets! une +cérémonie oubliée<a name="page_072" id="page_072"></a> en Allemagne peut faire prendre les armes à toute +l’Europe, et une révérence manquée en Chine peut mettre l’Asie en +cendres; mais laissons le chapitre des ricochets, il nous mènerait trop +loin.</p> + +<p>On a déjà deviné, sans doute, que c’est dans la cheminée de la jeune +Aglaé que mon frère a passé en sortant de celle du portier; il n’était +que sept heures du matin. Les jeunes gens avaient causé comme à +l’ordinaire, et causaient peut-être encore, lorsque Pierre, arrivé près +de l’âtre, se laisse tomber comme une masse, puis se roule dans la +chambre en criant de toutes ses forces.</p> + +<p>A ce bruit inattendu, Aglaé perd la tête; elle croit que c’est sa tante +qui vient d’entrer dans sa chambre, et pousse des cris de fureur, parce +qu’elle l’a vue causer avec Fifi. Elle se roule, se cache sous ses +draps, sous sa couverture, et le jeune homme, passant par-dessus mon +frère, qu’il ne voit pas, se jette contre la porte au moment où la tante +accourt en camisole, en bonnet de nuit, attirée par le bruit que fait M. +Pierre.</p> + +<p>En se trouvant nez à nez avec le jeune officier, la vieille tante pousse +un cri:</p> + +<p>—Un homme chez ma nièce!... ah! quelle horreur... quel scandale!... Qui +êtes-vous?... d’où venez-vous? que faisiez-vous?</p> + +<p>L’amant ne répond qu’en faisant faire une pirouette à la tante, puis +descend quatre à quatre les escaliers. Madame Durfort, qui n’a point +fait de pirouettes depuis le jour de ses noces, perd l’équilibre, et se +laisse choir sur le carré, dans un désordre qui ne ressemble point à un +effet de l’art. Les voisins, attirés par les cris de mon frère et de la +vieille tante, sortent de chez eux pour savoir ce qui se passe. Les +hommes s’empressent de relever madame Durfort, les cuisinières demandent +ce qui est arrivé; le vieux portier accourt avec son balai à la main. La +tante continue de pousser des exclamations; et mon frère, voyant que +cela ne l’avance à rien de se rouler, et qu’il n’y a pas dans toutes les +chambres de la liqueur répandue sur le parquet, se relève, et se met à +danser la savoyarde en poussant des <i>you! piou, piou!</i> et en battant des +mains.</p> + +<p>Aglaé, qui ne comprend rien à cette musique, se décide à se lever, et +commence par donner une paire de soufflets au Savoyard qui se permet de +danser ainsi dans sa chambre. Pierre,<a name="page_073" id="page_073"></a> qui s’attendait à recevoir des +gâteaux, reste tout saisi. Dans ce moment, la tante entre chez sa nièce, +suivie du portier et de quelques cuisinières; Aglaé feint d’ignorer le +motif de la colère de sa tante, et montre le petit ramoneur qui est +arrivé là sans qu’elle sache par où. Mais le portier reconnaît mon +frère; il le prend par les oreilles, et le fait sortir de la chambre en +lui demandant ce qu’il fait là, lorsque depuis une heure il le cherche +dans sa cheminée.</p> + +<p>Pierre, qui a déjà reçu des soufflets et qui se sent tirer les oreilles, +descend les escaliers en pleurant; arrivé dans la cour, il est arrêté +par le jeune officier qui feint de descendre de chez lui et de +s’informer de la cause du tumulte, mais qui applique une demi-douzaine +de coups de pied à mon frère en lui disant:—Ah! petit drôle! tu +t’amuses à descendre par les cheminées!... Tu mets toute une maison sens +dessus dessous! Tu fais lever les tantes à sept heures du matin! Tiens, +voilà pour t’apprendre à te tromper de cheminée... Et si je te rencontre +encore, je te coupe les deux oreilles.</p> + +<p>Après avoir tiré vengeance de mon frère, le jeune homme rentre chez lui. +Les cuisinières, qui croient qu’il ne s’agit que d’un ramoneur qui s’est +trompé de cheminée, retournent à leur ouvrage. Mais madame Durfort n’a +pas oublié le jeune homme qu’elle a vu sortir de chez sa nièce, et qui +lui a fait faire cette pirouette qui l’a étendue sur le carré; devant le +monde, elle ne dit rien à Aglaé; mais en tête-à-tête elle lui demande +quel est cet audacieux qui sortait de chez elle; Aglaé feint le plus +grand étonnement, et jure à sa tante qu’elle ne l’a pas vu; elle finit +en disant que, puisqu’il est tombé dans sa chambre un ramoneur, il n’y a +rien d’étonnant à ce qu’il soit tombé aussi un jeune officier; la tante +ne répond rien à cela; mais, pour qu’il ne tombe plus personne chez sa +nièce, elle la fait coucher à côté d’elle, ne lui laisse plus faire un +pas seule, et, malgré tout ce que peut dire la jeune fille, on donne la +volée à Fifi.</p> + +<p>J’attendais mon frère dans la rue, assis sur le banc que je lui avais +désigné; j’avais depuis longtemps fini mon ouvrage, et je ne concevais +pas ce qui pouvait le retenir, lorsque tout à coup je le vois arriver +tout en larmes, les yeux gonflés et portant une de ses mains à un +endroit où il paraît souffrir.</p> + +<p>—Eh ben! qu’as-tu donc, Pierre, que t’est-il arrivé? lui dis-je en +courant à lui. Mais il me prend par la main et me tire<a name="page_074" id="page_074"></a> en me +disant:—Viens, André, viens vite... Allons-nous-en... ne restons pas +dans cette ville...—Pourquoi donc partir si vite?... Qui te fait ainsi +pleurer?...—Viens, mon frère... sauvons-nous... ou l’on me couperait +les oreilles!...—On te couperait les oreilles?...—Viens donc, mon +frère... Je ne veux pas rester ici.</p> + +<p>Pierre m’entraîne toujours; nous voilà loin de Lyon, et il regarde +encore en arrière pour voir si l’on ne nous suit pas.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX<br /><br /> +<small>NOTRE ARRIVÉE A PARIS.—ÉVÉNEMENT IMPRÉVU.</small></h2> + +<p>Ce n’est qu’à plus de deux lieues de Lyon que Pierre, un peu remis de sa +frayeur, consent à s’arrêter et à me répondre.</p> + +<p>—Pourquoi pleurais-tu? que t’a-t-on fait? lui dis-je.—Mon Dieu, André, +je ne sais pas ce que tous ces gens-là avaient contre moi; j’ai voulu +faire comme chez le pâtissier: il n’y avait pas de trou à la cheminée, +je suis entré par en haut dans un autre tuyau; puis, quand j’ai été en +bas, je me suis roulé en criant... comme j’ai fait chez cette dame... et +je disais: On va me donner des gâteaux et des gros sous... eh ben! pas +du tout: une demoiselle m’a donné des soufflets, le vieux qui tenait un +balai m’a tiré les oreilles, et puis, dans la cour, un monsieur à +moustaches m’a donné des coups de pied... ici... en me disant qu’il me +couperait les oreilles s’il me revoyait!...—Mon pauvre +frère!...—Dis-moi donc, André, pourquoi les autres m’ont-ils caressé +là-bas?... et pourquoi ai-je été battu à Lyon pour avoir fait la même +chose?—Je n’en sais rien; mais, vois-tu, Pierre, il ne faut plus +t’amuser à changer de cheminée quand tu iras ramoner quelque part. Moi, +je n’ai pas eu de compliments à Pont-de-Beauvoisin, mais aussi je n’ai +pas reçu de coups à Lyon, et on m’a payé mon ouvrage. Tiens, mon frère, +fais comme cela, cela vaut mieux.</p> + +<p>Pierre me promet d’être plus sage dorénavant et de descendre par la même +cheminée où il aura monté. Nous continuons notre route; nous avons hâte +d’arriver à Paris: on nous a tant parlé de cette grande ville! Mon frère +ne rêve que marionnettes,<a name="page_075" id="page_075"></a> sauteurs, lanternes magiques; moi, je porte +la main au portrait qui est caché sous ma veste, et je pense au monsieur +borgne, à la jolie petite fille; je suis tout fier de pouvoir leur +rapporter le bijou qu’ils ont laissé dans notre chaumière, et je crois +que je vais les rencontrer dès que je serai à Paris.</p> + +<p>Il ne nous arrive plus rien d’extraordinaire en route; quand nous sommes +employés dans les villes où nous passons, Pierre ne va plus tomber dans +les cheminées voisines de celle qu’il a ramonée. Le peu que nous gagnons +nous suffit pour continuer notre voyage. Enfin nous en apercevons le +but... Les édifices immenses de la grande ville se dessinent au loin +dans l’espace. Cette vue ranime notre courage.—C’est Paris! nous +écrions-nous mon frère et moi; c’est là qu’on gagne beaucoup +d’argent!... c’est là qu’on s’amuse!... qu’on voit des spectacles!... +des marionnettes!... qu’on mange de bonnes choses et qu’on fait +fortune!...</p> + +<p>Et nous nous mettons à danser, Pierre et moi, nous jetons notre bonnet +en l’air, nous poussons des cris de joie!... Il nous semble qu’une fois +à Paris, tout doit nous réussir, et qu’il suffit d’habiter cette ville +pour être heureux!... Mais je n’ai encore que huit ans, et mon frère +n’en a que sept.</p> + +<p>Avant de faire notre entrée dans Paris, je crois utile de faire encore +un petit sermon à mon frère.—Pierre, lui dis-je, souviens-toi de ce que +nous a dit notre bon père: dans cette grande ville, il n’y a pas que des +honnêtes gens, il y a aussi des fripons et des voleurs; c’est dommage, +mais il paraît que ça ne peut pas être autrement. Il y a des gens qui se +moquent de ceux qui arrivent de leur pays, qui leur font tout plein de +tours et qui leur prennent leur argent. On ne nous prendra pas notre +argent, parce que nous n’en avons point; on ne se moquera peut-être pas +de nous, parce que nous ne sommes que des enfants, cependant il faudra +faire attention, et ne pas croire à tout ce qu’on nous dira, entends-tu, +Pierre?—Oui! oui!... oui!... Oh! tu sais bien que je ne suis pas +bête!...</p> + +<p>Je n’étais pas bien certain de cela, mais je ne voulais pas le dire à +Pierre. Nous voici enfin dans Paris. Quel singulier effet produit sur +nous l’intérieur de cette ville immense! car nous étions entrés à sept +heures du matin dans un des faubourgs de Lyon, et nous en étions sortis +au bout d’une heure, sans regarder derrière nous. Ici, quelle +différence! il est trois heures de<a name="page_076" id="page_076"></a> l’après-midi lorsque nous nous +trouvons dans Paris; c’est l’heure où chacun fait ses affaires. Les rues +sont encombrées de monde; les voitures circulent avec rapidité et se +croisent autour de nous. Les boutiques sont dans tout leur éclat, les +marchands ambulants crient et mêlent leurs voix à celles des marchands +de légumes, des porteurs d’eau, des ventes à prix fixe; les orgues se +font entendre d’un côté; de l’autre, c’est le violon d’un aveugle; un +peu plus loin, ce sont des chanteurs qui s’accompagnent avec des +guitares. Je tire Pierre pour le faire avancer... Il ouvre de grands +yeux... Il reste la bouche béante... ses yeux ne peuvent suffire à tout +ce qu’il aperçoit. Je suis à peu près comme lui; cependant, je veux +tâcher d’avoir l’air moins bête. Nous sommes tout étourdis du bruit des +voitures et des cris:—A trois sous et demi, choisissez dans la +boutique; à trois sous et demi!—A l’eau! à l’eau!—Deux pièces pour +quinze sous!... voyez, messieurs et dames!... des couteaux, des ciseaux, +des lotos, des jeux de dominos!...—Régalez-vous, mes enfants, ils sont +tout chauds, ils sortent du four!—Des chaînes pour les montres, +messieurs; assurez vos montres!—Voulez-vous les règles du jeu de piquet +et de l’écarté?—Je vais vous chanter la complainte de ce fameux +criminel très-connu dans Paris, qui a empoisonné toute sa famille, sur +l’air: <i>C’est l’amour! l’amour! l’amour!</i>—Voilà le restant de la +vente!—A tout coup l’on gagne; tirez, mademoiselle! etc., etc.</p> + +<p>Plus nous avançons, plus le bruit augmente, et plus nous sommes entourés +de gens qui vont et viennent. Déjà Pierre a été jeté deux fois par +terre, parce qu’il s’arrête pour regarder dans les boutiques, et +qu’alors il ne voit pas devant lui et ne se range pas pour laisser +passer le monde. Il va encore se cogner le nez contre un beau monsieur, +habillé comme un seigneur, qui a des bottes bien luisantes, un habit +bleu avec des boutons qui brillent comme des miroirs, un pantalon bien +plissé, des cheveux bien frisés, une cravate qui a l’air d’être en +carton, et des gants comme un marié. Le beau monsieur repousse mon frère +en s’écriant:</p> + +<p>—La peste étouffe le Savoyard! le petit drôle m’a tout sali le genou! +On ne peut plus marcher dans Paris sans être assailli par cette +canaille!</p> + +<p>Mon frère s’est sauvé de l’autre côté de la rue, et en regardant si le +beau monsieur ne le poursuit pas, il va se jeter sur<a name="page_077" id="page_077"></a> l’éventaire d’une +marchande d’oranges et fait rouler la marchandise sur le pavé.</p> + +<p>—Prends donc garde, Savoyard! s’écrie aussitôt la marchande. Est-ce +qu’il ne voit pas clair, ce petit imbécile! qu’il vient se jeter à corps +perdu sur ma boutique?... Ramasse-moi bien vite mes oranges, et s’il y +en a une de gâtée, tu me la payeras.</p> + +<p>Je m’empresse d’aller aider mon frère à ramasser les oranges, et je +l’emmène en lui disant:—Fais donc attention, Pierre, regarde donc +devant toi... Mais Pierre est tellement étonné de tout ce qu’il voit, +qu’il ne sait où il en est. Il me montre du doigt ce qui le frappe. +Tiens, André, les beaux habits... les beaux miroirs... les belles +chaises... C’est pour de vrai tout ça, n’est-ce pas, André?</p> + +<p>J’ai de la peine à tirer Pierre de devant la boutique d’un pâtissier. +Bientôt mon frère me tire doucement par ma veste en me disant tout +bas:—André, as-tu douze sous?—Non, pourquoi cela?—Est-ce que tu +n’entends pas? Tiens, v’là un petit monsieur qui vend douze cents francs +pour douze sous... Faut les acheter, André, et puis nous irons chez le +pâtissier nous régaler.—Laisse donc, Pierre, c’est pour se moquer de +nous que ce monsieur crie ça... Tu sais bien que je t’ai averti qu’à +Paris on faisait tout plein de tours...—Bah! tu crois que c’est pour +rire!—Est-ce qu’on peut vendre douze cents francs pour douze sous?... +Ah! il faut qu’il nous croie bien bêtes!...</p> + +<p>Nous voici devant la boutique d’un marchand d’estampes; nous restons +près d’une heure en admiration devant toutes ces images, jamais nous +n’avons rien vu de si joli; ce n’est pas sans peine que nous nous +décidons à quitter cette boutique. Mais un peu plus loin, beaucoup de +monde est rassemblé devant une petite maison de toile, et Pierre y court +en criant:—Ah! André... un chat! Polichinelle! le diable!</p> + +<p>Je suis mon frère: nous sommes devant un spectacle de marionnettes, dans +lequel un chat fait le compère de Polichinelle et se bat avec Rotomago. +J’admire la patience de ce pauvre chat, mais cela ne me surprend pas, +car on m’a dit qu’à Paris on voyait des bêtes si adroites!... Ce +spectacle attire beaucoup de monde; nous sommes entourés de curieux: ce +sont des bonnes qui font voir le chat à des enfants tout en causant +avec<a name="page_078" id="page_078"></a> des soldats; ce sont des demoiselles qui regardent souvent +derrière elles. Comme les jeunes filles ont l’air aimable à Paris! Et +puis voilà des messieurs qui viennent se placer derrière ces demoiselles +et qui leur marchent sur les talons... ça n’est pas poli, cela. Ah! j’en +vois un qui glisse sa main sous le tablier d’une jeune fille... J’ai +envie de crier: Au voleur! Mais la jeune fille se retourne, et le +regarde en souriant; il paraît que c’est un monsieur de sa connaissance.</p> + +<p>Enfin le chat est vainqueur, le diable disparaît, non dans les +entrailles de la terre, mais au fond de la maison de toile, qui +s’ébranle et va un peu plus loin amuser les passants. Je prends Pierre +par le bras, et nous nous remettons en marche. Nous ne savons pas encore +où nous irons, ni ce que nous demanderons; mais Paris nous offre tant de +merveilles, qu’il nous semble naturel de donner le premier moment au +plaisir d’admirer toutes ces belles choses qui frappent nos yeux. +Cependant, parmi tout ce monde qui se croise devant moi, je cherche le +monsieur qui a passé une nuit chez nous, et la belle dame dont j’ai le +portrait; je cherche aussi la jolie petite fille... Mais je ne les vois +point, et je commence à penser qu’il ne me sera pas aussi facile de les +rencontrer que je le croyais avant d’être dans Paris.</p> + +<p>—Mon Dieu, que c’est grand! me dit Pierre à mesure que nous parcourons +la ville. Dis donc, André, on pourrait bien se perdre +ici!—Certainement. Ça n’en finit pas ici!... Ah! tiens, v’là des +arbres... C’est une promenade! Viens de ce côté; c’est encore plus joli, +et nous n’aurons pas toujours ces voitures sur notre dos.</p> + +<p>Nous gagnons les boulevards, car ce sont eux que je viens d’apercevoir. +Il y a déjà bien longtemps que nous marchons, mais nous ne sentons pas +la fatigue, tant nous sommes occupés de ce que nous voyons. Ici ce sont +des bagues en or, des épingles en brillants à deux sous +pièce.—Achetons-en, me dit tout bas Pierre.—Non, mon frère; c’est +encore une attrape, c’est pour se moquer de nous. Un peu plus loin un +monsieur, placé à la porte d’une petite maison de bois, frappe une toile +avec une baguette en criant que le fameux <i>Antiantocolophage</i> va avaler +des serins, des anguilles, des épées et des sabres pour la modique somme +de deux sous. Pierre veut entrer voir cela.—N’y allons pas, lui dis-je, +c’est encore pour se moquer du monde<a name="page_079" id="page_079"></a> qu’on dit cela. Souviens-toi donc +que nous sommes à Paris.</p> + +<p>J’ai bien de la peine à retenir Pierre, qui, avec sept sous que nous +avons en poche, voudrait tout voir et tout acheter. Mais où court ce +monde? pourquoi cette musique? Nous suivons le torrent: nous apercevons +un cabriolet arrêté au milieu d’une grande place, et dans ce cabriolet, +qui est découvert, un monsieur en habit rouge, galonné en or, coiffé en +poudre, avec une grosse queue, ayant une culotte de nankin avec des +bottes à la hussarde et deux chaînes de montre auxquelles pendent de +grosses boules rouges.</p> + +<p>Derrière ce beau monsieur sont deux hommes qui ont la figure noire comme +des nègres, quoiqu’ils aient les mains comme tout le monde. Ces deux +hommes sont habillés d’une façon singulière: ils ont des pantalons +larges comme des jupons, de petites vestes de soie puce, des ceintures +brodées, et sur la tête quelque chose de roulé comme un mouchoir; ce +sont eux qui font cette musique que nous entendions de loin. L’un a un +cor de chasse, l’autre une clarinette; sur leur tête sont attachés des +triangles avec des sonnettes, et devant eux sont deux gros tambours sur +lesquels ils frappent avec des baguettes fixées à leurs genoux. Comme +ces deux messieurs ne restent pas un moment en repos et qu’ils font +constamment aller leur tête, leurs genoux et leur bouche, cela produit +un effet superbe et étourdissant. Pierre, qui n’avait jamais entendu une +aussi belle musique, se sent électrisé; parvenu contre le cabriolet, il +se met à danser la savoyarde en poussant des <i>you! you!</i> et des <i>piou! +piou!</i> mais un de ces messieurs à figure noire prend un énorme fouet et +en distribue quelques coups à Pierre pour le faire tenir tranquille.</p> + +<p>—Tu vois bien, dis-je tout bas à Pierre, qui fait la grimace en +regardant le musicien qui l’a fouetté, ce n’est pas pour nous faire +danser qu’on fait une si belle musique... Tiens-toi tranquille, ou l’on +va nous renvoyer.—André, c’est un seigneur ce monsieur en habit rouge +tout couvert d’or!—Dam’, il a l’air ben riche!—Et ces deux vilains +noirauds?—Tu vois ben que ce sont ses domestiques. Chut! attends, ce +beau monsieur va parler.</p> + +<p>En effet, l’homme en habit rouge se lève, fait un signe aux musiciens +qui se taisent, et, après avoir essuyé sa figure avec un vieux mouchoir +tout troué, se dispose à parler. Tout le<a name="page_080" id="page_080"></a> monde se presse pour mieux +l’entendre; mais Pierre et moi nous nous trouvons sur le premier rang, +et nous ne perdons pas un mot; malheureusement ce seigneur a un accent +étranger qui ne nous permet pas de bien saisir ce qu’il dit; mais je +crois que la société qui nous entoure ne le comprend pas plus que nous, +et cependant chacun l’écoute avec attention. Le beau monsieur est debout +dans son cabriolet, et, après avoir craché au hasard sur la foule, il +commence en ces termes:</p> + +<p>—Messieurs et mesdames, signora et mistriss, salut. Vi voyez il signor +Fougacini, dont vi devez avoir entendu parler; <i>perche</i> depouis deux ou +trois siècles ze souis très-connu dans toutes les capitales; si signor, +per les cures que j’avais terminées avec le divin baume pectoral inventé +par mon génie! <i>If you please</i>, messieurs et milords, c’est un baume +pour l’estomac, qui fait vivre cent ans et quelquefois davantage, c’est +suivant les caractères. D’ailleurs, quand on a fini la boîte, z’en pouis +donneri d’autres, z’en ai toujours au service des amateurs, <i>God dem</i>, +signor, ze souis capable de vi donner à tous des estomacs d’autruche ou +autres bêtes quelconques; mon baume il fait digérer des pierres, du +marbre, de la mousse, des cailloux, du pain rassis, des perles, du +cuivre, des radis noirs et des diamants! Perche, vi en comprenez tout de +souite l’outilité; et per provar, d’un moment à l’autre, messiou et +dames, vi pouvez vi trouver dans oune pays où vi n’auriez per toute +nourriture que des pierres et des diamants!... alors vi prenez de mon +baume... <i>Omne tulit punctum</i>... Vi manzez des cailloux, comme si +c’étaient des petits pois! et <i>wery good</i>, signors.</p> + +<p>Tout le monde, se regarde:—C’est un Allemand, disent les uns.—C’est un +Anglais, disent les autres.—Eh! non, c’est un Turc! vous voyez bien +qu’il a des nègres, dit une vieille cuisinière; il aura trouvé son baume +dans quelque sérail. Ces Turcs, ça fait de fiers hommes!—Non, ma chère, +dit une autre, ce n’est pas un Turc, c’est un Italien, et j’en suis +sûre, il a dit <i>Wery good</i>... D’ailleurs, je dois savoir un peu +l’italien, j’ai fait pendant trois mois le ménage d’une chanteuse des +<i>Bouffa</i>.</p> + +<p>—André, me dit tout bas Pierre, est-ce que ce monsieur va nous faire +manger des cailloux?—Eh! non, c’est un baume dont il veut nous faire +cadeau, à ce que je crois. On n’entend pas trop bien ce qu’il dit; mais +taisons-nous, le voilà qui va encore parler.<a name="page_081" id="page_081"></a></p> + +<p>—Je pourrais, messiou et dames, per vi <i>provar</i> l’efficacité de mon +baume, vous dire allez vi en informer à Londres, à Rome, à +Constantinople, à Madrid, à Pékin, en Égypte, en Syrie, en Arabie; mais +non, zou ne veut point vi envoyer si loin. Je me contenterai de vi +montrer, <i>coram populo</i>, ces deux nègres d’Afrique, qui, grâce à mon +baume, ne se nourrissent que de pierres, de mousse et de marbre.</p> + +<p>Le beau monsieur nous désignait les deux musiciens, dont l’un mangeait +alors un gros morceau de pain et un cervelas.</p> + +<p>—Vi voyez, signors, comme ils se portent!... Eh bien! le piou jeune il +a quatre-vingt-dix-neuf ans, et l’autre est dans sa cent onzième année! +ma tout cela n’est rien encore. Je veux vi donner sous les yeux à tous +la <i>provar</i> de la bonté de mon estomac, et pour cela ché vais-je manzer? +un caillou? de la terre? un diamant? Non, messieurs!... ce serait oune +bagatelle trop facile! Je vais, devant vos yeux, manzer un jeune enfant +de sept à huit ans, mâle ou femelle, le premier qui se présentera.</p> + +<p>A ces mots chacun pousse un cri d’étonnement; et Pierre me dit tout +bas:—Comment, mon frère, ce beau monsieur va manger un enfant!—Eh non, +c’est pour rire!... C’est encore un tour qu’on va faire!... Tu vois ben +que ce monsieur plaisante.</p> + +<p>Cependant le seigneur Fougacini est descendu de son cabriolet, un de ses +nègres fait ranger la foule en agitant un bâton devant le nez des +curieux, qui répètent à chaque minute:—Oh! ça serait fort, ce +tour-là...—bah! ça n’est pas possible!—Je voudrais bien voir ça, moi.</p> + +<p>Pierre et moi nous nous trouvons toujours sur le premier rang: le nègre +a fait former un grand rond dans lequel le monsieur en habit rouge se +promène en se dandinant et jetant des regards fiers autour de lui; mais +aucun enfant ne se présente pour être mangé. Tout à coup le signor +Fougacini s’arrête devant Pierre, et le considère longtemps avec +attention. Mon frère devient rouge et interdit, mais je le pousse en lui +disant, tout bas.</p> + +<p>—N’aie pas peur... tu sais bien que c’est pour rire.</p> + +<p>—Avance, petit! dit le monsieur en faisant signe à Pierre. Je le +pousse, et le voilà au milieu du rond.—Quel âge as-tu?—Sept ans, +monsieur.—Sept ans!... c’est juste ce qu’il faut... Tou es zantil, +gras, bien portant. Veux-tou ché ze te manze?<a name="page_082" id="page_082"></a> zou ne te ferai pas de +mal dou tout!... et zou te donnerai douze sous.</p> + +<p>Pierre me regarde en ouvrant de grands yeux; je lui dis tout bas:</p> + +<p>—Accepte! c’est pour rire... Ne crois-tu pas que ce monsieur te +mangera?</p> + +<p>—Je veux ben, répond alors Pierre, et l’homme à l’habit rouge prend mon +frère par la main et le montre à la foule assemblée, et, pour qu’on +puisse le voir de loin, le fait prendre par les deux nègres, qui +l’élèvent sur leurs bras et le tiennent ainsi en l’air pendant cinq +minutes en frappant des genoux sur leurs tambours, tandis que mon frère +commence à faire la grimace et que le beau monsieur crie à tue-tête:</p> + +<p>—Voici oun enfant de sept ans ché zou vais manzer grâce à mon baume, +qui me permet de le digérer en cinq minutes!</p> + +<p>La foule est devenue considérable, c’est à qui sera témoin de ce +spectacle singulier; j’en attends le dénoûment avec curiosité, bien +tranquille sur le sort de mon frère, qui ne paraît pas aussi calme que +moi, quoique je lui fasse sans cesse signe de n’avoir point peur.</p> + +<p>—Mon petit homme, dit le beau monsieur à Pierre, que les nègres +viennent de remettre à terre, il faut ché tou te déshabilles, z’ai bien +dit ché ze manzerai oune enfant, ma ze n’ai pas dit ché ze manzerai ses +habits. Cependant, par respect per l’honorable souziété, ze veux bien +tou manzer avec ta chemise; ôte seulement ta veste et ta culotte.</p> + +<p>Pierre reste indécis:—Ote donc... ôte donc, lui dis-je; tu vois bien +que c’est pour rire... Est-ce que tu crois qu’il veut te manger?</p> + +<p>Pierre se déshabille en faisant un peu la moue. Il tient enfin ses +habits sous son bras, et le beau monsieur le fait promener en chemise +dans le rond en criant toujours:—Examinez-le, messiou et dames, vi +voyez ché ce n’est pas oun squelette; le petit drôle est gras et dodu... +God dem... quand zou l’ai choisi, zou n’avais pas remarqué sa +rotondité!... c’est égal, quelques livres di piou ou di moins! zou n’y +regarde point pour être agréable à la souziété.</p> + +<p>Cette promenade en chemise n’amuse point Pierre, qui veut quitter son +conducteur; celui-ci s’arrête de nouveau et l’examine.<a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<p>—Mon petit homme, ce n’est point tout encore!... tou as des cheveux +d’oune longueur extrême, et cela ne me serait point agréable au goût; la +souziété il sait bien que per avaler le morceau le piou délicat, il ne +faut pas trouver dessus quelque chose qui répugne! perché, petit, zou ne +pouis pas manzer tes cheveux. Holà! Domingo, venez couper les cheveux à +l’enfant.</p> + +<p>Un des nègres arrive avec des ciseaux... Pierre hésite...—Laisse-toi +faire, dis-je à mon frère... quoique je commence à m’impatienter de la +longueur de cette plaisanterie; mais reculer maintenant serait honteux, +on se moquerait de nous. Encouragé par mes signes, ce pauvre Pierre se +laisse couper les cheveux; en trois minutes le nègre l’a mis à la +Titus... Et j’aperçois un monsieur de la société qui ramasse les belles +boucles blondes de mon frère et les fourre vivement dans sa poche.</p> + +<p>Pendant que l’on tondait Pierre, le signor Fougacini se serrait le +ventre, tâtait et retâtait sa mâchoire, et faisait mille grimaces, comme +pour se préparer à ce qu’il avait annoncé qu’il ferait.</p> + +<p>Mon impatience était au comble, car je voyais la frayeur de mon frère +augmenter à chaque instant. Enfin, quand le nègre s’est éloigné, le +signor Fougacini court sur Pierre en lui faisant des yeux effrayants, +et, le saisissant par le bras, commence à lui mordre légèrement l’épaule +droite... A peine Pierre a-t-il ressenti une légère douleur, que, +poussant des cris affreux, il s’échappe des mains du beau monsieur; ce +qui ne lui est pas difficile, car celui-ci ne demande qu’à le voir se +sauver. Se jetant à travers la foule, poussant des pieds et des mains, +Pierre parvient à se faire jour; il se met à courir de toutes ses +forces, tondu, en chemise et avec ses habits sous le bras, tandis que la +foule le poursuit en criant: Ah! c’est un compère!... c’est un +compère!...</p> + +<p>Au premier cri de mon frère, j’ai voulu voler à son secours, mais la +foule nous sépare; je me débats au milieu de tous ces badauds qui +cornent à mes oreilles:—C’est un petit compère; il s’entendait avec +l’autre!... Je regarde de tous côtés, je ne vois plus mon frère. +J’appelle:—Pierre!... Pierre!... où es-tu?... Il ne répond pas. +Quelques personnes me montrent le chemin qu’il a pris; je cours aussitôt +de ce côté en appelant toujours:—Pierre! et à chaque instant je me sens +plus inquiet, plus tourmenté.<a name="page_084" id="page_084"></a></p> + +<p>Je ne sais où je suis... j’ai parcouru beaucoup de rues; pour comble de +malheur le jour baisse, je ne sais plus de quel côté me diriger. Je +demande aux personnes qui passent:—Avez-vous vu mon frère? On ne me +répond pas, ou l’on me dit:—Qu’est-ce que c’est que ton +frère?...—C’est Pierre... il se sauvait en chemise... parce qu’un +monsieur en habit rouge lui a fait peur... On me regarde en souriant, on +s’éloigne sans me donner de renseignements, ou l’on me dit +froidement:—Va chez vous, tu l’y trouveras.</p> + +<p>—Chez nous... hélas!... nous en sommes bien loin!... et ici nous +n’avons pas encore d’asile. Où donc pourrais-je chercher mon frère?... +mon pauvre Pierre! que fera-t-il sans moi?... ma mère qui m’avait tant +recommandé de ne point le quitter!... Ah! pourquoi l’ai-je engagé à +écouter ce beau monsieur, qui est sans doute un voleur!... Mon Dieu! mon +Dieu! qui me rendra mon frère?</p> + +<p>Je pleure amèrement, je n’ai point de courage pour supporter un pareil +malheur. Il est nuit, et je n’ai pas retrouvé Pierre. Je m’assieds sur +une borne, car je suis bien las. Je n’ai point mangé depuis le matin, +mais je n’ai pas faim; j’ai le cœur si gros! Je pleure à mon aise; +personne ne me dit rien, on ne me demande pas ce que j’ai.</p> + +<p>Je veux faire de nouvelles recherches. Je me remets en marche... Cette +ville est immense!... comment y retrouver mon frère?... Ah! ce n’était +pas la peine de sauter de joie en apercevant Paris!...</p> + +<p>Je ne sais pas où je vais, mais souvent je m’arrête et j’appelle encore +Pierre!... Ma voix n’a plus de force!... j’ai tant pleuré! Il est sans +doute bien tard, car je ne rencontre plus personne dans les rues. La +fatigue m’accable, je ne puis aller plus loin. Je me jette à terre dans +un coin, devant une petite porte... c’est là que je passerai la nuit. +Demain, dès qu’il fera jour; je recommencerai mes recherches, et je +serai peut-être plus heureux.</p> + +<p>Le sommeil me gagne, il ne tarde pas à venir suspendre mes chagrins; je +veux encore appeler mon frère, mes paupières se ferment, et je m’endors +en prononçant son nom.<a name="page_085" id="page_085"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X<br /><br /> +<small>LE PORTEUR D’EAU.—LES BONNES GENS.</small></h2> + +<p>Je suis éveillé par une voix qui me crie:—Prends garde, petit, tu +barres le passage de notre allée, qui n’est déjà pas trop grande... +Comment, tu dors encore, mon garçon!... Est-ce que tu as couché là, par +hasard?</p> + +<p>On me secoue fortement le bras; j’ouvre les yeux: il fait grand jour, et +je vois devant moi un homme vêtu à peu près comme l’était mon père, en +pantalon et veste de laine brune, avec un chapeau rabattu sur la tête, +et qui porte, pendu après des courroies de cuir, un cercle auquel sont +attachés deux seaux.</p> + +<p>La figure de cet homme respire la franchise et la bonté; il est arrêté +devant moi et m’examine avec intérêt. En m’éveillant, ma première pensée +est pour mon frère; je le cherche auprès de moi et mes yeux se +remplissent encore de larmes.</p> + +<p>—Eh ben! petit, tu ne réponds pas?—Ah! monsieur, auriez-vous vu mon +frère?...—Qu’est-ce qu’il fait, ton frère? quel âge a-t-il? est-ce +qu’il demeure dans ce quartier? C’est peut-être une de mes +pratiques?—Mon frère a sept ans, il s’appelle Pierre, il est Savoyard +comme moi; nous sommes arrivés d’hier seulement à Paris; nous venons de +chez nous, de Vérin, auprès de l’Hôpital; notre père est mort il y a +quelques mois, et notre pauvre mère ne pouvait plus nous nourrir, car +nous avons encore un frère, le petit Jacques, qui est resté avec elle. +Il a bien fallu partir; mais j’avais promis à ma mère de ne jamais +quitter mon frère et de toujours veiller sur lui, parce qu’il n’est pas +aussi hardi que moi. Hier, en arrivant à Paris, nous nous sommes arrêtés +devant un monsieur bien mis, qui avait deux domestique et qui offrait de +manger un enfant et de lui donner douze sous s’il se laissait faire... +Moi j’ai cru que c’était pour rire...—Par Dieu! mon garçon, tu avais +raison, c’était un faiseur de tours qui voulait se moquer des imbéciles +qui l’écoutaient!—Il a choisi mon frère, et moi je lui ai dit tout +bas:—Laisse-toi faire... c’est pour jouer. Cependant il a<a name="page_086" id="page_086"></a> fait +déshabiller Pierre, il lui a coupé les cheveux, et puis ensuite il a +sauté sur lui en faisant une grimace si horrible que Pierre a eu peur et +qu’il s’est sauvé sans penser à moi. J’ai voulu le rattraper, j’ai couru +bien longtemps! mais je ne l’ai pas retrouvé! Enfin, il faisait nuit, et +j’étais si las que je me suis couché devant cette porte, où j’ai dormi +jusqu’à présent.</p> + +<p>A mesure que je parlais, je lisais dans les traits du porteur d’eau +l’intérêt et l’attendrissement. Quand j’ai fini, il passe sa main sur +ses yeux, et me considère encore pendant quelques instants.</p> + +<p>—Tu n’as pas menti, petit?—Oh! non, monsieur, je ne mentirai jamais, +je l’ai promis à ma mère.—Et que comptes-tu faire ce matin?—Chercher +mon frère... Il faut bien que je le retrouve...—Ça n’est pas aussi +facile que tu le crois!... Paris est une ville bien grande!... Et dans +quel quartier as-tu perdu ton frère?—Mon Dieu! je n’en sais rien, +monsieur... C’était une grande place... entourée de maisons...—Ah! ce +n’est pas ça qui mettra sur la voie... Mais, au fait, arrivés d’hier, +ces pauvres enfants ne peuvent connaître aucun quartier...—Est-ce que +je ne le retrouverai pas, monsieur?—Dame! ça sera peut-être long!... Et +pendant que tu chercheras ton frère, tu ne pourras pas travailler. As-tu +de l’argent pour vivre?—Mon Dieu, non, monsieur, mais j’en suis bien +content!—Pourquoi cela?—C’est que nous avions encore sept sous, et au +moins, c’est mon frère qui les a!</p> + +<p>Le porteur d’eau passe encore sa main sur ses yeux, puis il me donne une +petite tape sur la joue en ma disant:—Tu es un bon garçon... tu aimes +bien ton frère; mais console-toi, mon petit, il ne faut pas toujours +pleurer, ça n’avance à rien. Tu n’as pas déjeuné, tu dois avoir +faim?—Oui, monsieur, car je n’ai pas mangé depuis hier trois heures; +mais je vais aller crier dans la rue, on me fera ramoner, et puis je +déjeunerai.—Ah! oui! tu crois qu’on trouve comme cela tout de suite une +cheminée pour son déjeuner! Mais, mon petit, il y a diablement de +ramoneurs à Paris, et avec ton estomac vide tu ne pourras pas crier bien +fort. Allons, allons, monte avec moi... Il n’est que cinq heures et +demie... D’ailleurs, les pratiques attendront un peu, voilà tout.</p> + +<p>En disant cela, le brave homme se débarrasse de ses seaux, qu’il laisse +dans un coin de l’allée, puis il monte l’escalier en<a name="page_087" id="page_087"></a> me faisant signe +de le suivre. Je grimpe derrière lui; l’escalier n’est pas large, et on +ne voit pas très-clair, mais je me tiens à la rampe. Nous montons +jusqu’au haut de la maison, et lorsqu’il n’y a plus de marches, mon +conducteur s’arrête enfin et frappe à une porte en criant:—Manette! +Manette!... Allons, dépêche-toi!</p> + +<p>Une petite fille, qui me paraît être de mon âge, nous ouvre la porte. +Elle n’est pas mise comme celle qui a dormi dans notre chaumière; ses +traits ne sont pas aussi délicats, et ses vêtements sont grossiers; mais +elle a des yeux si vifs, une figure si ronde, des joues si fraîches et +un air si gai, que l’on a du plaisir à la regarder.</p> + +<p>—Tiens!... c’est toi, papa, s’écria Manette en nous ouvrant; puis elle +me regarde avec étonnement.—Allons, ma petite, dit le porteur d’eau en +me faisant entrer chez lui, cherche vite ce que nous avons de reste de +déjeuner et donne à manger à ce petit, qui doit en avoir besoin.</p> + +<p>Pendant que la petite fille fait ce que lui dit son père, je regarde +autour de moi: l’appartement du porteur d’eau me rappelle un peu notre +chaumière, l’ameublement n’est guère plus élégant. Nous sommes dans une +grande pièce dont la moitié est mansardée; au fond est un grand lit, +puis, des ustensiles de ménage; à gauche, j’aperçois un petit cabinet +avec une croisée et un autre lit, et j’ai vu tout le logement de mon +protecteur.</p> + +<p>Manette a mis sur une table du pain, du fromage et du bœuf; je ne me +fais pas prier pour manger: à huit ans, si le chagrin fait oublier +l’appétit, il ne l’ôte pas entièrement.—Oh! comme il avait faim! dit la +petite en me regardant manger; et son père sourit en répétant:—Ce +pauvre garçon!...</p> + +<p>Mais, au milieu de mon déjeuner, je m’arrête... Une pensée subite ne me +permet plus de continuer:—Si Pierre n’avait pas de quoi déjeuner, +lui!... dis-je en levant les yeux au ciel—Ne crains rien, mon petit, me +dit le porteur d’eau, on ne le laissera pas non plus mourir de faim; +d’ailleurs n’a-t-il pas sept sous?...</p> + +<p>—Je l’avais oublié, mais ce souvenir me rend l’appétit.—Écoute, mon +garçon, me dit le père de Manette lorsque j’ai fini de me restaurer, je +m’intéresse à toi... Ta figure franche, ton attachement pour ton +frère... pour tes parents... Enfin, je veux t’être utile, si je puis. Je +ne suis pas de ton pays: je suis Auvergnat,<a name="page_088" id="page_088"></a> moi; mais, en Auvergne, +nous sommes de braves gens aussi!... Et le père Bernard est connu comme +tel dans le quartier; ma réputation est nette comme ce verre... Je ne +suis pas riche, je n’ai plus de tonneau!... La maladie de feu ma pauvre +femme m’a coûté de l’argent!... Mais je puis te loger sans que cela te +coûte rien. Tiens, vois-tu cette soupente?... c’est là où couchait mon +frère... Il est reparti pour le pays il y a six mois; eh ben! je te +mettrai là un matelas, de la paille fraîche!... Eh! morbleu! tu seras +couché comme un prince... tu travailleras de ton côté; puis, tu mangeras +chez nous. Je n’ai avec moi que Manette, qui a huit ans, mais qui +commence déjà à savoir faire la soupe; et puis il y a une voisine qui se +charge de notre cuisine; si tu retrouves ton frère, il viendra loger +avec toi!... La soupente est assez grande pour vous deux. Eh ben! petit, +cela te convient-il?</p> + +<p>—Oh! oui, monsieur, vous êtes bien bon! dis-je au père Bernard, mais je +voudrais bien retrouver Pierre!...—Tu le chercheras tout en +travaillant; de mon côté, je vais demander partout, m’informer dans +chaque quartier...—Ah! monsieur, je vous en prie, n’y manquez +pas!...—Sois tranquille, mon petit, et console-toi. Mais voilà six +heures, il faut que j’aille emplir mes seaux... Descends avec moi, je +vais te montrer comment on ouvre la porte de l’allée... Et si tu te +perdais dans Paris, tu demanderais la Vieille rue du Temple, auprès de +la rue Saint-Antoine... Le père Bernard! D’ailleurs tu reconnaîtras bien +la maison.</p> + +<p>Je reprends mon sac, mon grattoir, je fais un petit signe de tête à +Manette, qui me rend cet adieu en souriant, comme si nous avions déjà +passé six mois ensemble. Je descends derrière le bon porteur d’eau; j’ai +toujours le cœur bien gros, la figure bien triste; et le brave homme, +qui s’en aperçoit, me répète à chaque instant:—Allons, prends courage, +petit, tu retrouveras ton frère!... et d’ailleurs, il y a une +Providence; elle a veillé sur toi, elle en fera autant pour lui.</p> + +<p>—C’est vrai, me dis-je tout bas, et puis Pierre a sept sous! et avec +cela on va loin.</p> + +<p>—A propos, me dit le père Bernard quand nous sommes dans l’allée, je ne +t’ai pas encore demandé ton nom?—Je m’appelle André... et mon frère +Pierre.—Oh! ton frère! je le sais... André, regarde bien notre porte, +notre rue, Vieille rue<a name="page_089" id="page_089"></a> du Temple, entends-tu?... Suis tout droit, tu +iras au boulevard: ne va pas te perdre aussi, et ne reviens pas trop +tard, mon garçon; dès que le jour baisse, il faut rentrer manger la +soupe. Va, mon petit; moi, je vais faire mes pratiques et m’informer de +ton frère.</p> + +<p>Le père Bernard me quitte, et me voilà seul dans la rue. Je ne m’éloigne +qu’après avoir bien examiné l’extérieur de la maison où l’on vient de me +donner un asile. Mon pauvre frère! me dis-je en marchant, si je te +retrouvais, que nous serions heureux chez ce bon porteur d’eau, qui veut +bien nous loger pour rien! Allons, ne pleurons plus; je le retrouverai. +Pierre a sept sous... il a de quoi vivre quelque temps; d’ailleurs il +est gentil, Pierre, et sans doute il aura trouvé aussi quelqu’un qui +l’aura logé pour rien.</p> + +<p>J’avance dans cette ville, où je ne suis que depuis vingt-quatre heures; +mais déjà tout ce qui frappe ma vue a perdu une partie de son charme de +la veille. Je vois maintenant d’un œil indifférent ces belles +boutiques, ces étalages brillants, ces beaux boulevards et toutes ces +curiosités que je ne pouvais me lasser d’admirer hier. Mais mon frère +n’est plus auprès de moi pour partager mon plaisir!... C’est lui que je +cherche partout où je vois du monde rassemblé. A peine si j’ai le +courage de crier de temps en temps:—Ramoner la cheminée!... et +cependant la journée s’écoule, et je n’ai rien gagné. J’aperçois des +enfants de nos montagnes qui jouent entre eux, ou courent en dansant +devant les passants pour en obtenir quelque chose; mais je n’ai point +envie de les imiter, il me serait impossible de danser maintenant, et +d’ailleurs, je ne chercherai jamais à obtenir quelque chose à force +d’importunités, quoiqu’on m’ait dit cependant que c’était comme cela que +l’on faisait fortune à Paris.</p> + +<p>Au milieu du boulevard j’entends le son du cor, de la clarinette et des +tambours... C’était une musique comme celle que faisaient les +domestiques noirs de ce beau monsieur qui mangeait du marbre et des +enfants. Je cours du côté de la musique... J’aperçois un monsieur +habillé en Turc qui porte une énorme pièce de bois sur le bout de son +nez. Ah! l’on avait bien raison de me dire qu’à Paris on voyait des +choses extraordinaires. Mais, dans tout ce monde qui se regarde, je ne +trouve pas mon frère; et comme le Turc annonçait qu’il allait enlever un +enfant par les<a name="page_090" id="page_090"></a> cheveux sans le faire crier, je prends mes jambes à mon +cou, de crainte qu’il ne lui prenne envie de me choisir pour amuser la +société.</p> + +<p>Le jour baisse, il faut retourner chez le père Bernard. Je demande la +Vieille rue du Temple. Une fois dedans, je retrouve facilement la +maison; mais quand je suis dans l’allée, je songe que je n’ai rien gagné +de la journée, et je n’ose plus monter l’escalier. Cependant mon estomac +crie: le porteur d’eau est si bon! ils m’attendent peut-être; il faut +toujours rentrer pour me coucher, je n’ai pas besoin d’argent pour cela. +Je monte donc, je pousse la porte, et je vois le père Bernard et Manette +déjà assis devant une table sur laquelle est le dîner, qui sert aussi de +souper, parce qu’on se couche de bonne heure, afin d’être levé de grand +matin.</p> + +<p>—Arrive donc, André, nous t’attendions, me dit le porteur d’eau; je +commençais à craindre que tu n’eusses oublié le nom de notre rue. Et +puis, ce Paris est si grand! il faut de l’habitude pour marcher dans +toutes ces rues et à travers ces voitures, qui ne se gênent pas pour +écraser le pauvre monde.</p> + +<p>J’entre d’un air honteux, et je vais m’asseoir dans un coin de la +chambre quoique l’odeur du dîner redouble ma faim.</p> + +<p>—Eh bien! qu’est-ce que tu vas faire là-bas, petit? est-ce que tu ne +vois pas que nous dînons?—Oh si! je le vois bien...—Pourquoi donc ne +viens-tu pas te mettre à table?—C’est que... je n’ai pas faim, monsieur +Bernard.—Tu n’as pas faim? tu as donc dîné en chemin?—Non... je n’ai +rien mangé.—Et tu n’as pas faim? C’est bien drôle, ça!</p> + +<p>Le porteur d’eau m’examinait, et mes yeux, qui se tournaient souvent +vers le dîner, ne lui paraissaient pas d’accord avec ma +bouche.—Morbleu! je veux que tu dînes, moi, reprend-il au bout d’un +instant: faim ou non, tu mangeras.</p> + +<p>—Mais, c’est que... c’est que... je n’ai rien gagné de la journée! +dis-je en m’avançant lentement vers la table. A ces mots, le père +Bernard court à moi, me porte sur une chaise à côté de la +sienne.—Comment, petit imbécile, c’est pour ça que tu ne voulais pas +dîner!... Est-ce ta faute, si tu n’as rien trouvé à faire? n’en faut-il +pas moins que tu dînes? et tant que j’en aurai pour moi et ma fille, n’y +en aura-t-il pas aussi pour toi?... Mange! mange, morbleu! et ne t’avise +plus de me dire encore<a name="page_091" id="page_091"></a> de pareilles bêtises, ou je te donnerai des +coups pour te rendre l’appétit.</p> + +<p>Et le brave homme me bourre de soupe, de pain, de bonne chère; il +m’étoufferait si je le laissais faire, tant il a peur que je ne +satisfasse pas mon appétit.</p> + +<p>—Mon garçon, me dit-il, dans tous les états il y a de bons et de +mauvais jours. Tu arrives au commencement de l’automne: la saison n’est +pas encore bonne pour les cheminées; mais quand tu connaîtras mieux +Paris tu feras des commissions, tu porteras des lettres. Quand on est +intelligent et honnête on parvient à gagner de l’argent. Mais, je te le +répète, plus de façons comme aujourd’hui; tant mieux quand tu auras été +heureux! tant pis quand tu auras fait chou-blanc! nous n’en serons pas +moins tes amis... Rappelle-toi, mon petit, que je t’ai offert un asile +sur ta bonne mine et ton amour pour tes parents, et que je ne t’ai pas +demandé si ta bourse était bien garnie.</p> + +<p>J’embrasse ce bon Auvergnat qui me témoigne tant d’amitié; et dans ses +bras je sens que je ne suis plus seul à Paris. Manette vient aussi se +jeter sur le sein de son père; tout en l’embrassant, elle me sourit. Je +lis dans ses yeux qu’elle veut m’aimer aussi, et je la regarde déjà +comme ma sœur. Les bonnes gens! que je suis heureux de les avoir +rencontrés!... Ah! mon pauvre frère, puisses-tu, comme moi, t’être +endormi devant quelque allée obscure, demeure de l’ouvrier honnête et +laborieux! cela vaut bien mieux que de se coucher sous le portique d’un +palais, d’où vous chassent le matin des valets insolents.</p> + +<p>Le soir, le père Bernard me donne quelques renseignements sur Paris, sur +les quartiers voisins. Je l’écoute avec attention, car je veux profiter +de ses avis afin d’être bien vite en état de gagner de l’argent comme +commissionnaire. Il s’est informé de mon frère dans toutes les rues où +il a été; mais ainsi que moi, il n’en a appris aucune nouvelle. Où donc +Pierre s’est-il fourré?</p> + +<p>Quand on a porté de l’eau toute la journée, on a besoin de repos le +soir. Bientôt le père de Manette fait signe à la petite, qui va se +coucher dans le cabinet; je monte à la soupente, où l’on m’a arrangé un +lit; j’avais dormi la veille sur le pavé; on doit juger si je me trouvai +bien dans ma nouvelle chambre à coucher.</p> + +<p>Le lendemain en m’habillant, je laissai sortir de dessous ma veste le +médaillon que je portais toujours sur moi; j’avais oublié<a name="page_092" id="page_092"></a> de parler de +ce portrait au père Bernard. Il aperçoit le bijou, sa figure se +rembrunit, et il me fait sur-le-champ signe d’approcher, tandis que +Manette tend le cou et ouvre de grands yeux pour mieux regarder le +portrait.</p> + +<p>—Qu’est-ce que cela, petit? d’où cela te vient-il? depuis quand as-tu +ce bijou? et pourquoi ne m’en as-tu pas parlé?</p> + +<p>Je m’empresse de raconter au porteur d’eau l’histoire du portrait. A +mesure que je parle, ses traits reprennent leur expression de bonté +habituelle; et quand j’ai fini, il m’embrasse en me disant:—Pardon, mon +petit; c’est que, vois-tu, la vue de ce bijou... Allons, tu es un brave +garçon.</p> + +<p>Manette grille de considérer à son aise le portrait; je l’ôte un moment, +et le donne à son père. Tous deux l’examinent longtemps. La jolie dame! +dit Manette, la jolie figure!... la belle robe!...—Oui, dit le porteur +d’eau en me rendant le bijou, c’est une belle femme, mais il y en a tant +dans Paris, et qui sont mises comme cela! Va, mon cher André, je crois +bien que le portrait te restera; car tu pourrais habiter Paris pendant +vingt ans sans rencontrer celui ou celle à qui il appartient.</p> + +<p>—Moi, je conserve l’espérance de trouver le petit monsieur borgne, et +je remets précieusement le médaillon sous ma veste. Puis je sors avec le +père Bernard pour commencer ma journée et chercher encore mon frère.</p> + +<p>Je ne suis pas plus heureux du côté de Pierre; mais du moins j’ai eu +deux cheminées à ramoner, et je rentre tout fier présenter au porteur +d’eau le fruit de mon travail. Il le prend en souriant et me dit: Au +bout de l’année, mon garçon, je te donnerai ce qui te restera pour ta +mère.</p> + +<p>Cet espoir double mon courage; en peu de temps je connais différents +quartiers de Paris; j’ai de la mémoire; on me trouve de l’intelligence, +et on m’emploie souvent. Plus d’un beau monsieur me donne à porter un +billet bien plié, et qui sent le musc ou la rose.—Va, cours, me dit-on; +tu demanderas la dame: si c’est un monsieur qui t’ouvre la porte, tu +diras que tu viens voir si l’on a des cheminées à faire ramoner, et tu +ne montreras pas la lettre!... Ne va pas faire des gaucheries!... Je +fais exactement ce qu’on me dit; quand je rapporte une réponse, les +beaux messieurs se montrent généreux; quand je n’en ai pas, je reçois +peu de chose; et quand je rapporte la lettre, je ne reçois quelquefois +que des reproches. Les jeunes filles sont plus<a name="page_093" id="page_093"></a> justes; elles me payent +toujours, lors même que la réponse paraît les affliger; mais elles +m’accablent de questions; et il faut une grande mémoire pour les +satisfaire:—Y était-il?—Lui as-tu remis la lettre à lui-même?—Que +faisait-il?—Que t’a-il dit?—Était-il seul?—A-t-il eu l’air content en +la lisant? Telles sont les questions que ne manque jamais de m’adresser +la demoiselle ou la dame qui vient de me faire porter une lettre à un +monsieur.</p> + +<p>Le temps s’écoule; près de Manette et de son père je serais heureux si +le souvenir de mon frère ne revenait souvent troubler ma joie; je n’ai +pu le découvrir; le père Bernard n’a pas été plus heureux; et cependant +nous l’avons cherché dans tous les quartiers de Paris. Je n’ai point osé +apprendre cet événement à ma mère; d’ailleurs, ce n’est qu’au retour du +printemps que je puis lui envoyer mes épargnes, et le bon porteur d’eau +me dit qu’il est inutile de l’affliger d’avance, et que peut-être Pierre +lui donnera de ses nouvelles de son côté.</p> + +<p>Je suis les conseils de celui qui me traite comme son fils; les enfants +de nos montagnes ont pour habitude de ne donner de leurs nouvelles que +lorsqu’il se présente une occasion. Malheureusement je ne sais pas +écrire, c’est un de mes chagrins; mais le père Bernard, qui n’en sait +pas plus que moi, prétend que cela n’est pas nécessaire pour faire son +chemin, et qu’avec une langue on s’explique aussi bien qu’avec une +plume. Oui, sans doute, quand on veut rester ramoneur ou commissionnaire +toute sa vie... mais pour faire fortune!...</p> + +<p>—Tu as de l’ambition, André, me dit quelquefois le porteur d’eau. Tu +voudrais, je crois, devenir un grand seigneur...—Ah! je voudrais +seulement devenir riche afin de rendre heureux ma mère, mes frères et +vous, père Bernard, ainsi que Manette...—Bon, mon garçon, nous sommes +bien comme nous sommes. Il ne faut pas toujours envier ceux qui sont +au-dessus de nous!</p> + +<p>Le brave porteur d’eau a de la philosophie, parce qu’il n’est pas +ivrogne et qu’il se contente de peu; mais Manette aimerait bien avoir +une jolie robe, des souliers au lieu de sabots, et je lui promets de lui +donner tout cela quand je serai riche.</p> + +<p>Ma bonne mère m’avait dit que le médaillon ferait mon bonheur; cependant +je l’ai toujours, et je ne peux découvrir ceux auxquels il appartient. +Souvent le dimanche, lorsque je rentre de meilleure heure, je m’amuse à +considérer le portrait; alors<a name="page_094" id="page_094"></a> Manette vient se placer derrière, pour le +voir aussi tandis que son père me dit:—Oui, regarde-le bien!... C’est +tout ce que tu en retireras.</p> + +<p>L’été est revenu. Le père Bernard connaît un brave homme qui se rend en +Savoie: je puis donner de mes nouvelles à ma mère... je puis lui envoyer +le fruit de mon travail. C’est le porteur d’eau, auquel chaque jour je +donne mon argent, dont il ne prend que ce qu’il juge convenable pour ma +nourriture, qui me présente un petit sac de cuir: je l’ouvre... il +contient cent dix francs... quelle somme! je n’en puis revenir! J’ai +tout cela à envoyer à ma mère!... Je ne me sens pas de joie... Ah! si la +nouvelle de ma séparation d’avec Pierre lui cause du chagrin, j’espère +du moins que ceci pourra l’adoucir.</p> + +<p>Je ne veux rien garder pour moi, quoique Manette me dise qu’il faut +m’acheter une veste et un pantalon pour les dimanches. Non, non: je me +trouve bien comme je suis; je me sens si heureux de pouvoir envoyer tant +d’argent! d’ailleurs je vais en gagner encore davantage. La vue de mes +épargnes redouble mon ardeur pour le travail. Je veux me lever plus tôt, +me coucher plus tard...—Et te rendre malade, me dit Manette: car on +pense bien que nous n’avons pas été longtemps sans nous tutoyer; à notre +âge, c’est si naturel! C’est une bien bonne fille que Manette, elle +aussi sera bonne travailleuse; elle n’a que neuf ans, et déjà c’est elle +qui a soin de notre petit ménage. Toujours gaie, toujours chantant, +Manette a sans cesse le sourire sur les lèvres. Leste, vive, laborieuse, +elle descend en une minute les six étages de la maison quand il s’agit +de faire quelque chose qui peut être agréable à son père. Ne se +plaignant point de la fatigue, ne montrant jamais d’humeur, Manette nous +attend tous les soirs en travaillant, et va en sautant apprêter notre +petit repas. Un baiser de son père la paye de ses peines, et lui fait +oublier l’ennui de la journée: car elle doit s’ennuyer toute seule dans +notre mansarde; mais le père Bernard ne veut pas qu’elle aille courir +chez les voisins, et Manette est obéissante.</p> + +<p>Pour se divertir le soir elle me prie de lui chanter les chansons de mon +pays; et, de son côté, elle danse devant moi les bourrées d’Auvergne, +riant, frappant des pieds et des mains pour marquer la mesure. Manette +est alors aussi contente que si elle dansait à la guinguette; et moi je +crois en la regardant<a name="page_095" id="page_095"></a> être encore dans nos montagnes entouré de nos +bons parents.</p> + +<p>C’est en nous livrant au travail, en nous délassant par des plaisirs +aussi simples que nous passons encore une année de notre enfance. Ma +mère m’a donné de ses nouvelles; cette bonne mère craint que je ne me +prive de tout pour elle, elle ne veut plus que je lui envoie d’argent de +longtemps. Elle n’a point reçu de nouvelles de Pierre, et m’engage à +faire de nouveau tous mes efforts pour le retrouver. Enfin, elle me prie +de témoigner toute sa reconnaissance à l’homme généreux qui m’a +recueilli à mon arrivée à Paris.</p> + +<p>Je n’avais pas besoin des ordres de ma mère pour continuer à chercher +mon frère; il ne se passe point de jour où je ne tâche d’obtenir +quelques nouvelles de lui.</p> + +<p>Mais le temps, qui adoucit toutes les peines, a dissipé ma tristesse, +j’ai retrouvé ma gaieté; et comment pourrais-je être triste près de +Manette, qui, à dix ans, est déjà si espiègle, si bonne!... Chère +Manette!... une sœur pourrait-elle m’aimer davantage? Quand elle me +voit rêveur, elle vient tourner, sauter autour de moi; elle me pousse le +bras, me prend la main pour me faire danser avec elle.</p> + +<p>—Ne sois donc pas chagrin, André, me dit-elle, tes gros soupirs ne te +feront pas retrouver plus vite ton frère!... Viens danser avec moi; cela +vaudra bien mieux que de rester là sans rien faire. Obéissez-moi, +monsieur, ou je ne vous aimerai plus.</p> + +<p>Je cède aux désirs de Manette, d’abord pour lui faire plaisir, et +bientôt parce que j’en goûte aussi avec elle. A dix ans le chagrin +s’oublie si vite!</p> + +<p>Chaque jour Manette devient plus gentille; ses yeux bleus sont pleins de +franchise, de gaieté; sa bouche, un peu grande, est garnie de dents +blanches et bien rangées; ses cheveux châtains forment sur son front des +boucles naturelles, et les belles couleurs de ses joues annoncent le +contentement et la santé.</p> + +<p>De mon côté, j’entends dire souvent par les bonnes qui viennent me +chercher à ma place:—Comme il devient gentil, cet André!... comme il +grandit!... cela fera un bien joli garçon.</p> + +<p>Ces doux propos me font rougir, mais l’instant d’après je les oublie, et +je ne songe point à en tirer vanité, car je me rappelle que dans mon +pays on se moquait des jeunes gens qui s’occupaient trop de leur figure, +et que mon père me disait:—André,<a name="page_096" id="page_096"></a> un garçon qui se mire est digne de +porter des jupons et un bonnet.</p> + +<p>Cependant, lorsque le soir nous dansons, Manette et moi, quelque bourrée +des montagnes, le père Bernard sourit en nous regardant, et je l’entends +dire à demi-voix:—Ils seront, morgué! gentils tous les deux.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI<br /><br /> +<small>RENCONTRE, ACCIDENT.—NOUVEAU PROTECTEUR.</small></h2> + +<p>J’ai déjà onze ans et quelques mois; j’ai fait deux autres envois +d’argent à ma mère, et ils étaient plus considérables que le premier. Ma +bonne mère me fait savoir que, grâce à moi, elle ne manque de rien; que +Jacques est un bon garçon, quoique un peu trop enclin à dormir et à +manger, et qu’elle serait bien heureuse si je pouvais lui donner des +nouvelles de Pierre. Hélas! je le voudrais bien!... mais je ne suis pas +plus instruit que le lendemain de mon arrivée à Paris, et je crains que +mon pauvre frère ne soit mort; s’il vivait, il aurait donné de ses +nouvelles au pays.</p> + +<p>Je viens de faire une commission dans un quartier éloigné de notre +demeure; il est près de cinq heures du soir; je double le pas, car +Manette me gronde lorsque je reviens tard; elle dit que, quand on a bien +travaillé depuis le point du jour, on ne doit point oublier l’heure du +dîner. Cette bonne Manette!... elle a toujours si peur que je tombe +malade!...</p> + +<p>Je suis sur les boulevards. Au coin de la rue Richelieu un cabriolet +élégant s’arrête sur la chaussée; un monsieur en descend et entre dans +une grande maison. J’ai porté mes regards sur ce monsieur... Quel +souvenir me frappe! ce n’est point une illusion, c’est bien lui!... +c’est cet homme qui a passé une nuit chez nous!... Oh! je le reconnais; +et, quoiqu’il y ait quatre ans de cela, ce monsieur est toujours aussi +laid qu’il était alors. Voilà son œil couvert d’un taffetas noir, sa +petite queue, son corps maigre, sa démarche penchée; c’est bien lui!... +quel bonheur, je l’ai enfin rencontré!</p> + +<p>Mais ce monsieur est entré dans une maison... je ne le vois<a name="page_097" id="page_097"></a> plus; que +vais-je faire?... L’attendre; il faut bien qu’il sorte, son cabriolet +est là. Oh! certes, je l’attendrai, dût-il rester jusqu’au lendemain; je +suis si content de pouvoir lui offrir le bijou qu’il a laissé chez +nous!... Comme il sera satisfait de le ravoir! car il doit le croire +perdu.</p> + +<p>Je me plante devant la maison où est entré M. le comte... je me rappelle +maintenant qu’on l’appelait ainsi. Je ne bouge pas, et j’ai les yeux +fixés sur le cabriolet, dans lequel est resté un domestique, mais ce +n’est pas celui qui est venu avec son maître dans notre chaumière.</p> + +<p>Au bout d’une demi-heure, qui m’a paru bien longue, j’entends enfin +marcher derrière moi; c’est ce monsieur qui sort de la maison. Le +cœur me bat... je suis tout tremblant, et cependant c’est moi qui +vais obliger ce monsieur; mais il a l’air si peu agréable! Je m’approche +de lui cependant, et je me décide à parler.</p> + +<p>—Monsieur... monsieur...—Laisse-moi tranquille, petit +drôle...—Monsieur, c’est chez nous que... il y a quatre ans...—Veux-tu +t’en aller, Savoyard! me répond le monsieur, qui ne m’écoute point et +regagne son cabriolet.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! le voilà qui va monter dedans! et il ne m’entend pas... +je le tire par son habit: Monsieur!... de grâce, écoutez-moi...</p> + +<p>—Comment, polisson, tu oses prendre mon habit! s’écrie-t-il en se +retournant avec colère. Je ne donne rien aux pauvres... ce sont tous des +fainéants. Ces petits drôles demandent un sou pour leur mère, et courent +le dépenser chez le pâtissier.—Mais, monsieur, je ne vous demande +rien.... au contraire, c’est moi qui vais vous donner quelque chose.</p> + +<p>Il ne m’écoute pas; il est déjà dans son cabriolet. Il ordonne à son +domestique de partir. O ciel!... il va s’éloigner, et peut-être ne le +rencontrerai-je plus!... Je veux m’attacher à la voiture, je tâche de me +faire entendre...—Gare! gare! crie le valet. Je ne l’ai pas écouté... +le cheval part... Je tenais encore le brancard... Je ressens une forte +secousse, je suis renversé, je me sens blessé à la tête... mon sang +coule... j’ai jeté un cri que m’arrache la douleur... et je n’ai plus la +force de me relever.</p> + +<p>En un instant je suis entouré de monde... On me regarde, on me tâte... +on crie après le maître du cabriolet, après le cheval,<a name="page_098" id="page_098"></a> après le +domestique; on me plaint, on fait des discours, des réflexions sur le +danger que les piétons courent dans Paris, mais on ne me secourt point. +Un jeune homme perce la foule en s’écriant:—C’est son cabriolet!... Il +n’en fait pas d’autres!... et il prend le grand trot au lieu de secourir +celui qu’il a blessé.</p> + +<p>Ce jeune homme s’approche de moi, m’examine avec intérêt en +disant:—Pauvre petit!... un Savoyard... peut-être le soutien de sa +mère... sans eux Adolphine ne serait plus, sans eux il périssait +lui-même au fond d’un précipice!... et voilà sa reconnaissance... Ah! +pauvre enfant! je veux réparer le mal qu’il t’a fait!...</p> + +<p>Ce monsieur a envoyé chercher une voiture; il s’assure que je ne suis +blessé qu’à la tête; on me porte dans le fiacre; le monsieur y monte +avec moi, il ordonne au cocher d’aller doucement. Malgré cela le +mouvement de la voiture augmente ma douleur, je perds connaissance... +mes yeux se ferment, je ne vois plus, je n’entends plus rien.</p> + +<p>En revenant à moi, je me trouve couché dans un bon lit, entortillé dans +de belles couvertures, et sous de beaux rideaux bleus et blancs, qui se +croisent et forment des bouffettes au-dessus de ma tête. Je crois +rêver... je me retourne... une glace placée au fond du lit répète mon +image; je me vois... je me regarde... je me souris... je me fais la +grimace... Oh! c’est bien moi qui suis dans ce beau lit; on m’a mis sur +la tête un fichu de soie; en dessous j’ai des linges, un bandeau qui me +serre fortement; j’y veux porter la main... je sens que j’ai mal à cette +place. Je me rappelle ma blessure, ma chute sur la chaussée... Oh! je me +souviens de tout maintenant.</p> + +<p>Mais chez qui suis-je donc?... Quels sont les êtres généreux qui m’ont +secouru? Ce sont au moins des princes? Tout ce qui m’entoure est +superbe: cette glace, ces draperies... Mais je voudrais bien voir dans +la chambre. Le rideau est fermé, tâchons de le tirer; je sens que je +suis bien faible, et j’ai de la peine à avancer mon bras.</p> + +<p>Je parviens cependant à écarter un peu ce qui me cache l’appartement, je +puis en voir une partie... Oh! que cela me semble joli!... des tableaux, +des portraits!... des hommes, des femmes en grandeur naturelle, puis des +campagnes, de charmants paysages, et tout cela entouré de bordures en +or! Je suis sans doute chez un seigneur, et celui-là est aussi bon que +Bernard le<a name="page_099" id="page_099"></a> porteur d’eau. Mais mon père adoptif et sa fille savent-ils +où je suis? ont-ils de mes nouvelles?... O ciel! s’ils m’attendent +encore, quelle doit être leur inquiétude! Pauvre Manette, sans doute +elle me croit perdu, tué!... et son père me cherche partout.</p> + +<p>Cette idée m’arrache un soupir. J’entends du bruit; une vieille femme +entre dans la chambre où je suis, et regarde doucement du côté du +lit.—Ah!... enfin, il a repris connaissance, dit-elle. Pauvre petit!... +C’est bien heureux!... Que monsieur sera content quand il reviendra!...</p> + +<p>—Madame!... madame!... dis-je d’une voix faible. La bonne femme vient +aussitôt s’asseoir près de mon lit en me faisant signe de me +taire.—Chut! mon enfant, il ne faut pas parler... cela vous ferait du +mal... Le médecin l’a dit: votre blessure est grave, mais avec de grands +soins et du repos on vous guérira. Allons, allons, je vois dans vos yeux +l’impatience... vous voulez savoir où vous êtes, c’est naturel; +écoutez-moi: C’est M. Dermilly, mon maître, qui vous a secouru lorsque +le cabriolet de M. le comte Francornard vous eut jeté par terre... ce M. +Francornard n’en fait jamais d’autres... encore l’autre jour, il a +renversé la boutique d’une marchande de sucre d’orge... mais elle les +lui a fait tous payer: aussi, il les a fait ramasser par son domestique; +et, pendant huit jours, ses chiens n’ont mangé que du sucre d’orge... +Voilà ce que c’est que de vouloir conduire un cabriolet quand on n’a +qu’un œil! je vous demande s’il peut voir en même temps à droite et à +gauche! Après cela, mon enfant, il y avait peut-être de votre faute... +les petits garçons n’écoutent jamais lorsqu’on crie <i>Gare!</i> et il semble +qu’ils se fassent un plaisir de couper la rue quand ils voient venir une +voiture...—Ah! madame...—Chut! mon enfant, je ne dis pas que vous ayez +fait cela... Enfin M. Dermilly vous a fait porter dans un fiacre et +conduire ici. C’est un peintre très-distingué que M. Dermilly, et un +homme fort sensible!... trop sensible même!... car...—Mais, madame, +depuis quand?...—Silence! mon ami, le docteur ne veut pas que vous +parliez; je puis bien parler pour vous et pour moi. Monsieur comptait +d’abord ne vous garder chez lui que le temps de vous donner les premiers +secours, il pensait que nous pourrions découvrir votre demeure et faire +prévenir vos parents; car vous êtes ici depuis hier, mon petit +homme...—Hier!... ô mon Dieu! et le père Bernard, et Manette!...—Ah! +quel bavard que ce petit<a name="page_100" id="page_100"></a> garçon!... voyez s’il pourra se taire!... vous +vous rendrez plus malade, mon enfant... Je disais donc que monsieur +s’occupait déjà de savoir à qui vous apparteniez, lorsque en vous ôtant +votre veste toute pleine de sang, nous avons trouvé sur votre poitrine +un portrait pendu après un ruban!... oh! dès que monsieur l’a vu, il a +poussé un cri de surprise... des exclamations!... des phrases!... et +puis il s’est emparé de la miniature sans me permettre de la regarder. +Il faut que ce soit un portrait bien précieux, car monsieur ne se serait +pas extasié devant une croûte. Il n’en revenait pas d’avoir trouvé cela +sur vous; il s’écriait: Où l’a-t-il eu? pourquoi le porte-t-il? et mille +autres choses semblables. Il aurait bien désiré que vous pussiez lui +répondre; mais, pauvre petit, vous étiez dans un bien triste état! +Enfin, monsieur a voulu que vous fussiez couché dans son lit; il a +déclaré que vous ne sortiriez de chez lui que parfaitement guéri. Il a +couché cette nuit dans la petite chambre à côté, et tous les quarts +d’heure il venait voir comment vous alliez. Forcé de sortir un moment ce +matin, il m’a bien recommandé de ne point vous quitter une minute. Voilà +ce qui vous est arrivé, mon ami, j’espère que vous n’êtes pas trop +malheureux, et que, pour guérir plus vite, vous serez sage et ne +parlerez pas.</p> + +<p>A la fin du discours de la vieille bonne, j’ai mis la main sur ma +poitrine. Je ne trouve plus le médaillon que je portais sans cesse; il +ne m’avait pas quitté d’une minute depuis mon départ de chez ma mère. +Mes yeux se remplissent de larmes, et je dis d’une voix entrecoupée:</p> + +<p>—Madame, rendez-moi le portrait... je vous en prie...—Je vous ai dit, +mon enfant, que c’était mon maître qui l’avait; il vous le rendra!... +n’avez-vous pas peur! Comme ces petits garçons sont méfiants!...—Ah! +madame, maman m’avait tant recommandé de ne point le perdre!...—Il +n’est point perdu, puisque c’est monsieur qui l’a. Est-ce le portrait de +votre mère? de votre sœur? de votre père?... Je crois que c’est un +portrait de femme, mais je n’ai pas eu le temps de bien voir... et je +n’avais pas mes lunettes.</p> + +<p>J’allais répondre à la vieille bonne, lorsque nous entendons du bruit +dans la pièce voisine.</p> + +<p>—Voilà monsieur! s’écrie-t-elle.</p> + +<p>Au même instant, je vois entrer un monsieur de vingt-huit à<a name="page_101" id="page_101"></a> trente ans, +d’une figure aimable et douce; je le reconnais pour celui qui s’est +approché de moi sur le boulevard.</p> + +<p>—Eh bien! comment va-t-il? demande-t-il en entrant à la bonne.—Oh! +monsieur, il a repris sa connaissance; et, si je le laissais faire, il +bavarderait comme une pie!... Mais je suis là pour faire respecter +l’ordonnance du médecin.—Pauvre petit! Que ses yeux sont expressifs!... +quelle candeur et quelle finesse dans les traits!...—Il est certain que +cela ferait un joli Amour... Et monsieur qui cherchait l’autre jour un +modèle pour faire le fils de madame Andromaque dans son tableau de +l’histoire ancienne, il me semble que ce petit garçon...—Laissez-nous, +Thérèse, je vous appellerai si j’ai besoin de vous...—Oui, monsieur. Et +la vieille bonne s’éloigne en répétant entre ses dents que je ferais à +merveille le fils de madame Andromaque.</p> + +<p>—Eh bien! mon ami, comment vous trouvez-vous? me dit le monsieur, qui +est venu s’asseoir auprès de moi.—Je suis bien, monsieur... Je n’ai mal +qu’à la tête. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour +moi.—Vous ne me devez point de remercîment, mon petit ami; j’ai dans +l’idée que je ne fais qu’acquitter une dette sacrée... Vous sentez-vous +assez de force pour me répondre sans trop vous fatiguer?—Oh! oui, +monsieur; je puis bien parler.—Dites-moi alors de quel pays vous êtes +et depuis quand vous habitez Paris.</p> + +<p>Je conte mon histoire au monsieur. Il m’écoute avec beaucoup +d’attention; il paraît prendre un grand intérêt à tout ce que je dis. Il +est touché du chagrin que je ressens encore d’avoir perdu mon frère; et +quand j’en viens au père Bernard et à Manette, il s’écrie:—Le brave +homme! les bonnes gens! Mais ce portrait que vous portez sur vous, d’où +vient-il? l’avez-vous trouvé? vous l’a-t-on donné? Dites la vérité, mon +ami. Ah! vous ne savez pas quel intérêt j’ai à connaître cette +circonstance.</p> + +<p>Je raconte alors comment des voyageurs se sont arrêtés dans notre +chaumière; je n’oublie rien sur le monsieur, son valet et la petite +fille endormie. A mesure que je parle, je vois le plaisir, +l’attendrissement se peindre dans les yeux de celui qui m’écoute; mais +quand j’en viens à la blessure que s’est faite mon père en courant la +nuit pour M. le comte, quand je dis que, pour prix de son dévouement en +arrêtant la voiture qui roulait vers un précipice, le vieux monsieur lui +a donné un petit écu, alors le<a name="page_102" id="page_102"></a> jeune peintre ne peut plus se contenir: +il se lève, court comme un fou dans la chambre en s’écriant:—Est-il +bien possible!... Quel cœur sec!... quelle âme ingrate!... chère +Caroline!... Et voilà l’époux qu’on t’a donné! Sans le père de cet +enfant, tu perdais ta fille, ton Adolphine; ce pauvre homme est mort, +victime peut-être des suites de son zèle, de son humanité... Mais du +moins je tâcherai de rendre à son fils une partie du bien qu’il nous a +fait; et si, du haut des cieux, il veille sur cet enfant, il le verra +jouir du fruit de sa bonne action.</p> + +<p>—Oui, cher petit, je prendrai soin de toi... tu ne me quitteras plus! +En disant cela, ce monsieur m’embrasse; et, oubliant que je suis blessé, +il serre ma tête dans ses mains. La douleur m’arrache un cri; le jeune +peintre est désespéré et s’écrie:—Allons! je veux lui servir de père, +et je l’étouffe à présent... et j’oublie sa blessure...—Oh! ce n’est +rien, monsieur, mais je voudrais bien ravoir...—Quoi, mon ami?—Ce +portrait que j’avais là... J’ai juré à ma mère de ne le donner qu’à ceux +auxquels il appartient; hier seulement j’ai rencontré ce petit monsieur +borgne qui s’est arrêté chez nous; je l’ai reconnu sur-le-champ; j’ai +couru après lui pour lui rendre le bijou, mais il ne m’a pas écouté, il +est monté dans son cabriolet, et c’est alors qu’il m’a renversé et que +j’ai été blessé.</p> + +<p>—Pauvre garçon! oui, en effet, je dois te rendre ce portrait que tu +portes depuis si longtemps; mais ce n’est pas à monsieur le comte qu’il +faut remettre cette image chérie, il est indigne de la posséder!... +Bientôt tu verras celle... Ah! si elle était à Paris, aujourd’hui même +elle aurait trouvé le moyen de te voir... Mais elle reviendra bientôt, +je l’espère; en attendant, reprends ce médaillon, dont tu as été si +fidèle dépositaire...</p> + +<p>Le monsieur tire le portrait de son sein; et, après l’avoir considéré +quelque temps avec amour, il le repasse à mon cou. Je me sens alors plus +tranquille. Mais quelque chose me tourmente encore, et je +m’écrie:—Monsieur... et le père Bernard?... et Manette?...</p> + +<p>—Oh! tu as raison, mon ami, il faut bien vite les faire avertir... Ces +bonnes gens sont dans l’inquiétude; hâtons-nous de la faire cesser. +Thérèse! Thérèse!</p> + +<p>La vieille bonne arrive.—Vite un commissionnaire, dit M. Dermilly; que +l’on aille rassurer les bons amis de cet enfant.<a name="page_103" id="page_103"></a></p> + +<p>J’ai donné l’adresse de Bernard. M. Dermilly est allé lui-même parler au +commissionnaire. Depuis un quart d’heure, sa vieille bonne lui +dit:—Monsieur, vous avez modèle ce matin... Votre modèle est arrivé... +il y a une heure qu’il se promène en chemise dans l’atelier. C’est ce +mauvais sujet de Rossignol; il est venu dans ma cuisine, le corps +presque nu... me demander une croûte de pain; il dit qu’il est en +Romain, qu’il représente <i>Mutius-Cervelas</i>. Qu’il fasse <i>Cervelas</i> tant +qu’il voudra, ce n’est pas une raison pour qu’il vienne goûter à mon +bouillon!... C’est d’ailleurs fort indécent; je vous prie, monsieur, de +lui défendre de quitter l’atelier et de venir dans ma cuisine en Romain.</p> + +<p>—Allons, allons, ne crie point, Thérèse, dit M. Dermilly en souriant, +je vais travailler; toi, veille bien sur mon petit André; tu m’avertiras +lorsque ces bonnes gens arriveront, je serai bien aise de les voir.</p> + +<p>—Oui, oui, je veillerai sur lui, et je ne le ferai point parler comme +vous, dit Thérèse en me tâtant le pouls lorsque son maître est éloigné. +Voyez-vous, il y a de la fièvre... beaucoup plus de fièvre!... Mais on +ne veut pas m’écouter... Buvez cela, petit, et dormez: cela vous fera du +bien.</p> + +<p>Dormir, cela m’est impossible maintenant: je suis encore tellement +étonné de tout ce qui m’est arrivé et des bontés que ce monsieur a pour +moi, que je ne puis trouver le repos dans ce beau lit sur lequel je suis +si douillettement couché. Ce monsieur veut me faire du bien... me garder +près de lui!... et tout cela à cause du portrait! Ma mère avait bien +raison de dire qu’il me porterait bonheur! Mais Bernard, Manette, est-ce +qu’il faudrait les quitter? Ah! je veux toujours les voir! Le porteur +d’eau est aussi mon bienfaiteur; je n’oublierai jamais ce qu’il a fait +pour moi.</p> + +<p>J’entends des pas pesants... des sabots qui courent sur le parquet. Mon +cœur tressaille... Ah! ce sont eux, j’en suis sûr. On ouvre la porte; +Thérèse dit en vain: Attendez que j’aille voir s’il dort... Ne le faites +pas parler, surtout! On ne l’écoute pas. Les voilà... ils sont là, près +de moi!... ils m’entourent, ils me couvrent de baisers... de larmes! +Qu’on est heureux d’être aimé ainsi!</p> + +<p>—Mon père!... Manette!... voilà tout ce que j’ai la force de dire; +l’émotion m’ôte la voix: mais je tiens la main du père Bernard, et la +jolie petite figure de Manette est tout contre la<a name="page_104" id="page_104"></a> mienne, appuyée sur +mon oreiller.—Pauvre garçon! dit enfin le bon porteur d’eau, si tu +savais quelle inquiétude, quels tourments tu nous as causés... J’ai +passé toute la nuit à te chercher, et Manette n’a pas cessé de pleurer +son frère!...—C’est donc votre fils? dit Thérèse.—Non, madame; mais +c’est tout de même, je l’aimons comme s’il m’appartenait...—Mon père, +regardez donc... il est blessé à la tête, dit Manette. As-tu bien mal, +mon cher André?—Non... oh! c’est passé...—On nous a dit qu’un +cabriolet t’avait renversé, dit Bernard; as-tu pris son numéro, au +moins? Ah! c’est qu’il ne faut pas se laisser écraser sans rien dire, +mon garçon; et tu as été bien maltraité?—Vraiment oui, dit la vieille +bonne; M. le docteur trouve la blessure <i>conséquente</i>.</p> + +<p>Dans ce moment M. Dermilly arrive. Le père Bernard s’incline; il ne sait +s’il doit rester devant le maître du logis. Mais Manette ne bouge point. +Elle s’est assise sur mon lit; elle admire les rideaux, les franges, la +glace, et elle me dit tout bas:—André, on doit bien dormir dans un si +bon lit!</p> + +<p>M. Dermilly s’empresse de mettre Bernard à son aise; celui-ci lui fait +mille remercîments pour les soins qu’il m’a prodigués.—Mais comment +allons-nous l’emmener, dit le porteur d’eau?—L’emmener!... Oh! il ne me +quittera pas qu’il ne soit parfaitement guéri, répond le jeune peintre; +et alors même j’espère...—Mais, monsieur, il va vous gêner... et je +craignons...—Non, brave homme, je vous le répète, je m’intéresse au +sort de cet enfant; son père a sauvé l’existence à quelqu’un qui m’est +bien cher... J’en ai acquis la certitude en trouvant sur lui un portrait +dont je suis l’auteur...—L’auteur?... Comment, monsieur... c’est +vous?...—Oui, c’est moi qui ai peint cette jeune dame dont il a le +portrait.—En ce cas, monsieur doit la connaître?—Sans doute; et, ainsi +que moi, elle voudra, j’en suis certain, contribuer à assurer le sort +futur de cet enfant.</p> + +<p>Le bon porteur d’eau ouvre de grands yeux, il est tout surpris de ce +qu’il entend, et il me dit:—Tu avais raison, André, de croire que cette +belle peinture te pousserait... Mais je veux toujours te voir, mon +garçon...—Venez tant que vous voudrez, brave homme, vous pourrez à +toute heure embrasser votre fils adoptif... Ah! ne pensez pas que je +veuille le priver de vos caresses; André sera d’ailleurs maître de +suivre sa volonté... Mais j’ai lu dans son cœur, et, quel que soit le +parti qu’il<a name="page_105" id="page_105"></a> prenne, je vous réponds qu’il ne sera jamais ingrat.—Oh! +j’en sommes bien sûr aussi, monsieur, et si vous devez faire sa fortune, +je sommes trop juste pour vous en empêcher.</p> + +<p>Dermilly sourit et tend la main au brave Auvergnat, qui paraît surpris +de cette marque d’amitié de la part d’un monsieur élégant; il n’en serre +pas moins avec force cette main dans les siennes, puis il dit à +Manette:—Allons! viens, mon enfant, il faut que j’aille faire mon +ouvrage; demain nous reviendrons voir André.</p> + +<p>Manette n’a point écouté la conversation de son père et de M. Dermilly, +elle ne s’est occupée que de moi et de toutes les belles choses qu’elle +aperçoit dans l’appartement. La vue des tableaux lui arrache des +exclamations de surprise, et quand son père l’appelle, elle le regarde +et ne bouge point.</p> + +<p>—Eh bien! viens-tu, petite?...—Et André, mon père?—André ne peut pas +se lever... Il reste chez monsieur, qui veut bien en avoir +soin.—Comment! il ne revient pas avec nous?...—Nous viendrons le voir +demain... Tant que nous voudrons, monsieur veut ben le permettre.—Ah! +je ne veux pas quitter André... Laissez-moi ici, mon père.—Eh quoi! +Manette, tu veux m’abandonner... Ce n’est pas assez que je sois privé +d’André, tu veux aussi laisser ton vieux père... Je serai donc tout +seul... je n’aurai plus personne auprès de moi!</p> + +<p>Manette ne répond rien; elle se lève en portant à ses yeux le coin de +son tablier. Elle me dit adieu en sanglotant, et se dispose à suivre son +père; celui-ci tâche de la consoler, mais il ne peut y parvenir. Tous +les deux m’embrassent encore, et s’éloignent, Bernard en me souriant, +Manette en pleurant amèrement.</p> + +<p>La vue des larmes de ma sœur a fait couler les miennes. M. Dermilly +n’a pas peu de peine à me consoler, et il ne me quitte que lorsqu’il me +voit disposé à me livrer au repos.—C’est bien heureux! dit alors la +vieille Thérèse; ils vont enfin laisser cet enfant tranquille... +L’a-t-on fait parler!... et puis on veut qu’il guérisse... est-ce que +c’est possible!</p> + +<p>La bonne femme ferme mes rideaux, et je l’entends murmurer en +s’éloignant:—Retournons maintenant à ma cuisine!... je suis sûre que +pendant que monsieur était ici son coquin de Romain est allé goûter à +mon ragoût. Voilà ce que c’est que d’avoir un atelier qui tient à son +appartement... Monsieur dit<a name="page_106" id="page_106"></a> que c’est commode... c’est possible; mais +Dieu sait ce que sa dernière bataille grecque m’a coûté de pots de +confiture!</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII<br /><br /> +<small>L’ATELIER DU PEINTRE.—M. ROSSIGNOL.</small></h2> + +<p>Les soins les plus empressés me sont prodigués par M. Dermilly, pour +lequel je sens bientôt la plus tendre amitié. La vieille Thérèse, tout +en me grondant quelquefois, a pour moi mille attentions; je ne sais +comment j’ai mérité d’être traité ainsi. Cependant ma nouvelle fortune +ne me fait pas oublier mes amis, et j’attends toujours avec impatience +le moment où je dois voir Bernard et sa fille. C’est auprès d’eux que je +passe les plus doux instants de ma journée; et toutes les fois qu’ils me +quittent, j’éprouve le même chagrin.</p> + +<p>—Dépêche-toi donc de te guérir, André, me dit Manette, pour revenir +chez nous. Comme nous danserons des bourrées! comme nous chanterons +ensemble!... Ah! c’est bien beau ici, mais je m’amuse mieux chez nous +avec toi.</p> + +<p>Je n’ose dire à Manette que M. Dermilly m’a offert de me faire apprendre +à lire, à écrire, à dessiner. Toutes les fois qu’il cause avec moi, il +paraît content de mes réponses; il dit que je ne dois pas rester +commissionnaire; que je puis, avec des talents, parvenir, faire fortune; +qu’alors je ferai le bonheur de ma famille et de mes amis. Je sens au +fond du cœur une secrète envie de profiter de ses bontés. Est-ce de +la vanité? est-ce le désir de pouvoir faire des heureux? Ah! mon +ambition est excusable; car lorsqu’en espérance je me donne une belle +maison, de beaux appartements, je m’y vois toujours auprès de ma mère et +de mes amis.</p> + +<p>Il y a huit jours que j’habite chez M. Dermilly; je commence à me lever: +mais je suis encore bien faible, et je ne puis sortir de la chambre. +Manette voudrait me tenir souvent compagnie; mais il faut qu’elle +s’occupe de son ménage, et le père Bernard craint d’être importun en +venant trop souvent. Pour me distraire, M. Dermilly m’a donné des +crayons, du papier, des dessins; le soir, la vieille Thérèse me conte +des histoires et me<a name="page_107" id="page_107"></a> donne des confitures et des biscuits; mais tout +cela ne vaut pas les pommes de terre cuites sous les cendres que je +mangeais avec Manette.</p> + +<p>Un matin que la vieille bonne est sortie, ennuyé d’être seul dans une +chambre dont je sais maintenant par cœur tous les tableaux, j’éprouve +le désir d’aller voir travailler M. Dermilly; je me sens assez fort pour +marcher sans appui; j’irai bien doucement; je ne sais pas où est +l’atelier: mais ce ne peut être loin, puisqu’il tient à l’appartement.</p> + +<p>Je sors de ma chambre, je traverse une pièce, puis une autre... +J’aperçois un corridor; je le suis; au bout je monte quelques marches; +j’ouvre une petite porte... Je me trouve dans une pièce immense qui est +éclairée par le haut, et j’aperçois des choses si extraordinaires que je +ne sais plus si je dois avancer ou reculer.</p> + +<p>Devant moi est un grand squelette qui se tient debout, et contre lequel +est appuyée une belle Vénus en plâtre. Ici de grandes toiles sur +lesquelles des corps sont ébauchés; là-bas, j’aperçois un tableau de +diables qui tourmentent un pauvre jeune homme et le fouettent avec des +serpents; à mes pieds, un bras; plus loin, une jambe, une épaule; sur +une table, je vois des couleurs; un volume doré sur tranche contre une +bouteille d’huile; des phalanges de doigts sur un petit pain à café; un +casque grec sur une tête de vierge; une tunique, du fromage, un chapeau +crasseux sur un Amour; une boîte de vermillon sur une tête de mort.</p> + +<p>Je suis sans doute dans l’atelier; un peu revenu de ma surprise, +j’avance... Mais j’aperçois alors une personne qu’un grand tableau me +cachait et qui est immobile devant la toile. Je n’ose plus bouger; la +présence de cette personne m’intimide, et son costume singulier +m’inspire je ne sais quelle défiance.</p> + +<p>Je n’aperçois pas encore sa figure, qui est tournée vers la toile; mais +je vois que cet homme tient un grand sabre à la main. Son corps est +presque enveloppé dans un grand manteau cramoisi; ses pieds ont des +souliers lacés; sa tête est couverte d’un casque auquel pend une grande +queue en laine rouge; son attitude est menaçante, son bras semble levé +pour frapper... Il paraît que ce monsieur est en colère; et cependant il +reste bien tranquille, il ne remue pas.</p> + +<p>Je cherche des yeux M. Dermilly, je ne le vois pas. Je ne sais<a name="page_108" id="page_108"></a> si je +dois m’en aller; ce monsieur ne s’est point dérangé pour me regarder, il +ne m’a peut-être pas vu entrer. Je tousse légèrement... Je fais quelques +pas... Il ne bouge pas. N’importe, il me semble que je dois demander +excuse d’être entré ainsi sans permission.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, dis-je en m’avançant derrière l’homme au manteau, je +croyais que M. Dermilly était ici... Je suis bien fâché d’être entré... +sans savoir si... mais si je vous gêne, je vais m’en aller.</p> + +<p>Point de réponse, et toujours la même immobilité; je n’y comprends rien. +Est-ce que ce monsieur dort? Mais quand on dort, on ne tient pas son +bras en l’air avec un sabre dans sa main. Est-ce qu’il serait sourd? Je +ne puis résister au désir de voir sa figure. J’avance doucement la +tête... O ciel! qu’ai-je vu! Je ne puis retenir un cri d’effroi. Ah! +quelle figure pâle! quels yeux ternes! Oh! cet homme-là a été bien plus +malade que moi! et je ne conçois pas comment il a la force de rester +debout si longtemps.</p> + +<p>Je vais m’éloigner lorsqu’on ouvre une porte qui fait face à celle par +laquelle je suis entré; et un monsieur, entièrement nu depuis la tête +jusqu’à la ceinture, mais chaussé et habillé jusque-là, entre dans +l’atelier en sautant, en chantant et en mangeant une cuisse de volaille.</p> + +<p>Le nouveau venu ne m’a pas aperçu en entrant; je l’entends rire et se +dire tout en mangeant:—Oh! en voilà encore une bonne!... et quand la +vieille Thérèse cherchera sa cuisse? ni vu, ni connu! ça sera le +chat!... Pourquoi laissez-vous traîner de la volaille ou autres +aliments!...</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand on attend sa belle,<br /></span> +<span class="i0">Que l’attente est cruelle!...<br /></span> +</div></div> + +<p>Ah! si elle avait su que M. Dermilly était sorti! comme on aurait +dissimulé les plats et séquestré les légumes! Apportez-vous de quoi +manger? me dit-elle. J’apporte aussi... tout ce que j’ai trouvé de mieux +chez moi: une gousse d’ail et deux oignons, déjeuner frugal qui chasse +le mauvais air...</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Viens, Zétulbé,<br /></span> +<span class="i0">C’est ma voix qui t’appelle...<br /></span> +</div></div> + +<p>Tra, la, la, la... tra, la, la, la, la. C’est bien dommage qu’on<a name="page_109" id="page_109"></a> n’ait +pas mis le pot au feu aujourd’hui!... nous aurions pincé le bouillon à +la barbe des Athéniens!... M. Dermilly qui me laisse là des heures +entières! Heureusement que je suis à l’heure comme les fiacres!...</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Et j’en rends grâce à la nature...<br /></span> +</div></div> + +<p>Dans ce moment, ce monsieur fait une gambade de mon côté, et s’écrie en +me voyant:—Tiens! qu’est-ce que c’est que ça? Quel est ce petit rapin? +Est-ce que tu viens poser pour les <i>Innocents</i>, criquet? Tu aurais +besoin de manger encore de la panade pendant quelque temps... Tu as le +teint comme un œuf frais... Il faudra te faire mettre de la farce +dans les joues...</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! dis-moi comment tu t’appelles,<br /></span> +<span class="i0">Afin que je sache ton nom.<br /></span> +</div></div> + +<p>—Monsieur, je m’appelle André, dis-je à ce monsieur, qui, pendant que +je lui parle, valse et se donne des grâces. J’ai été renversé par un +cabriolet, et M. Dermilly a eu la bonté de me prendre chez lui...</p> + +<p>—Ah! pardon, intéressante victime! respect au malheur!... Eh bien! moi, +j’ai été renversé trois ou quatre fois, et personne ne m’a ramassé... Il +est vrai que ces jours-là Bacchus me donnait des faiblesses dans les +jambes. Tiens, mon petit, comment trouves-tu cet entrechat?</p> + +<p>Je ne concevais pas que ce monsieur osât danser, chanter et faire tant +de bruit auprès de cet autre qui ne bougeait pas et tenait toujours son +sabre levé. Je le montrai du doigt au faiseur d’entrechats en disant à +demi-voix:—Prenez garde de faire mal à la tête de ce monsieur.</p> + +<p>A ces mots, le monsieur sans chemise se jette sur une chaise en riant +aux éclats:—Oh! en voilà encore une bonne! et l’enfant est joliment +dedans! Il prend le mannequin pour un sapeur!... N’aie pas peur, mon +petit, je te réponds qu’il ne te coupera rien. C’est une nature +inanimée, ça n’a pas comme nous le fluide vital et le cerveau +spiritueux. <i>Oui, c’en est fait, je me marie</i>... <i>Si vous voulez bien le +permettre</i>...</p> + +<p>—Comment! c’est un mannequin!... Je n’en reviens pas. Je m’approche +pour le toucher.—Halte-là, <i>fœtus!</i> dit le beau chanteur en +m’arrêtant; on ne touche pas à ça!... ça brûle!...<a name="page_110" id="page_110"></a> Ah! malheureux! si +tu allais déranger un pli, tu ferais donner l’artiste à tous les +diables, et tu pourrais recevoir une monnaie qu’on ne met pas dans sa +poche.—Pardon, monsieur, je ne savais pas...—A présent que tu le sais, +n’en approche pas... Il faut que j’étudie le pas que je danserai ce soir +à la Chaumière.—Mais, monsieur, vous devez avoir froid en restant ainsi +sans chemise...—Est-ce que je ne suis pas habitué à cela, depuis quinze +ans que je pose pour les torses? Tu ne sais pas, innocente créature, que +tu es devant Rossignol, le plus beau modèle de Paris pour les torses. +Ah! si le reste du corps répondait à cette partie-là!... je vaudrais +douze francs par jour. Malheureusement les cuisses ne renflent point, +les mollets sont exigus, quoique je me bourre de haricots pour les faire +pousser. Mais c’est égal, je suis encore assez bien partagé; joignez à +cela une figure intéressante, de l’esprit, de la grâce, une danse vive +et légère, et l’on ne sera point étonné des nombreuses conquêtes qui me +sont familières... une... deux... chassez... assemblez... et la +pirouette de rigueur... Ah! quel dommage que mon habit soit sale, et que +mon chapeau soit troué!... Mais M. Dermilly m’a encore donné avant-hier +vingt francs d’avance... Il ne voudra pas récidiver... je suis déjà à +sec... <i>Le malheur me rend intrépide</i>... Dis donc, petit, tu ne pourrais +pas me prêter vingt-quatre sous pour huit jours?... Je t’en rendrais +vingt-cinq.—Monsieur, je n’ai pas d’argent sur moi. C’est le père +Bernard qui a ma bourse.—Alors... je vais mettre une couche d’huile sur +mes escarpins, pour me donner un air opulent... Il n’y a rien qui jette +de la poudre aux yeux comme des souliers bien luisants.</p> + +<p>M. Rossignol prend la bouteille d’huile, et avec un pinceau en étale +par-dessus la crotte de ses souliers; puis s’en verse dans le creux de +chaque main, qu’il passe dans ses cheveux. Pendant qu’il s’occupe de sa +toilette, je m’amuse à le considérer. Le modèle est un homme de +trente-six ans environ, d’une taille assez élevée; ses cheveux sont +noirs et mal peignés, ses yeux gris ont une expression d’effronterie et +de gaieté, qui, jointe à un nez retroussé et plein de tabac, et à une +énorme bouche qu’il ouvre sans cesse pour faire des roulades, rend sa +physionomie tout à fait originale.</p> + +<p>—C’est bien dommage, dit-il en bouclant ses cheveux, que je ne puisse +pas embellir mon habit par le même procédé!...<a name="page_111" id="page_111"></a> Mais je vais en mettre +aussi une teinte sur mon chapeau... Je sentirai un peu le rance, c’est +égal... La princesse me trouvera encore assez aimable... Mais avec +treize sous qui me restent, je ne lui ferai pas manger un chapon au +riz... Enfin nous trouverons peut-être des amis... Ah! si je savais que +Fanfan eût posé... comme j’irais chez ma femme faire du sabbat afin +d’avoir des sonnettes!...</p> + +<p>Comme je vois ce monsieur arranger ses souliers et ses cheveux, je +présume qu’il va s’habiller entièrement; et je lui présente sa chemise +et son habit, qui étaient à terre, dans un coin de l’atelier.—Merci, +petit, me dit-il, je ne veux pas me rhabiller que le patron ne soit +revenu et ne m’ait renvoyé; on ne pose pas un torse avec sa chemise, +c’est du grec, ça, pour toi. Eh ben! mon petit, si la nature t’a bien +taillé, crois-moi, ne prends pas d’autre état; fais-toi modèle, ça +s’apprend facilement... Il ne faut que se tenir tranquille. Des peintres +et des modèles, je ne connais que ça au monde. Il faut des modèles pour +les peintres, et des peintres pour les modèles, tu comprends ça? Ah! si +ma femme ne m’avait pas mis dedans... nous ferions une maison d’or; je +l’avais épousée pour ses formes, qui me semblaient tournées sur celles +de la Vénus Callipyge; je me disais: Tu poseras, et nous aurons des +enfants qui poseront... C’est héréditaire dans ma famille. Mon père +posait pour ses bras, ma mère pour ses hanches, mon oncle pour ses +pieds, ma tante pour son dos, mon frère pour ses mains et ma sœur +pour ses oreilles. Quand j’ai fait la cour à mon épouse, je lui ai +dit:—Avant de nous engager dans les liens réciproques, je vous préviens +que je veux que ma femme pose, n’importe pourquoi, et mes enfants +<i>idem</i>. Elle me répondit:—Mon ami, je montrerai tout ce que tu voudras. +Hum! la perfide!... Quel corset trompeur!... Madame Rossignol m’en a +fait voir de dures! Quand je dis de dures, c’est une façon de parler. +Comme j’étais abusé! impossible de la faire poser pour la moindre des +choses!... Ça n’était que du coton, depuis le haut jusqu’en bas. Je veux +la quitter pour défaut de formes; mais elle était enceinte, et je compte +me refaire sur l’enfant. En effet, j’ai un fils bâti comme un Apollon, +dans mon genre... Ce sera un des plus beaux modèles de l’Europe. Dès que +le petit drôle a trois ans, je veux l’exercer à poser... Impossible de +le faire tenir tranquille!... J’emploie le nerf de bœuf pour calmer +la vivacité de<a name="page_112" id="page_112"></a> son sang; ma femme prend un balai pour défendre son +fils, qu’elle prétend que je fais crier. Comme ces scènes conjugales se +renouvelaient tous les jours et que cela faisait du bruit, le +commissaire du quartier trouva mauvaises les leçons de pose que je +donnais à mon fils, et me fit prier de laisser l’enfant se développer de +lui-même. Alors je pris mon département; depuis ce temps, je vis en +garçon, et je ne vais voir mon épouse que lorsque je présume qu’elle a +un superflu dont il est urgent de la débarrasser. <i>Et voilà pourquoi +l’on m’appelle la petite Cendrillon!</i>...</p> + +<p>Comme Rossignol achevait de parler, nous entendons un grand bruit du +côté de la cuisine; je reconnais la voix de Thérèse qui crie:—Oh! c’est +lui! j’en suis certaine. Ce coquin de Rossignol aura trouvé un prétexte +pour quitter la séance et venir jusqu’à ma cuisine... Mais je vais me +plaindre à monsieur; je ne souffrirai pas que tout disparaisse et qu’on +mette cela sur le dos de Mouton.</p> + +<p>—C’est la vieille! dit Rossignol, qui a été écouter à la porte du fond; +elle vient ici... Oh! quelle idée!... Pendant que le patron n’est pas +là, si je pouvais... C’est ça, une scène de mélodrame! La vieille est +peureuse... elle donnera dedans... Eh! vite, petit... là... à genoux +devant le mannequin... un casque sur la tête, la visière baissée... une +tunique sur les épaules, et ne va pas bouger...—Mais, +monsieur...—Point de mais...—Pourquoi?...—Point de pourquoi. Tu +n’auras rien à dire, tu fais le mannequin, c’est seulement pour qu’elle +ne te reconnaisse pas... ça ne sera pas long. Mais ne t’avise point de +parler, ou je te casse l’épée d’Annibal sur les reins.</p> + +<p>Je n’ai pas peur de M. Rossignol; mais je suis curieux de voir ce qu’il +veut faire. Il y a longtemps que je m’ennuie dans ma chambre, et je ne +suis pas fâché de m’amuser un moment; d’ailleurs je présume que tout +ceci n’est que pour rire, et que cela ne saurait fâcher M. Dermilly. Me +voici donc à genoux auprès du mannequin: Rossignol m’enfonce un casque +sur la tête, la visière retombe sur mon visage; il me jette un grand +morceau de soie jaune sur le corps. Me voilà déguisé, il n’a plus qu’à +s’occuper de lui. Je le vois courir au squelette, il le prend dans ses +bras et vient le placer devant un grand coffre qui est au milieu de +l’atelier, puis jette par-dessus un vaste manteau brun qui cache +entièrement ce personnage effrayant;<a name="page_113" id="page_113"></a> ensuite Rossignol se blottit dans +le coffre qui est derrière le squelette; il fait retomber le couvercle +sur lui, mais il laisse un jour suffisant pour respirer et pour tenir un +coin du manteau. Tout cela a été l’affaire d’un moment; et chacun est à +son poste quand Thérèse ouvre la porte de l’atelier.</p> + +<p>—Monsieur, cela ne peut pas continuer comme cela... il faut que cela +finisse, dit Thérèse en entrant et en s’avançant lentement du côté où +elle suppose que son maître travaille, M. Rossignol me fait tous les +jours quelque tour nouveau... Encore aujourd’hui, le restant de la +volaille... une cuisse tout entière... et puis on accusera le chat... Je +vous prie de lui défendre de mettre le pied dans ma cuisine, ou de faire +fermer cette porte de communication. D’ailleurs il est fort désagréable +que les voisins aperçoivent des hommes sans chemise auprès de moi... +J’ai beau dire que c’est le modèle, on me rit au nez... et l’on pense +des choses... on a des idées... Cela me compromet, monsieur.</p> + +<p>Thérèse est arrivée à l’autre bout de l’atelier; elle se trouve devant +le grand tableau, près du coffre et du manteau brun. Elle lève les yeux +et regarde autour d’elle.</p> + +<p>—Tiens, est-ce que monsieur est sorti?... Rossignol est parti!... Ils +ont eu fini de bien bonne heure aujourd’hui... Au milieu de toutes ces +toiles... de ces mannequins, on croit toujours voir du monde... +Monsieur, êtes-vous ici?... Non, il n’y plus personne... Allons-nous-en, +je n’aime pas à me trouver seule dans cette grande pièce... Toutes ces +figures... Et ce pauvre jeune homme qu’on fouette avec des serpents! ça +me fait de la peine. Quel dommage! un si beau garçon!... C’est monsieur +<i>Ixion</i> qu’ils l’appellent... Et tout ça, parce qu’il avait fait les +yeux doux à madame <i>Jupiter</i>... Ah! si l’on fouettait comme cela tous +ceux qui reluquent les femmes mariées!</p> + +<p>Dans ce moment, un gémissement sourd part du fond du coffre; Thérèse +change de couleur et regarde timidement autour d’elle.</p> + +<p>—C’est singulier... J’ai cru entendre quelque chose... Monsieur! +monsieur! est-ce que vous êtes ici?</p> + +<p>On ne répond pas; mais un second gémissement, plus prolongé que le +premier, vient redoubler l’effroi de Thérèse. Elle devient tremblante et +n’ose plus ni lever les yeux, ni faire un pas.<a name="page_114" id="page_114"></a></p> + +<p>—Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! qu’est-ce c’est que cela? dit la vieille +bonne, qui peut à peine parler; je n’ai plus la force de m’en aller... +mes jambes tremblent sous moi.</p> + +<p>Rossignol, déguisant sa voix et lui donnant un ton lugubre et +lamentable, appelle lentement Thérèse par trois fois.</p> + +<p>—Qui... qui m’appelle? dit la vieille en mettant sa main sur ses +yeux.—Ton grand-père...—Il y a plus de cinquante ans qu’il est +mort.—C’est égal, tu vas me faire le plaisir de l’écouter, et tu vas +jurer d’obéir à ce qu’il t’ordonnera.—Oui... oui... oui... je ju... +jure.—Écoute bien! Rossignol est un excellent garçon que j’aime +beaucoup et que je protège; c’est le plus beau torse que la nature ait +formé; nous t’ordonnons de le laisser entrer dans ta cuisine quand bon +lui semblera, de ne jamais ôter la clef du buffet du garde-manger, de +lui permettre de goûter au bouillon, et même d’y tremper une croûte de +pain quand cela lui sera agréable; de mettre de côté pour lui quelques +pots de confitures, de ne jamais parler de tout ceci à ton maître; enfin +d’avoir pour le susdit Rossignol tous les égards que mérite le plus beau +modèle de la capitale: si tu manques à tout cela, nous t’en ferons voir +de cruelles. Lève les yeux pour nous souhaiter le bonjour.</p> + +<p>Thérèse a beaucoup de peine à se décider à ôter ses mains de devant ses +yeux; enfin, après quelques minutes d’hésitation, elle lève doucement la +tête. Dans ce moment, Rossignol, tirant brusquement le coin du manteau, +le fait tomber à terre; et le squelette paraît à découvert devant la +vieille bonne, qui pousse des cris affreux. Ne sachant plus où elle en +est, Thérèse va se jeter sur le coffre en invoquant tous les saints du +paradis. Mais Rossignol, qui se voit alors privé d’air, se démène et +pousse des cris horribles du fond de son coffre. La vieille croit +qu’elle est assise sur un nid de démons, car elle sent qu’on donne des +coups de pied et des coups de poing à ce qui lui sert de banc. Elle +vient de se lever... lorsque, m’apercevant de sa frayeur, et voulant la +faire cesser, je m’avance brusquement, dans l’intention d’aller lui +apprendre la vérité; mais je n’ai pas pensé à ôter mon casque ni à lever +ma visière. En voyant un chevalier s’avancer vers elle, Thérèse ne doute +plus que tous les morts de l’atelier ne soient ressuscités; et, saisie +d’une terreur encore plus grande, elle retombe de tout son poids sur +Rossignol, qui vient d’ouvrir le couvercle pour se donner de l’air, et +reçoit sur<a name="page_115" id="page_115"></a> lui la vieille bonne, avec laquelle il se trouve couché dans +le fond du coffre.</p> + +<p>Rossignol crie, parce qu’il est obligé de porter Thérèse: celle-ci se +croit livrée à toute la fureur du démon. Rossignol, qui étouffe, la +pince, la pousse en jurant comme un possédé. Thérèse, qui a perdu la +tête, se laisse pincer et pousser; mais elle ne se lève pas, parce +qu’elle croit que l’atelier est occupé par une légion de spectres.</p> + +<p>—Otez-vous!... mille pipes!... ôtez-vous donc! crie le beau modèle! +Sac... position!... j’étouffe... Allons donc, la vieille!... +comptez-vous rester sur moi jusqu’à demain?—Ah! Belzébuth!... +Astaroth!... Asmodée!... faites de moi tout ce que vous voudrez... Je me +soumets...—Eh! non, sacrebleu! je n’en veux rien faire. Allons, la +petite mère, baissez vos jupons, ou je claque...—Mon cher grand-père, +c’est vous qui l’aurez voulu... que votre volonté soit faite...—Au +diable le grand-père et toute la famille! Voilà une jolie Vénus qui +m’est tombée là!</p> + +<p>Je riais aux éclats... tout à coup on ouvre la porte, et M. Dermilly +paraît au milieu de nous. Que l’on juge de sa surprise en me voyant +couvert d’un vêtement de chevalier, tandis que sa vieille bonne et son +modèle sont encore dans le fond du coffre.</p> + +<p>—Qu’est-ce que cela signifie? s’écrie le peintre en courant au coffre, +d’où il retire Thérèse pendant que je jette loin de moi mon casque et +mon manteau.</p> + +<p>—Ah! c’est mon maître!... c’est mon cher maître! je suis sauvée! dit +Thérèse en remettant son bonnet, qui s’est défait pendant la bataille.</p> + +<p>—Et que faisiez-vous au fond de ce coffre avec M. Rossignol?... et toi, +André, avec un casque... une tunique?...</p> + +<p>—Est-il possible! dit la vieille, c’est André!... et c’était ce coquin +de Rossignol qui me pinçait là-dedans!...—Eh! oui, morbleu! dit le +modèle en se levant à son tour: il y a deux heures que je vous crie de +vous lever et que vous m’étouffez!...</p> + +<p>—M’expliquerez-vous tout ceci? dit M. Dermilly en nous regardant tous. +Rossignol s’occupait de refriser ses cheveux; Thérèse reprenait sa +respiration et se reposait de la fatigue du combat.</p> + +<p>Je m’avance vers M. Dermilly, et je lui conte franchement<a name="page_116" id="page_116"></a> tout ce qui +s’est passé en lui demandant pardon d’être venu dans son atelier sans sa +permission. Pendant mon récit, Thérèse s’écrie à chaque +instant:—C’était ce coquin de Rossignol! j’aurais dû m’en douter! +Pouah... il sentait le rance dans ce coffre... et l’ail à faire +reculer!...</p> + +<p>Je m’aperçois que M. Dermilly a beaucoup de peine à ne pas rire; +cependant lorsque j’ai fini il prend un ton sévère et dit à son +modèle:—Vous pouvez vous retirer, monsieur Rossignol, et il est inutile +que vous reveniez. Vous ne voulez pas être raisonnable et vous conduire +sagement; il y a longtemps que je vous ai prévenu: je ne veux point d’un +modèle qui met toute ma maison sens dessus dessous.</p> + +<p>—Comment, monsieur!... s’écrie Rossignol, qui, pendant ce discours, +lance à Thérèse des regards furibonds, parce que cette vieille folle +vient se jeter sur moi et me prend pour un <i>Astaroth</i>, vous tournez cela +au sérieux! C’était une simple plaisanterie, dans le but d’un moment de +récréation.—Oh! ce n’est pas pour cela seulement... vous m’avez +entendu.—Monsieur, j’ai reçu de vous vingt francs d’avance; c’est +quatre séances que je vous dois encore, et je viendrai poser pour +cela.—C’est inutile!... je vous en fais cadeau.</p> + +<p>—Cadeau! monsieur, je ne suis pas fait pour recevoir des cadeaux, dit +Rossignol en passant derrière un tableau, où il met sa chemise, son +gilet et son habit. Je suis bon pour vingt francs, monsieur, et je vous +les payerai! Et ce n’est pas à Rossignol que l’on fait de ces +choses-là!... Au reste, vous chercherez longtemps avant de trouver un +torse dans mon genre... J’ai un corps antique!... c’est du bon style... +Je vous défie de faire sans moi un Hercule, un Mars ou un Apollon! allez +donc chercher pour cent sous une poitrine comme celle-ci! Vous y +reviendrez, monsieur, et ce n’est point un bouillon ou une cuisse de +volaille qui doivent brouiller des artistes.</p> + +<p>En disant ces mots, Rossignol reparaît au milieu de nous. Après avoir +salué M. Dermilly, il pose fièrement son chapeau sur une oreille, +dandine son corps comme un tambour-major, balance une grosse canne qu’il +tient dans sa main, marmotte entre ses dents:—Allons faire une descente +chez madame Rossignol, et tâchons de faire poser Fanfan pour le +<i>Sacrifice d’Abraham</i>; puis s’éloigne en laissant après lui une odeur +d’ail et d’huile grasse qui se répand dans tout l’atelier.<a name="page_117" id="page_117"></a></p> + +<p>—Grâce au ciel, nous en voilà débarrassés! dit Thérèse. Le mauvais +sujet! Quelle frayeur il m’a causée!... Mais je vous connais, monsieur, +vous êtes trop bon; et quand il reviendra d’un ton piteux vous promettre +de se mieux conduire, vous l’emploierez de nouveau.</p> + +<p>Pendant que Rossignol était là, je m’étais tenu dans un coin de +l’atelier, car je m’attendais à être grondé; mais, lorsque le modèle est +parti, je m’avance timidement vers M. Dermilly:</p> + +<p>—Et moi, monsieur, faut-il que je m’éloigne aussi? lui dis-je.—Toi, +mon cher André, ah! bien au contraire!... Tu vas la voir, elle arrive +demain... et demain, j’espère... Va, mon ami, il ne faut pas encore +faire d’imprudence: tu as besoin de te reposer... Thérèse, conduisez-le +dans sa chambre.</p> + +<p>Quelle est donc cette personne que je dois voir demain, et d’où vient le +plaisir que cela semblait faire à mon protecteur? Je n’y comprends rien, +mais je n’ose le questionner, et je suis Thérèse, qui répète à chaque +instant:—Comme je vais être tranquille dans ma cuisine! je n’aurai plus +besoin d’être sans cesse aux aguets. Ah! le mauvais sujet!... Je suis +moulue, en vérité. C’est qu’il me pinçait d’une force... Ah! si j’avais +su que c’était lui, comme je vous l’aurais égratigné! Il n’aurait pu +faire le Romain de six mois.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII<br /><br /> +<small>L’ORIGINAL DU PORTRAIT.</small></h2> + +<p>A mon âge, les forces reviennent vite. Le lendemain de la scène de +l’atelier, en me réveillant, je me sens capable de courir de nouveau +dans Paris, et je me promets de sortir avec Manette. Je veux me lever... +je cherche mes vêtements... Quelle est ma surprise de trouver, à la +place de ma grosse veste et de mon pantalon rapiécé, une jolie veste en +beau drap bleu, garnie de boutons dorés; un pantalon de même étoffe, et +un charmant gilet en casimir jaune!</p> + +<p>J’examine, j’admire ces vêtements; mais je n’ose y toucher: est-ce pour +moi qu’ils sont là?... Je ne puis le croire; cependant<a name="page_118" id="page_118"></a> je ne trouve pas +mes vieux habits, et je veux me lever. J’appelle Thérèse!... Thérèse!... +Elle vient enfin.</p> + +<p>—Eh bien! mon garçon, que me voulez-vous?—Mes habits, s’il vous plaît, +ma bonne Thérèse!—Vos habits? les voilà... Est-ce que ceux-ci ne valent +pas les autres?—Quoi! c’est pour moi ces beaux vêtements... cette jolie +veste avec ces boutons dorés?—Oui, sans doute, c’est pour vous; et le +coiffeur va venir vous couper les cheveux... Oh! nous voulons vous faire +beau. Pensez-vous que, vous gardant avec lui, monsieur veuille que vous +restiez vêtu en ramoneur?—Me gardant avec lui!... Si je mets ces +habits, est-ce que je n’irai plus chez le père Bernard, est-ce que je ne +pourrai plus danser avec Manette?—Vous pourrez toujours aller le voir, +mais vous n’y demeurerez plus. Oh! pour danser avec Manette, cela ne +vous en empêchera point! quand on a le cœur gai, on peut danser sous +tous les costumes. Ce n’est point l’habit qui fait l’homme, mon petit +André, vous sentirez cela plus tard, mais ça l’embellit. Oh! quant à +cela, on ne peut pas nier que la toilette ne fasse beaucoup. Quand mon +pauvre défunt avait, le dimanche, son habit marron, sa culotte collante +et un col bien empesé, ce n’était plus le même homme que les autres +jours. Et moi-même, quand je mets mon bonnet brodé et mon déshabillé à +bouquets, vous devez remarquer un grand changement dans toute ma +personne... cela m’ôte dix ans.</p> + +<p>Je regarde les beaux habits, et j’hésite... Si cela allait fâcher le +père Bernard de me voir vêtu ainsi! Cependant je tiens la veste... le +pantalon... je brûle de les essayer. Thérèse me dit que je vais être +charmant avec cela. Comment résister à l’envie de mettre ce qui peut +nous embellir?... ce n’est pas à onze ans que l’on a ce courage; et je +serais fort embarrassé de dire à quelle époque de la vie le désir de +plaire n’a plus d’empire sur nous.</p> + +<p>Je ne résiste plus: je passe le beau pantalon; j’endosse le gilet, la +veste. Thérèse dit que cela me va à ravir; il me semble aussi que je ne +suis pas mal, je me mire dans une glace; je me retourne dans tous les +sens; je ne puis me lasser d’admirer ma toilette. Mais ce n’est pas +tout; le perruquier arrive; il me débarrasse de mes longs cheveux, il me +frise, me met de la pommade, et me voilà encore devant la glace... Ah! +mon Dieu!... je me trouve laid maintenant. Peu à peu cependant je +m’accoutume<a name="page_119" id="page_119"></a> à ce changement de coiffure. Mais qu’il me tarde de voir +Manette et son père! je gage qu’ils ne me reconnaîtront pas. Et ma +pauvre mère! si elle pouvait me voir ainsi... comme elle serait +contente!... Je tâcherai de ne point user mon nouvel habit, afin qu’il +soit encore propre pour aller au pays.</p> + +<p>M. Dermilly entre, il me regarde, m’embrasse... Je veux le remercier, il +ne me le permet jamais. Je voudrais sortir pour aller chez Bernard, et +peut-être aussi pour me montrer dans la rue avec mon nouveau costume. Ce +petit mouvement de vanité est si naturel!—Tu ne peux sortir +aujourd’hui, me dit mon protecteur, tu n’es pas encore assez +fort...—Oh! si, monsieur, je ne suis plus malade.—Tes amis viendront +te voir, et une autre personne...—Celle dont vous m’avez parlé +hier?—Oui, mon ami.—Est-ce qu’elle me connaît?—Oui, je lui ai écrit +tout ce qui te concerne; elle brûle de te voir. De la patience, mon cher +André, et surtout point d’imprudence.</p> + +<p>M. Dermilly s’éloigne et me laisse bien curieux de voir cette personne +qu’il m’a annoncée; mais que le temps me semble long! Quel dommage de +rester dans une chambre quand on a de si beaux habits! J’entends enfin +sonner... Ce sont mes amis, sans doute... Oui, je reconnais leurs pas... +Comme ils vont être surpris! Je saute, je cours dans ma chambre, je ne +sais si je dois me cacher ou me montrer tout de suite.</p> + +<p>Les voici: ils entrent... ils me voient... mais ils me cherchent encore: +ils ne me reconnaissent pas. Je suis obligé de courir à eux.—C’est moi, +Manette... c’est moi, père Bernard; regardez-moi donc!—Est-il +possible!... c’est André! mon père...—André! ce petit mirliflore!... +quoi! vraiment, ce serait lui?...—Oui, c’est André... avec de beaux +habits..—Eh bien! vous, ne m’embrassez pas? est-ce que vous ne m’aimez +plus parce que je suis autrement vêtu?—Attends donc, mon garçon, il +faut que nous soyons d’abord certains que c’est toi. Viens, viens, +André; va, riche ou pauvre, je t’aimerai toujours, moi.</p> + +<p>Le père Bernard m’embrasse; Manette ne sait pas si elle est contente, +elle touche ma veste, mes boutons, et dit tout bas:—Oui... c’est bien +beau... mais pour faire des commissions, tu te saliras bien vite avec +ça!... et tes grands cheveux étaient si beaux... il me semble que je +n’oserai plus danser avec toi quand tu auras ces riches habits... Mais +tu ne les mettras que le dimanche...<a name="page_120" id="page_120"></a> N’est-ce pas, mon père, qu’il ne +faudra pas qu’il les mette dans la semaine?</p> + +<p>—Ah! ma pauvre petite, cela ne nous regarde plus! Voilà André sur le +chemin de la fortune; le voilà chez un homme qui veut le pousser dans le +monde... et, à coup sûr, il ne lui laissera plus faire des +commissions!... Qui sait si André ne deviendra pas lui-même un grand +personnage?... s’il n’aura pas un jour des laquais, une voiture? Il ne +serait pas le premier que l’on aurait vu commencer dans un grenier et +finir dans un hôtel. Pourvu qu’André soit honnête, délicat, pourvu qu’il +nous aime toujours, c’est l’essentiel!... et j’en réponds, parce qu’il a +un bon cœur, que l’air de Paris n’a point gâté.</p> + +<p>Manette a écouté avec étonnement le discours de son père, elle reste un +moment toute saisie; puis elle me prend le bras et me dit d’une voix +altérée:—Est-ce que c’est vrai, André? Est-ce que tu n’es plus +commissionnaire? Tu ne vas pas revenir avec nous à la maison? Nous ne te +verrons plus!... Comment! tu ne nous aimes plus parce que tu as de beaux +habits?... Ah! quitte-les, André! tu étais bien mieux en Savoyard!... +Viens avec nous, viens, je t’en prie: tu n’es plus malade; +allons-nous-en pendant que ce monsieur n’y est pas. Oh! reviens... je +serai malheureuse si je ne te vois plus! et mon père aussi!... il ne te +le dit pas!... mais nous nous ennuyons après toi!... Ah! ça serait bien +vilain de ne point revenir chez nous!</p> + +<p>Manette n’y tient plus: ses larmes coulent; elle sanglote; je veux la +consoler, je lui promets que j’irai la voir tous les jours, je l’appelle +ma sœur! ma chère sœur, mais tout cela ne la calme point; et elle +répète sans cesse:</p> + +<p>—Reviens avec nous.</p> + +<p>Touché de la douleur de Manette, je vais lui céder, je veux partir, je +veux retourner chez le père Bernard; mais le bon Auvergnat +m’arrête.—André, me dit-il, il faut être raisonnable et ne point se +montrer ingrat: ce M. Dermilly peut t’avancer dans le monde; et, quoique +je perde beaucoup en ne t’ayant plus auprès de moi, je ne suis point +assez égoïste pour t’engager à refuser le bien que l’on veut te faire. +Si tes protecteurs changeaient un jour pour toi, tu peux alors revenir +chez nous: tu y seras toujours reçu comme chez ton père. Allons, mon +petit, sois plus raisonnable que Manette. Bah! bah! elle se consolera +aussi! tout le monde se console avec le temps.<a name="page_121" id="page_121"></a></p> + +<p>Je me rends aux volontés du père Bernard, et je dis tout bas à sa +fille:—Manette, quand je gagnerai beaucoup d’argent, je t’achèterai +aussi de belles robes, de beaux bonnets.—Je n’en veux pas, dit Manette, +j’aime mieux rester comme je suis. Elle détourne les yeux et elle ne +veut plus me regarder; elle dit que je suis affreux avec mes beaux +habits. Le porteur d’eau m’embrasse et il emmène sa fille... Je veux +l’embrasser, elle ne le veut pas... Il faut que son père le lui ordonne. +Alors elle me tend ses joues mouillées de larmes en faisant une petite +mine si touchante!... Puis, elle me dit encore tout bas à +l’oreille:—Reviens avec nous!... Ah! si le père Bernard le voulait, je +serais prêt à la suivre; mais il entraîne sa fille... De loin j’entends +encore ses sanglots... cela me fait un mal! je regarde mes beaux habits +avec colère; je suis presque tenté de les ôter: ils ont fait de la peine +à Manette... Je ne me trouve plus bien avec. Je me sens une +tristesse!... Est-ce donc là l’effet de l’opulence? et, en devenant +riche, est-ce que l’on cesse d’être gai? Ah! si je savais cela, je +voudrais rester commissionnaire.</p> + +<p>Il y a plus d’une heure qu’ils sont partis, lorsque j’entends du bruit +dans la pièce voisine; bientôt M. Dermilly ouvre la porte et fait entrer +une dame en lui disant:—Venez, ma chère Caroline, et jouissez de sa +surprise.</p> + +<p>Cette dame est jeune; elle est belle, et sa mise est très-élégante. Elle +donne une main à une petite fille qui peut avoir huit ans. Mais je ne la +remarque pas d’abord, parce que les traits de cette dame captivent toute +mon attention; je cherche où je l’ai déjà vue... pendant qu’elle dit à +M. Dermilly:—Il est charmant! Quel bonheur de l’avoir trouvé! Quel +bonheur, surtout, qu’il ne se soit pas adressé à M. le comte, qui ne +m’en eût jamais parlé!</p> + +<p>Quel souvenir me frappe!... Je cherche le portrait que je porte à mon +cou... Je le regarde... Je reporte mes yeux sur cette dame... Oh! plus +de doute, c’est elle, c’est l’original du médaillon. Je le détache +aussitôt d’après le ruban, et le présente à cette dame en lui +disant:—Voilà votre portrait, madame... Oh! c’est bien vous, je vous +reconnais, et il y a bien longtemps que je vous cherche pour vous rendre +cela.</p> + +<p>—Oui, mon ami, oui, c’est à moi qu’appartient ce portrait, me dit la +jeune dame en m’embrassant tendrement; ou plutôt c’est à ma fille, à mon +Adolphine, qui doit l’existence à ton généreux<a name="page_122" id="page_122"></a> père... La voilà, mon +ami, celle que vous avez sauvée, et qui a passé une nuit dans votre +chaumière, celle que j’aime plus que ma vie!... Ah! je veux réparer +l’injustice de M. le comte. Je suis trop heureuse de faire quelque chose +pour le fils de l’homme auquel je dois le bonheur d’embrasser encore ma +fille!</p> + +<p>Cette dame serre sa fille contre son cœur.—Quoi! ce serait cette +petite dormeuse que j’ai portée dans mes bras avec tant de plaisir! En +effet, je reconnais aussi ses traits. Mais quels changements quatre ans +ont amenés! Elle est grande; elle a déjà une petite tournure élégante; +ses yeux sont toujours aussi beaux, aussi doux, mais elle ne les fixe +plus sur les étrangers avec cette hardiesse enfantine du premier âge; +elle les baisse timidement et rougit quand on la regarde. Ses cheveux +sont plus foncés, ses traits plus formés; ses manières ont perdu de leur +vivacité; déjà la raison arrive et se mêle aux sensations de l’enfance.</p> + +<p>Je reste immobile devant la petite fille, qui me sourit parce qu’elle +voit sa mère me sourire.—Embrasse-la donc, André, me dit la jeune dame, +tu ne la reconnais pas? Mais elle est toujours aussi bonne, aussi douce; +elle t’aimera aussi, car mon Adolphine n’aura point un mauvais cœur.</p> + +<p>Je m’approche de la jolie petite fille. Puis, je reste gauchement devant +elle. Il me semble que je n’ose point l’embrasser. Je suis bien plus à +mon aise avec Manette; et je l’embrasserais vingt fois par jour sans +être honteux comme cela.</p> + +<p>Enfin, la petite Adolphine m’a tendu sa joue, et je l’ai légèrement +effleurée avec mes lèvres; puis je vais me retirer à l’autre bout de la +chambre, comme si j’avais fait quelque chose de mal.—Que comptez-vous +faire de cet enfant? dit la dame à M. Dermilly.—Le garder chez moi, en +prendre soin, lui donner des maîtres, lui montrer ce que je sais s’il a +du goût pour la peinture. Jamais je ne prendrai de compagne! Jamais +l’hymen ne m’engagera! Cet enfant charmera mes ennuis; il deviendra mon +fidèle compagnon. Avec lui je pourrai parler de vous!.... Maintenant je +vous vois si rarement! Il vous connaît... il vous aimera, et, s’il ne +comprend toutes mes peines, du moins sa présence en adoucira une +partie.—Mon ami, je trouve quelques changements à faire à ce plan. Vous +voulez garder cet enfant avec vous; mais vous êtes garçon, vous ne +restez chez<a name="page_123" id="page_123"></a> vous que pour travailler; vous aimez à voyager, à faire de +fréquentes excursions dans les environs de Paris; André est encore trop +jeune pour vous accompagner, ou, si vous l’emmeniez, il lui serait bien +difficile de se livrer à l’étude; il est mille soins, mille détails dont +vous ne pourriez vous occuper, et, seul avec votre vieille Thérèse, ce +pauvre André ne s’amusera pas. Au lieu de cela, mon ami, laissez-moi me +charger d’André; il demeurera près de moi, dans mon hôtel; il aura tous +les maîtres d’Adolphine; je veillerai sur lui comme une mère, il viendra +vous voir quand vous le voudrez... Et pour lui donner des leçons, vous +pourrez venir tous les jours à l’hôtel... Allons, mon cher Dermilly, +faites-moi encore ce sacrifice; et d’ailleurs, n’est-ce pas à moi à me +charger du sort futur de cet enfant? Vous y consentez, n’est-ce +pas?—Ah! chère Caroli... ah! madame, ne suis-je pas toujours soumis à +vos moindres désirs?... Votre père nous a séparés; il a été sourd à nos +prières, à nos vœux! Il vous a donnée à un autre! mais il n’a pu +éteindre un sentiment qui ne finira qu’avec ma vie!...</p> + +<p>La jeune dame ne répond point à Dermilly; mais elle soupire et le +regarde d’une manière si tendre, si expressive, que ce silence doit être +aussi éloquent que la parole.—Éloignons ces souvenirs, dit-elle enfin, +et ne nous occupons que d’André. Mon ami, me dit-elle, voudrez-vous +venir habiter avec moi?</p> + +<p>Je regard cette dame avec surprise, mais je me sens déjà porté à +l’aimer; ses traits sont si aimables, elle me témoigne tant de bonté! Et +cette petite Adolphine... est-ce qu’on me laissera jouer avec elle? Je +n’ose le demander; mais je regarde M. Dermilly, et je réponds en +hésitant:—Je ferai ce que monsieur voudra... pourvu qu’on me laisse +toujours voir le père Bernard.</p> + +<p>—C’est celui chez qui il demeurait, dit M. Dermilly; un honnête +Auvergnat, qui l’aime comme son fils.—Mon cher André, vous seriez bien +coupable si vous oubliiez ce digne homme; ce n’est point près de moi que +vous recevrez des leçons d’ingratitude. Prenez cette bourse, portez-la +demain chez Bernard pour qu’il l’envoie à votre mère; qu’elle sache que +ce n’est qu’une dette que j’acquitte, et que désormais elle soit +tranquille sur votre sort. Dans deux jours, je viendrai vous chercher +pour vous emmener avec moi.</p> + +<p>La jeune dame me met la bourse dans la main, m’embrasse<a name="page_124" id="page_124"></a> et s’éloigne +avec sa fille, suivie de M. Dermilly. Je suis resté immobile: une bourse +pleine d’or!... Tout cela pour ma mère!... Je ne sais si je veille!... +Je fais sonner la bourse... Je compte les pièces, je les étale sur une +table... il y a vingt pièces d’or! C’est une fortune! ma bonne mère ne +travaillera plus du matin jusqu’au soir, petit Jacques mangera tant +qu’il voudra... et Pierre!... le pauvre Pierre!... il n’y a donc que lui +qui ne partagera pas notre bonheur; mais si je le retrouve, ah! que nous +serons heureux!</p> + +<p>Je voudrais aller sur-le-champ porter cet or chez le père Bernard; mais +on dit que je ne puis pas encore sortir aujourd’hui. J’irai demain, et +je dirai à Manette:—Tu vois bien que les beaux habits ne donnent point +toujours du chagrin.</p> + +<p>Le lendemain je m’éveille dès la pointe du jour; je m’habille, je veux +aller chez le porteur d’eau. Thérèse n’entend pas que je sorte seul; je +la supplie de me laisser aller et de ne point éveiller M. Dermilly: mais +elle ne m’écoute pas; et bientôt son maître arrive; il conçoit mon +impatience, et veut m’accompagner chez Bernard; il dit qu’il a à lui +parler, j’ai bien peur qu’il ne m’empêche d’aller aussi vite que je +voudrais. Mais en bas nous trouvons un cabriolet et il me fait monter +dedans. Oh! comme je serais content d’aller en cabriolet si la bourse +que je porte ne m’occupait pas entièrement!</p> + +<p>Enfin nous sommes devant la demeure du porteur d’eau! Je monte +rapidement les six étages, sans regarder si M. Dermilly me suit. Me +voilà devant la porte, qui est entr’ouverte; je la pousse, j’entre +brusquement. Manette me voit, elle fait un cri, lâche un poêlon plein de +lait qu’elle tenait à la main, et saute à mon cou en s’écriant:—C’est +lui, c’est lui, mon père! c’est André, il est revenu!...</p> + +<p>Chère Manette!... comme elle m’aime!... et Bernard vient m’embrasser +aussi. Je tire la bourse de ma poche, je la lui donne en lui +disant:—C’est pour ma mère, c’est de l’or... C’est cette dame qui me +l’a donné... vous savez bien la dame du portrait... Oh! qu’elle est +bonne!... Envoyez ça tout de suite, père Bernard; oh! je vous en prie... +et dites-lui qu’elle n’a plus besoin de travailler.</p> + +<p>Bernard ouvre de grands yeux en regardant la bourse; il ne comprend pas +d’où cela vient; il ne sait de quelle dame je veux lui parler; et +Manette, sans s’embarrasser de la bourse, continue<a name="page_125" id="page_125"></a> à sauter sur les +débris du poêlon en répétant:—Il est revenu!... Il va rester avec nous!</p> + +<p>Mais tout à coup M. Dermilly paraît; alors la scène change, car il +s’empresse d’expliquer au père Bernard d’où me vient cette bourse, et +Manette ne saute plus, parce qu’elle commence à deviner que je ne suis +pas venu pour rester tout à fait.</p> + +<p>Quand Manette apprend que je vais habiter l’hôtel de M. le comte de +Francornard, elle s’écrie:</p> + +<p>—Mon Dieu! mais on veut donc en faire un prince?</p> + +<p>—Non, mon enfant, lui dit M. Dermilly, on veut qu’il vous aime +toujours, et, si la fortune lui sourit, qu’il soit digne de ses faveurs.</p> + +<p>Le père Bernard me promet d’envoyer, dès le jour même, l’argent à ma +mère par quelqu’un qui se rend en Savoie. Je suis content, j’embrasse le +bon porteur d’eau et sa fille, je jure de venir les voir souvent. M. +Dermilly leur promet de veiller sur moi, et je m’éloigne de cette maison +où se sont écoulées si rapidement les premières années de mon séjour à +Paris.</p> + +<p>Il est arrivé ce jour où je dois aller habiter un hôtel. Comment +supporterai-je ce changement de situation, cette nouvelle manière de +vivre? Mais on se fait à tout: je suis déjà habitué à ces beaux habits, +que je porte depuis deux jours, et je ne me sens plus gêné dedans.</p> + +<p>Cette dame vient avec sa fille; on me témoigne autant d’amitié, autant +d’intérêt.—Tout est arrangé, dit-elle à M. Dermilly, je lui ai fait +préparer une jolie petite chambre au-dessus de mon appartement; il sera +près de moi, et je pourrai le voir tant que je voudrai.—Et M. le +comte?—Qu’il dise ce qu’il voudra, vous savez que cela m’est fort +indifférent, et que je n’en ferai pas moins ma volonté. N’est-il pas +trop heureux maintenant que j’habite le même hôtel que lui pendant une +partie de l’année!... Mais les soins qu’exige l’éducation de ma fille ne +me permettent plus de voyager comme autrefois. Chère Adolphine! pour toi +je puis supporter toutes les privations!... Je n’ai pas encore parlé +d’André à M. le comte; je le lui présenterai ce matin. Il le regardera +un moment, puis n’y pensera plus; vous savez bien que son cuisinier et +son chien l’occupent entièrement. Allons, André, dites adieu à M. +Dermilly, à Thérèse: nous allons partir. Adolphine, nous emmenons André, +il va habiter avec nous, en seras-tu contente?<a name="page_126" id="page_126"></a></p> + +<p>—Oui, maman, dit la petite fille, si tu l’aimes, je l’aimerai bien +aussi.</p> + +<p>Mes préparatifs sont bientôt faits: je veux prendra mes vieux habits, +mais Thérèse se charge, de les faire porter chez le père Bernard. M. +Dermilly m’a acheté un joli chapeau, que je mets sur ma tête en faisant +un peu la grimace, parce que cela me serre plus que mon petit bonnet; +mais il faut bien souffrir pour être à la mode.</p> + +<p>J’embrasse M. Dermilly, et je descends avec madame la comtesse et sa +fille. J’aperçois en bas une belle voiture et des laquais en livrée qui +attendent ma protectrice: ils ouvrent la portière avec fracas, et +s’empressent de lui présenter la main après avoir fait monter la petite +Adolphine.</p> + +<p>—Monte, André! me dit la jeune comtesse en me prenant le bras. J’étais +incertain si c’était derrière ou dedans que je devais monter. Je me sens +poussé, je monte: me voilà dans la voiture, qui part comme le vent. La +belle dame m’accable de bontés, et la jolie Adolphine me dit en +souriant:—N’est-ce pas, André, que c’est amusant d’être en voiture?</p> + +<p>Je ne sais que répondre; je suis tout étourdi de me trouver là... Le +bruit de la voiture, toutes ces maisons, que je vois fuir devant moi, +m’ôtent presque la faculté de parler. Ma bienfaitrice sourit de mon +étonnement, qui redouble lorsque je vois la voiture entrer dans une +maison magnifique et s’arrêter dans une vaste cour.</p> + +<p>On ouvre la portière; un valet me donne la main pour descendre... la +main... à moi!... Je le remercie, et je lui ôte mon chapeau. Je jette +les yeux autour de moi:—Voilà donc l’hôtel que je vais habiter! Quelle +différence d’avec la maison du père Bernard! Mais ici serai-je aussi +heureux que chez le porteur d’eau?...</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV<br /><br /> +<small>LE SECOND SERVICE.—LA FEMME DE CHAMBRE.</small></h2> + +<p>Ma protectrice monte avec sa fille un grand escalier; elle me fait signe +de la suivre: j’avance mon chapeau à la main; nous entrons au premier +dans un superbe appartement, nous traversons<a name="page_127" id="page_127"></a> plusieurs pièces meublées +avec magnificence, et ce n’est qu’en tremblant que je me décide à +marcher sur les beaux tapis qui couvrent le parquet, tandis que la jeune +Adolphine court dessus sans y faire attention. C’était fort joli chez M. +Dermilly; mais ici c’est bien plus beau: de tous côtés des glaces, des +pendules, des candélabres, des vases de fleurs, des lustres attachés aux +boiseries, des globes d’albâtre pendus au plafond. Mon Dieu! si Manette +voyait tout cela, c’est pour le coup qu’elle dirait que l’on veut faire +de moi un seigneur!</p> + +<p>Madame la comtesse s’est arrêtée dans une pièce charmante, où une jeune +femme est venue lui prendre son châle et son chapeau. Comme on est poli +dans ces beaux hôtels! on ne se parle qu’en s’inclinant.—Lucile, dit la +mère d’Adolphine à la jeune femme qui est devant elle et semble attendre +ses ordres, allez dire à M. le comte que je désire lui parler un moment.</p> + +<p>Mademoiselle Lucile s’éloigne: c’est la femme de chambre de madame. La +petite Adolphine est déjà occupée avec une superbe poupée; je reste +debout dans le milieu de la chambre, tournant mon chapeau dans mes +mains, et les yeux fixés sur le tapis.</p> + +<p>La jeune dame me regarde en souriant:—Te plairas-tu ici, André? me +dit-elle en me faisant signe de m’asseoir et en ayant la bonté d’ôter de +mes mains ce chapeau dont je ne sais que faire.—Ah! madame, sans +doute... Mais vous me laisserez toujours aller voir le père +Bernard?—Oui, mon ami, je ne veux pas te priver de ta liberté! je sais +trop qu’il n’y a point de richesses, point d’honneurs qui vaillent le +plaisir de voir ceux que l’on aime... Ah! si l’on m’avait laissée +maîtresse de mon sort, ce n’est point dans ce brillant hôtel que +j’aurais cherché le bonheur!...</p> + +<p>Ma protectrice soupire; je vois un nuage de tristesse obscurcir ses +yeux: mais bientôt elle embrasse sa fille et me sourit de +nouveau.—André, je te conduirai tout à l’heure dans la chambre qui +t’est destinée; mais auparavant il faut que je te présente à M. le +comte: cette entrevue passée, tu n’auras probablement que fort rarement +l’occasion de le voir. Et pour tout ce que tu désireras ici, c’est +toujours à moi ou à Lucile que tu devras t’adresser.</p> + +<p>Je promets à madame de faire tout ce qu’elle me dira; mais je voudrais +déjà que ma présentation fût terminée, car<a name="page_128" id="page_128"></a> je crains que M. le comte ne +me traite pas aussi bien que sa femme.</p> + +<p>M. de Francornard était alors dans son cabinet tenant conseil avec son +cuisinier et Champagne, qui, par ses talents, était devenu intendant. M. +le comte avait du monde à dîner; il traitait des gens en place, des +personnages importants; et pour lui ce n’était point une petite affaire +que l’examen du <i>menu</i> et les ordres à donner pour que tout fût digne de +ses convives.</p> + +<p>Assis dans un vaste fauteuil, la tête couverte d’un bonnet de velours +noir, les pieds posés sur un tabouret, d’une main M. le comte caressait +un gros chien anglais couché à ses pieds; de l’autre il tenait la liste +que venait lui présenter son chef de cuisine, et paraissait méditer +profondément.</p> + +<p>Devant lui, le gros cuisinier, au nez rouge, au teint animé, au ventre +arrondi, se tenait debout le bonnet à la main; un peu plus loin était M. +Champagne, qui, beaucoup moins respectueux, s’appuyait de temps à autre +sur le fauteuil de son maître.</p> + +<p>—Nous disons donc, monsieur le chef: turbot aux huîtres... +hors-d’œuvre... six entrées... Nous avons arrêté ces entrées-là, +n’est-il pas vrai?—Oui, monsieur le comte.—Il s’agit maintenant de +passer au second service... Ah! ce n’est pas une petite affaire que de +traiter des gens dont on peut avoir besoin!—Surtout quand on le fait +avec le tact de monsieur le comte, dit Champagne en caressant César, qui +fait mine de vouloir le mordre.</p> + +<p>—Tu as bien raison, Champagne. Prenons une prise de tabac... cela fait +du bien quand on a la tête si occupée... C’est que je ne commande pas un +plat sans y mettre de l’intention.—Monsieur le comte en met dans +tout.—Par exemple, j’ai à dîner un baron allemand, un préfet, un +banquier, un gentleman fort riche, un poëte en faveur, et un officier +supérieur en activité, il me faut des mets analogues à mes convives; +entendez-vous, monsieur le chef, pas la moindre négligence... je ne la +pardonnerais pas!—Monsieur le comte sera satisfait.</p> + +<p>—Voyons un peu ce que vous m’offrez pour plat du milieu... Allons, +César, allons... taisez-vous... Sultane à la Chantilly... Diable! est-ce +assez distingué, ceci?... qu’en penses-tu, Champagne?—Oh!... monsieur +le comte, c’est quelque chose de fort présentable: une sultane! +peste!... on ne servirait pas<a name="page_129" id="page_129"></a> mieux au Grand Turc.—Va donc pour la +sultane... Taisez-vous, César! Une poularde aux truffes: nous mettrons +M. le préfet vis-à-vis... Hein! qu’en dis-tu, +Champagne?—Très-judicieusement pensé, monsieur le comte; le fumet des +truffes dispose à la bienveillance.—J’ai justement une demande à lui +faire... J’attendrai pour cela le second service. Voyons... Deux canards +sauvages: je me mettrai en face, parce que deux canards sauvages, cela +annonce un chasseur... et tu sais, Champagne, que j’ai blessé trois fois +un chevreuil?—C’est vrai, monsieur le comte; et vous auriez +certainement fini par le tuer, s’il ne s’était pas avisé de mourir de +vieillesse.—Poursuivons. Des navets glacés... nous mettrons cela devant +le poëte, pour lui échauffer l’imagination; on dit qu’il travaille dans +le genre romantique, et il me semble que des navets glacés, cela doit +prêter à quelque chose de vaporeux, de mystérieux... Hein! +Champagne?—Comment donc, monsieur, mais c’est une allégorie +charmante!... Si j’étais poëte, je voudrais faire cinquante vers sur des +navets... c’est un sujet délicieux.—Allons, c’est arrêté; vous +entendez, monsieur le chef, des navets glacés dans le genre +romantique... Avez-vous dans votre cuisine quelque marmiton un peu +adroit dans ce genre-là?—Monsieur le comte, j’ai deux marmitons de +Paris et un de Nogent; mais je n’en ai point de romantique.—Alors, vous +les glacerez vous-même... Silence, César! ce drôle-là veut toujours me +couper la parole. Un plumpudding!... oh! cela, devant le gentleman, cela +va sans dire... Surtout faites-le bien gros, monsieur le chef; car au +dernier dîner, où j’avais un milord, on lui a présenté le plat pour en +servir, et il l’a mis devant lui sans en offrir à personne: il faut +tâcher que ces choses-là n’arrivent plus.—Je le ferai double, monsieur +le comte.—Faites-le triple, afin que je sois tranquille. Des +choux-fleurs à la sauce... Nous les placerons auprès de mon baron; les +Allemands aiment la choucroute, donc ils doivent aimer les +choux-fleurs... hein, Champagne! est-ce raisonner, ceci?—Monsieur le +comte tire des conséquences d’une justesse!... Il faut être profond +diplomate pour avoir de ces idées-là.—Oui, Champagne, cela est +très-nécessaire pour ordonner un dîner; il me faut encore deux plats... +Des cardons à la moelle... ceci devant le militaire: la moelle, +allégorie du nerf, de la vigueur, du courage: cela convient aux +guerriers... n’est-ce pas, Champagne?—Parfaitement, monsieur<a name="page_130" id="page_130"></a> le comte; +car, pour se battre, il faut avoir de la moelle dans les os, le mets est +donc placé avec discernement.—Reste mon banquier: c’est un jeune homme, +un peu petit-maître, qui joue beaucoup à l’écarté: placez devant lui des +éperlans, et séparez-les de trois en trois afin qu’ils lui annoncent la +vole et le roi.—Oh! pour le coup, monsieur le comte, voilà une idée de +génie! et je me donne au diable si j’aurais jamais trouvé cela.</p> + +<p>Dans ce moment, mademoiselle Lucile ouvre la porte du cabinet de M. +Francornard pour remplir le message dont l’a chargée sa maîtresse.</p> + +<p>Qui vient là? s’écrie monsieur le comte en colère pendant que César mêle +ses aboiements à la voix de son maître. J’ai défendu que l’on vînt me +déranger... J’ai dit que je n’y étais pour personne... Pourquoi La Fleur +laisse-t-il pénétrer jusqu’à moi?</p> + +<p>—Monsieur, c’est mademoiselle Lucile, dit Champagne d’un ton gracieux +et en souriant à la jeune femme de chambre, qui entre dans le cabinet +sans paraître faire attention à la colère de M. le comte.</p> + +<p>—Mademoiselle Lucile, dit d’un ton plus doux M. de Francornard en +levant la tête pour regarder la jeune fille, à laquelle il fait une +grimace qu’il croit ressembler à un sourire... Allons, silence! César... +Taisez-vous... et sautez pour Lucile... Sautez, drôle, et plus haut +encore!</p> + +<p>César, après beaucoup de façons, se lance enfin par-dessus la canne que +son maître tient en l’air; puis, après avoir fait son tour, va sauter +sur le ventre du cuisinier, qui a beaucoup de peine à garantir son nez +des dents de César: ce qui divertit longtemps M. le comte. Mais +mademoiselle Lucile, peu sensible à la galanterie du maître, fait signe +à Champagne, qui représente à M. le comte que sans doute la femme de +chambre n’est pas venue seulement pour voir les gentillesses de César.</p> + +<p>—Et moi qui ai encore mon dessert à ordonner! s’écrie M. de +Francornard. Voyons, Lucile, qui vous amène? Parlez, je suis en affaire, +je n’ai pas un instant à moi.—Monsieur, je viens de la part de madame, +qui désire vous parler un moment.—Madame la comtesse veut me voir! dit +M. de Francornard en ouvrant son œil avec les signes du plus grand +étonnement. Je<a name="page_131" id="page_131"></a> vais me rendre chez elle... J’y serai dans un moment, +mademoiselle.</p> + +<p>Lucile s’éloigne, M. le comte dit au chef d’aller attendre qu’il le +fasse appeler, pour s’occuper du troisième service, puis il sonne un +valet de chambre pour se faire habiller; et, pendant qu’on fait sa +toilette, il s’entretient avec Champagne, son confident habituel.</p> + +<p>—Que penses-tu de cela, Champagne? madame la comtesse qui me fait prier +de passer chez elle!—C’est que probablement madame a quelque chose à +dire à Monsieur.—Je le présume aussi; mais depuis neuf ans que nous +sommes mariés, voilà la première fois que ma femme a quelque chose à me +dire.—Il y a commencement à tout, monsieur.—Oui, mais j’aurais bien +voulu que ce commencement n’arrivât pas si tard!... car enfin, tu sais, +Champagne, le désir que j’avais d’avoir un héritier de mon +nom!...—Est-ce que monsieur le comte n’a pas toujours ce désir-là?—Si +fait; oh! pour le désir... je l’ai toujours... Tu sais que, pendant les +premières années de mon hymen, madame la comtesse voyageait sans cesse, +et que nous nous rencontrions fort peu.—Je m’en souviens parfaitement, +monsieur, ainsi que du voyage que nous fîmes en Savoie, où nous +manquâmes d’être engloutis dans un précipice avec mademoiselle votre +fille... Par Dieu! j’ai eu assez peur!...—Oui, et tu as fait la +gaucherie de conter cela à tout le monde en arrivant ici, si bien que +madame la comtesse l’a su, elle était déjà fort irritée contre moi de ce +que je lui avais enlevé sa fille... ce fut bien pis quand elle apprit +que nous avions manqué de périr.—Cependant, depuis ce temps, madame +voyage beaucoup moins...—C’est vrai, nous habitons souvent le même +hôtel, mais je ne la rencontre pas plus pour cela. Impossible, mon ami, +d’avoir un tête-à-tête avec ma femme!... Quand je lui parle d’un +héritier de mon nom, quand je lui demande un moment de conversation, +sais-tu ce qu’elle me dit, Champagne?—Non, monsieur.—Eh bien! mon +garçon, elle me dit que cela n’est pas possible.—En vérité, +monsieur?—Oui, Champagne, elle me dit cela... avec beaucoup de grâces +et de douceur, j’en conviens; mais elle a une fermeté de caractère bien +piquante pour un mari. Quand je donne un grand dîner, il est fort rare +qu’elle veuille y présider.—Heureusement, monsieur le comte sait en +faire les honneurs pour deux.—Oui, mais une femme, cela fait bien<a name="page_132" id="page_132"></a> +devant un beau couvert, surtout lorsqu’elle est aussi jolie que madame +la comtesse... Car elle est fort bien, ma femme...—Madame est +charmante, monsieur.—Et quand on a quelque chose à demander... quand on +traite de grands personnages... quand on fait quelques opérations de +finances, une jolie femme est fort nécessaire à table.—Madame +sera-t-elle au dîner d’aujourd’hui?—Elle me l’a refusé hier; c’était +cependant fort intéressant pour moi; je veux faire une opération avec le +banquier; j’ai des biens dans le département du préfet; le poëte m’a +promis de parler de moi dans un petit pot-pourri; l’Anglais veut acheter +des chevaux, j’en ai à vendre; enfin, chacun de mes convives est bon à +quelque chose, ou peut le devenir, tu sais bien que je n’invite personne +sans motif.—Oh! je connais la finesse de monsieur.—Eh bien! madame +refuse de se trouver à ce dîner. Cependant, puisqu’elle me fait +demander, ce ne peut être sans motif; nous allons savoir ce dont il +s’agit...—Monsieur est coiffé.—Suis-je bien, Champagne?—Parfaitement, +monsieur.—Ma queue est bien peu serrée, il me semble.—Cela n’en a que +plus de grâce, monsieur; elle se balance sur vos épaules comme un petit +serpent à sonnettes.—Et la rosette?—Délicieuse, la rosette! Elle fait +exactement le papillon.—Je vois que je puis me présenter... +Emmènerai-je César?—Monsieur sait bien que madame n’aime pas les +bêtes.—Je le sais très-bien, mais César fait maintenant des choses +superbes; son éducation est achevée, et je veux que madame en juge. +Allons, César, suivez votre maître.</p> + +<p>M. le comte se dirige vers l’appartement de madame, où je suis encore, +regardant l’aimable Adolphine, qui me montre ses bijoux. Les aboiements +de César nous annoncent l’arrivée de son maître. En effet, M. de +Francornard se présente suivi de son chien, qui, pour son entrée, court +sur la poupée de sa jeune maîtresse, la prend dans sa gueule et va se +fourrer sous une table à thé.</p> + +<p>M. le comte salue sa femme avec respect, et va commencer un compliment, +lorsqu’Adolphine jette les hauts cris:—Maman!... ma poupée!... ma +poupée!... ce vilain chien l’emporte... il va la manger...—Comment, +monsieur, vous amenez votre chien chez moi... lorsque vous savez que ma +fille en a peur!—Madame, je voulais... Ici, César!... Madame, je +comptais... César, lâchez cela... lâchez donc, drôle!... C’est égal, je +vous réponds<a name="page_133" id="page_133"></a> qu’il ne la mangera pas.—Mais, monsieur, faites-lui donc +rendre cette poupée... Vit-on jamais chose pareille!... vous faites +pleurer cette enfant!...—César, allons, coquin!... que l’on obéisse!</p> + +<p>Le chien ne paraît pas vouloir écouter son maître; il a mis la poupée +sous ses deux pattes de devant, et, toujours retranché sous la table, il +lève vers nous son museau et semble nous défier d’approcher. Témoin du +chagrin d’Adolphine, je veux lui rendre cet objet, que César menace de +mettre en pièces, je m’élance vers la table... Effrayé de ce brusque +mouvement, le chien fait un saut par-dessus et entraîne avec lui un +charmant cabaret, dont les tasses roulent sur le tapis. Mais j’ai repris +la poupée, je la rends à la petite fille; et le chien va, en grognant, +se placer sous la chaise où son maître vient de s’asseoir.</p> + +<p>—Il faut avouer, monsieur, que vous me procurez des scènes fort +agréables, dit la jeune comtesse en prenant sa fille sur ses genoux, +tandis que M. de Francornard, un peu troublé par le dégât que son cher +César vient de commettre, balbutie en se caressant les +jambes:—Madame... sans ce petit garçon, César n’aurait point sauté sur +les tasses...—C’est assez, monsieur, laissons ce sujet. C’est cet +enfant que j’ai voulu vous présenter. Le reconnaissez-vous, +monsieur?—Moi! madame, est-ce que je fais société avec des enfants?—Il +n’est point question de société, monsieur; je vous demande si vous vous +rappelez avoir vu dernièrement celui-ci?—Non, madame.—C’est lui que +vous avez renversé avec votre cabriolet, et blessé assez +grièvement.—C’est ce petit garçon?... Non, madame, car je n’ai renversé +qu’un petit Savoyard qui m’obsédait et ne voulait pas se ranger.—Cet +enfant est ce même Savoyard, il ne vous obsédait que pour vous remettre +ce médaillon que vous voyez au cou d’Adolphine, et qu’elle avait perdu +en Savoie, dans la chaumière de ce pauvre homme qui vous sauva la vie il +y a quatre ans...—En vérité!... Taisez-vous, César.—Et depuis que ce +pauvre petit est à Paris il vous a constamment cherché pour vous +remettre ce bijou: c’était pour vous le rendre qu’il vous parlait sur le +boulevard; vous l’avez bien payé de sa fidélité...—Madame, pouvais-je +deviner cela? Il fallait qu’il vînt à moi avec le portrait à la main; +alors j’aurais vu que... Mais certainement je ne serai pas moins +généreux pour cela... J’ai justement sur moi une pièce de quinze sous... +et...—Fi, monsieur!... vous traiteriez<a name="page_134" id="page_134"></a> le fils comme vous avez +récompensé le père; mais c’est moi qui me charge d’acquitter votre +dette. Désormais cet enfant habitera cet hôtel ou me suivra lorsque +j’irai à la campagne; je l’attache à ma personne.—Ah! j’entends... vous +en faites un petit jockey.—Non, monsieur, non, André ne sera point +domestique; ce n’est point ainsi que je veux qu’il soit regardé en ces +lieux.—Il me semble pourtant qu’un Savoyard...—Est un homme comme un +autre, et souvent, par sa probité, sa délicatesse, au-dessus de ceux qui +se croient plus que lui.—Madame, c’est fort bien, mais la probité et la +délicatesse n’empêchent point de ramoner les cheminées, et je ne vois +pas trop ce que vous voulez faire de... Silence, César!—J’en ferai ce +qu’il me plaira, monsieur. André sera plus tard mon secrétaire; mais je +n’entends pas qu’on regarde comme un domestique le fils de l’homme +auquel je dois l’existence d’Adolphine. C’est pour vous prévenir de +cela, monsieur, que je vous ai fait mander...—Mais, madame...—Point de +mais, monsieur; je me flatte que mes désirs seront respectés par vous. +En revanche de l’intérêt que vous témoignerez à cet enfant, je veux bien +quelquefois assister à vos dîners de cérémonie.—Quoi! madame, vous +daignerez... Et celui d’aujourd’hui?—J’y serai, monsieur...—Ah! +madame, combien je suis charmé... César, sautez pour madame la +comtesse!...—Eh! non, monsieur, c’est inutile... Ne le faites donc pas +bouger...—Voulez-vous qu’il saute pour André, madame?—Non, non, qu’il +ne saute pour personne... Vous allez encore lui faire mettre tout en +désordre!...—C’est qu’il fait maintenant des choses charmantes!—Je +m’en suis aperçue tout à l’heure.—Je vais donner mes ordres pour le +troisième service, madame, et j’espère que vous serez satisfaite de ce +que j’aurai fait.—Pour tous ces détails je connais votre talent, +monsieur le comte.</p> + +<p>Jamais la belle Caroline n’avait dit à son époux quelque chose d’aussi +agréable. Celui-ci ne se sent pas d’aise; mais en voulant s’avancer pour +baiser la main de sa femme, il prend la queue de César sous le pied de +sa chaise, et les aboiements du chien font de nouveau peur à Adolphine. +M. de Francornard se lève et va s’éloigner, lorsqu’une réflexion le +ramène près de sa femme, qu’il aborde d’un air fort tendre, tandis que +madame en prend un plus sévère.</p> + +<p>—Vous voyez, madame, que je souscris à tout ce qui peut<a name="page_135" id="page_135"></a> vous être +agréable. De votre côté... ne ferez-vous pas aussi quelques efforts +pour...—Je vous ai dit, monsieur, que je serai à votre dîner, que +voulez-vous de plus?...—Oui, c’est extrêmement aimable, sans doute, +mais ce n’est pas à table... que nous causerons... de cet héritier... +dont depuis longtemps...—Ah! monsieur, de quoi venez-vous me +parler?—Mais, d’une chose fort intéressante... à ce que je +crois...—Taisez-vous, monsieur, je vous en prie... Devant ces +enfants... se permettre...—Madame, il me semble que je ne dis rien qui +puisse alarmer l’innocence... et mon amour... A bas, César, à bas!... Ma +tendresse...—Encore! Ah! monsieur, si vous ajoutez un mot, ne comptez +pas sur moi à votre dîner.—Allons, madame, cela restera donc encore en +suspens... mais je me flatte que bientôt...—Et votre troisième service, +monsieur?—Ah! vous avez raison. L’heure se passe, et j’ai encore tant +d’affaires!... A tantôt, madame... Suivez-moi, César!</p> + +<p>M. le comte fait un profond salut à sa femme et sort suivi de César, +qui, pour gagner la porte, a trouvé moyen de passer sur tous les meubles +de l’appartement.</p> + +<p>Dès que son époux s’est éloigné, ma protectrice me fait signe de la +suivre. Nous montons par un escalier qui communique à la cour et à une +pièce de son appartement; elle me fait entrer dans une jolie chambre +meublée avec goût, en m’annonçant que c’est la mienne. Là, je suis +éloigné des domestiques. Mademoiselle Lucile seule à sa chambre en face +de la mienne; je pourrai donc être tranquille pour travailler, et venir +chez madame la comtesse dès qu’elle me fera demander. Mademoiselle +Lucile, promet à madame de veiller sur moi; la jeune femme de chambre +paraît fort empressée d’être agréable à sa maîtresse. Je ne dînerai +point à l’office; Lucile se charge de me faire apporter mon dîner dans +ma chambre. C’est une bonne fille que cette demoiselle Lucile; elle dit +à madame que je suis bien gentil, et que c’eût été dommage de me laisser +ramoner. Madame lui sourit et lui donne un petit coup sur la joue, puis +on me laisse prendre possession de mon nouveau domicile; et madame me +dit en me quittant:—Dès demain, André, je t’enverrai les maîtres qui te +sont nécessaires; c’est en travaillant bien que tu te montreras digne de +ce que je veux faire pour toi.</p> + +<p>Lorsque je suis seul, je commence par regarder l’un après l’autre chaque +meuble de ma chambre; je suis en admiration<a name="page_136" id="page_136"></a> devant tous. Je trouve, +dans les tiroirs d’une commode, du linge et des vêtements à ma taille, +je les essaye les uns après les autres;, sur un petit secrétaire est une +jolie bourse en soie dans laquelle il y a de l’argent, devant est un +papier avec quelque chose d’écrit. Ah! si je savais lire!... Je n’ose +toucher à cette bourse... je ne sais si elle est pour moi; qu’ai-je +besoin d’argent chez cette dame, qui me donne plus que le nécessaire? +Cependant, je sens que, si j’en avais, je pourrais faire des cadeaux à +Manette et lui prouver que je ne l’oublie point.</p> + +<p>Ma fenêtre donne sur la cour de l’hôtel, j’y regarde quelques instants; +je ne vois passer que des valets, des aides de cuisine: cela ne me +semble pas aussi gai que chez Bernard. Je connais déjà par cœur tous +les meubles de ma chambre, tous les vêtements de ma commode; je ne sais +plus que faire, l’ennui me gagne, je voudrais aller chez mes amis, mais +je n’ose sortir sans la permission de madame, et je ne sais comment la +lui demander.</p> + +<p>Je m’assieds tristement; je songe à Manette: voilà l’heure où, de retour +de ma journée, nous dansions ensemble en tapant dans nos mains, et +chantions en poussant des cris de joie qui s’entendaient du premier +étage. Ici, quel silence!... Sans doute on ne danse et on ne chante +jamais.</p> + +<p>On ouvre une porte... C’est mademoiselle Lucile, qui tient un panier à +la main.</p> + +<p>—Eh bien! petit André, que faites-vous là?...</p> + +<p>—Rien, mademoiselle...</p> + +<p>—Il a l’air triste!... Il s’ennuie!... Ce pauvre garçon, il est encore +tout surpris de son changement de situation!... Mais on s’habitue à +tout. D’abord un hôtel ne paraît pas aussi gai que sa demeure, où sans +doute on faisait le diable avec ses camarades?...</p> + +<p>—Mais, mademoiselle, je viens de chez M. Dermilly; et je ne faisais pas +le diable, puisque j’étais malade.</p> + +<p>Au nom de M. Dermilly, je vois la jeune femme de chambre sourire avec +malice. Puis elle m’engage à lui raconter mon histoire, car mademoiselle +Lucile est un peu curieuse. Je ne demande pas mieux que de causer: elle +m’écoute avec attention, ne m’interrompant que pour s’écrier de temps à +autre:</p> + +<p>—Ce pauvre André!... ce pauvre Pierre!... Venir à pied de si loin!... +et se perdre en arrivant!... C’est un brave homme que<a name="page_137" id="page_137"></a> ce porteur d’eau; +et M. le comte qui manque de l’écraser parce qu’il voulait lui rendre le +portrait de madame!...</p> + +<p>J’ai fini, et je demande à mademoiselle Lucile si M. Dermilly viendra me +voir à l’hôtel, si je pourrai sortir et rentrer quand je voudrai.</p> + +<p>—Sans doute, si madame le permet; excepté le soir, cependant, car, à +votre âge, petit André, on ne doit pas sortir seul.</p> + +<p>—Oh! je ne me perdrai pas!... je connais bien Paris. D’ailleurs, je +n’irai que chez le père Bernard et M. Dermilly.</p> + +<p>—Oh! pour celui-ci, vous le verrez à l’hôtel: il a presque toujours à +peindre pour madame. Elle a déjà fait faire son portrait et celui de sa +fille de toutes les grandeurs. M. Dermilly donne par amitié des leçons +de dessin à mademoiselle Adolphine, qui l’appelle son bon ami. Autrefois +il venait plus souvent... Mais il y a de si méchantes langues!... Madame +se sera peut-être aperçue que cela faisait jaser... Et madame tient à sa +réputation... Quand on a une fille qui grandit... Malgré cela, M. +Dermilly vient encore assez souvent à l’hôtel. Cependant, je crois qu’il +est un peu brouillé avec M. le comte parce qu’il a refusé de lui faire +le portrait de son chien, de ce vilain César, qui est si méchant!... A +propos! moi qui oubliais de lui donner son dîner que je lui apporte. +Ici, on ne dîne qu’à six heures; mais madame a pensé que vous deviez +avoir faim, et je me suis chargée de tout... Tenez, mangez, petit.</p> + +<p>Mademoiselle Lucile a garni une table de tout plein de bonnes +choses.—Comment! c’est pour moi tout cela? lui dis-je.—Sans +doute.—Mais il y en a beaucoup trop.—Eh non, non! Oh! j’aurai bien +soin de vous. Après madame, je suis presque la maîtresse dans cet hôtel. +Dès que je demande quelque chose, c’est à qui s’empressera de m’obéir. +Le cuisinier se mettrait en quatre pour moi; le sommelier ne me regarde +qu’en soupirant; tous les laquais sont mes serviteurs; M. Champagne me +fait la cour; il n’y a pas jusqu’à M. le comte qui ne fasse sauter son +chien pour moi en faisant avec son œil une grimace si drôle! Ah! le +vieux fou!</p> + +<p>Pendant que mademoiselle Lucile bavarde, je me bourre des friandises +dont elle a chargé ma table; tout cela est délicieux, et je ne puis +m’empêcher de répéter souvent:—Ah! si Pierre était avec moi, comme il +se régalerait!</p> + +<p>—Il a bon cœur, ce petit André, dit mademoiselle Lucile en<a name="page_138" id="page_138"></a> me +donnant une légère tape sur la joue... C’est bien, cela: nous en ferons +quelque chose... Ah! mon Dieu! et moi qui oublie que madame m’attend +pour s’habiller... Cela l’ennuie de paraître à ce dîner, mais elle l’a +promis. C’est pourtant bien amusant d’être à table la reine du repas; +car tous les hommes lui rendent hommage: c’est à qui fera l’aimable, le +galant!... Ah! Dieu! que j’aimerais cela, moi!... Et madame n’y prend +pas garde: elle soupire après le moment où elle sera seule avec sa +fille. Moi, je regarde tout le monde à table à travers un +œil-de-bœuf; j’examine les figures, je ris des mines de l’un, des +singeries de l’autre... Oh! c’est amusant; mais madame m’attend... +Adieu, André...—Est-ce que je ne puis pas aller jouer avec mademoiselle +Adolphine?—Oh! elle va dîner avec sa mère; est-ce que madame s’en +sépare jamais!... Regardez à votre fenêtre, vous verrez arriver tout le +monde, vous verrez des figures bien originales: cela vous amusera. C’est +dommage qu’il ne vienne pas de dames: on verrait des toilettes; mais +comme madame ne veut aller dans aucune société, alors les dames ne +viennent pas chez elle. Les hommes, c’est différent, ça vient toujours, +ce n’est plus la même cérémonie!... Ah! mon Dieu, madame m’attend!</p> + +<p>Lucile va s’en aller, je l’arrête pour la prier de me lire ce qu’il y a +sur le papier attaché après la jolie bourse.</p> + +<p>—Vous ne savez donc pas lire, André?</p> + +<p>—Non mademoiselle...</p> + +<p>—Il faut apprendre bien vite, mon ami: ne pas savoir lire!... fi! c’est +honteux. Et puis, plus tard, quand on veut écrire à sa bonne amie...</p> + +<p>—Oh! la mienne ne sait pas lire, non plus...</p> + +<p>—Comment, André, est-ce que vous avez déjà une bonne amie?</p> + +<p>—Est-ce que ce n’est pas notre mère, mademoiselle, qui est notre bonne +amie?</p> + +<p>—Si, André, si... c’est... Ah! que je suis bête aussi d’aller lui +parler de ça!... Voyons ce qu’il y a sur le papier: <i>Pour André, pour +ses menus plaisirs</i>; cela veut dire que la bourse est pour vous, que +vous pouvez disposer à votre gré de ce qui est dedans.</p> + +<p>—Quoi! tout cela?</p> + +<p><a name="page_139" id="page_139"></a>—Oh! madame est généreuse!... Voyons ce qu’il y a dedans: Vingt... +trente... trente-six francs... c’est bien gentil! Avec trente-six francs +on a bien des choses!</p> + +<p>—Mais je n’ai besoin de rien, mademoiselle.</p> + +<p>—Alors on met de côté, on amasse, et il vient un temps où l’on est bien +aise de trouver cela: c’est ce que je fais, moi. Je pourrais m’acheter +mille choses, mais je ne suis point coquette; il est vrai que madame me +donne toutes ses robes et ses bonnets. Je ne suis pas si grande que +madame, mais j’ai plus de hanches. Voilà une robe qu’elle n’a portée que +trois fois. Elle la trouvait vilaine... moi, je n’ai pas voulu dire le +contraire; mais n’est-il pas vrai, André, qu’elle est fort jolie, cette +robe-là, et qu’elle me va très-bien?... Ah! mon Dieu! et madame qui +m’attend!... et voilà qu’il est six heures!... Adieu, petit André; si +j’ai le temps, je reviendrai causer avec vous.</p> + +<p>Mademoiselle Lucile est partie cette fois. J’ai fini de dîner; le bruit +des carrosses m’attire à la fenêtre: je vois entrer de belles voitures +dans la cour de l’hôtel; des messieurs en descendent, mais ils sont +presque tous en noir, et je ne vois rien d’amusant sur leurs figures. Il +se fait beaucoup de mouvement dans l’hôtel; on allume des lampions qu’on +place dans la cour. Les valets vont et viennent: les uns portent des +plats, les autres des bouteilles; ceux-ci jurent, les autres rient. +Après avoir regardé quelques instants ce tableau, je quitte ma fenêtre, +et, comme j’ai contracté chez Bernard l’habitude de me coucher de bonne +heure, je me mets au lit au moment où les habitants de l’hôtel +commencent à dîner.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV<br /><br /> +<small>ESPIÈGLERIES DE M. ROSSIGNOL.</small></h2> + +<p>Quand je m’éveille, le plus profond silence règne encore dans l’hôtel; +cependant il fait grand jour. Je me lève, je regarde à ma fenêtre, je +n’aperçois personne... Tout paraît calme, tranquille dans la maison. +J’ai bien envie d’aller chez Bernard; je ne les ai pas vus hier; je suis +sûr que Manette est fâchée contre moi; madame m’a dit que j’étais libre +d’aller voir mes bons amis: je n’y tiens plus, je veux courir chez le +porteur d’eau.<a name="page_140" id="page_140"></a></p> + +<p>Je sors de ma chambre, je descends un étage, puis un second, et me voilà +dans la cour. Je ne rencontre personne, je n’aperçois pas un seul +domestique. Comme on dort tard dans cette maison! Mais la porte cochère +est fermée, et le portier est encore barricadé chez lui. Ah! mon Dieu! +comment vais-je faire?... Je voudrais cependant bien sortir!... Je me +promène de long en large dans cette grande cour; je regarde aux +fenêtres... pas une ne s’ouvre; je tousse légèrement en passant contre +la demeure du portier; puis je me hasarde à frapper un petit coup au +carreau, puis un second... mais on ne me répond pas.</p> + +<p>Il faut donc retourner dans ma chambre!... Je trouve cet hôtel bien +triste, car il me semble que je suis privé de ma liberté. Ces gens-là +sont capables de dormir encore deux ou trois heures! et pendant ce +temps-là je serais si heureux près de ma sœur! Mais il faut renoncer +à la voir maintenant. Je remonte mon escalier; arrivé sur mon carré, je +m’arrête devant une porte qui fait face à la mienne..... Je me rappelle +que madame m’a dit que mademoiselle Lucile logeait là.</p> + +<p>La jeune femme de chambre est si bonne pour moi, qu’il me vient à l’idée +de m’adresser à elle pour avoir les moyens de sortir. Je me rappelle +qu’elle m’a dit qu’après madame elle était la maîtresse de la maison. On +est plus courageux près d’une jolie femme; elles ont quelque chose de si +aimable, de si séduisant, cela vous entraîne!... Probablement que +j’éprouve déjà cette douce influence, car je frappe sans hésiter à la +porte de mademoiselle Lucile.</p> + +<p>Les jeune filles ont le sommeil léger. Bientôt j’entends que l’on +approche; puis on demande:—Qui est-ce qui frappe?—C’est moi, +mademoiselle... c’est André...—Comment! déjà levé, André?... Mais tu es +fou d’être si matinal: il n’est pas six heures; on ne se lève qu’à huit +dans cette maison, et les maîtres qu’à neuf. Que veux-tu donc faire de +si bonne heure?—Ah! mademoiselle je voudrais bien aller chez le père +Bernard; il y a longtemps que Manette et lui sont levés...—Eh bien! qui +t’en empêche?—Mademoiselle, c’est que la porte cochère est fermée, le +portier dort; j’ai pourtant frappé deux fois à son carreau. Je ne sais +comment faire... Ah! que vous seriez bonne de me faire ouvrir!...—Mon +Dieu! quand ces enfants veulent quelque chose... Je dormais si bien... +Allons, attendez!... je ne puis pas vous ouvrir en +chemise.—J’attendrai, mademoiselle.<a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<p>Lucile est vive: au bout de deux minutes elle ouvre sa porte, elle a +passé un petit jupon, une camisole garnie, et mis sur sa tête un joli +fichu de soie. Quoique je n’aie que onze ans et demi, la vue de la jeune +femme de chambre dans ce simple négligé, qui la rend plus piquante, me +trouble et me fait rougir sans que je sache pourquoi. Mademoiselle +Lucile n’a que dix-huit ans; elle est bien faite, elle a des formes un +peu prononcées; mais sa jambe est fine et son pied mignon; ses yeux sont +vifs et malins, son nez est retroussé, sa bouche fraîche: ce n’est point +une beauté, mais c’est un joli minois de fantaisie, capable d’en faire +naître beaucoup: enfin elle a de ces tournures de grisette qui font +envie à beaucoup de grandes dames et qui détournent maints honnêtes gens +de leur chemin.</p> + +<p>Je reste tout honteux et les yeux baissés devant mademoiselle Lucile. +Elle sourit de mon air gauche et embarrassé, je crois qu’elle en devine +la cause; puis elle passe lestement devant moi et descend légèrement +l’escalier en me disant:—Eh bien! venez donc, petit André; à quoi +pense-t-il là?</p> + +<p>Je ne pensais pas, j’étais bien aise sans savoir de quoi. Sa voix me +tire de cette espèce d’engourdissement, je la suis. Arrivés près de la +loge du portier, elle me montre un cordon:—C’est cela qu’il faut tirer, +me dit-elle, quand on veut qu’il nous ouvre la porte. En effet, elle a +tiré cette sonnette qui répond chez le portier, et au bout d’un moment +la porte cochère s’ouvre. Ah! que je suis content de me voir dans la +rue.—Ne soyez pas trop longtemps! me crie Lucile. Je ne l’écoute pas... +Je suis déjà loin.</p> + +<p>En fort peu de temps, j’arrive chez Bernard; le bon Auvergnat tâchait de +consoler sa fille, qui, ne m’ayant pas vu la veille, pensait déjà +qu’elle ne me reverrait plus. Ma présence ramène la joie dans leur +demeure; je leur conte tout ce qui m’est arrivé, tout ce que j’ai fait +depuis la veille.—Sois bien sage, bien obéissant, me dit le porteur +d’eau; sois digne des bontés de cette grande dame, et puisque te voilà +dans le chemin de la fortune, suis le filet de l’eau, mon garçon, il n’y +a plus qu’à se laisser aller.</p> + +<p>Le père Bernard va à son ouvrage; mais je puis rester jusqu’à neuf +heures avec Manette. Que ce temps nous paraît court! Ma pauvre sœur +est si contente d’être avec moi!—Si tu deviens<a name="page_142" id="page_142"></a> un gros monsieur, me +dit-elle, tu ne nous oublieras pas, André? et tu nous aimeras toujours?</p> + +<p>Je promets à Manette de venir la voir tous les matins; cette assurance +lui rend un peu de gaieté, et je la laisse moins triste. Il me semble +que je dois aussi aller chez celui qui s’est montré si bon pour moi, et +je me rends chez M. Dermilly.</p> + +<p>—Je t’attendais, me dit-il. Viens me voir les jours où je n’irai point +à l’hôtel. Je lui parle de ma protectrice, de ses bontés pour moi; il +paraît prendre beaucoup de plaisir à m’entendre parler de madame; c’est +bien naturel, elle est si bonne!</p> + +<p>De retour à l’hôtel, je m’aperçois que les domestiques me regardent du +coin de l’œil; puis je les entends chuchoter entre eux:—C’est le +protégé de madame. Et ils me saluent très-humblement; ils paraissent +surpris de ce que je leur rends leurs politesses; est-ce qu’on ne rend +pas les saluts quand on est bien mis?</p> + +<p>Madame me fait demander; je lui conte tout ce que j’ai fait. Quand je +viens à parler de ma visite chez M. Dermilly, elle me fait répéter tout +ce qu’il m’a dit, puis m’engage à aller le voir souvent. Je veux +remercier madame pour la bourse dont elle m’a fait présent.—Fais-en bon +usage, André, me dit-elle, et tous les mois tu en recevras autant.</p> + +<p>On me règle l’emploi de ma journée: jusqu’à quatre heures, je dois +travailler dans ma chambre, où mes maîtres se rendront; puis je +descendrai chez madame jusqu’à l’heure du dîner; et le soir, j’y +retournerai encore jouer avec mademoiselle Adolphine, à moins que madame +ne sorte ou n’ait du monde.</p> + +<p>Les premiers jours qui suivent ce changement d’existence me semblent +bien longs, bien monotones; ce travail sédentaire est si nouveau pour +moi! Mais bientôt le désir de mériter les bontés de ma bienfaitrice me +fait surmonter les dégoûts de mes premières études; je veux, à force +d’application, lui prouver que je suis digne de ses bienfaits. Au bout +de quelque temps je trouve dans ce que l’on m’apprend des jouissances +nouvelles; mon esprit s’ouvre à d’autres lumières: mon jugement se +forme, mes idées semblent s’agrandir; je commence à éprouver les doux +fruits du travail: plus j’étudie, plus je sens le prix de l’éducation.</p> + +<p>Madame la comtesse est si bonne, elle voit mes progrès avec tant de +plaisir, que cela redouble mon désir de bien faire.<a name="page_143" id="page_143"></a> M. Dermilly +m’encourage aussi; il prétend que je fais ce que je veux. Et la petite +Adolphine, en causant avec moi, n’entend plus dans mon langage ces +fautes grossières que je devais faire autrefois, et dont cependant je ne +l’ai jamais vue se moquer. Aussi bonne que sa mère; au récit de +l’infortune d’un malheureux; ses yeux se remplissent de larmes; elle ne +se console point qu’on ne lui ait promis de le secourir. Elle me nomme +son petit André. Quand elle n’a pas bien fait quelque chose, on lui dit:</p> + +<p>—André ne descendra pas jouer avec toi, et aussitôt l’aimable enfant +s’efforce de contenter ses maîtres.</p> + +<p>Presque tous les matins je me rends chez le père Bernard. Si l’éducation +change mes manières et mon langage, je sens bien que mon cœur ne +changera pas. Mes bons amis me sont toujours aussi chers. Manette me dit +en soupirant:—On fait de toi un beau monsieur... Quand tu auras +beaucoup d’esprit, tu nous trouveras bien bêtes!... J’embrasse ma +sœur, et je tâche de lui faire comprendre que l’esprit et la +sensibilité sont deux choses que la fortune ne peut ni ôter ni donner.</p> + +<p>Il y à six mois que je suis dans l’hôtel de M. le comte; et, depuis le +jour de mon arrivée, je ne l’ai revu qu’une seule fois; il a jeté sur +moi un regard dédaigneux; je l’ai entendu murmurer entre ses +dents:—C’est le petit Savoyard. Puis, il a caressé son chien. Que je +sois heureux de ne point le voir plus souvent! Mais quand il se rend +chez madame, ce qui est fort rare, les aboiements de César +m’avertissent, et je me sauve bien vite dans ma chambre.</p> + +<p>Mademoiselle Lucile est toujours aussi complaisante pour moi, et je me +suis aperçu qu’on est heureux d’être dans ses bonnes grâces. Le portier +montrait de l’humeur d’être réveillé presque tous tes matins par moi: +mademoiselle Lucile lui a dit que je devais sortir quand je le voulais, +et il n’a plus murmuré. M. l’intendant se permettait de ricaner en me +voyant: mademoiselle Lucile lui a dit qu’elle en avertirait madame, et +M. Champagne est devenu très-poli avec moi. Enfin, il n’est personne +dans l’hôtel qui n’éprouve l’influence du cotillon de la jeune femme de +chambre. Il est mille détails auxquels la maîtresse ne peut descendre; +mais rien n’échappe à la suivante: et pour être heureux chez les grands, +je m’aperçois qu’il ne faut pas être mal avec les petits.<a name="page_144" id="page_144"></a></p> + +<p>Grâce aux bontés de la généreuse Caroline, je suis possesseur de près de +neuf louis; j’ai suivi les conseils de Lucile, j’ai amassé, mais c’est +dans l’intention de faire un joli cadeau à Manette. Je veux offrir à ma +sœur un présent de quelque valeur; et je ne sais encore à quoi +m’arrêter. Ma mère est pour longtemps à son aise: il me semble juste de +prouver ma reconnaissance à ceux qui m’ont recueilli à mon arrivée à +Paris, et je suis bien sûr que ma mère approuvera ma conduite. La somme +que j’ai est maintenant assez forte: que vais-je acheter? A mon âge, on +peut être trompé. J’ai envie de consulter mademoiselle Lucile; et +pourtant je voudrais bien agir de moi-même, bien certain que ce qui aura +été choisi par moi plaira davantage à ma sœur.</p> + +<p>Toutes les fois que je sors, j’emporte ma bourse sur moi; je m’arrête +devant les boutiques; j’admire des châles, des étoffes; mais Manette ne +porterait point cela. Une montre serait un bien joli présent; mais avec +huit louis a-t-on une montre?... Je me figure que cela doit coûter plus +cher...</p> + +<p>Un matin, en me rendant chez M. Dermilly, je songeais à une montre +charmante que je venais de voir chez un horloger, lorsque, devant la +porte du peintre, j’aperçois un homme qui se promène, tenant sous son +bras une boîte longue en bois blanc, et fredonnant un air +d’opéra-comique.</p> + +<p>A sa tournure, à sa voix, à son chapeau posé sur l’oreille et à la +malpropreté de son habit, je reconnais sur-le-champ M. Rossignol, le +modèle qui mangeait les confitures de Thérèse, et a manqué de faire +mourir de peur la vieille cuisinière.</p> + +<p>De son côté, Rossignol me toise, m’examine, puis vient à moi en faisant +tourner son bambou et en me souriant de l’air d’un homme qui retrouve un +de ses amis intimes.</p> + +<p>—Eh! c’est toi, mon petit!... je ne me trompe pas... je t’ai vu là-haut +dans l’atelier... Peste! comme nous sommes beau!... quel genre!... Il +paraît que ça va bien!... Est-ce que tu poses chez quelque milord +amateur?—Non, monsieur, je ne pose point...—Eh bien! tu as tort, tu as +une figure taillée pour les modèles, tu es bien fait... tu grandis... tu +seras moulé en Apollon; crois-moi, pose, jette-toi dans les beaux-arts, +il n’y a que ça pour être heureux. Imite-moi, sois artiste... Les arts, +vois-tu... les arts sont à la vie ce que le soleil est aux petits pois: +ils sucrent tous les moments de notre existence. Un artiste est libre<a name="page_145" id="page_145"></a> +comme la mouche à miel, excepté quand il n’a plus le sou... ce qui +m’arrive dans ce quart d’heure; mais</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Un moment de peine,<br /></span> +<span class="i0">Un moment de gêne<br /></span> +<span class="i0">Nous fait mieux sentir<br /></span> +<span class="i0">L’instant du plaisir!...<br /></span> +</div></div> + +<p>Et messieurs les peintres ont comme ça des boutades... ils abandonnent +l’antique, ils aiment mieux peindre des culottes que des muscles; mais +il faut toujours revenir à la bonne école; les Grecs et les Romains +seront toujours le corps de réserve. Je vous demande un peu si l’on doit +comparer un homme en pantalon et en bottes avec un beau torse, de belles +jambes, une chair bien mâle!... Enfin je me promène en attendant que les +antiques reparaissent avec plus de vigueur que jamais. J’avais envie de +me représenter chez M. Dermilly; je suis sûr qu’il ne pense plus à notre +petite discussion; mais si la vieille m’ouvre la porte, elle est capable +de me jeter son eau de vaisselle dans les yeux. J’ai préféré me promener +dans la rue, espérant saisir M. Dermilly au passage. Mais toi, que +fais-tu, mon petit?—Je suis chez madame la comtesse de Francornard, qui +veut bien me faire donner de l’éducation.—La comtesse de +Francornard!... voilà un nom qui n’est ni grec ni romain; cela sent le +français à une lieue de loin... Et il paraît qu’on mange bien chez ta +comtesse!... tu es joliment remplumé!—Oh! madame est si bonne! Chez +elle on n’a rien à désirer... Elle me donne aussi de l’argent pour mes +menus plaisirs... et je vais faire un cadeau à Manette.—Qu’est-ce que +c’est que ça, Manette?—C’est la fille du père Bernard, le porteur +d’eau... chez qui j’ai logé longtemps... c’est ma bonne sœur; je +l’aime comme si j’étais son frère!...—J’entends:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tout les deux sous le même toit...<br /></span> +</div></div> + +<p>Eh bien! mon petit, si tu veux faire un joli cadeau à Manette, j’ai +justement ton affaire sous mon bras...—Vraiment?—Oh! c’est un coup du +hasard!... Je viens de faire la visite de rigueur chez madame Rossignol +quand les monnaies sont en fuite; mais <i>néant!</i>... La chère femme, qui +se doutait peut-être que j’allais arriver, et qui craignait que je ne +vinsse encore lui enlever<a name="page_146" id="page_146"></a> Fanfan pour poser dans le <i>Sacrifice +d’Abraham</i>, était sortie avec mon héritier dès les premiers rayons de +<i>Phébus</i>. Cependant, comme j’ai eu l’adresse de me munir d’une double +clef du domicile conjugal, j’ai pénétré dans l’asile de l’innocence, où +j’espérais qu’on aurait mis le pot au feu; mais rien... la marmite +renversée... pas de quoi faire un potage aux croûtons... Dans ma fureur, +je fouille dans les armoires... Faute de légumes, je me jette sur les +immeubles; mais madame Rossignol et mon héritier ont la funeste habitude +de porter toute leur garde-robe sur eux. Je ne trouve que quelques +assiettes écornées, quelques tasses fêlées, que, faute de mieux, +j’allais prendre sous mon bras et aller étaler dans la rue en criant: +<i>Voilà le restant de la vente!</i>... lorsqu’en fouillant dans le fond d’un +vieux buffet je découvre cette boîte; je l’ouvre... ô bonheur! j’y +trouve la seringue de madame Rossignol. Elle est superbe et presque +neuve... il n’y a que cinq ans qu’elle s’en sert; j’ai laissé là toute +la vaisselle, et m’en suis allé avec ce meuble précieux sous mon bras. +J’allais le vendre pour déjeuner et dîner, quand je t’ai rencontré. Mon +cher ami, il vaut mieux que tu profites du bon marché qu’un autre. +D’ailleurs, tu veux faire un cadeau à ta sœur, à ta jeune amie, à la +compagne de tes premiers ans, et que peux-tu lui offrir de mieux qu’une +seringue? objet utile, meuble nécessaire, que l’on retrouve avec joie +dans toutes les phases de la vie! Tu aurais donné à Manette quelque +joujou, quelque colifichet qui ne l’aurait amusée qu’un moment; mais +ceci!... quelle différence! elle ne s’en servira pas une fois sans +penser à toi, sans donner un soupir à ce bon André, dont la générosité +ne lui sera point stérile... Enfin, mon ami, en offrant ce présent, tu +donnes une preuve de la maturité de ta raison, et tu peux être certain +que le père le plus rigide n’y verra aucune tentative de séduction.</p> + +<p>En finissant son discours, Rossignol ouvre la boîte et me fait admirer +l’objet qu’elle renferme; cependant, malgré tous ses efforts pour me +séduire, j’avoue que je regardais la seringue avec indifférence, et que +cela ne me semblait pas devoir être un cadeau bien agréable à Manette.</p> + +<p>—Eh bien! mon petit, tu ne dis rien? reprend Rossignol, vois comme +c’est brillant!... comme c’est net!... Je ne t’offre pas de l’essayer, +ça va tout seul... Tiens, comme c’est toi, et que notre connaissance +s’étant faite dans l’atelier, je te regarde<a name="page_147" id="page_147"></a> comme un artiste, tu auras +le meuble pour cent sous, et la boîte par-dessus le marché... Hein? +c’est pour rien... mais je t’aime parce que tu es gentil; et puis, je +n’ai pas mangé depuis hier matin, et je sens que l’horloge a besoin +d’être remontée.</p> + +<p>—Vous n’avez pas mangé depuis hier? dis-je en tirant vivement ma bourse +de ma poche. Oh! tenez... tenez, monsieur Rossignol, que ne disiez-vous +cela plus tôt, je ne vous aurais pas fait attendre si longtemps.</p> + +<p>Aussitôt je fouille dans ma bourse: à la vue de l’or qu’elle renferme, +Rossignol semble frappé de stupéfaction; puis il se gratte l’oreille, +renfonce son chapeau sur le côté, se pince plusieurs fois les lèvres et +paraît réfléchir profondément. Je tiens à la main une pièce de cent sous +que je lui présente en disant:—Prenez donc cela, monsieur Rossignol, et +allez déjeuner; vous devez avoir bien faim.</p> + +<p>Il me regarde avec attention, prend la pièce de cent sous, qu’il met +dans sa poche, puis tire son mouchoir et le porte sur ses yeux en +poussant un profond soupir.</p> + +<p>—Oui, sans doute, j’ai faim, dit-il au bout d’un moment; mais, +hélas!... je ne suis pas le seul!... Ah! mon cher petit André! vous dont +le cœur paraît sensible, qu’auriez-vous fait... si vous aviez vu... +ce que j’ai vu hier au soir?</p> + +<p>—Qu’avez-vous donc vu? lui dis-je ému du ton pathétique qu’il vient de +prendre et le voyant se frotter les yeux avec le coin de son mouchoir, +comme s’il polissait de l’acajou.</p> + +<p>—Mon ami, Paris est une ville bien dangereuse pour les cœurs +sensibles!... on est souvent mis à de rudes épreuves. Heureux le Mécène +qui peut répandre avec profusion ses magnificences depuis le +rez-de-chaussée jusqu’au sixième étage, et dont l’œil découvre, sous +l’habit râpé de l’infortune, le mérite et les talents aux prises avec le +malheur et les punaises!...—Enfin, monsieur Rossignol?—Un instant, mon +petit, nous arrivons: hier au soir, je revenais de battre quelques +entrechats au salon de Flore; je chantais, suivant mon habitude, +toujours gai et philosophe. J’allais faire un souper réparateur... Je +n’avais pas eu le temps de dîner. J’avais encore trente-trois sous dans +mon gousset, fruit de mon travail et de mes économies; tout à coup, au +détour d’une rue, je suis arrêté par une voix douce... de ces voix qui +percent les oreilles, et on me dit en s’interrompant à chaque minute +pour se moucher: Homme sensible!<a name="page_148" id="page_148"></a> prenez pitié de mon père, de ma tante, +de mon frère et de moi!... Il y a huit jours que nous n’avons rien pris, +et les huit jours d’auparavant, nous n’avons vécu que des chats qui +errent sur nos toits. Je suis fille d’un artiste; mais le malheur +s’attache aux talents.</p> + +<p>—Fille d’un artiste! m’écriai-je: conduisez-moi sur-le-champ vers votre +père. Tous les artistes sont frères; je lui dois secours et protection. +A ces paroles, la jeune fille, belle comme l’étoile du matin quand il +n’a pas plu dans la nuit, se saisit de ma main en s’écriant:—C’est la +Providence qui vous a fait passer dans ce quartier-ci! Venez rendre +toute une famille au bonheur! Aussitôt elle m’entraîne, je la suis dans +une allée noire comme un four; nous montons sept étages d’un escalier +tortueux, je me cogne plusieurs fois le nez contre la muraille... Mais +on ne sent pas tout cela quand on va faire des heureux. Enfin, je +pénètre dans leur domicile... Ah! mon petit André, quel tableau!...</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du malheur auguste victime...<br /></span> +</div></div> + +<p>Le père n’a point fait sa barbe depuis quinze jours; la tante a vendu +jusqu’à ses jarretières; le petit frère se promène en chemise faute de +culotte... et ce sont des artistes que je vois dans cet état!... +Aussitôt je fouille à mon gousset, j’en tire les trente-trois sous qui +me restent, je les dépose aux pieds du vieillard et je me jette dans +l’escalier sans vouloir attendre qu’on m’éclaire.—Ah! vous avez bien +fait, monsieur Rossignol, de secourir ces pauvres +gens!...—Certainement!... J’aurais eu cent francs, je les aurais donnés +tout de même; mais malheureusement ce faible secours ne suffit pas pour +les tirer de peine!... Ce matin je suis allé les voir un moment: +qu’ai-je appris!... Un propriétaire sans humanité va les mettre dans la +rue, un créancier barbare va conduire le vieillard en prison, si +aujourd’hui ils ne trouvent pas huit ou neuf louis pour les payer. O +Dieu!... un artiste dans la rue!... un enfant sans culotte!... une +famille sans asile!... Ah!... si j’étais riche, quel bonheur de les +secourir!... Mais, hélas! je n’avais plus que cette seringue! et +j’allais encore la partager avec eux.</p> + +<p>En finissant ces mots, Rossignol se cache entièrement la figure avec son +mouchoir, et pousse des gémissements comme s’il allait se trouver mal. +Je me sens attendri; je me représente cette famille<a name="page_149" id="page_149"></a> dans la misère, ce +vieillard que l’on va conduire en prison. Je regarde ma bourse, et je me +dis:—Avec cela je puis les rendre au bonheur; Manette peut attendre mon +cadeau, sur lequel d’ailleurs elle est loin de compter; ne vaut-il pas +mieux employer cet argent à secourir des infortunés? Oui, oui, et, à ma +place Manette en ferait autant.</p> + +<p>Aussitôt je verse le contenu de ma bourse dans la main de Rossignol, qui +justement la tendait vers moi.—Tenez, lui dis-je, prenez cet argent, +c’est tout ce que je possède; mais j’espère que cela sera suffisant pour +sauver ces malheureux.</p> + +<p>—Sensible enfant! j’avais bien jugé ton cœur, s’écrie Rossignol en +mettant l’argent dans sa poche et me glissant la boîte sous le bras. Tu +fais là une action superbe!—Surtout n’en parlez pas à M. Dermilly.—Oh! +sois tranquille, je n’en parlerai à personne. Ces choses-là doivent +rester secrètes, ça en double la beauté. Adieu, mon petit André, je vole +près du vieillard malheureux... Va porter ton présent à Manette, et +regarde-moi comme ton ami.</p> + +<p>Quel nouveau jour pour moi, Quel heureux changement!</p> + +<p>Rossignol est parti comme un trait. Je reste là avec la seringue sous le +bras. Irai-je l’offrir à Manette?... Non, il me semble que ce n’est pas +un présent à faire à une jeune fille de douze ans. Ma sœur se moquera +de moi si elle croit que je lui ai acheté cela, et je ne veux pas lui +dire par quelle circonstance je m’en trouve possesseur. Décidément je ne +la lui porterai point, et, puisque je n’ai plus d’argent, il est inutile +que j’aille admirer les boutiques: retournons à l’hôtel.</p> + +<p>Je reprends le chemin de ma demeure, assez embarrassé de ce meuble que +je tiens sous mon bras. Je traverse rapidement la cour, enchanté de ne +trouver personne; mais sur mon carré, au moment où je vais entrer dans +ma chambre, je me trouvé vis-à-vis de mademoiselle Lucile, qui sort de +la sienne.</p> + +<p>—Ah! vous voilà, André? vous avez été bien longtemps dehors; madame +vous a fait demander. Qu’est-ce que vous tenez donc sous votre +bras?—Oh! ce n’est rien, mademoiselle.—Vous avez fait des emplettes à +ce qu’il me paraît? On a touché son trésor... Eh bien!, comme il se +sauve! Pourquoi donc êtes-vous si pressé, monsieur André?—Je ne suis +pas pressé...<a name="page_150" id="page_150"></a> mais... je...—Il faut que je sache ce que vous avez +achète; je suis curieuse d’abord: eh bien! André, est-ce qu’on ne peut +pas voir cela?—Ce n’est pas bien intéressant, mademoiselle—Oh; comme +il rougit! je gage que c’est un présent pour sa Manette, qu’il aime +tant, et dont il me parle sans cesse. Il me semble que pour faire vos +achats, vous auriez bien pu me consulter... Je sais mieux marchander +qu’un enfant: cela n’a que douze ans, et cela veut déjà agir comme un +homme! Voyons donc cela, monsieur. Oh! vous ne rentrerez pas dans votre +chambre que je ne sache ce que c’est... et plus vous y mettrez de +mystère, plus j’aurai envie de le savoir.</p> + +<p>Mademoiselle Lucile se place devant moi: il n’y a pas moyen de lui +échapper; elle s’empare de la boîte, l’ouvre, et part d’un éclat de rire +qu’elle ne peut plus modérer.</p> + +<p>—Que vois-je! ah! ah! ah! c’est trop drôle! Ah! ce pauvre André!... +quel heureux choix il a fait... ah! ah! une... mais c’est qu’elle n’est +pas neuve encore!... Et voilà ce que vous allez offrir à votre petite +Manette!... Elle est donc malade, cette pauvre Manette?</p> + +<p>—Non, mademoiselle, non; elle n’est point malade... et ce n’est pas +pour elle que j’ai acheté cela, dis-je avec un dépit qu’augmente encore +la gaieté de la jeune femme de chambre, qui ne peut pas me regarder sans +partir d’un éclat de rire.</p> + +<p>—Comment! c’est pour vous, André? Mais, mon ami, si vous aviez tant +envie de ce meuble, que ne parliez-vous? il n’en manque pas à l’hôtel...</p> + +<p>Je reprends ma boîte, et je rentre brusquement dans ma chambre, d’où +j’entends encore rire mademoiselle Lucile.—Mon Dieu! si elle allait +parler de cela! Mais madame m’a demandé, il faut descendre. Où vais-je +mettre mon nouveau meuble?... Je le fourre sous mon lit, et je me rends +près de ma protectrice.</p> + +<p>La maligne Lucile y est déjà, et au sourire que madame laisse échapper +en me voyant, je ne doute plus qu’elle ne soit instruite. Mon embarras +est au comble; mais madame est si bonne, qu’elle s’empresse, pour le +faire cesser, de me parler de M. Dermilly. Cependant il me semble +toujours la voir sourire, et mademoiselle Lucile se pince les lèvres +pour ne pas éclater encore. Jamais je n’ai été si mal à mon aise... +Est-ce donc là le fruit que l’on devrait retirer d’une bonne action? Ah! +si l’on savait ce<a name="page_151" id="page_151"></a> que j’ai fait! certainement on ne se moquerait pas de +moi, mais on ne doit point dire ces choses-là.</p> + +<p>Le lendemain de cet événement, pendant que je travaille dans ma chambre, +j’entends doucement ouvrir ma porte, et mademoiselle Lucile paraît +devant moi. Son premier soin en entrant est de jeter des regards curieux +autour d’elle: sans doute elle cherche où j’ai placé mon emplette, mais +je l’ai cachée sous mon lit.</p> + +<p>Mademoiselle Lucile vient à moi d’un air mystérieux:—Mon petit André, +il faut que vous me rendiez un service.—Un service! mademoiselle... Oh! +parlez, tout ce qui dépendra de moi...—Je connais votre obligeance, et +je suis bien sûre que vous ne me refuserez pas. D’ailleurs ce sont de +ces services que l’on se rend réciproquement entre amis.—Qu’est-ce +donc, mademoiselle?—Vous devez avoir de l’argent, André; car vous +m’avez encore dit dernièrement que vous amassiez pour faire un présent à +votre bonne amie Manette... et, à coup sûr, vous n’avez pas tout dépensé +en seringue...</p> + +<p>Mademoiselle Lucile recommence à rire comme hier; moi, je deviens rouge +et embarrassé: je m’aperçois d’ailleurs qu’elle m’examine avec +attention; je balbutie enfin:—Pourquoi cela, mademoiselle?</p> + +<p>—C’est que je veux acheter quelque chose de fort joli, mais c’est un +peu cher, et il me manque vingt francs: voulez-vous me les prêter, +André, pour quinze jours seulement?... cela ne vous contrariera +pas?—Mademoiselle, je le voudrais bien, mais...—Eh bien! mais... +parlez donc?...—Je ne peux pas...—Vous ne pouvez pas?.... Comment, +monsieur André, vous n’avez pas assez de confiance en moi pour me prêter +cette somme?... Ah! fi! monsieur, c’est mal d’être aussi méfiant!—Ah! +mademoiselle! pouvez-vous penser cela!... Si j’avais de l’argent, tout +serait à votre service...—Si vous en aviez!... quoi!... vous n’en avez +plus?—Non, mademoiselle, je l’ai dépensé...—Dépensé... Vous avez donc +fait un beau cadeau à votre sœur?...</p> + +<p>Je prononce bien bas:—Oui, mademoiselle... il m’en coûte de mentir; +mais dire que j’ai tout donné pour les malheureux, cela serait ôter le +mérite du bienfait; d’ailleurs Rossignol m’a recommandé le secret. +Cependant Lucile ne semble pas convaincue; je l’entends murmurer:—Ce +n’est pas clair... Il y a<a name="page_152" id="page_152"></a> quelque chose là-dessous... je le +découvrirai. Et elle s’éloigne en me disant:—Adieu, monsieur André; je +n’aurais pas cru que vous eussiez déjà des secrets.</p> + +<p>Au bout de quelque temps, je m’aperçois qu’on veut s’assurer où je vais +quand je sors. Si je reste plus longtemps chez Bernard, on s’informe si +je suis allé ailleurs; il me semble enfin que l’on surveille ma +conduite. Je ne fais point de mal, je ne crains point qu’on connaisse +mes actions. Cependant, je vois avec peine que la jeune femme de chambre +ne me témoigne plus la même amitié, il règne maintenant dans ses +discours quelque chose d’ironique, et souvent je l’aperçois à l’instant +où je l’attends le moins, qui semble me guetter et vouloir épier mes +moindres actions.</p> + +<p>Grâce à la générosité de madame, je pourrai bientôt faire à Manette ce +présent projeté depuis si longtemps. Je n’ai pas vu Rossignol; il est +vrai que M. Dermilly est absent depuis deux mois, et je n’ai pas été +depuis ce temps dans son quartier. Encore quelques jours, et je recevrai +ce que ma protectrice me donne tous les mois; cela me fera six louis, +car il y a bientôt quatre mois que j’ai donné tout ce que j’avais. +J’attends avec impatience ce moment pour réaliser enfin mon projet.</p> + +<p>Mais Rossignol n’avait point, comme on le pense bien, été porter à des +infortunés l’argent qu’il avait reçu de moi, et mes économies avaient +servi au beau modèle pour aller faire belle jambe dans les guinguettes +et mener ses conquêtes dans des cabinets particuliers. Jamais Rossignol +n’avait possédé plus d’un louis à la fois; quand il se vit deux cents +francs dans la poche, il se crut électeur du grand collège. Cependant, +s’étant un peu calmé, il commença par examiner ses vêtements: son habit, +couvert de taches d’huile, ne convenait plus à un richard; il en avait +un autre dans un certain endroit, où on le lui rendit moyennant quinze +francs; Rossignol fit ensuite l’emplette d’une paire d’escarpins +enjolivés de larges rosettes; puis il acheta un beau foulard rouge qu’il +mit autour de son cou, et dont les bouts fort grands furent étalés avec +art sur sa poitrine, afin de cacher une chemise qui semblait plutôt +appartenir à un serrurier qu’à un milord.</p> + +<p>Tous ces achats faits, Rossignol recompta son argent; il ne lui restait +plus que sept louis. Il sentit qu’il était temps de s’arrêter, et qu’il +ne fallait pas mettre tout à sa toilette. Son pantalon,<a name="page_153" id="page_153"></a> serré par le +bas, avait reçu des accrocs qui avaient nécessité quelques reprises, +lesquelles n’étaient point <i>perdues</i>; mais, en examinant cette partie de +son vêtement, Rossignol se disait:—Ce ne sera pas sur les reprises que +les belles attacheront leurs regards. Son gilet à larges raies était usé +du haut; il replia le collet en dedans, et en fit un gilet à châle; son +chapeau était la partie la plus maltraitée de son costume, mais il pensa +qu’en le posant un peu plus de côté, ce qui devait ajouter à +l’expression agaçante de sa physionomie, on ne remarquerait pas que les +bords étaient usés et que le fond ne tenait plus.</p> + +<p>Ayant ainsi fait la revue de son costume, Rossignol ne voit pas dans la +capitale d’homme qui puisse lui être comparé pour la tournure, les +formes et l’élégance; d’une main faisant tourner sa grosse canne, de +l’autre faisant sonner ses écus, et le menton enfoncé dans le foulard +qui lui monte jusqu’à la bouche, il se lance dans les plaisirs, mène ses +belles à l’Ile d’Amour et à Kokoli, et devient pendant trois semaines +l’homme à bonnes fortunes de la Courtille et de Charonne.</p> + +<p>Mais sept louis ne durent pas longtemps lorsqu’on tranche du grand +seigneur. Rossignol vient de dépenser son dernier écu, et il voit avec +effroi le moment où il faudra aller poser pendant huit heures pour cent +sous, ce qui est beaucoup moins agréable que de valser ou de danser la +course. Quand on a pendant trois semaines vécu dans les plaisirs, le +travail semble encore plus pénible; d’ailleurs Rossignol a toujours été +paresseux. Il reporte son habit en dépôt, et avec le produit prolonge +encore le temps de sa grandeur; mais, cet argent dépensé, il n’a plus +rien avec quoi il puisse en faire, et depuis qu’il a pris à sa femme le +meuble utile qu’elle avait cru à l’abri de sa rapacité, madame Rossignol +ne laisse chez elle aucun objet dont son époux puisse tirer parti.</p> + +<p>Il faut donc se décider à faire encore ou le Grec ou le Romain. Mais le +souvenir de ses plaisirs passés trouble le modèle, et ne lui permet plus +de bien poser. Les peintres se plaignent de son peu de tranquillité, et +Rossignol dit qu’il a des inquiétudes dans les jambes quand la pensée de +la vie délicieuse qu’il a menée lui arrache un mouvement de dépit.</p> + +<p>Un beau jour, tout en faisant Antinoüs, Rossignol pense à moi, et songe +qu’en mettant de nouveau mon bon cœur et mon<a name="page_154" id="page_154"></a> inexpérience à +contribution, il lui sera facile d’avoir de l’argent. Cette idée est un +trait de lumière, il s’étonne de ne l’avoir pas eue plus tôt; et, au +sortir de sa séance, il court se placer en faction devant la porte de M. +Dermilly; mais il m’attend en vain pendant plusieurs jours, car M. +Dermilly n’est pas à Paris.</p> + +<p>Cependant Rossignol veut absolument me voir; plus il réfléchit à ma +confiance, à mon humanité, plus je lui semble un trésor dans lequel il +pourra, en agissant avec adresse, puiser continuellement, la somme que +je possédais lui faisant présumer que j’ai beaucoup d’argent à ma +disposition.</p> + +<p>Impatient de me retrouver, il se rappelle enfin que je lui ai dit que +j’étais chez M. le comte de Francornard, où l’on me comblait de bontés. +Sur-le-champ il se met en route, court tous les quartiers de Paris en +demandant M. le comte de Francornard, et parvient à savoir où est situé +son hôtel.</p> + +<p>Aussitôt Rossignol nettoie de son mieux son habit couvert d’huile; il +frotte ses souliers avec de la mie de pain faute de cirage anglais; tire +artistement son pantalon, rentre le haut de son gilet en petits +rouleaux, met sa cravate tellement haute que sa bouche ne se voit plus, +pose son chapeau sur l’oreille gauche, se fait deux boucles sur l’œil +droit, et, la canne à la main, le bras gauche arrondi, s’achemine d’un +air fier et insolent vers l’hôtel de M. le comte, marchant sur la pointe +du pied, et choisissant les pavés comme s’il avait peur de gâter sa +toilette.</p> + +<p>Arrivé dans la cour de l’hôtel, le concierge l’arrête:—Où allez-vous, +monsieur?... Rossignol répond d’un air résolu:—Chez mon ami... Et il +veut passer. Mais comme sa tournure n’inspire pas de confiance au +concierge, celui-ci sort de sa loge, et court barrer le passage à +Rossignol en lui disant:—Un moment donc, monsieur! Et quel est votre +ami? On n’entre pas comme cela dans l’hôtel de monsieur le comte.—Mon +ami, c’est le jeune André, le fils adoptif de M. le comte.—Le fils +adoptif...—Sans doute... Le petit Francornard, si vous aimez mieux.—Le +petit Francornard?...—Eh! oui!... Est-ce que vous ne comprenez +pas?...—M. le comte n’a pas de fils, il n’a qu’une fille.—Eh! +sacrebleu! je vous dis que si, moi; je l’ai encore vu, il n’y a pas +quatre mois, beau comme un soleil, qui sortait d’ici.... un jeune homme +de douze ans à<a name="page_155" id="page_155"></a> peu près, qui paraît déjà en avoir quatorze.—Ah! c’est +le petit André, le protégé de madame, que vous demandez?...—Eh! qu’il +soit le protégé de madame ou de monsieur, qu’est-ce que ça fait, tout +cela?... Il loge ici, n’est-ce pas?—Oui, oui, je vous comprends +maintenant.—C’est bien heureux. Enseignez-moi alors sa chambre... Je +serai bien aise de lui parler en particulier.—Tenez, prenez ce +vestibule au fond, puis tournez à gauche, le second escalier...—C’est +bon, c’est bon.</p> + +<p>Et Rossignol s’avance en disant:—Ces drôles-là, font-ils leurs +embarras! il semble qu’on entre chez le roi de Maroc.</p> + +<p>Arrivé sous le vestibule dans lequel donnent deux escaliers, Rossignol +ne se rappelle plus lequel on lui a dit de prendre; mais ne se souciant +plus d’aller reparler au concierge, il monte au hasard, traverse +plusieurs pièces, admirant la beauté des tentures et des draperies, et +se dit en avançant:—Sacredié! mon petit bonhomme est bien logé; j’ai là +une connaissance qu’il fait bon de soigner, c’est un véritable lingot +que j’ai trouvé là.</p> + +<p>Des laquais qui bâillent en attendant les ordres de leur maître +demandent à Rossignol où il va; et celui-ci, sans se déconcerter, répond +fièrement:—Chez mon intime ami. Les valets le regardent avec surprise; +mais comme la hardiesse impose toujours, surtout aux subalternes, +ceux-ci, qui auraient repoussé un pauvre homme humble et timide, +laissent passer M. Rossignol, qui arrive dans l’appartement où, suivant +son habitude, M. de Francornard était en conférence avec son intendant +et son cuisinier.</p> + +<p>Le laquais de garde devant la porte demande à Rossignol son nom. +Celui-ci dit au valet:—Pourquoi faire?—Pour vous annoncer.—Est-ce que +je ne m’annoncerai pas bien moi-même?—Ce n’est pas l’usage.—Ah! f...! +que de façons pour parler à ce petit drôle!... Eh bien! annonce +Rossignol, premier homme de l’Europe pour les torses.</p> + +<p>Le valet se fait répéter deux fois cette phrase; et va enfin la +rapporter à M. le comte, qui la fait aussi recommencer, puis regarde +Champagne et son cuisinier en murmurant:—Rossignol... le premier pour +les torses... Comprends-tu cela, Champagne?...—Ma foi! non, monsieur... +Je ne connais pas de Rossignol!... Les torses... Eh! mais ne serait-ce +pas quelque nouvelle sauce qu’on vient d’inventer?—Qu’en dites-vous<a name="page_156" id="page_156"></a> +monsieur le chef?...—Monsieur le comte, je crois que c’est une nouvelle +manière pour accommoder les têtes de veau.—Ah! diable!... ceci est fort +intéressant; cet homme-là sera venu à mon hôtel sur le bruit de mes +connaissances culinaires et sur la réputation de mes dîners... Faites +entrer M. Rossignol, je serai charmé de le voir.</p> + +<p>Pendant ce colloque, le beau modèle impatienté de faire antichambre, +frappait avec force de son bâton sur le parquet, tout en chantant avec +roulades:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! que je fus bien inspiré<br /></span> +<span class="i0">Quand je te reçus dans ma cour!<br /></span> +</div></div> + +<p>Enfin le valet revient lui dire:—Vous pouvez entrer, monsieur +Rossignol.—Ce n’est pas sans peine, dit celui-ci; et il pénètre dans le +cabinet de M. le comte, où il fait son entrée en donnant un violent coup +de canne sur la tête de César qui était venu sauter après lui, et qu’il +chasse en criant:—Allez coucher, coquin!... Ce misérable chien qui +vient mettre ses pattes sur mon habit... Reviens-y! et je te donnerai un +tourniquet qui te mettra pour quinze jours sur le flanc!</p> + +<p>Cette entrée ne prévient pas M. le comte en faveur de l’étranger, et +Champagne, considérant l’habit de M. Rossignol, ne peut s’empêcher de +sourire de la crainte que celui-ci témoignait que le chien ne mit ses +pattes dessus. Cependant, comme un homme qui connaît une nouvelle +manière d’accommoder les têtes de veau mérite des considérations +particulières, on pardonne à celui-ci son originalité; et M. le comte +lui fait signe de s’asseoir; ce que Rossignol fait, après s’être +dit:—Il paraît que le petit est absent; sans doute il va revenir... Je +suis peut-être avec ses protecteurs; ayons de la tenue, et faisons voir +que je sais ce que c’est que la bonne société.</p> + +<p>Et pour commencer à montrer son usage du monde, Rossignol continue de +faire tourner sa canne et chantonne entre ses dents; puis considérant le +comte, dit à demi-voix:—En voilà un qui ne posera jamais dans les +Apollons... mais ça ferait un joli petit cyclope.</p> + +<p>—Mon ami, qui vous a envoyé vers moi? dit M. de Francornard à +Rossignol.—Personne ne m’a envoyé; je suis venu de moi-même et parce +que cela me convenait...—J’entends,<a name="page_157" id="page_157"></a> vous avez entendu parler de mes +dîners, et vous avez voulu m’offrir vos services pour le premier que je +donnerai.—Vos dîners!... que la peste m’étouffe si on m’en a jamais +parlé! mais c’est égal, si ça peut vous être agréable, j’en tâterai avec +plaisir, et vous verrez un gaillard qui ne boude pas.—Il en tâtera!... +dit M. le comte en regardant Champagne, il veut dire sans doute qu’il +m’en fera goûter. Il faut que cet homme-là ait un grand talent, car il +paraît bien sûr de son affaire.—C’est ce que je pense aussi, monsieur +le comte.</p> + +<p>—Mais enfin, monsieur Rossignol, qui est-ce qui vous a dit mon nom?—Eh +parbleu! c’est le petit que j’ai rencontré il y a quelque temps...—Le +petit... ah!... le petit qui est dans mes cuisines, sans doute?—Je ne +sais pas s’il est dans vos cuisines, mais ça ne m’étonnerait pas, car je +l’ai trouvé bien engraissé.—Oui... oui, dit le chef à son maître; c’est +mon petit marmiton qui lui aura donné l’adresse de monsieur le comte.</p> + +<p>—Monsieur Rossignol, je mettrai avec plaisir vos talents à +l’épreuve.—Est-ce que monsieur le comte est artiste aussi, ou s’il +travaille en amateur?—Oh!... je suis professeur, moi!... Monsieur le +chef vous dira comment je discute mes trois services.—Les trois +services?... Je n’ai jamais posé là-dedans...—Votre tête forme-t-elle +comme cela un volume considérable? peut-on se mettre quatre ou six +après?...—Ma tête!... Est-ce que c’est de ma tête que vous avez +envie?—Sans doute.—Ah! c’est qu’ordinairement on ne me prend que pour +le corps.—Comment! vous faites le corps aussi?...—Je crois bien! c’est +mon triomphe!... Mais c’est égal, si ma tête vous paraît jolie pour +l’antique, je suis à vous à raison de cent sous par séance.—Cent +sous!... dit M. le comte en regardant tour à tour Champagne et son chef. +Ce n’est, ma foi! pas cher!—Aussi cela pourrait bien être mauvais, dit +tout bas le cuisinier.</p> + +<p>—Et vous m’assurez, monsieur Rossignol, que j’aurais une bonne tête de +veau? reprend M. de Francornard. A ces mots, le modèle se lève +brusquement, et enfonce avec colère son chapeau sur son front en +s’écriant:—Qu’appelez-vous tête de veau!... il vous sied bien, +misérable modèle des Quinze-Vingts, de venir insulter un homme dont on +fait tous les jours des Jupiter et des Achille!</p> + +<p>—Qu’est-ce que cela signifie? dit M. le comte, qui, effrayé<a name="page_158" id="page_158"></a> du +mouvement de Rossignol, recule brusquement son fauteuil, ce qui fait de +nouveau aboyer César, tandis que le modèle lève son bâton sur le chien +et semblé le défier.—Expliquons-nous, monsieur, je vous prie: pourquoi +êtes-vous venu ici?—A coup sûr, ce n’est pas pour vous!—Est-ce que +vous ne venez pas m’offrir vos talents pour accommoder les têtes de veau +d’une nouvelle façon?—Ah! pour le coup... voilà une bonne bêtise!... +Dites-moi un peu, mon vieux, qui est-ce qui vous a mis dedans comme +ça?...—Que voulez-vous enfin? s’écrie le comte avec colère.—Eh! +morbleu! je veux voir André, mon ami, mon ancien collègue chez M. +Dermilly, un enfant que j’aime et que vous élevez <i>gratis</i>; c’est pour +lui parler que je suis venu.—Comment, drôle! et vous avez l’audace de +vous présenter chez moi, de pénétrer dans mon cabinet!...—Est-ce que je +savais que c’était votre cabinet?... quand je vous dis que c’est André +que je cherche...—L’impertinent! et se permettre de battre César!... +Ah! vous êtes l’ami du petit Savoyard! ils sont gentils, ses +amis....—Plus gentils que vous, j’espère, mauvais Belisaire +manqué!—Voyez un peu à quoi madame la comtesse m’expose en donnant +asile à des misérables... Lafleur, Jasmin!... qu’on mette ce drôle à la +porte!... Qu’on le jette par la fenêtre s’il fait encore l’insolent!</p> + +<p>—Qu’est-ce à dire? s’écrie Rossignol en faisant taire le tourniquet à +son bâton. Le premier qui aura le malheur de me toucher va voir son nez +se changer en coloquinte!... Et toi, méchant borgne, prends garde que je +ne t’envoie figurer au café des Aveugles.</p> + +<p>M. le comte crie en se retranchant derrière Champagne, et le cuisinier; +César court de nouveau sur Rossignol, qui d’un coup de bâton l’étend à +ses pieds; les valets accourent au bruit; mais la contenance fière de +Rossignol les tient en respect, et celui-ci effectue sa retraite suivi +des laquais qui font semblant de le chasser, mais qui se contentent de +le regarder s’éloigner. Parvenu sous le vestibule, Rossignol s’y trouve +en face de mademoiselle Lucile, qui accourait s’informer de la cause du +tapage que l’on entendait chez M. le comte. Elle lui demande ce qu’il +veut: en deux mots, Rossignol lui conte ce qui s’est passé et le motif +qui l’amène à l’hôtel. Lucile l’examine avec attention; cependant elle +lui enseigne le chemin de ma chambre, et cette fois mon ami intime y +arrive sans se tromper.<a name="page_159" id="page_159"></a></p> + +<p>J’étais à étudier; j’entends quelqu’un entrer brusquement, et je vois +Rossignol qui s’écrie en m’apercevant:—Ah! mille Romains!... ce n’est +pas sans peine qu’on arrive jusqu’à toi, mon petit André!...—Comment! +c’est vous, monsieur Rossignol?—Oui, c’est moi, qui pour te voir ai +soutenu un combat contre cinq ou six escogriffes, commandés par un +invalide.—Un combat?...—Mais je te conterai cela un autre jour; je te +trouve, et c’est l’essentiel.—Et ce malheureux vieillard dont vous +m’avez parlé?... et ses enfants?—Oh! mon garçon! toute la famille te +bénit et te nomme son ange tutélaire! Ah! si tu avais vu le tableau de +leur ivresse quand je leur ai porté tes dons! Ah! Dieu!... Tiens, quand +je pense à cela... je ne sais plus où j’en suis.—Ils sont heureux: ne +parlons plus de cela, monsieur Rossignol.—Non, tu as raison: +occupons-nous de ceux pour lesquels je suis venu. André, mon ami, tu as +toujours le cœur aussi bon, aussi sensible?—Je suis toujours le +même, monsieur Rossignol; pourquoi cela?—Aimable enfant de la nature! +il n’est pas changé! Dis-moi, as-tu de l’argent?—Mais... oui... un +peu...—Eh bien! je veux de nouveau te faire goûter cette jouissance des +âmes bienfaisantes qui répandent autour d’elles l’abondance... et, +semblables à ces météores... à ces météores qui...—Qu’est-ce que vous +voulez dire, monsieur Rossignol?—Je veux dire que j’ai découvert dans +mes courses quatre autres familles malheureuses que tu peux encore +rendre au bonheur: avec deux louis par famille tu en seras quitte, et tu +sauveras des infortunés du désespoir. Eh bien! André, tu hésites, mon +ami? Ton cœur se serait-il endurci à la cuisine de M. le comte? Si tu +savais!... il y a une malheureuse mère, jeune encore, qui reste veuve +avec quatorze enfants sur les bras.... Ah! Dieu! si j’étais à ta place, +je ne balancerais pas... Mais, hélas! ce que je gagne suffit à peine +pour soutenir mon épouse et mon jeune fils.—Mais, monsieur Rossignol, +c’est que je voulais faire un présent à Manette.—Encore! mais il me +semble que tu lui as donné, il n’y a pas longtemps, quelque chose +d’assez gentil; il ne faut pas, mon petit bonhomme, se ruiner en cadeaux +avec les femmes... Mauvaise habitude dont je veux te corriger.—Mais je +n’ai que quatre louis maintenant...—Eh bien! donne-les-moi toujours, +nous remettrons les deux autres familles au mois prochain. Oh! elles +attendront; je te promets qu’elles ne voudront pas avoir d’autres +bienfaiteurs que toi.<a name="page_160" id="page_160"></a></p> + +<p>Je ne suis pas bien déterminé à donner encore tout ce que je possède; je +ne sais quel pressentiment m’arrête. Mais Rossignol, qui voit que je +balance, redouble ses sollicitations: il me parle d’une mère aveugle, de +père paralytique... Je suis ému, je tire mes épargnes de mon +secrétaire... elles vont passer dans les mains de Rossignol, qui déjà +les dévore des yeux... lorsque Lucile paraît tout à coup, et vient se +placer entre moi et le beau modèle.</p> + +<p>A sa vue je reste interdit, comme si j’allais faire quelque chose de +mal, tandis que Rossignol, fort contrarié de l’arrivée de la jeune femme +de chambre, tâche de cacher sa mauvaise humeur et de prendre un air de +bonhomie qui ne va pas à sa physionomie.</p> + +<p>Lucile, qui depuis longtemps surveillait mes actions, avait été fort +intriguée en voyant un homme comme Rossignol me demander, en se disant +mon ami intime. Elle l’avait laissé parvenir jusqu’à moi, et, placée à +l’entrée de ma porte, avait écouté toute notre conversation.</p> + +<p>En entrant, son premier mouvement est de me prendre la main, qu’elle +presse tendrement dans les siennes; puis se tournant vers +Rossignol:—Monsieur, lui dit-elle, savez-vous qu’il n’est pas bien +d’abuser ainsi de la confiance, de la sensibilité de cet enfant pour lui +prendre le fruit de ses économies?...</p> + +<p>Rossignol se pince les lèvres et baisse les yeux, puis prononce d’une +voix fêlée:—Je suis envoyé vers mon ami par une bande d’infortunés qui +connaît son âme et ses moyens, et je ne pensais pas faire mal en +encourageant le petit à la bienfaisance.</p> + +<p>—Non, sans doute, monsieur, ce n’est point mal de donner aux +malheureux, et André est maître de son argent; mais encore faut-il +savoir placer ses bienfaits; en croyant être humain, on est dupe +quelquefois, et les épargnes de cet enfant ne doivent point servir à +encourager le vice et la paresse.</p> + +<p>A ces mots, Rossignol reprend son air tapageur, et dit à Lucile d’un ton +insolent:—Que signifient ces insinuations?</p> + +<p>—Cela signifie, monsieur, que vous avez déjà mangé l’argent d’André, +auquel vous avez eu l’effronterie de donner en échange une vieille +seringue...—Elle était neuve... je vais vous l’essayer si vous en +doutez...—Vous venez encore aujourd’hui dans l’espoir de lui soutirer +ce qu’il a amassé depuis...—Mademoiselle! je vous prie de le prendre +plus bas...—Je le prendrai aussi haut<a name="page_161" id="page_161"></a> que cela me plaira, et si vous +faites l’impertinent, je vous ferai chasser de l’hôtel, où je vous +défends dès à présent de remettre les pieds. Il vous sied bien de faire +encore l’insolent après toutes les sottises que vous venez de commettre +chez M. le comte—Tiens... voilà grand’chose! parce que j’ai cassé une +patte à un vieux chien qui voulait salir mon habit... D’ailleurs, est-ce +qu’il n’a pas assez de trois pattes pour courir après son maître qui n’a +qu’un œil?—Si vous n’avez point avancé de mensonges à André, +donnez-moi sur-le-champ l’adresse des malheureux pour lesquels vous +veniez l’implorer. Madame la comtesse est bienfaisante: c’est elle qui +se chargera de les secourir.—Ah! laissez-moi tranquille avec votre +comte et votre comtesse.—Vous le voyez, vous ne pouvez pas répondre à +cela. Allez, monsieur, votre conduite est bien vile! Sortez, et ne vous +avisez plus de vous présenter ici.—C’est bon, mademoiselle du +tablier... Ça prend déjà le ton de ses maîtres... Je sors parce que ça +me fait plaisir. André, je ne t’en veux pas... Nous nous reverrons... +Adieu, la domestique!</p> + +<p>Rossignol fait la grimace à Lucile, puis s’éloigne en se dandinant et en +fredonnant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Enfant chéri des dames...<br /></span> +</div></div> + +<p>—Hom! le mauvais sujet! dit Lucile en le regardant s’éloigner; elle +revient vers moi, me prend dans ses bras, m’embrasse tendrement... +c’était la première fois que cela lui arrivait; j’en suis encore ému, et +je regarde mademoiselle Lucile, qui paraît prête à pleurer.</p> + +<p>—Qu’avez-vous donc? lui dis-je.—Ah! que tu es bon, cher André!... et +j’avais pu te soupçonner... te croire des défauts! Oh! non, je ne le +croyais pas; mais je savais bien qu’il y avait du mystère; j’avais juré +de le découvrir... Ah! je le sais maintenant... courons bien vite le +dire à madame... Ah! que je suis contente!...</p> + +<p>Lucile me quitte vivement. Bientôt ma protectrice me fait demander, elle +paraît attendrie en me voyant. M. Dermilly, qui vient d’arriver, me +presse aussi dans ses bras, et mademoiselle Adolphine m’appelle son bon +André. Qu’ont-ils donc tous? et qu’ai-je fait de si extraordinaire? On +me prie de raconter tout ce qui s’est passé entre moi et Rossignol; la +bonne Caroline me<a name="page_162" id="page_162"></a> force d’accepter une somme égale à celle que j’ai cru +donner à des malheureux. Enfin, c’est à qui me fêtera, me complimentera, +en me recommandant de ne plus être aussi confiant à l’avenir.</p> + +<p>Après cet événement, madame la comtesse me témoigna encore plus +d’intérêt et Lucile d’amitié; M. le comte, au contraire, me fit fort +mauvaise mine, ne me pardonnant pas la cause de l’accident arrivé à +César.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI<br /><br /> +<small>MON CŒUR COMMENCE A PARLER.</small></h2> + +<p>Grâce à la générosité de ma bienfaitrice, je puis être doublement +heureux: j’enverrai en Savoie une somme égale à celle que j’ai donnée à +Rossignol, et je ferai un cadeau à ma sœur. Mais, cette fois, je veux +consulter Lucile; je la prierai même de se charger de faire pour moi +cette emplette.</p> + +<p>La jeune femme de chambre, satisfaite de la confiance que je lui +témoigne, m’achète une jolie petite montre d’or: et cela coûte bien +moins cher que je ne pensais. Je saute de joie en voyant ce bijou. Quel +plaisir cela va faire à Manette! Lucile m’examine avec attention toutes +les fois que je parle de ma sœur...—Vous l’aimez bien, me dit-elle, +cette petite Manette?...—Oh! oui, mademoiselle, je la chéris comme si +j’étais son frère.—Quel âge a-t-elle?—Le même âge que moi, bientôt +treize ans.—Est-elle jolie?...—Tout le monde le trouve, +mademoiselle!—Et vous, André, le trouvez-vous aussi?—Je la sais bonne, +douce, aimante! je n’ai pas encore pensé à regarder si elle est jolie... +mais on ne peut pas être laide quand on a si bon cœur.—Ah! vous +croyez cela, monsieur André? Je serais bien curieuse de la voir. +Pourquoi ne vient-elle jamais à l’hôtel?—Ah! mademoiselle, elle +n’oserait pas, ni le père Bernard non plus... Ils aiment bien mieux que +j’aille chez eux.—Et que fait-elle, votre Manette...—Elle coud... elle +s’occupe de son ménage... Oh! elle s’entend déjà très bien à conduire +une maison...—Vraiment?... Oh! je vois que c’est un petit prodige...</p> + +<p>Mademoiselle Lucile dit cela d’un ton singulier: on croirait<a name="page_163" id="page_163"></a> qu’elle +est fâchée des éloges que je fais de ma sœur; si elle la connaissait, +je suis bien sûr qu’elle l’aimerait comme moi. Je me hâte de me rendre +chez Bernard. Manette est seule... tant mieux; car je suis si gauche +pour faire un cadeau!... Je ne sais ce que ma sœur a depuis quelque +temps, mais en grandissant elle devient moins gaie; elle n’est plus +aussi familière avec moi; quelquefois il lui arrive de ne plus me +tutoyer et de m’appeler <i>monsieur André</i>. Quand je lui fais la guerre +sur le changement de ses manières, Manette rougit, me regarde +tendrement, et me répond qu’elle n’en sait pas elle-même la cause; mais +elle me jure qu’elle m’aime toujours autant, et je suis bien sûr qu’elle +dit la vérité.</p> + +<p>Le présent que je lui fais lui cause la joie la plus vive; elle attache +la montre à son cou en disant:</p> + +<p>—Elle ne me quittera jamais!</p> + +<p>Puis elle soupire en ajoutant:</p> + +<p>—Moi je n’ai rien à t’offrir.</p> + +<p>—Bonne sœur, n’ai-je pas ton amitié? cela vaut mieux que tous les +bijoux.</p> + +<p>Le père Bernard arrive; il reste en extase devant le cadeau que j’ai +fait à sa fille; mais bientôt il prend un air sévère:</p> + +<p>—Et ta mère! me dit-il, André, ne valait-il pas mieux lui envoyer cela +que te ruiner pour Manette?—Oh! je ne me ruine pas! tenez, voilà qui +est pour envoyer au pays! Madame la comtesse est si bonne!... elle ne me +laisse pas le temps de former un souhait.—A la bonne heure, mon garçon; +mais je ne veut plus à l’avenir que tu fasses des dépenses folles pour +Manette... Ce n’est pas une princesse, vois-tu; et elle ne doit pas +porter de si belles choses que toi, qui vis avec les grands. Nous sommes +de pauvres gens, et il ne faut pas que ma fille se donne des airs de +dame... Je n’entendrais pas cela.</p> + +<p>Manette a les larmes aux yeux... elle est sur le point de me rendre ma +montre; ce n’est pas sans peine que je fais entendre raison au porteur +d’eau. Ce brave homme pousse la délicatesse à un point extrême, et +cependant il ne fréquente ni la bourse, ni les courtiers, ni les gens +d’affaires... Il serait même déplacé dans un salon.</p> + +<p>Mais, après avoir causé du plaisir à Manette; il faut que je lui +apprenne une nouvelle qui va lui faire du chagrin: ma bienfai<a name="page_164" id="page_164"></a> trice va +partir pour sa campagne, où elle n’a pas été l’année dernière, et je +sais qu’elle doit m’emmener.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s’écrie Manette; et combien serez-vous de jours absents?</p> + +<p>—Je n’en sais rien!...</p> + +<p>—Je n’ose lui dire que nous serons peut-être plusieurs mois éloignés de +Paris.</p> + +<p>—Voyez-vous! reprend-elle, voilà le commencement: nous serons longtemps +sans le voir... Il s’y habituera, puis il ne viendra plus que rarement. +Ah! je savais bien que cela finirait comme cela, avec toutes vos grandes +dames!... J’aimerais bien mieux que vous reprissiez votre montre, et +vous voir comme autrefois.—Ça ne se peut pas, ma fille, dit le bon +Auvergnat; André sait maintenant tout plein de belles choses; il +s’ennuierait avec nous, qui ne savons rien.—Oh! ne croyez pas cela, +père Bernard!...—Eh! morgué! je ne t’en voudrais pas pour ça, mon +garçon... C’est tout naturel! quand on apprend à être savant, ce n’est +pas pour vivre en commissionnaire.—Et si j’apprenais à être savante, +moi, mon père?... Allons, taisez-vous, petite; raccommodez vos bas, et +faites-moi de bonne soupe: voilà ce qu’il faut que vous sachiez, vous.</p> + +<p>En arrivant à l’hôtel, j’apprends de Lucile que c’est dans huit jours +que nous partons pour la terre de madame.</p> + +<p>—Vous verrez, André, me dit-elle, une charmante campagne!... de beaux +jardins... des bois, des fleurs, des bosquets... Oh! comme nous nous +amuserons! et là, point de M. le comte, ni de César; point de M. +Champagne qui m’étourdisse de ses compliments!... Nous n’emmènerons que +Sophie, la bonne de mademoiselle et une cuisinière. Il y a là-bas un +concierge et un jardinier. Nous pourrons rire, nous promener!... Je vous +ferai voir tous les environs.</p> + +<p>Mademoiselle Lucile paraît enchantée de notre départ; je m’en ferais +aussi une fête si je n’éprouvais du regret de m’éloigner de mes bons +amis, car, à Paris, je crains sans cesse de rencontrer M. de +Francornard, qui, quand il me voit, fait tourner son œil avec colère, +et murmure, assez haut pour que je l’entende:</p> + +<p>—Hom!... petit Savoyard... qui est cause qu’on a estropié César! et il +faut que je nourrisse pour cela un misérable mendiant!<a name="page_165" id="page_165"></a></p> + +<p>Ces paroles me font toujours monter le rouge à la figure. Je me rappelle +alors mon père malade, blessé et mourant des suites de son zèle pour le +service de M. le comte; quelquefois je suis prêt à lui répondre, mais le +souvenir de ma protectrice arrête les mots sur mes lèvres. Je me tais, +je m’éloigne en soupirant:</p> + +<p>—Quoi! Cet homme-là est le mari de l’aimable Caroline, le père +d’Adolphine!</p> + +<p>La veille de notre départ je vais faire mes adieux à ma sœur.</p> + +<p>—Combien je vais m’ennuyer! me dit-elle; que le temps me semblera +long!... Je regarderai bien souvent à ma montre, et à toutes les heures +je songerai à toi.</p> + +<p>Bonne Manette! si elle savait que nous devons être plusieurs mois +absents! Je l’embrasse tendrement; j’ai tant de plaisir à la presser +dans mes bras!... et cela ne me fait pas le même effet que le baiser que +j’ai reçu de mademoiselle Lucile. Près de ma sœur, je ne me sens ni +troublé, ni tremblant; je ne rougis ni ne soupire; pourquoi donc +étais-je si ému après avoir embrassé la jeune femme de chambre? A coup +sûr, j’aime mieux ma sœur que mademoiselle Lucile. Et Adolphine!... +oh! pour celle-là, je l’aime encore différemment, quelquefois même je +crois que je ne l’aime pas, car je deviens gêné, embarrassé auprès +d’elle; je suis inquiet quand je sais que je vais la voir, je reste à +ses côtés sans oser parler. Mon Dieu! que tout cela est singulier! il me +semble que, plus je grandis, et plus je deviens bête; il n’y a qu’auprès +de Manette que je me trouve aussi à mon aise qu’autrefois.</p> + +<p>Le jour du départ est arrivé; je monte en voiture avec madame la +comtesse, sa fille et Lucile: les deux bonnes sont dans une autre +voiture chargée de malles et de cartons. Que ce voyage va être agréable! +je suis assis en face d’Adolphine; il me semble cependant que j’aimerais +mieux être autrement placé. Je tiens continuellement mes yeux baissés; +je n’ose les lever sur l’aimable enfant qui est devant moi; je n’ose +point allonger mes pieds, de peur de rencontrer les siens, ni placer ma +main à la portière de crainte d’effleurer la sienne; et, ce qui redouble +mon embarras, c’est qu’il me semble que tout le monde devine ce qui se +passe en moi, tandis que je ne le sais pas bien moi-même.<a name="page_166" id="page_166"></a></p> + +<p>—Tu ne dis rien, André, me dit l’aimable Caroline; est-ce que tu n’es +pas content de venir avec nous?</p> + +<p>—Oh! pardonnez-moi, madame...</p> + +<p>—Je te trouve l’air tout chagrin.</p> + +<p>—J’en sais bien la cause, moi, madame, dit Lucile; M. André pense à sa +petite Manette!... Il soupire après elle!...</p> + +<p>Mademoiselle Lucile se trompe; je ne pensais pas à Manette. Mais madame +sourit en me disant:</p> + +<p>—Tu n’en auras que plus de plaisir à la revoir.</p> + +<p>Sans doute, j’aurai beaucoup de plaisir à revoir ma sœur; mais madame +et Lucile sont dans l’erreur, ce n’est point son souvenir qui m’empêche +de lever les yeux sur mademoiselle Adolphine.</p> + +<p>La fille de ma bienfaitrice touche à sa dixième année; sa taille +commence à se développer, ses traits prennent du caractère. Ses yeux +sont toujours aussi aimables; mais son parler me semble encore plus +doux; ses manières acquièrent de la grâce, son esprit et son jugement +s’annoncent avec avantage. Elle ne joue plus à la poupée; la musique, le +dessin sont maintenant ses plus chères récréations; mais sa bonté pour +les malheureux est toujours la même. Et son passage de l’enfance à +l’adolescence ne s’annonce ni par la coquetterie, ni par la prétention +de montrer ses jeunes talents.</p> + +<p>Je vois tout cela en la regardant du coin de l’œil, lorsque je pense +qu’on ne me remarque pas. Quand je rencontre les regards d’Adolphine, je +baisse aussitôt les miens, et cependant je vois toujours dans les siens +de la douceur et de l’amitié.</p> + +<p>La terre de madame est située dans les environs de Fontainebleau. Nous +roulons jusqu’à six heures du soir; alors la voiture entre dans une +superbe maison qui s’avance sur le bord de la route. Nous entrons dans +une vaste cour fermée par un mur à grille. Le concierge accourt; bientôt +arrivent le jardinier et sa femme.</p> + +<p>—C’est madame! répètent ces bonnes gens, et je vois la joie, le plaisir +briller dans leurs yeux.</p> + +<p>En un moment, le bruit de l’arrivée de madame la comtesse se répand dans +les environs; nous ne sommes pas encore entrés dans l’intérieur de la +maison, et déjà une foule de villageois, vieillards, enfants, jeunes +mères, accourent témoigner à la bonne Caroline le bonheur que leur fait +éprouver son arrivée; partout<a name="page_167" id="page_167"></a> où elle a passé on la chérit, car partout +elle marque sa présence par des bienfaits.</p> + +<p>Quelle touchante réception lui font les habitants de l’endroit! Ce n’est +point un seigneur qui vient visiter sa terre, et auquel les paysans +tirent des pétards par ordre de l’intendant en poussant quelques cris +d’allégresse que démentent leurs visages; ce n’est point une suzeraine +qui vient recevoir les hommages de ses vassaux et écoute en bâillant la +harangue d’usage; c’est une femme bienfaisante qui n’emploie sa fortune +qu’à secourir les indigents, à faire des heureux. La gaieté que cause +son retour est franche, naturelle; c’est une mère qui revient au milieu +de ses enfants.</p> + +<p>La joie des paysans est d’autant plus vive que, l’année précédente, +madame la comtesse, retenue à Paris par divers motifs, n’a pu se rendre +à sa terre. Elle répond avec amitié à tous ceux qui l’entourent; elle +les fait connaître à sa fille en lui disant tout bas:</p> + +<p>—Tu vois, ma chère Adolphine, comme ces bonnes gens m’aiment; et je +n’ai cependant fait que veiller sur leurs intérêts en aidant les +pauvres, en récompensant le travail, et surtout en ne laissant commettre +aucune injustice. Il est facile de se faire aimer!... il ne faut pour +cela que faire le bien soi-même... En passant par trop de mains, le +bienfait perd de son charme, et souvent on en oublie la source.</p> + +<p>—Et M. le comte, dis-je tout bas à Lucile, est-il reçu comme cela?</p> + +<p>—Ah! c’est bien différent!... On lui tire des pétards, des coups de +fusil; on lui fait des compliments; c’est Champagne qui ordonne tout +cela d’avance. M. de Francornard fait mordre par César ceux qui n’ont +pas l’air content de son arrivée.</p> + +<p>Pendant que madame et sa fille vont se reposer, Lucile me propose de +visiter avec elle toute la maison. Je ne demande pas mieux, et je suis +mon aimable conductrice.</p> + +<p>Elle me fait parcourir de charmants jardins, qui s’étendent au loin +derrière la maison.</p> + +<p>Comme tout cela est bien entretenu! Je suis en admiration devant ces +charmants bosquets, ces allées touffues, ces massifs artistement +taillés. Rien ne manque dans ce séjour délicieux, où l’on trouve une +pièce d’eau, une grotte, des rochers, une cascade, un bois épais, des +gazons fleuris, de jolis pavillons;<a name="page_168" id="page_168"></a> quel plaisir d’habiter ces lieux! +Je saute de joie en parcourant les jardins, et Lucile me dit:</p> + +<p>—Je vous avais prévenu que c’était charmant... Oh! je voudrais que nous +restassions ici bien longtemps!... Mais, à propos, où vous +logera-t-on?... Venez, nous allons vous chercher une jolie chambre.</p> + +<p>Nous retournons à la maison; Lucile entre partout en disant:</p> + +<p>—Ici, c’est l’appartement de madame... puis, celui de mademoiselle: +celui de M. le comte est à l’autre extrémité de la maison...</p> + +<p>—Et celui-ci?</p> + +<p>—C’est celui qu’occupe M. Dermilly quand il vient tenir compagnie à +madame. Le mien est de ce côté. Eh! mais, au-dessus de moi, il y a deux +pièces fort gentilles; vous logerez là, André; ça fait que si vous +n’êtes pas sage, je cognerai au plafond pour vous faire tenir +tranquille. Cela vous convient-il, André? voulez-vous qu’ici je sois +encore votre surveillante, comme à Paris?</p> + +<p>—Oui, mademoiselle, vous êtes si bonne pour moi!...</p> + +<p>—Oh! certainement, je ne suis pas comme cela pour tout le monde. Mais +aussi vous êtes bien gentil, André, bien sage, bien obéissant.</p> + +<p>Elle s’approche et me donne un petit coup sur la joue. J’ai cru qu’elle +allait m’embrasser, mais elle n’en fait rien: c’est dommage!</p> + +<p>Madame approuve le choix que Lucile a fait de mon logement. Elle règle +mes heures d’étude, ainsi qu’à sa fille; le reste du temps nous sommes +libres de nous promener, de courir, de jouer. Dans cette campagne, je me +sens moins gêné, moins embarrassé près d’Adolphine; excepté les heures +consacrées à l’étude, nous sommes toujours ensemble. Nous courons dans +les allées, sur les gazons; je la promène en nacelle sur la pièce d’eau. +Souvent Lucile nous accompagne; mais quelquefois elle est occupée pour +madame, et, dès qu’Adolphine m’aperçoit, elle me fait signe de +l’accompagner.</p> + +<p>—Tu n’es pas raisonnable, tu ennuies André, lui dit parfois sa mère; +mais l’aimable enfant lui répond en l’embrassant:</p> + +<p>—Laisse-nous courir ensemble; oh! je te jure qu’André ne s’ennuie pas +avec moi.<a name="page_169" id="page_169"></a></p> + +<p>Le temps passe vite dans ces lieux charmants, où une intimité plus +tendre s’établit entre nous deux, où la présence de personnages +ennuyeux, la sévère étiquette, ne me forcent point à chaque instant de +quitter Adolphine. Chère Manette! je t’aime toujours autant; et +cependant je n’aspire point après le moment de notre retour à Paris.</p> + +<p>Il y a cinq mois que nous habitons cette terre. Cinq mois!... qu’ils se +sont vite écoulés!... M. Dermilly est venu trois fois nous visiter; et, +chaque fois il a passé quinze jours avec nous. M. le comte n’est point +venu: il a cependant écrit à madame, en lui annonçant sa prochaine +arrivée; mais la goutte l’a retenu à Paris, et nous en avons été quittes +pour la peur.</p> + +<p>Les feuilles jaunissent, les gazons se dépouillent, les bois perdent +leur ombrage: il faut retourner à Paris. Nous nous remettons en route +vers la fin du sixième mois écoulé depuis notre départ. Je quitte à +regret ces lieux charmants, où j’ai passé de si doux instants.</p> + +<p>—Nous reviendrons l’année prochaine, me dit Adolphine, et nous nous +amuserons autant. Lucile dit la même chose, et je pense au plaisir que +j’aurai à revoir Manette pour chasser l’ennui que me cause mon retour à +Paris.</p> + +<p>En arrivant, mon premier soin est de courir chez Bernard. C’est Manette +qui m’ouvre la porte. Elle est grandie, elle n’a plus l’air d’un +enfant... Mais je ne lui vois plus cette gaieté qui doublait sa +gentillesse. Ses yeux sont rouges, ses traits abattus; en me voyant, +elle ne se jette point dans mes bras, elle se contente de me dire:</p> + +<p>—C’est vous, monsieur André!...</p> + +<p>—Monsieur André!... que signifie ce ton?... Ne suis-je plus ton frère, +ton plus tendre ami?...</p> + +<p>Je cours dans ses bras, je l’embrasse, je la presse contre mon +cœur... ses larmes se font un passage.</p> + +<p>—Tu m’aimes donc encore? me dit-elle; et pourtant six mois!... six mois +sans nous voir!... Ah!... cette fois, je pensais bien que c’était pour +toujours! j’ai bien pleuré depuis ce temps... et toi, tu t’es bien +amusé... n’est-ce pas?</p> + +<p>Je n’ose pas lui avouer que c’est la vérité.</p> + +<p>—Mais pourquoi as-tu pleuré? lui dis-je, tu savais bien que ce n’était +pas ma faute, que j’étais avec madame la comtesse et sa file.<a name="page_170" id="page_170"></a></p> + +<p>—Ah! pourquoi?... te voilà comme mon père!... parce que je m’ennuyais +apparemment... Mais l’année prochaine, si vous partez encore... ce qui +arrivera probablement, au moins je pourrai avoir de vos nouvelles...</p> + +<p>—Comment, est-ce que tu n’en avais pas à l’hôtel, où le concierge +m’avait promis de te dire quand on en recevrait de madame?...</p> + +<p>—Oh!... j’en aurai autrement...</p> + +<p>Elle ne veut pas m’en dire davantage.</p> + +<p>Le père Bernard revient, il me trouve plus grand, plus fort.</p> + +<p>—La campagne te fait du bien, mon garçon, me dit-il.</p> + +<p>—C’est ça! s’écrie Manette, dites-lui cela, pour qu’il y passe toute +l’année!...</p> + +<p>Bernard me donne des nouvelles de ma mère; toujours heureuse de mon +côté, mais toujours sans nouvelles de Pierre, elle n’a plus qu’un désir, +c’est de me revoir, de m’embrasser encore. Je partage ce désir, et +j’espère bien un jour aller voir ma bonne mère; mais il faut que je +termine mes études, que je me rende digne des bontés de ma bienfaitrice. +Je promets à mes bons amis de venir tous les jours, pour me dédommager +de ma longue absence.</p> + +<p>J’avais bien deviné en pensant qu’à Paris je ne serais plus si heureux; +ici, je vois bien moins souvent mademoiselle... et jamais je ne suis +seul avec elle. Il y a toujours là, ou des maîtres, ou quelque femme de +chambre. Et d’ailleurs, quelle différence d’être ensemble dans les bois +ou dans un salon! l’aspect de la nature, la liberté des champs donnent +plus d’essor à nos pensées; en jouant, en courant avec elle dans les +jardins, combien de fois ne l’ai-je-point tenue dans mes bras! Ici, +j’ose à peine lui prendre la main. Dès que d’ennuyeuses visites +arrivent, il faut que je m’éloigne... Je crains de rencontrer M. de +Francornard, qui me fait toujours la grimace; je passe presque tout mon +temps dans ma chambre; mais là, je me livre avec ardeur à l’étude; je ne +sais quel nouveau sentiment redouble mon désir de m’instruire: il me +semble que je voudrais, par mes talents, faire oublier que je ne suis +qu’un pauvre Savoyard. Mais pourquoi l’oublier? non, je veux m’en +souvenir toujours... Si je suis riche un jour, je ne rougirai point de +mon origine: celui qui doit sa fortune à son mérite, à ses talents, +n’est-il pas aussi estimable que celui qui trouve en naissant des +esclaves à ses<a name="page_171" id="page_171"></a> pieds tout prêts à flatter ses passions, à encenser ses +vices?</p> + +<p>Le printemps renaît; je soupire après le moment où nous irons habiter la +campagne, où je me retrouverai souvent seul avec elle, où je la verrai à +chaque instant. Chaque jour cependant, je me sens, près de mademoiselle, +plus gauche, plus embarrassé. Je viens d’avoir quatorze ans, elle en +aura bientôt onze; nous ne sommes encore que des enfants; pourquoi donc +suis-je moins gai qu’autrefois? Est-ce qu’en devenant un homme on n’est +plus si heureux? Je soupire sans en savoir la cause; dans mes rêves, je +vois sans cesse Adolphine. Le minois piquant de la jeune femme de +chambre, sa tournure vive et gracieuse, son pied mignon, ses formes +séduisantes me font aussi soupirer. Mon Dieu! que se passe-t-il donc en +moi? je suis peut-être malade! Mais je n’ose confier à personne ce que +j’éprouve... Il me semble qu’on se moquerait de moi.</p> + +<p>Enfin, on retourne à la campagne, j’ai fait mes adieux à Manette.</p> + +<p>—Tu recevras de mes nouvelles, m’a-t-elle dit.</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>Elle ne s’explique pas davantage.</p> + +<p>Nous voici en route: le chemin me paraît charmant, maintenant que je +sais le plaisir qui m’attend au bout du voyage. Je suis encore en face +de mademoiselle; je me suis bien promis de ne pas être si timide dans la +voiture. Mais, dès que je suis au milieu de ces dames, c’est pis que +jamais. Je ne sais où porter mes regards; dès qu’on me parle, je rougis, +je puis à peine répondre. Je suis heureux; mais on ne s’en douterait +pas, car je fais une bien triste mine. Moi, qui étais si gai; moi, que +l’on trouvait aimable, gentil, combien je suis changé! Il n’y a +qu’auprès de Manette que je me retrouve comme autrefois; mais voyez un +peu quel malheur! il me semble que Manette devient avec moi ce que je +suis devant mademoiselle; elle soupire, rougit quand je la regarde; +Manette est de mon âge: c’est probablement l’effet de nos quatorze ans.</p> + +<p>Nous sommes enfin dans ce séjour paisible, où renaissent les doux +moments, les heures fortunées. Avec la liberté que l’on goûte en ces +lieux, je retrouve une partie de ma gaieté. Que je serais heureux de +passer ainsi ma vie! Il ne me manque dans ce séjour que ma mère et mes +bons amis de Paris.</p> + +<p>Grâce aux leçons de M. Dermilly, je dessine déjà agréablement.<a name="page_172" id="page_172"></a> +Adolphine aussi cultive cet art, et, cette année, il nous procure de +nouvelles jouissances. Assis tous deux au pied d’un arbre, sur un tertre +de gazon d’où l’on a un beau point de vue, nous mettons un carton sur +nos genoux, et nous esquissons tous les deux le même paysage; madame la +comtesse est juge entre nous. Le désir de mériter les éloges de ma +bienfaitrice redouble mon application à l’étude; et puis, on est si bien +assis près d’Adolphine!... Pendant qu’elle crayonne, je puis la regarder +tout à mon aise; je puis admirer ses traits enfantins, sur lesquels se +peignent déjà les premières émotions de l’adolescence. Quand elle +s’aperçoit que je la regarde, elle me dit en riant:</p> + +<p>—André, vous ne travaillez pas! Vous n’aurez pas fini aussitôt que moi.</p> + +<p>Mais lorsque mes regards sont baissés sur mon dessin, elle avance +doucement sa tête par-dessus mon épaule pour juger mon travail, le +comparer au sien, et corriger ce qu’elle croit dans son ouvrage moins +bien que dans le mien. Alors je n’ai garde de me déranger: je feins de +ne point m’apercevoir de sa malice... Je suis heureux de sentir sa jolie +tête auprès de la mienne!</p> + +<p>Avec Lucile, j’éprouve un sentiment différent. Lorsque nous nous +promenons seuls tous deux, lorsque, en courant après elle, je parviens à +l’attraper, ma main aime à presser la sienne, à toucher ses formes +séduisantes; mes yeux contemplent avec avidité ses charmes; je suis près +d’elle moins timide qu’avec Adolphine, mais le sentiment qui m’anime est +moins doux, moins tendre que celui que m’inspire l’aimable enfant; je ne +pense à Lucile que quand je la vois, et l’image d’Adolphine ne sort +jamais de ma pensée.</p> + +<p>La jolie femme de chambre ne m’embrasse plus comme le jour où elle a +renvoyé Rossignol de ma chambre. Il me semble que Lucile devient moins +familière avec moi; cependant, puisqu’elle a vingt ans, elle ne doit pas +éprouver la maladie que l’on ressent à quatorze. Quand nous jouons +ensemble, quand je me jette près d’elle sur le gazon, Lucile me repousse +doucement en me disant d’une voix émue:</p> + +<p>—André... prenez garde, vous commencez à ne plus être un enfant... nous +ne pouvons plus faire les mêmes folies...</p> + +<p>—Pourquoi cela, mademoiselle?<a name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<p>—Parce que... Qu’il est drôle, ce petit André!... Vous saurez cela plus +tard, monsieur.</p> + +<p>Cependant je vois bien que Lucile aime toujours à folâtrer avec moi; +dans les jardins, je la rencontre sans cesse; elle me regarde souvent en +cachette; et lorsque madame lui donne quelques commissions pour le +village, elle me propose de l’accompagner.</p> + +<p>Elle prend mon bras, je suis assez grand maintenant pour être son +cavalier: à ma taille, on me donnerait dix-sept ans, et je suis enchanté +quand j’entends dire: Il a l’air d’un homme. Il me semble qu’on doit se +sentir bien heureux d’être un homme!... Dirai-je toujours cela?</p> + +<p>Quand nous marchons ensemble dans des sentiers raboteux, Lucile s’appuie +sur moi, et cela me fait plaisir; quand le chemin nous force à nous +rapprocher davantage, je sens presque son sein palpiter sous ma main, et +cela fait battre mon cœur plus vivement; quand nous nous asseyons et +que sa main reste dans la mienne, j’éprouve la plus grande envie de la +presser, mais je ne l’ose pas. Heureusement Lucile est plus hardie: ses +jolis doigts serrent tendrement les miens, et cela me fait rougir.</p> + +<p>Il y a près d’un mois que nous sommes à la campagne, lorsque madame, qui +vient de recevoir des lettres de Paris, me fait appeler et m’en présente +une à mon adresse.</p> + +<p>—Une lettre pour moi!... Qui donc peut m’écrire?...</p> + +<p>—C’est peut-être votre mère, me dit ma bienfaitrice.</p> + +<p>—Oh! non, madame, elle ne sait pas écrire... ni Bernard non plus...</p> + +<p>—Apparemment que c’est de quelque autre! dit mademoiselle Lucile, qui +est dans l’appartement et paraît fort curieuse de savoir d’où me vient +cette lettre.</p> + +<p>Madame me permet de lire... Les caractères sont assez mal tracés, +cependant on peut les déchiffrer. Que vois-je? c’est de Manette!... +c’est ma sœur qui a appris à écrire afin de pouvoir correspondre avec +moi.</p> + +<p>J’ai poussé un cri de surprise, de joie, en disant à madame:</p> + +<p>—C’est Manette!... c’est ma sœur qui m’écrit... Et je ne remarque +point que Lucile fait une moue horrible en murmurant:</p> + +<p>—Je m’en doutais bien, moi!</p> + +<p>Je demande à madame la permission de lui lire la lettre de ma<a name="page_174" id="page_174"></a> sœur, +car il ne peut y avoir rien dedans qui exige du mystère; madame me le +permet, et je lis le billet suivant:</p> + +<p>«Mon cher André, j’ai appris en secret à écrire afin de pouvoir te +donner de mes nouvelles, et pour recevoir des lettres de toi. L’été me +semble bien long depuis qu’il faut le passer sans te voir: quand donc +cela finira-t-il? quand te verrai-je tous les jours, comme autrefois? +Réponds-moi, André; mon père me pardonnera d’avoir étudié en secret +quand je lui lirai ta lettre.»</p> + +<p>L’aimable fille! dit madame la comtesse; elle vous aime bien, André, et +vous seriez un ingrat si vous ne l’aimiez pas aussi.</p> + +<p>—Ah! madame, je ne suis point ingrat! et je ne serais jamais heureux si +Manette ne partageait pas mon bonheur.</p> + +<p>—Oh! cela se voit de reste! dit à demi-voix mademoiselle Lucile en +tortillant avec colère une collerette qu’elle tient dans ses mains.</p> + +<p>—Il faudra répondre à votre sœur, André; dites-lui que vous ne serez +pas constamment séparés... et si dans quelques années vous vous aimez +toujours autant... on pourra... Eh bien! Lucile, que faites-vous donc à +ce cabaret?... vous jetez toutes les tasses par terre...</p> + +<p>—Ce n’est pas ma faute, madame, répond Lucile en se pinçant les lèvres: +c’est la théière qui m’a échappé... Je voulais ôter la poussière... +J’avais laissé tomber mon dé.</p> + +<p>Lucile ne sait plus ce qu’elle dit; et moi, je cours dans ma chambre +répondre à Manette, à laquelle je promets de donner souvent de mes +nouvelles. Madame veut bien se charger d’envoyer la lettre; en la lui +portant je rencontre la femme de chambre. Mon Dieu! comme elle paraît +être de mauvaise humeur! Elle passe près de moi sans me parler.</p> + +<p>—Qu’avez-vous donc, mademoiselle Lucile? lui dis-je en l’arrêtant.</p> + +<p>—Qu’est-ce que cela vous fait, monsieur?... Ah! vous avez déjà répondu +à votre Manette!... Lui avez-vous juré de l’aimer toujours?...</p> + +<p>—Je n’ai pas besoin de le lui jurer... Ma sœur sait très bien que je +ne changerai pas.</p> + +<p>—Voyez-vous cela!... Ce petit rodomont?... La fille d’un porteur +d’eau... C’est superbe!...</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! que suis-je donc, moi, mademoiselle?<a name="page_175" id="page_175"></a></p> + +<p>—Vous... c’est différent!... avec l’éducation que vous recevez ici, +vous pouvez parvenir... Un homme qui a de l’esprit, des talents!... cela +va loin.</p> + +<p>—Ah! mademoiselle Lucile, ce n’est pas bien de mépriser Manette... Je +ne vous aurais pas crue capable de cela.</p> + +<p>—Je ne la méprise pas, monsieur... mais je ne puis pas la souffrir...</p> + +<p>—Eh! que vous a-t-elle donc fait?</p> + +<p>—Oh! rien... mais je vous défends de m’en parler encore... Vous n’avez +que votre Manette en tête, et cela m’ennuie...</p> + +<p>Lucile me quitte fâchée. Ils croient que je ne songe qu’à Manette! Ah! +je le voudrais bien! car le sentiment que j’éprouve pour ma sœur ne +m’ôte point ma gaieté, et ne me fait jamais soupirer. Je l’aime +tendrement; je donnerais ma vie pour elle... mais c’est ainsi que j’aime +mes frères, c’est ainsi que je chéris celle à qui je dois le jour.</p> + +<p>La fin de la belle saison approche; et nous nous boudons toujours Lucile +et moi, lorsqu’un matin nous entendons un grand bruit dans la première +cour. Une voiture arrive au grand galop... c’est M. le comte, accompagné +de Champagne, d’un cuisinier et de deux laquais.</p> + +<p>—Nous étions si heureux, si tranquilles!... Que vient faire ici M. le +comte?</p> + +<p>—Je m’en doute, dit Lucile en riant: madame a reçu une lettre il y a +quelques jours, dans laquelle monsieur annonce sa résolution d’avoir un +héritier cette année; c’est pour cela qu’il est venu en poste!... Mais +voilà au moins la douzième fois qu’il accourt pour le même motif, et +s’en retourne comme il est venu.</p> + +<p>Déjà les aboiements de César, la voix aigre de son maître, le bruit que +font les domestiques, ont chassé la paix de notre demeure. Madame est +allée se renfermer avec sa fille; je cours me cacher dans ma chambre; +Lucile seul reçoit monsieur, qui crie déjà parce que les villageois +n’accourent point lui présenter des bouquets.</p> + +<p>—Ils n’étaient pas prévenus de votre arrivée, monsieur le comte! dit en +souriant la jeune femme de chambre.</p> + +<p>—C’est égal, mademoiselle, ils devaient la deviner... Ils doivent +toujours m’attendre!... Est-ce que le propriétaire d’immenses domaines +doit descendre de voiture comme un simple<a name="page_176" id="page_176"></a> particulier? Est-ce que tous +ces paysans que je fais travailler ne devraient pas m’entourer en +criant: Vive M. le comte!...</p> + +<p>—Certainement, si on leur avait ordonné de le faire, ils n’y auraient +pas manqué...</p> + +<p>—Ce sont de ces choses qu’on ne doit jamais oublier, mademoiselle... +Ici, César... ici!... Mais madame la comtesse gouverne fort mal cette +terre; elle ne sait point se faire respecter...</p> + +<p>—Elle se fait aimer, monsieur le comte.</p> + +<p>—Aimer!... aimer!... ça ne fait pas de bruit, cela?... Taisez-vous, +César! J’entends que l’on me fête, moi, et je veux qu’on me fasse ce +soir une réception magnifique... Entendez-vous, Champagne?</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte.</p> + +<p>—Je veux que tous ces rustres viennent chanter, danser... me +haranguer... qu’ils montrent leur joie, enfin...</p> + +<p>—Ils la montreront, monsieur le comte; j’en fais mon affaire. Vous +serez content.</p> + +<p>—A la bonne heure. Beaucoup de gaieté surtout!... Et tu leur feras +payer les violons, entends-tu?</p> + +<p>—Cela va sans dire, monseigneur.</p> + +<p>M. de Francornard va se reposer dans son appartement, après avoir +ordonné à Lucile de l’annoncer à Madame.</p> + +<p>—Qui donc vous amène si brusquement? demande Lucile à Champagne.</p> + +<p>—Je crois que c’est notre souper d’hier au soir...</p> + +<p>—Votre souper?</p> + +<p>—Sans doute. M. le comte a traité trois de ses amis... des gaillards +qui boivent sec!... On a fait grande chère; le repas a duré depuis neuf +heures du soir jusqu’à trois heures du matin. Le cuisinier avait promis +un plat nouveau; il paraît qu’il a été du goût de ces messieurs, car ils +étaient tous en gaieté; M. le comte a voulu tenir tête à ses convives; +j’avais beau dire: Songez à votre goutte, à l’ordonnance, au régime +prescrit par le médecin; il n’en a pas tenu compte, et en sortant de +table il a juré qu’il aurait un héritier: voilà pourquoi nous sommes +partis ce matin au grand galop.</p> + +<p>Champagne va dans le village annoncer à tous les habitants l’arrivée de +M. le comte, qui veut absolument être fêté.</p> + +<p>Les villageois songent que M. de Francornard est l’époux de<a name="page_177" id="page_177"></a> leur +bienfaitrice; ils quittent leurs travaux, mettent leurs plus beaux +habits, et font des bouquets.</p> + +<p>Champagne fait prendre aux jeunes gens quelques vieux fusils, que l’on +bourre avec du sel; il recommande aux paysans de crier bien fort, de +faire beaucoup de bruit.</p> + +<p>Pour satisfaire l’orgueil des gens il ne faut souvent que les étourdir. +Si l’amour-propre, la vanité permettaient à ceux que l’on encense de +chercher à démêler la vérité dans les sentiments qu’on leur témoigne, +dans les compliments qu’on leur adresse; s’ils pouvaient approfondir les +divers intérêts qui font agir cette foule qui semble les déifier, ils +attacheraient bien peu de prix à ses hommages.</p> + +<p>M. l’intendant, qui a l’habitude de préparer les réceptions de son +maître, a toujours soin d’emporter de Paris quelques paquets de pétards, +qu’il distribue aux paysans. Il n’y a point manqué à ce voyage; et afin +que M. le comte, qui ne trouve jamais que l’on fait assez de bruit, soit +plus satisfait cette fois, Champagne a acheté des soleils et des fusées +qui doivent compléter la fête.</p> + +<p>Tout est en l’air dans la maison; le cuisinier que monsieur mène à sa +suite met tout sens dessus dessous pour offrir à son maître une seconde +représentation du plat qui a eu tant de succès la veille au souper, et +qui en entretenant les belles dispositions de M. le comte doit +nécessairement faire réussir ses projets.</p> + +<p>Cependant M. de Francornard, qui comptait ne se reposer qu’un moment +dans sa chambre et voulait aller faire la cour à sa femme, s’est endormi +profondément et ne se réveille qu’à l’instant du dîner.</p> + +<p>Madame est dans le salon avec sa fille au moment où son époux, averti +par son fidèle Champagne, apprend que le dîner est servi. Monsieur se +hâte de descendre près de madame, à laquelle il offre galamment la main +pour la conduire à la salle à manger.</p> + +<p>A table, M. le comte examine sa fille, à laquelle depuis longtemps il +n’a point fait attention.</p> + +<p>Diable, dit-il, mais cette petite grandit prodigieusement!... Elle +commence à me ressembler... Quel âge a-t-elle, madame?</p> + +<p>—Elle entre dans sa douzième année, monsieur.</p> + +<p>—Eh! eh!... cela se forme... Dans trois ou quatre ans, nous<a name="page_178" id="page_178"></a> marierons +cela à quelque grand personnage de mes amis, quelque gaillard de mon +genre... Mais auparavant il faut songer à lui donner un petit frère.</p> + +<p>—Monsieur, je vous en prie, dit la mère d’Adolphine en se penchant vers +l’oreille de son époux, songez que ma fille n’est plus un enfant... +Faites-moi grâce de vos plaisanteries.</p> + +<p>—Madame, je ne plaisante pas, je parle très-sérieusement. Au reste, +vous avez raison: <i>Non est</i> in <i>locus</i>; dînons d’abord; puis, après la +fête que j’ai ordonné aux villageois de m’offrir, j’espère que vous +m’entendrez beaucoup mieux.</p> + +<p>A la campagne, je dîne ordinairement avec madame, mais sachant l’arrivée +de M. le comte, je n’ai garde de me présenter à sa table. L’aimable +Adolphine s’aperçoit de mon absence; elle dit à sa mère:</p> + +<p>—Pourquoi André ne vient-il pas?</p> + +<p>—Qu’est-ce que c’est que cela... André! dit M. le comte, n’est-ce pas +le petit Savoyard?...</p> + +<p>—Oui, monsieur, c’est le fils de l’homme auquel je dois l’existence de +ma fille, et qui a sauvé la vôtre; vous semblez toujours l’oublier, +monsieur.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, madame! c’est une chose qui n’est arrivée qu’une fois, +voulez-vous que j’y pense sans cesse? Il me semble que le petit drôle +est assez heureux d’être nourri et logé dans mon hôtel... César, attrape +ça, mon garçon... Ce pauvre César, comme il saute mal depuis que ce +coquin l’a estropié!... Est-ce que ce Savoyard dîne avec vous?</p> + +<p>—A la campagne, monsieur, pourquoi cet enfant ne serait-il pas admis à +ma table? je vous ai déjà dit qu’il n’était pas auprès de moi comme +domestique; et si je lui ai fait donner de l’éducation, je ne pouvais +mieux placer mes bienfaits: André par ses manières et son langage semble +maintenant né dans les meilleures classes de la société.</p> + +<p>—C’est toujours un Savoyard, madame, et je trouve très-ridicule que +vous le fassiez dîner à votre table, parce qu’enfin l’étiquette, le +décorum... A bas, César, à bas!... vous mettez vos pattes dans mon +assiette!</p> + +<p>Madame la comtesse ne répond rien; Adolphine est triste parce que je ne +suis pas là, et que la figure de monsieur son père comprime sa gaieté +ordinaire.</p> + +<p>Pendant qu’on est à table, je quitte ma chambre, où je me<a name="page_179" id="page_179"></a> tenais +renfermé depuis l’arrivée du comte. Bien certain maintenant que je ne le +rencontrerai point, je descends dans les jardins pour m’y promener +quelques moments. Je commence à réfléchir; ma raison se forme; à +quatorze ans et demi je connais déjà le charme d’une douce rêverie: +l’image d’Adolphine me fait tendrement soupirer... C’est le premier +amour qui nous porte à préférer la solitude aux jeux qui nous +charmaient; c’est en aimant que l’on cesse d’être enfant, que l’on +commence à se bercer d’espérances; quand l’âge vient et que l’amour nous +quitte, on change l’espérance en souvenirs.</p> + +<p>J’ai suivi au hasard une des allées du jardin; je marche lentement, je +suis triste, car je pense que dans quelques jours il faudra retourner à +Paris. Tout à coup une voix qui m’est bien connue fait entendre ces +mots:</p> + +<p>—Finissez, monsieur Champagne, ou je vais me fâcher!</p> + +<p>C’est Lucile que je viens d’entendre; la voix part d’un bosquet dont je +suis séparé par un buisson de lilas. Je m’avance; j’éprouve le désir de +savoir avec qui cause la jeune femme de chambre. J’écarte doucement le +feuillage, et j’aperçois M. Champagne assis sur un banc de gazon, près +de Lucile, qui s’occupe a festonner, et s’arrête de temps à autre pour +repousser M. l’intendant, qui regarde son ouvrage de trop près.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi je n’aime point ce Champagne; à Paris il est sans +cesse sur les pas de Lucile, il lui adresse des compliments, il fait le +joli cœur, se croit adorable, s’écoute parler et se regarde avec +complaisance. Que fait-il là près de Lucile, dans ce bosquet? Cela +m’inquiète, et je ne résiste pas au désir d’écouter ce qu’il lui dit.</p> + +<p>—Vous êtes charmante, mademoiselle Lucile... Ah! d’honneur! c’est comme +je vous le dis!...</p> + +<p>—Monsieur Champagne, est-ce que M. le comte n’a pas besoin de vous?</p> + +<p>—Non, non!... il est à table, et vous savez qu’il aime à y rester +longtemps... Quel joli bras... quelle main blanchette!...</p> + +<p>—Je croyais que vous aviez ordonné une fête?</p> + +<p>—Oui, sans doute, mais elle se commencera qu’a l’issue du dîner... +Quand je suis longtemps sans vous voir je n’en sens que mieux combien je +vous aime, délicieuse camériste!...</p> + +<p>—Ah! ne me dites donc pas de ces mots-là!... Rien ne me semble ridicule +comme un valet qui veut faire le bel esprit.<a name="page_180" id="page_180"></a></p> + +<p>—Auprès de vous, friponne, je ne voudrais faire que l’amour... et si +vous vouliez m’écouter...</p> + +<p>—Ne vous approchez pas tant, vous chiffonnez mon ouvrage.</p> + +<p>—Vous devez bien vous ennuyer dans cette campagne?</p> + +<p>—Au contraire, je m’y plais beaucoup.</p> + +<p>—Point de société... seule avec des enfants, que diable pouvez-vous +faire toute la journée?</p> + +<p>—Ah! elle passe bien vite...</p> + +<p>—Est-ce que ce tendre cœur serait occupé en secret?</p> + +<p>—Vous êtes bien curieux, monsieur Champagne...</p> + +<p>—Que je serais heureux s’il battait pour moi!... Il faut absolument que +vous répondiez à mon amour.</p> + +<p>—Je n’en vois pas la nécessité.</p> + +<p>—Allons, pas tant de sévérité, petite méchante.</p> + +<p>—Votre maître vous attend, j’en suis sûre.</p> + +<p>—Je ne vous quitterai pas sans vous avoir embrassée.</p> + +<p>—J’espère bien que si.</p> + +<p>—Il me faut un baiser, et je l’aurai.</p> + +<p>—Finissez, cela me déplaît.</p> + +<p>M. Champagne n’écoute point Lucile, et, malgré sa défense, va la prendre +dans ses bras, lorsque, écartant vivement le feuillage qui me sépare +d’eux, je cours dans le bosquet, et, me jetant sur M. l’intendant, je le +repousse si brusquement que, surpris par cette attaque imprévue, il fait +malgré lui quelques pas en arrière, et va rouler sur le gazon.</p> + +<p>Lucile rit aux éclats; je reste devant elle, encore rouge de colère, et +M. Champagne se relève d’assez mauvaise humeur.</p> + +<p>—Je voudrais bien savoir, monsieur André, me dit-il, de quel droit vous +venez vous jeter ainsi sur moi?</p> + +<p>—Vous vouliez l’embrasser malgré elle, j’ai dû la défendre.</p> + +<p>—La défendre!... ce beau champion! D’ailleurs, que je l’embrasse ou +non, cela ne vous regarde pas.</p> + +<p>—Pourquoi donc, quand mademoiselle a besoin de secours, ne +m’empresserais-je point d’accourir?</p> + +<p>—Oh! oh!... des secours! Jeune homme, apprenez que les femmes savent +fort bien se défendre toutes seules... Elles n’ont besoin du secours de +personne dans de telles circonstances. Vous êtes un enfant! tâchez de +retenir cela.</p> + +<p>—André a fort bien fait d’agir ainsi, et je l’en remercie; il<a name="page_181" id="page_181"></a> ne +suivra point vos avis, monsieur Champagne: son cœur le guidera mieux +que vos sots discours.</p> + +<p>L’intendant pâlit de colère; puis, me jetant un regard ironique:</p> + +<p>—Je vois, dit-il, que l’on a du penchant pour le petit Savoyard... il +est encore bien jeune... mais on le formera. Je vous fais mon +compliment, mademoiselle Lucile... le Savoyard promet.</p> + +<p>En disant ces mots, M. Champagne tâche de rire avec malice, et s’éloigne +en chantant pour cacher sa colère.</p> + +<p>Nous sommes seuls, Lucile et moi; je suis encore tout troublé, et +elle-même paraît aussi fort agitée. Nous gardons longtemps le silence. +Lucile le rompt enfin:</p> + +<p>—André, me dit-elle, vous étiez donc auprès de ce bosquet?</p> + +<p>—Oui, mademoiselle...</p> + +<p>—Est-ce que les propos de Champagne vous déplaisaient?...</p> + +<p>—Oh! beaucoup...</p> + +<p>—Vraiment, André?</p> + +<p>Et Lucile se rapproche de moi; elle passe son bras par-dessus mon +épaule, et ses regards ont une expression charmante.</p> + +<p>—Est-ce que vous seriez fâché que j’aimasse Champagne?</p> + +<p>—Il me semble que oui, mademoiselle...</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Je ne sais... mais je voudrais que vous n’aimassiez personne...</p> + +<p>—Voyez-vous, ce petit égoïste!</p> + +<p>Le ton dont elle me dit cela n’annonce pas qu’elle soit bien fâchée; +jamais le son de sa voix n’a été si doux; jamais Lucile ne m’a paru si +jolie...</p> + +<p>—André, je n’aime pas Champagne... vous avez très-bien fait de venir le +repousser... vous avez été mon défenseur... je vous dois une +récompense...</p> + +<p>—Oh! mademoiselle, je ne veux rien pour cela.</p> + +<p>—Rien? Et si je vous offrais de m’embrasser, vous me refuseriez +donc?...</p> + +<p>Je deviens rouge et tremblant, et je balbutie...</p> + +<p>—Non, mademoiselle.</p> + +<p>—Mais peut-être une telle récompense ne vous plaît-elle pas beaucoup?<a name="page_182" id="page_182"></a></p> + +<p>—Oh! si, mademoiselle...</p> + +<p>—Eh bien! voyons donc, André...</p> + +<p>Je reste les yeux baissés devant elle, je n’ose bouger, et Lucile +reprend en riant:</p> + +<p>—Vous verrez qu’il faudra que ce soit moi qui embrasse monsieur.</p> + +<p>En effet, je sens ses lèvres s’appuyer sur ma joue brûlante. Un +sentiment nouveau parcourt mon être... je rends à Lucile mille baisers, +sans écouter sa voix qui me répète:</p> + +<p>—André! c’est assez... je ne vous le permettrai plus... Mais voyez donc +quel démon que cet enfant-là!</p> + +<p>Tout à coup un grand bruit se fait entendre du côté de la maison; Lucile +croit reconnaître la voix de madame; elle se dégage de mes bras, se +sauve en me disant:</p> + +<p>—Venez donc, André: c’est sans doute la fête qui commence.</p> + +<p>Je la suis à regret: ah! que m’importe la fête?... tous les plaisirs +qu’ils goûtent là-bas ne vaudront pas celui que j’éprouvais auprès de +Lucile.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII<br /><br /> +<small>LA FUSÉE ET SES SUITES.</small></h2> + +<p>Le bruit que nous avions entendu annonçait le commencement de la fête. +Les paysans, en entrant dans la cour de la maison, avaient, par ordre de +Champagne, tiré leurs coups de fusil; puis un mauvais violon, +qu’accompagnait un tambourin, avait entamé l’air: <i>Que de grâce! que de +majesté!</i> et, n’en sachant pas la fin, l’avait terminé par: <i>Il pleut, +bergère</i>. Mais les <i>pon, pon!</i> du tambourin qui battait toujours une +mesure de contre-danse, pendant que son collègue jouait un adagio, +n’avaient point permis de remarquer le changement d’air, et les paysans, +électrisés par cette harmonie, avaient sur-le-champ fait entendre le +chœur des Tartares de <i>Lodoisha</i>, seul morceau que Champagne leur eût +appris, et qu’ils entonnaient à tue-tête toutes les fois que l’on fêtait +M. le comte.</p> + +<p>M. de Francornard avait beaucoup mangé et beaucoup bu, le<a name="page_183" id="page_183"></a> tout afin de +s’entretenir dans les heureuses dispositions qui l’avaient fait partir +au grand galop de Paris. Il était fort gai, mais il n’était point gris, +parce qu’un homme de qualité ne se grise jamais. Son œil brillait +encore plus qu’à l’ordinaire, il le tournait sans cesse vers madame, qui +alors portait les siens d’un autre côté, sans avoir l’air de remarquer +l’air conquérant de son mari.</p> + +<p>Cependant le dessert se prolongeait, et madame commençait à +s’impatienter des mots à double sens que monsieur lui adressait, lorsque +les coups de fusil et le charivari qui partaient de la cour annoncèrent +l’entrée des villageois. Un paysan maladroit a tiré dans les carreaux +d’une fenêtre de la salle à manger: les vitres se brisent; Adolphine, +effrayée, va se réfugier dans le sein de sa mère; César aboie, et M. le +comte est enchanté.</p> + +<p>—C’est bien... c’est très-bien! dit-il, à la bonne heure... on +s’aperçoit que je suis arrivé... c’est très-joli ce qu’ils jouent là... +Mais que chantent ces paysans, Champagne?</p> + +<p>—C’est le chœur qu’ils vous chantent toujours, monsieur le comte.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne pourrais pas leur en apprendre un autre?</p> + +<p>—A la première fête qu’ils vous offriront, monsieur le comte, je leur +ferai chanter de l’italien.</p> + +<p>—Bah!... tu crois qu’ils y parviendront?</p> + +<p>—Oh! très-facilement; je ne leur ferai pas dire les paroles, c’est le +violon qui jouera le chant, et ils ne feront que battre la mesure avec +leurs pieds et leurs mains.</p> + +<p>—Tu as raison: de cette manière l’accent ne les gênera pas du tout. +Allons, madame, il faut nous rendre au désir de ces paysans... il faut +par notre présence achever de les rendre heureux.</p> + +<p>Madame accepte la main de monsieur et donne l’autre à sa fille; ils +descendent dans la cour, où la présence de la belle Caroline cause en +effet le plus vif plaisir. Les paysans s’empressent de lui offrir des +bouquets qu’elle reçoit de la manière la plus gracieuse, trouvant +toujours le moyen de dire à chacun quelque chose d’agréable.</p> + +<p>Pendant ce temps, M. de Francornard va lorgner les villageoises, donnant +une petite tape à celles qui lui semblent gentilles;<a name="page_184" id="page_184"></a> pinçant d’un air +de protection un bras, un genou, et quelquefois autre chose, et disant:</p> + +<p>—Fi! quel nez!... quelle bouche!... quels gros pieds!... quelles +horribles, mains!... Ah! mon Dieu! où a-t-on pris de si vilaines +figures?... Ah! passe pour celle-ci... c’est un peu moins laid... Eh! +eh! petites filles, vous êtes bien contentes de me voir, n’est-ce +pas?... si vous étiez plus jolies, je viendrais plus souvent, mais le +sang n’est pas beau dans ce pays-ci.</p> + +<p>Les jardins sont ouverts aux villageois, et le violon donne le signal de +la danse. Bientôt les quadrilles sont formés; chacun a pris sa chacune; +la joie anime les traits des danseurs et brille dans les yeux des +danseuses. On s’élance, on part, on saute, on tourne, on se croise: les +paysans dansent de si bon cœur! M. le comte a d’abord envie d’ouvrir +le bal avec une jeune fille, mais il réfléchit qu’il serait imprudent à +lui de se fatiguer, et il se contente de se promener à travers les +quadrilles avec César, qui ne manque jamais de sauter aux jambes des +danseurs, ce qui fait beaucoup rire son maître.</p> + +<p>Adolphine a bien envie de partager les plaisirs des villageois, mais +elle ne me voit point; elle voudrait danser avec moi, et répète à chaque +instant à sa mère:</p> + +<p>—Où est donc André? pourquoi ne vient-il pas s’amuser avec tout le +monde?</p> + +<p>Madame m’aperçoit me tenant à l’écart et n’osant approcher d’elle. Elle +me fait signe d’avancer; elle me présente Adolphine en me disant:</p> + +<p>—André, fais donc danser ma fille, elle t’attend pour cela.</p> + +<p>En présence de M. le comte, je pourrais danser avec Adolphine!... Mais +puisque ma bienfaitrice le permet, pourquoi refuserais-je le bonheur qui +m’est offert? Je ne résiste pas à cette douce invitation. Je prends la +main de l’aimable enfant, nous courons à la danse. Lucile vient +d’accepter l’invitation d’un jeune paysan, elle se place en face de +nous. Le violon part, le tambourin bat. Ah! quel plaisir de danser avec +Adolphine et vis-à-vis de Lucile!... Tour à tour pressant les mains de +l’une et sentant les doigts de l’autre serrer doucement les miens, +jamais je n’ai été si heureux!... Jamais l’heure ne s’écoula plus vite +et ne parut plus courte!... Nous danserions encore sans M. de +Francornard; mais il vient se promener de notre côté, je l’entends +murmurer de ce que je danse avec sa fille; le mot: Savoyard!<a name="page_185" id="page_185"></a> retentit à +mon oreille, et bientôt le violon reçoit l’ordre de ne plus jouer.</p> + +<p>Eh quoi! toujours me reprocher ma naissance! toujours me faire un crime +de n’être qu’un Savoyard!... Je quitte tristement la main d’Adolphine, +je me retire dans le fond d’un bosquet... Je sens des larmes mouiller +mes yeux... C’est M. le comte qui les fait couler; je ne suis point +humilié de ma naissance, mais mon cœur est blessé de l’injustice des +hommes... Je suis bien jeune, et je ne puis encore y être habitué.</p> + +<p>Cependant la fête n’est point terminée: M. Champagne, qui a fait +emplette de soleils et de fusées, qu’il est allé placer au bout d’un +carré de verdure, vient à M. le comte, tenant à la main un bâton au bout +duquel est une mèche allumée, et le présente à son maître en lui +adressant le discours suivant:</p> + +<p>—L’histoire nous apprend que jadis les seigneurs, lorsqu’ils donnaient +des fêtes, des tournois et des joutes, avaient l’habitude de rompre la +première lance, de remporter le premier prix... et, avec leur arc ou +leur fusil, d’atteindre les premiers au but, qu’on avait soin de ne +point placer trop loin; c’étaient encore eux qui embrassaient les +premiers les jeunes mariées le jour de leurs noces; enfin, monseigneur, +ils étaient les premiers pour tout!...</p> + +<p>Ici Champagne s’arrête pour reprendre haleine et chercher la fin de son +discours, tandis que M. le comte, qui ne sait pas où il en veut venir, +lui demande s’il a par hasard fait préparer un tournoi dans sa cour et +ordonné une joute sur la pièce d’eau.</p> + +<p>—Pas tout à fait, monseigneur, reprend Champagne, mais j’ai disposé un +joli bouquet d’artifice au bout du grand carré de verdure, et je viens +proposer à monsieur le comte de mettre le feu à la première fusée... +C’est pourquoi j’ai l’honneur de lui présenter cette mèche.</p> + +<p>M. le comte paraît enchanté de cette surprise; il prend la mèche, qu’il +porte comme un drapeau, et tout le monde se met en marche vers le grand +carré de verdure.</p> + +<p>Chemin faisant, M. le comte, qui, tout en tenant la mèche, a fait sans +doute des réflexions, appelle Champagne et lui dit à l’oreille:</p> + +<p>—La mèche me paraît bien courte...</p> + +<p>—Monseigneur, elle a quatre pieds de long.</p> + +<p>—Ce n’est pas assez; va chercher un manche à balai, le<a name="page_186" id="page_186"></a> plus long que +tu trouveras, et on l’attachera au bout de ce bâton.</p> + +<p>—Mais, monseigneur...</p> + +<p>—Point de mais! faites ce que j’ordonne.</p> + +<p>M. Champagne s’éloigne avec la mèche, et les villageois suivent toujours +M. le comte, qui marche fièrement à leur tête, et à défaut de la mèche +tient en l’air sa canne qu’il agite avec beaucoup de grâce.</p> + +<p>On est arrivé sur le carré de verdure, et Champagne revient et présente +à son maître un bâton avec lequel, d’un rez-de-chaussée, on mettrait le +feu à un troisième étage. M. le comte paraît plus satisfait, et il +s’avance vers l’artifice. Mais, en voyant la grosseur des fusées et des +soleils, il fait encore la grimace et paraît indécis.</p> + +<p>—Est-ce que tout cela partira ensemble, Champagne?</p> + +<p>—Non, monseigneur, la première fusée donnera seulement le signal, +ensuite vous vous éloignerez, et je mettrai le feu au bouquet que je +disposerai beaucoup plus loin.</p> + +<p>—Ah! à la bonne heure! Donne-moi la plus petite fusée à tirer... Le +premier coup pourrait effrayer ces paysans...</p> + +<p>—Voilà celle où vous devez mettre le feu...</p> + +<p>—Fort bien... Ah çà, es-tu sûr qu’elle ne partira pas?</p> + +<p>—Comment! mais, au contraire, elle partira parfaitement j’espère.</p> + +<p>—Je veux dire qu’il ne faut pas qu’elle parte de mon côté... Je n’ai +pas envie de perdre ici mon autre œil.</p> + +<p>—Soyez tranquille, monsieur le comte, je réponds de tout.</p> + +<p>On attend avec impatience que M. le comte se décide, les villageois sont +rassemblés sur le carré de verdure; madame la comtesse est entre sa +fille et Lucile; je suis un peu plus loin, je les regarde; mais je ne +veux plus m’approcher d’Adolphine tant que M. le comte sera là.</p> + +<p>Enfin le héros de la fête, témoin de l’impatience du public, allonge le +bras au bout duquel est le manche à balai qui conduit à la mèche; il +touche celle de la fusée: le feu prend, elle part, aux cris d’admiration +des paysans, et M. le comte, enchanté que cela soit fini, jette sa mèche +loin de lui et s’essuie le front avec son mouchoir. Mais, dans son +empressement à se débarrasser de la mèche, M. de Francornard n’a point +fait attention qu’il la jetait sur les autres pièces d’artifice: au bout +d’un instant, un grand<a name="page_187" id="page_187"></a> bruit annonce l’explosion du bouquet, que +Champagne, fort peu expert en artifice, n’avait pas eu la précaution +d’éloigner de manière qu’il ne pût atteindre personne. Les soleils, les +pétards éclatent au-dessus de la foule, sur laquelle ils retombent en +serpentant, et un artichaut mal dirigé passe entre les jambes de M. le +comte, qui, tout étourdi du bruit, ne sait de quel côté se sauver.</p> + +<p>Tout le monde crie: les paysannes ont du feu à leurs bonnet, à leurs +fichus, à leurs tabliers; on n’entend de tous côtés que ces mots: Je +brûle! je brûle... éteignez-moi.</p> + +<p>Les débris d’un soleil sont tombés sur la tête d’Adolphine: le feu prend +aux cheveux de l’aimable enfant et se communique rapidement à sa robe; +madame la comtesse perd la tête, Lucile appelle du secours; mais chacun +est occupé de soi. Ceux qui brûlent ont trop à faire, ceux qui n’ont +rien s’examinent de la tête aux pieds. Seul, je m’empresse d’accourir +près de la charmante enfant. Je la prends dans mes bras; j’étouffe avec +mon corps la flamme de ses vêtements, et mes mains, s’appuyant sur ses +beaux cheveux, arrêtent bientôt les progrès du feu.</p> + +<p>Elle est sauvée, et sa jolie figure n’a point été atteinte. Madame me +donne les plus doux noms, m’appelle son sauveur, celui de sa fille... +elle ne trouve pas d’expressions pour me peindre sa reconnaissance... Et +qu’ai-je donc fait d’extraordinaire? Il me semblerait tout naturel de +donner ma vie pour sauver celle d’Adolphine. Elle n’a pas eu le temps de +connaître son danger, elle rit déjà en m’appelant son cher André. Ah! ce +mot-là me paye bien des légères souffrances que j’endure!</p> + +<p>—Pauvre garçon! dit Lucile, il a les mains toutes brûlées!... Tenez, +voyez madame...</p> + +<p>—Ce n’est rien, cela ne me fait pas mal.</p> + +<p>Madame veut me faire rentrer pour qu’on mette quelque chose sur mes +brûlures; mais bientôt des cris perçants attirent l’attention générale: +M. le comte, qui jusque-là avait été tranquille, se met à courir comme +un fou dans le jardin, en criant qu’il brûle et en portant ses mains à +sa culotte. L’artichaut, en passant entre ses jambes, avait mis le feu à +cette partie de ses vêtements, mais le drap ayant été long à prendre, M. +le comte, qui attribuait à ses voisins l’odeur de roussi qui le suivait +partout, avait été beaucoup plus longtemps qu’un autre à s’apercevoir de +son accident.<a name="page_188" id="page_188"></a></p> + +<p>Au lieu de se tenir tranquille et de tâcher d’étouffer le feu, M. de +Francornard court dans le jardin en faisant des sauts, des contorsions, +et criant comme un possédé:</p> + +<p>—A moi, Champagne! je roussis, je brûle... ma culotte... la fusée... je +rôtis...</p> + +<p>L’air et le mouvement qu’il se donne augmentent les progrès du feu que +l’on ne peut encore apercevoir, parce qu’il est caché par les basques de +l’habit. Champagne court après son maître en lui demandant où il brûle. +Pour toute réponse, M. le comte relève les basques de son habit et +montre la partie endommagée. Champagne tire son mouchoir et l’applique +dessus; mais cela n’éteint pas assez vivement le feu, et M. le comte, +qui souffre beaucoup, jure comme un damné en criant qu’il va perdre ce +qu’il a de plus précieux.</p> + +<p>Dans un péril si imminent, il faut employer les grands moyens: +Champagne, pour sauver la maison Francornard de sa ruine, prend son +maître dans ses bras et, courant avec lui vers la pièce d’eau, le jette +dans le milieu du bassin.</p> + +<p>M. le comte disparaît un moment; mais bientôt il remonte sur l’eau et +fait la planche, criant comme s’il brûlait encore, car il craint l’eau +presque autant que le feu. Champagne va prendre une perche qu’il +aperçoit à quelques pas du bassin, puis revient vers le nageur auquel il +crie:</p> + +<p>—Êtes-vous entièrement éteint?</p> + +<p>—Eh! oui, coquin... Repêche-moi bien vite, ou je me noie...</p> + +<p>Champagne, avec sa perche, attrape son maître par la ceinture et le +ramène doucement vers le bord; mais ce passage subit du feu à l’eau et +les souffrances que M. le comte paraît éprouver ne lui permettent point +de se soutenir: on l’emporte dans son appartement, et, au lieu de songer +à avoir un héritier, il passe la nuit à se faire appliquer des +cataplasmes.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII<br /><br /> +<small>JE NE SUIS PLUS UN ENFANT.</small></h2> + +<p>Le lendemain de cette fête, qui a eu des suites si singulières, M. de +Francornard, qui se plaint beaucoup, veut retourner à<a name="page_189" id="page_189"></a> Paris; madame +juge convenable d’accompagner son époux pour lui prodiguer ses soins: +elle le fuit lorsqu’il lui parle d’amour; mais souffrant, il est certain +de la trouver près de lui.</p> + +<p>Nous partons tous; je souffre aussi, et mes mains portent des marques de +mes brûlures. Mais je trouve du charme à mes douleurs lorsque je pense +que j’ai sauvé Adolphine, que j’ai garanti sa jolie figure des atteintes +du feu.</p> + +<p>Cette fois nous ne voyageons plus de la même manière: madame est avec sa +fille dans la voiture de son mari, je suis dans la sienne avec Lucile et +M. Champagne, qui me regarde de travers, surtout lorsqu’il voit la jeune +femme de chambre me prendre les mains en disant:</p> + +<p>—Ce pauvre André! cela doit lui faire bien mal... Sans lui, +mademoiselle avait la figure brûlée!... Vous avez fait de belles choses, +monsieur Champagne, avec votre feu d’artifice!...</p> + +<p>—Il me semble, dit Champagne, que je mérite plutôt des éloges! Sans +moi, M. le comte rôtissait; je lui ai sauvé la vie.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que vous lui avez sauvé, mais je sais que vous avez +manqué de nous brûler tous.</p> + +<p>De retour à Paris, M. le comte fait une maladie causée par son passage +subit du feu à l’eau. La bonne Caroline lui prodigue les soins les plus +empressés. Pour moi, je passe près de Manette tous les moments que j’ai +de libres et pendant lesquels je sais ne point pouvoir être avec +Adolphine. Je sens que je ne dois plus me permettre la même familiarité +avec la fille de ma bienfaitrice: elle grandit... Les jeux de l’enfance +ont fait place aux études de musique, de dessin; nos conversations +deviennent raisonnables; nous trouvons du charme à former ensemble notre +jugement. L’aimable enfant ne m’appelle plus son cher André! Sans doute +on lui aura dit qu’elle devait cesser de me nommer ainsi. Mais en +prononçant mon nom, sa voix est si douce!... Je lis dans ses regards que +son cœur me donne toujours le même titre.</p> + +<p>Depuis l’aventure du bosquet, Lucile ne veut plus que je l’embrasse, +elle dit que je suis trop grand maintenant. Et cependant, plus je +grandis, plus il me semble que j’aurais de plaisir à embrasser Lucile.</p> + +<p>Manette ne me défend pas cela, et pourtant Manette devient aussi une +fort jolie fille: elle est grande, bien faite; ses traits<a name="page_190" id="page_190"></a> sont assez +agréables, sa fraîcheur est naturelle comme toutes ses manières. Elle +est active, laborieuse; elle apprend l’état de couturière et lit en +cachette des romans pour savoir comment on parle d’amour dans la haute +société.</p> + +<p>Le temps s’écoule, j’approche de mes dix-sept ans. Depuis qu’une fusée a +passé entre ses jambes, M. de Francornard paraît avoir renoncé +entièrement au projet d’avoir un héritier, et ma bienfaitrice est plus +souvent avec son époux, qui a cessé de lui parler d’amour. Mais M. le +comte, ne songeant plus à un fils, s’occupe davantage de sa fille. +Adolphine a quatorze ans, et déjà sa beauté, ses grâces captivent tous +les regards. L’aimable Caroline est fière de sa fille: bien différente +de ces mères qui voient avec dépit se tourner vers leur enfant les +regards qui jadis se fixaient sur elles, et entendent avec chagrin des +compliments qui ne leur sont plus adressés, la mère d’Adolphine, quoique +belle et jeune encore, n’écoute plus que les éloges que l’on accorde à +sa fille.</p> + +<p>J’admire en secret les charmes que l’âge développe chez Adolphine: +chaque jour elle devient plus séduisante, et son image est sans cesse +devant mes yeux. Je suis grand; j’ai perdu la tournure de nos montagnes; +j’entends dire quelquefois que je suis bien. Plusieurs suivantes de +l’hôtel me regardent avec complaisance et m’appellent maintenant +monsieur André! J’ai donc l’air d’un monsieur? On dit aussi que j’ai des +talents, que je dessine fort bien. Mais à quoi me servira tout cela... +s’il faut un jour me séparer d’Adolphine?</p> + +<p>Déjà cette pensée me tourmente, elle me poursuit!... Je ne suis qu’un +Savoyard élevé par charité dans cet hôtel, je dois tout aux bontés de +madame la comtesse! Mais cette éducation qu’elle m’a fait donner me +rendra-t-elle plus heureux?</p> + +<p>M. de Francornard dit quelquefois à madame:</p> + +<p>—Est-ce que vous comptez garder éternellement cet André chez vous?</p> + +<p>—Il est encore bien jeune, répond ma bienfaitrice; dans quelque temps +je tâcherai de lui trouver un emploi convenable à ses talents.</p> + +<p>Un emploi!... Il faudra donc quitter cette maison, ne plus voir +Adolphine... Je n’ose laisser paraître mon chagrin, c’est dans le sein +de ma sœur que je vais épancher mon cœur. Je lui parle sans cesse +de la fille de madame la comtesse; je lui vante<a name="page_191" id="page_191"></a> ses grâces, sa beauté, +ses talents... J’aime à lui redire les moindres mots qu’elle m’a +adressés. Parler d’Adolphine est un si grand plaisir!... Je n’ose avouer +que je l’adore, mais je dis tout ce que je sens. Manette m’écoute en +silence: souvent je vois des larmes dans ses yeux... Pauvre sœur! +sans doute elle me plaint, et c’est la crainte de me voir malheureux qui +cause son chagrin.</p> + +<p>Je n’oserais parler aussi franchement avec Lucile, je craindrais qu’elle +ne devinât mes sentiments, et que cela ne parvînt à madame. Je serais si +fâché que l’on connût dans l’hôtel la cause de ma tristesse!... Je suis +déjà si timide, si embarrassé près d’Adolphine! Il me semble que tout le +monde pénètre mes plus secrètes pensées.</p> + +<p>M. le comte vient d’ordonner un grand dîner pour célébrer la fête de sa +fille. Déjà tout se dispose dans l’hôtel, il y aura un bal brillant.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi cette fête m’attriste; c’est cependant la sienne! +Mais je songe que je ne la verrai pas un moment de toute la soirée; je +songe aussi qu’elle sera entourée d’une foule de jeunes gens qui la +trouveront charmante et le lui diront sans doute: je ne sais pourquoi +cette idée m’afflige et me contrarie.</p> + +<p>Je me rends chez madame; je n’ose point offrir un bouquet, mais j’ai +cueilli une fleur à un rosier que j’ai sur ma fenêtre, et je la tiens à +ma main.</p> + +<p>Madame est à sa toilette, Adolphine est seule devant son piano; il y a +bien longtemps que je ne me suis trouvé seul avec elle! Si je pouvais +profiter de ce moment pour lui offrir cette rose, pour lui dire tous les +vœux que mon cœur forme pour son bonheur! mais non, je suis trop +timide... Je n’ose rien dire... Je reste au milieu du salon, regardant +alternativement Adolphine et ma rose.</p> + +<p>L’aimable enfant m’aperçoit:</p> + +<p>—C’est vous, André? me dit-elle; venez donc auprès de moi...</p> + +<p>Je m’approche lentement... Je chiffonne la fleur dans mes mains.</p> + +<p>—Je ne vous vois plus si souvent qu’autrefois, André; est-ce que vous +ne vous plaisez plus avec moi?</p> + +<p>—Oh! si, mademoiselle!<a name="page_192" id="page_192"></a></p> + +<p>—Pourquoi donc alors ne venez-vous pas tous les jours?</p> + +<p>—Mademoiselle, je crains maintenant de vous déranger.</p> + +<p>—Comment! est-ce que je n’étudie pas aussi bien devant vous? Il me +semble même que je travaille avec plus de plaisir quand vous êtes là. +Mais la musique vous ennuie peut-être?</p> + +<p>Oh! non, mademoiselle...</p> + +<p>—Mademoiselle... comme vous me parlez avec un ton de cérémonie! André! +il me semble que vous n’êtes plus aussi gai qu’autrefois. Est-ce +que-vous avez des chagrins?... Ce serait bien mal de ne point me les +confier... Vous savez bien que je suis votre amie...</p> + +<p>Je me sens si heureux de ce qu’elle me dit, que je n’ai plus la force de +parler; je ne trouve pas ce que je voudrais exprimer, je me contente de +lui présenter ma rose en balbutiant:</p> + +<p>—Voulez-vous bien permettre, mademoiselle...</p> + +<p>—Ah! la belle rose... C’est donc pour moi, André?</p> + +<p>—Oui, mademoiselle, si vous daignez l’accepter; n’est-ce pas +aujourd’hui votre fête?</p> + +<p>—Si je daigne l’accepter! Pouvez-vous en douter?... Refuserais-je celui +qui m’a sauvé la vie? Ah! mon cher André, voilà le bouquet qui me fait +le plus de plaisir, avec celui que maman m’a donné.</p> + +<p>—Son cher André! Elle m’appelle son cher André!... Je ne sais plus où +j’en suis... Je crois que je lui prends la main, que je la presse avec +ivresse dans les miennes... Mais on vient... J’entends aboyer César... +Grand Dieu! c’est M. le comte... Je m’éloigne précipitamment +d’Adolphine, je cours à une porte... Je crois éviter la présence de +celui que je redoute, et je me jette brusquement contre lui.</p> + +<p>—Allons! il est dit que ce drôle-là fera toujours des sottises! s’écrie +M. de Francornard; il est cause que César ne marche plus que sur trois +pattes, et le voilà qui me casse le nez à présent. Quand donc madame la +comtesse me débarrassera-t-elle de ce Savoyard?</p> + +<p>—Ce drôle!... J’étais si heureux!... Ah! ce mot vient de détruire toute +ma joie... il me fait un mal!... Éloignons-nous, et cachons au moins les +pleurs qui s’échappent de mes yeux.</p> + +<p>Je suis allé me renfermer dans ma chambre. J’y suis depuis longtemps; +j’entends les voitures, les cochers, les domestiques qui vont et +viennent! ce bruit m’apprend que tout le monde est<a name="page_193" id="page_193"></a> arrivé; mais que +m’importe cette fête? Je ne puis être admis parmi la haute société qui +entoure Adolphine, et je ne veux pas non plus me mêler aux domestiques +qui encombrent les antichambres. J’ai eu un moment l’idée d’aller +trouver Manette; mais pour traverser l’hôtel, je rencontrerais beaucoup +de monde, et l’on n’aime pas montrer une figure triste à des gens qui ne +songent qu’à rire.</p> + +<p>Je suis plongé dans mes réflexions; je crois voir Adolphine; j’entends +encore son père m’appeler drôle!... Mes larmes coulent; il me semble +maintenant que madame la comtesse aurait mieux fait de me laisser +commissionnaire. J’étais si heureux près de Bernard, de Manette, que je +n’affligeais pas alors par le récit de mes chagrins! Je ne songeais qu’à +ma mère, à mes frères!... et rien ne s’opposait aux projets de bonheur +que je formais pour l’avenir.</p> + +<p>Tout à coup je sens une main potelée se placer sur mes yeux, et une voix +bien connue me dit:—Que faites-vous donc là, tout seul, comme un ours, +tandis que tout le monde dans l’hôtel songe à s’amuser?</p> + +<p>C’est Lucile qui est entrée doucement dans ma chambre et s’est approchée +de moi sans que je l’aie entendue.—Venez avec moi, André; nous irons à +une fenêtre où nous serons seuls, et de laquelle on voit danser dans le +salon... Oh! c’est fort amusant de voir les toilettes!... et puis on +regarde comment danse le beau monde, et on s’en souvient quand on va au +bal.</p> + +<p>—Merci, mademoiselle, je n’ai pas envie de voir danser, dis-je +tristement à Lucile. Elle se baisse alors pour me regarder, et +s’aperçoit que je verse des larmes.—Eh bien! qu’a-t-il donc à +présent?... Il pleure, je crois!... Oui, vraiment, il a les yeux tout +rouges. André, mon ami, qu’avez-vous? qu’est-ce qui vous cause de la +peine? Oh! je veux que vous me le disiez. Voyez un peu... pleurer quand +tout le monde s’amuse!... Allons, dites-moi vite le sujet de vos larmes.</p> + +<p>Lucile s’assied tout près de moi; elle me prend les deux mains, qu’elle +pose sur ses genoux en les tenant dans les siennes; sa tête est penchée +vers moi; ses jolis yeux interrogent les miens, elle me presse, me +conjure de parler avec les marques de l’intérêt le plus vif. Ah! que les +femmes savent bien nous consoler! Notre peine semble être la leur!... +Elles entrent dans<a name="page_194" id="page_194"></a> nos maux, elles partagent notre douleur, afin de +nous en ôter la moitié.</p> + +<p>Je me trouve déjà moins à plaindre depuis que je suis auprès de Lucile. +Je n’ose cependant lui confier toutes mes peines; mais je lui rapporte +ce qu’a dit M. le comte.</p> + +<p>—Comment! c’est cela qui vous fait pleurer? me dit-elle; mais vous êtes +un enfant, André!... Qu’importe ce que dit ce vieux bougon, qui n’aime +que sa table et son chien? En êtes-vous moins aimé de madame, de sa +fille, de moi?... En avez-vous moins de talents?... En êtes-vous moins +gentil? Allons, ne pleurez plus, monsieur, je vous le défends... C’est +qu’il ferait gonfler ses yeux, et ce serait dommage, vraiment.</p> + +<p>En disant ces mots, Lucile s’avance et me donne un baiser sur le front. +Je me sens tout ému, tout agité; mais il me semble que je suis déjà un +peu consolé; cependant je pousse un gros soupir, celui-là n’est pas tout +entier de chagrin. Lucile, qui croit que je suis toujours affligé, +penche encore sa tête vers mon épaule... cette fois, c’est moi qui +l’embrasse, mais ce n’est pas sur le front.</p> + +<p>—Eh bien! que faites-vous donc, André? me dit Lucile d’une voix émue: +pourquoi m’embrassez-vous? Est-ce que cela vous console? Alors je veux +bien vous le permettre un peu... Mais il me semble que c’est assez, +monsieur.</p> + +<p>Lucile n’a pas le ton bien sévère; la vue de mes larmes a touché son +cœur, et l’attendrissement rend bien faible. Je la presse dans mes +bras... Elle n’a plus le temps de compter les baisers que je lui donne; +elle me repousse, mais si doucement! Sa voix est si tendre en me +disant:—André, mon ami!... finissez, laissez-moi.</p> + +<p>Aimable fille, pouvais-je à dix-sept ans ne point me consoler dans tes +bras?</p> + +<p>Nous avons changé de rôle: Lucile a l’air désolé, et c’est moi qui suis +le consolateur.—Ah! André... c’est bien mal me dit-elle, qui aurait +cru?... Est-ce que je pensais à cela, moi?... Puis elle pousse de gros +soupirs... mais je ne vois pas de larmes dans ses yeux. Je console +Lucile... elle se calme, puis elle se lamente encore, et je la console +de nouveau. Mais enfin il est un terme à tout, et quand Lucile se trouve +assez consolée, elle reprend son air espiègle et me sourit tendrement, +en me disant:<a name="page_195" id="page_195"></a></p> + +<p>—Après tout... cela ne regarde personne; je suis ma maîtresse!... et si +je veux vous aimer, moi, qui est-ce qui aurait le droit de m’en +empêcher?... J’aurais cependant voulu que vous fussiez plus sage... +mais... c’est un malheur!... Si vous me juriez de m’être constant, je +serais si heureuse!... Allons, monsieur, dites-moi donc cela: faites-moi +tous les serments d’usage!... Il ne sait rien, cet enfant-là; il faut +que je lui apprenne tout.</p> + +<p>Lucile se place devant moi, elle me dit de lever ma main droite et de +répéter avec elle; puis elle tâche de prendre un air solennel qui ne va +pas avec sa mine friponne.</p> + +<p>—Je jure à Lucile... que j’aime de tout mon cœur... Allons, +monsieur, répétez.—Je jure à Lucile, que j’aime de tout mon +cœur...—C’est très-bien... et que je veux aimer toute ma vie...—Oh! +oui, toute ma vie.—Ah! comme il a bien dit cela! Embrassez-moi, +André... Ah! mon Dieu où en étions-nous?—Je jurais de vous aimer toute +la vie, ma chère Lucile.—Sa chère Lucile!... Voyez-vous comme il +s’émancipe déjà!... C’est égal, je vous permets de m’appeler ainsi, je +l’exige même, lorsque nous serons seuls; car devant le monde je n’ai pas +besoin, André, de vous recommander d’être circonspect?...—Oh! oui, +mademoiselle!...—Mademoiselle... qu’est-ce que c’est cela, +mademoiselle? Dites donc votre chère Lucile: vous le disiez si bien tout +à l’heure!—Eh bien! oui, ma chère, ma bonne Lucile.—Ah! c’est bien +heureux... Mais le serment, monsieur... Ah! je n’entends pas que cela se +passe ainsi; je veux un serment, moi: Je jure de lui être toujours +fidèle... Eh bien! répétez donc...—Fidèle? qu’est-ce qu’on entend par +là, Lucile?—Dame... cela veut dire... Mon Dieu! il faut que je lui +apprenne tout, à ce garçon-là!... ça veut dire que vous n’en aimerez pas +d’autre que moi.—Ah! je ne puis pas vous jurer cela, Lucile.—Comment! +monsieur, vous ne pouvez pas jurer cela? Et pourquoi cela, s’il vous +plaît?—Parce que je mentirais... et, quoique élevé à Paris, je veux +conserver la coutume de nos montagnes, et me souvenir toujours des avis +de mon père... Voilà pourquoi je ne veux pas mentir.—Je n’entends rien +à toutes ces raisons-là, monsieur; est-ce que vous avez déjà le projet +d’en aimer d’autres, petit traître?... Ah! mon cher André, ce serait +bien vilain!...—Mais ne dois-je pas aimer aussi ma bienfaitrice... +Manette... mademoiselle Adolphine?...<a name="page_196" id="page_196"></a></p> + +<p>—Oh! certainement, mais ce n’est plus cela que j’entends; et par aimer +je voulais dire... Au reste, je crois, mon cher André, que c’est une +folie de jurer!... On se souvient du serment, et l’on oublie celle pour +qui on l’a fait. Aimez-moi tant que vous pourrez; je n’ai pas le droit +d’exiger plus que votre amitié: vous n’avez que dix-sept ans; moi, j’en +ai vingt-quatre... Vous me trouverez trop vieille bientôt!...—Ah! +Lucile, je vous aimerai toujours... qu’importe l’âge?—Mais cela importe +beaucoup! Ce n’est pas que je veuille dire que je suis âgée +maintenant!... Grâce au ciel, à vingt-quatre ans on est encore +très-jeune, entendez-vous, André, surtout les femmes: car les hommes +c’est différent, ils paraissent bien plus vite raisonnables. Vous, par +exemple, vous avez déjà l’air d’avoir vingt ans... Ah! mon Dieu! quelle +heure est cela?... onze heures!... déjà onze heures!... Comme le temps +passe avec lui! si madame m’avait demandée... Il faut que je vous +quitte, André; quel dommage! Ah! auparavant j’ai encore une prière à +vous faire, et j’espère que vous ne me refuserez pas.—Qu’est-ce +donc?—C’est que vous n’irez plus aussi souvent chez votre Manette... Je +ne l’aime pas du tout, monsieur, votre Manette!... Elle a le même âge +que vous; est-ce qu’elle n’a pas un amoureux?—Un amoureux!... oh! non, +Manette me l’aurait dit; mais elle ne pense pas à cela.—Ah! vous en +êtes certain?... Je devine bien pourquoi: c’est vous, petit scélérat, +qui êtes son amoureux!...—Moi! oh! non, Lucile, je n’aime Manette que +comme une sœur.—Oui! oui!... Oh! nous savons bien ce que c’est que +ces amours de frères pour des demoiselles qui ne sont pas leurs +sœurs. Au reste, ce serait bien mal à vous de séduire la fille de cet +honnête Bernard, qui vous a recueilli, logé, traité en fils...—Mais, +mademoiselle, je vous jure...—Ah! monsieur, je vous ai déjà dit que je +ne voulais plus qu’on me jurât rien... tenez, cela vaudra beaucoup +mieux. Adieu, André... il faut que je vous quitte; vous allez vous +coucher tout de suite, n’est-ce pas?—Certainement! que voulez-vous donc +que je fasse?—Dormez bien... rêvez de moi... Oh! je rêverai de vous, +moi... j’en suis bien sûre: j’en rêvais déjà souvent; mais je ne vous le +disais pas; à présent ce sera bien pis! Ah! ces hommes! comme cela nous +tourmente!... Dire que je l’ai vu enfant... et qu’aujourd’hui... Adieu, +André.</p> + +<p>Elle m’embrasse, elle s’éloigne, elle revient m’embrasser encore... +Charmante fille! qu’elle est vive, aimable, séduisante!...<a name="page_197" id="page_197"></a> En me +quittant, elle s’est retournée vingt fois pour me sourire encore; enfin +elle a fermé ma porte, et moi je vais me coucher. Qui m’aurait dit que +ce jour commencé si tristement me donnerait pour la nuit des souvenirs +si doux?</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX<br /><br /> +<small>NOUVEAU PERSONNAGE.—DÉPART.</small></h2> + +<p>Pendant quelque temps, les consolations de Lucile m’occupent tellement +que je me livre moins à mes rêveries; dès que la jolie femme de chambre +s’aperçoit que j’ai l’air un peu mélancolique, elle trouve moyen +d’accourir près de moi, et ses caresses, sa gentillesse, dissipent +bientôt toutes les pensées sur l’avenir; près d’elle on ne peut songer +qu’au présent.</p> + +<p>Cependant chaque jour je sens que j’aime Adolphine davantage; j’aime +toujours Lucile, mais quelle différence entre ces deux sentiments!... +Près de cette dernière, ma timidité a entièrement disparu; je suis gai, +enjoué, je ris, je ne songe qu’au plaisir. La vue de ses charmes, son +regard fripon, sa tournure piquante, enflamment mes sens, et la plus +douce ivresse fait palpiter mon cœur. Près d’Adolphine, je suis +toujours aussi timide, aussi embarrassé; j’aurais mille choses à lui +dire, et je ne trouve pas un mot. Je ne la regarde qu’à la dérobée; je +crains et je désire rencontrer ses yeux; me parle-t-elle, je suis +tremblant, je soupire... En regarde-t-elle un autre, je me sens +oppressé... Est-ce donc du plaisir que j’éprouve auprès d’elle? il faut +bien que cela en soit, puisque pour celui-là je sacrifierais tous les +entretiens de Lucile. Il y a donc deux sortes d’amour?... Comment se +fait-il que l’on préfère celui qui nous fait de la peine à celui qui +nous rend heureux?</p> + +<p>Malgré la défense de Lucile, je ne cesse point de voir Manette, cette +bonne sœur, qui prend tant d’intérêt à tout ce qui me regarde, qui me +questionne sur tout ce que je fais, et dans le sein de laquelle j’aime à +épancher mon cœur. Il y a cependant certaine confidence que je ne +juge pas à propos de lui faire. Je ne suis plus un enfant; je commence à +sentir qu’il est des choses sur lesquelles on doit se taire. Mais +Manette<a name="page_198" id="page_198"></a> a grandi comme moi; je me rappelle ce que m’a dit Lucile, et, +seul avec ma sœur, je lui dis un jour:</p> + +<p>—Manette, je te confie tout ce que je fais... mais toi, il me semble +que tu n’as pas pour moi la même confiance?</p> + +<p>Manette lève sur moi ses yeux si doux, qui ne sont plus aussi gais +qu’autrefois; elle me regarde avec étonnement.—Que veux-tu dire, +André?—Que tu ne me dis pas tous tes petits secrets... A ton âge, +Manette, le cœur doit commencer à parler...</p> + +<p>Manette rougit et paraît troublée, puis elle s’écrie:—Qui t’a dit que +mon cœur parle pour quelqu’un?—On ne me l’a pas dit, Manette, mais +je le suppose, parce que mademoiselle Lucile pense que tu es d’un âge à +aimer quelqu’un...—Votre demoiselle Lucile en sait bien long!... Je ne +suis pas aussi instruite qu’elle, mais il me semble qu’il n’y a pas de +nécessité à cela.—Mon Dieu! il ne faut pas te fâcher... Est-ce que ce +serait un crime d’avoir un amoureux... bien honnête, qui te ferait la +cour pour t’épouser?—Non, monsieur, non, je n’ai point d’amoureux... Je +n’en aurai jamais!...—Jamais!... est-ce que tu peux répondre de +cela?...—Oui, monsieur, oh! certainement, je puis en répondre; et je ne +sais pas de quoi se mêle votre demoiselle Lucile et pourquoi elle vous +fait penser des choses pareilles.</p> + +<p>Manette porte son tablier sur ses yeux.—Eh quoi! lui dis-je en passant +mon bras autour d’elle, tu pleures?... Comment ce que je t’ai dit +peut-il te faire du chagrin?—Oui, monsieur... parce que c’est très-mal +de me supposer un amoureux... à moi, grand Dieu!... est-ce que c’est +possible?...—Qu’y aurait-il donc de si étonnant? tu es assez jolie pour +plaire à quelqu’un.</p> + +<p>Manette relève la tête, et me dit avec l’accent du plaisir:—Tu me +trouves jolie, André?—Certainement...—Aussi jolie que mademoiselle +Adolphine, que mademoiselle Lucile?...—Ah!... Ce n’est plus la même +chose.</p> + +<p>Manette rebaisse tristement la tête en répétant:—Oh! non... je vois +bien que ce n’est plus la même chose!—Il y a tant de beautés +différentes! Sans ressembler à aucune, cela n’empêche pas de +plaire.—Mon Dieu! André comme tu es savant maintenant sur ces +choses-là! Est-ce aussi mademoiselle Lucile qui t’a appris tout cela?</p> + +<p>Je ne puis m’empêcher de rougir de la réflexion naïve de<a name="page_199" id="page_199"></a> Manette, qui +me dit au bout d’un moment:—Est-ce que tu serais bien aise que j’eusse +un amoureux?—Pourquoi pas, si c’était un garçon honnête, laborieux, +capable de faire ton bonheur?</p> + +<p>Manette ne répond rien; elle se lève, s’éloigne de moi, va prendre son +ouvrage, et avec son mouchoir essuie les pleurs qui coulent de ses yeux. +Qu’ai-je donc dit qui puisse lui faire de la peine?... Je n’y comprends +rien; mais l’arrivée de son père termine notre entretien, et je retourne +à l’hôtel sans pouvoir deviner la cause du chagrin de Manette.</p> + +<p>Je remarque un grand mouvement dans la maison. Une chaise de voyage est +dans la cour de l’hôtel; le postillon est encore couvert de poussière. +Quel est donc le personnage qui vient d’arriver? Je ne tarde pas à +rencontrer Lucile, qui sait tout, et s’empresse de me mettre au fait.</p> + +<p>—C’est le neveu de M. le comte qui vient de descendre de cette +voiture.—Le neveu de M. le comte?... voilà la première fois que j’en +entends parler...—Ah! c’est qu’il paraît qu’il n’était pas fortuné. +C’est le fils d’une sœur de monsieur qui avait épousé un marquis de +Thérigny, qui est mort sans rien laisser à sa veuve. La pauvre femme +écrivait en vain à son frère, celui-ci ne lui répondait jamais. Mais +elle est morte il y a deux ans, et son fils vient d’hériter d’un cousin +de son père d’une fortune assez ronde. Quand M. le comte a appris cela, +il a sur-le-champ écrit à son neveu, qui habitait la Normandie, pour +l’engager à venir le voir. Celui-ci, qui se rendait justement à Paris, a +accepté l’invitation. Il vient de descendre ici, et il paraît qu’il +logera dans cet hôtel, car M. le comte a ordonné qu’on lui prépare un +joli appartement.—Quel âge a-t-il, ce neveu?—Presque aussi jeune que +vous; vingt ans tout au plus... cela sort du collège!... mais cela a +déjà des manières, un ton... beaucoup de fierté, à ce que j’ai pu voir; +du reste, il est assez joli garçon, et sans son air de suffisance il +serait encore mieux! Mais un jeune homme qui se voit tout à coup +possesseur d’une nouvelle fortune, comment voulez-vous que cela ne lui +tourne pas la tête? Il faut avoir beaucoup de mérite à vingt ans pour ne +pas être insupportable avec vingt mille livres de rente.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi l’arrivée de ce jeune homme me déplaît. Nous avions +bien besoin de ce neveu qui vient s’établir dans l’hôtel! Il va voir +Adolphine tous les jours, à tous les instants...<a name="page_200" id="page_200"></a> Il va en devenir +amoureux, il n’y a aucun doute! Et Lucile qui dit qu’il n’est pas mal, +qu’il est assez joli garçon! c’est désespérant. Si du moins il avait été +laid, contrefait! Mais vingt ans, de la figure, de la fortune!... Ah! +qu’il est heureux, ce monsieur-là! Pauvre André! on ne fera plus +attention à toi... Mais que pouvais-tu espérer? Ne sais-tu pas qu’une +distance immense te sépare de l’aimable enfant? Son père ne te +regarde-t-il pas avec mépris?... Je sais tout cela, et cependant +l’arrivée de ce neveu ajoute encore à mes chagrins.</p> + +<p>Cette fois, je suis aussi curieux que Lucile; je brûle d’apercevoir le +nouvel habitant de l’hôtel. Je me place à une fenêtre de mon carré, et +je ne tarde pas à voir passer le jeune héritier. En effet, il est grand, +assez bien fait, sa figure est régulière; mais quel ton arrogant avec +ses valets, quelles manières lestes et impertinentes, quelle fatuité +dans la mise, le maintien! il ne reste dans la cour que cinq minutes +pour donner des ordres, et il a déjà passé plus de cent fois sa main +dans ses cheveux, rajusté les bouts de son col et arrondi les parements +de son habit. Est-ce qu’un tel homme peut être aimable, spirituel, +sensible? il me semble que non, et je me flatte en secret qu’il ne +plaira pas à Adolphine.</p> + +<p>Je ne quitte pas ma chambre de la journée; je n’ose descendre chez +madame, je crains de rencontrer le jeune marquis; je reste chez moi +triste, pensif, inquiet.</p> + +<p>Vers le soir Lucile vient me voir, elle me demande la cause de mon +humeur; je serais bien fâché qu’elle la devinât, et cependant je ne puis +prendre sur moi de cacher ma tristesse. Lucile fait ce qu’elle peut pour +dissiper ce qu’elle appelle ma mélancolie; mais cette fois tous ses +efforts sont vains, et la jolie femme de chambre se met en colère: elle +prétend que je deviens très-maussade et que je ne mérite pas que l’on +ait autant de bontés pour moi.</p> + +<p>Je laisse dire Lucile; elle pourrait m’adresser les plus sanglants +reproches que je n’y ferais pas attention: je ne songe qu’à Adolphine et +à ce jeune homme qui vient d’arriver à l’hôtel. Voyant que je ne suis +point ému de ses discours, Lucile emploie un autre moyen: elle se jette +sur une chaise, et se met à sangloter. Ce n’est point à dix-sept ans et +demi qu’on est insensible aux larmes d’une femme, je crois même qu’à +tout âge les pleurs de la beauté doivent trouver le chemin de notre +cœur.<a name="page_201" id="page_201"></a></p> + +<p>Je tâche donc de calmer ma jolie pleureuse, qui s’écrie que je suis un +monstre, un perfide, un petit traître; que je lui fais déjà des +infidélités. J’ai beau lui jurer qu’elle se trompe, tout ce que je dis +est inutile... Ce n’est pas avec de simples paroles que l’on persuade +Lucile: elle prétend connaître le monde et les hommes... Avec elle, je +devrais faire rapidement mon chemin.</p> + +<p>Enfin, j’ai séché ses pleurs; elle commence à me trouver plus gentil, +mais en me quittant elle m’engage à ne plus avoir de ces humeurs-là si +je veux toujours plaire aux dames. Elle est partie; je songe à la +différence qui existe dans les sentiments que me témoignent les trois +femmes que j’aime le plus. Adolphine, d’un mot, d’un sourire, me rend +heureux, elle paraît avoir pour moi la plus tendre amitié; elle me voit +toujours avec plaisir... Mais quand je ne suis pas auprès d’elle, elle +n’est pas triste, elle se livre de même à tous les amusements de son +âge... peut-être alors ne songe-t-elle plus à moi. Lucile m’adore, à ce +qu’elle dit, à chaque instant du jour elle pense à moi, elle voudrait +être près de moi. Mais son amour est exigeant: si je suis distrait, +préoccupé, elle me querelle; il faut ne voir qu’elle, ne penser qu’à +elle, il lui faut sans cesse de nouvelles preuves de tendresse... Il me +semble que cet amour-là est un peu égoïste. Manette me trouve toujours +bien; que je sois triste ou gai, que je lui parle de Lucile ou +d’Adolphine, Manette me témoigne toujours la même amitié, il lui suffit +de me voir pour être contente... Bonne sœur! ah! je suis bien sûr que +ton cœur ne changera jamais: l’amitié est plus solide que l’amour.</p> + +<p>Le lendemain matin, je sors pour me rendre chez M. Dermilly, qui m’a +fait demander. En passant sous le vestibule, je me trouve vis-à-vis du +jeune marquis et de Champagne. Je m’incline devant le neveu de M. le +comte: il me regarde, se penche vers Champagne, et je l’entends lui +dire:—A qui appartient ce garçon?</p> + +<p>A qui j’appartiens!... Quelle impertinence! suis-je donc en effet un +valet? Champagne répond tout bas au marquis; celui-ci sourit +dédaigneusement, en prononçant assez haut pour que je l’entende:—Ah! +ah!... c’est le Savoyard dont mon oncle m’a parlé.</p> + +<p>—Encore le Savoyard!... Le ton insolent dont ce jeune homme a prononcé +ces mots me fait monter le rouge au visage; je suis prêt à retourner sur +mes pas... à lui demander si son intention<a name="page_202" id="page_202"></a> est de m’insulter... Ah! je +sens que j’aurais du plaisir à me disputer, à me battre avec cet homme +que je déteste déjà!... Mais il n’est plus là... Mon sang se calme; je +frémis de la pensée que j’ai conçue!... Dans la maison de ma +bienfaitrice, je chercherais querelle à un parent de son époux!... +Est-ce donc ainsi que je reconnaîtrais tout ce qu’elle a fait pour moi? +Ah! André, éloigne-toi plutôt de cette demeure; fuis avant d’être +coupable, et pendant que tu es encore digne des bienfaits de la bonne +Caroline.</p> + +<p>Je me rends chez M. Dermilly.—André, me dit-il, j’ai une proposition à +te faire; je désire qu’elle te soit agréable, mais songe que tu es +entièrement libre de suivre ton goût. Depuis quelque temps, ma santé +n’est pas bonne; les médecins m’ont conseillé le changement d’air. Je +suis décidé à faire un voyage en Suisse; il y a longtemps que je désire +parcourir ce beau pays, qui offre tant de merveilles à l’œil du +peintre, comme à celui de tout homme qui sait apprécier les beautés de +la nature. Dans huit jours je partirai: si tu veux m’accompagner, nous +ferons ensemble ce voyage.</p> + +<p>—Si je le veux? dis-je en prenant avec force la main de M. Dermilly. +Ah! monsieur!... vous ne pouviez m’emmener plus à propos! Oui, je +partirai quand vous voudrez; demain, aujourd’hui même, je suis prêt à +vous suivre.</p> + +<p>Mon empressement à partir, la chaleur avec laquelle je m’exprime, +paraissent surprendre M. Dermilly: il m’examine, et semble vouloir +pénétrer ma pensée.</p> + +<p>—André, me dit-il, je suis charmé que tu veuilles bien être mon +compagnon de voyage; mais j’avoue que ton vif désir de quitter Paris +m’étonne un peu... Mon ami, ne serais-tu plus aussi heureux à l’hôtel du +comte?... Et si cela était, pourquoi ne m’avoir pas confié tes +chagrins?—Je n’ai point de chagrins, monsieur, et madame la comtesse +est toujours aussi bonne pour moi.—Je sais que Caroline t’aime +tendrement. Cependant, André, depuis longtemps tu n’es plus le même... +Je l’ai remarqué et ne t’ai point fait de questions... J’attendais que +tu vinsses de toi-même confier tes peines à ton meilleur ami.—Ah! +monsieur, si j’avais des secrets, quel autre que vous aurait ma +confiance?... vous, à qui je dois tout?... vous qui daignez me traiter +comme votre fils... qui m’avez enseigné cet art divin qui reproduit sur +la toile les objets qui ont charmé notre vue; qui<a name="page_203" id="page_203"></a> m’avez fait sentir +tout le prix de l’éducation, et avez à la fois éclairé mon esprit et +formé mon jugement? Mais je n’ai nulle peine secrète, monsieur, je n’ai +rien, je vous l’assure.</p> + +<p>Le ton dont je dis cela ne persuade sans doute pas M. Dermilly, car il +continue de me regarder attentivement.</p> + +<p>—M. le comte ne t’a point fait de nouvelles scènes?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Tu es toujours dans les bonnes grâces de Lucile?</p> + +<p>—Oui, monsieur...</p> + +<p>Je ne puis m’empêcher de sourire légèrement en disant cela, et je crois +m’apercevoir que M. Dermilly sourit aussi. Il reprend au bout d’un +moment:</p> + +<p>—Manette t’aime toujours autant?...</p> + +<p>—Toujours, monsieur... Oh! elle ne peut pas cesser de m’aimer.</p> + +<p>En disant ces mots je lève les yeux sur M. Dermilly, qui me considère +avec attention.</p> + +<p>—Et Adolphine te témoigne la même amitié?</p> + +<p>Le nom d’Adolphine me trouble, et je balbutie:—Mademoiselle +Adolphine... est si bonne... si aimable!...</p> + +<p>Je ne puis dire plus, je crains de me trahir... M. Dermilly a cessé de +me questionner, mais il me regarde... Je vois dans ses yeux l’intérêt +mêlé à la douleur. Au bout d’un moment il soupire:—Pauvre André! +s’écrie-t-il en me serrant la main.</p> + +<p>Pauvre André!... O ciel!... aurait-il surpris mon secret!... Mais non, +je n’ai rien dit qui puisse lui faire soupçonner le sentiment qui +m’agite; cependant il semble avoir lu dans mon âme.—Tu partiras avec +moi, André, me dit-il, ce voyage te fera aussi du bien; et au lieu +d’attendre huit jours, je vais faire mes dispositions pour que nous +partions après-demain.</p> + +<p>—Irons-nous en Savoie, monsieur? lui dis-je au bout d’un moment.</p> + +<p>—Pas cette fois, André, mais l’année prochaine, si ma santé me le +permet, je te promets que tu iras avec moi embrasser ta mère...</p> + +<p>Embrasser ma mère!... quel bonheur l’après une aussi longue absence! sur +le sein de sa mère on doit oublier toutes les peines de l’amour!</p> + +<p>Notre voyage est arrêté. Avant de retourner à l’hôtel, je me rends chez +Bernard, auquel je vais annoncer mon prochain départ;<a name="page_204" id="page_204"></a> je m’attends à la +douleur de Manette; mais elle apprend mon voyage avec plus de calme que +je ne l’aurais cru; il semble qu’elle soit bien aise de me voir +m’éloigner de l’hôtel.—Tu ne devrais plus te séparer de M. Dermilly, me +dit-elle, il est si bon, il t’aime tant! Ne serais-tu pas mieux près de +lui que dans cet hôtel, dont le maître te fait mauvaise mine? En +revenant de ton voyage, est-ce que tu retourneras chez M. le +comte?—Mais... sans doute... pour quelque temps du moins...—Tiens, +André, à présent que tu es un homme, que tu as des talents, il me semble +qu’à ta place je ne voudrais pas rester dans cet hôtel... A quoi cela te +mènera-t-il, si ce n’est à t’accoutumer à vivre en grand seigneur?</p> + +<p>Je crois que Manette a raison; mais ma bienfaitrice n’a-t-elle pas le +droit de disposer de moi, et aurai-je jamais la force de m’éloigner +d’Adolphine? Je ne pense pas en ce moment au marquis de Thérigny.</p> + +<p>En arrivant à l’hôtel, apprenant que madame la comtesse est seule avec +sa fille, je me rends en tremblant dans son appartement, pour lui faire +connaître les intentions de M. Dermilly.</p> + +<p>Ma bienfaitrice approuve ce projet.—Ce voyage ne peut que t’être utile, +me dit-elle; il complétera ton éducation; mon cher André, avec monsieur +Dermilly, tu jugeras mieux les pays que tu visiteras; tu acquerras de +nouvelles connaissances, et, à ton retour, je m’occuperai d’assurer ton +sort.</p> + +<p>Je n’entends pas ce que me dit madame la comtesse. J’ai les yeux tournés +du côté d’Adolphine; en apprenant que j’allais partir, il m’a semble la +voir pâlir: mon absence lui causerait-elle en effet quelque peine? Ah! +je m’éloignerais moins malheureux, si j’espérais ne pas être oublié!</p> + +<p>Elle se lève, elle vient vers nous.—Comment! André, vous allez nous +quitter? me dit-elle avec cet accent qui pénètre jusqu’à mon cœur. +Puis l’aimable enfant jette ses bras autour du cou de sa mère en +ajoutant:—Maman, pourquoi laisses-tu partir André?... qu’a-t-il besoin +de voyager?... est-ce qu’il n’est pas mieux auprès de nous?...</p> + +<p>Sa mère sourit et l’embrasse en lui disant:—Ma bonne amie, André +reviendra. D’ailleurs, il faut bien nous accoutumer à son absence; songe +qu’il ne restera pas toujours auprès de nous; André devient grand et il +faudra... Mais nous parlerons de cela à son retour.<a name="page_205" id="page_205"></a></p> + +<p>Adolphine me regarde tristement, je baisse les yeux en soupirant; je ne +puis lui dire que tout mon bonheur serait de vivre auprès d’elle!... Il +y a dans la vie tant de choses que l’on pense et que l’on ne dit pas!...</p> + +<p>Mais on ouvre la porte avec fracas: c’est le jeune marquis, qui entre en +riant et se jette dans un fauteuil en disant que son oncle est furieux, +parce qu’en voulant apprendre à fumer à César, il vient de lui casser +une dent.</p> + +<p>L’arrivée du jeune Thérigny a changé notre situation; madame la comtesse +a la bonté de l’écouter; Adolphine va à son piano, et moi je m’éloigne, +car l’accident arrivé à César ne doit plus permettre que l’on s’occupe +du départ du Savoyard.</p> + +<p>Il n’y a plus qu’une personne à laquelle je n’ai pas encore appris mon +prochain départ; mais j’attends le soir, parce que la petite femme de +chambre vient ordinairement me voir lorsque sa maîtresse n’a plus besoin +de ses services.</p> + +<p>En effet, je reconnais bientôt la marche vive et légère de Lucile, qui +vient s’informer si je suis encore mélancolique comme la veille.</p> + +<p>Je ne sais trop comment lui apprendre mon voyage: elle est si emportée +dans son amour que je crains aussi de l’affliger.... Cependant, il faut +parler, elle-même m’en prie.</p> + +<p>—Vous avez encore quelque chose ce soir? me dit-elle; oh! je vois bien +cela!... vous n’êtes point comme à votre ordinaire... André, auriez-vous +des secrets pour moi?... je veux que vous me disiez tout, monsieur, tout +absolument, même vos infidélités, si vous avez été assez ingrat pour +m’en faire.</p> + +<p>—Oh! non, Lucile, ce n’est pas cela...</p> + +<p>—Ce n’est pas cela? eh bien! alors, parlez donc, mon ami... vous me +faites penser des choses...</p> + +<p>—Lucile... je vais bientôt partir... mais je reviendrai...</p> + +<p>—Vous allez partir... sortir ce soir..., et il est plus de onze heures! +Non, monsieur, vous ne sortirez pas, ou je dirai à madame que vous vous +dérangez...</p> + +<p>—Mais vous ne m’entendez pas, Lucile... c’est M. Dermilly qui +m’emmène... sa santé l’oblige à voyager, il se rend en Suisse; je +l’accompagne et nous partons après-demain.</p> + +<p>—Vous partez... vous allez en Suisse après-demain? Et il me dit cela +comme ça!... Ah! André, si vous me quittez, je me laisserai mourir de +chagrin.<a name="page_206" id="page_206"></a></p> + +<p>Elle se jette dans un fauteuil, elle ferme les yeux, elle étend les +bras, elle serre les dents... Ah! mon Dieu! je crois qu’elle a des +attaques de nerfs... elle se trouve mal!... Je cours dans ma chambre, je +cherche de la fleur d’orange, du sucre, du vinaigre, de l’eau de +Cologne; je lui frotte les tempes, je lui mets les flacons sous le nez, +en lui disant: Lucile, ma chère Lucile!... revenez à vous!... mon +absence ne sera pas longue... je ne vous oublierai pas...</p> + +<p>Mais elle ne me répond pas, elle ne fait aucun mouvement, je sens mon +inquiétude augmenter, je suis sur le point d’aller chercher du secours +dans l’hôtel, lorsque tout d’un coup elle se lève brusquement en jetant +de côté les verres et les flacons que je lui présente, et s’écrie avec +l’accent de la colère:—Non, monsieur, non, vous ne partirez pas!... je +ne le veux pas, moi, ou bien, je partirai avec vous, je vous suivrai +partout. Vous verrez que j’ai aussi du caractère. Je ne connais plus +rien, j’abandonne tout pour vous suivre!... on dira ce qu’on voudra, ça +m’est égal!...</p> + +<p>Et Lucile, en disant cela, se promène dans ma chambre en frappant du +pied, en jetant de côté les meubles qu’elle rencontre, en cognant avec +son poing sur les tables, la commode; c’est un petit démon; mais sa +fureur me rassure sur l’état de sa santé. Cependant, je ne voudrais pas +que l’on entendît son tapage... Je tâche de l’apaiser, elle ne m’écoute +pas. Je ne lui dis plus rien... alors elle se met à pleurer, et, avec +les larmes, sa fureur a cessé.</p> + +<p>Je puis alors me faire entendre, et Lucile commence à devenir +raisonnable: elle ne parle plus de me suivre, ni de se laisser mourir. +Ce n’était que le premier moment à passer. Mais que de soupirs, de +regrets, de promesses de fidélité! Je fais tout ce que je peux pour la +rassurer, elle est toujours inquiète.</p> + +<p>Minuit a sonné: Lucile se dispose à rentrer dans sa chambre; mais elle +me prie de la reconduire, afin d’être avec moi plus longtemps. Je n’irai +pas loin, sa porte est en face de la mienne. Lucile me prie d’entrer un +moment, parce qu’elle n’a pas envie de dormir... Je n’en ai pas envie +non plus, et d’ailleurs puis-je refuser quelque chose à celle qui me +témoigne tant d’attachement? J’entre donc... pour un moment; mais je ne +sais comment cela se fait, toute la nuit s’écoule, et il est grand jour +que je tiens encore compagnie à Lucile.<a name="page_207" id="page_207"></a></p> + +<p>—Ah! mon Dieu! dit la jeune femme de chambre, il y a déjà du monde levé +dans l’hôtel! si on allait vous voir sortir de ma chambre... Ah! André, +que penserait-on?...</p> + +<p>Il me semble que l’on ne pourrait penser que la vérité. Mais je conçois +qu’il y en a dont il faut faire mystère. Lucile m’engage à rester toute +la journée caché dans sa chambre, et à n’en sortir que le soir. Ma +prudence ne va pas jusque-là, et je me vois forcé de refuser Lucile, +qui, je crois, s’arrangerait de me tenir constamment caché chez elle.</p> + +<p>J’ai d’ailleurs à m’occuper des préparatifs de mon voyage; malgré les +prières de Lucile, qui craint beaucoup pour sa réputation, je m’esquive +et regagne mon appartement. Je dispose tout ce qui m’est nécessaire, +puis je fais porter ma valise chez M. Dermilly. Nous partons le +lendemain matin; je n’ai plus que le temps d’aller embrasser Manette et +son père. Je promets à ma sœur d’écrire souvent, et elle doit me +répondre. J’ai chargé Bernard d’un nouvel envoi pour ma mère; je puis +donc être quelque temps tranquille de ce côté.</p> + +<p>Lucile veut aussi que je lui écrive; je le lui promets, à condition +qu’elle me répondra, et qu’elle me tiendra au courant de tout ce qui se +passera à l’hôtel pendant mon absence. Je ne puis mieux m’adresser pour +être au fait de tout.—Je ne sais pas bien écrire, me dit Lucile; mais, +mon cher André, vous excuserez mon style.</p> + +<p>Excuser son style!... Elle croit donc que j’oublie que j’ai été +commissionnaire? Lucile dit qu’il y a tant de gens qui perdent le +souvenir de leur origine, que je puis bien faire de même. Non, je me +rappellerai toujours et mon pays et ma chaumière.</p> + +<p>Je saisis le moment où madame est seule pour aller lui dire adieu. +Adolphine est là!... comme elle a l’air triste! Je ne puis dire un mot; +j’ai le cœur si gros! je reste devant madame, que je viens de saluer; +mais elle devine le motif qui m’amène.—Adieu, André, me dit-elle; +faites un voyage agréable, et surtout veillez bien sur M. Dermilly.... +Sa santé s’affaiblit chaque jour; j’espère que le changement d’air lui +sera favorable. André, vous devez aimer Dermilly, car il vous regarde +comme son fils... Je n’ai pas besoin de vous le recommander...</p> + +<p>La voix de madame s’est altérée en prononçant ces paroles; elle me tend +sa main, que je presse sur mon cœur en lui assurant<a name="page_208" id="page_208"></a> que je ferai +tout pour être digne des bontés de celui qui, avec elle, a tant fait +pour moi.</p> + +<p>Je me retourne vers Adolphine, je la salue... Je vais m’éloigner.—Eh +bien, André, me dit ma bienfaitrice, tu n’embrasses pas Adolphine avant +de partir?...</p> + +<p>L’embrasser! je n’osais: en ce moment même je n’ose encore. Mais +l’aimable enfant se lève et fait quelques pas vers moi. Elle me tend sa +joue fraîche comme la rose, en me disant: Adieu, André; revenez bien +vite...</p> + +<p>J’ai approché mes lèvres de ses joues, que j’effleure à peine, puis je +m’éloigne précipitamment, car je ne sais plus où j’en suis; mais +j’emporte, pour tout le temps de l’absence le souvenir de ce moment de +bonheur.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX<br /><br /> +<small>VOYAGE EN SUISSE.</small></h2> + +<p>Nous sommes partis; déjà plusieurs lieues me séparent d’elle, et je +crois encore sentir sur mes lèvres le velouté de ses joues; je crois +encore respirer sa douce haleine et tressaillir en lui donnant un +baiser. Délire de l’amour, tu fais taire tous les autres sentiments, tu +dois rendre souvent ingrat, injuste, égoïste! L’amitié d’une sœur, le +souvenir d’un ami, la tendresse filiale, tout s’efface de notre esprit +tant que tu nous tiens sous ton empire! Mais tu n’es qu’un délire; et +quand la raison renaît, l’amitié reprend ses droits.</p> + +<p>Je suis près de M. Dermilly, et pendant plusieurs lieues je garde le +silence; il a la bonté de me laisser à mes réflexions. Ce n’est qu’au +bout d’un long espace de temps que je me revois dans la voiture, près de +celui qui a bien voulu me choisir pour son compagnon de voyage, et +auquel je n’ai pas encore dit un mot.</p> + +<p>Je me retourne vivement vers lui:</p> + +<p>—Ah! pardon, monsieur, lui dis-je en rougissant, c’est que je +pensais...</p> + +<p>—Je ne t’en veux pas, André; je sais ce qui t’occupe, mon ami; dans les +premiers moments du voyage le cœur est encore<a name="page_209" id="page_209"></a> plein du souvenir des +adieux; mais cela se dissipera. Puisque tu es sorti de tes réflexions, +admire avec moi ce paysage, ces champs, ces bois, ces prairies; oublie +un moment Paris!... Tu y retrouveras tout ce que tu y as laissé. André, +tu n’as pas encore dix-huit ans; mais ton âme est aimante, ton cœur +brûlant!... Si tu ne sais point modérer tes passions, tu éprouveras bien +des chagrins; mon ami, dans ce monde, les gens les plus sensibles ne +sont pas les plus heureux!... j’en suis moi-même un exemple. Un amour +que je n’ai pu vaincre a fait le malheur de ma vie, lorsque, jouissant +d’une fortune honnête, et avec assez de talent pour être estimé par les +gens de mérite, j’aurais pu faire un bon mariage et couler des jours +heureux. Je sens maintenant que je n’ai pas été raisonnable, parce que +j’approche de quarante ans: mais à vingt-cinq ans je ne pensais pas +ainsi. Crois-moi, André, ne m’imite point; et si ton cœur éprouve +déjà quelque sentiment qui ne te promette aucun heureux résultat, au +lieu de t’y abandonner, ne songe qu’à te distraire, et tu finiras par en +triompher.</p> + +<p>M. Dermilly a bien raison: au lieu de rêver sans cesse à la charmante +Adolphine, je ferais mieux de m’occuper de tout autre objet, dussé-je +même faire quelques infidélités à Lucile; mais je n’approche pas de +quarante ans, et je pense comme il pensait à vingt-cinq.</p> + +<p>Mon compagnon m’entretient de Manette, de Bernard, de ma mère, de ce +pauvre Pierre, que je n’ai pu retrouver, et qui sans doute n’existe +plus. Ah! il sait bien captiver mon attention; l’amour n’a point banni +de mon cœur de si touchants souvenirs. Moi, je lui parle de ma +bienfaitrice, de sa bonté, du bien qu’elle répand autour d’elle. M. +Dermilly m’écoute attentivement, il ne perd pas un mot, et les moindres +détails sur ce qui regarde madame la comtesse sont précieux pour lui; +alors je suis bien sûr qu’il rêve encore comme à vingt-cinq ans.</p> + +<p>Pour me récompenser de l’avoir entretenu de son amie, il me parle +d’Adolphine. Avec quel plaisir je l’écoute! c’est à mon tour à ne point +perdre un mot de ce qu’il dit, à le supplier de recommencer encore. Ah! +sans nous en être dit davantage, nos cœurs s’entendent bien!... et +par cet échange nous savons charmer les journées du voyage.</p> + +<p>C’est à Bâle que nous nous rendons d’abord: là, nous devons nous arrêter +quelque temps afin de visiter à loisir les environs.<a name="page_210" id="page_210"></a> La ville de Bâte +n’est point gaie, et les habitants ne sont pas liants; mais que les +environs sont admirables! Quel plaisir de parcourir les belles vallées +de la Suisse, de grimper sur ces montagnes, de visiter les ruines de ces +vieux châteaux bâtis sur leur sommet, et de regarder à ses pieds des +torrents jaillir en cascades et se perdre sur les rochers! Ce spectacle +magnifique me rappelle mon pays; il y a souvent de l’analogie entre les +sites de la Suisse et ceux de la Savoie; mais ici les paysans semblent +plus riches, plus heureux. Le bonheur et la paix habitent ces cantons, +où jamais le cœur n’est affligé par la vue d’un mendiant. Nous nous +levons tous les jours de grand matin, pour aller admirer des sites +nouveaux; souvent nous ne revenons pas le même jour à la ville; nous +couchons chez des paysans qui nous reçoivent avec la bonté et la +franchise renommées dans ces climats. Nous recevons des lettres de Paris +le huitième jour de notre arrivée à Bâle; on sait que c’est là que nous +devions d’abord nous arrêter. Il y a deux lettres pour moi, il n’y en a +qu’une pour M. Dermilly; mais avec quel plaisir il la reçoit! qu’il est +heureux! une ligne de celle qu’on aime doit faire tant de bien! Mais +dois-je me plaindre, ingrat que je suis? c’est Manette... c’est Lucile +qui m’écrivent! Commençons par Lucile: elle doit me donner des détails +sur ce qui se passe à l’hôtel.</p> + +<p>Voyez un peu l’étourdie!... elle ne me parle que d’elle, de son amour, +de sa constance... Oh! j’y crois, je n’en doute pas! et elle aurait bien +dû me parler d’autre chose. Elle ne pense qu’à moi... Elle s’ennuie de +ne pas me voir... et pas un mot d’Adolphine, ni du neveu de M. le comte! +Cette Lucile ne songe à rien!... Ah!... voilà cependant un petit +<i>post-scriptum</i>:</p> + +<p>«Rien de nouveau à l’hôtel: madame paraît triste; mademoiselle est comme +sa mère; monsieur s’est donné deux indigestions la semaine dernière; le +jeune marquis mène un grand train, et va beaucoup dans le monde.»</p> + +<p>Tant mieux: pendant ce temps il n’est pas auprès de sa cousine. Ah! il y +a encore quelque chose d’écrit au bas de la page:</p> + +<p>«M. Champagne me fait toujours la cour, mais je ne l’écoute pas.»</p> + +<p>C’était bien la peine de m’écrire cela!... Enfin je sais qu’elle est +triste, et que le cousin n’est pas sans cesse auprès d’elle: c’est +quelque chose.<a name="page_211" id="page_211"></a></p> + +<p>Lisons maintenant la lettre de Manette... Bonne Manette!... j’aurais dû +commencer par toi!... Mais du moins, en te lisant, ce n’est pas d’une +autre que je m’occuperai.</p> + +<p>Son cœur simple et pur se peint dans ce qu’elle m’écrit:—Sois +heureux, me dit-elle, et ne nous oublie pas; quant à moi, ni le temps, +ni la distance ne pourront t’effacer de mon cœur.</p> + +<p>Il y en a moins long que dans la lettre de la femme de chambre: mais +cette simple phrase de Manette vaut mieux, je crois, que tous les +serments de Lucile.</p> + +<p>Après être restés trois semaines à Bâle, nous visitons Berne, Zurich, +Saint-Gall, Neuchâtel; notre collection s’enrichit de vues prises dans +tous les lieux où nous nous arrêtons. M. Dermilly ne peut se lasser de +parcourir ce pays pittoresque et imposant. Si mon cœur ne soupirait +pas en secret, je partagerais son enthousiasme; mais, tout en admirant +les sites magnifiques qui s’offrent à mes regards, je ne puis m’empêcher +de songer à l’hôtel de M. le comte et aux personnes qui l’habitent.</p> + +<p>Je vois avec peine que la santé de mon compagnon ne s’améliore pas.</p> + +<p>Chaque jour sa maigreur augmente, et ses traits semblent s’altérer +davantage. Je crains que nos courses dans les montagnes ne le fatiguent +et ne lui soient nuisibles. Mais lorsque je l’engage à prendre du +repos:—Laisse-moi, me dit-il, admirer la nature et jouir des merveilles +qu’elle offre à ma vue. Si le ciel a marqué bientôt la fin de ma +carrière, que du moins je profite encore du peu de temps qui me reste.</p> + +<p>Nous sommes restés près de deux mois au milieu de ces belles montagnes; +M. Dermilly veut aller à Genève, nous louons des montures, et avec des +guides nous allons à petites journées, nous reposant dans tous les +endroits qui nous plaisent. C’est ainsi qu’il est agréable de voyager. +Nous arrivons sur les bords du Léman. M. Dermilly est faible et +souffrant; je prévois que nous passerons quelque temps à Genève, et je +le fais savoir à Paris. Il y a plus de deux mois que nous n’avons reçu +de nouvelles, depuis ce temps que s’est-il passé à l’hôtel?!... Y +suis-je déjà oublié?</p> + +<p>Je reçois bientôt une réponse de Manette; toujours bonne, toujours +franche, elle m’engage à prodiguer mes soins à M. Dermilly, à ne point +le quitter un instant. Pourquoi Lucile ne m’a-t-elle pas répondu aussi +promptement?... Lucile qui voulait<a name="page_212" id="page_212"></a> me suivre... qui voulait mourir... +qui avait des attaques de nerfs!... Je ne conçois rien à ce retard: je +suis si jeune encore!...</p> + +<p>Huit jours après, la réponse de Lucile m’arrive enfin; je brise le +cachet, il me tarde de lire: de l’amour, encore de l’amour... Il me +semble cependant que cela est moins brûlant, moins vif que dans sa +première lettre... Ah! voici enfin des détails:</p> + +<p>«On s’amuse un peu plus à l’hôtel, on a donné plusieurs bals, M. le +marquis est un fou, un étourdi, mais avec lui les plaisirs ne finissent +point. Il est plus souvent près de sa cousine... Mademoiselle devient +chaque jour plus jolie...»</p> + +<p>Hélas! je ne sais que trop combien elle est jolie!... Je n’ose plus +continuer... «Elle rit des folies de son cousin...»</p> + +<p>Elle rit avec lui!... Ah! je suis perdu!... Pauvre André! on ne pense +plus à toi!... Elle rit... elle le trouve aimable... il lui plaît... ils +s’aimeront, cela est certain! Allons jusqu’au bout:</p> + +<p>«M. le marquis vient de prendre à son service un petit jockey anglais +qui n’a que quinze ans; il est gentil, c’est un enfant, mais il me fait +bien rire avec son baragouin, car il dit à peine quatre mots de +français...»</p> + +<p>Eh! qu’est-ce que cela me fait?... que M. le marquis prenne tous les +jockeys qu’il voudra!... Mais il me vient certaines pensées... +Mademoiselle Lucile rit aussi avec le petit jockey... Elle aime beaucoup +à former les jeunes gens, mademoiselle Lucile, et le retard qu’elle a +mis à me répondre.... Oh! quelle idée!... N’ai-je point vu sa douleur, +ses larmes, sa fureur même quand je suis parti!... Finissons sa lettre.</p> + +<p>«Adieu, mon cher André, amusez-vous bien et soyez bien sage.</p> + +<p>«Votre fidèle LUCILE.»</p> + +<p>Elle a mis fidèle... J’avais donc tort de la soupçonner.</p> + +<p>Je voudrais être à Paris... mais M. Dermilly n’a que moi pour lui parler +de madame la comtesse, et cette conversation semble seule le ranimer. Il +est malade, je ne puis le quitter; je n’oublierai jamais les soins qu’il +m’a prodigués, lorsque je fus blessé par le cabriolet du comte, et, +fallût-il lui consacrer ma vie entière, mon cœur n’en murmurerait +point.</p> + +<p>Enfin il se trouve mieux, et nous recommençons nos excursions dans les +environs. Ce pays est charmant, mais je ne puis<a name="page_213" id="page_213"></a> en sentir toutes les +beautés; pour jouir de la vue d’un beau site, il faut que l’âme soit +calme et satisfaite; comment apprécier les merveilles de la nature quand +le cœur, brûlant d’amour, est dévoré d’inquiétude et de jalousie!</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI<br /><br /> +<small>RETOUR.—JE QUITTE L’HOTEL.</small></h2> + +<p>Après trois mois de séjour à Genève, nous nous embarquons sur le Rhône +pour nous rendre à Lyon. Les bords du Rhône charment l’œil du +navigateur et réjouissent l’âme du convalescent. Nous restons quelques +semaines sur ces bords, admirant ces riantes campagnes, moins sévères et +moins pittoresques que les belles vallées suisses, mais bien dignes +aussi des pinceaux de l’artiste.</p> + +<p>Enfin M. Dermilly songe au retour. Nous arrivons à Lyon; nous ne nous +arrêtons que huit jours dans cette ville, qui me rappelle mon pauvre +frère et l’aventure qui nous y arriva. Nous poursuivons notre voyage; la +santé toujours chancelante de M. Dermilly nous retient encore quelque +temps, et ce n’est qu’au bout de neuf mois d’absence que je revois ce +Paris, où la première fois je suis entré en dansant et en chantant!... +Ah! ce n’est plus la même chose.</p> + +<p>—André, me dit M. Dermilly en arrivant dans la grande ville, tu vas +retourner à l’hôtel du comte, mais je ne crois pas que maintenant tu y +fasses un long séjour. Songe que ma demeure est la tienne, et que je te +regarde comme mon fils.</p> + +<p>Homme généreux!... qu’ai-je donc fait pour tant de bontés?... Et je +brûle de le quitter, de retourner à l’hôtel!... Ah! l’amour nous rend +ingrats!... et il ne nous dédommage point des fautes qu’il nous fait +commettre.</p> + +<p>Il est huit heures du soir lorsque j’entre à l’hôtel: je regarde avec +ivresse les croisées de l’appartement d’Adolphine... Elle est là... oui, +mon cœur me le dit; mais je ne la verrai pas ce soir. Je redoute son +père... son cousin.... Non, je n’ose me présenter, courons chez Lucile.</p> + +<p>Pourvu que Lucile soit chez elle; oui, la clef est à sa porte.<a name="page_214" id="page_214"></a> J’entre +dans la première chambre... j’entends parler dans la seconde, qui est la +pièce où elle couche. Avec qui Lucile cause-t-elle? Si Adolphine était +montée... Oh! non, ce n’est pas présumable... Cependant je m’arrête et +ne résiste pas au désir d’écouter un moment; je reconnais bientôt la +voix de Lucile.</p> + +<p>—Voyons, petit John, donnez-moi une leçon d’anglais... et ne serrez pas +tant vos jambes contre les miennes.—<i>Yes, miss</i>—Oui, mais vos yes, +yes, ne vous empêchent point de me marcher sur les pieds...—<i>Yes, +miss</i>.—Allons, petit John, tenez-vous tranquille, et apprenez-moi +comment on dit je vous aime en anglais.—<i>I love you, miss</i>.—<i>Ai +love</i>... Ah! comme il faut ouvrir la bouche!... heureusement que mes +dents ne sont pas laides... <i>Ai love</i>...—<i>You for ever</i>.—Fort et +quoi?...—<i>Ever</i>, <i>miss</i>.—Ah! comme en voilà long, et qu’est-ce que +cela veut dire tout cela?—Je aime vous pour beaucoup longtemps.—Ah! +ah! ah! qu’il est drôle ce petit John en disant cela!... C’est qu’il me +fait des yeux comme s’il avait vingt ans... ah! ah!—<i>For ever, +miss</i>.—Oui, oui, j’entends... Tenez donc vos genoux tranquilles, petit +jockey... Ah! comme les Anglais ont la peau blanche!... Je n’avais pas +encore remarqué cela.... Et embrassez-moi, comment dit-on cela, +John?—<i>Kiss my</i>.—<i>Kiss my?</i> ah! que c’est gentil, <i>kiss my!</i>... Tiens, +je dirai cela très-facilement, <i>kiss my... kiss my...</i> Eh bien! +voulez-vous finir, petit jockey... C’est qu’il m’embrassé vraiment.</p> + +<p>En ce moment j’ouvre la porte, pour terminer la leçon d’anglais, et je +vois mademoiselle Lucile tenant les mains d’un petit blondin rose, bien +joufflu, et qui, je crois, apprend beaucoup plus lestement que les +Savoyards.</p> + +<p>En me voyant, Lucile jette un cri et rougit; le petit jockey me regarde +avec étonnement... Mais la femme de chambre se remet bientôt, et faisant +signe au jockey de s’en aller:—Voilà assez d’anglais pour aujourd’hui, +lui dit-elle, la leçon est finie.</p> + +<p>M. John la salue d’un air presque fâché et s’éloigne en faisant une +petite mine très-comique.</p> + +<p>—Comment, c’est vous, André? me dit Lucile en s’approchant de moi. +J’espère que cela s’appelle surprendre son monde!</p> + +<p>—En effet, vous ne m’attendiez pas, je m’en suis aperçu.</p> + +<p>—Qu’est-ce que c’est, monsieur? N’allez-vous pas être jaloux d’un +enfant? d’un petit bonhomme qui me fait dire quelques<a name="page_215" id="page_215"></a> mots d’anglais +pour rire? voilà tout... Ah! ce serait joli d’être jaloux de John!</p> + +<p>—Non, Lucile, oh! non, je vous assure que cela ne me tourmente pas du +tout.</p> + +<p>—A la bonne heure... Comme il est grandi encore depuis neuf mois!... +Oh! vous êtes un homme à présent. Eh bien! vous ne m’embrassez pas!... +Il faut que je vous le dise. Comment les voyages ne vous ont pas formé +plus que cela?</p> + +<p>—Donnez-moi des nouvelles de madame... de mademoiselle.</p> + +<p>—Vous ne les avez donc pas encore vues?</p> + +<p>—Non, j’arrive à l’instant.</p> + +<p>—Elles doivent être seules maintenant, car madame avait la migraine ce +matin et n’aura reçu personne.</p> + +<p>—Elles sont seules? ah! je cours...</p> + +<p>—Eh bien! monsieur André, vous ne m’avez pas embrassée... J’espère que +vous allez revenir.</p> + +<p>Je n’écoute plus Lucile, je suis déjà devant l’appartement de madame la +comtesse. Comme mon cœur bat!... Je vais voir celle que j’adore... et +l’absence, bien loin d’affaiblir mon amour, n’a fait que l’accroître +encore.</p> + +<p>Je traverse les pièces qui précèdent le salon de madame; je respire à +peine... Enfin, me voici tout près d’elle, une seule porte nous sépare +encore... Insensé! au lieu de nourrir cette passion qui doit faire le +malheur de ma vie, ne ferais-je pas mieux de fuir celle qui en est +l’objet? Mais je ne le puis... Je tiens le bouton de la porte. J’ouvre +doucement... je l’aperçois... assise près d’une table et lisant.</p> + +<p>Elle ne m’a pas entendu... Elle continue de lire... elle est seule. Une +glace placée en face d’elle réfléchit ses traits. Je puis la contempler +à mon aise... Oui, elle est plus belle encore... L’adolescence amène +d’autres sentiments, et les traits en reçoivent une autre expression. Je +voudrais lire sur son front... Je cherche en elle un peu d’amour, pour +moi. Elle a seize ans maintenant... Ah que ne sommes-nous encore à ce +moment où je la portais dans mes bras... où ses petites mains jouaient +avec les boucles de mes cheveux!</p> + +<p>En la regardant je me suis insensiblement approché... Enfin, je suis +tout près d’elle, et, sans y penser, sans en avoir eu le dessein, je +prends une de ses mains et je la porte sur mon cœur.<a name="page_216" id="page_216"></a></p> + +<p>Adolphine fait d’abord un mouvement d’effroi, mais elle me reconnaît et +le plaisir brille dans ses yeux.</p> + +<p>—C’est vous, André, me dit-elle, c’est vous! ah! que je suis contente +de vous revoir!... Vous ne voyagerez plus, n’est-ce pas, André? vous +resterez maintenant avec nous?...</p> + +<p>Fille charmante!... et elle ne retire pas sa main que je presse sur mon +cœur! Je suis si heureux, si troublé, que je ne sais plus ce que je +dis, et il me semble qu’elle partage mon bonheur.</p> + +<p>—Vous ne m’avez donc pas oublié, mademoiselle?</p> + +<p>—Vous oublier, André! vous, l’ami de mon enfance, vous qui m’avez sauvé +la vie!... C’est mal de penser cela...</p> + +<p>—Ah! mademoiselle, que ne puis-je vous consacrer toute mon existence! +Si vous saviez combien, loin de vous, le temps m’a paru long!... Je +n’avais qu’un désir, celui de revenir... de vous revoir...</p> + +<p>Je ne suis plus maître de mon secret... il va m’échapper... je ne vois +plus la distance qui nous sépare, je ne vois qu’Adolphine, lorsque des +pas se font entendre: je n’ai que le temps de quitter sa main, de +m’éloigner d’elle... le marquis entre dans le salon.</p> + +<p>En m’apercevant il fait une légère grimace, mais il s’approche de sa +cousine, il s’assied contre elle... et la regarde avec une familiarité! +il lui prend lestement la main... ah! il ne connaît pas le prix de ce +trésor!</p> + +<p>—Ma chère petite cousine, on m’a dit que la maman était indisposée, et +moi aussi j’ai une espèce de migraine; je viens rire avec vous pour +tâcher de la guérir.</p> + +<p>En achevant ces mots, le marquis se retourne et semble étonné de me voir +encore. Il me jette un regard insolent en s’écriant:—Que faites-vous +là?... sortez donc, vous voyez bien qu’on n’a pas besoin de vos +services...</p> + +<p>Je reste immobile, mes yeux se fixent sur le marquis, mais je tâche de +contenir mon agitation.</p> + +<p>Ne me voyant point bouger, le marquis reprend au bout d’un moment:—Eh +bien! est-ce que vous ne m’avez pas entendu?... je vous dis de sortir.</p> + +<p>—Je vous ai fort bien entendu, monsieur; mais je ne pensais pas que ce +fût à moi que vous parliez ainsi.</p> + +<p>—Et à qui donc, s’il vous plaît?... faut-il se gêner pour renvoyer +monsieur André le Savoyard!...<a name="page_217" id="page_217"></a></p> + +<p>—Oui, monsieur, je suis Savoyard, et je m’en fais honneur; les +habitants de mon village sont honnêtes, fidèles, reconnaissants... je +tâcherai de conserver toute ma vie ces vertus héréditaires; c’est mon +seul patrimoine, mais je ne les changerais pas contre l’or et les titres +de beaucoup de gens.</p> + +<p>—Ah! ah! phrase superbe... mon cher; vous avez retenu cela d’un +mélodrame de l’Ambigu ou de la Gaîté, n’est-ce pas? Mais c’est assez; je +vous dis de sortir, obéissez!</p> + +<p>—Ce n’est pas à vous, monsieur, à me donner des ordres...</p> + +<p>—Insolent!... je vous mettrai bien à la raison...</p> + +<p>Mon sang bouillonne dans mes veines, mais Adolphine accourt auprès de +moi; son regard est suppliant:</p> + +<p>—Mon Dieu! pourquoi donc vous disputer, s’écrie-t-elle, mon cousin; que +vous a donc fait André pour lui parler ainsi?...</p> + +<p>—Votre André est un drôle que je veux corriger.</p> + +<p>—Je ne me connais plus, je suis prêt à m’élancer sur le marquis... +Adolphine se jette entre nous, elle étend ses bras vers moi.</p> + +<p>—Rendez grâces à la présence de mademoiselle, dis-je au marquis; sans +elle vous ne m’auriez pas insulté impunément.</p> + +<p>—Je crois vraiment qu’il me brave... Ah! c’en est trop! et je veux...</p> + +<p>En ce moment ma bienfaitrice paraît au milieu de nous; elle a entendu +notre querelle, et, oubliant ses souffrances, s’est empressée +d’accourir. Adolphine court dans les bras de sa mère en s’écriant:</p> + +<p>—Ah! maman! je t’en prie, empêche-les de se quereller... si tu +savais...</p> + +<p>—J’ai tout entendu, dit madame la comtesse; Thérigny, je croyais que +vous auriez plus de respect pour moi, et que, dans mon appartement, +devant ma fille, vous ne vous seriez pas livré à de tels emportements.</p> + +<p>—Comment! ma chère tante, quand ce?...</p> + +<p>—Taisez-vous. Et vous, André, rentrez chez vous, demain matin vous +viendrez me voir... Allez, André..., je vous en prie...</p> + +<p>Comment résister aux ordres de ma bienfaitrice?... Elle me tend la main +en me faisant signe de m’éloigner. Je baise avec respect cette main +chérie, et je sors sans regarder le marquis, afin que ma colère ne +l’emporte pas sur mon devoir.<a name="page_218" id="page_218"></a></p> + +<p>Lucile m’attendait dans ma chambre. N’étant plus en présence de madame +la comtesse, je puis enfin laisser éclater mes sentiments; je me promène +à grands pas dans l’appartement sans faire attention à Lucile, qui me +suit en me tirant de temps à autre par mon habit.</p> + +<p>—Ai-je assez souffert... suis-je assez humilié?...</p> + +<p>—Vous avec souffert, André, et quand donc cela?</p> + +<p>—Devant Adolphine me traiter ainsi!...</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—O ma bienfaitrice! sans vous je ne sais où m’aurait emporté ma +colère!...</p> + +<p>—Allons, il est en colère maintenant... et contre qui donc, monsieur?</p> + +<p>—C’en est fait, dès demain je quitte cette maison...</p> + +<p>—Vous quittez l’hôtel... Ah ça! c’est pour rire que vous dites cela?</p> + +<p>—Je l’aurais quitté sur-le-champ, sans les ordres de madame, qui m’y +retiennent jusqu’à demain.</p> + +<p>—Monsieur André, je n’aime pas ces plaisanteries-là! je vais me trouver +mal si vous parlez encore de départ... ah! je sens déjà que mes nerfs se +crispent, se retirent...</p> + +<p>Lucile s’assied en poussant de grands gémissements; mais comme elle +s’aperçoit que je continue de me promener dans la chambre sans faire +attention à ses nerfs, elle se décide à ne point se trouver mal, et +court de nouveau après moi.</p> + +<p>—Mon petit André... qui est-ce qui vous fâche donc si fort?... est-ce +parce que j’apprenais quelques mots d’anglais avec John?... eh bien! je +vous promets de ne plus prendre de leçons, quoique ce soit bien +innocent.</p> + +<p>—Ah! vous pourrez prendre autant de leçons qu’il vous plaira. Lucile, +je ne serai plus là pour vous gêner... je pars demain.</p> + +<p>—La! c’était bien la peine de revenir pour partir si vite!... Et que +vous a-t-on fait, monsieur, pour que vous soyez si pressé de nous +quitter?</p> + +<p>—On m’a insulté... traité comme un misérable...</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Le neveu de M. le comte.</p> + +<p>—Eh! c’est pour cela que vous êtes si en colère?... est-ce qu’il<a name="page_219" id="page_219"></a> faut +faire attention aux discours d’un étourdi, d’un fou, qui, les trois +quarts du temps, ne pense pas à ce qu’il dit?</p> + +<p>—Ah! Lucile, il est des choses que je ne pourrai jamais supporter. Si +je restais dans cet hôtel, d’un moment à l’autre il arriverait quelque +scène fâcheuse... Il est de mon devoir de partir, et je suis sûr que +madame la comtesse elle-même m’approuvera.</p> + +<p>—Je suis bien sûre, moi, qu’elle ne vous laissera pas partir.</p> + +<p>—Lucile, aidez-moi à faire mes apprêts...</p> + +<p>—Joli passe-temps! après neuf mois d’absence!... quand on doit avoir +tant de choses à se dire! il faut que j’aide monsieur à faire des +paquets!...</p> + +<p>—Oh! ce ne sera pas long!...</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! que je vais m’ennuyer dans cette maison +maintenant! Pendant votre voyage, au moins je savais que vous +reviendriez, et cela me consolait.</p> + +<p>—Vous apprendrez l’anglais, Lucile, et cela vous distraira.</p> + +<p>—Est-il méchant! aimez-donc quelqu’un... pour qu’il vous fasse de la +peine ensuite.</p> + +<p>—Ah! Lucile, je ne perdrai jamais le souvenir de vos bontés et des +heureux instants que j’ai passés avec vous.</p> + +<p>—Je l’espère bien... d’ailleurs nous nous reverrons... Embrassez-moi +donc si vous m’aimez toujours...</p> + +<p>—Mais ce M. Thérigny... ah! je sens que sa vue seule...</p> + +<p>—Au diable les gens en colère!... cela n’est bon à rien!... vous étiez +bien plus aimable quand vous étiez petit, monsieur André.</p> + +<p>—Comme elle tendait ses bras vers moi... comme elle me regardait!</p> + +<p>—Qui donc vous tendait les bras?</p> + +<p>—Ah! elle ne me méprise pas, elle!... son cœur est si bon, si +sensible!...</p> + +<p>—Monsieur, vous empaquetterez vous-même vos culottes... tout ici +commente à m’ennuyer beaucoup.</p> + +<p>—Adolphine! Adolphine!...</p> + +<p>—Allons, voilà mademoiselle qui en est à présent; en vérité, je crois +qu’il perd la tête... encore si c’était d’amour pour moi, on le lui +pardonnerait... mais, bah! il ne pense pas plus à moi!... Et où monsieur +va-t-il loger? j’espère que ce n’est pas avec mademoiselle Manette; car +enfin ce n’est plus un enfant, votre Manette,<a name="page_220" id="page_220"></a> et les mœurs... André, +vous me donnerez votre adresse; j’irai vous voir souvent.</p> + +<p>—Je vais demeurer chez M. Dermilly.</p> + +<p>—Chez M. Dermilly! mais ce sera fort gênant... c’est égal, j’aime mieux +cela que si vous étiez chez le père Bernard.</p> + +<p>Bernard!... Manette!... je suis à Paris, et je n’ai pas encore été les +embrasser! Ah! combien je m’en veux!... Mais en quittant cette maison je +serai tout à l’amitié.</p> + +<p>Je retombe dans mes réflexions, Lucile continue de se lamenter; la nuit +se passe ainsi. Au point du jour la femme de chambre me quitte en me +faisant une mine moitié tendre, moitié fâchée.</p> + +<p>J’attends avec impatience que madame me fasse dire de descendre chez +elle; enfin, sur les onze heures, Lucile vient m’avertir que sa +maîtresse désire me parler, et je me hâte de me rendre près de ma +bienfaitrice. Adolphine est là... elle dessine auprès de sa mère.</p> + +<p>La bonne Caroline me témoigne la plus tendre amitié, sa fille m’adresse +un charmant sourire. On semble vouloir me dédommager du chagrin que m’a +causé le marquis, en me montrant encore plus d’intérêt. J’apprends à +madame mon désir d’aller vivre près de M. Dermilly, si elle veut bien y +consentir. Adolphine semble attendre avec anxiété la réponse de sa mère; +celle-ci, après avoir réfléchi quelque temps, me dit enfin:</p> + +<p>—Je ne puis vous blâmer, André, et je ne m’oppose point à votre +départ... non que je pense que le marquis vous dise désormais rien de +désagréable, mais je sens que sa présence doit vous être pénible... +Votre éducation est terminée, il vous faut maintenant connaître le monde +et les hommes autrement que par les livres. Vous ne pouviez prendre un +meilleur mentor que M. Dermilly. Il vous aime autant que moi, c’est +beaucoup dire, André; mais, en vous sachant auprès de lui, je vous +croirai toujours avec moi.</p> + +<p>—Quoi, maman, tu le laisses partir? s’écrie Adolphine.</p> + +<p>—Ma bonne amie, il faut aimer les gens pour eux. André a dix-neuf ans, +le séjour de cet hôtel, où il reste presque toujours enfermé dans sa +chambre, n’est plus ce qui lui convient; mais nous le verrons souvent, +n’est-il pas vrai, André?</p> + +<p>Je réponds en balbutiant; car je suis tout troublé de la douleur<a name="page_221" id="page_221"></a> +d’Adolphine... J’ai vu des larmes dans ses yeux, et je songe que c’est +mon départ qui les fait couler.</p> + +<p>—Avant de vous laisser partir, André, reprend ma bienfaitrice, je veux +vous faire connaître mes intentions: j’avais le projet de vous établir, +mon ami; de vous marier avec celle que vous aimez...</p> + +<p>—Avec celle que j’aime, madame! dis-je vivement tandis qu’Adolphine +prête une oreille attentive en me regardant à la dérobée.</p> + +<p>—Oui, André, je connais vos sentiments... Croyez-vous que depuis +longtemps je ne les aie pas devinés?...</p> + +<p>Je rougis, je baisse les yeux. Madame la comtesse continue:</p> + +<p>—Mais je sens que vous êtes trop jeune pour vous marier maintenant... +Au reste, dès que vous voudrez épouser Manette, songez, André, que la +dot est prête, et que j’exige que vous acceptiez cette faible marque de +mon amitié: c’est bien peu auprès de ce que votre père fit jadis pour +moi.</p> + +<p>Manette! elle croit que j’aime Manette!... Adolphine pourrait le penser +aussi! je veux la détromper: ses regards sont attachés sur son dessin... +mais sa main est immobile... elle cache son visage pour dérober son +émotion à sa mère.</p> + +<p>Madame, je suis reconnaissant de vos bienfaits, dis-je avec feu; mais je +ne puis les accepter... Vous vous êtes trompée sur mes sentiments... Je +ne serai jamais l’époux de Manette... Je l’aime comme une sœur; mais +je ne ressens point d’amour pour elle...</p> + +<p>—Vous n’aimez pas Manette! s’écrie avec surprise ma bienfaitrice; je ne +lui réponds plus; je ne vois qu’Adolphine, qui paraît respirer plus +librement, et vient de me jeter un si doux regard qu’il me semble que je +n’ai plus rien à envier aux rois de la terre.</p> + +<p>Je la regarde toujours, et, quoiqu’elle ait baissé la tête, je vois +encore sur ses lèvres les traces du sourire que ma réponse a fait +naître.</p> + +<p>Nous restons quelques minutes dans cette situation; je ne m’aperçois pas +que la mère d’Adolphine promène alternativement ses regards sur moi et +sur sa fille; mais, en revenant de mon ivresse, je vois sur le front de +ma bienfaitrice une expression de sévérité qu’elle n’a jamais eue avec +moi, et je<a name="page_222" id="page_222"></a> baisse les yeux en rougissant, tremblant qu’elle n’ait lu +dans mon cœur.</p> + +<p>—Il suffit, André, dit enfin la comtesse, je suis fâchée de m’être +trompée... Je croyais Manette destinée à être un jour votre femme... et +je suis persuadée qu’elle aurait fait votre bonheur... Mais peut-être +changerez-vous de sentiments, et...</p> + +<p>—Oh! non, madame! non, jamais je ne changerai!... jamais je n’aurai +d’amour pour une... pour qui... pour...</p> + +<p>—C’est assez: vous pouvez partir. Je me charge de présenter vos +respects à M. le comte.</p> + +<p>Je vais m’éloigner intimidé du ton de ma bienfaitrice, mais elle reprend +bientôt avec un accent plus doux:</p> + +<p>—André, n’oubliez jamais que vous avez passé une partie de votre +jeunesse dans cette maison... que je vous aime comme mon fils... que +votre bonheur fut toujours mon plus cher désir.</p> + +<p>—Moi l’oublier, madame... ah! jamais!... vos bienfaits sont gravés dans +mon âme; puissé-je un jour être à même de vous prouver ma +reconnaissance!</p> + +<p>La bonne Caroline me presse dans ses bras. Adolphine s’avance... Un +regard de sa mère semble arrêter ses pas; mais elle me tend la main en +signe d’adieu, et je presse cette main chérie qui tremble dans la +mienne... C’en est fait, je m’éloigne; je quitte cet hôtel où j’ai passé +huit années de ma vie... Peut-être eussé-je été plus heureux en n’y +entrant jamais!</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII<br /><br /> +<small>RENCONTRE INESPÉRÉE.</small></h2> + +<p>—Me voici, monsieur, dis-je à M. Dermilly en arrivant chez lui; j’ai +pour jamais quitté l’hôtel, et, si vous le permettez, je resterai avec +vous.</p> + +<p>—Si je le permets, mon ami! dit M. Dermilly en me pressant dans ses +bras; ah! ta présence adoucit mes souffrances et charme mes ennuis: sois +mon fidèle compagnon. Ce ne sera pas pour longtemps, André; mais du +moins c’est ta main qui me fermera les yeux.</p> + +<p>Je tâche de le distraire de ces tristes pensées en lui racontant<a name="page_223" id="page_223"></a> ce qui +s’est passé a l’hôtel et ce qui a causé mon départ. Il m’écoute +attentivement.—Tu as bien fait de prendre ce parti, me dit-il; en +demeurant plus longtemps sous le même toit que cet étourdi qui affecte +de te mépriser, tu aurais pu oublier que tu étais dans la maison de +Caroline... et je frémis en songeant à ce qui pouvait en résulter. Tu +iras voir la comtesse... tu le dois, mais tu feras en sorte de ne point +rencontrer des gens qui ne t’aiment pas. Va souvent chez Bernard et +Manette; mais que ces bons amis viennent ici tant qu’ils le désirent, +ils me feront toujours plaisir. Car, mon cher André, je ne suis qu’un +artiste et je ne rougis point de la visite d’un honnête homme, de +quelque classe qu’il soit. Si j’étais comte, il me semble que je +penserais de même.</p> + +<p>Me voilà de nouveau installé dans cette chambre où l’on me transporta +blessé a l’âge de onze ans. La bonne Thérèse n’est plus, un domestique +fidèle la remplace. Je retourne visiter l’atelier où Rossignol a joué sa +scène de revenant. Je ne rencontre plus ce mauvais sujet; peut-être pour +quelque fredaine a-t-il été forcé de quitter Paris; maintenant je ne +serai plus sa dupe. M. Dermilly n’a pas depuis longtemps employé de +modèles; sa faiblesse ne lui permet plus de travailler que fort +rarement.—C’est toi, me dit-il, qui finiras ces tableaux que j’ai +commencés.</p> + +<p>Je n’ai point oublié mes bons amis; mais mon départ de l’hôtel m’a +tellement occupé, que je suis excusable d’avoir tardé à me rendre près +d’eux. Allons les embrasser; ils logent toujours au même endroit. Le +père Bernard tient à sa mansarde, que cependant il aurait pu quitter, +car son travail et celui de sa fille le mettent au-dessus du besoin; +mais le porteur d’eau n’a point de vanité; et lorsque Manette lui +propose de descendre d’un étage afin de moins se fatiguer, il lui +répond:—Mes jambes sont accoutumées à me porter jusqu’ici, et mes amis +à venir m’y chercher. Ceux qui, pour me voir, craignent de se fatiguer +en grimpant un cinquième, me feront plaisir en restant chez eux.</p> + +<p>A cela Manette n’ose rien répondre, son cœur lui dit que le cinquième +ne me fera jamais peur. En effet je monte rapidement l’escalier, et je +me retrouve dans les bras de mes bons amis. Avec quel plaisir je les +embrasse! Bernard prétend que je suis un bel homme, Manette dit qu’elle +me voit toujours de même, et<a name="page_224" id="page_224"></a> moi je m’aperçois qu’elle est fort bien +faite, et que ses dix-neuf ans lui donnent un certain air réservé, +décent, qui lui sied fort bien.</p> + +<p>—Je viens dîner avec vous, leur dis-je.—Quoi! tu ne retournes pas à +l’hôtel? s’écrie Manette.—Non, je n’y retourne plus, je l’ai quitté +pour toujours, et maintenant je demeure avec M. Dermilly.</p> + +<p>Le père Bernard me demande l’explication de ce changement, et je lui +conte tout. Pendant que je parle je suis frappé de la joie, de l’ivresse +que témoigne Manette: en me revoyant elle était contente; mais depuis +qu’elle sait que je n’habite plus l’hôtel, il semble qu’un délire se +soit emparé d’elle: elle court, saute dans la chambre, elle rit et +chante en même temps; le bonheur brille dans ses yeux; elle ne peut +rester en place... C’est Manette à l’âge de huit ans lorsque nous +dansions ensemble les bourrées de notre pays.</p> + +<p>—Mon père! mon père! s’écrie-t-elle, il ne reste plus à l’hôtel!... ah! +quel bonheur!... que je suis contente!—Eh! pourquoi donc cela? dit le +père Bernard.—Ah! mon père, c’est que nous le verrons bien davantage +maintenant! vous voyez bien que M. Dermilly nous permet d’aller chez +lui... et puis André aura plus de temps... et puis il pensera plus à +nous... il nous aimera bien mieux...—Bien mieux, Manette! est-ce qu’à +l’hôtel je vous avais oubliés?—Non, non, mais c’est égal; ces beaux +appartements, ce grand monde, ces beaux meubles, cela étourdit toujours +un peu... Et puis on voit des personnes... qui... ah! André! que je suis +heureuse!... ah! n’y retourne jamais!</p> + +<p>—Jamais! s’écrie Bernard, et c’est ainsi qu’il reconnaîtrait les +bienfaits de madame la comtesse?—Oh! mon père, pardon, je sais bien +qu’il doit aller la voir quelquefois; mais il ne couchera plus dans +cette grande maison où je n’aurais jamais osé entrer... Et ça pouvait +lui donner des idées... car, mon père, André est un Savoyard, et il ne +pouvait pas et il ne doit pas l’oublier. N’est-ce pas, André, que tu +veux toujours te souvenir de ta naissance? que tu ne feras pas le +fier?...</p> + +<p>—Moi, Manette!... est-ce que je l’ai jamais été?—Eh! non, par Dieu! +mon garçon, tu ne l’as pas été; mais je crois, en vérité, qu’il a passé +quelque vertigo dans la tête de ma fille!... Elle n’a jamais tant parlé +ni tant sauté depuis dix ans!<a name="page_225" id="page_225"></a></p> + +<p>Je passe auprès de mes bons amis la journée entière; elle me paraît +courte, car ils me témoignent tant d’amitié que mon cœur en est +vivement touché. Lorsque le souvenir d’Adolphine vient rembrunir mon +front et qu’il m’échappe un soupir, Manette, qui semble deviner ma +pensée, s’empresse de me prendre la main, de me parler de ma mère, de +mon pays, et elle trouve toujours le moyen de ramener le sourire sur mes +lèvres. Le père Bernard, qui, en prenant des années, se donne un peu +plus de repos, aime à tenir table et à trinquer avec moi en portant la +santé de tous ceux qui me sont chers, tandis que Manette me dit tout bas +en me souriant:</p> + +<p>—André, quelle charmante journée j’ai passée! Oh! il y a bien longtemps +que je n’avais été aussi heureuse!</p> + +<p>Entouré de ces bons amis, je me sens aussi plus content; non, à l’hôtel +je ne goûtais pas des plaisirs aussi purs, aussi doux. Pourquoi suis-je +entré dans cette belle maison où j’ai laissé ma gaieté d’autrefois?</p> + +<p>J’ai quitté mes amis vers le soir; avant de rentrer chez M. Dermilly, je +ne puis résister au désir de passer devant l’hôtel: je n’entrerai pas, +mais je regarderai les fenêtres. La voilà cette maison où j’ai passé mon +adolescence, où j’ai reçu de l’éducation! là on a éclairé ma raison, mon +jugement, nourri mon esprit... Mais j’ai payé tous ces avantages par la +perte de ma tranquillité... Ah! je suis loin d’être ingrat; je ne devais +pas élever mes regards vers la fille de ma bienfaitrice. Mais, toujours +près d’elle, ai-je pu me défendre, me garantir de ce charme, de cet +amour qu’elle sait si bien inspirer?... Pourquoi, m’ont-ils laissé +pendant huit ans à même d’apprécier à chaque instant ses vertus, +d’admirer ses attraits?... Parce que je suis un Savoyard, ils ont pensé +que je n’avais pas un cœur!</p> + +<p>Cependant madame la comtesse ne fut pas insensible; d’après tout ce que +j’ai entendu, elle a connu l’amour, elle doit compatir à ses peines. On +l’a mariée contre son gré, elle ne voudra pas contraindre l’inclination +de sa fille. Insensé! et M. le comte, et le rang, et la fortune!... Ma +bienfaitrice elle-même oubliera ses premières amours; à trente-six ans +elle ne pensera plus comme à dix-huit... Avec l’âge s’effacent les +peines du cœur, et on est moins sensible à celles des autres.</p> + +<p>Après avoir passé près d’une heure devant l’hôtel, les yeux fixés sur +les croisées d’Adolphine, je rentre enfin dans ma nouvelle<a name="page_226" id="page_226"></a> demeure. +Mais mon cœur se dit que, sans l’arrivée du marquis, je serais encore +sous le même toit qu’Adolphine, et je ne puis m’empêcher de haïr celui +qui m’a séparé d’elle.</p> + +<p>Plusieurs semaines se sont écoulées depuis que j’ai quitté la maison de +M. de Francornard, et je n’ai pas encore osé me rendre chez ma +bienfaitrice; je me contente de passer tous les soirs plusieurs heures +devant l’hôtel. Lucile vient me voir quelquefois, et de préférence aux +heures où je suis dans l’atelier, parce que j’y suis toujours seul et +que Lucile aime le tête-à-tête. Elle m’apprend que depuis mon départ +mademoiselle est fort triste et ne veut point aller au bal. Ah! Lucile, +si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant cela! M. de +Thérigny fait de grandes dépenses en chevaux, en voitures; on assure +qu’il entretient une danseuse de l’Opéra; qu’il en entretienne dix! et +qu’il ne pense pas à sa cousine. Mais son oncle le trouve charmant, +parce qu’il lui envoie chaque matin quelque nouveauté de chez Chevet.</p> + +<p>Lucile termine par son refrain ordinaire:—Je vous assure que je +n’apprends plus l’anglais et que je n’écoute pas Champagne. Mais venez +donc à l’hôtel, ce n’est pas bien de ne point aller voir madame.</p> + +<p>J’en brûle d’envie, et je ne sais ce qui m’arrête!... Mais M. Dermilly +lui-même m’engage à aller voir madame la comtesse. Ses désirs sont des +ordres pour moi; je me rends à l’hôtel. J’ai soigné ma toilette; sans +être coquet, je suis bien aise d’être habillé avec goût; en secret je +désire plaire. Je suis presque aussi bien mis que M. le marquis, et +Lucile assure que j’ai une tournure fort distinguée.</p> + +<p>Je tremble en entrant dans l’hôtel; et en montant l’escalier qui conduit +chez madame, je pense que je vais voir Adolphine! Elle est toujours avec +sa mère. Lucile m’aperçoit, elle court m’annoncer à sa maîtresse; au +bout d’un moment elle revient me dire d’entrer. Me voici devant +madame... Mais, hélas! je ne vois point celle que j’espérais trouver là.</p> + +<p>Madame me témoigne beaucoup d’amitié; mais mon cœur cherche +Adolphine; j’espère toujours la voir entrer... Elle ne vient pas; il +faudra donc m’en retourner sans l’avoir vue?... Je ne sais si j’ai bien +répondu à ma bienfaitrice, mais je crois qu’elle s’aperçoit de mon +trouble, de mon impatience; malgré moi je tourne sans cesse mes regards +vers la porte. Madame me demande<a name="page_227" id="page_227"></a> des nouvelles de M. Dermilly; je n’en +ai point de bonnes à lui donner, car sa santé s’affaiblit chaque jour. +Jadis, en apprenant son état, la sensible Caroline eût tout bravé pour +voler près de lui, maintenant elle se contente de soupirer... Les années +ont fait leur effet.</p> + +<p>Il faut que je m’éloigne, ma visite a été assez prolongée; je me lève; +mais je n’y tiens plus, et je balbutie le nom d’Adolphine.</p> + +<p>—Ma fille se porte bien, me dit froidement la comtesse, je ne manquerai +pas de lui faire part de votre bon souvenir.</p> + +<p>Allons, il est décidé que je ne la verrai pas! Je m’éloigne tristement; +Lucile me suit sans en faire semblant, et me glisse à l’oreille:—J’irai +demain à l’atelier.—Pourquoi n’ai-je pas vu mademoiselle?—Madame lui a +dit d’aller dessiner chez elle et de l’y attendre, quand elle a su que +vous étiez là. On ne veut plus que je là voie! Ah! pourquoi n’avoir pas +pris plus tôt toutes ces précautions?...</p> + +<p>Je sors de l’hôtel à pas précipités, je retiens avec peine les larmes +qui me suffoquent. J’entre dans l’allée d’une maison, et là je pleure à +mon aise en regardant ses croisées et en me disant:—Je ne la verrai +plus! je ne pourrai plus lui parler!... je n’entendrai plus sa douce +voix!... ses yeux charmants ne se fixeront plus sur les miens!</p> + +<p>Ces pensées redoublent ma peine, mais du moins je puis me livrer en +liberté à ma douleur; être obligé de cacher ses souffrances rend encore +plus malheureux.</p> + +<p>Un jeune homme, de mon âge à peu près et vêtu comme je l’étais quand je +vivais avec Bernard, entre en chantant dans l’allée où je suis; il va +passer devant moi pour monter l’escalier qui est au fond, et je me suis +rangé pour lui faire place. Mais, étonné sans doute de voir un homme +élégant pleurer comme un enfant dans une allée, il s’arrête à quelques +pas de moi; il ne peut se décider à monter l’escalier; mon chagrin lui +fait mal, il ne chante plus; mais il ne sait comment m’aborder. Il fait +quelques pas vers moi, puis s’éloigne; il tousse, il s’arrête; enfin, +n’y tenant plus, il s’approche en me disant:</p> + +<p>—Pardon, excuse, monsieur, mais vous avez l’air de souffrir... Vous +êtes peut-être tombé dans l’escalier, qui est un peu noir..... ou ben, +dans la rue, queuque voiture... ça arrive si souvent dans ce Paris!... +On crie gare! mais, bah! le bruit empêche<a name="page_228" id="page_228"></a> d’entendre... Si vous voulez +que j’aille vous chercher queuque chose... je sommes tout prêt.</p> + +<p>Dans ma situation toute conversation m’était importune. Mais je viens de +reconnaître l’accent de mon pays; celui qui me parle est Savoyard, je +n’en saurais douter; et le cœur n’est jamais muet pour ce qui lui +rappelle sa patrie. Je me retourne avec intérêt vers le commissionnaire +en lui répondant:—Merci, mon ami, je n’ai besoin de rien.</p> + +<p>Sans doute le ton dont j’ai dit cela ne l’a pas convaincu, car il +s’approche davantage, et reprend au bout d’un moment:—En êtes-vous bien +sûr?</p> + +<p>Je souris en essuyant mes yeux.—Vous êtes de la Savoie? lui +dis-je.—Oui, monsieur... comment donc que vous avez vu ça?—Oh! j’ai +reconnu l’accent du pays!...—Bah! est-ce que monsieur serait Savoyard +aussi?—Oui, je suis votre compatriote.—Ah! ben, par exemple, je ne +m’en serais pas douté, moi!... vous n’avez pas du tout l’accent, vous, +ni la tournure! Vous êtes le premier du pays que je vois si bien mis!... +Ah! dame, c’est pas pour faire des <i>you piou, piou!</i> que vous serez +venu!... Pardon, excuse, si je vous dis ça, monsieur.</p> + +<p>La naïveté, la franchise du jeune Savoyard me font du bien.—Y a-t-il +longtemps que vous avez quitté la Savoie? lui dis-je.—Oh! oui, +monsieur, il y a ben longtemps!... J’avais sept ans quand je suis parti +du pays avec mon frère! J’ai diablement ramoné de cheminées depuis ce +temps-là.</p> + +<p>Sept ans! avec son frère!... quelle pensée vient me frapper! Je +considère attentivement ce jeune homme qui est devant moi; je cherche à +reconnaître ses traits; en effet... il me semble trouver quelques +rapports... et d’ailleurs, depuis près de onze ans! O mon Dieu! si +c’était lui!... Cet espoir fait battre mon cœur avec tant de force +que je puis à peine trouver celle de parler.</p> + +<p>—De quel endroit de la Savoie êtes-vous?—De Vérin... petit village +près du mont Blanc.—De Vérin!... et votre père?...—Oh! il était mort +quand j’ai quitté le pays!...—Son nom?—Le nom de mon père? Pardi! +Georget, comme moi!—C’est lui!... c’est toi!... Pierre, tu ne me +reconnais pas?...</p> + +<p>En disant cela, je tends mes bras vers lui; il me regarde avec +surprise.—C’est ton frère, lui dis-je, c’est André qui est devant toi.</p> + +<p>—André!... vous... toi!... Ah! mon Dieu! c’est-i possible!<a name="page_229" id="page_229"></a></p> + +<p>Je lui ôte toute incertitude en courant dans ses bras, en l’embrassant à +plusieurs reprises. Pierre ne doute plus que je sois son frère, et alors +pendant plusieurs minutes nous restons entrelacés dans les bras l’un de +l’autre.</p> + +<p>—Comment, c’est toi, André! toi, avec de si beaux habits... et tu +pleurais!...—C’est toi, Pierre, toujours en veste... mais tu +chantais!—Oh! pardi! moi, je chante toujours... Mais tu as donc fait +fortune, André? tu es mis comme un seigneur. Pourquoi diable avais-tu du +chagrin!—Je te conterai tout cela, mon pauvre Pierre... Je suis si +content de te retrouver! je te croyais mort.—Pardi! je crois ben; +depuis que ce coquin a voulu me manger et que je me suis sauvé, nous ne +nous sommes pas revus!... Mon frère, embrassons-nous encore!</p> + +<p>—Viens avec moi, dis-je à Pierre après l’avoir embrassé de nouveau; +viens, je veux te présenter à mon meilleur ami... Il t’aimera aussi, +j’en suis sûr...—Ah! un moment! j’allais dans cette maison pour une +commission. Il faut que j’aille rendre réponse; écoute donc! c’est qu’il +y a dix sous à gagner, et, dame, pour moi c’est queuque +chose!...—Viens, mon frère, je te donnerai tout l’argent que +j’ai...—Oh! c’est égal, je ne veux pas perdre une pratique; d’ailleurs +une commission, c’est sacré, ça; est-ce que tu ne t’en souviens plus, +André?—Si fait... tu as raison; eh bien! va, je t’attends +ici...—Donne-moi plutôt ton adresse, j’irai chez toi quand j’aurai +fini; tu pourrais attendre trop longtemps... C’est une petite +raccommodeuse de dentelles qui me fait courir après son amant, qui lui +fait des traits, et, vois-tu, elle est capable de m’envoyer encore le +guetter... Oh! c’est une petite fille qui est jalouse comme un démon!... +Mais elle paye bien... Oh! les femmes, quand il s’agit de sentiment, +elles ne regardent pas à dix sous de plus ou de moins!... Elles payent +mieux que les hommes!</p> + +<p>Je lui donne l’adresse de M. Dermilly en l’engageant à se dépêcher.</p> + +<p>—M. Dermilly?... Est-ce que tu ne t’appelles plus André Georget comme +autrefois?—Si, mon cher Pierre, je suis toujours fier de porter le nom +de mon père.—Oh! je vois ben que tu es toujours bon garçon et que ces +habits-là n’ont point changé ton cœur!—M. Dermilly est mon +bienfaiteur, celui chez qui je demeure...—Bon, bon, je comprends...—Ne +manque pas de venir ce soir, mon cher Pierre; après avoir été si +longtemps<a name="page_230" id="page_230"></a> séparés, ah! je ne veux plus que tu me quittes...—Ce bon +André... il est riche et il m’aime toujours!... Mais la petite fille qui +s’impatiente... Je grimpe la trouver, et je suis chez toi dans un +instant.</p> + +<p>Pierre m’embrasse, puis monte l’escalier; moi je sors de cette allée +dans une situation d’esprit bien différente de celle où j’y étais entré. +Je suis si heureux d’avoir retrouvé mon frère, que je passe devant +l’hôtel sans m’arrêter et sans regarder les fenêtres. Je ne songe qu’à +Pierre; je cours, je vole près de M. Dermilly pour lui faire part de cet +événement.</p> + +<p>Mon ami partage ma joie. Nous attendons avec impatience l’arrivée de +Pierre, pour connaître ses aventure depuis qu’il m’a perdu, et les +motifs qui l’ont empêché de donner de ses nouvelles à ma mère.</p> + +<p>S’il allait oublier l’adresse que je lui ai donnée, et moi qui n’ai pas +songé à lui demander la sienne. J’étais tellement ému!... Mais on sonne +de manière à casser la sonnette... Oh! c’est lui, sans doute. Je cours +ouvrir, et je presse mon frère dans mes bras...</p> + +<p>Je fais entrer Pierre. En traversant les pièces qui conduisent à la +chambre de M. Dermilly, il regarde autour de lui comme je regardais à +onze ans lorsque je m’éveillai dans ce beau lit où l’on m’avait couché.</p> + +<p>—Dieu! que c’est beau ici!... et comme c’est frotté! répète Pierre à +chaque instant... Enfin nous voici devant M. Dermilly, et Pierre me dit +à l’oreille:—Est-ce que c’est ton maître?—Ah! c’est bien plus que +cela, dis-je en courant prendre la main de celui qu’il regarde avec +respect, c’est mon second père... mon bienfaiteur!</p> + +<p>—Je veux être aussi votre ami, mon cher Pierre! dit M. Dermilly en +tendant la main à mon frère. Celui-ci ne sait s’il doit la toucher, il +recule avec timidité en saluant toujours, et va se jeter dans une +console, qu’il renverse d’un coup de pied. Le bruit que fait le meuble +en tombant effraye mon frère; il se recule vivement, et ne voit pas une +table à thé, sur laquelle est un joli cabaret, dont, d’un coup de +chapeau, Pierre fait rouler les tasses sur le parquet. Cette nouvelle +gaucherie achève de le déconcerter; il reste immobile; il n’ose plus +bouger; tandis que M. Dermilly se contente de rire, et que je tâche de +faire cesser son embarras.<a name="page_231" id="page_231"></a></p> + +<p>Enfin Pierre est un peu remis de son trouble; je le conduis jusqu’à un +fauteuil, dans lequel je le fais asseoir; et l’ayant prié de me conter +tout ce qui lui est arrivé depuis que nous nous sommes séparés, Pierre +prend ainsi la parole:</p> + +<p>—Tu sais bien que je me mis à courir avec mes habits sous le bras quand +ce vilain diable d’homme vint sur moi pour me manger. Ma foi! la peur +m’avait donné des ailes, et, sans regarder si tu me suivais, je courus +tant que j’eus de force; j’avais, sans m’en apercevoir, passé les +barrières, j’étais dans les champs quand je m’arrêtai. Alors je songeai +à toi, je t’appelai, mon pauvre André, et sans doute que dans ce moment +tu m’appelais aussi de ton côté, mais nous ne pouvions nous entendre; +après m’être rhabillé, je m’assis sur le bord d’un fossé, je t’appelais +toujours; puis je pleurais, et la nuit venait; enfin je m’endormis en +t’appelant...</p> + +<p>En cet endroit du récit de Pierre, je ne puis m’empêcher de courir +l’embrasser en lui disant:—C’est comme moi, oui, mon frère, c’est comme +cela que je me suis endormi loin de toi.</p> + +<p>—Le lendemain matin en m’éveillant, reprend Pierre, je me remis en +marche sans savoir où j’allais. J’avais faim, je fouillai dans ma veste: +j’y trouvai sept sous, car c’était moi qui portais les fonds. J’entrai +dans un village où je demandai pour un sou de pain; mais, quoique +j’eusse faim, je le mangeai en pleurant, car je pensais que tu n’avais +pas d’argent, André, et je me disais: Comment fera-t-il ce matin s’il a +faim et s’il ne trouve pas de cheminée à nettoyer!... Mais je pensais +que tu avais plus d’esprit que moi; et cela me consolait un peu, parce +qu’on nous avait dit souvent qu’avec de l’esprit, à Paris, on se tirait +bien d’affaire.</p> + +<p>J’arrivai dans une ville; je crus que je rentrais dans Paris par un +autre côté et je me disais: Je vais retrouver André; pas du tout, +j’étais à Saint-Germain. Je ne savais plus que devenir et je pleurais +dans une rue, quand un vieux monsieur vint à passer; il me demanda ce +que j’avais, et je lui contai mon histoire. Écoute, me dit-il, je viens +de renvoyer mon domestique, parce que c’était un ivrogne et qu’il me +volait au moins trois verres de vin par mois. Tu es bien petit... mais +tu mangeras moins, ce sera une économie: d’ailleurs les Savoyards sont +fidèles et accoutumés à boire de l’eau. Si tu veux venir avec moi, je te +prends à mon service, au moins tu ne seras pas exposé à coucher<a name="page_232" id="page_232"></a> dans la +rue.—Et mon frère? lui dis-je.—Ton frère... je ferai faire à Paris les +recherches nécessaires, et il viendra te trouver.</p> + +<p>Bien content de ce que ce monsieur me promettait qu’il te ferait +chercher, je le suivis. Il était propriétaire d’une grande maison, mais +il n’en gardait pour se loger que trois petites chambres. Il me fit +coucher dans une soupente, sur une petite paillasse; mais je m’y trouvai +bien. Il ne me donnait à manger que du pain et de mauvais légumes secs; +mais tu sais que nous n’étions pas difficiles. Enfin il me dit que +j’aurais douze francs par an de gages. En revanche de tant de bontés, je +lui servais de laquais, de cuisinière, de commissionnaire; et comme il +avait très-peur du feu, il me faisait tous les matins ramoner ses +cheminées.</p> + +<p>Cependant je lui demandais tous les jours de tes nouvelles, et un matin +il me dit que tu avais quitté Paris, et qu’on ne savait pas où tu étais +allé. Comme je pleurais de ne point te revoir, il me dit:—Pierre, tu es +bien mieux chez moi que dans ce Paris, où l’on ne trouve pas tous les +jours de quoi vivre. Le vieux ladre était bien aise de me garder; et il +m’assura qu’il écrirait à ma mère pour qu’elle fût tranquille sur mon +sort.</p> + +<p>Je passai cinq ans chez ce vieil avare; mais plus je grandissais, plus +je m’ennuyais chez lui, où d’ailleurs il commençait à crier après moi, +parce que j’avais, disait-il, trop d’appétit. Mais je n’osais le +quitter, car tu sais que j’ai toujours été timide; enfin, un matin que +je venais de manger deux pommes pour mon second déjeuner, mon maître +vint me donner mon congé en me disant:—Tu as douze ans, tu manges déjà +comme si tu en avais vingt-cinq, je vais prendre un valet plus jeune et +moins affamé: retourne à Paris, tu y retrouveras peut-être ton frère. +Tiens, voilà soixante francs pour cinq années de gages, avec cela tu +peux presque t’établir.</p> + +<p>Je n’avais jamais eu une somme si forte à ma disposition, et je revins +gaiement à Paris. J’étais déjà grand, je me dis: Je ferai des +commissions quand je ne ramonerai pas, et puis je chercherai André. Mais +dame, j’avais beau te chercher et te demander à tous les Savoyards que +je rencontrais, ils ne pouvaient pas te connaître, puisque tu étais +devenu un beau monsieur... Au bout de queuque temps, ayant amassé une +petite somme, je songeai à l’envoyer à notre mère; mais je ne savais<a name="page_233" id="page_233"></a> +comment m’y prendre, lorsqu’un monsieur, une pratique que je décrottais +queuque fois, et qui ne me payait jamais afin d’en avoir plus à me +donner, me tira d’embarras en me disant:—Pierre, j’ai des connaissances +dans ton pays, remets-moi l’argent que tu veux y envoyer, et je me +charge de le faire parvenir. Tu penses ben que je ne demandai pas +mieux?... Je lui remis cent francs, et au bout de queuque temps il me +dit que ma mère et mon frère me remerciaient et me faisaient bien des +compliments.</p> + +<p>—Ah! mon pauvre Pierre, lui dis-je en l’interrompant, tu auras été dupe +de quelque fripon, car notre mère n’a reçu de toi aucune nouvelle, et +elle te croit mort comme je le croyais aussi.—Serait-il possible! ce +monsieur avait cependant l’air ben honnête!... Et au bout de queuque +temps il m’a encore offert ses services.—Comment se nomme-t-il ce +monsieur-là?—Attends donc. Ah! il m’a dit qu’il s’appelait Loiseau et +qu’il était banquier.—Et son adresse?—Ah! ma foi! je ne la lui ai pas +demandée; c’était lui qui venait me trouver à ma place, et queuquefois +il m’emmenait boire un verre de cassis chez l’épicier du coin.—Un +banquier qui va boire du cassis chez l’épicier! dit M. Dermilly. Ah! mon +ami Pierre, votre M. Loiseau m’a tout l’air d’un drôle qui mérite une +volée de coups de bâton.</p> + +<p>—Enfin, mon cher André, reprend Pierre, comme j’ai fait ensuite une +maladie et que le travail n’a pas été fort bien, je n’ai pu depuis ce +temps rien envoyer à notre mère, et je commençais seulement à reformer +un petit magot, lorsque le hasard ou ma bonne étoile m’a conduit dans +cette maison où je t’ai trouvé pleurant comme un enfant, quoique tu +fusses mis comme un seigneur.</p> + +<p>La dernière partie du récit de Pierre m’a fait rougir; je me hâte, pour +éviter d’autres réflexions à ce sujet, de raconter à mon frère tout ce +qui m’est arrivé depuis que je l’ai perdu.—Ah! morgué! dit Pierre, que +tu avais ben raison de dire que ce petit portrait te rendrait heureux, +c’est pourtant à lui que tu dois ta fortune! Il s’est bien fait du +changement entre nous: tu es devenu un beau monsieur, tu as une +tournure... des talents... des manières du grand monde; moi, je suis +resté ce que j’étais, je n’ai pas plus d’esprit qu’autrefois! mais tu +m’aimes toujours autant, voilà le principal! Grâce à toi, notre mère est +heureuse, elle ne manque de rien... Dans ta prospérité tu n’as<a name="page_234" id="page_234"></a> pas +oublié tes parents. Ah! mon cher André, c’est bien, ça; moi, si j’étais +devenu riche, ça m’aurait peut-être tourné la tête, et pourtant j’ai un +bon cœur aussi. Ah ça! il se fait tard, et je demeure dans le +faubourg Saint-Jacques.</p> + +<p>—Non, mon ami, dit M. Dermilly, vous demeurez maintenant ici, avec +votre frère, avec moi, et nous tâcherons de faire quelque chose de vous.</p> + +<p>—Serait-il possible! s’écrie Pierre en sautant de joie et en jetant son +fauteuil par terre. Quoi! je vais habiter dans cette belle maison!... +Ah! monsieur!... ah! mon pauvre André! ah! jarni! et mes crochets qui +sont chez moi avec ma malle... c’est égal, j’irai les chercher demain... +Ah! Dieu! comme on doit s’amuser ici!...</p> + +<p>Pierre ne sait plus où il en est, je presse les mains de notre +bienfaiteur, et comme il est tard, et que M. Dermilly a besoin de repos, +j’emmène Pierre coucher avec moi.</p> + +<p>Mon frère ne peut se lasser d’admirer les meubles de mon appartement; il +répète à chaque minute:—Comment! je vais demeurer là-dedans, moi!</p> + +<p>Cependant quelque chose tourmente Pierre, c’est de m’avoir trouvé +pleurant dans l’allée.—Mais qu’est-ce que tu avais qui te chagrinait? +me dit-il, tu ne m’as pas expliqué ça, je veux le savoir.—Je te le +dirai plus tard...—Non pas, je veux le savoir tout de suite; car, +vois-tu, si en devenant un beau monsieur, il faut avoir du chagrin, +j’aime mieux rester commissionnaire... au moins je chante toute la +journée.—Mon chagrin n’était rien... c’est que... Pierre, tu n’as pas +encore été amoureux?...—Amoureux? ma foi! non.—Tu ne peux pas me +comprendre.—Ah! j’entends... tu es amoureux, toi... et ta belle t’a +fait quelque niche, comme l’amant de ma petite raccommodeuse de +dentelles...—Pierre, ne va pas dire un mot de ceci!...—Sois +tranquille... les commissionnaires sont discrets.</p> + +<p>Pierre a de la peine à se décider à entrer dans mon lit, qu’il trouve +trop beau et trop tendre; enfin il s’y étend, et s’endort en +répétant:—Ah! le bon lit... comme on enfonce... Ah! Dieu! que je vais +m’amuser!... Mais je ne serai pas amoureux, puisque ça fait pleurer ce +pauvre André.<a name="page_235" id="page_235"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII<br /><br /> +<small>MORT DE M. DERMILLY.—JE SUIS RICHE.—PIERRE FAIT DES SOTTISES.</small></h2> + +<p>En nous réveillant le lendemain, nous nous embrassons encore, mon frère +et moi; après une longue séparation il est si doux de se revoir! Ce +matin même je vais écrire à notre mère pour lui annoncer cette heureuse +nouvelle.</p> + +<p>M. Dermilly repose encore: J’envoie Pierre au faubourg Saint-Jacques +terminer ses affaires; il me promet d’être de retour à dix heures. J’ai +mon projet, et, quoique je ne rougisse point de mon frère, puisque, +grâce à l’amitié de M. Dermilly, il va demeurer avec nous, il ne doit +point conserver son costume de commissionnaire. Je suis à peu près de la +même taille que Pierre, je lui donnerai quelques-uns de mes habits. Je +cours acheter ce qui lui manquerait encore, et je dispose tout ce qu’il +faut pour sa toilette. Je suis si content d’avoir retrouvé mon frère, +que depuis hier ma gaieté d’autrefois semble revenue. Ah! je serais bien +plus heureux si la santé de M. Dermilly ne me donnait les plus vives +inquiétudes; mais chaque jour je le trouve plus faible, plus abattu, et +il ne veut pas que je fasse connaître son état à madame la comtesse, +parce qu’il craint de l’affliger.</p> + +<p>Pierre revient avec ses crochets sur le dos.—Qu’avais-tu besoin +d’apporter cela? lui dis-je, tu sais bien que maintenant ils te sont +inutiles.—Ah! écoute donc, mon frère, tu veux faire queuque chose de +moi, mais il n’est pas sûr que tu y réussisses... on ne sait ce qui peut +arriver... Je garde mes crochets; peut-être un jour serai-je bien aise +de les retrouver.—Tu as raison, Pierre, et d’ailleurs, dans quelque +position que tu te trouves, ils te rappelleront ce que tu as été. Mais +maintenant habille-toi.—Comment, je vais mettre ces beaux habits! +s’écrie Pierre en examinant les effets que je lui présente.—Sans doute, +tu es mon frère; pourquoi ne serais-tu pas mis comme moi?—Au fait, +c’est juste... mais c’est que toi, tu as l’habitude de porter ça; au +lieu que moi, je vais être d’un gauche!...—Tu<a name="page_236" id="page_236"></a> t’y feras: j’ai été +gauche aussi...—Allons, va pour le beau costume... Dieu! que je vais +être joli avec tout ça!</p> + +<p>Quand Pierre est habillé, nous allons trouver M. Dermilly, qui nous +attend pour déjeuner. Il sourit en voyant mon frère: en effet, la mine +de Pierre est tout à fait comique; depuis qu’il a changé de toilette, il +a si peur de se salir, de se chiffonner, que le pauvre garçon se tient +roide comme un piquet, et n’ose pas se retourner. J’ai beau lui +dire:—Allons, Pierre, de l’aisance... de l’assurance; marche, et +tiens-toi comme si tu avais encore ta grosse veste...</p> + +<p>Pierre est en admiration devant sa cravate et son gilet, il ne veut pas +se baisser le cou de crainte de déranger sa rosette; et nous avons +beaucoup de peine à le décider à s’asseoir, parce qu’il a peur de +froisser les basques de son habit.</p> + +<p>Après le déjeuner, pendant lequel Pierre n’a renversé que deux tasses et +cassé qu’un sucrier, j’emmène mon frère chez le père Bernard; je veux +qu’il connaisse mes bons amis. Que ne puis-je aussi le mener à +l’hôtel!... Ah! si madame la comtesse et sa fille l’habitaient seules, +mon frère y serait bien reçu.</p> + +<p>Quand nous sommes dans la rue, je dis à Pierre:—Donne-moi le bras, et +n’aie pas l’air de marcher sur des œufs.—Oui, mon frère... c’est que +je crains de me crotter, vois-tu.—Eh! qu’importe? tu as des +bottes.—Oui, mais elles sont si bien cirées, que ce serait dommage de +les gâter.—On ne s’occupe pas de cela quand on a un bel habit... Est-ce +que tu es gêné dans ton pantalon?—Non, mon frère.—Pourquoi donc te +fais-tu tirer comme cela pour avancer?—Mon frère, c’est que je croyais +qu’il fallait faire des petits pas pour avoir bonne tournure.—Fais tes +pas ordinaires, et ne t’occupe pas de ta tournure.—Ça suffit, mon +frère.—Ah! mon Dieu! comme tu es rouge! Est-ce que tu étouffes?—Non, +mon frère... mais c’est que ma cravate m’étrangle un peu.—Eh! que +diable! desserre-la donc!—Mon frère, c’est que je craignais de +chiffonner la rosette.</p> + +<p>Je fais entrer Pierre sous une porte, et là je lui arrange sa cravate; +je déboutonne son habit, et je tâche de lui donner un peu d’assurance. +Nous nous remettons en route. Pierre fait une mine si drôle, que je ne +puis m’empêcher de lui demander si c’est qu’il étrangle encore.—Non, +mon frère, mais c’est qu’il me semble que tout le monde me regarde.—Et +pourquoi<a name="page_237" id="page_237"></a> veux-tu que tout le monde s’occupe de toi! Allons, mon frère, +remets-toi, songe que tu es un honnête garçon, que tu peux marcher la +tête levée, et que ceux qui se moqueraient de ton air gauche n’en +pourraient peut-être pas dire autant.</p> + +<p>Ces paroles rendent à Pierre l’usage de ses jambes, et nous arrivons +chez Bernard. En entrant chez le porteur d’eau, mon frère se retrouve à +son aise, il n’y a rien là qui lui impose.</p> + +<p>Je le présente à mes bons amis, qui partagent ma joie et traitent Pierre +comme moi-même. Je remets à Bernard une lettre pour ma mère, il me tarde +qu’elle sache que Pierre est retrouvé. Nous passons plusieurs heures +chez le porteur d’eau; mon frère y est déjà comme chez lui, il n’éprouve +là ni gêne ni contrainte, et il promet à Bernard et à sa fille de venir +les voir souvent.</p> + +<p>—Vous nous ferez toujours plaisir, lui dit Manette: mais il sera encore +plus grand lorsqu’André vous accompagnera. Bonne sœur! dans tout ce +qu’elle dit je vois la preuve de l’amitié qu’elle me porte.</p> + +<p>—Tu as là de fiers amis, me dit Pierre en revenant. Ah! morgué! ce père +Bernard, quel brave homme! et sa fille... quel beau brin de fille!... +quel air aimable!... J’irai les voir souvent.—Tu feras bien, mon ami; +chez eux tu ne puiseras que de bons exemples, tu ne recevras que de bons +conseils.—Oui, oui, j’irai souvent, et puis, vois-tu, je suis à mon +aise chez eux, je n’ai pas peur de glisser sur le parquet en marchant, +ni de casser queuque meuble en me retournant.</p> + +<p>Pendant les premiers jours qui suivent l’installation de mon frère chez +M. Dermilly, je conduis Pierre dans différents spectacles, je tâche de +le déniaiser un peu. Mon frère ne sait ni lire ni écrire: c’est moi qui +veux lui donner des leçons. M. Dermilly croit bien que Pierre ne fera +jamais un artiste; mais il pense qu’en lui enseignant les choses +indispensables on pourra le faire entrer dans quelque maison de +commerce.</p> + +<p>Je m’aperçois que Pierre aura beaucoup de peine à apprendre seulement à +lire. Voilà un mois que je passe tous les matins quatre heures avec lui, +et qu’il en reste autant seul à essayer de former des lettres, et il ne +peut encore épeler papa ou maman.</p> + +<p>Quand Pierre a pris ses leçons, il va se promener pour tâcher de se +donner ce qu’il appelle une jolie tournure, ou se rend chez Bernard et +sa fille. Je ne puis l’accompagner que rarement; l’état de M. Dermilly +devient alarmant, et je ne le quitte<a name="page_238" id="page_238"></a> presque plus. Lorsque je sors un +moment, c’est pour passer devant l’hôtel et regarder les croisées +d’Adolphine. La présence de Pierre avait un instant fait taire mon +amour; mais ce sentiment n’était que comprimé, et privé de la vue de +celle que j’adore, loin de s’affaiblir, il semble s’accroître encore.</p> + +<p>Lucile vient s’informer de la santé de M. Dermilly. Elle m’apprend que +le marquis est toujours aussi avide de plaisirs, le comte aussi +gourmand, Adolphine aussi triste, quoique madame la comtesse ne la +quitte pas une minute et cherche sans cesse à lui procurer des +distractions. Lucile s’étonne de ce que je ne viens pas à l’hôtel; mais +qui veillerait sur M. Dermilly? Ses forces diminuent visiblement, et, +quoiqu’il m’engage à accompagner Pierre et à prendre un peu de +distraction, je ne peux pas le quitter un moment. Homme respectable, il +paraît si touché des soins que je lui prodigue! Il me nomme son fils... +Je lui dois tout, et il semble étonné de ce que je fais. Est-ce que +l’ingratitude serait plus commune que la reconnaissance?</p> + +<p>Mon frère rentre toujours avant onze heures. Un soir il n’est pas encore +revenu à minuit, et il est sorti depuis trois heures. Il dîne +quelquefois chez Bernard, sans doute il y aura été, mais Bernard se +couche à dix heures. Les spectacles sont finis depuis longtemps; où peut +être Pierre? M. Dermilly repose; je viens de le quitter, mais je ne me +couche pas, chaque moment ajoute à mon inquiétude; nous veillons, le +domestique et moi. Une heure vient de sonner, et mon frère ne rentre +pas. N’y tenant plus, je vais sortir, aller chez Bernard, lorsqu’enfin +on frappe à la porte cochère, et bientôt j’entends dans l’escalier la +voix de mon frère.</p> + +<p>J’ai le projet de le gronder; mais en m’apercevant de son état, je vois +que mes discours seraient superflus maintenant. M. Pierre est gris; il +peut à peine se soutenir; il paraît même à son habit et à son pantalon +couverts de boue qu’il n’a pas toujours su conserver son équilibre. Il +n’a point de chapeau; sa cravate est dénouée et les yeux lui sortent de +la tête. Le malheureux! où a-t-il été? Ce n’est pas chez Bernard qu’il +s’est mis dans cet état. Je saurai tout demain matin; en ce moment, loin +de le questionner, je veux tâcher de le faire taire, car le vin le rend +très bavard, et il crie comme un sourd.</p> + +<p>—C’est moi, mon frère... me voilà... Je suis un peu en retard... mais, +vois-tu, ce sont les plaisirs... et puis ces autres<a name="page_239" id="page_239"></a> guerdins qui +voulaient nous battre; mais je dis, nous étions là... nous les avons +joliment rossés.</p> + +<p>—Tais-toi, lui dis-je, et viens te reposer; M. Dermilly dort, tu sais +qu’il est malade, respecte au moins son sommeil.</p> + +<p>—C’est juste, mon frère, c’est juste! ce bon M. Dermilly, ah! Dieu sait +si je l’aime et le respecte!... Je serais désolé de le réveiller.</p> + +<p>Et le malheureux crie encore plus fort!... mais je l’entraîne dans ma +chambre et je ferme toutes les portes; du moins on ne pourra +l’entendre.—Couche-toi, lui dis-je; demain tu me conteras ce que tu as +fait.—Je me suis amusé... et nous avons bien dîné... Ah! ce qui +s’appelle dîné comme des négociants!...—Avec qui donc étiez-vous?—Avec +qui?... comment, je ne te l’ai pas dit?... C’est Loiseau que j’ai +rencontré... ma pratique jadis, et qui, à présent, dit qu’il est mon ami +à la vie et à la mort!...—Ah! il y a du Loiseau là-dedans... Je ne +m’étonne plus de l’état où je vous vois... Comment, vous allez encore +avec cet homme qui vous a trompé, et qui, suivant toutes les apparences, +est un fripon?—Mon frère, je t’assure qu’il m’a dit qu’il était le plus +honnête homme de la terre et que, si not’ mère n’avait pas reçu +l’argent, c’était lui qui était trompé et volé dans cette affaire-là. En +foi de quoi il m’a montré des papiers et des lettres qui prouvent son +innocence.—Et tu ne sais pas lire.—C’est ce que je lui ai d’abord dit, +et c’est pour ça qu’il m’a répondu: Je vais te montrer des papiers qui +me rendront blanc comme neige à tes yeux, et, qui plus est, je vais te +les lire, et il me les lut. C’était un certificat de probité qui lui +était délivré par le juge de paix de son arrondissement, avec lequel +nous avons été dîner.—Avec le juge de paix?—Non, avec le certificat en +poche, chez un superbe traiteur à la carte?... C’était Loiseau qui +commandait, et c’est moi qui ai payé, parce que son gousset s’est trouvé +être percé, et quand il a cherché son argent, il n’a plus rien trouvé, +tout avait glissé par le trou.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi j’ai dans l’idée que M. Loiseau pourrait bien être +mon ami Rossignol. Je vois beaucoup d’analogie dans la conduite de ces +deux personnages.—Où donc l’avez-vous rencontré? dis-je à Pierre.</p> + +<p>—Dans la rue, comme j’allais chez le père Bernard, je vois un homme qui +s’arrête en faisant des yeux effarés, puis qui me<a name="page_240" id="page_240"></a> saute au cou en +s’écriant: <i>Je ne m’abuse pas... oui, vraiment! c’est lui-même!</i>... En +musique, parce qu’il chante souvent en parlant... ô Dieu! comme il +chante bien!... il fait avec sa voix des roulements comme un tambour...</p> + +<p>Plus de doute! c’est ce coquin de Rossignol.—Après m’avoir embrassé +comme du pain, reprend Pierre, il m’a demandé si j’avais volé la +diligence ou gagné à la loterie... Je lui ai conté que j’avais retrouvé +mon frère André, et que j’étais chez un brave homme que j’aime et que je +respecte de toute mon âme!...</p> + +<p>—Mais pas si haut, maudit braillard! veux-tu réveiller notre +bienfaiteur?—Ah! mon frère, c’est que quand je parle de cet homme-là je +sens tout de suite les larmes qui... oh! c’est que j’ai un cœur +sensible... hi! hi! hi!—Allons, le voilà qui pleure à présent!... Mais +couche-toi donc, bavard éternel, tu me diras tout cela demain.—Un homme +si respectable qui t’appelle son fils... hi! hi! hi!... Tu le mérites +bien! tu es si bon!... Ce cher André, qui m’apprend à lire et à +écrire... hi! hi! hi!... Va! je veux étudier, parce que cela me fend le +cœur de voir la peine que tu te donnes pour me faire lire papa et +maman... hi! hi! hi!</p> + +<p>—C’est très-bien, Pierre, je suis content de toi; mais couche-toi, je +t’en prie.—Oui, mon frère... demain je lirai tout seul ba be bi bo +bu... Et puis, vois-tu, nous avons bu du vin de... attends donc, du vin +de Rotin, c’est ça; et au dessert nous avons cassé des assiettes, parce +que Loiseau chantait un boléro, et avec les morceaux il faisait des +castagnettes pour s’accompagner. C’était si joli, qu’il y a des jeunes +gens qui dînaient auprès de nous qui nous ont jeté des sous en nous +priant de nous taire. Là-dessus Loiseau leur a jeté les morceaux +d’assiette à la figure; ils ont riposté par des plats. Oh! ça volait +joliment! Il y a un vieux monsieur qui dînait tranquillement dans un +coin de la salle... avec un civet... il a reçu sur la tête un +saladier... alors il a été chercher la garde, et moi je n’ai plus +retrouvé mon chapeau... c’est dommage, il était tout neuf!—Quelle jolie +conduite!...—Oui, mon frère, nous nous sommes bravement conduits, et tu +dois être content de moi...—Très-content, mais couche-toi...—Dis-moi +d’abord que tu m’aimes toujours.—Eh! oui, je t’aime... mais il est +temps de dormir.</p> + +<p>Il est enfin couché, et bientôt je l’entends ronfler. Ah! Pierre, où te +conduiraient les mauvaises connaissances si tu<a name="page_241" id="page_241"></a> étais seul à Paris, sans +guide, sans amis! Alors il vaudrait bien mieux pour toi continuer de +porter des crochets que d’avoir quelque fortune: commissionnaire, tu +resterais honnête homme; mais dans l’opulence, qui sait ce que les +fripons feraient de toi!</p> + +<p>C’est sa première faute, il faut la lui pardonner.</p> + +<p>Le lendemain en s’éveillant Pierre cherche à se rappeler ce qu’il a fait +la veille; il a peine à rappeler ses idées, car les débauches de table +altèrent la mémoire et donnent à ceux qui s’y livrent fréquemment le +caractère de l’imbécillité. Mon frère, en revenant à lui, rougit de sa +conduite, et me supplie de la cacher à M. Dermilly. Il me promet de ne +plus aller avec M. Loiseau.—Si tu le revois, lui dis-je, il faut lui +assigner un rendez-vous sous le prétexte de dîner encore ensemble; tu +auras soin de me prévenir, et j’irai avec toi... Je veux connaître M. +Loiseau; et si c’est celui que je soupçonne, il recevra le prix de ses +friponneries.</p> + +<p>Mais bientôt des inquiétudes plus vives me font oublier cet événement. +M. Dermilly ne peut plus quitter son fauteuil; il sent qu’il n’a que peu +de temps à vivre, et toutes les fois que l’on vient de la part de madame +la comtesse s’informer de sa santé il fait répondre qu’il se trouve +mieux.—Mon cher André, me dit-il, je connais mon état; mais à quoi bon +affliger d’avance Caroline!... elle pleurera ma mort non plus avec ce +désespoir qu’elle eût éprouvé autrefois, mais avec la douleur que l’on +ressent de se séparer d’un ami!... Toi, mon pauvre André, j’ai lu dans +ton cœur... l’amour te prépare aussi bien des chagrins!</p> + +<p>Je cherche à dissiper ses soupçons, mais il a découvert mon secret.—Tu +aimes Adolphine, me dit-il; s’il dépendait de moi de te rendre heureux, +Adolphine serait ta femme... tu es mon fils adoptif, je n’ai point +d’héritier, et je te laisserai tout ce que je possède. Grâce à mon +talent et à la simplicité de mes goûts, je me suis fait près de six +mille livres de rente, ils seront à toi, André, c’est beaucoup pour un +artiste, mais c’est bien peu pour un M. de Francornard.</p> + +<p>—Ah! monsieur, lui dis-je en couvrant ses mains de larmes, gardez vos +bienfaits et conservez-moi mon bienfaiteur, mon ami.</p> + +<p>Mais, hélas! mes soins ne peuvent lui rendre la santé. M. Dermilly +traîne encore pendant un mois, et un matin il meurt dans<a name="page_242" id="page_242"></a> mes bras en me +nommant son fils et en prononçant le nom de Caroline.</p> + +<p>La perte de cet homme si bon, si indulgent, me porte le coup le plus +sensible. Pierre fait ce qu’il peut pour me consoler, Bernard et sa +fille accourent près de moi; ils mêlent leurs larmes aux miennes, ils +partagent mes regrets. C’est lorsque l’on est dans la peine que l’on +sent tout le prix de l’amitié.</p> + +<p>M. Dermilly avait écrit ses dernières volontés. Il me laisse tout ce +qu’il possédait; je me trouve à la tête d’un beau mobilier et de près de +six mille livres de rente.</p> + +<p>—Six mille livres de rente! s’écrie Pierre, te v’là grand seigneur, +André, te v’là assez riche pour acheter notre village.—Serait-il vrai? +dit Manette en me regardant avec inquiétude; André, est-ce que tu es +maintenant riche comme... comme les gens qui ont des hôtels?—Non, +Manette, je suis bien loin encore de ces gens-là! mais j’en ai +suffisamment pour faire des heureux; ma mère, mes frères, et vous, mes +amis, consentez à partager ma fortune.</p> + +<p>—Mon garçon, dit le père Bernard en me serrant la main, je n’ai besoin +de rien, et je ne veux rien. Je sais bien, moi, que six mille livres de +rente ne sont pas une fortune immense... mais cela assure ton aisance et +celle de ta famille... Tu mérites ça, André, et je suis bien sûr que ces +nouvelles richesses ne te changeront pas.—Oh! non, père Bernard, +jamais.</p> + +<p>Cette assurance semble rendre à Manette la tranquillité que la nouvelle +de ma fortune lui avait fait perdre. Je ne songe plus qu’à remplir les +dernières volontés de M. Dermilly; il m’a remis avant de mourir un +paquet cacheté avec prière de le porter moi-même à madame la comtesse; +je me dispose à me rendre à l’hôtel.</p> + +<p>—On va savoir que tu es riche, dit Manette; peut-être va-t-on vouloir +t’y garder...—Non, ma sœur, non, on ne le voudra pas... Ah! je suis +encore un pauvre diable auprès de M. le comte...—Tant mieux!... car en +te rapprochant de lui, tu t’éloignerais de nous!</p> + +<p>Au moment ou je vais me rendre à l’hôtel, on m’apporte une lettre; je +vois au timbre qu’elle vient de la Savoie. O ciel! ma bonne mère ne sait +point écrire!... Jacques non plus! Je redoute quelque malheur... Je +brise en tremblant le cachet; Pierre et<a name="page_243" id="page_243"></a> mes amis m’entourent, aussi +impatients que moi de savoir ce que l’on m’écrit.</p> + +<p>La lettre est de Michel, un de nos voisins. C’est à la prière de ma mère +qu’il m’écrit. Elle a appris avec bien de la joie que j’avais retrouvé +Pierre; cette nouvelle l’a aidée à supporter le malheur qu’elle venait +d’éprouver... Jacques, notre frère, est mort en glissant dans le fond +d’un précipice...</p> + +<p>Pauvre Jacques!... nous l’avons perdu!... Il ne jouira donc point de +cette fortune qui vient de m’arriver... Je vois déjà s’évanouir une +partie de mes espérances! Pendant quelques minutes je ne puis +continuer... Je mêle mes larmes à celles de Pierre; tous deux nous +pleurons notre frère que nous avons quitté si jeune, et que nous nous +flattions de revoir devenu comme nous.</p> + +<p>Je reprends enfin la lettre de Michel. Notre mère a le plus grand désir +de nous voir, de nous embrasser, Pierre et moi; elle a besoin de presser +contre son sein les fils qui lui restent et de pleurer avec eux celui +qui n’est plus. Elle nous supplie de ne point trop tarder, ne +dussions-nous rester qu’un jour auprès d’elle. Notre vue seule peut lui +rendre la santé.</p> + +<p>—Hâtons-nous de remplir les vœux de notre mère, Pierre, dis-je à mon +frère, dès demain, dès aujourd’hui, s’il est possible, il faut partir... +Notre mère nous attend, elle est souffrante, notre présence la guérira. +Il faut nous rendre en Savoie.—Oui, mon frère, il faut partir... Est-ce +que nous irons à pied?—A pied!... ah! prenons la poste... le +courrier... qu’importe ce que cela coûtera, j’ai de l’argent... Je ne +puis mieux l’employer qu’à exaucer les désirs de cette bonne Marie, qui +n’a personne auprès d’elle pour la consoler de la perte de Jacques... Le +moyen le plus prompt... six chevaux, si cela est nécessaire, afin +d’arriver plus vite... Père Bernard, je vous en prie, chargez-vous de me +trouver cela, de faire tout préparer pour notre départ pendant que je +vais me rendre à l’hôtel pour exécuter les dernières volontés de M. +Dermilly.</p> + +<p>—Oui, mon garçon, sois tranquille, je vais te louer une bonne chaise de +poste; tu auras des chevaux, un postillon, tout ce qu’il te faudra pour +aller comme le vent, ce soir même la voiture viendra te prendre ici... +Ce cher André... Ah! si je n’avais pas mes pratiques, que je ne veux pas +quitter, j’irais avec toi en Savoie, et je dirais à cette bonne Marie +qu’elle a un fils qui ne s’est<a name="page_244" id="page_244"></a> point gâté à Paria.—Oui, +certainement... dit Manette en pleurant, c’est très-bien ce que tu fais, +André; tu vas voir ta mère... tu vas partir... mais tu reviendras, +n’est-ce pas?...—Oui, Manette, oui, nous nous reverrons.</p> + +<p>—Ah! Dieu! quel plaisir! s’écrie Pierre en sautant dans la chambre. +Nous allons aller au pays à cheval dans une chaise de poste... comme le +vent... à six chevaux... O Dieu! quel effet ça va faire!... On nous +prendra pour des princes ou des marchands de bœufs retirés!</p> + +<p>Je prie Manette de faire nos valises, car mon frère est tellement hors +de lui qu’il n’est pas en état de se charger des moindres apprêts; et +mettant dans ma poche le petit paquet que je dois remettre à madame la +comtesse, je me rends à l’hôtel.</p> + +<p>Chemin faisant, je ne puis m’empêcher de songer à ma nouvelle situation +et de sentir au fond de mon cœur naître de nouvelles espérances. Six +mille livres de rente! c’est plus qu’il n’en faut pour vivre aisément. +Avec cela j’ai quelque talent, et, quoique bien loin de celui de mon +maître, je puis utiliser mes pinceaux... Si je me mariais, je serais +certain maintenant que ma femme jouirait d’une honnête aisance... Quand +on s’aime, une fortune médiocre suffît; ne peut-on être heureux sans +avoir un hôtel, une voiture, de nombreux domestiques!... Ah! si +Adolphine m’aimait!</p> + +<p>Mais la réflexion fait évanouir ces chimères... Qu’est-ce que ma modeste +aisance auprès de la brillante fortune du comte?... Et d’ailleurs, quand +je serais riche, en serais-je moins André le Savoyard?</p> + +<p>J’arrive à l’hôtel, je demande madame la comtesse et je traverse la cour +d’un pas moins timide qu’autrefois; il est donc vrai que la fortune +donne de l’assurance et un certain aplomb que l’on ne peut jamais +acquérir qu’avec le sentiment de son indépendance!</p> + +<p>Je tiens dans ma main le petit paquet cacheté. Suivant toute apparence, +ce sont des lettres d’amour!... Souvent de tels billets ne vivent qu’un +moment! ceux-ci ont survécu à celui auquel ils furent adressés. Dans ces +lettres respirent toute l’ardeur, toute la tendresse d’une âme +brûlante... Leur lecture fait encore battre le cœur; celui qui les +inspira n’est plus qu’une froide poussière!... L’existence d’une feuille +de papier est souvent bien plus longue que la nôtre!<a name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<p>Ma bienfaitrice doit avoir appris la mort de M. Dermilly, et du moins je +n’aurai pas cette nouvelle à lui annoncer. En approchant de son +appartement, je sens mon courage m’abandonner. Il y a plus de cinq mois +que j’ai quitté l’hôtel; depuis ce temps je n’ai pas vu Adolphine, +aujourd’hui mon espoir sera-t-il encore trompé?</p> + +<p>Je me suis fait annoncer; je pénètre enfin dans cet appartement dont +jadis l’entrée m’était toujours permise. Elle est là... je l’ai vue... +je n’ai encore vu qu’elle! Nos regards se sont rencontrés... Ils se +disent en une seconde tout ce que nos cœurs ont éprouvé depuis cinq +mois!</p> + +<p>La voix de ma bienfaitrice me rappelle à moi-même. Je m’avance vers +elle; je vois sur ses traits les traces de sa profonde douleur; c’est un +témoignage du sentiment qui l’attachait à M. Dermilly; sa voix s’altère +en me parlant.</p> + +<p>—André, nous avons perdu un ami véritable... Il me cachait son état... +il a voulu jusqu’au dernier moment me laisser l’espérance, et je me +berçais de cette illusion. Je sais ce qu’il a fait pour vous... Il vous +regardait comme son fils... ne vous a-t-il chargé de rien pour +moi?—Pardonnez-moi, madame... ce paquet que je ne devais remettre qu’à +vous.</p> + +<p>Elle prend le paquet avec empressement... Je vois des larmes dans ses +yeux; et pendant qu’elle l’ouvre, je m’éloigne par discrétion et me +rapproche d’Adolphine... Nous pouvons causer en liberté, sa mère ne nous +voit plus... Elle n’est plus avec nous... La vue de ces lettres, écrites +il y a quinze ans, peut-être, vient de la reporter à cette époque de ses +premières amours; le présent a fui, elle est tout entière à ses +souvenirs.</p> + +<p>—Pourquoi donc ne vous voit-on plus à l’hôtel? me dit Adolphine à +demi-voix. Ce n’est pas bien, monsieur André, de négliger ainsi vos +amis.—Ah! mademoiselle... ne doutez pas du plaisir que j’aurais à vous +voir... Mais je crains... Je n’ose... monsieur votre père... votre +cousin...—Eh bien!... est-ce qu’ils vous ont défendu de venir?... Mon +cousin est un étourdi... Il est aux eaux dans ce moment. Mon père ne +songe qu’à pleurer son chien, mort il y a quelques jours; maman est bien +triste d’avoir perdu ce bon M. Dermilly... moi je le pleure aussi... +J’espérais, du moins, que vous viendriez nous consoler, et l’on ne vous +voit pas!... Ah! monsieur André, combien je regrette le temps où vous +demeuriez avec nous, où nous passions la belle saison à la<a name="page_246" id="page_246"></a> campagne! +que j’étais heureuse alors! Nous courions; nous dessinions ensemble... +Vous en souvenez-vous?...—Ah! mademoiselle... ces souvenirs font le +bonheur et le tourment de ma vie...—Le tourment... et pourquoi?...—Je +songe que ces jours charmants ne renaîtront plus... Je sens maintenant +la distance qui nous sépare... à treize ans je ne la voyais pas.</p> + +<p>Je me tais, je soupire; Adolphine me regarde, son cœur semble +comprendre le mien; nous gardons le silence; mais nos yeux se parlent et +en disent plus que notre bouche n’oserait le faire. Heureux instants!... +La comtesse, les regards attachés sur ses lettres, songe à ses amours +passées; sa fille et moi nous goûtons en réalité ce qui pour elle n’est +plus qu’en souvenirs.</p> + +<p>Mais une marche pesante, qui retentit dans la pièce voisine, a mis fin à +notre bonheur. Je m’éloigne d’Adolphine, ma bienfaitrice serre vivement +les papiers qu’elle tenait, et M. de Francornard entre dans +l’appartement.</p> + +<p>—Ho! ho! dit-il en m’apercevant, c’est André qui est avec vous... Et +qu’est-ce qu’il vient donc faire encore dans mon hôtel?</p> + +<p>—Monsieur, répond ma bienfaitrice, il vient me transmettre les derniers +adieux d’un homme... qui m’était bien cher... de M. Dermilly, qui en +mourant lui a laissé tout ce qu’il possédait.</p> + +<p>—Ah! diable... c’est différent, dit le comte en se jetant dans une +bergère. Oui, oui, je me souviens que vous m’avez dit que M. Dermilly +était mort... César aussi est mort!... Et je le pleure tous les jours... +Dermilly n’était pas sans talent!... Mais César!... ah! c’est celui-là +qui était incomparable... Te souviens-tu, André, de lui avoir vu sauter +le cerceau?... Ah! il t’a fait son héritier... Oh! un peintre... Ce +n’est pas grand’chose qu’un tel héritage... Gueux comme un peintre! dit +le proverbe... C’est le collier de César qui est beau...</p> + +<p>—M. Dermilly jouissait d’une honnête aisance, dit la mère d’Adolphine, +qui paraît souffrir des discours de son époux, et il laissé à André six +mille livres de revenu.</p> + +<p>—Six mille livres de rente!... s’écrie M. de Francornard en roulant son +œil avec surprise. Peste!... Mais c’est joli cela... comment diable +peuvent amasser cela en barbouillant sur la toile!... S’il m’avait fait +le portrait de César, tu aurais trouvé dix écus de plus dans +l’héritage... Oh! oh!... André, six mille livres<a name="page_247" id="page_247"></a> de rente... Sais-tu +que tu deviens en grandissant un assez beau garçon?... Je te trouve +beaucoup mieux aujourd’hui que la dernière fois que je t’ai vu... Oui... +je ne sais où tu prends cette tournure...</p> + +<p>—Vous avez trop d’indulgence, monsieur! dis-je au comte en le saluant.</p> + +<p>—Trop d’indulgence... eh! mais, c’est très-joliment répondre; tu +n’aurais jamais trouvé cette phrase-là autrefois, mon garçon; il n’y a +rien qui donne de l’esprit comme la fortune; et pour un Savoyard, six +mille livres de rente!... c’est superbe!... Tu vas, je gage, faire le +commerce, vendre quelque chose? Avant la mort de César, j’aurais pu te +procurer quelques bonnes fournitures... pour mes cuisines, par exemple, +il y à des articles qu’il faut toujours... Mais cet événement m’a +tellement abattu, que je ne me mêle plus de rien.</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur, mais mon intention n’est point de me +livrer au commerce. Je cultiverai l’art que mon bienfaiteur m’a +enseigné; je n’ai pas d’ambition... Je ne chercherai point à augmenter +ma fortune.</p> + +<p>—Tant pis pour toi, le commerce aurait pu te mener loin!... On gagne +souvent plus à vendre des haricots qu’à manier des pinceaux; d’ailleurs +c’est plus solide. Il faut toujours manger!... Ceci est une vérité +reconnue et incontestable, il faut manger. Mais je ne vois pas du tout +qu’il soit nécessaire de peindre... Je puis, moi, me passer d’un +peintre, et je ne peux pas me passer d’un cuisinier... Hein?... N’est-ce +pas vrai?...</p> + +<p>Je me contente de m’incliner et je fais mes adieux à madame en lui +annonçant mon départ pour la Savoie.</p> + +<p>—Vous allez en Savoie, dit Adolphine, est-ce que vous ne reviendrez pas +à Paris?</p> + +<p>—Pardonnez-moi, mademoiselle; je vais embrasser ma mère, que je n’ai +pas vue depuis près de onze ans que j’ai quitté le pays... Mon frère +Pierre part avec moi, nous allons tâcher de consoler notre mère de la +perte de Jacques, notre plus jeune frère...</p> + +<p>—C’est bon, c’est bon! dit M. le comte en m’interrompant. Pierre, +Jacques, Nicolas... tes affaires de famille ne nous intéressent pas, mon +garçon, va en Savoie... Si les marmottes se mangeaient, je te dirais de +m’en envoyer, mais je sais qu’il<a name="page_248" id="page_248"></a> n’y a rien de bon dans ce pays-là... +je me souviens d’y avoir passé.</p> + +<p>—Nous nous souviendrons aussi toujours, monsieur le comte, d’avoir eu +l’honneur de vous y recevoir. En disant ces mots, je vais baiser la main +de ma bienfaitrice et, jetant un tendre regard sur Adolphine, je sors de +l’appartement.</p> + +<p>Je rencontre Lucile au bas de l’escalier; elle vient me faire compliment +de ma nouvelle fortune.—Ce cher André, me dit-elle, le voilà fort à son +aise!... Six mille livres de rente, une jolie figure, bien fait, bien +tourné... Vous devriez vous établir, André... parce qu’un jeune homme +trop libre... fait quelquefois des folies... ce n’est pas que vous ne +soyez sage... mais une femme qui a de l’ordre, de l’économie... comme +moi, par exemple... Savez-vous, André, que, grâce aux bontés de madame, +j’ai déjà quelque chose de côté... puis j’ai des espérances... Mon petit +André, si vous étiez bien gentil, vous m’épouseriez... Oh! nous serions +bien heureux...—Non, Lucile, non, cela ne se peut pas...—Voyez-vous ce +monsieur, comme il me dit cela... Monstre! vous me disiez pourtant que +vous m’aimiez.—Mais je ne vous ai jamais promis de vous +épouser.—Qu’est-ce que cela fait? il y a tant de gens qui promettent et +qui n’épousent pas, qu’on peut bien épouser sans avoir promis. Au reste, +à votre aise, monsieur, je ne manquerai pas de maris quand j’en +voudrai.—J’en suis persuadé, Lucile; et comme je vais en Savoie, +j’espère que vous serez encore assez bonne pour me donner quelquefois de +vos nouvelles et de celles de madame la comtesse.—Quoi! vous allez en +Savoie?... pour voir votre mère sans doute? ce cher André... qu’elle +aura de plaisir à vous embrasser!.... Ah! vous êtes un vilain de ne pas +vouloir m’épouser... C’est égal, André, je sens bien que je ne puis pas +être fâchée contre vous... Oui, monsieur, je vous écrirai... Allons, +embrassez-moi, faites-moi vos adieux... se quitter comme cela... dans un +escalier... vous auriez bien dû au moins venir me dire adieu dans ma +chambre.—Je ne le puis, Lucile, la voiture doit être arrivée, mon frère +m’attend.—Allons, adieu donc; à votre retour je verrai si vous m’aimez +encore.</p> + +<p>J’embrasse Lucile et je quitte l’hôtel. En approchant de ma demeure +j’aperçois à la porte une chaise de voyage, le postillon est en selle, +Pierre est déjà dans la voiture, mettant alternativement sa tête à +chaque portière. Ce bon Bernard a retrouvé<a name="page_249" id="page_249"></a> ses jambes de vingt ans pour +satisfaire mon impatience. Je monte embrasser mes amis, je prends sur +moi une somme assez forte, fruit des économies de mon bienfaiteur, et +dont j’ai déjà trouvé l’emploi, puis je descends prendre place près de +Pierre, qui ne se sent pas de joie de voyager en poste.</p> + +<p>Manette et son père descendent dans la rue, afin de nous voir plus +longtemps; le postillon fait claquer son fouet et nous partons pour la +Savoie dans une bonne voiture à quatre chevaux, après en être sortis à +pied et en dansant: <i>Gai coco!</i> pour avoir du pain.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV<br /><br /> +<small>VOYAGE EN SAVOIE.—ACQUISITION.—RETOUR PRÉCIPITÉ.</small></h2> + +<p>Pierre, qui n’a pas comme moi habité un hôtel, et qui n’a jamais voyagé +en voiture, ne sait où il en est pendant les premières postes que nous +courons. Il ne clôt pas la bouche un moment: ce sont à chaque instant +des exclamations de joie, de surprise et quelquefois de frayeur, lorsque +la voiture, qui va comme le vent, penche dans des ornières ou roule sur +des chemins raboteux. Je voudrais en vain me livrer aux réflexions que +fait naître ma dernière entrevue avec Adolphine, Pierre ne m’en laisse +pas le temps.</p> + +<p>—Mon frère, me dit-il, vois donc comme les chevaux galopent... Qu’on +est bien en voiture à soi!... Serons-nous longtemps dedans?... Tiens! +regarde à gauche... à droite... les villages, les bois... tout ça fuit +derrière nous... Ah! que c’est beau d’être riche! et qu’on a bien fait +d’inventer les chevaux de poste! Tiens, André, tous ceux devant qui nous +passons allongent le cou pour nous voir... Je suis sûr qu’ils voudraient +être à notre place! Nous devons avoir l’air bien respectable. Je +voudrais passer ma vie en voiture!—Mon pauvre Pierre! tu en serais +bientôt las!—Oh! que non! on ne peut pas se lasser d’être roulé comme +ça!</p> + +<p>Le second jour cependant Pierre commence à se sentir fatigué du +mouvement de la voiture. Quoique notre chaise soit assez bonne, comme +nous avons couru toute la nuit, ne nous arrétant<a name="page_250" id="page_250"></a> que pour changer de +chevaux, Pierre dit qu’il aurait besoin de dérouiller un peu ses jambes +et ne plaint plus autant les pauvres piétons.</p> + +<p>Enfin nous avons dépassé Lyon; bientôt nous touchons le territoire de la +Savoie: ici tout prend à nos yeux une forme nouvelle; notre âme se +dilate, notre cœur bat délicieusement à l’aspect de chaque site que +nous reconnaissons.—Tiens, mon frère! nous écrions-nous, vois-tu cette +maison, ce sentier?... Nous nous sommes assis là... nous avons déjeuné +sous cet arbre... Tiens! aperçois-tu nos montagnes, nos glaciers?... +Notre village est là-bas, derrière ce gros bourg! Ah! quel bonheur de +revoir son pays!</p> + +<p>Et nous sautons, Pierre et moi, dans la voiture, nous nous embrassons, +nous pleurons de plaisir.</p> + +<p>Eh! mais, que vois-je là-bas, sur le chemin, à gauche, près de ce +précipice?... C’est une barrière... la même sur laquelle nous nous +sommes balancés en sortant de chez notre mère... Elle remue comme la +nuit où cela fit tant de frayeur à Pierre.—Ah! descendons, descendons, +dis-je a mon frère; allons nous appuyer sur cette barrière... Viens... +Il me semble que je suis encore à cette époque d’autrefois!</p> + +<p>Pierre ne demande pas mieux. Je dis au postillon d’arrêter. Nous +descendons et nous courons à notre chère barrière... Nous sommes tentés +de l’embrasser... Nous grimpons dessus et nous nous balançons comme +lorsque nous étions petits.</p> + +<p>Le postillon, qui nous regarde, ouvre de grands yeux; il nous croit +fous, sans doute. Ah! il ne peut deviner ce qui se passe dans notre +cœur.</p> + +<p>Mais déjà j’ai quitté la barrière, les réflexions sont venues me +rappeler à moi-même; je pense à Paris, à Adolphine, aux changements qui +se sont opérés depuis onze ans... Je soupire... Pierre se balance +toujours... Mais il revient à son village tel qu’il en est sorti.</p> + +<p>Nous remontons en voiture mais nous là laissons dans le bourg qui +précède notre chaumière d’un quart de lieue; je veux faire ce trajet à +pied. Pierre ne conçoit rien à cette idée, il espérait entrer au grand +galop dans son village.—Mon frère, lui dis-je, nos voisins, nos amis +pourraient croire que nous sommes devenus fiers, que nous voulons faire +de l’embarras!... Crois-moi, il vaut mieux revenir à pied dans le lieu +de notre naissance<a name="page_251" id="page_251"></a> et ne faire croire que nous sommes riches que par le +bien que nous ferons aux malheureux.</p> + +<p>Pierre m’embrassa en s’écriant:—T’as raison, André, t’as toujours +raison, mais moi je n’suis qu’une bête et je ne vois pas plus loin que +mon nez.</p> + +<p>Je renvoie les chevaux, je paye le postillon. Nous prenons nos valises, +nous les attachons chacune à un bâton. Pierre veut tout porter en disant +qu’il en a l’habitude, qu’il est plus fort que moi, et que c’est son +métier; mais je m’y oppose. Je veux aussi porter mon paquet... Je serais +si fâché de paraître au-dessus de mon frère!</p> + +<p>Nous hâtons notre marche en regardant avec amour ces lieux qui nous +rappellent notre enfance. Mais nous approchons de notre chaumière, c’est +là que tendent tous nos vœux. Au détour d’un sentier qui conduit à la +montagne, nous apercevons la place où notre mère nous dit adieu et nous +suivit des yeux si longtemps. Nous nous regardons tristement Pierre et +moi... La même pensée nous est venue... Jacques était là aussi avec +notre mère; c’est là que nous l’aperçûmes pour la dernière fois... Le +pauvre petit envoyait des baisers à ses frères qu’il ne devait jamais +revoir.</p> + +<p>Nous nous arrêtons pour essuyer les pleurs qui coulent de nos yeux... +Hélas! il n’est point de parfait bonheur; le nôtre eût été trop grand si +nous avions retrouvé dans notre village tout ce que nous y avions +laissé.</p> + +<p>Mais notre mère nous attend... courons dans ses bras. Nous franchissons +rapidement la montagne: arrivés au sommet, nous apercevons parfaitement +notre chaumière... Oh! nous la reconnaissons bien, quoique nous l’ayons +quittée fort jeunes.—La voilà! la voilà!... c’est tout ce que nous +pouvons nous dire... Les souvenirs, la joie nous ôtent la force de +parler. Nous ne marchons plus, nous volons jusqu’à cette demeure +chérie... Nous la touchons enfin... et nous tombons à genoux devant le +toit qui nous a vus naître.</p> + +<p>La porte est fermée: sans doute notre mère est là; mais irons-nous +brusquement nous jeter dans ses bras?...—On dit que la joie fait du +mal, me dit Pierre. Moi, j’ai de la peine à croire que ce mal soit +dangereux. Je ne puis plus résister, je frappe en tremblant... On ouvre: +C’est elle... c’est notre bonne mère!... qui nous fait un beau salut en +nous disant:—Qu’y a-t-il pour votre service, messieurs?<a name="page_252" id="page_252"></a></p> + +<p>Messieurs!... elle ne reconnaît pas les deux enfants qu’elle a vus +partir si petits! Onze années ont fait de nous des hommes, et notre mise +élégante doit tromper ses yeux. Mais le cœur devine, il pressent le +bonheur... Nous restons immobiles devant elle... nous sourions, nous +n’osons encore parler, mais nous lui tendons les bras et déjà son +cœur nous a nommés.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s’écrie-t-elle, serait-ce?...—Oui, c’est nous, ma mère: +c’est André, c’est Pierre qui sont revenus! nous écrions-nous tous deux, +et nous sautons au cou de notre mère, comme nous le faisions étant +petits; mais quand le cœur n’est pas changé, on conserve en +grandissant les douces habitudes de l’enfance.</p> + +<p>Pendant longtemps nous ne pouvons qu’échanger des mots sans suite, mais +ils partent de l’âme, ils expriment notre bonheur à tous trois. Notre +bonne mère ne peut se lasser de nous embrasser, puis de nous admirer +pour nous embrasser encore en s’écriant:—Mon Dieu!... que vous êtes +donc devenus beaux garçons, mes pauvres petits!... comme vous êtes bien +mis... queu jolie tournure... Toi, surtout, André, t’as l’air d’un +seigneur, mon garçon... Pierre a ben encore un peu de son air du pays, +de sa gaucherie d’autrefois... Mais toi, André... comme t’es dégagé et +toujours aussi bon... Ah! j’en ai eu souvent des preuves!... et, grâce à +toi, depuis ton départ ta mère n’a point connu l’indigence.</p> + +<p>—Pierre en eût fait autant, ma mère, si un fripon ne l’avait pas trompé +en gardant l’argent qu’il vous envoyait.—Oh! je vous crois, mes +enfants, je vous crois!... et d’ailleurs vous m’aimez toujours!... Ah! +je suis ben heureuse! Pourquoi faut-il que ce pauvre Jacques n’ait pu +vous presser dans ses bras!... Mais vous voilà! nous le pleurerons +ensemble, et je sens, en vous embrassant, que je suis encore heureuse +mère.</p> + +<p>Nous entrons dans notre chaumière. Chaque meuble, chaque objet nous +rappelle notre enfance.—Tiens, Pierre, dis-je à mon frère, voilà la +grande chaise sur laquelle est mort notre bon père... C’est là que nous +nous mîmes à genoux autour de lui. Voilà la place où il s’asseyait de +préférence... où il nous faisait sauter dans ses bras.</p> + +<p>—Oui, mes enfants, oui, c’est bien cela, dit notre mère en essuyant ses +yeux. Ces pauvres petits... ils reconnaissent tout... ils n’ont rien +oublié.—V’là où nous couchions! s’écrie Pierre;<a name="page_253" id="page_253"></a> mais j’crois qu’à +présent nous aurions de la peine à tenir là.—Et voilà où j’ai trouvé le +portrait de ma bienfaitrice...—Oui, mon cher André, ce bijou qui a été +cause de ton bonheur! c’est grâce à lui que t’as si bien fait ton chemin +et que te v’là maintenant un beau monsieur!... Vous me conterez tout ce +qui vous est arrivé depuis que vous m’avez quittée, mes enfants, vous ne +me cacherez rien... songez que tout intéresse une mère... Mais +reposez-vous... asseyez-vous... Est-ce que vous êtes venus à pied?</p> + +<p>—Oh! que non, dit Pierre, j’sommes venus commodément... nous avions... +Je serre le bras de mon frère en lui faisant signe de se taire. Ma mère +ne sait pas que M. Dermilly est mort et qu’il m’a fait son héritier; je +veux lui ménager une surprise, et c’est pour cela que je me hâte +d’interrompre Pierre en disant:—Nous avons trouvé une occasion de +voyager sans nous fatiguer... nous en avons profité.</p> + +<p>—Tant mieux, mes enfants; mais je veux vous régaler, vous faire queuque +chose... vous savez ben, de ces gâteaux que vous aimiez tant +autrefois... Ah! dame, si j’avais su votre arrivée, j’en aurais préparé +d’avance... mais vous avez voulu me surprendre; c’est égal, vous en +aurez pour ce soir.</p> + +<p>Pendant que ma bonne mère se donne bien du mal pour nous faire des +gâteaux, nous allons, mon frère et moi, visiter le village et voir si +nous reconnaîtrons quelques anciennes connaissances. Mais c’est au +cimetière que nous nous rendons d’abord; nous allons saluer la tombe de +notre père et celle de Jacques, qui est tout auprès. On a bientôt +parcouru l’intérieur d’un cimetière de village. Là, point de faste, +point de monuments; des croix, quelques pierres, quelques couronnes, +c’est tout ce qui marque la place de ceux qui ne sont plus. La mort y +est simple comme la vie que l’on a menée; les villageois s’y rendent +pour pleurer ceux qu’ils ont perdus et non pour admirer de beaux +mausolées et lire de louangeuses inscriptions.</p> + +<p>Après nous être agenouillés devant la tombe de Jacques et de notre père, +nous gagnons lentement le village. Nous nous arrêtons souvent; ces +sentiers, ces routes furent témoins de nos jeux. C’est par ici que nous +nous livrions bataille avec des boules de neige...—Tiens, me dit +Pierre, c’est là que j’en ai reçu une juste dans l’œil... Je n’ai pas +oublié non plus cet heureux temps!<a name="page_254" id="page_254"></a></p> + +<p>Personne dans le village ne nous reconnaît; il faut que nous nous +nommions. Chacun alors s’écrie:—Eh quoi! ce sont les fils de Marie!... +Comme ils ont l’air de beaux messieurs!</p> + +<p>Mais on s’aperçoit bientôt que notre cœur est toujours le même, et +chacun alors nous embrasse et nous comble d’amitiés.</p> + +<p>Nous retournons trouver notre mère, qui nous a apprêté un repas +somptueux pour le village. Depuis longtemps je n’avais eu autant +d’appétit: je fais honneur aux gâteaux, aux galettes. La bonne Marie est +enchantée; mais Pierre, tout en mangeant, fait parfois la grimace.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne trouves pas tout cela bon? lui demande ma +mère.—Oh!... dame... c’est que, voyez-vous, la cuisine de Paris... oh! +c’est autre chose...—Quoi! Pierre, tu n’aimes plus les gâteaux de ton +village qui te régalaient si bien autrefois?...—Ah! écoutez donc, +autrefois je ne connaissais pas les omelettes soufflées et toutes ces +bonnes choses que j’ai mangées en dînant chez le traiteur avec +Loiseau!... Ah! ma mère!... les omelettes soufflées!... c’est ça qui est +fameux!... Ah! si j’avais pu vous en apporter une dans ma poche... Mais +si vous venez à Paris... Oh! je veux que vous ne mangiez que de ça +pendant quinze jours.—Merci, mon garçon; mais je ne quitterai pas mon +pays pour tes omelettes soufflées... Je suis bien sûre que cela ne vaut +pas mieux que mes gâteaux... N’est-ce pas, André? ah! tu les trouves +bons, toi, et ça me fait plaisir.</p> + +<p>—Oui, ma mère, oui, je les aime toujours, dis-je en marchant sur le +pied de mon frère pour lui faire sentir qu’il fait de la peine à notre +mère en ne trouvant pas ses gâteaux aussi bons qu’autrefois... Le repas +achevé, chacun de nous raconte ce qui lui est arrivé depuis qu’il a +quitté le toit paternel. L’histoire de Pierre est bientôt terminée; la +mienne est beaucoup plus longue. Ma mère n’avait appris +qu’imparfaitement toutes mes aventures; elle bénit mes bienfaiteurs, et +verse des larmes lorsque je lui apprends la mort de M. Dermilly.</p> + +<p>—Dis-lui donc que t’es riche, me dit tout bas Pierre, ça la consolera +ben plus vite. Mais un regard que je lance à mon frère le force au +silence, et il se contente de murmurer entre ses dents:—Oh! c’est +égal!... André... à présent... c’est ben aut’chose.</p> + +<p>Ma mère ne fait pas attention aux demi-mots de Pierre; elle<a name="page_255" id="page_255"></a> me +recommande la plus tendre reconnaissance pour ma bienfaitrice, la plus +constante amitié pour Bernard et sa fille. Ce qui me contrarie, c’est +qu’elle me parle à peine d’Adolphine; elle en revient toujours à +Manette, on voit que le caractère de ma sœur a séduit ma mère; tout +dans Manette lui plaît; je n’ai parlé que de ses vertus, mais Pierre +vante sa beauté, sa taille, sa gentillesse, et ma mère s’écrie +souvent:—Que j’aurais de plaisir à embrasser cette bonne fille-là!</p> + +<p>L’heure du repos est venue, il s’agit de nous coucher. Ma mère craint +que nous soyons mal dans la chaumière: je la rassure, et ne veux pas +d’autre lit qu’un matelas jeté sur de la paille dans l’enfoncement qui +formait autrefois notre chambre à coucher. Pierre me regarde en ouvrant +de grands yeux, il ne conçoit rien à ma manière d’agir; mais il n’ose +pas se permettre d’observations, et se contente de me dire en se +couchant près de moi:—André, est-ce que tu ne veux plus être riche?</p> + +<p>Je regarde mon frère en souriant.—Dormons encore sous le toit qui nous +a vus naître, lui dis-je; mon cher Pierre, il ne faut pas, parce qu’on +est riche, se priver d’un aussi doux plaisir.</p> + +<p>Pierre ne me répond plus, il dort déjà; j’en fais bientôt autant que lui +en me berçant des souvenirs de mon enfance.</p> + +<p>Au point du jour, je laisse Pierre dormant encore, et ma mère apprêtant +notre déjeuner. Je sors, sous le prétexte de me promener un moment; mais +j’ai un autre motif: hier, en parcourant le village avec mon frère, j’ai +aperçu une fort jolie maison bourgeoise, bâtie dans une situation +charmante, et à la porte de la maison j’ai lu distinctement: A vendre ou +à louer.</p> + +<p>C’est cette propriété que je veux voir, c’est là que je me rends en +secret. Je frappe: un vieux jardinier vient m’ouvrir; c’est lui qui +habite seul la maison.—A qui s’adresse-t-on pour l’acheter? lui +dis-je.—Oh! monsieur, c’est facile: on va chez le notaire de la ville +de l’Hôpital; c’est lui qui est chargé de conclure. C’te maison avait +été bâtie pour une jolie dame qui voulait vivre loin du monde; mais, +après y avoir passé six mois, elle s’en est allée en disant qu’on ne +venait pas assez souvent lui demander à dîner, et elle a chargé le +notaire de vendre ce bien.</p> + +<p>—Voyons la maison?—J’vas vous faire voir tout, monsieur;<a name="page_256" id="page_256"></a> je suis le +jardinier. D’abord une jolie cour me plaît, la maison est bâtie avec +goût. Un rez-de-chaussée, un premier et des greniers; on pourrait y +loger douze au moins. Tant mieux, on a de la place à offrir à ses amis; +les personnes que l’on appelle ainsi en Savoie méritent ce nom, et +celles qui viendraient de Paris jusqu’ici pour nous voir le mériteraient +aussi. La maison est meublée avec simplicité; mais il y a tout ce qu’il +faut: une laiterie, un colombier, une serre, un pigeonnier; on n’a rien +oublié. Voyons maintenant le jardin. Deux arpents et demi en plein +rapport, jusqu’à un petit champ de blé; on peut vivre sans sortir de +chez soi. C’est charmant, je suis enchanté. Et combien tout cela? dis-je +au vieux jardinier.</p> + +<p>—Ah! dame, monsieur... ça vaut de l’argent... mais vous voyez aussi que +la maison est jolie, qu’il y a du terrain, du rapport, que c’est tout +meublé.—Mais enfin, combien en veut-on?—Neuf mille francs, +monsieur.—Neuf mille francs?...</p> + +<p>Il me semble que c’est pour rien; mais j’oublie que je ne suis plus à +Paris, et qu’ici une maison coûte moins qu’un petit appartement à la +Chaussée-d’Antin.</p> + +<p>—Tu peux ôter l’écriteau, dis-je au jardinier; j’achète la +maison.—Vous l’achetez, monsieur?... Ah! mon Dieu!... et moi, qui ai +soin du jardin?—Je t’achète aussi... que te donnait-on ici?—Ah! mon +bon monsieur, je prends ce qu’on veut, pourvu que j’ayons toujours ma +petite cabane dans l’fond de la cour; le jardin me fournit de quoi +vivre... et avec dix écus par an, je sommes content... mais aussi je +vous promets de travailler depuis le matin jusqu’au soir. Dix écus!... +pauvre homme!... M. le comte en donne cent à une foule de laquais qui +passent leur temps à bâiller dans ses antichambres... mais j’oublie +toujours que je ne suis plus à Paris.—Tiens, en voilà vingt, je te paye +d’avance; tu resteras avec ma mère, tu ne la quitteras plus.—Vot’ +mère... quoi! monsieur, c’est pour vot’ mère... que vous achetez c’te +belle maison?...—Chut... tais-toi, ne dis rien; je veux la +surprendre... je cours à la ville, chez le notaire, et ce soir, +j’espère, le contrat sera passé.</p> + +<p>En partant de Paris, j’avais emporté environ dix mille francs en or que +j’avais trouvés dans le secrétaire de M. Dermilly; je ne puis mieux +employer cette somme qu’à l’achat de cette jolie maison, dans laquelle +ma mère trouvera sur ses vieux jours toutes les commodités de la vie. +Plein du plaisir que je vais lui<a name="page_257" id="page_257"></a> causer, j’ai retrouvé mon agilité +d’autrefois, je gravis les montagnes qui conduisent à la ville; en peu +de temps j’ai franchi la distance qui m’en séparait; je ne marche pas, +je vole; enfin, je suis chez le notaire, auquel j’ai expliqué le sujet +de ma visite, avant qu’il ait fini de me faire la révérence.</p> + +<p>Malheureusement, l’homme de loi n’est pas aussi vif que moi: il met des +formes à tout ce qu’il fait, et des virgules dans tout ce qu’il dit.</p> + +<p>—On va s’occuper du contrat, me dit-il.—Sur-le-champ, monsieur...—Il +faut le temps de...—Je paye comptant, monsieur; voilà les neuf mille +francs, prix de la maison...—C’est très-bien, mais...—Que faut-il pour +les frais de l’acte?... Parlez... monsieur... Je ne marchande point, +mais, je vous en prie, terminons promptement.</p> + +<p>Avec de telles paroles, on met tout le monde en mouvement. Le notaire +presse son clerc, auquel je glisse une pièce d’or, et qui alors veut +bien ne pas retailler sa plume trois fois pour écrire le même mot.</p> + +<p>Je vais me promener dans le jardin pendant que l’on travaille, et j’ai +la compagnie de madame la garde-note qui s’est empressée d’ôter ses +papillotes, et d’accourir, lorsqu’elle a su qu’il y avait dans l’étude +un jeune homme qui achetait sans marchander et payait très-noblement.</p> + +<p>L’épouse du notaire n’est pas jolie, mais elle a des prétentions, et +l’on sait ce que c’est que les prétentions de province. En moins de cinq +minutes, je sais que madame a une belle voix, qu’elle chante les grands +morceaux en s’accompagnant du forté; qu’elle comprend l’italien et même +le latin; qu’elle connaît le code civil aussi bien que son mari; qu’elle +n’a jamais eu d’enfant, et qu’elle n’en désire pas, parce que cela gâte +la taille; qu’elle a le sentiment de la poésie, et beaucoup de penchant +pour la danse; qu’on mange chez elle les meilleures confitures, parce +qu’elle surveille sa cuisinière même en devinant des charades; qu’enfin, +elle est toujours mise dans le dernier goût, parce qu’elle reçoit le +journal des modes de Lyon.</p> + +<p>Pendant que l’on me dit toutes ces jolies choses, je me vois dans la +maison que je viens d’acheter, ou à Paris auprès d’Adolphine, ce qui +fait que je réponds presque toujours de travers à ce que me dit l’épouse +du notaire, qui ne doit pas avoir une opinion très-avantageuse de mon +esprit; mais cela m’inquiète<a name="page_258" id="page_258"></a> peu. Enfin, après deux mortelles heures, +le notaire me fait annoncer que tout est fini. Je cours à l’étude, je +paye ce qu’on me demande, je tiens le contrat de la maison, que j’ai +fait mettre sous le nom de ma mère, et je me sauve avec, laissant le +notaire dire à son clerc:—Voilà un garçon qui n’a pas l’habitude +d’acheter des maisons.</p> + +<p>Mon absence a été longue. On a déjeuné sans moi, l’heure du dîner est +arrivée, on est inquiet. Ma mère craint que je ne sois tombé dans +quelque précipice, n’étant plus habitué à gravir les montagnes; Pierre +me cherche de tous côtés: je reparais enfin, et le contentement qui +brille dans mes yeux dissipe toutes les inquiétudes.</p> + +<p>Je fais une histoire, et l’on me croit, parce qu’on est loin de +soupçonner la vérité. Après le dîner, j’emmène ma mère promener avec +nous. J’ai pris mes mesures pour que dès que nous aurons quitté la +chaumière, on y enlève tout ce que je veux que l’on transporte dans +notre nouvelle demeure. Je dirige notre promenade du côté de la jolie +maison. Le temps se passe, parce qu’à chaque instant nous sommes arrêtés +par de bons villageois qui font compliment à ma mère de ses deux fils; +et comme une mère ne se lasse jamais de recevoir de pareils compliments +et d’y répondre quelque chose qui prolonge la conversation, la nuit est +venue avant que l’on ait songé à retourner, à la chaumière.</p> + +<p>—Il est tard, et nous sommes bien loin de chez nous, dit la bonne +Marie, il y a bien longtemps que je ne suis restée le soir dehors; c’est +tout au plus si je reconnaîtrai mon chemin.</p> + +<p>Au lieu de prendre la route de la chaumière, je conduis ma mère et mon +frère à la maison, qui leur paraît être un château, et je frappe en +disant:</p> + +<p>—Je connais le maître de cette maison, allons souper chez lui, il nous +recevra bien.</p> + +<p>Pierre ne demande pas mieux, il présume qu’on doit autrement souper là +que dans notre chaumière; ma mère fait quelques façons, elle craint +d’être indiscrète, mais déjà François, le vieux jardinier, est venu nous +ouvrir, et nous introduit en nous faisant mille politesses. Je lui ai +fait signe de se taire, et le bonhomme, très-gauche pour les surprises, +est aussi embarrassé, que ma mère, qui n’ose pas avancer et demande +toujours où est le maître de la maison.<a name="page_259" id="page_259"></a></p> + +<p>Nous montons au premier, dans la chambre que j’ai destinée à ma mère. +Elle admire d’abord tout ce qu’elle voit, en s’écriant:—La jolie +maison!... Ça doit être des gens riches qui demeurent ici.</p> + +<p>Mais bientôt sa surprise prend un autre caractère, lorsqu’elle aperçoit +dans la chambre sa vieille commode, puis à la tête du lit la couronne de +buis qui était dans sa chaumière, puis enfin, près de la cheminée, la +vieille chaise dans laquelle notre père s’est endormi pour la dernière +fois.</p> + +<p>—Ah! bon Dieu!... qu’est-ce que cela veut donc dire? s’écrie la bonne +Marie... Ces effets qui sont de chez nous... et que je vois ici... Mes +enfants, comprenez-vous cela?...</p> + +<p>—Cela veut dire qu’ici vous êtes chez vous, ma mère, que cette maison +vous appartient, et que j’y ai fait apporter tout ce qui, dans votre +chaumière, avait quelque prix à vos yeux.</p> + +<p>Ma mère ne revient pas de sa surprise, tandis que Pierre saute dans la +chambre en s’écriant:</p> + +<p>—Ah! je ne vous avais pas dit qu’André était riche?... Mais je me +doutais bien qu’il vous ménageait une surprise...—Comment, tu es riche, +André?...—Oui, ma mère, assez du moins pour vous offrir cette retraite +agréable; M. Dermilly m’a fait son héritier, et quand j’habite à Paris +un beau logement, il me semblé qu’il est bien naturel que vous ayez +mieux qu’une chaumière. Voici l’acte de vente, cette maison est à +vous.—A moi, à toi, n’est-ce pas la même chose, mon garçon?... +Marie-toi, André, viens demeurer ici avec ta femme et tes enfants, c’est +alors que je n’aurai plus rien à désirer.</p> + +<p>—Oui, oui, nous nous marierons tous, dit Pierre, mais en attendant +soupons et visitons la maison.</p> + +<p>Le souhait de ma mère m’a fait pousser un profond soupir, mais je me +hâte, pour éloigner mes souvenirs, de la conduire dans toute la maison, +qu’elle trouve magnifique. Pierre choisit sa chambre; moi je prends +celle d’où la vue, plus étendue et plus variée, m’offrira de nombreuses +études. Il est trop tard pour que nous visitions ce soir, la laiterie, +le colombier et le jardin; le vieux François a dressé le souper dans une +salle du rez-de-chaussée. Nous mangeons avec appétit, et nous allons +nous livrer au repos avec ce contentement que l’on éprouve dans une +demeure qui nous plaît, lorsque l’on peut se dire: Je suis chez moi.<a name="page_260" id="page_260"></a></p> + +<p>Le lendemain nous visitons en détail toute la maison; la bonne Marie +pousse à chaque instant des cris de joie, surtout à l’aspect du four, du +pétrin, de la laiterie et de tous ces objets précieux à une bonne +ménagère. Les beaux arbres fruitiers dont le jardin est rempli font +l’admiration de Pierre, tandis que c’est le champ de blé qui enchante ma +mère. Mais lorsqu’on est propriétaire, on trouve toujours quelques +changements, quelques améliorations à faire dans son terrain. Pierre et +moi, nous travaillons au jardin, nous transplantons, nous bêchons, nous +labourons. Le vieux François crie un peu, mais nous ne l’écoutons pas, +et les jours s’écoulent vite dans ces occupations. Il y a six semaines +que nous sommes en Savoie, et je n’ai pas eu un instant d’ennui. Lorsque +j’ai dessiné pendant quelques heures les vues magnifiques qui de tous +côtés s’offrent à moi, je retourne prendre la bêche et travailler dans +notre jardin... L’image d’Adolphine ne me quitte pas; mais je sens que, +pour être heureux dans mes rêveries, il faut que je transporte Adolphine +en Savoie, et non pas que je m’en retourne près d’elle à Paris.</p> + +<p>J’ai reçu des nouvelles de mes bons amis: mais Lucile ne m’a pas encore +écrit, et Manette ne m’a pas dit un mot de l’hôtel. Je n’ai point fixé +l’époque de mon départ, et ma mère me dit souvent:—André, puisque tu as +de quoi vivre, puisque tu es heureux ici, pourquoi veux-tu retourner à +Paris?</p> + +<p>Enfin, je reçois une lettre de Lucile; je vais avoir des nouvelles +d’Adolphine... Mais je ne sais pourquoi je tremble en brisant le cachet.</p> + +<p>Je parcours rapidement la première page... es serments de constance, de +fidélité... Ah! Lucile! vous oubliez que je ne suis plus un enfant; +enfin, voici les détails sur l’hôtel: «M. le marquis est revenu; depuis +son retour, il court moins dans le monde et paraît se plaire beaucoup +près de sa cousine. Il est vrai que mademoiselle devient chaque jour +plus jolie; suivant toute apparence, M. le marquis sera son époux.»</p> + +<p>Son époux!... La lettre m’est tombée des mains... ce mot m’a anéanti... +Il se pourrait!... Adolphine épouserait son cousin!... Malheureux que je +suis!... Mais ne devais-je pas m’y attendre?... N’en avais-je point le +pressentiment?... Et cependant lorsque je me rappelle notre dernière +entrevue, je ne puis croire qu’elle aime le marquis.<a name="page_261" id="page_261"></a></p> + +<p>Je ne sais plus où j’en suis... Je n’ai aucun espoir d’empêcher ce +mariage, et cependant il me semble que si j’étais à Paris, que si +Adolphine me voyait, elle ne pourrait consentir à cet hymen. Je cours +trouver ma mère, et je lui annonce mon départ pour Paris.</p> + +<p>—Quoi! mon garçon, tu vas partir?... tu n’y pensais pas ce matin.—Des +nouvelles que j’ai reçues me forcent à ne plus différer.—Ah! mon Dieu! +est-ce que ces nouvelles-là t’apprennent queuque malheur?... tu as la +figure toute bouleversée, mon cher André...—Non, ma mère, non, ce n’est +rien... mais il faut que je parte dès demain...—Dès demain?... +—Pierre, va au bourg où nous avons laissé notre voiture, demande des +chevaux pour demain matin.—Oui, mon frère, j’y cours.—Pierre, si tu +veux rester près de ma mère, rien ne t’oblige à revenir à Paris.—Oh! +mon frère, je ne serai pas fâché d’y retourner avec toi. On voyage si +bien en chaise de poste!—Oui, oui, va avec André, dit ma mère, ne le +quitte pas, mon garçon... dans le trouble ou il est, je suis bien aise +que tu sois avec lui.</p> + +<p>Pierre est parti. Je fais mes apprêts pour le voyage; ma bonne mère me +regarde souvent, elle cherche à lire dans mon âme.</p> + +<p>—André, me dit-elle enfin, t’as du chagrin, mon garçon, t’as queuque +peine, que tu ne veux pas m’avouer...</p> + +<p>Je ne puis répondre, mais je prends la main de ma mère, et je la presse +sur mon cœur. Mon silence est presque un aveu.</p> + +<p>—Avec des talents, de la fortune, tu n’es pas heureux!... reprend ma +mère. Ah!... mon cher André, je voudrais encore habiter not’chaumière et +te voir, vêtu en Savoyard, revenir aussi gai qu’autrefois, manger la +soupe en riant avec nous! Hélas!... tu repars pour Paris!... Si tes +chagrins ne se passent point, reviens auprès de moi, mon fils, je +tâcherai de te consoler, ou je pleurerai avec toi.</p> + +<p>Je rassure ma mère, je cherche à dissiper ses inquiétudes... Mais je ne +puis cacher mon impatience d’être à Paris. Enfin, le moment du départ +est arrivé, nous embrassons notre mère, je recommande au vieux François +la petite propriété; bientôt nous avons rejoint notre voiture, et nous +quittons de nouveau la Savoie.<a name="page_262" id="page_262"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV<br /><br /> +<small>ENTREVUE.—DUEL.—PLUS D’ESPOIR.</small></h2> + +<p>Nous faisons la route en brûlant le pavé, je paye les postillons en +conséquence. Pierre fait ce qu’il peut pour me distraire, mais je le +laisse parler seul; je ne rêve qu’Adolphine et le marquis... Je brûle +d’être à Paris, et pourtant qu’y ferai-je?... Je ne sais... je suis hors +d’état de raisonner.</p> + +<p>Enfin, nous sommes arrives. Il est près de dix heures du soir; +n’importe, je veux parler à Lucile: je laisse Pierre chez moi, le pauvre +garçon est encore tout étourdi de la vitesse dont nous sommes venus; je +me rends à l’hôtel.</p> + +<p>Le concierge me connaît, je pénètre facilement dans la maison. +J’aperçois beaucoup de clarté dans les appartements... Sans doute il y a +réunion chez madame la comtesse, sans doute le marquis et Adolphine sont +ensemble... Mon cœur se serre; je monte rapidement l’escalier qui +conduit à la chambre de Lucile... La femme de chambre descendait; elle +se trouve en face de moi, elle me reconnaît et pousse un cri....</p> + +<p>—Silence!... lui dis-je; de grâce, Lucile, taisez-vous; je ne veux pas +que l’on sache que je suis dans l’hôtel.—Ah! mon Dieu!... c’est que +votre vue m’a saisie... On le croit en Savoie... et puis on le voit +devant soi... quel plaisir!... ce cher André!...</p> + +<p>—Lucile, entrons dans votre chambre, nous pourrons y causer mieux +qu’ici.—Oh! je veux bien... Mon Dieu! je n’en reviens pas encore... Ah! +vous ne direz pas cette fois que vous m’avez trouvée avec le petit +Anglais... Oh! c’est une petite bête... il n’est bon qu’à boire et à +manger!...</p> + +<p>Nous sommes entrés chez Lucile, je me jette sur un fauteuil pendant +qu’elle allume des bougies. Elle revient vers moi pour m’embrasser et +s’aperçoit alors de mon trouble, de ma pâleur.</p> + +<p>—Qu’avez-vous, André? me dit-elle, vous paraissez souffrant.—Oui... je +souffre en effet...—Est-ce la fatigue du voyage?...—Non...—Est-ce +que vous auriez trouvé votre mère malade?—Non, grâce au ciel, je l’ai +laissée heureuse et bien portante...<a name="page_263" id="page_263"></a></p> + +<p>—D’où vient donc l’état où je vous vois, André?... Contez-moi ça, vous +savez bien que je suis votre amie...</p> + +<p>Je garde quelque temps le silence, et Lucile attend avec inquiétude que +je m’explique; je balbutie:—Est-il vrai que mademoiselle Adolphine doit +épouser son cousin?...</p> + +<p>Lucile, qui m’examine attentivement, paraît vivement frappée.—Ah! mon +Dieu!... se pourrait-il?... s’écrie-t-elle en laissant tomber ses bras +comme anéantie de ce qu’elle vient de découvrir.</p> + +<p>—De grâce, Lucile... répondez-moi!—André!... serait-il vrai?... vous +aimez mademoiselle?...—Ah! Lucile, taisez-vous!... si l’on vous +entendait!...—Le malheureux!... il l’aime... plus de doute... Cette +tristesse, cette mélancolie qui le minait depuis quelque temps... Et je +n’ai pas deviné cela plus tôt!... Où avais-je donc les yeux!... Mais +aussi qui aurait pensé... pauvre André!... Ah! c’est égal, je vous +aimerai toujours... Je serai toujours votre amie; et vous, André... vous +aurez toujours un peu d’attachement pour moi, n’est-il pas vrai?—Oui, +bonne Lucile!... toujours... Mais n’allez pas dire un mot de ce que vous +pensez...—Pour qui me prenez-vous donc?... Allez, quand les femmes le +veulent, elles sont plus discrètes que les hommes...—Et ce mariage de +mademoiselle Adolphine?...—Oh! ce n’est pas encore fait... C’est M. le +marquis et M. le comte qui en parlent.—Il se fera... j’en suis +certain...—Il faut que mademoiselle et madame le veuillent aussi... +Mais quand même il ne se ferait pas... mon cher André... que pouvez-vous +espérer?...—Rien!... je le sais!—Quelle folie aussi d’aimer quelqu’un +qu’on ne peut avoir!...—Ah! Lucile, est-on maître de son cœur?—Oh! +non, c’est vrai, on n’est pas maître de cela, il a raison... Et puis on +vous laissait trop courir, jouer, aller seul avec mademoiselle... On +disait: Ce sont des enfants!... On croit que les enfants ne pensent à +rien, et ça entend déjà malice; avec cela vous étiez si précoce, +vous!...—Lucile, ma chère Lucile, j’ai une grâce à vous +demander...—Une grâce?—Je sens bien qu’il ne faut plus que je voie +mademoiselle Adolphine... Mais, avant de me priver pour jamais de sa +vue... je voudrais lui faire mes adieux...—Vos adieux?... mais moi, je +vous verrai toujours, n’est-ce pas, André?...—Oui... mais pas à +l’hôtel...—Vous ferez bien... en cessant de la voir votre amour +passera... Oh! vous ne croyez pas maintenant que ce soit possible; mais<a name="page_264" id="page_264"></a> +un jour, mon ami, vous verrez que j’avais raison... Les hommes ne +résistent pas à l’épreuve de l’absence!... Nous autres femmes, c’est +différent!... Mais nous avons le cœur autrement fait que vous.</p> + +<p>—Lucile, vous ne me répondez pas...—Mais que puis-je donc faire dans +tout cela?—Dites en secret à mademoiselle que je suis revenu... que je +voudrais la voir... lui parler seul un instant... Si elle consent à +m’entendre... Lucile, vous me direz le moment où madame va lire dans son +cabinet... alors Adolphine étudie seule dans le petit salon... Ah! que +je puisse lui parler un instant, et je m’éloignerai satisfait...—Eh +bien! je tâcherai... Écoutez, demain, pendant le déjeuner, j’avertirai +mademoiselle de votre retour, vous reviendrez, vous monterez ici, et +vous attendrez que je vous avertisse.—Chère Lucile! que vous êtes +bonne!—Méchant! je vous aime toujours, moi, malgré votre inconstance. +Ah! je voudrais tant vous voir heureux...—Heureux!... ah! jamais... +jamais...—Allons, monsieur, ne vous désolez pas... Cela me fait trop de +peine... Ah! si j’étais comtesse, cela ne m’empêcherait pas de vous +épouser!...—Adieu, Lucile... à demain... ne n’oubliez pas...—Non, non, +comptez sur moi.</p> + +<p>Je sors de l’hôtel et je rentre chez moi. Mon frère dort profondément... +Heureux Pierre!... Tu n’as point de soucis, de tourments, +d’inquiétudes!... Et cependant, aux yeux de tout le monde, c’est moi que +le sort a favorisé. J’ai trouvé à Paris des amis, des protecteurs, j’ai +reçu de l’éducation, j’ai maintenant une fortune indépendante; tandis +que mon frère, que nul hasard n’a poussé, est resté commissionnaire et +ne sait point encore signer son nom. Mais je ne puis trouver le repos, +et Pierre dort en paix! La nature dédommage toujours ses enfants.</p> + +<p>Le point du jour me retrouve debout dans ma chambre... comptant les +heures qui s’écouleront encore avant que je voie Adolphine. Je ne puis +me présenter à l’hôtel avant neuf heures du matin; que faire jusque-là? +Allons voir Bernard et Manette, allons chercher près de ces bons amis +quelques distractions. Pierre dort toujours... Il se repose des fatigues +du voyage... ne l’éveillons pas... Il n’est point amoureux, lui!...</p> + +<p>On est matinal chez Bernard; je le trouve déjeunant avec sa fille. Un +cri de joie de Manette annonce à son père ma présence; je suis dans les +bras de mes amis, je leur conte tout ce que j’ai<a name="page_265" id="page_265"></a> fait en Savoie. +Manette m’écoute avec délices, elle semble craindre de perdre une seule +de mes paroles, et son père me frappe souvent sur l’épaule en me disant:</p> + +<p>—C’est bien, André... T’as bien fait d’acheter c’te maison... V’là ta +mère qui va vivre comme une reine... Allons, dans queuque temps je me +retire du commerce et je vais voir cette bonne Marie!...</p> + +<p>Chez Bernard le temps a passé plus vite. J’entends sonner neuf heures, +je puis me rendre à l’hôtel. Je dis adieu à mes amis en leur promettant +de les revoir bientôt. Je vole chez Lucile, je la trouve dans sa +chambre.</p> + +<p>—Il est encore de bonne heure, me dit-elle, on n’a pas déjeuné en bas, +il faut attendre, mon cher André, mais vous déjeunerez avec moi... Le +petit jockey m’a apporté du... du <i>plum-pudding!</i>... Il a cru me faire +un cadeau... Ah! je trouve cela bien mauvais!... Mais je vais vous +donner du café.—Merci, Lucile, je ne veux rien prendre.—Monsieur, il +faut toujours qu’un amoureux mange, entendez-vous, il ne faut pas croire +qu’on soit plus intéressant parce qu’on ne prend rien, c’est très-mal +raisonner...</p> + +<p>Elle sert le déjeuner, je suis obligé de la laisser faire; mais, à +chaque minute, je la conjure de descendre près d’Adolphine. Enfin elle +est partie... Je tremble... que va répondre mademoiselle? +consentira-t-elle à m’entendre... et que vais-je lui dire?... Mais +Lucile ne remonte pas... Une demi-heure s’écoule... Il me semble qu’il y +a un siècle... je ne puis plus tenir dans la chambre... Elle rentre +enfin.</p> + +<p>—Ah! que vous avez été longtemps!...</p> + +<p>—Vraiment, monsieur, vous croyez que l’on trouve tout de suite +l’occasion de parler en cachette... que cela va tout seul...</p> + +<p>—Eh bien Lucile! qu’a-t-elle dit?—M’y voilà... D’abord madame était +là, et je n’osais point parler bas à mademoiselle... enfin madame a +passé dans sa chambre et j’ai annoncé votre retour... mademoiselle en a +paru charmée.—Charmée... ah! Lucile! est-il vrai?...—Eh! oui, +monsieur, c’est vrai; mais quand j’ai dit que vous étiez dans ma chambre +et que vous désiriez la voir seule un instant, alors elle a demandé qui +vous empêchait de descendre et de lui parler devant sa maman... Je ne +savais trop comment répondre à cela... j’ai dit que vous aviez sans +doute quelque secret que vous ne vouliez pas révéler<a name="page_266" id="page_266"></a> devant madame la +comtesse... Mademoiselle a rougi, puis enfin m’a dit qu’elle allait +rester à étudier son dessin dans le petit salon... et cela veut dire +qu’elle consent à vous entendre.</p> + +<p>—Ah! Lucile, quel bonheur!—Je guetterai le moment où madame passera +chez elle; ensuite si elle revient et vous trouve là, vous serez censé +arrivé pour la voir. J’espère que je suis bonne... Ah! vous ne le +méritez pas... mais je redescends et je viendrai vous appeler dès que +mademoiselle sera seule.</p> + +<p>Je vais donc revoir Adolphine... et la voir un moment sans témoin. Ah! +si ma bienfaitrice connaissait ma hardiesse... mais je ne veux dire +qu’un mot à celle que j’adore... qu’elle sache que toute ma vie son +image sera gravée dans mon cœur... que nulle autre, n’y régnera, et +je m’éloigne pour jamais.</p> + +<p>Je ne puis exprimer ce que j’éprouve au moment où Lucile reparaît et me +fait signe de descendre... je ne sais comment je suis parvenu dans le +salon... mais je suis devant Adolphine, et Lucile passe dans +l’appartement de sa mère en me disant:—Je tousserai tout bas quand +madame reviendra.</p> + +<p>Adolphine me sourit:—C’est vous, André? me dit-elle vous avez voulu me +parler en secret... Auriez-vous quelque chagrin que vous n’osez confier +à ma mère?...—Non, mademoiselle.. mais... je voulais... je désirais... +vous dire adieu avant de partir pour jamais...—Comment! vous arrivez de +la Savoie, et vous songez déjà à repartir?—Que ferais-je à Paris... +bientôt je ne pourrai plus vous voir... vous allez, m’a-t-on dit, vous +marier.—Me marier!... on ne m’en a point parlé; qui vous a dit que l’on +pensait à me marier?...—Monsieur votre cousin ne vous quitte plus... il +vous fait la cour... cela est naturel. Il vous aime... eh! qui pourrait +vous voir sans vous aimer!... Sans doute vous l’aimez aussi?</p> + +<p>Elle ne me répond pas, mais elle me regarde si tendrement que j’ose +m’approcher davantage et prendre sa main que je presse dans la mienne en +balbutiant:—Je fais des vœux pour votre bonheur, mademoiselle, mais +je sens que je n’aurai pas le courage d’en être le témoin... Hélas!... +personne ne me plaindra, moi, et pourtant les chagrins... la douleur... +tel est désormais mon partage!...</p> + +<p>—André, vous serez malheureux?...—Oui, mademoiselle... mais il faut +que je souffre en silence... Ah! si du moins vous me plaignez, si vous +me pardonnez de vous aimer... je m’éloignerai<a name="page_267" id="page_267"></a> moins à plaindre.—Vous +pardonner... est-ce que c’est un crime de m’aimer?... N’avons-nous pas +été élevés ensemble?... n’êtes-vous pas le compagnon de mon enfance, de +mes premiers jeux?... je vous aime aussi, moi, et je ne pensais pas que +ce fût mal.</p> + +<p>—Vous m’aimez! ah! mademoiselle! je ne suis plus à plaindre... Ce mot +efface toutes mes souffrances!... Cet instant de bonheur me donnera la +force de supporter un siècle de peines!</p> + +<p>Je suis tombé aux genoux d’Adolphine, je tiens une de ses mains que je +presse contre mon cœur: elle penche sa tête vers moi, des pleurs +coulent de ses yeux... Qu’elles sont douces pour moi, ces larmes qui me +prouvent l’intérêt que je lui inspire! Pans cette situation, nous +oublions que le temps s’écoule: un cri parti à la porte du salon nous +rappelle à nous-mêmes. Je me retourne... Grand Dieu! c’est M. le comte, +et il m’a vu aux genoux de sa fille!</p> + +<p>Adolphine reste immobile et tremblante; je me suis relevé, et, confus, +je me tiens à quelques pas. M. de Francornard s’est jeté dans un +fauteuil, il est tellement en colère que, pendant quelques minutes, il +ne peut parler; enfin les paroles se font jour et les phrases sont +accompagnées de gestes menaçants.</p> + +<p>—Misérable suborneur!... ai-je bien vu!... dois-je en croire mon +œil!... Un Savoyard aux genoux de ma fille... un malheureux que nous +avons élevé par charité se permet de prendre la main de mademoiselle de +Francornard!... J’étouffe: cela va faire remonter ma goutte!</p> + +<p>Aux cris de M. le comte, son neveu entre d’un côté, et de l’autre madame +la comtesse paraît suivie de Lucile.</p> + +<p>—Qu’avez-vous donc, monsieur? demande ma bienfaitrice, pourquoi ce +tapage?... André ici!... ma fille tremblante! que s’est-il donc +passé?—Ce qui s’est passé... par Dieu! madame, je crois qu’il était +temps que j’arrivasse!... Je vous fais compliment de votre André... +c’est un joli garçon!... Je viens de le trouver aux genoux de votre +fille.</p> + +<p>—Aux genoux de ma fille!... grand Dieu!... serait-il vrai, André?... Je +baisse la tête... je suis confondu.—Ce drôle aux genoux de ma cousine! +s’écrie le marquis. Ah! ceci est trop fort! et c’est à moi de châtier ce +misérable!</p> + +<p>En disant ces mots, il court vers son oncle; lui prend sa canne, puis +revient vers moi et se dispose à me frapper; mais<a name="page_268" id="page_268"></a> la voix du marquis +m’a rendu à moi-même... Pendant que madame la comtesse crie:—Arrêtez! +aussi prompt que l’éclair, je lui arrache la canne des mains, et, la +brisant en plusieurs morceaux sur mon genou, je la jette avec violence à +ses pieds.</p> + +<p>Le marquis frémit de colère. Adolphine lève vers moi ses bras +suppliants; le comte est couché dans son fauteuil: de rouge qu’il était, +son visage est devenu violet. Lucile me fait signe de fuir; la comtesse +se place entre moi et Thérigny.</p> + +<p>—Sortez, monsieur! me dit ma bienfaitrice d’un ton qui me perce l’âme, +et ne reparaissez plus dans cette maison... Je n’aurais jamais pensé que +vous y apporteriez le trouble et la discorde!</p> + +<p>Je suis atterré, je vais partir sans oser lever les yeux, lorsque le +marquis me saisit le bras en me disant:—Je vous retrouverai, je +l’espère.—Quand vous voudrez, monsieur; mais veuillez vous rappeler que +je suis homme comme vous.</p> + +<p>C’en est fait, je quitte l’hôtel, et c’est pour n’y jamais rentrer. +Madame la comtesse m’a banni de sa présence, je sens que j’ai mérité sa +colère!... mais Adolphine m’a dit qu’elle m’aimait! et ce souvenir +efface tous les autres.</p> + +<p>Cette scène m’a tellement troublé, que je parcours les rues pendant +longtemps sans savoir où je vais, sans avoir aucun but; enfin, je ne +sais comment je me retrouve devant ma demeure. Le portier me remet un +billet que l’on vient, me dit-il, d’apporter à l’instant; je brise le +cachet et lis ces mots:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Quoique vous ne soyez qu’un malheureux dont mon mépris devrait +faire justice, je veux bien descendre jusqu’à vous pour laver +l’insulte que vous avez faite à ma cousine. Je vous attends ce soir +à six heures avec des pistolets à l’entrée du bois de Vincennes; +mon jockey seul m’accompagnera.</p> + +<p class="c">«Le marquis ><small>DE</small> T<small>HÉRIGNY</small></p></div> + +<p>Ce soir à six heures, il n’est pas midi, j’ai du temps devant moi. Un +duel! un duel avec le neveu de ma bienfaitrice! Malheureux! dans quelle +affaire me suis-je engagé! Si je suis vainqueur j’ajouterai à tous mes +torts celui d’être le meurtrier du marquis, qui, je sens, a droit de me +demander raison de ma conduite imprudente. Pendant huit ans élevé dans +la maison de madame la comtesse, comblé de ses bienfaits, recevant par +ses soins une éducation et des talents auxquels je ne devais pas +prétendre,<a name="page_269" id="page_269"></a> comment ai-je reconnu ses bontés? En osant élever mes +regards sur sa fille, en semant le trouble dans sa maison, en provoquant +le neveu de son époux. Ah! je sens tous mes torts; mais il m’est +impossible de refuser ce combat! mon seul désir est de succomber!... +Vaincu, je serai moins coupable!... Malheureux! et ma mère, qui la +consolera?</p> + +<p>Je monte chez moi, mon frère m’attendait; il est surpris de ne m’avoir +pas vu depuis la veille. Je l’embrasse tendrement:—Pierre, lui dis-je, +une affaire importante me force à sortir à six heures. Si ce soir je ne +suis pas de retour, dispose de tout ce qui est ici; mais, crois-moi, ne +reste pas à Paris... Retourne en Savoie, va consoler ma mère.</p> + +<p>—Oh! je n’y retournerai qu’avec toi, dit Pierre, ma mère m’a dit de +t’amuser, de te distraire. Tu es triste aujourd’hui... Viens chez le +papa Bernard, mam’zelle Manette t’égayera, elle t’aime fièrement, +mam’zelle Manette!... Ah ça! ce n’est donc pas d’elle que tu es +amoureux?—Laisse-moi, Pierre, va sans moi chez nos bons amis; je t’y +rejoindrai ce soir.—Eh bon! c’est dit, je t’y attendrai.</p> + +<p>Pierre m’embrasse et s’éloigne. J’ai besoin d’être seul; que de pensées +viennent m’assaillir!... mais l’image d’Adolphine triomphe de toutes les +autres, elle est toujours devant moi, je me crois encore à ses pieds, +et, le dirai-je, mes tourments mêmes ont quelque chose de doux que je ne +changerais point contre un bonheur qu’il me faudrait acheter par son +indifférence.</p> + +<p>Le temps fuit bien vite dans les rêveries de l’amour; ma montre marque +cinq heures et quart, et je suis encore chez moi!... Je ne veux point +faire attendre le marquis. Je me hâte de prendre les pistolets qui +appartenaient à M. Dermilly. Ah! s’il avait prévu que j’emploierais ces +armes contre un parent de sa Caroline, il ne m’aurait pas traité comme +un fils. Et cependant pouvais-je me laisser insulter... frapper?... +Cette idée ranime ma colère; je descends, je prends un cabriolet.—Dix +francs pour toi, dis-je au cocher, si je suis un peu avant six heures à +l’entrée du bois de Vincennes.</p> + +<p>Mon cocher paraît décidé à faire crever son cheval pour dix francs. Nous +arrivons à l’heure juste; je descends et regarde autour de moi. Personne +encore... Attendez-moi, dis-je à mon cocher, de toute façon j’aurai +besoin de vous.—Suffit, not’ bourgeois, je vois de quoi il s’agit... +Queuques dragées à échanger.<a name="page_270" id="page_270"></a> Je connais ça... comptez sur moi; je suis +le mutus des cochers.</p> + +<p>Je m’avance dans le bois, le temps est pluvieux, ces lieux sont +déserts... Le marquis tarde bien; enfin une voiture paraît sur la +route... elle s’approche, je la reconnais, c’est le vis-à-vis du +marquis. Il s’arrête près de moi; le marquis descend légèrement en +faisant signe à son jockey de garder la voiture. Il m’aperçoit et se +dirige dans l’épaisseur du bois... nous nous arrêtons bientôt, et chacun +se recule jusqu’à ce qu’une distance d’environ quinze pas nous +sépare.—Je pense, dit le marquis en souriant dédaigneusement, que c’est +à moi de commencer.—Oui, monsieur, je le pense aussi.</p> + +<p>Le marquis arme son pistolet, il m’ajuste, le coup part... Je n’ai pas +été atteint.—A votre tour, me dit-il froidement, je suis bien maladroit +aujourd’hui.</p> + +<p>Je ne sais ce que je dois faire... j’hésite, je balance.—Tirez, me +dit-il, ou je croirai que vous avez peur de recommencer.</p> + +<p>Ces mots me décident; je tiens mon arme, mais je regarde à peine mon +adversaire. Le coup part... malheureux! qu’ai-je fait!... Le marquis +tombe sur le gazon.</p> + +<p>Je cours à lui; le sang coule en abondance de la blessure qu’il a reçue +dans le côté droit.—C’est peu de chose, me dit-il, faites avancer mon +vis-à-vis... Aidez-moi à y monter, et je pourrai arriver à l’hôtel.</p> + +<p>Je fais avancer la voiture, je place le marquis dedans; le petit jockey +monte sur le siége et fouette les chevaux, qui partent rapidement. Je +suis seul dans le bois, inquiet de l’état du marquis, désespéré de ma +victoire, et prévoyant que c’est une nouvelle barrière que je viens +d’élever entre Adolphine et moi.</p> + +<p>Il faut cependant retourner à Paris. Je retrouve mon cocher; il m’aide à +monter, car je n’ai plus la tête à moi: l’image du marquis baigné dans +son sang est toujours devant mes yeux... S’il allait succomber!... Ah! +je sens que je ne me pardonnerais jamais sa mort.</p> + +<p>—Où allons-nous, mon bourgeois?—A Paris...—C’est fort bien, mais +encore de quel côté?...—Hélas! je ne sais!... O ma mère! si vous saviez +que votre fils vient de verser le sang d’un homme... mais vous ne le +croiriez pas!—Il paraît que l’adversaire a attrapé la noisette...—Il +n’est que blessé et j’espère...<a name="page_271" id="page_271"></a></p> + +<p>—En ce cas, il ne faut pas vous désoler... c’est l’affaire du +chirurgien, ça ne vous regarde plus... en avant, Cocotte... et nous +allons?—Chez Bernard...—Qu’est-ce que c’est ça, Bernard? un +traiteur?—Allez rue Vieille-du-Temple, je vous arrêterai où il faudra.</p> + +<p>Mon vieil ami saura tout, il me dictera la conduite que je dois tenir; +ah! si je l’avais consulté plus tôt!... sans doute ce duel n’aurait +point eu lieu. J’oublie maintenant que le marquis aime Adolphine, et, +dût-il devenir son époux, je n’ai qu’un désir, c’est que sa blessure ne +soit pas mortelle.</p> + +<p>Nous voici devant la porte de Bernard, je descends de cabriolet et je +monte chez le porteur d’eau. Manette est seule; en me voyant, elle court +dans mes bras, et des pleurs coulent de ses yeux.—Qu’as-tu donc? lui +dis-je.—Pierre nous avait dit que tu avais l’air fort agité... que tu +avais parlé de ne plus revenir... j’étais si inquiète; mon père et ton +frère sont allés à ta recherche... mais te voilà... je respire enfin... +D’où viens-tu donc, André?... et pourquoi nous causes-tu de si cruelles +alarmes?... comme tu es pâle... défait!... mon Dieu!... ne te verrai-je +plus l’air heureux et content?...</p> + +<p>—Oh! non, ma sœur, non, jamais de bonheur pour moi...—Jamais!... +André... ne dis pas cela, je t’en prie!... Qu’est-il donc arrivé de +nouveau?—Je viens de me battre...—Te battre! toi si doux! si bon!... O +ciel! et si on t’avait tué?...</p> + +<p>Manette me prend les mains, elle veut s’assurer que je ne suis pas +blessé, ses yeux me parcourent, elle respire à peine.—Et avec qui donc +ce duel?—Avec le marquis de Thérigny...—Le neveu de madame la +comtesse... O mon Dieu! l’auriez-vous tué?...—Non... il est blessé, +mais j’espère...—Se battre!... vous, André!—Ah! si tu savais comme le +marquis m’a traité...</p> + +<p>—Je devine la cause de votre colère... le marquis fait la cour à sa +cousine... vous aussi, vous aimez mademoiselle Adolphine, et c’est pour +elle que vous vous êtes battus.—J’aime Adolphine... et qui donc t’a +appris ce secret?...—Il croit que je ne m’en étais pas aperçue! répond +Manette en portant son mouchoir sur ses yeux. Ah! il y a bien longtemps +que je le sais!...</p> + +<p>Ce sentiment que je croyais si bien caché dans mon sein était connu de +Manette!... Pauvres amoureux, comme vous dissimulez<a name="page_272" id="page_272"></a> mal! Mais je sens +que j’aurai du plaisir à épancher mon cœur dans celui de ma +sœur:—Tu ne t’es pas trompée, lui dis-je en lui prenant la main. +Oui, j’aime, j’adore Adolphine, et cette passion est la cause du chagrin +qui me mine... Je sais bien qu’il n’est aucun espoir; mais cet amour, +plus fort que ma raison, triomphe sans cesse de mes résolutions!... ah! +Manette, je suis bien malheureux!...</p> + +<p>—Hélas! me répond ma sœur en sanglotant, pourquoi avez-vous été +loger dans cet hôtel!... pourquoi a-t-on fait de toi un beau +monsieur?... je savais bien que cela ne vous rendrait pas heureux. Si +vous étiez resté commissionnaire, vous n’auriez jamais aimé la fille +d’une comtesse... et peut-être... ah! nous serions bien plus contents... +mais on n’a pas voulu m’écouter!...</p> + +<p>Manette pleure amèrement. Chère sœur! elle prend part à mes +chagrins.—Et mademoiselle Adolphine sait-elle que vous l’aimez? reprend +Manette au bout d’un moment.—Oui, ce matin j’ai osé le lui avouer...</p> + +<p>—Ah! c’est bien mal cela, monsieur; lui dire que vous l’aimez... +chercher à lui inspirer de l’amour... Et que vous a-t-elle répondu?... +Vous ne voulez pas me le dire... elle vous aime sans doute aussi... oh! +oui, je suis bien sûre qu’elle vous aime; et à quoi cela vous +avancera-t-il? Vous ne pouvez pas l’épouser, André; vous savez bien que +c’est impossible... Oubliez-la, André, oubliez-la.—L’oublier! ah! +jamais!...—Jamais! dit-il, ah! mon Dieu!...</p> + +<p>Épuisé par tout ce que j’ai éprouvé dans cette journée, je sens un +frisson qui me saisit; je tremble, mes dents se choquent avec violence, +je veux rentrer chez moi pour chercher le repos. Ma sœur me supplie +de lui permettre de m’accompagner.—Cher André, tu souffres, tu es +malade, me dit-elle, ah! permets-moi de veiller près de toi, mon père ne +le trouvera pas mauvais. Qui te soignera, si ce n’est ta sœur? Non, +je ne te quitterai pas. Si je t’ennuie, tu me parleras de tes amours, de +ton Adolphine, et je t’écouterai.</p> + +<p>Comment la refuser?... Manette prend à la hâte ce qu’il lui faut pour +sortir, et nous descendons ensemble. Déjà la fièvre qui me domine fait +trembler mes genoux, je m’appuie sur le bras de ma sœur; nous +arrivons ainsi à ma demeure. Pierre et Bernard m’y attendaient. Ils sont +effrayés de mon état; à peine si j’ai la force de prononcer encore le +nom du marquis,<a name="page_273" id="page_273"></a> en les suppliant d’aller à l’hôtel s’informer de sa +situation.</p> + +<p>On me met au lit; je ne vois plus, je n’entends plus que confusément ce +qui se passe autour de moi. Bientôt un délire violent se déclare, et mes +amis sont des étrangers à mes yeux. Plus heureux dans mon égarement que +ceux qui m’entourent, je ne vois pas les larmes qu’ils répandent, je ne +sens pas les tourments que je leur cause.</p> + +<p>Depuis longtemps j’étais dans cet état. Un jour enfin mes yeux se +rouvrent à la lumière, ma raison est revenue... J’aperçois Manette +assise au pied de mon lit, et ma voix prononce faiblement son nom.—Il +me reconnaît! s’écrie Manette, il nous est enfin rendu!...—Chère +sœur... tu veillais près de moi!...—Oh! je ne t’ai pas quitté un +instant.—Depuis combien de temps suis-je malade?—Il y a aujourd’hui +dix-huit jours que tu t’es mis au lit... Ah! tu as été bien mal... mais +tu es sauvé maintenant.—Et le marquis, sait-on de ses +nouvelles?...—Oui, rassure-toi, il est guéri, déjà sa blessure est +cicatrisée.</p> + +<p>Cette assurance me fait du bien. Je ne parle plus, mais je souris à +Manette, et je suis avec soumission les ordres du médecin. Le marquis +n’est pas mort! cette pensée soulage mon âme que la crainte du meurtre +oppressait. Pierre s’approche de mon lit, il m’a entendu parler, il +vient me témoigner sa joie, il se saisit de ma main que je puis à peine +soulever, et frappe dedans de toutes ses forces.</p> + +<p>—Mon Dieu! Pierre, vous lui faites du mal! dit Manette en l’éloignant +de mon lit.</p> + +<p>—Taper dans la main de quelqu’un qui est si faible!</p> + +<p>—Oh! c’est égal, ça lui redonnera des forces; ce pauvre André... Je +suis si content de le voir sauvé! T’as été joliment bas! et sans c’te +pauvre Manette, ma fine... je crois qu’elle a fait plus que tous les +médecins qui sont venus. Elle ne te quittait pas; elle apprêtait toutes +les drogues; elle a passé plus de huit nuits sans fermer l’œil.</p> + +<p>—Pierre, taisez-vous donc... votre frère a besoin de repos.—Oh! c’est +égal, je veux lui dire tout ça. Je veux qu’il sache que vous ne faisiez +que pleurer, prier, et pas manger! Pas manger la grosseur de mon pouce +par jour.</p> + +<p>Je n’ai pas la force de remercier ma sœur, mais je lui tends la main +et elle la presse dans les siennes. Ses yeux sont rayonnants<a name="page_274" id="page_274"></a> de +plaisir, de sensibilité; elle semble renaître à la vie en me voyant +recouvrer la santé. Le père Bernard vient aussi m’exprimer sa joie. Je +voudrais bien savoir si à l’hôtel on a su ma maladie; si Adolphine s’est +informée de mon état, mais je n’ose le demander. Désormais la maison de +ma bienfaitrice est fermée pour moi... Je me suis fait bannir de sa +présence... Cette pensée oppresse mon âme.</p> + +<p>Ma convalescence est longue, je suis encore quinze jours sans pouvoir me +lever, et lorsque enfin j’essaye mes forces, c’est en m’appuyant sur le +bras de Manette; ma sœur ne veut céder à personne le plaisir de +soutenir mes pas chancelants. Plusieurs semaines s’écoulent, mes forces +sont bien lentes à revenir. Depuis ma maladie je n’ai point parlé de +l’hôtel, si ce n’est pour m’informer du marquis; depuis longtemps, +m’a-t-on dit, il ne songe plus à sa blessure. Je n’ai point prononcé le +nom d’Adolphine, et Manette ne m’en a point parlé non plus. Quand elle +me voit rêveur, silencieux, elle cherche à me distraire en me parlant +des montagnes de la Savoie et de ma mère. Ce moyen lui réussit toujours; +cependant je ne puis plus cacher ma peine, et le nom de Lucile +m’échappe:—Est-ce qu’elle n’est pas venue une seule fois? dis-je à +Manette; est-ce que personne de l’hôtel ne s’est informé de moi?</p> + +<p>Manette détourne la tête, et me répond d’une voix entrecoupée:</p> + +<p>—Je croyais que vous cherchiez à oublier entièrement les personnes qui +habitent l’hôtel, et voilà pourquoi... je ne vous ai point dit que +mademoiselle Lucile était venue.—Lucile est venue... Ah! Manette, +qu’a-t-elle dit? ne me cache rien.—Mon Dieu! vous voulez donc toujours +penser à des choses qui vous rendent malade?—Non, mais je veux savoir +si madame la comtesse est encore irritée contre moi; après tout ce +qu’elle a fait pour moi!... ah! Manette, je me reprocherais sans cesse +d’avoir perdu son amitié.—Oh! il y a encore autre chose qui vous +tourmente; et ce n’est pas à votre bienfaitrice seule que vous pensez. +Au reste, mademoiselle Lucile doit revenir bientôt. Maintenant que vous +êtes en état de l’entendre, vous la verrez, et vous pourrez parler à +votre aise des personnes que vous aimez.</p> + +<p>J’attends avec impatience la visite de Lucile; quatre jours après cet +entretien, la femme de chambre vient chez moi. Lucile<a name="page_275" id="page_275"></a> m’embrasse, elle +me presse dans ses bras et me témoigne toute sa joie de me voir rendu à +la vie. Je ne lui laisse pas le temps de me parler, déjà j’ai répété +vingt fois:—Et Adolphine? et sa mère? que s’est-il passé depuis cette +entrevue fatale?... Lucile, ne me cachez rien.—Après votre départ, M. +le comte a eu un accès de goutte, mademoiselle pleurait, madame s’est +enfermée avec elle.... On voyait bien que madame avait aussi beaucoup de +chagrin!... Heureusement on n’a pas su que c’était moi qui vous avais +procuré cet entretien. M. le marquis est sorti en proférant mille +menaces. Cher André! je tremblais pour vous; mais lorsque le soir on a +apporté le neveu de monsieur, baigné dans son sang, et qu’il a dit que +c’était vous qui l’aviez blessé, alors M. le comte est devenu furieux... +son œil a manqué de lui sortir de la tête, et madame la Comtesse a +défendu que désormais votre nom fût prononcé dans sa maison.</p> + +<p>—O ma bienfaitrice! c’en est donc fait, vous m’avez retiré votre +amitié!... Je ne me consolerai jamais d’avoir encouru votre +mépris!...—Calmez-vous, André, je suis sûre qu’au fond du cœur +madame vous aime encore... Un jour elle vous pardonnera.—Oh! non, +jamais... et... sa fille?...—Mademoiselle est fort triste, je crois +qu’elle pleure en secret... mais son cousin ne la quitte presque pas. Il +cherche à la distraire, à l’égayer.—Il suffit, Lucile, je vous +remercie, j’en sais assez.—Allons, mon cher André, du courage, vous +n’avez pas encore vingt ans!... Ce n’est pas à cet âge que les chagrins +sont éternels.—Ah! Lucile, je sens que c’est l’âge où l’on aime le +mieux.—Je vous dis, moi, qu’un joli garçon ne doit pas ainsi se +désoler. Adieu, André, je viendrai vous voir toutes les fois que je le +pourrai.</p> + +<p>Lucile s’est éloignée, je reste livré à mes pensées; un rayon +d’espérance me fuit encore lorsque je me rappelle ce doux entretien, qui +fut suivi de circonstances si cruelles; je me dis:—Adolphine sait +combien je l’aime, et mon amour ne l’avait pas offensée.</p> + +<p>Je puis enfin sortir; mais ce n’est plus du côté de l’hôtel que je porte +mes pas, la vue de cette maison me ferait mal!... Manette est retournée +chez son père depuis que ma santé est rétablie; mais nous sortons +ensemble, son bras m’est devenu nécessaire, sa compagnie me fait du +bien. Dans nos promenades, quelquefois je lui dis à peine un mot; mais +elle respecte ma peine, elle la partage. Avec mon frère, je ne suis pas +aussi bien,<a name="page_276" id="page_276"></a> car Pierre veut à toute force m’égayer, me faire rire: pour +lui faire plaisir, je m’efforce de prendre un air joyeux; mais la gaieté +que l’on feint fait plus de mal que les larmes, que l’on verse en +liberté.</p> + +<p>Déjà trois mois se sont écoulés depuis que je suis relevé de maladie. Je +ne parle plus d’Adolphine, Manette se flatte que je l’oublie; mais je +cache dans mon sein le sentiment qui me dévore! Toutes les fois que je +sors, je suis prêt à courir à l’hôtel, j’ai besoin de toute ma raison +pour ne point céder à mon amour. Je sens que je ne puis plus vivre sans +avoir quelques nouvelles d’Adolphine... et Lucile ne vient pas! elle +aussi abandonne le pauvre André!</p> + +<p>Je ne puis résister à mon amour. Un soir, je quitte Manette et son père +en leur disant que je rentre chez moi... Mais c’est vers l’hôtel que je +dirige mes pas. Il me semble que je ne puis plus différer... Je ne sais +quel pressentiment me pousse et me dit que quelque chose va changer ma +destinée... Je vole... je respire à peine... J’aperçois enfin cette +maison où j’ai passé huit années de ma vie... Je m’arrête pour la +considérer... beaucoup de lumières brillent à travers les croisées: quel +mouvement! que de monde j’aperçois dans ces appartements!... Il y a sans +doute bal... on danse... on se livre au plaisir... et Adolphine fait +l’ornement de cette fête!</p> + +<p>Je m’approche de la grande porte. Elle est ouverte; la cour est remplie +d’équipages... Je me glisse dans la foule derrière les cochers, les +laquais:—C’est beau! se disent-ils. Oh! nous sommes ici pour longtemps; +le bal est brillant... la mariée est jeune et jolie... ça va durer +très-tard...</p> + +<p>La mariée!... ce mot me fait frissonner!... de qui donc veulent-ils +parler?... Je m’approche de la loge du concierge, et, d’une voix +altérée, je lui demande quelle fête on célèbre à l’hôtel.</p> + +<p>—Eh! parbleu! c’est le mariage de mademoiselle Adolphine avec son +cousin, M. le marquis de Thérigny.</p> + +<p>Un froid mortel me glisse dans les veines... Je ne sais quels bras me +retiennent, me placent sur un banc de pierre... J’allais tomber sur le +pavé... Je reste là près d’une heure, comme un homme qu’un coup violent +aurait privé de l’usage de ses sens, et le son des instruments, les +éclats de la gaieté retentissent à mon oreille.<a name="page_277" id="page_277"></a></p> + +<p>Je me lève enfin... je marche à grands pas vers ma demeure... J’entre +chez moi... je prends de l’argent dans mon secrétaire, et je trace +quelques lignes, par lesquelles mon frère peut disposer de tout ce qui +m’appartient. Je vais repartir sans avoir proféré une seule plainte... +mais il faut, que je passe par la chambre de mon frère. Pierre dort +profondément; je m’arrête pour le contempler.</p> + +<p>—O mon frère! dis-je à demi-voix, dors en paix!... sois plus heureux +que moi... console notre mère... nos amis... Pensez quelquefois au +pauvre André... qu’il serait heureux près de vous si on l’eût laissé +dans la classe où le sort l’avait placé!... adieu, mon frère... adieu... +J’embrasse Pierre sans l’éveiller, je ferme doucement la porte de sa +chambre, puis je sors de la maison, et me mets en route au milieu de la +nuit, sans but, sans projet, ne me sentant plus la force de supporter +les peines que j’éprouve.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI<br /><br /> +<small>DIVERSES MANIÈRES D’AIMER.</small></h2> + +<p>A son réveil, Pierre se rappelle qu’il ne m’a pas vu rentrer la veille; +il se hâte de s’habiller et de passer dans ma chambre; surpris de ne +point m’y trouver, son inquiétude augmente lorsqu’il s’aperçoit que je +ne me suis point couché. Pendant notre voyage en Savoie, j’avais renvoyé +notre domestique, qui nous était inutile; depuis notre retour, je n’en +avais pas encore pris d’autre. La portière de la maison était chargée de +notre ménage. Pierre descend lui demander si je suis rentré dans la +nuit; sachant que je suis reparti presque aussitôt, mon frère court chez +Bernard, espérant m’y trouver.</p> + +<p>Les premiers mots de Pierre ont bientôt appris le sujet de ses alarmes; +Bernard et sa fille partagent son inquiétude.</p> + +<p>—André a passé la soirée ici hier, dit Bernard; il ne nous a quittés +que vers dix heures... il paraissait calme... et n’était pas plus triste +qu’à l’ordinaire.</p> + +<p>—Où diable est-il passé? dit Pierre, il est revenu vers minuit, puis il +est ressorti presque aussitôt.<a name="page_278" id="page_278"></a></p> + +<p>—Attendez, attendez, leur dit Manette en se préparant à sortir, je me +doute bien, moi, où il est allé... restez... Je vais savoir s’il s’est +passé quelque événement nouveau... ah! il faut que ce soit pour André... +sans cela je ne pourrais me résoudre à entrer dans cette maison.</p> + +<p>Manette ôte son tablier, elle met à la hâte un petit bonnet, et, le +cœur gros, l’esprit inquiet, redoutant déjà quelque malheur, elle +vole jusqu’à l’hôtel de M. le comte. Arrivée devant la grande porte, qui +est encore fermée, parce qu’il n’est que sept heures du matin, Manette +ne sait comment se présenter; que va-t-elle demander?... que +dira-t-elle?... n’importe, son inquiétude triomphe de sa timidité, elle +soulève le marteau, qui retentit sur la lourde porte cochère.</p> + +<p>Manette attend, écoute. Rien; on n’ouvre pas, et elle n’entend aucun +bruit dans la maison. Manette reprend le marteau, et, cette fois, elle +frappe deux grands coups de suite, parce que mon souvenir lui donne du +courage et qu’elle se dit:—Mon André ne vaut-il pas tous ces grands +seigneurs? ne vaut-il pas cent fois plus pour moi?... Ah! que +m’importent la colère et les sottises de quelques valets, si je puis +avoir des nouvelles de mon ami?</p> + +<p>Enfin, la grande porte roule sur ses gonds, Manette entre en jetant +autour d’elle des regards timides et se disant tout bas:—Il a pourtant +demeuré huit ans dans cette maison!</p> + +<p>—Qui est là?... qui diable vient de si bonne heure, lorsque nous avons +passé la nuit presque entière? On ne peut pas dormir ici!... Eh bien! +répondez donc, que demandez-vous?</p> + +<p>La voix partait de la loge du concierge. Manette s’avance assez +embarrassée. Elle pourrait bien demander Lucile, elle y a déjà pensé; +mais cela lui coûterait beaucoup, car Manette n’aime pas Lucile. +Pourquoi? elle ne se l’explique pas bien à elle-même, mais toutes les +femmes comprendront ce qui se passe dans son cœur.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle enfin en s’approchant du carreau contre lequel la +figure rébarbative du concierge est placée, monsieur... c’est que je +voulais... savoir... si vous aviez vu André hier au soir?</p> + +<p>—André! qu’est-ce que c’est que ça? je ne connais pas ça.</p> + +<p>—Comment! monsieur, vous ne connaissez pas un jeune homme... bien +gentil... qui a demeuré huit ans dans cet hôtel?</p> + +<p>—Ah!... celui qu’on appelait le Savoyard?...<a name="page_279" id="page_279"></a></p> + +<p>—Oui, monsieur, celui-là.</p> + +<p>—Eh! morbleu! il y a plus d’un an qu’il ne demeure plus ici! que le +diable vous emporte de venir me réveiller pour cela!... se présenter à +sept heures du matin dans un hôtel, faire ce tapage!... il faut être +bien hardie!... frapper chez M. le comte comme si on allait chez un +marchand de vin!... sortez vite, et refermez la porte.</p> + +<p>Manette ne répond rien, mais elle pleure, elle sanglote, et le +concierge, qui avait retiré sa tête du carreau, l’y remet de nouveau, et +regarde la jeune fille. Manette n’a pas vingt ans, elle est bien faite, +fraîche, jolie, et les larmes qui tombent de ses beaux yeux et qu’elle +essuie avec le coin de son tablier la rendent encore plus intéressante. +Le concierge est homme, les grands yeux noirs de Manette dissipent son +envie de dormir, et il lui dit d’un ton plus doux:</p> + +<p>—Eh bien! qu’est-ce que vous avez à pleurer comme ça?... c’est votre +André qui vous aura fait quelque infidélité? vous êtes pourtant fort +gentille... mais ces jeunes gens, ça ne connaît pas le prix d’un tel +trésor!...</p> + +<p>—Oh! non, monsieur, ce n’est pas cela... je cherche André, parce qu’il +a disparu, et je voulais savoir s’il était venu hier dans cette maison.</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je m’en souvienne? il est venu tant de monde +hier! mais il n’est pas présumable que M. André fût de la noce.</p> + +<p>—De la noce! et quelle noce, monsieur?...</p> + +<p>—Celle de mademoiselle Adolphine, la fille de M. le comte, avec son +cousin, le marquis de Thérigny.</p> + +<p>—Mademoiselle Adolphine est mariée?</p> + +<p>—Oui, d’hier seulement... Ah! cela vous fait sourire...</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! elle est mariée... et s’il a appris cela...</p> + +<p>—Allons, ça vous fait pleurer à présent? que diable avez-vous donc?...</p> + +<p>—Ah! monsieur, je tremble qu’André...</p> + +<p>—Eh! mais, attendez donc!... je me rappelle à présent qu’hier, entre +dix et onze heures, un jeune homme est venu me demander quelle fête on +célébrait à l’hôtel.</p> + +<p>—Ah! monsieur... c’était lui!...</p> + +<p>—Oui... oui, en effet, je crois l’avoir reconnu.</p> + +<p>—Et qu’est-il devenu, monsieur?<a name="page_280" id="page_280"></a></p> + +<p>—Ma foi! je n’en sais rien... La cour était remplie d’équipages; il +s’est éloigné, je ne l’ai plus revu.</p> + +<p>—Oh! mon pauvre André!... il était au désespoir... Qu’aura-t-il fait? +où est-il allé?... Malheureuse que je suis!...</p> + +<p>—Eh bien! mam’zelle!... mam’zelle!... prenez donc garde!... vous perdez +votre mouchoir.</p> + +<p>Manette n’écoute plus le concierge, elle revient en courant près de son +père et de Pierre, et leur fait part de ce qu’elle sait. Bernard ne +comprend pas pourquoi le mariage de mademoiselle Adolphine m’aurait +désespéré, mais alors Manette lui apprend que j’adorais en secret la +fille de ma bienfaitrice, et que c’était là la cause de ma continuelle +mélancolie.—Oui, dit Pierre, c’est vrai, mon frère était amoureux; il +me l’a avoué une fois, ce diable d’amour le tourmentait toujours en +voyage, en Savoie, ici... enfin à table même, il était amoureux!...</p> + +<p>—Ah! mon père!... qu’est-il devenu? s’écrie Manette, pauvre André, tu +es allé pleurer loin de nous, au lieu de verser tes peines dans mon +sein... O ciel!... si dans son désespoir...—Rassure-toi, Manette, André +aura songé à sa mère, à ses amis... non, non, il est incapable d’une +telle action... nous le retrouverons, il reviendra... mais n’apprenons +pas cet événement à sa mère, il sera toujours assez temps de l’affliger.</p> + +<p>La journée s’écoule sans qu’ils apprennent rien de plus. Pierre a trouvé +le papier par lequel je l’autorise à disposer de tout ce que je possède, +et la vue de ce papier redouble le désespoir de Manette. Son père tâche +de la consoler, et lui répète à chaque instant que je reviendrai. Pierre +en dit autant, mais le moment d’après il pleure, et a lui-même besoin de +consolation.</p> + +<p>Le lendemain se passe de même. Bernard court d’un côté, Manette et +Pierre d’un autre. Le soir chacun revient aussi triste et sans avoir +rien appris.—Cependant, dit Pierre, il est à c’t’heure trop grand pour +se perdre... Ce n’est pas comme quand nous arrivions à Paris; André +avait peut-être quelque voyage à faire... il reviendra au moment où nous +y penserons le moins.</p> + +<p>Bernard en dit autant, quoiqu’il ne l’espère pas; mais, témoin du +chagrin de sa fille, il lui cache ses propres inquiétudes. Le temps +s’écoule, et chaque jour augmente la peine de Manette, qui passe ses +journées à pleurer, et la nuit ne peut goûter un moment de repos.<a name="page_281" id="page_281"></a></p> + +<p>Lucile, qui n’avait pas voulu m’apprendre le mariage de sa jeune +maîtresse, arrive un matin et trouve Pierre qui, suivant son habitude, +vient de voir tous ses anciens camarades les commissionnaires, auxquels +il a donné mon signalement, et près desquels il va tous les jours +s’informer si l’on ne m’a point vu passer.</p> + +<p>—Qu’est-il donc arrivé? s’écrie Lucile en entrant dans l’appartement; +quel désordre!... comme tout est sens dessus dessous!—Ah! ma foi! dit +Pierre, depuis que mon frère est disparu, est-ce que l’on sait ce qu’on +fait! je ne sais pas seulement comment je vis!...—Votre frère a +disparu!... André!... et depuis quand?—Depuis le jour que sa belle +s’est mariée à un autre... quand j’ dis sa belle, je n’en sais rien, je +ne l’ai jamais vue...—Comment, il a appris le mariage de +mademoiselle!... et moi qui espérais encore le lui cacher... Ah! quelle +tête que cet André!...—Ah! dame! c’est que quand il aime, il aime +terriblement!...—Oh! je le sais bien!... Pauvre garçon!... s’il savait +toute la peine que mademoiselle Adolphine a eue à se résigner... mais +une jeune fille bien élevée n’ose point dire: Je ne veux pas... Et puis +son père, son cousin qui l’obsédaient... sa mère qui paraissait désirer +ce mariage, espérant qu’il la guérirait d’un amour sans espoir... la +pauvre petite s’est laissé conduire à l’autel!... et cet André qui +disparaît!... le fou!... est-ce que c’est comme cela qu’il faut +faire!... Ah! on voit bien qu’il n’est pas de Paris, ce garçon-là!... +Enfin, où est-il allé?—Si nous le savions, est-ce que nous aurions tant +de chagrin?—Allons, consolez-vous, monsieur Pierre, André reviendra, il +prendra son parti, on finit toujours par là... Ah! je lui avais +cependant donné de bien bonnes leçons!... Mais depuis quelque temps il +ne m’écoutait plus... Il me négligeait. Adieu, monsieur Pierre... ne +pleurez pas comme un enfant... vous avez les yeux rouges comme un +lapin... Vous ne savez pas encore mettre votre cravate, monsieur Pierre; +on ne fait plus de rosette maintenant, c’est mauvais genre... attendez +que je vous attache cela...—Oh! m’am’zelle, ça n’est pas la +peine...—Si fait... si fait... vous ne seriez pas mal, si vous aviez un +peu de tournure... d’aisance... Voyez-vous, on croise les bouts et on +les rentre en dessous... cela vous donne déjà une toute autre +figure...—Je ne me souviendrai jamais de la façon dont vous vous y +prenez, mam’zelle.—Je viendrai quelquefois vous<a name="page_282" id="page_282"></a> donner des leçons... +afin de savoir des nouvelles d’André... car je l’aime de tout mon +cœur, ce pauvre André... quoiqu’il m’ait fait aussi du chagrin plus +d’une fois... mais je lui ai pardonné... il était si jeune... et j’ai le +cœur si bon!... Adieu, monsieur Pierre... Allons, croyez-moi, il faut +vous distraire, la tristesse n’est bonne à rien... Tenez-vous un peu +plus droit et ne soyez pas si roide en saluant. Adieu, monsieur Pierre, +je viendrai vous voir pour savoir des nouvelles d’André.</p> + +<p>Lucile est partie, et Pierre se dit:—Je crois que cette dame a raison, +quand je pleurerais, ça ne ferait pas revenir André plus vite. Nous nous +sommes retrouvés, après nous être perdus tout petits, nous nous +retrouverons bien mieux, aujourd’hui que nous sommes grands. Mon frère +m’a laissé à la tête de sa maison, de sa fortune, tâchons de bien +conduire ça... Ah! si je pouvais rencontrer Loiseau... c’est avec +celui-là qu’on s’amuse... il ne me laisserait pas le temps de pleurer +deux minutes par jour!</p> + +<p>Manette ne raisonne pas comme Pierre, et le temps, loin de calmer sa +peine, ne fait que l’augmenter. Elle supplie son père de lui permettre +de partir pour chercher son frère.—Et où iras-tu? lui dit le porteur +d’eau, tu ne saurais de quel côté porter tes pas... est-ce qu’une jeune +fille peut courir seule après un jeune homme?... encore si tu savais où +il est, je te dirais: Va le chercher, parce que, moi, je ne connais pas +les convenances, je ne sais qu’une chose, c’est que tu es honnête et +André aussi... avec ça on peut se moquer des mauvaises +langues...—D’ailleurs, mon père, vous savez bien qu’André n’a jamais eu +d’amour pour moi, il ne songeait... ne pensait qu’à son Adolphine... et +elle en a épousé un autre... étant chérie d’André... Ah! mon père, elle +ne l’aimait pas, cette femme-là!...—Ma fille, cette demoiselle était +une comtesse... elle a obéi à ses parents, nous ne devons pas la blâmer +de ça. André ne pouvait jamais être son mari.—Pourquoi cela, mon +père?—Ah! pourquoi! parce que... le monde... enfin, tu +comprends...—Non, mon père, je ne comprends pas. Mais laissez-moi +chercher André, et le ramener près de nous...—Quand nous saurons de +quel côté il est, à la bonne heure, mais en attendant, je ne veux pas +que tu te perdes aussi... reste avec moi... et attendons de ses +nouvelles.</p> + +<p>Manette n’insiste pas; elle pleure en silence, et chaque soir<a name="page_283" id="page_283"></a> elle se +dit:—Encore une journée de passée sans le voir... sans savoir où il +est... l’ingrat! peut-on laisser ainsi dans la peine ceux qui jour et +nuit pensent à nous?... Ah! son Adolphine ne l’aimait pas comme moi.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII<br /><br /> +<small>PIERRE ET ROSSIGNOL.</small></h2> + +<p>—C’est bien singulier! se disait Pierre en se promenant et en bâillant +dans le bel appartement qu’il occupait alors seul, et où il s’ennuyait +beaucoup, je suis maintenant le maître dans ce beau logement... Je ne +manque de rien... j’ai plus d’argent qu’il ne m’en faut... et je bâille +pendant les trois quarts de la journée... Quand je faisais des +commissions, je ne m’ennuyais jamais; il est vrai que je n’en avais pas +le temps. Je chantais depuis le matin jusqu’au soir, et lorsqu’on +rentrant j’avais gagné quarante sous, j’étais plus content qu’avec ces +pièces d’or que j’ai dans la poche. C’est bien singulier!... Tout mon +désir alors était de parvenir à avoir une pièce jaune comme celles-ci; +apparemment que je ne savais pas m’en servir. Je croyais qu’une fois +riche on s’amusait toujours, et je ne m’amuse pas du tout; il est vrai +que je sais à peine signer mon nom, et que je ne trouve aucun plaisir à +épeler dans un tas de livres pour apprendre des histoires qui ne me +regardent pas. Je ne comprends rien à la musique; je ne sais pas, comme +André, manier des crayons et des pinceaux... Au spectacle je m’endors, +quoique ce soit superbe... Il n’y a qu’à table où je m’amuse assez... +Mais on ne peut pas être à table depuis le matin jusqu’au soir; je +voudrais cependant bien apprendre à m’amuser.</p> + +<p>Un matin que Pierre faisait ces réflexions, on sonne à la porte de +manière à casser la sonnette. Pierre tressaille, et court ouvrir en se +disant:—C’est sonner en maître!... Si cela pouvait être André!</p> + +<p>Il ouvre; mais, au lieu de son frère, il voit son ancienne pratique, +qui, suivant son habitude, a le chapeau posé sur l’oreille; mais ce +n’est plus un vieux feutre troué et déformé; depuis le dîner où Pierre a +perdu son chapeau neuf, son intime ami en a<a name="page_284" id="page_284"></a> probablement trouvé un +qu’il a pris pour le sien, quoiqu’il n’y eût aucune ressemblance. +Malheureusement n’ayant pu se tromper pour d’autres parties de ses +vêtements, M. Rossignol, car c’est en effet lui-même qui a pris avec +Pierre le nom de Loiseau, a encore l’habit crasseux et le pantalon +collant qu’il portait le jour où il se présenta chez M. de Francornard; +mais pour cacher cette partie de son costume, il a emprunté un vieux +carrick à un cocher de ses amis, et, quoiqu’on soit au mois de juin, il +s’enveloppe avec soin dedans; enfin, pour se donner un air plus +imposant, il a laissé pousser ses moustaches, qu’il mouille à chaque +minute en passant auparavant ses doigts sur ses lèvres.</p> + +<p>Rossignol ignorait que Pierre fût mon frère, il ne l’avait appris que le +jour du dîner. Tout en buvant, Pierre avait conté ses aventures. Mon +nom, celui de M. Dermilly, avaient bientôt mis Rossignol au fait; se +doutant qu’il serait fort mal reçu, il n’avait point osé se présenter +chez Pierre, garçon dont il regrettait de ne pouvoir tirer parti. Mais +un jour, en rôdant autour de la demeure de son intime ami, il apprend +que M. Dermilly est mort, que Pierre habite seul un bel appartement, et +que son frère André est parti sans que l’on sache de quel côté il a +porté ses pas.</p> + +<p>Aussitôt Rossignol va s’élancer dans la porte cochère et grimper chez +Pierre, mais il jette un coup d’œil sur son costume: son habit n’a +plus que deux boutons, son pantalon est fendu au genou et déchiré au +mollet. Pierre peut avoir des domestiques, et sa toilette ne les +préviendra pas en sa faveur. Mais Rossignol n’est jamais embarrassé: il +court à une place de fiacres, reconnaît un cocher avec lequel il s’est +battu trois fois, et raccommodé quatre, il lui frappe sur l’épaule en +s’écriant:</p> + +<p>—François, prête-moi ton carrick pour deux heures...</p> + +<p>—Mon carrick!... es-tu fou?...</p> + +<p>—J’en ai un besoin urgent. Deux heures seulement et je te le +rapporte...</p> + +<p>—Est-ce que je peux, je n’ai qu’un petit gilet dessous...</p> + +<p>—N’est-ce pas suffisant par la chaleur qu’il fait?...</p> + +<p>—Je ne peux pas conduire le monde les bras nus...</p> + +<p>—Au contraire, tu auras l’air de Phaéton... et tu couperas mieux les +ruisseaux...<a name="page_285" id="page_285"></a></p> + +<p>—Laisse-moi tranquille.</p> + +<p>—D’ailleurs, tu es en queue, tu ne chargeras pas de deux heures; avant +ce temps je t’aurai rapporté ton meuble... François, tu ne voudrais pas +désespérer un ami qui t’a souvent payé bouteille; il y va de ma +fortune... de la tienne peut-être, car une fois en argent, je ne prends +pas d’autre voiture que ton sapin, et je te paye trois francs la +course...</p> + +<p>—Bah! tu veux rire...</p> + +<p>—Non, foi de premier torse!... Tiens voilà quinze sous, va m’attendre +<i>à la Carpe travailleuse</i>, et fait ouvrir des huîtres...</p> + +<p>—Des huîtres avec quinze sous!...</p> + +<p>—Je te réponds de tout... quatre douzaines... Allons, François, tu es +attendri... lâche une manche...</p> + +<p>—Mais ma voiture...</p> + +<p>—Vois donc le temps qu’il fait, imbécile... Pas de fêtes, jour +ouvrable... Tu feras chou-blanc jusqu’à ce soir...</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Prends du petit vin blanc... tu sais... et deux sous de géromé... +Allons, lâche l’autre manche.</p> + +<p>—Ah ça! tu me promets d’être revenu avant deux heures?</p> + +<p>—Je te le jure par Hercule et Antinoüs!</p> + +<p>—Je ne connais pas ces gens-là. Mais si tu me manques, songe que je ne +rirai pas.</p> + +<p>—Sois donc en repos... Va boire en m’attendant, et n’épargne pas le +vin.</p> + +<p>En disant ces mots, Rossignol endosse le carrick et se sauve avec en +fredonnant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! je le tiens, ah! je le tiens...<br /></span> +</div></div> + +<p>Pierre regarde quelques minutes Rossignol sans le reconnaître, parce que +ses moustaches sont retroussées de manière à se perdre dans ses +oreilles. Mais déjà Rossignol a sauté au cou de Pierre, qu’il serre dans +ses bras comme un ours qu’il voudrait étouffer.</p> + +<p>—Aïe... lâche-moi donc! s’écrie Pierre, qui à ces manières aimables a +reconnu son ami.</p> + +<p>—Non, laisse-moi t’embrasser encore... Ce cher Pierre, je suis si +content de le revoir!...<a name="page_286" id="page_286"></a></p> + +<p>—Comment, c’est toi... Loiseau... Quand je dis Loiseau, mon frère +prétend que tu t’appelles Rossignol...</p> + +<p>—Il a raison...</p> + +<p>—Pourquoi donc te fais-tu appeler Loiseau?</p> + +<p>—Mon ami, est-ce qu’un rossignol n’est pas un oiseau?</p> + +<p>—Si fait.</p> + +<p>—Eh bien! tu vois alors que c’était la même chose, et que je n’avais +pas changé de nom.</p> + +<p>—Au fait, c’est vrai... Je n’avais pas réfléchi à cela.</p> + +<p>—Au reste, qu’importe le nom! Rossignol ou Loiseau, je ne suis pas +moins ton sincère, ton meilleur ami... ainsi que celui de ton frère... +quoique j’aie eu jadis quelques torts envers lui... Mais c’étaient des +étourderies de jeunesse:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">S’il est un temps pour la folie,<br /></span> +<span class="i0">Il en est un pour la raison...<br /></span> +</div></div> + +<p>—Je viens lui demander son amitié, dont je me sens digne, et me jeter +dans ses bras... Où est-il, ce cher André... présente-moi à lui... je +veux absolument le voir, ainsi que M. Dermilly, mon ancien maître de +dessin, homme qui m’a toujours honoré de son estime et de ses conseils. +Il me tarde de l’embrasser, ce digne homme, que je révère comme mon +père... Mon ami, conduis-moi vers lui, tu vas voir comme il me +recevra...</p> + +<p>—Ah! bien!... si c’est pour M. Dermilly et mon frère que tu es venu +ici, tu as tout à fait perdu ton temps!...</p> + +<p>—Comment... que veux-tu dire?... parle... explique-toi...</p> + +<p>—M. Dermilly est mort... il y a déjà longtemps...</p> + +<p>—Il est mort... mon maître!... mon père... mon ami! ah! quel coup!... +attends que je m’asseye...</p> + +<p>—Est-ce que tu te trouves mal?...</p> + +<p>—Je crois que oui... fais-moi prendre quelque chose...</p> + +<p>—Veux-tu un verre d’eau?...</p> + +<p>—J’aimerais mieux de l’eau-de-vie, si tu en as.</p> + +<p>—Je crois bien... et de la bonne. Oh! M. Dermilly était monté en +liqueurs, nous en avons de quinze sortes au moins, dans une grande +armoire... Et la cave... ah! il y a du vin fameux!</p> + +<p>—Quel homme respectable c’était...<a name="page_287" id="page_287"></a></p> + +<p>—Tiens, goûte-moi ça...</p> + +<p>—C’est du chenu... Comment, il est mort!... comment, la mort a osé +frapper un talent du premier ordre!... Ah! quels progrès j’aurais faits +sous lui... si j’avais été moins volatil... Il me regardait comme son +fils.</p> + +<p>—Ce n’est pourtant pas comme cela qu’il parlait de toi...</p> + +<p>—Je te dis que j’ai eu des torts... je les avoue, c’est fini... +qu’est-ce que tu veux de plus... encore un coup!...</p> + +<p>—Te sens-tu mieux?</p> + +<p>—Oui, ça commence à revenir. Mais André, où est-il? Appelle-le donc, +que je lui saute au cou...</p> + +<p>—Hélas! j’aurais beau l’appeler...</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, tu me fais frémir... serait-il mort aussi?... encore un +petit verre... Tiens, donne-moi la bouteille, je me verserai moi-même, +j’aime mieux ça. Eh bien! mon pauvre Pierre, ton frère?...</p> + +<p>—Il a disparu... il est parti, il y a six semaines déjà, et nous ne +savons pas ce qu’il est devenu... il n’a donné aucune nouvelle...</p> + +<p>—Ah! mon Dieu... ce cher André... moi, qui venais lui demander à dîner, +sans façon; c’est égal, je dînerai avec toi. Mais quel vertigo lui a +donc passé par la tête?...</p> + +<p>—Oh! ce n’est pas un vertige, c’est une passion... un amour concentré; +mais je ne peux pas t’en dire plus, parce que c’était un mystère.</p> + +<p>—Oh! c’est juste, je ne te demande rien; d’ailleurs tu me conteras tout +en dînant.</p> + +<p>—Ce qu’il y a de plus inquiétant, c’est qu’il m’a laissé, par un +papier, maître de disposer de tout ce qui lui appartenait, et mam’zelle +Manette dit que ça prouve qu’il ne veut plus revenir.</p> + +<p>—Mademoiselle Manette raisonne comme un procureur. Et il n’y a point de +doute que tout ce qui était à ton frère est à toi.</p> + +<p>—Eh bien! mon ami, croirais-tu que maintenant que je suis riche, je +m’ennuie comme une bête?</p> + +<p>—Cela ne m’étonne pas du tout.</p> + +<p>—D’abord le chagrin, l’inquiétude que me donne André...</p> + +<p>—Oh! c’est juste... et puis l’ennui de vivre seul, de n’avoir personne +auprès de toi avec qui tu puisses rire, causer, épancher<a name="page_288" id="page_288"></a> ton âme... +Pierre, tu sais si je suis ton ami!... Je veux remplacer André, je veux +être un frère pour toi... et dès ce moment je m’établis ici, et je ne te +quitte plus...</p> + +<p>—Bah!... ce cher Loiseau... Ah! c’est-à-dire Rossignol...</p> + +<p>—Je t’ai déjà dit de m’appeler comme tu voudrais.</p> + +<p>—Je pensais à toi souvent, et je me disais, si j’étais avec lui, je +suis sûr que je ne m’ennuierais pas!...</p> + +<p>—Nous ennuyer!... Oh! je te réponds que nous n’en aurons pas le +temps... Nous rirons, nous boirons, nous chanterons depuis le matin +jusqu’au soir:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Chante; chante, troubadour, chante!...<br /></span> +</div></div> + +<p>Je t’apprendrai à te servir de ta fortune.—Ma foi! je veux—bien... +quoique ça, quand je pense à ce pauvre André...—Oh! nous y penserons +toujours! le plaisir n’exclut point la sensibilité: nous le pleurerons +tous les matins avant de nous lever; mais après cela, en avant les +divertissements! Mais tu me fais l’effet d’être logé comme le Grand +Turc... des canapés et des bergères partout!... Oh! tu ne vois rien +encore... Viens, je vais te montrer tout mon appartement.</p> + +<p>Rossignol suit Pierre, qui se sent déjà plus gai depuis qu’il a revu +celui qu’il croit son sincère ami. Le jeune Savoyard est encore neuf en +tout: il prend les hommes pour ce qu’ils se donnent, les choses pour ce +qu’elles paraissent. D’après cela, il croit à tout ce que dit Rossignol, +et se persuade que, s’il a eu quelques torts, la manière franche dont il +vient de se présenter lui aurait fait trouver grâce devant son frère et +M. Dermilly.</p> + +<p>Le beau modèle pousse des cris d’admiration en entrant dans chaque +pièce, qu’en effet il ne connaissait pas, n’ayant jamais vu que +l’atelier et la cuisine. Il s’arrête devant plusieurs tableaux en +s’écriant:</p> + +<p>—Vois-tu ce Romain-là? c’est moi... et ce beau Grec? c’est encore moi.</p> + +<p>—Mais ça ne te ressemble pas du tout.</p> + +<p>—Je ne te dis pas que c’est ma figure, mais c’est mon corps, et je me +flatte qu’il est frappant.</p> + +<p>—De ce côté, c’est la cuisine.</p> + +<p>—Oh! pour la cuisine, je la connais, je passais toujours par<a name="page_289" id="page_289"></a> là quand +je venais travailler avec ce bon et respectable Dermilly. A propos, et +la vieille Thérèse?</p> + +<p>—Qu’est-ce que c’est que Thérèse?</p> + +<p>—La cuisinière du patron.</p> + +<p>—Ah! j’ai entendu dire qu’elle était morte.</p> + +<p>—Elle a bien fait, elle ne savait pas confectionner un bouillon.</p> + +<p>—Depuis qu’André est parti, je n’ai point de domestique... d’abord il +me semble que je n’oserais pas prier quelqu’un de me servir.</p> + +<p>—Écoute, Pierre, les valets sont presque tous des canailles qui nous +volent. Il vaut mieux se servir soi-même. Oh! je te donnerai des leçons +d’économie, moi; d’abord pour dîner on va chez le traiteur, c’est plus +gai. Jamais de cuisine chez soi, fi donc! ça sent mauvais. Si l’on veut +y dîner, on fait venir du premier cabaret, et c’est plus sain. Pour les +chambres, les lits, on a un petit décrotteur qui vient vous secouer ça +tous les jours, en faisant vos bottes, et en un tour de main tout est +fini; au lieu qu’une femme de ménage passe sa matinée à faire un lit; et +d’ailleurs ça se mêle de tout, ça regarde tout, ça dit tout ce qu’on +fait; nous n’en aurons point... seconde économie.</p> + +<p>—Ce diable de Rossignol, comme il est devenu économe!</p> + +<p>—Oh! tu en verras bien d’autres. Ah! voilà sans doute la chambre à +coucher de ton frère?</p> + +<p>—Hélas! oui... elle est inutile maintenant.</p> + +<p>—Je m’en empare afin de l’utiliser, et je t’en payerai le loyer en +temps et lieu: troisième économie.</p> + +<p>—Mais, dis donc, si tu vas toujours comme cela, au lieu de m’apprendre +à dépenser mon argent, tu vas encore m’enrichir.</p> + +<p>—Oh! que ça ne t’inquiète pas!... quant à l’argent, ça sera mon +affaire... Tu conviendras qu’un logement comme celui-ci pour toi seul, +cela n’avait pas le sens commun.</p> + +<p>—Je n’y restais que parce que j’attendais toujours mon frère.</p> + +<p>—Nous l’attendrons ensemble, ce sera plus gai. Mais tu m’as parlé d’une +certaine armoire garnie de liqueurs, si nous allions lui dire deux mots?</p> + +<p>Pierre s’empresse de conduire son ami dans la pièce où sont les +liqueurs. Il dresse une table sur laquelle il met les débris d’un pâté, +restant de son déjeuner.<a name="page_290" id="page_290"></a></p> + +<p>—Est-ce que tu n’as que cela? dit Rossignol.</p> + +<p>—N’est-ce pas assez?</p> + +<p>—Eh! non, nigaud; quand, on reçoit un ancien ami, on lui donne autre +chose à manger qu’un restant de pâté.</p> + +<p>—Mais comment avoir autre chose? il n’y a que ça ici.</p> + +<p>—Ah! que tu es encore innocent... et les traiteurs! est-ce qu’ils sont +établis pour les mouches à miel? Allons, vite, appelle ton portier, +qu’il coure chez le premier gargotier; qu’il fasse apporter des +côtelettes, des andouilles, des petits pieds... une bonne omelette, et +pendant ce temps nous faisons une descente à la cave, avec laquelle je +ne serais pas fâché de faire connaissance.</p> + +<p>La vivacité de Rossignol, la facilité avec laquelle il fait tous ses +arrangements font sortir Pierre de son indolence habituelle. Déjà +l’intime ami est sur le carré, d’où il crie à tue-tête:</p> + +<p>—Holà, portier! ici, mon petit! quittez un peu votre pie et montez +<i>subito</i>.</p> + +<p>—Ce n’est pas un portier, c’est une portière, dit Pierre à son ami, et +dame! elle se donne des airs de propriétaire.</p> + +<p>—Parce que tu es un novice et que tu ne sais pas, en temps et lieu, lui +boucher l’œil avec une pièce de vingt sous... Il faut savoir être +généreux dans l’occasion, ça fait que tout le monde s’empresse de vous +servir, et qu’on peut se passer de valets: quatrième économie.</p> + +<p>La portière monte; c’est une petite femme de cinquante ans, à l’air +grognon et maussade, qui parle avec prétention et s’est fait un, +dictionnaire particulier. Depuis quelque temps elle voit Pierre d’un +assez mauvais œil, parce qu’elle ne fait plus son ménage.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? dit-elle d’un ton aigre, et pourquoi crier de +manière à <i>provoquer</i> toute la maison?</p> + +<p>—Madame Roch, dit Pierre, je vous demande excuse, mais c’est que... +j’aurais voulu...</p> + +<p>—Chut! dit Rossignol en passant devant Pierre et en se couvrant de son +carrick comme s’il jouait <i>Catilina</i>, tu ne sais pas colorier tes +pensées; laisse-moi parler pour toi... Ma petite madame Roch, nous +désirerions, mon ami et moi, un déjeuner soigné. Nous voulons fêter ce +jour qui nous rassemble; d’anciens amis qui ne retrouvent ne sont pas +fâchés, en dégustant<a name="page_291" id="page_291"></a> un vieux bourgogne, de savourer la côtelette. +Chargez-vous de commander tout cela dans un bon style...</p> + +<p>—Monsieur, je ne suis point la servante des locataires... d’ailleurs je +ne fais plus le ménage chez M. Pierre...</p> + +<p>—C’est qu’il craignait le tête-à-tête avec vous, madame Roch... quand +on est encore aussi fraîche...</p> + +<p>—Monsieur, je vous prie de...</p> + +<p>—Aussi bien conservée...</p> + +<p>—Oui, monsieur, je me flatte de l’être, conservée.</p> + +<p>—Nous servirions de modèle pour une <i>Médée</i> ou une <i>Agrippine</i>.</p> + +<p>—Monsieur, je ne sais ce que...</p> + +<p>—Quel âge avons-nous, madame Roch?</p> + +<p>—Quarante-quatre ans, monsieur.</p> + +<p>—D’honneur! c’est tout au plus si vous en paraissez douze. Allons, +Pierre, de l’argent, madame Roch se charge de tout.</p> + +<p>—Mais, monsieur...</p> + +<p>—Et l’on ne compte jamais, avec une portière aussi intéressante:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand on sait aimer et plaire...<br /></span> +</div></div> + +<p>Lâche les espèces.</p> + +<p>Pierre fouille dans son gousset et met une pièce de cent sous dans la +main que Rossignol lui tend par derrière le dos.—Va toujours, lui dit +Rossignol. Pierre en met une seconde.</p> + +<p>—Va encore, dit à demi-voix le beau modèle, et Pierre en met une +troisième en se disant:</p> + +<p>—Quinze francs pour un déjeuner!... ça ne peut pas être là une +cinquième économie.</p> + +<p>Rossignol met deux pièces de cinq francs dans la main de madame Roch, +glisse la troisième sous son carrick, et puis dit à l’oreille de la +portière:</p> + +<p>—Arrangez cela pour le mieux, et gardez la monnaie pour vous.</p> + +<p>En même temps il lui pince le genou, fait semblant de vouloir +l’embrasser, et la pousse vers l’escalier. Madame Roch, tout étourdie de +ces manières, mais très sensible à l’argent, arrange son fichu que +Rossignol vient de chiffonner, et descend commander le déjeuner.</p> + +<p>—Tu le vois, dit Rossignol, on m’obéit... Ah! mon ami, avec de l’argent +on fait courir des tortues!...<a name="page_292" id="page_292"></a></p> + +<p>—C’est vrai, mais quinze francs pour un déjeuner!...</p> + +<p>—Comment, tu habites un appartement superbe, et tu regardes à de +pareilles misères!... Écoute, Pierre, veux-tu t’amuser, ou ne le veux-tu +pas?</p> + +<p>—Oh! certainement, je le veux.</p> + +<p>—En ce cas, laisse-toi donc gouverner. D’ailleurs, ne t’ai-je pas déjà +appris cinq ou six économies?... Je ne veux pas non plus faire de toi un +avare.</p> + +<p>—Allons, je te laisse agir... car j’avoue que je ne m’y entends pas +comme toi.</p> + +<p>—Sois tranquille; que ton frère soit seulement six mois absent, et à +son retour il trouvera du changement. Maintenant, allons à la cave.</p> + +<p>Ils descendent à la cave, qui contient environ trois cents bouteilles de +vin ordinaire et plusieurs douzaines de bouteilles de vin fin. Rossignol +est en extase, il déjeunerait volontiers à la cave; mais, comme ce n’est +pas l’usage, il se contente de prendre quatre bouteilles de différents +vins, et charge Pierre d’autant de bouteilles d’ordinaire. Ces messieurs +remontent avec cela; Rossignol en fredonnant dans l’escalier:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! qu’ t’auras de plaisir,<br /></span> +<span class="i0">Marie,<br /></span> +<span class="i0">Ah! qu’ t’auras d’plaisir!<br /></span> +</div></div> + +<p>Les bouteilles sont placées près du couvert. Madame Roch revient avec du +dessert et suivie d’un garçon traiteur chargé de trois plats. Rossignol +fait dresser tout cela sur la table, et, tout en faisant disposer le +déjeuner, va de temps à autre presser la taille de la portière. Enfin, +tout est prêt; madame Roch fait une profonde révérence en disant que, si +l’on a besoin d’elle, on peut <i>l’interpeller</i>. Rossignol la reconduit en +folâtrant avec tout ce qui se trouve sous sa main; Pierre se met à +table, et son ami revient en sautant se placer en face de lui.</p> + +<p>—Mets-toi donc à ton aise, dit Pierre à son convive. Pourquoi gardes-tu +ce grand carrick?... Tu dois étouffer là-dedans.</p> + +<p>—Ah! mon ami, je vas te dire, c’est que j’ai un gros rhume de cerveau, +et je crains les vents coulis... et puis, ce carrick m’est bien cher... +il me vient d’un oncle qui était presque toujours sur mer.</p> + +<p>—Il ne me semble pourtant pas beau... Il est doublé en cuir.<a name="page_293" id="page_293"></a></p> + +<p>—Justement, mon ami, c’est ce qu’il faut pour un marin quand il est de +quart sur le bâtiment, avec ça il ne craint pas l’humidité et le serein.</p> + +<p>—Ah! tu avais un oncle marin?</p> + +<p>—Et fameux marin, je m’en flatte!... Il a découvert trois nouveaux +mondes, et il allait en découvrir encore une demi-douzaine au moins, +quand il a été avalé par un requin!...</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!... mangé par un requin!...</p> + +<p>—C’est comme j’ai l’honneur de te le dire. Buvons...</p> + +<p>—Le pauvre homme!...</p> + +<p>—Ah! ce sont de ces événements auxquels les marins sont habitués, ça ne +les affecte pas tant que nous autres.</p> + +<p>—Mais comment ce carrick t’est-il revenu?</p> + +<p>—Ah! je vais te dire. Quelque temps après on a pris le requin, et comme +on l’a ouvert pour l’empailler et l’envoyer au Cabinet d’histoire +naturelle, on a trouvé dedans ce carrick intact, avec une lettre à mon +adresse dans une de ses poches. Il paraît que les requins ne digèrent +pas le cuir; quant à mon pauvre oncle, il ne restait plus de lui que +deux doigts et une oreille que j’ai fait encadrer.</p> + +<p>—Je ne veux jamais aller sur mer, j’aurais trop peur de ces +événements-là.</p> + +<p>—Tu as raison... vive la terre et vive le vin! Il est gentil +celui-ci... Ah! le papa Dermilly était gourmet... tous les artistes le +sont.</p> + +<p>—C’est singulier, Rossignol, tu as un chapeau fait absolument comme +celui que j’ai perdu le jour où j’ai dîné avec toi... On dirait aussi +que c’est la même boucle.</p> + +<p>—Est-ce que tous les chapeaux ne se ressemblent pas?</p> + +<p>—Dis donc, nous étions un peu gris ce jour-là?</p> + +<p>—Gris, fi donc! je ne me grise jamais!... parce qu’on casse quelques +assiettes et qu’on donne quelques coups de poing, tu te figures qu’on +est gris! nous étions gais, aimables, voilà tout.</p> + +<p>—Mais pourquoi portes-tu des moustaches maintenant?... Cela te change +toute la figure... Est-ce que tu as été militaire depuis que je ne t’ai +vu?</p> + +<p>—Oui, mon garçon, j’ai servi... j’ai même servi dans deux endroits.</p> + +<p>—Dans les hussards?<a name="page_294" id="page_294"></a></p> + +<p>—Non... j’étais dans les volontaires, j’avais un uniforme de +fantaisie... il ne me resté plus que le pantalon.</p> + +<p>—Est-ce que tu t’es battu?</p> + +<p>—Je crois bien... Depuis que tu m’as vu; je me suis battu +très-fréquemment: On me laissait pour mort sur la place...</p> + +<p>—Est-ce qu’on ne t’a pas avancé?</p> + +<p>—Si!... oh! pardieu! on m’a avancé très-souvent: On a même fini par me +pousser tellement, que j’étais toujours à une lieue des autres. Mais +tout cela ne m’a pas séduit; les arts me réclamaient...</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On en revient toujours<br /></span> +<span class="i0">A ses premiers amours.<br /></span> +</div></div> + +<p>Et je me félicite d’avoir quitté le service, puisque je retrouve un ami +si fidèle... Buvons.</p> + +<p>Rossignol fait honneur au repas; il y a longtemps qu’il n’en a fait un +pareil. Les bouchons sautent, les bouteilles se vident; afin de ne point +se déranger, Rossignol jette les assiettes sales sur un joli canapé; et +fait rouler les bouteilles vides sur le parquet. Mais déjà Pierre n’a +plus la tête à lui: voulant tenir tête à son ami, qui ne cesse point de +boire, de trinquer et de verser, Pierre commence à s’échauffer, sa +langue s’embarrasse, et il chante des bourrées savoyardes pendant que +son convive, qui est encore de sang-froid, parce qu’il a l’habitude de +boire, fait disparaître avec une rapidité inconcevable tout ce que le +traiteur avait apporté.</p> + +<p>Au milieu des vins fins; des liqueurs, devant une table bien garnie, +Rossignol ne songe pas à François, auquel il a promis de rendre le +carrick avant deux heures: Mais l’exactitude n’est point la vertu du +beau modèle; qui ne s’occupe qu’à faire sauter les bouchons, et +commence, après avoir vidé quatre bouteilles pour sa part, a partager +l’ivresse de son hôte.</p> + +<p>Échauffé par le vin, Rossignol jette de côté le carrick qui le couvrait +en s’écriant:</p> + +<p>—Au diable la robe de chambre! je n’en ai plus besoin... n’est-ce pas? +Pierre, tu me connais, je suis ton ami... est-ce que je ne suis pas +toujours assez propre pour déjeuner avec toi?... j’étouffais avec ce +vieux couvre-pied.—Comment, c’est le carrick de ton oncle... Le +requin... que tu jettes comme ça par terre?—Laisse donc, mon oncle! +est-ce que j’ai des oncles,<a name="page_295" id="page_295"></a> moi? buvons.—C’est toi qui me l’as dit +tout à l’heure.—Ah! c’est juste, je n’y pensais plus. C’est égal, +Pierre, nous allons joliment nous amuser. Dieu! quelle vie d’Amphitryon +nous allons mener... tu n’es déjà plus le même, tu as tout une autre +figure que ce matin; tu t’amuses, n’est-ce pas?—je suis si gai que je +ne sais plus où j’en suis.—Eh bien! mon homme, voilà comme nous serons +tous les jours depuis le matin jusqu’au soir. C’est fini, je m’attache à +toi, je ne te quitte plus; tu es riche, je suis aimable, tu es borné, +j’ai de l’esprit, je t’en donne, et je t’apprends à <i>descendre gaîment +le fleuve de ta vie!</i></p> + +<p>—Est-ce que c’est là ton habit d’uniforme? dit Pierre qui commence à +balbutier.</p> + +<p>—Non, c’est un habit de chasse; il y manque huit boutons; c’est un +sanglier qui me les à mangés au moment où j’allais le tuer. Goûtons la +liqueur: voyons, ceci; du rhum... c’est roide, il faut garder ça pour le +coup du milieu que nous prendront à la fin... du scubac, voyons cela... +avale-moi ça, Pierre, et fait raison à ton ami... Tu dois bénir la +Providence de m’avoir retrouvé, car tu vivais seul comme un loup.</p> + +<p>—Oh! si, j’allais chez le père Bernard et Manette, ce sont de bien bons +amis... d’André.</p> + +<p>—Bernard, Manette, je crois que tu m’en as déjà parlé... n’est-ce pas +un porteur d’eau?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Ah! fi donc!... comment, Pierre! dans la situation où le destin t’a +placé, tu fréquentes des porteurs d’eau! Ah! mon homme, ça n’est pas +bien; il faut savoir garder son rang... En avant l’anisette!</p> + +<p>—Mais, moi, est-ce que je n’étais pas commissionnaire?</p> + +<p>—Bon! tu l’étais, mais tu ne l’es plus, vois-tu, c’est fini... c’est +comme un homme qui était fripon et qui se fait honnête homme, on ne se +rappelle plus qu’il a été fripon; oh! ça se voit tous les jours, ces +choses-là. Je te le répète, il faut garder son quant à soi; je ne te dis +point de ne plus parler au porteur d’eau, tu iras même le voir, par-ci +par-là, quand nous n’aurons rien à faire, mais je n’entends pas que tu +en fasses ta société habituelle, parce que tu prendrais avec eux de +mauvaises manières, tandis que je veux t’en donner de soignées!... Du +cognac? goûtons-le; comment le trouves-tu?<a name="page_296" id="page_296"></a></p> + +<p>—Il me semble que c’est toujours le même goût.</p> + +<p>—Bah! tu ne t’y connais pas; Pierre, je me charge de te former une +société choisie: je t’amènerai des lurons dans mon genre, tous bons +enfants; je te conduirai dans les plus jolis bals de la Courtille, des +Percherons, de la barrière du Maine; je connais les bons endroits. Vive +la gaieté! au diable tes amis, qui te feraient de la morale! dès ce soir +nous irons valser à la barrière de Vaugirard, on y valse toute la +semaine; tu me prêteras seulement un habit, un gilet et une culotte, je +me fournirai le reste. Buvons et chantons le chœur de <i>Robin des +bois</i>, sais-tu! tra, la, la, la, tra, la, la... je le chante tous les +lundis avec un tourneur et une boulangère, ça fait un effet superbe! ce +n’est pas difficile; toujours tra, la, la, jusqu’à demain.</p> + +<p>A force de boire, de chanter, de trinquer et de goûter de chaque +bouteille, Pierre et Rossignol finissent par n’être plus en état de rien +voir. Pierre, qui prétend que tout tourne autour de lui, veut absolument +valser et se laisse tomber sous la table; tandis que Rossignol, après +avoir jeté à la volée les assiettes et les plats, se roule et s’endort +sur le carrick de François, entre une carcasse de volaille et une +bouteille d’huile de rose.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII<br /><br /> +<small>LE CARRICK DE FRANÇOIS</small></h2> + +<p>Pendant que Rossignol ronfle près de son hôte, le cocher auquel il a +emprunté le carrick s’est rendu au cabaret désigné, et se place devant +une table où il se fait ouvrir des huîtres et servir du vin blanc.</p> + +<p>François a bon appétit, d’ailleurs c’est Rossignol qui doit tout payer +pour la location du carrick; il faut donc ne pas rester sur sa faim. Les +premières douzaines d’huîtres passent lestement; mais, Rossignol ne +paraissant pas encore, François en fait ouvrir d’autres pour attendre +plus patiemment son ami.</p> + +<p>Cependant l’heure convenue sonne, et point de Rossignol ni de carrick. +François demande du fromage et une autre bouteille en se disant:—Il +faut lui accorder le quart d’heure de grâce.</p> + +<p>Mais le quart d’heure et un autre sont écoulés. François s’est<a name="page_297" id="page_297"></a> +tellement bourré qu’il peut à peine respirer, et toujours point de +Rossignol. Le cocher commence à lâcher des mots très énergiques. C’est +bien pis quand ses camarades viennent lui dire:—François, tu es en +tête, reviens donc à ta voiture.</p> + +<p>Mais François ne veut pas conduire bras nus, et n’a pas de quoi payer le +déjeuner qu’il a pris. Il tape du pied; se donne des coups de poing en +s’écriant:—Ai-je été bête de croire ce guerdin-là... ah! mille rosses! +je vas l’arranger quand il va venir... s’il avait mis mon carrick en +plan... que me dira ce soir madame François si je rentre en veste! elle +croira que j’ai bu mon carrick!...</p> + +<p>Et François jure, se désespère. L’heure se passe; pour comble de +malheur, le temps devient noir; bientôt un orage éclate, la pluie tombe +par torrents. Tous les fiacres ont chargé. Il ne reste plus sur la place +que celui de François, qui, debout sur le seuil de la porte du cabaret, +se donne au diable, en s’écriant:—Conduisez donc en veste sans manches +par ce temps-là!</p> + +<p>On ne tarde pas à courir au seul fiacre que l’on aperçoit en appelant de +tous côtés:—Cocher! cocher!... Déjà même plusieurs personnes se +disputent à qui aura le sapin, et François, qui les entend de loin, +rentre dans le cabaret en se disant:—C’est pas la peine de vous +disputer, vous ne l’aurez ni les uns ni les autres.</p> + +<p>Mais un petit monsieur en noir, en jabot, en escarpins, qui se rendait +avec sa moitié à un déjeuner dînatoire que donnait son cousin pour +célébrer sa nomination à la place d’adjoint au maire, d’une commune de +trois cents feux, place qu’il avait obtenue après quinze ans de +sollicitations; le petit monsieur, qui ne se consolerait pas de manquer +le déjeuner dînatoire, est parvenu à faire monter sa moitié dans le +fiacre de François. Madame s’est assise dans le fond, qu’elle remplit +presque à elle seule, et les autres personnes, désespérant de la +débusquer, ont pris le parti de la retraite et ont laissé le couple +affamé maître du fiacre.</p> + +<p>Il s’agit de trouver le cocher; la dame s’égosille à l’appeler par les +portières, tandis que son mari court de côté et d’autre, recevant avec +douleur la pluie sur son habit noir et son jabot, mais songeant avec +plus de douleur encore qu’on aura commencé à déjeuner sans eux.</p> + +<p>Enfin il aperçoit la <i>Carpe travailleuse</i> et court vers le cabaret en +disant à sa moitié:<a name="page_298" id="page_298"></a></p> + +<p>—Je gage que le cocher est dans le cabaret; dès que ces drôles-là +voient tomber de l’eau, ils vont boire du vin... Ne vous impatientez +pas, madame Belhomme, je le ramène à l’instant.—Hâtez-vous, monsieur +Belhomme, car je crains que mon cousin ne prenne de l’humeur et que l’on +n’entame la dinde sans nous.</p> + +<p>M. Belhomme arrive au cabaret et dit à la marchande d’huîtres:</p> + +<p>—Le cocher de cette voiture est-il ici?</p> + +<p>—Oui, là-bas, au fond, répond l’écaillère, qui commence à trouver +singulier que M. François ne parle point de payer ses huîtres.</p> + +<p>M. Belhomme va frapper sur l’épaule de François en lui disant:</p> + +<p>—Allons, vite, mon garçon, dépêchons-nous: vous devriez être à votre +voiture, étant seul sur la place et par le temps qu’il fait... +hâtons-nous, et je vous donnerai pour boire.</p> + +<p>—Oh! c’est inutile!... je n’ai plus soif, répond François sans se +déranger.</p> + +<p>—Cocher! m’entendez-vous! reprend avec force M. Belhomme fort en colère +de la tranquillité de François.</p> + +<p>—Oui, je vous entends bien, mais je ne peux pas marcher...</p> + +<p>—Tu ne peux pas marcher?... s’écrie le petit homme en enfonçant son +chapeau sur ses yeux et montant sur ses pointes pour se grandir. Tu +marcheras!</p> + +<p>—Ça m’est absolument impossible, not’ bourgeois, je suis cloué ici!... +d’ailleurs je suis loué...</p> + +<p>—Cela est faux... tu es sur la place; je te prends... ma femme est dans +ta voiture... mon cousin nous attend... tu marcheras!...</p> + +<p>—Je ne marcherai pas.</p> + +<p>Le petit monsieur crie, appelle, assemble tous les passants, qui +répètent avec lui:—Il faut marcher. Le marchand de vin et l’écaillère +disent:—Il faut qu’il paye auparavant; et François répond en +sifflant:—Pas plus l’un que l’autre.</p> + +<p>—Faisons un exemple! dit M. Belhomme, qui trépigne de colère. +Conduis-moi chez le commissaire... tu ne peux t’y refuser.</p> + +<p>—Eh! morbleu! comment voulez-vous que je conduise mon fiacre sans +carrick par le temps qu’il fait?... Ah! gueux de Rossignol!<a name="page_299" id="page_299"></a></p> + +<p>—Mets ou ne mets point ton carrick, cela ne me regarde pas... mais je +veux aller chez le commissaire...</p> + +<p>—Oui, oui, s’écrient toutes les personnes, il ira, ou nous y conduirons +sa voiture.</p> + +<p>François voit qu’il n’y a pas moyen d’éviter le commissaire; il se +décide et va suivre M. Belhomme; quand le marchand de vin et l’écaillère +l’arrêtent en lui disant:</p> + +<p>—Un instant, avant de sortir on paye son déjeuner...</p> + +<p>—Je payerai une autre fois... je n’ai pas le temps maintenant...</p> + +<p>—C’est bientôt fait de payer... nous ne vous connaissons pas assez pour +vous faire crédit...</p> + +<p>—Je reviendrai tout à l’heure:</p> + +<p>—Il faut payer tout de suite...</p> + +<p>—Six douzaines d’huîtres, quarante-deux sous... Vin, pain et fromage, +trente-trois sous.</p> + +<p>—Voilà quinze sous à compte... je vous devrai le reste.</p> + +<p>—Non pas!... il faut solder tout.</p> + +<p>—Vous serez bien malins si vous me trouvez un sou de plus... je n’ai +pas encore fait une course.</p> + +<p>—Ah! ah! monsieur vient de faire un déjeuner fin et n’a pas de quoi +payer!...</p> + +<p>—Puisque j’attendais un ami qui régalait.</p> + +<p>—A d’autres!...</p> + +<p>—Allons, allons, c’est un mauvais sujet; vite chez le commissaire!</p> + +<p>—Un instant, il me faut des arrhes pour mes huîtres... gardons son +chapeau.</p> + +<p>—C’est ça! gardez son chapeau; ça lui apprendra a venir faire des +déjeuners de maître maçon avec quinze sous dans sa poche.</p> + +<p>Le pauvre François veut en vain défendre son chapeau; on le lui prend et +on le pousse vers son fiacre, dans lequel monte M. Belhomme, qui se +place près de sa moitié en lui disant:</p> + +<p>—Je viens de montrer une fameuse tête, madame!...</p> + +<p>—Tout le monde sait que vous en avez, monsieur.</p> + +<p>Quant à François, sans chapeau, sans manches, par un temps affreux, il +monte sur son siége au milieu des huées de la foule, et se venge sur ses +malheureuses rosses, qu’il fouette à tour de bras afin d’arriver plus +vite chez le commissaire, et, à chaque<a name="page_300" id="page_300"></a> coup de fouet sur ses bêtes, il +lâche un juron après Rossignol.</p> + +<p>Heureusement le commissaire ne demeure pas loin; malgré cela, François y +arrive trempé comme s’il sortait de la rivière, maudissant Rossignol, +maudissant le couple qui est dans sa voiture et se disant:—On me fera +ce qu’on voudra, mais je ne les mènerai point.</p> + +<p>Par suite de cette affaire, François passe huit jours à la préfecture; +il gagne un gros rhume, et quand il revient chez lui il est battu par sa +femme.</p> + +<p>Quant à M. et madame Belhomme, ils sont forcés de se rendre à pied au +déjeuner dînatoire de leur cousin. Ils trottent dans la boue, reçoivent +la pluie, s’éclaboussent, ont de l’humeur, et, pour la faire passer, se +disputent tout le long du chemin.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX<br /><br /> +<small>LE MÉNAGE DE MON FRÈRE.</small></h2> + +<p>Pierre, en s’éveillant le lendemain du déjeuner, qui avait duré jusqu’au +soir, est un peu surpris de se trouver sous la table, la tête sur une +assiette et le bras dans un compotier. Il se frotte les yeux et cherche +à rappeler ses idées, car les liqueurs qu’il a bues en quantité lui +troublent encore le cerveau.</p> + +<p>Il se lève, regarde autour de lui, pose un de ses pieds sur une oreille +de Rossignol, qui ronfle encore sur le carrick. Le beau modèle s’éveille +en jurant et en criant:—Quel est l’insolent qui donne un coup de poing +à un artiste?</p> + +<p>La voix de Rossignol rend la mémoire à Pierre. Il se rappelle l’orgie de +la veille, et, sans trop savoir pour quelle raison, il n’est pas content +de lui; il sent au fond de l’âme que sa conduite n’est pas ce qu’elle +devrait être. Mais déjà Rossignol est sur pied, et il s’est bien promis +de ne point laisser à Pierre le temps de réfléchir.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher Pierre, lui dit-il, il paraît que nous avons fait un +somme à l’issue du repas... Il n’y a aucun mal à cela... c’est même une +habitude très-distinguée, en Espagne,<a name="page_301" id="page_301"></a> en Italie, on dort ordinairement +après dîner, et les Anglais, qui vivent très-bien, couchent presque +toujours sous la table...</p> + +<p>—Comment! c’est un usage distingué de dormir par terre, au milieu des +assiettes et des bouteilles vides?</p> + +<p>—Oui, mon garçon.</p> + +<p>—Cependant mon frère André ne faisait jamais cela.</p> + +<p>—Entre nous, ton frère était une poule mouillée; je me flatte que tu +suivras une autre route en profitant de mes leçons. Mais il est grand +jour, il faut songer au déjeuner... et je veux...</p> + +<p>Tout en parlant, Rossignol vient de jeter les yeux sur le carrick, et le +souvenir de François se présente à son esprit. Il jette un cri, se +frappe à la fois le ventre, la tête et les cuisses, lâche quelques-uns +de ses jurons favoris et se jette dans un fauteuil en s’écriant:—Je +suis un grand animal!...</p> + +<p>Pierre va demander à son ami la cause de ce mouvement de colère, +lorsqu’il lui voit faire une grimace effroyable. Ces messieurs, dans +leur ivresse de la veille, avaient jeté les plats au hasard; il en était +resté un sur le fauteuil dans lequel Rossignol s’était jeté, et la +modeste faïence venait de craquer sous le pantalon collant de l’artiste, +qui se lève en pestant et en criant qu’il est blessé.</p> + +<p>—Tu es blessé? dit Pierre alarmé.</p> + +<p>—Oui, sans doute, j’ai les <i>clunes</i> attaquées.</p> + +<p>—Qu’est-ce que c’est que ça, les <i>clunes?</i></p> + +<p>—Est-ce que tu ne vois pas que ce plat s’est cassé sous moi?... Mais je +me ferai faire un cataplasme... Le pis de l’aventure, c’est que j’ai +abîmé mon pantalon... Ah! mon Dieu! et par-devant... des taches +partout... C’est toi, hier, en jetant les assiettes, qui m’auras +attrapé...</p> + +<p>—Comment... moi!...</p> + +<p>—Certainement... et mon habit... Un habit et un pantalon que je n’avais +mis que deux fois..</p> + +<p>—Laisse donc, il est tout déchiré, le pantalon...</p> + +<p>—C’est en dormant que je me serai accroché à quelque meuble; mon ami, +je ne peux pas sortir ainsi; de quoi aurais-je l’air, moi qui étais hier +si bien mis que toutes les femmes se retournaient pour me lorgner? +Pierre, tu dois avoir une belle garde-robe?</p> + +<p>—Une garde-robe... oui, tiens, ce cabinet là-bas... Tu trouveras tout +ce qu’il te faut.<a name="page_302" id="page_302"></a></p> + +<p>—J’y voie.</p> + +<p>Rossignol court au cabinet que Pierre lui a désigné. Il revient bientôt +tenant sous son nez un petit lambeau de toile jaune qu’il assure être un +mouchoir des Indes.</p> + +<p>—Que le diable t’emporte avec ton cabinet!</p> + +<p>—Est-ce qu’on n’y est pas bien?</p> + +<p>—Imbécile, je vous demande des habits; des pantalons... et tu +m’envoies...</p> + +<p>—Dame! tu me parle de garde-robe.</p> + +<p>—Ah! mon pauvre Pierre, comme tu es faible sur l’instruction!</p> + +<p>—Si tu veut des habits, ceux d’André son dans sa chambre... Oh! tu +trouveras de quoi choisir.</p> + +<p>—Eh! parle donc... voilà deux heures que je demande cela. Rossignol se +rend à la chambre qui lui est indiquée. Il ouvre les commodes, les +armoires, et reste en extase devant une garde-robe bien fournie. +Aussitôt il procède à sa toilette, et comme Rossignol n’est pas homme à +se rien refuser, il se rhabille entièrement, choisissant la plus belle +chemise, les bas les plus fins, l’habit le plus neuf, il court à la +glace: jamais il ne s’est vu si beau; quoiqu’en frac et en pantalon, il +fait des posés antiques en s’écriant:</p> + +<p>—Sacrebleu! que je suis bel homme!... quel dommage qu’il ait fallu +attendre à quarante-cinq ans pour être aussi propre!... c’est égal, nous +réparerons le temps perdu.</p> + +<p>Dans son ivresse, Rossignol ouvre les fenêtres qui donnent sur la rue et +jette à la volée toute son ancienne défroque en chantant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">C’est ici le séjour des grâces...<br /></span> +<span class="i0">Je n’ai plus besoin de mes vieux habits!...<br /></span> +</div></div> + +<p>Allez, pantalon, frac, bas, et cætera. Vous avez fait votre temps, +devenez la proie du chiffonnier ou du Savoyard... Un instant; ne disons +pas de mal des Savoyards! je les prise trop pour cela.</p> + +<p>Rossignol revient trouver Pierre, qui est encore assis devant les débris +du déjeuner de la veille, et se place devant lui dans l’attitude du +<i>Laocoon</i> en lui disant:</p> + +<p>—Comment me trouves-tu!</p> + +<p>—Tiens! ce sont toutes les affaires de mon frère.<a name="page_303" id="page_303"></a></p> + +<p>—Il n’est pas question de cela. Je te demande comment tu me trouves?</p> + +<p>—Tu es très-propre...</p> + +<p>—Tu ne remarques que cela, toi!... une femme verrait autre chose. +N’importe, fais aussi un peu de toilette, car tu as du fricandeau sur +ton collet et de la matelote dans ta cravate. Pendant ce temps je vais +sortir pour une affaire indispensable. Je ne serai pas longtemps; à mon +retour, nous irons déjeuner au Cadran-Bleu où chez Desnoyers. A propos, +c’est toi qui as la caisse, n’est-ce pas!</p> + +<p>—Oui, j’ai de l’argent.</p> + +<p>—Eh bien! donne-moi une centaine d’écus; j’ai des emplettes à faire +pour notre ménage, car il te manque beaucoup de choses ici...</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Oh! des choses essentielles; d’abord, hier, je n’ai pas trouvé de +cure-dents après notre repas.</p> + +<p>—Est-ce que tu veux en acheter pour cent écus?</p> + +<p>—Ensuite une savonnette, un fer à papillotes; j’aurai tout cela. Il +nous faut aussi un domestique; des gens comme nous ne peuvent pas s’en +passer; je vais en choisir un.</p> + +<p>—Tu disais hier que c’étaient des voleurs.</p> + +<p>—J’aurai l’œil sur le nôtre.</p> + +<p>—Mais cent écus...</p> + +<p>—Ah! Pierre, si tu ne veux pas te laisser gouverner, je t’abandonne à +toi-même... Encore une fois, veux-tu t’amuser depuis le matin jusqu’au +soir?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! en ce cas, ne regarde donc pas à cent écus.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Suis en toute circonstance<br /></span> +<span class="i0">Et mon exemple et mes leçons.<br /></span> +</div></div> + +<p>Pierre remet à son ami l’argent qu’il lui demande; celui-ci va prendre +le carrick du cocher et l’examine d’un air indécis en murmurant:</p> + +<p>—Diable! Il est furieusement laid... et avec une toilette aussi +recherchée, ça ne s’accorderait pas.</p> + +<p>—Qu’est que tu dis donc, Rossignol?<a name="page_304" id="page_304"></a></p> + +<p>—Je dis que je voulais reporter ce carrick chez moi; mais je le trouve +trop vilain...</p> + +<p>—Tu le portais bien hier.</p> + +<p>—C’est qu’hier c’était l’anniversaire de la mort de mon oncle... +Parbleu! je suis bien bête, je n’ai qu’à le faire porter par un +commissionnaire qui me suivra... Holà! la portière.</p> + +<p>—Rossignol ouvre la porte pour appeler madame Roch, lorsque celle-ci +paraît tenant à la main un pantalon qui lui était tombé sur la tête +pendant qu’elle balayait le devant de sa porte.</p> + +<p>—Messieurs, dit la portière en présentant le vêtement, que Rossignol +reconnaît sur-le-champ, pourriez-vous me dire si c’est de chez vous que +l’on a jeté ceci?... Je sortais pour balayer ma portion de rue, je vois +fuir des polissons qui ramassaient quelque chose, et sur le même instant +ce pantalon tombe sur mon bonnet, dont le nœud a été tout <i>délaissé</i>.</p> + +<p>—Est-ce toi, Pierre, qui t’amuses à jeter tes culottes par la fenêtre? +dit Rossignol d’un air surpris.</p> + +<p>—Moi? Ah ben! ce serait un joli amusement!</p> + +<p>—Madame Roch, le vêtement ne vient pas de chez nous; d’ailleurs il me +semble que, sur son inspection, vous auriez dû penser que des gens comme +nous n’ont jamais porté de pareilles guenilles.</p> + +<p>—Monsieur, c’est que la fruitière d’en face prétendait...</p> + +<p>—La fruitière ferait mieux de compter ses bottes d’oignons que de +regarder ce qui se passe chez les voisins. Gardez cela, madame Roch, +vous le donnerez le jour de l’an à votre filleul, si vous en avez un. +Puisque vous voilà, faites-moi l’amitié de me porter ce carrick jusqu’en +bas, où je prendrai un jockey pour me suivre.</p> + +<p>—Mais, monsieur...</p> + +<p>—En avant, madame Roch, vous êtes ce matin fraîche comme une belle de +nuit. Pierre, habille-toi, je ne serai pas longtemps.</p> + +<p>Rossignol jette le carrick de François sur les bras de la portière; il +sort avec elle, et descend devant madame Roch en sautillant ou +s’arrêtant sur chaque carré pour faire des poses; tandis que la portière +s’arrête aussi, ne sachant ce que cela veut dire, et quelquefois +effrayée des poses de Rossignol, qui crie chaque fois qu’il s’arrête +devant elle:—Ceci est Hercule... ceci Antinoüs... ceci Hippolyte!...</p> + +<p>Enfin, tout en posant, ils arrivent au bas de l’escalier. Rossignol<a name="page_305" id="page_305"></a> +regarde dans la rue; il aperçoit près d’une borne un petit décrotteur, +noir comme un charbonnier; il lui fait signe de venir, et lui donnant +l’immense et lourd carrick de François:—Suis-moi, lui dit-il, et +surtout prends garde de m’éclabousser.</p> + +<p>Rossignol se met en route, suivi du décrotteur portant le carrick. Il se +rend à la place où la veille il a trouvé François, en se +disant:—D’abord il va crier... mais, en lui mettant une pièce de cent +sous dans la main, j’apaiserai sa colère et nous serons bons amis.</p> + +<p>Mais François n’est pas sur la place, par la raison que le commissaire +l’a envoyé coucher à la préfecture. Rossignol va à la <i>Carpe +travailleuse</i> le demander; point de François.—Il est sur quelque autre +place, se dit Rossignol; mais je ne puis courir tout Paris à pied dans +un si joli costume... prenons un cabriolet, et allons inspecter les +sapins.</p> + +<p>Rossignol monte dans un cabriolet, et ordonne au décrotteur de le suivre +par derrière. On part; on visite une place, puis une autre... point de +François. Rossignol a envie de déjeuner, son jockey est en nage, +courant, avec l’immense carrick sur les bras, derrière le cabriolet dans +lequel le beau modèle se fait promener. Enfin celui-ci se dit:—J’ai +fait ce que j’ai pu, ma foi! allons retrouver Pierre.</p> + +<p>On s’arrête devant la demeure de Pierre: heureusement pour le petit +décrotteur, qui a l’air de sortir de l’eau. Au moment de le payer, +Rossignol se dit:—Ce petit drôle trotte bien... il pourrait bien faire +notre jockey. Petit, veux-tu entrer en maison?—Moi, monsieur! est-ce +qu’il faudrait courir comme ça tous les jours derrière un +cabriolet?—Non, ceci est un extraordinaire. Tu feras nos appartements, +nos lits, nos bottes: tu prendras tout ce qu’on te donnera. Tu seras +logé, nourri... et je te promets de bons gages.—Je veux bien, +monsieur.—En ce cas, monte, et n’oublie pas que je t’ai donné deux +cents francs d’avance.—Bah! vous ne m’avez rien donné du +tout.—N’importe, tu le diras, ou je te retire ma protection.</p> + +<p>Pierre voit rentrer Rossignol suivi du petit garçon portant le +carrick.—Eh bien tu rapportes cela ici? dit-il à son ami.—Oui, j’ai +réfléchi que je ne voulais pas m’en séparer. Pierre, voici notre +domestique.—Ce petit garçon!—Est-ce que nous avons besoin d’un géant +pour nous servir!—Il est bien noir!—Il se débarbouillera. Je sens que +je suis en appétit; allons,<a name="page_306" id="page_306"></a> Pierre, partons.—Mais...—Mais quoi?—Je +n’ai pas été chez Bernard depuis deux jours, et j’avais l’habitude d’y +aller souvent.—Tu iras une autre fois; le plus pressé est d’aller nous +divertir... Toi, petit, reste ici, fais notre appartement... frotte, +nettoie et amuse-toi... Partons.</p> + +<p>Rossignol entraîne Pierre; au moment où ils vont passer la porte +cochère, celui-ci dit encore:—Mais, si Bernard venait me +demander?...—Eh! que diable! tu n’as que ton Bernard dans la tête... +attends, je vais arranger cela... Holà, madame Roch!... s’il venait +quelqu’un demander Pierre, vous diriez qu’il est sorti avec un ami pour +chercher son frère... et vous pourrez dire ça tous les jours; nous ne +ferons pas autre chose...</p> + +<p>Ils partent enfin, et sont bientôt chez un traiteur, où Pierre oublie de +nouveau les bons avis de ses anciens amis pour ne songer qu’à se +divertir avec Rossignol; Celui-ci, ainsi qu’il l’a promis, ne lui laisse +pas le temps de réfléchir: après le déjeuner, il le conduit au billard; +de là ils vont dîner, et le soir visiter les guinguettes, où Rossignol +présente son ami à toutes ses connaissances; on ne demande pas mieux que +de faire celle du pauvre Pierre, qui ne voit pas au milieu de quels gens +il se trouve. Le soir, ces messieurs rentrent toujours gris, quelquefois +même ils ne rentrent pas du tout. On doit présumer comment est tenu le +ménage fait par un décrotteur, qui met tout sens dessus dessous dans +l’appartement, et, s’ennuyant d’être seul pendant la journée entière, +appelle par la croisée ses camarades pour qu’ils montent jouer avec lui. +Mais Rossignol prétend que leur jockey a des dispositions, qu’il cire +bien les bottes, et que c’est le principal.</p> + +<p>Il y a déjà trois semaines que cette vie dure. Toutes les fois que +Pierre parle d’aller chez Bernard, Rossignol trouve quelque prétexte +pour l’en empêcher, et Pierre finit par en parler moins souvent, parce +que, lorsqu’on se conduit mal, on ne se plaît plus dans la société des +honnêtes gens. Le bon porteur d’eau s’est plusieurs fois rendu chez +Pierre, qu’il n’a jamais trouvé, et madame Roch, que Rossignol à eu +l’art d’intéresser en allant devant sa loge faire Apollon ou Jupiter, +dit chaque fois au père Bernard:—Monsieur Pierre est sorti pour +chercher son frère. Le bon Auvergnat croit cela, et se dit:—Pauvre +Pierre!... il se donne bien de la peine, et il n’est pas plus avancé que +nous.<a name="page_307" id="page_307"></a></p> + +<p>Mais un matin que Pierre et Rossignol, frisés et cirés avec soin, se +rendaient aux Champs-Élysées, où ils avaient donné rendez-vous à +quelques amis intimes; au moment où ces messieurs traversent la chaussée +des boulevards, un fiacre qui passait près d’eux s’arrête et le cocher +descend de son siége en s’écriant:—C’est lui!... c’est mon voleur! ah! +pour le coup il va la danser!...</p> + +<p>François, car c’est lui-même, entame la reconnaissance par cinq ou six +coups de fouet sur les deux amis, et Pierre est obligé de prendre sa +part de ce qui n’était adressé qu’à son compagnon.</p> + +<p>Ces messieurs, étourdis par cette brusque attaque, commencent par crier; +mais François, sautant sur Rossignol, qu’il saisit au collet, ne leur +laisse pas le temps de se sauver.</p> + +<p>—Je te tiens, enfin, voleur, drôle! dit le cocher en secouant avec +force Rossignol, qui a changé de couleur en reconnaissant François.—Mon +carrick... coquin, mon carrick... qu’en as-tu fait?...—Lâche-moi, +François, lâche donc, tu m’étrangles...—Non pas! je te tiens, il me +faut mon carrick, et le payement du déjeuner... et un dédommagement pour +le temps que j’ai passé à la préfecture et le rhume que j’ai +attrapé...—Je te payerai tout ce que tu voudras, mais lâche un peu.</p> + +<p>—Vous vous trompez, cocher, dit Pierre qui ne comprend rien à ce qu’il +entend, nous n’avons rien à vous... vous êtes gris...—Je suis gris!... +non pas, mon petit homme... c’est vot’ camarade qui est un voleur!... +mais je vais commencer par lui donner une gratification.</p> + +<p>Et François applique deux ou trois coups de poing sur la frisure du beau +modèle; Pierre, en voulant défendre son ami, reçoit aussi quelques +preuves du ressentiment de François; et la foule qui s’amasse autour du +fiacre arrêté les laisse se battre, parce qu’il est beaucoup plus +agréable de voir des hommes se donner des coups que de chercher à les +séparer.</p> + +<p>Enfin, Rossignol, tout en se défendant d’une main, est parvenu à glisser +l’autre dans son gousset, il en tire trois pièces de cent sous qu’il met +sous le nez de François. Cette vue calme un peu le cocher, il prend +l’argent; suspend l’attaque et prononce d’une voix enrouée:—Et mon +carrick?</p> + +<p>—Tu vas l’avoir, répond Rossignol, conduis-nous; mon ami<a name="page_308" id="page_308"></a> et moi. Si tu +avais eu l’esprit de m’entendre, tu aurais épargné une telle scène à +l’amitié.</p> + +<p>En disant cela, Rossignol ouvre la portière, il fait monter Pierre, se +place à côté de lui, François grimpe sur son siége, et le fiacre +s’éloigne, laissant là les badauds qui se demandent mutuellement ce que +c’est.</p> + +<p>Pierre, qui a reçu des coups de fouet et des coups de poing, ne comprend +pas pourquoi ils sont montés dans la voiture du cocher qui les a battus.</p> + +<p>—Je t’expliquerai tout ça, dit Rossignol en cherchant à réparer le +désordre que François a mis dans sa toilette.</p> + +<p>—Mais il dit que tu l’as volé.</p> + +<p>—Est-ce qu’il sait ce qu’il dit?</p> + +<p>—Mais tu lui as donné de l’argent!</p> + +<p>—Tu vois donc bien que je ne l’ai pas volé.</p> + +<p>—Il te demande un carrick...</p> + +<p>—Oui, il veut que je lui prête celui de mon oncle, parce qu’il va +voyager sur mer...</p> + +<p>—Comment! ce cocher va...</p> + +<p>—Eh! sans doute!... tout t’étonne, toi; apprends que François est un +garçon très-distingué; nous avons servi ensemble autrefois.</p> + +<p>—Et pourquoi te rossait-il?...</p> + +<p>—Il a des moments d’absence; il nous aura pris pour ses chevaux. C’est, +du reste, un homme dont je veux te faire cultiver la connaissance.</p> + +<p>Ces messieurs arrivent à leur demeure. Rossignol engage François à +monter avec eux; le cocher les suit le fouet à la main, et Pierre ne +comprend pas pourquoi ils font tant de politesses à un homme qui vient +de les battre. Rossignol fait passer François dans sa chambre, lui rend +son carrick, lui jure qu’il a couru après lui pendant huit jours, et +pour achever la paix le ramène dans la salle à manger en ordonnant à son +jockey de courir chez le traiteur et de faire venir à dîner.</p> + +<p>—Et notre rendez-vous aux Champs-Élysées? dit Pierre.</p> + +<p>—Nous irons une autre fois! je retrouve un ancien ami, un vieux +camarade!... je veux que nous le fêtions dignement.</p> + +<p>François a repris sa bonne humeur avec son carrick; la vue des +bouteilles achève de le mettre en gaieté. Pierre laisse toujours +Rossignol commander, et ces messieurs se mettent à table,<a name="page_309" id="page_309"></a> où ils sont +servis par le jockey et deux de ses amis, auxquels il a fait signe de +monter. Suivant l’usage, le repas se prolonge assez avant dans la nuit, +et vers la fin Pierre tape dans la main de François, qui est déjà son +intime ami.</p> + +<p>C’est ainsi que Pierre emploie la fortune à la tête de laquelle il se +trouve. Sans cesse dans la compagnie la plus méprisable, au milieu +d’êtres sans état, sans mœurs, quelquefois même sans asile; livré à +un homme dont les habitudes sont aussi canailles que les manières, et +qui n’a aucun remords de le dépouiller, Pierre dépense sans compter et +se persuade qu’il s’amuse parce qu’il ne sort du cabaret que pour entrer +au café, et du café que pour courir les guinguettes.</p> + +<p>Quelquefois il trouve que l’argent va bien vite; mais Rossignol lui +dit:—Tu es maintenant d’une très-jolie force à la poule et au siam, tu +bois tes trois bouteilles sans te griser, tu fumes quatre ou cinq +cigares dans ta soirée; mon ami, on n’acquiert pas de tels avantages +sans qu’il en coûte un peu.</p> + +<p>Quelle différence chez le bon porteur d’eau! Là on ne songe, on ne parle +que d’André; Bernard s’informe sans cesse de moi, et tâche de consoler +sa fille, car il s’aperçoit chaque jour du changement que le chagrin +opère chez Manette. Pâle, triste, amaigrie, ma pauvre sœur n’a pas +souri depuis mon départ.</p> + +<p>—Veux-tu donc te laisser mourir? lui dit Bernard.</p> + +<p>—Non, répond-elle, mais je veux retrouver André... Mon père; +laissez-moi le chercher.</p> + +<p>—Eh! ma pauvre enfant, où iras-tu pour le trouver?</p> + +<p>A cela Manette ne répond rien; elle baisse les yeux vers la terre et +cache ses larmes à son père.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX<br /><br /> +<small>SIX MOIS ET HUIT JOURS.</small></h2> + +<p>Près de six mois se sont écoulés, lorsqu’un matin Manette paraît frappée +d’un trait de lumière, et court à Bernard en s’écriant:</p> + +<p>—Mon père!... mon père!... je sais où il est... je suis certaine<a name="page_310" id="page_310"></a> de le +trouver... Ah! mon Dieu! comment cette idée-là ne m’est-elle pas venue +plus tôt!</p> + +<p>—Tu sais où il est, dis-tu?</p> + +<p>—Oh! oui, mon père... Je suis sûre que je ne me trompe pas... +Laissez-moi partir... je vous en prie, je ramènerai André dans vos +bras...</p> + +<p>—Mais dis-moi d’abord où il est, puisque tu le sais...</p> + +<p>—Près de la maison de campagne de madame la comtesse... dans cette +terre où il m’a dit souvent avoir passé des jours si heureux auprès de +celle que... qu’il voyait là tout à son aise...</p> + +<p>—Comment! tu crois que c’est là qu’il est allé se cacher?...</p> + +<p>—Oui, mon père... mon cœur devine le sien; et quand il s’agit +d’André, mon cœur ne me trompe jamais... Ah! vous me permettrez de +partir...</p> + +<p>—C’est, je crois, dans les environs de Fontainebleau?...</p> + +<p>—Oui, mon père.</p> + +<p>—J’ai justement là un vieil ami auquel je t’adresserai, et chez qui tu +seras bien... Cependant une jeune fille... aller seule...</p> + +<p>—Mon père, est-ce que je n’ai pas l’air assez raisonnable!... et André +qui mourra de chagrin si je ne vais pas le consoler...</p> + +<p>—Allons, puisque tu le veux...</p> + +<p>—Oh! quel bonheur!...</p> + +<p>—Demain nous irons à la voiture...</p> + +<p>—Demain!... pourquoi retarder? il est encore de bonne heure, +aujourd’hui même je puis partir...</p> + +<p>—Manette, tu es bien pressée de me quitter!...</p> + +<p>—Mon père, ce n’est pas pour longtemps, et il y a six mois que nous ne +l’avons vu... D’ailleurs je vous écrirai...</p> + +<p>—Tu oublies que je ne sais pas lire.</p> + +<p>—Votre voisin vous lira mes lettres, vous serez bien aise alors que +j’aie appris à écrire... Ah! que nous serons heureux quand j’aurai +retrouvé André!</p> + +<p>Et, tout en parlant, Manette va et vient dans la chambre; elle fait un +petit paquet de ce qu’elle veut emporter; elle ôte son tablier, met sur +sa tête un modeste chapeau de paille, et court prendre le bras de son +père, qu’elle entraîne vers l’escalier avant qu’il ait eu le temps de se +reconnaître.</p> + +<p>On arrive aux voitures: celle pour Fontainebleau part dans<a name="page_311" id="page_311"></a> une heure; +il y a encore une place: Manette fait un saut de joie, puis court +s’asseoir sur un banc de pierre avec son paquet sur ses genoux. Elle +veut attendre là le moment du départ. Le bon porteur d’eau veut emmener +sa fille dans un café pour prendre quelque chose; Manette ne veut rien, +elle préfère rester sur le banc, elle a la diligence devant les yeux, et +on ne partira pas sans elle.</p> + +<p>—Adieu, mon père, dit-elle à Bernard, ne vous ennuyez pas, je +reviendrai bien vite.</p> + +<p>Bernard embrasse sa fille, puis s’en va tristement; Manette regarde son +père s’éloigner, elle soupire... Mais elle reporte les yeux sur la +voiture et reprend courage. Enfin l’instant du départ est arrivé et le +voyage ne doit pas être long. Manette se place d’un air timide, et ne +lève pas les yeux pendant tout le trajet; quelques curieux lui parlent, +elle ne répond que par monosyllabes: la conversation est bientôt finie. +Lorsqu’on s’arrête à Essonne, Manette reste dans la voiture au lieu de +descendre avec les autres voyageurs, cela en fait rire et bavarder +quelques-uns; mais Manette s’embarrasse fort peu de ce que peuvent +penser et dire des gens assez sots pour s’occuper de ce qui ne les +regarde pas, et Manette a bien raison.</p> + +<p>Après s’être rendue chez l’ami de son père, Manette se fait indiquer la +terre de M. de Francornard: il n’y a qu’une lieue et demie de distance +de Fontainebleau; Manette pourra facilement s’y rendre et en visiter +tous les environs. Mais elle commence à penser que lors même que je les +habiterais, il ne lui sera pas aussi aisé de me trouver qu’elle se +l’était persuadé.</p> + +<p>Manette se rend d’abord au château, elle lie conversation avec le +concierge, elle sait que personne de l’hôtel n’est revenu visiter cette +campagne.</p> + +<p>—Et M. André, dit Manette, ce jeune homme qui demeurait chez madame la +comtesse, ne l’avez-vous pas vu?... Peut-être ne le reconnaîtriez-vous +pas, il est bien grandi depuis le temps où il passait ici l’été.</p> + +<p>—Oh, c’est égal, mam’zelle, dit le concierge, je le reconnaîtrais bien, +mais il n’est pas venu non plus.</p> + +<p>Manette s’éloigne tristement et va parcourir les environs; elle visite +les hameaux, elle s’informe aux habitants, et n’obtient aucun +renseignement; mais elle ne perd pas courage, et le lendemain elle +recommence ses recherches.<a name="page_312" id="page_312"></a></p> + +<p>Cependant Manette ne s’était pas trompée: en sortant de Paris au milieu +de la nuit, sans but et sans autre projet que celui de fuir la ville où +résidait Adolphine, j’avais pris le premier chemin venu. A force de +marcher, j’arrivai dans les champs; j’étais exténué de fatigue; à peine +remis d’une longue maladie, le coup que je venais de recevoir semblait +m’avoir de nouveau ravi toutes mes facultés. J’attendis le jour assis au +pied d’un arbre. Dans ma douleur je voulais mourir; le souvenir de ma +mère me rendit à moi-même; je cherchai à rappeler mon courage... Mais la +blessure était encore trop fraîche. Au milieu de ces champs silencieux, +il me semblait entendre encore le son des instruments... le bruit de la +danse célébrant le mariage d’Adolphine.</p> + +<p>J’étais auprès de Bondy; je ne savais où aller, j’avais Paris en +horreur, et je jurai de ne point y rentrer. Quelquefois je songeais à +mon pays... Mais j’avais besoin d’être seul pour me livrer à mon aise à +toute ma douleur.</p> + +<p>J’étais depuis quelques jours dans un village, lorsqu’en songeant à +Adolphine je me rappelai les jours heureux que j’avais passés avec elle +dans cette campagne où nous allions tous les ans. Aussitôt je sentis le +désir de revoir ces lieux chéris; je partis sur-le-champ, et j’arrivai +bientôt devant cette maison où s’étaient écoulés les plus doux instants +de ma vie. Je ne voulais pas entrer, je craignais de rencontrer +quelqu’un de la maison... je désirais n’être aperçu de personne. Mais je +passai une nuit entière à rôder autour des murs du parc; et, au point du +jour, je montai sur un monticule d’où l’on plongeait parfaitement dans +une grande partie des jardins. J’apercevais les bosquets où je m’étais +assis avec elle, les allées où nous avions joué ensemble; je tâchais +d’oublier le temps écoulé depuis et de ne plus vivre que dans le passé. +Je ne pouvais quitter cet endroit... Je m’y trouvais moins malheureux... +et je résolus de me fixer dans un séjour qui procurait encore à mon âme +un dernier bonheur; car à vingt ans on a besoin d’aimer, et l’on se +complaît même dans sa douleur, parce que c’est encore de l’amour.</p> + +<p>Non loin du monticule s’élevait une chaumière entourée de plusieurs +bouquets d’arbres. Je m’y rendis dans l’intention de m’y reposer un +moment. La chaumière était habitée par une vieille paysanne, elle y +était seule avec son chien et quelques<a name="page_313" id="page_313"></a> brebis. Je lui demandai s’il ne +serait pas possible d’avoir un petit coin dans sa maisonnette. La bonne +femme crut d’abord que je voulais plaisanter.</p> + +<p>—Quoi! vous, monsieur, me dit-elle, un jeune homme de la ville, vous +désirez loger dans cette pauvre masure, avec une vieille comme moi?</p> + +<p>—Ce serait pour moi le plus grand bonheur.</p> + +<p>—Si vous voulez vous contenter de la petite chambre d’en haut, c’était +celle de mon pauvre fils!... elle n’est pas belle; mais je n’avons que +cela à vous offrir.</p> + +<p>Enchanté de pouvoir demeurer dans la chaumière, je tirai de ma poche une +douzaine de louis, j’en avais emporté à peu près trois fois autant en +quittant Paris; je mis les cent écus dans le tablier de la vieille. La +pauvre femme n’avait jamais vu tant d’argent à la fois; elle fit un cri +d’admiration.</p> + +<p>—C’est pour mon logement, lui dis-je.</p> + +<p>—Ah! monsieur, vous pouvez maintenant y rester toute votre vie! vous +serez logé, nourri, aussi ben que moi!... Je partagerai avec vous, c’est +ben juste, pour une si grosse somme.</p> + +<p>Mes arrangements furent bientôt faits; je me rendis à la ville, +j’achetai des crayons et tout ce qu’il fallait pour dessiner. Je +m’installai dans la chambre, dont la situation me convenait +parfaitement, car les arbres qui l’entouraient la dérobaient aux regards +des promeneurs, et, à cinq cents pas environ, j’étais sur la hauteur, +d’où mes yeux plongeaient dans le parc de ma bienfaitrice.</p> + +<p>C’était là que je passais une grande partie de la journée; souvent +immobile, livré à mes souvenirs, quelquefois dessinant un site, un +bocage que j’avais parcourus avec elle.</p> + +<p>Le temps s’écoulait, ma douleur s’était changée en mélancolie, mais mon +amour ne s’éteignait pas; car la vue des lieux où il avait pris +naissance n’était point propre à le bannir de mon cœur.</p> + +<p>Un jour que, suivant mon usage, je revenais de ma place favorite, +j’aperçus dans un sentier voisin de celui que je suivais une jeune femme +qui marchait lentement tenant son mouchoir sur ses yeux.</p> + +<p>C’était Manette, qui, depuis huit jours, me cherchait inutilement dans +les environs; elle commençait à perdre courage, et,<a name="page_314" id="page_314"></a> dans ce sentier +isolé, se livrait à son chagrin et donnait un libre cours à ses pleurs.</p> + +<p>Le bruit de ma marche lui a fait lever les yeux, elle s’arrête, me +regarde, pousse un cri et vole dans mes bras... Tout cela a été +l’affaire d’un instant; Manette a sa tête appuyée sur ma poitrine, elle +m’appelle André, son cher André, et je ne suis pas encore revenu de ma +surprise.</p> + +<p>Manette dans mes bras... dans cette campagne!... Comment se fait-il?... +Sans doute, mes yeux lui expriment tout ce que je pense, car elle +s’empresse de me dire:</p> + +<p>—Cela vous étonne, monsieur!... Oui, je le vois bien; parce qu’il peut +se passer de nous, il croit que nous pouvons nous passer de lui; parce +qu’il ne nous aime plus, il pense que nous devons aussi cesser de +l’aimer!—Moi cesser de t’aimer! ah! Manette!—Sans doute! quand on aime +les gens, on les quitte comme cela, n’est-ce pas? on les abandonne!... +on les laisse livrés à la plus cruelle inquiétude... on s’enfuit comme +un loup... sans daigner penser que ceux qui nous chérissent se désolent +et mourront de chagrin?...—Ah! Manette, j’ai eu tort, je le sens.—Tu +en es fâché!... Ah! n’en parlons plus, André, je t’ai retrouvé!... je +suis si heureuse, si contente!... j’ai déjà oublié tout le chagrin que +tu m’as fait.</p> + +<p>Je presse Manette dans mes bras, je suis content et fâché de la revoir. +Les amoureux sont comme les enfants: quand ils ont fait quelques fautes, +ils ne veulent pas en convenir.</p> + +<p>—Mais qu’es-tu venue faire dans ce pays? dis-je à Manette.—Il me le +demande! je suis venue te chercher.—Me chercher!... et comment +savais-tu que j’y étais?—C’est que mon cœur me l’a dit... Cher +André!... nous avons eu bien du chagrin, va!...—Ah! pardonnez-moi... +mais j’ai bien souffert aussi.—Je le sais... Est-ce que tu crois que +nous ignorons la cause de ta disparition subite!... Oui, monsieur, nous +savons que c’est l’amour qui vous a fait nous abandonner tous... et +oublier vos parents, vos amis.—Manette!...—Oh! c’est la vérité... tu +as beau tourner la tête; mais le temps te consolera, mon ami, on dit +qu’il guérit encore plus vite les hommes que les femmes... Mon père sera +si content de te revoir! et ton frère, ce pauvre Pierre, qui court +depuis le matin jusqu’au soir dans l’espérance d’avoir de tes nouvelles! +viens avec moi; partons bien vite... allons les consoler.—Non, Manette, +non, j’ai<a name="page_315" id="page_315"></a> juré que je ne retournerais plus à Paris...—Comment! +monsieur, vous avez juré!... Ah! l’on ne tient pas tout ce que l’on +jure!... Mon ami, est-ce que tu aurais le courage de me refuser?—Ici je +suis aussi heureux que je puis l’être désormais... Je ne veux point +quitter ces lieux.—C’est cela; pour passer tout votre temps à regarder +les jardins où vous couriez avec... Est-ce comme cela que vous vous +guérirez, monsieur?...—Viens avec moi sur cette hauteur... viens, je +veux te montrer ces lieux témoins de mes plus beaux jours.</p> + +<p>Je prends la main de Manette; elle m’accompagne sans dire un mot. +Parvenus sur la hauteur, je lui montre les endroits que chaque jour je +viens contempler.</p> + +<p>—J’étais là auprès d’elle, dis-je à ma sœur, quelquefois des +matinées entières... que le temps me semblait court!...</p> + +<p>—Je le trouvais bien long, moi qui ne te voyais pas... Mais puisqu’elle +est mariée, à quoi bon vous nourrir de ces pensées?</p> + +<p>—Quand on n’a plus le bonheur en espérance, il faut bien le chercher +dans ses souvenirs!</p> + +<p>—Ah! si tu le voulais, André; nous pourrions encore être heureux!... +Est-ce que les hommes n’aiment qu’une seule fois dans leur vie?... On +dit que cela leur arrive si souvent, au contraire.</p> + +<p>—Ah! Manette, je crois bien, moi, que je n’aimerai pas deux fois.</p> + +<p>Manette ne me répond rien. Nous redescendons dans la vallée.</p> + +<p>—Où loges-tu? lui dis-je.</p> + +<p>—A la ville voisine.</p> + +<p>—Mais il y a encore une lieu d’ici là... Je vais t’y conduire.</p> + +<p>—Et tu partiras avec moi pour Paris?...</p> + +<p>—Non... je reviendrai ici.</p> + +<p>—En ce cas, il est inutile de me conduire à la ville. Je n’y +retournerai pas...</p> + +<p>—Comment... que veux-tu donc faire?</p> + +<p>—Rester ici... avec toi.</p> + +<p>—Manette, y penses-tu... et ton père?</p> + +<p>—Je lui écrirai où je suis, et il me pardonnera.</p> + +<p>—Mais cela ne se peut pas... Rien ne te retient ici...</p> + +<p>—Rien!... ah! j’ai peut-être plus de raisons que vous pour y rester...</p> + +<p>—Que feras-tu ici?<a name="page_316" id="page_316"></a></p> + +<p>—Je te tiendrai compagnie... et si cela vous ennuie, eh bien! je ne +vous parlerai pas, et je me tiendrai assez loin de vous pour que ma vue +ne puisse vous donner d’humeur.</p> + +<p>—Mais, Manette... encore une fois, cela n’a pas le sens commun...</p> + +<p>—Cela m’est égal, je veux rester; j’ai aussi mes volontés, moi!</p> + +<p>Le projet de Manette me contrarie. J’essaye encore de la faire changer +de résolution; mais elle ne me répond plus. La nuit vient, je retourne à +ma chaumière; Manette me suit et y entre avec moi.</p> + +<p>Mon hôtesse regarde cette nouvelle venue, puis porte ses yeux sur moi.</p> + +<p>—Madame est de vot’ connaissance? dit-elle enfin.</p> + +<p>—Oui... c’est...</p> + +<p>—Ah! je gage que c’est vot’ femme!...</p> + +<p>—Oh! non, madame, répond Manette en poussant un gros soupir, je ne suis +que sa sœur...</p> + +<p>—Sa sœur... tiens, en effet, je crois que vous vous ressemblez.</p> + +<p>—Madame, je voudrais aussi loger dans votre maison.</p> + +<p>—Bah! eh! mon Dieu! ma maison est donc devenue ben attrayante...</p> + +<p>—Voici de l’argent pour...</p> + +<p>—Oh! ma petite, ce n’était pas la peine, vot’ frère m’a assez payée... +Mais je n’ai plus de place, mon enfant; la chambre du haut est occupée +par votre frère, celle-ci est la mienne, et je n’en avons pas d’autre.</p> + +<p>—Est-ce que votre lit n’est pas grand?...</p> + +<p>—Mon lit? Ah! morguienne, on y coucherait cinq sans se gêner; nous +autres paysans, j’avons des lits pour coucher toute une famille!...</p> + +<p>—Si vous vouliez me permettre de coucher avec vous...</p> + +<p>—Certainement, mam’zelle, tout à vot’ service, si ça vous est +agréable... Oh! comme ça vous pouvez rester!...</p> + +<p>Manette est enchantée, et moi j’ai de l’humeur. Je lui dis bonsoir, et +je monte à ma chambre. L’obstination de Manette m’étonne, je ne lui +aurais pas cru autant de caractère: vouloir rester avec moi, malgré moi, +c’est fort mal... Fort mal!... Ingrat que je suis!...</p> + +<p>Je n’ai pas envie de dormir, j’ai acheté quelques livres à +Fontainebleau; j’essaye de lire... Mais je ne suis pas à ma lecture;<a name="page_317" id="page_317"></a> +l’idée que Manette est près de moi me revient sans cesse à l’esprit... +Ces femmes! quand cela veut quelque, chose!... Cependant Manette est +bien douce, bien bonne... mais elle est femme aussi.</p> + +<p>La nuit est passée; j’ai fort peu dormi... J’ai pourtant moins pensé à +Adolphine que de coutume... C’est la faute de Manette, qui vient me +troubler dans mes souvenirs. Je descends avec le projet de ne point lui +dire un mot, et de lui laisser voir par mes manières combien sa conduite +m’est désagréable.</p> + +<p>Elle a déjà terminé sa toilette. Elle n’a rien sur la tête; mais ses +cheveux sont si jolis, et elle les arrange si bien, quoique sans +prétention!... Elle baisse timidement les yeux quand je parais et me dit +d’un air craintif:</p> + +<p>—Bonjour, André...</p> + +<p>Je ne voulais pas lui répondre, et je suis allé l’embrasser... C’est +sans doute par habitude. N’importe, elle doit voir combien j’ai de +l’humeur.</p> + +<p>—Vous devez avoir fort mal dormi avec cette paysanne? lui dis-je au +bout d’un moment.</p> + +<p>—Au contraire, j’étais très-bien.</p> + +<p>—On manque presque de tout ici...</p> + +<p>—Vous y vivez! je ne suis pas plus difficile que vous.</p> + +<p>—Cet endroit est fort triste, on ne rencontre jamais personne dans les +environs...</p> + +<p>—Ce n’est pas pour voir du monde que j’y suis venue.</p> + +<p>—Les journées sont longues aux champs... vous ne pouvez les passer à +rien faire.</p> + +<p>—Je travaillerai pour cette bonne femme.</p> + +<p>—Le soir... je dessine dans ma chambre... vous vous ennuierez.</p> + +<p>—Pas plus qu’hier.</p> + +<p>Je me tais, car elle a réponse à tout. Je prends mon carton de dessin, +je sors et vais m’établir à ma place favorite. Les objets que j’aperçois +me ramènent à mes souvenirs; pendant quelques moments je ne songe qu’à +Adolphine. Mais ensuite je me rappelle Manette; je me retourne pour voir +si elle m’a suivi. Je ne l’aperçois pas... Où donc est-elle?... Mais que +m’importe! Je m’assieds, je commence un dessin... Je voudrais pourtant +bien savoir où est Manette. Je regarde encore de tous côtés... Je +l’aperçois enfin à deux cents pas de moi, assise et cousant...<a name="page_318" id="page_318"></a> Pauvre +sœur!... elle s’est placée derrière un buisson pour que je ne la voie +point! Eh bien! qu’elle reste là... Je n’irai certainement pas lui +parler; je veux la punir de son entêtement.</p> + +<p>Je prends mon crayon, je dessine quelque temps... Puis je lance à la +dérobée un regard vers le buisson... Elle est toujours là, elle +travaille et ne lève pas les yeux de mon côté. Voyez un peu ce beau +plaisir! rester avec moi pour ne point me parler ni me regarder... Mais +je crois que je le lui ai défendu hier, et elle n’ose pas me désobéir. +C’est mal à moi de lui avoir fait cette défense; Manette m’a toujours +montré tant d’amitié, de dévouement; et son père ne fut-il pas mon +premier protecteur!... Elle est venue ici pour adoucir mes peines, pour +calmer mes chagrins, et je la traiterais avec cette froideur!... Ah! je +ne reconnais plus mon cœur. Faisons signe à Manette de venir +s’asseoir près de moi: si elle veut causer, eh bien! je lui parlerai +d’Adolphine, et sa présence, loin de me distraire de mes souvenirs, +servira à les entretenir encore.</p> + +<p>Je me tourne du côté où est Manette, je lui fais des signes... Elle ne +lève pas la tête... Oh! elle ne regardera pas de mon côté!... Je tousse +légèrement, je l’appelle... Elle ne bouge pas... Vous verrez qu’il +faudra que ce soit moi qui aille la trouver.</p> + +<p>Je me lève et marche lentement vers Manette. Arrivé tout près d’elle, je +m’arrête, elle continue de travailler et ne lève pas les yeux; il me +semble cependant que le fichu qui couvre son sein sel soulève plus +fréquemment.</p> + +<p>—Manette!... vous ne m’avez donc pas entendu?...</p> + +<p>—Est-ce que vous m’avez parlé? me répond-elle sans lever les yeux de +dessus son ouvrage.</p> + +<p>—Oui, je vous ai appelée...</p> + +<p>—Que me voulez-vous?</p> + +<p>—Puisque vous voulez absolument rester avec moi, il me semble qu’il est +ridicule de nous asseoir à une lieue l’un de l’autre...</p> + +<p>—Je craignais de vous déplaire en me plaçant près de vous.</p> + +<p>—Pourquoi donc? votre présence ne m’empêchera pas de dessiner et de +contempler les lieux que je chéris.</p> + +<p>Manette se lève, prend son ouvrage et, toujours sans me regarder, marche +à côté de moi jusqu’à là place où j’ai laissé mon carton de dessin. Je +m’assieds, elle se met à quatre pas de moi et recommence à travailler.<a name="page_319" id="page_319"></a></p> + +<p>Moi je me remets à dessiner. J’attends que Manette me dise quelque +chose; mais elle ne souffle pas mot, et toujours ses yeux sont fixés sur +son ouvrage.</p> + +<p>Il me semble que ce silence m’impatiente; mais peut-être n’ose-t-elle +pas me parler, de crainte de me fâcher encore: alors c’est à moi de +commencer.</p> + +<p>—Manette, pourquoi donc ne me dites-vous rien?</p> + +<p>—Je croyais que vous vouliez être tout à vos souvenirs.</p> + +<p>—Mais ne pouvons-nous pas causer de ce qui m’occupe?</p> + +<p>—Je causerai de tout ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Vous avez été toujours si bonne pour moi... vous avez toujours su +compatir aux peines de mon cœur...</p> + +<p>—Quand on aime bien les gens, est-ce que leurs peines ne sont pas les +nôtres?...</p> + +<p>—Mais les femmes savent mieux consoler que nos amis les plus intimes; +avec vous, Manette, je me suis toujours senti moins malheureux... Quand +je me rappelle les soins que vous m’avez prodigués pendant ma dernière +maladie!... ah! je me reproche d’être quelquefois brusque, injuste et si +peu aimable avec vous!</p> + +<p>—Moi, je vous trouve toujours bien.</p> + +<p>—Parce que vous êtes indulgente; vous excusez mes défauts... Ah! si +Adolphine m’avait vu comme vous.., mais elle ne m’aimait pas! J’ai cru +un moment avoir touché son cœur... c’était une illusion... Elle me +témoignait cependant un attachement si vrai lorsque nous habitions +ensemble dans ces lieux charmants!... Mais alors c’était un enfant... Je +l’étais aussi; en devenant homme j’aurais dû étouffer un sentiment qui +ne pouvait jamais me rendre heureux... Car, tôt ou tard, elle se serait +toujours mariée!... Il vaut peut-être mieux, pour moi que ce soit fait +maintenant... Je sens que je devrais à présent bannir entièrement son +image de ma pensée; mais je n’en suis pas le maître, et, malgré moi, j’y +pense sans cesse... A quoi travaillez-vous donc avec tant d’attention, +Manette? vous ne quittez pas les yeux de dessus votre ouvrage.</p> + +<p>—C’est pour cette bonne femme... un tablier; je n’avais rien à faire, +je lui ai demandé de l’ouvrage.</p> + +<p>—Est-ce que c’est pressé?</p> + +<p>—Oh! non.<a name="page_320" id="page_320"></a></p> + +<p>On le penserait à vous voir coudre... Mais pourquoi donc ne me +tutoyez-vous plus?...</p> + +<p>—Je fais comme vous.</p> + +<p>—On croirait que nous sommes fâchés, et je serais au désespoir de +l’être avec toi, Manette.</p> + +<p>—Oh! moi je ne me fâcherai jamais avec toi, André, je te le jure.</p> + +<p>—A la bonne heure, au moins nous voici comme à l’ordinaire; cela me +semblait tout drôle de t’entendre me dire: vous.</p> + +<p>—Moi, cela me faisait mal!...</p> + +<p>—Nous nous sommes vus si jeunes!... Te rappelles-tu quand ton père m’a +trouvé à l’entrée de son allée et qu’il m’a fait monter avec lui?... Tu +as fait un cri de surprise en me voyant.</p> + +<p>—Je m’en souviens bien!... Tu étais tout barbouillé... tu pleurais ton +frère...</p> + +<p>—Oui, et tu m’as tout de suite donné à déjeuner... tu étais déjà aussi +bonne qu’à présent!... Et quand nous dansions la montagnarde!... comme +nous faisions du bruit!</p> + +<p>—Comme nous sautions!...</p> + +<p>—Chère danse!... je ne m’en souviendrais plus maintenant.</p> + +<p>—Oh! moi je m’en souviens encore...</p> + +<p>—Tu crois?...</p> + +<p>Et je fais un mouvement pour me lever... En vérité, je crois que +j’allais danser la montagnarde à cette place où j’ai soupiré pendant six +mois!...</p> + +<p>Mais il est temps de retourner à la chaumière. Je prends mes cartons, +Manette plie son ouvrage, je lui présente mon bras et nous regagnons +notre demeure. L’heure du dîner est venue, et il me semble que j’ai de +l’appétit; c’est la première fois depuis que j’ai quitté Paris.</p> + +<p>Après le dîner, je propose à ma sœur d’aller promener dans les +environs. Elle accepte; nous voici en route, bras-dessus, bras-dessous, +et cette fois nous n’allons pas du côté du monticule. Vraiment ce pays +est très-pittoresque: des rochers comme si on était à cent lieues de +Paris, une forêt magnifique, tout cela est fort beau quoiqu’un peu +triste, mais avec Manette je ne vois plus cela d’un œil aussi +mélancolique.</p> + +<p>Nous regagnons notre demeure; il est l’heure du repos. Je dis bonsoir à +Manette et je monte chez moi. Je songe à ma journée; elle m’a semblé +plus courte qu’à l’ordinaire... et je ne me couche<a name="page_321" id="page_321"></a> pas en soupirant +comme c’était mon habitude. Mon Dieu! est-ce qu’en effet on peut guérir +de l’amour?... Est-ce que du moment que l’on n’a plus d’espoir, ce +sentiment diminue?... Oh! non! j’aime toujours Adolphine; pourquoi donc +ne suis-je pas aussi triste qu’autrefois?... Mais, après tout, dois-je +me fâcher de devenir raisonnable?... Dormons, cela vaudra mieux que de +m’inquiéter de cela.</p> + +<p>Je m’endors et l’image de Manette vient égayer mes songes. Le lendemain +nous nous rendons comme la veille sur la hauteur. Je reprends mes +crayons et ma sœur son ouvrage. Cette fois je me place vis-à-vis +d’elle, afin de la forcer de me regarder quand elle lèvera les yeux.</p> + +<p>Nous causons. Manette me semble plus gaie; elle sourit en me +regardant.., et quel aimable sourire! Quand j’ai dessiné quelque temps, +je vais montrer mon ouvrage à Manette; pour cela, il faut nécessairement +que je me rapproche d’elle. Quelquefois j’oublie de retourner à ma +place... On est si bien tout contre Manette!... La journée se passe +encore plus vite que la veille, et cependant je crois que nous n’avons +pas parlé d’Adolphine.</p> + +<p>Trois autres jours s’écoulent encore. Je ne sais ce que j’éprouve: il me +semble que mon cœur se dilate, qu’il renaît au plaisir, à la vie. +Mais je ne puis plus être un instant sans voir Manette; il me manque +quelque chose lorsqu’elle n’est pas près de moi. Nous allons toujours +nous asseoir sur le monticule; cependant je commence à m’apercevoir que +je sais cet endroit par cœur: toujours les mêmes sentiers, les mêmes +bosquets, les mêmes points de vue; j’ai dessiné cela cent fois... Mais +je n’ose proposer à Manette d’aller ailleurs... je ne sais quelle honte +me retient.</p> + +<p>Le sixième jour, en tenant devant moi mes dessins, et cherchant quelque +autre point de vue que je puisse faire, mes yeux se reportent, comme +d’habitude, sur ma compagne: elle ne m’a jamais paru si jolie... Grâce, +fraîcheur, doux sourire; Manette est vraiment charmante!... Et dans ce +moment où, assise contre un arbre, elle se penche sur son ouvrage... +quelle idée!... Je cherchais un site nouveau; mais la nature peut-elle +m’offrir rien de mieux que Manette?</p> + +<p>Je prends mon crayon, je fais le portrait de ma sœur. Oh! je veux +qu’il soit bien ressemblant.<a name="page_322" id="page_322"></a></p> + +<p>—Regarde-moi donc, lui dis-je quand elle tient trop longtemps ses yeux +baissés. Manette m’obéit aussitôt; je mets tous mes soins à cet ouvrage.</p> + +<p>—Tu ne me fais pas voir ton dessin? me dit Manette.</p> + +<p>—Il n’est pas fini, tu le verras demain.</p> + +<p>Le lendemain j’ai terminé le portrait de Manette. Je le trouve bien, +très-bien!... elle ne se doute pas de ce que j’ai fait. Quand j’ai donné +le dernier coup de crayon, je vais m’asseoir tout près d’elle, et je +mets le portrait devant ses yeux.</p> + +<p>—Comment le trouves-tu? lui dis-je.</p> + +<p>Elle pousse un cri... puis elle me regarde... jamais elle ne m’avait +regardé comme cela.</p> + +<p>—Tu es donc contente? lui dis-je... Elle n’a pas la force de me +répondre... elle pleure... Quel enfantillage!... je crois pourtant que +je pleure aussi.</p> + +<p>Nous regagnons la chaumière. Après le dîner nous allons nous promener +encore... Nous parlons moins; mais nous nous regardons plus souvent. En +montant le soir à ma chambre, je dis bonne nuit à Manette, et je +l’embrasse. C’est singulier, je l’ai embrassée cent fois, et il m’a +semblé que celle-ci était la première.</p> + +<p>Le lendemain je réfléchis qu’il était assez inutile d’aller encore nous +asseoir sur le monticule. Je m’approche de Manette.</p> + +<p>—Ton père doit être inquiet de ton absence? lui dis-je.</p> + +<p>—Non, je lui ai écrit.</p> + +<p>—Mais il doit s’ennuyer de ne pas te voir... Il n’a jamais été si +longtemps séparé de toi... Manette... il faut retourner à Paris...</p> + +<p>—Tu sais bien ce que je t’ai dit... je n’irai pas sans toi.</p> + +<p>—Eh bien! partons tous les deux.</p> + +<p>Manette fait un bond de joie; nos préparatifs sont bientôt faits... Nous +quittons la chaumière où Manette est restée huit jours. Moi j’y ai passé +six mois, je croyais y rester toute ma vie!... mais à vingt ans +devrait-on jamais jurer de rien!<a name="page_323" id="page_323"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI<br /><br /> +<small>DIFFÉRENTES MANIÈRES D’EMPLOYER SA FORTUNE.</small></h2> + +<p>Nous avons pris la voiture de Fontainebleau. Pendant la route, je parle +peu... j’éprouve une espèce de honte en songeant qu’il n’a fallu que +huit jours à Manette pour changer toutes mes résolutions; mais dois-je +lui en vouloir de cela? Oh! non! non! je ne lui en veux pas, et lorsque +nos yeux se rencontrent, ce qui maintenant arrive beaucoup plus souvent +qu’autrefois, je sens que je n’ai nulle envie de la quitter pour +retourner dans ma solitude.</p> + +<p>Nous sommes à Paris; il est bien juste que je ramène Manette chez son +père. En nous apercevant, le bon Bernard fait une exclamation de +plaisir. Je tombe dans ses bras.</p> + +<p>—Le voilà! mon père, dit Manette, le voilà!... Ne vous avais-je pas dit +que je le ramènerais?</p> + +<p>—C’est ma foi vrai!... ce cher André! ah çà! mon garçon, tu ne nous +feras plus de pareilles escapades, j’espère?</p> + +<p>—Non, père Bernard, oh! je vous le promets.</p> + +<p>—A la bonne heure! car, vois-tu, ça nous rend tous comme des imbéciles!</p> + +<p>—Désormais vous me verrez tous les jours; je passerai près de vous tous +les moments où je ne travaillerai point; car je veux travailler, je veux +acquérir du talent.</p> + +<p>—Tu feras bien, mon ami; tu as de la fortune, c’est fort bien; mais on +ne sait pas ce qui peut arriver, il faut se ménager des ressources en +cas de revers.</p> + +<p>—Et Pierre, mon frère... il me tarde de l’embrasser.</p> + +<p>—Morgué! ce garçon-là se donne bien du mal pour te retrouver, car il +n’est jamais chez lui; impossible de le rencontrer.</p> + +<p>—Et il n’est pas venu vous voir?</p> + +<p>—Non, pas depuis bien longtemps.</p> + +<p>Quelque chose me dit que ce n’est pas à me chercher que Pierre passe son +temps. Je reste chez mes bons amis jusqu’à la fin du jour; je ne me suis +jamais si bien trouvé chez eux. J’ai de<a name="page_324" id="page_324"></a> la peine à quitter Manette, et +en nous disant adieu le soir nos yeux se promettent de se revoir le +lendemain.</p> + +<p>Je retourne chez moi; je n’ai plus nulle envie de passer devant l’hôtel; +je me promets au contraire d’éviter avec soin la rue où il est situé, +comme je me suis promis de ne plus parler des personnes qui +l’habitaient.</p> + +<p>Il est dix heures du soir quand je frappe à mon ancienne demeure. La +portière paraît saisie en me voyant: car Rossignol, avec ses poses et +quelques cadeaux (qui lui coûtaient peu, les objets venant de chez moi), +avait eu le talent de se rendre madame Roch favorable, et celle-ci pense +sans doute que mon arrivée va changer les choses.</p> + +<p>—Mon frère est-il chez nous? dis-je à la portière.</p> + +<p>—Non, monsieur... il est sorti pour vous chercher, avec son ami intime.</p> + +<p>—Son ami intime?... Ah! mon frère a un ami intime?</p> + +<p>—Oui, monsieur, un bel homme, très-aimable et très-gai... il loge même +chez vous, il habite votre chambre...</p> + +<p>—Ah! diable!... il faudra cependant que cet ami intime, qui est si bel +homme, ait la complaisance d’aller coucher ailleurs...</p> + +<p>—Monsieur, <i>ceci sont</i> vos affaires, je n’ai point de conseils à vous +donner.</p> + +<p>—Sans doute... et à quelle heure rentrent ordinairement ces +messieurs?...</p> + +<p>—Mais, monsieur, ils n’ont point d’heure <i>fisque</i>, c’est tantôt ceci, +tantôt cela... Quelquefois même ils ne reviennent que le lendemain.</p> + +<p>—Ah! ah! il me paraît que mon frère emploie aussi la nuit à me +chercher, et il faudra que je couche dans la rue, si cela lui arrive +aujourd’hui.</p> + +<p>—Oh! vous pouvez rentrer chez vous, monsieur, il y a du monde: le +jockey de ces messieurs y est.</p> + +<p>—Comment, mon frère a pris un jockey?</p> + +<p>—Oui, monsieur, un petit bonhomme assez <i>tapageant</i>; je me suis +<i>plaint</i> quelquefois du bruit qu’il fait dans la journée, et ces +messieurs m’ont promis de le <i>séquestrer</i> davantage.</p> + +<p>—Oh! je vous promets aussi que tout cela ne durera pas.</p> + +<p>Je prends de la lumière et je monte l’escalier, curieux de connaître cet +intime ami avec lequel Pierre a partagé son logement. Le souvenir de +Rossignol se présente un moment à mon<a name="page_325" id="page_325"></a> esprit: mais je ne puis croire +que mon frère l’ait fréquenté de nouveau après ce que je lui en ai dit.</p> + +<p>Arrivé devant ma porte, je m’aperçois qu’elle est ouverte. La portière +avait raison de me dire que je pouvais entrer facilement; il me paraît +que mon logement est devenu un lieu public.</p> + +<p>J’entre... à chaque pas ma surprise augmente: quel désordre! des +chambres qui ont l’air de n’avoir pas été balayées depuis six mois; des +meubles qui ne sont plus en place... dans la salle à manger, je vois sur +un guéridon les débris du déjeuner; il me paraît qu’on tient table +ouverte. Plus loin, des fauteuils couverts de taches... Dans le salon, +la glace est brisée... et plus de pendule sur la cheminée... Ah! +Pierre!... Pierre!... que signifie tout cela?...</p> + +<p>J’entre dans sa chambre... le lit n’est point fait: on ne sait où +marcher, pour ne point mettre le pied sur quelque chose; je passe dans +la mienne, c’est encore pis: j’ouvre ma commode... les tiroirs sont +vides, les armoires aussi; plus de tableaux sur les murs. Je crois que +si j’avais tardé encore quelque temps, j’aurais trouvé mon appartement +entièrement démeublé.</p> + +<p>Mais où donc se cache le jockey de ces messieurs?... je ne le vois ni ne +l’entends. Enfin, après avoir visité partout, j’entre dans la cuisine, +et j’aperçois, sous la pierre qui servait à laver, un petit garçon +couché et endormi auprès de sept ou huit pots de confitures qui sont +tous entamés. C’est là, sans doute, le jockey dont on m’a parlé. Je le +reconnais pour lui avoir fait quelquefois cirer mes bottes. Laissons-le +dormir: celui-là est le moins coupable; mon frère et son ami ne se sont +pas contentés de confitures.</p> + +<p>Je retourne dans la chambre de Pierre; je veux y attendre son retour, je +n’ai pas envie de dormir, tout ce que je vois me tourmente. Ma mère m’a +recommandé de veiller sur mon frère; au lieu de cela je l’ai laissé +maître de ma fortune; s’il s’est mal conduit, n’en suis-je pas la cause?</p> + +<p>Ma montre marque deux heures, et mon frère ne rentre pas. Où est-il?... +que ne puis-je le deviner!... j’irais l’arracher aux misérables qui le +perdent, et tournent en ridicule sa candeur, son heureux naturel, et +s’attachent à lui donner toutes les habitudes du vice.</p> + +<p>Enfin on frappe un grand coup en bas; ce sont eux, sans<a name="page_326" id="page_326"></a> doute.... oui, +j’entends monter l’escalier... l’un chante, l’autre se plaint..... et +dans le chanteur j’ai déjà reconnu Rossignol; je dois m’attendre à tout.</p> + +<p>Je me tiens à l’écart pour les examiner un instant à mon aise. J’ai +laissé la porte ouverte pour qu’ils ne réveillent point leur jockey. Ils +entrent... grand Dieu! dans quel état!... Tous deux sont gris, mais ce +n’est rien encore: mon frère a un œil presque sorti de la tête; +Rossignol a sur le visage les marques de plusieurs coups de canne; leurs +habits sont déchirés, et ils n’ont plus ni cravate ni col.</p> + +<p>Pierre, qui est le plus gris, peut à peine se soutenir; il va se jeter +sur le premier fauteuil, en portant une main à son œil; Rossignol se +tient encore un peu et chantonne en jurant après son jockey.</p> + +<p>—Où est-il donc, ce petit drôle de... polisson... qui laisse les portes +ouvertes pour qu’on vienne nous voler... je le chasserai... je suis sûr +qu’il mange encore nos confitures..... holà!.... Frontin!... Lafleur!... +Lolive!... je veux qu’on bassine mon lit!... ou je mets le feu à la +maison!...</p> + +<p>En disant ces mots, M. Rossignol ramasse un balai et en frappe de toute +sa force sur la table du déjeuner. Je n’y puis plus tenir, et je me +montre brusquement à ces messieurs.</p> + +<p>—Un homme!... s’écrie Rossignol, qui ne me reconnaît pas, un homme chez +nous... la nuit!... Ah çà! est-ce que madame Roch s’est laissé graisser +la patte?... L’ami, que veux-tu? qui es-tu? parle.... et faisons +connaissance...</p> + +<p>—Oui... qui es-tu? balbutie Pierre en tenant toujours son œil et +faisant tous ses efforts pour ouvrir l’autre.</p> + +<p>—Qui je suis? malheureux!... si la débauche ne t’avait pas abruti, me +ferais-tu cette question?</p> + +<p>Pierre a reconnu ma voix... il se lève... me regarde... puis retombe sur +le fauteuil en prononçant:—Mon frère!... et il baisse sa tête sur sa +poitrine. Ma vue vient de lui rendre la raison. Quant à Rossignol, en +voulant se reculer précipitamment, avec son balai à la main, il s’est +jeté dans la table et tombe avec elle en s’écriant:</p> + +<p>—Son frère!... bah!... ça n’est pas possible!... il a promis qu’il ne +reviendrait pas.</p> + +<p>—Il est cependant revenu, monsieur Rossignol, et il saura vous chasser +de chez lui.<a name="page_327" id="page_327"></a></p> + +<p>—Comment!... qu’est-ce que c’est?... est-ce qu’on se fâche pour des +plaisanteries?... parce que j’apprends à Pierre à <i>descendre gaîment le +fleuve de la vie</i>...</p> + +<p>—Sortez d’ici, misérable, qui avez rendu mon frère presque aussi vil +que vous!... sortez, ou je ne serai plus maître de ma colère!...</p> + +<p>—Mais, encore une fois, expliquons-nous, mes enfants... s’il a l’œil +poché, c’est qu’il a voulu valser avec la particulière dû caporal; je me +charge de les raccommoder demain matin.</p> + +<p>Je n’écoute plus Rossignol; je lui prends son balai des mains et, lui en +appliquant une dizaine de coups sur les épaules, je le pousse hors de +chez moi. Le beau modèle descend les escaliers, cogne à la loge de la +portière, et veut absolument finir la nuit chez elle. Mais la +complaisance de madame Roch ne va pas jusque-là. Elle tire le cordon à +Rossignol, qui sort enfin en lui criant:</p> + +<p>—Adieu, ma petite mère, je n’ai pas le temps défaire Achille ce soir... +ça sera pour une autre fois.</p> + +<p>Je suis revenu près de mon frère; il est toujours assis dans le +fauteuil, la tête baissée sur là poitrine, il n’ose pas bouger... Le +malheureux me fait pitié, son œil noir et enflammé doit le faire +souffrir; tâchons de le soulager, nous le gronderons après.</p> + +<p>Je cherche de l’eau fraîche; tous les verres sentent la liqueur. Je +cours à la fontaine en laver un. Je ne puis parvenir à trouver une +serviette pour bassiner son œil... mon mouchoir servira. Je +m’approche de Pierre, je lui prends la tête et je lave sa blessure... il +se laisse faire, mais il pleure... il se jette à mes genoux...</p> + +<p>—Allons, Pierre, relevez-vous, vous me faites mal!... un homme ne doit +jamais se mettre aux genoux d’un autre!... encore moins à ceux de son +frère!</p> + +<p>—Ah!... André!... je suis si fâché...</p> + +<p>—Nous parlerons de tout cela demain... il est trois heures du matin, +et, quoique vous me paraissiez maintenant habitué à faire de la nuit le +jour, il me semble qu’il est temps de se reposer. Allez vous coucher, +Pierre, et tâchez de dormir, vous on avez besoin.</p> + +<p>Il m’obéit et se rend dans sa chambre: quant à moi, qui ne me soucie +point de me coucher dans le lit qu’a occupé M. Rossignol, je me jette +dans un fauteuil et j’y dors paisiblement; car<a name="page_328" id="page_328"></a> ma conscience ne me +reproche rien, et Manette a mis fin aux soupirs que faisait naître +Adolphine.</p> + +<p>Le lendemain, mon premier soin est de congédier le jockey et de faire +venir une femme intelligente qui remet un peu d’ordre dans mon +appartement. J’ai ouvert mon secrétaire, il est vide; et il renfermait +deux mille francs quand je suis parti! L’argenterie a aussi disparu, +ainsi que trois grands tableaux finis par H. Dermilly, et que je +comptais garder toujours!... Pierre dort encore; je veux, avant son +réveil, savoir toute la vérité. Je me rends chez mon notaire; j’ai eu +l’imprudence de laisser à Pierre une autorisation pour disposer de ce +qui m’appartenait... Sachons l’usage qu’il en a fait.</p> + +<p>—Votre frère a touché quatorze mille francs depuis votre départ, me dit +le notaire. Il venait presque chaque jour me demander de l’argent, +accompagné d’un grand drôle que j’avais envie de chasser à coups de +bâton. Lorsque je me permettais de lui faire quelques observations, il +me montrait le papier que vous lui aviez laissé pour qu’il pût disposer +de votre bien; lorsque je lui disais qu’il touchait à son fonds et +diminuait son revenu, son compagnon s’écriait: Vendez, vendez, monsieur +le notaire, mais donnez-nous de l’argent; nous faisons des opérations +superbes, qui nous rendront le triple de ce que vous nous donnez.</p> + +<p>Ainsi donc, en six mois et quelques jours, Pierre a dépensé seize mille +francs, sans compter l’argenterie, les pendules, les tableaux, etc.; +encore quelque temps, et tout ce que M. Dermilly m’a laissé était +dissipé dans les orgies, et passait entre les mains d’escrocs ou de +femmes perdues.</p> + +<p>Je rentre chez moi. Pierre vient de se lever; il est abattu; son teint, +autrefois si frais, si vermeil, est pâle et flétri; sa démarche +ressemble à celle des bons sujets qu’il fréquentait. Son œil n’est +point guéri, et tout annonce au contraire qu’il conservera les marques +de la blessure qu’il a reçue.</p> + +<p>Il n’ose me parler: je le prends par la main, et le conduis devant une +glace qui a échappé au passage de Rossignol.</p> + +<p>—Pierre! regardez-vous... voyez combien vous êtes changé!... Votre +conduite, depuis mon absence, non-seulement détruisait ma fortune, mais +ruinait votre santé. Six mois se sont à peine écoulés, et il semble que +vous ayez vécu deux ans de plus. Vous avez dépensé seize mille francs, +et comment?... Vous n’osez<a name="page_329" id="page_329"></a> pas le dire!... jadis, avec le quart de +cette somme, vous auriez vu le moyen de vous établir. Les pendules ont +disparu...</p> + +<p>—Rossignol disait qu’elles étaient de mauvais goût, et qu’il en +apporterait de plus belles.</p> + +<p>—L’argenterie était aussi de mauvais goût, à ce qu’il paraît?</p> + +<p>—Il prétend l’avoir prêtée à une dame qui a passé avec en Amérique.</p> + +<p>—Mon linge, mes vêtements?...</p> + +<p>—Il disait que ce n’était pas fait à la mode.</p> + +<p>—Les trois tableaux de mon bienfaiteur?...</p> + +<p>—Il m’a dit que son portrait étant dans chacun de ces tableaux, il +avait le droit d’en disposer, et qu’il allait les envoyer dans sa +famille.</p> + +<p>—Et vous avez pu vivre avec un tel misérable!... il vous avait déjà +volé, je vous avais averti; et c’est avec cet homme que vous passez tout +votre temps... Vous le logez chez vous, vous le laissez le maître d’y +commander... Vous prenez ses goûts, ses habitudes, ses vices; au lieu de +fréquenter les amis véritables chez lesquels je vous ai conduit, vous ne +voyez plus que les escrocs, dignes compagnons de celui qui possède toute +votre confiance; vous ne sortez plus des tabagies, des cabarets!... Tous +les jours, abruti par le vin, vous terminez vos journées en couchant +dans les lieux publics, ou par des combats ignobles, dont vous portez +les marques honteuses. Ah! Pierre!... quelle conduite! Est-ce donc là ce +que vous deviez faire à Paris, et le résultat des leçons de notre père?</p> + +<p>Mon frère ne me répond pas; il paraît atterré. Sentirait-il du moins ses +torts?... mais il s’éloigne et ne me dit rien. Perdra-t-il maintenant +les mauvaises habitudes qu’il a contractées?... Dois-je le renvoyer en +Savoie? mais s’il y portait le goût de la débauche, de l’oisiveté; si +les perfides conseils de Rossignol influaient sur ses actions et que sa +conduite y fût blâmable, que me dirait ma mère?...</p> + +<p>—Je ne sais quel parti prendre... Je sens cependant que Pierre a besoin +d’une forte leçon, et qu’il faut se hâter de le faire changer +d’existence, si je ne veux pas qu’il se perde tout à fait.</p> + +<p>Je suis depuis longtemps plongé dans mes réflexions, lorsque j’entends +quelqu’un s’avancer... c’est mon frère qui revient sans doute... je lève +les yeux... que vois-je!... Il a repris ses habits de commissionnaire, +il a ses crochets sur le dos...<a name="page_330" id="page_330"></a></p> + +<p>—André! me dit-il, je n’ai fait que des sottises depuis que je suis +devenu un beau monsieur; si je continuais à être riche et à ne point +travailler, je pourrais devenir tout à fait mauvais sujet... je retourne +à mon premier métier; tant que j’ai été commissionnaire, je me suis bien +conduit; laisse-moi reprendre mes crochets, et tu verras que tu n’auras +plus à rougir de ton frère.</p> + +<p>Pauvre Pierre!... je n’y tiens plus, je me jette dans ses bras, je +l’embrasse, nous pleurons tous deux; je suis prêt à lui dire de rester +avec moi... mais non! je sens que mon frère a besoin de retremper son +âme avec ces hommes laborieux et intègres qui gagnent leur vie à force +de travail et de fatigue. Après avoir passé six mois dans la société de +Rossignol, cela lui fera du bien d’être quelque temps commissionnaire.</p> + +<p>—Pierre, lui dis-je, ce que tu fais maintenant me prouve que ton +cœur est toujours aussi bon, et que ta tête seule était coupable. +Reprends tes crochets, j’y consens; répare ta conduite passée, et qu’en +te ramenant en Savoie je puisse sans rougir te présenter à notre mère.</p> + +<p>Pierre m’embrasse de nouveau, puis s’en va, ses crochets sur le dos, en +fredonnant cet air qu’il chantait le jour où je l’ai rencontré dans une +allée en face de l’hôtel.</p> + +<p>J’ai rempli les devoirs de la nature, courons près de Manette oublier +les tourments que Pierre m’a causés.</p> + +<p>Elle m’attendait avec impatience, avec inquiétude même, car je suis à +Paris, et elle craint sans doute que je n’y retrouve mes souvenirs, que +je cède au désir de revoir les lieux que j’ai habités si longtemps, et +peut-être que je ne rencontre Adolphine. Elle ne me dit pas cela; mais +je le lis dans ses yeux, où j’aime tant maintenant à reposer les miens. +Chère Manette! non, tu n’as plus rien à craindre; je ne songe maintenant +qu’à faire ton bonheur, qu’à récompenser cet amour pur, désintéressé, +dont tu m’as donné tant de preuves, et que je n’ai apprécié que si +tard!... je ne lui dis pas tout cela, mais sans doute elle le devine; un +seul regard la rassure et lui rend la tranquillité.</p> + +<p>Je raconte à mes amis tout ce que Pierre à fait en mon absence. Ils n’en +reviennent pas... ils croyaient mon frère aussi simple dans ses goûts +que dans son langage. La fin de mon récit les console.</p> + +<p>—Tu as bien tait, dit Bernard, de le laisser reprendre ses crochets;<a name="page_331" id="page_331"></a> +qu’il soit commissionnaire, morbleu! est-ce que ça ne vaut pas mieux que +d’être fainéant, vaurien et fripon?</p> + +<p>—Pauvre Pierre!... dit Manette, pourquoi ne le renvoies-tu pas en +Savoie?</p> + +<p>—Dans quelque temps, j’espère, il y retournera avec moi! dis-je en +regardant Manette, qui se trouble et rougit.</p> + +<p>—Avec toi! André! tu veux donc y retourner encore?...</p> + +<p>—Oui, et pour ne plus m’en éloigner.</p> + +<p>Manette soupire; je n’en dis pas davantage, mais j’ai mon projet. Je +veux acquérir du talent en peinture avant de retourner en Savoie; je +veux aussi que Pierre soit entièrement corrigé des défauts qu’il a +contractés, avec Rossignol. Alors je partirai; mais j’emmènerai une +compagne douce, aimable, qui fera le charme de ma vie. Grâce à la +fortune que je possède encore, je pourrai acheter dans mon pays une +jolie propriété, y réunit tout ce qui embellit la solitude, m’y livrer à +mon goût pour les arts, et y jouir de l’amour de Manette; car on, pense +bien que c’est elle qui doit être la compagne que je veux emmener.</p> + +<p>Je ne lui ai pas encore parlé, de tout cela; je ne lui ai point dit un +mot d’amour; jamais non plus elle ne m’a avoué ce qui se passe dans son +cœur. Mais a-t-on besoin de se dire cela?... il me semble que nous +nous entendons si bien main tenant! Je travaille avec assiduité, mais je +ne suis pas un jour sans voir Manette; c’est près d’elle que je vais +passer tous les moments que je ne donne pas à l’étude.</p> + +<p>Souvent nous sommes seuls; souvent je passe des heures entières auprès +d’elle. Pendant qu’elle travaille, j’admire ses traits, ses grâces, +l’expression aimable de sa physionomie; je m’étonne de ne point avoir +admiré tout cela plus tôt; mais alors un autre amour remplissait mon +cœur... celui-là m’a rendu longtemps malheureux! il était réservé à +Manette de me faire connaître les douceurs de ce sentiment.</p> + +<p>Plus le temps s’écoule, plus Manette paraît heureuse; ses inquiétudes se +calment, elle ne voit plus dans mes yeux de tristes souvenirs; jamais il +ne m’échappe un mot sur les habitants de l’hôtel, jamais je ne passe +devant cette maison, et, à Paris, on peut vivre et mourir sans +rencontrer ceux qu’on ne cherche pas. Manette, heureuse de me voir +chaque jour, ne demande rien de plus. Pierre a repris, avec ses +crochets, le goût du travail et sa<a name="page_332" id="page_332"></a> gaieté d’autrefois. Je suis content +de mes progrès, et je vois arriver le moment où je pourrai réaliser mes +projets.</p> + +<p>Il y a dix mois que je suis revenu à Paris avec Manette, et que mon +cœur s’est ouvert à un nouveau sentiment; ce temps a passé bien vite; +encore deux mois, et je compte retourner en Savoie... mais une rencontre +inattendue vient déranger tous mes plans.</p> + +<p>En me rendant un jour chez Bernard, je passe près d’une femme qui +m’arrête en poussant un cri de joie. C’est Lucile... sa vue me fait mal; +car elle me rappelle en une minute huit années de mon existence, que je +veux oublier. Mais je ne puis la fuir... elle me tient le bras.</p> + +<p>—C’est vous, monsieur André? que je suis contente de vous rencontrer! +il y a si longtemps que je ne vous ai vu... Vous êtes engraissé, je +crois... et moi, comment me trouvez-vous?</p> + +<p>—Toujours la même...</p> + +<p>—Oh! vous dites cela par galanterie; je suis un peu maigrie...—Mais +que voulez-vous! les peines des autres me touchent, moi; je suis si +sensible, et cela influe sur ma santé...</p> + +<p>—Adieu, Lucile, je suis bien aise de vous avoir vue; mais je ne puis +m’arrêter davantage.</p> + +<p>—Un moment donc!... quand on a été si longtemps sans se voir!... j’ai +mille choses à vous dire...</p> + +<p>—Oh! je ne dois pas les entendre... Il est des personnes que je veux +oublier... présentez mes respects à madame la comtesse, c’est tout ce +que je désire...</p> + +<p>—Mon Dieu! est-ce qu’il faut se quitter comme cela?... Je pense bien +que maintenant vous êtes guéri de votre amour!... et je n’ai pas envie +de vous en parler!... C’était une passion d’enfance... tout le monde en +a eu comme cela; mais ça se passe en grandissant. Moi, à douze ans, je +me rappelle que j’étais très-amoureuse de mon cousin, que j’appelais mon +petit mari... Je croyais alors que ça durerait toujours... Ah! ce pauvre +garçon, je le trouve affreux à présent.</p> + +<p>—Mais, Lucile, on m’attend...</p> + +<p>—Eh bien! monsieur André, vous ne pouvez pas me sacrifier un quart +d’heure?... à une ancienne amie... qui vous aime toujours autant?... +C’est un si grand hasard de vous rencontrer à présent que je demeure à +une lieue de vous!</p> + +<p>—Comment? ne seriez-vous plus chez madame la comtesse?<a name="page_333" id="page_333"></a></p> + +<p>—Si fait.</p> + +<p>—Est-ce qu’elle n’habite plus son hôtel?</p> + +<p>—Son hôtel... vous ne savez donc pas qu’elle n’en a plus?</p> + +<p>—Elle n’en à plus!... que dites-vous, Lucile? quoi! madame la +comtesse...</p> + +<p>—Comment! vous ignorez ce qui s’est passé!...</p> + +<p>—Je ne sais rien, vous dis-je, parlez, Lucile! instruisez-moi...</p> + +<p>—Oh! vraiment, il est arrivé tant d’événements depuis que je ne vous ai +vu... Cette pauvre Adolphine... et sa mère, ma maîtresse!... voilà ce +que c’est, aussi, les parents ne se rappellent pas qu’ils ont été +jeunes; ils marient leurs enfants contre leur gré, et puis ça va comme +ça peut...</p> + +<p>—De grâce! Lucile...</p> + +<p>—Écoutez: d’abord on a marié mademoiselle à son cousin... vous savez +cela; elle a pleuré, cette pauvre petite, beaucoup pleuré, en secret, +car elle craignait de faire du chagrin à sa mère... Mais elle vous +aimait, je l’ai bien vu, moi; et elle n’osait, pas le dire; une +demoiselle bien élevée veut toujours cacher cela; d’ailleurs, madame lui +avait répété si souvent que jamais vous ne pourriez être son époux!... +Mon Dieu! on aurait bien mieux fait cependant!... Vous l’auriez rendue +heureuse, vous!...</p> + +<p>—Lucile, ce n’est pas cela que je vous demande...</p> + +<p>—Eh bien! vous saurez que huit jours après le mariage de sa fille, M. +le comte est mort d’une indigestion de homards; jusque-là il n’y avait +pas encore grand mal; cependant s’il fût mort plus tôt, peut-être le +mariage n’aurait-il pas eu lieu, car c’est lui qui l’a voulu... Pendant +quelque temps M. le marquis parut assez assidu auprès de sa femme; mais +à peine deux mois s’étaient écoulés que déjà il avait changé de +manières: sortant le matin, ne rentrant quelquefois que le lendemain, il +abandonna entièrement sa jeune épouse; mais celle-ci ne se plaignait +point et passait tout son temps près de sa mère. Madame la comtesse +voulut faire quelques représentations à son neveu... Oh! dès lors ce fut +bien pis; il répondit qu’il était le maître et qu’il le ferait voir!... +Hélas! il ne l’a que trop fait voir. Jugez, mon cher André, du désespoir +de ma bonne maîtresse en apprenant que l’époux de sa fille jouait et se +livrait à mille désordres. M. Thérigny avait eu l’art de cacher l’état +de ses affaires à son<a name="page_334" id="page_334"></a> oncle; ce qui ne lui avait pas été difficile, car +M. de Francornard ne s’entendait qu’à ordonner un dîner. Bref, on a +appris qu’en se mariant il était déjà criblé de dettes, et que ses +créanciers n’avaient attendu en silence que dans l’espoir que son +mariage avec sa cousine lui donnerait les moyens de se liquider. Mais, +avec un tel fou la fortune d’un nabab n’aurait pas suffi! +Malheureusement ma maîtresse et sa fille n’entendent rien aux affaires +d’intérêt; que vous dirai-je enfin!... Il y a deux mois que les +créanciers sont venus saisir l’hôtel et tout ce tout qui était dedans. +Ces dames n’ont eu que le temps de s’éloigner avec ce qu’elles avaient +de plus précieux; je les ai suivies... Madame ne le voulait pas, mais je +n’ai point consenti à l’abandonner... quoique M. Champagne me fit encore +des propositions... Mais fi! je n’ai pas voulu l’écouter; c’est un +voleur, et je gage qu’il s’est entendu avec les créanciers. Enfin, nous +avons été prendre un logement modeste au faubourg Saint-Germain; et nous +y attendons qu’il plaise à M. le marquis, qui a disparu depuis la saisie +de l’hôtel, de vouloir bien donner de ses nouvelles à sa femme.</p> + +<p>Je resté quelques minutes muet de saisissement. Ma bienfaitrice réduite +à vivre obscurément... à se priver peut-être de mille douceurs qui +deviennent des nécessités pour les gens élevés dans l’opulence!... Et sa +fille... mademoiselle Adolphine... car je ne puis m’habituer à l’appeler +madame, malheureuse, abandonnée par son mari et forcée de cacher ses +larmes à sa mère!... Mon Dieu!... qui aurait pu deviner de tels +événements?</p> + +<p>Lucile me serre la main, elle me dit adieu et va s’éloigner. Je l’arrête +à mon tour.</p> + +<p>—Lucile! je désire vous revoir, lui dis-je.</p> + +<p>—Je ne quitte guère ces dames; cependant pour vous, monsieur André, il +n’y a rien que je ne fasse...</p> + +<p>—Oh! ce n’est pas de moi qu’il s’agit!... Je veux... je ne sais +encore... mais il est impossible qu’elles restent ainsi...</p> + +<p>—Mon Dieu! comme vous paraissez agité!... Vous êtes si bon, André! les +nouvelles que je vous ai apprises vous ont affligé... J’aurais dû vous +les taire peut-être; mais je ne sais rien cacher, moi!</p> + +<p>—Ah! je bénis le hasard qui m’a fait vous rencontrer... que n’ai-je su +plus tôt!... mais je dois... oui, Lucile, il faut que je vous voie, que +je vous parle...<a name="page_335" id="page_335"></a></p> + +<p>—Si vous vouliez voir ces dames... tenez, voici leur adresse; ah! je +suis sûre qu’elles seraient bien contentes de vous voir: on ne parle pas +de vous; mais on y pense... je le sais bien, moi.</p> + +<p>—Non, Lucile, je ne dois pas les voir... Mais venez chez moi +après-demain... Entendez-vous, après-demain; surtout n’y manquez pas!...</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille, est-ce que j’ai jamais manqué un rendez-vous!...</p> + +<p>—Adieu, Lucile!... et surtout ne parlez pas de moi, ne dites pas que +vous m’avez rencontré.</p> + +<p>—C’est entendu, adieu!</p> + +<p>Lucile s’est éloignée. Je ne suis pas encore revenu de ce qu’elle m’a +appris. Déjà mon plan est arrêté; mais Manette m’attend... Lui dirai-je +ce que je vais faire? Oui, Manette m’approuvera, j’en suis sûr, et je ne +dois rien lui cacher.</p> + +<p>Manette est seule; dès qu’elle m’aperçoit, mon agitation, mon trouble la +frappent; elle court à moi:</p> + +<p>—André, que t’est-il arrivé?</p> + +<p>—Rien... à moi...</p> + +<p>—Comment?... André, tu me caches quelque chose, tu as fait quelque +rencontre...</p> + +<p>—Oui, j’ai rencontré Lucile.</p> + +<p>—Et c’est cela qui vous a ému à ce point!... Elle vous aura parlé de +quelqu’un... que vous aimez encore.</p> + +<p>—Manette, écoute-moi: Lucile m’a appris que ma bienfaitrice et sa fille +ont perdu toute leur fortune par suite de l’inconduite du marquis; +qu’elles habitent un petit logement au quatrième, après avoir habité un +hôtel; qu’elles n’ont plus pour ressources que leurs bijoux... leurs +parures...</p> + +<p>—O mon Dieu!...</p> + +<p>—Manette, tout ce que j’ai, je le tiens de M. Dermilly; il fut aussi +mon bienfaiteur: mais il était l’ami le plus sincère de madame la +comtesse! S’il vivait, ne penses-tu pas qu’il donnerait tout pour rendre +quelque aisance à sa chère Caroline?...</p> + +<p>—Oh! oui, sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! ce qu’il ferait, je dois le faire; je ne conserverai point de +fortune lorsque ma bienfaitrice n’en a plus; j’ai reçu des talents, de +l’éducation, je puis travailler; mais elle, elle ne le peut pas elle ne +le doit pas tant que j’existerai. Si j’ai quelque regret de cesser +d’être riche, c’est parce que je ne<a name="page_336" id="page_336"></a> pourrai plus offrir que ma main à +celle que je voulais emmener en Savoie... Manette!... voudras-tu +m’épouser... lorsque je n’aurai plus rien?...</p> + +<p>—Que dit-il?... ô mon Dieu!... c’est donc moi... André! est-il vrai que +tu veux m’épouser?... Ah! répète-le-moi encore!... Je suis si +heureuse!... André! tu m’aimes donc?...</p> + +<p>—Si je t’aime! Manette! ne le sais-tu pas?...</p> + +<p>—Oui... sans doute... comme une sœur... mais c’est autrement que +l’on doit aimer sa femme...</p> + +<p>—Rassure-toi, c’est de l’amour... oui, l’amour le plus tendre que je +ressens pour toi; désormais je ne veux plus vivre sans Manette...</p> + +<p>—Méchant!... et tu ne le disais pas! Est-ce que tu n’avais pas aussi lu +dans mon cœur?... Ah! jamais il n’a battu que pour toi.</p> + +<p>Je prends Manette dans mes bras, je la presse tendrement contre mon +cœur: ses larmes coulent, mais celles-là sont de joie, de bonheur, et +je ne cherche point à les retenir.</p> + +<p>—Et ma bienfaitrice? dis-je à Manette au bout d’un moment.</p> + +<p>—O mon ami! il faut lui donner tout ce que tu possèdes... Vends bien +vite, vends tout!... Il me semble qu’en cessant d’être riche, tu te +rapproches de moi. Tu n’as pas besoin de fortune, tu as des talents, +nous travaillerons... Nous serons si heureux!... Mais madame la +comtesse, si tu la laissais dans la gêne, ce serait de l’ingratitude, de +l’égoïsme; ah! mon ami, il faut bien vite te défaire de tes richesses; +tu vois qu’elles ne donnent pas toujours le bonheur: elles ont manqué +faire un mauvais sujet de ton frère, elles auraient pu aussi t’éloigner +de moi... que je serai contente quand tu ne les auras plus!</p> + +<p>J’embrasse encore Manette; je vais la quitter, lorsque son père revient: +Manette court à lui, elle pleure et rit en même temps. Le bon porteur +d’eau ne sait ce que tout cela signifie.</p> + +<p>—Mon père! il m’aime, il m’épouse, il me l’a dit... il n’en aime plus +d’autre... je serai sa femme... Vous le voulez bien, n’est-ce pas? ah! +dites donc que vous le voulez bien...</p> + +<p>A ce discours de sa fille, Bernard répond:</p> + +<p>—Comment?... que diable as-tu à sauter ainsi?... Qui est-ce qui +t’épouse comme ça tout de suite?...</p> + +<p>—Mais c’est André! mon père... est-ce que j’en aurais épousé un autre?<a name="page_337" id="page_337"></a></p> + +<p>—Oui, père Bernard, dis-je à mon tour, c’est moi qui vous demande la +main de Manette, qui vous promets de l’aimer toute ma vie; mais je dois +aussi vous dire que je ne suis plus riche, et que je ne possède plus la +fortune que m’avait laissée M. Dermilly.</p> + +<p>Je conte au bon Auvergnat tout ce que j’ai appris, les malheurs arrivés +à ma bienfaitrice, et mes intentions à son égard. Quand j’ai achevé mon +récit, Bernard, pour toute réponse, met la main de sa fille dans la +mienne, et me serre dans ses bras. Brave homme!... Combien de pères en +sachant que je ne possédais plus rien, m’auraient signifié de ne plus +songer à leur fille!</p> + +<p>Je vais courir chez mon notaire. Manette m’arrête sur l’escalier... Elle +tremble, elle est embarrassée.</p> + +<p>—Qu’as-tu donc? lui dis-je.</p> + +<p>—Tu vas chez ton notaire...</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Puis... quand il t’aura donné ce que tu désires, tu iras... chez +madame la comtesse?...</p> + +<p>—Non, c’est à Lucile que je remettrai tout en lui défendant bien de +faire connaître de qui elle tient cet argent. De moi, madame la comtesse +ne voudrait rien recevoir, cela blesserait sa fierté... Elle croirait +peut-être devoir me refuser; mais elle ne se doutera pas que c’est +d’André que lui vient ce secours!...</p> + +<p>—Oh! tu as raison, André; c’est bien mieux comme cela! ainsi tu n’iras +pas chez elle, n’est-ce pas?</p> + +<p>—Non, Manette, je n’irai pas.</p> + +<p>Manette recouvre sa tranquillité. Aimable fille! je lis dans ton +cœur: tu crains que la vue d’Adolphine ne me ramène à mes premiers +sentiments; ne crains rien, Manette! quand l’amour est guéri par un +autre amour, il ne renaît plus.</p> + +<p>Je cours chez mon notaire, je lui apprends en deux mots que je veux +réaliser tout ce que je possède et qu’il m’en faut la valeur dans +vingt-quatre heures, dussé-je perdre dans mes marchés! Obliger +proprement, c’est obliger deux fois. Mon notaire me regarde avec +surprise; il pense sans doute que je vais encore plus vite que Pierre; +il veut m’adresser quelques observations, je ne les écoute point. Ce ne +sont pas des avis que je demande, c’est de l’argent.<a name="page_338" id="page_338"></a></p> + +<p>Enfin j’ai promesse pour le lendemain. Le temps s’écoulera lentement +d’ici là! mais j’oubliais que, n’étant plus riche, je ne dois plus +garder un bel appartement; cherchons-en un bien modeste. Une pièce pour +coucher; une autre plus grande qui me servira d’atelier, c’est tout ce +qu’il me faut; car je ne veux pas retourner en Savoie avant d’avoir +terminé les tableaux que j’ai commencés; et c’est avec le prix que j’en +retirerai que je veux épouser Manette, lui acheter un trousseau et +retourner dans mon pays; Cette pensée me donnera plus d’ardeur à +l’ouvrage; puisse-t-elle augmenter mon talent!</p> + +<p>J’ai trouvé le logement qu’il me faut: c’est près de chez Bernard, cela +m’arrange parfaitement. Je retourne chez moi, je fais venir un +tapissier, je vends tout ce qui ne m’est plus nécessaire dans mon +nouveau domicile; puis je vais donner congé chez madame Roch et lui +payer le terme qui sera vacant.</p> + +<p>—Mais, monsieur, cela ne se fait point ainsi, me dit la portière, on +donne congé trois mois d’avance; mais l’on peut demeurer jusqu’au quinze +à midi.</p> + +<p>—Je le sais, madame Roch; mais moi je veux déménager après-demain, je +vous paye le terme vacant, vous n’avez rien à dire.</p> + +<p>—C’est <i>incohérent</i>, monsieur, mais vous auriez pu trouver à louer pour +le demi-terme.</p> + +<p>Je laisse bavarder la portière, et vais faire les préparatifs de mon +déménagement. Ces soins me font passer le temps, car je suis trop agité +pour pouvoir travailler.</p> + +<p>Enfin le lendemain arrive; il n’est pas encore l’heure d’aller chez le +notaire; et avec ces gens de loi il ne faut pas se présenter une heure +d’avance. Allons chez Manette: là on ne trouvera pas que j’arrive trop +tôt.</p> + +<p>Je lui conte ce que j’ai fait depuis la veille. Elle est enchantée +d’apprendre que je vais venir demeurer auprès d’elle. Chère Manette! la +certitude du bonheur l’embellit encore. Depuis hier il semble qu’elle +jouisse d’une nouvelle existence; dans ses yeux, dans sa voix, dans ses +moindres actions, respire l’amour qu’elle semble fière maintenant de +laisser paraître.</p> + +<p>L’heure d’aller chez le notaire est arrivée. J’y cours; il me fait +signer mille papiers: je signe tout ce qu’il veut, quoiqu’il m’engage +encore à réfléchir. Enfin il me remet un portefeuille renfermant +quatre-vingt-quinze mille francs; c’est tout ce qui<a name="page_339" id="page_339"></a> me revient d’une +fortune que Pierre avait menée si grand train. Je prends le portefeuille +avec ivresse, et comme si je venais de faire un marché d’or. Le notaire +me prend pour un fou ou un libertin mais que m’importe ce qu’il pense de +moi? ma conscience ne me fait point de reproches; et voilà le principal.</p> + +<p>Je retourne chez moi attendre Lucile; celle-là sera exacte, j’en suis +certain. En effet, un quart d’heure avant l’instant convenu, j’entends +frapper à ma porte et bientôt Lucile est près de moi.</p> + +<p>—Qu’y a-t-il de nouveau chez madame la comtesse? lui dis-je.</p> + +<p>—Rien, on ne reçoit toujours aucune nouvelle du marquis. Ma jeune +maîtresse, qui craint que sa mère ne manque de quelque chose, m’a priée +hier, en secret, de lui chercher de l’ouvrage; madame m’a fait la même +prière en cachette de sa fille... Ah! monsieur André! si vous saviez +quelle peine cela m’a fait!</p> + +<p>—Rassurez-vous, Lucile, de longtemps j’espère, elles n’auront besoin de +recourir à de tels expédients. Tenez, prenez ce portefeuille... mais, +avant tout, jurez-moi de faire exactement ce que je vous dirai.</p> + +<p>Oh! je, vous le jure; vous savez bien que j’ai toujours fait tout ce que +vous avez voulu.</p> + +<p>—Vous remettrez ce portefeuille à madame la comtesse, vous lui direz +qu’il a été apporté chez elle par un homme qui est reparti sur-le-champ +et sans se faire connaître.</p> + +<p>—Bon! bon! j’entends... et puis ensuite?...</p> + +<p>—C’est tout, Lucile.</p> + +<p>—Et je ne parlerai pas de vous?</p> + +<p>—Oh! non, gardez-vous-en bien; c’est là surtout ce que je vous +recommande.</p> + +<p>—Bon, André! je vous deviné... ce portefeuille contient de l’argent, +beaucoup d’argent peut-être; car vous êtes capable de vous priver de +tout pour aider ma maîtresse.</p> + +<p>—Non, Lucile, non, j’ai encore plus de fortune qu’il ne m’en faut... et +d’ailleurs tout ce que j’ai n’appartient-il pas à m’a bienfaitrice?</p> + +<p>—Et vouloir qu’elle ignore...</p> + +<p>Lucile, si vous trahissez mon secret je ne vous reparlerai de ma vie.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, on le gardera, soyez tranquille. Oh!<a name="page_340" id="page_340"></a> je ne veux +pas me fâcher avec vous... Ce cher André!..... ah! s’il avait épousé +mademoiselle!..... comme elle serait heureuse!... elle ne pleurerait pas +en cachette... ses yeux sont rouges le matin, que cela fait peine... +Elle dit à sa mère que c’est qu’elle a la vue faible, mais je sais bien +qu’en penser...</p> + +<p>—Lucile... tâchez qu’elle soit heureuse... et donnez-moi quelquefois +des nouvelles de madame la comtesse; tenez, voici ma nouvelle adresse. +Adieu, Lucile! allez vite porter cela à ces dames.</p> + +<p>—Ah! monsieur, il faut que je vous embrasse auparavant. Lucile +m’embrasse et s’éloigne avec le portefeuille. Je me sens plus heureux, +plus content que je ne l’ai jamais été: bien différent de beaucoup de +gens; ce que je perds en richesse, je le gagne en gaieté.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII<br /><br /> +<small>APPRÊTS DE NOCE.—DERNIER TOUR DE ROSSIGNOL.</small></h2> + +<p>Je suis établi dans mon petit logement; il me semble que j’y suis mieux +que dans le bel appartement que j’habitais; car je pense que ma +bienfaitrice est désormais à l’abri de la misère, et l’idée que j’ai +contribué à son bien-être me fait trouver du charme dans les privations +que je me suis imposées.</p> + +<p>Je travaille avec ardeur aux deux tableaux que j’ai entrepris; avec le +prix que j’espère en avoir, j’épouserai Manette, je lui achèterai tout +ce qui peut lui être nécessaire; ce ne sont point des diamants, des +cachemires, des dentelles, que je lui donnerai; mais Manette ne désire +rien de tout cela; elle n’en a pas besoin pour être jolie, elle me +plairait moins si elle en portait.</p> + +<p>Lucile est revenue me voir: elle a pleuré en entrant dans mon nouveau +logement, puis elle m’a sauté en cou et m’a embrassé en me donnant des +éloges qui me semblent bien exagérés; car il ne m’a fallu aucun effort +pour agir comme je l’ai fait. Madame la comtesse, en trouvant la somme +que contenait le portefeuille, a adressé mille questions à Lucile; mais +celle-ci, ainsi que nous en étions convenus, s’est bornée à dire qu’un +inconnu le lui avait remis et était reparti aussitôt. Ces dames<a name="page_341" id="page_341"></a> ne +doutent point que ce ne soit le marquis qui leur a envoyé cette somme. +Tant mieux! avec cette idée, Adolphine doit moins en vouloir à son mari, +et il est si cruel de ne pouvoir estimer celui dont on porte le nom! +Cependant Lucile prétend qu’elle est toujours aussi triste. Mais elles +ne manquent de rien et n’ont plus besoin de songer à travailler pour +vivre. J’ai fait jurer de nouveau à Lucile qu’elle ne trahirait jamais +mon secret; elle en a fait le serment tout en murmurant de ce que l’on +attribuait au marquis ce que j’avais fait.</p> + +<p>Pierre est aussi fort content que je ne sois plus riche. Il dit qu’il en +travaille avec plus d’ardeur et qu’il veut gagner pour me rendre ce +qu’il a dépensé pendant mon absence. Pauvre Pierre! il est cent fois +plus heureux depuis qu’il a repris ses crochets! Il a conservé sur +l’œil gauche la marque du coup qu’il a reçu dans une orgie, et +lorsqu’on lui propose d’aller au cabaret, Pierre porte la main à son +œil et répond qu’il n’aime plus le vin.</p> + +<p>Je passe toutes mes soirées près de Manette; nous faisons nos projets +pour l’avenir. Chaque jour je découvre dans l’âme de cette aimable fille +de nouvelles vertus, de précieuses qualités, point d’ambition, point de +coquetterie; vivre et mourir près de moi, voilà son unique désir. Mais +Bernard devient vieux, il ne peut plus travailler; nous l’emmènerons +avec nous en Savoie; et là, près de ma mère, dans la jolie maison dont +je lui ai fait présent, nous coulerons des jours bien doux. L’espoir du +bonheur est déjà le bonheur même; cependant chaque soir Manette me +demande si mes tableaux seront bientôt finis.</p> + +<p>Au bout de six semaines j’ai enfin terminé mon ouvrage; mais il faut +trouver un acquéreur: lorsque j’avais un beau logement, lorsque je +semblais tenir maison, j’étais entouré de gens qui m’accablaient de +compliments, me demandaient comme une faveur de leur faire un tableau. +Aujourd’hui tous ces gens-là m’ont fui... j’ai fait la sottise de dire +que je ne suis plus riche, que j’ai besoin du produit de mon travail +pour vivre, et personne ne se présente, ne s’offre pour m’être utile; +j’aurais dû leur laisser croire que j’étais riche encore, que je ne +travaillais que pour mon amusement, et déjà mes tableaux seraient +vendus!... mais c’est toujours à ses dépens que l’on apprend à connaître +le monde.</p> + +<p>Malgré moi mon front se rembrunit, et Manette s’en aperçoit.—Mon ami, +me dit-elle, pourquoi te chagriner? et qu’avons-nous<a name="page_342" id="page_342"></a> besoin d’argent? +nous devons aller vivre près de ta mère; eh bien! là, nous +travaillerons, nous labourerons notre champ, mais nous serons heureux +parce que nous n’avons point d’ambition.</p> + +<p>Aimable fille!... oui, je sens combien je serai heureux avec toi! mais +l’épouser sans être certain que mon talent assurera son existence, sans +pouvoir lui offrir ces présents si doux à recevoir, quand c’est l’objet +qu’on aime qui nous les donne! Ah! cela me fait une peine!... et +cependant tarder encore à épouser Manette, c’est bien cruel aussi! +Chaque jour le père Bernard me dit:</p> + +<p>—A quand la noce, mes enfants?...</p> + +<p>—Mais c’est quand monsieur voudra, répond Manette en me lançant un +regard qui va jusqu’à mon cœur; et moi, je suis obligé de balbutier: +Bientôt... je l’espère... dès que j’aurai terminé quelques affaires.</p> + +<p>—Tâche donc de les terminer bien vite, reprend le père Bernard; je +deviens vieux, mes enfants, et je voudrais pourtant encore danser à la +noce de ma fille.</p> + +<p>Je viens de rentrer chez moi, j’ai fait encore d’inutiles démarches pour +trouver à vendre mes tableaux; je ne suis pas connu, on ne vient même +pas les voir; il semble, à entendre tous ces gens-là; que les grands +maîtres, les hommes de génie n’ont jamais commencé!</p> + +<p>On ouvre doucement ma porte: c’est Pierre qui entre chez moi. Il +s’avance... il paraît embarrassé pour me parler.</p> + +<p>—Que me veux-tu? lui dis-je en le voyant rester muet devant moi.</p> + +<p>—Mon frère... je viens savoir si tu as vendu tes tableaux?</p> + +<p>—Hélas! non...</p> + +<p>—Et tu ne te maries pas... parce que tu n’as pas d’argent!...</p> + +<p>—Je sais bien que ce ne serait pas un obstacle pour épouser Manette; +mais j’aurais voulu... j’aurais désiré... Enfin il n’y faut plus penser. +Rassure-toi, Pierre, cela ne m’empêchera pas d’épouser celle que j’aime.</p> + +<p>—Mon frère... si tu voulais me permettre...</p> + +<p>—Quoi donc?...</p> + +<p>—C’est que je n’ose pas... te dire...</p> + +<p>—Quoi! Pierre, tu es embarrassé avec moi?</p> + +<p>—Écoute: j’ai fait bien des sottises!... et si tu avais maintenant tout +l’argent que j’ai dissipé avec ce mauvais sujet de<a name="page_343" id="page_343"></a> Rossignol... Ah! tu +en aurais plus qu’il ne t’en faut pour t’établir au pays.</p> + +<p>—Pierre, ne revenons plus sur ce qui est passé; tu es redevenu sage, si +tu penses encore à tes folies, que ce soit seulement pour avoir en +horreur les êtres méprisables que tu fréquentais alors.</p> + +<p>—Oh sois tranquille, va! Rossignol a voulu me reparler une seule +fois... Mais j’ai pris mon bâton, et la conversation a fini tout de +suite. Enfin, André, depuis que je travaille de nouveau... J’ai mis de +côté... afin de tâcher de te rendre ce que je t’ai dépensé...</p> + +<p>—Que dis-tu, Pierre, et ma fortune, n’était-elle pas à toi? ne +t’avais-je pas laissé le maître d’en disposer?</p> + +<p>—Passe pour l’argent,... mais les meubles..., les pendules... jusqu’à +tes habits qui avaient disparu... Mon frère, depuis ce temps je n’ai pas +encore pu amasser beaucoup; mais tiens, voilà ce que j’ai mis de coté... +il y a quatre-vingts francs dans ce petit sac... Ils sont à toi, André, +et je serais bien heureux si cela pouvait t’aider à épouser Manette.</p> + +<p>En disant ces mots, mon frère a tiré un sac de sa poche, il me le +présente d’une main, tremblante. Pauvre Pierre! je le serre dans mes +bras, mais je n’ai pas pris son sac, et tout en m’embrassant il me +crie:—Prends donc, André, cet argent t’appartient; si tu me refuses, je +croirai que tu es encore fâché contre moi.</p> + +<p>Je fais tout ce que je peux pour qu’il reprenne ses épargnes, mais +Pierre n’entend pas raison; il faudra que je cède; lorsqu’on ouvre ma +porte, et un monsieur d’un âge mûr et d’un extérieur simple, mais aisé, +paraît devant nous.</p> + +<p>A ses premiers mots, je devine le sujet qui l’amène, et mon cœur +palpite de plaisir et d’espoir. Il a entendu dire que j’avais deux +tableaux de genre à vendre; il désire les voir. Je le fais passer dans +mon atelier et je lui montre mon ouvrage.</p> + +<p>L’inconnu considère longtemps mes tableaux; à quelques mots qui lui +échappent, je vois qu’il est connaisseur en peinture. Je tremble... il +me fait remarquer quelques défauts, quelques fautes de composition; je +sens qu’il à raison, et mes ouvrages me semblent maintenant +détestables!...</p> + +<p>Quelle est ma surprise lorsque ce monsieur termine en me disant:<a name="page_344" id="page_344"></a></p> + +<p>—J’achète vos tableaux, je vous donne douze cents francs des deux. Cela +vous convient-il?</p> + +<p>Il sort de sa poche la somme qu’il m’a offerte. Il la pose sur une +table; je suis tellement ému, que je ne puis m’exprimer... J’ai possédé +une jolie fortune, mais dans ce moment douze cents francs me semblent le +Pactole; car cet argent est le fruit de mon travail: l’or que l’on a eu +de la peine à gagner est bien plus doux à recevoir que celui que +l’aveugle déesse jette au-devant de nous.</p> + +<p>—Voici mon adresse, vous m’enverrez ces tableaux.</p> + +<p>En disant ces mots, l’étranger me remet une carte et s’éloigne... Je +veux le reconduire, il s’y oppose. Je jette les yeux sur l’adresse qu’il +m’a laissée, et je lis un nom que j’ai entendu prononcer plusieurs fois +comme celui d’un protecteur des arts, d’un amateur aussi riche +qu’éclairé. Cet homme-là est millionnaire, et il est venu chez moi seul, +sans suite... et il m’a donné quelques avis avec cette politesse qui +adoucit les critiques les plus sévères; il est doux de voir que la +fortune est quelquefois si bien placée.</p> + +<p>Je prends Pierre par tes deux mains; nous dansons autour de la table sur +laquelle sont mes douze cents francs.</p> + +<p>—Maintenant j’espère que tu remporteras ton petit sac, dis-je à mon +frère.</p> + +<p>—Non pas! il est à toi.</p> + +<p>—Pierre, je veux que tu gardes cet argent.</p> + +<p>—Et que veux-tu que j’en fasse! notre mère est heureuse maintenant et +n’a plus besoin de rien... sans cela je le lui enverrais.</p> + +<p>—Garde-le, je te le demanderai, si j’en ai jamais besoin.</p> + +<p>—A la bonne heure.</p> + +<p>—Crois-tu d’ailleurs que je veuille te laisser commissionnaire? Je vais +épouser Manette, puis nous retournerons en Savoie. La maison de ma mère +est assez grande pour nous loger tous. Certain maintenant que mon talent +peut me procurer une existence honnête, je n’ai plus de vœux à +former. Chère Manette!... courons lui apprendre cette nouvelle... +Pierre, tu vas porter les tableaux chez ce monsieur...</p> + +<p>—Tout de suite.</p> + +<p>—Puis tu reviendras me trouver chez Bernard.<a name="page_345" id="page_345"></a></p> + +<p>Je couvre les tableaux, je les remets à Pierre, et je cours chez Manette +avec mon trésor dans ma poche.</p> + +<p>Manette lit dans mes yeux ce que je vais lui annoncer; je mets les douze +cents francs sur ses genoux en lui disant d’un air fier:</p> + +<p>—C’est le produit de mon travail, c’est le fruit de mon talent. Ah! +Manette! que je dois de reconnaissance à ceux qui m’ont donné de +l’éducation: c’est la fortune la plus sûre. Je puis t’épouser +maintenant; je pourrai nourrir ma famille... Je sais bien que la maison +de notre mère eût toujours été la nôtre, mais aurais-je été heureux si +je n’avais été bon à rien?... et quand on a pris les manières du grand +monde, on est bien gauche pour labourer la terre. Aujourd’hui, certain +d’utiliser mon talent en peinture, je cultiverai cet art avec une +nouvelle ardeur, et je trouverai près de toi la récompense de mes +travaux.</p> + +<p>Manette partage mon ivresse; le père Bernard arrive: je cours dans ses +bras:</p> + +<p>—Je vais être votre fils, lui dis-je, je l’étais depuis longtemps par +mon cœur... mais enfin... bientôt...</p> + +<p>—Oui, mon père, oui, c’est décidé maintenant... André a vendu ses +tableaux.</p> + +<p>Le bon Auvergnat nous regarde. Nous ne lui donnons pas le temps de +répondre: nous faisons déjà nos plans, nos projets. Je brûle de réparer +le temps perdu; je voudrais épouser Manette demain, ce soir même. Mais +il y a des formalités à remplir; heureusement que j’ai eu soin depuis +longtemps de me faire envoyer de mon pays les papiers qui me sont +indispensables. Dès demain je ferai les démarches nécessaires pour hâter +l’instant de mon bonheur.</p> + +<p>Manette ne peut plus parler; elle court à chaque instant se jeter dans +les bras de son père; il semble qu’on devienne plus timide au moment +d’être plus heureux; mais si ses baisers sont pour un autre, ses regards +sont pour moi, et je comprends tout ce qu’ils me disent. Pierre vient +partager notre bonheur. Il est entendu que le surlendemain de notre +mariage nous partirons pour la Savoie; de cette manière nous n’avons pas +besoin de monter notre ménage ici; Manette viendra passer les deux +premiers jours de notre hymen dans mon petit logement. Il sera assez +grand pour de nouveaux époux; le bonheur ne demande pas beaucoup de +place.<a name="page_346" id="page_346"></a></p> + +<p>Le lendemain, de grand matin, je suis en course pour hâter mon mariage, +mais mon impatience ne peut triompher des formalités d’usage... Il faut +attendre dix jours avant de devenir l’époux de Manette. Ces dix jours-là +me sembleront plus longs que les dix mois qui les ont précédés; plus on +approche du but, plus on a le désir de l’atteindre. Mais j’ai des +emplettes à faire, et cela m’occupera. Je veux offrir une corbeille à +Manette; elle sera bien modeste!... Je ne puis dépenser que cinq cents +francs environ; je garde le reste pour les frais de la noce et du +voyage. Une fois près de ma mère, je reprends mes pinceaux; ils nous +seront toujours suffisants, parce que nous ne vivons pas à Paris, et que +nous ne sommes pas possédés de la manie de briller.</p> + +<p>Avec cinq cents francs aujourd’hui, on n’a que la corbeille ou le sultan +qui contient les présents de noce. Mais je ne veux point singer les +grands; je n’ai d’ailleurs ni diamants, ni cachemires, ni parures de +prix à offrir: un châle en bourre de soie, un autre plus simple, une +robe de soie, quelques autres de fantaisie, un voile, des boucles +d’oreilles et quelques bagues, voilà à peu près en quoi consistent les +présents que je vais offrir à Manette; mais jamais le sultan le plus +magnifique ne causa un plaisir plus vif que ma modeste corbeille.</p> + +<p>Manette déploie les présents, elle les contemple, elle les fait admirer +à son père; il faut que le bon Auvergnat vienne s’extasier devant chaque +objet; à chaque chose nouvelle, on me regarde, on me serre les mains, et +cela veut dire: ce ne sont pas les présents qui me causent tant de joie, +c’est la main qui me les donne.</p> + +<p>Parmi les bagues, il en est une fort simple dans laquelle le mot +<i>fidélité</i> est tracé avec mes cheveux. Cette bague cause à Manette la +plus douce ivresse. Elle ne voit plus que cela dans ma corbeille; les +châles, les robes, les étoffes, ne peuvent soutenir de comparaison avec +cette bague chérie. Ah! Manette m’aime bien!</p> + +<p>Nous sommes enfin à la veille du jour qui doit nous unir. La toilette de +Manette est prête; l’aimable fille sera charmante; elle parera ses +atours autant qu’elle en sera parée. Bernard s’est fait faire un habit +neuf; Pierre, sans reprendre tout à fait le costume élégant qu’il +portait chez moi, mettra de côté la veste de commissionnaire. Étourdi +que je suis! Bernard a quelques connaissances, Manette quelques jeunes +amies et je n’ai pas<a name="page_347" id="page_347"></a> encore pensé à commander le repas de noce. Je +cours faire mes invitations; nous ne serons qu’une vingtaine, mais il +vaut mieux être peu et se connaître tous.</p> + +<p>Manette aime la danse; quelle jeune fille ne l’aime point! Eh bien! nous +danserons, nous aurons un seul violon, mais le plaisir vaut bien un +orchestre. Manette m’a dit plusieurs fois:—Mon ami, ne fais point de +dépenses inutiles... point de noce... Nous n’avons point besoin de tout +cela pour être heureux.</p> + +<p>Oui, je sais que nous pourrions rester entre nous; mais je sais aussi +que Manette sera bien contente que l’on soit témoin de son bonheur, et +que le bon Bernard sera enchanté de danser à la noce de sa fille.</p> + +<p>D’ailleurs les bonnes gens disent: On ne se marie pas tous les jours. +Moi, je suis de l’avis des bonnes gens: fêtons les époques heureuses de +notre vie, elles ne sont jamais en trop grande quantité.</p> + +<p>Mes courses sont terminées; il est sept heures du soir. Il ne me reste +plus qu’à choisir le traiteur chez lequel nous rendrons. Je ne veux ni +une guinguette, ni un salon doré; mais à Paris il y a des restaurants +pour toutes les bourses et toutes les classes. Pierre arrive dans son +beau costume me demander s’il est mis avec goût.—Viens avec moi, lui +dis-je; allons chez un traiteur retenir un salon et commander le repas.</p> + +<p>—Il y aura donc une noce!... mon frère?</p> + +<p>—Quelques amis de Manette, de son père... Nous danserons un peu. Mais +n’en dis rien ce soir, Pierre.</p> + +<p>—Non!... sois tranquille... Une noce! ah! quel plaisir!</p> + +<p>Pierre danse déjà, je suis obligé de le retenir; je me rappelle +qu’autrefois, en revenant avec M. Dermilly de nous promener dans la +campagne, nous allions dîner près du pont d’Austerlitz, chez un traiteur +de modeste apparence, où nous étions fort bien. C’est un quartier un peu +désert, mais les badauds ne s’amasseront point à la porte pour voir +entrer la mariée, et cela me convient. Je me rends avec Pierre chez ce +traiteur.</p> + +<p>Nous arrivons: une demande comme la mienne est toujours bien accueillie; +je choisis le salon que je veux; j’ai la certitude qu’aucune figure +étrangère ne s’y montrera. L’hôte est raisonnable dans ses prix. Tout +est bientôt convenu entre nous. Nous allons partir; en nous +reconduisant, l’hôte nous prie d’entrer dans son jardin pour en admirer +les agréments.<a name="page_348" id="page_348"></a></p> + +<p>En passant devant la fenêtre d’un pavillon, nous entendons un grand +bruit; on se dispute, et une voix bien connue de Pierre et de moi fait +entendre ces mots:—Vous ne pouvez pas m’empêcher de me promener dans +votre jardin, ma petite mère, le grand air me rendra mes couleurs!...</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i3">Sur la verdure<br /></span> +<span class="i0">Héloïse a fait mon bonheur.<br /></span> +</div></div> + +<p>—Il n’est pas question de chanter, monsieur, dit la femme de notre +hôte, il faut payer et vous en aller.</p> + +<p>—Soyez donc <i>conséquente</i>, belle <i>Niobé</i>, vous voulez que je m’en +aille, et vous ne voulez pas que je sorte... il y a confusion dans votre +raisonnement.</p> + +<p>—C’est Rossignol, me dit tout bas Pierre.</p> + +<p>—Oui, sans doute c’est lui, je l’ai reconnu. D’où provient donc cette +querelle? dis-je au traiteur.</p> + +<p>—Ah! monsieur!... c’est le diable qui a envoyé ici un mauvais sujet +dont nous ne pouvons plus nous débarrasser... il y a huit jours qu’il +est chez nous. Il s’est présenté un soir d’un air mielleux en demandant +à souper. On l’a servi; comme il avait prolongé son souper fort tard, il +nous a demandé ensuite à coucher dans la chambre où on l’avait servi, +disant qu’il avait donné rendez-vous chez nous à son homme d’affaires, +et qu’il désirait l’y attendre.</p> + +<p>Quoique ce ne soit pas notre usage, nous avons consenti à le loger. Le +lendemain, il s’est fait servir splendidement, et il est encore resté; +enfin, il y a huit jours que cela dure... il prétend qu’il attend son +homme d’affaires pour me payer. Mais je n’ai pas envie de l’héberger +ainsi toute l’année. Il a eu le front de me proposer de poser, et de me +donner sa statue en payement... que ferai-je de l’image d’un drôle comme +cela!... Il faut qu’il paye et qu’il parte. Je ne veux pas qu’il soit +encore ici demain pour votre noce!... Il a eu l’impudence de vouloir +lier connaissance avec toutes les personnes qui viennent chez moi, et il +étourdit tout le monde de ses refrains qui n’en finissent pas. Mais j’ai +envoyé chercher M. le commissaire, et, en attendant, j’ai recommandé à +ma femme de veiller sur ce fripon que j’ai surpris hier montant sur un +pan de mur, pour faire <i>Adonis</i>, à ce qu’il disait. Ah! drôle! je te +ferai faire <i>Adonis</i> en prison!... C’est qu’il m’aurait<a name="page_349" id="page_349"></a> mangé tous les +jours un poulet, si je l’avais laissé faire.</p> + +<p>—Allons-nous-en, mon frère, me dit tout bas Pierre, qui ne se soucie +point d’être vu par son ancien ami. Je vais céder au désir de mon frère; +nous allons partir... mais il n’est plus temps: un homme se jette de la +fenêtre d’un entresol dans le jardin, et se relève en faisant l’Amour. +Il se trouve positivement devant nous, et pousse un cri de surprise en +nous apercevant.</p> + +<p>—O divinité des artistes! voilà de tes bienfaits! dit Rossignol en +s’avançant vers nous, deux amis que je retrouve et qui vont payer pour +moi!... monsieur le traiteur! ma carte vivement! voilà <i>Castor</i> et +<i>Pollux</i>... des amis intimes, qui ne laisseront pas un artiste dans +l’embarras.</p> + +<p>Pierre est rouge de colère; je ne reviens pas de l’impudence de ce +drôle, et l’hôte nous regarde avec étonnement en balbutiant:—Comment, +messieurs, vous êtes amis de ce mauvais sujet?</p> + +<p>—Mauvais sujet!... s’écrie Rossignol; qui t’a permis de m’appeler +ainsi, méchant rôtisseur de chats!</p> + +<p>Ces mots rendent le traiteur furieux.</p> + +<p>—Calmez-vous, Jupin, dit Rossignol, on va vous payer, mais on ne +reviendra pas chez vous!... vos poulets sentent un peu trop le chènevis. +Allons! mon petit Pierre, quelques écus pour ton ancien compagnon de +plaisir.</p> + +<p>Pierre est muet de honte. Je passe entre lui et Rossignol, qui a +l’audace de vouloir me serrer la main.</p> + +<p>—Si vous n’aviez fait que m’escroquer mon argent, lui dis-je, je +pourrais encore l’oublier; mais vous avez cherché à rendre mon frère +aussi méprisable, aussi vil que vous, et vous osez nous nommer vos amis! +ce mot, dans votre bouche, est le dernier des outrages. Estimez-vous +heureux si je ne me joins pas à monsieur pour vous faire punir.</p> + +<p>—C’est ça!... de la morale aux amis quand ils sont dans le malheur: eh +bien! mes petits ramoneurs, on se passera de vous, et on n’avalera pas +de suie pour ça.</p> + +<p>Comme Rossignol achevait ces paroles, l’hôtesse, qui était allée +chercher la garde au moment où il s’était précipité de l’entresol, +paraît à l’entrée du jardin, suivie d’un caporal et de quatre fusiliers, +tandis que par une autre porte le commissaire arrive, conduit par un +garçon traiteur. A la vue des soldats, Rossignol fronce le sourcil, et +je l’entends murmurer:<a name="page_350" id="page_350"></a></p> + +<p>—Non, sacrebleu! le premier torse antique n’ira pas moisir dans une +prison.</p> + +<p>—Voilà le coupable, dit l’hôtesse au commissaire en désignant +Rossignol, qui s’avance vers l’homme de justice en s’arrêtant à chaque +pas pour lui faire un salut jusqu’à terre, en sorte que le commissaire +ne peut jamais parvenir à voir sa figure.</p> + +<p>—Pas tant de politesses, monsieur, et répondez, dit l’homme de paix +tandis que Rossignol fourre ses doigts dans une vieille tabatière que le +caporal vient d’entr’ouvrir. Vous ne voulez pas sortir d’ici, monsieur?</p> + +<p>—C’est faux, monsieur le commissaire! je ne demande, au contraire, qu’à +m’en aller.</p> + +<p>—Mais vous ne voulez pas payer, monsieur?</p> + +<p>—Je n’ai pas dit un mot de cela, monsieur le commissaire; et, bien loin +de là, mon intention a toujours été de donner un joli pourboire au +garçon.</p> + +<p>—Alors, monsieur, payez donc votre compte, et que cela finisse.</p> + +<p>—Ah! un moment, monsieur le commissaire, je ne dis pas que je peux +payer à présent. J’attends mon homme d’affaires; il n’arrive pas, est-ce +ma faute? En attendant, je suis modèle; si par hasard madame votre +épouse était enceinte, monsieur le commissaire, et qu’elle voulût +considérer un bel homme, je suis à votre service.</p> + +<p>—Caporal, emmenez ce drôle; on l’enverra ce soir à la préfecture! dit +le commissaire en s’éloignant de Rossignol, qui chante entre ses dents:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Va-t’en voir s’ils viennent,<br /></span> +<span class="i2">Jean...<br /></span> +</div></div> + +<p>Le caporal s’avance avec ses hommes; Rossignol, va lui-même au-devant +d’eux en disant:</p> + +<p>—Je me rends à discrétion, mes anciens, bien persuadé que mon innocence +sera reconnue comme celle de la chaste Suzanne; je ne demande pas mieux +que de vous suivre.</p> + +<p>Les soldats ne serrent pas de trop près un homme qui paraît fort disposé +à les suivre. Rossignol passe au milieu d’eux. Sorti du jardin, il +s’arrête, fouille dans ses poches, et s’écrie:<a name="page_351" id="page_351"></a></p> + +<p>—J’ai oublié mon mouchoir... Je ne veux pas leur en faire cadeau.</p> + +<p>—Je vais vous l’avoir, dit le caporal en faisant signe à ses soldats de +s’arrêter et retournant sur ses pas.</p> + +<p>Par un mouvement naturel, les soldats se sont retournés vers la maison +du traiteur; c’est ce que Rossignol attendait. Aussitôt il prend sa +course et gagne le pont d’Austerlitz. L’invalide lui demande un sou; il +lui répond par un coup de poing qui le renverse et continue de se +sauver. Cependant les soldats se sont retournés, le caporal est revenu, +on court après Rossignol en criant:—Arrête!</p> + +<p>Celui-ci approche de l’autre bout du pont et compte franchir la +barrière; mais déjà les cris de l’invalide et du caporal ont été +entendus: la barrière est gardée; la foule est amassée; et il n’y a pas +moyen de sauter par-dessus tout ce monde-là. Rossignol revient sur ses +pas... Il est cerné de chaque côté; déjà le caporal et l’invalide +s’approchent d’un air triomphant en s’écriant.</p> + +<p>—Nous le tenons!</p> + +<p>—Prenez garde de le perdre! leur répond Rossignol, et, au moment où le +caporal va l’atteindre, il monte sur le parapet et se précipite dans la +rivière en chantant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Moi, je pense comme Grégoire,<br /></span> +<span class="i2">J’aime mieux boire.<br /></span> +</div></div> + +<p>Les soldats sont restés stupéfaits. La foule se porte sur les deux +rives; on cherche les bateaux; mais là rivière est très-forte, et le +courant entraîne le beau modèle jusqu’aux filets de Saint-Cloud.</p> + +<p>Ce spectacle a vivement frappé Pierre; je me hâte de l’emmener en lui +disant:</p> + +<p>—Voilà, mon ami, quelle est souvent la fin de ces hommes qui n’ont ni +honneur, ni mœurs, ni probité.<a name="page_352" id="page_352"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII<br /><br /> +<small>PEINE ET PLAISIR.</small></h2> + +<p>Nous revenons près de Manette, dont je ne puis plus être une heure +éloigné; c’est toujours ainsi au moment de s’enchaîner pour jamais... et +l’on dit qu’ensuite... Mais nous ne changerons pas, Manette et moi: nous +ne sommes pas de Paris.</p> + +<p>On a mille choses à se dire la veille de ses noces. Les projets pour +l’avenir viennent en foule à l’approche de ce moment qui décide du sort +de notre vie. C’est vers la Savoie que se tournent nos regards, nos +espérances; c’est là que nous comptons trouver le bonheur et assurer +celui de ma mère, qui n’aura plus de vœux à former lorsque nous +serons auprès d’elle.</p> + +<p>Au milieu de nos doux projets, Pierre nous interrompt en disant à +Manette:</p> + +<p>—Ma chère sœur, je vous retiens pour la première contre-danse.</p> + +<p>—Comment?... est-ce que nous danserons? dit Manette en me regardant +avec surprise.</p> + +<p>Et moi qui voulais la surprendre! Ce nigaud de Pierre ne sait pas garder +un secret. Fâché de ce qu’il a dit, il me regarde, sourit, puis fait la +moue. Et Manette, témoin de son embarras, me dit avec cette voix que +j’aime tant:—Quoi! mon ami, tu as des secrets pour moi?...</p> + +<p>Allons, je vois bien qu’il faut tout lui dire, puisque Pierre lui a +donné des soupçons. Je conte ce que j’ai fait, ce que j’ai arrangé pour +le lendemain. Manette me presse tendrement les mains en me disant à +demi-voix:</p> + +<p>—C’est pour moi que tu as fait tout cela, cher André, car tu n’aimes +pas beaucoup les réunions, les danses. Que tu es bon!... que je suis +heureuse!...</p> + +<p>Et Bernard s’écrie en frappant dans ses mains:</p> + +<p>—Une noce!... tant mieux!... c’est gai, ça!... Vous verrez, mes +enfants, que je suis encore solide à la danse!... je vous tiendrai tête.</p> + +<p>—Et moi donc! dit Pierre en sautant dans la chambre; je<a name="page_353" id="page_353"></a> ne veux pas +être un moment en repos... Je vas m’exercer toute la nuit!...</p> + +<p>Notre joie est plus calme: Manette et moi, nous puisons dans nos mutuels +regards une partie du bonheur que nous nous promettons... et ce n’est +pas à la danse que nous pensons.</p> + +<p>La soirée s’est prolongée. J’emmène Pierre, qui couchera cette nuit chez +moi. Je dis adieu à Manette: nous répétons plusieurs fois:—<i>A demain!</i> +car dans ce mot tout est compris: bonheur, amour, avenir... ce n’est que +de demain que datera notre existence.</p> + +<p>Mon portier me remet une lettre; je reconnais l’écriture de Lucile: sans +doute elle me donne des nouvelles de ces dames, dont depuis quelque +temps je n’ai pas entendu parler. Je mets la lettre dans ma poche, et je +monte chez moi en continuant de causer avec mon frère. Je l’entretiens +de Manette, et l’on n’en finit point quand on parle de ce qu’on aime. +Pierre, tout en m’écoutant, commence à bâiller... il n’est pas amoureux.</p> + +<p>Je me rappelle cependant la lettre qu’on m’a remise. Je la prends, et je +l’ouvre pendant que mon frère se dispose à se coucher. Les premiers mots +m’ont frappé... J’oublie le bonheur du lendemain; je me rapproche de la +lumière, et je lis en frémissant ce qui suit:</p> + +<p>«Mon cher André, je vais briser votre cœur en vous apprenant les +nouveaux malheurs qui accablent mes chères maîtresses; mais à qui +m’adresserai-je, si ce n’est à vous, le seul ami qui leur soit resté?... +Je ne sais où j’en suis... pardonnez-moi, André, le peu de liaison de +mes idées... J’ai tant de chagrin!... Écoutez, mon ami. Grâce à votre +généreux secours, ces dames vivaient dans une modeste aisance. +Persuadées que c’était M. Thérigny qui leur avait envoyé cette somme, +elles pensaient que, revenu à des sentiments plus nobles, il ne les +abandonnerait plus; seule je savais la vérité, mais vous m’aviez défendu +de la dire, et j’obéissais. Il y a trois jours que M. Thérigny est +arrivé chez ces dames, dans un désordre qui n’annonçait pas qu’il fût +plus raisonnable. Il a paru surpris de les trouver à leur aise. Il +allait les questionner, lorsque ces dames l’ont remercié pour la somme +qu’elles croyaient avoir reçue de lui. M. Thérigny, surpris d’abord, +s’est remis et a reçu leurs remercîments; la langue me démangeait en +voyant qu’il ne se déclarait pas étranger à l’envoi de l’argent. Mais je +me rappelai ma<a name="page_354" id="page_354"></a> promesse... je me tus. Après s’être fait donner les +clefs de tout, M. Thérigny sortit le soir. Mais, jugez de la douleur de +ces dames, lorsqu’au lieu de revenir, il leur envoya une lettre dans +laquelle il leur tint les propos les plus odieux, accusant sa femme +d’entretenir avec vous une liaison criminelle, prétendant qu’elle +n’avait feint de croire que ce fût lui qui avait envoyé l’argent, que +pour mieux cacher ses intrigues avec vous. Enfin, le monstre leur a tout +pris, tout emporté: argent, bijoux; il ne leur a rien laissé. Je ne puis +vous peindre la douleur de madame la comtesse; c’est moins le regret de +se voir dans la misère, que le chagrin d’entendre accuser sa fille. +Quant à ma jeune maîtresse, déjà souffrante, la conduite horrible de son +époux n’a fait qu’aggraver son mal. On m’a questionnée de nouveau; il a +bien fallu que je dise la vérité. Elles vous ont béni. Ma jeune +maîtresse pleurait en répétant à chaque instant: Pauvre André!... Cela +ne m’étonne pas. Madame la comtesse a paru bien vivement affectée; puis +elle m’a dit: Lucile... je voudrais voir André... Je voudrais le +remercier de ce qu’il a fait pour nous. Voilà, mon ami, où nous en +sommes. Ah! venez, par votre présence, apporter quelques consolations à +mes pauvres maîtresses... André! vous ne les abandonnerez pas à leur +douleur.»</p> + +<p>Les abandonner! me dis-je en finissant cette lecture qui a bouleversé +tous mes sens, ah! jamais!... jamais!... Elles n’ont plus que moi... +mais un véritable ami vaut mieux que cette foule de gens aimables qui +vous entourent dans la prospérité, et s’éloignent quand vous n’avez plus +un visage riant à leur offrir.</p> + +<p>Déjà ma pensée embrasse l’avenir. Je vois la situation, affreuse de +madame la comtesse; sa fille est souffrante, et c’est dans ce moment que +tout leur manque, c’est alors qu’elles se voient privées de toutes +ressources... Ah! tant que j’existerai, je ne veux point qu’elles +connaissent la misère.</p> + +<p>Pierre est sur le point de se coucher; je l’arrête:</p> + +<p>—Il faut te rhabiller, lui dis-je; dépêche-toi, mon frère; je veux +t’envoyer quelque part...</p> + +<p>—Quoi! si tard?</p> + +<p>—Il ne faut pas perdre de temps; tu vas te rendre chez le traiteur où +nous sommes allés tantôt.</p> + +<p>—Oui, où se fera la noce... je vois ce que c’est; tu as oublié de +commander quelque chose.<a name="page_355" id="page_355"></a></p> + +<p>—Non, Pierre, ce n’est pas cela. Tu décommanderas, au contraire; plus +de noce, plus de repas... plus de bal... il ne nous faut plus rien.</p> + +<p>Pierre me regarde ouvrant de grands yeux:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, mon frère... qu’est-ce que tu dis donc là. plus de +noce?...</p> + +<p>—Non, Pierre, cela ne se peut plus...</p> + +<p>—Mais Manette et son père, qui s’attendent à danser?...</p> + +<p>—Manette et Bernard m’approuveront.</p> + +<p>—Tout ce monde que tu as invité?</p> + +<p>—Chacun retournera dîner chez soi.</p> + +<p>—Et ce traiteur qui fait le repas?</p> + +<p>—Il est encore temps de l’empêcher, et c’est pour cela que tu vas y +courir.</p> + +<p>—Mon Dieu! c’est donc c’te malheureuse lettre qui est cause de tout +cela?...</p> + +<p>—Oui, Pierre; plus tard je te la lirai.</p> + +<p>—Quel guignon!... pas de noce... Mais, André, est-ce bien décidé?...</p> + +<p>—Absolument... va, cours, ne perds pas de temps.</p> + +<p>Pierre a l’habitude de m’obéir; et, malgré son chagrin, il sort en +portant son mouchoir sur ses yeux. Pendant son absence, je calcule ce +que je puis faire. Ah! je ne crains pas d’être blâmé par Manette; son +cœur pense comme le mien. Mais madame la comtesse, voudra-t-elle +encore accepter?... Elle me refuserait, j’en suis certain, si elle +devinait les privations que je m’impose. Je lui cacherai avec soin ma +situation; je me dirai riche, bien riche, afin que mes secours lui +soient moins pénibles.</p> + +<p>Pierre revient; il a les yeux rouges... mon pauvre frère a pleuré.</p> + +<p>—Eh bien! le traiteur? lui dis-je.</p> + +<p>—Eh ben!... dame... il ne fera rien du tout, mais il a dit que tu étais +une girouette, et que ça ne valait rien pour se marier.</p> + +<p>Je m’embarrasse fort peu de l’opinion du traiteur. Pour consoler Pierre, +je lui lis la lettre de Lucile et je lui dis:</p> + +<p>—Cet argent que nous aurions employé à nous divertir servira à calmer +quelque temps les inquiétudes de ma bienfaitrice. Et bien! Pierre, me +blâmes-tu encore d’avoir décommandé la noce?</p> + +<p>—Non... non... tu as bien fait, dit Pierre en poussant un gros<a name="page_356" id="page_356"></a> soupir. +Quoique ça, c’est bien dommage de ne point danser.</p> + +<p>Au point du jour, je me rends chez Bernard. On ne m’attendait pas sitôt; +mais on est levé, car on n’a point dormi. On me reçoit en souriant: le +bonheur que lui promet ce jour se peint déjà dans tous les traits de +Manette. Je ne sais comment lui annoncer la nouvelle... Elle me voit +embarrassé, elle me questionne. Je lui donne à lire la lettre que j’ai +reçue de Lucile.</p> + +<p>Bonne Manette! en lisant, ses traits expriment toute la part qu’elle +prend aux infortunes de ma bienfaitrice. A peine elle a fini de lire, et +elle court à moi en s’écriant:</p> + +<p>—Mon ami, plus de noce, plus de bal... Elles sont malheureuses... elles +ont besoin de tes secours; ah! tous les plaisirs que nous aurions goûtés +ne valent pas celui que tu éprouveras à leur être utile.</p> + +<p>—Chère Manette!... j’avais déjà agi en conséquence... et je n’osais te +l’apprendre.</p> + +<p>—Tu n’osais!...</p> + +<p>—Je craignais de te contrarier.</p> + +<p>—Ah! mon ami! mon cœur n’est-il pas de moitié dans tout ce que tu +fais? Ta main, ton amour, et je suis si heureuse!... que me faut-il de +plus?... Car cet événement n’empêchera pas notre mariage, n’est-ce pas, +mon ami?</p> + +<p>—Non, sans doute; aujourd’hui même tu seras à moi... Nous serons +heureux; j’ai la certitude que mon talent suffira à nos besoins... mais +tant qu’elles seront dans la peine, nous ne pourrons aller en Savoie. Si +je m’éloigne, si je les laisse seules ici, qui veillera sur elles... qui +connaîtra leur situation?</p> + +<p>—Nous resterons, mon ami; ton logement nous suffira... J’ai de l’ordre, +de l’économie; je puis travailler aussi, moi; j’ai été élevée à cela... +Tu verras, André, que le bonheur peut tenir lieu de richesse.</p> + +<p>Chère Manette! quelle âme! quels sentiments!...—Tu ne peux encore aller +chez ces dames, il est trop matin, me dit-elle, reste ici, déjeune avec +nous; je vais tout préparer... Ensuite tu iras les voir... puis... tu +reviendras... C’est pour deux heures, André, tu ne l’oublieras pas!...</p> + +<p>Comment pourrais-je l’oublier, lorsqu’à chaque instant elle me force à +l’aimer davantage, lorsque c’est un ange que je vais posséder!</p> + +<p>Manette nous prépare notre déjeuner; puis sort pour quelques<a name="page_357" id="page_357"></a> emplettes +indispensables, nous dit-elle; je reste avec Bernard; le bon porteur +d’eau ne songe plus à la noce.—Nous danserons entre nous, dit-il; nous +n’en serons pas moins gais... Brave Auvergnat! il n’hésite jamais quand +il s’agit de rendre service.—Tu ne fais que ton devoir, dit-il, en te +montrant reconnaissant envers ta bienfaitrice... Pourquoi des âmes si +nobles sont-elles souvent reléguées sous les toits?</p> + +<p>Manette tarde bien à rentrer; le temps s’écoule. Je pourrais maintenant +me rendre chez ces dames; mais je ne veux pas sortir avant que Manette +ne soit de retour. Elle revient enfin, rouge, respirant à peine, mais +plus jolie encore par le bonheur, le contentement qui se peint dans ses +traits. Je ne lui demande pas d’où elle vient; les regards qu’elle +attache sur moi ne laisseront jamais pénétrer dans mon cœur un +soupçon jaloux. Je me lève, je l’embrasse; je vais m’éloigner en lui +disant:</p> + +<p>—A deux heures... je serai ici.</p> + +<p>Elle me suit sur l’escalier, elle tire la porte sur nous; puis d’un air +timide met plusieurs pièces d’or dans ma main en me disant:</p> + +<p>—Tiens, mon ami, joins cela à ce que tu devais dépenser pour la noce... +au moins la somme sera plus forte.</p> + +<p>—D’où te vient cet argent, Manette?...</p> + +<p>—Mon ami... c’est... ah! tu ne me gronderas pas, j’en suis sûre... mais +tous ces cadeaux que tu m’avais faits ne m’étaient point nécessaires. Je +n’ai besoin ni de grands châles, ni de robes de soie... Tu m’as dit que +je te plairai bien sans cela... Mon ami, j’ai tout reporté, excepté une +seule robe bien simple que j’ai passé la nuit à me faire... et cette +bague... où il y a de tes cheveux et ce mot si doux... <i>fidélité</i>... Ah! +tu me pardonneras, n’est-ce pas, André, d’avoir disposé de tout cela +sans ta permission!</p> + +<p>Lui pardonner!... je ne trouve pas d’expressions pour lui peindre ce que +j’éprouve; je la serre contre mon cœur, je l’embrasse mille +fois.—Assez! assez! me dit l’aimable fille en rougissant, ou tu +croirais, André, que c’est par intérêt que j’ai agi ainsi... Enfin je me +suis arraché de ses bras, et je cours chez madame la comtesse.</p> + +<p>Je fais le chemin en peu de temps; d’abord le souvenir de Manette +m’occupe entièrement; mais, arrivé devant la maison de ma bienfaitrice, +je me sens craintif, embarrassé. Ah! il est plus difficile<a name="page_358" id="page_358"></a> qu’on ne +croit de faire le bien, surtout lorsqu’on veut ménager la délicatesse de +ceux que l’on oblige; et puis je vais revoir Adolphine!... Adolphine, +que je n’ai pas vue depuis qu’elle est mariée. Je ne suis plus amoureux +d’elle; non, mon cœur est tout entier à Manette... et cependant je +tremble, je suis inquiet, oppressé. Rappelons mon courage, songeons +qu’Adolphine n’est plus pour moi qu’une amie, que la fille de ma +bienfaitrice... Jamais rien dans ma conduite ne lui rappellera que j’ai +osé l’adorer. De son côté, elle ne voit, elle n’a jamais vu en moi qu’un +frère, que le compagnon de son enfance; elle ne m’a jamais aimé que +d’amitié, j’en suis bien persuadé maintenant; éloignons donc toutes +idées du passé; elles seraient offensantes pour tous deux.</p> + +<p>La maison est de modeste apparence; c’est au quatrième, m’a dit Lucile. +Au quatrième!... celles qui habitaient un hôtel, qui avaient dix +domestiques à leurs ordres!... Ces changements se voient de tout temps, +je le sais, mais ils n’en sont pas moins pénibles à supporter; et la +philosophie, si facile en paroles, est souvent bien triste à mettre en +pratique.</p> + +<p>Je monte en tremblant; à chaque marche qui me rapproche du terme de ma +course; je sens mon courage m’abandonner. Arrivé devant la porte, j’ai +besoin de m’arrêter quelque temps. La pensée de leur malheur, du motif +de ma visite, m’oppresse tellement que je respire à peine... Je voudrais +voir Lucile la première... enfin j’ai frappé.</p> + +<p>C’est Lucile qui m’ouvre; elle pousse un cri de joie.—Ah! que ces dames +seront contentes de vous voir! dit-elle, je cours les avertir.</p> + +<p>—Un instant, Lucile, promettez-moi d’abord que vous ne démentirez +jamais ce que je dirai...</p> + +<p>—Oui, André, oui, je vous le promets.</p> + +<p>—Je désire que madame me croie riche... à mon aise du moins... Je le +suis en effet; les tableaux que j’ai vendus m’ont procuré plus que je +n’espérais, et ceux que je ferai...</p> + +<p>—Qu’avez-vous besoin de me dire tout cela, André? je devine votre +motif, je lis dans votre âme... Croyez que je vous seconderai de tout +mon pouvoir.</p> + +<p>Nous entrons; l’appartement est meublé avec simplicité, mais du moins +rien n’y annonce encore la misère.—Ma jeune maîtresse n’est pas levée, +me dit Lucile; depuis quelque temps elle<a name="page_359" id="page_359"></a> est souffrante; madame est +auprès d’elle; je vais l’avertir; attendez ici, André.</p> + +<p>Je reste dans une petite pièce qui fait salon. Tout ce que je vois +oppresse mon âme. Je me rappelle l’opulence de l’hôtel, et je fais de +tristes comparaisons. Mais on vient... la porte s’ouvre... mon cœur +bat vivement... C’est ma bienfaitrice! je l’ai aperçue... elle m’ouvre +les bras.—André!... mon cher André!... me dit-elle d’une voix que +l’émotion éteint. Je cours vers elle, je tombe à ses pieds, je prends +ses mains, je les baigne de larmes...—A mes pieds! s’écrie-t-elle, +lorsque ta place est sur mon cœur!... Mais j’ai besoin de me +prosterner quelque temps devant son infortune.</p> + +<p>Le premier moment est passé; je suis assis près de madame la comtesse; +elle me regarde avec attendrissement.</p> + +<p>—Tu connais nos malheurs, me dit-elle, et moi je sais tout ce que tu as +fait pour nous... Je sais avec quelle noblesse tu t’es conduit.</p> + +<p>—Ah! madame, de grâce...</p> + +<p>—André, laisse-moi épancher mon cœur... La reconnaissance n’est un +poids que pour les âmes ingrates, et je suis fière de tes bienfaits. +Mais, mon ami, l’envoi considérable que tu nous avais fait a dû te +réduire au plus strict nécessaire.</p> + +<p>—Non, madame, non; je suis riche encore. Grâce à vous, je possède des +talents; mes essais en peinture ont réussi bien mieux que je ne +l’espérais; mes pinceaux me fournissent des ressources faciles... Ah! +madame! vous m’avez appelé quelquefois du doux nom de fils; permettez +que je m’en rende digne; c’est à vous que je dois ce que je suis; +laissez-moi désormais le soin de veiller sur votre sort; ne formez plus +aucune inquiétude pour l’avenir; j’ai bien plus qu’il ne m’en faut pour +moi. Je serai si heureux de vous prouver mon attachement, ma +reconnaissance!...</p> + +<p>—André, n’as-tu pas déjà assez fait pour nous?... Non, mon ami, je ne +puis accepter davantage; l’âge n’a point encore affaibli mes forces, je +travaillerai; mon Adolphine recouvrera la santé, et peut-être le destin +se lassera de nous être contraire.</p> + +<p>—Vous! travailler pour vivre!... non, je ne le souffrirai pas. Je vous +le répète, je suis riche encore... Ah! madame, ne me refusez pas, ou je +croirai que vous m’avez retiré votre amitié.</p> + +<p>Je suis de nouveau aux genoux de ma bienfaitrice; je ne veux<a name="page_360" id="page_360"></a> point les +quitter qu’elle ne m’ait promis de céder à mes vœux. Ses larmes +coulent, elle me donne la main.—André, me dit-elle, tu veux me prouver +que tu étais digne d’être mon fils... et que j’aurais dû...</p> + +<p>Je ne lui permets pas d’achever... Quelqu’un vient; c’est Adolphine... +Grand Dieu! quel changement dans toute sa personne! Elle est toujours +belle; mais la souffrance, le chagrin se peignent jusque dans son +sourire. A ma vue, une vive rougeur couvre son visage et remplace un +moment sa pâleur habituelle. Sa mère court au-devant d’elle.</p> + +<p>—Déjà levée? lui dit-elle.</p> + +<p>—Oui, j’ai voulu voir André... il y a si longtemps... que je n’avais eu +ce plaisir!...</p> + +<p>Je reste immobile devant elle; je ne puis décrire ce qui se passe en +moi; je tremble, je ne puis parler, j’éprouve un mélange de plaisir et +de peine; mais c’est ce dernier sentiment qui semble l’emporter.</p> + +<p>Je balbutie:—Madame... Ce nom a de la peine à sortir de mes +lèvres.—C’est ton amie, ta sœur! se hâte de dire madame la comtesse +en appuyant sur ce mot. Adolphine, donne ta main à André.</p> + +<p>Je m’avance vers elle et prends sa main, qu’elle me tend en détournant +les yeux. J’ai cru y voir des larmes, et cette main, que je baise avec +respect, tremble et brûle dans la mienne.</p> + +<p>Ce moment est pénible pour mon cœur; ma bienfaitrice, qui s’aperçoit +de notre embarras, se hâte de me parler de ma mère, de Bernard, de mes +anciens amis.</p> + +<p>Je conte à madame la comtesse ce que j’ai fait pour ma mère, et cela +paraît lui causer le plus grand plaisir.—Tu es aussi bon fils, me +dit-elle, qu’ami sincère et dévoué.</p> + +<p>Je ne dis pas à ces dames que je vais me marier; ma bienfaitrice +consentirait plus difficilement à accepter mes secours.</p> + +<p>Adolphine parle peu; sa tristesse me fait mal; elle me regarde +quelquefois; mais dès que je porte mes yeux sur elle, les siens se +baissent vers la terre, et je ne sais quel trouble semble l’agiter. Ma +présence lui rappelle les beaux jours de son enfance; sans doute elle +fait maintenant de tristes comparaisons, et voilà ce qui cause sa peine.</p> + +<p>Mais mon cœur ne peut oublier Manette et le bonheur qui m’attend. +L’heure est venue de me rendre chez Bernard. Je<a name="page_361" id="page_361"></a> prends congé de madame +la comtesse; je lui demande la permission de venir la voir quelquefois. +André! me dit-elle, tu es notre unique ami; ta présence sera désormais +notre seul plaisir. Si la calomnie ose verser sur nous ses poisons, nos +âmes sont pures, et nous devons nous montrer au-dessus de ses atteintes.</p> + +<p>Je baise la main de ma bienfaitrice; je demeure encore embarrassé devant +Adolphine; elle lève sur moi ses yeux languissants, et me dit en +s’efforçant:—Vous reviendrez nous voir, n’est-ce pas, André?</p> + +<p>Je balbutie:—Oui, madame; et je m’éloigne, le cœur oppressé... il me +semble que je ne respirerai librement que lorsque je ne serai plus +devant elle. Enfin je les ai quittées; mais, avant de m’éloigner, j’ai +remis à Lucile la somme que j’avais apportée. Lucile me serre la main, +elle veut parler; je l’embrasse et je pars.</p> + +<p>Je suis dans la rue, je me sens plus à mon aise... Cette première +entrevue me coûtait. J’ai fait mon devoir; ne songeons plus qu’au +plaisir, à l’amour, à Manette.</p> + +<p>Je fais le chemin en courant. Je la trouve parée de la robe qu’elle a +reçue de moi et qu’elle s’est faite pendant la nuit. Elle m’attendait +avec impatience et inquiétude. Je lis dans ses yeux tout ce qu’elle a +éprouvé pendant que j’étais chez madame la comtesse et près d’Adolphine; +mais je cours à elle, je la presse contre mon cœur... le sourire est +revenu sur ses lèvres... ses yeux semblent me demander pardon de ses +alarmes.</p> + +<p>Tout le monde est prêt, et toute la noce se compose maintenant de +Bernard, de mon frère et de deux vieux amis du bon Auvergnat. Chacun a +mis son bel habit; et Pierre, pour se consoler sans doute de ne point +danser le soir, ne fait pas un pas dans la chambre sans sauter et se +dandiner.</p> + +<p>A défaut de remise, nous prendrons le modeste fiacre. Nous ne sommes en +tout que six: un seul nous suffira. Pierre est allé le chercher... Je +prends la main de Manette... Nous descendons les cinq étages; toutes les +voisines se mettent sur leur carré ou à leur fenêtre pour la voir +passer: c’est bien naturel; et moi, je ne suis pas fâché que l’on voie +Manette; car on ne fera point de propos sur son compte, on ne chuchotera +pas d’un air moqueur en regardant son bouquet virginal; et toutes les +jeunes filles qui se marient ne peuvent point, comme<a name="page_362" id="page_362"></a> Manette, supporter +l’examen des commères de leur quartier.</p> + +<p>Nous montons dans le fiacre; nous sommes un peu pressés, mais je suis +assis près de Manette, et je ne m’en trouve que mieux. Nous faisons le +chemin gaiement; car notre noce n’est point de celles où tout le monde +se regarde pour savoir si l’on doit rire.</p> + +<p>Je n’aime point cet air grave et silencieux que prennent parfois de +nouveaux époux; il semble que ces gens-là devinent qu’ils vont se rendre +mutuellement malheureux.</p> + +<p>Nous avons enfin consacré notre union au pied des autels. Elle est à +moi! elle est ma femme!... Que ce nom me semble doux à lui donner, et +combien elle est heureuse de l’entendre! Chère Manette! que d’amour dans +un seul de ses regards!</p> + +<p>Nous revenons chez le père Bernard, où une officieuse voisine a bien +voulu préparer le dîner. On se met à table, on rit, on boit, on chante. +Nous soupirons quelquefois, Manette et moi; mais nous savons bien +pourquoi, et cela n’est pas inquiétant.</p> + +<p>Bernard et ses amis trinquent, pendant que Pierre chante et que Manette +et moi nous nous regardons. On nous prie de danser une bourrée des +montagnes; nous retrouvons notre gaieté, notre vivacité de l’enfance. +Mais nous nous lassons beaucoup plus vite; et à dix heures nous +souhaitons le bonsoir à la compagnie. Pierre reste chez Bernard, et +j’emmène Manette chez moi... chez elle, chez nous... nous ne faisons +plus qu’un.</p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV<br /><br /> +<small>DERNIÈRE ÉPREUVE.—RETOUR EN SAVOIE.</small></h2> + +<p>L’amour, l’ordre, le travail promettent le bonheur à notre petit ménage. +J’ai commencé un nouveau tableau; Manette fait des robes, Pierre a +repris ses crochets, le père Bernard est le seul qui se repose, mais le +brave homme l’a bien gagné. En Savoie, dans la jolie maison de ma mère, +ayant à notre disposition un grand jardin que nous cultiverions +nous-mêmes, je sais bien que nous serions à notre aise, riches même, +avec ce que je gagnerais. Mais madame la comtesse, mais sa fille... +puis-je les quitter, m’éloigner d’elles lorsque tout les abandonne? Non! +ma<a name="page_363" id="page_363"></a> place est marquée où elles sont, tant que M. de Thérigny ne se +conduira pas différemment.</p> + +<p>Pendant les premiers jours de notre union, nous avons de fréquentes +distractions Manette et moi; j’ai de la peine à rester une heure devant +mon tableau, elle-même quitte son ouvrage... Nous avons toujours quelque +chose à nous dire. Cependant Manette me parle raison, lors même que +l’amour respire dans ses yeux.</p> + +<p>—Mon ami, me dit-elle, quand je quitte trop souvent mes pinceaux, songe +que tu as bien des devoirs à remplir. Je soupire, et je retourne à ma +palette: heureusement on ne peint pas le soir, et alors je me dédommage +des privations du jour.</p> + +<p>Bonne, excellente Manette! elle est la première à me dire, d’aller voir +ma bienfaitrice, de m’informer si elle ne manque de rien. A chaque +instant je découvre dans ma compagne de nouveaux attraits: sa +conversation est pure, attachante; son goût délicat, son esprit aimable; +jamais rien de commun dans son langage ni dans ses manières; ce n’est +pourtant que la fille d’un porteur d’eau: qui lui a donc enseigné à +mettre du charme dans tout ce qu’elle dit, dans tout ce qu’elle fait? Je +ne sais: mais il y a des êtres que la nature favorise, et qui savent +tout sans avoir rien appris.</p> + +<p>Je retourne chez madame la comtesse; cette seconde visite me coûte moins +que la première, et cependant mon cœur se trouble encore quand je +suis en présence d’Adolphine. Ah! les premières impressions de l’amour +sont lentes à s’effacer. On me gronde de ce que j’ai mis tant +d’intervalle entre ma première visite. Ma bienfaitrice veut que j’aille +la voir plus souvent; elles ne reçoivent que moi, que moi seul, et je +les distrais de leurs chagrins. Adolphine est toujours faible, +souffrante; je ne me suis pas encore trouvé seul avec elle; je ne le +désire plus maintenant! au contraire, il me semble qu’alors je serais +bien embarrassé.</p> + +<p>Madame me questionne sur mes tableaux; je réponds que tout me réussit, +que mes succès m’étonnent moi-même... On est, je crois, bien excusable +de mentir, lorsque c’est pour éviter des peines à ceux que l’on aime.</p> + +<p>—Tu es bien digne de réussir! me dit ma bienfaitrice, et si l’on savait +comment tu te conduis...</p> + +<p>Je l’arrête; je ne veux plus que l’on me parle de reconnaissance,<a name="page_364" id="page_364"></a> et +alors je promets de venir souvent les voir. En m’éloignant, j’ai soin de +m’informer à Lucile si l’on ne manque de rien. J’apprends que madame la +comtesse travaille à broder pendant que sa fille repose, et qu’elle a +bien défendu qu’on me le dise. Pauvre femme! c’est maintenant que +j’envie la fortune, les richesses!... Courons reprendre mes pinceaux.</p> + +<p>Un sourire de Manette dissipe mes idées tristes. Je lui conte tout ce +qui m’a affligé, et elle m’embrasse en me disant:</p> + +<p>—Eh bien! mon ami, nous sommes jeunes; nous travaillerons davantage, +pour que tu puisses faire plus pour ta bienfaitrice, et nous n’en serons +pas moins heureux. Pour toute réponse, je la presse sur mon cœur.</p> + +<p>Il y a trois mois que je suis marié. J’ai vendu mon tableau; mais la +personne qui m’a acheté mes premiers ouvrages est à la campagne. J’avais +fait celui-ci trop à la hâte: les regards de ma femme m’avaient trop +souvent distrait, et je n’ai eu que peu de chose. J’en entreprends un +auquel je veux donner tous mes soins; mais avant qu’il ne soit fini, je +frémis en songeant que ces dames auront mille besoins, et que le dernier +argent que j’ai remis à Lucile doit être près de sa fin. D’un autre +côté, mon petit ménage, quoique fort modeste, exige cependant que je +m’en occupe. Ces pensées me font souvent soupirer, et les doux sourires +de Manette ne parviennent pas toujours à dissiper les nuages qui +obscurcissent mon front.</p> + +<p>Manette ne me demande jamais rien; elle prétend que son travail suffit +pour notre ménage; elle me supplie de ne point m’inquiéter de l’avenir; +mais je ne puis être tranquille quand je songe à madame la comtesse, à +sa fille dont la santé est toujours chancelante.</p> + +<p>Je viens de me rendre chez ces dames, que je n’ai pas vues depuis +quelques jours. C’est Adolphine qui m’ouvre la porte; Lucile est en +commission et madame la comtesse vient, par extraordinaire, de sortir un +moment.</p> + +<p>Je me trouve seul avec Adolphine: cela ne m’est pas arrivé depuis le +jour où je lui déclarai mon amour, où le marquis me surprit à ses pieds; +ce souvenir me cause un embarras, une émotion pénible; je ne sais si +Adolphine se rappelle cette circonstance, mais elle me paraît aussi +troublée que moi.</p> + +<p>Je suis assis auprès d’elle. Je me suis informé de sa santé, de celle de +sa mère, puis je ne sais plus rien lui dire. Je reste<a name="page_365" id="page_365"></a> muet devant +elle... Est-ce parce qu’une foule de pensées, de souvenirs, se +présentent à mon esprit?... Elle garde aussi le silence... nous avons +l’air de deux coupables qui n’osent se faire leurs confessions, ou de +deux amants qui se boudent, et cependant nous ne sommes ni l’un ni +l’autre.</p> + +<p>J’ai les yeux baissés, mais j’entends ses soupirs; elle est oppressée, +elle souffre... Il me semble que je gagne son mal, ma poitrine se serre +aussi. Enfin c’est elle qui rompt le silence, et sa voix est +tremblante.—André!... il y a bien longtemps que nous ne nous sommes +trouvés sans témoin. J’avais à vous dire... à vous demander...</p> + +<p>Elle s’arrête; elle a besoin de reprendre des forces, et j’attends en +tremblant qu’elle continue:</p> + +<p>—André! reprend-elle au bout d’un moment, qu’avez-vous pensé de moi... +en apprenant que j’étais l’épouse de M. de Thérigny?...</p> + +<p>—J’ai présumé, madame, que cette union convenait à votre famille... et +que rien ne s’opposait à ce qu’elle eût lieu.</p> + +<p>—Et avez-vous pensé... que je pouvais être heureuse?...</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>Elle ne dit plus rien. Lui aurais-je fait de la peine?... Je lève les +yeux sur elle... O ciel! son visage est baigné de larmes... je cours +vers elle... Dans ce moment, madame la comtesse revient.</p> + +<p>—Qu’a-t-elle donc? s’écria-t-elle effrayée de l’état de sa fille.—Ce +n’est rien! balbutie Adolphine en tâchant de sourire pour rassurer sa +mère. Une faiblesse... un étourdissement...</p> + +<p>—Pauvre enfant!</p> + +<p>Je veux aller chercher le médecin; Adolphine s’y oppose, elle prétend +qu’elle se sent mieux; elle affecte plus de gaieté; elle parle +davantage; elle parvient à tranquilliser sa mère; mais moi, elle ne peut +m’abuser.</p> + +<p>Cette scène m’a vivement ému; je reviens chez moi tort agité. Je veux +reprendre mes pinceaux, je ne puis les tenir. Manette craint que je ne +sois malade; elle m’engage à prendre du repos, mais les souvenirs de ce +jour troublent mon sommeil. Au milieu de la nuit je m’éveille... Manette +n’est point auprès de moi.... Surpris, inquiet, je me lève en silence... +J’aperçois une faible lumière dans mon atelier; j’avance, Manette est +là: elle travaille<a name="page_366" id="page_366"></a> à la lueur d’une lampe; elle passe une partie de ses +nuits à veiller, tandis que je la crois livrée au sommeil.</p> + +<p>Elle m’a entendu, et vient à moi en rougissant; c’est encore elle qui me +demande pardon de ce qu’elle travaille la nuit, qui cherche à me prouver +que c’est pour elle un plaisir et non une fatigue. Tant d’amour, tant de +vertus, ne peuvent plus me surprendre dans Manette, mais qu’il me serait +doux de les récompenser!... Elle dit que mon amour lui suffit.</p> + +<p>La conduite de ma femme ranime mon courage; je travaille avec plus +d’ardeur; et un matin je vois entrer dans mon atelier le riche amateur +auquel j’ai vendu mes premiers tableaux. Il examine mon ouvrage: il en +paraît fort satisfait; ses éloges ont enflammé mon imagination; mon +tableau s’achève; j’ai fait mieux encore que je ne l’espérais, et j’en +reçois un prix qui me semble considérable. Je supplie Manette de ne plus +prendre sur son repos pour travailler; elle me le promet... Je veux lui +donner quelques parures, quelques bijoux; elle les refuse et m’envoie +chez madame la comtesse, en me disant:</p> + +<p>—Est-ce que tu ne me trouves plus bien comme je suis?</p> + +<p>Je ne me suis pas retrouvé seul avec Adolphine; et, depuis le jour où +nous eûmes ensemble ce court tête-à-tête, elle est redevenue, en ma +présence, silencieuse comme auparavant; lorsque j’arrive, elle sourit et +paraît contente de me voir; mais ensuite elle retombe dans sa +mélancolie.</p> + +<p>Il y avait plus longtemps que de coutume que je ne m’étais rendu chez ma +bienfaitrice, lorsque je vais leur apprendre le succès de mon dernier +tableau.</p> + +<p>—Nous nous alarmions de ne pas te voir, me dit madame la comtesse; +craignant que tu ne fusses indisposé, je viens d’envoyer Lucile chez +toi.</p> + +<p>Je remercie la bonne Caroline de l’intérêt si tendre qu’elle me porte; +mais je suis en secret fâché que Lucile se soit rendue chez moi; elle ne +sait pas que je suis marié, et je crains de sa part quelque +indiscrétion. Je tâche de dissimuler mon inquiétude, et je vais prendre +congé de ces dames, lorsque Lucile revient et entre vivement dans la +pièce où nous sommes.</p> + +<p>—Je viens de chez vous, monsieur André! dit-elle en souriant d’un air +significatif. Je la regarde, je lui fais des signes pour qu’elle se +taise; mais elle n’y fait pas attention et continue de parler.<a name="page_367" id="page_367"></a></p> + +<p>—Tu n’as trouvé personne? lui dit madame la comtesse.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame; j’ai trouvé quelqu’un... et une personne fort +aimable, même!...</p> + +<p>—Son frère, sans doute?</p> + +<p>—Non, madame; oh! ce n’était pas un monsieur!</p> + +<p>Madame la comtesse ne juge pas convenable de pousser plus loin ses +questions. Adolphine m’a regardé: sa figure, toujours si pâle, vient de +se couvrir d’une vive rougeur!... Je fais de nouveaux signes, mais +Lucile continue de bavarder.</p> + +<p>—Ah! madame, monsieur André ne nous dit pas tout! Vous ne devineriez +jamais... Eh bien! madame, il est marié!...</p> + +<p>—Marié?...</p> + +<p>—Oui, madame! avec sa chère Manette, que je ne connaissais pas, mais +qui est vraiment charmante.</p> + +<p>—Est-il vrai, André? me dit ma bienfaitrice. Je réponds à demi-voix:</p> + +<p>—Oui, madame...</p> + +<p>—Et pourquoi donc nous l’avoir caché?...</p> + +<p>Je cherche quelque motif à donner, lorsque mes regards se portent vers +Adolphine. Grand Dieu! sa tête est retombée en arrière; une pâleur +mortelle couvre son visage... elle est privée de sentiment. J’ai poussé +un cri... Madame la comtesse se retourne et s’aperçoit de l’état de sa +fille; elle court à elle, la prend dans ses bras, l’appelle à grands +cris, tandis que Lucile et moi nous employons tous les moyens pour la +faire revenir... Mais c’est en vain; ses yeux sont toujours fermés. Je +cours, je vole chercher un médecin; je le ramène avec moi; ma +bienfaitrice se désespère devant sa fille mourante... Enfin les soins du +docteur la rappellent à la vie; elle rouvre les yeux; elle les porte sur +moi, puis sur sa mère; elle veut la rassurer, et prononce d’une voix +faible:</p> + +<p>—Ce n’est rien... ne vous effrayez pas...</p> + +<p>On la porte sur son lit. Elle dit avoir besoin de repos; je m’éloigne +avec le docteur; je le questionne sur l’état d’Adolphine... Il ne me +rassure pas; il parle de causes morales, d’un grand fonds de chagrin +contre lequel échouent les secours de l’art. Hélas! ce chagrin, je +crains d’en deviner la source!</p> + +<p>J’apprends à ma femme l’état alarmant d’Adolphine; Manette, toujours +bonne, s’offre pour aller la veiller, pour lui servir de<a name="page_368" id="page_368"></a> garde; mais je +n’y consens point; je ne crois pas que la présence de Manette +soulagerait le mal d’Adolphine.</p> + +<p>Je retourne, le soir, chez madame la comtesse.</p> + +<p>—Adolphine est calme, me dit Lucile; sa mère est près de son lit, et ne +veut plus la quitter un instant.</p> + +<p>Je ne juge pas nécessaire de me présenter maintenant. Je retourne chez +le médecin; je le prie de voir chaque jour la jeune malade.</p> + +<p>—J’irai, me dit-il en secouant la tête, mais il n’y a rien à faire.</p> + +<p>Je suis retourné près de Manette; elle montre presque autant +d’inquiétude que moi sur l’état de la malade. La nuit est venue... +L’image d’Adolphine ne me permet pas de trouver le repos... Mais bientôt +j’entends frapper fortement à la porte de la rue. Un secret +pressentiment me dit que c’est pour moi. Je me lève, je m’habille à la +hâte... hélas!... je ne me suis pas trompé, c’est Lucile qui accourt +tout en pleurs.</p> + +<p>—Venez! venez! me dit-elle; elle est mal! bien mal! un délire +affreux... puis, dans les intervalles, elle demande à vous voir, à vous +parler...</p> + +<p>J’ai suivi Lucile... nous marchons à la hâte et sans prononcer un mot; +enfin nous sommes devant la maison...</p> + +<p>—Et le médecin? dis-je.</p> + +<p>—Il est là... Il donne aussi des secours à madame la comtesse, que +l’état de sa fille réduit au désespoir.</p> + +<p>Je pénètre dans l’appartement... elle ne me voit pas, elle est dans un +de ses accès de délire... sa mère la tient dans ses bras... Je m’avance, +je lui parle... elle prononce mon nom, mais elle ne me reconnaît point. +Elle nomme aussi Manette, son époux; elle semble vouloir écarter une +image pénible, elle porte la main sur son cœur en s’écriant d’une +voix déchirante:</p> + +<p>—Il est là, toujours là... Je ne puis l’en arracher... Mais il ne +m’aime plus... il ne peut plus m’aimer.</p> + +<p>Un anéantissement complet succède à ce transport. Enfin, elle revient à +elle et nous reconnaît. Ma vue semble lui faire du bien... elle sourit à +sa mère et lui dit d’une voix éteinte:</p> + +<p>—Maman, permettez-moi de parler un instant à André... ce sera la +dernière fois... puis je ne vous quitterai plus.</p> + +<p>Ma bienfaitrice l’embrasse, et le médecin l’entraîne dans<a name="page_369" id="page_369"></a> une autre +pièce. Je suis seul devant le lit d’Adolphine: ses yeux sont gonflés de +larmes; j’ai peine à retenir mes sanglots. Elle me tend la main.</p> + +<p>—André! me dit-elle, je sens bien que je vais mourir... Ah! ne me +plains pas! je ne pouvais plus être heureuse... Dis-moi que tu m’as bien +aimée!... Appelle-moi encore une fois Adolphine! comme aux beaux jours +de notre enfance... et je mourrai plus satisfaite...</p> + +<p>—Adolphine!... chère Adolphine! vivez pour votre mère... pour nous tous +qui vous chérissons...</p> + +<p>—Non! c’est assez maintenant!... je suis heureuse... André! tu +n’abandonneras pas ma mère!...</p> + +<p>Je presse sa main dans les miennes... elle est déjà inanimée... +Adolphine vient de fermer les yeux pour jamais!...</p> + +<p>J’entends la voix de madame la comtesse, elle revient... Ah! +épargnons-lui ce spectacle. Je cours au-devant d’elle, je l’entraîne... +elle demande sa fille: mon silence lui en dit assez; elle tombe dans mes +bras... Aidé de Lucile, je la transporte dans la voiture du docteur, qui +nous conduit chez moi. Je n’ai pas besoin de recommander la comtesse à +Manette; je connais son cœur.</p> + +<p>Je retourne près de celle qui n’est plus. Je ne la quitte pas jusqu’à ce +que les derniers devoirs lui soient rendus. Une tombe simple, modeste, +reçoit cette femme à qui le destin avait accordé fortune, naissance, +beauté, talents, qui est morte à dix-huit ans sans regretter la vie.</p> + +<p>Mes soins, ma tendresse, les touchantes attentions, les douces +prévenances de Manette parviennent enfin à calmer le désespoir de madame +la comtesse. Nous pleurons Adolphine avec elle; les larmes sont moins +amères versées dans le sein de l’amitié.</p> + +<p>Mais rien ne me retient maintenant à Paris. Le séjour de la Savoie +pourra au contraire, en offrant à ma bienfaitrice une autre existence, +rendre moins présents les souvenirs de ses malheurs. Elle vient +d’apprendre qu’après avoir joué et perdu ce qu’il lui avait enlevé, M. +de Thérigny a été tué en duel. Je me jette à ses genoux avec Manette; +nous pressons chacun une de ses mains; nous la nommons notre mère, et la +supplions de ne jamais nous quitter.</p> + +<p>—Oui, vous êtes mes enfants! nous dit madame la comtesse<a name="page_370" id="page_370"></a> en nous +attirant sur son cœur. Cher André! qui m’as si bien récompensée de ce +que j’avais fait pour toi! et vous, bonne Manette, que je ne connais que +depuis quelques jours, et qui les avez marqués par les soins les plus +touchants envers moi!... ah! je ne vous quitterai plus... vous êtes +désormais tout pour moi.</p> + +<p>—Et vous consentez à venir habiter en Savoie avec nous?</p> + +<p>—J’irai partout où vous serez.</p> + +<p>Enfin je vais retourner dans mon pays, près de ma mère!... Tous nos +préparatifs sont bientôt faits. Mon frère et le père Bernard sont tout +prêts. Je propose à Lucile de nous accompagner; mais Lucile a fait +depuis quelque temps la connaissance d’un jeune garçon épicier; il n’a +que dix-huit ans, mais il veut s’établir, se marier, et les appas un peu +prononcés de l’ancienne femme de chambre lui ont paru d’un fort bon +effet pour un comptoir.</p> + +<p>—Il est encore bien enfant, dit Lucile, mais je le formerai.</p> + +<p>Je me rappelle qu’elle a toujours aimé à faire des éducations.</p> + +<p>Le jour du départ est arrivé: j’ai loué une berline pour nous cinq, ne +voulant pas que madame la comtesse allât en voiture publique. Pendant +tout le voyage, elle est l’objet continuel de nos soins, de nos +attentions. Touchée de notre amitié, elle nous tend souvent la main en +nous disant les larmes aux yeux:—Vous voulez donc que je tienne encore +à la vie?</p> + +<p>Enfin nous les revoyons, ces montagnes chéries de la Savoie! Nous +saluons, en passant, la barrière à la balançoire, comme si nous +retrouvions un ancien ami. Madame est presque aussi joyeuse que Pierre +et moi; elle s’écrie en me regardant:—C’est ton pays! c’est ici que tu +es né!</p> + +<p>J’avais parlé de la jolie habitation de ma mère; mais on était loin de +la croire ce qu’elle est.</p> + +<p>—C’est comme un château! s’écrient Bernard et Manette.</p> + +<p>—C’est une retraite charmante, me dit madame la comtesse.</p> + +<p>—Entouré de tout ce que j’aime, leur dis-je, ce sera pour moi +l’univers, et mes désirs ne s’étendront jamais au delà des montagnes qui +bornent son horizon.</p> + +<p>Je ne puis peindre la joie de ma bonne mère en nous voyant arriver.</p> + +<p>—Et c’est pour toujours, lui dis-je, désormais nous ne nous quitterons +plus.<a name="page_371" id="page_371"></a></p> + +<p>—Pour toujours: répète ma mère; quoi! mes enfants, vous n’irez plus à +Paris?...</p> + +<p>—Non, nous resterons près de vous.</p> + +<p>—Mais toi, Pierre, qui regrettais tant les omelettes soufflées de la +grande ville...</p> + +<p>—J’en ai assez mangé, répond Pierre en portant sa main sur son œil +gauche.</p> + +<p>J’ai présenté ma mère à madame la comtesse; toutes deux s’aiment +bientôt: les vertus égalisent les rangs et comblent les distances.</p> + +<p>Nous sommes installés dans la jolie maison. Madame la comtesse a la plus +belle chambre; elle ne le voulait pas, mais pour cette fois seulement +j’ai agi contre sa volonté. Le bonheur est venu habiter avec nous cet +asile. Pierre cultive et fait valoir notre terrain; le père Bernard +l’aide quelquefois, puis va se reposer près de ma mère. J’envoie à Paris +mes tableaux, et je deviens assez riche pour faire quelque bien dans les +environs. Enfin Manette m’a donné deux petits garçons que j’adore; et +lorsque l’hiver chasse les habitants de nos montagnes autour de leurs +foyers, je retrouve encore les premiers beaux jours de ma vie en faisant +des boules de neige avec mes enfants.</p> + +<p> </p> + +<p class="c">FIN.</p> + +<p><a name="page_372" id="page_372"></a></p> + +<p><a name="page_373" id="page_373"></a></p> + +<h2><a name="TABLE_DES_CHAPITRES" id="TABLE_DES_CHAPITRES"></a>TABLE DES CHAPITRES</h2> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_I">C<small>HAP</small>. I.</a></td><td> Tableau de neige.—La famille savoyarde.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_II">II.</a></td><td> Les voyageurs.—La petite dormeuse.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_006">6</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_III">III.</a></td><td> Elle s’éveille.—Départ des voyageurs.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_022">22</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_IV">IV.</a></td><td> La mort d’un bon père.—Séparation nécessaire.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_028">28</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_V">V.</a></td><td> Les petits Savoyards.—Frayeur et plaisir.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_037">37</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_VI">VI.</a></td><td> Notre début.—Premier exploit de Pierre.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_046">46</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_VII">VII.</a></td><td> La jeune fille et son serin.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_059">59</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII.</a></td><td> Pierre fait encore des siennes.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_068">68</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_IX">IX.</a></td><td> Notre arrivée à Paris.—Événement imprévu.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_074">74</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_X">X.</a></td><td> Le porteur d’eau.—Les bonnes gens.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_085">85</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XI">XI.</a></td><td> Rencontre, accident.—Nouveau protecteur.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_096">96</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XII">XII.</a></td><td> L’atelier du peintre.—M. Rossignol.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_106">106</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII.</a></td><td> L’original du portrait.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_117">117</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV.</a></td><td> Le second service.—La femme de chambre.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_126">126</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XV">XV.</a></td><td> Espiègleries de M. Rossignol.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_139">139</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI.</a></td><td> Mon cœur commence à parler.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_162">162</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII.</a></td><td> La fusée et ses suites.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_182">182</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII.</a></td><td> Je ne suis plus un enfant.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_188">188</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX.</a></td><td> Nouveau personnage.—Départ.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_197">197</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XX">XX.</a></td><td> Voyage en Suisse.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_208">208</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI.</a></td><td> Retour.—Je quitte l’hôtel.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_213">213</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII.</a></td><td> Rencontre inespérée.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_222">222</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII.</a></td><td> Mort de M. Dermilly.—Je suis riche.—Pierre fait des sottises.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_235">235</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV.</a></td><td> Voyage en Savoie.—Acquisition.—Retour précipité.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_249">249</a><a name="page_374" id="page_374"></a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV.</a></td><td> Entrevue.—Duel.—Plus d’espoir.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_262">262</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI.</a></td><td> Diverses manières d’aimer.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_277">277</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII.</a></td><td> Pierre et Rossignol.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_283">283</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII.</a></td><td> Le carrick de François.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_296">296</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXIX">XXIX.</a></td><td> Le ménage de mon frère.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_300">300</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXX">XXX.</a></td><td> Six mois et huit jours.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_309">309</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXXI">XXXI.</a></td><td> Différentes manières d’employer sa fortune.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_323">323</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXXII">XXXII.</a></td><td> Apprêts de noce.—Dernier tour de Rossignol.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_340">340</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXXIII">XXXIII.</a></td><td> Peine et plaisir.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_352">352</a></td></tr> + +<tr><td align="right" valign="top"><a href="#CHAPITRE_XXXIV">XXXIV.</a></td><td> Dernière épreuve.—Retour en Savoie.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_362">362</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">FIN DE LA TABLE.</td></tr> +</table> + +<p class="c">Paris.—Imprimerie de P.-A. B<small>OURDIER</small> et C<sup>ie</sup>, rue Mazarine, 30.</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's André le Savoyard, by Charles Paul de Kock + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRÉ LE SAVOYARD *** + +***** This file should be named 39679-h.htm or 39679-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/6/7/39679/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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