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+The Project Gutenberg EBook of André le Savoyard, by Charles Paul de Kock
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: André le Savoyard
+
+Author: Charles Paul de Kock
+
+Release Date: May 12, 2012 [EBook #39679]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRÉ LE SAVOYARD ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+/*
+ANDRÉ
+
+LE SAVOYARD
+*/
+
+TOUS DROITS RÉSERVÉS
+
+PARIS.--IMPRIMERIE P.-A. BOURDIER, CAPIOMONT FILS ET CIE
+
+6, rue des Poitevins.
+
+
+
+
+/*
+PAUL DE KOCK
+
+ANDRÉ
+
+LE SAVOYARD
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+COLLECTION GEORGES BARBA
+
+7, RUE CHRISTINE, 7
+
+1869
+*/
+
+
+
+
+ANDRÉ
+
+LE SAVOYARD
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+TABLEAU DE NEIGE.--LA FAMILLE SAVOYARDE.
+
+
+La neige tombait par gros flocons; elle couvrait les routes, elle
+rendait encore plus difficiles les sentiers pratiqués dans les montagnes
+et les chemins, souvent bordés de précipices, qui entourent la petite
+ville de l'Hôpital située près du Mont-Blanc.
+
+Notre chaumière s'élevait près d'une route que le mauvais temps rendait
+déserte depuis quelques jours. Déjà plus d'un pied de neige couvrait la
+terre; et cependant ni moi ni mes frères ne songions à rentrer pour nous
+mettre à l'abri.
+
+J'étais couché près d'un bloc de rocher; et là je me trouvais aussi bien
+que sur un épais gazon: mes petites mains formaient des boules avec de
+la neige, et les lançaient à mes frères, qui, de leur côté,
+m'assaillaient également de boules glacées. Pierre accroupi dans un
+enfoncement que formait la route, ne se montrait que rarement, tâchant
+de viser adroitement, et se cachant aussitôt; Jacques courait de côté et
+d'autre, sans se fixer à aucune place, se baissant pour ramasser de quoi
+faire des boules, et s'esquivant lestement après nous les avoir lancées.
+
+Quel plaisir nous éprouvions lorsque nous parvenions à nous attraper!...
+Quels cris de joie quand Jacques recevait, en fuyant, de la neige sur
+son dos; lorsque Pierre, au moment où sa petite tête blonde sortait de
+sa cachette, était atteint à la figure par la boule qui s'éparpillait
+sur son visage! Le vaincu mêlait ses ris à ceux du vainqueur; la
+victoire ne coûtait jamais une larme. Pouvions-nous sentir le froid?
+nous étions si heureux!... et dans un âge où le bonheur est pur, parce
+qu'il ne s'y mêle ni souvenirs du passé ni craintes pour l'avenir.
+
+Déjà, plusieurs fois, la voix de notre mère s'était fait entendre pour
+nous engager à rentrer.--Nous voilà, répondions-nous tous trois. Mais au
+moment de regagner notre demeure, une nouvelle boule de neige, lancée
+par l'un de nous, faisait recommencer la guerre; chacun s'attaquait de
+nouveau; les cris de joie, les éclats de la gaieté faisaient encore
+retentir les échos de nos montagnes. Nos pieds étaient à demi morts de
+froid; nos petites mains rouges et engourdies pouvaient à peine saisir
+et presser cette neige, qui nous procurait de si doux passe-temps; et
+cependant nous ne pouvions nous résoudre à retourner près du foyer de
+notre chaumière.
+
+Mais l'approche de la nuit nous force enfin à quitter notre jeu. Nous
+rentrons tous les trois, essoufflés, haletants, et encore rayonnants de
+plaisir; nous courons nous blottir contre l'immense foyer devant lequel
+notre père est assis sur une grande chaise, tandis que notre mère va et
+vient dans cette vaste pièce, l'unique du logis, et prépare la soupe
+pour notre repas du soir, tout en nous grondant d'avoir tant tardé à
+rentrer.
+
+--Voyez comme ils sont couverts de neige!... Rester ainsi sur la route
+par le temps qu'il fait!... Hum! les mauvais sujets! quand ils sont en
+train de jouer, ils ne m'écoutent plus.
+
+--Ne les gronde pas, Marie, dit notre père en nous attirant près de lui;
+ne les gronde pas; ils s'amusent, ils sont heureux!... Pourquoi déjà
+chercher à troubler leurs plaisirs? Chers enfants!... ce temps passera
+si vite!... Bientôt la raison amènera les soucis, les inquiétudes! Le
+travail du jour sera-t-il suffisant pour le lendemain? les espérances
+d'aujourd'hui feront-elles oublier les peines de la veille?... Toujours
+des tourments! rarement du plaisir!... et jamais de moments aussi doux
+que ceux qu'ils viennent de goûter! Moi aussi j'ai fait des boules de
+neige!... Il y a quarante ans que je jouais comme eux... Ce temps est
+loin, il a trop peu duré; je ne me rappelle pas depuis avoir éprouvé un
+plaisir aussi vrai.
+
+--Quoi, même lorsque tu m'as épousée, Georget? dit notre mère d'un ton
+de reproche. Mon père la regarde en souriant, et se contente de
+murmurer:--Oh! ce n'est plus la même chose... Je n'avais qu'une
+chaumière à t'offrir!--En avais-je davantage? Cela nous a-t-il empêchés
+d'être heureux?...--Non, sans doute...--Notre maisonnette, notre travail
+nous suffisent; nous sommes pauvres, mais nous n'avons pas encore
+manqué, et nos enfants s'élèvent bien; ils grandiront, ils travailleront
+à leur tour...--Oui... Mais d'ici là!... Ah! Marie! depuis cette maudite
+chute que j'ai faite en guidant au glacier ce gros étranger... qui ne
+m'a pas même aidé à me ramasser, tiens, je sens que mes forces
+diminuent... je ne puis recouvrer la santé... Et s'il fallait te laisser
+ainsi avec ces enfants, dont l'aîné n'a que sept ans... hélas! que
+deviendriez-vous?
+
+En disant ces mots, mon père nous entourait de ses deux bras, et nous
+pressait plus fortement contre lui. J'étais grimpé sur ses genoux;
+Jacques était assis à ses pieds, et Pierre, debout près de lui, appuyait
+sa tête sur son épaule. Notre mère s'était arrêtée au milieu de la
+chambre; les derniers mots de son mari venaient de lui serrer le
+coeur. Elle se détourna pour cacher une larme qui coulait le long de
+ses joues; et nous, sans trop comprendre ce dont il s'agissait, nous
+redoublions de caresses, pour dissiper la tristesse que nous lisions
+dans les yeux de notre père.
+
+--Bon Dieu!... peut-on avoir de pareilles idées! dit enfin la bonne
+Marie en poussant un gros soupir qu'elle ne pouvait plus contenir. Ah!
+Georget! ne travaille plus, ne te fatigue plus... Reste auprès de notre
+foyer. Nos récoltes sont rentrées, nous avons du pain pour plus de six
+semaines encore; je ne veux pas que tu t'exposes pour gagner quelques
+pièces d'argent.
+
+--Mon père, dis-je alors en levant la tête d'un air décidé, quand il
+passera des voyageurs, c'est moi qui les conduirai, c'est moi qui
+monterai avec eux sur les glaciers, qui leur ferai regarder dans ces
+beaux précipices si effrayants! Ils me donneront quelques pièces de
+monnaie, je vous les rapporterai, et vous n'aurez plus besoin de vous
+fatiguer. Vous le voulez bien, n'est-ce pas, mon père?
+
+--Tu es encore trop jeune, mon petit André, dit mon père en me passant
+la main sur les joues et en me faisant sauter sur ses genoux.--Trop
+jeune!... Je suis l'aîné de mes frères... J'ai sept ans passés... Le
+fils de Michel, notre voisin, ne les avait pas quand il est parti pour
+la grande ville...--Mes chers enfants, puissiez-vous n'être point forcés
+d'y aller aussi!... Je voudrais vous garder toujours près de moi...
+
+--Ça doit être bien joli, la grande ville! dit Pierre en ouvrant ses
+petits yeux de toute sa force. On dit qu'on y voit tous les jours la
+lanterne magique qui a passé une fois chez nous.--Voudrais-tu y aller,
+Pierre?--Dam', je n'oserais pas y aller tout seul, comme le fils de
+Michel...--Et toi, mon petit Jacques? dit mon père à celui de mes frères
+qui n'avait encore que cinq ans, et se roulait à ses pieds en s'étendant
+pour se réchauffer devant la flamme du foyer.
+
+--Dis donc, Jacques, que ferais-tu par là, mon garçon?...--Je mangerais
+tous les jours du fromage avec mon pain, répond Jacques en souriant, et
+en regardant du côté de notre mère pour voir si la soupe se faisait.
+
+--Moi, dis-je à mon tour, je travaillerais, je gagnerais beaucoup
+d'argent... de quoi acheter un grand jardin... je reviendrais vous
+apporter tout cela... Ça fait que nous serions bien heureux. Vous, mon
+père, et vous, ma mère, vous pourriez vous chauffer toute la journée en
+hiver... Puis, mes frères et moi nous aurions le temps de faire encore
+des boules de neige...
+
+--Tu es un bon garçon, André: tu songes à tes parents... Mais la grande
+ville... ah! mes enfants, on n'y fait pas toujours fortune; j'y suis
+allé, moi, étant jeune; je n'ai pu amasser que peu de chose!... et puis,
+en route, des coquins m'ont pris tout ce que j'avais!... le fruit de dix
+ans de travail que je rapportais à ma mère!... il a fallu rentrer sans
+rien...
+
+--Qu'est-ce que c'est donc que des coquins? dit Pierre.--Mon ami, ce
+sont des méchants, des paresseux, des voleurs, qui n'ont pas voulu
+travailler, et ne vivent qu'en dépouillant les autres.--On peut les
+battre, n'est-ce pas, mon père? dis-je avec vivacité.--Pas toujours, mon
+cher André; quand on parvient à les prendre, la justice les punit; mais
+il est défendu de les battre soi-même!...
+
+--Est-ce qu'on donne à manger à ceux qui sont méchants? dit le petit
+Jacques, en regardant alternativement le feu et la soupe qui cuisait.
+
+--Il faut que tout le monde vive, mes enfants...--Mais les méchants
+n'ont pas de bonne soupe comme celle-là!... n'est-ce pas, mon père?...
+
+Notre père sourit, et releva le petit Jacques qu'il embrassa
+tendrement... Nous nous penchâmes, Pierre et moi, vers le sein de notre
+père pour obtenir les mêmes caresses, qu'il s'empressa de nous
+prodiguer, car il nous aimait également tous trois: son coeur ne
+connaissait point ces injustes préférences qui font souvent naître entre
+frères et soeurs l'envie, la jalousie, les chagrins; il ne cherchait
+point sur nos traits quel était celui qui promettait d'être le plus
+avantagé par la nature; aux yeux d'un bon père, tous ses enfants sont
+aussi beaux.
+
+Par les soins de ma mère, la soupe préparée est placée sur une table de
+bois; la fumée qui sortait d'une grande écuelle réjouissait notre vue,
+et faisait sourire le petit Jacques, qui respirait déjà avec délices le
+parfum du souper.
+
+--A table! à table! dit notre mère. Jacques se laisse aussitôt couler
+des genoux de mon père, et va se placer sur un petit escabeau; Pierre
+approche de la table la chaise que mon père vient de quitter, et moi, je
+reste près de celui dont je voudrais déjà soutenir la marche mal
+assurée: car, dans sa dernière chute, mon père s'était blessé assez
+grièvement au genou, et il n'était pas encore bien guéri.
+
+Mon père faisait semblant de s'appuyer sur moi, parce qu'il voyait que
+j'étais fier d'être déjà son soutien; mais sa main se reposait
+légèrement sur mon épaule. Nous fûmes bientôt assis autour de la table.
+La neige tombait avec une nouvelle violence; le vent soufflait avec
+force, il ébranlait souvent la porte de notre chétive demeure, et son
+bruit lugubre et monotone intimidait Pierre, qui se serrait contre moi
+toutes les fois que notre porte remuait avec plus de fracas.
+
+Mais la flamme brillante qui sortait du foyer égayait notre chaumière,
+qu'une seule lampe éclairait; et l'odeur de la soupe faisait rire le
+petit Jacques, qui chantait toujours lorsqu'il était à table.
+
+--Quel temps affreux! dit la bonne Marie en nous servant à souper. Je
+suis sûre que l'on ne peut plus marcher sans enfoncer de deux pieds dans
+la neige...--Je plains ceux qui sont en route dans nos montagnes, dit
+mon père.--Nous sommes heureux d'avoir un abri, un bon feu, et de quoi
+souper... Va, Georget, il y a bien des gens qui voudraient maintenant
+être dans notre chaumière.
+
+Comme ma mère achevait ces mots, nous entendîmes des cris éloignés, puis
+le claquement d'un fouet et les jurements d'un postillon.
+
+Nous prêtâmes tous l'oreille, excepté Jacques, qui s'emplissait la
+bouche d'une grande cuillerée de soupe.--Qu'est-ce que cela! dit Pierre
+en tremblant.
+
+J'écoutais toujours ainsi que mes parents: les voix devinrent plus
+distinctes. On appelait au secours; on réclamait l'assistance de quelque
+habitant du village, mais le village le plus voisin était éloigné de la
+route, que notre chaumière seule touchait.
+
+--Plus de doute, dit mon père en se levant de table, ce sont des
+voyageurs en peine; il faut aller à leur aide.
+
+Rassemblant ses forces, il prend à la hâte son chapeau, son bâton, et
+sort de notre chaumière sans écouter les prières de sa femme, qui le
+supplie de ne point s'exposer et se fatiguer de nouveau. Mais mon père
+est déjà loin; il se dirige du côté d'où partaient les cris. Je m'étais
+levé, et j'aurais voulu le suivre; ma mère me retient en me disant:--Eh
+bien! André, veux-tu donc aller aussi t'exposer dans ces mauvais
+chemins!... Tu es trop jeune, mon ami; reste avec nous, et prions le
+ciel pour qu'il n'arrive rien à ton père.
+
+Je me mets à genoux à côté de ma mère; Pierre en fait autant, ayant déjà
+les yeux pleins de larmes; Jacques reste seul à table continuant à
+manger.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES VOYAGEURS.--LA PETITE DORMEUSE.
+
+
+Au bout d'un quart d'heure qui nous sembla très-long, nous entendîmes la
+voix de mon père qui nous criait d'ouvrir.
+
+Sur-le-champ je cours à la porte; ma mère s'avance avec la lumière, qui
+ne nous laisse apercevoir que des masses blanches formées par la neige.
+Mon père paraît enfin, mais il n'est pas seul: un monsieur, dont on ne
+peut distinguer les traits, parce qu'il est enveloppé dans un manteau
+qu'il tient sur ses yeux, s'appuie sur le bras de mon père en murmurant
+à chaque pas d'une voix aigre et criarde:
+
+--Où me menez-vous donc?... où suis-je?... J'enfonce toujours!... j'en
+ai jusqu'aux hanches!... quel affreux pays!... prenez garde, bonhomme...
+nous allons tomber dans quelque trou!...
+
+A tout cela mon père se contentait de répondre:--Ne craignez rien,
+monsieur, je connais les chemins; je répond de vous maintenant... ce
+n'est que de la neige!... mais il n'y a plus de danger par ici.
+
+--Ce n'est que de la neige!... peste!... c'est bien assez, j'espère!...
+mes jambes sont gelées! mes mollets se resserrent tellement que je ne
+les sens plus!... Ah! l'horrible pays!... Champagne, prends garde à
+l'enfant, et suis-nous de près.
+
+M. Champagne était probablement l'autre monsieur qui suivait mon père,
+enveloppé également dans un large manteau, mais sous lequel il
+paraissait tenir quelque chose avec beaucoup de soin.
+
+--Nous voici arrivés, monsieur, dit mon père au moment où ils étaient
+devant la porte.--C'est bien heureux! dit le voyageur. Pendant qu'il se
+débarrasse de son manteau, nous courons nous jeter dans les bras de
+celui dont l'absence nous a tant inquiétés, sans faire attention aux
+personnes qui l'accompagnent. Peut-il y avoir, pour de simples
+Savoyards, quelqu'un qui mérite plus de soin qu'un père?
+
+Le nôtre est le premier à nous faire songer aux étrangers.--Allons, mes
+enfants, nous dit-il, mettez du bois au feu; toi, Marie, vois ce que tu
+pourras offrir de mieux à ces messieurs... et cet enfant... tenez, vous
+pouvez le mettre sur notre lit... il y sera bien...
+
+L'homme que l'on appelait Champagne, et qui portait un chapeau orné d'un
+large galon, ouvrit alors son manteau, et nous aperçûmes dans ses bras
+un enfant endormi. C'était une petite fille; elle paraissait avoir
+quatre ans tout au plus. Mais combien elle était jolie!... Jamais rien
+de si charmant n'avait frappé notre vue... Nous fîmes tous un cri
+d'admiration en l'apercevant; et nous entourâmes le monsieur dont
+l'habit était galonné comme le chapeau afin de voir la petite de plus
+près.
+
+Une pelisse garnie de fourrure enveloppait son petit corps; un bonnet de
+velours noir, également fourré, couvrait sa tête charmante, et
+s'attachait sous son cou avec de beaux glands d'or. Des boucles de
+cheveux blond-cendré s'échappaient de dessous le bonnet et ombrageaient
+le front de la jolie fille. Sa petite bouche était entr'ouverte; une
+légère teinte rosée colorait ses joues; ses yeux étaient bordés de longs
+cils noirs comme le velours qui couvrait sa tête; elle dormait aussi
+paisiblement que si elle eût été bercée sur les genoux de sa mère.
+
+La beauté, l'élégance de ses habits, son sommeil paisible après les
+dangers qu'elle venait de courir, tout se réunissait pour augmenter
+notre étonnement; chacun de nous s'était approché de M. Champagne; le
+petit Jacques lui-même avait quitté le souper, et, sa cuiller à la main,
+s'était glissé sous le manteau qui enveloppait l'enfant endormi.
+
+--Oh! mon Dieu, la jolie petite fille! dit ma mère, c'est un
+ange!...--C'est-i une petite soeur? dit Jacques tandis que Pierre
+touchait légèrement avec sa main le large galon d'or qui bordait l'habit
+du monsieur. Pour moi, je ne pouvais rien dire, j'étais tellement frappé
+d'admiration, qu'il m'était impossible de détourner mes yeux de dessus
+la petite.
+
+Mais, pendant que nous considérions l'enfant, l'autre monsieur s'était
+débarrassé de son manteau et approché de la cheminée. Impatienté sans
+doute par nos exclamations, il y mit un terme en s'écriant d'un ton
+impérieux:
+
+--Allons donc, Champagne, allez-vous tenir cette enfant une heure comme
+cela!... posez-la sur un lit... si toutefois il y a un lit ici...
+Ensuite vous irez retrouver le postillon:
+
+M. Champagne s'empresse d'exécuter les ordres de son maître: il suit ma
+mère qui le conduit vers son lit, placé dans le fond de la chambre.
+L'endroit où nous couchions mes frères et moi était situé à l'autre bout
+de la salle, et caché par un grand rideau de toile grise fixé sur une
+longue tringle de fer. L'enfoncement dans lequel était placée notre
+couchette formait un espace de quatre pieds carrés lorsque le rideau
+était tiré; cela composait tout notre appartement; mais nous y reposions
+paisiblement; et quoique le vent pénétrât quelquefois dans notre chambre
+à coucher mal close, les soucis et les insomnies ne s'y glissaient
+jamais: il faut bien que le pauvre ait quelques dédommagements.
+
+Mes regards n'étant plus attachés sur la petite que l'on plaçait sur le
+lit de ma mère, je me retournai et j'examinai l'autre monsieur.
+
+Il pouvait avoir cinquante-cinq ans; sa taille était petite, son corps
+maigre et fluet; quoique en voyage, il ne portait point de bottes, et le
+froid avait en effet tellement fait rentrer ses mollets, qu'on n'en
+apercevait aucun vestige. Sa figure était longue comme son nez, qui, de
+profil, était capable de garantir du vent la personne à laquelle il
+aurait donné le bras. Son teint était jaune; un de ses yeux était
+couvert d'un morceau de taffetas noir fixé là par un ruban qui entourait
+la tête du monsieur, sans cependant lui donner aucune ressemblance avec
+l'Amour. L'oeil qui lui restait était noir et assez vif; forcé de
+faire l'office de deux, son maître ne le laissait pas un moment en repos
+et le roulait continuellement de gauche à droite. Enfin, une expression
+de dédain et d'ironie semblait habituelle à la physionomie de ce
+monsieur, qui était coiffé en poudre avec une petite queue, qui,
+par-derrière, suivait tous les mouvements de son oeil. En apercevant
+la figure de ce voyageur, il ne nous échappa aucun cri d'admiration.
+
+L'étranger regardait d'un air mécontent l'intérieur de notre
+chambre.--Est-ce que vous n'avez pas une autre pièce que celle-ci où je
+puisse me reposer loin de tous ces marmots? dit-il à mon père en jetant
+sur moi et mes frères un regard d'impatience.--Non, monsieur; je n'avons
+que cette grande chambre, qui fait tout notre logis...--Une chambre; ils
+appellent cela une chambre! murmure le monsieur en regardant son valet,
+qui venait de lui prendre son manteau et souriait d'un air respectueux à
+tout ce que disait son maître.
+
+--Voyons... où vais-je me mettre? car il faut pourtant que je me mette
+quelque part... n'est-ce pas, Champagne?--Il est certain, monsieur le
+comte, que l'endroit est peu digne de vous!... mais enfin ce n'est pas
+la faute de ces pauvres gens...--Tu as raison, Champagne; l'endroit
+n'est pas digne de moi!... mais, puisqu'il n'y en a pas d'autre...
+
+--Ah! si monsieur voulait être seul, dit ma mère, nous avons encore
+là-haut un grenier où sont les provisions d'hiver... il y a de la paille
+fraîche...
+
+--Un grenier!... de la paille! à moi?... Dis donc, Champagne, as-tu
+entendu cette Savoyarde? c'est vraiment trop fort!...
+
+Et le monsieur roulait à droite et à gauche son petit oeil qu'il
+voulait rendre perçant. Quoique placé derrière lui, je m'en apercevais
+par le mouvement qu'il faisait faire à sa queue.
+
+--Ces paysans ne savent pas à qui ils ont l'honneur de parler, monsieur
+le comte.--Certainement ils ne le savent pas... Voyons, approchez-moi un
+fauteuil que je puisse m'asseoir.
+
+--Je n'ai que cette grande chaise-là, monsieur, dit mon père en avançant
+le siége sur lequel il se reposait ordinairement, tandis que ma mère, le
+retenant par la veste, lui disait à demi-voix:
+
+--Mais c'est ta chaise, Georget! où donc te reposeras-tu?...
+
+Mon père se retourna et lui fit signe de se taire; elle n'obéit qu'à
+regret, car le ton et les manières du voyageur ne la disposaient pas à
+se gêner pour lui.
+
+--Point de fauteuil! dit celui-ci en s'étalant sur la chaise, étendant
+devant le feu ses petites jambes grêles et ses mains dont les doigts
+étaient chargés de bagues. Comme les routes sont mal tenues!... Il
+faudra que j'écrive au préfet de ce département. Ah ça! dites-moi,
+bonhomme, quand vous êtes venu près de ma voiture qui s'enfonçait dans
+ces maudites neiges, vous avez crié à mon postillon d'arrêter; pourquoi
+cela?...--Parce qu'il se dirigeait vers un précipice que la neige lui
+masquait; encore quelques tours de roue et vous périssiez tous!...--En
+vérité?... Comment, moi, le comte de Francornard, je serais mort comme
+cela en roulant dans un trou!... C'est une chose extraordinaire!... Dis
+donc, Champagne, conçois-tu cela?... Sens-tu à quoi j'étais exposé?...
+Et je dormais tranquillement dans ma voiture tandis que les périls les
+plus grands m'environnaient!... Par Dieu! si ce n'est pas là du courage
+je veux être un grand sot!...--Monsieur le comte n'en fait jamais
+d'autres!--Tu as raison, Champagne, je n'en fais pas d'autres; mais ce
+dernier trait sera, je l'espère, cité dans l'histoire de ma vie!...
+C'est que voilà au moins la dixième fois qu'il m'arrive de dormir au
+moment du danger... Te souviens-tu quand le feu prit à mon hôtel, il y a
+un an? c'était pendant la nuit... j'ai, ma foi, fait un somme pendant
+qu'une cheminée entière brûlait; et si l'on ne m'avait pas réveillé,
+j'étais capable de dormir comme cela jusqu'au matin pendant que chacun
+se sauvait. Dis donc, Champagne, c'est là du sang-froid!...--C'est ce
+que tout le monde admire en vous, monsieur le comte.
+
+Pendant la conversation du maître et du valet, ma mère s'était approchée
+du lit sur lequel la petite fille continuait à sommeiller
+paisiblement.--Pauvre enfant! dit-elle, sans mon mari tu allais
+périr!... Ah! Georget, quel bonheur que tu aies sauvé cette charmante
+créature!... je suis sûre que ses yeux sont aussi doux que le reste de
+son visage!... Oh! quelle différence auprès de ce vilain...
+
+Mon père ne la laissa pas achever, et se hâta de lui imposer silence.
+
+--A propos, dit alors le monsieur borgne en se tournant un peu vers ma
+mère, ma fille dort-elle toujours?
+
+--Votre fille! dit la bonne Marie en jetant sur l'étranger des regards
+étonnés, comment, monsieur!... c'te jolie enfant, c'est votre fille?
+
+--Et qu'y a-t-il là de surprenant? dit le petit monsieur en relevant la
+tête. Si vous aviez plus de lumière dans cette chambre enfumée, vous
+verriez, bonne femme, que cette petite est en tout mon portrait.
+
+M. Champagne, s'approchant du lit, dit à son maître:--Mademoiselle dort
+toujours!...
+
+--Cette petite tiendra de moi en tout: le même sang-froid, le même calme
+dans le danger!... c'est dans le sang!... La famille des Francornard est
+connue pour cela depuis trois siècles!... Nous avons un de nos ancêtres
+qui s'est endormi sur un bélier au siége de Solyme...--La veille de
+l'assaut, monsieur le comte?--Non... le lendemain. Mon aïeul a eu deux
+fois un cheval abattu sous lui!...--A l'armée, monsieur le comte?--Non,
+au manége. Et mon père avait, quand il est mort, plus de deux cents
+cicatrices sur le corps... Dis donc, Champagne, deux cents
+cicatrices!... il n'y a pas beaucoup de gens qui pourraient en montrer
+autant!...--Peste! je le crois bien... c'étaient des coups d'épée, sans
+doute.--Non, c'étaient des piqûres de sangsue; il était extrêmement
+sanguin. Quant à moi, je porte sur mon visage des preuves de ma
+valeur!...--Il y a bien des personnes qui voudraient ressembler à
+monsieur le comte.--Oui, certes, Champagne; l'oeil que je n'ai plus
+m'a fait faire bien des conquêtes...--Je crois que monsieur m'a dit que
+c'était en se disputant avec un Anglais qu'il l'avait perdu?--Oui,
+Champagne: pardieu! cette affaire-là fit assez de bruit!... nous nous
+disputions... à qui mangerait le plus vite... Je fus vainqueur,
+Champagne, et dans sa colère l'Anglais me lança à la tête un oeuf dur
+qui fit sauter mon oeil à dix pas!...--Ah! mon Dieu!...--Juge de ma
+fureur! si l'on ne m'avait retenu... je serais tombé sous la table!...
+Mais je suis bien vengé!...--Vous avez tué votre homme?--Oui, Champagne;
+un mois après nous avons recommencé le pari, et mon Anglais est mort
+d'indigestion.
+
+La conversation du maître et du valet ne nous avait pas empêchés, mes
+frères et moi, de terminer notre souper. Ma mère allait à chaque instant
+considérer la petite fille; puis elle revenait près de mon père qui,
+debout au milieu de la chambre, son chapeau et son bâton à la main,
+attendait qu'il plût au voyageur de donner des ordres pour sa voiture et
+son postillon, qui devait geler sur la route pendant que M. le comte
+étendait ses jambes devant la flamme ardente de notre foyer.
+
+--Sa fille! répétait ma mère à l'oreille de son mari toutes les fois
+qu'elle venait de regarder la petite dormeuse: comprends-tu cela, toi,
+Georget?--Oui, Marie, dans le grand monde on dit que l'on voit souvent
+de ces choses-là.
+
+--Monsieur, dit enfin mon père en s'approchant de l'étranger, votre
+postillon est toujours sur la route... et...--Eh bien! c'est son état
+d'être sur les routes!... Ce drôle-là qui allait me jeter dans un
+précipice!... il mériterait que je le fisse sévèrement punir!...--Je
+crois bien qu'il se serait fait autant de mal que monsieur!--Ah! vous
+croyez cela, mon cher? Dis donc, Champagne, ce Savoyard qui se permet de
+comparer mon existence à celle d'un postillon!...--Monsieur le comte,
+ces gens-là ne sont pas en état de vous comprendre.--Tu as raison, cela
+vit et cela meurt comme des marmottes... sans avoir eu une pensée
+distinguée. Cependant, il faut que je reparte le plus tôt possible... je
+ne saurais rester longtemps en ces lieux... cela y sent la nature d'une
+force à vous asphyxier? Champagne, va avec ce Savoyard rejoindre la
+voiture; qu'on examine bien s'il n'y a rien de cassé... qu'on la mette
+dans le bon chemin; et, dès qu'il fera jour, nous partirons, je ne veux
+pas m'aventurer encore la nuit sur ces routes couvertes de
+neige.--Comptez sur ma prudence, monsieur.
+
+M. Champagne sort avec mon père. M. le comte se rapproche du feu et ne
+paraît plus s'occuper de sa fille ni de nous. Au bout de quelques
+minutes un son prolongé nous apprit que notre hôte ronflait comme son
+aïeul après la prise de Solyme.
+
+--Il faut vous coucher, enfants, nous dit ma mère. Votre vue ne paraît
+pas fort agréable à ce monsieur, qui sans doute n'aime pas les enfants;
+car, depuis son arrivée ici, il ne s'est pas approché une seule fois de
+sa fille. Avoir un bijou comme cela, et ne point l'adorer!... Ah! je
+n'y comprends rien!... Il faut que ces gens du grand monde aient la tête
+bien occupée pour oublier ainsi leurs enfants.
+
+--Ah! ma mère, laisse-nous encore voir la petite fille, dis-je en
+courant près du lit. Pierre en fit autant, et notre mère prit le petit
+Jacques dans ses bras afin qu'il pût la bien voir aussi.
+
+--Le beau bonnet! dit Pierre; les beaux habits!...--Comme elle dort!...
+dis-je à mon tour, ah! si elle pouvait ouvrir les yeux!... Je voudrais
+bien l'entendre parler, maman.--Elle a donc soupé? dit
+Jacques.--Probablement, mon garçon... ces gens riches ont de tout dans
+leur voiture.--Restera-t-elle avec nous? dit Pierre.--Non, mes enfants;
+elle repartira avec son père au point du jour. Que ferait dans notre
+pauvre chaumière cette enfant habituée à l'aisance, aux douceurs de la
+vie?... Et cependant, on l'aimerait bien, et peut-être plus que ce petit
+vilain monsieur, qui se dit son père!...
+
+Dans ce moment, Jacques, en passant sa main sur la fourrure qui
+garnissait le bonnet de la petite fille, lui fit faire un léger
+mouvement; elle se retourna; sa pelisse s'entr'ouvrit et nous aperçûmes
+un médaillon pendu à son cou avec une chaîne d'or.
+
+--Oh! le beau joujou! dit Jacques, et nous avançons tous la tête vers la
+dormeuse afin de voir de plus près le bijou.
+
+--C'est un portrait de femme! dit ma mère. Les jolis traits! les beaux
+yeux!... ce doit être la maman de cette petite fille; oui, je le
+gagerais... elle lui ressemble déjà... Mais comment ce monsieur, qui n'a
+qu'un oeil, a-t-il fait pour devenir l'époux d'une si jolie femme?...
+Georget a bien raison: dans le grand monde on voit des choses
+étonnantes, et qui sont toutes simples pour les gens riches. Allons, mes
+enfants, il faut aller vous coucher; vous pourriez réveiller cette
+petite... et ce monsieur vous gronderait... car il n'a pas l'air de se
+souvenir que mon mari lui a sauvé la vie ainsi qu'à sa fille; il ne l'a
+seulement pas remercié!... Ah! si Georget en eût fait autant pour un
+pauvre Savoyard!... Mais, si on n'obligeait que les gens reconnaissants,
+on ne ferait pas souvent le bien!...
+
+Nous nous éloignons à regret du lit sur lequel repose la petite fille,
+que je ne puis me lasser de regarder. Mais il faut obéir à notre mère,
+et nous nous dirigeons vers notre petit coin. En courant à notre
+couchette, Jacques se jette étourdiment dans les jambes du monsieur qui
+dormait; il se réveille en sursaut et fait un bond sur sa chaise en
+criant à tue-tête:--A moi! Champagne!... à moi! on attaque ton maître...
+
+La figure du voyageur était alors si comique, que nous éclatâmes de
+rire, mes frères et moi.--Ce n'est rien, monsieur, ce n'est rien, lui
+dit ma mère, c'est mon petit Jacques qui en courant a attrapé vos
+jambes, v'là tout?...
+
+--Comment, ce n'est rien! dit l'étranger, qui se frotte l'oeil et
+revient à lui... Je vous trouve plaisante, ma mie, avec votre voilà
+tout!... Me réveiller ainsi quand je dors!... Donnez le fouet à tous ces
+polissons, et envoyez-les coucher; que je ne les entende plus... Ce
+n'est rien!... Je rêvais que j'étais à la chasse; et j'allais forcer le
+cerf quand ce petit drôle m'a fait perdre sa piste.
+
+Ma mère se hâte de nous faire rentrer dans notre petit appartement; elle
+tire le rideau sur nous et nous recommande le silence. Mes frères se
+déshabillent et ne tardent pas à s'endormir. Pour moi, je n'ai aucune
+envie de me livrer au sommeil; je ne sais quelle curiosité m'agite, mais
+je pense à la jolie petite fille; je voudrais la revoir encore, je
+voudrais surtout la voir éveillée. Je garde donc mes habits; le rideau
+qui cache notre couchette ne ferme pas assez bien pour qu'on ne puisse
+apercevoir dans la chambre; m'étendant sur notre lit, et plaçant ma tête
+contre le rideau, je m'arrange de manière à entendre et à voir tout ce
+qui se passera dans notre chaumière.
+
+A peine étions-nous retirés, que mon père revient avec le domestique du
+voyageur.
+
+--Eh bien! Champagne, ma voiture?... demande le petit monsieur sans
+regarder mon père.--Oh! il n'y a que peu de chose à réparer... un écrou
+de défait... le postillon dit que ce n'est presque rien...--Je ne
+remonterai certainement pas dans une voiture où il manque un écrou, pour
+que la roue se détache et que nous versions sur la route!... Le
+postillon se moque de cela, il est à cheval. Il faut faire sur-le-champ
+raccommoder ce qui est brisé... Est-ce qu'il n'y a pas de charron dans
+ce maudit pays?...
+
+--Monsieur, dit mon père, il y a bien un homme qui ferre les chevaux et
+travaille aux voitures, mais il demeure de l'autre côté du
+village...--Qu'il demeure au diable si vous voulez, mais il me le
+faut...--C'est fort loin... et les chemins sont si mauvais cette
+nuit...--Vous devez être habitué à courir sur la neige comme moi à
+porter une épée. Avec un gros bâton comme celui que vous tenez, vous
+pouvez vous soutenir partout... Est-ce que vous auriez peur, par
+hasard?...--Non, monsieur, non... et j'en ai donné la preuve lorsqu'au
+péril de ma vie j'ai arrêté vos chevaux qui vous entraînaient vers un
+précipice...--C'est juste!... et certainement, mon cher, je vous en
+récompenserai... mais il me faut absolument un charron.
+
+Mon père se dispose à partir; ma mère court à lui et se jette dans ses
+bras:--Mon cher Georget! ne sors pas cette nuit, lui dit-elle; tu es
+déjà malade, le chemin est dangereux... demain, au point du jour, il
+sera temps d'aller chercher du monde.
+
+--Demain! dit l'étranger, vous n'y pensez pas, bonne femme! demain!...
+Et il faudrait que j'attendisse encore une partie de la journée ici! Non
+pas, il faut que je parte dès le point du jour... Ne retenez pas votre
+mari, ne craignez rien!... je vous réponds de lui... Et, pardieu! j'en
+ai fait bien d'autres, moi, quand je patinais pendant des heures
+entières sur des bassins qui avaient jusqu'à trois pieds d'eau!...
+
+--Laisse-moi, ma chère Marie, dit mon père en se dégageant des bras de
+sa femme. C'est pour nos enfants, c'est pour toi que je cherche à gagner
+quelque chose... La Providence me guidera sur la route; confions-nous à
+elle... elle doit veiller sur un père de famille.
+
+--En disant ces mots, mon père sort de notre demeure, et ma mère, dont
+les yeux sont pleins de larmes, va s'asseoir contre le lit, sur lequel
+elle repose sa tête.
+
+Le vieux monsieur n'a vu qu'une chose: c'est que mon père est parti pour
+exécuter ses ordres. Satisfait de ce côté, il se rapproche du feu qu'il
+attise et dans lequel il jette quelques bourrées placées près du foyer.
+
+Le domestique est allé visiter la table sur laquelle nous avons soupé;
+et je lui vois faire la grimace après avoir goûté de la soupe qui
+restait pour mon père.
+
+--Triste cuisine! dit-il en jetant les yeux de tous côtés.--Est-ce que
+monsieur le comte n'a pas faim?--Non, Champagne; d'ailleurs crois-tu que
+je mangerais de ce dont se nourrissent ces paysans?...--Il est certain
+que cela ne me semble pas fort bien accommodé!...--Ces gens-là vivent
+comme des brutes... Cela n'a point de palais!...--Ah! quand je pense au
+cuisinier de monsieur le comte... c'est là un homme de mérite!--Oui,
+Champagne, c'est un garçon plein de talent! je le pousserai... je lui
+ferai de la réputation.--Je vois qu'il ne faut pas songer à souper ici.
+Heureusement que nous avons bien dîné, et que demain nous trouverons
+quelque bonne auberge...--As-tu dans ta poche le flacon de vin
+d'Alicante...--Oui, monsieur.--Donne-le-moi, que j'en boive une
+gorgée... cela me remettra... car le souper de ces Savoyards répand une
+odeur pestilentielle...
+
+Le valet tire d'une poche de son habit un assez grand flacon recouvert
+de paille, sur lequel il porte un oeil de convoitise, et qu'il
+présente à son maître; celui-ci boit à même la bouteille, puis la
+referme avec soin et la rend à son valet, qui soupire en la remettant
+dans sa poche.
+
+--Assieds-toi, Champagne, dit l'étranger, je te le permets: ce paysan
+sera longtemps; d'ailleurs il faut ensuite qu'il conduise le charron à
+ma voiture. Chauffe-toi, et entretiens le feu, car il fait horriblement
+froid, et je sens le vent qui me glace de tous côtés... Comment fait-on
+pour vivre dans de semblables masures!
+
+M. Champagne ne se l'est pas fait répéter: il prend une chaise,
+s'approche du feu en se mettant du côté opposé à son maître, et paraît
+jouir avec délices du plaisir de se chauffer et de se reposer. Ma mère
+est toujours assise contre le lit, et je présume qu'elle s'est endormie.
+Depuis longtemps mes frères goûtent un paisible repos; je reste donc
+seul éveillé avec M. le comte et son valet, dont je m'amuse à écouter la
+conversation en les regardant fort à mon aise par un trou de notre
+rideau.
+
+--Sais-tu bien, Champagne, que j'ai eu une idée excellente, et que je
+suis enchanté d'avoir pris un parti aussi décisif!...--Certainement,
+monsieur le comte... De quel parti voulez-vous parler?--Eh! parbleu! de
+l'idée que j'ai eue d'enlever ma fille, de l'emmener avec moi à Paris...
+Comme madame la comtesse sera surprise, lorsqu'en s'éveillant demain
+elle ne trouvera plus sa chère Adolphine!...--Ce ne sera pas une
+surprise agréable pour madame!... elle adore sa fille!...--Oui,
+Champagne; mais je veux qu'elle m'adore aussi, moi... car enfin je suis
+son époux.--Il n'y a pas de doute, monsieur le comte.--Cela n'a pas été
+sans peine, à la vérité; mademoiselle de Blémont ne voulait pas se
+marier... Oh! c'est bien le caractère le plus bizarre... de l'esprit...
+ah! Champagne, de l'esprit jusqu'au bout des doigts!--Et elle ne voulait
+pas de vous, monsieur le comte!--Je ne te dis pas cela, je dis elle ne
+voulait pas se marier. Pur caprice de jeune fille... idées romanesques
+ou mélancoliques!--Est-ce que madame la comtesse a un caractère
+triste?--Au contraire elle est très-enjouée, très-vive, très-folle
+même... Depuis notre mariage cependant elle est un peu moins
+gaie.--N'ayant l'honneur d'être valet de chambre de monsieur le comte
+que depuis un an, je ne connais qu'à peine madame; car, pendant cet
+espace de temps, je crois qu'elle n'a point passé dix jours avec
+monsieur.--Non, Champagne, elle ne les a point passés... et depuis cinq
+années que nous sommes mariés, nous n'avons guère vécu plus de deux mois
+ensemble.--Vous devez faire un excellent ménage?--Oh! certainement!...
+et si je voulais laisser madame la comtesse maîtresse de voyager
+continuellement, d'être à la campagne quand je suis à Paris, et de
+revenir à Paris quand je vais à la campagne, nous serions fort bien
+ensemble. Mais tu entends, Champagne, qu'il y a des moments où je suis
+bien aise de trouver ma femme dans son appartement...--Oui, monsieur le
+comte, je comprends.--Je sais bien que notre manière de vivre est
+extrêmement distinguée: il n'y a rien de plus noble que des époux qui ne
+se voient que cinq ou six fois dans l'année; mais encore faut-il se
+rencontrer quelquefois... et pour rencontrer ma femme, je suis toujours
+obligé de courir après elle. Encore si je l'attrapais!... mais au
+contraire...--Comment! est-ce que c'est madame qui attrape
+monsieur?--Non, Champagne; mais c'est un petit salpêtre qui ne peut
+rester en place... Est-elle à ma terre en Bourgogne, je me mets en
+route; j'arrive, je crois la trouver, la surprendre agréablement... pas
+du tout! Madame est partie il y a deux heures pour le château d'une de
+ses amies. Je me rends à ce château, elle vient de le quitter pour
+retourner à Paris... Je reviens à Paris... depuis la veille elle est
+partie pour prendre les eaux... Et toujours comme cela. Il n'y a pas de
+mois que je ne manque mon épouse.--Cela doit beaucoup fatiguer monsieur
+le comte!--Elle m'avait prévenu en m'épousant... Oh! elle a montré une
+franchise rare!... elle ne m'a caché aucun de ses défauts! Elle m'a dit
+qu'elle était coquette, volontaire, impérieuse, capricieuse... Tu sens
+bien que j'ai été enchanté de sa franchise.--Peste! je le crois bien,
+monsieur; c'est un trésor qu'une femme aussi franche!--Puis, comme je te
+l'ai dit, elle ne voulait pas se marier.--Mais quand elle a vu monsieur
+le comte, elle a changé de résolution?--Au contraire... elle est devenue
+tenace... Oh! c'est une femme à caractère... elle a été jusqu'à me
+menacer de me faire...--De vous faire?...--De me faire... tu sais
+bien... comme les petits bourgeois.--Ah! je comprends... et cela n'a pas
+effrayé monsieur le comte?--Fi donc! Champagne, est-ce qu'une demoiselle
+aussi distinguée peut faillir? est-ce que je ne connaissais pas les
+vertus de mademoiselle Caroline de Blémont et les principes dans
+lesquels on l'avait élevée? Son père, qui était mon ami, est un homme de
+mon genre, car il y avait beaucoup de rapport entre nous...--Est-ce
+qu'il n'avait qu'un oeil comme monsieur le comte?--Je parle du moral
+et des sentiments. Son père, Champagne, m'a dit: Épousez ma fille, j'en
+serai bien aise, et elle finira par en être contente. Elle ne vous aime
+pas; mais si vous savez vous y prendre, avant quinze ans elle vous
+adorera.--Voilà un père qui parlait comme Mathieu Laensberg.--Il ne
+s'est pas trompé, Champagne; oh! je m'en aperçois chaque fois que je
+parviens à attraper ma femme. Madame la comtesse commence à avoir
+beaucoup de tendresse pour moi... et si ce n'était cette manie de courir
+sans cesse le monde... mais cela lui passera.
+
+Ici, M. le comte se rapprocha du feu en bâillant; et M. Champagne, se
+trouvant derrière son maître, tira lestement le flacon de sa poche, y
+but à longs traits, et le remit en place sans que l'on s'aperçût de
+rien.
+
+--Te Souviens-tu, Champagne, qu'il y a trois mois environ nous avons été
+dans le Berry, à la terre de madame de Rosange... où j'ai été assez
+heureux pour rencontrer ma femme?--Oui, monsieur, ainsi qu'un jeune
+artiste... nommé Dermilly, je crois?...--Dermilly, oui; c'est un
+peintre.--Il me semble que je l'ai aperçu aussi dans les environs du
+château que nous venons de quitter.--Tu ne t'es pas trompé; figure-toi,
+Champagne, que ce diable de Dermilly, qui certainement ne cherche pas ma
+femme, se rencontre toujours avec elle, tandis que moi qui la cherche
+sans cesse, j'ai beaucoup de peine à la rencontrer.--C'est fort
+singulier, en effet.--Cela se conçoit, cependant; Dermilly, comme
+peintre, aime beaucoup à voyager pour connaître les beaux sites, pour
+admirer la nature... que sais-je!... ces artistes sont enthousiastes,
+romantiques! Ma femme, de son côté, est en extase devant une chute
+d'eau, une montagne ou un ravin!... Alors, ils ne pouvaient pas manquer
+de se rencontrer!...--Assurément, M. Dermilly admire la nature avec
+madame la comtesse.--C'est cela même, Champagne; oh! ils sont vraiment
+uniques pour cela!...--Il est fort bien, ce M. Dermilly!...--Mais,
+oui... Pour un peintre, il n'est pas mal... ce ne sont pas de ces traits
+nobles... dans mon genre.--Oh! il ne ressemble nullement à monsieur le
+comte!... C'est un jeune homme?--Oui... vingt-huit à trente ans à peu
+près.--Il a donc l'honneur de connaître madame la comtesse!--Par Dieu!
+je crois bien! il la connaissait même avant moi: Dermilly était son
+maître de dessin.--Ah! je comprends.--Ma femme avait beaucoup de goût
+pour la peinture... Dermilly lui montrait tout ce qu'elle voulait, mais
+principalement l'histoire...--Ah! c'est aussi un peintre
+d'histoire?--Lui! il peint tous les genres... portraits, paysages...
+antiques... que sais-je! il attrape parfaitement la ressemblance... il a
+fait le portrait de madame la comtesse; ma fille le porte à son cou...
+il m'a fait aussi... d'après la bosse... il m'a même fort bien
+attrapé... c'est surtout mon oeil couvert de taffetas qui est
+frappant... Ma femme m'a fait sur-le-champ accrocher...--Dans son
+boudoir?--Non, dans le garde-meuble, à côté de mes aïeux.--Il me paraît
+que ce M. Dermilly a du talent...--Beaucoup de talent, Champagne,
+infiniment de talent... Je lui fais quelquefois l'honneur de l'inviter à
+dîner... quand je n'ai personne... parce que tu entends bien que mon
+rang... mais il me refuse toujours; il n'y a qu'à la campagne que l'on
+peut le posséder. Il a fait aussi le portrait de ma fille... Il est
+d'une complaisance extrême... Je crois que ce garçon-là ferait le
+portrait de mon cheval si je l'en priais... car il m'a dit en me
+peignant qu'il faisait aussi les bêtes quand cela se rencontrait. Il
+faudra que je lui fasse faire ton portrait, Champagne...--Ah! monsieur
+le comte est trop bon!...--Non... je le mettrai dans ma salle à manger,
+en regard de celui de ce pauvre caniche qui rapportait si bien.
+
+Champagne ne répond rien, mais je le vois se retourner et porter le
+flacon à ses lèvres, pendant que M. le comte se caresse le gras de ses
+jambes.
+
+--Mais quand je pense à la surprise que je vais causer à madame la
+comtesse... Après tout, c'est sa faute... je voulais l'emmener à
+Paris... Je veux donner un bal, une fête à plusieurs personnages
+importants dont je puis avoir besoin... J'ai le tact fin, Champagne, et
+je prévois les choses de fort loin... il n'y a personne comme moi pour
+deviner une destitution, une mutation, une promotion, une
+élévation!...--Il est facile de prévoir que M. le comte n'est pas de ces
+hommes auxquels on en fait accroire, répond M. Champagne en replaçant
+dans sa poche le flacon qu'il vient encore de visiter.
+
+--Or donc la présence de madame la comtesse est indispensable à Paris;
+elle est allée en Savoie passer quelque temps à la terre d'une de ses
+amies, qui l'aime beaucoup, dit-on, mais dont je n'avais jamais entendu
+parler. Aller en Savoie dans le coeur de l'hiver!... je reconnais bien
+là la tête folle de madame de Francornard. N'importe, rien ne m'arrête.
+Je fais mettre les chevaux à ma berline, nous partons... nous voyageons
+sans trop nous presser, parce que je ne veux pas fatiguer mes pauvres
+bêtes; nous arrivons chez madame de Melval, où certes on ne m'attendait
+pas... car tu as vu la surprise de ma femme!--Oui, monsieur... Oh! elle
+a fait une grimace épouvantable!...--Comment! une grimace?...--Je veux
+dire que l'étonnement que votre vue lui a causé... a tellement contracté
+ses nerfs... que sa physionomie!... car madame la comtesse a beaucoup de
+physionomie!...--Infiniment, Champagne. Ah! si tu avais été là quand je
+lui ai annoncé que je venais la chercher pour la ramener à Paris... oh!
+tu aurais ri de la colère... qu'elle feignait d'éprouver!... c'étaient
+des mouvements de dépit!... des trépignements de pieds!... elle est
+vraiment gentille tout à fait!...--Oh! c'est une femme charmante que M.
+le comte possède là!--Oui, Champagne, c'est ce que me disent tous mes
+amis. Enfin, ma femme s'est calmée et elle m'a dit d'un ton extrêmement
+doux:--Vous pouvez retourner à Paris, si cela vous plaît, mais je ne
+vous y suivrai pas.--Ah! madame vous a dit cela?--Oui, Champagne, mais
+avec infiniment de grâces; il n'y avait pas moyen de se fâcher.
+Cependant, comme cela ne remplissait pas mon but, j'étais assez
+mécontent d'être venu pour rien en Savoie, lorsqu'en me promenant dans
+les environs du château j'ai rencontré Dermilly... ce jeune peintre dont
+nous parlions tout à l'heure; il se promenait avec ma fille, à laquelle
+il paraît porter le plus tendre attachement!... je voulus causer un
+moment avec lui, mais il me quitta bien vite en me disant:--Il faut que
+je ramène mademoiselle Adolphine à sa mère, car madame la comtesse aime
+tant sa fille qu'elle ne peut être une heure séparée d'elle, et elle me
+gronderait si je tardais plus longtemps.
+
+--Par Dieu! me dis-je, puisque madame la comtesse ne peut être une heure
+sans sa fille, il me semble que si j'emmenais la petite à Paris, je
+forcerais par là sa mère à me suivre... hein, Champagne! que dis-tu de
+cette idée-là?...--Sublime, monsieur le comte.--Il m'en vient comme cela
+trois ou quatre par jour. Je ne fis semblant de rien... je dissimulai
+pendant deux jours... il fallait attendre l'instant favorable, et
+c'était difficile... On m'avait donné pour logement un pavillon superbe,
+mais qui était à une lieue de l'appartement de ma femme. Ce n'est que
+cette nuit que, me cachant dans un cabinet, je suis parvenu jusqu'auprès
+de ces dames. La petite dormait, je l'ai couverte à la hâte de cette
+pelisse et de ce bonnet; je t'avais prévenu de te tenir prêt, et nous
+sommes partis pendant qu'on me croyait bien endormi... Le tour est
+délicieux!... Nous avons pris des chemins de traverse, parce que je ne
+veux pas que madame la comtesse, qui certainement va courir après moi,
+puisse me rejoindre avant que nous soyons à Paris. Le mal, c'est que
+nous nous sommes perdus dans ces maudites neiges, et qu'il faut attendre
+pour repartir que ma voiture soit réparée.
+
+--Elle sera en état au point du jour, monsieur, et madame la comtesse ne
+nous attrapera pas, parce qu'elle croira que nous avons suivi le droit
+chemin.--Allons, tout ira bien... grâce à mon excellente idée!...--Comme
+c'est heureux que vous ayez eu un enfant, monsieur le comte!--C'est
+vrai... Champagne, car me voilà sûr, maintenant, de faire aller ma femme
+partout où je voudrai... Ranime donc le feu, Champagne... qu'est-ce que
+tu fais donc derrière mon dos?...--Rien... monsieur le comte... je
+cherchais des fagots...--En voilà devant toi...
+
+M. Champagne, à force de visiter le flacon, sentait ses jambes faiblir
+et sa langue s'épaissir; de son côté, M. le comte bâillait plus
+fréquemment, et ses paupières commençaient à se fermer.
+
+--Champagne, sais-tu qu'elle est fort jolie, ma fille?--Magnifique,
+monsieur le comte...--Elle promet d'être très-bien tournée!...--Ça fera
+une fière femme... si elle vous ressemble...--Comment, si elle me
+ressemble! imbécile; mais c'est déjà frappant de profil.--Je veux dire
+qu'elle est déjà presque aussi grande que vous...--Oh! que moi... tu
+vas trop loin; moi, je suis de la vieille roche... j'ai le coffre
+solide!...--C'est fini... il n'y a plus rien dedans!... marmotte
+Champagne, qui vient de boire le restant du vin d'Alicante que contenait
+le flacon.
+
+--Qu'est-ce que tu dis, Champagne?--Moi, monsieur le comte!... Est-ce
+que j'ai dit quelque chose?...--Je crois que ce maraud s'endort quand je
+lui parle.--Moi, monsieur, je suis éveillé comme une souris!--Ma fille a
+des yeux superbes!--C'est comme des perles!...--Et des dents!...--Noires
+comme du jais!--Un nez!--Bien fait...--Avec un petit trou au
+milieu...--Et un menton!...--A la romaine... n'est-ce pas, monsieur le
+comte?--Ah! Champagne!... quel dommage que ma fille ne soit pas un
+garçon!...--Ah! c'est juste... quel dommage... que le flacon soit si
+petit...--Cela ferait un joli petit garçon, comme tu dis, Champagne; ce
+serait un Francornard, enfin, et il m'en faut un pour perpétuer mon
+nom...--Oui, monsieur, oui... il vous en faut...--C'est ce dont je vais
+m'occuper sérieusement... j'aurai un fils, Champagne... si ma femme... à
+moins que... comme à l'ordinaire.
+
+--Oui, monsieur... ayez-en beaucoup... et du vieux, comme celui que j'ai
+bu tout à l'heure.
+
+M. le comte venait de fermer les yeux; M. Champagne bredouillait et
+s'assoupissait à côté de son maître; las d'écouter et de regarder par le
+trou du rideau, je m'étendis auprès de mes frères, et ne tardai pas à
+imiter les voyageurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ELLE S'ÉVEILLE.--DÉPART DES VOYAGEURS.
+
+
+Je ne sais quelle heure il était, lorsque des coups frappés à la porte
+de notre chaumière me réveillèrent brusquement; j'entendis en même temps
+le vieux monsieur qui criait:--A moi, Champagne! quel est l'insolent qui
+ose me troubler?... j'ai quarante mille livres de rente... et le premier
+cuisinier de Paris.
+
+De son côté, M. Champagne, à moitié endormi, marmottait en se frottant
+les yeux:--Que me veut-on?... qui est-ce qui m'appelle?... est-ce ce
+vieux fou qui court après sa femme... qui se moque de lui?... j'ai tout
+bu... c'est dommage...
+
+Heureusement pour M. Champagne que son maître, à moitié endormi,
+n'entendit pas ces paroles. Ma mère s'empressa d'ouvrir. C'était mon
+père qui venait annoncer au voyageur que sa voiture était réparée. La
+lampe, qui brûlait encore, éclairait tristement notre chaumière; à peine
+mon père est-il entré que j'entends ma mère jeter un grand cri.
+
+Le vieux monsieur fait un saut sur sa chaise; Champagne se précipite en
+avant, pour se lever plus promptement; mais, dans ce mouvement, sa
+chaise glisse, et comme les fumées du vin d'Alicante ne sont pas encore
+entièrement dissipées, il perd l'équilibre et va tomber sur les genoux
+de son maître, qui pousse des cris terribles, croyant qu'une bande de
+voleurs est entrée dans la chaumière.
+
+Une entaille assez profonde, que mon père s'était faite au-dessus de
+l'oeil gauche, et de laquelle s'échappaient de grosses gouttes de
+sang, avait été cause du cri que ma mère venait de pousser et qui avait
+répandu l'alarme dans notre habitation.
+
+--O mon Dieu! tu es blessé, mon pauvre Georget!... ah! j'avais un
+pressentiment qu'il t'arriverait quelque malheur!... mais tu n'as pas
+voulu m'écouter!...--Ce n'est rien, ce n'est rien, ma bonne Marie, dit
+mon père en portant son mouchoir sur sa blessure,--en voulant gravir la
+colline pour arriver plus vite à l'autre bout du village, mon pied a
+glissé sur la neige, je suis tombé... une pierre m'a légèrement blessé à
+la tête...--Mais ton sang coule, tu dois souffrir...--Non, te dis-je, ce
+ne sera rien; ne nous occupons pas de cela maintenant.
+
+Au cri de ma mère, j'avais aussi quitté notre couchette. Je m'approche
+de mon père, la vue du sang qui coule de sa blessure me fait mal; je me
+mets à pleurer. A mon âge, c'était pardonnable; d'ailleurs, je n'ai
+jamais eu ce courage qui consiste à voir, sans en être troublé, les
+souffrances de ses semblables. Dans le monde on appelle cela de la
+fermeté; dans nos montagnes c'eût été de l'égoïsme.
+
+Pendant que mon père me console et rassure ma mère, M. le comte
+s'éveille entièrement, et s'aperçoit enfin qu'il tient M. Champagne sur
+ses genoux; celui-ci s'était rendormi sur son maître, qui, se croyant
+attaqué, était resté plusieurs minutes sans oser remuer.
+
+--Comment, maraud!... C'est toi qui es sur mes genoux? dit M. le comte
+en se débarrassant de son valet.--Comment, monsieur?... J'étais assis
+sur vous! voyez ce que c'est que le sommeil! j'aurai eu le cauchemar
+probablement... mais aussi, on fait un bruit dans cette bicoque... Il
+n'y a pas moyen de dormir: on crie... on pleure... on ne s'entend pas.
+
+--Pardon de vous avoir réveillé, monsieur, dit mon père;--mais je
+croyais que vous seriez bien aise d'apprendre que votre voiture est en
+bon état.--Ah! ah! c'est vous, bonhomme... diable! déjà de
+retour?...--Mais il y a plus de cinq heures que je suis parti. Il m'a
+fallu du temps pour aller chez le charron, pour l'éveiller et pour le
+décider à venir par le temps qu'il fait... Je l'ai ensuite conduit à
+votre voiture... Il n'y avait presque rien à faire... Cependant il est
+encore auprès...--Il attend sans doute qu'on le paye...--Cinq heures...
+Comme le temps passe quand on cause! n'est-ce pas, Champagne? car je
+n'ai pas dormi une minute.--Ni moi non plus, monsieur, j'avais les yeux
+aussi ouverts que vous.--Quelle heure est-il?--Le jour va bientôt
+paraître, monsieur, il est près de six heures...--Champagne, va payer
+cet ouvrier; il faudra qu'il te réponde qu'il n'y a plus de danger pour
+moi.--Oui, monsieur...--Ah!... donne-moi auparavant le flacon
+d'Alicante: le froid m'a saisi... cela me remettra un peu.
+
+M. Champagne, après avoir hésité un moment, fouille enfin dans sa poche
+et en tire la bouteille d'osier, qu'il présente à son maître avec
+beaucoup de respect. Celui-ci, après l'avoir débouchée, la porte à ses
+lèvres et s'écrie bientôt:
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire... Champagne?--Quoi donc, monsieur?--La
+bouteille est vide!--Vous croyez, monsieur?--Comment, je crois... j'en
+suis, par Dieu, bien sûr...--C'est singulier! elle était aux trois
+quarts pleine quand vous me l'avez rendue ce soir!--Je le sais fort
+bien, drôle!... Comment m'expliqueras-tu cela?--Ah! je vois ce que
+c'est, monsieur; tout à l'heure en me jetant brusquement sur vous
+pensant que l'on vous attaquait, j'aurai cogné ce flacon et il aura
+fui... ma poche est encore toute mouillée...--Comment, maraud... vous
+osez dire...--M. le comte sait bien qu'il n'a pas fermé l'oeil de la
+nuit et que j'ai toujours été près de lui... Il m'eût été impossible de
+tromper monsieur, alors même que j'en aurais été capable...--Au fait, ta
+réflexion est assez judicieuse.
+
+M. Champagne s'esquive, enchanté de s'en être si bien tiré. Ma mère
+lavait avec de l'eau fraîche la blessure de mon père, que je venais de
+débarrasser de son chapeau et de son bâton; mes frères dormaient encore,
+et notre hôte se fourrait presque dans le foyer en se plaignant du
+froid. Il n'avait pas aperçu le mal que le bon Georget s'était fait en
+courant pour lui, la nuit, au milieu de nos montagnes: cet homme-là ne
+voyait que ce qui lui était personnel; pour la peine que l'on se donnait
+à son service, les souffrances des malheureux, les larmes de
+l'infortune, les pleurs de l'orphelin, l'oeil qui lui restait semblait
+aussi recouvert d'un épais bandeau.
+
+Une petite voix bien douce attira notre attention. C'était la petite
+fille qui s'éveillait; la blessure de mon père nous avait fait oublier
+la jolie dormeuse.
+
+--Maman... maman... dit la jolie petite. Puis elle soulève sa tête et
+promène autour d'elle des regards surpris. Nous apercevons alors ses
+yeux: ils sont noirs, mais si doux, si bons!... A son premier cri,
+j'avais couru près du lit, et là, je restais à la regarder.--Maman,
+dit-elle de nouveau; et sa voix n'est plus aussi calme; le chagrin
+l'altère déjà; elle ne voit pas sa mère, ses jolis yeux se remplissent
+de larmes.
+
+Ma mère s'était aussi rapprochée de la petite qu'elle admirait, répétant
+à chaque minute:--Bon Dieu! la belle petite fille!... Chacun de nous lui
+souriait; mais la pauvre enfant nous regardait avec étonnement, avec
+crainte, et répétait:--Maman... je veux voir maman!...
+
+--Monsieur, dit ma mère à l'étranger, votre demoiselle est éveillée;
+elle demande sa maman.--Eh bien... donnez-lui à boire... les enfants se
+calment toujours en buvant... on les berce avec cela...
+
+Ma mère présente un verre à la petite, mais elle le repousse et continue
+d'appeler sa maman; ses larmes coulent, elle sanglote; ses beaux cheveux
+retombent sur ses yeux, qu'elle frotte avec ses petites mains, tout en
+répétant sans cesse:--Je veux qu'on me mène chez maman.
+
+Nous étions tous attendris de la douleur de la petite fille; le vieux
+monsieur, seul, ne paraissait pas y faire attention et murmurait en se
+frottant les jambes:--Mes pauvres chevaux auront eu bien froid. Je
+voudrais déjà être de retour à Paris. Je suis sûr que César s'ennuie
+après son maître... Comme il va faire le saut du cerceau à mon
+retour... Cet animal-là est plein d'intelligence... Il faut que je lui
+apprenne à jouer aux dominos, comme le fameux _Munito_.
+
+--Monsieur, dit ma mère, votre petite pleure toujours... La pauvre
+enfant ne peut pas se consoler...--Annoncez-lui que je vais lui donner
+le fouet.--Ah! monsieur... battre un enfant aussi petit... une si jolie
+fille... Ah!... c'est pour rire que monsieur dit cela... je ne battons
+pas les nôtres, nous... et cependant ils ne sont pas aussi délicats que
+ce petit amour-là.
+
+Le vieux monsieur se retourne en faisant la grimace et fixant sur ma
+mère son petit oeil gris:--Est-ce que cette Savoyarde prétendrait me
+montrer comment je dois élever ma fille?... Amenez-moi mademoiselle
+Adolphine...
+
+Ma mère prend la petite dans ses bras et se dispose à la porter sur les
+genoux de son père; mais celui-ci lui fait signe de mettre l'enfant à
+terre devant lui, et la petite, après avoir envisagé M. le comte, fait
+une moue qui la rend encore plus gentille.
+
+--Mademoiselle, dit gravement le vieux monsieur après avoir pris du
+tabac dans une belle boîte d'or, votre conduite est au moins
+inconvenante, pour ne point dire plus; vous demandez madame la comtesse,
+c'est fort bien; mais parce que vous ne la voyez point, vous vous mettez
+à pleurer!... Je n'entends pas que ma fille se conduise avec autant de
+légèreté. Vous êtes avec moi... je crois vous avoir déjà dit que je suis
+votre père... D'ailleurs vous devez me reconnaître: et un père ou une
+mère, c'est absolument la même chose, si ce n'est que l'une vous gâte,
+et que l'autre vous donnera des chiquenaudes si vous n'êtes pas sage.
+
+Pour toute réponse à cette mercuriale, dont la petite fille n'a sans
+doute pas compris un mot, elle se met à taper des pieds avec violence,
+en répétant: je veux voir maman, moi!
+
+--Voyez un peu quel caractère! s'écrie M. le comte, elle n'en démordra
+pas... elle aura de la tête... beaucoup de tête... Cela n'est pas
+étonnant, c'est une Francornard, et c'est par la tête qu'on nous
+reconnaît tous.
+
+Dans ce moment, M. Champagne revient.--Voilà le jour, monsieur le comte,
+dit-il en entrant, quand vous voudrez vous remettre en
+route...--Sur-le-champ... La voiture est parfaitement raccommodée?--Oui,
+monsieur, il n'y a plus de danger...--Allons, donne-moi mon manteau,
+que je m'entortille bien...
+
+Pendant que le domestique enveloppe son maître aussi hermétiquement
+qu'une bouteille d'esprit-de-vin, je me rapproche de la petite fille;
+elle ne pleure plus, elle est immobile devant le feu... mais ses beaux
+yeux sont si tristes!... de gros soupirs sortent de sa poitrine; on voit
+qu'elle retient avec peine ses sanglots.
+
+Je l'entoure de mes bras... je l'enlève...--Que fais-tu donc, André? me
+dit mon père--Je vais la porter, papa. Oh! je suis bien assez fort...
+Vous êtes blessé; vous pourriez tomber encore...
+
+Je me disposais à porter la petite jusqu'à la voiture (car j'étais en
+effet déjà fort pour mon âge); mais M. Champagne m'arrête et s'empare de
+l'enfant. Oh! si j'avais pu résister... que j'aurais eu de plaisir à
+battre cet homme, qui me privait du bonheur de porter la petite
+demoiselle, dont les mains blanches comme la neige s'étaient déjà posées
+sur ma tête, et dont les petits doigts avaient jeté mon bonnet de laine,
+qui sans doute lui semblait une vilaine coiffure.
+
+Les voyageurs vont partir; M. Champagne tient dans ses bras la jolie
+dormeuse, qui me regarde et veut me sourire, quoique l'on s'aperçoive
+qu'elle a le coeur bien gros!... mais il est un âge où la peine et le
+plaisir se succèdent si rapidement!... la joie se fait jour sous les
+larmes, qui sèchent aussi vite qu'elles ont coulé. Déjà l'on ne voit que
+le bout du nez de M. le comte, qui prend pour regagner sa voiture autant
+de précautions que s'il devait gravir à pied le mont Blanc. Mon père est
+toujours dans un coin de la chambre, trop fier pour demander une
+récompense que cependant il a bien méritée. Mais en passant devant lui,
+M. Champagne s'arrête.--Oh! vous êtes blessé? lui dit-il.--Oui, dit ma
+mère, c'est en courant cette nuit pour votre maître qu'il s'est mis dans
+cet état.
+
+--Comment!... il est blessé!... dit M. le comte, dont la voix étouffée
+par son manteau ressemble alors au son d'un cornet à bouquin. Il
+s'arrête devant mon père, puis se décide à dégager une de ses mains de
+dessous son manteau, ce qu'il ne fait qu'avec bien du regret, et il
+cherche pendant longtemps dans son gousset en murmurant:
+
+--Ah! diable... au fait... j'allais oublier... il faut que je lui donne
+quelque chose... n'est-ce pas, Champagne?--Il le mérite bien, monsieur
+le comte.--Oui... oui... sans doute; c'est pourtant désagréable, en
+voyage, d'être toujours obligé d'avoir la main à la poche... on n'en
+finit jamais!... Allons... tenez, mon cher, je veux que vous vous
+souveniez que vous avez reçu dans votre chaumière le comte Nestor de
+Francornard.
+
+En disant ces mots, M. le comte met un petit écu dans la main de mon
+père; puis, disparaissant de nouveau sous son manteau, il sort de notre
+habitation, suivi de son valet, qui porte la petite fille dans ses bras.
+Ils ont bientôt rejoint la voiture qui les attend, et ils s'éloignent de
+notre pays.
+
+--Un petit écu!... dit ma mère lorsque l'étranger est parti; donnez-vous
+donc bien de la peine, privez-vous de sommeil, exposez votre vie, pour
+être récompensé ainsi!
+
+--Marie, dit mon père, on doit toujours obliger sans s'inquiéter si l'on
+en sera ou non récompensé; ne l'est-on pas toujours, d'ailleurs, par le
+plaisir d'avoir fait son devoir? Sans doute cet étranger aurait pu se
+montrer plus généreux... Tant pis pour lui, s'il ne sait pas donner,
+c'est une jouissance dont il se prive. Notre chaumière est ouverte à
+tout le monde: les riches doivent pouvoir y entrer comme les
+malheureux.--Mais cette blessure... c'est pour lui que tu as gagné
+cela...--Ça ne sera rien... va, tes soins et les caresses de nos enfants
+la guériront bien plus vite que tout l'or de ce voyageur.
+
+Ma mère ne dit plus rien à son mari, mais en allant et venant, je
+l'entends murmurer encore:--Un petit écu!... et il a manqué périr!
+
+En effet, pour un seigneur, M. le comte n'avait pas agi noblement; mais
+il y a beaucoup de roturiers qui ont l'âme noble, et cela fait
+compensation.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA MORT D'UN BON PÈRE.--SÉPARATION NÉCESSAIRE.
+
+
+Depuis plus d'une heure les voyageurs étaient partis; mon père se
+reposait devant le feu, en mangeant la soupe que l'arrivée de M. le
+comte ne lui avait pas permis de prendre la veille. Ma mère s'occupait
+de son ménage; mes frères étaient déjà sur le seuil de notre porte,
+mordant chacun dans un gros morceau de pain bis. Je ne les avais pas
+suivis; je restai dans la maison, j'y cherchais encore la jolie petite
+fille, et j'étais triste de ne plus l'y trouver.
+
+En portant mes regards du côté du lit sur lequel elle s'est reposée,
+quelque chose de brillant frappe ma vue; je cours et je ramasse au pied
+du lit le médaillon que nous avons admiré la veille.
+
+Je pousse un cri de joie.--Qu'as-tu donc, André? me dit mon père.--Oh!
+j'ai trouvé un trésor... tenez... tenez...
+
+Je cours lui montrer le portrait.--C'est celui que la petite fille
+portait à son cou, dit ma mère; il se sera détaché de la chaîne. Regarde
+donc, Georget, la jolie femme! Oh! c'est la mère de ce petit ange qui
+dormait sur notre lit...--Oui... elle est très-bien; mais, morgué!
+comment faire pour rendre ce portrait à ce monsieur?... Diable!... si on
+avait vu cela plus tôt... Marie, sais-tu si l'on pourrait encore
+rejoindre la voiture?...--Non certainement, on ne le peut plus; ils ont
+près de deux heures d'avance... D'ailleurs, savons-nous où ils vont? Ne
+veux-tu pas encore courir et te blesser pour ce vieux vilain monsieur,
+qui ne vous remercie seulement pas?...--Ah! Marie... faut-il se montrer
+intéressée?... et quand il s'agit d'être honnête, de faire son
+devoir...--Pardi, j'espère que nous le sommes, honnêtes; Dieu merci,
+quoique pauvres, je n'en sommes pas moins estimés dans le pays. Mais,
+écoute, Georget; ce portrait n'est pas entouré de pierres précieuses...
+oh! s'il y avait des diamants, des bijoux alentour, je serais la
+première à courir après la voiture, dusse-je faire dix lieues, de peur
+qu'on ne nous crût capables de l'avoir gardé exprès; mais tu vois bien
+qu'il n'y a qu'un petit cercle d'or tout simple autour de cette
+figure... Ce n'est pas notre faute si la petite l'a perdu. D'ailleurs,
+dès que ce monsieur s'en apercevra, il se doutera sans doute que c'est
+ici que sa fille l'a laissée, et il l'enverra chercher par un de ses
+valets. En attendant, gardons ce portrait, puisque le hasard nous en
+rend dépositaires, et ne te tourmente plus pour cela. Si cet étranger y
+tient beaucoup, sois sûr qu'il ne manquera pas de nous l'envoyer
+demander.--Allons, je crois que tu as raison, Marie; d'ailleurs, la
+voiture est trop loin... Mais, bientôt, je pense, quelqu'un viendra
+réclamer ce médaillon.
+
+Mon père se trompait dans ses conjectures: les jours s'écoulèrent après
+celui où nous avions reçu les voyageurs, et personne ne vint chercher le
+portrait.
+
+Cependant la santé de mon père ne s'améliorait pas. Chaque jour, au
+contraire, ses forces diminuaient. Sa blessure à la tête était
+cicatrisée; mais il éprouvait par tout le corps des douleurs qu'il
+voulait en vain nous cacher. Notre indigence augmentait son mal, en lui
+donnant pour l'avenir de vives inquiétudes. Ma mère s'efforçait de le
+tranquilliser; mais depuis longtemps il ne pouvait plus se livrer à
+aucun travail. C'était en servant de guide aux voyageurs, aux curieux
+qui venaient souvent admirer nos montagnes et l'âpreté de nos sites, que
+mon père avait jusqu'alors trouvé le moyen de soutenir sa famille: cette
+ressource lui était ravie.
+
+Chaque jour je m'offrais pour remplacer mon père; je brûlais du désir
+d'être utile à mes parents et de soulager leur misère; mais ils me
+trouvaient trop jeune encore pour gravir les glaciers et m'exposer sur
+des chemins bordés de précipices; ils tremblaient pour mes jours; si je
+tardais à rentrer, lorsque j'allais dans le village, leur inquiétude
+était extrême; ils me croyaient blessé, et, à mon retour, après m'avoir
+grondé, ils se dédommageaient en m'accablant de caresses... Les pauvres
+gens apprennent souvent aux riches comment on doit aimer ses enfants.
+
+Un jour cependant, revenant seul du village, je rencontre un voyageur
+qui me prie de lui indiquer un chemin pour atteindre une hauteur d'où
+l'on découvre fort loin dans les environs. La route était difficile et
+bordée de précipices; mais plusieurs fois je l'avais parcourue à l'insu
+de mes parents. J'offre au voyageur de lui servir de guide, il accepte:
+nous gravissons les rochers. Après avoir admiré quelque temps le
+magnifique tableau qui s'offre à ses regards, l'étranger redescend, puis
+continue sa route; mais auparavant, il me met dans la main une petite
+pièce d'argent, en me disant:--Tiens, mon petit homme, voilà pour ta
+peine.
+
+Jamais je n'avais éprouvé un plaisir aussi grand; je cours... je vole
+vers notre demeure; mes pieds ne marquent point sur la neige, que je ne
+fais qu'effleurer; j'arrive enfin, respirant à peine, et je vais donner
+à ma mère la pièce de monnaie que j'ai reçue du voyageur.
+
+--D'où te vient cela? me dit mon père. Je raconte ce que j'ai fait;
+sans doute je parais alors bien fier, bien satisfait, car je vois mon
+père sourire, quoiqu'il veuille d'abord ma gronder.
+
+Pierre et Jacques ouvrent de grands yeux, et disent qu'ils veulent aussi
+gagner de l'argent; mais Jacques est si petit! et Pierre si timide!...
+
+Malheureusement de telles occasions sont rares: on veille à ce que je ne
+m'éloigne pas. Nous restons près de mon père; ses souffrances paraissent
+augmenter; ce n'est qu'entouré de ses enfants qu'il se sent mieux. Nous
+passons les longues soirées d'hiver assis à ses côtés. Hélas! il n'a
+plus la force de nous tenir sur ses genoux! Ma mère travaille sans
+cesse.--Mon rouet suffira, dit-elle, pour nous soutenir tous. Pauvre
+mère! elle ne dit pas qu'elle pleure la nuit, pendant que mon père
+repose!... Seul je m'en suis aperçu, car souvent aussi je ne dors point.
+
+Pour nous distraire de nos peines, souvent nous prions mon père de nous
+montrer le portrait de la belle dame. Nous aimons à le regarder. Pour
+moi, il me rappelle toujours la jolie petite fille qui a dormi dans
+notre chaumière.--Ne point avoir fait chercher ce portrait, dit mon
+père, c'est bien singulier!... Le mari de cette dame doit cependant bien
+l'aimer...--Son mari? dit ma mère. Ah! si c'est ce vilain borgne au
+petit écu, comment veux-tu qu'il aime sa femme?... Quand je lui parlais
+de sa fille, il ne songeait qu'à un chien qu'il allait revoir et faire
+passer dans un cerceau. Ce petit ange pleurait et demandait sa mère...
+c'était bien naturel! Au lieu de l'embrasser, de la consoler, il voulait
+la fouetter!... Enfin, il lui a débité, pendant une heure, de grandes
+phrases auxquelles cette pauvre petite ne pouvait rien comprendre!...
+Va! cet homme-là n'est pas capable d'aimer d'amour... Mais si c'était le
+portrait de son chien qu'il eût laissé ici, je gage bien qu'il aurait
+mis tous ses _Champagnes_ en route pour le retrouver.
+
+Quelques amis de mon père, en venant dans notre chaumière, avaient
+aperçu le portrait que nous considérions, et appris par quelle
+circonstance il était entre nos mains. Un vieil Italien, qui se trouvait
+depuis quelques jours en Savoie, propose un jour à mon père de vendre
+pour lui le portrait à la ville voisine, assurant que l'on peut retirer
+au moins trente francs de l'or qui l'entoure. Trente francs! c'était une
+somme considérable pour nous. Cependant, bien loin d'y consentir, mon
+père rejeta avec mépris cette proposition.--Ce bijou ne nous appartient
+pas, dit-il. Tôt ou tard celui qui le possédait peut venir le réclamer;
+et vous me proposez de le vendre! Non, Georget mourrait de besoin, qu'il
+ne toucherait point à ce dépôt.
+
+J'étais auprès de mon père comme il achevait ces mots. Il me prend par
+la main, m'attire près de lui et me dit:
+
+--Mon cher André, n'oublie jamais ce que tu viens d'entendre: un jour
+peut-être tu voyageras, tu iras à Paris... Qui sait si, plus heureux que
+moi, tu ne parviendras pas à t'enrichir? Mais que ce ne soit jamais par
+des moyens dont tu pourrais avoir à rougir! La probité des grandes
+villes est plus facile, plus accommodante que celle de nos montagnes;
+mais il faut conserver celle de ton père, du pays où tu es né: c'est la
+bonne, mon garçon; avec elle tu marcheras toujours tête levée, et, grâce
+au ciel, celui qui me conseillait de vendre ce bijou n'est pas né dans
+nos climats.
+
+--Je ferai comme vous, mon père, lui dis-je en l'embrassant. Et puis, si
+je vais à Paris, j'emporterai le bijou avec moi, car je rencontrerai
+sans doute ce monsieur qui est venu chez nous... Je le reconnaîtrai
+bien; il est si laid! Je reconnaîtrai aussi la petite fille... elle est
+si jolie! et je leur rendrai ce portrait.
+
+--Si tu vas à Paris, André, n'oublie point ta mère, que tu laisseras
+dans sa chaumière...
+
+--Oh! non, mon père; je lui enverrai tout l'argent que j'aurai amassé...
+et puis à vous aussi.
+
+--A moi!...
+
+Mon père sourit tristement; il sait bien qu'il ne doit plus être
+longtemps près de nous, mais il fait tout ce qu'il peut pour le cacher.
+La gaieté a fui de notre chaumière, où jadis elle habitait constamment.
+Mais la vue de notre père malade nous ôte même l'envie de nous livrer à
+nos jeux: plus de parties sur la montagne, plus de glissades, de boules
+de neige! Nous restons auprès de lui, car nous voyons que cela lui fait
+plaisir. Nous nous asseyons à ses pieds, où nous nous tenons bien
+tranquilles. Lorsqu'il peut goûter un moment de sommeil, du moins ses
+yeux, en se fermant, se reposent sur ses enfants, et à son réveil nous
+avons encore son premier regard.
+
+Mais, hélas! depuis longtemps il ne goûte plus ces moments de repos,
+pendant lesquels, assis à ses pieds, nous observions le plus grand
+silence, de crainte de l'éveiller. A peine a-t-il la force de se lever
+et de gagner sa grande chaise.--Comment te sens-tu? lui demande souvent
+ma mère.--Bien... bien... répond-il en souriant encore. Mais ce sourire
+ne la rassure plus; tandis que moi et mes frères ne connaissant pas
+l'état de notre père, tous les matins nous espérons le voir guéri.
+
+Un jour, ma mère pleurait sur son rouet, notre père ne nous avait pas
+parlé depuis longtemps. Tout à coup il nous appelle, il étend ses bras
+vers nous, il nous enlace plus fortement; je l'entends qui dit adieu à
+ma mère accourue près de lui... il nous nomme ses chers enfants... puis
+il ferme les yeux en poussant un profond soupir.
+
+Ma mère tombe sur une chaise en pleurant plus fort; elle ne peut arrêter
+ses sanglots.--Chut... ne fais pas de bruit, lui disons-nous mes frères
+et moi; notre père vient de s'endormir... tu vas le réveiller.--Et déjà
+nous avons pris notre place accoutumée; nous nous asseyons à ses
+pieds... nous observons le plus grand silence, mais notre mère pleure
+toujours... Enfin, elle s'écrie: Hélas! mes enfants, votre père est
+mort!... vous l'avez perdu. Mon bon Georget n'est plus!...
+
+Mort!... ce mot nous frappe, mais nous ne pouvons pas bien le
+comprendre...--Mort! répétons-nous, cela veut donc dire qu'il ne
+s'éveillera plus? Nous ne pouvons le croire... Nous nous levons
+doucement pour considérer notre père. Il semble dormir, et ses traits si
+bons, si doux, ne sont nullement changés. Petit Jacques
+l'appelle...--Non, mes enfants, il ne vous entend plus, dit ma mère.
+Elle s'approche de nous, et elle nous fait mettre à genoux, comme elle,
+devant notre père.--Priez le bon Dieu, nous dit-elle, pour que du haut
+des cieux votre père veille toujours sur vous.
+
+Nous prions pendant bien longtemps; et plus le temps s'écoule, plus
+notre douleur devient vive: car notre père ne s'éveille pas, et nous
+commençons à comprendre ce que c'est que la mort.
+
+Des gens du village sont entrés dans notre chaumière, ils tâchent de
+consoler ma mère; mais ils ne l'arrachent point de sa demeure, car chez
+nous on ne fuit pas ceux qu'on aime dès qu'ils ont cessé d'exister, et
+on ne craint pas d'avoir du chagrin en les voyant encore.
+
+Quelle triste journée s'écoule!... Ma mère pleure toujours... elle ne
+répond pas à ceux qui essayent de la consoler; elle ne paraît pas les
+écouter! Nous ne lui disons rien, moi et mes frères; mais nous allons
+nous mettre tout près d'elle. Nous l'entourons de nos bras; nous posons
+notre tête sur son sein... et alors elle pleure moins fort.
+
+Le lendemain matin, des hommes emportent mon père; on nous fait signe de
+les suivre, mes frères et moi, tandis que ma mère continue de se livrer
+à sa douleur. Nous n'étions pas seuls à suivre mon père; presque tous
+les hommes du village nous accompagnaient et marchaient derrière nous.
+On allait bien doucement, on ne parlait presque pas, et tout le monde
+avait l'air triste. J'entendais dire parfois:--Il était bien doux... Il
+n'avait point de défaut... Pauvre Georget!...
+
+Personne ne disait: Il était bien honnête homme! car dans nos montagnes
+on ne trouve cela que naturel.
+
+On plante une croix sur la tombe de mon père, et on écrit dessus son nom
+et son âge; on ne prononce point de discours sur ses cendres, mais tout
+le monde verse des larmes, et j'ai appris depuis que cela valait mieux
+qu'un discours.
+
+Ma pauvre mère! comme elle pleure en nous revoyant! comme elle nous
+embrasse en s'écriant:--Vous êtes toute ma consolation!... Nous
+partageons sa peine; et cent fois par jour nos yeux cherchent encore
+notre père, à cette place où il avait l'habitude de s'asseoir.
+
+Mais le temps adoucit bien vite les peines de l'enfance. Au bout de
+quelques semaines nous nous livrons de nouveau à nos jeux. Ma mère seule
+est toujours bien triste, quoiqu'elle ne pleure plus autant. Cette bonne
+mère travaille sans cesse... à peine si elle prend quelques heures de
+repos. C'est pour nous nourrir qu'elle se donne tant de mal. J'entends
+souvent les habitants du village lui dire:--Il faut envoyer vos deux
+aînés à Paris; ils sont assez grands pour faire ce voyage. Ils feront
+comme les autres: ils gagneront de l'argent, et vous en enverront. Ils
+reviendront ensuite au pays... Allons, la mère Georget, suivez notre
+conseil... Vous ne pourrez pas nourrir ces trois garçons-là; quand vous
+vous rendrez malade à force de travailler, cela ne vous avancera guère.
+
+--Oui... oui... dit ma mère, je sais bien qu'il faudra... Mais me
+séparer de mes enfants! Ah! je n'en ai point le courage.--Vous garderez
+le petit Jacques avec vous.--Mais André, Pierre, je ne les verrai plus.
+
+Et ma mère nous regardait en soupirant; puis elle travaillait avec
+encore plus d'ardeur. Mais je trouvais, moi, que nos voisins avaient
+raison; car je souffrais de voir ma mère se donner autant de peine et de
+ne point pouvoir l'aider, ainsi que mes frères. Quelquefois je servais
+de guide à un voyageur; mais cela arrivait si rarement!--Laissez-nous
+partir pour la grande ville, Pierre et moi, disais-je souvent, nous
+gagnerons beaucoup d'argent, et ce sera pour vous.--Tu veux donc me
+quitter, André?--C'est pour vous rendre un jour bien heureuse.
+
+Ma mère nous embrasse, mais elle diffère toujours. Cependant le temps
+s'écoule; il y a déjà six mois que notre bon père est mort. Je vois que
+ma mère se prive de tout pour nous soutenir; et je suis décidé à partir
+pour Paris. J'ai huit ans et quelques mois, j'ai du courage; j'ai
+surtout ce désir ardent de travailler, de gagner ma vie, qui supplée à
+nos forces physiques, et fait que l'être le plus faible laisse derrière
+lui le lâche et le paresseux, auxquels la nature accorde souvent
+d'inutiles faveurs.
+
+Pierre a près de sept ans. Je lui parle en cachette de ce Paris, où il
+faut nous rendre. Il n'est point aussi empressé que moi de partir.
+Cependant Pierre veut aussi aider notre mère; mais l'idée du voyage
+l'effraye: Pierre ne paraît pas devoir être très-entreprenant; il
+s'amuse aujourd'hui et ne pense pas à demain. Il me promet cependant de
+partir avec moi, à condition que nous ne marcherons pas la nuit.
+
+Un de nos voisins nous a fait cadeau, à Pierre et à moi, d'un petit
+instrument en fer, avec lequel on ramone les cheminées; toute la journée
+je m'exerce en grimpant dans notre foyer, où je passe souvent des heures
+entières perché sur le toit. Mais ce n'est pas sans peine que je
+parviens à faire monter Pierre dans la cheminée: il faut que je le
+pousse, que je le presse, que je me moque de sa poltronnerie. Ce dernier
+moyen me réussit souvent: les enfants ont presque autant d'amour-propre
+que les hommes.
+
+Fier d'avoir un grattoir, je gratte tout ce que j'aperçois; je gratte
+nos murs, nos meubles, notre plancher; pour montrer mon talent, je
+gratterais mes culottes et celles de mes frères, si ma mère me laissait
+faire.
+
+Une bande nombreuse d'enfants de nos montagnes va se mettre en route
+pour Paris.--Laissez-nous partir avec eux, dis-je à ma mère. Elle
+hésite, elle ne peut se décider. Le jour du départ arrive. Elle nous
+garde dans sa chaumière; les laborieux enfants de la Savoie se sont
+mis, sans nous, en route pour la France.
+
+Le lendemain de ce jour, ma mère sent qu'elle a eu tort de ne point nous
+laisser profiter de cette occasion. On est au mois de septembre, le
+temps est magnifique, et tout semble inviter à se mettre en route.
+
+--Nous pouvons facilement les rejoindre, dis-je à ma mère; ils sont
+encore près d'ici. Nous suivrons le chemin qu'on nous indiquera, et
+demain nous serons avec eux.--Eh bien! partez donc, mes enfants,
+puisqu'il faut absolument que je me sépare de vous... nous dit-elle en
+versant des larmes. Partez, mais revenez un jour dans votre pays...
+Revenez voir votre mère, qui chaque matin adressera au ciel des voeux
+pour vous.
+
+Ma mère étant enfin décidée, notre petit paquet fut bientôt fait. Elle
+fourra dans le fond de nos sacs nos vêtements, du pain pour deux jours
+au moins, et quelques gros sous. Pierre est tout saisi: il ne
+s'attendait pas à partir si tôt; mais il faut bien que nous nous
+dépêchions, afin de rejoindre ceux qui, comme nous, se rendent à Paris.
+Je tâche de lui donner du courage... Nos préparatifs sont terminés; ma
+mère me remet le portrait qu'on a oublié chez nous; il est attaché à un
+ruban qu'elle passe à mon cou.--Tiens, me dit-elle, c'est toi, André,
+qui, le premier, as trouvé ce portrait; c'est toi, sans doute, qui dois
+le rendre à son maître. Mais ne va pas te tromper?...--Oh! ne craignez
+rien!... Je reconnaîtrai bien ce vilain monsieur.--Cache toujours avec
+soin ce bijou; on pourrait te le voler, mon ami; et j'en serais fâchée,
+car j'ai dans l'idée que ce médaillon te portera bonheur... qu'il sera
+cause de ta fortune! que sais-je?--Oh! oui, maman, j'en aurai bien soin,
+et je ne jouerait pas avec.--Si ce monsieur est plus généreux à Paris,
+il te récompensera peut-être de ce que tu as bien gardé ce bijou. Mais
+ne demande rien, mon fils, et souviens-toi qu'il ne faut pas se faire
+payer pour avoir été honnête.
+
+J'ai serré avec soin le portrait sous ma veste; nous avons nos sacs sur
+nos épaules, ma mère nous conduit avec Jacques sur la montagne que nous
+allons descendre pour gagner notre route. Là, elle nous presse
+tendrement contre son coeur.
+
+--André, me dit-elle, tu es l'aîné; tu as plus d'esprit que Pierre;
+veille sur lui, mon garçon; console-le, aide-le quand il aura de la
+peine... Ne vous quittez pas, mes enfants; et surtout soyez toujours
+sages, honnêtes, et souvenez-vous des leçons de votre père.
+
+Nous promettons à notre mère de ne point oublier ses avis et de n'être
+ni menteurs ni paresseux. Puis, après l'avoir encore embrassée, ainsi
+que notre petit frère, nous nous arrachons de ses bras.
+
+Qu'ils sont pénibles à faire les premiers pas qui vous éloignent de ceux
+que vous aimez! Jusque-là j'avais eu du courage, mais en me mettant en
+route, je sens qu'il m'abandonne, et je suis prêt à courir dans les bras
+de ma mère.
+
+Je m'efforce de retenir mes pleurs, tandis que Pierre laisse couler les
+siens. Nous ne faisons point six pas sans nous retourner pour voir
+encore ma mère et mon frère, et leur faire un signe d'adieu; on croit
+toujours que ce sera le dernier, mais ce n'est que lorsqu'on ne peut
+plus les apercevoir que l'on renonce à tourner encore une fois ses
+regards vers ceux que l'on chérit.
+
+Nous sommes au bas de la montagne... Déjà se perd dans l'éloignement le
+toit de notre chaumière... Jacques, Marie, vous tendez encore vos bras
+vers nous! Mais c'en est fait, nous ne distinguons plus vos signes
+d'adieu. Ah! je puis maintenant laisser couler mes larmes: ma mère ne
+les verra pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES PETITS SAVOYARDS.--FRAYEUR ET PLAISIR.
+
+
+Nous marchons depuis près d'une heure, Pierre et moi, et nous ne nous
+sommes encore rien dit. Je ne l'entends plus parler; mais il pousse de
+temps à autre de gros soupirs qu'il finit par ces mots: Jacques est bien
+heureux, lui!... il reste chez nous!...
+
+J'ai aussi cessé de pleurer. Je commence à regarder autour de moi; ce ne
+sont encore que des montagnes et des sites semblables à ceux qui
+entouraient notre chaumière, et cependant tout cela me paraît différent;
+il me semble déjà que je suis loin... bien loin de mon pays!...
+J'aperçois un village; nous y demanderons si l'on a vu nos compatriotes;
+d'ailleurs, je me souviens du nom de la première ville où nous devons
+nous rendre: c'est à Pont-de-Beauvoisin, puis après à Lyon. Oh! j'ai de
+la mémoire, et je trouverai bien ma route.
+
+--André, je suis las, me dit Pierre en s'arrêtant devant
+moi.--Asseyons-nous là-bas... au bord de la route, lui dis-je en le
+regardant avec tendresse; car je me souviens des dernières paroles de ma
+mère: elle m'a dit de veiller sur mon frère, de le protéger, de ne point
+l'abandonner. Je me sens fier de la confiance qu'elle a eue en moi, et
+de cette secrète supériorité qu'elle me reconnaît sur lui.
+
+Nous nous sommes assis au pied d'une colline:--Marcherons-nous
+longtemps? me dit Pierre, qui a toujours l'air bien affligé.--Ah! dame!
+nous ne sommes pas près d'arriver!...--Jacques est bien heureux, lui!...
+il reste chez nous!...--Nous allons gagner de l'argent pour aider notre
+mère; est-ce que tu en es fâché?--Et comment ferons-nous pour gagner de
+l'argent?--Nous ramonerons les cheminées; nous ferons des commissions,
+nous danserons la savoyarde, nous chanterons la chanson que nous a
+apprise notre père...
+
+Pierre, qui a fait la grimace quand j'ai parlé de ramoner, me dit
+alors:--Si tu veux, André, tu ramoneras les cheminées, et moi je
+danserai.
+
+Je regarde mon frère; ses yeux bleus étaient encore gonflés d'avoir
+pleuré; sa figure, ordinairement riante, ronde et rouge comme une
+cerise, et que ses cheveux blonds qui tombaient en grosses boucles sur
+son front rendaient si gentille, était comme ses yeux changée par le
+chagrin. Je lui saute au cou, je l'embrasse tendrement; cela nous fait
+du bien, et Pierre retrouve l'appétit.
+
+--J'ai faim, me dit-il.--Mangeons..., nous avons de quoi dans nos sacs.
+
+Pierre fouille dans le sien... il pousse un cri de joie. Ma bonne mère
+nous a glissé des noisettes et des pommes avec notre pain.--André!...
+André!... des pommes! me dit-il. Et le voilà qui mange et chante en même
+temps; les pommes ont rendu à mon frère toute sa gaieté.
+
+--Dis donc, André, qu'est-ce que nous verrons à Paris? me dit-il tout en
+se bourrant de pommes et de noix.--Oh! tout plein de choses!... Tu sais
+bien que mon père nous racontait ce qu'il y avait vu...--Ah! oui... des
+polichinelles, n'est-ce pas? et puis des hommes qui font des tours...
+qui mangent du fil et des aiguilles... qui marchent sur la tête, qui
+tournent sur une jambe.--Oh! bien d'autres choses encore!... des rues
+superbes, des maisons bien plus grandes que la nôtre, des voitures qui
+roulent toujours, des boutiques, comme quand c'est la foire à la ville
+de l'Hôpital, des lanternes magiques, des pièces curieuses, le soleil et
+la lune qu'un monsieur porte sur son dos, le diable qui danse, un chat
+qui lui tire la queue, et une bataille avec des chevaux dans une petite
+maison.
+
+--Comment! nous verrons tout ça? dit Pierre en se levant et sautant de
+joie; ah! comme nous allons nous amuser... Tiens, moi, je ferai la
+roue... Vois-tu, André, comme je la fais bien!
+
+Et voilà mon frère qui s'exerce à faire la roue sur le bord de la route;
+il ne pense déjà plus à notre chaumière. Ah! Pierre sera heureux à
+Paris!
+
+Mais le temps se passe: il faut nous remettre en route; Pierre fait la
+grimace. Il n'était plus fatigué pour faire la roue, il l'est encore
+pour marcher. Il me suit cependant, tout en faisant la moue. Mon frère,
+lui dis-je, tu sais bien que notre mère nous a recommandé de ne point
+être paresseux; si nous nous arrêtons souvent aussi longtemps, nous ne
+rattraperons pas les autres...--Je suis las.--Tu dansais tout à
+l'heure.--J'ai mal au talon.--Ça ne t'empêchait pas de faire la roue; il
+faut bien que nous arrivions ce soir dans une ville pour trouver à
+coucher, sans cela il faudrait dormir sur la route.--Ah! oui, oui, dit
+Pierre. Et il retrouve ses jambes, parce qu'il a peur de passer la nuit
+en plein air. Je sais maintenant le moyen de le faire avancer.
+
+--Dis donc, André, si nous allions nous perdre?...--Oh que non! nous
+demanderons toujours le chemin de Paris.--Si nous rencontrions des
+voleurs?--Tu sais bien que ma mère nous a dit que l'on ne volait pas les
+enfants.--Est-ce parce que les voleurs aiment les enfants?--Non, c'est
+parce que, quand on est petit, on n'a pas d'argent.--Ah! quand je serai
+grand, je n'aurai jamais d'argent, pour ne point avoir peur des
+voleurs.--Et avec quoi achèterons-nous du pain et des pommes?--Je ferai
+la roue et on me donnera de quoi dîner.--Et qu'est-ce que tu enverras à
+notre mère?
+
+Pierre ouvre de grands yeux et ne répond rien.
+
+Les pommes, la roue et les voleurs l'occupent entièrement.
+
+Nous sommes arrivés au village que j'avais aperçu de loin; je demande si
+l'on a vu passer une bande de Savoyards se rendant à Paris ou à Lyon.
+
+--Oui, mes enfants, me dit une bonne vieille, mais ils ont beaucoup
+d'avance sur vous. Ils sont passés au point du jour et voilà le soleil
+qui va bientôt se coucher.
+
+--Allons, en route! dis-je à mon frère, qui s'est déjà assis sur un banc
+devant une maisonnette et mange ce qui lui reste de pommes et de
+noix.--Est-ce que nous n'allons pas dîner?--Nous dînerons en chemin...
+il faut rejoindre nos amis.
+
+Pierre a beaucoup de peine à se décider à se lever, mais il me voit
+m'éloigner; il me suit enfin. Je me suis bien fait indiquer la route que
+nous devons tenir, car le jour commence à baisser; et si nous nous
+égarions dans les montagnes, nous pourrions tomber dans quelque
+précipice ou glisser dans quelque ravin.
+
+--Ne va donc pas si vite! me crie Pierre. Est-ce que les autres ne nous
+attendront pas?--Non, car ils ne savent pas que nous les avons
+suivis.--Je suis déjà bien las.--Et quand nous courions toute la journée
+dans le village, quand nous descendions sur nos mains le mont du
+Corbeau, tu n'étais jamais las.--Ah! j'aime mieux grimper à quatre
+pattes que marcher comme ça.--Tu n'as donc pas envie d'arriver à
+Paris?--Oh! si; mais Jacques est chez nous, lui! il n'est pas fatigué,
+et il aura de la soupe ce soir.
+
+Pierre pousse un gros soupir en songeant à la soupe. Nous avançons
+toujours, mais le jour finit, et je n'aperçois pas le village que l'on
+m'a dit qu'il fallait gagner pour trouver à coucher. Mon frère, qui
+était toujours en arrière, se rapproche de moi dès que la nuit paraît.
+
+--Dis donc, André, voilà la nuit...--Eh bien! ça n'empêche pas de
+marcher quand il fait clair de lune; nous verrons bien devant
+nous.--Est-ce que nous ne sommes pas bientôt arrivés?--Je ne sais
+pas.--Veux-tu courir, mon frère?--Non, non; ma mère nous a défendu de
+courir; ça nous rendrait malades en route... D'ailleurs tu es las.--Non,
+je ne suis pas fatigué... Tiens, allons plus vite.
+
+Pierre double le pas. Heureusement que la lune qui vient de paraître
+éclaire alors nos montagnes et nous permet de marcher sans danger.
+Cependant cette clarté a quelque chose qui inspire la tristesse. Les
+objets que nous voyons ne nous paraissent plus les mêmes; les ombres
+changent leurs formes. Souvent un bloc de rocher, une simple pierre, a
+de loin un aspect effrayant. Mon frère ne regarde plus qu'avec crainte
+autour de lui, il se serre contre moi, me tient le bras, qu'il presse
+avec force. Nous marchons ainsi sans parler pendant assez longtemps; le
+bruit de nos souliers ferrés trouble seul le silence de la nuit et le
+calme de nos montagnes, dont les habitants sont déjà livrés au repos.
+
+L'ardeur de Pierre se ralentit; il commence à perdre courage, et nous
+n'allons plus aussi vite.--André, est-ce que nous ne sommes pas bientôt
+arrivés? me dit-il à demi-voix comme s'il craignait d'être entendu à
+droite ou à gauche. Je devine au son de sa voix qu'il a grande envie de
+pleurer, et je tâche de le consoler.
+
+--Allons, Pierre, ne sois pas chagrin, nous souperons bien en
+arrivant...--Ah! je n'ai plus ni pommes ni noix.--On nous donnera
+quelque chose; tu sais bien que ma mère nous a dit qu'en chemin on donne
+aux enfants qui vont à Paris.--Nous aurons peut-être du lard?...--Si on
+nous en donne, nous danserons...--Oh! oui!... Comme c'est bon, du
+lard!... En mange-t-on à Paris?--Oui, puisqu'on gagne beaucoup d'argent.
+Il y a des gens qui donnent un sou pour une chanson...--Un sou!... C'est
+beaucoup d'argent, ça.--Tiens, chantons tous les deux pour voir comment
+nous ferons à Paris.--Non, je ne veux pas chanter... j'ai envie de
+dormir.--Nous dormirons quand nous serons arrivés...--Je ne vois pas de
+maisons!--Allons, Pierre, il faut que je te tire à présent: marche
+donc...--Si nous étions pris par des voleurs?...--Tu es un poltron, tu
+trembles toujours; quand tu seras à Paris tout le monde se moquera de
+toi!--André, est-ce qu'il n'y a pas des hommes qui mangent les
+enfants?--Eh non! c'est pour rire qu'on raconte ces choses-là, tu sais
+bien que mon père se moquait de Jacques quand il disait cela;
+d'ailleurs, si on voulait te faire du mal, je saurais bien te défendre!
+je donnerais des bons coups, va!...
+
+--Pierre a beaucoup de peine à se rassurer; cependant nous continuons de
+marcher, lorsque tout à coup il s'arrête et me saisit le bras en me
+disant d'une voix tremblante:--Ah! mon frère! vois-tu là-bas?...
+
+Il me désigne le côté droit de la route, à une trentaine de pas de nous,
+et j'aperçois une ombre de la grandeur d'un homme qui avance, puis
+recule sur le chemin que nous devons prendre; en même temps, j'entends
+comme un bruit sourd et uniforme qui se répète toutes les fois que
+l'ombre s'allonge et s'étend sur la route. Quoique je ne sois pas
+poltron je sens que mon coeur se serre, que ma respiration est gênée;
+je fais comme Pierre: je m'arrête, les yeux fixés sur cet objet, près
+duquel je crains d'approcher.
+
+--Ah! mon frère, qu'est-ce que c'est que ça? me dit Pierre, qui n'a
+presque plus la force de parler.--Dame... je ne sais pas...--Vois-tu
+comme ça remue... comme c'est grand?... entends-tu le bruit que ça
+fait?...--Oui... mais il faut pourtant que nous passions là... Oh! non,
+André... non, je t'en prie... j'ai trop peur... sauvons-nous...--Allons,
+Pierre, ne tremble pas ainsi... Nous sauver!... Non, mon père m'a dit
+que c'était honteux de se sauver. Cet homme qui est là veut nous
+effrayer; mais moi je n'ai pas peur... viens...--Non, non, André, je
+n'ose pas...
+
+Pierre se jette à genoux; il veut me retenir, il saisit ma veste, mais
+je ne l'écoute pas... Je me dégage, et il cache sa figure dans ses
+mains: j'avance fièrement vers l'objet qui nous cause tant d'alarmes, en
+criant bien haut pour me rassurer:--Non, non, je n'ai pas peur, moi!...
+
+J'approche enfin; et dans ce moment l'ombre mouvante s'approchait aussi
+et semblait vouloir me barrer le passage. Je n'avais pas encore osé la
+regarder en face pour m'assurer de ce que c'était; mais quelle est ma
+surprise en arrivant contre cet objet, de me trouver devant une barrière
+fixée après un poteau, et placée là pour empêcher les voyageurs de
+tomber dans un trou très-profond qui touchait presque la route. Cette
+barrière, qui s'ouvrait par le milieu, devait être fermée par une chaîne
+ou un cadenas; mais depuis longtemps une moitié s'était cassée; on avait
+négligé de la raccommoder, et ce qui restait et tenait au poteau par des
+gonds de fer tournait et retournait au gré du vent en rendant un son
+uniforme causé par le frottement continuel des vis qui criaient dans les
+gonds.
+
+Je n'ai pas plutôt reconnu ce que c'est, que, riant de ma frayeur,
+enchanté d'avoir eu le courage de la surmonter, je grimpe sur la
+barrière et me mets à cheval dessus, tournant avec elle au gré du vent.
+
+Pierre, qui est resté à terre la tête cachée dans ses mains, m'entend
+pousser des cris de joie en répétant:--Hue donc! à cheval!... ah! que
+c'est gentil!... viens donc, Pierre... Ah! qu'on est bien là-dessus! ça
+va tout seul.
+
+Pierre ne sait ce que cela veut dire, ni s'il doit se risquer à venir me
+trouver. Cependant je l'appelle toujours, il m'entend rire, cela dissipe
+sa frayeur. Il s'approche enfin, et ne m'a pas plutôt vu tournant sur la
+barrière, qu'il grimpe à califourchon et se met en croupe derrière moi.
+Puis nous donnons le mouvement, et nous voilà nous ébattant à qui mieux
+mieux sur le morceau de bois qui nous fait tourner autour du poteau.
+Nous ne remarquons pas que ce poteau est placé tout près d'un précipice,
+et qu'en nous faisant aller de toute notre force sur la barrière, nous
+pourrions, si nous perdions l'équilibre lorsqu'elle revient sur le bord,
+rouler à plus de trente pieds, et nous casser bras et jambes sur les
+rochers; mais nous ne voyons plus le danger, et ce qui un moment
+auparavant nous causait de si vives alarmes est devenu pour nous une
+source de plaisirs.
+
+Comme il faut que tout ait une fin, après être restés près de trois
+quarts d'heure sur cette nouvelle balançoire, je descends et je dis à
+Pierre:--Il faut nous remettre en route, mon frère.--Ah! encore un
+peu... c'est si amusant!--Et coucher? et souper?...--Oh! je n'ai plus ni
+faim ni envie de dormir... André, fais-moi aller, je t'en prie!--Non, en
+voilà assez, il faut arriver au village.
+
+J'ai bien de la peine à déterminer Pierre à descendre de dessus la
+barrière; il cède cependant en répétant:--Quel dommage!... comme c'était
+amusant!
+
+Nous nous remettons en marche; mais cette fois c'est en riant, en
+chantant; la frayeur a disparu, le jeu nous a ôté de la tête toutes les
+visions causées par le clair de lune; et maintenant, quand nous
+apercevons de loin quelque chose qui semble remuer, Pierre s'écrie en
+sautant de joie:--Ah! si c'était encore une balançoire!... Qu'il faut
+peu de chose pour nous faire envisager les objets sous un aspect
+différent!.......
+
+Nous sommes arrivés au bourg que l'on m'a indiqué, et cette fois le
+chemin ne nous a pas paru long. Mais il est sans doute tard, car je
+n'aperçois pas de lumière dans les maisons.--Vois-tu! dis-je à Pierre,
+nous sommes restés trop longtemps à cheval sur la barrière. Je ne sais
+pas où il faut frapper pour demander à coucher et à souper.--Il faut
+frapper à une maison...--Oui, mais dans toutes les maisons on ne donne
+pas à coucher!...--Bah!... nous leur chanterons quelque chose... ou ben
+tu ramoneras, toi.--Est-ce qu'on ramone la nuit?... Cette bonne dame où
+nous avons passé ce matin m'avait dit d'aller à l'auberge, qu'on y
+couchait les Savoyards pour deux sous dans une belle grange, avec un
+morceau de fromage.--Il faut y aller...--Mais je ne sais à qui
+demander... Viens, Pierre, on dit que c'est une grande maison;
+cherchons-en une belle.
+
+Nous voilà parcourant le bourg, qui est assez considérable, et regardant
+toutes les maisons au clair de la lune. J'en aperçois une qui me semble
+bien plus belle que les autres, et je dis à Pierre:--C'est sans doute
+l'auberge... frappons.
+
+Nous cognons avec nos pieds et nos poings contre la porte de la maison.
+Aussitôt nous entendons les aboiements d'un chien qui accourt tout
+contre la porte à laquelle nous avons frappé, et qui fait un bruit
+épouvantable. Pierre, effrayé, s'éloigne de la maison, dont il ne veut
+plus approcher; je cours après lui pour le rassurer, mais les aboiements
+du chien ont réveillé les autres. Tous les mâtins du bourg semblent se
+répondre: de quelque côté que nous nous sauvions, nous entendons près de
+nous japper avec fureur, et Pierre est tremblant, parce qu'il croit
+avoir après lui tous les dogues de l'endroit; il veut à toute force
+quitter le village.
+
+--Viens, André, me dit-il, allons-nous-en... Il n'y a que des chiens
+dans cet endroit-ci... Oh! j'aime mieux coucher sur la route...--N'aie
+donc pas peur!... Tous ces chiens-là sont pour garder les maisons; mais
+ils ne nous feront pas de mal, nous ne sommes pas des voleurs!... Est-ce
+qu'il faut trembler comme ça? Attends, voilà encore une belle maison, je
+vais frapper plus doucement, pour que les chiens ne m'entendent pas.
+
+Je cogne un petit coup contre la porte: on ne répond pas. Je continue de
+cogner; mais le bruit que font les chiens empêche qu'on ne m'entende.
+Cependant on ouvre une fenêtre à quelques pas de moi, puis une autre
+dans une maison à côté: j'entends des voix, et bientôt la conversation
+s'établit d'une croisée à l'autre.
+
+--Dieu! queu tapage font tous ces mâtins!... queu qu'ils ont donc cette
+nuit pour être en l'air comme ça?...--Ah! c'est toi, Claudine! t'es donc
+réveillée aussi?--Est-ce qu'on peut dormir avec ce charivari?... Et toi,
+est-ce ton mari ou les chiens qui t'ont éveillée?--Mon mari!... Ah ben!
+on lui tirerait le canon dans l'oreille qu'il n' bougerait pas plus
+qu'une bûche!... i' n'est pus jamais gai la nuit. Tiens, Jeanne, si tu
+te remaries, ne prends pas un plâtrier!... I gnia rien de plus traître
+que ça... C'est un état trop fatigant, vois-tu: Michel est un bonhomme,
+mais i' n'rit que le dimanche!...--Ah! c'est ben triste!... j' tâcherai
+d'épouser un couvreur, ils sont ben plus aimables.
+
+Pendant la conversation de ces dames, le bruit a cessé. Je veux
+m'approcher d'elles et leur parler; mais elles viennent de refermer leur
+croisée. Je retourne à la grande maison, je frappe encore... Enfin, on
+ouvre une fenêtre: une vieille figure presque cachée sous un grand
+bonnet de laine se montre et demande avec colère:
+
+--Qui est-ce qui ose frapper chez M. le maire à l'heure qu'il est?
+
+--C'est nous, madame...--Qui, vous?--André et Pierre...--Qu'est-ce
+qu'ils veulent, André et Pierre?--Nous sommes de petits Savoyards...
+Avez-vous une cheminée à faire nettoyer?... Voulez-vous nous ouvrir,
+nous chanterons la petite chanson, et nous danserons nous deux mon frère
+pour un peu de pain et de fromage...--Ah! les petits drôles!... Ah! les
+mauvais sujets, qui viennent réveiller des gens comme nous!... pour leur
+proposer de les voir danser! Si je vous retrouve demain, je vous ferai
+danser, moi. Du fromage!... du fromage!... à ces polissons!...
+Allez-vous-en bien vite, et que je ne vous entende plus. Venir la
+nuit!... ramoner... chez M. le maire!...
+
+La vieille femme est rentrée en murmurant des menaces contre nous. Je
+retourne tristement près de mon frère.
+
+--André, me dit-il, ces gens-là sont bien méchants, ils ne veulent pas
+nous ouvrir... Pourquoi donc ça? Et quand on frappait la nuit à notre
+chaumière, mon père ouvrait toujours; il partageait son souper, sans
+faire ramoner sa cheminée, et sans savoir si on lui chanterait quelque
+chose. Pourquoi ces gens-là ne sont-ils pas comme mon père?--Ah! dame!
+je ne sais pas!...--Ça sera-t-il comme ça à Paris?--Oh! non! à Paris on
+aime bien les Savoyards, parce qu'on a beaucoup de cheminées à faire
+ramoner.
+
+Tout en causant avec mon frère, j'aperçois, à côté d'une petite
+maisonnette de bien chétive apparence, une espèce d'écurie dans laquelle
+sont plusieurs monceaux de paille et des instruments de jardinage. Il
+n'y a point de porte qui ferme cet endroit; j'entre tout doucement, en
+faisant signe à Pierre de me suivre. Il n'ose pas.--Il y a peut-être
+encore des chiens, me dit-il en restant à la porte. J'entre seul... je
+m'assieds sur la paille, et Pierre, voyant qu'il n'y a pas de danger, se
+décide enfin à entrer, et vient s'asseoir près de moi.
+
+--Oh! qu'on est bien là, André!--Nous allons y passer la nuit.--Mais si
+on nous gronde demain?--Non, non, puisqu'il n'y a pas de porte, c'est
+qu'on veut bien permettre d'y entrer. N'aie pas peur, Pierre... Nous
+serons aussi bien là que dans leur maison, et on ne nous dira rien.
+
+Pierre se rassure; d'ailleurs il est las, et il a sommeil. Comment
+quitter cette paille, sur laquelle nous sommes si douillettement!... Mon
+frère se couche à mon côté; je passe un de mes bras autour de lui, pour
+le sentir toujours près de moi; je mets mon autre main sur le médaillon,
+que je porte sous ma veste, afin qu'on ne puisse pas me l'enlever, car
+je suis fier de porter un objet si précieux. Plus tranquille de cette
+manière, je ne tarde pas à imiter Pierre, et nous nous endormons
+profondément.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+NOTRE DÉBUT.--PREMIER EXPLOIT DE PIERRE
+
+
+Quand nous nous éveillons, le soleil est levé depuis longtemps. Je me
+frotte les yeux, je pousse mon frère.--Mon Dieu! il est bien tard,
+peut-être? dis-je en regardant autour de moi. J'aperçois alors, à
+l'entrée de l'endroit qui nous avait servi de chambre à coucher, un
+petit vieillard qui nous regardait en souriant.
+
+--Pardon, monsieur, c'est peut-être à vous cette paille sur laquelle
+nous nous sommes couchés... mais nous étions si fatigués!... Pierre,
+Pierre, lève-toi donc... Nous allons nous en aller tout de suite,
+monsieur...
+
+--Et pourquoi, mes enfants? me répondit le vieillard; reposez-vous tant
+que vous voudrez... Ne craignez pas de me gêner. Mais il fallait frapper
+à une chaumière, vous auriez été mieux et plus chaudement pour la
+nuit.--Ah! monsieur, nous n'avons pas osé... Nous avions déjà été
+quelque part, où nous avions été refusés et appelés polissons, parce que
+nous demandions à coucher et un peu de fromage sur not' pain, et
+cependant, pour cela, nous aurions dansé et chanté, mon frère et
+moi.--Pauvres petits! Mais... où donc avez-vous frappé?--A la plus belle
+maison de l'endroit.--Mes enfants, c'était à la plus simple, à la plus
+modeste qu'il fallait vous adresser, on ne vous aurait pas chassés. Une
+autre fois, souvenez-vous de mon conseil: quand vous irez demander
+l'hospitalité, allez frapper aux chaumières, et non pas aux grandes
+maisons.
+
+Pierre vient enfin d'ouvrir les yeux. J'ai bien de la peine à le décider
+à quitter notre lit. Il appelle Jacques et notre mère, il se croit
+encore chez nous. Il demande à déjeuner... Je le pousse, je le
+secoue.--Pierre, éveille-toi donc tout à fait... Nous ne sommes plus
+chez nous... Nous allons à Paris...
+
+Il me regarde en se frottant les yeux. Il pousse un gros soupir.--Nous
+n'allons donc pas déjeuner, André?
+
+--Si, mes enfants, nous dit le bon vieillard, vous allez déjeuner avec
+moi, et vous ne vous remettrez en route que lorsque vous aurez pris des
+forces pour longtemps.
+
+Ces mots ont entièrement réveillé Pierre; nous suivons gaiement ce bon
+monsieur, qui nous fait entrer dans sa petite maisonnette. Là, nous
+voyons sur une table du lait, des oeufs, du fromage et du pain blanc.
+Nous nous regardons en riant, Pierre et moi. Quel doux réveil! comme
+nous allons nous régaler!
+
+Le vieillard nous fait asseoir devant la table.--Mangez, nous dit-il,
+reprenez des forces, mes enfants. Il y a loin d'ici à Paris! Mais à
+votre âge on doit faire la route en jouant et en chantant.
+
+Nous ne nous sommes pas fait répéter l'invitation de notre hôte: nous
+dévorons le déjeuner qui est devant nous, et nous ne nous arrêtons que
+lorsque la respiration commence à nous manquer.
+
+--Ah! que c'est bon du pain dans du lait! dit Pierre, qui regrette de ne
+pouvoir manger davantage. Je remercie ce bon vieillard, qui met dans nos
+sacs ce que nous avons laissé du déjeuner, puis nous conduit lui-même
+sur la route que nous devons prendre, et nous embrasse tendrement avant
+de nous quitter.
+
+Nous voici de nouveau en chemin; mais le déjeuner que nous venons de
+faire nous a égayé l'imagination, nous voyons tout en rose. Quelle
+influence l'estomac a sur l'esprit! comme on est plus aimable, plus
+humain, plus généreux, plus sociable en sortant de table! et comme les
+hommes doivent avoir de la bienveillance, de l'aménité les uns pour les
+autres dans ce siècle où l'on dîne si bien, et où le _Cuisinier Royal_
+est à sa quatorzième édition!
+
+Nous ne nous arrêtons que pour manger nos provisions et, vers le soir,
+nous arrivons sans accident à un village que le bon vieillard nous a
+indiqué le matin en nous disant d'y demander Joseph, qui doit nous
+donner à coucher. En effet, sur sa recommandation, nous sommes
+accueillis et logés dans une grange; mais j'apprends que la bande de
+montagnards a passé la veille, et ne s'est point arrêtée dans le
+village. Chaque instant nous éloigne davantage de ceux que nous voulons
+rejoindre. Comment faire? Pierre ne veut pas aller plus vite; je ne puis
+parvenir à l'éveiller avant le point du jour, et les autres ne nous
+attendront pas.--Ma foi! nous ferons la route sans eux, dis-je en me
+couchant près de mon frère; nous sommes assez grands pour aller seuls,
+et en demandant notre chemin nous saurons bien trouver ce Paris que tout
+le monde connaît.
+
+Le lendemain, c'est la même cérémonie pour décider Pierre à se remettre
+en route. Si je le laissais faire, ce garçon-là passerait sa journée à
+dormir. Nous n'avons pas un déjeuner aussi bon que la veille, mais on
+nous donne du pain pour emporter; et je pousse Pierre pour qu'il
+remercie nos hôtes, ce qu'il fait d'assez mauvaise grâce et en lorgnant
+du coin de l'oeil un fromage placé sur une planche et auquel on ne
+nous a pas fait goûter.
+
+--Pierre, lui dis-je quand nous sommes en route, si tu n'es pas plus
+honnête, on ne nous donnera plus rien dans les maisons où nous nous
+arrêterons.--Pourquoi ne nous ont-ils pas donné de ce grand fromage
+jaune... qui sentait si bon?--C'est encore bien poli de nous avoir donné
+du pain, car nous n'avons rien fait chez eux, ni ramoné, ni chanté; tu
+veux qu'on te donne sans travailler, toi?
+
+M. Pierre ne dit rien, il fait la moue, il est de mauvaise humeur
+pendant toute la route; il veut s'arrêter à chaque instant, et se plaint
+de son talon. Tout cela, parce qu'il est mécontent de son déjeuner.
+
+Vers la brune, nous apercevons la ville de Pont-de-Beauvoisin. Tiens,
+vois-tu, dis-je à Pierre, nous avons déjà fait beaucoup de chemin!...
+C'est une grande ville, cela...--Sommes-nous à Paris?--Oh! non, mais
+nous approchons... Oh! il y a de belles maisons là... et de grandes
+cheminées... Allons, mon frère, c'est là qu'il faut commencer à gagner
+de l'argent... ne va pas faire le paresseux, surtout!...
+
+Pierre roule ses yeux autour de lui d'un air qui n'annonce pas qu'il ait
+grande envie de m'obéir, et pendant que je saute de joie en entrant dans
+la ville, et que je commence à crier de toute ma force:--Ramoneurs de
+cheminées!... faut-il des ramoneurs?... j'aperçois mon frère qui tire la
+langue et fait des grimaces aux personnes qui se mettent à leur croisée.
+
+--Pierre, veux-tu finir...--Quoi donc? je ne fais rien.--Je te vois bien
+te moquer du monde, faire la grimace: c'est bon, nous n'aurons ni à
+coucher ni à souper, et on nous chassera de la ville comme des mauvais
+sujets.
+
+Pierre se tient plus tranquille; je recommence à crier:--Voilà des
+ramoneurs! En ce moment, nous nous trouvions devant la boutique d'un
+pâtissier-rôtisseur-restaurateur. Le maître prenait le frais en fumant
+sa pipe devant sa porte. Il nous regarde en souriant:--Ah! ah! voilà des
+enfants qui vont à Paris peut-être?...--Oui, monsieur... avez-vous des
+cheminées à faire ramoner?...--Allons, je veux essayer votre talent...
+Entrez, mes enfants... Marguerite!... Marguerite!... conduis-les à la
+cuisine et à la chambre du premier; ils ramoneront chacun une
+cheminée...
+
+Le pâtissier nous a fait entrer chez lui. Pierre lorgne les petits pâtés
+qu'il aperçoit dans la salle basse. Une jeune fille arrive et demande à
+M. Boulette (c'est le nom du pâtissier) ce qu'il faut faire de nous. Il
+lui renouvelle l'ordre de nous conduire aux cheminées, et retourne fumer
+sa pipe sur sa porte.
+
+--Allons, venez, petits, nous dit la jeune servante en marchant devant
+nous. Suivez-moi, et tâchez de ne point faire trop de poussière.
+
+J'ai bien de la peine à faire avancer Pierre, qui semble cloué au milieu
+des petits pâtés. Je le force cependant à marcher devant moi; nous
+arrivons dans la cuisine.--Tiens, ramone celle-là, me dit la servante,
+tu es le plus grand, et c'est celle où il doit y avoir le plus
+d'ouvrage. Toi, petit, viens ramoner l'autre.
+
+La jeune fille fait signe à Pierre, qui ne bouge pas, et se contente de
+chercher dans tous les coins de la cuisine s'il apercevra encore quelque
+galette.
+
+--Va donc avec mamzelle, lui dis-je en le poussant--Est-ce qu'il ne sait
+pas ramoner? dit la servante.--Si, si, mamzelle; mais comme il est un
+peu petit, je vais aller avec vous, seulement pour l'aider à
+grimper.--Oh! le nigaud! j'en ai vu de bien plus petits que lui qui
+grimpaient comme des chats!
+
+Je prends mon frère par le bras, il me suit sans ouvrir la bouche; nous
+arrivons dans la chambre de M. Boulette, et la servante lui montre la
+cheminée. Pierre devient rouge jusqu'aux oreilles, et je vois qu'il a
+envie de pleurer.
+
+--Allons, Pierre, ôte tes souliers... mets là ton sac, accroche ton
+grattoir à ta ceinture, et monte là-dedans... Elle n'est pas ben
+haute.--Je ne veux pas!... me dit Pierre en mettant la main sur ses
+yeux.--Comment, tu ne veux pas!... et que feras-tu donc à Paris?...
+Comment gagneras-tu de l'argent?... C'est si vilain d'être paresseux...
+Et notre pauvre mère!... Allons, Pierre, si tu montes, tu auras pour
+souper un de ces petits pâtés que tu regardais tout à l'heure.
+
+Ce dernier argument paraît être le plus fort. Pierre s'avance en
+rechignant un peu; je me mets à genoux pour l'aider à monter, il
+hésite... Il s'arrête... Je lui crie encore aux oreilles les mots de
+pâtés, de galette; il se décide: il monte sur moi... Le voilà dans la
+cheminée.--Ramone ferme, et n'aie pas peur, lui dis-je, et surtout va
+jusqu'au haut, et chante la petite chanson.
+
+Après l'avoir encouragé, je suis la servante, qui riait de la
+poltronnerie de mon frère; je redescends à la cuisine, dont je vais
+ramoner la cheminée, enchanté d'être enfin parvenu à vaincre la
+répugnance de Pierre. Mais, pendant que je ramone de mon mieux, je suis
+loin de me douter des suites que doivent avoir les premiers travaux de
+mon Pierre.
+
+Pierre est resté longtemps fixé à la même place, ne sachant s'il doit
+avancer ou reculer: la crainte et l'appétit se livrent un long combat;
+mais l'appétit finit par l'emporter, et Pierre monte en s'appuyant des
+mains et des genoux aux parois de la cheminée. Parvenu à une certaine
+hauteur, il sent d'un côté une grande crevasse, et se persuade que c'est
+une fenêtre de la cheminée; il passe par là sa tête, puis ses jambes,
+cherchant le jour et ne l'apercevant que fort loin au-dessus de lui; il
+essaye de chanter là sa petite chanson, mais la suie qu'il avale et
+qu'il respire l'enroue au point qu'il peut à peine se faire entendre.
+Il tire son grattoir, et ne se doute pas qu'il a changé de cheminée, et
+qu'au lieu d'être dans celle de M. Boulette, il ramone maintenant pour
+une de ses voisines.
+
+Bientôt Pierre se sent fatigué... Il m'appelle: ne recevant pas de
+réponse, il me croit en train de souper sans lui, alors il veut
+descendre bien vite; mais, parvenu à six pas de l'âtre, le pied lui
+manque, et il roule dans la cheminée en poussant des cris épouvantables.
+
+La cheminée dans laquelle mon frère venait de passer par mégarde était
+celle de la chambre à coucher de mademoiselle Césarine Ducroquet, fille
+majeure, ayant conservé jusqu'à quarante-deux ans une vertu que
+n'avaient pu effleurer les hommages des hommes les plus séduisants du
+département de l'Isère; en revanche, mademoiselle Ducroquet aimait à
+s'égayer sur le compte des femmes dont les moeurs ne lui paraissaient
+pas bien pures. Prude par vanité, méchante par goût, coquette par
+instinct, superstitieuse par faiblesse, bavarde par tempérament,
+mademoiselle Césarine passait sa vie à se faire tirer les cartes et à
+jouer au boston; à faire des petits paquets avec sa vieille servante et
+des grabuges avec madame l'adjointe, à médire de ses voisins et à courir
+chez eux pour savoir ce qui s'y passait. Deux mille livres de rente, qui
+ne devaient rien à personne, ouvraient à la vieille fille les portes des
+maisons les plus considérables de l'endroit.
+
+Cependant une vertu de quarante-deux ans devient quelquefois un poids
+dont on voudrait alléger la pesanteur. _S'il est un temps pour la folie,
+il en est un pour la raison_; par conséquent, quand on a commencé par la
+raison, on finit assez souvent par la folie. Depuis quelque temps,
+mademoiselle Césarine Ducroquet n'était plus la même; elle éprouvait des
+maux de nerfs, des vapeurs, des palpitations; ses yeux devenaient
+humides en lisant les amours de _Huon de Bordeaux_ et de la dame des
+_belles Cousines_; elle avait en secret soupiré avec _Élodie_, et frémi
+avec _Éléonore de Rosalba_. En vain sa vieille servante lui assurait
+qu'elle lisait trop tard la nuit, et que cela seul faisait pleurer ses
+yeux. Mademoiselle Ducroquet trouvait une autre cause à sa sensibilité.
+Depuis plusieurs jours ses cartes lui montraient sans cesse un beau
+blond attaché à ses pas, la suivant partout, et se trouvant toujours
+avec elle et l'as de pique, soit à la ville, soit à la campagne. Quel
+était ce blond? que lui voulait-il? Le destin lui annonçait-il un époux
+dans les petits paquets? Mademoiselle Césarine ne pouvait éloigner ces
+pensées de son esprit troublé; partout elle cherchait le beau blond.
+Elle soupirait, elle s'impatientait! Son heure était venue: à
+quarante-deux ans le timbre du coeur n'a plus cette douceur, ce son
+argentin qui fait tendrement rêver la volupté; c'est une cloche qui
+tinte avec force et qui étourdit celle qui la possède.
+
+Mademoiselle Césarine Ducroquet, ne voulant pas laisser connaître dans
+la ville le changement qui s'opérait en elle, allait beaucoup moins dans
+le monde, et se concentrait dans ses cartes et ses romans de chevalerie
+ou de revenants. Cette nouvelle manière de vivre avait altéré sa santé;
+bientôt il fallut consulter un médecin. Un nouveau disciple d'Esculape
+venait de se fixer dans la ville; on vantait beaucoup son savoir;
+mademoiselle Ducroquet ne le connaissait encore que de réputation; elle
+le fit prier de venir la voir, et M. Sapiens, charmé de se faire une
+clientèle, s'empressa de se rendre à son invitation.
+
+A l'aspect du docteur, mademoiselle Ducroquet éprouva un tremblement
+involontaire, trouvant qu'il ressemblait d'une façon surprenante au
+valet de carreau qui la poursuivait sans cesse dans ses cartes. En
+effet, sans être positivement blond, M. Sapiens avait quelque chose de
+la couleur d'Hector; ses yeux étaient vifs et malins; il boitait un peu,
+ce qui n'est pas très-chevaleresque, mais il traînait la jambe d'une
+manière si séduisante que cela le rendait encore plus intéressant.
+D'ailleurs son mollet était bien placé, et M. Sapiens ne portait jamais
+de bottes; enfin, quoique près de ses cinquante ans, le docteur n'en
+paraissait guère avoir plus de quarante-huit.
+
+M. Sapiens avait usé sa jeunesse dans la capitale. S'apercevant un peu
+tard que, malgré ses talents, il parviendrait difficilement à y faire
+fortune, il se décida à s'établir en province. En homme habile, il avait
+pris des informations sur mademoiselle Ducroquet avant de se rendre chez
+elle. Une demoiselle à marier, avec deux mille livres de rente, n'était
+point un parti à dédaigner pour un docteur qui, à cinquante ans, n'avait
+encore guéri que des pituites et des rhumes de cerveau. Ce fut donc en
+tâchant de donner à sa physionomie l'expression la plus agréable que le
+docteur se présenta chez mademoiselle Ducroquet; il n'eut point de peine
+à lui plaire, sa ressemblance avec le valet de carreau plaidait
+éloquemment en sa faveur. Les premières visites furent courtes; bientôt
+le docteur les allongea: il sondait adroitement le moral de la vieille
+fille, et, connaissant son goût pour le merveilleux, sa croyance aux
+cartes, son penchant pour les romans de chevalerie, il flattait
+agréablement ses idées, lui prêtait les _Amours de Bayard_ et les
+_Quatre fils Aymon_; tout en écrivant une ordonnance, en prescrivant une
+potion calmante, il risquait un brûlant regard auquel on répondait par
+un tendre soupir que l'on mettait sur le compte des vapeurs.
+
+Au bout de quelques semaines, l'intéressante malade était guérie, grâce
+aux soins du cher docteur. Il ne lui restait plus que des palpitations,
+que la présence de M. Sapiens ne faisait qu'augmenter. Celui-ci, ne
+voulant pas traîner en longueur une conquête qui lui convenait
+parfaitement, avait déjà risqué quelques mots d'amour et d'hymen, sans
+cependant se déclarer entièrement, parce que mademoiselle Ducroquet, se
+rappelant tout ce qu'elle avait dit contre les hommes et le mariage, ne
+savait plus comment changer de résolution sans se rendre la fable de la
+ville. Cependant tous les jours il lui devenait plus difficile de
+résister aux oeillades de M. Sapiens et aux palpitations de son
+coeur.
+
+Le matin du jour où nous devions, mon frère et moi, faire notre entrée à
+Pont-de-Beauvoisin, le docteur avait fait à mademoiselle Ducroquet la
+visite habituelle. Toujours aimable, galant, il avait apporté à la
+convalescente les _Chevaliers du Cygne_ et _Roland furieux_. En
+récompense, mademoiselle Césarine lui avait promis de lui faire les
+cartes et de lui dire sa bonne aventure. Mais comme dans la journée tous
+les moments du docteur étaient pris, on l'avait invité à venir, sans
+façon, prendre la moitié d'un petit goûter; et il avait accepté, à
+condition qu'on voudrait bien lui permettre d'offrir une bouteille de
+parfait-amour.
+
+Toute la journée mademoiselle Ducroquet s'occupe de sa toilette et de
+son goûter: les vieilles filles sont friandes, et les médecins sont
+connaisseurs en bonnes choses. On court de son miroir au garde-manger;
+on met des papillotes et on glace des petits pots de crème; on chiffonne
+un bonnet et on fouette du fromage; on arrange un fichu et on choisit du
+raisin. Le temps passe bien vite dans de si douces occupations; il n'y a
+que la vieille servante qui le trouve long, parce que jamais sa
+maîtresse n'a été si pétulante, si difficile pour sa cuisine et sa
+toilette.
+
+Enfin, à cinq heures, tout est terminé: une table est couverte de
+pâtisseries, de fruits, de confitures et de vins fins. Mademoiselle
+Césarine s'est coiffée d'un bonnet bleu-tendre dont les rubans se
+marient parfaitement à l'expression languissante de ses yeux. Assise sur
+un canapé, elle attend le docteur en lisant _Roland furieux_; les amours
+de la belle Angélique la font tendrement rêver. On sonne... Elle a
+tressailli. Est-ce le neveu de Charlemagne? Non, c'est M. Sapiens, qui
+reste saisi d'admiration à l'aspect du goûter et de mademoiselle
+Césarine, et jette alternativement de tendres regards sur le bonnet bleu
+et les assiettes de macarons.
+
+Après les compliments d'usage, on se met à table; et, malgré ses
+palpitations, mademoiselle Ducroquet revient très-souvent aux biscuits
+et au vin muscat. Mais le docteur est là, et il assure que cela ne peut
+pas lui faire de mal. Comment être sage, quand celui qui gouverne notre
+santé nous excite à faire un petit extraordinaire, et nous donne
+lui-même l'exemple? Mademoiselle Césarine se laisse aller; M. Sapiens
+est si entraînant, et il dit de si jolies choses en versant le
+parfait-amour, que la vertu de quarante-deux ans commence à faiblir et à
+chanceler. Cependant on a promis de faire les cartes au docteur, et on
+ne peut pas oublier cela. On prend son jeu et, pendant que M. Sapiens
+continue d'avaler des biscuits à la cuiller, on va sur un coin de la
+table lire dans l'avenir, quoique le jour baisse et que l'on commence à
+ne plus y voir; mais pour lire dans l'avenir on ne doit pas avoir besoin
+de chandelle.
+
+--Ah! docteur!... je vais savoir ce que vous pensez, dit mademoiselle
+Césarine en présentant à son convive le jeu à couper.--C'est ce que je
+désire, femme adorable!... répond M. Sapiens en avalant un second verre
+de parfait-amour.
+
+--Les cartes ne me trompent jamais!...--Je serai donc comme les
+cartes!...--Coupez encore...--Tant que cela vous fera plaisir.--Ah! que
+votre jeu se présente bien!--Je me montre à découvert, aimable Césarine
+Ducroquet; vous pouvez analyser ma pensée et respirer une décoction de
+mon amour.--Laissez donc mon genou... Trois neuf! c'est grande
+réussite.--Ah! mademoiselle Ducroquet!... il ne dépend que de
+vous...--Coupez encore... Vous voilà sorti, docteur, je vous prends en
+valet de carreau.--Prenez-moi de la manière qui vous sera le plus
+agréable; pourvu que vous me preniez, c'est tout ce que je
+demande!...--Vous êtes à côté d'une femme brune...--C'est vous,
+mademoiselle Ducroquet...--Il y a de l'amour... de la sincérité...--Il
+doit y avoir une infusion de tout cela!... Ah! comme vous tirez bien les
+cartes...--Mais voilà un valet de pique qui m'inquiète; il vient
+toujours se mettre entre nous deux...--Nous lui donnerons une petite
+médecine négative, afin qu'il ne se permette plus de vous faire les yeux
+doux.--Le dix de trèfle... un amant dans la maison... Docteur, comme
+vous me serrez la main!...--Ainsi que Gérard de Nevers aux pieds de la
+belle Euriant, ou, si vous l'aimez mieux, ainsi qu'Hercule filant aux
+pieds d'Omphale, je tombe aux pieds de la dame de mes
+pensées...--Docteur, que faites-vous?... Trois dix... changement
+d'état... Mais nous ne voyons plus clair... je vais sonner...--C'est
+inutile, nous voyons assez pour nous comprendre... J'attends votre
+ordonnance pour faire enregistrer mon amour...--Ce valet de pique
+m'inquiète.--Ce drôle-là nous poursuit comme une lotion de graine de
+lin!...--Pour vous... pour le dehors... pour ce qu'il en sera...--Un
+mariage... intéressante Césarine, j'en jure par ce baiser!...--Ah!
+docteur, que faites-vous?... L'as de pique... bagatelle...
+docteur...--Je vous adore...--Encore un petit paquet... Docteur,
+finissez.
+
+Mais le docteur, que le vin muscat et le parfait-amour ont rendu
+très-amoureux, devient à chaque instant plus entreprenant. On ne voit
+presque plus clair; mademoiselle Ducroquet, dont la tête est presque
+perdue, regarde encore ses cartes, tout en se défendant assez
+faiblement, et en répétant d'une voix émue:--Trois huit... et la dame de
+trèfle qui est sens dessus dessous... Ah! mon Dieu, docteur, qu'est-ce
+que cela signifie?... Je ne sais plus ce que cela veut dire...
+
+La vertu de mademoiselle Ducroquet court de grands périls, lorsque tout
+à coup un bruit sourd se fait entendre du côté de la cheminée; bientôt
+il augmente... il approche... enfin, quelque chose de noir tombe avec
+fracas et vient rouler jusqu'aux pieds du couple amoureux en poussant
+des cris épouvantables.
+
+A cette apparition soudaine, mademoiselle Ducroquet ne doute point que
+ce ne soit le diable qu'elle a vu sous la figure du valet de pique, qui
+vient la punir de sa faiblesse. Elle jette un cri de terreur, et
+repousse loin d'elle le docteur. M. Sapiens, presque aussi effrayé que
+la vieille fille, veut aller chercher du monde; mais on ne voit plus
+clair, et le docteur se jette dans la table, sur laquelle sont les
+restes du goûter. En voulant se sauver précipitamment, il renverse les
+assiettes, les vases, les compotiers, et tombe au milieu de la chambre,
+le visage dans le fromage à la crème, et les mains dans le
+parfait-amour.
+
+La chute du docteur a augmenté la frayeur de mademoiselle Ducroquet;
+cependant elle conserve assez de force pour sortir de sa chambre et
+arriver tout éperdue jusqu'à celle de sa domestique, qui vient d'allumer
+des chandelles, et reste saisie d'effroi en apercevant sa maîtresse dans
+le plus grand désordre, qui tombe sur une chaise en s'écriant:--Ah!...
+Gertrude!... Le diable!... le docteur!... le valet de pique... par la
+cheminée... Je l'avais vu dans les cartes... Nous sommes perdues!...
+
+La vieille bonne est au moins aussi peureuse que sa maîtresse. Dès les
+premiers mots de celle-ci, elle devient tremblante comme la feuille et
+va mettre la pelle et la pincette en croix sur son lit, afin que le
+diable ne s'y cache pas. Puis elle prend sa maîtresse par le bras:
+toutes deux descendent l'escalier pour aller chercher du monde. Et tout
+le long du chemin mademoiselle Ducroquet s'écrie:--Ce pauvre docteur!...
+J'ai bien peur que le diable ne l'ait emporté!... Quel dommage!... Comme
+il connaissait bien mon tempérament!... Mais c'est sa faute, Gertrude;
+il s'est moqué du valet de pique.--Ah! mon Dieu! mademoiselle, il n'en
+faut pas davantage pour s'attirer de grands malheurs.
+
+Ces dames arrivent chez leur voisin M. Boulette, auquel elles viennent
+demander main-forte. Celui-ci, qui ne croit pas aux petits paquets, rit
+du récit de mademoiselle Ducroquet; la jeune servante Marguerite rit
+aussi en demandant avec malice à la vieille demoiselle par quel hasard
+elle se trouvait sans lumière avec le docteur. Car mademoiselle Césarine
+a dit que, dans l'obscurité, elle n'avait pu distinguer la forme de
+l'objet qui était venu par la cheminée. La question insidieuse de la
+jeune servante fait rougir la vieille demoiselle, qui répond que le
+docteur lui tâtait le pouls, qu'il devait lui appliquer des ventouses
+sur l'épaule, et que, par décence, elle avait voulu que l'opération se
+fît dans l'obscurité.
+
+Mademoiselle Marguerite se pince les lèvres, et va conter l'aventure à
+ses voisins; en dix minutes, elle se répand de porte en porte dans
+toute la ville. On y sait que le docteur Sapiens était sans lumière avec
+mademoiselle Ducroquet, à laquelle il allait, soi-disant, appliquer des
+ventouses, lorsqu'il est tombé par la cheminée quelque chose qui a
+interrompu l'opération.
+
+Chacun fait là-dessus des commentaires; on rit, on plaisante, on se
+rappelle la pruderie, la sévérité de la vieille fille; on lance des
+épigrammes sur la vertu de quarante-deux ans, car il ne faut qu'un
+moment pour perdre ce que l'on a eu tant de peine à acquérir; les plus
+curieux se rendent à la boutique du pâtissier, qui bientôt est pleine de
+monde. On écoute le récit que mademoiselle Ducroquet et sa bonne
+répètent à tous ceux qui arrivent; et l'on se décide à aller reconnaître
+l'objet qui lui a fait si peur.
+
+Pendant que la chute de mon frère mettait toute la ville en rumeur,
+j'avais ramoné la cheminée de la cuisine du pâtissier. Je redescends, je
+cherche des yeux la jeune servante, je ne vois personne. Inquiet de
+savoir si mon frère s'est bien tiré de la besogne qu'on lui a confiée,
+je remonte dans la chambre où je l'ai conduit, et, mettant ma tête dans
+la cheminée, j'appelle Pierre à plusieurs reprises.
+
+Je ne reçois point de réponse. Cependant ses souliers sont là: tout me
+prouve qu'il n'est pas encore sorti de la cheminée. Pourquoi donc ne me
+répond-il pas? J'appelle de nouveau... Je grimpe jusqu'au milieu du
+tuyau. Pierre n'est plus dans la cheminée. D'où vient que ses souliers
+sont encore en bas? Je sors de la chambre, je cours dans la maison en
+appelant mon frère; je ne rencontre personne, la boutique même est
+déserte; car tout le monde vient de suivre M. Boulette, qui, tenant à la
+main la grande pelle avec laquelle il met ses tourtes au four, est allé
+reconnaître la forme du valet de pique.
+
+Mademoiselle Ducroquet et Gertrude marchent en tremblant derrière le
+pâtissier; tout le monde suit en chuchotant et se demandant ce que peut
+être devenu le docteur; mais, à peine à moitié chemin, on le voit
+arriver d'un air effaré, et chacun part d'un éclat de rire, parce que M.
+Sapiens a du fromage au menton, des confitures sur le nez, et que, grâce
+au parfait-amour répandu sur le parquet, un biscuit à la cuiller s'est
+collé au-dessus de son oeil gauche tandis que le valet de pique s'est
+attaché à ses cheveux.
+
+M. Sapiens s'étonne de ce que l'on rit; mademoiselle Ducroquet sourit,
+se pince les lèvres; chacun se dit en souriant:--Singulière manière de
+se préparer à mettre des ventouses. Cependant le docteur assure qu'il se
+passe quelque chose d'extraordinaire dans l'appartement de sa malade, et
+la vue de la carte collée sur la tête du docteur fait jeter un cri
+d'effroi à la vieille Gertrude et à sa maîtresse. Celle-ci laisse M.
+Boulette s'avancer avec les plus intrépides, qui tiennent des flambeaux
+à la main et pénètrent bientôt dans son appartement. Elle ferme les
+yeux, persuadée que le diable va s'envoler sous la forme d'une
+chauve-souris... Mais, au lieu du bruit terrible qu'elle redoute, elle
+entend rire et plaisanter, car le pâtissier venait de reconnaître ce qui
+avait tant effrayé ses voisines. En entrant dans la chambre de
+mademoiselle Ducroquet, on avait trouvé Pierre assis par terre, au
+milieu des débris du goûter. Mon frère, remis de l'étourdissement que
+lui avait d'abord causé sa chute, se bourrait de biscuits et de gâteaux
+qu'il trouvait sous sa main, et soupait fort tranquillement, pendant que
+tout était en l'air dans la maison.
+
+--Eh! c'est un de mes petits ramoneurs! s'écrie le pâtissier.--Oui,
+vraiment, dit Marguerite, c'est le plus petit, je le reconnais... Il
+aura passé par le trou qui donne dans la cheminée de mamzelle Ducroquet,
+et il est redescendu par ici.--Oui... oui, c'est mon frère! dis-je en
+courant à Pierre, car j'avais suivi tout le monde, et je m'étais fait
+jour parmi les plus curieux.
+
+Mademoiselle Ducroquet ne conçoit pas que le valet de pique n'annonce
+qu'un ramoneur. M. Sapiens, qui voit rire tout le monde, tâche de faire
+comme les autres, en essuyant sa figure avec son mouchoir, et en
+s'efforçant de décoller ses cheveux, dont la liqueur n'a fait qu'une
+seule mèche.--Eh! pourquoi ce petit drôle est-il descendu par ici? dit
+enfin mademoiselle Césarine, en reprenant son ton sévère.--Pardon!
+madame, dit mon frère, je me suis laissé tomber... je ne l'ai pas fait
+exprès.
+
+Mademoiselle Ducroquet s'aperçoit que l'on chuchote tout bas en la
+regardant. Elle remercie M. Boulette, et congédie tout le monde, en
+jetant sur M. Sapiens un regard qui signifie beaucoup de choses. Le
+lendemain, on ne parlait dans la ville que de l'aventure arrivée chez la
+vieille demoiselle, qui se faisait mettre les ventouses à huis clos, en
+buvant du parfait-amour. Pour mettre fin à tous les propos, au bout de
+huit jours mademoiselle Césarine devint l'épouse de M. Sapiens. Alors
+les mauvaises langues se turent, et les demoiselles à marier firent
+ramoner leurs cheminées trois fois par mois, dans l'espérance qu'il en
+tomberait aussi quelque chose qui leur annoncerait un mari.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA JEUNE FILLE ET SON SERIN.
+
+
+L'aventure de la cheminée a fait tant de bruit que chacun veut voir le
+petit ramoneur qui a été pris pour le diable. Pierre, encore tout
+barbouillé de suie et de confitures, passe par les mains de tous les
+curieux; les dames le trouvent gentil, les veuves lui donnent une petite
+tape sur la joue, les servantes lui demandent tout bas ce qu'il a vu en
+roulant dans la chambre de mademoiselle Ducroquet, et à quelle place le
+docteur lui posait les ventouses. Pierre, tout surpris d'être ainsi
+fêté, répond, en souriant à tout le monde, qu'il est tombé sans regarder
+devant lui; que sa figure se collant sur le parquet, il a senti que
+c'était sucré, et qu'alors il n'a plus crié.
+
+Après s'être longtemps occupé de mon frère, chacun lui donne quelque
+chose; et M. Boulette nous permet de coucher dans un petit coin de sa
+maison. Nous nous endormons en chantant, car nous sommes bien riches,
+nous possédons près de quarante sous; et Pierre me dit:--André, j'ai
+donc bien fait de passer par le trou de la cheminée et de me laisser
+tomber dans la chambre de cette dame?
+
+A cela, je ne sais trop que répondre. Il me semble pourtant que j'ai
+mieux travaillé que mon frère, car j'ai parfaitement ramoné la cheminée
+de la cuisine, et je ne suis pas allé chez le voisin. Cependant c'est
+Pierre qui a été fêté, que tout le monde a voulu voir et questionner;
+c'est à lui que chacun a donné quelque chose, tandis que l'on n'a pas
+fait attention à moi. Est-ce que mon frère a mieux travaillé? Je n'y
+comprends rien, et je m'endors sans pouvoir me rendre raison de cela.
+
+Le lendemain, nous quittons Pont-de-Beauvoisin, et nous prenons la
+route de Lyon. Mais nos sacs sont pleins de friandises que l'on a
+données à Pierre, nous avons avec cela quarante sous en réserve; cela
+nous semble suffisant pour arriver à Paris. Nous faisons le chemin
+gaiement. Tant que nous avons des provisions, mon frère n'est point
+fatigué; il avance en chantant, en faisant la roue, et ne se plaint plus
+de son talon. Souvent, lorsque nous nous asseyons pour manger, et que
+Pierre joue au lieu de se reposer, je tire de dessous ma veste le
+portrait de la belle dame, et je m'amuse à le considérer.--Si je
+rencontre cette dame-là à Paris, me dis-je alors, je la reconnaîtrai
+tout de suite... Je courrai après elle, et je lui dirai: Tenez,
+madame... voilà vot' peinture qu'on a laissée chez nous.
+
+Je me souviens aussi du monsieur borgne et de la jolie petite fille, et
+je suis persuadé qu'une fois à Paris, je rencontrerai bien vite ces
+gens-là.
+
+Il ne nous survient point d'aventures jusqu'à Lyon: mais il était temps
+que nous arrivassions, notre grande fortune tirait à sa fin, et depuis
+longtemps nos sacs étaient vides. A l'aspect de cette belle ville, je
+dis à mon frère:--Là, nous allons travailler et gagner de
+l'argent.--Oui, oui, me répond Pierre; tu verras, André; je veux encore
+qu'on me donne tout plein de bonnes choses, et qu'on me trouve bien
+gentil.
+
+Cette fois, ce n'est point à l'approche de la nuit que nous faisons
+notre entrée dans la ville, il n'est que sept heures du matin lorsque
+nous nous trouvons au milieu de ces rues qui nous paraissent autant de
+villes donnant les unes dans les autres. Il n'y a encore que peu de
+monde dehors; les marchands ouvrent leurs boutiques, les ouvriers vont à
+leur ouvrage, les gens riches sont encore livrés au repos, ou tâchent de
+trouver sur leur oreiller l'emploi d'une journée si longue pour les
+oisifs, et si courte pour l'homme laborieux. Nous ne pouvons admirer que
+la largeur des rues et la hauteur des maisons.--Allons, dis-je à mon
+frère, faisons-nous tout de suite entendre; et surtout, Pierre, ne fais
+plus tant de façons pour monter dans une cheminée.
+
+Pierre me le promet. En effet, il paraît déterminé, et se met à crier
+comme moi de toutes ses forces:
+
+--V'là des ramoneurs!
+
+--Oh! oh! vous commencez de bonne heure, mes enfants, nous dit un vieux
+portier occupé à balayer le devant de sa maison, nous ne sommes qu'au
+premier octobre... on ne fera de feu qu'à la Toussaint... Cependant,
+comme ma femme veut me faire manger des beignets dimanche, je ne suis
+pas fâché que ma cheminée soit nettoyée. Quoique nous soyons assurés
+contre l'incendie, j'ai toujours aussi peur du feu; car enfin je puis
+être grillé la nuit... Je ne suis pas assuré, moi... Ma femme qui
+voulait l'autre jour que je fisse assurer Azor... parce qu'on jetait des
+boulettes dans le quartier. S'il fallait encore payer une assurance pour
+les bêtes, on n'y suffirait pas. Allons, viens, petit, tu vas me ramoner
+cela avec soin, entends-tu?
+
+En disant ces mots, le vieux portier fait entrer mon frère dans sa
+maison.--Et moi? lui dis-je.--Ah! toi, tâche de trouver de l'ouvrage
+ailleurs... Je n'ai pas besoin de deux ramoneurs pour une cheminée.--Va
+toujours, dis-je à Pierre, je t'attendrai ici; si je suis quelque part,
+tu resteras contre ce banc.
+
+Pierre suit le portier; je me promène un moment dans la rue, et ne tarde
+pas à être appelé par une servante qui me donne deux cheminées à
+ramoner.
+
+Pendant que je suis à mon ouvrage, mon frère a suivi le vieux portier,
+qui le fait monter dans une pièce au sixième étage de la maison. Pierre
+regarde autour de lui: une petite chambre mansardée, triste; un pot à
+l'eau sur une table, tout cela ne lui annonce rien de bon; et cela ne
+ressemble pas à la boutique de M. Boulette; mais Pierre a son projet: il
+ne dit rien, et se dispose à monter dans la cheminée.
+
+--Surtout, prends bien garde, petit, lui répète le vieux portier, ne va
+pas me casser quelque chose... On a raccommodé le tuyau il y a fort peu
+de temps... Ramone bien... Ne te presse pas... Je redescends dans la
+cour, quand tu auras fini tu m'appelleras.
+
+Mon frère ne l'écoute pas, il est déjà dans la cheminée; il grimpe, en
+tâtant à droite et à gauche; point de trou, point de crevasse; Pierre
+n'y conçoit rien, il croit qu'il faut qu'il trouve une autre cheminée
+par laquelle il doit se laisser rouler, ou tout au moins descendre, afin
+de faire encore peur à tout le monde, et pour manger des gâteaux, des
+confitures, et recevoir des compliments et des gros sous.
+
+A force de grimper, Pierre a bientôt gagné le haut de la cheminée; il
+sort sa petite tête blonde, il est sur le toit... Il reste un moment
+indécis sur ce qu'il doit faire, ne se souciant pas de redescendre dans
+la chambre du vieux portier, où il ne trouvera personne à qui faire
+peur, et par conséquent ni récompense ni friandise.
+
+En regardant autour de lui, Pierre aperçoit, presque à deux pas du tuyau
+sur lequel il est assis, celui d'une autre cheminée dont l'ouverture est
+très-large. En s'avançant un peu, il lui est facile de l'atteindre. Un
+enfant ne calcule pas le danger. Il recule souvent devant un péril
+imaginaire, et s'avance en courant dans un sentier bordé de précipices.
+Mais s'il est une Providence pour les ivrognes, à plus forte raison il
+doit y en avoir une pour les enfants; car, aux yeux de la Divinité, un
+petit être innocent doit être tout aussi intéressant qu'un individu pris
+de vin.
+
+Voilà donc mon frère qui sort de son tuyau, avance doucement le corps,
+atteint avec ses petites mains le tuyau voisin, dans lequel il entre
+facilement; puis descend dans l'intérieur de cette nouvelle cheminée,
+content comme un roi, ou comme un amant qui va à un premier rendez-vous,
+ou comme un auteur qui vient de réussir, ou comme un acteur qui vient
+d'entendre siffler le camarade dont il partage l'emploi, ou comme un
+joueur qui a gagné une quaterne, ou comme une vieille coquette à qui
+l'on fait un compliment, ou comme une servante qui voit sortir ses
+maîtres, ou comme un écolier qui entre en vacances! Choisissez
+là-dedans, lecteur, celui qui doit être le plus content.
+
+Arrivé aux deux tiers de la cheminée, Pierre se consulte pour savoir
+s'il se laissera rouler jusque dans l'âtre; mais en roulant on peut se
+faire mal: il ne faut donc pas risquer cela. Quand il sera près du
+foyer, il descendra bien lourdement, quitte à se rouler ensuite dans la
+chambre, en poussant de grands cris pour amuser toute la maison.
+
+Voyons un peu chez qui Pierre descend cette fois, et si sa visite
+inattendue doit produire autant d'effet que chez mademoiselle Césarine
+Ducroquet.
+
+Dans la maison du vieux portier, où il y avait beaucoup de locataires,
+logeait entre autres une vieille dame riche, qui avait avec elle sa
+nièce, jeune personne de seize ans.
+
+Madame Durfort, c'était le nom de cette dame, avait été élevée fort
+sévèrement, n'allant ni au bal ni au spectacle, ne jouissant d'aucun de
+ces plaisirs que l'on permet à la jeunesse. Ce n'était qu'à trente-neuf
+ans que l'on avait jugé à propos de la marier et de la laisser
+maîtresse de se conduire suivant sa volonté; et, en effet, la jeune
+mariée de trente-neuf ans ne consulta jamais celle de son mari, soit
+qu'elle voulût se dédommager d'une contrainte un peu longue, soit
+qu'elle trouvât naturel de commander après avoir obéi. Madame Durfort
+s'empara sur-le-champ de l'autorité. On lui avait donné pour mari un
+petit homme qui avait six ans de moins qu'elle, et ne lui venait qu'au
+bout de l'oreille; joignez à cela le caractère le plus bénin et la voix
+la plus flûtée, vous jugerez que M. Durfort ne dut point imposer
+beaucoup de respect à sa femme. Au bout de huit jours de mariage, le
+pauvre homme tremblait devant elle, et ne parlait qu'après en avoir
+obtenu la permission, mais il avait reçu de son épouse l'ordre de dire
+partout qu'il était le plus heureux des hommes; et lorsque, dans une
+réunion, il ne l'avait pas répété trois ou quatre fois, sa femme
+s'approchait de lui et le pinçait pour lui faire lâcher la phrase de
+rigueur.
+
+M. Durfort ne put supporter l'excès de son bonheur; il mourut au bout de
+cinq ans de ménage, en remerciant le ciel du présent qu'il lui avait
+fait. Cependant la veuve était fort mécontente du défunt, parce qu'il ne
+lui avait pas laissé d'enfants; elle répétait partout que ses parents
+lui avaient donné un mari trop petit, et qu'elle ne se remarierait
+qu'avec un homme de cinq pieds six pouces. Mais, soit que le bonheur de
+M. Durfort n'eût pas été bien apprécié, soit que peu d'hommes se
+jugeassent dignes de lui succéder, il ne se présenta personne pour
+remplacer le défunt. Madame Durfort, songeant que la condition qu'elle
+avait mise à un second hymen pouvait éloigner beaucoup de soupirants, et
+réfléchissant que les beaux hommes sont rares, commença par rabattre un
+pouce de ses prétentions. Au bout de quelque temps, elle disait partout
+qu'un homme de cinq pieds quatre pouces est encore fort agréable;
+bientôt elle pencha pour les tailles moyennes; elle convint ensuite
+qu'on pouvait être très-bien fait, quoique petit, et ajouta qu'en
+général les petits hommes ont plus de grâce que les grands. Mais tout
+cela ne fit pas arriver un seul soupirant; et madame Durfort, qui aurait
+fini par s'accommoder d'un nain, vit avec dépit qu'il fallait renoncer à
+l'espoir de retrouver un second mari, bien qu'elle eût laissé la taille
+_ad libitum_.
+
+Forcée de rester veuve, et n'ayant point d'enfants, madame Durfort, qui
+avait besoin de gouverner quelqu'un, prit avec elle une de ses nièces,
+qu'elle promit de doter et de marier pourvu qu'on la laissât l'élever à
+sa fantaisie. Madame Durfort était riche, on lui confia la jeune Aglaé,
+qui n'avait alors que huit ans, et promettait d'être un jour fort jolie.
+
+La jeune nièce tenait tout ce qu'elle avait promis: c'était une rose qui
+devait bientôt briller du plus vif éclat. Mais à quoi bon tant
+d'attraits, tant de fraîcheur! pauvre petite, à quelle tante cruelle
+t'avait-on confiée!... Madame Durfort, se rappelant qu'on ne l'avait
+mariée qu'à trente-neuf ans, avait l'intention de ne point donner un
+époux à sa nièce avant qu'elle n'eût la quarantaine, assurant que ce
+n'est qu'à cet âge qu'une jeune personne est capable d'entrer en ménage
+et de gouverner son époux.--Quelle folie, disait-elle souvent, de marier
+des enfants de dix-huit ou vingt ans!... et vous voulez que cela ait de
+la tête... que cela conduise une maison!... Voyez ce qui en arrive: ce
+sont alors les hommes qui sont les maîtres; ils mènent leurs femmes
+comme des enfants, et tout va de travers dans le ménage. Parlez-moi
+d'une demoiselle de quarante ans! cela sait ce que cela fait; le
+caractère est formé, on a de la fermeté, de l'aplomb!... on sait
+sur-le-champ répondre à un mari. Ah! si M. Durfort vivait encore, il
+vous dirait qu'au bout de huit jours de mariage je lui faisais l'effet
+d'être sa femme depuis vingt ans.
+
+La petite nièce ne répondait rien à sa tante; mais à quinze ans son
+coeur commençait à soupirer, et il lui semblait qu'elle aurait
+beaucoup de peine à attraper la quarantaine sans mourir d'ennui. Car
+madame Durfort élevait Aglaé comme elle l'avait été elle-même, ne la
+menant ni au bal ni à la promenade, lui interdisant toute société; elle
+faisait payer à la pauvre petite tout l'ennui qu'elle avait éprouvé
+jadis. C'est ainsi que se vengent les âmes étroites: il faut que des
+êtres innocents souffrent du mal qu'on leur a fait; tandis que les
+coeurs généreux se dédommagent des chagrins qu'ils ont soufferts en
+faisant des heureux et en répandant des bienfaits.
+
+Madame Durfort avait soixante ans lorsque sa nièce entra dans sa
+seizième année. Vainement quelques personnes raisonnables voulurent
+faire entendre à la tante d'Aglaé qu'en persistant à ne marier sa nièce
+qu'à quarante ans, c'était probablement renoncer au plaisir de la voir
+entrer en ménage; madame Durfort, qui croyait sans doute qu'à soixante
+ans on ne vieillit pas aussi vite qu'à seize, répondait
+constamment:--Je marierai ma nièce quand elle aura l'âge que j'avais en
+épousant M. Durfort.
+
+Mais le bon La Fontaine a dit:
+
+/p
+ Un excès de témérité
+ Vaut souvent mieux qu'un excès de prudence.
+p/
+
+La jeune Aglaé s'ennuyait de passer une vie si triste, et son ennui
+redoublait en songeant qu'elle avait encore vingt-quatre ans à faire.
+Enfermée dans sa petite chambre, dont la porte donnait sur le carré,
+auprès de celle de l'appartement de sa tante, la pauvre enfant soupirait
+sur son tambour à broder ou sur son canevas de tapisserie. Pas un livre
+amusant pour la distraire. Madame Durfort n'aurait pas vu sans frémir un
+roman entre les mains de sa nièce, et les romans de chevalerie lui
+semblaient encore plus dangereux que les autres; car monsieur _Amadis_,
+monsieur _Tancrède_ et monsieur _Roland_ parlent sans cesse d'amour, et
+d'une manière à tourner la tête d'une jeune innocente qui ne sait pas
+que les amants d'aujourd'hui ne ressemblent point aux chevaliers
+d'autrefois. La jeune fille n'avait pour toute lecture que le _Cuisinier
+bourgeois_; encore madame Durfort avait-elle coupé le chapitre
+concernant les chapons, parce que la manière dont on engraisse ces
+pauvres bêtes pouvait donner à sa nièce des idées mélancoliques.
+
+Lorsque Aglaé se hasardait à dire à sa tante:--Il me semble que je serai
+vieille à quarante ans.--Qu'appelez-vous vieille? s'écriait madame
+Durfort en lui lançant des regards furibonds; est-ce que j'étais
+vieille, moi, mademoiselle, quand je me suis mariée? Est-ce que je
+n'étais pas alors dans tout l'éclat de ma beauté?... fraîche, superbe,
+éclatante? Mais, à entendre ces morveuses, on n'est plus jeune à
+cinquante ans. Cela fait pitié, en vérité. Lisez, péronnelle, lisez
+l'histoire de nos premiers parents.--Mais, ma tante, vous ne me laissez
+lire que la manière de faire les sauces.--C'est ce qu'une demoiselle
+peut apprendre de plus nécessaire, et votre mari vous en saura
+gré.--Mais que dit-elle donc, l'histoire de nos premiers parents?--Elle
+dit, mademoiselle, que la femme d'Abraham avait quatre-vingt-dix ans
+lorsqu'elle fit la conquête du Pharaon d'Égypte, et que la belle Judith
+en avait plus de soixante lorsqu'elle tourna la tête à Holopherne;
+d'après cela, mademoiselle, il me semble qu'à quarante ans on peut bien
+trouver encore des maris.
+
+A cela Aglaé ne trouvait rien à répondre; elle se contentait de
+retourner soupirer dans sa chambre jusqu'à ce que sa tante l'appelât
+pour faire une partie de loto, seule récréation que l'on se permît
+quelquefois.
+
+Cependant un jeune officier à la demi-solde, qui logeait depuis quelques
+jours dans la même maison que la tante et la nièce, aperçut un matin la
+jolie Aglaé accrochant à sa fenêtre la cage de son serin. La pauvre
+petite parlait à son oiseau, elle tâchait de le faire chanter; mais
+elle-même paraissait si triste, qu'elle aurait eu besoin d'un maître, et
+la manière mélancolique dont elle disait: Petit fils, petit mignon!
+aurait ému le coeur le plus indifférent. On doit penser que le jeune
+officier n'y fut pas insensible: la figure d'Aglaé l'avait intéressé; sa
+fenêtre, plus haute d'un étage, dominait sur la chambre de la jeune
+fille, dont la croisée était, il est vrai, presque toujours fermée.
+Cependant le jeune homme passait tout son temps à la sienne, dans
+l'espérance d'apercevoir sa voisine. Il n'y a rien de si dangereux pour
+les jolies filles que le voisinage d'un officier en non-activité; un
+guerrier, pour plaire, passe aisément des combats les plus rudes aux
+occupations les plus futiles: ainsi Hercule filait aux pieds d'Omphale,
+Antiochus s'habillait en Bacchus pour séduire Cléopâtre, Renaud chantait
+pour Armide, François Ier faisait des vers pour la belle Ferronnière,
+et le preux Bayard lui-même maniait quelquefois une aiguille tout en
+soupirant près de madame de Randan.
+
+Ainsi notre jeune officier, après avoir battu les ennemis de son pays,
+passait des journées entières à crier au serin de sa voisine: _Baisez,
+petit fils; baisez, petit mignon_.
+
+Aglaé, qui n'ouvrait sa fenêtre qu'une fois le matin, pour accrocher la
+cage lorsqu'il faisait du soleil, et une fois le soir pour rentrer son
+serin, fut quelque temps sans remarquer son voisin; mais un jour qu'elle
+venait, comme à son ordinaire, de placer la cage, et qu'elle restait
+pensive devant Fifi, elle entendit une voix bien tendre qui répétait
+avec expression: _Baisez donc, petit fils; baisez, petit mignon_. Elle
+lève alors les yeux et aperçoit la figure de son voisin, qui n'avait
+rien d'effrayant. Cependant elle referme brusquement sa fenêtre, parce
+qu'elle est toute honteuse; mais ensuite elle se rapproche et soulève un
+petit coin du rideau, afin de savoir quelle physionomie a ce monsieur
+dont la voix est si douce.
+
+C'est un jeune homme: il est très-bien; des cheveux bruns, des yeux
+bleus, un sourire fort agréable, et puis une paire de jolies petites
+moustaches bien noires, qui donnent beaucoup de caractère à sa figure.
+Aglaé a vu tout cela d'un coup d'oeil, et elle reste toujours là,
+tenant un petit coin du rideau, et à chaque minute elle regarde encore
+le voisin, et elle se dit:--Ah! que c'est gentil, des moustaches! Ah! je
+voudrais bien en avoir aussi, si j'étais garçon!... Je suis sûre que
+cela m'irait bien. Et mademoiselle Aglaé passerait volontiers sa journée
+à tenir un coin du rideau pour regarder en face. Sa tante l'appelle; il
+faut quitter sa fenêtre: quel dommage! mais on s'y mettra le lendemain.
+Pauvre petite, quel plaisir elle trouve à regarder le voisin! Ah! madame
+Durfort, vous auriez bien dû mettre votre nièce en garde contre les
+moustaches.
+
+Le soir, lorsqu'on retire la cage, on ne voit pas le voisin, c'est
+l'heure de son dîner. Mais le lendemain matin on ne manque pas
+d'accrocher Fifi, et on s'est déjà assurée que le jeune homme est à sa
+croisée; on n'ose pas encore le regarder; mais on parle un peu plus
+longtemps à son serin, et on entend le voisin qui lui parle aussi. Aglaé
+devient rouge et embarrassée, elle n'en est que plus jolie: l'embarras
+de l'innocence a quelque chose de si séduisant! Il n'est pas donné à
+toutes les belles d'avoir cette aimable gaucherie; il en est qui veulent
+encore l'imiter, mais ce sont de ces choses qui ne s'apprennent point.
+
+Aglaé referme sa fenêtre plus lentement cette fois, mais sans regarder
+en face; elle compte s'en dédommager en soulevant un coin du rideau...
+Mais sa tante l'appelle pour travailler. Quel ennui! et que la journée
+sera longue jusqu'au lendemain!
+
+Le jeune homme s'est bien aperçu qu'on l'a remarqué, et quoiqu'on ne
+l'ait point encore regardé la fenêtre ouverte, il devine qu'on l'a
+examiné sous le rideau. Une jeune fille se trahit par ses manières, par
+ses moindres gestes, et lors même qu'elle veut feindre l'indifférence,
+il y a dans toute sa personne quelque chose qui dément ses yeux ou ses
+paroles; l'amour est pour elle un sentiment si doux, si exclusif, qu'il
+s'identifie avec tout son être; on le reconnaît dans ses actions, dans
+sa démarche, dans son silence même; et tous les efforts qu'elle fait
+pour le cacher ne servent souvent qu'à le mieux faire paraître.
+
+Aglaé n'est plus la même; en parlant à son serin, elle est plus gaie,
+plus vive. Elle fait la conversation avec l'oiseau, qui n'a jamais été
+aussi bien soigné, et qui se voit maintenant bourré de biscuits, de
+sucre, de graine et de mouron. Comme ces petites niaises se forment
+vite!--Qu'il est beau! qu'il est gentil, Fifi! dit la jeune fille, en
+mettant l'oiseau à la fenêtre. Et le voisin répond:--J'aime bien ma
+maîtresse... Elle est bien jolie! baisez maîtresse, baisez
+vite!...--M'aimes-tu bien, Fifi?--Oui, oui, oui, oui.--Si j'ouvrais la
+cage, tu t'envolerais, pourtant!--Non, non, je veux rester avec toi!
+Jamais voler auprès d'une autre!...--Cher Fifi!...
+
+Et mademoiselle Aglaé avait l'air de croire que c'était son serin qui
+lui répondait; pour une innocente, ce n'était pas maladroit. Des serins
+qui tiendraient une telle conversation se vendraient en France un prix
+fou; et l'_oiseau bleu_ n'était qu'un idiot auprès du serin de
+mademoiselle Aglaé.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+PIERRE FAIT ENCORE DES SIENNES.
+
+
+Depuis que, par l'intermédiaire de l'oiseau, on commençait à s'entendre,
+la petite nièce avait risqué quelques regards; elle avait rencontré ceux
+du jeune homme, continuellement attachés sur elle, quoiqu'il eût l'air
+de ne parler qu'au serin. Il avait fait un profond salut, auquel on
+avait répondu par une légère inclination de tête. Puis on avait repris
+la conversation avec Fifi, que l'on mettait à la fenêtre, n'importe le
+temps qu'il faisait.
+
+Mais ces doux entretiens étaient bien courts, parce que la tante, qui ne
+concevait pas qu'on fût si longtemps pour accrocher une cage, grondait
+sa nièce lorsqu'elle n'arrivait pas aussitôt qu'à l'ordinaire; et la
+petite, que l'amour tourmentait sans cesse, et qui ne pouvait plus
+passer une journée sans retourner à sa fenêtre, s'écriait à chaque
+instant:--Ah! ma tante, il pleut... il faut que j'aille rentrer
+Fifi...--Non, mademoiselle, il ne pleut pas...--Ma tante, je vous assure
+qu'il va faire de l'orage. Ce pauvre Fifi, il a si peur de l'orage! Je
+suis sûre qu'il ne sait où se cacher maintenant... Voyez-vous comme le
+temps devient noir... On n'y voit plus clair.
+
+La tante, ennuyée de ces lamentations, permettait quelquefois que l'on
+allât retirer le serin, mais un moment après; Aglaé disait:--Ah! il fait
+beau maintenant! voilà l'orage dissipé.--Je le crois bien! vous avez
+rêvé qu'il en faisait!--Ah! le beau soleil... Ma tante, voulez-vous que
+j'aille remettre Fifi à la fenêtre?...--Non, mademoiselle, je ne le veux
+pas. En vérité, vous me faites tourner la tête avec votre serin. Au lieu
+de vous occuper de votre broderie, de votre tapisserie, c'est Fifi qu'il
+faut rentrer, c'est Fifi qu'il faut sortir!... Le matin, on n'en finit
+pas d'arranger Fifi! Si cela continue, je vous préviens que je donnerai
+la volée à votre oiseau.--Ah! ma tante, j'en mourrais de chagrin! Je
+n'ai que cela pour m'amuser!--Qu'est-ce à dire, mademoiselle, je vous
+trouve bien impertinente!... Et qu'avez-vous besoin de vous amuser?
+est-ce qu'une jeune fille bien élevée s'amuse? Croyez-vous que jusqu'à
+l'âge de trente-neuf ans, que je me suis mariée, je me sois amusée, moi?
+Non, mademoiselle, et même, étant mariée, je ne m'amusais jamais, ni M.
+Durfort non plus. Mais ces demoiselles, cela ne songe qu'au plaisir!...
+
+Aglaé se taisait, et n'osait plus parler de Fifi pendant la journée,
+mais on s'en dédommageait le lendemain matin. En ayant l'air de
+s'adresser à l'oiseau, on se comprenait, on se répondait, et le jeune
+officier savait dans quelle triste position se trouvait la petite nièce.
+
+--Hélas! disait Aglaé en regardant la cage, je suis bien malheureuse,
+mon cher Fifi, on ne veut me marier qu'à quarante ans! et je n'en ai que
+seize encore!...--Mais c'est affreux!... c'est une barbarie! Laisser se
+faner une aussi jolie fleur, lui faire perdre son printemps dans la
+retraite! la priver de tous les plaisirs de son âge!... A quarante ans,
+au lieu de songer à plaire, une femme commence à remplacer l'amour par
+l'amitié, la folie par la sagesse, la coquetterie par la raison. Et
+c'est alors que l'on veut seulement vous permettre d'aimer! Ah!
+n'écoutez pas une tante si cruelle, cédez aux lois de la nature, aux
+mouvements de votre coeur; le printemps est la saison de l'amour, du
+plaisir; aimez, charmante Aglaé, aimez avant que les rides, la raison,
+les années ne viennent fermer votre coeur à ce sentiment si doux.
+N'est-ce pas pour inspirer l'amour que vous avez tant d'attraits, de
+grâces, de fraîcheur? Ne vous a-t-on créée si belle que pour être privée
+des hommages que l'on doit à la beauté? Partagez le sentiment que vous
+faites naître, et croyez à l'amour de celui qui jure de n'adorer jamais
+que vous.
+
+C'était le serin qui parlait ainsi, et Aglaé avait répondu en balbutiant
+et en donnant son doigt à baiser à l'oiseau:--Moi, je veux bien t'aimer,
+Fifi, ce n'est pas ma faute si je ne sors pas et si on m'enferme tous
+les soirs à dix heures.
+
+Après un pareil aveu, le jeune officier n'avait plus qu'à agir pour
+tâcher de se rapprocher de sa belle; car il ne comptait pas se borner à
+faire le serin à la fenêtre. Mais comment parvenir près de la petite
+nièce, que la tante ne laissait pas sortir un seul instant dans la
+journée, et qu'elle enfermait tous les soirs dans sa chambre? Si la
+croisée du jeune homme avait été plus rapprochée, on aurait pu placer
+une planche et se laisser glisser, à l'imitation des montagnes russes?
+mais il y avait près de seize pieds d'intervalle, et on ne trouve pas
+dans son appartement une planche de seize pieds. C'était la clef de la
+chambre d'Aglaé qu'il fallait tâcher de se procurer, et Fifi répétait
+tous les matins à sa maîtresse:
+
+--Donne la clef, donne vite!... Cherche la clef de la cage; ou
+bien:--Ouvre-moi la porte, pour l'amour de Dieu!
+
+Mademoiselle Aglaé, qui, quelques semaines auparavant, n'osait pas
+mettre sa jarretière devant une glace, de crainte d'apercevoir le diable
+ou autre chose, trouva moyen, au bout de quelques jours, de prendre la
+clef placée dans le sac à ouvrage de sa tante, qui venait de lui
+demander ses lunettes. La petite niaise a glissé la bienheureuse clef
+dans sa poche, puis elle court retirer son serin de la fenêtre, parce
+qu'il fait beaucoup de vent et qu'il y a beaucoup de nuages rouges au
+ciel. En prenant vivement la cage, on a appelé Fifi à plusieurs
+reprises; le jeune officier, qui est toujours aux aguets, paraît à sa
+croisée et voit tomber une clef dans la cour. Aussitôt il est en bas, il
+s'en saisit; Aglaé referme sa fenêtre, et revient près de sa tante en
+disant que, pour sûr, le temps changera dans la nuit; mais la tante
+n'écoute pas sa nièce, elle est occupée à chercher la clef qu'elle croit
+avoir perdue, et la petite lui dit d'une voix bien calme:--Que
+cherchez-vous donc, ma tante?--Ce n'est rien, ce n'est rien,
+mademoiselle, répond madame Durfort, qui se dit en
+elle-même:--N'apprenons pas à cette petite que j'ai perdu la clef de sa
+chambre, car elle pourrait la garder si elle la trouvait; mais j'en ai
+une seconde, elle ne se doutera de rien.
+
+Le soir, à son heure ordinaire, madame Durfort fait rentrer sa nièce, et
+l'enferme à double tour. En entendant la clef tourner dans la serrure,
+la petite est toute saisie, elle craint de s'être trompée, le matin, en
+ayant cru prendre la clef de sa chambre; car elle ignore que sa tante en
+possède une seconde; et ce pauvre Fifi, qui est descendu si vite pour la
+ramasser, que va-t-il dire tout à l'heure? Il croira peut être qu'elle
+se moque de lui, qu'elle ne l'aime point. Cette pensée désole Aglaé;
+elle s'assied sur une chaise et se met à pleurer. Il est si cruel d'être
+trompé dans son attente, et l'on aurait eu tant de plaisir à causer un
+peu avec Fifi!
+
+Mais bientôt quelqu'un monte doucement l'escalier, puis s'arrête devant
+sa porte, puis met une clef dans la serrure. O bonheur! cette clef
+tourne, la porte s'ouvre... Aglaé pousse un cri de joie: elle vient
+d'apercevoir les petites moustaches de Fifi.
+
+Ce que dit un amant qui se voit enfin seul avec sa maîtresse sera
+facilement deviné par ceux qui ont aimé ou qui aiment encore; quant aux
+êtres indifférents, ils n'y comprendraient rien. D'ailleurs il y a en
+amour des lieux communs qui n'ont du charme que pour ceux qui les
+emploient.
+
+J'aime à penser que le jeune officier ne voulait que causer d'un peu
+plus près avec sa jolie voisine, et qu'Aglaé ne voyait aucun mal à
+écouter celui qui faisait si bien répondre son serin. Sans doute ils
+furent tous deux un peu bavards, car la conversation se prolongea
+jusqu'à sept heures du matin; mais la tante ne venait jamais qu'à huit
+heures et demie ouvrir à sa prisonnière; cependant, par prudence, à sept
+heures on mit Fifi à la porte.
+
+Il y avait quinze jours que ces doux entretiens se succédaient. Rien ne
+semblait devoir troubler le bonheur des deux amants; la tante n'avait
+aucun soupçon, elle était même plus satisfaite de sa nièce, qui
+s'occupait moins de son serin dans la journée, par la raison qu'elle
+pouvait lui parler la nuit. Qui se serait attendu que l'arrivée de deux
+petits Savoyards détruirait le bonheur de ces pauvres jeunes gens? Mais
+tout se tient, tout s'enchaîne. C'est le chapitre des ricochets! une
+cérémonie oubliée en Allemagne peut faire prendre les armes à toute
+l'Europe, et une révérence manquée en Chine peut mettre l'Asie en
+cendres; mais laissons le chapitre des ricochets, il nous mènerait trop
+loin.
+
+On a déjà deviné, sans doute, que c'est dans la cheminée de la jeune
+Aglaé que mon frère a passé en sortant de celle du portier; il n'était
+que sept heures du matin. Les jeunes gens avaient causé comme à
+l'ordinaire, et causaient peut-être encore, lorsque Pierre, arrivé près
+de l'âtre, se laisse tomber comme une masse, puis se roule dans la
+chambre en criant de toutes ses forces.
+
+A ce bruit inattendu, Aglaé perd la tête; elle croit que c'est sa tante
+qui vient d'entrer dans sa chambre, et pousse des cris de fureur, parce
+qu'elle l'a vue causer avec Fifi. Elle se roule, se cache sous ses
+draps, sous sa couverture, et le jeune homme, passant par-dessus mon
+frère, qu'il ne voit pas, se jette contre la porte au moment où la tante
+accourt en camisole, en bonnet de nuit, attirée par le bruit que fait M.
+Pierre.
+
+En se trouvant nez à nez avec le jeune officier, la vieille tante pousse
+un cri:
+
+--Un homme chez ma nièce!... ah! quelle horreur... quel scandale!... Qui
+êtes-vous?... d'où venez-vous? que faisiez-vous?
+
+L'amant ne répond qu'en faisant faire une pirouette à la tante, puis
+descend quatre à quatre les escaliers. Madame Durfort, qui n'a point
+fait de pirouettes depuis le jour de ses noces, perd l'équilibre, et se
+laisse choir sur le carré, dans un désordre qui ne ressemble point à un
+effet de l'art. Les voisins, attirés par les cris de mon frère et de la
+vieille tante, sortent de chez eux pour savoir ce qui se passe. Les
+hommes s'empressent de relever madame Durfort, les cuisinières demandent
+ce qui est arrivé; le vieux portier accourt avec son balai à la main. La
+tante continue de pousser des exclamations; et mon frère, voyant que
+cela ne l'avance à rien de se rouler, et qu'il n'y a pas dans toutes les
+chambres de la liqueur répandue sur le parquet, se relève, et se met à
+danser la savoyarde en poussant des _you! piou, piou!_ et en battant des
+mains.
+
+Aglaé, qui ne comprend rien à cette musique, se décide à se lever, et
+commence par donner une paire de soufflets au Savoyard qui se permet de
+danser ainsi dans sa chambre. Pierre, qui s'attendait à recevoir des
+gâteaux, reste tout saisi. Dans ce moment, la tante entre chez sa nièce,
+suivie du portier et de quelques cuisinières; Aglaé feint d'ignorer le
+motif de la colère de sa tante, et montre le petit ramoneur qui est
+arrivé là sans qu'elle sache par où. Mais le portier reconnaît mon
+frère; il le prend par les oreilles, et le fait sortir de la chambre en
+lui demandant ce qu'il fait là, lorsque depuis une heure il le cherche
+dans sa cheminée.
+
+Pierre, qui a déjà reçu des soufflets et qui se sent tirer les oreilles,
+descend les escaliers en pleurant; arrivé dans la cour, il est arrêté
+par le jeune officier qui feint de descendre de chez lui et de
+s'informer de la cause du tumulte, mais qui applique une demi-douzaine
+de coups de pied à mon frère en lui disant:--Ah! petit drôle! tu
+t'amuses à descendre par les cheminées!... Tu mets toute une maison sens
+dessus dessous! Tu fais lever les tantes à sept heures du matin! Tiens,
+voilà pour t'apprendre à te tromper de cheminée... Et si je te rencontre
+encore, je te coupe les deux oreilles.
+
+Après avoir tiré vengeance de mon frère, le jeune homme rentre chez lui.
+Les cuisinières, qui croient qu'il ne s'agit que d'un ramoneur qui s'est
+trompé de cheminée, retournent à leur ouvrage. Mais madame Durfort n'a
+pas oublié le jeune homme qu'elle a vu sortir de chez sa nièce, et qui
+lui a fait faire cette pirouette qui l'a étendue sur le carré; devant le
+monde, elle ne dit rien à Aglaé; mais en tête-à-tête elle lui demande
+quel est cet audacieux qui sortait de chez elle; Aglaé feint le plus
+grand étonnement, et jure à sa tante qu'elle ne l'a pas vu; elle finit
+en disant que, puisqu'il est tombé dans sa chambre un ramoneur, il n'y a
+rien d'étonnant à ce qu'il soit tombé aussi un jeune officier; la tante
+ne répond rien à cela; mais, pour qu'il ne tombe plus personne chez sa
+nièce, elle la fait coucher à côté d'elle, ne lui laisse plus faire un
+pas seule, et, malgré tout ce que peut dire la jeune fille, on donne la
+volée à Fifi.
+
+J'attendais mon frère dans la rue, assis sur le banc que je lui avais
+désigné; j'avais depuis longtemps fini mon ouvrage, et je ne concevais
+pas ce qui pouvait le retenir, lorsque tout à coup je le vois arriver
+tout en larmes, les yeux gonflés et portant une de ses mains à un
+endroit où il paraît souffrir.
+
+--Eh ben! qu'as-tu donc, Pierre, que t'est-il arrivé? lui dis-je en
+courant à lui. Mais il me prend par la main et me tire en me
+disant:--Viens, André, viens vite... Allons-nous-en... ne restons pas
+dans cette ville...--Pourquoi donc partir si vite?... Qui te fait ainsi
+pleurer?...--Viens, mon frère... sauvons-nous... ou l'on me couperait
+les oreilles!...--On te couperait les oreilles?...--Viens donc, mon
+frère... Je ne veux pas rester ici.
+
+Pierre m'entraîne toujours; nous voilà loin de Lyon, et il regarde
+encore en arrière pour voir si l'on ne nous suit pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+NOTRE ARRIVÉE A PARIS.--ÉVÉNEMENT IMPRÉVU.
+
+
+Ce n'est qu'à plus de deux lieues de Lyon que Pierre, un peu remis de sa
+frayeur, consent à s'arrêter et à me répondre.
+
+--Pourquoi pleurais-tu? que t'a-t-on fait? lui dis-je.--Mon Dieu, André,
+je ne sais pas ce que tous ces gens-là avaient contre moi; j'ai voulu
+faire comme chez le pâtissier: il n'y avait pas de trou à la cheminée,
+je suis entré par en haut dans un autre tuyau; puis, quand j'ai été en
+bas, je me suis roulé en criant... comme j'ai fait chez cette dame... et
+je disais: On va me donner des gâteaux et des gros sous... eh ben! pas
+du tout: une demoiselle m'a donné des soufflets, le vieux qui tenait un
+balai m'a tiré les oreilles, et puis, dans la cour, un monsieur à
+moustaches m'a donné des coups de pied... ici... en me disant qu'il me
+couperait les oreilles s'il me revoyait!...--Mon pauvre
+frère!...--Dis-moi donc, André, pourquoi les autres m'ont-ils caressé
+là-bas?... et pourquoi ai-je été battu à Lyon pour avoir fait la même
+chose?--Je n'en sais rien; mais, vois-tu, Pierre, il ne faut plus
+t'amuser à changer de cheminée quand tu iras ramoner quelque part. Moi,
+je n'ai pas eu de compliments à Pont-de-Beauvoisin, mais aussi je n'ai
+pas reçu de coups à Lyon, et on m'a payé mon ouvrage. Tiens, mon frère,
+fais comme cela, cela vaut mieux.
+
+Pierre me promet d'être plus sage dorénavant et de descendre par la même
+cheminée où il aura monté. Nous continuons notre route; nous avons hâte
+d'arriver à Paris: on nous a tant parlé de cette grande ville! Mon frère
+ne rêve que marionnettes, sauteurs, lanternes magiques; moi, je porte
+la main au portrait qui est caché sous ma veste, et je pense au monsieur
+borgne, à la jolie petite fille; je suis tout fier de pouvoir leur
+rapporter le bijou qu'ils ont laissé dans notre chaumière, et je crois
+que je vais les rencontrer dès que je serai à Paris.
+
+Il ne nous arrive plus rien d'extraordinaire en route; quand nous sommes
+employés dans les villes où nous passons, Pierre ne va plus tomber dans
+les cheminées voisines de celle qu'il a ramonée. Le peu que nous gagnons
+nous suffit pour continuer notre voyage. Enfin nous en apercevons le
+but... Les édifices immenses de la grande ville se dessinent au loin
+dans l'espace. Cette vue ranime notre courage.--C'est Paris! nous
+écrions-nous mon frère et moi; c'est là qu'on gagne beaucoup
+d'argent!... c'est là qu'on s'amuse!... qu'on voit des spectacles!...
+des marionnettes!... qu'on mange de bonnes choses et qu'on fait
+fortune!...
+
+Et nous nous mettons à danser, Pierre et moi, nous jetons notre bonnet
+en l'air, nous poussons des cris de joie!... Il nous semble qu'une fois
+à Paris, tout doit nous réussir, et qu'il suffit d'habiter cette ville
+pour être heureux!... Mais je n'ai encore que huit ans, et mon frère
+n'en a que sept.
+
+Avant de faire notre entrée dans Paris, je crois utile de faire encore
+un petit sermon à mon frère.--Pierre, lui dis-je, souviens-toi de ce que
+nous a dit notre bon père: dans cette grande ville, il n'y a pas que des
+honnêtes gens, il y a aussi des fripons et des voleurs; c'est dommage,
+mais il paraît que ça ne peut pas être autrement. Il y a des gens qui se
+moquent de ceux qui arrivent de leur pays, qui leur font tout plein de
+tours et qui leur prennent leur argent. On ne nous prendra pas notre
+argent, parce que nous n'en avons point; on ne se moquera peut-être pas
+de nous, parce que nous ne sommes que des enfants, cependant il faudra
+faire attention, et ne pas croire à tout ce qu'on nous dira, entends-tu,
+Pierre?--Oui! oui!... oui!... Oh! tu sais bien que je ne suis pas
+bête!...
+
+Je n'étais pas bien certain de cela, mais je ne voulais pas le dire à
+Pierre. Nous voici enfin dans Paris. Quel singulier effet produit sur
+nous l'intérieur de cette ville immense! car nous étions entrés à sept
+heures du matin dans un des faubourgs de Lyon, et nous en étions sortis
+au bout d'une heure, sans regarder derrière nous. Ici, quelle
+différence! il est trois heures de l'après-midi lorsque nous nous
+trouvons dans Paris; c'est l'heure où chacun fait ses affaires. Les rues
+sont encombrées de monde; les voitures circulent avec rapidité et se
+croisent autour de nous. Les boutiques sont dans tout leur éclat, les
+marchands ambulants crient et mêlent leurs voix à celles des marchands
+de légumes, des porteurs d'eau, des ventes à prix fixe; les orgues se
+font entendre d'un côté; de l'autre, c'est le violon d'un aveugle; un
+peu plus loin, ce sont des chanteurs qui s'accompagnent avec des
+guitares. Je tire Pierre pour le faire avancer... Il ouvre de grands
+yeux... Il reste la bouche béante... ses yeux ne peuvent suffire à tout
+ce qu'il aperçoit. Je suis à peu près comme lui; cependant, je veux
+tâcher d'avoir l'air moins bête. Nous sommes tout étourdis du bruit des
+voitures et des cris:--A trois sous et demi, choisissez dans la
+boutique; à trois sous et demi!--A l'eau! à l'eau!--Deux pièces pour
+quinze sous!... voyez, messieurs et dames!... des couteaux, des ciseaux,
+des lotos, des jeux de dominos!...--Régalez-vous, mes enfants, ils sont
+tout chauds, ils sortent du four!--Des chaînes pour les montres,
+messieurs; assurez vos montres!--Voulez-vous les règles du jeu de piquet
+et de l'écarté?--Je vais vous chanter la complainte de ce fameux
+criminel très-connu dans Paris, qui a empoisonné toute sa famille, sur
+l'air: _C'est l'amour! l'amour! l'amour!_--Voilà le restant de la
+vente!--A tout coup l'on gagne; tirez, mademoiselle! etc., etc.
+
+Plus nous avançons, plus le bruit augmente, et plus nous sommes entourés
+de gens qui vont et viennent. Déjà Pierre a été jeté deux fois par
+terre, parce qu'il s'arrête pour regarder dans les boutiques, et
+qu'alors il ne voit pas devant lui et ne se range pas pour laisser
+passer le monde. Il va encore se cogner le nez contre un beau monsieur,
+habillé comme un seigneur, qui a des bottes bien luisantes, un habit
+bleu avec des boutons qui brillent comme des miroirs, un pantalon bien
+plissé, des cheveux bien frisés, une cravate qui a l'air d'être en
+carton, et des gants comme un marié. Le beau monsieur repousse mon frère
+en s'écriant:
+
+--La peste étouffe le Savoyard! le petit drôle m'a tout sali le genou!
+On ne peut plus marcher dans Paris sans être assailli par cette
+canaille!
+
+Mon frère s'est sauvé de l'autre côté de la rue, et en regardant si le
+beau monsieur ne le poursuit pas, il va se jeter sur l'éventaire d'une
+marchande d'oranges et fait rouler la marchandise sur le pavé.
+
+--Prends donc garde, Savoyard! s'écrie aussitôt la marchande. Est-ce
+qu'il ne voit pas clair, ce petit imbécile! qu'il vient se jeter à corps
+perdu sur ma boutique?... Ramasse-moi bien vite mes oranges, et s'il y
+en a une de gâtée, tu me la payeras.
+
+Je m'empresse d'aller aider mon frère à ramasser les oranges, et je
+l'emmène en lui disant:--Fais donc attention, Pierre, regarde donc
+devant toi... Mais Pierre est tellement étonné de tout ce qu'il voit,
+qu'il ne sait où il en est. Il me montre du doigt ce qui le frappe.
+Tiens, André, les beaux habits... les beaux miroirs... les belles
+chaises... C'est pour de vrai tout ça, n'est-ce pas, André?
+
+J'ai de la peine à tirer Pierre de devant la boutique d'un pâtissier.
+Bientôt mon frère me tire doucement par ma veste en me disant tout
+bas:--André, as-tu douze sous?--Non, pourquoi cela?--Est-ce que tu
+n'entends pas? Tiens, v'là un petit monsieur qui vend douze cents francs
+pour douze sous... Faut les acheter, André, et puis nous irons chez le
+pâtissier nous régaler.--Laisse donc, Pierre, c'est pour se moquer de
+nous que ce monsieur crie ça... Tu sais bien que je t'ai averti qu'à
+Paris on faisait tout plein de tours...--Bah! tu crois que c'est pour
+rire!--Est-ce qu'on peut vendre douze cents francs pour douze sous?...
+Ah! il faut qu'il nous croie bien bêtes!...
+
+Nous voici devant la boutique d'un marchand d'estampes; nous restons
+près d'une heure en admiration devant toutes ces images, jamais nous
+n'avons rien vu de si joli; ce n'est pas sans peine que nous nous
+décidons à quitter cette boutique. Mais un peu plus loin, beaucoup de
+monde est rassemblé devant une petite maison de toile, et Pierre y court
+en criant:--Ah! André... un chat! Polichinelle! le diable!
+
+Je suis mon frère: nous sommes devant un spectacle de marionnettes, dans
+lequel un chat fait le compère de Polichinelle et se bat avec Rotomago.
+J'admire la patience de ce pauvre chat, mais cela ne me surprend pas,
+car on m'a dit qu'à Paris on voyait des bêtes si adroites!... Ce
+spectacle attire beaucoup de monde; nous sommes entourés de curieux: ce
+sont des bonnes qui font voir le chat à des enfants tout en causant
+avec des soldats; ce sont des demoiselles qui regardent souvent
+derrière elles. Comme les jeunes filles ont l'air aimable à Paris! Et
+puis voilà des messieurs qui viennent se placer derrière ces demoiselles
+et qui leur marchent sur les talons... ça n'est pas poli, cela. Ah! j'en
+vois un qui glisse sa main sous le tablier d'une jeune fille... J'ai
+envie de crier: Au voleur! Mais la jeune fille se retourne, et le
+regarde en souriant; il paraît que c'est un monsieur de sa connaissance.
+
+Enfin le chat est vainqueur, le diable disparaît, non dans les
+entrailles de la terre, mais au fond de la maison de toile, qui
+s'ébranle et va un peu plus loin amuser les passants. Je prends Pierre
+par le bras, et nous nous remettons en marche. Nous ne savons pas encore
+où nous irons, ni ce que nous demanderons; mais Paris nous offre tant de
+merveilles, qu'il nous semble naturel de donner le premier moment au
+plaisir d'admirer toutes ces belles choses qui frappent nos yeux.
+Cependant, parmi tout ce monde qui se croise devant moi, je cherche le
+monsieur qui a passé une nuit chez nous, et la belle dame dont j'ai le
+portrait; je cherche aussi la jolie petite fille... Mais je ne les vois
+point, et je commence à penser qu'il ne me sera pas aussi facile de les
+rencontrer que je le croyais avant d'être dans Paris.
+
+--Mon Dieu, que c'est grand! me dit Pierre à mesure que nous parcourons
+la ville. Dis donc, André, on pourrait bien se perdre
+ici!--Certainement. Ça n'en finit pas ici!... Ah! tiens, v'là des
+arbres... C'est une promenade! Viens de ce côté; c'est encore plus joli,
+et nous n'aurons pas toujours ces voitures sur notre dos.
+
+Nous gagnons les boulevards, car ce sont eux que je viens d'apercevoir.
+Il y a déjà bien longtemps que nous marchons, mais nous ne sentons pas
+la fatigue, tant nous sommes occupés de ce que nous voyons. Ici ce sont
+des bagues en or, des épingles en brillants à deux sous
+pièce.--Achetons-en, me dit tout bas Pierre.--Non, mon frère; c'est
+encore une attrape, c'est pour se moquer de nous. Un peu plus loin un
+monsieur, placé à la porte d'une petite maison de bois, frappe une toile
+avec une baguette en criant que le fameux _Antiantocolophage_ va avaler
+des serins, des anguilles, des épées et des sabres pour la modique somme
+de deux sous. Pierre veut entrer voir cela.--N'y allons pas, lui dis-je,
+c'est encore pour se moquer du monde qu'on dit cela. Souviens-toi donc
+que nous sommes à Paris.
+
+J'ai bien de la peine à retenir Pierre, qui, avec sept sous que nous
+avons en poche, voudrait tout voir et tout acheter. Mais où court ce
+monde? pourquoi cette musique? Nous suivons le torrent: nous apercevons
+un cabriolet arrêté au milieu d'une grande place, et dans ce cabriolet,
+qui est découvert, un monsieur en habit rouge, galonné en or, coiffé en
+poudre, avec une grosse queue, ayant une culotte de nankin avec des
+bottes à la hussarde et deux chaînes de montre auxquelles pendent de
+grosses boules rouges.
+
+Derrière ce beau monsieur sont deux hommes qui ont la figure noire comme
+des nègres, quoiqu'ils aient les mains comme tout le monde. Ces deux
+hommes sont habillés d'une façon singulière: ils ont des pantalons
+larges comme des jupons, de petites vestes de soie puce, des ceintures
+brodées, et sur la tête quelque chose de roulé comme un mouchoir; ce
+sont eux qui font cette musique que nous entendions de loin. L'un a un
+cor de chasse, l'autre une clarinette; sur leur tête sont attachés des
+triangles avec des sonnettes, et devant eux sont deux gros tambours sur
+lesquels ils frappent avec des baguettes fixées à leurs genoux. Comme
+ces deux messieurs ne restent pas un moment en repos et qu'ils font
+constamment aller leur tête, leurs genoux et leur bouche, cela produit
+un effet superbe et étourdissant. Pierre, qui n'avait jamais entendu une
+aussi belle musique, se sent électrisé; parvenu contre le cabriolet, il
+se met à danser la savoyarde en poussant des _you! you!_ et des _piou!
+piou!_ mais un de ces messieurs à figure noire prend un énorme fouet et
+en distribue quelques coups à Pierre pour le faire tenir tranquille.
+
+--Tu vois bien, dis-je tout bas à Pierre, qui fait la grimace en
+regardant le musicien qui l'a fouetté, ce n'est pas pour nous faire
+danser qu'on fait une si belle musique... Tiens-toi tranquille, ou l'on
+va nous renvoyer.--André, c'est un seigneur ce monsieur en habit rouge
+tout couvert d'or!--Dam', il a l'air ben riche!--Et ces deux vilains
+noirauds?--Tu vois ben que ce sont ses domestiques. Chut! attends, ce
+beau monsieur va parler.
+
+En effet, l'homme en habit rouge se lève, fait un signe aux musiciens
+qui se taisent, et, après avoir essuyé sa figure avec un vieux mouchoir
+tout troué, se dispose à parler. Tout le monde se presse pour mieux
+l'entendre; mais Pierre et moi nous nous trouvons sur le premier rang,
+et nous ne perdons pas un mot; malheureusement ce seigneur a un accent
+étranger qui ne nous permet pas de bien saisir ce qu'il dit; mais je
+crois que la société qui nous entoure ne le comprend pas plus que nous,
+et cependant chacun l'écoute avec attention. Le beau monsieur est debout
+dans son cabriolet, et, après avoir craché au hasard sur la foule, il
+commence en ces termes:
+
+--Messieurs et mesdames, signora et mistriss, salut. Vi voyez il signor
+Fougacini, dont vi devez avoir entendu parler; _perche_ depouis deux ou
+trois siècles ze souis très-connu dans toutes les capitales; si signor,
+per les cures que j'avais terminées avec le divin baume pectoral inventé
+par mon génie! _If you please_, messieurs et milords, c'est un baume
+pour l'estomac, qui fait vivre cent ans et quelquefois davantage, c'est
+suivant les caractères. D'ailleurs, quand on a fini la boîte, z'en pouis
+donneri d'autres, z'en ai toujours au service des amateurs, _God dem_,
+signor, ze souis capable de vi donner à tous des estomacs d'autruche ou
+autres bêtes quelconques; mon baume il fait digérer des pierres, du
+marbre, de la mousse, des cailloux, du pain rassis, des perles, du
+cuivre, des radis noirs et des diamants! Perche, vi en comprenez tout de
+souite l'outilité; et per provar, d'un moment à l'autre, messiou et
+dames, vi pouvez vi trouver dans oune pays où vi n'auriez per toute
+nourriture que des pierres et des diamants!... alors vi prenez de mon
+baume... _Omne tulit punctum_... Vi manzez des cailloux, comme si
+c'étaient des petits pois! et _wery good_, signors.
+
+Tout le monde, se regarde:--C'est un Allemand, disent les uns.--C'est un
+Anglais, disent les autres.--Eh! non, c'est un Turc! vous voyez bien
+qu'il a des nègres, dit une vieille cuisinière; il aura trouvé son baume
+dans quelque sérail. Ces Turcs, ça fait de fiers hommes!--Non, ma chère,
+dit une autre, ce n'est pas un Turc, c'est un Italien, et j'en suis
+sûre, il a dit _Wery good_... D'ailleurs, je dois savoir un peu
+l'italien, j'ai fait pendant trois mois le ménage d'une chanteuse des
+_Bouffa_.
+
+--André, me dit tout bas Pierre, est-ce que ce monsieur va nous faire
+manger des cailloux?--Eh! non, c'est un baume dont il veut nous faire
+cadeau, à ce que je crois. On n'entend pas trop bien ce qu'il dit; mais
+taisons-nous, le voilà qui va encore parler.
+
+--Je pourrais, messiou et dames, per vi _provar_ l'efficacité de mon
+baume, vous dire allez vi en informer à Londres, à Rome, à
+Constantinople, à Madrid, à Pékin, en Égypte, en Syrie, en Arabie; mais
+non, zou ne veut point vi envoyer si loin. Je me contenterai de vi
+montrer, _coram populo_, ces deux nègres d'Afrique, qui, grâce à mon
+baume, ne se nourrissent que de pierres, de mousse et de marbre.
+
+Le beau monsieur nous désignait les deux musiciens, dont l'un mangeait
+alors un gros morceau de pain et un cervelas.
+
+--Vi voyez, signors, comme ils se portent!... Eh bien! le piou jeune il
+a quatre-vingt-dix-neuf ans, et l'autre est dans sa cent onzième année!
+ma tout cela n'est rien encore. Je veux vi donner sous les yeux à tous
+la _provar_ de la bonté de mon estomac, et pour cela ché vais-je manzer?
+un caillou? de la terre? un diamant? Non, messieurs!... ce serait oune
+bagatelle trop facile! Je vais, devant vos yeux, manzer un jeune enfant
+de sept à huit ans, mâle ou femelle, le premier qui se présentera.
+
+A ces mots chacun pousse un cri d'étonnement; et Pierre me dit tout
+bas:--Comment, mon frère, ce beau monsieur va manger un enfant!--Eh non,
+c'est pour rire!... C'est encore un tour qu'on va faire!... Tu vois ben
+que ce monsieur plaisante.
+
+Cependant le seigneur Fougacini est descendu de son cabriolet, un de ses
+nègres fait ranger la foule en agitant un bâton devant le nez des
+curieux, qui répètent à chaque minute:--Oh! ça serait fort, ce
+tour-là...--bah! ça n'est pas possible!--Je voudrais bien voir ça, moi.
+
+Pierre et moi nous nous trouvons toujours sur le premier rang: le nègre
+a fait former un grand rond dans lequel le monsieur en habit rouge se
+promène en se dandinant et jetant des regards fiers autour de lui; mais
+aucun enfant ne se présente pour être mangé. Tout à coup le signor
+Fougacini s'arrête devant Pierre, et le considère longtemps avec
+attention. Mon frère devient rouge et interdit, mais je le pousse en lui
+disant, tout bas.
+
+--N'aie pas peur... tu sais bien que c'est pour rire.
+
+--Avance, petit! dit le monsieur en faisant signe à Pierre. Je le
+pousse, et le voilà au milieu du rond.--Quel âge as-tu?--Sept ans,
+monsieur.--Sept ans!... c'est juste ce qu'il faut... Tou es zantil,
+gras, bien portant. Veux-tou ché ze te manze? zou ne te ferai pas de
+mal dou tout!... et zou te donnerai douze sous.
+
+Pierre me regarde en ouvrant de grands yeux; je lui dis tout bas:
+
+--Accepte! c'est pour rire... Ne crois-tu pas que ce monsieur te
+mangera?
+
+--Je veux ben, répond alors Pierre, et l'homme à l'habit rouge prend mon
+frère par la main et le montre à la foule assemblée, et, pour qu'on
+puisse le voir de loin, le fait prendre par les deux nègres, qui
+l'élèvent sur leurs bras et le tiennent ainsi en l'air pendant cinq
+minutes en frappant des genoux sur leurs tambours, tandis que mon frère
+commence à faire la grimace et que le beau monsieur crie à tue-tête:
+
+--Voici oun enfant de sept ans ché zou vais manzer grâce à mon baume,
+qui me permet de le digérer en cinq minutes!
+
+La foule est devenue considérable, c'est à qui sera témoin de ce
+spectacle singulier; j'en attends le dénoûment avec curiosité, bien
+tranquille sur le sort de mon frère, qui ne paraît pas aussi calme que
+moi, quoique je lui fasse sans cesse signe de n'avoir point peur.
+
+--Mon petit homme, dit le beau monsieur à Pierre, que les nègres
+viennent de remettre à terre, il faut ché tou te déshabilles, z'ai bien
+dit ché ze manzerai oune enfant, ma ze n'ai pas dit ché ze manzerai ses
+habits. Cependant, par respect per l'honorable souziété, ze veux bien
+tou manzer avec ta chemise; ôte seulement ta veste et ta culotte.
+
+Pierre reste indécis:--Ote donc... ôte donc, lui dis-je; tu vois bien
+que c'est pour rire... Est-ce que tu crois qu'il veut te manger?
+
+Pierre se déshabille en faisant un peu la moue. Il tient enfin ses
+habits sous son bras, et le beau monsieur le fait promener en chemise
+dans le rond en criant toujours:--Examinez-le, messiou et dames, vi
+voyez ché ce n'est pas oun squelette; le petit drôle est gras et dodu...
+God dem... quand zou l'ai choisi, zou n'avais pas remarqué sa
+rotondité!... c'est égal, quelques livres di piou ou di moins! zou n'y
+regarde point pour être agréable à la souziété.
+
+Cette promenade en chemise n'amuse point Pierre, qui veut quitter son
+conducteur; celui-ci s'arrête de nouveau et l'examine.
+
+--Mon petit homme, ce n'est point tout encore!... tou as des cheveux
+d'oune longueur extrême, et cela ne me serait point agréable au goût; la
+souziété il sait bien que per avaler le morceau le piou délicat, il ne
+faut pas trouver dessus quelque chose qui répugne! perché, petit, zou ne
+pouis pas manzer tes cheveux. Holà! Domingo, venez couper les cheveux à
+l'enfant.
+
+Un des nègres arrive avec des ciseaux... Pierre hésite...--Laisse-toi
+faire, dis-je à mon frère... quoique je commence à m'impatienter de la
+longueur de cette plaisanterie; mais reculer maintenant serait honteux,
+on se moquerait de nous. Encouragé par mes signes, ce pauvre Pierre se
+laisse couper les cheveux; en trois minutes le nègre l'a mis à la
+Titus... Et j'aperçois un monsieur de la société qui ramasse les belles
+boucles blondes de mon frère et les fourre vivement dans sa poche.
+
+Pendant que l'on tondait Pierre, le signor Fougacini se serrait le
+ventre, tâtait et retâtait sa mâchoire, et faisait mille grimaces, comme
+pour se préparer à ce qu'il avait annoncé qu'il ferait.
+
+Mon impatience était au comble, car je voyais la frayeur de mon frère
+augmenter à chaque instant. Enfin, quand le nègre s'est éloigné, le
+signor Fougacini court sur Pierre en lui faisant des yeux effrayants,
+et, le saisissant par le bras, commence à lui mordre légèrement l'épaule
+droite... A peine Pierre a-t-il ressenti une légère douleur, que,
+poussant des cris affreux, il s'échappe des mains du beau monsieur; ce
+qui ne lui est pas difficile, car celui-ci ne demande qu'à le voir se
+sauver. Se jetant à travers la foule, poussant des pieds et des mains,
+Pierre parvient à se faire jour; il se met à courir de toutes ses
+forces, tondu, en chemise et avec ses habits sous le bras, tandis que la
+foule le poursuit en criant: Ah! c'est un compère!... c'est un
+compère!...
+
+Au premier cri de mon frère, j'ai voulu voler à son secours, mais la
+foule nous sépare; je me débats au milieu de tous ces badauds qui
+cornent à mes oreilles:--C'est un petit compère; il s'entendait avec
+l'autre!... Je regarde de tous côtés, je ne vois plus mon frère.
+J'appelle:--Pierre!... Pierre!... où es-tu?... Il ne répond pas.
+Quelques personnes me montrent le chemin qu'il a pris; je cours aussitôt
+de ce côté en appelant toujours:--Pierre! et à chaque instant je me sens
+plus inquiet, plus tourmenté.
+
+Je ne sais où je suis... j'ai parcouru beaucoup de rues; pour comble de
+malheur le jour baisse, je ne sais plus de quel côté me diriger. Je
+demande aux personnes qui passent:--Avez-vous vu mon frère? On ne me
+répond pas, ou l'on me dit:--Qu'est-ce que c'est que ton
+frère?...--C'est Pierre... il se sauvait en chemise... parce qu'un
+monsieur en habit rouge lui a fait peur... On me regarde en souriant, on
+s'éloigne sans me donner de renseignements, ou l'on me dit
+froidement:--Va chez vous, tu l'y trouveras.
+
+--Chez nous... hélas!... nous en sommes bien loin!... et ici nous
+n'avons pas encore d'asile. Où donc pourrais-je chercher mon frère?...
+mon pauvre Pierre! que fera-t-il sans moi?... ma mère qui m'avait tant
+recommandé de ne point le quitter!... Ah! pourquoi l'ai-je engagé à
+écouter ce beau monsieur, qui est sans doute un voleur!... Mon Dieu! mon
+Dieu! qui me rendra mon frère?
+
+Je pleure amèrement, je n'ai point de courage pour supporter un pareil
+malheur. Il est nuit, et je n'ai pas retrouvé Pierre. Je m'assieds sur
+une borne, car je suis bien las. Je n'ai point mangé depuis le matin,
+mais je n'ai pas faim; j'ai le coeur si gros! Je pleure à mon aise;
+personne ne me dit rien, on ne me demande pas ce que j'ai.
+
+Je veux faire de nouvelles recherches. Je me remets en marche... Cette
+ville est immense!... comment y retrouver mon frère?... Ah! ce n'était
+pas la peine de sauter de joie en apercevant Paris!...
+
+Je ne sais pas où je vais, mais souvent je m'arrête et j'appelle encore
+Pierre!... Ma voix n'a plus de force!... j'ai tant pleuré! Il est sans
+doute bien tard, car je ne rencontre plus personne dans les rues. La
+fatigue m'accable, je ne puis aller plus loin. Je me jette à terre dans
+un coin, devant une petite porte... c'est là que je passerai la nuit.
+Demain, dès qu'il fera jour; je recommencerai mes recherches, et je
+serai peut-être plus heureux.
+
+Le sommeil me gagne, il ne tarde pas à venir suspendre mes chagrins; je
+veux encore appeler mon frère, mes paupières se ferment, et je m'endors
+en prononçant son nom.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LE PORTEUR D'EAU.--LES BONNES GENS.
+
+
+Je suis éveillé par une voix qui me crie:--Prends garde, petit, tu
+barres le passage de notre allée, qui n'est déjà pas trop grande...
+Comment, tu dors encore, mon garçon!... Est-ce que tu as couché là, par
+hasard?
+
+On me secoue fortement le bras; j'ouvre les yeux: il fait grand jour, et
+je vois devant moi un homme vêtu à peu près comme l'était mon père, en
+pantalon et veste de laine brune, avec un chapeau rabattu sur la tête,
+et qui porte, pendu après des courroies de cuir, un cercle auquel sont
+attachés deux seaux.
+
+La figure de cet homme respire la franchise et la bonté; il est arrêté
+devant moi et m'examine avec intérêt. En m'éveillant, ma première pensée
+est pour mon frère; je le cherche auprès de moi et mes yeux se
+remplissent encore de larmes.
+
+--Eh ben! petit, tu ne réponds pas?--Ah! monsieur, auriez-vous vu mon
+frère?...--Qu'est-ce qu'il fait, ton frère? quel âge a-t-il? est-ce
+qu'il demeure dans ce quartier? C'est peut-être une de mes
+pratiques?--Mon frère a sept ans, il s'appelle Pierre, il est Savoyard
+comme moi; nous sommes arrivés d'hier seulement à Paris; nous venons de
+chez nous, de Vérin, auprès de l'Hôpital; notre père est mort il y a
+quelques mois, et notre pauvre mère ne pouvait plus nous nourrir, car
+nous avons encore un frère, le petit Jacques, qui est resté avec elle.
+Il a bien fallu partir; mais j'avais promis à ma mère de ne jamais
+quitter mon frère et de toujours veiller sur lui, parce qu'il n'est pas
+aussi hardi que moi. Hier, en arrivant à Paris, nous nous sommes arrêtés
+devant un monsieur bien mis, qui avait deux domestique et qui offrait de
+manger un enfant et de lui donner douze sous s'il se laissait faire...
+Moi j'ai cru que c'était pour rire...--Par Dieu! mon garçon, tu avais
+raison, c'était un faiseur de tours qui voulait se moquer des imbéciles
+qui l'écoutaient!--Il a choisi mon frère, et moi je lui ai dit tout
+bas:--Laisse-toi faire... c'est pour jouer. Cependant il a fait
+déshabiller Pierre, il lui a coupé les cheveux, et puis ensuite il a
+sauté sur lui en faisant une grimace si horrible que Pierre a eu peur et
+qu'il s'est sauvé sans penser à moi. J'ai voulu le rattraper, j'ai couru
+bien longtemps! mais je ne l'ai pas retrouvé! Enfin, il faisait nuit, et
+j'étais si las que je me suis couché devant cette porte, où j'ai dormi
+jusqu'à présent.
+
+A mesure que je parlais, je lisais dans les traits du porteur d'eau
+l'intérêt et l'attendrissement. Quand j'ai fini, il passe sa main sur
+ses yeux, et me considère encore pendant quelques instants.
+
+--Tu n'as pas menti, petit?--Oh! non, monsieur, je ne mentirai jamais,
+je l'ai promis à ma mère.--Et que comptes-tu faire ce matin?--Chercher
+mon frère... Il faut bien que je le retrouve...--Ça n'est pas aussi
+facile que tu le crois!... Paris est une ville bien grande!... Et dans
+quel quartier as-tu perdu ton frère?--Mon Dieu! je n'en sais rien,
+monsieur... C'était une grande place... entourée de maisons...--Ah! ce
+n'est pas ça qui mettra sur la voie... Mais, au fait, arrivés d'hier,
+ces pauvres enfants ne peuvent connaître aucun quartier...--Est-ce que
+je ne le retrouverai pas, monsieur?--Dame! ça sera peut-être long!... Et
+pendant que tu chercheras ton frère, tu ne pourras pas travailler. As-tu
+de l'argent pour vivre?--Mon Dieu, non, monsieur, mais j'en suis bien
+content!--Pourquoi cela?--C'est que nous avions encore sept sous, et au
+moins, c'est mon frère qui les a!
+
+Le porteur d'eau passe encore sa main sur ses yeux, puis il me donne une
+petite tape sur la joue en ma disant:--Tu es un bon garçon... tu aimes
+bien ton frère; mais console-toi, mon petit, il ne faut pas toujours
+pleurer, ça n'avance à rien. Tu n'as pas déjeuné, tu dois avoir
+faim?--Oui, monsieur, car je n'ai pas mangé depuis hier trois heures;
+mais je vais aller crier dans la rue, on me fera ramoner, et puis je
+déjeunerai.--Ah! oui! tu crois qu'on trouve comme cela tout de suite une
+cheminée pour son déjeuner! Mais, mon petit, il y a diablement de
+ramoneurs à Paris, et avec ton estomac vide tu ne pourras pas crier bien
+fort. Allons, allons, monte avec moi... Il n'est que cinq heures et
+demie... D'ailleurs, les pratiques attendront un peu, voilà tout.
+
+En disant cela, le brave homme se débarrasse de ses seaux, qu'il laisse
+dans un coin de l'allée, puis il monte l'escalier en me faisant signe
+de le suivre. Je grimpe derrière lui; l'escalier n'est pas large, et on
+ne voit pas très-clair, mais je me tiens à la rampe. Nous montons
+jusqu'au haut de la maison, et lorsqu'il n'y a plus de marches, mon
+conducteur s'arrête enfin et frappe à une porte en criant:--Manette!
+Manette!... Allons, dépêche-toi!
+
+Une petite fille, qui me paraît être de mon âge, nous ouvre la porte.
+Elle n'est pas mise comme celle qui a dormi dans notre chaumière; ses
+traits ne sont pas aussi délicats, et ses vêtements sont grossiers; mais
+elle a des yeux si vifs, une figure si ronde, des joues si fraîches et
+un air si gai, que l'on a du plaisir à la regarder.
+
+--Tiens!... c'est toi, papa, s'écria Manette en nous ouvrant; puis elle
+me regarde avec étonnement.--Allons, ma petite, dit le porteur d'eau en
+me faisant entrer chez lui, cherche vite ce que nous avons de reste de
+déjeuner et donne à manger à ce petit, qui doit en avoir besoin.
+
+Pendant que la petite fille fait ce que lui dit son père, je regarde
+autour de moi: l'appartement du porteur d'eau me rappelle un peu notre
+chaumière, l'ameublement n'est guère plus élégant. Nous sommes dans une
+grande pièce dont la moitié est mansardée; au fond est un grand lit,
+puis, des ustensiles de ménage; à gauche, j'aperçois un petit cabinet
+avec une croisée et un autre lit, et j'ai vu tout le logement de mon
+protecteur.
+
+Manette a mis sur une table du pain, du fromage et du boeuf; je ne me
+fais pas prier pour manger: à huit ans, si le chagrin fait oublier
+l'appétit, il ne l'ôte pas entièrement.--Oh! comme il avait faim! dit la
+petite en me regardant manger; et son père sourit en répétant:--Ce
+pauvre garçon!...
+
+Mais, au milieu de mon déjeuner, je m'arrête... Une pensée subite ne me
+permet plus de continuer:--Si Pierre n'avait pas de quoi déjeuner,
+lui!... dis-je en levant les yeux au ciel--Ne crains rien, mon petit, me
+dit le porteur d'eau, on ne le laissera pas non plus mourir de faim;
+d'ailleurs n'a-t-il pas sept sous?...
+
+--Je l'avais oublié, mais ce souvenir me rend l'appétit.--Écoute, mon
+garçon, me dit le père de Manette lorsque j'ai fini de me restaurer, je
+m'intéresse à toi... Ta figure franche, ton attachement pour ton
+frère... pour tes parents... Enfin, je veux t'être utile, si je puis. Je
+ne suis pas de ton pays: je suis Auvergnat, moi; mais, en Auvergne,
+nous sommes de braves gens aussi!... Et le père Bernard est connu comme
+tel dans le quartier; ma réputation est nette comme ce verre... Je ne
+suis pas riche, je n'ai plus de tonneau!... La maladie de feu ma pauvre
+femme m'a coûté de l'argent!... Mais je puis te loger sans que cela te
+coûte rien. Tiens, vois-tu cette soupente?... c'est là où couchait mon
+frère... Il est reparti pour le pays il y a six mois; eh ben! je te
+mettrai là un matelas, de la paille fraîche!... Eh! morbleu! tu seras
+couché comme un prince... tu travailleras de ton côté; puis, tu mangeras
+chez nous. Je n'ai avec moi que Manette, qui a huit ans, mais qui
+commence déjà à savoir faire la soupe; et puis il y a une voisine qui se
+charge de notre cuisine; si tu retrouves ton frère, il viendra loger
+avec toi!... La soupente est assez grande pour vous deux. Eh ben! petit,
+cela te convient-il?
+
+--Oh! oui, monsieur, vous êtes bien bon! dis-je au père Bernard, mais je
+voudrais bien retrouver Pierre!...--Tu le chercheras tout en
+travaillant; de mon côté, je vais demander partout, m'informer dans
+chaque quartier...--Ah! monsieur, je vous en prie, n'y manquez
+pas!...--Sois tranquille, mon petit, et console-toi. Mais voilà six
+heures, il faut que j'aille emplir mes seaux... Descends avec moi, je
+vais te montrer comment on ouvre la porte de l'allée... Et si tu te
+perdais dans Paris, tu demanderais la Vieille rue du Temple, auprès de
+la rue Saint-Antoine... Le père Bernard! D'ailleurs tu reconnaîtras bien
+la maison.
+
+Je reprends mon sac, mon grattoir, je fais un petit signe de tête à
+Manette, qui me rend cet adieu en souriant, comme si nous avions déjà
+passé six mois ensemble. Je descends derrière le bon porteur d'eau; j'ai
+toujours le coeur bien gros, la figure bien triste; et le brave homme,
+qui s'en aperçoit, me répète à chaque instant:--Allons, prends courage,
+petit, tu retrouveras ton frère!... et d'ailleurs, il y a une
+Providence; elle a veillé sur toi, elle en fera autant pour lui.
+
+--C'est vrai, me dis-je tout bas, et puis Pierre a sept sous! et avec
+cela on va loin.
+
+--A propos, me dit le père Bernard quand nous sommes dans l'allée, je ne
+t'ai pas encore demandé ton nom?--Je m'appelle André... et mon frère
+Pierre.--Oh! ton frère! je le sais... André, regarde bien notre porte,
+notre rue, Vieille rue du Temple, entends-tu?... Suis tout droit, tu
+iras au boulevard: ne va pas te perdre aussi, et ne reviens pas trop
+tard, mon garçon; dès que le jour baisse, il faut rentrer manger la
+soupe. Va, mon petit; moi, je vais faire mes pratiques et m'informer de
+ton frère.
+
+Le père Bernard me quitte, et me voilà seul dans la rue. Je ne m'éloigne
+qu'après avoir bien examiné l'extérieur de la maison où l'on vient de me
+donner un asile. Mon pauvre frère! me dis-je en marchant, si je te
+retrouvais, que nous serions heureux chez ce bon porteur d'eau, qui veut
+bien nous loger pour rien! Allons, ne pleurons plus; je le retrouverai.
+Pierre a sept sous... il a de quoi vivre quelque temps; d'ailleurs il
+est gentil, Pierre, et sans doute il aura trouvé aussi quelqu'un qui
+l'aura logé pour rien.
+
+J'avance dans cette ville, où je ne suis que depuis vingt-quatre heures;
+mais déjà tout ce qui frappe ma vue a perdu une partie de son charme de
+la veille. Je vois maintenant d'un oeil indifférent ces belles
+boutiques, ces étalages brillants, ces beaux boulevards et toutes ces
+curiosités que je ne pouvais me lasser d'admirer hier. Mais mon frère
+n'est plus auprès de moi pour partager mon plaisir!... C'est lui que je
+cherche partout où je vois du monde rassemblé. A peine si j'ai le
+courage de crier de temps en temps:--Ramoner la cheminée!... et
+cependant la journée s'écoule, et je n'ai rien gagné. J'aperçois des
+enfants de nos montagnes qui jouent entre eux, ou courent en dansant
+devant les passants pour en obtenir quelque chose; mais je n'ai point
+envie de les imiter, il me serait impossible de danser maintenant, et
+d'ailleurs, je ne chercherai jamais à obtenir quelque chose à force
+d'importunités, quoiqu'on m'ait dit cependant que c'était comme cela que
+l'on faisait fortune à Paris.
+
+Au milieu du boulevard j'entends le son du cor, de la clarinette et des
+tambours... C'était une musique comme celle que faisaient les
+domestiques noirs de ce beau monsieur qui mangeait du marbre et des
+enfants. Je cours du côté de la musique... J'aperçois un monsieur
+habillé en Turc qui porte une énorme pièce de bois sur le bout de son
+nez. Ah! l'on avait bien raison de me dire qu'à Paris on voyait des
+choses extraordinaires. Mais, dans tout ce monde qui se regarde, je ne
+trouve pas mon frère; et comme le Turc annonçait qu'il allait enlever un
+enfant par les cheveux sans le faire crier, je prends mes jambes à mon
+cou, de crainte qu'il ne lui prenne envie de me choisir pour amuser la
+société.
+
+Le jour baisse, il faut retourner chez le père Bernard. Je demande la
+Vieille rue du Temple. Une fois dedans, je retrouve facilement la
+maison; mais quand je suis dans l'allée, je songe que je n'ai rien gagné
+de la journée, et je n'ose plus monter l'escalier. Cependant mon estomac
+crie: le porteur d'eau est si bon! ils m'attendent peut-être; il faut
+toujours rentrer pour me coucher, je n'ai pas besoin d'argent pour cela.
+Je monte donc, je pousse la porte, et je vois le père Bernard et Manette
+déjà assis devant une table sur laquelle est le dîner, qui sert aussi de
+souper, parce qu'on se couche de bonne heure, afin d'être levé de grand
+matin.
+
+--Arrive donc, André, nous t'attendions, me dit le porteur d'eau; je
+commençais à craindre que tu n'eusses oublié le nom de notre rue. Et
+puis, ce Paris est si grand! il faut de l'habitude pour marcher dans
+toutes ces rues et à travers ces voitures, qui ne se gênent pas pour
+écraser le pauvre monde.
+
+J'entre d'un air honteux, et je vais m'asseoir dans un coin de la
+chambre quoique l'odeur du dîner redouble ma faim.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que tu vas faire là-bas, petit? est-ce que tu ne
+vois pas que nous dînons?--Oh si! je le vois bien...--Pourquoi donc ne
+viens-tu pas te mettre à table?--C'est que... je n'ai pas faim, monsieur
+Bernard.--Tu n'as pas faim? tu as donc dîné en chemin?--Non... je n'ai
+rien mangé.--Et tu n'as pas faim? C'est bien drôle, ça!
+
+Le porteur d'eau m'examinait, et mes yeux, qui se tournaient souvent
+vers le dîner, ne lui paraissaient pas d'accord avec ma
+bouche.--Morbleu! je veux que tu dînes, moi, reprend-il au bout d'un
+instant: faim ou non, tu mangeras.
+
+--Mais, c'est que... c'est que... je n'ai rien gagné de la journée!
+dis-je en m'avançant lentement vers la table. A ces mots, le père
+Bernard court à moi, me porte sur une chaise à côté de la
+sienne.--Comment, petit imbécile, c'est pour ça que tu ne voulais pas
+dîner!... Est-ce ta faute, si tu n'as rien trouvé à faire? n'en faut-il
+pas moins que tu dînes? et tant que j'en aurai pour moi et ma fille, n'y
+en aura-t-il pas aussi pour toi?... Mange! mange, morbleu! et ne t'avise
+plus de me dire encore de pareilles bêtises, ou je te donnerai des
+coups pour te rendre l'appétit.
+
+Et le brave homme me bourre de soupe, de pain, de bonne chère; il
+m'étoufferait si je le laissais faire, tant il a peur que je ne
+satisfasse pas mon appétit.
+
+--Mon garçon, me dit-il, dans tous les états il y a de bons et de
+mauvais jours. Tu arrives au commencement de l'automne: la saison n'est
+pas encore bonne pour les cheminées; mais quand tu connaîtras mieux
+Paris tu feras des commissions, tu porteras des lettres. Quand on est
+intelligent et honnête on parvient à gagner de l'argent. Mais, je te le
+répète, plus de façons comme aujourd'hui; tant mieux quand tu auras été
+heureux! tant pis quand tu auras fait chou-blanc! nous n'en serons pas
+moins tes amis... Rappelle-toi, mon petit, que je t'ai offert un asile
+sur ta bonne mine et ton amour pour tes parents, et que je ne t'ai pas
+demandé si ta bourse était bien garnie.
+
+J'embrasse ce bon Auvergnat qui me témoigne tant d'amitié; et dans ses
+bras je sens que je ne suis plus seul à Paris. Manette vient aussi se
+jeter sur le sein de son père; tout en l'embrassant, elle me sourit. Je
+lis dans ses yeux qu'elle veut m'aimer aussi, et je la regarde déjà
+comme ma soeur. Les bonnes gens! que je suis heureux de les avoir
+rencontrés!... Ah! mon pauvre frère, puisses-tu, comme moi, t'être
+endormi devant quelque allée obscure, demeure de l'ouvrier honnête et
+laborieux! cela vaut bien mieux que de se coucher sous le portique d'un
+palais, d'où vous chassent le matin des valets insolents.
+
+Le soir, le père Bernard me donne quelques renseignements sur Paris, sur
+les quartiers voisins. Je l'écoute avec attention, car je veux profiter
+de ses avis afin d'être bien vite en état de gagner de l'argent comme
+commissionnaire. Il s'est informé de mon frère dans toutes les rues où
+il a été; mais ainsi que moi, il n'en a appris aucune nouvelle. Où donc
+Pierre s'est-il fourré?
+
+Quand on a porté de l'eau toute la journée, on a besoin de repos le
+soir. Bientôt le père de Manette fait signe à la petite, qui va se
+coucher dans le cabinet; je monte à la soupente, où l'on m'a arrangé un
+lit; j'avais dormi la veille sur le pavé; on doit juger si je me trouvai
+bien dans ma nouvelle chambre à coucher.
+
+Le lendemain en m'habillant, je laissai sortir de dessous ma veste le
+médaillon que je portais toujours sur moi; j'avais oublié de parler de
+ce portrait au père Bernard. Il aperçoit le bijou, sa figure se
+rembrunit, et il me fait sur-le-champ signe d'approcher, tandis que
+Manette tend le cou et ouvre de grands yeux pour mieux regarder le
+portrait.
+
+--Qu'est-ce que cela, petit? d'où cela te vient-il? depuis quand as-tu
+ce bijou? et pourquoi ne m'en as-tu pas parlé?
+
+Je m'empresse de raconter au porteur d'eau l'histoire du portrait. A
+mesure que je parle, ses traits reprennent leur expression de bonté
+habituelle; et quand j'ai fini, il m'embrasse en me disant:--Pardon, mon
+petit; c'est que, vois-tu, la vue de ce bijou... Allons, tu es un brave
+garçon.
+
+Manette grille de considérer à son aise le portrait; je l'ôte un moment,
+et le donne à son père. Tous deux l'examinent longtemps. La jolie dame!
+dit Manette, la jolie figure!... la belle robe!...--Oui, dit le porteur
+d'eau en me rendant le bijou, c'est une belle femme, mais il y en a tant
+dans Paris, et qui sont mises comme cela! Va, mon cher André, je crois
+bien que le portrait te restera; car tu pourrais habiter Paris pendant
+vingt ans sans rencontrer celui ou celle à qui il appartient.
+
+--Moi, je conserve l'espérance de trouver le petit monsieur borgne, et
+je remets précieusement le médaillon sous ma veste. Puis je sors avec le
+père Bernard pour commencer ma journée et chercher encore mon frère.
+
+Je ne suis pas plus heureux du côté de Pierre; mais du moins j'ai eu
+deux cheminées à ramoner, et je rentre tout fier présenter au porteur
+d'eau le fruit de mon travail. Il le prend en souriant et me dit: Au
+bout de l'année, mon garçon, je te donnerai ce qui te restera pour ta
+mère.
+
+Cet espoir double mon courage; en peu de temps je connais différents
+quartiers de Paris; j'ai de la mémoire; on me trouve de l'intelligence,
+et on m'emploie souvent. Plus d'un beau monsieur me donne à porter un
+billet bien plié, et qui sent le musc ou la rose.--Va, cours, me dit-on;
+tu demanderas la dame: si c'est un monsieur qui t'ouvre la porte, tu
+diras que tu viens voir si l'on a des cheminées à faire ramoner, et tu
+ne montreras pas la lettre!... Ne va pas faire des gaucheries!... Je
+fais exactement ce qu'on me dit; quand je rapporte une réponse, les
+beaux messieurs se montrent généreux; quand je n'en ai pas, je reçois
+peu de chose; et quand je rapporte la lettre, je ne reçois quelquefois
+que des reproches. Les jeunes filles sont plus justes; elles me payent
+toujours, lors même que la réponse paraît les affliger; mais elles
+m'accablent de questions; et il faut une grande mémoire pour les
+satisfaire:--Y était-il?--Lui as-tu remis la lettre à lui-même?--Que
+faisait-il?--Que t'a-il dit?--Était-il seul?--A-t-il eu l'air content en
+la lisant? Telles sont les questions que ne manque jamais de m'adresser
+la demoiselle ou la dame qui vient de me faire porter une lettre à un
+monsieur.
+
+Le temps s'écoule; près de Manette et de son père je serais heureux si
+le souvenir de mon frère ne revenait souvent troubler ma joie; je n'ai
+pu le découvrir; le père Bernard n'a pas été plus heureux; et cependant
+nous l'avons cherché dans tous les quartiers de Paris. Je n'ai point osé
+apprendre cet événement à ma mère; d'ailleurs, ce n'est qu'au retour du
+printemps que je puis lui envoyer mes épargnes, et le bon porteur d'eau
+me dit qu'il est inutile de l'affliger d'avance, et que peut-être Pierre
+lui donnera de ses nouvelles de son côté.
+
+Je suis les conseils de celui qui me traite comme son fils; les enfants
+de nos montagnes ont pour habitude de ne donner de leurs nouvelles que
+lorsqu'il se présente une occasion. Malheureusement je ne sais pas
+écrire, c'est un de mes chagrins; mais le père Bernard, qui n'en sait
+pas plus que moi, prétend que cela n'est pas nécessaire pour faire son
+chemin, et qu'avec une langue on s'explique aussi bien qu'avec une
+plume. Oui, sans doute, quand on veut rester ramoneur ou commissionnaire
+toute sa vie... mais pour faire fortune!...
+
+--Tu as de l'ambition, André, me dit quelquefois le porteur d'eau. Tu
+voudrais, je crois, devenir un grand seigneur...--Ah! je voudrais
+seulement devenir riche afin de rendre heureux ma mère, mes frères et
+vous, père Bernard, ainsi que Manette...--Bon, mon garçon, nous sommes
+bien comme nous sommes. Il ne faut pas toujours envier ceux qui sont
+au-dessus de nous!
+
+Le brave porteur d'eau a de la philosophie, parce qu'il n'est pas
+ivrogne et qu'il se contente de peu; mais Manette aimerait bien avoir
+une jolie robe, des souliers au lieu de sabots, et je lui promets de lui
+donner tout cela quand je serai riche.
+
+Ma bonne mère m'avait dit que le médaillon ferait mon bonheur; cependant
+je l'ai toujours, et je ne peux découvrir ceux auxquels il appartient.
+Souvent le dimanche, lorsque je rentre de meilleure heure, je m'amuse à
+considérer le portrait; alors Manette vient se placer derrière, pour le
+voir aussi tandis que son père me dit:--Oui, regarde-le bien!... C'est
+tout ce que tu en retireras.
+
+L'été est revenu. Le père Bernard connaît un brave homme qui se rend en
+Savoie: je puis donner de mes nouvelles à ma mère... je puis lui envoyer
+le fruit de mon travail. C'est le porteur d'eau, auquel chaque jour je
+donne mon argent, dont il ne prend que ce qu'il juge convenable pour ma
+nourriture, qui me présente un petit sac de cuir: je l'ouvre... il
+contient cent dix francs... quelle somme! je n'en puis revenir! J'ai
+tout cela à envoyer à ma mère!... Je ne me sens pas de joie... Ah! si la
+nouvelle de ma séparation d'avec Pierre lui cause du chagrin, j'espère
+du moins que ceci pourra l'adoucir.
+
+Je ne veux rien garder pour moi, quoique Manette me dise qu'il faut
+m'acheter une veste et un pantalon pour les dimanches. Non, non: je me
+trouve bien comme je suis; je me sens si heureux de pouvoir envoyer tant
+d'argent! d'ailleurs je vais en gagner encore davantage. La vue de mes
+épargnes redouble mon ardeur pour le travail. Je veux me lever plus tôt,
+me coucher plus tard...--Et te rendre malade, me dit Manette: car on
+pense bien que nous n'avons pas été longtemps sans nous tutoyer; à notre
+âge, c'est si naturel! C'est une bien bonne fille que Manette, elle
+aussi sera bonne travailleuse; elle n'a que neuf ans, et déjà c'est elle
+qui a soin de notre petit ménage. Toujours gaie, toujours chantant,
+Manette a sans cesse le sourire sur les lèvres. Leste, vive, laborieuse,
+elle descend en une minute les six étages de la maison quand il s'agit
+de faire quelque chose qui peut être agréable à son père. Ne se
+plaignant point de la fatigue, ne montrant jamais d'humeur, Manette nous
+attend tous les soirs en travaillant, et va en sautant apprêter notre
+petit repas. Un baiser de son père la paye de ses peines, et lui fait
+oublier l'ennui de la journée: car elle doit s'ennuyer toute seule dans
+notre mansarde; mais le père Bernard ne veut pas qu'elle aille courir
+chez les voisins, et Manette est obéissante.
+
+Pour se divertir le soir elle me prie de lui chanter les chansons de mon
+pays; et, de son côté, elle danse devant moi les bourrées d'Auvergne,
+riant, frappant des pieds et des mains pour marquer la mesure. Manette
+est alors aussi contente que si elle dansait à la guinguette; et moi je
+crois en la regardant être encore dans nos montagnes entouré de nos
+bons parents.
+
+C'est en nous livrant au travail, en nous délassant par des plaisirs
+aussi simples que nous passons encore une année de notre enfance. Ma
+mère m'a donné de ses nouvelles; cette bonne mère craint que je ne me
+prive de tout pour elle, elle ne veut plus que je lui envoie d'argent de
+longtemps. Elle n'a point reçu de nouvelles de Pierre, et m'engage à
+faire de nouveau tous mes efforts pour le retrouver. Enfin, elle me prie
+de témoigner toute sa reconnaissance à l'homme généreux qui m'a
+recueilli à mon arrivée à Paris.
+
+Je n'avais pas besoin des ordres de ma mère pour continuer à chercher
+mon frère; il ne se passe point de jour où je ne tâche d'obtenir
+quelques nouvelles de lui.
+
+Mais le temps, qui adoucit toutes les peines, a dissipé ma tristesse,
+j'ai retrouvé ma gaieté; et comment pourrais-je être triste près de
+Manette, qui, à dix ans, est déjà si espiègle, si bonne!... Chère
+Manette!... une soeur pourrait-elle m'aimer davantage? Quand elle me
+voit rêveur, elle vient tourner, sauter autour de moi; elle me pousse le
+bras, me prend la main pour me faire danser avec elle.
+
+--Ne sois donc pas chagrin, André, me dit-elle, tes gros soupirs ne te
+feront pas retrouver plus vite ton frère!... Viens danser avec moi; cela
+vaudra bien mieux que de rester là sans rien faire. Obéissez-moi,
+monsieur, ou je ne vous aimerai plus.
+
+Je cède aux désirs de Manette, d'abord pour lui faire plaisir, et
+bientôt parce que j'en goûte aussi avec elle. A dix ans le chagrin
+s'oublie si vite!
+
+Chaque jour Manette devient plus gentille; ses yeux bleus sont pleins de
+franchise, de gaieté; sa bouche, un peu grande, est garnie de dents
+blanches et bien rangées; ses cheveux châtains forment sur son front des
+boucles naturelles, et les belles couleurs de ses joues annoncent le
+contentement et la santé.
+
+De mon côté, j'entends dire souvent par les bonnes qui viennent me
+chercher à ma place:--Comme il devient gentil, cet André!... comme il
+grandit!... cela fera un bien joli garçon.
+
+Ces doux propos me font rougir, mais l'instant d'après je les oublie, et
+je ne songe point à en tirer vanité, car je me rappelle que dans mon
+pays on se moquait des jeunes gens qui s'occupaient trop de leur figure,
+et que mon père me disait:--André, un garçon qui se mire est digne de
+porter des jupons et un bonnet.
+
+Cependant, lorsque le soir nous dansons, Manette et moi, quelque bourrée
+des montagnes, le père Bernard sourit en nous regardant, et je l'entends
+dire à demi-voix:--Ils seront, morgué! gentils tous les deux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+RENCONTRE, ACCIDENT.--NOUVEAU PROTECTEUR.
+
+
+J'ai déjà onze ans et quelques mois; j'ai fait deux autres envois
+d'argent à ma mère, et ils étaient plus considérables que le premier. Ma
+bonne mère me fait savoir que, grâce à moi, elle ne manque de rien; que
+Jacques est un bon garçon, quoique un peu trop enclin à dormir et à
+manger, et qu'elle serait bien heureuse si je pouvais lui donner des
+nouvelles de Pierre. Hélas! je le voudrais bien!... mais je ne suis pas
+plus instruit que le lendemain de mon arrivée à Paris, et je crains que
+mon pauvre frère ne soit mort; s'il vivait, il aurait donné de ses
+nouvelles au pays.
+
+Je viens de faire une commission dans un quartier éloigné de notre
+demeure; il est près de cinq heures du soir; je double le pas, car
+Manette me gronde lorsque je reviens tard; elle dit que, quand on a bien
+travaillé depuis le point du jour, on ne doit point oublier l'heure du
+dîner. Cette bonne Manette!... elle a toujours si peur que je tombe
+malade!...
+
+Je suis sur les boulevards. Au coin de la rue Richelieu un cabriolet
+élégant s'arrête sur la chaussée; un monsieur en descend et entre dans
+une grande maison. J'ai porté mes regards sur ce monsieur... Quel
+souvenir me frappe! ce n'est point une illusion, c'est bien lui!...
+c'est cet homme qui a passé une nuit chez nous!... Oh! je le reconnais;
+et, quoiqu'il y ait quatre ans de cela, ce monsieur est toujours aussi
+laid qu'il était alors. Voilà son oeil couvert d'un taffetas noir, sa
+petite queue, son corps maigre, sa démarche penchée; c'est bien lui!...
+quel bonheur, je l'ai enfin rencontré!
+
+Mais ce monsieur est entré dans une maison... je ne le vois plus; que
+vais-je faire?... L'attendre; il faut bien qu'il sorte, son cabriolet
+est là. Oh! certes, je l'attendrai, dût-il rester jusqu'au lendemain; je
+suis si content de pouvoir lui offrir le bijou qu'il a laissé chez
+nous!... Comme il sera satisfait de le ravoir! car il doit le croire
+perdu.
+
+Je me plante devant la maison où est entré M. le comte... je me rappelle
+maintenant qu'on l'appelait ainsi. Je ne bouge pas, et j'ai les yeux
+fixés sur le cabriolet, dans lequel est resté un domestique, mais ce
+n'est pas celui qui est venu avec son maître dans notre chaumière.
+
+Au bout d'une demi-heure, qui m'a paru bien longue, j'entends enfin
+marcher derrière moi; c'est ce monsieur qui sort de la maison. Le
+coeur me bat... je suis tout tremblant, et cependant c'est moi qui
+vais obliger ce monsieur; mais il a l'air si peu agréable! Je m'approche
+de lui cependant, et je me décide à parler.
+
+--Monsieur... monsieur...--Laisse-moi tranquille, petit
+drôle...--Monsieur, c'est chez nous que... il y a quatre ans...--Veux-tu
+t'en aller, Savoyard! me répond le monsieur, qui ne m'écoute point et
+regagne son cabriolet.
+
+--Ah! mon Dieu! le voilà qui va monter dedans! et il ne m'entend pas...
+je le tire par son habit: Monsieur!... de grâce, écoutez-moi...
+
+--Comment, polisson, tu oses prendre mon habit! s'écrie-t-il en se
+retournant avec colère. Je ne donne rien aux pauvres... ce sont tous des
+fainéants. Ces petits drôles demandent un sou pour leur mère, et courent
+le dépenser chez le pâtissier.--Mais, monsieur, je ne vous demande
+rien.... au contraire, c'est moi qui vais vous donner quelque chose.
+
+Il ne m'écoute pas; il est déjà dans son cabriolet. Il ordonne à son
+domestique de partir. O ciel!... il va s'éloigner, et peut-être ne le
+rencontrerai-je plus!... Je veux m'attacher à la voiture, je tâche de me
+faire entendre...--Gare! gare! crie le valet. Je ne l'ai pas écouté...
+le cheval part... Je tenais encore le brancard... Je ressens une forte
+secousse, je suis renversé, je me sens blessé à la tête... mon sang
+coule... j'ai jeté un cri que m'arrache la douleur... et je n'ai plus la
+force de me relever.
+
+En un instant je suis entouré de monde... On me regarde, on me tâte...
+on crie après le maître du cabriolet, après le cheval, après le
+domestique; on me plaint, on fait des discours, des réflexions sur le
+danger que les piétons courent dans Paris, mais on ne me secourt point.
+Un jeune homme perce la foule en s'écriant:--C'est son cabriolet!... Il
+n'en fait pas d'autres!... et il prend le grand trot au lieu de secourir
+celui qu'il a blessé.
+
+Ce jeune homme s'approche de moi, m'examine avec intérêt en
+disant:--Pauvre petit!... un Savoyard... peut-être le soutien de sa
+mère... sans eux Adolphine ne serait plus, sans eux il périssait
+lui-même au fond d'un précipice!... et voilà sa reconnaissance... Ah!
+pauvre enfant! je veux réparer le mal qu'il t'a fait!...
+
+Ce monsieur a envoyé chercher une voiture; il s'assure que je ne suis
+blessé qu'à la tête; on me porte dans le fiacre; le monsieur y monte
+avec moi, il ordonne au cocher d'aller doucement. Malgré cela le
+mouvement de la voiture augmente ma douleur, je perds connaissance...
+mes yeux se ferment, je ne vois plus, je n'entends plus rien.
+
+En revenant à moi, je me trouve couché dans un bon lit, entortillé dans
+de belles couvertures, et sous de beaux rideaux bleus et blancs, qui se
+croisent et forment des bouffettes au-dessus de ma tête. Je crois
+rêver... je me retourne... une glace placée au fond du lit répète mon
+image; je me vois... je me regarde... je me souris... je me fais la
+grimace... Oh! c'est bien moi qui suis dans ce beau lit; on m'a mis sur
+la tête un fichu de soie; en dessous j'ai des linges, un bandeau qui me
+serre fortement; j'y veux porter la main... je sens que j'ai mal à cette
+place. Je me rappelle ma blessure, ma chute sur la chaussée... Oh! je me
+souviens de tout maintenant.
+
+Mais chez qui suis-je donc?... Quels sont les êtres généreux qui m'ont
+secouru? Ce sont au moins des princes? Tout ce qui m'entoure est
+superbe: cette glace, ces draperies... Mais je voudrais bien voir dans
+la chambre. Le rideau est fermé, tâchons de le tirer; je sens que je
+suis bien faible, et j'ai de la peine à avancer mon bras.
+
+Je parviens cependant à écarter un peu ce qui me cache l'appartement, je
+puis en voir une partie... Oh! que cela me semble joli!... des tableaux,
+des portraits!... des hommes, des femmes en grandeur naturelle, puis des
+campagnes, de charmants paysages, et tout cela entouré de bordures en
+or! Je suis sans doute chez un seigneur, et celui-là est aussi bon que
+Bernard le porteur d'eau. Mais mon père adoptif et sa fille savent-ils
+où je suis? ont-ils de mes nouvelles?... O ciel! s'ils m'attendent
+encore, quelle doit être leur inquiétude! Pauvre Manette, sans doute
+elle me croit perdu, tué!... et son père me cherche partout.
+
+Cette idée m'arrache un soupir. J'entends du bruit; une vieille femme
+entre dans la chambre où je suis, et regarde doucement du côté du
+lit.--Ah!... enfin, il a repris connaissance, dit-elle. Pauvre petit!...
+C'est bien heureux!... Que monsieur sera content quand il reviendra!...
+
+--Madame!... madame!... dis-je d'une voix faible. La bonne femme vient
+aussitôt s'asseoir près de mon lit en me faisant signe de me
+taire.--Chut! mon enfant, il ne faut pas parler... cela vous ferait du
+mal... Le médecin l'a dit: votre blessure est grave, mais avec de grands
+soins et du repos on vous guérira. Allons, allons, je vois dans vos yeux
+l'impatience... vous voulez savoir où vous êtes, c'est naturel;
+écoutez-moi: C'est M. Dermilly, mon maître, qui vous a secouru lorsque
+le cabriolet de M. le comte Francornard vous eut jeté par terre... ce M.
+Francornard n'en fait jamais d'autres... encore l'autre jour, il a
+renversé la boutique d'une marchande de sucre d'orge... mais elle les
+lui a fait tous payer: aussi, il les a fait ramasser par son domestique;
+et, pendant huit jours, ses chiens n'ont mangé que du sucre d'orge...
+Voilà ce que c'est que de vouloir conduire un cabriolet quand on n'a
+qu'un oeil! je vous demande s'il peut voir en même temps à droite et à
+gauche! Après cela, mon enfant, il y avait peut-être de votre faute...
+les petits garçons n'écoutent jamais lorsqu'on crie _Gare!_ et il semble
+qu'ils se fassent un plaisir de couper la rue quand ils voient venir une
+voiture...--Ah! madame...--Chut! mon enfant, je ne dis pas que vous ayez
+fait cela... Enfin M. Dermilly vous a fait porter dans un fiacre et
+conduire ici. C'est un peintre très-distingué que M. Dermilly, et un
+homme fort sensible!... trop sensible même!... car...--Mais, madame,
+depuis quand?...--Silence! mon ami, le docteur ne veut pas que vous
+parliez; je puis bien parler pour vous et pour moi. Monsieur comptait
+d'abord ne vous garder chez lui que le temps de vous donner les premiers
+secours, il pensait que nous pourrions découvrir votre demeure et faire
+prévenir vos parents; car vous êtes ici depuis hier, mon petit
+homme...--Hier!... ô mon Dieu! et le père Bernard, et Manette!...--Ah!
+quel bavard que ce petit garçon!... voyez s'il pourra se taire!... vous
+vous rendrez plus malade, mon enfant... Je disais donc que monsieur
+s'occupait déjà de savoir à qui vous apparteniez, lorsque en vous ôtant
+votre veste toute pleine de sang, nous avons trouvé sur votre poitrine
+un portrait pendu après un ruban!... oh! dès que monsieur l'a vu, il a
+poussé un cri de surprise... des exclamations!... des phrases!... et
+puis il s'est emparé de la miniature sans me permettre de la regarder.
+Il faut que ce soit un portrait bien précieux, car monsieur ne se serait
+pas extasié devant une croûte. Il n'en revenait pas d'avoir trouvé cela
+sur vous; il s'écriait: Où l'a-t-il eu? pourquoi le porte-t-il? et mille
+autres choses semblables. Il aurait bien désiré que vous pussiez lui
+répondre; mais, pauvre petit, vous étiez dans un bien triste état!
+Enfin, monsieur a voulu que vous fussiez couché dans son lit; il a
+déclaré que vous ne sortiriez de chez lui que parfaitement guéri. Il a
+couché cette nuit dans la petite chambre à côté, et tous les quarts
+d'heure il venait voir comment vous alliez. Forcé de sortir un moment ce
+matin, il m'a bien recommandé de ne point vous quitter une minute. Voilà
+ce qui vous est arrivé, mon ami, j'espère que vous n'êtes pas trop
+malheureux, et que, pour guérir plus vite, vous serez sage et ne
+parlerez pas.
+
+A la fin du discours de la vieille bonne, j'ai mis la main sur ma
+poitrine. Je ne trouve plus le médaillon que je portais sans cesse; il
+ne m'avait pas quitté d'une minute depuis mon départ de chez ma mère.
+Mes yeux se remplissent de larmes, et je dis d'une voix entrecoupée:
+
+--Madame, rendez-moi le portrait... je vous en prie...--Je vous ai dit,
+mon enfant, que c'était mon maître qui l'avait; il vous le rendra!...
+n'avez-vous pas peur! Comme ces petits garçons sont méfiants!...--Ah!
+madame, maman m'avait tant recommandé de ne point le perdre!...--Il
+n'est point perdu, puisque c'est monsieur qui l'a. Est-ce le portrait de
+votre mère? de votre soeur? de votre père?... Je crois que c'est un
+portrait de femme, mais je n'ai pas eu le temps de bien voir... et je
+n'avais pas mes lunettes.
+
+J'allais répondre à la vieille bonne, lorsque nous entendons du bruit
+dans la pièce voisine.
+
+--Voilà monsieur! s'écrie-t-elle.
+
+Au même instant, je vois entrer un monsieur de vingt-huit à trente ans,
+d'une figure aimable et douce; je le reconnais pour celui qui s'est
+approché de moi sur le boulevard.
+
+--Eh bien! comment va-t-il? demande-t-il en entrant à la bonne.--Oh!
+monsieur, il a repris sa connaissance; et, si je le laissais faire, il
+bavarderait comme une pie!... Mais je suis là pour faire respecter
+l'ordonnance du médecin.--Pauvre petit! Que ses yeux sont expressifs!...
+quelle candeur et quelle finesse dans les traits!...--Il est certain que
+cela ferait un joli Amour... Et monsieur qui cherchait l'autre jour un
+modèle pour faire le fils de madame Andromaque dans son tableau de
+l'histoire ancienne, il me semble que ce petit garçon...--Laissez-nous,
+Thérèse, je vous appellerai si j'ai besoin de vous...--Oui, monsieur. Et
+la vieille bonne s'éloigne en répétant entre ses dents que je ferais à
+merveille le fils de madame Andromaque.
+
+--Eh bien! mon ami, comment vous trouvez-vous? me dit le monsieur, qui
+est venu s'asseoir auprès de moi.--Je suis bien, monsieur... Je n'ai mal
+qu'à la tête. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour
+moi.--Vous ne me devez point de remercîment, mon petit ami; j'ai dans
+l'idée que je ne fais qu'acquitter une dette sacrée... Vous sentez-vous
+assez de force pour me répondre sans trop vous fatiguer?--Oh! oui,
+monsieur; je puis bien parler.--Dites-moi alors de quel pays vous êtes
+et depuis quand vous habitez Paris.
+
+Je conte mon histoire au monsieur. Il m'écoute avec beaucoup
+d'attention; il paraît prendre un grand intérêt à tout ce que je dis. Il
+est touché du chagrin que je ressens encore d'avoir perdu mon frère; et
+quand j'en viens au père Bernard et à Manette, il s'écrie:--Le brave
+homme! les bonnes gens! Mais ce portrait que vous portez sur vous, d'où
+vient-il? l'avez-vous trouvé? vous l'a-t-on donné? Dites la vérité, mon
+ami. Ah! vous ne savez pas quel intérêt j'ai à connaître cette
+circonstance.
+
+Je raconte alors comment des voyageurs se sont arrêtés dans notre
+chaumière; je n'oublie rien sur le monsieur, son valet et la petite
+fille endormie. A mesure que je parle, je vois le plaisir,
+l'attendrissement se peindre dans les yeux de celui qui m'écoute; mais
+quand j'en viens à la blessure que s'est faite mon père en courant la
+nuit pour M. le comte, quand je dis que, pour prix de son dévouement en
+arrêtant la voiture qui roulait vers un précipice, le vieux monsieur lui
+a donné un petit écu, alors le jeune peintre ne peut plus se contenir:
+il se lève, court comme un fou dans la chambre en s'écriant:--Est-il
+bien possible!... Quel coeur sec!... quelle âme ingrate!... chère
+Caroline!... Et voilà l'époux qu'on t'a donné! Sans le père de cet
+enfant, tu perdais ta fille, ton Adolphine; ce pauvre homme est mort,
+victime peut-être des suites de son zèle, de son humanité... Mais du
+moins je tâcherai de rendre à son fils une partie du bien qu'il nous a
+fait; et si, du haut des cieux, il veille sur cet enfant, il le verra
+jouir du fruit de sa bonne action.
+
+--Oui, cher petit, je prendrai soin de toi... tu ne me quitteras plus!
+En disant cela, ce monsieur m'embrasse; et, oubliant que je suis blessé,
+il serre ma tête dans ses mains. La douleur m'arrache un cri; le jeune
+peintre est désespéré et s'écrie:--Allons! je veux lui servir de père,
+et je l'étouffe à présent... et j'oublie sa blessure...--Oh! ce n'est
+rien, monsieur, mais je voudrais bien ravoir...--Quoi, mon ami?--Ce
+portrait que j'avais là... J'ai juré à ma mère de ne le donner qu'à ceux
+auxquels il appartient; hier seulement j'ai rencontré ce petit monsieur
+borgne qui s'est arrêté chez nous; je l'ai reconnu sur-le-champ; j'ai
+couru après lui pour lui rendre le bijou, mais il ne m'a pas écouté, il
+est monté dans son cabriolet, et c'est alors qu'il m'a renversé et que
+j'ai été blessé.
+
+--Pauvre garçon! oui, en effet, je dois te rendre ce portrait que tu
+portes depuis si longtemps; mais ce n'est pas à monsieur le comte qu'il
+faut remettre cette image chérie, il est indigne de la posséder!...
+Bientôt tu verras celle... Ah! si elle était à Paris, aujourd'hui même
+elle aurait trouvé le moyen de te voir... Mais elle reviendra bientôt,
+je l'espère; en attendant, reprends ce médaillon, dont tu as été si
+fidèle dépositaire...
+
+Le monsieur tire le portrait de son sein; et, après l'avoir considéré
+quelque temps avec amour, il le repasse à mon cou. Je me sens alors plus
+tranquille. Mais quelque chose me tourmente encore, et je
+m'écrie:--Monsieur... et le père Bernard?... et Manette?...
+
+--Oh! tu as raison, mon ami, il faut bien vite les faire avertir... Ces
+bonnes gens sont dans l'inquiétude; hâtons-nous de la faire cesser.
+Thérèse! Thérèse!
+
+La vieille bonne arrive.--Vite un commissionnaire, dit M. Dermilly; que
+l'on aille rassurer les bons amis de cet enfant.
+
+J'ai donné l'adresse de Bernard. M. Dermilly est allé lui-même parler au
+commissionnaire. Depuis un quart d'heure, sa vieille bonne lui
+dit:--Monsieur, vous avez modèle ce matin... Votre modèle est arrivé...
+il y a une heure qu'il se promène en chemise dans l'atelier. C'est ce
+mauvais sujet de Rossignol; il est venu dans ma cuisine, le corps
+presque nu... me demander une croûte de pain; il dit qu'il est en
+Romain, qu'il représente _Mutius-Cervelas_. Qu'il fasse _Cervelas_ tant
+qu'il voudra, ce n'est pas une raison pour qu'il vienne goûter à mon
+bouillon!... C'est d'ailleurs fort indécent; je vous prie, monsieur, de
+lui défendre de quitter l'atelier et de venir dans ma cuisine en Romain.
+
+--Allons, allons, ne crie point, Thérèse, dit M. Dermilly en souriant,
+je vais travailler; toi, veille bien sur mon petit André; tu m'avertiras
+lorsque ces bonnes gens arriveront, je serai bien aise de les voir.
+
+--Oui, oui, je veillerai sur lui, et je ne le ferai point parler comme
+vous, dit Thérèse en me tâtant le pouls lorsque son maître est éloigné.
+Voyez-vous, il y a de la fièvre... beaucoup plus de fièvre!... Mais on
+ne veut pas m'écouter... Buvez cela, petit, et dormez: cela vous fera du
+bien.
+
+Dormir, cela m'est impossible maintenant: je suis encore tellement
+étonné de tout ce qui m'est arrivé et des bontés que ce monsieur a pour
+moi, que je ne puis trouver le repos dans ce beau lit sur lequel je suis
+si douillettement couché. Ce monsieur veut me faire du bien... me garder
+près de lui!... et tout cela à cause du portrait! Ma mère avait bien
+raison de dire qu'il me porterait bonheur! Mais Bernard, Manette, est-ce
+qu'il faudrait les quitter? Ah! je veux toujours les voir! Le porteur
+d'eau est aussi mon bienfaiteur; je n'oublierai jamais ce qu'il a fait
+pour moi.
+
+J'entends des pas pesants... des sabots qui courent sur le parquet. Mon
+coeur tressaille... Ah! ce sont eux, j'en suis sûr. On ouvre la porte;
+Thérèse dit en vain: Attendez que j'aille voir s'il dort... Ne le faites
+pas parler, surtout! On ne l'écoute pas. Les voilà... ils sont là, près
+de moi!... ils m'entourent, ils me couvrent de baisers... de larmes!
+Qu'on est heureux d'être aimé ainsi!
+
+--Mon père!... Manette!... voilà tout ce que j'ai la force de dire;
+l'émotion m'ôte la voix: mais je tiens la main du père Bernard, et la
+jolie petite figure de Manette est tout contre la mienne, appuyée sur
+mon oreiller.--Pauvre garçon! dit enfin le bon porteur d'eau, si tu
+savais quelle inquiétude, quels tourments tu nous as causés... J'ai
+passé toute la nuit à te chercher, et Manette n'a pas cessé de pleurer
+son frère!...--C'est donc votre fils? dit Thérèse.--Non, madame; mais
+c'est tout de même, je l'aimons comme s'il m'appartenait...--Mon père,
+regardez donc... il est blessé à la tête, dit Manette. As-tu bien mal,
+mon cher André?--Non... oh! c'est passé...--On nous a dit qu'un
+cabriolet t'avait renversé, dit Bernard; as-tu pris son numéro, au
+moins? Ah! c'est qu'il ne faut pas se laisser écraser sans rien dire,
+mon garçon; et tu as été bien maltraité?--Vraiment oui, dit la vieille
+bonne; M. le docteur trouve la blessure _conséquente_.
+
+Dans ce moment M. Dermilly arrive. Le père Bernard s'incline; il ne sait
+s'il doit rester devant le maître du logis. Mais Manette ne bouge point.
+Elle s'est assise sur mon lit; elle admire les rideaux, les franges, la
+glace, et elle me dit tout bas:--André, on doit bien dormir dans un si
+bon lit!
+
+M. Dermilly s'empresse de mettre Bernard à son aise; celui-ci lui fait
+mille remercîments pour les soins qu'il m'a prodigués.--Mais comment
+allons-nous l'emmener, dit le porteur d'eau?--L'emmener!... Oh! il ne me
+quittera pas qu'il ne soit parfaitement guéri, répond le jeune peintre;
+et alors même j'espère...--Mais, monsieur, il va vous gêner... et je
+craignons...--Non, brave homme, je vous le répète, je m'intéresse au
+sort de cet enfant; son père a sauvé l'existence à quelqu'un qui m'est
+bien cher... J'en ai acquis la certitude en trouvant sur lui un portrait
+dont je suis l'auteur...--L'auteur?... Comment, monsieur... c'est
+vous?...--Oui, c'est moi qui ai peint cette jeune dame dont il a le
+portrait.--En ce cas, monsieur doit la connaître?--Sans doute; et, ainsi
+que moi, elle voudra, j'en suis certain, contribuer à assurer le sort
+futur de cet enfant.
+
+Le bon porteur d'eau ouvre de grands yeux, il est tout surpris de ce
+qu'il entend, et il me dit:--Tu avais raison, André, de croire que cette
+belle peinture te pousserait... Mais je veux toujours te voir, mon
+garçon...--Venez tant que vous voudrez, brave homme, vous pourrez à
+toute heure embrasser votre fils adoptif... Ah! ne pensez pas que je
+veuille le priver de vos caresses; André sera d'ailleurs maître de
+suivre sa volonté... Mais j'ai lu dans son coeur, et, quel que soit le
+parti qu'il prenne, je vous réponds qu'il ne sera jamais ingrat.--Oh!
+j'en sommes bien sûr aussi, monsieur, et si vous devez faire sa fortune,
+je sommes trop juste pour vous en empêcher.
+
+Dermilly sourit et tend la main au brave Auvergnat, qui paraît surpris
+de cette marque d'amitié de la part d'un monsieur élégant; il n'en serre
+pas moins avec force cette main dans les siennes, puis il dit à
+Manette:--Allons! viens, mon enfant, il faut que j'aille faire mon
+ouvrage; demain nous reviendrons voir André.
+
+Manette n'a point écouté la conversation de son père et de M. Dermilly,
+elle ne s'est occupée que de moi et de toutes les belles choses qu'elle
+aperçoit dans l'appartement. La vue des tableaux lui arrache des
+exclamations de surprise, et quand son père l'appelle, elle le regarde
+et ne bouge point.
+
+--Eh bien! viens-tu, petite?...--Et André, mon père?--André ne peut pas
+se lever... Il reste chez monsieur, qui veut bien en avoir
+soin.--Comment! il ne revient pas avec nous?...--Nous viendrons le voir
+demain... Tant que nous voudrons, monsieur veut ben le permettre.--Ah!
+je ne veux pas quitter André... Laissez-moi ici, mon père.--Eh quoi!
+Manette, tu veux m'abandonner... Ce n'est pas assez que je sois privé
+d'André, tu veux aussi laisser ton vieux père... Je serai donc tout
+seul... je n'aurai plus personne auprès de moi!
+
+Manette ne répond rien; elle se lève en portant à ses yeux le coin de
+son tablier. Elle me dit adieu en sanglotant, et se dispose à suivre son
+père; celui-ci tâche de la consoler, mais il ne peut y parvenir. Tous
+les deux m'embrassent encore, et s'éloignent, Bernard en me souriant,
+Manette en pleurant amèrement.
+
+La vue des larmes de ma soeur a fait couler les miennes. M. Dermilly
+n'a pas peu de peine à me consoler, et il ne me quitte que lorsqu'il me
+voit disposé à me livrer au repos.--C'est bien heureux! dit alors la
+vieille Thérèse; ils vont enfin laisser cet enfant tranquille...
+L'a-t-on fait parler!... et puis on veut qu'il guérisse... est-ce que
+c'est possible!
+
+La bonne femme ferme mes rideaux, et je l'entends murmurer en
+s'éloignant:--Retournons maintenant à ma cuisine!... je suis sûre que
+pendant que monsieur était ici son coquin de Romain est allé goûter à
+mon ragoût. Voilà ce que c'est que d'avoir un atelier qui tient à son
+appartement... Monsieur dit que c'est commode... c'est possible; mais
+Dieu sait ce que sa dernière bataille grecque m'a coûté de pots de
+confiture!
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+L'ATELIER DU PEINTRE.--M. ROSSIGNOL.
+
+
+Les soins les plus empressés me sont prodigués par M. Dermilly, pour
+lequel je sens bientôt la plus tendre amitié. La vieille Thérèse, tout
+en me grondant quelquefois, a pour moi mille attentions; je ne sais
+comment j'ai mérité d'être traité ainsi. Cependant ma nouvelle fortune
+ne me fait pas oublier mes amis, et j'attends toujours avec impatience
+le moment où je dois voir Bernard et sa fille. C'est auprès d'eux que je
+passe les plus doux instants de ma journée; et toutes les fois qu'ils me
+quittent, j'éprouve le même chagrin.
+
+--Dépêche-toi donc de te guérir, André, me dit Manette, pour revenir
+chez nous. Comme nous danserons des bourrées! comme nous chanterons
+ensemble!... Ah! c'est bien beau ici, mais je m'amuse mieux chez nous
+avec toi.
+
+Je n'ose dire à Manette que M. Dermilly m'a offert de me faire apprendre
+à lire, à écrire, à dessiner. Toutes les fois qu'il cause avec moi, il
+paraît content de mes réponses; il dit que je ne dois pas rester
+commissionnaire; que je puis, avec des talents, parvenir, faire fortune;
+qu'alors je ferai le bonheur de ma famille et de mes amis. Je sens au
+fond du coeur une secrète envie de profiter de ses bontés. Est-ce de
+la vanité? est-ce le désir de pouvoir faire des heureux? Ah! mon
+ambition est excusable; car lorsqu'en espérance je me donne une belle
+maison, de beaux appartements, je m'y vois toujours auprès de ma mère et
+de mes amis.
+
+Il y a huit jours que j'habite chez M. Dermilly; je commence à me lever:
+mais je suis encore bien faible, et je ne puis sortir de la chambre.
+Manette voudrait me tenir souvent compagnie; mais il faut qu'elle
+s'occupe de son ménage, et le père Bernard craint d'être importun en
+venant trop souvent. Pour me distraire, M. Dermilly m'a donné des
+crayons, du papier, des dessins; le soir, la vieille Thérèse me conte
+des histoires et me donne des confitures et des biscuits; mais tout
+cela ne vaut pas les pommes de terre cuites sous les cendres que je
+mangeais avec Manette.
+
+Un matin que la vieille bonne est sortie, ennuyé d'être seul dans une
+chambre dont je sais maintenant par coeur tous les tableaux, j'éprouve
+le désir d'aller voir travailler M. Dermilly; je me sens assez fort pour
+marcher sans appui; j'irai bien doucement; je ne sais pas où est
+l'atelier: mais ce ne peut être loin, puisqu'il tient à l'appartement.
+
+Je sors de ma chambre, je traverse une pièce, puis une autre...
+J'aperçois un corridor; je le suis; au bout je monte quelques marches;
+j'ouvre une petite porte... Je me trouve dans une pièce immense qui est
+éclairée par le haut, et j'aperçois des choses si extraordinaires que je
+ne sais plus si je dois avancer ou reculer.
+
+Devant moi est un grand squelette qui se tient debout, et contre lequel
+est appuyée une belle Vénus en plâtre. Ici de grandes toiles sur
+lesquelles des corps sont ébauchés; là-bas, j'aperçois un tableau de
+diables qui tourmentent un pauvre jeune homme et le fouettent avec des
+serpents; à mes pieds, un bras; plus loin, une jambe, une épaule; sur
+une table, je vois des couleurs; un volume doré sur tranche contre une
+bouteille d'huile; des phalanges de doigts sur un petit pain à café; un
+casque grec sur une tête de vierge; une tunique, du fromage, un chapeau
+crasseux sur un Amour; une boîte de vermillon sur une tête de mort.
+
+Je suis sans doute dans l'atelier; un peu revenu de ma surprise,
+j'avance... Mais j'aperçois alors une personne qu'un grand tableau me
+cachait et qui est immobile devant la toile. Je n'ose plus bouger; la
+présence de cette personne m'intimide, et son costume singulier
+m'inspire je ne sais quelle défiance.
+
+Je n'aperçois pas encore sa figure, qui est tournée vers la toile; mais
+je vois que cet homme tient un grand sabre à la main. Son corps est
+presque enveloppé dans un grand manteau cramoisi; ses pieds ont des
+souliers lacés; sa tête est couverte d'un casque auquel pend une grande
+queue en laine rouge; son attitude est menaçante, son bras semble levé
+pour frapper... Il paraît que ce monsieur est en colère; et cependant il
+reste bien tranquille, il ne remue pas.
+
+Je cherche des yeux M. Dermilly, je ne le vois pas. Je ne sais si je
+dois m'en aller; ce monsieur ne s'est point dérangé pour me regarder, il
+ne m'a peut-être pas vu entrer. Je tousse légèrement... Je fais quelques
+pas... Il ne bouge pas. N'importe, il me semble que je dois demander
+excuse d'être entré ainsi sans permission.
+
+--Pardon, monsieur, dis-je en m'avançant derrière l'homme au manteau, je
+croyais que M. Dermilly était ici... Je suis bien fâché d'être entré...
+sans savoir si... mais si je vous gêne, je vais m'en aller.
+
+Point de réponse, et toujours la même immobilité; je n'y comprends rien.
+Est-ce que ce monsieur dort? Mais quand on dort, on ne tient pas son
+bras en l'air avec un sabre dans sa main. Est-ce qu'il serait sourd? Je
+ne puis résister au désir de voir sa figure. J'avance doucement la
+tête... O ciel! qu'ai-je vu! Je ne puis retenir un cri d'effroi. Ah!
+quelle figure pâle! quels yeux ternes! Oh! cet homme-là a été bien plus
+malade que moi! et je ne conçois pas comment il a la force de rester
+debout si longtemps.
+
+Je vais m'éloigner lorsqu'on ouvre une porte qui fait face à celle par
+laquelle je suis entré; et un monsieur, entièrement nu depuis la tête
+jusqu'à la ceinture, mais chaussé et habillé jusque-là, entre dans
+l'atelier en sautant, en chantant et en mangeant une cuisse de volaille.
+
+Le nouveau venu ne m'a pas aperçu en entrant; je l'entends rire et se
+dire tout en mangeant:--Oh! en voilà encore une bonne!... et quand la
+vieille Thérèse cherchera sa cuisse? ni vu, ni connu! ça sera le
+chat!... Pourquoi laissez-vous traîner de la volaille ou autres
+aliments!...
+
+/p
+ Quand on attend sa belle,
+ Que l'attente est cruelle!...
+p/
+
+Ah! si elle avait su que M. Dermilly était sorti! comme on aurait
+dissimulé les plats et séquestré les légumes! Apportez-vous de quoi
+manger? me dit-elle. J'apporte aussi... tout ce que j'ai trouvé de mieux
+chez moi: une gousse d'ail et deux oignons, déjeuner frugal qui chasse
+le mauvais air...
+
+/p
+ Viens, Zétulbé,
+ C'est ma voix qui t'appelle...
+p/
+
+Tra, la, la, la... tra, la, la, la, la. C'est bien dommage qu'on n'ait
+pas mis le pot au feu aujourd'hui!... nous aurions pincé le bouillon à
+la barbe des Athéniens!... M. Dermilly qui me laisse là des heures
+entières! Heureusement que je suis à l'heure comme les fiacres!...
+
+/p
+ Et j'en rends grâce à la nature...
+p/
+
+Dans ce moment, ce monsieur fait une gambade de mon côté, et s'écrie en
+me voyant:--Tiens! qu'est-ce que c'est que ça? Quel est ce petit rapin?
+Est-ce que tu viens poser pour les _Innocents_, criquet? Tu aurais
+besoin de manger encore de la panade pendant quelque temps... Tu as le
+teint comme un oeuf frais... Il faudra te faire mettre de la farce
+dans les joues...
+
+/p
+ Ah! dis-moi comment tu t'appelles,
+ Afin que je sache ton nom.
+p/
+
+--Monsieur, je m'appelle André, dis-je à ce monsieur, qui, pendant que
+je lui parle, valse et se donne des grâces. J'ai été renversé par un
+cabriolet, et M. Dermilly a eu la bonté de me prendre chez lui...
+
+--Ah! pardon, intéressante victime! respect au malheur!... Eh bien! moi,
+j'ai été renversé trois ou quatre fois, et personne ne m'a ramassé... Il
+est vrai que ces jours-là Bacchus me donnait des faiblesses dans les
+jambes. Tiens, mon petit, comment trouves-tu cet entrechat?
+
+Je ne concevais pas que ce monsieur osât danser, chanter et faire tant
+de bruit auprès de cet autre qui ne bougeait pas et tenait toujours son
+sabre levé. Je le montrai du doigt au faiseur d'entrechats en disant à
+demi-voix:--Prenez garde de faire mal à la tête de ce monsieur.
+
+A ces mots, le monsieur sans chemise se jette sur une chaise en riant
+aux éclats:--Oh! en voilà encore une bonne! et l'enfant est joliment
+dedans! Il prend le mannequin pour un sapeur!... N'aie pas peur, mon
+petit, je te réponds qu'il ne te coupera rien. C'est une nature
+inanimée, ça n'a pas comme nous le fluide vital et le cerveau
+spiritueux. _Oui, c'en est fait, je me marie_... _Si vous voulez bien le
+permettre_...
+
+--Comment! c'est un mannequin!... Je n'en reviens pas. Je m'approche
+pour le toucher.--Halte-là, _foetus!_ dit le beau chanteur en
+m'arrêtant; on ne touche pas à ça!... ça brûle!... Ah! malheureux! si
+tu allais déranger un pli, tu ferais donner l'artiste à tous les
+diables, et tu pourrais recevoir une monnaie qu'on ne met pas dans sa
+poche.--Pardon, monsieur, je ne savais pas...--A présent que tu le sais,
+n'en approche pas... Il faut que j'étudie le pas que je danserai ce soir
+à la Chaumière.--Mais, monsieur, vous devez avoir froid en restant ainsi
+sans chemise...--Est-ce que je ne suis pas habitué à cela, depuis quinze
+ans que je pose pour les torses? Tu ne sais pas, innocente créature, que
+tu es devant Rossignol, le plus beau modèle de Paris pour les torses.
+Ah! si le reste du corps répondait à cette partie-là!... je vaudrais
+douze francs par jour. Malheureusement les cuisses ne renflent point,
+les mollets sont exigus, quoique je me bourre de haricots pour les faire
+pousser. Mais c'est égal, je suis encore assez bien partagé; joignez à
+cela une figure intéressante, de l'esprit, de la grâce, une danse vive
+et légère, et l'on ne sera point étonné des nombreuses conquêtes qui me
+sont familières... une... deux... chassez... assemblez... et la
+pirouette de rigueur... Ah! quel dommage que mon habit soit sale, et que
+mon chapeau soit troué!... Mais M. Dermilly m'a encore donné avant-hier
+vingt francs d'avance... Il ne voudra pas récidiver... je suis déjà à
+sec... _Le malheur me rend intrépide_... Dis donc, petit, tu ne pourrais
+pas me prêter vingt-quatre sous pour huit jours?... Je t'en rendrais
+vingt-cinq.--Monsieur, je n'ai pas d'argent sur moi. C'est le père
+Bernard qui a ma bourse.--Alors... je vais mettre une couche d'huile sur
+mes escarpins, pour me donner un air opulent... Il n'y a rien qui jette
+de la poudre aux yeux comme des souliers bien luisants.
+
+M. Rossignol prend la bouteille d'huile, et avec un pinceau en étale
+par-dessus la crotte de ses souliers; puis s'en verse dans le creux de
+chaque main, qu'il passe dans ses cheveux. Pendant qu'il s'occupe de sa
+toilette, je m'amuse à le considérer. Le modèle est un homme de
+trente-six ans environ, d'une taille assez élevée; ses cheveux sont
+noirs et mal peignés, ses yeux gris ont une expression d'effronterie et
+de gaieté, qui, jointe à un nez retroussé et plein de tabac, et à une
+énorme bouche qu'il ouvre sans cesse pour faire des roulades, rend sa
+physionomie tout à fait originale.
+
+--C'est bien dommage, dit-il en bouclant ses cheveux, que je ne puisse
+pas embellir mon habit par le même procédé!... Mais je vais en mettre
+aussi une teinte sur mon chapeau... Je sentirai un peu le rance, c'est
+égal... La princesse me trouvera encore assez aimable... Mais avec
+treize sous qui me restent, je ne lui ferai pas manger un chapon au
+riz... Enfin nous trouverons peut-être des amis... Ah! si je savais que
+Fanfan eût posé... comme j'irais chez ma femme faire du sabbat afin
+d'avoir des sonnettes!...
+
+Comme je vois ce monsieur arranger ses souliers et ses cheveux, je
+présume qu'il va s'habiller entièrement; et je lui présente sa chemise
+et son habit, qui étaient à terre, dans un coin de l'atelier.--Merci,
+petit, me dit-il, je ne veux pas me rhabiller que le patron ne soit
+revenu et ne m'ait renvoyé; on ne pose pas un torse avec sa chemise,
+c'est du grec, ça, pour toi. Eh ben! mon petit, si la nature t'a bien
+taillé, crois-moi, ne prends pas d'autre état; fais-toi modèle, ça
+s'apprend facilement... Il ne faut que se tenir tranquille. Des peintres
+et des modèles, je ne connais que ça au monde. Il faut des modèles pour
+les peintres, et des peintres pour les modèles, tu comprends ça? Ah! si
+ma femme ne m'avait pas mis dedans... nous ferions une maison d'or; je
+l'avais épousée pour ses formes, qui me semblaient tournées sur celles
+de la Vénus Callipyge; je me disais: Tu poseras, et nous aurons des
+enfants qui poseront... C'est héréditaire dans ma famille. Mon père
+posait pour ses bras, ma mère pour ses hanches, mon oncle pour ses
+pieds, ma tante pour son dos, mon frère pour ses mains et ma soeur
+pour ses oreilles. Quand j'ai fait la cour à mon épouse, je lui ai
+dit:--Avant de nous engager dans les liens réciproques, je vous préviens
+que je veux que ma femme pose, n'importe pourquoi, et mes enfants
+_idem_. Elle me répondit:--Mon ami, je montrerai tout ce que tu voudras.
+Hum! la perfide!... Quel corset trompeur!... Madame Rossignol m'en a
+fait voir de dures! Quand je dis de dures, c'est une façon de parler.
+Comme j'étais abusé! impossible de la faire poser pour la moindre des
+choses!... Ça n'était que du coton, depuis le haut jusqu'en bas. Je veux
+la quitter pour défaut de formes; mais elle était enceinte, et je compte
+me refaire sur l'enfant. En effet, j'ai un fils bâti comme un Apollon,
+dans mon genre... Ce sera un des plus beaux modèles de l'Europe. Dès que
+le petit drôle a trois ans, je veux l'exercer à poser... Impossible de
+le faire tenir tranquille!... J'emploie le nerf de boeuf pour calmer
+la vivacité de son sang; ma femme prend un balai pour défendre son
+fils, qu'elle prétend que je fais crier. Comme ces scènes conjugales se
+renouvelaient tous les jours et que cela faisait du bruit, le
+commissaire du quartier trouva mauvaises les leçons de pose que je
+donnais à mon fils, et me fit prier de laisser l'enfant se développer de
+lui-même. Alors je pris mon département; depuis ce temps, je vis en
+garçon, et je ne vais voir mon épouse que lorsque je présume qu'elle a
+un superflu dont il est urgent de la débarrasser. _Et voilà pourquoi
+l'on m'appelle la petite Cendrillon!_...
+
+Comme Rossignol achevait de parler, nous entendons un grand bruit du
+côté de la cuisine; je reconnais la voix de Thérèse qui crie:--Oh! c'est
+lui! j'en suis certaine. Ce coquin de Rossignol aura trouvé un prétexte
+pour quitter la séance et venir jusqu'à ma cuisine... Mais je vais me
+plaindre à monsieur; je ne souffrirai pas que tout disparaisse et qu'on
+mette cela sur le dos de Mouton.
+
+--C'est la vieille! dit Rossignol, qui a été écouter à la porte du fond;
+elle vient ici... Oh! quelle idée!... Pendant que le patron n'est pas
+là, si je pouvais... C'est ça, une scène de mélodrame! La vieille est
+peureuse... elle donnera dedans... Eh! vite, petit... là... à genoux
+devant le mannequin... un casque sur la tête, la visière baissée... une
+tunique sur les épaules, et ne va pas bouger...--Mais,
+monsieur...--Point de mais...--Pourquoi?...--Point de pourquoi. Tu
+n'auras rien à dire, tu fais le mannequin, c'est seulement pour qu'elle
+ne te reconnaisse pas... ça ne sera pas long. Mais ne t'avise point de
+parler, ou je te casse l'épée d'Annibal sur les reins.
+
+Je n'ai pas peur de M. Rossignol; mais je suis curieux de voir ce qu'il
+veut faire. Il y a longtemps que je m'ennuie dans ma chambre, et je ne
+suis pas fâché de m'amuser un moment; d'ailleurs je présume que tout
+ceci n'est que pour rire, et que cela ne saurait fâcher M. Dermilly. Me
+voici donc à genoux auprès du mannequin: Rossignol m'enfonce un casque
+sur la tête, la visière retombe sur mon visage; il me jette un grand
+morceau de soie jaune sur le corps. Me voilà déguisé, il n'a plus qu'à
+s'occuper de lui. Je le vois courir au squelette, il le prend dans ses
+bras et vient le placer devant un grand coffre qui est au milieu de
+l'atelier, puis jette par-dessus un vaste manteau brun qui cache
+entièrement ce personnage effrayant; ensuite Rossignol se blottit dans
+le coffre qui est derrière le squelette; il fait retomber le couvercle
+sur lui, mais il laisse un jour suffisant pour respirer et pour tenir un
+coin du manteau. Tout cela a été l'affaire d'un moment; et chacun est à
+son poste quand Thérèse ouvre la porte de l'atelier.
+
+--Monsieur, cela ne peut pas continuer comme cela... il faut que cela
+finisse, dit Thérèse en entrant et en s'avançant lentement du côté où
+elle suppose que son maître travaille, M. Rossignol me fait tous les
+jours quelque tour nouveau... Encore aujourd'hui, le restant de la
+volaille... une cuisse tout entière... et puis on accusera le chat... Je
+vous prie de lui défendre de mettre le pied dans ma cuisine, ou de faire
+fermer cette porte de communication. D'ailleurs il est fort désagréable
+que les voisins aperçoivent des hommes sans chemise auprès de moi...
+J'ai beau dire que c'est le modèle, on me rit au nez... et l'on pense
+des choses... on a des idées... Cela me compromet, monsieur.
+
+Thérèse est arrivée à l'autre bout de l'atelier; elle se trouve devant
+le grand tableau, près du coffre et du manteau brun. Elle lève les yeux
+et regarde autour d'elle.
+
+--Tiens, est-ce que monsieur est sorti?... Rossignol est parti!... Ils
+ont eu fini de bien bonne heure aujourd'hui... Au milieu de toutes ces
+toiles... de ces mannequins, on croit toujours voir du monde...
+Monsieur, êtes-vous ici?... Non, il n'y plus personne... Allons-nous-en,
+je n'aime pas à me trouver seule dans cette grande pièce... Toutes ces
+figures... Et ce pauvre jeune homme qu'on fouette avec des serpents! ça
+me fait de la peine. Quel dommage! un si beau garçon!... C'est monsieur
+_Ixion_ qu'ils l'appellent... Et tout ça, parce qu'il avait fait les
+yeux doux à madame _Jupiter_... Ah! si l'on fouettait comme cela tous
+ceux qui reluquent les femmes mariées!
+
+Dans ce moment, un gémissement sourd part du fond du coffre; Thérèse
+change de couleur et regarde timidement autour d'elle.
+
+--C'est singulier... J'ai cru entendre quelque chose... Monsieur!
+monsieur! est-ce que vous êtes ici?
+
+On ne répond pas; mais un second gémissement, plus prolongé que le
+premier, vient redoubler l'effroi de Thérèse. Elle devient tremblante et
+n'ose plus ni lever les yeux, ni faire un pas.
+
+--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! qu'est-ce c'est que cela? dit la vieille
+bonne, qui peut à peine parler; je n'ai plus la force de m'en aller...
+mes jambes tremblent sous moi.
+
+Rossignol, déguisant sa voix et lui donnant un ton lugubre et
+lamentable, appelle lentement Thérèse par trois fois.
+
+--Qui... qui m'appelle? dit la vieille en mettant sa main sur ses
+yeux.--Ton grand-père...--Il y a plus de cinquante ans qu'il est
+mort.--C'est égal, tu vas me faire le plaisir de l'écouter, et tu vas
+jurer d'obéir à ce qu'il t'ordonnera.--Oui... oui... oui... je ju...
+jure.--Écoute bien! Rossignol est un excellent garçon que j'aime
+beaucoup et que je protège; c'est le plus beau torse que la nature ait
+formé; nous t'ordonnons de le laisser entrer dans ta cuisine quand bon
+lui semblera, de ne jamais ôter la clef du buffet du garde-manger, de
+lui permettre de goûter au bouillon, et même d'y tremper une croûte de
+pain quand cela lui sera agréable; de mettre de côté pour lui quelques
+pots de confitures, de ne jamais parler de tout ceci à ton maître; enfin
+d'avoir pour le susdit Rossignol tous les égards que mérite le plus beau
+modèle de la capitale: si tu manques à tout cela, nous t'en ferons voir
+de cruelles. Lève les yeux pour nous souhaiter le bonjour.
+
+Thérèse a beaucoup de peine à se décider à ôter ses mains de devant ses
+yeux; enfin, après quelques minutes d'hésitation, elle lève doucement la
+tête. Dans ce moment, Rossignol, tirant brusquement le coin du manteau,
+le fait tomber à terre; et le squelette paraît à découvert devant la
+vieille bonne, qui pousse des cris affreux. Ne sachant plus où elle en
+est, Thérèse va se jeter sur le coffre en invoquant tous les saints du
+paradis. Mais Rossignol, qui se voit alors privé d'air, se démène et
+pousse des cris horribles du fond de son coffre. La vieille croit
+qu'elle est assise sur un nid de démons, car elle sent qu'on donne des
+coups de pied et des coups de poing à ce qui lui sert de banc. Elle
+vient de se lever... lorsque, m'apercevant de sa frayeur, et voulant la
+faire cesser, je m'avance brusquement, dans l'intention d'aller lui
+apprendre la vérité; mais je n'ai pas pensé à ôter mon casque ni à lever
+ma visière. En voyant un chevalier s'avancer vers elle, Thérèse ne doute
+plus que tous les morts de l'atelier ne soient ressuscités; et, saisie
+d'une terreur encore plus grande, elle retombe de tout son poids sur
+Rossignol, qui vient d'ouvrir le couvercle pour se donner de l'air, et
+reçoit sur lui la vieille bonne, avec laquelle il se trouve couché dans
+le fond du coffre.
+
+Rossignol crie, parce qu'il est obligé de porter Thérèse: celle-ci se
+croit livrée à toute la fureur du démon. Rossignol, qui étouffe, la
+pince, la pousse en jurant comme un possédé. Thérèse, qui a perdu la
+tête, se laisse pincer et pousser; mais elle ne se lève pas, parce
+qu'elle croit que l'atelier est occupé par une légion de spectres.
+
+--Otez-vous!... mille pipes!... ôtez-vous donc! crie le beau modèle!
+Sac... position!... j'étouffe... Allons donc, la vieille!...
+comptez-vous rester sur moi jusqu'à demain?--Ah! Belzébuth!...
+Astaroth!... Asmodée!... faites de moi tout ce que vous voudrez... Je me
+soumets...--Eh! non, sacrebleu! je n'en veux rien faire. Allons, la
+petite mère, baissez vos jupons, ou je claque...--Mon cher grand-père,
+c'est vous qui l'aurez voulu... que votre volonté soit faite...--Au
+diable le grand-père et toute la famille! Voilà une jolie Vénus qui
+m'est tombée là!
+
+Je riais aux éclats... tout à coup on ouvre la porte, et M. Dermilly
+paraît au milieu de nous. Que l'on juge de sa surprise en me voyant
+couvert d'un vêtement de chevalier, tandis que sa vieille bonne et son
+modèle sont encore dans le fond du coffre.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? s'écrie le peintre en courant au coffre,
+d'où il retire Thérèse pendant que je jette loin de moi mon casque et
+mon manteau.
+
+--Ah! c'est mon maître!... c'est mon cher maître! je suis sauvée! dit
+Thérèse en remettant son bonnet, qui s'est défait pendant la bataille.
+
+--Et que faisiez-vous au fond de ce coffre avec M. Rossignol?... et toi,
+André, avec un casque... une tunique?...
+
+--Est-il possible! dit la vieille, c'est André!... et c'était ce coquin
+de Rossignol qui me pinçait là-dedans!...--Eh! oui, morbleu! dit le
+modèle en se levant à son tour: il y a deux heures que je vous crie de
+vous lever et que vous m'étouffez!...
+
+--M'expliquerez-vous tout ceci? dit M. Dermilly en nous regardant tous.
+Rossignol s'occupait de refriser ses cheveux; Thérèse reprenait sa
+respiration et se reposait de la fatigue du combat.
+
+Je m'avance vers M. Dermilly, et je lui conte franchement tout ce qui
+s'est passé en lui demandant pardon d'être venu dans son atelier sans sa
+permission. Pendant mon récit, Thérèse s'écrie à chaque
+instant:--C'était ce coquin de Rossignol! j'aurais dû m'en douter!
+Pouah... il sentait le rance dans ce coffre... et l'ail à faire
+reculer!...
+
+Je m'aperçois que M. Dermilly a beaucoup de peine à ne pas rire;
+cependant lorsque j'ai fini il prend un ton sévère et dit à son
+modèle:--Vous pouvez vous retirer, monsieur Rossignol, et il est inutile
+que vous reveniez. Vous ne voulez pas être raisonnable et vous conduire
+sagement; il y a longtemps que je vous ai prévenu: je ne veux point d'un
+modèle qui met toute ma maison sens dessus dessous.
+
+--Comment, monsieur!... s'écrie Rossignol, qui, pendant ce discours,
+lance à Thérèse des regards furibonds, parce que cette vieille folle
+vient se jeter sur moi et me prend pour un _Astaroth_, vous tournez cela
+au sérieux! C'était une simple plaisanterie, dans le but d'un moment de
+récréation.--Oh! ce n'est pas pour cela seulement... vous m'avez
+entendu.--Monsieur, j'ai reçu de vous vingt francs d'avance; c'est
+quatre séances que je vous dois encore, et je viendrai poser pour
+cela.--C'est inutile!... je vous en fais cadeau.
+
+--Cadeau! monsieur, je ne suis pas fait pour recevoir des cadeaux, dit
+Rossignol en passant derrière un tableau, où il met sa chemise, son
+gilet et son habit. Je suis bon pour vingt francs, monsieur, et je vous
+les payerai! Et ce n'est pas à Rossignol que l'on fait de ces
+choses-là!... Au reste, vous chercherez longtemps avant de trouver un
+torse dans mon genre... J'ai un corps antique!... c'est du bon style...
+Je vous défie de faire sans moi un Hercule, un Mars ou un Apollon! allez
+donc chercher pour cent sous une poitrine comme celle-ci! Vous y
+reviendrez, monsieur, et ce n'est point un bouillon ou une cuisse de
+volaille qui doivent brouiller des artistes.
+
+En disant ces mots, Rossignol reparaît au milieu de nous. Après avoir
+salué M. Dermilly, il pose fièrement son chapeau sur une oreille,
+dandine son corps comme un tambour-major, balance une grosse canne qu'il
+tient dans sa main, marmotte entre ses dents:--Allons faire une descente
+chez madame Rossignol, et tâchons de faire poser Fanfan pour le
+_Sacrifice d'Abraham_; puis s'éloigne en laissant après lui une odeur
+d'ail et d'huile grasse qui se répand dans tout l'atelier.
+
+--Grâce au ciel, nous en voilà débarrassés! dit Thérèse. Le mauvais
+sujet! Quelle frayeur il m'a causée!... Mais je vous connais, monsieur,
+vous êtes trop bon; et quand il reviendra d'un ton piteux vous promettre
+de se mieux conduire, vous l'emploierez de nouveau.
+
+Pendant que Rossignol était là, je m'étais tenu dans un coin de
+l'atelier, car je m'attendais à être grondé; mais, lorsque le modèle est
+parti, je m'avance timidement vers M. Dermilly:
+
+--Et moi, monsieur, faut-il que je m'éloigne aussi? lui dis-je.--Toi,
+mon cher André, ah! bien au contraire!... Tu vas la voir, elle arrive
+demain... et demain, j'espère... Va, mon ami, il ne faut pas encore
+faire d'imprudence: tu as besoin de te reposer... Thérèse, conduisez-le
+dans sa chambre.
+
+Quelle est donc cette personne que je dois voir demain, et d'où vient le
+plaisir que cela semblait faire à mon protecteur? Je n'y comprends rien,
+mais je n'ose le questionner, et je suis Thérèse, qui répète à chaque
+instant:--Comme je vais être tranquille dans ma cuisine! je n'aurai plus
+besoin d'être sans cesse aux aguets. Ah! le mauvais sujet!... Je suis
+moulue, en vérité. C'est qu'il me pinçait d'une force... Ah! si j'avais
+su que c'était lui, comme je vous l'aurais égratigné! Il n'aurait pu
+faire le Romain de six mois.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+L'ORIGINAL DU PORTRAIT.
+
+
+A mon âge, les forces reviennent vite. Le lendemain de la scène de
+l'atelier, en me réveillant, je me sens capable de courir de nouveau
+dans Paris, et je me promets de sortir avec Manette. Je veux me lever...
+je cherche mes vêtements... Quelle est ma surprise de trouver, à la
+place de ma grosse veste et de mon pantalon rapiécé, une jolie veste en
+beau drap bleu, garnie de boutons dorés; un pantalon de même étoffe, et
+un charmant gilet en casimir jaune!
+
+J'examine, j'admire ces vêtements; mais je n'ose y toucher: est-ce pour
+moi qu'ils sont là?... Je ne puis le croire; cependant je ne trouve pas
+mes vieux habits, et je veux me lever. J'appelle Thérèse!... Thérèse!...
+Elle vient enfin.
+
+--Eh bien! mon garçon, que me voulez-vous?--Mes habits, s'il vous plaît,
+ma bonne Thérèse!--Vos habits? les voilà... Est-ce que ceux-ci ne valent
+pas les autres?--Quoi! c'est pour moi ces beaux vêtements... cette jolie
+veste avec ces boutons dorés?--Oui, sans doute, c'est pour vous; et le
+coiffeur va venir vous couper les cheveux... Oh! nous voulons vous faire
+beau. Pensez-vous que, vous gardant avec lui, monsieur veuille que vous
+restiez vêtu en ramoneur?--Me gardant avec lui!... Si je mets ces
+habits, est-ce que je n'irai plus chez le père Bernard, est-ce que je ne
+pourrai plus danser avec Manette?--Vous pourrez toujours aller le voir,
+mais vous n'y demeurerez plus. Oh! pour danser avec Manette, cela ne
+vous en empêchera point! quand on a le coeur gai, on peut danser sous
+tous les costumes. Ce n'est point l'habit qui fait l'homme, mon petit
+André, vous sentirez cela plus tard, mais ça l'embellit. Oh! quant à
+cela, on ne peut pas nier que la toilette ne fasse beaucoup. Quand mon
+pauvre défunt avait, le dimanche, son habit marron, sa culotte collante
+et un col bien empesé, ce n'était plus le même homme que les autres
+jours. Et moi-même, quand je mets mon bonnet brodé et mon déshabillé à
+bouquets, vous devez remarquer un grand changement dans toute ma
+personne... cela m'ôte dix ans.
+
+Je regarde les beaux habits, et j'hésite... Si cela allait fâcher le
+père Bernard de me voir vêtu ainsi! Cependant je tiens la veste... le
+pantalon... je brûle de les essayer. Thérèse me dit que je vais être
+charmant avec cela. Comment résister à l'envie de mettre ce qui peut
+nous embellir?... ce n'est pas à onze ans que l'on a ce courage; et je
+serais fort embarrassé de dire à quelle époque de la vie le désir de
+plaire n'a plus d'empire sur nous.
+
+Je ne résiste plus: je passe le beau pantalon; j'endosse le gilet, la
+veste. Thérèse dit que cela me va à ravir; il me semble aussi que je ne
+suis pas mal, je me mire dans une glace; je me retourne dans tous les
+sens; je ne puis me lasser d'admirer ma toilette. Mais ce n'est pas
+tout; le perruquier arrive; il me débarrasse de mes longs cheveux, il me
+frise, me met de la pommade, et me voilà encore devant la glace... Ah!
+mon Dieu!... je me trouve laid maintenant. Peu à peu cependant je
+m'accoutume à ce changement de coiffure. Mais qu'il me tarde de voir
+Manette et son père! je gage qu'ils ne me reconnaîtront pas. Et ma
+pauvre mère! si elle pouvait me voir ainsi... comme elle serait
+contente!... Je tâcherai de ne point user mon nouvel habit, afin qu'il
+soit encore propre pour aller au pays.
+
+M. Dermilly entre, il me regarde, m'embrasse... Je veux le remercier, il
+ne me le permet jamais. Je voudrais sortir pour aller chez Bernard, et
+peut-être aussi pour me montrer dans la rue avec mon nouveau costume. Ce
+petit mouvement de vanité est si naturel!--Tu ne peux sortir
+aujourd'hui, me dit mon protecteur, tu n'es pas encore assez
+fort...--Oh! si, monsieur, je ne suis plus malade.--Tes amis viendront
+te voir, et une autre personne...--Celle dont vous m'avez parlé
+hier?--Oui, mon ami.--Est-ce qu'elle me connaît?--Oui, je lui ai écrit
+tout ce qui te concerne; elle brûle de te voir. De la patience, mon cher
+André, et surtout point d'imprudence.
+
+M. Dermilly s'éloigne et me laisse bien curieux de voir cette personne
+qu'il m'a annoncée; mais que le temps me semble long! Quel dommage de
+rester dans une chambre quand on a de si beaux habits! J'entends enfin
+sonner... Ce sont mes amis, sans doute... Oui, je reconnais leurs pas...
+Comme ils vont être surpris! Je saute, je cours dans ma chambre, je ne
+sais si je dois me cacher ou me montrer tout de suite.
+
+Les voici: ils entrent... ils me voient... mais ils me cherchent encore:
+ils ne me reconnaissent pas. Je suis obligé de courir à eux.--C'est moi,
+Manette... c'est moi, père Bernard; regardez-moi donc!--Est-il
+possible!... c'est André! mon père...--André! ce petit mirliflore!...
+quoi! vraiment, ce serait lui?...--Oui, c'est André... avec de beaux
+habits..--Eh bien! vous, ne m'embrassez pas? est-ce que vous ne m'aimez
+plus parce que je suis autrement vêtu?--Attends donc, mon garçon, il
+faut que nous soyons d'abord certains que c'est toi. Viens, viens,
+André; va, riche ou pauvre, je t'aimerai toujours, moi.
+
+Le père Bernard m'embrasse; Manette ne sait pas si elle est contente,
+elle touche ma veste, mes boutons, et dit tout bas:--Oui... c'est bien
+beau... mais pour faire des commissions, tu te saliras bien vite avec
+ça!... et tes grands cheveux étaient si beaux... il me semble que je
+n'oserai plus danser avec toi quand tu auras ces riches habits... Mais
+tu ne les mettras que le dimanche... N'est-ce pas, mon père, qu'il ne
+faudra pas qu'il les mette dans la semaine?
+
+--Ah! ma pauvre petite, cela ne nous regarde plus! Voilà André sur le
+chemin de la fortune; le voilà chez un homme qui veut le pousser dans le
+monde... et, à coup sûr, il ne lui laissera plus faire des
+commissions!... Qui sait si André ne deviendra pas lui-même un grand
+personnage?... s'il n'aura pas un jour des laquais, une voiture? Il ne
+serait pas le premier que l'on aurait vu commencer dans un grenier et
+finir dans un hôtel. Pourvu qu'André soit honnête, délicat, pourvu qu'il
+nous aime toujours, c'est l'essentiel!... et j'en réponds, parce qu'il a
+un bon coeur, que l'air de Paris n'a point gâté.
+
+Manette a écouté avec étonnement le discours de son père, elle reste un
+moment toute saisie; puis elle me prend le bras et me dit d'une voix
+altérée:--Est-ce que c'est vrai, André? Est-ce que tu n'es plus
+commissionnaire? Tu ne vas pas revenir avec nous à la maison? Nous ne te
+verrons plus!... Comment! tu ne nous aimes plus parce que tu as de beaux
+habits?... Ah! quitte-les, André! tu étais bien mieux en Savoyard!...
+Viens avec nous, viens, je t'en prie: tu n'es plus malade;
+allons-nous-en pendant que ce monsieur n'y est pas. Oh! reviens... je
+serai malheureuse si je ne te vois plus! et mon père aussi!... il ne te
+le dit pas!... mais nous nous ennuyons après toi!... Ah! ça serait bien
+vilain de ne point revenir chez nous!
+
+Manette n'y tient plus: ses larmes coulent; elle sanglote; je veux la
+consoler, je lui promets que j'irai la voir tous les jours, je l'appelle
+ma soeur! ma chère soeur, mais tout cela ne la calme point; et elle
+répète sans cesse:
+
+--Reviens avec nous.
+
+Touché de la douleur de Manette, je vais lui céder, je veux partir, je
+veux retourner chez le père Bernard; mais le bon Auvergnat
+m'arrête.--André, me dit-il, il faut être raisonnable et ne point se
+montrer ingrat: ce M. Dermilly peut t'avancer dans le monde; et, quoique
+je perde beaucoup en ne t'ayant plus auprès de moi, je ne suis point
+assez égoïste pour t'engager à refuser le bien que l'on veut te faire.
+Si tes protecteurs changeaient un jour pour toi, tu peux alors revenir
+chez nous: tu y seras toujours reçu comme chez ton père. Allons, mon
+petit, sois plus raisonnable que Manette. Bah! bah! elle se consolera
+aussi! tout le monde se console avec le temps.
+
+Je me rends aux volontés du père Bernard, et je dis tout bas à sa
+fille:--Manette, quand je gagnerai beaucoup d'argent, je t'achèterai
+aussi de belles robes, de beaux bonnets.--Je n'en veux pas, dit Manette,
+j'aime mieux rester comme je suis. Elle détourne les yeux et elle ne
+veut plus me regarder; elle dit que je suis affreux avec mes beaux
+habits. Le porteur d'eau m'embrasse et il emmène sa fille... Je veux
+l'embrasser, elle ne le veut pas... Il faut que son père le lui ordonne.
+Alors elle me tend ses joues mouillées de larmes en faisant une petite
+mine si touchante!... Puis, elle me dit encore tout bas à
+l'oreille:--Reviens avec nous!... Ah! si le père Bernard le voulait, je
+serais prêt à la suivre; mais il entraîne sa fille... De loin j'entends
+encore ses sanglots... cela me fait un mal! je regarde mes beaux habits
+avec colère; je suis presque tenté de les ôter: ils ont fait de la peine
+à Manette... Je ne me trouve plus bien avec. Je me sens une
+tristesse!... Est-ce donc là l'effet de l'opulence? et, en devenant
+riche, est-ce que l'on cesse d'être gai? Ah! si je savais cela, je
+voudrais rester commissionnaire.
+
+Il y a plus d'une heure qu'ils sont partis, lorsque j'entends du bruit
+dans la pièce voisine; bientôt M. Dermilly ouvre la porte et fait entrer
+une dame en lui disant:--Venez, ma chère Caroline, et jouissez de sa
+surprise.
+
+Cette dame est jeune; elle est belle, et sa mise est très-élégante. Elle
+donne une main à une petite fille qui peut avoir huit ans. Mais je ne la
+remarque pas d'abord, parce que les traits de cette dame captivent toute
+mon attention; je cherche où je l'ai déjà vue... pendant qu'elle dit à
+M. Dermilly:--Il est charmant! Quel bonheur de l'avoir trouvé! Quel
+bonheur, surtout, qu'il ne se soit pas adressé à M. le comte, qui ne
+m'en eût jamais parlé!
+
+Quel souvenir me frappe!... Je cherche le portrait que je porte à mon
+cou... Je le regarde... Je reporte mes yeux sur cette dame... Oh! plus
+de doute, c'est elle, c'est l'original du médaillon. Je le détache
+aussitôt d'après le ruban, et le présente à cette dame en lui
+disant:--Voilà votre portrait, madame... Oh! c'est bien vous, je vous
+reconnais, et il y a bien longtemps que je vous cherche pour vous rendre
+cela.
+
+--Oui, mon ami, oui, c'est à moi qu'appartient ce portrait, me dit la
+jeune dame en m'embrassant tendrement; ou plutôt c'est à ma fille, à mon
+Adolphine, qui doit l'existence à ton généreux père... La voilà, mon
+ami, celle que vous avez sauvée, et qui a passé une nuit dans votre
+chaumière, celle que j'aime plus que ma vie!... Ah! je veux réparer
+l'injustice de M. le comte. Je suis trop heureuse de faire quelque chose
+pour le fils de l'homme auquel je dois le bonheur d'embrasser encore ma
+fille!
+
+Cette dame serre sa fille contre son coeur.--Quoi! ce serait cette
+petite dormeuse que j'ai portée dans mes bras avec tant de plaisir! En
+effet, je reconnais aussi ses traits. Mais quels changements quatre ans
+ont amenés! Elle est grande; elle a déjà une petite tournure élégante;
+ses yeux sont toujours aussi beaux, aussi doux, mais elle ne les fixe
+plus sur les étrangers avec cette hardiesse enfantine du premier âge;
+elle les baisse timidement et rougit quand on la regarde. Ses cheveux
+sont plus foncés, ses traits plus formés; ses manières ont perdu de leur
+vivacité; déjà la raison arrive et se mêle aux sensations de l'enfance.
+
+Je reste immobile devant la petite fille, qui me sourit parce qu'elle
+voit sa mère me sourire.--Embrasse-la donc, André, me dit la jeune dame,
+tu ne la reconnais pas? Mais elle est toujours aussi bonne, aussi douce;
+elle t'aimera aussi, car mon Adolphine n'aura point un mauvais coeur.
+
+Je m'approche de la jolie petite fille. Puis, je reste gauchement devant
+elle. Il me semble que je n'ose point l'embrasser. Je suis bien plus à
+mon aise avec Manette; et je l'embrasserais vingt fois par jour sans
+être honteux comme cela.
+
+Enfin, la petite Adolphine m'a tendu sa joue, et je l'ai légèrement
+effleurée avec mes lèvres; puis je vais me retirer à l'autre bout de la
+chambre, comme si j'avais fait quelque chose de mal.--Que comptez-vous
+faire de cet enfant? dit la dame à M. Dermilly.--Le garder chez moi, en
+prendre soin, lui donner des maîtres, lui montrer ce que je sais s'il a
+du goût pour la peinture. Jamais je ne prendrai de compagne! Jamais
+l'hymen ne m'engagera! Cet enfant charmera mes ennuis; il deviendra mon
+fidèle compagnon. Avec lui je pourrai parler de vous!.... Maintenant je
+vous vois si rarement! Il vous connaît... il vous aimera, et, s'il ne
+comprend toutes mes peines, du moins sa présence en adoucira une
+partie.--Mon ami, je trouve quelques changements à faire à ce plan. Vous
+voulez garder cet enfant avec vous; mais vous êtes garçon, vous ne
+restez chez vous que pour travailler; vous aimez à voyager, à faire de
+fréquentes excursions dans les environs de Paris; André est encore trop
+jeune pour vous accompagner, ou, si vous l'emmeniez, il lui serait bien
+difficile de se livrer à l'étude; il est mille soins, mille détails dont
+vous ne pourriez vous occuper, et, seul avec votre vieille Thérèse, ce
+pauvre André ne s'amusera pas. Au lieu de cela, mon ami, laissez-moi me
+charger d'André; il demeurera près de moi, dans mon hôtel; il aura tous
+les maîtres d'Adolphine; je veillerai sur lui comme une mère, il viendra
+vous voir quand vous le voudrez... Et pour lui donner des leçons, vous
+pourrez venir tous les jours à l'hôtel... Allons, mon cher Dermilly,
+faites-moi encore ce sacrifice; et d'ailleurs, n'est-ce pas à moi à me
+charger du sort futur de cet enfant? Vous y consentez, n'est-ce
+pas?--Ah! chère Caroli... ah! madame, ne suis-je pas toujours soumis à
+vos moindres désirs?... Votre père nous a séparés; il a été sourd à nos
+prières, à nos voeux! Il vous a donnée à un autre! mais il n'a pu
+éteindre un sentiment qui ne finira qu'avec ma vie!...
+
+La jeune dame ne répond point à Dermilly; mais elle soupire et le
+regarde d'une manière si tendre, si expressive, que ce silence doit être
+aussi éloquent que la parole.--Éloignons ces souvenirs, dit-elle enfin,
+et ne nous occupons que d'André. Mon ami, me dit-elle, voudrez-vous
+venir habiter avec moi?
+
+Je regard cette dame avec surprise, mais je me sens déjà porté à
+l'aimer; ses traits sont si aimables, elle me témoigne tant de bonté! Et
+cette petite Adolphine... est-ce qu'on me laissera jouer avec elle? Je
+n'ose le demander; mais je regarde M. Dermilly, et je réponds en
+hésitant:--Je ferai ce que monsieur voudra... pourvu qu'on me laisse
+toujours voir le père Bernard.
+
+--C'est celui chez qui il demeurait, dit M. Dermilly; un honnête
+Auvergnat, qui l'aime comme son fils.--Mon cher André, vous seriez bien
+coupable si vous oubliiez ce digne homme; ce n'est point près de moi que
+vous recevrez des leçons d'ingratitude. Prenez cette bourse, portez-la
+demain chez Bernard pour qu'il l'envoie à votre mère; qu'elle sache que
+ce n'est qu'une dette que j'acquitte, et que désormais elle soit
+tranquille sur votre sort. Dans deux jours, je viendrai vous chercher
+pour vous emmener avec moi.
+
+La jeune dame me met la bourse dans la main, m'embrasse et s'éloigne
+avec sa fille, suivie de M. Dermilly. Je suis resté immobile: une bourse
+pleine d'or!... Tout cela pour ma mère!... Je ne sais si je veille!...
+Je fais sonner la bourse... Je compte les pièces, je les étale sur une
+table... il y a vingt pièces d'or! C'est une fortune! ma bonne mère ne
+travaillera plus du matin jusqu'au soir, petit Jacques mangera tant
+qu'il voudra... et Pierre!... le pauvre Pierre!... il n'y a donc que lui
+qui ne partagera pas notre bonheur; mais si je le retrouve, ah! que nous
+serons heureux!
+
+Je voudrais aller sur-le-champ porter cet or chez le père Bernard; mais
+on dit que je ne puis pas encore sortir aujourd'hui. J'irai demain, et
+je dirai à Manette:--Tu vois bien que les beaux habits ne donnent point
+toujours du chagrin.
+
+Le lendemain je m'éveille dès la pointe du jour; je m'habille, je veux
+aller chez le porteur d'eau. Thérèse n'entend pas que je sorte seul; je
+la supplie de me laisser aller et de ne point éveiller M. Dermilly: mais
+elle ne m'écoute pas; et bientôt son maître arrive; il conçoit mon
+impatience, et veut m'accompagner chez Bernard; il dit qu'il a à lui
+parler, j'ai bien peur qu'il ne m'empêche d'aller aussi vite que je
+voudrais. Mais en bas nous trouvons un cabriolet et il me fait monter
+dedans. Oh! comme je serais content d'aller en cabriolet si la bourse
+que je porte ne m'occupait pas entièrement!
+
+Enfin nous sommes devant la demeure du porteur d'eau! Je monte
+rapidement les six étages, sans regarder si M. Dermilly me suit. Me
+voilà devant la porte, qui est entr'ouverte; je la pousse, j'entre
+brusquement. Manette me voit, elle fait un cri, lâche un poêlon plein de
+lait qu'elle tenait à la main, et saute à mon cou en s'écriant:--C'est
+lui, c'est lui, mon père! c'est André, il est revenu!...
+
+Chère Manette!... comme elle m'aime!... et Bernard vient m'embrasser
+aussi. Je tire la bourse de ma poche, je la lui donne en lui
+disant:--C'est pour ma mère, c'est de l'or... C'est cette dame qui me
+l'a donné... vous savez bien la dame du portrait... Oh! qu'elle est
+bonne!... Envoyez ça tout de suite, père Bernard; oh! je vous en prie...
+et dites-lui qu'elle n'a plus besoin de travailler.
+
+Bernard ouvre de grands yeux en regardant la bourse; il ne comprend pas
+d'où cela vient; il ne sait de quelle dame je veux lui parler; et
+Manette, sans s'embarrasser de la bourse, continue à sauter sur les
+débris du poêlon en répétant:--Il est revenu!... Il va rester avec nous!
+
+Mais tout à coup M. Dermilly paraît; alors la scène change, car il
+s'empresse d'expliquer au père Bernard d'où me vient cette bourse, et
+Manette ne saute plus, parce qu'elle commence à deviner que je ne suis
+pas venu pour rester tout à fait.
+
+Quand Manette apprend que je vais habiter l'hôtel de M. le comte de
+Francornard, elle s'écrie:
+
+--Mon Dieu! mais on veut donc en faire un prince?
+
+--Non, mon enfant, lui dit M. Dermilly, on veut qu'il vous aime
+toujours, et, si la fortune lui sourit, qu'il soit digne de ses faveurs.
+
+Le père Bernard me promet d'envoyer, dès le jour même, l'argent à ma
+mère par quelqu'un qui se rend en Savoie. Je suis content, j'embrasse le
+bon porteur d'eau et sa fille, je jure de venir les voir souvent. M.
+Dermilly leur promet de veiller sur moi, et je m'éloigne de cette maison
+où se sont écoulées si rapidement les premières années de mon séjour à
+Paris.
+
+Il est arrivé ce jour où je dois aller habiter un hôtel. Comment
+supporterai-je ce changement de situation, cette nouvelle manière de
+vivre? Mais on se fait à tout: je suis déjà habitué à ces beaux habits,
+que je porte depuis deux jours, et je ne me sens plus gêné dedans.
+
+Cette dame vient avec sa fille; on me témoigne autant d'amitié, autant
+d'intérêt.--Tout est arrangé, dit-elle à M. Dermilly, je lui ai fait
+préparer une jolie petite chambre au-dessus de mon appartement; il sera
+près de moi, et je pourrai le voir tant que je voudrai.--Et M. le
+comte?--Qu'il dise ce qu'il voudra, vous savez que cela m'est fort
+indifférent, et que je n'en ferai pas moins ma volonté. N'est-il pas
+trop heureux maintenant que j'habite le même hôtel que lui pendant une
+partie de l'année!... Mais les soins qu'exige l'éducation de ma fille ne
+me permettent plus de voyager comme autrefois. Chère Adolphine! pour toi
+je puis supporter toutes les privations!... Je n'ai pas encore parlé
+d'André à M. le comte; je le lui présenterai ce matin. Il le regardera
+un moment, puis n'y pensera plus; vous savez bien que son cuisinier et
+son chien l'occupent entièrement. Allons, André, dites adieu à M.
+Dermilly, à Thérèse: nous allons partir. Adolphine, nous emmenons André,
+il va habiter avec nous, en seras-tu contente?
+
+--Oui, maman, dit la petite fille, si tu l'aimes, je l'aimerai bien
+aussi.
+
+Mes préparatifs sont bientôt faits: je veux prendra mes vieux habits,
+mais Thérèse se charge, de les faire porter chez le père Bernard. M.
+Dermilly m'a acheté un joli chapeau, que je mets sur ma tête en faisant
+un peu la grimace, parce que cela me serre plus que mon petit bonnet;
+mais il faut bien souffrir pour être à la mode.
+
+J'embrasse M. Dermilly, et je descends avec madame la comtesse et sa
+fille. J'aperçois en bas une belle voiture et des laquais en livrée qui
+attendent ma protectrice: ils ouvrent la portière avec fracas, et
+s'empressent de lui présenter la main après avoir fait monter la petite
+Adolphine.
+
+--Monte, André! me dit la jeune comtesse en me prenant le bras. J'étais
+incertain si c'était derrière ou dedans que je devais monter. Je me sens
+poussé, je monte: me voilà dans la voiture, qui part comme le vent. La
+belle dame m'accable de bontés, et la jolie Adolphine me dit en
+souriant:--N'est-ce pas, André, que c'est amusant d'être en voiture?
+
+Je ne sais que répondre; je suis tout étourdi de me trouver là... Le
+bruit de la voiture, toutes ces maisons, que je vois fuir devant moi,
+m'ôtent presque la faculté de parler. Ma bienfaitrice sourit de mon
+étonnement, qui redouble lorsque je vois la voiture entrer dans une
+maison magnifique et s'arrêter dans une vaste cour.
+
+On ouvre la portière; un valet me donne la main pour descendre... la
+main... à moi!... Je le remercie, et je lui ôte mon chapeau. Je jette
+les yeux autour de moi:--Voilà donc l'hôtel que je vais habiter! Quelle
+différence d'avec la maison du père Bernard! Mais ici serai-je aussi
+heureux que chez le porteur d'eau?...
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE SECOND SERVICE.--LA FEMME DE CHAMBRE.
+
+
+Ma protectrice monte avec sa fille un grand escalier; elle me fait signe
+de la suivre: j'avance mon chapeau à la main; nous entrons au premier
+dans un superbe appartement, nous traversons plusieurs pièces meublées
+avec magnificence, et ce n'est qu'en tremblant que je me décide à
+marcher sur les beaux tapis qui couvrent le parquet, tandis que la jeune
+Adolphine court dessus sans y faire attention. C'était fort joli chez M.
+Dermilly; mais ici c'est bien plus beau: de tous côtés des glaces, des
+pendules, des candélabres, des vases de fleurs, des lustres attachés aux
+boiseries, des globes d'albâtre pendus au plafond. Mon Dieu! si Manette
+voyait tout cela, c'est pour le coup qu'elle dirait que l'on veut faire
+de moi un seigneur!
+
+Madame la comtesse s'est arrêtée dans une pièce charmante, où une jeune
+femme est venue lui prendre son châle et son chapeau. Comme on est poli
+dans ces beaux hôtels! on ne se parle qu'en s'inclinant.--Lucile, dit la
+mère d'Adolphine à la jeune femme qui est devant elle et semble attendre
+ses ordres, allez dire à M. le comte que je désire lui parler un moment.
+
+Mademoiselle Lucile s'éloigne: c'est la femme de chambre de madame. La
+petite Adolphine est déjà occupée avec une superbe poupée; je reste
+debout dans le milieu de la chambre, tournant mon chapeau dans mes
+mains, et les yeux fixés sur le tapis.
+
+La jeune dame me regarde en souriant:--Te plairas-tu ici, André? me
+dit-elle en me faisant signe de m'asseoir et en ayant la bonté d'ôter de
+mes mains ce chapeau dont je ne sais que faire.--Ah! madame, sans
+doute... Mais vous me laisserez toujours aller voir le père
+Bernard?--Oui, mon ami, je ne veux pas te priver de ta liberté! je sais
+trop qu'il n'y a point de richesses, point d'honneurs qui vaillent le
+plaisir de voir ceux que l'on aime... Ah! si l'on m'avait laissée
+maîtresse de mon sort, ce n'est point dans ce brillant hôtel que
+j'aurais cherché le bonheur!...
+
+Ma protectrice soupire; je vois un nuage de tristesse obscurcir ses
+yeux: mais bientôt elle embrasse sa fille et me sourit de
+nouveau.--André, je te conduirai tout à l'heure dans la chambre qui
+t'est destinée; mais auparavant il faut que je te présente à M. le
+comte: cette entrevue passée, tu n'auras probablement que fort rarement
+l'occasion de le voir. Et pour tout ce que tu désireras ici, c'est
+toujours à moi ou à Lucile que tu devras t'adresser.
+
+Je promets à madame de faire tout ce qu'elle me dira; mais je voudrais
+déjà que ma présentation fût terminée, car je crains que M. le comte ne
+me traite pas aussi bien que sa femme.
+
+M. de Francornard était alors dans son cabinet tenant conseil avec son
+cuisinier et Champagne, qui, par ses talents, était devenu intendant. M.
+le comte avait du monde à dîner; il traitait des gens en place, des
+personnages importants; et pour lui ce n'était point une petite affaire
+que l'examen du _menu_ et les ordres à donner pour que tout fût digne de
+ses convives.
+
+Assis dans un vaste fauteuil, la tête couverte d'un bonnet de velours
+noir, les pieds posés sur un tabouret, d'une main M. le comte caressait
+un gros chien anglais couché à ses pieds; de l'autre il tenait la liste
+que venait lui présenter son chef de cuisine, et paraissait méditer
+profondément.
+
+Devant lui, le gros cuisinier, au nez rouge, au teint animé, au ventre
+arrondi, se tenait debout le bonnet à la main; un peu plus loin était M.
+Champagne, qui, beaucoup moins respectueux, s'appuyait de temps à autre
+sur le fauteuil de son maître.
+
+--Nous disons donc, monsieur le chef: turbot aux huîtres...
+hors-d'oeuvre... six entrées... Nous avons arrêté ces entrées-là,
+n'est-il pas vrai?--Oui, monsieur le comte.--Il s'agit maintenant de
+passer au second service... Ah! ce n'est pas une petite affaire que de
+traiter des gens dont on peut avoir besoin!--Surtout quand on le fait
+avec le tact de monsieur le comte, dit Champagne en caressant César, qui
+fait mine de vouloir le mordre.
+
+--Tu as bien raison, Champagne. Prenons une prise de tabac... cela fait
+du bien quand on a la tête si occupée... C'est que je ne commande pas un
+plat sans y mettre de l'intention.--Monsieur le comte en met dans
+tout.--Par exemple, j'ai à dîner un baron allemand, un préfet, un
+banquier, un gentleman fort riche, un poëte en faveur, et un officier
+supérieur en activité, il me faut des mets analogues à mes convives;
+entendez-vous, monsieur le chef, pas la moindre négligence... je ne la
+pardonnerais pas!--Monsieur le comte sera satisfait.
+
+--Voyons un peu ce que vous m'offrez pour plat du milieu... Allons,
+César, allons... taisez-vous... Sultane à la Chantilly... Diable! est-ce
+assez distingué, ceci?... qu'en penses-tu, Champagne?--Oh!... monsieur
+le comte, c'est quelque chose de fort présentable: une sultane!
+peste!... on ne servirait pas mieux au Grand Turc.--Va donc pour la
+sultane... Taisez-vous, César! Une poularde aux truffes: nous mettrons
+M. le préfet vis-à-vis... Hein! qu'en dis-tu,
+Champagne?--Très-judicieusement pensé, monsieur le comte; le fumet des
+truffes dispose à la bienveillance.--J'ai justement une demande à lui
+faire... J'attendrai pour cela le second service. Voyons... Deux canards
+sauvages: je me mettrai en face, parce que deux canards sauvages, cela
+annonce un chasseur... et tu sais, Champagne, que j'ai blessé trois fois
+un chevreuil?--C'est vrai, monsieur le comte; et vous auriez
+certainement fini par le tuer, s'il ne s'était pas avisé de mourir de
+vieillesse.--Poursuivons. Des navets glacés... nous mettrons cela devant
+le poëte, pour lui échauffer l'imagination; on dit qu'il travaille dans
+le genre romantique, et il me semble que des navets glacés, cela doit
+prêter à quelque chose de vaporeux, de mystérieux... Hein!
+Champagne?--Comment donc, monsieur, mais c'est une allégorie
+charmante!... Si j'étais poëte, je voudrais faire cinquante vers sur des
+navets... c'est un sujet délicieux.--Allons, c'est arrêté; vous
+entendez, monsieur le chef, des navets glacés dans le genre
+romantique... Avez-vous dans votre cuisine quelque marmiton un peu
+adroit dans ce genre-là?--Monsieur le comte, j'ai deux marmitons de
+Paris et un de Nogent; mais je n'en ai point de romantique.--Alors, vous
+les glacerez vous-même... Silence, César! ce drôle-là veut toujours me
+couper la parole. Un plumpudding!... oh! cela, devant le gentleman, cela
+va sans dire... Surtout faites-le bien gros, monsieur le chef; car au
+dernier dîner, où j'avais un milord, on lui a présenté le plat pour en
+servir, et il l'a mis devant lui sans en offrir à personne: il faut
+tâcher que ces choses-là n'arrivent plus.--Je le ferai double, monsieur
+le comte.--Faites-le triple, afin que je sois tranquille. Des
+choux-fleurs à la sauce... Nous les placerons auprès de mon baron; les
+Allemands aiment la choucroute, donc ils doivent aimer les
+choux-fleurs... hein, Champagne! est-ce raisonner, ceci?--Monsieur le
+comte tire des conséquences d'une justesse!... Il faut être profond
+diplomate pour avoir de ces idées-là.--Oui, Champagne, cela est
+très-nécessaire pour ordonner un dîner; il me faut encore deux plats...
+Des cardons à la moelle... ceci devant le militaire: la moelle,
+allégorie du nerf, de la vigueur, du courage: cela convient aux
+guerriers... n'est-ce pas, Champagne?--Parfaitement, monsieur le comte;
+car, pour se battre, il faut avoir de la moelle dans les os, le mets est
+donc placé avec discernement.--Reste mon banquier: c'est un jeune homme,
+un peu petit-maître, qui joue beaucoup à l'écarté: placez devant lui des
+éperlans, et séparez-les de trois en trois afin qu'ils lui annoncent la
+vole et le roi.--Oh! pour le coup, monsieur le comte, voilà une idée de
+génie! et je me donne au diable si j'aurais jamais trouvé cela.
+
+Dans ce moment, mademoiselle Lucile ouvre la porte du cabinet de M.
+Francornard pour remplir le message dont l'a chargée sa maîtresse.
+
+Qui vient là? s'écrie monsieur le comte en colère pendant que César mêle
+ses aboiements à la voix de son maître. J'ai défendu que l'on vînt me
+déranger... J'ai dit que je n'y étais pour personne... Pourquoi La Fleur
+laisse-t-il pénétrer jusqu'à moi?
+
+--Monsieur, c'est mademoiselle Lucile, dit Champagne d'un ton gracieux
+et en souriant à la jeune femme de chambre, qui entre dans le cabinet
+sans paraître faire attention à la colère de M. le comte.
+
+--Mademoiselle Lucile, dit d'un ton plus doux M. de Francornard en
+levant la tête pour regarder la jeune fille, à laquelle il fait une
+grimace qu'il croit ressembler à un sourire... Allons, silence! César...
+Taisez-vous... et sautez pour Lucile... Sautez, drôle, et plus haut
+encore!
+
+César, après beaucoup de façons, se lance enfin par-dessus la canne que
+son maître tient en l'air; puis, après avoir fait son tour, va sauter
+sur le ventre du cuisinier, qui a beaucoup de peine à garantir son nez
+des dents de César: ce qui divertit longtemps M. le comte. Mais
+mademoiselle Lucile, peu sensible à la galanterie du maître, fait signe
+à Champagne, qui représente à M. le comte que sans doute la femme de
+chambre n'est pas venue seulement pour voir les gentillesses de César.
+
+--Et moi qui ai encore mon dessert à ordonner! s'écrie M. de
+Francornard. Voyons, Lucile, qui vous amène? Parlez, je suis en affaire,
+je n'ai pas un instant à moi.--Monsieur, je viens de la part de madame,
+qui désire vous parler un moment.--Madame la comtesse veut me voir! dit
+M. de Francornard en ouvrant son oeil avec les signes du plus grand
+étonnement. Je vais me rendre chez elle... J'y serai dans un moment,
+mademoiselle.
+
+Lucile s'éloigne, M. le comte dit au chef d'aller attendre qu'il le
+fasse appeler, pour s'occuper du troisième service, puis il sonne un
+valet de chambre pour se faire habiller; et, pendant qu'on fait sa
+toilette, il s'entretient avec Champagne, son confident habituel.
+
+--Que penses-tu de cela, Champagne? madame la comtesse qui me fait prier
+de passer chez elle!--C'est que probablement madame a quelque chose à
+dire à Monsieur.--Je le présume aussi; mais depuis neuf ans que nous
+sommes mariés, voilà la première fois que ma femme a quelque chose à me
+dire.--Il y a commencement à tout, monsieur.--Oui, mais j'aurais bien
+voulu que ce commencement n'arrivât pas si tard!... car enfin, tu sais,
+Champagne, le désir que j'avais d'avoir un héritier de mon
+nom!...--Est-ce que monsieur le comte n'a pas toujours ce désir-là?--Si
+fait; oh! pour le désir... je l'ai toujours... Tu sais que, pendant les
+premières années de mon hymen, madame la comtesse voyageait sans cesse,
+et que nous nous rencontrions fort peu.--Je m'en souviens parfaitement,
+monsieur, ainsi que du voyage que nous fîmes en Savoie, où nous
+manquâmes d'être engloutis dans un précipice avec mademoiselle votre
+fille... Par Dieu! j'ai eu assez peur!...--Oui, et tu as fait la
+gaucherie de conter cela à tout le monde en arrivant ici, si bien que
+madame la comtesse l'a su, elle était déjà fort irritée contre moi de ce
+que je lui avais enlevé sa fille... ce fut bien pis quand elle apprit
+que nous avions manqué de périr.--Cependant, depuis ce temps, madame
+voyage beaucoup moins...--C'est vrai, nous habitons souvent le même
+hôtel, mais je ne la rencontre pas plus pour cela. Impossible, mon ami,
+d'avoir un tête-à-tête avec ma femme!... Quand je lui parle d'un
+héritier de mon nom, quand je lui demande un moment de conversation,
+sais-tu ce qu'elle me dit, Champagne?--Non, monsieur.--Eh bien! mon
+garçon, elle me dit que cela n'est pas possible.--En vérité,
+monsieur?--Oui, Champagne, elle me dit cela... avec beaucoup de grâces
+et de douceur, j'en conviens; mais elle a une fermeté de caractère bien
+piquante pour un mari. Quand je donne un grand dîner, il est fort rare
+qu'elle veuille y présider.--Heureusement, monsieur le comte sait en
+faire les honneurs pour deux.--Oui, mais une femme, cela fait bien
+devant un beau couvert, surtout lorsqu'elle est aussi jolie que madame
+la comtesse... Car elle est fort bien, ma femme...--Madame est
+charmante, monsieur.--Et quand on a quelque chose à demander... quand on
+traite de grands personnages... quand on fait quelques opérations de
+finances, une jolie femme est fort nécessaire à table.--Madame
+sera-t-elle au dîner d'aujourd'hui?--Elle me l'a refusé hier; c'était
+cependant fort intéressant pour moi; je veux faire une opération avec le
+banquier; j'ai des biens dans le département du préfet; le poëte m'a
+promis de parler de moi dans un petit pot-pourri; l'Anglais veut acheter
+des chevaux, j'en ai à vendre; enfin, chacun de mes convives est bon à
+quelque chose, ou peut le devenir, tu sais bien que je n'invite personne
+sans motif.--Oh! je connais la finesse de monsieur.--Eh bien! madame
+refuse de se trouver à ce dîner. Cependant, puisqu'elle me fait
+demander, ce ne peut être sans motif; nous allons savoir ce dont il
+s'agit...--Monsieur est coiffé.--Suis-je bien, Champagne?--Parfaitement,
+monsieur.--Ma queue est bien peu serrée, il me semble.--Cela n'en a que
+plus de grâce, monsieur; elle se balance sur vos épaules comme un petit
+serpent à sonnettes.--Et la rosette?--Délicieuse, la rosette! Elle fait
+exactement le papillon.--Je vois que je puis me présenter...
+Emmènerai-je César?--Monsieur sait bien que madame n'aime pas les
+bêtes.--Je le sais très-bien, mais César fait maintenant des choses
+superbes; son éducation est achevée, et je veux que madame en juge.
+Allons, César, suivez votre maître.
+
+M. le comte se dirige vers l'appartement de madame, où je suis encore,
+regardant l'aimable Adolphine, qui me montre ses bijoux. Les aboiements
+de César nous annoncent l'arrivée de son maître. En effet, M. de
+Francornard se présente suivi de son chien, qui, pour son entrée, court
+sur la poupée de sa jeune maîtresse, la prend dans sa gueule et va se
+fourrer sous une table à thé.
+
+M. le comte salue sa femme avec respect, et va commencer un compliment,
+lorsqu'Adolphine jette les hauts cris:--Maman!... ma poupée!... ma
+poupée!... ce vilain chien l'emporte... il va la manger...--Comment,
+monsieur, vous amenez votre chien chez moi... lorsque vous savez que ma
+fille en a peur!--Madame, je voulais... Ici, César!... Madame, je
+comptais... César, lâchez cela... lâchez donc, drôle!... C'est égal, je
+vous réponds qu'il ne la mangera pas.--Mais, monsieur, faites-lui donc
+rendre cette poupée... Vit-on jamais chose pareille!... vous faites
+pleurer cette enfant!...--César, allons, coquin!... que l'on obéisse!
+
+Le chien ne paraît pas vouloir écouter son maître; il a mis la poupée
+sous ses deux pattes de devant, et, toujours retranché sous la table, il
+lève vers nous son museau et semble nous défier d'approcher. Témoin du
+chagrin d'Adolphine, je veux lui rendre cet objet, que César menace de
+mettre en pièces, je m'élance vers la table... Effrayé de ce brusque
+mouvement, le chien fait un saut par-dessus et entraîne avec lui un
+charmant cabaret, dont les tasses roulent sur le tapis. Mais j'ai repris
+la poupée, je la rends à la petite fille; et le chien va, en grognant,
+se placer sous la chaise où son maître vient de s'asseoir.
+
+--Il faut avouer, monsieur, que vous me procurez des scènes fort
+agréables, dit la jeune comtesse en prenant sa fille sur ses genoux,
+tandis que M. de Francornard, un peu troublé par le dégât que son cher
+César vient de commettre, balbutie en se caressant les
+jambes:--Madame... sans ce petit garçon, César n'aurait point sauté sur
+les tasses...--C'est assez, monsieur, laissons ce sujet. C'est cet
+enfant que j'ai voulu vous présenter. Le reconnaissez-vous,
+monsieur?--Moi! madame, est-ce que je fais société avec des enfants?--Il
+n'est point question de société, monsieur; je vous demande si vous vous
+rappelez avoir vu dernièrement celui-ci?--Non, madame.--C'est lui que
+vous avez renversé avec votre cabriolet, et blessé assez
+grièvement.--C'est ce petit garçon?... Non, madame, car je n'ai renversé
+qu'un petit Savoyard qui m'obsédait et ne voulait pas se ranger.--Cet
+enfant est ce même Savoyard, il ne vous obsédait que pour vous remettre
+ce médaillon que vous voyez au cou d'Adolphine, et qu'elle avait perdu
+en Savoie, dans la chaumière de ce pauvre homme qui vous sauva la vie il
+y a quatre ans...--En vérité!... Taisez-vous, César.--Et depuis que ce
+pauvre petit est à Paris il vous a constamment cherché pour vous
+remettre ce bijou: c'était pour vous le rendre qu'il vous parlait sur le
+boulevard; vous l'avez bien payé de sa fidélité...--Madame, pouvais-je
+deviner cela? Il fallait qu'il vînt à moi avec le portrait à la main;
+alors j'aurais vu que... Mais certainement je ne serai pas moins
+généreux pour cela... J'ai justement sur moi une pièce de quinze sous...
+et...--Fi, monsieur!... vous traiteriez le fils comme vous avez
+récompensé le père; mais c'est moi qui me charge d'acquitter votre
+dette. Désormais cet enfant habitera cet hôtel ou me suivra lorsque
+j'irai à la campagne; je l'attache à ma personne.--Ah! j'entends... vous
+en faites un petit jockey.--Non, monsieur, non, André ne sera point
+domestique; ce n'est point ainsi que je veux qu'il soit regardé en ces
+lieux.--Il me semble pourtant qu'un Savoyard...--Est un homme comme un
+autre, et souvent, par sa probité, sa délicatesse, au-dessus de ceux qui
+se croient plus que lui.--Madame, c'est fort bien, mais la probité et la
+délicatesse n'empêchent point de ramoner les cheminées, et je ne vois
+pas trop ce que vous voulez faire de... Silence, César!--J'en ferai ce
+qu'il me plaira, monsieur. André sera plus tard mon secrétaire; mais je
+n'entends pas qu'on regarde comme un domestique le fils de l'homme
+auquel je dois l'existence d'Adolphine. C'est pour vous prévenir de
+cela, monsieur, que je vous ai fait mander...--Mais, madame...--Point de
+mais, monsieur; je me flatte que mes désirs seront respectés par vous.
+En revanche de l'intérêt que vous témoignerez à cet enfant, je veux bien
+quelquefois assister à vos dîners de cérémonie.--Quoi! madame, vous
+daignerez... Et celui d'aujourd'hui?--J'y serai, monsieur...--Ah!
+madame, combien je suis charmé... César, sautez pour madame la
+comtesse!...--Eh! non, monsieur, c'est inutile... Ne le faites donc pas
+bouger...--Voulez-vous qu'il saute pour André, madame?--Non, non, qu'il
+ne saute pour personne... Vous allez encore lui faire mettre tout en
+désordre!...--C'est qu'il fait maintenant des choses charmantes!--Je
+m'en suis aperçue tout à l'heure.--Je vais donner mes ordres pour le
+troisième service, madame, et j'espère que vous serez satisfaite de ce
+que j'aurai fait.--Pour tous ces détails je connais votre talent,
+monsieur le comte.
+
+Jamais la belle Caroline n'avait dit à son époux quelque chose d'aussi
+agréable. Celui-ci ne se sent pas d'aise; mais en voulant s'avancer pour
+baiser la main de sa femme, il prend la queue de César sous le pied de
+sa chaise, et les aboiements du chien font de nouveau peur à Adolphine.
+M. de Francornard se lève et va s'éloigner, lorsqu'une réflexion le
+ramène près de sa femme, qu'il aborde d'un air fort tendre, tandis que
+madame en prend un plus sévère.
+
+--Vous voyez, madame, que je souscris à tout ce qui peut vous être
+agréable. De votre côté... ne ferez-vous pas aussi quelques efforts
+pour...--Je vous ai dit, monsieur, que je serai à votre dîner, que
+voulez-vous de plus?...--Oui, c'est extrêmement aimable, sans doute,
+mais ce n'est pas à table... que nous causerons... de cet héritier...
+dont depuis longtemps...--Ah! monsieur, de quoi venez-vous me
+parler?--Mais, d'une chose fort intéressante... à ce que je
+crois...--Taisez-vous, monsieur, je vous en prie... Devant ces
+enfants... se permettre...--Madame, il me semble que je ne dis rien qui
+puisse alarmer l'innocence... et mon amour... A bas, César, à bas!... Ma
+tendresse...--Encore! Ah! monsieur, si vous ajoutez un mot, ne comptez
+pas sur moi à votre dîner.--Allons, madame, cela restera donc encore en
+suspens... mais je me flatte que bientôt...--Et votre troisième service,
+monsieur?--Ah! vous avez raison. L'heure se passe, et j'ai encore tant
+d'affaires!... A tantôt, madame... Suivez-moi, César!
+
+M. le comte fait un profond salut à sa femme et sort suivi de César,
+qui, pour gagner la porte, a trouvé moyen de passer sur tous les meubles
+de l'appartement.
+
+Dès que son époux s'est éloigné, ma protectrice me fait signe de la
+suivre. Nous montons par un escalier qui communique à la cour et à une
+pièce de son appartement; elle me fait entrer dans une jolie chambre
+meublée avec goût, en m'annonçant que c'est la mienne. Là, je suis
+éloigné des domestiques. Mademoiselle Lucile seule à sa chambre en face
+de la mienne; je pourrai donc être tranquille pour travailler, et venir
+chez madame la comtesse dès qu'elle me fera demander. Mademoiselle
+Lucile, promet à madame de veiller sur moi; la jeune femme de chambre
+paraît fort empressée d'être agréable à sa maîtresse. Je ne dînerai
+point à l'office; Lucile se charge de me faire apporter mon dîner dans
+ma chambre. C'est une bonne fille que cette demoiselle Lucile; elle dit
+à madame que je suis bien gentil, et que c'eût été dommage de me laisser
+ramoner. Madame lui sourit et lui donne un petit coup sur la joue, puis
+on me laisse prendre possession de mon nouveau domicile; et madame me
+dit en me quittant:--Dès demain, André, je t'enverrai les maîtres qui te
+sont nécessaires; c'est en travaillant bien que tu te montreras digne de
+ce que je veux faire pour toi.
+
+Lorsque je suis seul, je commence par regarder l'un après l'autre chaque
+meuble de ma chambre; je suis en admiration devant tous. Je trouve,
+dans les tiroirs d'une commode, du linge et des vêtements à ma taille,
+je les essaye les uns après les autres;, sur un petit secrétaire est une
+jolie bourse en soie dans laquelle il y a de l'argent, devant est un
+papier avec quelque chose d'écrit. Ah! si je savais lire!... Je n'ose
+toucher à cette bourse... je ne sais si elle est pour moi; qu'ai-je
+besoin d'argent chez cette dame, qui me donne plus que le nécessaire?
+Cependant, je sens que, si j'en avais, je pourrais faire des cadeaux à
+Manette et lui prouver que je ne l'oublie point.
+
+Ma fenêtre donne sur la cour de l'hôtel, j'y regarde quelques instants;
+je ne vois passer que des valets, des aides de cuisine: cela ne me
+semble pas aussi gai que chez Bernard. Je connais déjà par coeur tous
+les meubles de ma chambre, tous les vêtements de ma commode; je ne sais
+plus que faire, l'ennui me gagne, je voudrais aller chez mes amis, mais
+je n'ose sortir sans la permission de madame, et je ne sais comment la
+lui demander.
+
+Je m'assieds tristement; je songe à Manette: voilà l'heure où, de retour
+de ma journée, nous dansions ensemble en tapant dans nos mains, et
+chantions en poussant des cris de joie qui s'entendaient du premier
+étage. Ici, quel silence!... Sans doute on ne danse et on ne chante
+jamais.
+
+On ouvre une porte... C'est mademoiselle Lucile, qui tient un panier à
+la main.
+
+--Eh bien! petit André, que faites-vous là?...
+
+--Rien, mademoiselle...
+
+--Il a l'air triste!... Il s'ennuie!... Ce pauvre garçon, il est encore
+tout surpris de son changement de situation!... Mais on s'habitue à
+tout. D'abord un hôtel ne paraît pas aussi gai que sa demeure, où sans
+doute on faisait le diable avec ses camarades?...
+
+--Mais, mademoiselle, je viens de chez M. Dermilly; et je ne faisais pas
+le diable, puisque j'étais malade.
+
+Au nom de M. Dermilly, je vois la jeune femme de chambre sourire avec
+malice. Puis elle m'engage à lui raconter mon histoire, car mademoiselle
+Lucile est un peu curieuse. Je ne demande pas mieux que de causer: elle
+m'écoute avec attention, ne m'interrompant que pour s'écrier de temps à
+autre:
+
+--Ce pauvre André!... ce pauvre Pierre!... Venir à pied de si loin!...
+et se perdre en arrivant!... C'est un brave homme que ce porteur d'eau;
+et M. le comte qui manque de l'écraser parce qu'il voulait lui rendre le
+portrait de madame!...
+
+J'ai fini, et je demande à mademoiselle Lucile si M. Dermilly viendra me
+voir à l'hôtel, si je pourrai sortir et rentrer quand je voudrai.
+
+--Sans doute, si madame le permet; excepté le soir, cependant, car, à
+votre âge, petit André, on ne doit pas sortir seul.
+
+--Oh! je ne me perdrai pas!... je connais bien Paris. D'ailleurs, je
+n'irai que chez le père Bernard et M. Dermilly.
+
+--Oh! pour celui-ci, vous le verrez à l'hôtel: il a presque toujours à
+peindre pour madame. Elle a déjà fait faire son portrait et celui de sa
+fille de toutes les grandeurs. M. Dermilly donne par amitié des leçons
+de dessin à mademoiselle Adolphine, qui l'appelle son bon ami. Autrefois
+il venait plus souvent... Mais il y a de si méchantes langues!... Madame
+se sera peut-être aperçue que cela faisait jaser... Et madame tient à sa
+réputation... Quand on a une fille qui grandit... Malgré cela, M.
+Dermilly vient encore assez souvent à l'hôtel. Cependant, je crois qu'il
+est un peu brouillé avec M. le comte parce qu'il a refusé de lui faire
+le portrait de son chien, de ce vilain César, qui est si méchant!... A
+propos! moi qui oubliais de lui donner son dîner que je lui apporte.
+Ici, on ne dîne qu'à six heures; mais madame a pensé que vous deviez
+avoir faim, et je me suis chargée de tout... Tenez, mangez, petit.
+
+Mademoiselle Lucile a garni une table de tout plein de bonnes
+choses.--Comment! c'est pour moi tout cela? lui dis-je.--Sans
+doute.--Mais il y en a beaucoup trop.--Eh non, non! Oh! j'aurai bien
+soin de vous. Après madame, je suis presque la maîtresse dans cet hôtel.
+Dès que je demande quelque chose, c'est à qui s'empressera de m'obéir.
+Le cuisinier se mettrait en quatre pour moi; le sommelier ne me regarde
+qu'en soupirant; tous les laquais sont mes serviteurs; M. Champagne me
+fait la cour; il n'y a pas jusqu'à M. le comte qui ne fasse sauter son
+chien pour moi en faisant avec son oeil une grimace si drôle! Ah! le
+vieux fou!
+
+Pendant que mademoiselle Lucile bavarde, je me bourre des friandises
+dont elle a chargé ma table; tout cela est délicieux, et je ne puis
+m'empêcher de répéter souvent:--Ah! si Pierre était avec moi, comme il
+se régalerait!
+
+--Il a bon coeur, ce petit André, dit mademoiselle Lucile en me
+donnant une légère tape sur la joue... C'est bien, cela: nous en ferons
+quelque chose... Ah! mon Dieu! et moi qui oublie que madame m'attend
+pour s'habiller... Cela l'ennuie de paraître à ce dîner, mais elle l'a
+promis. C'est pourtant bien amusant d'être à table la reine du repas;
+car tous les hommes lui rendent hommage: c'est à qui fera l'aimable, le
+galant!... Ah! Dieu! que j'aimerais cela, moi!... Et madame n'y prend
+pas garde: elle soupire après le moment où elle sera seule avec sa
+fille. Moi, je regarde tout le monde à table à travers un
+oeil-de-boeuf; j'examine les figures, je ris des mines de l'un, des
+singeries de l'autre... Oh! c'est amusant; mais madame m'attend...
+Adieu, André...--Est-ce que je ne puis pas aller jouer avec mademoiselle
+Adolphine?--Oh! elle va dîner avec sa mère; est-ce que madame s'en
+sépare jamais!... Regardez à votre fenêtre, vous verrez arriver tout le
+monde, vous verrez des figures bien originales: cela vous amusera. C'est
+dommage qu'il ne vienne pas de dames: on verrait des toilettes; mais
+comme madame ne veut aller dans aucune société, alors les dames ne
+viennent pas chez elle. Les hommes, c'est différent, ça vient toujours,
+ce n'est plus la même cérémonie!... Ah! mon Dieu, madame m'attend!
+
+Lucile va s'en aller, je l'arrête pour la prier de me lire ce qu'il y a
+sur le papier attaché après la jolie bourse.
+
+--Vous ne savez donc pas lire, André?
+
+--Non mademoiselle...
+
+--Il faut apprendre bien vite, mon ami: ne pas savoir lire!... fi! c'est
+honteux. Et puis, plus tard, quand on veut écrire à sa bonne amie...
+
+--Oh! la mienne ne sait pas lire, non plus...
+
+--Comment, André, est-ce que vous avez déjà une bonne amie?
+
+--Est-ce que ce n'est pas notre mère, mademoiselle, qui est notre bonne
+amie?
+
+--Si, André, si... c'est... Ah! que je suis bête aussi d'aller lui
+parler de ça!... Voyons ce qu'il y a sur le papier: _Pour André, pour
+ses menus plaisirs_; cela veut dire que la bourse est pour vous, que
+vous pouvez disposer à votre gré de ce qui est dedans.
+
+--Quoi! tout cela?
+
+--Oh! madame est généreuse!... Voyons ce qu'il y a dedans: Vingt...
+trente... trente-six francs... c'est bien gentil! Avec trente-six francs
+on a bien des choses!
+
+--Mais je n'ai besoin de rien, mademoiselle.
+
+--Alors on met de côté, on amasse, et il vient un temps où l'on est bien
+aise de trouver cela: c'est ce que je fais, moi. Je pourrais m'acheter
+mille choses, mais je ne suis point coquette; il est vrai que madame me
+donne toutes ses robes et ses bonnets. Je ne suis pas si grande que
+madame, mais j'ai plus de hanches. Voilà une robe qu'elle n'a portée que
+trois fois. Elle la trouvait vilaine... moi, je n'ai pas voulu dire le
+contraire; mais n'est-il pas vrai, André, qu'elle est fort jolie, cette
+robe-là, et qu'elle me va très-bien?... Ah! mon Dieu! et madame qui
+m'attend!... et voilà qu'il est six heures!... Adieu, petit André; si
+j'ai le temps, je reviendrai causer avec vous.
+
+Mademoiselle Lucile est partie cette fois. J'ai fini de dîner; le bruit
+des carrosses m'attire à la fenêtre: je vois entrer de belles voitures
+dans la cour de l'hôtel; des messieurs en descendent, mais ils sont
+presque tous en noir, et je ne vois rien d'amusant sur leurs figures. Il
+se fait beaucoup de mouvement dans l'hôtel; on allume des lampions qu'on
+place dans la cour. Les valets vont et viennent: les uns portent des
+plats, les autres des bouteilles; ceux-ci jurent, les autres rient.
+Après avoir regardé quelques instants ce tableau, je quitte ma fenêtre,
+et, comme j'ai contracté chez Bernard l'habitude de me coucher de bonne
+heure, je me mets au lit au moment où les habitants de l'hôtel
+commencent à dîner.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ESPIÈGLERIES DE M. ROSSIGNOL.
+
+
+Quand je m'éveille, le plus profond silence règne encore dans l'hôtel;
+cependant il fait grand jour. Je me lève, je regarde à ma fenêtre, je
+n'aperçois personne... Tout paraît calme, tranquille dans la maison.
+J'ai bien envie d'aller chez Bernard; je ne les ai pas vus hier; je suis
+sûr que Manette est fâchée contre moi; madame m'a dit que j'étais libre
+d'aller voir mes bons amis: je n'y tiens plus, je veux courir chez le
+porteur d'eau.
+
+Je sors de ma chambre, je descends un étage, puis un second, et me voilà
+dans la cour. Je ne rencontre personne, je n'aperçois pas un seul
+domestique. Comme on dort tard dans cette maison! Mais la porte cochère
+est fermée, et le portier est encore barricadé chez lui. Ah! mon Dieu!
+comment vais-je faire?... Je voudrais cependant bien sortir!... Je me
+promène de long en large dans cette grande cour; je regarde aux
+fenêtres... pas une ne s'ouvre; je tousse légèrement en passant contre
+la demeure du portier; puis je me hasarde à frapper un petit coup au
+carreau, puis un second... mais on ne me répond pas.
+
+Il faut donc retourner dans ma chambre!... Je trouve cet hôtel bien
+triste, car il me semble que je suis privé de ma liberté. Ces gens-là
+sont capables de dormir encore deux ou trois heures! et pendant ce
+temps-là je serais si heureux près de ma soeur! Mais il faut renoncer
+à la voir maintenant. Je remonte mon escalier; arrivé sur mon carré, je
+m'arrête devant une porte qui fait face à la mienne..... Je me rappelle
+que madame m'a dit que mademoiselle Lucile logeait là.
+
+La jeune femme de chambre est si bonne pour moi, qu'il me vient à l'idée
+de m'adresser à elle pour avoir les moyens de sortir. Je me rappelle
+qu'elle m'a dit qu'après madame elle était la maîtresse de la maison. On
+est plus courageux près d'une jolie femme; elles ont quelque chose de si
+aimable, de si séduisant, cela vous entraîne!... Probablement que
+j'éprouve déjà cette douce influence, car je frappe sans hésiter à la
+porte de mademoiselle Lucile.
+
+Les jeune filles ont le sommeil léger. Bientôt j'entends que l'on
+approche; puis on demande:--Qui est-ce qui frappe?--C'est moi,
+mademoiselle... c'est André...--Comment! déjà levé, André?... Mais tu es
+fou d'être si matinal: il n'est pas six heures; on ne se lève qu'à huit
+dans cette maison, et les maîtres qu'à neuf. Que veux-tu donc faire de
+si bonne heure?--Ah! mademoiselle je voudrais bien aller chez le père
+Bernard; il y a longtemps que Manette et lui sont levés...--Eh bien! qui
+t'en empêche?--Mademoiselle, c'est que la porte cochère est fermée, le
+portier dort; j'ai pourtant frappé deux fois à son carreau. Je ne sais
+comment faire... Ah! que vous seriez bonne de me faire ouvrir!...--Mon
+Dieu! quand ces enfants veulent quelque chose... Je dormais si bien...
+Allons, attendez!... je ne puis pas vous ouvrir en
+chemise.--J'attendrai, mademoiselle.
+
+Lucile est vive: au bout de deux minutes elle ouvre sa porte, elle a
+passé un petit jupon, une camisole garnie, et mis sur sa tête un joli
+fichu de soie. Quoique je n'aie que onze ans et demi, la vue de la jeune
+femme de chambre dans ce simple négligé, qui la rend plus piquante, me
+trouble et me fait rougir sans que je sache pourquoi. Mademoiselle
+Lucile n'a que dix-huit ans; elle est bien faite, elle a des formes un
+peu prononcées; mais sa jambe est fine et son pied mignon; ses yeux sont
+vifs et malins, son nez est retroussé, sa bouche fraîche: ce n'est point
+une beauté, mais c'est un joli minois de fantaisie, capable d'en faire
+naître beaucoup: enfin elle a de ces tournures de grisette qui font
+envie à beaucoup de grandes dames et qui détournent maints honnêtes gens
+de leur chemin.
+
+Je reste tout honteux et les yeux baissés devant mademoiselle Lucile.
+Elle sourit de mon air gauche et embarrassé, je crois qu'elle en devine
+la cause; puis elle passe lestement devant moi et descend légèrement
+l'escalier en me disant:--Eh bien! venez donc, petit André; à quoi
+pense-t-il là?
+
+Je ne pensais pas, j'étais bien aise sans savoir de quoi. Sa voix me
+tire de cette espèce d'engourdissement, je la suis. Arrivés près de la
+loge du portier, elle me montre un cordon:--C'est cela qu'il faut tirer,
+me dit-elle, quand on veut qu'il nous ouvre la porte. En effet, elle a
+tiré cette sonnette qui répond chez le portier, et au bout d'un moment
+la porte cochère s'ouvre. Ah! que je suis content de me voir dans la
+rue.--Ne soyez pas trop longtemps! me crie Lucile. Je ne l'écoute pas...
+Je suis déjà loin.
+
+En fort peu de temps, j'arrive chez Bernard; le bon Auvergnat tâchait de
+consoler sa fille, qui, ne m'ayant pas vu la veille, pensait déjà
+qu'elle ne me reverrait plus. Ma présence ramène la joie dans leur
+demeure; je leur conte tout ce qui m'est arrivé, tout ce que j'ai fait
+depuis la veille.--Sois bien sage, bien obéissant, me dit le porteur
+d'eau; sois digne des bontés de cette grande dame, et puisque te voilà
+dans le chemin de la fortune, suis le filet de l'eau, mon garçon, il n'y
+a plus qu'à se laisser aller.
+
+Le père Bernard va à son ouvrage; mais je puis rester jusqu'à neuf
+heures avec Manette. Que ce temps nous paraît court! Ma pauvre soeur
+est si contente d'être avec moi!--Si tu deviens un gros monsieur, me
+dit-elle, tu ne nous oublieras pas, André? et tu nous aimeras toujours?
+
+Je promets à Manette de venir la voir tous les matins; cette assurance
+lui rend un peu de gaieté, et je la laisse moins triste. Il me semble
+que je dois aussi aller chez celui qui s'est montré si bon pour moi, et
+je me rends chez M. Dermilly.
+
+--Je t'attendais, me dit-il. Viens me voir les jours où je n'irai point
+à l'hôtel. Je lui parle de ma protectrice, de ses bontés pour moi; il
+paraît prendre beaucoup de plaisir à m'entendre parler de madame; c'est
+bien naturel, elle est si bonne!
+
+De retour à l'hôtel, je m'aperçois que les domestiques me regardent du
+coin de l'oeil; puis je les entends chuchoter entre eux:--C'est le
+protégé de madame. Et ils me saluent très-humblement; ils paraissent
+surpris de ce que je leur rends leurs politesses; est-ce qu'on ne rend
+pas les saluts quand on est bien mis?
+
+Madame me fait demander; je lui conte tout ce que j'ai fait. Quand je
+viens à parler de ma visite chez M. Dermilly, elle me fait répéter tout
+ce qu'il m'a dit, puis m'engage à aller le voir souvent. Je veux
+remercier madame pour la bourse dont elle m'a fait présent.--Fais-en bon
+usage, André, me dit-elle, et tous les mois tu en recevras autant.
+
+On me règle l'emploi de ma journée: jusqu'à quatre heures, je dois
+travailler dans ma chambre, où mes maîtres se rendront; puis je
+descendrai chez madame jusqu'à l'heure du dîner; et le soir, j'y
+retournerai encore jouer avec mademoiselle Adolphine, à moins que madame
+ne sorte ou n'ait du monde.
+
+Les premiers jours qui suivent ce changement d'existence me semblent
+bien longs, bien monotones; ce travail sédentaire est si nouveau pour
+moi! Mais bientôt le désir de mériter les bontés de ma bienfaitrice me
+fait surmonter les dégoûts de mes premières études; je veux, à force
+d'application, lui prouver que je suis digne de ses bienfaits. Au bout
+de quelque temps je trouve dans ce que l'on m'apprend des jouissances
+nouvelles; mon esprit s'ouvre à d'autres lumières: mon jugement se
+forme, mes idées semblent s'agrandir; je commence à éprouver les doux
+fruits du travail: plus j'étudie, plus je sens le prix de l'éducation.
+
+Madame la comtesse est si bonne, elle voit mes progrès avec tant de
+plaisir, que cela redouble mon désir de bien faire. M. Dermilly
+m'encourage aussi; il prétend que je fais ce que je veux. Et la petite
+Adolphine, en causant avec moi, n'entend plus dans mon langage ces
+fautes grossières que je devais faire autrefois, et dont cependant je ne
+l'ai jamais vue se moquer. Aussi bonne que sa mère; au récit de
+l'infortune d'un malheureux; ses yeux se remplissent de larmes; elle ne
+se console point qu'on ne lui ait promis de le secourir. Elle me nomme
+son petit André. Quand elle n'a pas bien fait quelque chose, on lui dit:
+
+--André ne descendra pas jouer avec toi, et aussitôt l'aimable enfant
+s'efforce de contenter ses maîtres.
+
+Presque tous les matins je me rends chez le père Bernard. Si l'éducation
+change mes manières et mon langage, je sens bien que mon coeur ne
+changera pas. Mes bons amis me sont toujours aussi chers. Manette me dit
+en soupirant:--On fait de toi un beau monsieur... Quand tu auras
+beaucoup d'esprit, tu nous trouveras bien bêtes!... J'embrasse ma
+soeur, et je tâche de lui faire comprendre que l'esprit et la
+sensibilité sont deux choses que la fortune ne peut ni ôter ni donner.
+
+Il y à six mois que je suis dans l'hôtel de M. le comte; et, depuis le
+jour de mon arrivée, je ne l'ai revu qu'une seule fois; il a jeté sur
+moi un regard dédaigneux; je l'ai entendu murmurer entre ses
+dents:--C'est le petit Savoyard. Puis, il a caressé son chien. Que je
+sois heureux de ne point le voir plus souvent! Mais quand il se rend
+chez madame, ce qui est fort rare, les aboiements de César
+m'avertissent, et je me sauve bien vite dans ma chambre.
+
+Mademoiselle Lucile est toujours aussi complaisante pour moi, et je me
+suis aperçu qu'on est heureux d'être dans ses bonnes grâces. Le portier
+montrait de l'humeur d'être réveillé presque tous tes matins par moi:
+mademoiselle Lucile lui a dit que je devais sortir quand je le voulais,
+et il n'a plus murmuré. M. l'intendant se permettait de ricaner en me
+voyant: mademoiselle Lucile lui a dit qu'elle en avertirait madame, et
+M. Champagne est devenu très-poli avec moi. Enfin, il n'est personne
+dans l'hôtel qui n'éprouve l'influence du cotillon de la jeune femme de
+chambre. Il est mille détails auxquels la maîtresse ne peut descendre;
+mais rien n'échappe à la suivante: et pour être heureux chez les grands,
+je m'aperçois qu'il ne faut pas être mal avec les petits.
+
+Grâce aux bontés de la généreuse Caroline, je suis possesseur de près de
+neuf louis; j'ai suivi les conseils de Lucile, j'ai amassé, mais c'est
+dans l'intention de faire un joli cadeau à Manette. Je veux offrir à ma
+soeur un présent de quelque valeur; et je ne sais encore à quoi
+m'arrêter. Ma mère est pour longtemps à son aise: il me semble juste de
+prouver ma reconnaissance à ceux qui m'ont recueilli à mon arrivée à
+Paris, et je suis bien sûr que ma mère approuvera ma conduite. La somme
+que j'ai est maintenant assez forte: que vais-je acheter? A mon âge, on
+peut être trompé. J'ai envie de consulter mademoiselle Lucile; et
+pourtant je voudrais bien agir de moi-même, bien certain que ce qui aura
+été choisi par moi plaira davantage à ma soeur.
+
+Toutes les fois que je sors, j'emporte ma bourse sur moi; je m'arrête
+devant les boutiques; j'admire des châles, des étoffes; mais Manette ne
+porterait point cela. Une montre serait un bien joli présent; mais avec
+huit louis a-t-on une montre?... Je me figure que cela doit coûter plus
+cher...
+
+Un matin, en me rendant chez M. Dermilly, je songeais à une montre
+charmante que je venais de voir chez un horloger, lorsque, devant la
+porte du peintre, j'aperçois un homme qui se promène, tenant sous son
+bras une boîte longue en bois blanc, et fredonnant un air
+d'opéra-comique.
+
+A sa tournure, à sa voix, à son chapeau posé sur l'oreille et à la
+malpropreté de son habit, je reconnais sur-le-champ M. Rossignol, le
+modèle qui mangeait les confitures de Thérèse, et a manqué de faire
+mourir de peur la vieille cuisinière.
+
+De son côté, Rossignol me toise, m'examine, puis vient à moi en faisant
+tourner son bambou et en me souriant de l'air d'un homme qui retrouve un
+de ses amis intimes.
+
+--Eh! c'est toi, mon petit!... je ne me trompe pas... je t'ai vu là-haut
+dans l'atelier... Peste! comme nous sommes beau!... quel genre!... Il
+paraît que ça va bien!... Est-ce que tu poses chez quelque milord
+amateur?--Non, monsieur, je ne pose point...--Eh bien! tu as tort, tu as
+une figure taillée pour les modèles, tu es bien fait... tu grandis... tu
+seras moulé en Apollon; crois-moi, pose, jette-toi dans les beaux-arts,
+il n'y a que ça pour être heureux. Imite-moi, sois artiste... Les arts,
+vois-tu... les arts sont à la vie ce que le soleil est aux petits pois:
+ils sucrent tous les moments de notre existence. Un artiste est libre
+comme la mouche à miel, excepté quand il n'a plus le sou... ce qui
+m'arrive dans ce quart d'heure; mais
+
+/p
+ Un moment de peine,
+ Un moment de gêne
+ Nous fait mieux sentir
+ L'instant du plaisir!...
+p/
+
+Et messieurs les peintres ont comme ça des boutades... ils abandonnent
+l'antique, ils aiment mieux peindre des culottes que des muscles; mais
+il faut toujours revenir à la bonne école; les Grecs et les Romains
+seront toujours le corps de réserve. Je vous demande un peu si l'on doit
+comparer un homme en pantalon et en bottes avec un beau torse, de belles
+jambes, une chair bien mâle!... Enfin je me promène en attendant que les
+antiques reparaissent avec plus de vigueur que jamais. J'avais envie de
+me représenter chez M. Dermilly; je suis sûr qu'il ne pense plus à notre
+petite discussion; mais si la vieille m'ouvre la porte, elle est capable
+de me jeter son eau de vaisselle dans les yeux. J'ai préféré me promener
+dans la rue, espérant saisir M. Dermilly au passage. Mais toi, que
+fais-tu, mon petit?--Je suis chez madame la comtesse de Francornard, qui
+veut bien me faire donner de l'éducation.--La comtesse de
+Francornard!... voilà un nom qui n'est ni grec ni romain; cela sent le
+français à une lieue de loin... Et il paraît qu'on mange bien chez ta
+comtesse!... tu es joliment remplumé!--Oh! madame est si bonne! Chez
+elle on n'a rien à désirer... Elle me donne aussi de l'argent pour mes
+menus plaisirs... et je vais faire un cadeau à Manette.--Qu'est-ce que
+c'est que ça, Manette?--C'est la fille du père Bernard, le porteur
+d'eau... chez qui j'ai logé longtemps... c'est ma bonne soeur; je
+l'aime comme si j'étais son frère!...--J'entends:
+
+/p
+ Tout les deux sous le même toit...
+p/
+
+Eh bien! mon petit, si tu veux faire un joli cadeau à Manette, j'ai
+justement ton affaire sous mon bras...--Vraiment?--Oh! c'est un coup du
+hasard!... Je viens de faire la visite de rigueur chez madame Rossignol
+quand les monnaies sont en fuite; mais _néant!_... La chère femme, qui
+se doutait peut-être que j'allais arriver, et qui craignait que je ne
+vinsse encore lui enlever Fanfan pour poser dans le _Sacrifice
+d'Abraham_, était sortie avec mon héritier dès les premiers rayons de
+_Phébus_. Cependant, comme j'ai eu l'adresse de me munir d'une double
+clef du domicile conjugal, j'ai pénétré dans l'asile de l'innocence, où
+j'espérais qu'on aurait mis le pot au feu; mais rien... la marmite
+renversée... pas de quoi faire un potage aux croûtons... Dans ma fureur,
+je fouille dans les armoires... Faute de légumes, je me jette sur les
+immeubles; mais madame Rossignol et mon héritier ont la funeste habitude
+de porter toute leur garde-robe sur eux. Je ne trouve que quelques
+assiettes écornées, quelques tasses fêlées, que, faute de mieux,
+j'allais prendre sous mon bras et aller étaler dans la rue en criant:
+_Voilà le restant de la vente!_... lorsqu'en fouillant dans le fond d'un
+vieux buffet je découvre cette boîte; je l'ouvre... ô bonheur! j'y
+trouve la seringue de madame Rossignol. Elle est superbe et presque
+neuve... il n'y a que cinq ans qu'elle s'en sert; j'ai laissé là toute
+la vaisselle, et m'en suis allé avec ce meuble précieux sous mon bras.
+J'allais le vendre pour déjeuner et dîner, quand je t'ai rencontré. Mon
+cher ami, il vaut mieux que tu profites du bon marché qu'un autre.
+D'ailleurs, tu veux faire un cadeau à ta soeur, à ta jeune amie, à la
+compagne de tes premiers ans, et que peux-tu lui offrir de mieux qu'une
+seringue? objet utile, meuble nécessaire, que l'on retrouve avec joie
+dans toutes les phases de la vie! Tu aurais donné à Manette quelque
+joujou, quelque colifichet qui ne l'aurait amusée qu'un moment; mais
+ceci!... quelle différence! elle ne s'en servira pas une fois sans
+penser à toi, sans donner un soupir à ce bon André, dont la générosité
+ne lui sera point stérile... Enfin, mon ami, en offrant ce présent, tu
+donnes une preuve de la maturité de ta raison, et tu peux être certain
+que le père le plus rigide n'y verra aucune tentative de séduction.
+
+En finissant son discours, Rossignol ouvre la boîte et me fait admirer
+l'objet qu'elle renferme; cependant, malgré tous ses efforts pour me
+séduire, j'avoue que je regardais la seringue avec indifférence, et que
+cela ne me semblait pas devoir être un cadeau bien agréable à Manette.
+
+--Eh bien! mon petit, tu ne dis rien? reprend Rossignol, vois comme
+c'est brillant!... comme c'est net!... Je ne t'offre pas de l'essayer,
+ça va tout seul... Tiens, comme c'est toi, et que notre connaissance
+s'étant faite dans l'atelier, je te regarde comme un artiste, tu auras
+le meuble pour cent sous, et la boîte par-dessus le marché... Hein?
+c'est pour rien... mais je t'aime parce que tu es gentil; et puis, je
+n'ai pas mangé depuis hier matin, et je sens que l'horloge a besoin
+d'être remontée.
+
+--Vous n'avez pas mangé depuis hier? dis-je en tirant vivement ma bourse
+de ma poche. Oh! tenez... tenez, monsieur Rossignol, que ne disiez-vous
+cela plus tôt, je ne vous aurais pas fait attendre si longtemps.
+
+Aussitôt je fouille dans ma bourse: à la vue de l'or qu'elle renferme,
+Rossignol semble frappé de stupéfaction; puis il se gratte l'oreille,
+renfonce son chapeau sur le côté, se pince plusieurs fois les lèvres et
+paraît réfléchir profondément. Je tiens à la main une pièce de cent sous
+que je lui présente en disant:--Prenez donc cela, monsieur Rossignol, et
+allez déjeuner; vous devez avoir bien faim.
+
+Il me regarde avec attention, prend la pièce de cent sous, qu'il met
+dans sa poche, puis tire son mouchoir et le porte sur ses yeux en
+poussant un profond soupir.
+
+--Oui, sans doute, j'ai faim, dit-il au bout d'un moment; mais,
+hélas!... je ne suis pas le seul!... Ah! mon cher petit André! vous dont
+le coeur paraît sensible, qu'auriez-vous fait... si vous aviez vu...
+ce que j'ai vu hier au soir?
+
+--Qu'avez-vous donc vu? lui dis-je ému du ton pathétique qu'il vient de
+prendre et le voyant se frotter les yeux avec le coin de son mouchoir,
+comme s'il polissait de l'acajou.
+
+--Mon ami, Paris est une ville bien dangereuse pour les coeurs
+sensibles!... on est souvent mis à de rudes épreuves. Heureux le Mécène
+qui peut répandre avec profusion ses magnificences depuis le
+rez-de-chaussée jusqu'au sixième étage, et dont l'oeil découvre, sous
+l'habit râpé de l'infortune, le mérite et les talents aux prises avec le
+malheur et les punaises!...--Enfin, monsieur Rossignol?--Un instant, mon
+petit, nous arrivons: hier au soir, je revenais de battre quelques
+entrechats au salon de Flore; je chantais, suivant mon habitude,
+toujours gai et philosophe. J'allais faire un souper réparateur... Je
+n'avais pas eu le temps de dîner. J'avais encore trente-trois sous dans
+mon gousset, fruit de mon travail et de mes économies; tout à coup, au
+détour d'une rue, je suis arrêté par une voix douce... de ces voix qui
+percent les oreilles, et on me dit en s'interrompant à chaque minute
+pour se moucher: Homme sensible! prenez pitié de mon père, de ma tante,
+de mon frère et de moi!... Il y a huit jours que nous n'avons rien pris,
+et les huit jours d'auparavant, nous n'avons vécu que des chats qui
+errent sur nos toits. Je suis fille d'un artiste; mais le malheur
+s'attache aux talents.
+
+--Fille d'un artiste! m'écriai-je: conduisez-moi sur-le-champ vers votre
+père. Tous les artistes sont frères; je lui dois secours et protection.
+A ces paroles, la jeune fille, belle comme l'étoile du matin quand il
+n'a pas plu dans la nuit, se saisit de ma main en s'écriant:--C'est la
+Providence qui vous a fait passer dans ce quartier-ci! Venez rendre
+toute une famille au bonheur! Aussitôt elle m'entraîne, je la suis dans
+une allée noire comme un four; nous montons sept étages d'un escalier
+tortueux, je me cogne plusieurs fois le nez contre la muraille... Mais
+on ne sent pas tout cela quand on va faire des heureux. Enfin, je
+pénètre dans leur domicile... Ah! mon petit André, quel tableau!...
+
+/p
+ Du malheur auguste victime...
+p/
+
+Le père n'a point fait sa barbe depuis quinze jours; la tante a vendu
+jusqu'à ses jarretières; le petit frère se promène en chemise faute de
+culotte... et ce sont des artistes que je vois dans cet état!...
+Aussitôt je fouille à mon gousset, j'en tire les trente-trois sous qui
+me restent, je les dépose aux pieds du vieillard et je me jette dans
+l'escalier sans vouloir attendre qu'on m'éclaire.--Ah! vous avez bien
+fait, monsieur Rossignol, de secourir ces pauvres
+gens!...--Certainement!... J'aurais eu cent francs, je les aurais donnés
+tout de même; mais malheureusement ce faible secours ne suffit pas pour
+les tirer de peine!... Ce matin je suis allé les voir un moment:
+qu'ai-je appris!... Un propriétaire sans humanité va les mettre dans la
+rue, un créancier barbare va conduire le vieillard en prison, si
+aujourd'hui ils ne trouvent pas huit ou neuf louis pour les payer. O
+Dieu!... un artiste dans la rue!... un enfant sans culotte!... une
+famille sans asile!... Ah!... si j'étais riche, quel bonheur de les
+secourir!... Mais, hélas! je n'avais plus que cette seringue! et
+j'allais encore la partager avec eux.
+
+En finissant ces mots, Rossignol se cache entièrement la figure avec son
+mouchoir, et pousse des gémissements comme s'il allait se trouver mal.
+Je me sens attendri; je me représente cette famille dans la misère, ce
+vieillard que l'on va conduire en prison. Je regarde ma bourse, et je me
+dis:--Avec cela je puis les rendre au bonheur; Manette peut attendre mon
+cadeau, sur lequel d'ailleurs elle est loin de compter; ne vaut-il pas
+mieux employer cet argent à secourir des infortunés? Oui, oui, et, à ma
+place Manette en ferait autant.
+
+Aussitôt je verse le contenu de ma bourse dans la main de Rossignol, qui
+justement la tendait vers moi.--Tenez, lui dis-je, prenez cet argent,
+c'est tout ce que je possède; mais j'espère que cela sera suffisant pour
+sauver ces malheureux.
+
+--Sensible enfant! j'avais bien jugé ton coeur, s'écrie Rossignol en
+mettant l'argent dans sa poche et me glissant la boîte sous le bras. Tu
+fais là une action superbe!--Surtout n'en parlez pas à M. Dermilly.--Oh!
+sois tranquille, je n'en parlerai à personne. Ces choses-là doivent
+rester secrètes, ça en double la beauté. Adieu, mon petit André, je vole
+près du vieillard malheureux... Va porter ton présent à Manette, et
+regarde-moi comme ton ami.
+
+Quel nouveau jour pour moi, Quel heureux changement!
+
+Rossignol est parti comme un trait. Je reste là avec la seringue sous le
+bras. Irai-je l'offrir à Manette?... Non, il me semble que ce n'est pas
+un présent à faire à une jeune fille de douze ans. Ma soeur se moquera
+de moi si elle croit que je lui ai acheté cela, et je ne veux pas lui
+dire par quelle circonstance je m'en trouve possesseur. Décidément je ne
+la lui porterai point, et, puisque je n'ai plus d'argent, il est inutile
+que j'aille admirer les boutiques: retournons à l'hôtel.
+
+Je reprends le chemin de ma demeure, assez embarrassé de ce meuble que
+je tiens sous mon bras. Je traverse rapidement la cour, enchanté de ne
+trouver personne; mais sur mon carré, au moment où je vais entrer dans
+ma chambre, je me trouvé vis-à-vis de mademoiselle Lucile, qui sort de
+la sienne.
+
+--Ah! vous voilà, André? vous avez été bien longtemps dehors; madame
+vous a fait demander. Qu'est-ce que vous tenez donc sous votre
+bras?--Oh! ce n'est rien, mademoiselle.--Vous avez fait des emplettes à
+ce qu'il me paraît? On a touché son trésor... Eh bien!, comme il se
+sauve! Pourquoi donc êtes-vous si pressé, monsieur André?--Je ne suis
+pas pressé... mais... je...--Il faut que je sache ce que vous avez
+achète; je suis curieuse d'abord: eh bien! André, est-ce qu'on ne peut
+pas voir cela?--Ce n'est pas bien intéressant, mademoiselle--Oh; comme
+il rougit! je gage que c'est un présent pour sa Manette, qu'il aime
+tant, et dont il me parle sans cesse. Il me semble que pour faire vos
+achats, vous auriez bien pu me consulter... Je sais mieux marchander
+qu'un enfant: cela n'a que douze ans, et cela veut déjà agir comme un
+homme! Voyons donc cela, monsieur. Oh! vous ne rentrerez pas dans votre
+chambre que je ne sache ce que c'est... et plus vous y mettrez de
+mystère, plus j'aurai envie de le savoir.
+
+Mademoiselle Lucile se place devant moi: il n'y a pas moyen de lui
+échapper; elle s'empare de la boîte, l'ouvre, et part d'un éclat de rire
+qu'elle ne peut plus modérer.
+
+--Que vois-je! ah! ah! ah! c'est trop drôle! Ah! ce pauvre André!...
+quel heureux choix il a fait... ah! ah! une... mais c'est qu'elle n'est
+pas neuve encore!... Et voilà ce que vous allez offrir à votre petite
+Manette!... Elle est donc malade, cette pauvre Manette?
+
+--Non, mademoiselle, non; elle n'est point malade... et ce n'est pas
+pour elle que j'ai acheté cela, dis-je avec un dépit qu'augmente encore
+la gaieté de la jeune femme de chambre, qui ne peut pas me regarder sans
+partir d'un éclat de rire.
+
+--Comment! c'est pour vous, André? Mais, mon ami, si vous aviez tant
+envie de ce meuble, que ne parliez-vous? il n'en manque pas à l'hôtel...
+
+Je reprends ma boîte, et je rentre brusquement dans ma chambre, d'où
+j'entends encore rire mademoiselle Lucile.--Mon Dieu! si elle allait
+parler de cela! Mais madame m'a demandé, il faut descendre. Où vais-je
+mettre mon nouveau meuble?... Je le fourre sous mon lit, et je me rends
+près de ma protectrice.
+
+La maligne Lucile y est déjà, et au sourire que madame laisse échapper
+en me voyant, je ne doute plus qu'elle ne soit instruite. Mon embarras
+est au comble; mais madame est si bonne, qu'elle s'empresse, pour le
+faire cesser, de me parler de M. Dermilly. Cependant il me semble
+toujours la voir sourire, et mademoiselle Lucile se pince les lèvres
+pour ne pas éclater encore. Jamais je n'ai été si mal à mon aise...
+Est-ce donc là le fruit que l'on devrait retirer d'une bonne action? Ah!
+si l'on savait ce que j'ai fait! certainement on ne se moquerait pas de
+moi, mais on ne doit point dire ces choses-là.
+
+Le lendemain de cet événement, pendant que je travaille dans ma chambre,
+j'entends doucement ouvrir ma porte, et mademoiselle Lucile paraît
+devant moi. Son premier soin en entrant est de jeter des regards curieux
+autour d'elle: sans doute elle cherche où j'ai placé mon emplette, mais
+je l'ai cachée sous mon lit.
+
+Mademoiselle Lucile vient à moi d'un air mystérieux:--Mon petit André,
+il faut que vous me rendiez un service.--Un service! mademoiselle... Oh!
+parlez, tout ce qui dépendra de moi...--Je connais votre obligeance, et
+je suis bien sûre que vous ne me refuserez pas. D'ailleurs ce sont de
+ces services que l'on se rend réciproquement entre amis.--Qu'est-ce
+donc, mademoiselle?--Vous devez avoir de l'argent, André; car vous
+m'avez encore dit dernièrement que vous amassiez pour faire un présent à
+votre bonne amie Manette... et, à coup sûr, vous n'avez pas tout dépensé
+en seringue...
+
+Mademoiselle Lucile recommence à rire comme hier; moi, je deviens rouge
+et embarrassé: je m'aperçois d'ailleurs qu'elle m'examine avec
+attention; je balbutie enfin:--Pourquoi cela, mademoiselle?
+
+--C'est que je veux acheter quelque chose de fort joli, mais c'est un
+peu cher, et il me manque vingt francs: voulez-vous me les prêter,
+André, pour quinze jours seulement?... cela ne vous contrariera
+pas?--Mademoiselle, je le voudrais bien, mais...--Eh bien! mais...
+parlez donc?...--Je ne peux pas...--Vous ne pouvez pas?.... Comment,
+monsieur André, vous n'avez pas assez de confiance en moi pour me prêter
+cette somme?... Ah! fi! monsieur, c'est mal d'être aussi méfiant!--Ah!
+mademoiselle! pouvez-vous penser cela!... Si j'avais de l'argent, tout
+serait à votre service...--Si vous en aviez!... quoi!... vous n'en avez
+plus?--Non, mademoiselle, je l'ai dépensé...--Dépensé... Vous avez donc
+fait un beau cadeau à votre soeur?...
+
+Je prononce bien bas:--Oui, mademoiselle... il m'en coûte de mentir;
+mais dire que j'ai tout donné pour les malheureux, cela serait ôter le
+mérite du bienfait; d'ailleurs Rossignol m'a recommandé le secret.
+Cependant Lucile ne semble pas convaincue; je l'entends murmurer:--Ce
+n'est pas clair... Il y a quelque chose là-dessous... je le
+découvrirai. Et elle s'éloigne en me disant:--Adieu, monsieur André; je
+n'aurais pas cru que vous eussiez déjà des secrets.
+
+Au bout de quelque temps, je m'aperçois qu'on veut s'assurer où je vais
+quand je sors. Si je reste plus longtemps chez Bernard, on s'informe si
+je suis allé ailleurs; il me semble enfin que l'on surveille ma
+conduite. Je ne fais point de mal, je ne crains point qu'on connaisse
+mes actions. Cependant, je vois avec peine que la jeune femme de chambre
+ne me témoigne plus la même amitié, il règne maintenant dans ses
+discours quelque chose d'ironique, et souvent je l'aperçois à l'instant
+où je l'attends le moins, qui semble me guetter et vouloir épier mes
+moindres actions.
+
+Grâce à la générosité de madame, je pourrai bientôt faire à Manette ce
+présent projeté depuis si longtemps. Je n'ai pas vu Rossignol; il est
+vrai que M. Dermilly est absent depuis deux mois, et je n'ai pas été
+depuis ce temps dans son quartier. Encore quelques jours, et je recevrai
+ce que ma protectrice me donne tous les mois; cela me fera six louis,
+car il y a bientôt quatre mois que j'ai donné tout ce que j'avais.
+J'attends avec impatience ce moment pour réaliser enfin mon projet.
+
+Mais Rossignol n'avait point, comme on le pense bien, été porter à des
+infortunés l'argent qu'il avait reçu de moi, et mes économies avaient
+servi au beau modèle pour aller faire belle jambe dans les guinguettes
+et mener ses conquêtes dans des cabinets particuliers. Jamais Rossignol
+n'avait possédé plus d'un louis à la fois; quand il se vit deux cents
+francs dans la poche, il se crut électeur du grand collège. Cependant,
+s'étant un peu calmé, il commença par examiner ses vêtements: son habit,
+couvert de taches d'huile, ne convenait plus à un richard; il en avait
+un autre dans un certain endroit, où on le lui rendit moyennant quinze
+francs; Rossignol fit ensuite l'emplette d'une paire d'escarpins
+enjolivés de larges rosettes; puis il acheta un beau foulard rouge qu'il
+mit autour de son cou, et dont les bouts fort grands furent étalés avec
+art sur sa poitrine, afin de cacher une chemise qui semblait plutôt
+appartenir à un serrurier qu'à un milord.
+
+Tous ces achats faits, Rossignol recompta son argent; il ne lui restait
+plus que sept louis. Il sentit qu'il était temps de s'arrêter, et qu'il
+ne fallait pas mettre tout à sa toilette. Son pantalon, serré par le
+bas, avait reçu des accrocs qui avaient nécessité quelques reprises,
+lesquelles n'étaient point _perdues_; mais, en examinant cette partie de
+son vêtement, Rossignol se disait:--Ce ne sera pas sur les reprises que
+les belles attacheront leurs regards. Son gilet à larges raies était usé
+du haut; il replia le collet en dedans, et en fit un gilet à châle; son
+chapeau était la partie la plus maltraitée de son costume, mais il pensa
+qu'en le posant un peu plus de côté, ce qui devait ajouter à
+l'expression agaçante de sa physionomie, on ne remarquerait pas que les
+bords étaient usés et que le fond ne tenait plus.
+
+Ayant ainsi fait la revue de son costume, Rossignol ne voit pas dans la
+capitale d'homme qui puisse lui être comparé pour la tournure, les
+formes et l'élégance; d'une main faisant tourner sa grosse canne, de
+l'autre faisant sonner ses écus, et le menton enfoncé dans le foulard
+qui lui monte jusqu'à la bouche, il se lance dans les plaisirs, mène ses
+belles à l'Ile d'Amour et à Kokoli, et devient pendant trois semaines
+l'homme à bonnes fortunes de la Courtille et de Charonne.
+
+Mais sept louis ne durent pas longtemps lorsqu'on tranche du grand
+seigneur. Rossignol vient de dépenser son dernier écu, et il voit avec
+effroi le moment où il faudra aller poser pendant huit heures pour cent
+sous, ce qui est beaucoup moins agréable que de valser ou de danser la
+course. Quand on a pendant trois semaines vécu dans les plaisirs, le
+travail semble encore plus pénible; d'ailleurs Rossignol a toujours été
+paresseux. Il reporte son habit en dépôt, et avec le produit prolonge
+encore le temps de sa grandeur; mais, cet argent dépensé, il n'a plus
+rien avec quoi il puisse en faire, et depuis qu'il a pris à sa femme le
+meuble utile qu'elle avait cru à l'abri de sa rapacité, madame Rossignol
+ne laisse chez elle aucun objet dont son époux puisse tirer parti.
+
+Il faut donc se décider à faire encore ou le Grec ou le Romain. Mais le
+souvenir de ses plaisirs passés trouble le modèle, et ne lui permet plus
+de bien poser. Les peintres se plaignent de son peu de tranquillité, et
+Rossignol dit qu'il a des inquiétudes dans les jambes quand la pensée de
+la vie délicieuse qu'il a menée lui arrache un mouvement de dépit.
+
+Un beau jour, tout en faisant Antinoüs, Rossignol pense à moi, et songe
+qu'en mettant de nouveau mon bon coeur et mon inexpérience à
+contribution, il lui sera facile d'avoir de l'argent. Cette idée est un
+trait de lumière, il s'étonne de ne l'avoir pas eue plus tôt; et, au
+sortir de sa séance, il court se placer en faction devant la porte de M.
+Dermilly; mais il m'attend en vain pendant plusieurs jours, car M.
+Dermilly n'est pas à Paris.
+
+Cependant Rossignol veut absolument me voir; plus il réfléchit à ma
+confiance, à mon humanité, plus je lui semble un trésor dans lequel il
+pourra, en agissant avec adresse, puiser continuellement, la somme que
+je possédais lui faisant présumer que j'ai beaucoup d'argent à ma
+disposition.
+
+Impatient de me retrouver, il se rappelle enfin que je lui ai dit que
+j'étais chez M. le comte de Francornard, où l'on me comblait de bontés.
+Sur-le-champ il se met en route, court tous les quartiers de Paris en
+demandant M. le comte de Francornard, et parvient à savoir où est situé
+son hôtel.
+
+Aussitôt Rossignol nettoie de son mieux son habit couvert d'huile; il
+frotte ses souliers avec de la mie de pain faute de cirage anglais; tire
+artistement son pantalon, rentre le haut de son gilet en petits
+rouleaux, met sa cravate tellement haute que sa bouche ne se voit plus,
+pose son chapeau sur l'oreille gauche, se fait deux boucles sur l'oeil
+droit, et, la canne à la main, le bras gauche arrondi, s'achemine d'un
+air fier et insolent vers l'hôtel de M. le comte, marchant sur la pointe
+du pied, et choisissant les pavés comme s'il avait peur de gâter sa
+toilette.
+
+Arrivé dans la cour de l'hôtel, le concierge l'arrête:--Où allez-vous,
+monsieur?... Rossignol répond d'un air résolu:--Chez mon ami... Et il
+veut passer. Mais comme sa tournure n'inspire pas de confiance au
+concierge, celui-ci sort de sa loge, et court barrer le passage à
+Rossignol en lui disant:--Un moment donc, monsieur! Et quel est votre
+ami? On n'entre pas comme cela dans l'hôtel de monsieur le comte.--Mon
+ami, c'est le jeune André, le fils adoptif de M. le comte.--Le fils
+adoptif...--Sans doute... Le petit Francornard, si vous aimez mieux.--Le
+petit Francornard?...--Eh! oui!... Est-ce que vous ne comprenez
+pas?...--M. le comte n'a pas de fils, il n'a qu'une fille.--Eh!
+sacrebleu! je vous dis que si, moi; je l'ai encore vu, il n'y a pas
+quatre mois, beau comme un soleil, qui sortait d'ici.... un jeune homme
+de douze ans à peu près, qui paraît déjà en avoir quatorze.--Ah! c'est
+le petit André, le protégé de madame, que vous demandez?...--Eh! qu'il
+soit le protégé de madame ou de monsieur, qu'est-ce que ça fait, tout
+cela?... Il loge ici, n'est-ce pas?--Oui, oui, je vous comprends
+maintenant.--C'est bien heureux. Enseignez-moi alors sa chambre... Je
+serai bien aise de lui parler en particulier.--Tenez, prenez ce
+vestibule au fond, puis tournez à gauche, le second escalier...--C'est
+bon, c'est bon.
+
+Et Rossignol s'avance en disant:--Ces drôles-là, font-ils leurs
+embarras! il semble qu'on entre chez le roi de Maroc.
+
+Arrivé sous le vestibule dans lequel donnent deux escaliers, Rossignol
+ne se rappelle plus lequel on lui a dit de prendre; mais ne se souciant
+plus d'aller reparler au concierge, il monte au hasard, traverse
+plusieurs pièces, admirant la beauté des tentures et des draperies, et
+se dit en avançant:--Sacredié! mon petit bonhomme est bien logé; j'ai là
+une connaissance qu'il fait bon de soigner, c'est un véritable lingot
+que j'ai trouvé là.
+
+Des laquais qui bâillent en attendant les ordres de leur maître
+demandent à Rossignol où il va; et celui-ci, sans se déconcerter, répond
+fièrement:--Chez mon intime ami. Les valets le regardent avec surprise;
+mais comme la hardiesse impose toujours, surtout aux subalternes,
+ceux-ci, qui auraient repoussé un pauvre homme humble et timide,
+laissent passer M. Rossignol, qui arrive dans l'appartement où, suivant
+son habitude, M. de Francornard était en conférence avec son intendant
+et son cuisinier.
+
+Le laquais de garde devant la porte demande à Rossignol son nom.
+Celui-ci dit au valet:--Pourquoi faire?--Pour vous annoncer.--Est-ce que
+je ne m'annoncerai pas bien moi-même?--Ce n'est pas l'usage.--Ah! f...!
+que de façons pour parler à ce petit drôle!... Eh bien! annonce
+Rossignol, premier homme de l'Europe pour les torses.
+
+Le valet se fait répéter deux fois cette phrase; et va enfin la
+rapporter à M. le comte, qui la fait aussi recommencer, puis regarde
+Champagne et son cuisinier en murmurant:--Rossignol... le premier pour
+les torses... Comprends-tu cela, Champagne?...--Ma foi! non, monsieur...
+Je ne connais pas de Rossignol!... Les torses... Eh! mais ne serait-ce
+pas quelque nouvelle sauce qu'on vient d'inventer?--Qu'en dites-vous
+monsieur le chef?...--Monsieur le comte, je crois que c'est une nouvelle
+manière pour accommoder les têtes de veau.--Ah! diable!... ceci est fort
+intéressant; cet homme-là sera venu à mon hôtel sur le bruit de mes
+connaissances culinaires et sur la réputation de mes dîners... Faites
+entrer M. Rossignol, je serai charmé de le voir.
+
+Pendant ce colloque, le beau modèle impatienté de faire antichambre,
+frappait avec force de son bâton sur le parquet, tout en chantant avec
+roulades:
+
+/p
+ Ah! que je fus bien inspiré
+ Quand je te reçus dans ma cour!
+p/
+
+Enfin le valet revient lui dire:--Vous pouvez entrer, monsieur
+Rossignol.--Ce n'est pas sans peine, dit celui-ci; et il pénètre dans le
+cabinet de M. le comte, où il fait son entrée en donnant un violent coup
+de canne sur la tête de César qui était venu sauter après lui, et qu'il
+chasse en criant:--Allez coucher, coquin!... Ce misérable chien qui
+vient mettre ses pattes sur mon habit... Reviens-y! et je te donnerai un
+tourniquet qui te mettra pour quinze jours sur le flanc!
+
+Cette entrée ne prévient pas M. le comte en faveur de l'étranger, et
+Champagne, considérant l'habit de M. Rossignol, ne peut s'empêcher de
+sourire de la crainte que celui-ci témoignait que le chien ne mit ses
+pattes dessus. Cependant, comme un homme qui connaît une nouvelle
+manière d'accommoder les têtes de veau mérite des considérations
+particulières, on pardonne à celui-ci son originalité; et M. le comte
+lui fait signe de s'asseoir; ce que Rossignol fait, après s'être
+dit:--Il paraît que le petit est absent; sans doute il va revenir... Je
+suis peut-être avec ses protecteurs; ayons de la tenue, et faisons voir
+que je sais ce que c'est que la bonne société.
+
+Et pour commencer à montrer son usage du monde, Rossignol continue de
+faire tourner sa canne et chantonne entre ses dents; puis considérant le
+comte, dit à demi-voix:--En voilà un qui ne posera jamais dans les
+Apollons... mais ça ferait un joli petit cyclope.
+
+--Mon ami, qui vous a envoyé vers moi? dit M. de Francornard à
+Rossignol.--Personne ne m'a envoyé; je suis venu de moi-même et parce
+que cela me convenait...--J'entends, vous avez entendu parler de mes
+dîners, et vous avez voulu m'offrir vos services pour le premier que je
+donnerai.--Vos dîners!... que la peste m'étouffe si on m'en a jamais
+parlé! mais c'est égal, si ça peut vous être agréable, j'en tâterai avec
+plaisir, et vous verrez un gaillard qui ne boude pas.--Il en tâtera!...
+dit M. le comte en regardant Champagne, il veut dire sans doute qu'il
+m'en fera goûter. Il faut que cet homme-là ait un grand talent, car il
+paraît bien sûr de son affaire.--C'est ce que je pense aussi, monsieur
+le comte.
+
+--Mais enfin, monsieur Rossignol, qui est-ce qui vous a dit mon nom?--Eh
+parbleu! c'est le petit que j'ai rencontré il y a quelque temps...--Le
+petit... ah!... le petit qui est dans mes cuisines, sans doute?--Je ne
+sais pas s'il est dans vos cuisines, mais ça ne m'étonnerait pas, car je
+l'ai trouvé bien engraissé.--Oui... oui, dit le chef à son maître; c'est
+mon petit marmiton qui lui aura donné l'adresse de monsieur le comte.
+
+--Monsieur Rossignol, je mettrai avec plaisir vos talents à
+l'épreuve.--Est-ce que monsieur le comte est artiste aussi, ou s'il
+travaille en amateur?--Oh!... je suis professeur, moi!... Monsieur le
+chef vous dira comment je discute mes trois services.--Les trois
+services?... Je n'ai jamais posé là-dedans...--Votre tête forme-t-elle
+comme cela un volume considérable? peut-on se mettre quatre ou six
+après?...--Ma tête!... Est-ce que c'est de ma tête que vous avez
+envie?--Sans doute.--Ah! c'est qu'ordinairement on ne me prend que pour
+le corps.--Comment! vous faites le corps aussi?...--Je crois bien! c'est
+mon triomphe!... Mais c'est égal, si ma tête vous paraît jolie pour
+l'antique, je suis à vous à raison de cent sous par séance.--Cent
+sous!... dit M. le comte en regardant tour à tour Champagne et son chef.
+Ce n'est, ma foi! pas cher!--Aussi cela pourrait bien être mauvais, dit
+tout bas le cuisinier.
+
+--Et vous m'assurez, monsieur Rossignol, que j'aurais une bonne tête de
+veau? reprend M. de Francornard. A ces mots, le modèle se lève
+brusquement, et enfonce avec colère son chapeau sur son front en
+s'écriant:--Qu'appelez-vous tête de veau!... il vous sied bien,
+misérable modèle des Quinze-Vingts, de venir insulter un homme dont on
+fait tous les jours des Jupiter et des Achille!
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? dit M. le comte, qui, effrayé du
+mouvement de Rossignol, recule brusquement son fauteuil, ce qui fait de
+nouveau aboyer César, tandis que le modèle lève son bâton sur le chien
+et semblé le défier.--Expliquons-nous, monsieur, je vous prie: pourquoi
+êtes-vous venu ici?--A coup sûr, ce n'est pas pour vous!--Est-ce que
+vous ne venez pas m'offrir vos talents pour accommoder les têtes de veau
+d'une nouvelle façon?--Ah! pour le coup... voilà une bonne bêtise!...
+Dites-moi un peu, mon vieux, qui est-ce qui vous a mis dedans comme
+ça?...--Que voulez-vous enfin? s'écrie le comte avec colère.--Eh!
+morbleu! je veux voir André, mon ami, mon ancien collègue chez M.
+Dermilly, un enfant que j'aime et que vous élevez _gratis_; c'est pour
+lui parler que je suis venu.--Comment, drôle! et vous avez l'audace de
+vous présenter chez moi, de pénétrer dans mon cabinet!...--Est-ce que je
+savais que c'était votre cabinet?... quand je vous dis que c'est André
+que je cherche...--L'impertinent! et se permettre de battre César!...
+Ah! vous êtes l'ami du petit Savoyard! ils sont gentils, ses
+amis....--Plus gentils que vous, j'espère, mauvais Belisaire
+manqué!--Voyez un peu à quoi madame la comtesse m'expose en donnant
+asile à des misérables... Lafleur, Jasmin!... qu'on mette ce drôle à la
+porte!... Qu'on le jette par la fenêtre s'il fait encore l'insolent!
+
+--Qu'est-ce à dire? s'écrie Rossignol en faisant taire le tourniquet à
+son bâton. Le premier qui aura le malheur de me toucher va voir son nez
+se changer en coloquinte!... Et toi, méchant borgne, prends garde que je
+ne t'envoie figurer au café des Aveugles.
+
+M. le comte crie en se retranchant derrière Champagne, et le cuisinier;
+César court de nouveau sur Rossignol, qui d'un coup de bâton l'étend à
+ses pieds; les valets accourent au bruit; mais la contenance fière de
+Rossignol les tient en respect, et celui-ci effectue sa retraite suivi
+des laquais qui font semblant de le chasser, mais qui se contentent de
+le regarder s'éloigner. Parvenu sous le vestibule, Rossignol s'y trouve
+en face de mademoiselle Lucile, qui accourait s'informer de la cause du
+tapage que l'on entendait chez M. le comte. Elle lui demande ce qu'il
+veut: en deux mots, Rossignol lui conte ce qui s'est passé et le motif
+qui l'amène à l'hôtel. Lucile l'examine avec attention; cependant elle
+lui enseigne le chemin de ma chambre, et cette fois mon ami intime y
+arrive sans se tromper.
+
+J'étais à étudier; j'entends quelqu'un entrer brusquement, et je vois
+Rossignol qui s'écrie en m'apercevant:--Ah! mille Romains!... ce n'est
+pas sans peine qu'on arrive jusqu'à toi, mon petit André!...--Comment!
+c'est vous, monsieur Rossignol?--Oui, c'est moi, qui pour te voir ai
+soutenu un combat contre cinq ou six escogriffes, commandés par un
+invalide.--Un combat?...--Mais je te conterai cela un autre jour; je te
+trouve, et c'est l'essentiel.--Et ce malheureux vieillard dont vous
+m'avez parlé?... et ses enfants?--Oh! mon garçon! toute la famille te
+bénit et te nomme son ange tutélaire! Ah! si tu avais vu le tableau de
+leur ivresse quand je leur ai porté tes dons! Ah! Dieu!... Tiens, quand
+je pense à cela... je ne sais plus où j'en suis.--Ils sont heureux: ne
+parlons plus de cela, monsieur Rossignol.--Non, tu as raison:
+occupons-nous de ceux pour lesquels je suis venu. André, mon ami, tu as
+toujours le coeur aussi bon, aussi sensible?--Je suis toujours le
+même, monsieur Rossignol; pourquoi cela?--Aimable enfant de la nature!
+il n'est pas changé! Dis-moi, as-tu de l'argent?--Mais... oui... un
+peu...--Eh bien! je veux de nouveau te faire goûter cette jouissance des
+âmes bienfaisantes qui répandent autour d'elles l'abondance... et,
+semblables à ces météores... à ces météores qui...--Qu'est-ce que vous
+voulez dire, monsieur Rossignol?--Je veux dire que j'ai découvert dans
+mes courses quatre autres familles malheureuses que tu peux encore
+rendre au bonheur: avec deux louis par famille tu en seras quitte, et tu
+sauveras des infortunés du désespoir. Eh bien! André, tu hésites, mon
+ami? Ton coeur se serait-il endurci à la cuisine de M. le comte? Si tu
+savais!... il y a une malheureuse mère, jeune encore, qui reste veuve
+avec quatorze enfants sur les bras.... Ah! Dieu! si j'étais à ta place,
+je ne balancerais pas... Mais, hélas! ce que je gagne suffit à peine
+pour soutenir mon épouse et mon jeune fils.--Mais, monsieur Rossignol,
+c'est que je voulais faire un présent à Manette.--Encore! mais il me
+semble que tu lui as donné, il n'y a pas longtemps, quelque chose
+d'assez gentil; il ne faut pas, mon petit bonhomme, se ruiner en cadeaux
+avec les femmes... Mauvaise habitude dont je veux te corriger.--Mais je
+n'ai que quatre louis maintenant...--Eh bien! donne-les-moi toujours,
+nous remettrons les deux autres familles au mois prochain. Oh! elles
+attendront; je te promets qu'elles ne voudront pas avoir d'autres
+bienfaiteurs que toi.
+
+Je ne suis pas bien déterminé à donner encore tout ce que je possède; je
+ne sais quel pressentiment m'arrête. Mais Rossignol, qui voit que je
+balance, redouble ses sollicitations: il me parle d'une mère aveugle, de
+père paralytique... Je suis ému, je tire mes épargnes de mon
+secrétaire... elles vont passer dans les mains de Rossignol, qui déjà
+les dévore des yeux... lorsque Lucile paraît tout à coup, et vient se
+placer entre moi et le beau modèle.
+
+A sa vue je reste interdit, comme si j'allais faire quelque chose de
+mal, tandis que Rossignol, fort contrarié de l'arrivée de la jeune femme
+de chambre, tâche de cacher sa mauvaise humeur et de prendre un air de
+bonhomie qui ne va pas à sa physionomie.
+
+Lucile, qui depuis longtemps surveillait mes actions, avait été fort
+intriguée en voyant un homme comme Rossignol me demander, en se disant
+mon ami intime. Elle l'avait laissé parvenir jusqu'à moi, et, placée à
+l'entrée de ma porte, avait écouté toute notre conversation.
+
+En entrant, son premier mouvement est de me prendre la main, qu'elle
+presse tendrement dans les siennes; puis se tournant vers
+Rossignol:--Monsieur, lui dit-elle, savez-vous qu'il n'est pas bien
+d'abuser ainsi de la confiance, de la sensibilité de cet enfant pour lui
+prendre le fruit de ses économies?...
+
+Rossignol se pince les lèvres et baisse les yeux, puis prononce d'une
+voix fêlée:--Je suis envoyé vers mon ami par une bande d'infortunés qui
+connaît son âme et ses moyens, et je ne pensais pas faire mal en
+encourageant le petit à la bienfaisance.
+
+--Non, sans doute, monsieur, ce n'est point mal de donner aux
+malheureux, et André est maître de son argent; mais encore faut-il
+savoir placer ses bienfaits; en croyant être humain, on est dupe
+quelquefois, et les épargnes de cet enfant ne doivent point servir à
+encourager le vice et la paresse.
+
+A ces mots, Rossignol reprend son air tapageur, et dit à Lucile d'un ton
+insolent:--Que signifient ces insinuations?
+
+--Cela signifie, monsieur, que vous avez déjà mangé l'argent d'André,
+auquel vous avez eu l'effronterie de donner en échange une vieille
+seringue...--Elle était neuve... je vais vous l'essayer si vous en
+doutez...--Vous venez encore aujourd'hui dans l'espoir de lui soutirer
+ce qu'il a amassé depuis...--Mademoiselle! je vous prie de le prendre
+plus bas...--Je le prendrai aussi haut que cela me plaira, et si vous
+faites l'impertinent, je vous ferai chasser de l'hôtel, où je vous
+défends dès à présent de remettre les pieds. Il vous sied bien de faire
+encore l'insolent après toutes les sottises que vous venez de commettre
+chez M. le comte--Tiens... voilà grand'chose! parce que j'ai cassé une
+patte à un vieux chien qui voulait salir mon habit... D'ailleurs, est-ce
+qu'il n'a pas assez de trois pattes pour courir après son maître qui n'a
+qu'un oeil?--Si vous n'avez point avancé de mensonges à André,
+donnez-moi sur-le-champ l'adresse des malheureux pour lesquels vous
+veniez l'implorer. Madame la comtesse est bienfaisante: c'est elle qui
+se chargera de les secourir.--Ah! laissez-moi tranquille avec votre
+comte et votre comtesse.--Vous le voyez, vous ne pouvez pas répondre à
+cela. Allez, monsieur, votre conduite est bien vile! Sortez, et ne vous
+avisez plus de vous présenter ici.--C'est bon, mademoiselle du
+tablier... Ça prend déjà le ton de ses maîtres... Je sors parce que ça
+me fait plaisir. André, je ne t'en veux pas... Nous nous reverrons...
+Adieu, la domestique!
+
+Rossignol fait la grimace à Lucile, puis s'éloigne en se dandinant et en
+fredonnant:
+
+/p
+ Enfant chéri des dames...
+p/
+
+--Hom! le mauvais sujet! dit Lucile en le regardant s'éloigner; elle
+revient vers moi, me prend dans ses bras, m'embrasse tendrement...
+c'était la première fois que cela lui arrivait; j'en suis encore ému, et
+je regarde mademoiselle Lucile, qui paraît prête à pleurer.
+
+--Qu'avez-vous donc? lui dis-je.--Ah! que tu es bon, cher André!... et
+j'avais pu te soupçonner... te croire des défauts! Oh! non, je ne le
+croyais pas; mais je savais bien qu'il y avait du mystère; j'avais juré
+de le découvrir... Ah! je le sais maintenant... courons bien vite le
+dire à madame... Ah! que je suis contente!...
+
+Lucile me quitte vivement. Bientôt ma protectrice me fait demander, elle
+paraît attendrie en me voyant. M. Dermilly, qui vient d'arriver, me
+presse aussi dans ses bras, et mademoiselle Adolphine m'appelle son bon
+André. Qu'ont-ils donc tous? et qu'ai-je fait de si extraordinaire? On
+me prie de raconter tout ce qui s'est passé entre moi et Rossignol; la
+bonne Caroline me force d'accepter une somme égale à celle que j'ai cru
+donner à des malheureux. Enfin, c'est à qui me fêtera, me complimentera,
+en me recommandant de ne plus être aussi confiant à l'avenir.
+
+Après cet événement, madame la comtesse me témoigna encore plus
+d'intérêt et Lucile d'amitié; M. le comte, au contraire, me fit fort
+mauvaise mine, ne me pardonnant pas la cause de l'accident arrivé à
+César.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+MON COEUR COMMENCE A PARLER.
+
+
+Grâce à la générosité de ma bienfaitrice, je puis être doublement
+heureux: j'enverrai en Savoie une somme égale à celle que j'ai donnée à
+Rossignol, et je ferai un cadeau à ma soeur. Mais, cette fois, je veux
+consulter Lucile; je la prierai même de se charger de faire pour moi
+cette emplette.
+
+La jeune femme de chambre, satisfaite de la confiance que je lui
+témoigne, m'achète une jolie petite montre d'or: et cela coûte bien
+moins cher que je ne pensais. Je saute de joie en voyant ce bijou. Quel
+plaisir cela va faire à Manette! Lucile m'examine avec attention toutes
+les fois que je parle de ma soeur...--Vous l'aimez bien, me dit-elle,
+cette petite Manette?...--Oh! oui, mademoiselle, je la chéris comme si
+j'étais son frère.--Quel âge a-t-elle?--Le même âge que moi, bientôt
+treize ans.--Est-elle jolie?...--Tout le monde le trouve,
+mademoiselle!--Et vous, André, le trouvez-vous aussi?--Je la sais bonne,
+douce, aimante! je n'ai pas encore pensé à regarder si elle est jolie...
+mais on ne peut pas être laide quand on a si bon coeur.--Ah! vous
+croyez cela, monsieur André? Je serais bien curieuse de la voir.
+Pourquoi ne vient-elle jamais à l'hôtel?--Ah! mademoiselle, elle
+n'oserait pas, ni le père Bernard non plus... Ils aiment bien mieux que
+j'aille chez eux.--Et que fait-elle, votre Manette...--Elle coud... elle
+s'occupe de son ménage... Oh! elle s'entend déjà très bien à conduire
+une maison...--Vraiment?... Oh! je vois que c'est un petit prodige...
+
+Mademoiselle Lucile dit cela d'un ton singulier: on croirait qu'elle
+est fâchée des éloges que je fais de ma soeur; si elle la connaissait,
+je suis bien sûr qu'elle l'aimerait comme moi. Je me hâte de me rendre
+chez Bernard. Manette est seule... tant mieux; car je suis si gauche
+pour faire un cadeau!... Je ne sais ce que ma soeur a depuis quelque
+temps, mais en grandissant elle devient moins gaie; elle n'est plus
+aussi familière avec moi; quelquefois il lui arrive de ne plus me
+tutoyer et de m'appeler _monsieur André_. Quand je lui fais la guerre
+sur le changement de ses manières, Manette rougit, me regarde
+tendrement, et me répond qu'elle n'en sait pas elle-même la cause; mais
+elle me jure qu'elle m'aime toujours autant, et je suis bien sûr qu'elle
+dit la vérité.
+
+Le présent que je lui fais lui cause la joie la plus vive; elle attache
+la montre à son cou en disant:
+
+--Elle ne me quittera jamais!
+
+Puis elle soupire en ajoutant:
+
+--Moi je n'ai rien à t'offrir.
+
+--Bonne soeur, n'ai-je pas ton amitié? cela vaut mieux que tous les
+bijoux.
+
+Le père Bernard arrive; il reste en extase devant le cadeau que j'ai
+fait à sa fille; mais bientôt il prend un air sévère:
+
+--Et ta mère! me dit-il, André, ne valait-il pas mieux lui envoyer cela
+que te ruiner pour Manette?--Oh! je ne me ruine pas! tenez, voilà qui
+est pour envoyer au pays! Madame la comtesse est si bonne!... elle ne me
+laisse pas le temps de former un souhait.--A la bonne heure, mon garçon;
+mais je ne veut plus à l'avenir que tu fasses des dépenses folles pour
+Manette... Ce n'est pas une princesse, vois-tu; et elle ne doit pas
+porter de si belles choses que toi, qui vis avec les grands. Nous sommes
+de pauvres gens, et il ne faut pas que ma fille se donne des airs de
+dame... Je n'entendrais pas cela.
+
+Manette a les larmes aux yeux... elle est sur le point de me rendre ma
+montre; ce n'est pas sans peine que je fais entendre raison au porteur
+d'eau. Ce brave homme pousse la délicatesse à un point extrême, et
+cependant il ne fréquente ni la bourse, ni les courtiers, ni les gens
+d'affaires... Il serait même déplacé dans un salon.
+
+Mais, après avoir causé du plaisir à Manette; il faut que je lui
+apprenne une nouvelle qui va lui faire du chagrin: ma bienfai trice va
+partir pour sa campagne, où elle n'a pas été l'année dernière, et je
+sais qu'elle doit m'emmener.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écrie Manette; et combien serez-vous de jours absents?
+
+--Je n'en sais rien!...
+
+--Je n'ose lui dire que nous serons peut-être plusieurs mois éloignés de
+Paris.
+
+--Voyez-vous! reprend-elle, voilà le commencement: nous serons longtemps
+sans le voir... Il s'y habituera, puis il ne viendra plus que rarement.
+Ah! je savais bien que cela finirait comme cela, avec toutes vos grandes
+dames!... J'aimerais bien mieux que vous reprissiez votre montre, et
+vous voir comme autrefois.--Ça ne se peut pas, ma fille, dit le bon
+Auvergnat; André sait maintenant tout plein de belles choses; il
+s'ennuierait avec nous, qui ne savons rien.--Oh! ne croyez pas cela,
+père Bernard!...--Eh! morgué! je ne t'en voudrais pas pour ça, mon
+garçon... C'est tout naturel! quand on apprend à être savant, ce n'est
+pas pour vivre en commissionnaire.--Et si j'apprenais à être savante,
+moi, mon père?... Allons, taisez-vous, petite; raccommodez vos bas, et
+faites-moi de bonne soupe: voilà ce qu'il faut que vous sachiez, vous.
+
+En arrivant à l'hôtel, j'apprends de Lucile que c'est dans huit jours
+que nous partons pour la terre de madame.
+
+--Vous verrez, André, me dit-elle, une charmante campagne!... de beaux
+jardins... des bois, des fleurs, des bosquets... Oh! comme nous nous
+amuserons! et là, point de M. le comte, ni de César; point de M.
+Champagne qui m'étourdisse de ses compliments!... Nous n'emmènerons que
+Sophie, la bonne de mademoiselle et une cuisinière. Il y a là-bas un
+concierge et un jardinier. Nous pourrons rire, nous promener!... Je vous
+ferai voir tous les environs.
+
+Mademoiselle Lucile paraît enchantée de notre départ; je m'en ferais
+aussi une fête si je n'éprouvais du regret de m'éloigner de mes bons
+amis, car, à Paris, je crains sans cesse de rencontrer M. de
+Francornard, qui, quand il me voit, fait tourner son oeil avec colère,
+et murmure, assez haut pour que je l'entende:
+
+--Hom!... petit Savoyard... qui est cause qu'on a estropié César! et il
+faut que je nourrisse pour cela un misérable mendiant!
+
+Ces paroles me font toujours monter le rouge à la figure. Je me rappelle
+alors mon père malade, blessé et mourant des suites de son zèle pour le
+service de M. le comte; quelquefois je suis prêt à lui répondre, mais le
+souvenir de ma protectrice arrête les mots sur mes lèvres. Je me tais,
+je m'éloigne en soupirant:
+
+--Quoi! Cet homme-là est le mari de l'aimable Caroline, le père
+d'Adolphine!
+
+La veille de notre départ je vais faire mes adieux à ma soeur.
+
+--Combien je vais m'ennuyer! me dit-elle; que le temps me semblera
+long!... Je regarderai bien souvent à ma montre, et à toutes les heures
+je songerai à toi.
+
+Bonne Manette! si elle savait que nous devons être plusieurs mois
+absents! Je l'embrasse tendrement; j'ai tant de plaisir à la presser
+dans mes bras!... et cela ne me fait pas le même effet que le baiser que
+j'ai reçu de mademoiselle Lucile. Près de ma soeur, je ne me sens ni
+troublé, ni tremblant; je ne rougis ni ne soupire; pourquoi donc
+étais-je si ému après avoir embrassé la jeune femme de chambre? A coup
+sûr, j'aime mieux ma soeur que mademoiselle Lucile. Et Adolphine!...
+oh! pour celle-là, je l'aime encore différemment, quelquefois même je
+crois que je ne l'aime pas, car je deviens gêné, embarrassé auprès
+d'elle; je suis inquiet quand je sais que je vais la voir, je reste à
+ses côtés sans oser parler. Mon Dieu! que tout cela est singulier! il me
+semble que, plus je grandis, et plus je deviens bête; il n'y a qu'auprès
+de Manette que je me trouve aussi à mon aise qu'autrefois.
+
+Le jour du départ est arrivé; je monte en voiture avec madame la
+comtesse, sa fille et Lucile: les deux bonnes sont dans une autre
+voiture chargée de malles et de cartons. Que ce voyage va être agréable!
+je suis assis en face d'Adolphine; il me semble cependant que j'aimerais
+mieux être autrement placé. Je tiens continuellement mes yeux baissés;
+je n'ose les lever sur l'aimable enfant qui est devant moi; je n'ose
+point allonger mes pieds, de peur de rencontrer les siens, ni placer ma
+main à la portière de crainte d'effleurer la sienne; et, ce qui redouble
+mon embarras, c'est qu'il me semble que tout le monde devine ce qui se
+passe en moi, tandis que je ne le sais pas bien moi-même.
+
+--Tu ne dis rien, André, me dit l'aimable Caroline; est-ce que tu n'es
+pas content de venir avec nous?
+
+--Oh! pardonnez-moi, madame...
+
+--Je te trouve l'air tout chagrin.
+
+--J'en sais bien la cause, moi, madame, dit Lucile; M. André pense à sa
+petite Manette!... Il soupire après elle!...
+
+Mademoiselle Lucile se trompe; je ne pensais pas à Manette. Mais madame
+sourit en me disant:
+
+--Tu n'en auras que plus de plaisir à la revoir.
+
+Sans doute, j'aurai beaucoup de plaisir à revoir ma soeur; mais madame
+et Lucile sont dans l'erreur, ce n'est point son souvenir qui m'empêche
+de lever les yeux sur mademoiselle Adolphine.
+
+La fille de ma bienfaitrice touche à sa dixième année; sa taille
+commence à se développer, ses traits prennent du caractère. Ses yeux
+sont toujours aussi aimables; mais son parler me semble encore plus
+doux; ses manières acquièrent de la grâce, son esprit et son jugement
+s'annoncent avec avantage. Elle ne joue plus à la poupée; la musique, le
+dessin sont maintenant ses plus chères récréations; mais sa bonté pour
+les malheureux est toujours la même. Et son passage de l'enfance à
+l'adolescence ne s'annonce ni par la coquetterie, ni par la prétention
+de montrer ses jeunes talents.
+
+Je vois tout cela en la regardant du coin de l'oeil, lorsque je pense
+qu'on ne me remarque pas. Quand je rencontre les regards d'Adolphine, je
+baisse aussitôt les miens, et cependant je vois toujours dans les siens
+de la douceur et de l'amitié.
+
+La terre de madame est située dans les environs de Fontainebleau. Nous
+roulons jusqu'à six heures du soir; alors la voiture entre dans une
+superbe maison qui s'avance sur le bord de la route. Nous entrons dans
+une vaste cour fermée par un mur à grille. Le concierge accourt; bientôt
+arrivent le jardinier et sa femme.
+
+--C'est madame! répètent ces bonnes gens, et je vois la joie, le plaisir
+briller dans leurs yeux.
+
+En un moment, le bruit de l'arrivée de madame la comtesse se répand dans
+les environs; nous ne sommes pas encore entrés dans l'intérieur de la
+maison, et déjà une foule de villageois, vieillards, enfants, jeunes
+mères, accourent témoigner à la bonne Caroline le bonheur que leur fait
+éprouver son arrivée; partout où elle a passé on la chérit, car partout
+elle marque sa présence par des bienfaits.
+
+Quelle touchante réception lui font les habitants de l'endroit! Ce n'est
+point un seigneur qui vient visiter sa terre, et auquel les paysans
+tirent des pétards par ordre de l'intendant en poussant quelques cris
+d'allégresse que démentent leurs visages; ce n'est point une suzeraine
+qui vient recevoir les hommages de ses vassaux et écoute en bâillant la
+harangue d'usage; c'est une femme bienfaisante qui n'emploie sa fortune
+qu'à secourir les indigents, à faire des heureux. La gaieté que cause
+son retour est franche, naturelle; c'est une mère qui revient au milieu
+de ses enfants.
+
+La joie des paysans est d'autant plus vive que, l'année précédente,
+madame la comtesse, retenue à Paris par divers motifs, n'a pu se rendre
+à sa terre. Elle répond avec amitié à tous ceux qui l'entourent; elle
+les fait connaître à sa fille en lui disant tout bas:
+
+--Tu vois, ma chère Adolphine, comme ces bonnes gens m'aiment; et je
+n'ai cependant fait que veiller sur leurs intérêts en aidant les
+pauvres, en récompensant le travail, et surtout en ne laissant commettre
+aucune injustice. Il est facile de se faire aimer!... il ne faut pour
+cela que faire le bien soi-même... En passant par trop de mains, le
+bienfait perd de son charme, et souvent on en oublie la source.
+
+--Et M. le comte, dis-je tout bas à Lucile, est-il reçu comme cela?
+
+--Ah! c'est bien différent!... On lui tire des pétards, des coups de
+fusil; on lui fait des compliments; c'est Champagne qui ordonne tout
+cela d'avance. M. de Francornard fait mordre par César ceux qui n'ont
+pas l'air content de son arrivée.
+
+Pendant que madame et sa fille vont se reposer, Lucile me propose de
+visiter avec elle toute la maison. Je ne demande pas mieux, et je suis
+mon aimable conductrice.
+
+Elle me fait parcourir de charmants jardins, qui s'étendent au loin
+derrière la maison.
+
+Comme tout cela est bien entretenu! Je suis en admiration devant ces
+charmants bosquets, ces allées touffues, ces massifs artistement
+taillés. Rien ne manque dans ce séjour délicieux, où l'on trouve une
+pièce d'eau, une grotte, des rochers, une cascade, un bois épais, des
+gazons fleuris, de jolis pavillons; quel plaisir d'habiter ces lieux!
+Je saute de joie en parcourant les jardins, et Lucile me dit:
+
+--Je vous avais prévenu que c'était charmant... Oh! je voudrais que nous
+restassions ici bien longtemps!... Mais, à propos, où vous
+logera-t-on?... Venez, nous allons vous chercher une jolie chambre.
+
+Nous retournons à la maison; Lucile entre partout en disant:
+
+--Ici, c'est l'appartement de madame... puis, celui de mademoiselle:
+celui de M. le comte est à l'autre extrémité de la maison...
+
+--Et celui-ci?
+
+--C'est celui qu'occupe M. Dermilly quand il vient tenir compagnie à
+madame. Le mien est de ce côté. Eh! mais, au-dessus de moi, il y a deux
+pièces fort gentilles; vous logerez là, André; ça fait que si vous
+n'êtes pas sage, je cognerai au plafond pour vous faire tenir
+tranquille. Cela vous convient-il, André? voulez-vous qu'ici je sois
+encore votre surveillante, comme à Paris?
+
+--Oui, mademoiselle, vous êtes si bonne pour moi!...
+
+--Oh! certainement, je ne suis pas comme cela pour tout le monde. Mais
+aussi vous êtes bien gentil, André, bien sage, bien obéissant.
+
+Elle s'approche et me donne un petit coup sur la joue. J'ai cru qu'elle
+allait m'embrasser, mais elle n'en fait rien: c'est dommage!
+
+Madame approuve le choix que Lucile a fait de mon logement. Elle règle
+mes heures d'étude, ainsi qu'à sa fille; le reste du temps nous sommes
+libres de nous promener, de courir, de jouer. Dans cette campagne, je me
+sens moins gêné, moins embarrassé près d'Adolphine; excepté les heures
+consacrées à l'étude, nous sommes toujours ensemble. Nous courons dans
+les allées, sur les gazons; je la promène en nacelle sur la pièce d'eau.
+Souvent Lucile nous accompagne; mais quelquefois elle est occupée pour
+madame, et, dès qu'Adolphine m'aperçoit, elle me fait signe de
+l'accompagner.
+
+--Tu n'es pas raisonnable, tu ennuies André, lui dit parfois sa mère;
+mais l'aimable enfant lui répond en l'embrassant:
+
+--Laisse-nous courir ensemble; oh! je te jure qu'André ne s'ennuie pas
+avec moi.
+
+Le temps passe vite dans ces lieux charmants, où une intimité plus
+tendre s'établit entre nous deux, où la présence de personnages
+ennuyeux, la sévère étiquette, ne me forcent point à chaque instant de
+quitter Adolphine. Chère Manette! je t'aime toujours autant; et
+cependant je n'aspire point après le moment de notre retour à Paris.
+
+Il y a cinq mois que nous habitons cette terre. Cinq mois!... qu'ils se
+sont vite écoulés!... M. Dermilly est venu trois fois nous visiter; et,
+chaque fois il a passé quinze jours avec nous. M. le comte n'est point
+venu: il a cependant écrit à madame, en lui annonçant sa prochaine
+arrivée; mais la goutte l'a retenu à Paris, et nous en avons été quittes
+pour la peur.
+
+Les feuilles jaunissent, les gazons se dépouillent, les bois perdent
+leur ombrage: il faut retourner à Paris. Nous nous remettons en route
+vers la fin du sixième mois écoulé depuis notre départ. Je quitte à
+regret ces lieux charmants, où j'ai passé de si doux instants.
+
+--Nous reviendrons l'année prochaine, me dit Adolphine, et nous nous
+amuserons autant. Lucile dit la même chose, et je pense au plaisir que
+j'aurai à revoir Manette pour chasser l'ennui que me cause mon retour à
+Paris.
+
+En arrivant, mon premier soin est de courir chez Bernard. C'est Manette
+qui m'ouvre la porte. Elle est grandie, elle n'a plus l'air d'un
+enfant... Mais je ne lui vois plus cette gaieté qui doublait sa
+gentillesse. Ses yeux sont rouges, ses traits abattus; en me voyant,
+elle ne se jette point dans mes bras, elle se contente de me dire:
+
+--C'est vous, monsieur André!...
+
+--Monsieur André!... que signifie ce ton?... Ne suis-je plus ton frère,
+ton plus tendre ami?...
+
+Je cours dans ses bras, je l'embrasse, je la presse contre mon
+coeur... ses larmes se font un passage.
+
+--Tu m'aimes donc encore? me dit-elle; et pourtant six mois!... six mois
+sans nous voir!... Ah!... cette fois, je pensais bien que c'était pour
+toujours! j'ai bien pleuré depuis ce temps... et toi, tu t'es bien
+amusé... n'est-ce pas?
+
+Je n'ose pas lui avouer que c'est la vérité.
+
+--Mais pourquoi as-tu pleuré? lui dis-je, tu savais bien que ce n'était
+pas ma faute, que j'étais avec madame la comtesse et sa file.
+
+--Ah! pourquoi?... te voilà comme mon père!... parce que je m'ennuyais
+apparemment... Mais l'année prochaine, si vous partez encore... ce qui
+arrivera probablement, au moins je pourrai avoir de vos nouvelles...
+
+--Comment, est-ce que tu n'en avais pas à l'hôtel, où le concierge
+m'avait promis de te dire quand on en recevrait de madame?...
+
+--Oh!... j'en aurai autrement...
+
+Elle ne veut pas m'en dire davantage.
+
+Le père Bernard revient, il me trouve plus grand, plus fort.
+
+--La campagne te fait du bien, mon garçon, me dit-il.
+
+--C'est ça! s'écrie Manette, dites-lui cela, pour qu'il y passe toute
+l'année!...
+
+Bernard me donne des nouvelles de ma mère; toujours heureuse de mon
+côté, mais toujours sans nouvelles de Pierre, elle n'a plus qu'un désir,
+c'est de me revoir, de m'embrasser encore. Je partage ce désir, et
+j'espère bien un jour aller voir ma bonne mère; mais il faut que je
+termine mes études, que je me rende digne des bontés de ma bienfaitrice.
+Je promets à mes bons amis de venir tous les jours, pour me dédommager
+de ma longue absence.
+
+J'avais bien deviné en pensant qu'à Paris je ne serais plus si heureux;
+ici, je vois bien moins souvent mademoiselle... et jamais je ne suis
+seul avec elle. Il y a toujours là, ou des maîtres, ou quelque femme de
+chambre. Et d'ailleurs, quelle différence d'être ensemble dans les bois
+ou dans un salon! l'aspect de la nature, la liberté des champs donnent
+plus d'essor à nos pensées; en jouant, en courant avec elle dans les
+jardins, combien de fois ne l'ai-je-point tenue dans mes bras! Ici,
+j'ose à peine lui prendre la main. Dès que d'ennuyeuses visites
+arrivent, il faut que je m'éloigne... Je crains de rencontrer M. de
+Francornard, qui me fait toujours la grimace; je passe presque tout mon
+temps dans ma chambre; mais là, je me livre avec ardeur à l'étude; je ne
+sais quel nouveau sentiment redouble mon désir de m'instruire: il me
+semble que je voudrais, par mes talents, faire oublier que je ne suis
+qu'un pauvre Savoyard. Mais pourquoi l'oublier? non, je veux m'en
+souvenir toujours... Si je suis riche un jour, je ne rougirai point de
+mon origine: celui qui doit sa fortune à son mérite, à ses talents,
+n'est-il pas aussi estimable que celui qui trouve en naissant des
+esclaves à ses pieds tout prêts à flatter ses passions, à encenser ses
+vices?
+
+Le printemps renaît; je soupire après le moment où nous irons habiter la
+campagne, où je me retrouverai souvent seul avec elle, où je la verrai à
+chaque instant. Chaque jour cependant, je me sens, près de mademoiselle,
+plus gauche, plus embarrassé. Je viens d'avoir quatorze ans, elle en
+aura bientôt onze; nous ne sommes encore que des enfants; pourquoi donc
+suis-je moins gai qu'autrefois? Est-ce qu'en devenant un homme on n'est
+plus si heureux? Je soupire sans en savoir la cause; dans mes rêves, je
+vois sans cesse Adolphine. Le minois piquant de la jeune femme de
+chambre, sa tournure vive et gracieuse, son pied mignon, ses formes
+séduisantes me font aussi soupirer. Mon Dieu! que se passe-t-il donc en
+moi? je suis peut-être malade! Mais je n'ose confier à personne ce que
+j'éprouve... Il me semble qu'on se moquerait de moi.
+
+Enfin, on retourne à la campagne, j'ai fait mes adieux à Manette.
+
+--Tu recevras de mes nouvelles, m'a-t-elle dit.
+
+--Par qui?
+
+Elle ne s'explique pas davantage.
+
+Nous voici en route: le chemin me paraît charmant, maintenant que je
+sais le plaisir qui m'attend au bout du voyage. Je suis encore en face
+de mademoiselle; je me suis bien promis de ne pas être si timide dans la
+voiture. Mais, dès que je suis au milieu de ces dames, c'est pis que
+jamais. Je ne sais où porter mes regards; dès qu'on me parle, je rougis,
+je puis à peine répondre. Je suis heureux; mais on ne s'en douterait
+pas, car je fais une bien triste mine. Moi, qui étais si gai; moi, que
+l'on trouvait aimable, gentil, combien je suis changé! Il n'y a
+qu'auprès de Manette que je me retrouve comme autrefois; mais voyez un
+peu quel malheur! il me semble que Manette devient avec moi ce que je
+suis devant mademoiselle; elle soupire, rougit quand je la regarde;
+Manette est de mon âge: c'est probablement l'effet de nos quatorze ans.
+
+Nous sommes enfin dans ce séjour paisible, où renaissent les doux
+moments, les heures fortunées. Avec la liberté que l'on goûte en ces
+lieux, je retrouve une partie de ma gaieté. Que je serais heureux de
+passer ainsi ma vie! Il ne me manque dans ce séjour que ma mère et mes
+bons amis de Paris.
+
+Grâce aux leçons de M. Dermilly, je dessine déjà agréablement.
+Adolphine aussi cultive cet art, et, cette année, il nous procure de
+nouvelles jouissances. Assis tous deux au pied d'un arbre, sur un tertre
+de gazon d'où l'on a un beau point de vue, nous mettons un carton sur
+nos genoux, et nous esquissons tous les deux le même paysage; madame la
+comtesse est juge entre nous. Le désir de mériter les éloges de ma
+bienfaitrice redouble mon application à l'étude; et puis, on est si bien
+assis près d'Adolphine!... Pendant qu'elle crayonne, je puis la regarder
+tout à mon aise; je puis admirer ses traits enfantins, sur lesquels se
+peignent déjà les premières émotions de l'adolescence. Quand elle
+s'aperçoit que je la regarde, elle me dit en riant:
+
+--André, vous ne travaillez pas! Vous n'aurez pas fini aussitôt que moi.
+
+Mais lorsque mes regards sont baissés sur mon dessin, elle avance
+doucement sa tête par-dessus mon épaule pour juger mon travail, le
+comparer au sien, et corriger ce qu'elle croit dans son ouvrage moins
+bien que dans le mien. Alors je n'ai garde de me déranger: je feins de
+ne point m'apercevoir de sa malice... Je suis heureux de sentir sa jolie
+tête auprès de la mienne!
+
+Avec Lucile, j'éprouve un sentiment différent. Lorsque nous nous
+promenons seuls tous deux, lorsque, en courant après elle, je parviens à
+l'attraper, ma main aime à presser la sienne, à toucher ses formes
+séduisantes; mes yeux contemplent avec avidité ses charmes; je suis près
+d'elle moins timide qu'avec Adolphine, mais le sentiment qui m'anime est
+moins doux, moins tendre que celui que m'inspire l'aimable enfant; je ne
+pense à Lucile que quand je la vois, et l'image d'Adolphine ne sort
+jamais de ma pensée.
+
+La jolie femme de chambre ne m'embrasse plus comme le jour où elle a
+renvoyé Rossignol de ma chambre. Il me semble que Lucile devient moins
+familière avec moi; cependant, puisqu'elle a vingt ans, elle ne doit pas
+éprouver la maladie que l'on ressent à quatorze. Quand nous jouons
+ensemble, quand je me jette près d'elle sur le gazon, Lucile me repousse
+doucement en me disant d'une voix émue:
+
+--André... prenez garde, vous commencez à ne plus être un enfant... nous
+ne pouvons plus faire les mêmes folies...
+
+--Pourquoi cela, mademoiselle?
+
+--Parce que... Qu'il est drôle, ce petit André!... Vous saurez cela plus
+tard, monsieur.
+
+Cependant je vois bien que Lucile aime toujours à folâtrer avec moi;
+dans les jardins, je la rencontre sans cesse; elle me regarde souvent en
+cachette; et lorsque madame lui donne quelques commissions pour le
+village, elle me propose de l'accompagner.
+
+Elle prend mon bras, je suis assez grand maintenant pour être son
+cavalier: à ma taille, on me donnerait dix-sept ans, et je suis enchanté
+quand j'entends dire: Il a l'air d'un homme. Il me semble qu'on doit se
+sentir bien heureux d'être un homme!... Dirai-je toujours cela?
+
+Quand nous marchons ensemble dans des sentiers raboteux, Lucile s'appuie
+sur moi, et cela me fait plaisir; quand le chemin nous force à nous
+rapprocher davantage, je sens presque son sein palpiter sous ma main, et
+cela fait battre mon coeur plus vivement; quand nous nous asseyons et
+que sa main reste dans la mienne, j'éprouve la plus grande envie de la
+presser, mais je ne l'ose pas. Heureusement Lucile est plus hardie: ses
+jolis doigts serrent tendrement les miens, et cela me fait rougir.
+
+Il y a près d'un mois que nous sommes à la campagne, lorsque madame, qui
+vient de recevoir des lettres de Paris, me fait appeler et m'en présente
+une à mon adresse.
+
+--Une lettre pour moi!... Qui donc peut m'écrire?...
+
+--C'est peut-être votre mère, me dit ma bienfaitrice.
+
+--Oh! non, madame, elle ne sait pas écrire... ni Bernard non plus...
+
+--Apparemment que c'est de quelque autre! dit mademoiselle Lucile, qui
+est dans l'appartement et paraît fort curieuse de savoir d'où me vient
+cette lettre.
+
+Madame me permet de lire... Les caractères sont assez mal tracés,
+cependant on peut les déchiffrer. Que vois-je? c'est de Manette!...
+c'est ma soeur qui a appris à écrire afin de pouvoir correspondre avec
+moi.
+
+J'ai poussé un cri de surprise, de joie, en disant à madame:
+
+--C'est Manette!... c'est ma soeur qui m'écrit... Et je ne remarque
+point que Lucile fait une moue horrible en murmurant:
+
+--Je m'en doutais bien, moi!
+
+Je demande à madame la permission de lui lire la lettre de ma soeur,
+car il ne peut y avoir rien dedans qui exige du mystère; madame me le
+permet, et je lis le billet suivant:
+
+«Mon cher André, j'ai appris en secret à écrire afin de pouvoir te
+donner de mes nouvelles, et pour recevoir des lettres de toi. L'été me
+semble bien long depuis qu'il faut le passer sans te voir: quand donc
+cela finira-t-il? quand te verrai-je tous les jours, comme autrefois?
+Réponds-moi, André; mon père me pardonnera d'avoir étudié en secret
+quand je lui lirai ta lettre.»
+
+L'aimable fille! dit madame la comtesse; elle vous aime bien, André, et
+vous seriez un ingrat si vous ne l'aimiez pas aussi.
+
+--Ah! madame, je ne suis point ingrat! et je ne serais jamais heureux si
+Manette ne partageait pas mon bonheur.
+
+--Oh! cela se voit de reste! dit à demi-voix mademoiselle Lucile en
+tortillant avec colère une collerette qu'elle tient dans ses mains.
+
+--Il faudra répondre à votre soeur, André; dites-lui que vous ne serez
+pas constamment séparés... et si dans quelques années vous vous aimez
+toujours autant... on pourra... Eh bien! Lucile, que faites-vous donc à
+ce cabaret?... vous jetez toutes les tasses par terre...
+
+--Ce n'est pas ma faute, madame, répond Lucile en se pinçant les lèvres:
+c'est la théière qui m'a échappé... Je voulais ôter la poussière...
+J'avais laissé tomber mon dé.
+
+Lucile ne sait plus ce qu'elle dit; et moi, je cours dans ma chambre
+répondre à Manette, à laquelle je promets de donner souvent de mes
+nouvelles. Madame veut bien se charger d'envoyer la lettre; en la lui
+portant je rencontre la femme de chambre. Mon Dieu! comme elle paraît
+être de mauvaise humeur! Elle passe près de moi sans me parler.
+
+--Qu'avez-vous donc, mademoiselle Lucile? lui dis-je en l'arrêtant.
+
+--Qu'est-ce que cela vous fait, monsieur?... Ah! vous avez déjà répondu
+à votre Manette!... Lui avez-vous juré de l'aimer toujours?...
+
+--Je n'ai pas besoin de le lui jurer... Ma soeur sait très bien que je
+ne changerai pas.
+
+--Voyez-vous cela!... Ce petit rodomont?... La fille d'un porteur
+d'eau... C'est superbe!...
+
+--Eh! mon Dieu! que suis-je donc, moi, mademoiselle?
+
+--Vous... c'est différent!... avec l'éducation que vous recevez ici,
+vous pouvez parvenir... Un homme qui a de l'esprit, des talents!... cela
+va loin.
+
+--Ah! mademoiselle Lucile, ce n'est pas bien de mépriser Manette... Je
+ne vous aurais pas crue capable de cela.
+
+--Je ne la méprise pas, monsieur... mais je ne puis pas la souffrir...
+
+--Eh! que vous a-t-elle donc fait?
+
+--Oh! rien... mais je vous défends de m'en parler encore... Vous n'avez
+que votre Manette en tête, et cela m'ennuie...
+
+Lucile me quitte fâchée. Ils croient que je ne songe qu'à Manette! Ah!
+je le voudrais bien! car le sentiment que j'éprouve pour ma soeur ne
+m'ôte point ma gaieté, et ne me fait jamais soupirer. Je l'aime
+tendrement; je donnerais ma vie pour elle... mais c'est ainsi que j'aime
+mes frères, c'est ainsi que je chéris celle à qui je dois le jour.
+
+La fin de la belle saison approche; et nous nous boudons toujours Lucile
+et moi, lorsqu'un matin nous entendons un grand bruit dans la première
+cour. Une voiture arrive au grand galop... c'est M. le comte, accompagné
+de Champagne, d'un cuisinier et de deux laquais.
+
+--Nous étions si heureux, si tranquilles!... Que vient faire ici M. le
+comte?
+
+--Je m'en doute, dit Lucile en riant: madame a reçu une lettre il y a
+quelques jours, dans laquelle monsieur annonce sa résolution d'avoir un
+héritier cette année; c'est pour cela qu'il est venu en poste!... Mais
+voilà au moins la douzième fois qu'il accourt pour le même motif, et
+s'en retourne comme il est venu.
+
+Déjà les aboiements de César, la voix aigre de son maître, le bruit que
+font les domestiques, ont chassé la paix de notre demeure. Madame est
+allée se renfermer avec sa fille; je cours me cacher dans ma chambre;
+Lucile seul reçoit monsieur, qui crie déjà parce que les villageois
+n'accourent point lui présenter des bouquets.
+
+--Ils n'étaient pas prévenus de votre arrivée, monsieur le comte! dit en
+souriant la jeune femme de chambre.
+
+--C'est égal, mademoiselle, ils devaient la deviner... Ils doivent
+toujours m'attendre!... Est-ce que le propriétaire d'immenses domaines
+doit descendre de voiture comme un simple particulier? Est-ce que tous
+ces paysans que je fais travailler ne devraient pas m'entourer en
+criant: Vive M. le comte!...
+
+--Certainement, si on leur avait ordonné de le faire, ils n'y auraient
+pas manqué...
+
+--Ce sont de ces choses qu'on ne doit jamais oublier, mademoiselle...
+Ici, César... ici!... Mais madame la comtesse gouverne fort mal cette
+terre; elle ne sait point se faire respecter...
+
+--Elle se fait aimer, monsieur le comte.
+
+--Aimer!... aimer!... ça ne fait pas de bruit, cela?... Taisez-vous,
+César! J'entends que l'on me fête, moi, et je veux qu'on me fasse ce
+soir une réception magnifique... Entendez-vous, Champagne?
+
+--Oui, monsieur le comte.
+
+--Je veux que tous ces rustres viennent chanter, danser... me
+haranguer... qu'ils montrent leur joie, enfin...
+
+--Ils la montreront, monsieur le comte; j'en fais mon affaire. Vous
+serez content.
+
+--A la bonne heure. Beaucoup de gaieté surtout!... Et tu leur feras
+payer les violons, entends-tu?
+
+--Cela va sans dire, monseigneur.
+
+M. de Francornard va se reposer dans son appartement, après avoir
+ordonné à Lucile de l'annoncer à Madame.
+
+--Qui donc vous amène si brusquement? demande Lucile à Champagne.
+
+--Je crois que c'est notre souper d'hier au soir...
+
+--Votre souper?
+
+--Sans doute. M. le comte a traité trois de ses amis... des gaillards
+qui boivent sec!... On a fait grande chère; le repas a duré depuis neuf
+heures du soir jusqu'à trois heures du matin. Le cuisinier avait promis
+un plat nouveau; il paraît qu'il a été du goût de ces messieurs, car ils
+étaient tous en gaieté; M. le comte a voulu tenir tête à ses convives;
+j'avais beau dire: Songez à votre goutte, à l'ordonnance, au régime
+prescrit par le médecin; il n'en a pas tenu compte, et en sortant de
+table il a juré qu'il aurait un héritier: voilà pourquoi nous sommes
+partis ce matin au grand galop.
+
+Champagne va dans le village annoncer à tous les habitants l'arrivée de
+M. le comte, qui veut absolument être fêté.
+
+Les villageois songent que M. de Francornard est l'époux de leur
+bienfaitrice; ils quittent leurs travaux, mettent leurs plus beaux
+habits, et font des bouquets.
+
+Champagne fait prendre aux jeunes gens quelques vieux fusils, que l'on
+bourre avec du sel; il recommande aux paysans de crier bien fort, de
+faire beaucoup de bruit.
+
+Pour satisfaire l'orgueil des gens il ne faut souvent que les étourdir.
+Si l'amour-propre, la vanité permettaient à ceux que l'on encense de
+chercher à démêler la vérité dans les sentiments qu'on leur témoigne,
+dans les compliments qu'on leur adresse; s'ils pouvaient approfondir les
+divers intérêts qui font agir cette foule qui semble les déifier, ils
+attacheraient bien peu de prix à ses hommages.
+
+M. l'intendant, qui a l'habitude de préparer les réceptions de son
+maître, a toujours soin d'emporter de Paris quelques paquets de pétards,
+qu'il distribue aux paysans. Il n'y a point manqué à ce voyage; et afin
+que M. le comte, qui ne trouve jamais que l'on fait assez de bruit, soit
+plus satisfait cette fois, Champagne a acheté des soleils et des fusées
+qui doivent compléter la fête.
+
+Tout est en l'air dans la maison; le cuisinier que monsieur mène à sa
+suite met tout sens dessus dessous pour offrir à son maître une seconde
+représentation du plat qui a eu tant de succès la veille au souper, et
+qui en entretenant les belles dispositions de M. le comte doit
+nécessairement faire réussir ses projets.
+
+Cependant M. de Francornard, qui comptait ne se reposer qu'un moment
+dans sa chambre et voulait aller faire la cour à sa femme, s'est endormi
+profondément et ne se réveille qu'à l'instant du dîner.
+
+Madame est dans le salon avec sa fille au moment où son époux, averti
+par son fidèle Champagne, apprend que le dîner est servi. Monsieur se
+hâte de descendre près de madame, à laquelle il offre galamment la main
+pour la conduire à la salle à manger.
+
+A table, M. le comte examine sa fille, à laquelle depuis longtemps il
+n'a point fait attention.
+
+Diable, dit-il, mais cette petite grandit prodigieusement!... Elle
+commence à me ressembler... Quel âge a-t-elle, madame?
+
+--Elle entre dans sa douzième année, monsieur.
+
+--Eh! eh!... cela se forme... Dans trois ou quatre ans, nous marierons
+cela à quelque grand personnage de mes amis, quelque gaillard de mon
+genre... Mais auparavant il faut songer à lui donner un petit frère.
+
+--Monsieur, je vous en prie, dit la mère d'Adolphine en se penchant vers
+l'oreille de son époux, songez que ma fille n'est plus un enfant...
+Faites-moi grâce de vos plaisanteries.
+
+--Madame, je ne plaisante pas, je parle très-sérieusement. Au reste,
+vous avez raison: _Non est_ in _locus_; dînons d'abord; puis, après la
+fête que j'ai ordonné aux villageois de m'offrir, j'espère que vous
+m'entendrez beaucoup mieux.
+
+A la campagne, je dîne ordinairement avec madame, mais sachant l'arrivée
+de M. le comte, je n'ai garde de me présenter à sa table. L'aimable
+Adolphine s'aperçoit de mon absence; elle dit à sa mère:
+
+--Pourquoi André ne vient-il pas?
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela... André! dit M. le comte, n'est-ce pas
+le petit Savoyard?...
+
+--Oui, monsieur, c'est le fils de l'homme auquel je dois l'existence de
+ma fille, et qui a sauvé la vôtre; vous semblez toujours l'oublier,
+monsieur.
+
+--Eh! mon Dieu, madame! c'est une chose qui n'est arrivée qu'une fois,
+voulez-vous que j'y pense sans cesse? Il me semble que le petit drôle
+est assez heureux d'être nourri et logé dans mon hôtel... César, attrape
+ça, mon garçon... Ce pauvre César, comme il saute mal depuis que ce
+coquin l'a estropié!... Est-ce que ce Savoyard dîne avec vous?
+
+--A la campagne, monsieur, pourquoi cet enfant ne serait-il pas admis à
+ma table? je vous ai déjà dit qu'il n'était pas auprès de moi comme
+domestique; et si je lui ai fait donner de l'éducation, je ne pouvais
+mieux placer mes bienfaits: André par ses manières et son langage semble
+maintenant né dans les meilleures classes de la société.
+
+--C'est toujours un Savoyard, madame, et je trouve très-ridicule que
+vous le fassiez dîner à votre table, parce qu'enfin l'étiquette, le
+décorum... A bas, César, à bas!... vous mettez vos pattes dans mon
+assiette!
+
+Madame la comtesse ne répond rien; Adolphine est triste parce que je ne
+suis pas là, et que la figure de monsieur son père comprime sa gaieté
+ordinaire.
+
+Pendant qu'on est à table, je quitte ma chambre, où je me tenais
+renfermé depuis l'arrivée du comte. Bien certain maintenant que je ne le
+rencontrerai point, je descends dans les jardins pour m'y promener
+quelques moments. Je commence à réfléchir; ma raison se forme; à
+quatorze ans et demi je connais déjà le charme d'une douce rêverie:
+l'image d'Adolphine me fait tendrement soupirer... C'est le premier
+amour qui nous porte à préférer la solitude aux jeux qui nous
+charmaient; c'est en aimant que l'on cesse d'être enfant, que l'on
+commence à se bercer d'espérances; quand l'âge vient et que l'amour nous
+quitte, on change l'espérance en souvenirs.
+
+J'ai suivi au hasard une des allées du jardin; je marche lentement, je
+suis triste, car je pense que dans quelques jours il faudra retourner à
+Paris. Tout à coup une voix qui m'est bien connue fait entendre ces
+mots:
+
+--Finissez, monsieur Champagne, ou je vais me fâcher!
+
+C'est Lucile que je viens d'entendre; la voix part d'un bosquet dont je
+suis séparé par un buisson de lilas. Je m'avance; j'éprouve le désir de
+savoir avec qui cause la jeune femme de chambre. J'écarte doucement le
+feuillage, et j'aperçois M. Champagne assis sur un banc de gazon, près
+de Lucile, qui s'occupe a festonner, et s'arrête de temps à autre pour
+repousser M. l'intendant, qui regarde son ouvrage de trop près.
+
+Je ne sais pourquoi je n'aime point ce Champagne; à Paris il est sans
+cesse sur les pas de Lucile, il lui adresse des compliments, il fait le
+joli coeur, se croit adorable, s'écoute parler et se regarde avec
+complaisance. Que fait-il là près de Lucile, dans ce bosquet? Cela
+m'inquiète, et je ne résiste pas au désir d'écouter ce qu'il lui dit.
+
+--Vous êtes charmante, mademoiselle Lucile... Ah! d'honneur! c'est comme
+je vous le dis!...
+
+--Monsieur Champagne, est-ce que M. le comte n'a pas besoin de vous?
+
+--Non, non!... il est à table, et vous savez qu'il aime à y rester
+longtemps... Quel joli bras... quelle main blanchette!...
+
+--Je croyais que vous aviez ordonné une fête?
+
+--Oui, sans doute, mais elle se commencera qu'a l'issue du dîner...
+Quand je suis longtemps sans vous voir je n'en sens que mieux combien je
+vous aime, délicieuse camériste!...
+
+--Ah! ne me dites donc pas de ces mots-là!... Rien ne me semble ridicule
+comme un valet qui veut faire le bel esprit.
+
+--Auprès de vous, friponne, je ne voudrais faire que l'amour... et si
+vous vouliez m'écouter...
+
+--Ne vous approchez pas tant, vous chiffonnez mon ouvrage.
+
+--Vous devez bien vous ennuyer dans cette campagne?
+
+--Au contraire, je m'y plais beaucoup.
+
+--Point de société... seule avec des enfants, que diable pouvez-vous
+faire toute la journée?
+
+--Ah! elle passe bien vite...
+
+--Est-ce que ce tendre coeur serait occupé en secret?
+
+--Vous êtes bien curieux, monsieur Champagne...
+
+--Que je serais heureux s'il battait pour moi!... Il faut absolument que
+vous répondiez à mon amour.
+
+--Je n'en vois pas la nécessité.
+
+--Allons, pas tant de sévérité, petite méchante.
+
+--Votre maître vous attend, j'en suis sûre.
+
+--Je ne vous quitterai pas sans vous avoir embrassée.
+
+--J'espère bien que si.
+
+--Il me faut un baiser, et je l'aurai.
+
+--Finissez, cela me déplaît.
+
+M. Champagne n'écoute point Lucile, et, malgré sa défense, va la prendre
+dans ses bras, lorsque, écartant vivement le feuillage qui me sépare
+d'eux, je cours dans le bosquet, et, me jetant sur M. l'intendant, je le
+repousse si brusquement que, surpris par cette attaque imprévue, il fait
+malgré lui quelques pas en arrière, et va rouler sur le gazon.
+
+Lucile rit aux éclats; je reste devant elle, encore rouge de colère, et
+M. Champagne se relève d'assez mauvaise humeur.
+
+--Je voudrais bien savoir, monsieur André, me dit-il, de quel droit vous
+venez vous jeter ainsi sur moi?
+
+--Vous vouliez l'embrasser malgré elle, j'ai dû la défendre.
+
+--La défendre!... ce beau champion! D'ailleurs, que je l'embrasse ou
+non, cela ne vous regarde pas.
+
+--Pourquoi donc, quand mademoiselle a besoin de secours, ne
+m'empresserais-je point d'accourir?
+
+--Oh! oh!... des secours! Jeune homme, apprenez que les femmes savent
+fort bien se défendre toutes seules... Elles n'ont besoin du secours de
+personne dans de telles circonstances. Vous êtes un enfant! tâchez de
+retenir cela.
+
+--André a fort bien fait d'agir ainsi, et je l'en remercie; il ne
+suivra point vos avis, monsieur Champagne: son coeur le guidera mieux
+que vos sots discours.
+
+L'intendant pâlit de colère; puis, me jetant un regard ironique:
+
+--Je vois, dit-il, que l'on a du penchant pour le petit Savoyard... il
+est encore bien jeune... mais on le formera. Je vous fais mon
+compliment, mademoiselle Lucile... le Savoyard promet.
+
+En disant ces mots, M. Champagne tâche de rire avec malice, et s'éloigne
+en chantant pour cacher sa colère.
+
+Nous sommes seuls, Lucile et moi; je suis encore tout troublé, et
+elle-même paraît aussi fort agitée. Nous gardons longtemps le silence.
+Lucile le rompt enfin:
+
+--André, me dit-elle, vous étiez donc auprès de ce bosquet?
+
+--Oui, mademoiselle...
+
+--Est-ce que les propos de Champagne vous déplaisaient?...
+
+--Oh! beaucoup...
+
+--Vraiment, André?
+
+Et Lucile se rapproche de moi; elle passe son bras par-dessus mon
+épaule, et ses regards ont une expression charmante.
+
+--Est-ce que vous seriez fâché que j'aimasse Champagne?
+
+--Il me semble que oui, mademoiselle...
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Je ne sais... mais je voudrais que vous n'aimassiez personne...
+
+--Voyez-vous, ce petit égoïste!
+
+Le ton dont elle me dit cela n'annonce pas qu'elle soit bien fâchée;
+jamais le son de sa voix n'a été si doux; jamais Lucile ne m'a paru si
+jolie...
+
+--André, je n'aime pas Champagne... vous avez très-bien fait de venir le
+repousser... vous avez été mon défenseur... je vous dois une
+récompense...
+
+--Oh! mademoiselle, je ne veux rien pour cela.
+
+--Rien? Et si je vous offrais de m'embrasser, vous me refuseriez
+donc?...
+
+Je deviens rouge et tremblant, et je balbutie...
+
+--Non, mademoiselle.
+
+--Mais peut-être une telle récompense ne vous plaît-elle pas beaucoup?
+
+--Oh! si, mademoiselle...
+
+--Eh bien! voyons donc, André...
+
+Je reste les yeux baissés devant elle, je n'ose bouger, et Lucile
+reprend en riant:
+
+--Vous verrez qu'il faudra que ce soit moi qui embrasse monsieur.
+
+En effet, je sens ses lèvres s'appuyer sur ma joue brûlante. Un
+sentiment nouveau parcourt mon être... je rends à Lucile mille baisers,
+sans écouter sa voix qui me répète:
+
+--André! c'est assez... je ne vous le permettrai plus... Mais voyez donc
+quel démon que cet enfant-là!
+
+Tout à coup un grand bruit se fait entendre du côté de la maison; Lucile
+croit reconnaître la voix de madame; elle se dégage de mes bras, se
+sauve en me disant:
+
+--Venez donc, André: c'est sans doute la fête qui commence.
+
+Je la suis à regret: ah! que m'importe la fête?... tous les plaisirs
+qu'ils goûtent là-bas ne vaudront pas celui que j'éprouvais auprès de
+Lucile.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LA FUSÉE ET SES SUITES.
+
+
+Le bruit que nous avions entendu annonçait le commencement de la fête.
+Les paysans, en entrant dans la cour de la maison, avaient, par ordre de
+Champagne, tiré leurs coups de fusil; puis un mauvais violon,
+qu'accompagnait un tambourin, avait entamé l'air: _Que de grâce! que de
+majesté!_ et, n'en sachant pas la fin, l'avait terminé par: _Il pleut,
+bergère_. Mais les _pon, pon!_ du tambourin qui battait toujours une
+mesure de contre-danse, pendant que son collègue jouait un adagio,
+n'avaient point permis de remarquer le changement d'air, et les paysans,
+électrisés par cette harmonie, avaient sur-le-champ fait entendre le
+choeur des Tartares de _Lodoisha_, seul morceau que Champagne leur eût
+appris, et qu'ils entonnaient à tue-tête toutes les fois que l'on fêtait
+M. le comte.
+
+M. de Francornard avait beaucoup mangé et beaucoup bu, le tout afin de
+s'entretenir dans les heureuses dispositions qui l'avaient fait partir
+au grand galop de Paris. Il était fort gai, mais il n'était point gris,
+parce qu'un homme de qualité ne se grise jamais. Son oeil brillait
+encore plus qu'à l'ordinaire, il le tournait sans cesse vers madame, qui
+alors portait les siens d'un autre côté, sans avoir l'air de remarquer
+l'air conquérant de son mari.
+
+Cependant le dessert se prolongeait, et madame commençait à
+s'impatienter des mots à double sens que monsieur lui adressait, lorsque
+les coups de fusil et le charivari qui partaient de la cour annoncèrent
+l'entrée des villageois. Un paysan maladroit a tiré dans les carreaux
+d'une fenêtre de la salle à manger: les vitres se brisent; Adolphine,
+effrayée, va se réfugier dans le sein de sa mère; César aboie, et M. le
+comte est enchanté.
+
+--C'est bien... c'est très-bien! dit-il, à la bonne heure... on
+s'aperçoit que je suis arrivé... c'est très-joli ce qu'ils jouent là...
+Mais que chantent ces paysans, Champagne?
+
+--C'est le choeur qu'ils vous chantent toujours, monsieur le comte.
+
+--Est-ce que tu ne pourrais pas leur en apprendre un autre?
+
+--A la première fête qu'ils vous offriront, monsieur le comte, je leur
+ferai chanter de l'italien.
+
+--Bah!... tu crois qu'ils y parviendront?
+
+--Oh! très-facilement; je ne leur ferai pas dire les paroles, c'est le
+violon qui jouera le chant, et ils ne feront que battre la mesure avec
+leurs pieds et leurs mains.
+
+--Tu as raison: de cette manière l'accent ne les gênera pas du tout.
+Allons, madame, il faut nous rendre au désir de ces paysans... il faut
+par notre présence achever de les rendre heureux.
+
+Madame accepte la main de monsieur et donne l'autre à sa fille; ils
+descendent dans la cour, où la présence de la belle Caroline cause en
+effet le plus vif plaisir. Les paysans s'empressent de lui offrir des
+bouquets qu'elle reçoit de la manière la plus gracieuse, trouvant
+toujours le moyen de dire à chacun quelque chose d'agréable.
+
+Pendant ce temps, M. de Francornard va lorgner les villageoises, donnant
+une petite tape à celles qui lui semblent gentilles; pinçant d'un air
+de protection un bras, un genou, et quelquefois autre chose, et disant:
+
+--Fi! quel nez!... quelle bouche!... quels gros pieds!... quelles
+horribles, mains!... Ah! mon Dieu! où a-t-on pris de si vilaines
+figures?... Ah! passe pour celle-ci... c'est un peu moins laid... Eh!
+eh! petites filles, vous êtes bien contentes de me voir, n'est-ce
+pas?... si vous étiez plus jolies, je viendrais plus souvent, mais le
+sang n'est pas beau dans ce pays-ci.
+
+Les jardins sont ouverts aux villageois, et le violon donne le signal de
+la danse. Bientôt les quadrilles sont formés; chacun a pris sa chacune;
+la joie anime les traits des danseurs et brille dans les yeux des
+danseuses. On s'élance, on part, on saute, on tourne, on se croise: les
+paysans dansent de si bon coeur! M. le comte a d'abord envie d'ouvrir
+le bal avec une jeune fille, mais il réfléchit qu'il serait imprudent à
+lui de se fatiguer, et il se contente de se promener à travers les
+quadrilles avec César, qui ne manque jamais de sauter aux jambes des
+danseurs, ce qui fait beaucoup rire son maître.
+
+Adolphine a bien envie de partager les plaisirs des villageois, mais
+elle ne me voit point; elle voudrait danser avec moi, et répète à chaque
+instant à sa mère:
+
+--Où est donc André? pourquoi ne vient-il pas s'amuser avec tout le
+monde?
+
+Madame m'aperçoit me tenant à l'écart et n'osant approcher d'elle. Elle
+me fait signe d'avancer; elle me présente Adolphine en me disant:
+
+--André, fais donc danser ma fille, elle t'attend pour cela.
+
+En présence de M. le comte, je pourrais danser avec Adolphine!... Mais
+puisque ma bienfaitrice le permet, pourquoi refuserais-je le bonheur qui
+m'est offert? Je ne résiste pas à cette douce invitation. Je prends la
+main de l'aimable enfant, nous courons à la danse. Lucile vient
+d'accepter l'invitation d'un jeune paysan, elle se place en face de
+nous. Le violon part, le tambourin bat. Ah! quel plaisir de danser avec
+Adolphine et vis-à-vis de Lucile!... Tour à tour pressant les mains de
+l'une et sentant les doigts de l'autre serrer doucement les miens,
+jamais je n'ai été si heureux!... Jamais l'heure ne s'écoula plus vite
+et ne parut plus courte!... Nous danserions encore sans M. de
+Francornard; mais il vient se promener de notre côté, je l'entends
+murmurer de ce que je danse avec sa fille; le mot: Savoyard! retentit à
+mon oreille, et bientôt le violon reçoit l'ordre de ne plus jouer.
+
+Eh quoi! toujours me reprocher ma naissance! toujours me faire un crime
+de n'être qu'un Savoyard!... Je quitte tristement la main d'Adolphine,
+je me retire dans le fond d'un bosquet... Je sens des larmes mouiller
+mes yeux... C'est M. le comte qui les fait couler; je ne suis point
+humilié de ma naissance, mais mon coeur est blessé de l'injustice des
+hommes... Je suis bien jeune, et je ne puis encore y être habitué.
+
+Cependant la fête n'est point terminée: M. Champagne, qui a fait
+emplette de soleils et de fusées, qu'il est allé placer au bout d'un
+carré de verdure, vient à M. le comte, tenant à la main un bâton au bout
+duquel est une mèche allumée, et le présente à son maître en lui
+adressant le discours suivant:
+
+--L'histoire nous apprend que jadis les seigneurs, lorsqu'ils donnaient
+des fêtes, des tournois et des joutes, avaient l'habitude de rompre la
+première lance, de remporter le premier prix... et, avec leur arc ou
+leur fusil, d'atteindre les premiers au but, qu'on avait soin de ne
+point placer trop loin; c'étaient encore eux qui embrassaient les
+premiers les jeunes mariées le jour de leurs noces; enfin, monseigneur,
+ils étaient les premiers pour tout!...
+
+Ici Champagne s'arrête pour reprendre haleine et chercher la fin de son
+discours, tandis que M. le comte, qui ne sait pas où il en veut venir,
+lui demande s'il a par hasard fait préparer un tournoi dans sa cour et
+ordonné une joute sur la pièce d'eau.
+
+--Pas tout à fait, monseigneur, reprend Champagne, mais j'ai disposé un
+joli bouquet d'artifice au bout du grand carré de verdure, et je viens
+proposer à monsieur le comte de mettre le feu à la première fusée...
+C'est pourquoi j'ai l'honneur de lui présenter cette mèche.
+
+M. le comte paraît enchanté de cette surprise; il prend la mèche, qu'il
+porte comme un drapeau, et tout le monde se met en marche vers le grand
+carré de verdure.
+
+Chemin faisant, M. le comte, qui, tout en tenant la mèche, a fait sans
+doute des réflexions, appelle Champagne et lui dit à l'oreille:
+
+--La mèche me paraît bien courte...
+
+--Monseigneur, elle a quatre pieds de long.
+
+--Ce n'est pas assez; va chercher un manche à balai, le plus long que
+tu trouveras, et on l'attachera au bout de ce bâton.
+
+--Mais, monseigneur...
+
+--Point de mais! faites ce que j'ordonne.
+
+M. Champagne s'éloigne avec la mèche, et les villageois suivent toujours
+M. le comte, qui marche fièrement à leur tête, et à défaut de la mèche
+tient en l'air sa canne qu'il agite avec beaucoup de grâce.
+
+On est arrivé sur le carré de verdure, et Champagne revient et présente
+à son maître un bâton avec lequel, d'un rez-de-chaussée, on mettrait le
+feu à un troisième étage. M. le comte paraît plus satisfait, et il
+s'avance vers l'artifice. Mais, en voyant la grosseur des fusées et des
+soleils, il fait encore la grimace et paraît indécis.
+
+--Est-ce que tout cela partira ensemble, Champagne?
+
+--Non, monseigneur, la première fusée donnera seulement le signal,
+ensuite vous vous éloignerez, et je mettrai le feu au bouquet que je
+disposerai beaucoup plus loin.
+
+--Ah! à la bonne heure! Donne-moi la plus petite fusée à tirer... Le
+premier coup pourrait effrayer ces paysans...
+
+--Voilà celle où vous devez mettre le feu...
+
+--Fort bien... Ah çà, es-tu sûr qu'elle ne partira pas?
+
+--Comment! mais, au contraire, elle partira parfaitement j'espère.
+
+--Je veux dire qu'il ne faut pas qu'elle parte de mon côté... Je n'ai
+pas envie de perdre ici mon autre oeil.
+
+--Soyez tranquille, monsieur le comte, je réponds de tout.
+
+On attend avec impatience que M. le comte se décide, les villageois sont
+rassemblés sur le carré de verdure; madame la comtesse est entre sa
+fille et Lucile; je suis un peu plus loin, je les regarde; mais je ne
+veux plus m'approcher d'Adolphine tant que M. le comte sera là.
+
+Enfin le héros de la fête, témoin de l'impatience du public, allonge le
+bras au bout duquel est le manche à balai qui conduit à la mèche; il
+touche celle de la fusée: le feu prend, elle part, aux cris d'admiration
+des paysans, et M. le comte, enchanté que cela soit fini, jette sa mèche
+loin de lui et s'essuie le front avec son mouchoir. Mais, dans son
+empressement à se débarrasser de la mèche, M. de Francornard n'a point
+fait attention qu'il la jetait sur les autres pièces d'artifice: au bout
+d'un instant, un grand bruit annonce l'explosion du bouquet, que
+Champagne, fort peu expert en artifice, n'avait pas eu la précaution
+d'éloigner de manière qu'il ne pût atteindre personne. Les soleils, les
+pétards éclatent au-dessus de la foule, sur laquelle ils retombent en
+serpentant, et un artichaut mal dirigé passe entre les jambes de M. le
+comte, qui, tout étourdi du bruit, ne sait de quel côté se sauver.
+
+Tout le monde crie: les paysannes ont du feu à leurs bonnet, à leurs
+fichus, à leurs tabliers; on n'entend de tous côtés que ces mots: Je
+brûle! je brûle... éteignez-moi.
+
+Les débris d'un soleil sont tombés sur la tête d'Adolphine: le feu prend
+aux cheveux de l'aimable enfant et se communique rapidement à sa robe;
+madame la comtesse perd la tête, Lucile appelle du secours; mais chacun
+est occupé de soi. Ceux qui brûlent ont trop à faire, ceux qui n'ont
+rien s'examinent de la tête aux pieds. Seul, je m'empresse d'accourir
+près de la charmante enfant. Je la prends dans mes bras; j'étouffe avec
+mon corps la flamme de ses vêtements, et mes mains, s'appuyant sur ses
+beaux cheveux, arrêtent bientôt les progrès du feu.
+
+Elle est sauvée, et sa jolie figure n'a point été atteinte. Madame me
+donne les plus doux noms, m'appelle son sauveur, celui de sa fille...
+elle ne trouve pas d'expressions pour me peindre sa reconnaissance... Et
+qu'ai-je donc fait d'extraordinaire? Il me semblerait tout naturel de
+donner ma vie pour sauver celle d'Adolphine. Elle n'a pas eu le temps de
+connaître son danger, elle rit déjà en m'appelant son cher André. Ah! ce
+mot-là me paye bien des légères souffrances que j'endure!
+
+--Pauvre garçon! dit Lucile, il a les mains toutes brûlées!... Tenez,
+voyez madame...
+
+--Ce n'est rien, cela ne me fait pas mal.
+
+Madame veut me faire rentrer pour qu'on mette quelque chose sur mes
+brûlures; mais bientôt des cris perçants attirent l'attention générale:
+M. le comte, qui jusque-là avait été tranquille, se met à courir comme
+un fou dans le jardin, en criant qu'il brûle et en portant ses mains à
+sa culotte. L'artichaut, en passant entre ses jambes, avait mis le feu à
+cette partie de ses vêtements, mais le drap ayant été long à prendre, M.
+le comte, qui attribuait à ses voisins l'odeur de roussi qui le suivait
+partout, avait été beaucoup plus longtemps qu'un autre à s'apercevoir de
+son accident.
+
+Au lieu de se tenir tranquille et de tâcher d'étouffer le feu, M. de
+Francornard court dans le jardin en faisant des sauts, des contorsions,
+et criant comme un possédé:
+
+--A moi, Champagne! je roussis, je brûle... ma culotte... la fusée... je
+rôtis...
+
+L'air et le mouvement qu'il se donne augmentent les progrès du feu que
+l'on ne peut encore apercevoir, parce qu'il est caché par les basques de
+l'habit. Champagne court après son maître en lui demandant où il brûle.
+Pour toute réponse, M. le comte relève les basques de son habit et
+montre la partie endommagée. Champagne tire son mouchoir et l'applique
+dessus; mais cela n'éteint pas assez vivement le feu, et M. le comte,
+qui souffre beaucoup, jure comme un damné en criant qu'il va perdre ce
+qu'il a de plus précieux.
+
+Dans un péril si imminent, il faut employer les grands moyens:
+Champagne, pour sauver la maison Francornard de sa ruine, prend son
+maître dans ses bras et, courant avec lui vers la pièce d'eau, le jette
+dans le milieu du bassin.
+
+M. le comte disparaît un moment; mais bientôt il remonte sur l'eau et
+fait la planche, criant comme s'il brûlait encore, car il craint l'eau
+presque autant que le feu. Champagne va prendre une perche qu'il
+aperçoit à quelques pas du bassin, puis revient vers le nageur auquel il
+crie:
+
+--Êtes-vous entièrement éteint?
+
+--Eh! oui, coquin... Repêche-moi bien vite, ou je me noie...
+
+Champagne, avec sa perche, attrape son maître par la ceinture et le
+ramène doucement vers le bord; mais ce passage subit du feu à l'eau et
+les souffrances que M. le comte paraît éprouver ne lui permettent point
+de se soutenir: on l'emporte dans son appartement, et, au lieu de songer
+à avoir un héritier, il passe la nuit à se faire appliquer des
+cataplasmes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+JE NE SUIS PLUS UN ENFANT.
+
+
+Le lendemain de cette fête, qui a eu des suites si singulières, M. de
+Francornard, qui se plaint beaucoup, veut retourner à Paris; madame
+juge convenable d'accompagner son époux pour lui prodiguer ses soins:
+elle le fuit lorsqu'il lui parle d'amour; mais souffrant, il est certain
+de la trouver près de lui.
+
+Nous partons tous; je souffre aussi, et mes mains portent des marques de
+mes brûlures. Mais je trouve du charme à mes douleurs lorsque je pense
+que j'ai sauvé Adolphine, que j'ai garanti sa jolie figure des atteintes
+du feu.
+
+Cette fois nous ne voyageons plus de la même manière: madame est avec sa
+fille dans la voiture de son mari, je suis dans la sienne avec Lucile et
+M. Champagne, qui me regarde de travers, surtout lorsqu'il voit la jeune
+femme de chambre me prendre les mains en disant:
+
+--Ce pauvre André! cela doit lui faire bien mal... Sans lui,
+mademoiselle avait la figure brûlée!... Vous avez fait de belles choses,
+monsieur Champagne, avec votre feu d'artifice!...
+
+--Il me semble, dit Champagne, que je mérite plutôt des éloges! Sans
+moi, M. le comte rôtissait; je lui ai sauvé la vie.
+
+--Je ne sais pas ce que vous lui avez sauvé, mais je sais que vous avez
+manqué de nous brûler tous.
+
+De retour à Paris, M. le comte fait une maladie causée par son passage
+subit du feu à l'eau. La bonne Caroline lui prodigue les soins les plus
+empressés. Pour moi, je passe près de Manette tous les moments que j'ai
+de libres et pendant lesquels je sais ne point pouvoir être avec
+Adolphine. Je sens que je ne dois plus me permettre la même familiarité
+avec la fille de ma bienfaitrice: elle grandit... Les jeux de l'enfance
+ont fait place aux études de musique, de dessin; nos conversations
+deviennent raisonnables; nous trouvons du charme à former ensemble notre
+jugement. L'aimable enfant ne m'appelle plus son cher André! Sans doute
+on lui aura dit qu'elle devait cesser de me nommer ainsi. Mais en
+prononçant mon nom, sa voix est si douce!... Je lis dans ses regards que
+son coeur me donne toujours le même titre.
+
+Depuis l'aventure du bosquet, Lucile ne veut plus que je l'embrasse,
+elle dit que je suis trop grand maintenant. Et cependant, plus je
+grandis, plus il me semble que j'aurais de plaisir à embrasser Lucile.
+
+Manette ne me défend pas cela, et pourtant Manette devient aussi une
+fort jolie fille: elle est grande, bien faite; ses traits sont assez
+agréables, sa fraîcheur est naturelle comme toutes ses manières. Elle
+est active, laborieuse; elle apprend l'état de couturière et lit en
+cachette des romans pour savoir comment on parle d'amour dans la haute
+société.
+
+Le temps s'écoule, j'approche de mes dix-sept ans. Depuis qu'une fusée a
+passé entre ses jambes, M. de Francornard paraît avoir renoncé
+entièrement au projet d'avoir un héritier, et ma bienfaitrice est plus
+souvent avec son époux, qui a cessé de lui parler d'amour. Mais M. le
+comte, ne songeant plus à un fils, s'occupe davantage de sa fille.
+Adolphine a quatorze ans, et déjà sa beauté, ses grâces captivent tous
+les regards. L'aimable Caroline est fière de sa fille: bien différente
+de ces mères qui voient avec dépit se tourner vers leur enfant les
+regards qui jadis se fixaient sur elles, et entendent avec chagrin des
+compliments qui ne leur sont plus adressés, la mère d'Adolphine, quoique
+belle et jeune encore, n'écoute plus que les éloges que l'on accorde à
+sa fille.
+
+J'admire en secret les charmes que l'âge développe chez Adolphine:
+chaque jour elle devient plus séduisante, et son image est sans cesse
+devant mes yeux. Je suis grand; j'ai perdu la tournure de nos montagnes;
+j'entends dire quelquefois que je suis bien. Plusieurs suivantes de
+l'hôtel me regardent avec complaisance et m'appellent maintenant
+monsieur André! J'ai donc l'air d'un monsieur? On dit aussi que j'ai des
+talents, que je dessine fort bien. Mais à quoi me servira tout cela...
+s'il faut un jour me séparer d'Adolphine?
+
+Déjà cette pensée me tourmente, elle me poursuit!... Je ne suis qu'un
+Savoyard élevé par charité dans cet hôtel, je dois tout aux bontés de
+madame la comtesse! Mais cette éducation qu'elle m'a fait donner me
+rendra-t-elle plus heureux?
+
+M. de Francornard dit quelquefois à madame:
+
+--Est-ce que vous comptez garder éternellement cet André chez vous?
+
+--Il est encore bien jeune, répond ma bienfaitrice; dans quelque temps
+je tâcherai de lui trouver un emploi convenable à ses talents.
+
+Un emploi!... Il faudra donc quitter cette maison, ne plus voir
+Adolphine... Je n'ose laisser paraître mon chagrin, c'est dans le sein
+de ma soeur que je vais épancher mon coeur. Je lui parle sans cesse
+de la fille de madame la comtesse; je lui vante ses grâces, sa beauté,
+ses talents... J'aime à lui redire les moindres mots qu'elle m'a
+adressés. Parler d'Adolphine est un si grand plaisir!... Je n'ose avouer
+que je l'adore, mais je dis tout ce que je sens. Manette m'écoute en
+silence: souvent je vois des larmes dans ses yeux... Pauvre soeur!
+sans doute elle me plaint, et c'est la crainte de me voir malheureux qui
+cause son chagrin.
+
+Je n'oserais parler aussi franchement avec Lucile, je craindrais qu'elle
+ne devinât mes sentiments, et que cela ne parvînt à madame. Je serais si
+fâché que l'on connût dans l'hôtel la cause de ma tristesse!... Je suis
+déjà si timide, si embarrassé près d'Adolphine! Il me semble que tout le
+monde pénètre mes plus secrètes pensées.
+
+M. le comte vient d'ordonner un grand dîner pour célébrer la fête de sa
+fille. Déjà tout se dispose dans l'hôtel, il y aura un bal brillant.
+
+Je ne sais pourquoi cette fête m'attriste; c'est cependant la sienne!
+Mais je songe que je ne la verrai pas un moment de toute la soirée; je
+songe aussi qu'elle sera entourée d'une foule de jeunes gens qui la
+trouveront charmante et le lui diront sans doute: je ne sais pourquoi
+cette idée m'afflige et me contrarie.
+
+Je me rends chez madame; je n'ose point offrir un bouquet, mais j'ai
+cueilli une fleur à un rosier que j'ai sur ma fenêtre, et je la tiens à
+ma main.
+
+Madame est à sa toilette, Adolphine est seule devant son piano; il y a
+bien longtemps que je ne me suis trouvé seul avec elle! Si je pouvais
+profiter de ce moment pour lui offrir cette rose, pour lui dire tous les
+voeux que mon coeur forme pour son bonheur! mais non, je suis trop
+timide... Je n'ose rien dire... Je reste au milieu du salon, regardant
+alternativement Adolphine et ma rose.
+
+L'aimable enfant m'aperçoit:
+
+--C'est vous, André? me dit-elle; venez donc auprès de moi...
+
+Je m'approche lentement... Je chiffonne la fleur dans mes mains.
+
+--Je ne vous vois plus si souvent qu'autrefois, André; est-ce que vous
+ne vous plaisez plus avec moi?
+
+--Oh! si, mademoiselle!
+
+--Pourquoi donc alors ne venez-vous pas tous les jours?
+
+--Mademoiselle, je crains maintenant de vous déranger.
+
+--Comment! est-ce que je n'étudie pas aussi bien devant vous? Il me
+semble même que je travaille avec plus de plaisir quand vous êtes là.
+Mais la musique vous ennuie peut-être?
+
+Oh! non, mademoiselle...
+
+--Mademoiselle... comme vous me parlez avec un ton de cérémonie! André!
+il me semble que vous n'êtes plus aussi gai qu'autrefois. Est-ce
+que-vous avez des chagrins?... Ce serait bien mal de ne point me les
+confier... Vous savez bien que je suis votre amie...
+
+Je me sens si heureux de ce qu'elle me dit, que je n'ai plus la force de
+parler; je ne trouve pas ce que je voudrais exprimer, je me contente de
+lui présenter ma rose en balbutiant:
+
+--Voulez-vous bien permettre, mademoiselle...
+
+--Ah! la belle rose... C'est donc pour moi, André?
+
+--Oui, mademoiselle, si vous daignez l'accepter; n'est-ce pas
+aujourd'hui votre fête?
+
+--Si je daigne l'accepter! Pouvez-vous en douter?... Refuserais-je celui
+qui m'a sauvé la vie? Ah! mon cher André, voilà le bouquet qui me fait
+le plus de plaisir, avec celui que maman m'a donné.
+
+--Son cher André! Elle m'appelle son cher André!... Je ne sais plus où
+j'en suis... Je crois que je lui prends la main, que je la presse avec
+ivresse dans les miennes... Mais on vient... J'entends aboyer César...
+Grand Dieu! c'est M. le comte... Je m'éloigne précipitamment
+d'Adolphine, je cours à une porte... Je crois éviter la présence de
+celui que je redoute, et je me jette brusquement contre lui.
+
+--Allons! il est dit que ce drôle-là fera toujours des sottises! s'écrie
+M. de Francornard; il est cause que César ne marche plus que sur trois
+pattes, et le voilà qui me casse le nez à présent. Quand donc madame la
+comtesse me débarrassera-t-elle de ce Savoyard?
+
+--Ce drôle!... J'étais si heureux!... Ah! ce mot vient de détruire toute
+ma joie... il me fait un mal!... Éloignons-nous, et cachons au moins les
+pleurs qui s'échappent de mes yeux.
+
+Je suis allé me renfermer dans ma chambre. J'y suis depuis longtemps;
+j'entends les voitures, les cochers, les domestiques qui vont et
+viennent! ce bruit m'apprend que tout le monde est arrivé; mais que
+m'importe cette fête? Je ne puis être admis parmi la haute société qui
+entoure Adolphine, et je ne veux pas non plus me mêler aux domestiques
+qui encombrent les antichambres. J'ai eu un moment l'idée d'aller
+trouver Manette; mais pour traverser l'hôtel, je rencontrerais beaucoup
+de monde, et l'on n'aime pas montrer une figure triste à des gens qui ne
+songent qu'à rire.
+
+Je suis plongé dans mes réflexions; je crois voir Adolphine; j'entends
+encore son père m'appeler drôle!... Mes larmes coulent; il me semble
+maintenant que madame la comtesse aurait mieux fait de me laisser
+commissionnaire. J'étais si heureux près de Bernard, de Manette, que je
+n'affligeais pas alors par le récit de mes chagrins! Je ne songeais qu'à
+ma mère, à mes frères!... et rien ne s'opposait aux projets de bonheur
+que je formais pour l'avenir.
+
+Tout à coup je sens une main potelée se placer sur mes yeux, et une voix
+bien connue me dit:--Que faites-vous donc là, tout seul, comme un ours,
+tandis que tout le monde dans l'hôtel songe à s'amuser?
+
+C'est Lucile qui est entrée doucement dans ma chambre et s'est approchée
+de moi sans que je l'aie entendue.--Venez avec moi, André; nous irons à
+une fenêtre où nous serons seuls, et de laquelle on voit danser dans le
+salon... Oh! c'est fort amusant de voir les toilettes!... et puis on
+regarde comment danse le beau monde, et on s'en souvient quand on va au
+bal.
+
+--Merci, mademoiselle, je n'ai pas envie de voir danser, dis-je
+tristement à Lucile. Elle se baisse alors pour me regarder, et
+s'aperçoit que je verse des larmes.--Eh bien! qu'a-t-il donc à
+présent?... Il pleure, je crois!... Oui, vraiment, il a les yeux tout
+rouges. André, mon ami, qu'avez-vous? qu'est-ce qui vous cause de la
+peine? Oh! je veux que vous me le disiez. Voyez un peu... pleurer quand
+tout le monde s'amuse!... Allons, dites-moi vite le sujet de vos larmes.
+
+Lucile s'assied tout près de moi; elle me prend les deux mains, qu'elle
+pose sur ses genoux en les tenant dans les siennes; sa tête est penchée
+vers moi; ses jolis yeux interrogent les miens, elle me presse, me
+conjure de parler avec les marques de l'intérêt le plus vif. Ah! que les
+femmes savent bien nous consoler! Notre peine semble être la leur!...
+Elles entrent dans nos maux, elles partagent notre douleur, afin de
+nous en ôter la moitié.
+
+Je me trouve déjà moins à plaindre depuis que je suis auprès de Lucile.
+Je n'ose cependant lui confier toutes mes peines; mais je lui rapporte
+ce qu'a dit M. le comte.
+
+--Comment! c'est cela qui vous fait pleurer? me dit-elle; mais vous êtes
+un enfant, André!... Qu'importe ce que dit ce vieux bougon, qui n'aime
+que sa table et son chien? En êtes-vous moins aimé de madame, de sa
+fille, de moi?... En avez-vous moins de talents?... En êtes-vous moins
+gentil? Allons, ne pleurez plus, monsieur, je vous le défends... C'est
+qu'il ferait gonfler ses yeux, et ce serait dommage, vraiment.
+
+En disant ces mots, Lucile s'avance et me donne un baiser sur le front.
+Je me sens tout ému, tout agité; mais il me semble que je suis déjà un
+peu consolé; cependant je pousse un gros soupir, celui-là n'est pas tout
+entier de chagrin. Lucile, qui croit que je suis toujours affligé,
+penche encore sa tête vers mon épaule... cette fois, c'est moi qui
+l'embrasse, mais ce n'est pas sur le front.
+
+--Eh bien! que faites-vous donc, André? me dit Lucile d'une voix émue:
+pourquoi m'embrassez-vous? Est-ce que cela vous console? Alors je veux
+bien vous le permettre un peu... Mais il me semble que c'est assez,
+monsieur.
+
+Lucile n'a pas le ton bien sévère; la vue de mes larmes a touché son
+coeur, et l'attendrissement rend bien faible. Je la presse dans mes
+bras... Elle n'a plus le temps de compter les baisers que je lui donne;
+elle me repousse, mais si doucement! Sa voix est si tendre en me
+disant:--André, mon ami!... finissez, laissez-moi.
+
+Aimable fille, pouvais-je à dix-sept ans ne point me consoler dans tes
+bras?
+
+Nous avons changé de rôle: Lucile a l'air désolé, et c'est moi qui suis
+le consolateur.--Ah! André... c'est bien mal me dit-elle, qui aurait
+cru?... Est-ce que je pensais à cela, moi?... Puis elle pousse de gros
+soupirs... mais je ne vois pas de larmes dans ses yeux. Je console
+Lucile... elle se calme, puis elle se lamente encore, et je la console
+de nouveau. Mais enfin il est un terme à tout, et quand Lucile se trouve
+assez consolée, elle reprend son air espiègle et me sourit tendrement,
+en me disant:
+
+--Après tout... cela ne regarde personne; je suis ma maîtresse!... et si
+je veux vous aimer, moi, qui est-ce qui aurait le droit de m'en
+empêcher?... J'aurais cependant voulu que vous fussiez plus sage...
+mais... c'est un malheur!... Si vous me juriez de m'être constant, je
+serais si heureuse!... Allons, monsieur, dites-moi donc cela: faites-moi
+tous les serments d'usage!... Il ne sait rien, cet enfant-là; il faut
+que je lui apprenne tout.
+
+Lucile se place devant moi, elle me dit de lever ma main droite et de
+répéter avec elle; puis elle tâche de prendre un air solennel qui ne va
+pas avec sa mine friponne.
+
+--Je jure à Lucile... que j'aime de tout mon coeur... Allons,
+monsieur, répétez.--Je jure à Lucile, que j'aime de tout mon
+coeur...--C'est très-bien... et que je veux aimer toute ma vie...--Oh!
+oui, toute ma vie.--Ah! comme il a bien dit cela! Embrassez-moi,
+André... Ah! mon Dieu où en étions-nous?--Je jurais de vous aimer toute
+la vie, ma chère Lucile.--Sa chère Lucile!... Voyez-vous comme il
+s'émancipe déjà!... C'est égal, je vous permets de m'appeler ainsi, je
+l'exige même, lorsque nous serons seuls; car devant le monde je n'ai pas
+besoin, André, de vous recommander d'être circonspect?...--Oh! oui,
+mademoiselle!...--Mademoiselle... qu'est-ce que c'est cela,
+mademoiselle? Dites donc votre chère Lucile: vous le disiez si bien tout
+à l'heure!--Eh bien! oui, ma chère, ma bonne Lucile.--Ah! c'est bien
+heureux... Mais le serment, monsieur... Ah! je n'entends pas que cela se
+passe ainsi; je veux un serment, moi: Je jure de lui être toujours
+fidèle... Eh bien! répétez donc...--Fidèle? qu'est-ce qu'on entend par
+là, Lucile?--Dame... cela veut dire... Mon Dieu! il faut que je lui
+apprenne tout, à ce garçon-là!... ça veut dire que vous n'en aimerez pas
+d'autre que moi.--Ah! je ne puis pas vous jurer cela, Lucile.--Comment!
+monsieur, vous ne pouvez pas jurer cela? Et pourquoi cela, s'il vous
+plaît?--Parce que je mentirais... et, quoique élevé à Paris, je veux
+conserver la coutume de nos montagnes, et me souvenir toujours des avis
+de mon père... Voilà pourquoi je ne veux pas mentir.--Je n'entends rien
+à toutes ces raisons-là, monsieur; est-ce que vous avez déjà le projet
+d'en aimer d'autres, petit traître?... Ah! mon cher André, ce serait
+bien vilain!...--Mais ne dois-je pas aimer aussi ma bienfaitrice...
+Manette... mademoiselle Adolphine?...
+
+--Oh! certainement, mais ce n'est plus cela que j'entends; et par aimer
+je voulais dire... Au reste, je crois, mon cher André, que c'est une
+folie de jurer!... On se souvient du serment, et l'on oublie celle pour
+qui on l'a fait. Aimez-moi tant que vous pourrez; je n'ai pas le droit
+d'exiger plus que votre amitié: vous n'avez que dix-sept ans; moi, j'en
+ai vingt-quatre... Vous me trouverez trop vieille bientôt!...--Ah!
+Lucile, je vous aimerai toujours... qu'importe l'âge?--Mais cela importe
+beaucoup! Ce n'est pas que je veuille dire que je suis âgée
+maintenant!... Grâce au ciel, à vingt-quatre ans on est encore
+très-jeune, entendez-vous, André, surtout les femmes: car les hommes
+c'est différent, ils paraissent bien plus vite raisonnables. Vous, par
+exemple, vous avez déjà l'air d'avoir vingt ans... Ah! mon Dieu! quelle
+heure est cela?... onze heures!... déjà onze heures!... Comme le temps
+passe avec lui! si madame m'avait demandée... Il faut que je vous
+quitte, André; quel dommage! Ah! auparavant j'ai encore une prière à
+vous faire, et j'espère que vous ne me refuserez pas.--Qu'est-ce
+donc?--C'est que vous n'irez plus aussi souvent chez votre Manette... Je
+ne l'aime pas du tout, monsieur, votre Manette!... Elle a le même âge
+que vous; est-ce qu'elle n'a pas un amoureux?--Un amoureux!... oh! non,
+Manette me l'aurait dit; mais elle ne pense pas à cela.--Ah! vous en
+êtes certain?... Je devine bien pourquoi: c'est vous, petit scélérat,
+qui êtes son amoureux!...--Moi! oh! non, Lucile, je n'aime Manette que
+comme une soeur.--Oui! oui!... Oh! nous savons bien ce que c'est que
+ces amours de frères pour des demoiselles qui ne sont pas leurs
+soeurs. Au reste, ce serait bien mal à vous de séduire la fille de cet
+honnête Bernard, qui vous a recueilli, logé, traité en fils...--Mais,
+mademoiselle, je vous jure...--Ah! monsieur, je vous ai déjà dit que je
+ne voulais plus qu'on me jurât rien... tenez, cela vaudra beaucoup
+mieux. Adieu, André... il faut que je vous quitte; vous allez vous
+coucher tout de suite, n'est-ce pas?--Certainement! que voulez-vous donc
+que je fasse?--Dormez bien... rêvez de moi... Oh! je rêverai de vous,
+moi... j'en suis bien sûre: j'en rêvais déjà souvent; mais je ne vous le
+disais pas; à présent ce sera bien pis! Ah! ces hommes! comme cela nous
+tourmente!... Dire que je l'ai vu enfant... et qu'aujourd'hui... Adieu,
+André.
+
+Elle m'embrasse, elle s'éloigne, elle revient m'embrasser encore...
+Charmante fille! qu'elle est vive, aimable, séduisante!... En me
+quittant, elle s'est retournée vingt fois pour me sourire encore; enfin
+elle a fermé ma porte, et moi je vais me coucher. Qui m'aurait dit que
+ce jour commencé si tristement me donnerait pour la nuit des souvenirs
+si doux?
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+NOUVEAU PERSONNAGE.--DÉPART.
+
+
+Pendant quelque temps, les consolations de Lucile m'occupent tellement
+que je me livre moins à mes rêveries; dès que la jolie femme de chambre
+s'aperçoit que j'ai l'air un peu mélancolique, elle trouve moyen
+d'accourir près de moi, et ses caresses, sa gentillesse, dissipent
+bientôt toutes les pensées sur l'avenir; près d'elle on ne peut songer
+qu'au présent.
+
+Cependant chaque jour je sens que j'aime Adolphine davantage; j'aime
+toujours Lucile, mais quelle différence entre ces deux sentiments!...
+Près de cette dernière, ma timidité a entièrement disparu; je suis gai,
+enjoué, je ris, je ne songe qu'au plaisir. La vue de ses charmes, son
+regard fripon, sa tournure piquante, enflamment mes sens, et la plus
+douce ivresse fait palpiter mon coeur. Près d'Adolphine, je suis
+toujours aussi timide, aussi embarrassé; j'aurais mille choses à lui
+dire, et je ne trouve pas un mot. Je ne la regarde qu'à la dérobée; je
+crains et je désire rencontrer ses yeux; me parle-t-elle, je suis
+tremblant, je soupire... En regarde-t-elle un autre, je me sens
+oppressé... Est-ce donc du plaisir que j'éprouve auprès d'elle? il faut
+bien que cela en soit, puisque pour celui-là je sacrifierais tous les
+entretiens de Lucile. Il y a donc deux sortes d'amour?... Comment se
+fait-il que l'on préfère celui qui nous fait de la peine à celui qui
+nous rend heureux?
+
+Malgré la défense de Lucile, je ne cesse point de voir Manette, cette
+bonne soeur, qui prend tant d'intérêt à tout ce qui me regarde, qui me
+questionne sur tout ce que je fais, et dans le sein de laquelle j'aime à
+épancher mon coeur. Il y a cependant certaine confidence que je ne
+juge pas à propos de lui faire. Je ne suis plus un enfant; je commence à
+sentir qu'il est des choses sur lesquelles on doit se taire. Mais
+Manette a grandi comme moi; je me rappelle ce que m'a dit Lucile, et,
+seul avec ma soeur, je lui dis un jour:
+
+--Manette, je te confie tout ce que je fais... mais toi, il me semble
+que tu n'as pas pour moi la même confiance?
+
+Manette lève sur moi ses yeux si doux, qui ne sont plus aussi gais
+qu'autrefois; elle me regarde avec étonnement.--Que veux-tu dire,
+André?--Que tu ne me dis pas tous tes petits secrets... A ton âge,
+Manette, le coeur doit commencer à parler...
+
+Manette rougit et paraît troublée, puis elle s'écrie:--Qui t'a dit que
+mon coeur parle pour quelqu'un?--On ne me l'a pas dit, Manette, mais
+je le suppose, parce que mademoiselle Lucile pense que tu es d'un âge à
+aimer quelqu'un...--Votre demoiselle Lucile en sait bien long!... Je ne
+suis pas aussi instruite qu'elle, mais il me semble qu'il n'y a pas de
+nécessité à cela.--Mon Dieu! il ne faut pas te fâcher... Est-ce que ce
+serait un crime d'avoir un amoureux... bien honnête, qui te ferait la
+cour pour t'épouser?--Non, monsieur, non, je n'ai point d'amoureux... Je
+n'en aurai jamais!...--Jamais!... est-ce que tu peux répondre de
+cela?...--Oui, monsieur, oh! certainement, je puis en répondre; et je ne
+sais pas de quoi se mêle votre demoiselle Lucile et pourquoi elle vous
+fait penser des choses pareilles.
+
+Manette porte son tablier sur ses yeux.--Eh quoi! lui dis-je en passant
+mon bras autour d'elle, tu pleures?... Comment ce que je t'ai dit
+peut-il te faire du chagrin?--Oui, monsieur... parce que c'est très-mal
+de me supposer un amoureux... à moi, grand Dieu!... est-ce que c'est
+possible?...--Qu'y aurait-il donc de si étonnant? tu es assez jolie pour
+plaire à quelqu'un.
+
+Manette relève la tête, et me dit avec l'accent du plaisir:--Tu me
+trouves jolie, André?--Certainement...--Aussi jolie que mademoiselle
+Adolphine, que mademoiselle Lucile?...--Ah!... Ce n'est plus la même
+chose.
+
+Manette rebaisse tristement la tête en répétant:--Oh! non... je vois
+bien que ce n'est plus la même chose!--Il y a tant de beautés
+différentes! Sans ressembler à aucune, cela n'empêche pas de
+plaire.--Mon Dieu! André comme tu es savant maintenant sur ces
+choses-là! Est-ce aussi mademoiselle Lucile qui t'a appris tout cela?
+
+Je ne puis m'empêcher de rougir de la réflexion naïve de Manette, qui
+me dit au bout d'un moment:--Est-ce que tu serais bien aise que j'eusse
+un amoureux?--Pourquoi pas, si c'était un garçon honnête, laborieux,
+capable de faire ton bonheur?
+
+Manette ne répond rien; elle se lève, s'éloigne de moi, va prendre son
+ouvrage, et avec son mouchoir essuie les pleurs qui coulent de ses yeux.
+Qu'ai-je donc dit qui puisse lui faire de la peine?... Je n'y comprends
+rien; mais l'arrivée de son père termine notre entretien, et je retourne
+à l'hôtel sans pouvoir deviner la cause du chagrin de Manette.
+
+Je remarque un grand mouvement dans la maison. Une chaise de voyage est
+dans la cour de l'hôtel; le postillon est encore couvert de poussière.
+Quel est donc le personnage qui vient d'arriver? Je ne tarde pas à
+rencontrer Lucile, qui sait tout, et s'empresse de me mettre au fait.
+
+--C'est le neveu de M. le comte qui vient de descendre de cette
+voiture.--Le neveu de M. le comte?... voilà la première fois que j'en
+entends parler...--Ah! c'est qu'il paraît qu'il n'était pas fortuné.
+C'est le fils d'une soeur de monsieur qui avait épousé un marquis de
+Thérigny, qui est mort sans rien laisser à sa veuve. La pauvre femme
+écrivait en vain à son frère, celui-ci ne lui répondait jamais. Mais
+elle est morte il y a deux ans, et son fils vient d'hériter d'un cousin
+de son père d'une fortune assez ronde. Quand M. le comte a appris cela,
+il a sur-le-champ écrit à son neveu, qui habitait la Normandie, pour
+l'engager à venir le voir. Celui-ci, qui se rendait justement à Paris, a
+accepté l'invitation. Il vient de descendre ici, et il paraît qu'il
+logera dans cet hôtel, car M. le comte a ordonné qu'on lui prépare un
+joli appartement.--Quel âge a-t-il, ce neveu?--Presque aussi jeune que
+vous; vingt ans tout au plus... cela sort du collège!... mais cela a
+déjà des manières, un ton... beaucoup de fierté, à ce que j'ai pu voir;
+du reste, il est assez joli garçon, et sans son air de suffisance il
+serait encore mieux! Mais un jeune homme qui se voit tout à coup
+possesseur d'une nouvelle fortune, comment voulez-vous que cela ne lui
+tourne pas la tête? Il faut avoir beaucoup de mérite à vingt ans pour ne
+pas être insupportable avec vingt mille livres de rente.
+
+Je ne sais pourquoi l'arrivée de ce jeune homme me déplaît. Nous avions
+bien besoin de ce neveu qui vient s'établir dans l'hôtel! Il va voir
+Adolphine tous les jours, à tous les instants... Il va en devenir
+amoureux, il n'y a aucun doute! Et Lucile qui dit qu'il n'est pas mal,
+qu'il est assez joli garçon! c'est désespérant. Si du moins il avait été
+laid, contrefait! Mais vingt ans, de la figure, de la fortune!... Ah!
+qu'il est heureux, ce monsieur-là! Pauvre André! on ne fera plus
+attention à toi... Mais que pouvais-tu espérer? Ne sais-tu pas qu'une
+distance immense te sépare de l'aimable enfant? Son père ne te
+regarde-t-il pas avec mépris?... Je sais tout cela, et cependant
+l'arrivée de ce neveu ajoute encore à mes chagrins.
+
+Cette fois, je suis aussi curieux que Lucile; je brûle d'apercevoir le
+nouvel habitant de l'hôtel. Je me place à une fenêtre de mon carré, et
+je ne tarde pas à voir passer le jeune héritier. En effet, il est grand,
+assez bien fait, sa figure est régulière; mais quel ton arrogant avec
+ses valets, quelles manières lestes et impertinentes, quelle fatuité
+dans la mise, le maintien! il ne reste dans la cour que cinq minutes
+pour donner des ordres, et il a déjà passé plus de cent fois sa main
+dans ses cheveux, rajusté les bouts de son col et arrondi les parements
+de son habit. Est-ce qu'un tel homme peut être aimable, spirituel,
+sensible? il me semble que non, et je me flatte en secret qu'il ne
+plaira pas à Adolphine.
+
+Je ne quitte pas ma chambre de la journée; je n'ose descendre chez
+madame, je crains de rencontrer le jeune marquis; je reste chez moi
+triste, pensif, inquiet.
+
+Vers le soir Lucile vient me voir, elle me demande la cause de mon
+humeur; je serais bien fâché qu'elle la devinât, et cependant je ne puis
+prendre sur moi de cacher ma tristesse. Lucile fait ce qu'elle peut pour
+dissiper ce qu'elle appelle ma mélancolie; mais cette fois tous ses
+efforts sont vains, et la jolie femme de chambre se met en colère: elle
+prétend que je deviens très-maussade et que je ne mérite pas que l'on
+ait autant de bontés pour moi.
+
+Je laisse dire Lucile; elle pourrait m'adresser les plus sanglants
+reproches que je n'y ferais pas attention: je ne songe qu'à Adolphine et
+à ce jeune homme qui vient d'arriver à l'hôtel. Voyant que je ne suis
+point ému de ses discours, Lucile emploie un autre moyen: elle se jette
+sur une chaise, et se met à sangloter. Ce n'est point à dix-sept ans et
+demi qu'on est insensible aux larmes d'une femme, je crois même qu'à
+tout âge les pleurs de la beauté doivent trouver le chemin de notre
+coeur.
+
+Je tâche donc de calmer ma jolie pleureuse, qui s'écrie que je suis un
+monstre, un perfide, un petit traître; que je lui fais déjà des
+infidélités. J'ai beau lui jurer qu'elle se trompe, tout ce que je dis
+est inutile... Ce n'est pas avec de simples paroles que l'on persuade
+Lucile: elle prétend connaître le monde et les hommes... Avec elle, je
+devrais faire rapidement mon chemin.
+
+Enfin, j'ai séché ses pleurs; elle commence à me trouver plus gentil,
+mais en me quittant elle m'engage à ne plus avoir de ces humeurs-là si
+je veux toujours plaire aux dames. Elle est partie; je songe à la
+différence qui existe dans les sentiments que me témoignent les trois
+femmes que j'aime le plus. Adolphine, d'un mot, d'un sourire, me rend
+heureux, elle paraît avoir pour moi la plus tendre amitié; elle me voit
+toujours avec plaisir... Mais quand je ne suis pas auprès d'elle, elle
+n'est pas triste, elle se livre de même à tous les amusements de son
+âge... peut-être alors ne songe-t-elle plus à moi. Lucile m'adore, à ce
+qu'elle dit, à chaque instant du jour elle pense à moi, elle voudrait
+être près de moi. Mais son amour est exigeant: si je suis distrait,
+préoccupé, elle me querelle; il faut ne voir qu'elle, ne penser qu'à
+elle, il lui faut sans cesse de nouvelles preuves de tendresse... Il me
+semble que cet amour-là est un peu égoïste. Manette me trouve toujours
+bien; que je sois triste ou gai, que je lui parle de Lucile ou
+d'Adolphine, Manette me témoigne toujours la même amitié, il lui suffit
+de me voir pour être contente... Bonne soeur! ah! je suis bien sûr que
+ton coeur ne changera jamais: l'amitié est plus solide que l'amour.
+
+Le lendemain matin, je sors pour me rendre chez M. Dermilly, qui m'a
+fait demander. En passant sous le vestibule, je me trouve vis-à-vis du
+jeune marquis et de Champagne. Je m'incline devant le neveu de M. le
+comte: il me regarde, se penche vers Champagne, et je l'entends lui
+dire:--A qui appartient ce garçon?
+
+A qui j'appartiens!... Quelle impertinence! suis-je donc en effet un
+valet? Champagne répond tout bas au marquis; celui-ci sourit
+dédaigneusement, en prononçant assez haut pour que je l'entende:--Ah!
+ah!... c'est le Savoyard dont mon oncle m'a parlé.
+
+--Encore le Savoyard!... Le ton insolent dont ce jeune homme a prononcé
+ces mots me fait monter le rouge au visage; je suis prêt à retourner sur
+mes pas... à lui demander si son intention est de m'insulter... Ah! je
+sens que j'aurais du plaisir à me disputer, à me battre avec cet homme
+que je déteste déjà!... Mais il n'est plus là... Mon sang se calme; je
+frémis de la pensée que j'ai conçue!... Dans la maison de ma
+bienfaitrice, je chercherais querelle à un parent de son époux!...
+Est-ce donc ainsi que je reconnaîtrais tout ce qu'elle a fait pour moi?
+Ah! André, éloigne-toi plutôt de cette demeure; fuis avant d'être
+coupable, et pendant que tu es encore digne des bienfaits de la bonne
+Caroline.
+
+Je me rends chez M. Dermilly.--André, me dit-il, j'ai une proposition à
+te faire; je désire qu'elle te soit agréable, mais songe que tu es
+entièrement libre de suivre ton goût. Depuis quelque temps, ma santé
+n'est pas bonne; les médecins m'ont conseillé le changement d'air. Je
+suis décidé à faire un voyage en Suisse; il y a longtemps que je désire
+parcourir ce beau pays, qui offre tant de merveilles à l'oeil du
+peintre, comme à celui de tout homme qui sait apprécier les beautés de
+la nature. Dans huit jours je partirai: si tu veux m'accompagner, nous
+ferons ensemble ce voyage.
+
+--Si je le veux? dis-je en prenant avec force la main de M. Dermilly.
+Ah! monsieur!... vous ne pouviez m'emmener plus à propos! Oui, je
+partirai quand vous voudrez; demain, aujourd'hui même, je suis prêt à
+vous suivre.
+
+Mon empressement à partir, la chaleur avec laquelle je m'exprime,
+paraissent surprendre M. Dermilly: il m'examine, et semble vouloir
+pénétrer ma pensée.
+
+--André, me dit-il, je suis charmé que tu veuilles bien être mon
+compagnon de voyage; mais j'avoue que ton vif désir de quitter Paris
+m'étonne un peu... Mon ami, ne serais-tu plus aussi heureux à l'hôtel du
+comte?... Et si cela était, pourquoi ne m'avoir pas confié tes
+chagrins?--Je n'ai point de chagrins, monsieur, et madame la comtesse
+est toujours aussi bonne pour moi.--Je sais que Caroline t'aime
+tendrement. Cependant, André, depuis longtemps tu n'es plus le même...
+Je l'ai remarqué et ne t'ai point fait de questions... J'attendais que
+tu vinsses de toi-même confier tes peines à ton meilleur ami.--Ah!
+monsieur, si j'avais des secrets, quel autre que vous aurait ma
+confiance?... vous, à qui je dois tout?... vous qui daignez me traiter
+comme votre fils... qui m'avez enseigné cet art divin qui reproduit sur
+la toile les objets qui ont charmé notre vue; qui m'avez fait sentir
+tout le prix de l'éducation, et avez à la fois éclairé mon esprit et
+formé mon jugement? Mais je n'ai nulle peine secrète, monsieur, je n'ai
+rien, je vous l'assure.
+
+Le ton dont je dis cela ne persuade sans doute pas M. Dermilly, car il
+continue de me regarder attentivement.
+
+--M. le comte ne t'a point fait de nouvelles scènes?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Tu es toujours dans les bonnes grâces de Lucile?
+
+--Oui, monsieur...
+
+Je ne puis m'empêcher de sourire légèrement en disant cela, et je crois
+m'apercevoir que M. Dermilly sourit aussi. Il reprend au bout d'un
+moment:
+
+--Manette t'aime toujours autant?...
+
+--Toujours, monsieur... Oh! elle ne peut pas cesser de m'aimer.
+
+En disant ces mots je lève les yeux sur M. Dermilly, qui me considère
+avec attention.
+
+--Et Adolphine te témoigne la même amitié?
+
+Le nom d'Adolphine me trouble, et je balbutie:--Mademoiselle
+Adolphine... est si bonne... si aimable!...
+
+Je ne puis dire plus, je crains de me trahir... M. Dermilly a cessé de
+me questionner, mais il me regarde... Je vois dans ses yeux l'intérêt
+mêlé à la douleur. Au bout d'un moment il soupire:--Pauvre André!
+s'écrie-t-il en me serrant la main.
+
+Pauvre André!... O ciel!... aurait-il surpris mon secret!... Mais non,
+je n'ai rien dit qui puisse lui faire soupçonner le sentiment qui
+m'agite; cependant il semble avoir lu dans mon âme.--Tu partiras avec
+moi, André, me dit-il, ce voyage te fera aussi du bien; et au lieu
+d'attendre huit jours, je vais faire mes dispositions pour que nous
+partions après-demain.
+
+--Irons-nous en Savoie, monsieur? lui dis-je au bout d'un moment.
+
+--Pas cette fois, André, mais l'année prochaine, si ma santé me le
+permet, je te promets que tu iras avec moi embrasser ta mère...
+
+Embrasser ma mère!... quel bonheur l'après une aussi longue absence! sur
+le sein de sa mère on doit oublier toutes les peines de l'amour!
+
+Notre voyage est arrêté. Avant de retourner à l'hôtel, je me rends chez
+Bernard, auquel je vais annoncer mon prochain départ; je m'attends à la
+douleur de Manette; mais elle apprend mon voyage avec plus de calme que
+je ne l'aurais cru; il semble qu'elle soit bien aise de me voir
+m'éloigner de l'hôtel.--Tu ne devrais plus te séparer de M. Dermilly, me
+dit-elle, il est si bon, il t'aime tant! Ne serais-tu pas mieux près de
+lui que dans cet hôtel, dont le maître te fait mauvaise mine? En
+revenant de ton voyage, est-ce que tu retourneras chez M. le
+comte?--Mais... sans doute... pour quelque temps du moins...--Tiens,
+André, à présent que tu es un homme, que tu as des talents, il me semble
+qu'à ta place je ne voudrais pas rester dans cet hôtel... A quoi cela te
+mènera-t-il, si ce n'est à t'accoutumer à vivre en grand seigneur?
+
+Je crois que Manette a raison; mais ma bienfaitrice n'a-t-elle pas le
+droit de disposer de moi, et aurai-je jamais la force de m'éloigner
+d'Adolphine? Je ne pense pas en ce moment au marquis de Thérigny.
+
+En arrivant à l'hôtel, apprenant que madame la comtesse est seule avec
+sa fille, je me rends en tremblant dans son appartement, pour lui faire
+connaître les intentions de M. Dermilly.
+
+Ma bienfaitrice approuve ce projet.--Ce voyage ne peut que t'être utile,
+me dit-elle; il complétera ton éducation; mon cher André, avec monsieur
+Dermilly, tu jugeras mieux les pays que tu visiteras; tu acquerras de
+nouvelles connaissances, et, à ton retour, je m'occuperai d'assurer ton
+sort.
+
+Je n'entends pas ce que me dit madame la comtesse. J'ai les yeux tournés
+du côté d'Adolphine; en apprenant que j'allais partir, il m'a semble la
+voir pâlir: mon absence lui causerait-elle en effet quelque peine? Ah!
+je m'éloignerais moins malheureux, si j'espérais ne pas être oublié!
+
+Elle se lève, elle vient vers nous.--Comment! André, vous allez nous
+quitter? me dit-elle avec cet accent qui pénètre jusqu'à mon coeur.
+Puis l'aimable enfant jette ses bras autour du cou de sa mère en
+ajoutant:--Maman, pourquoi laisses-tu partir André?... qu'a-t-il besoin
+de voyager?... est-ce qu'il n'est pas mieux auprès de nous?...
+
+Sa mère sourit et l'embrasse en lui disant:--Ma bonne amie, André
+reviendra. D'ailleurs, il faut bien nous accoutumer à son absence; songe
+qu'il ne restera pas toujours auprès de nous; André devient grand et il
+faudra... Mais nous parlerons de cela à son retour.
+
+Adolphine me regarde tristement, je baisse les yeux en soupirant; je ne
+puis lui dire que tout mon bonheur serait de vivre auprès d'elle!... Il
+y a dans la vie tant de choses que l'on pense et que l'on ne dit pas!...
+
+Mais on ouvre la porte avec fracas: c'est le jeune marquis, qui entre en
+riant et se jette dans un fauteuil en disant que son oncle est furieux,
+parce qu'en voulant apprendre à fumer à César, il vient de lui casser
+une dent.
+
+L'arrivée du jeune Thérigny a changé notre situation; madame la comtesse
+a la bonté de l'écouter; Adolphine va à son piano, et moi je m'éloigne,
+car l'accident arrivé à César ne doit plus permettre que l'on s'occupe
+du départ du Savoyard.
+
+Il n'y a plus qu'une personne à laquelle je n'ai pas encore appris mon
+prochain départ; mais j'attends le soir, parce que la petite femme de
+chambre vient ordinairement me voir lorsque sa maîtresse n'a plus besoin
+de ses services.
+
+En effet, je reconnais bientôt la marche vive et légère de Lucile, qui
+vient s'informer si je suis encore mélancolique comme la veille.
+
+Je ne sais trop comment lui apprendre mon voyage: elle est si emportée
+dans son amour que je crains aussi de l'affliger.... Cependant, il faut
+parler, elle-même m'en prie.
+
+--Vous avez encore quelque chose ce soir? me dit-elle; oh! je vois bien
+cela!... vous n'êtes point comme à votre ordinaire... André, auriez-vous
+des secrets pour moi?... je veux que vous me disiez tout, monsieur, tout
+absolument, même vos infidélités, si vous avez été assez ingrat pour
+m'en faire.
+
+--Oh! non, Lucile, ce n'est pas cela...
+
+--Ce n'est pas cela? eh bien! alors, parlez donc, mon ami... vous me
+faites penser des choses...
+
+--Lucile... je vais bientôt partir... mais je reviendrai...
+
+--Vous allez partir... sortir ce soir..., et il est plus de onze heures!
+Non, monsieur, vous ne sortirez pas, ou je dirai à madame que vous vous
+dérangez...
+
+--Mais vous ne m'entendez pas, Lucile... c'est M. Dermilly qui
+m'emmène... sa santé l'oblige à voyager, il se rend en Suisse; je
+l'accompagne et nous partons après-demain.
+
+--Vous partez... vous allez en Suisse après-demain? Et il me dit cela
+comme ça!... Ah! André, si vous me quittez, je me laisserai mourir de
+chagrin.
+
+Elle se jette dans un fauteuil, elle ferme les yeux, elle étend les
+bras, elle serre les dents... Ah! mon Dieu! je crois qu'elle a des
+attaques de nerfs... elle se trouve mal!... Je cours dans ma chambre, je
+cherche de la fleur d'orange, du sucre, du vinaigre, de l'eau de
+Cologne; je lui frotte les tempes, je lui mets les flacons sous le nez,
+en lui disant: Lucile, ma chère Lucile!... revenez à vous!... mon
+absence ne sera pas longue... je ne vous oublierai pas...
+
+Mais elle ne me répond pas, elle ne fait aucun mouvement, je sens mon
+inquiétude augmenter, je suis sur le point d'aller chercher du secours
+dans l'hôtel, lorsque tout d'un coup elle se lève brusquement en jetant
+de côté les verres et les flacons que je lui présente, et s'écrie avec
+l'accent de la colère:--Non, monsieur, non, vous ne partirez pas!... je
+ne le veux pas, moi, ou bien, je partirai avec vous, je vous suivrai
+partout. Vous verrez que j'ai aussi du caractère. Je ne connais plus
+rien, j'abandonne tout pour vous suivre!... on dira ce qu'on voudra, ça
+m'est égal!...
+
+Et Lucile, en disant cela, se promène dans ma chambre en frappant du
+pied, en jetant de côté les meubles qu'elle rencontre, en cognant avec
+son poing sur les tables, la commode; c'est un petit démon; mais sa
+fureur me rassure sur l'état de sa santé. Cependant, je ne voudrais pas
+que l'on entendît son tapage... Je tâche de l'apaiser, elle ne m'écoute
+pas. Je ne lui dis plus rien... alors elle se met à pleurer, et, avec
+les larmes, sa fureur a cessé.
+
+Je puis alors me faire entendre, et Lucile commence à devenir
+raisonnable: elle ne parle plus de me suivre, ni de se laisser mourir.
+Ce n'était que le premier moment à passer. Mais que de soupirs, de
+regrets, de promesses de fidélité! Je fais tout ce que je peux pour la
+rassurer, elle est toujours inquiète.
+
+Minuit a sonné: Lucile se dispose à rentrer dans sa chambre; mais elle
+me prie de la reconduire, afin d'être avec moi plus longtemps. Je n'irai
+pas loin, sa porte est en face de la mienne. Lucile me prie d'entrer un
+moment, parce qu'elle n'a pas envie de dormir... Je n'en ai pas envie
+non plus, et d'ailleurs puis-je refuser quelque chose à celle qui me
+témoigne tant d'attachement? J'entre donc... pour un moment; mais je ne
+sais comment cela se fait, toute la nuit s'écoule, et il est grand jour
+que je tiens encore compagnie à Lucile.
+
+--Ah! mon Dieu! dit la jeune femme de chambre, il y a déjà du monde levé
+dans l'hôtel! si on allait vous voir sortir de ma chambre... Ah! André,
+que penserait-on?...
+
+Il me semble que l'on ne pourrait penser que la vérité. Mais je conçois
+qu'il y en a dont il faut faire mystère. Lucile m'engage à rester toute
+la journée caché dans sa chambre, et à n'en sortir que le soir. Ma
+prudence ne va pas jusque-là, et je me vois forcé de refuser Lucile,
+qui, je crois, s'arrangerait de me tenir constamment caché chez elle.
+
+J'ai d'ailleurs à m'occuper des préparatifs de mon voyage; malgré les
+prières de Lucile, qui craint beaucoup pour sa réputation, je m'esquive
+et regagne mon appartement. Je dispose tout ce qui m'est nécessaire,
+puis je fais porter ma valise chez M. Dermilly. Nous partons le
+lendemain matin; je n'ai plus que le temps d'aller embrasser Manette et
+son père. Je promets à ma soeur d'écrire souvent, et elle doit me
+répondre. J'ai chargé Bernard d'un nouvel envoi pour ma mère; je puis
+donc être quelque temps tranquille de ce côté.
+
+Lucile veut aussi que je lui écrive; je le lui promets, à condition
+qu'elle me répondra, et qu'elle me tiendra au courant de tout ce qui se
+passera à l'hôtel pendant mon absence. Je ne puis mieux m'adresser pour
+être au fait de tout.--Je ne sais pas bien écrire, me dit Lucile; mais,
+mon cher André, vous excuserez mon style.
+
+Excuser son style!... Elle croit donc que j'oublie que j'ai été
+commissionnaire? Lucile dit qu'il y a tant de gens qui perdent le
+souvenir de leur origine, que je puis bien faire de même. Non, je me
+rappellerai toujours et mon pays et ma chaumière.
+
+Je saisis le moment où madame est seule pour aller lui dire adieu.
+Adolphine est là!... comme elle a l'air triste! Je ne puis dire un mot;
+j'ai le coeur si gros! je reste devant madame, que je viens de saluer;
+mais elle devine le motif qui m'amène.--Adieu, André, me dit-elle;
+faites un voyage agréable, et surtout veillez bien sur M. Dermilly....
+Sa santé s'affaiblit chaque jour; j'espère que le changement d'air lui
+sera favorable. André, vous devez aimer Dermilly, car il vous regarde
+comme son fils... Je n'ai pas besoin de vous le recommander...
+
+La voix de madame s'est altérée en prononçant ces paroles; elle me tend
+sa main, que je presse sur mon coeur en lui assurant que je ferai
+tout pour être digne des bontés de celui qui, avec elle, a tant fait
+pour moi.
+
+Je me retourne vers Adolphine, je la salue... Je vais m'éloigner.--Eh
+bien, André, me dit ma bienfaitrice, tu n'embrasses pas Adolphine avant
+de partir?...
+
+L'embrasser! je n'osais: en ce moment même je n'ose encore. Mais
+l'aimable enfant se lève et fait quelques pas vers moi. Elle me tend sa
+joue fraîche comme la rose, en me disant: Adieu, André; revenez bien
+vite...
+
+J'ai approché mes lèvres de ses joues, que j'effleure à peine, puis je
+m'éloigne précipitamment, car je ne sais plus où j'en suis; mais
+j'emporte, pour tout le temps de l'absence le souvenir de ce moment de
+bonheur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+VOYAGE EN SUISSE.
+
+
+Nous sommes partis; déjà plusieurs lieues me séparent d'elle, et je
+crois encore sentir sur mes lèvres le velouté de ses joues; je crois
+encore respirer sa douce haleine et tressaillir en lui donnant un
+baiser. Délire de l'amour, tu fais taire tous les autres sentiments, tu
+dois rendre souvent ingrat, injuste, égoïste! L'amitié d'une soeur, le
+souvenir d'un ami, la tendresse filiale, tout s'efface de notre esprit
+tant que tu nous tiens sous ton empire! Mais tu n'es qu'un délire; et
+quand la raison renaît, l'amitié reprend ses droits.
+
+Je suis près de M. Dermilly, et pendant plusieurs lieues je garde le
+silence; il a la bonté de me laisser à mes réflexions. Ce n'est qu'au
+bout d'un long espace de temps que je me revois dans la voiture, près de
+celui qui a bien voulu me choisir pour son compagnon de voyage, et
+auquel je n'ai pas encore dit un mot.
+
+Je me retourne vivement vers lui:
+
+--Ah! pardon, monsieur, lui dis-je en rougissant, c'est que je
+pensais...
+
+--Je ne t'en veux pas, André; je sais ce qui t'occupe, mon ami; dans les
+premiers moments du voyage le coeur est encore plein du souvenir des
+adieux; mais cela se dissipera. Puisque tu es sorti de tes réflexions,
+admire avec moi ce paysage, ces champs, ces bois, ces prairies; oublie
+un moment Paris!... Tu y retrouveras tout ce que tu y as laissé. André,
+tu n'as pas encore dix-huit ans; mais ton âme est aimante, ton coeur
+brûlant!... Si tu ne sais point modérer tes passions, tu éprouveras bien
+des chagrins; mon ami, dans ce monde, les gens les plus sensibles ne
+sont pas les plus heureux!... j'en suis moi-même un exemple. Un amour
+que je n'ai pu vaincre a fait le malheur de ma vie, lorsque, jouissant
+d'une fortune honnête, et avec assez de talent pour être estimé par les
+gens de mérite, j'aurais pu faire un bon mariage et couler des jours
+heureux. Je sens maintenant que je n'ai pas été raisonnable, parce que
+j'approche de quarante ans: mais à vingt-cinq ans je ne pensais pas
+ainsi. Crois-moi, André, ne m'imite point; et si ton coeur éprouve
+déjà quelque sentiment qui ne te promette aucun heureux résultat, au
+lieu de t'y abandonner, ne songe qu'à te distraire, et tu finiras par en
+triompher.
+
+M. Dermilly a bien raison: au lieu de rêver sans cesse à la charmante
+Adolphine, je ferais mieux de m'occuper de tout autre objet, dussé-je
+même faire quelques infidélités à Lucile; mais je n'approche pas de
+quarante ans, et je pense comme il pensait à vingt-cinq.
+
+Mon compagnon m'entretient de Manette, de Bernard, de ma mère, de ce
+pauvre Pierre, que je n'ai pu retrouver, et qui sans doute n'existe
+plus. Ah! il sait bien captiver mon attention; l'amour n'a point banni
+de mon coeur de si touchants souvenirs. Moi, je lui parle de ma
+bienfaitrice, de sa bonté, du bien qu'elle répand autour d'elle. M.
+Dermilly m'écoute attentivement, il ne perd pas un mot, et les moindres
+détails sur ce qui regarde madame la comtesse sont précieux pour lui;
+alors je suis bien sûr qu'il rêve encore comme à vingt-cinq ans.
+
+Pour me récompenser de l'avoir entretenu de son amie, il me parle
+d'Adolphine. Avec quel plaisir je l'écoute! c'est à mon tour à ne point
+perdre un mot de ce qu'il dit, à le supplier de recommencer encore. Ah!
+sans nous en être dit davantage, nos coeurs s'entendent bien!... et
+par cet échange nous savons charmer les journées du voyage.
+
+C'est à Bâle que nous nous rendons d'abord: là, nous devons nous arrêter
+quelque temps afin de visiter à loisir les environs. La ville de Bâte
+n'est point gaie, et les habitants ne sont pas liants; mais que les
+environs sont admirables! Quel plaisir de parcourir les belles vallées
+de la Suisse, de grimper sur ces montagnes, de visiter les ruines de ces
+vieux châteaux bâtis sur leur sommet, et de regarder à ses pieds des
+torrents jaillir en cascades et se perdre sur les rochers! Ce spectacle
+magnifique me rappelle mon pays; il y a souvent de l'analogie entre les
+sites de la Suisse et ceux de la Savoie; mais ici les paysans semblent
+plus riches, plus heureux. Le bonheur et la paix habitent ces cantons,
+où jamais le coeur n'est affligé par la vue d'un mendiant. Nous nous
+levons tous les jours de grand matin, pour aller admirer des sites
+nouveaux; souvent nous ne revenons pas le même jour à la ville; nous
+couchons chez des paysans qui nous reçoivent avec la bonté et la
+franchise renommées dans ces climats. Nous recevons des lettres de Paris
+le huitième jour de notre arrivée à Bâle; on sait que c'est là que nous
+devions d'abord nous arrêter. Il y a deux lettres pour moi, il n'y en a
+qu'une pour M. Dermilly; mais avec quel plaisir il la reçoit! qu'il est
+heureux! une ligne de celle qu'on aime doit faire tant de bien! Mais
+dois-je me plaindre, ingrat que je suis? c'est Manette... c'est Lucile
+qui m'écrivent! Commençons par Lucile: elle doit me donner des détails
+sur ce qui se passe à l'hôtel.
+
+Voyez un peu l'étourdie!... elle ne me parle que d'elle, de son amour,
+de sa constance... Oh! j'y crois, je n'en doute pas! et elle aurait bien
+dû me parler d'autre chose. Elle ne pense qu'à moi... Elle s'ennuie de
+ne pas me voir... et pas un mot d'Adolphine, ni du neveu de M. le comte!
+Cette Lucile ne songe à rien!... Ah!... voilà cependant un petit
+_post-scriptum_:
+
+«Rien de nouveau à l'hôtel: madame paraît triste; mademoiselle est comme
+sa mère; monsieur s'est donné deux indigestions la semaine dernière; le
+jeune marquis mène un grand train, et va beaucoup dans le monde.»
+
+Tant mieux: pendant ce temps il n'est pas auprès de sa cousine. Ah! il y
+a encore quelque chose d'écrit au bas de la page:
+
+«M. Champagne me fait toujours la cour, mais je ne l'écoute pas.»
+
+C'était bien la peine de m'écrire cela!... Enfin je sais qu'elle est
+triste, et que le cousin n'est pas sans cesse auprès d'elle: c'est
+quelque chose.
+
+Lisons maintenant la lettre de Manette... Bonne Manette!... j'aurais dû
+commencer par toi!... Mais du moins, en te lisant, ce n'est pas d'une
+autre que je m'occuperai.
+
+Son coeur simple et pur se peint dans ce qu'elle m'écrit:--Sois
+heureux, me dit-elle, et ne nous oublie pas; quant à moi, ni le temps,
+ni la distance ne pourront t'effacer de mon coeur.
+
+Il y en a moins long que dans la lettre de la femme de chambre: mais
+cette simple phrase de Manette vaut mieux, je crois, que tous les
+serments de Lucile.
+
+Après être restés trois semaines à Bâle, nous visitons Berne, Zurich,
+Saint-Gall, Neuchâtel; notre collection s'enrichit de vues prises dans
+tous les lieux où nous nous arrêtons. M. Dermilly ne peut se lasser de
+parcourir ce pays pittoresque et imposant. Si mon coeur ne soupirait
+pas en secret, je partagerais son enthousiasme; mais, tout en admirant
+les sites magnifiques qui s'offrent à mes regards, je ne puis m'empêcher
+de songer à l'hôtel de M. le comte et aux personnes qui l'habitent.
+
+Je vois avec peine que la santé de mon compagnon ne s'améliore pas.
+
+Chaque jour sa maigreur augmente, et ses traits semblent s'altérer
+davantage. Je crains que nos courses dans les montagnes ne le fatiguent
+et ne lui soient nuisibles. Mais lorsque je l'engage à prendre du
+repos:--Laisse-moi, me dit-il, admirer la nature et jouir des merveilles
+qu'elle offre à ma vue. Si le ciel a marqué bientôt la fin de ma
+carrière, que du moins je profite encore du peu de temps qui me reste.
+
+Nous sommes restés près de deux mois au milieu de ces belles montagnes;
+M. Dermilly veut aller à Genève, nous louons des montures, et avec des
+guides nous allons à petites journées, nous reposant dans tous les
+endroits qui nous plaisent. C'est ainsi qu'il est agréable de voyager.
+Nous arrivons sur les bords du Léman. M. Dermilly est faible et
+souffrant; je prévois que nous passerons quelque temps à Genève, et je
+le fais savoir à Paris. Il y a plus de deux mois que nous n'avons reçu
+de nouvelles, depuis ce temps que s'est-il passé à l'hôtel?!... Y
+suis-je déjà oublié?
+
+Je reçois bientôt une réponse de Manette; toujours bonne, toujours
+franche, elle m'engage à prodiguer mes soins à M. Dermilly, à ne point
+le quitter un instant. Pourquoi Lucile ne m'a-t-elle pas répondu aussi
+promptement?... Lucile qui voulait me suivre... qui voulait mourir...
+qui avait des attaques de nerfs!... Je ne conçois rien à ce retard: je
+suis si jeune encore!...
+
+Huit jours après, la réponse de Lucile m'arrive enfin; je brise le
+cachet, il me tarde de lire: de l'amour, encore de l'amour... Il me
+semble cependant que cela est moins brûlant, moins vif que dans sa
+première lettre... Ah! voici enfin des détails:
+
+«On s'amuse un peu plus à l'hôtel, on a donné plusieurs bals, M. le
+marquis est un fou, un étourdi, mais avec lui les plaisirs ne finissent
+point. Il est plus souvent près de sa cousine... Mademoiselle devient
+chaque jour plus jolie...»
+
+Hélas! je ne sais que trop combien elle est jolie!... Je n'ose plus
+continuer... «Elle rit des folies de son cousin...»
+
+Elle rit avec lui!... Ah! je suis perdu!... Pauvre André! on ne pense
+plus à toi!... Elle rit... elle le trouve aimable... il lui plaît... ils
+s'aimeront, cela est certain! Allons jusqu'au bout:
+
+«M. le marquis vient de prendre à son service un petit jockey anglais
+qui n'a que quinze ans; il est gentil, c'est un enfant, mais il me fait
+bien rire avec son baragouin, car il dit à peine quatre mots de
+français...»
+
+Eh! qu'est-ce que cela me fait?... que M. le marquis prenne tous les
+jockeys qu'il voudra!... Mais il me vient certaines pensées...
+Mademoiselle Lucile rit aussi avec le petit jockey... Elle aime beaucoup
+à former les jeunes gens, mademoiselle Lucile, et le retard qu'elle a
+mis à me répondre.... Oh! quelle idée!... N'ai-je point vu sa douleur,
+ses larmes, sa fureur même quand je suis parti!... Finissons sa lettre.
+
+«Adieu, mon cher André, amusez-vous bien et soyez bien sage.
+
+«Votre fidèle LUCILE.»
+
+Elle a mis fidèle... J'avais donc tort de la soupçonner.
+
+Je voudrais être à Paris... mais M. Dermilly n'a que moi pour lui parler
+de madame la comtesse, et cette conversation semble seule le ranimer. Il
+est malade, je ne puis le quitter; je n'oublierai jamais les soins qu'il
+m'a prodigués, lorsque je fus blessé par le cabriolet du comte, et,
+fallût-il lui consacrer ma vie entière, mon coeur n'en murmurerait
+point.
+
+Enfin il se trouve mieux, et nous recommençons nos excursions dans les
+environs. Ce pays est charmant, mais je ne puis en sentir toutes les
+beautés; pour jouir de la vue d'un beau site, il faut que l'âme soit
+calme et satisfaite; comment apprécier les merveilles de la nature quand
+le coeur, brûlant d'amour, est dévoré d'inquiétude et de jalousie!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+RETOUR.--JE QUITTE L'HOTEL.
+
+
+Après trois mois de séjour à Genève, nous nous embarquons sur le Rhône
+pour nous rendre à Lyon. Les bords du Rhône charment l'oeil du
+navigateur et réjouissent l'âme du convalescent. Nous restons quelques
+semaines sur ces bords, admirant ces riantes campagnes, moins sévères et
+moins pittoresques que les belles vallées suisses, mais bien dignes
+aussi des pinceaux de l'artiste.
+
+Enfin M. Dermilly songe au retour. Nous arrivons à Lyon; nous ne nous
+arrêtons que huit jours dans cette ville, qui me rappelle mon pauvre
+frère et l'aventure qui nous y arriva. Nous poursuivons notre voyage; la
+santé toujours chancelante de M. Dermilly nous retient encore quelque
+temps, et ce n'est qu'au bout de neuf mois d'absence que je revois ce
+Paris, où la première fois je suis entré en dansant et en chantant!...
+Ah! ce n'est plus la même chose.
+
+--André, me dit M. Dermilly en arrivant dans la grande ville, tu vas
+retourner à l'hôtel du comte, mais je ne crois pas que maintenant tu y
+fasses un long séjour. Songe que ma demeure est la tienne, et que je te
+regarde comme mon fils.
+
+Homme généreux!... qu'ai-je donc fait pour tant de bontés?... Et je
+brûle de le quitter, de retourner à l'hôtel!... Ah! l'amour nous rend
+ingrats!... et il ne nous dédommage point des fautes qu'il nous fait
+commettre.
+
+Il est huit heures du soir lorsque j'entre à l'hôtel: je regarde avec
+ivresse les croisées de l'appartement d'Adolphine... Elle est là... oui,
+mon coeur me le dit; mais je ne la verrai pas ce soir. Je redoute son
+père... son cousin.... Non, je n'ose me présenter, courons chez Lucile.
+
+Pourvu que Lucile soit chez elle; oui, la clef est à sa porte. J'entre
+dans la première chambre... j'entends parler dans la seconde, qui est la
+pièce où elle couche. Avec qui Lucile cause-t-elle? Si Adolphine était
+montée... Oh! non, ce n'est pas présumable... Cependant je m'arrête et
+ne résiste pas au désir d'écouter un moment; je reconnais bientôt la
+voix de Lucile.
+
+--Voyons, petit John, donnez-moi une leçon d'anglais... et ne serrez pas
+tant vos jambes contre les miennes.--_Yes, miss_--Oui, mais vos yes,
+yes, ne vous empêchent point de me marcher sur les pieds...--_Yes,
+miss_.--Allons, petit John, tenez-vous tranquille, et apprenez-moi
+comment on dit je vous aime en anglais.--_I love you, miss_.--_Ai
+love_... Ah! comme il faut ouvrir la bouche!... heureusement que mes
+dents ne sont pas laides... _Ai love_...--_You for ever_.--Fort et
+quoi?...--_Ever_, _miss_.--Ah! comme en voilà long, et qu'est-ce que
+cela veut dire tout cela?--Je aime vous pour beaucoup longtemps.--Ah!
+ah! ah! qu'il est drôle ce petit John en disant cela!... C'est qu'il me
+fait des yeux comme s'il avait vingt ans... ah! ah!--_For ever,
+miss_.--Oui, oui, j'entends... Tenez donc vos genoux tranquilles, petit
+jockey... Ah! comme les Anglais ont la peau blanche!... Je n'avais pas
+encore remarqué cela.... Et embrassez-moi, comment dit-on cela,
+John?--_Kiss my_.--_Kiss my?_ ah! que c'est gentil, _kiss my!_... Tiens,
+je dirai cela très-facilement, _kiss my... kiss my..._ Eh bien!
+voulez-vous finir, petit jockey... C'est qu'il m'embrassé vraiment.
+
+En ce moment j'ouvre la porte, pour terminer la leçon d'anglais, et je
+vois mademoiselle Lucile tenant les mains d'un petit blondin rose, bien
+joufflu, et qui, je crois, apprend beaucoup plus lestement que les
+Savoyards.
+
+En me voyant, Lucile jette un cri et rougit; le petit jockey me regarde
+avec étonnement... Mais la femme de chambre se remet bientôt, et faisant
+signe au jockey de s'en aller:--Voilà assez d'anglais pour aujourd'hui,
+lui dit-elle, la leçon est finie.
+
+M. John la salue d'un air presque fâché et s'éloigne en faisant une
+petite mine très-comique.
+
+--Comment, c'est vous, André? me dit Lucile en s'approchant de moi.
+J'espère que cela s'appelle surprendre son monde!
+
+--En effet, vous ne m'attendiez pas, je m'en suis aperçu.
+
+--Qu'est-ce que c'est, monsieur? N'allez-vous pas être jaloux d'un
+enfant? d'un petit bonhomme qui me fait dire quelques mots d'anglais
+pour rire? voilà tout... Ah! ce serait joli d'être jaloux de John!
+
+--Non, Lucile, oh! non, je vous assure que cela ne me tourmente pas du
+tout.
+
+--A la bonne heure... Comme il est grandi encore depuis neuf mois!...
+Oh! vous êtes un homme à présent. Eh bien! vous ne m'embrassez pas!...
+Il faut que je vous le dise. Comment les voyages ne vous ont pas formé
+plus que cela?
+
+--Donnez-moi des nouvelles de madame... de mademoiselle.
+
+--Vous ne les avez donc pas encore vues?
+
+--Non, j'arrive à l'instant.
+
+--Elles doivent être seules maintenant, car madame avait la migraine ce
+matin et n'aura reçu personne.
+
+--Elles sont seules? ah! je cours...
+
+--Eh bien! monsieur André, vous ne m'avez pas embrassée... J'espère que
+vous allez revenir.
+
+Je n'écoute plus Lucile, je suis déjà devant l'appartement de madame la
+comtesse. Comme mon coeur bat!... Je vais voir celle que j'adore... et
+l'absence, bien loin d'affaiblir mon amour, n'a fait que l'accroître
+encore.
+
+Je traverse les pièces qui précèdent le salon de madame; je respire à
+peine... Enfin, me voici tout près d'elle, une seule porte nous sépare
+encore... Insensé! au lieu de nourrir cette passion qui doit faire le
+malheur de ma vie, ne ferais-je pas mieux de fuir celle qui en est
+l'objet? Mais je ne le puis... Je tiens le bouton de la porte. J'ouvre
+doucement... je l'aperçois... assise près d'une table et lisant.
+
+Elle ne m'a pas entendu... Elle continue de lire... elle est seule. Une
+glace placée en face d'elle réfléchit ses traits. Je puis la contempler
+à mon aise... Oui, elle est plus belle encore... L'adolescence amène
+d'autres sentiments, et les traits en reçoivent une autre expression. Je
+voudrais lire sur son front... Je cherche en elle un peu d'amour, pour
+moi. Elle a seize ans maintenant... Ah que ne sommes-nous encore à ce
+moment où je la portais dans mes bras... où ses petites mains jouaient
+avec les boucles de mes cheveux!
+
+En la regardant je me suis insensiblement approché... Enfin, je suis
+tout près d'elle, et, sans y penser, sans en avoir eu le dessein, je
+prends une de ses mains et je la porte sur mon coeur.
+
+Adolphine fait d'abord un mouvement d'effroi, mais elle me reconnaît et
+le plaisir brille dans ses yeux.
+
+--C'est vous, André, me dit-elle, c'est vous! ah! que je suis contente
+de vous revoir!... Vous ne voyagerez plus, n'est-ce pas, André? vous
+resterez maintenant avec nous?...
+
+Fille charmante!... et elle ne retire pas sa main que je presse sur mon
+coeur! Je suis si heureux, si troublé, que je ne sais plus ce que je
+dis, et il me semble qu'elle partage mon bonheur.
+
+--Vous ne m'avez donc pas oublié, mademoiselle?
+
+--Vous oublier, André! vous, l'ami de mon enfance, vous qui m'avez sauvé
+la vie!... C'est mal de penser cela...
+
+--Ah! mademoiselle, que ne puis-je vous consacrer toute mon existence!
+Si vous saviez combien, loin de vous, le temps m'a paru long!... Je
+n'avais qu'un désir, celui de revenir... de vous revoir...
+
+Je ne suis plus maître de mon secret... il va m'échapper... je ne vois
+plus la distance qui nous sépare, je ne vois qu'Adolphine, lorsque des
+pas se font entendre: je n'ai que le temps de quitter sa main, de
+m'éloigner d'elle... le marquis entre dans le salon.
+
+En m'apercevant il fait une légère grimace, mais il s'approche de sa
+cousine, il s'assied contre elle... et la regarde avec une familiarité!
+il lui prend lestement la main... ah! il ne connaît pas le prix de ce
+trésor!
+
+--Ma chère petite cousine, on m'a dit que la maman était indisposée, et
+moi aussi j'ai une espèce de migraine; je viens rire avec vous pour
+tâcher de la guérir.
+
+En achevant ces mots, le marquis se retourne et semble étonné de me voir
+encore. Il me jette un regard insolent en s'écriant:--Que faites-vous
+là?... sortez donc, vous voyez bien qu'on n'a pas besoin de vos
+services...
+
+Je reste immobile, mes yeux se fixent sur le marquis, mais je tâche de
+contenir mon agitation.
+
+Ne me voyant point bouger, le marquis reprend au bout d'un moment:--Eh
+bien! est-ce que vous ne m'avez pas entendu?... je vous dis de sortir.
+
+--Je vous ai fort bien entendu, monsieur; mais je ne pensais pas que ce
+fût à moi que vous parliez ainsi.
+
+--Et à qui donc, s'il vous plaît?... faut-il se gêner pour renvoyer
+monsieur André le Savoyard!...
+
+--Oui, monsieur, je suis Savoyard, et je m'en fais honneur; les
+habitants de mon village sont honnêtes, fidèles, reconnaissants... je
+tâcherai de conserver toute ma vie ces vertus héréditaires; c'est mon
+seul patrimoine, mais je ne les changerais pas contre l'or et les titres
+de beaucoup de gens.
+
+--Ah! ah! phrase superbe... mon cher; vous avez retenu cela d'un
+mélodrame de l'Ambigu ou de la Gaîté, n'est-ce pas? Mais c'est assez; je
+vous dis de sortir, obéissez!
+
+--Ce n'est pas à vous, monsieur, à me donner des ordres...
+
+--Insolent!... je vous mettrai bien à la raison...
+
+Mon sang bouillonne dans mes veines, mais Adolphine accourt auprès de
+moi; son regard est suppliant:
+
+--Mon Dieu! pourquoi donc vous disputer, s'écrie-t-elle, mon cousin; que
+vous a donc fait André pour lui parler ainsi?...
+
+--Votre André est un drôle que je veux corriger.
+
+--Je ne me connais plus, je suis prêt à m'élancer sur le marquis...
+Adolphine se jette entre nous, elle étend ses bras vers moi.
+
+--Rendez grâces à la présence de mademoiselle, dis-je au marquis; sans
+elle vous ne m'auriez pas insulté impunément.
+
+--Je crois vraiment qu'il me brave... Ah! c'en est trop! et je veux...
+
+En ce moment ma bienfaitrice paraît au milieu de nous; elle a entendu
+notre querelle, et, oubliant ses souffrances, s'est empressée
+d'accourir. Adolphine court dans les bras de sa mère en s'écriant:
+
+--Ah! maman! je t'en prie, empêche-les de se quereller... si tu
+savais...
+
+--J'ai tout entendu, dit madame la comtesse; Thérigny, je croyais que
+vous auriez plus de respect pour moi, et que, dans mon appartement,
+devant ma fille, vous ne vous seriez pas livré à de tels emportements.
+
+--Comment! ma chère tante, quand ce?...
+
+--Taisez-vous. Et vous, André, rentrez chez vous, demain matin vous
+viendrez me voir... Allez, André..., je vous en prie...
+
+Comment résister aux ordres de ma bienfaitrice?... Elle me tend la main
+en me faisant signe de m'éloigner. Je baise avec respect cette main
+chérie, et je sors sans regarder le marquis, afin que ma colère ne
+l'emporte pas sur mon devoir.
+
+Lucile m'attendait dans ma chambre. N'étant plus en présence de madame
+la comtesse, je puis enfin laisser éclater mes sentiments; je me promène
+à grands pas dans l'appartement sans faire attention à Lucile, qui me
+suit en me tirant de temps à autre par mon habit.
+
+--Ai-je assez souffert... suis-je assez humilié?...
+
+--Vous avec souffert, André, et quand donc cela?
+
+--Devant Adolphine me traiter ainsi!...
+
+--Qui donc?
+
+--O ma bienfaitrice! sans vous je ne sais où m'aurait emporté ma
+colère!...
+
+--Allons, il est en colère maintenant... et contre qui donc, monsieur?
+
+--C'en est fait, dès demain je quitte cette maison...
+
+--Vous quittez l'hôtel... Ah ça! c'est pour rire que vous dites cela?
+
+--Je l'aurais quitté sur-le-champ, sans les ordres de madame, qui m'y
+retiennent jusqu'à demain.
+
+--Monsieur André, je n'aime pas ces plaisanteries-là! je vais me trouver
+mal si vous parlez encore de départ... ah! je sens déjà que mes nerfs se
+crispent, se retirent...
+
+Lucile s'assied en poussant de grands gémissements; mais comme elle
+s'aperçoit que je continue de me promener dans la chambre sans faire
+attention à ses nerfs, elle se décide à ne point se trouver mal, et
+court de nouveau après moi.
+
+--Mon petit André... qui est-ce qui vous fâche donc si fort?... est-ce
+parce que j'apprenais quelques mots d'anglais avec John?... eh bien! je
+vous promets de ne plus prendre de leçons, quoique ce soit bien
+innocent.
+
+--Ah! vous pourrez prendre autant de leçons qu'il vous plaira. Lucile,
+je ne serai plus là pour vous gêner... je pars demain.
+
+--La! c'était bien la peine de revenir pour partir si vite!... Et que
+vous a-t-on fait, monsieur, pour que vous soyez si pressé de nous
+quitter?
+
+--On m'a insulté... traité comme un misérable...
+
+--Qui donc?
+
+--Le neveu de M. le comte.
+
+--Eh! c'est pour cela que vous êtes si en colère?... est-ce qu'il faut
+faire attention aux discours d'un étourdi, d'un fou, qui, les trois
+quarts du temps, ne pense pas à ce qu'il dit?
+
+--Ah! Lucile, il est des choses que je ne pourrai jamais supporter. Si
+je restais dans cet hôtel, d'un moment à l'autre il arriverait quelque
+scène fâcheuse... Il est de mon devoir de partir, et je suis sûr que
+madame la comtesse elle-même m'approuvera.
+
+--Je suis bien sûre, moi, qu'elle ne vous laissera pas partir.
+
+--Lucile, aidez-moi à faire mes apprêts...
+
+--Joli passe-temps! après neuf mois d'absence!... quand on doit avoir
+tant de choses à se dire! il faut que j'aide monsieur à faire des
+paquets!...
+
+--Oh! ce ne sera pas long!...
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! que je vais m'ennuyer dans cette maison
+maintenant! Pendant votre voyage, au moins je savais que vous
+reviendriez, et cela me consolait.
+
+--Vous apprendrez l'anglais, Lucile, et cela vous distraira.
+
+--Est-il méchant! aimez-donc quelqu'un... pour qu'il vous fasse de la
+peine ensuite.
+
+--Ah! Lucile, je ne perdrai jamais le souvenir de vos bontés et des
+heureux instants que j'ai passés avec vous.
+
+--Je l'espère bien... d'ailleurs nous nous reverrons... Embrassez-moi
+donc si vous m'aimez toujours...
+
+--Mais ce M. Thérigny... ah! je sens que sa vue seule...
+
+--Au diable les gens en colère!... cela n'est bon à rien!... vous étiez
+bien plus aimable quand vous étiez petit, monsieur André.
+
+--Comme elle tendait ses bras vers moi... comme elle me regardait!
+
+--Qui donc vous tendait les bras?
+
+--Ah! elle ne me méprise pas, elle!... son coeur est si bon, si
+sensible!...
+
+--Monsieur, vous empaquetterez vous-même vos culottes... tout ici
+commente à m'ennuyer beaucoup.
+
+--Adolphine! Adolphine!...
+
+--Allons, voilà mademoiselle qui en est à présent; en vérité, je crois
+qu'il perd la tête... encore si c'était d'amour pour moi, on le lui
+pardonnerait... mais, bah! il ne pense pas plus à moi!... Et où monsieur
+va-t-il loger? j'espère que ce n'est pas avec mademoiselle Manette; car
+enfin ce n'est plus un enfant, votre Manette, et les moeurs... André,
+vous me donnerez votre adresse; j'irai vous voir souvent.
+
+--Je vais demeurer chez M. Dermilly.
+
+--Chez M. Dermilly! mais ce sera fort gênant... c'est égal, j'aime mieux
+cela que si vous étiez chez le père Bernard.
+
+Bernard!... Manette!... je suis à Paris, et je n'ai pas encore été les
+embrasser! Ah! combien je m'en veux!... Mais en quittant cette maison je
+serai tout à l'amitié.
+
+Je retombe dans mes réflexions, Lucile continue de se lamenter; la nuit
+se passe ainsi. Au point du jour la femme de chambre me quitte en me
+faisant une mine moitié tendre, moitié fâchée.
+
+J'attends avec impatience que madame me fasse dire de descendre chez
+elle; enfin, sur les onze heures, Lucile vient m'avertir que sa
+maîtresse désire me parler, et je me hâte de me rendre près de ma
+bienfaitrice. Adolphine est là... elle dessine auprès de sa mère.
+
+La bonne Caroline me témoigne la plus tendre amitié, sa fille m'adresse
+un charmant sourire. On semble vouloir me dédommager du chagrin que m'a
+causé le marquis, en me montrant encore plus d'intérêt. J'apprends à
+madame mon désir d'aller vivre près de M. Dermilly, si elle veut bien y
+consentir. Adolphine semble attendre avec anxiété la réponse de sa mère;
+celle-ci, après avoir réfléchi quelque temps, me dit enfin:
+
+--Je ne puis vous blâmer, André, et je ne m'oppose point à votre
+départ... non que je pense que le marquis vous dise désormais rien de
+désagréable, mais je sens que sa présence doit vous être pénible...
+Votre éducation est terminée, il vous faut maintenant connaître le monde
+et les hommes autrement que par les livres. Vous ne pouviez prendre un
+meilleur mentor que M. Dermilly. Il vous aime autant que moi, c'est
+beaucoup dire, André; mais, en vous sachant auprès de lui, je vous
+croirai toujours avec moi.
+
+--Quoi, maman, tu le laisses partir? s'écrie Adolphine.
+
+--Ma bonne amie, il faut aimer les gens pour eux. André a dix-neuf ans,
+le séjour de cet hôtel, où il reste presque toujours enfermé dans sa
+chambre, n'est plus ce qui lui convient; mais nous le verrons souvent,
+n'est-il pas vrai, André?
+
+Je réponds en balbutiant; car je suis tout troublé de la douleur
+d'Adolphine... J'ai vu des larmes dans ses yeux, et je songe que c'est
+mon départ qui les fait couler.
+
+--Avant de vous laisser partir, André, reprend ma bienfaitrice, je veux
+vous faire connaître mes intentions: j'avais le projet de vous établir,
+mon ami; de vous marier avec celle que vous aimez...
+
+--Avec celle que j'aime, madame! dis-je vivement tandis qu'Adolphine
+prête une oreille attentive en me regardant à la dérobée.
+
+--Oui, André, je connais vos sentiments... Croyez-vous que depuis
+longtemps je ne les aie pas devinés?...
+
+Je rougis, je baisse les yeux. Madame la comtesse continue:
+
+--Mais je sens que vous êtes trop jeune pour vous marier maintenant...
+Au reste, dès que vous voudrez épouser Manette, songez, André, que la
+dot est prête, et que j'exige que vous acceptiez cette faible marque de
+mon amitié: c'est bien peu auprès de ce que votre père fit jadis pour
+moi.
+
+Manette! elle croit que j'aime Manette!... Adolphine pourrait le penser
+aussi! je veux la détromper: ses regards sont attachés sur son dessin...
+mais sa main est immobile... elle cache son visage pour dérober son
+émotion à sa mère.
+
+Madame, je suis reconnaissant de vos bienfaits, dis-je avec feu; mais je
+ne puis les accepter... Vous vous êtes trompée sur mes sentiments... Je
+ne serai jamais l'époux de Manette... Je l'aime comme une soeur; mais
+je ne ressens point d'amour pour elle...
+
+--Vous n'aimez pas Manette! s'écrie avec surprise ma bienfaitrice; je ne
+lui réponds plus; je ne vois qu'Adolphine, qui paraît respirer plus
+librement, et vient de me jeter un si doux regard qu'il me semble que je
+n'ai plus rien à envier aux rois de la terre.
+
+Je la regarde toujours, et, quoiqu'elle ait baissé la tête, je vois
+encore sur ses lèvres les traces du sourire que ma réponse a fait
+naître.
+
+Nous restons quelques minutes dans cette situation; je ne m'aperçois pas
+que la mère d'Adolphine promène alternativement ses regards sur moi et
+sur sa fille; mais, en revenant de mon ivresse, je vois sur le front de
+ma bienfaitrice une expression de sévérité qu'elle n'a jamais eue avec
+moi, et je baisse les yeux en rougissant, tremblant qu'elle n'ait lu
+dans mon coeur.
+
+--Il suffit, André, dit enfin la comtesse, je suis fâchée de m'être
+trompée... Je croyais Manette destinée à être un jour votre femme... et
+je suis persuadée qu'elle aurait fait votre bonheur... Mais peut-être
+changerez-vous de sentiments, et...
+
+--Oh! non, madame! non, jamais je ne changerai!... jamais je n'aurai
+d'amour pour une... pour qui... pour...
+
+--C'est assez: vous pouvez partir. Je me charge de présenter vos
+respects à M. le comte.
+
+Je vais m'éloigner intimidé du ton de ma bienfaitrice, mais elle reprend
+bientôt avec un accent plus doux:
+
+--André, n'oubliez jamais que vous avez passé une partie de votre
+jeunesse dans cette maison... que je vous aime comme mon fils... que
+votre bonheur fut toujours mon plus cher désir.
+
+--Moi l'oublier, madame... ah! jamais!... vos bienfaits sont gravés dans
+mon âme; puissé-je un jour être à même de vous prouver ma
+reconnaissance!
+
+La bonne Caroline me presse dans ses bras. Adolphine s'avance... Un
+regard de sa mère semble arrêter ses pas; mais elle me tend la main en
+signe d'adieu, et je presse cette main chérie qui tremble dans la
+mienne... C'en est fait, je m'éloigne; je quitte cet hôtel où j'ai passé
+huit années de ma vie... Peut-être eussé-je été plus heureux en n'y
+entrant jamais!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+RENCONTRE INESPÉRÉE.
+
+
+--Me voici, monsieur, dis-je à M. Dermilly en arrivant chez lui; j'ai
+pour jamais quitté l'hôtel, et, si vous le permettez, je resterai avec
+vous.
+
+--Si je le permets, mon ami! dit M. Dermilly en me pressant dans ses
+bras; ah! ta présence adoucit mes souffrances et charme mes ennuis: sois
+mon fidèle compagnon. Ce ne sera pas pour longtemps, André; mais du
+moins c'est ta main qui me fermera les yeux.
+
+Je tâche de le distraire de ces tristes pensées en lui racontant ce qui
+s'est passé a l'hôtel et ce qui a causé mon départ. Il m'écoute
+attentivement.--Tu as bien fait de prendre ce parti, me dit-il; en
+demeurant plus longtemps sous le même toit que cet étourdi qui affecte
+de te mépriser, tu aurais pu oublier que tu étais dans la maison de
+Caroline... et je frémis en songeant à ce qui pouvait en résulter. Tu
+iras voir la comtesse... tu le dois, mais tu feras en sorte de ne point
+rencontrer des gens qui ne t'aiment pas. Va souvent chez Bernard et
+Manette; mais que ces bons amis viennent ici tant qu'ils le désirent,
+ils me feront toujours plaisir. Car, mon cher André, je ne suis qu'un
+artiste et je ne rougis point de la visite d'un honnête homme, de
+quelque classe qu'il soit. Si j'étais comte, il me semble que je
+penserais de même.
+
+Me voilà de nouveau installé dans cette chambre où l'on me transporta
+blessé a l'âge de onze ans. La bonne Thérèse n'est plus, un domestique
+fidèle la remplace. Je retourne visiter l'atelier où Rossignol a joué sa
+scène de revenant. Je ne rencontre plus ce mauvais sujet; peut-être pour
+quelque fredaine a-t-il été forcé de quitter Paris; maintenant je ne
+serai plus sa dupe. M. Dermilly n'a pas depuis longtemps employé de
+modèles; sa faiblesse ne lui permet plus de travailler que fort
+rarement.--C'est toi, me dit-il, qui finiras ces tableaux que j'ai
+commencés.
+
+Je n'ai point oublié mes bons amis; mais mon départ de l'hôtel m'a
+tellement occupé, que je suis excusable d'avoir tardé à me rendre près
+d'eux. Allons les embrasser; ils logent toujours au même endroit. Le
+père Bernard tient à sa mansarde, que cependant il aurait pu quitter,
+car son travail et celui de sa fille le mettent au-dessus du besoin;
+mais le porteur d'eau n'a point de vanité; et lorsque Manette lui
+propose de descendre d'un étage afin de moins se fatiguer, il lui
+répond:--Mes jambes sont accoutumées à me porter jusqu'ici, et mes amis
+à venir m'y chercher. Ceux qui, pour me voir, craignent de se fatiguer
+en grimpant un cinquième, me feront plaisir en restant chez eux.
+
+A cela Manette n'ose rien répondre, son coeur lui dit que le cinquième
+ne me fera jamais peur. En effet je monte rapidement l'escalier, et je
+me retrouve dans les bras de mes bons amis. Avec quel plaisir je les
+embrasse! Bernard prétend que je suis un bel homme, Manette dit qu'elle
+me voit toujours de même, et moi je m'aperçois qu'elle est fort bien
+faite, et que ses dix-neuf ans lui donnent un certain air réservé,
+décent, qui lui sied fort bien.
+
+--Je viens dîner avec vous, leur dis-je.--Quoi! tu ne retournes pas à
+l'hôtel? s'écrie Manette.--Non, je n'y retourne plus, je l'ai quitté
+pour toujours, et maintenant je demeure avec M. Dermilly.
+
+Le père Bernard me demande l'explication de ce changement, et je lui
+conte tout. Pendant que je parle je suis frappé de la joie, de l'ivresse
+que témoigne Manette: en me revoyant elle était contente; mais depuis
+qu'elle sait que je n'habite plus l'hôtel, il semble qu'un délire se
+soit emparé d'elle: elle court, saute dans la chambre, elle rit et
+chante en même temps; le bonheur brille dans ses yeux; elle ne peut
+rester en place... C'est Manette à l'âge de huit ans lorsque nous
+dansions ensemble les bourrées de notre pays.
+
+--Mon père! mon père! s'écrie-t-elle, il ne reste plus à l'hôtel!... ah!
+quel bonheur!... que je suis contente!--Eh! pourquoi donc cela? dit le
+père Bernard.--Ah! mon père, c'est que nous le verrons bien davantage
+maintenant! vous voyez bien que M. Dermilly nous permet d'aller chez
+lui... et puis André aura plus de temps... et puis il pensera plus à
+nous... il nous aimera bien mieux...--Bien mieux, Manette! est-ce qu'à
+l'hôtel je vous avais oubliés?--Non, non, mais c'est égal; ces beaux
+appartements, ce grand monde, ces beaux meubles, cela étourdit toujours
+un peu... Et puis on voit des personnes... qui... ah! André! que je suis
+heureuse!... ah! n'y retourne jamais!
+
+--Jamais! s'écrie Bernard, et c'est ainsi qu'il reconnaîtrait les
+bienfaits de madame la comtesse?--Oh! mon père, pardon, je sais bien
+qu'il doit aller la voir quelquefois; mais il ne couchera plus dans
+cette grande maison où je n'aurais jamais osé entrer... Et ça pouvait
+lui donner des idées... car, mon père, André est un Savoyard, et il ne
+pouvait pas et il ne doit pas l'oublier. N'est-ce pas, André, que tu
+veux toujours te souvenir de ta naissance? que tu ne feras pas le
+fier?...
+
+--Moi, Manette!... est-ce que je l'ai jamais été?--Eh! non, par Dieu!
+mon garçon, tu ne l'as pas été; mais je crois, en vérité, qu'il a passé
+quelque vertigo dans la tête de ma fille!... Elle n'a jamais tant parlé
+ni tant sauté depuis dix ans!
+
+Je passe auprès de mes bons amis la journée entière; elle me paraît
+courte, car ils me témoignent tant d'amitié que mon coeur en est
+vivement touché. Lorsque le souvenir d'Adolphine vient rembrunir mon
+front et qu'il m'échappe un soupir, Manette, qui semble deviner ma
+pensée, s'empresse de me prendre la main, de me parler de ma mère, de
+mon pays, et elle trouve toujours le moyen de ramener le sourire sur mes
+lèvres. Le père Bernard, qui, en prenant des années, se donne un peu
+plus de repos, aime à tenir table et à trinquer avec moi en portant la
+santé de tous ceux qui me sont chers, tandis que Manette me dit tout bas
+en me souriant:
+
+--André, quelle charmante journée j'ai passée! Oh! il y a bien longtemps
+que je n'avais été aussi heureuse!
+
+Entouré de ces bons amis, je me sens aussi plus content; non, à l'hôtel
+je ne goûtais pas des plaisirs aussi purs, aussi doux. Pourquoi suis-je
+entré dans cette belle maison où j'ai laissé ma gaieté d'autrefois?
+
+J'ai quitté mes amis vers le soir; avant de rentrer chez M. Dermilly, je
+ne puis résister au désir de passer devant l'hôtel: je n'entrerai pas,
+mais je regarderai les fenêtres. La voilà cette maison où j'ai passé mon
+adolescence, où j'ai reçu de l'éducation! là on a éclairé ma raison, mon
+jugement, nourri mon esprit... Mais j'ai payé tous ces avantages par la
+perte de ma tranquillité... Ah! je suis loin d'être ingrat; je ne devais
+pas élever mes regards vers la fille de ma bienfaitrice. Mais, toujours
+près d'elle, ai-je pu me défendre, me garantir de ce charme, de cet
+amour qu'elle sait si bien inspirer?... Pourquoi, m'ont-ils laissé
+pendant huit ans à même d'apprécier à chaque instant ses vertus,
+d'admirer ses attraits?... Parce que je suis un Savoyard, ils ont pensé
+que je n'avais pas un coeur!
+
+Cependant madame la comtesse ne fut pas insensible; d'après tout ce que
+j'ai entendu, elle a connu l'amour, elle doit compatir à ses peines. On
+l'a mariée contre son gré, elle ne voudra pas contraindre l'inclination
+de sa fille. Insensé! et M. le comte, et le rang, et la fortune!... Ma
+bienfaitrice elle-même oubliera ses premières amours; à trente-six ans
+elle ne pensera plus comme à dix-huit... Avec l'âge s'effacent les
+peines du coeur, et on est moins sensible à celles des autres.
+
+Après avoir passé près d'une heure devant l'hôtel, les yeux fixés sur
+les croisées d'Adolphine, je rentre enfin dans ma nouvelle demeure.
+Mais mon coeur se dit que, sans l'arrivée du marquis, je serais encore
+sous le même toit qu'Adolphine, et je ne puis m'empêcher de haïr celui
+qui m'a séparé d'elle.
+
+Plusieurs semaines se sont écoulées depuis que j'ai quitté la maison de
+M. de Francornard, et je n'ai pas encore osé me rendre chez ma
+bienfaitrice; je me contente de passer tous les soirs plusieurs heures
+devant l'hôtel. Lucile vient me voir quelquefois, et de préférence aux
+heures où je suis dans l'atelier, parce que j'y suis toujours seul et
+que Lucile aime le tête-à-tête. Elle m'apprend que depuis mon départ
+mademoiselle est fort triste et ne veut point aller au bal. Ah! Lucile,
+si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant cela! M. de
+Thérigny fait de grandes dépenses en chevaux, en voitures; on assure
+qu'il entretient une danseuse de l'Opéra; qu'il en entretienne dix! et
+qu'il ne pense pas à sa cousine. Mais son oncle le trouve charmant,
+parce qu'il lui envoie chaque matin quelque nouveauté de chez Chevet.
+
+Lucile termine par son refrain ordinaire:--Je vous assure que je
+n'apprends plus l'anglais et que je n'écoute pas Champagne. Mais venez
+donc à l'hôtel, ce n'est pas bien de ne point aller voir madame.
+
+J'en brûle d'envie, et je ne sais ce qui m'arrête!... Mais M. Dermilly
+lui-même m'engage à aller voir madame la comtesse. Ses désirs sont des
+ordres pour moi; je me rends à l'hôtel. J'ai soigné ma toilette; sans
+être coquet, je suis bien aise d'être habillé avec goût; en secret je
+désire plaire. Je suis presque aussi bien mis que M. le marquis, et
+Lucile assure que j'ai une tournure fort distinguée.
+
+Je tremble en entrant dans l'hôtel; et en montant l'escalier qui conduit
+chez madame, je pense que je vais voir Adolphine! Elle est toujours avec
+sa mère. Lucile m'aperçoit, elle court m'annoncer à sa maîtresse; au
+bout d'un moment elle revient me dire d'entrer. Me voici devant
+madame... Mais, hélas! je ne vois point celle que j'espérais trouver là.
+
+Madame me témoigne beaucoup d'amitié; mais mon coeur cherche
+Adolphine; j'espère toujours la voir entrer... Elle ne vient pas; il
+faudra donc m'en retourner sans l'avoir vue?... Je ne sais si j'ai bien
+répondu à ma bienfaitrice, mais je crois qu'elle s'aperçoit de mon
+trouble, de mon impatience; malgré moi je tourne sans cesse mes regards
+vers la porte. Madame me demande des nouvelles de M. Dermilly; je n'en
+ai point de bonnes à lui donner, car sa santé s'affaiblit chaque jour.
+Jadis, en apprenant son état, la sensible Caroline eût tout bravé pour
+voler près de lui, maintenant elle se contente de soupirer... Les années
+ont fait leur effet.
+
+Il faut que je m'éloigne, ma visite a été assez prolongée; je me lève;
+mais je n'y tiens plus, et je balbutie le nom d'Adolphine.
+
+--Ma fille se porte bien, me dit froidement la comtesse, je ne manquerai
+pas de lui faire part de votre bon souvenir.
+
+Allons, il est décidé que je ne la verrai pas! Je m'éloigne tristement;
+Lucile me suit sans en faire semblant, et me glisse à l'oreille:--J'irai
+demain à l'atelier.--Pourquoi n'ai-je pas vu mademoiselle?--Madame lui a
+dit d'aller dessiner chez elle et de l'y attendre, quand elle a su que
+vous étiez là. On ne veut plus que je là voie! Ah! pourquoi n'avoir pas
+pris plus tôt toutes ces précautions?...
+
+Je sors de l'hôtel à pas précipités, je retiens avec peine les larmes
+qui me suffoquent. J'entre dans l'allée d'une maison, et là je pleure à
+mon aise en regardant ses croisées et en me disant:--Je ne la verrai
+plus! je ne pourrai plus lui parler!... je n'entendrai plus sa douce
+voix!... ses yeux charmants ne se fixeront plus sur les miens!
+
+Ces pensées redoublent ma peine, mais du moins je puis me livrer en
+liberté à ma douleur; être obligé de cacher ses souffrances rend encore
+plus malheureux.
+
+Un jeune homme, de mon âge à peu près et vêtu comme je l'étais quand je
+vivais avec Bernard, entre en chantant dans l'allée où je suis; il va
+passer devant moi pour monter l'escalier qui est au fond, et je me suis
+rangé pour lui faire place. Mais, étonné sans doute de voir un homme
+élégant pleurer comme un enfant dans une allée, il s'arrête à quelques
+pas de moi; il ne peut se décider à monter l'escalier; mon chagrin lui
+fait mal, il ne chante plus; mais il ne sait comment m'aborder. Il fait
+quelques pas vers moi, puis s'éloigne; il tousse, il s'arrête; enfin,
+n'y tenant plus, il s'approche en me disant:
+
+--Pardon, excuse, monsieur, mais vous avez l'air de souffrir... Vous
+êtes peut-être tombé dans l'escalier, qui est un peu noir..... ou ben,
+dans la rue, queuque voiture... ça arrive si souvent dans ce Paris!...
+On crie gare! mais, bah! le bruit empêche d'entendre... Si vous voulez
+que j'aille vous chercher queuque chose... je sommes tout prêt.
+
+Dans ma situation toute conversation m'était importune. Mais je viens de
+reconnaître l'accent de mon pays; celui qui me parle est Savoyard, je
+n'en saurais douter; et le coeur n'est jamais muet pour ce qui lui
+rappelle sa patrie. Je me retourne avec intérêt vers le commissionnaire
+en lui répondant:--Merci, mon ami, je n'ai besoin de rien.
+
+Sans doute le ton dont j'ai dit cela ne l'a pas convaincu, car il
+s'approche davantage, et reprend au bout d'un moment:--En êtes-vous bien
+sûr?
+
+Je souris en essuyant mes yeux.--Vous êtes de la Savoie? lui
+dis-je.--Oui, monsieur... comment donc que vous avez vu ça?--Oh! j'ai
+reconnu l'accent du pays!...--Bah! est-ce que monsieur serait Savoyard
+aussi?--Oui, je suis votre compatriote.--Ah! ben, par exemple, je ne
+m'en serais pas douté, moi!... vous n'avez pas du tout l'accent, vous,
+ni la tournure! Vous êtes le premier du pays que je vois si bien mis!...
+Ah! dame, c'est pas pour faire des _you piou, piou!_ que vous serez
+venu!... Pardon, excuse, si je vous dis ça, monsieur.
+
+La naïveté, la franchise du jeune Savoyard me font du bien.--Y a-t-il
+longtemps que vous avez quitté la Savoie? lui dis-je.--Oh! oui,
+monsieur, il y a ben longtemps!... J'avais sept ans quand je suis parti
+du pays avec mon frère! J'ai diablement ramoné de cheminées depuis ce
+temps-là.
+
+Sept ans! avec son frère!... quelle pensée vient me frapper! Je
+considère attentivement ce jeune homme qui est devant moi; je cherche à
+reconnaître ses traits; en effet... il me semble trouver quelques
+rapports... et d'ailleurs, depuis près de onze ans! O mon Dieu! si
+c'était lui!... Cet espoir fait battre mon coeur avec tant de force
+que je puis à peine trouver celle de parler.
+
+--De quel endroit de la Savoie êtes-vous?--De Vérin... petit village
+près du mont Blanc.--De Vérin!... et votre père?...--Oh! il était mort
+quand j'ai quitté le pays!...--Son nom?--Le nom de mon père? Pardi!
+Georget, comme moi!--C'est lui!... c'est toi!... Pierre, tu ne me
+reconnais pas?...
+
+En disant cela, je tends mes bras vers lui; il me regarde avec
+surprise.--C'est ton frère, lui dis-je, c'est André qui est devant toi.
+
+--André!... vous... toi!... Ah! mon Dieu! c'est-i possible!
+
+Je lui ôte toute incertitude en courant dans ses bras, en l'embrassant à
+plusieurs reprises. Pierre ne doute plus que je sois son frère, et alors
+pendant plusieurs minutes nous restons entrelacés dans les bras l'un de
+l'autre.
+
+--Comment, c'est toi, André! toi, avec de si beaux habits... et tu
+pleurais!...--C'est toi, Pierre, toujours en veste... mais tu
+chantais!--Oh! pardi! moi, je chante toujours... Mais tu as donc fait
+fortune, André? tu es mis comme un seigneur. Pourquoi diable avais-tu du
+chagrin!--Je te conterai tout cela, mon pauvre Pierre... Je suis si
+content de te retrouver! je te croyais mort.--Pardi! je crois ben;
+depuis que ce coquin a voulu me manger et que je me suis sauvé, nous ne
+nous sommes pas revus!... Mon frère, embrassons-nous encore!
+
+--Viens avec moi, dis-je à Pierre après l'avoir embrassé de nouveau;
+viens, je veux te présenter à mon meilleur ami... Il t'aimera aussi,
+j'en suis sûr...--Ah! un moment! j'allais dans cette maison pour une
+commission. Il faut que j'aille rendre réponse; écoute donc! c'est qu'il
+y a dix sous à gagner, et, dame, pour moi c'est queuque
+chose!...--Viens, mon frère, je te donnerai tout l'argent que
+j'ai...--Oh! c'est égal, je ne veux pas perdre une pratique; d'ailleurs
+une commission, c'est sacré, ça; est-ce que tu ne t'en souviens plus,
+André?--Si fait... tu as raison; eh bien! va, je t'attends
+ici...--Donne-moi plutôt ton adresse, j'irai chez toi quand j'aurai
+fini; tu pourrais attendre trop longtemps... C'est une petite
+raccommodeuse de dentelles qui me fait courir après son amant, qui lui
+fait des traits, et, vois-tu, elle est capable de m'envoyer encore le
+guetter... Oh! c'est une petite fille qui est jalouse comme un démon!...
+Mais elle paye bien... Oh! les femmes, quand il s'agit de sentiment,
+elles ne regardent pas à dix sous de plus ou de moins!... Elles payent
+mieux que les hommes!
+
+Je lui donne l'adresse de M. Dermilly en l'engageant à se dépêcher.
+
+--M. Dermilly?... Est-ce que tu ne t'appelles plus André Georget comme
+autrefois?--Si, mon cher Pierre, je suis toujours fier de porter le nom
+de mon père.--Oh! je vois ben que tu es toujours bon garçon et que ces
+habits-là n'ont point changé ton coeur!--M. Dermilly est mon
+bienfaiteur, celui chez qui je demeure...--Bon, bon, je comprends...--Ne
+manque pas de venir ce soir, mon cher Pierre; après avoir été si
+longtemps séparés, ah! je ne veux plus que tu me quittes...--Ce bon
+André... il est riche et il m'aime toujours!... Mais la petite fille qui
+s'impatiente... Je grimpe la trouver, et je suis chez toi dans un
+instant.
+
+Pierre m'embrasse, puis monte l'escalier; moi je sors de cette allée
+dans une situation d'esprit bien différente de celle où j'y étais entré.
+Je suis si heureux d'avoir retrouvé mon frère, que je passe devant
+l'hôtel sans m'arrêter et sans regarder les fenêtres. Je ne songe qu'à
+Pierre; je cours, je vole près de M. Dermilly pour lui faire part de cet
+événement.
+
+Mon ami partage ma joie. Nous attendons avec impatience l'arrivée de
+Pierre, pour connaître ses aventure depuis qu'il m'a perdu, et les
+motifs qui l'ont empêché de donner de ses nouvelles à ma mère.
+
+S'il allait oublier l'adresse que je lui ai donnée, et moi qui n'ai pas
+songé à lui demander la sienne. J'étais tellement ému!... Mais on sonne
+de manière à casser la sonnette... Oh! c'est lui, sans doute. Je cours
+ouvrir, et je presse mon frère dans mes bras...
+
+Je fais entrer Pierre. En traversant les pièces qui conduisent à la
+chambre de M. Dermilly, il regarde autour de lui comme je regardais à
+onze ans lorsque je m'éveillai dans ce beau lit où l'on m'avait couché.
+
+--Dieu! que c'est beau ici!... et comme c'est frotté! répète Pierre à
+chaque instant... Enfin nous voici devant M. Dermilly, et Pierre me dit
+à l'oreille:--Est-ce que c'est ton maître?--Ah! c'est bien plus que
+cela, dis-je en courant prendre la main de celui qu'il regarde avec
+respect, c'est mon second père... mon bienfaiteur!
+
+--Je veux être aussi votre ami, mon cher Pierre! dit M. Dermilly en
+tendant la main à mon frère. Celui-ci ne sait s'il doit la toucher, il
+recule avec timidité en saluant toujours, et va se jeter dans une
+console, qu'il renverse d'un coup de pied. Le bruit que fait le meuble
+en tombant effraye mon frère; il se recule vivement, et ne voit pas une
+table à thé, sur laquelle est un joli cabaret, dont, d'un coup de
+chapeau, Pierre fait rouler les tasses sur le parquet. Cette nouvelle
+gaucherie achève de le déconcerter; il reste immobile; il n'ose plus
+bouger; tandis que M. Dermilly se contente de rire, et que je tâche de
+faire cesser son embarras.
+
+Enfin Pierre est un peu remis de son trouble; je le conduis jusqu'à un
+fauteuil, dans lequel je le fais asseoir; et l'ayant prié de me conter
+tout ce qui lui est arrivé depuis que nous nous sommes séparés, Pierre
+prend ainsi la parole:
+
+--Tu sais bien que je me mis à courir avec mes habits sous le bras quand
+ce vilain diable d'homme vint sur moi pour me manger. Ma foi! la peur
+m'avait donné des ailes, et, sans regarder si tu me suivais, je courus
+tant que j'eus de force; j'avais, sans m'en apercevoir, passé les
+barrières, j'étais dans les champs quand je m'arrêtai. Alors je songeai
+à toi, je t'appelai, mon pauvre André, et sans doute que dans ce moment
+tu m'appelais aussi de ton côté, mais nous ne pouvions nous entendre;
+après m'être rhabillé, je m'assis sur le bord d'un fossé, je t'appelais
+toujours; puis je pleurais, et la nuit venait; enfin je m'endormis en
+t'appelant...
+
+En cet endroit du récit de Pierre, je ne puis m'empêcher de courir
+l'embrasser en lui disant:--C'est comme moi, oui, mon frère, c'est comme
+cela que je me suis endormi loin de toi.
+
+--Le lendemain matin en m'éveillant, reprend Pierre, je me remis en
+marche sans savoir où j'allais. J'avais faim, je fouillai dans ma veste:
+j'y trouvai sept sous, car c'était moi qui portais les fonds. J'entrai
+dans un village où je demandai pour un sou de pain; mais, quoique
+j'eusse faim, je le mangeai en pleurant, car je pensais que tu n'avais
+pas d'argent, André, et je me disais: Comment fera-t-il ce matin s'il a
+faim et s'il ne trouve pas de cheminée à nettoyer!... Mais je pensais
+que tu avais plus d'esprit que moi; et cela me consolait un peu, parce
+qu'on nous avait dit souvent qu'avec de l'esprit, à Paris, on se tirait
+bien d'affaire.
+
+J'arrivai dans une ville; je crus que je rentrais dans Paris par un
+autre côté et je me disais: Je vais retrouver André; pas du tout,
+j'étais à Saint-Germain. Je ne savais plus que devenir et je pleurais
+dans une rue, quand un vieux monsieur vint à passer; il me demanda ce
+que j'avais, et je lui contai mon histoire. Écoute, me dit-il, je viens
+de renvoyer mon domestique, parce que c'était un ivrogne et qu'il me
+volait au moins trois verres de vin par mois. Tu es bien petit... mais
+tu mangeras moins, ce sera une économie: d'ailleurs les Savoyards sont
+fidèles et accoutumés à boire de l'eau. Si tu veux venir avec moi, je te
+prends à mon service, au moins tu ne seras pas exposé à coucher dans la
+rue.--Et mon frère? lui dis-je.--Ton frère... je ferai faire à Paris les
+recherches nécessaires, et il viendra te trouver.
+
+Bien content de ce que ce monsieur me promettait qu'il te ferait
+chercher, je le suivis. Il était propriétaire d'une grande maison, mais
+il n'en gardait pour se loger que trois petites chambres. Il me fit
+coucher dans une soupente, sur une petite paillasse; mais je m'y trouvai
+bien. Il ne me donnait à manger que du pain et de mauvais légumes secs;
+mais tu sais que nous n'étions pas difficiles. Enfin il me dit que
+j'aurais douze francs par an de gages. En revanche de tant de bontés, je
+lui servais de laquais, de cuisinière, de commissionnaire; et comme il
+avait très-peur du feu, il me faisait tous les matins ramoner ses
+cheminées.
+
+Cependant je lui demandais tous les jours de tes nouvelles, et un matin
+il me dit que tu avais quitté Paris, et qu'on ne savait pas où tu étais
+allé. Comme je pleurais de ne point te revoir, il me dit:--Pierre, tu es
+bien mieux chez moi que dans ce Paris, où l'on ne trouve pas tous les
+jours de quoi vivre. Le vieux ladre était bien aise de me garder; et il
+m'assura qu'il écrirait à ma mère pour qu'elle fût tranquille sur mon
+sort.
+
+Je passai cinq ans chez ce vieil avare; mais plus je grandissais, plus
+je m'ennuyais chez lui, où d'ailleurs il commençait à crier après moi,
+parce que j'avais, disait-il, trop d'appétit. Mais je n'osais le
+quitter, car tu sais que j'ai toujours été timide; enfin, un matin que
+je venais de manger deux pommes pour mon second déjeuner, mon maître
+vint me donner mon congé en me disant:--Tu as douze ans, tu manges déjà
+comme si tu en avais vingt-cinq, je vais prendre un valet plus jeune et
+moins affamé: retourne à Paris, tu y retrouveras peut-être ton frère.
+Tiens, voilà soixante francs pour cinq années de gages, avec cela tu
+peux presque t'établir.
+
+Je n'avais jamais eu une somme si forte à ma disposition, et je revins
+gaiement à Paris. J'étais déjà grand, je me dis: Je ferai des
+commissions quand je ne ramonerai pas, et puis je chercherai André. Mais
+dame, j'avais beau te chercher et te demander à tous les Savoyards que
+je rencontrais, ils ne pouvaient pas te connaître, puisque tu étais
+devenu un beau monsieur... Au bout de queuque temps, ayant amassé une
+petite somme, je songeai à l'envoyer à notre mère; mais je ne savais
+comment m'y prendre, lorsqu'un monsieur, une pratique que je décrottais
+queuque fois, et qui ne me payait jamais afin d'en avoir plus à me
+donner, me tira d'embarras en me disant:--Pierre, j'ai des connaissances
+dans ton pays, remets-moi l'argent que tu veux y envoyer, et je me
+charge de le faire parvenir. Tu penses ben que je ne demandai pas
+mieux?... Je lui remis cent francs, et au bout de queuque temps il me
+dit que ma mère et mon frère me remerciaient et me faisaient bien des
+compliments.
+
+--Ah! mon pauvre Pierre, lui dis-je en l'interrompant, tu auras été dupe
+de quelque fripon, car notre mère n'a reçu de toi aucune nouvelle, et
+elle te croit mort comme je le croyais aussi.--Serait-il possible! ce
+monsieur avait cependant l'air ben honnête!... Et au bout de queuque
+temps il m'a encore offert ses services.--Comment se nomme-t-il ce
+monsieur-là?--Attends donc. Ah! il m'a dit qu'il s'appelait Loiseau et
+qu'il était banquier.--Et son adresse?--Ah! ma foi! je ne la lui ai pas
+demandée; c'était lui qui venait me trouver à ma place, et queuquefois
+il m'emmenait boire un verre de cassis chez l'épicier du coin.--Un
+banquier qui va boire du cassis chez l'épicier! dit M. Dermilly. Ah! mon
+ami Pierre, votre M. Loiseau m'a tout l'air d'un drôle qui mérite une
+volée de coups de bâton.
+
+--Enfin, mon cher André, reprend Pierre, comme j'ai fait ensuite une
+maladie et que le travail n'a pas été fort bien, je n'ai pu depuis ce
+temps rien envoyer à notre mère, et je commençais seulement à reformer
+un petit magot, lorsque le hasard ou ma bonne étoile m'a conduit dans
+cette maison où je t'ai trouvé pleurant comme un enfant, quoique tu
+fusses mis comme un seigneur.
+
+La dernière partie du récit de Pierre m'a fait rougir; je me hâte, pour
+éviter d'autres réflexions à ce sujet, de raconter à mon frère tout ce
+qui m'est arrivé depuis que je l'ai perdu.--Ah! morgué! dit Pierre, que
+tu avais ben raison de dire que ce petit portrait te rendrait heureux,
+c'est pourtant à lui que tu dois ta fortune! Il s'est bien fait du
+changement entre nous: tu es devenu un beau monsieur, tu as une
+tournure... des talents... des manières du grand monde; moi, je suis
+resté ce que j'étais, je n'ai pas plus d'esprit qu'autrefois! mais tu
+m'aimes toujours autant, voilà le principal! Grâce à toi, notre mère est
+heureuse, elle ne manque de rien... Dans ta prospérité tu n'as pas
+oublié tes parents. Ah! mon cher André, c'est bien, ça; moi, si j'étais
+devenu riche, ça m'aurait peut-être tourné la tête, et pourtant j'ai un
+bon coeur aussi. Ah ça! il se fait tard, et je demeure dans le
+faubourg Saint-Jacques.
+
+--Non, mon ami, dit M. Dermilly, vous demeurez maintenant ici, avec
+votre frère, avec moi, et nous tâcherons de faire quelque chose de vous.
+
+--Serait-il possible! s'écrie Pierre en sautant de joie et en jetant son
+fauteuil par terre. Quoi! je vais habiter dans cette belle maison!...
+Ah! monsieur!... ah! mon pauvre André! ah! jarni! et mes crochets qui
+sont chez moi avec ma malle... c'est égal, j'irai les chercher demain...
+Ah! Dieu! comme on doit s'amuser ici!...
+
+Pierre ne sait plus où il en est, je presse les mains de notre
+bienfaiteur, et comme il est tard, et que M. Dermilly a besoin de repos,
+j'emmène Pierre coucher avec moi.
+
+Mon frère ne peut se lasser d'admirer les meubles de mon appartement; il
+répète à chaque minute:--Comment! je vais demeurer là-dedans, moi!
+
+Cependant quelque chose tourmente Pierre, c'est de m'avoir trouvé
+pleurant dans l'allée.--Mais qu'est-ce que tu avais qui te chagrinait?
+me dit-il, tu ne m'as pas expliqué ça, je veux le savoir.--Je te le
+dirai plus tard...--Non pas, je veux le savoir tout de suite; car,
+vois-tu, si en devenant un beau monsieur, il faut avoir du chagrin,
+j'aime mieux rester commissionnaire... au moins je chante toute la
+journée.--Mon chagrin n'était rien... c'est que... Pierre, tu n'as pas
+encore été amoureux?...--Amoureux? ma foi! non.--Tu ne peux pas me
+comprendre.--Ah! j'entends... tu es amoureux, toi... et ta belle t'a
+fait quelque niche, comme l'amant de ma petite raccommodeuse de
+dentelles...--Pierre, ne va pas dire un mot de ceci!...--Sois
+tranquille... les commissionnaires sont discrets.
+
+Pierre a de la peine à se décider à entrer dans mon lit, qu'il trouve
+trop beau et trop tendre; enfin il s'y étend, et s'endort en
+répétant:--Ah! le bon lit... comme on enfonce... Ah! Dieu! que je vais
+m'amuser!... Mais je ne serai pas amoureux, puisque ça fait pleurer ce
+pauvre André.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+MORT DE M. DERMILLY.--JE SUIS RICHE.--PIERRE FAIT DES SOTTISES.
+
+
+En nous réveillant le lendemain, nous nous embrassons encore, mon frère
+et moi; après une longue séparation il est si doux de se revoir! Ce
+matin même je vais écrire à notre mère pour lui annoncer cette heureuse
+nouvelle.
+
+M. Dermilly repose encore: J'envoie Pierre au faubourg Saint-Jacques
+terminer ses affaires; il me promet d'être de retour à dix heures. J'ai
+mon projet, et, quoique je ne rougisse point de mon frère, puisque,
+grâce à l'amitié de M. Dermilly, il va demeurer avec nous, il ne doit
+point conserver son costume de commissionnaire. Je suis à peu près de la
+même taille que Pierre, je lui donnerai quelques-uns de mes habits. Je
+cours acheter ce qui lui manquerait encore, et je dispose tout ce qu'il
+faut pour sa toilette. Je suis si content d'avoir retrouvé mon frère,
+que depuis hier ma gaieté d'autrefois semble revenue. Ah! je serais bien
+plus heureux si la santé de M. Dermilly ne me donnait les plus vives
+inquiétudes; mais chaque jour je le trouve plus faible, plus abattu, et
+il ne veut pas que je fasse connaître son état à madame la comtesse,
+parce qu'il craint de l'affliger.
+
+Pierre revient avec ses crochets sur le dos.--Qu'avais-tu besoin
+d'apporter cela? lui dis-je, tu sais bien que maintenant ils te sont
+inutiles.--Ah! écoute donc, mon frère, tu veux faire queuque chose de
+moi, mais il n'est pas sûr que tu y réussisses... on ne sait ce qui peut
+arriver... Je garde mes crochets; peut-être un jour serai-je bien aise
+de les retrouver.--Tu as raison, Pierre, et d'ailleurs, dans quelque
+position que tu te trouves, ils te rappelleront ce que tu as été. Mais
+maintenant habille-toi.--Comment, je vais mettre ces beaux habits!
+s'écrie Pierre en examinant les effets que je lui présente.--Sans doute,
+tu es mon frère; pourquoi ne serais-tu pas mis comme moi?--Au fait,
+c'est juste... mais c'est que toi, tu as l'habitude de porter ça; au
+lieu que moi, je vais être d'un gauche!...--Tu t'y feras: j'ai été
+gauche aussi...--Allons, va pour le beau costume... Dieu! que je vais
+être joli avec tout ça!
+
+Quand Pierre est habillé, nous allons trouver M. Dermilly, qui nous
+attend pour déjeuner. Il sourit en voyant mon frère: en effet, la mine
+de Pierre est tout à fait comique; depuis qu'il a changé de toilette, il
+a si peur de se salir, de se chiffonner, que le pauvre garçon se tient
+roide comme un piquet, et n'ose pas se retourner. J'ai beau lui
+dire:--Allons, Pierre, de l'aisance... de l'assurance; marche, et
+tiens-toi comme si tu avais encore ta grosse veste...
+
+Pierre est en admiration devant sa cravate et son gilet, il ne veut pas
+se baisser le cou de crainte de déranger sa rosette; et nous avons
+beaucoup de peine à le décider à s'asseoir, parce qu'il a peur de
+froisser les basques de son habit.
+
+Après le déjeuner, pendant lequel Pierre n'a renversé que deux tasses et
+cassé qu'un sucrier, j'emmène mon frère chez le père Bernard; je veux
+qu'il connaisse mes bons amis. Que ne puis-je aussi le mener à
+l'hôtel!... Ah! si madame la comtesse et sa fille l'habitaient seules,
+mon frère y serait bien reçu.
+
+Quand nous sommes dans la rue, je dis à Pierre:--Donne-moi le bras, et
+n'aie pas l'air de marcher sur des oeufs.--Oui, mon frère... c'est que
+je crains de me crotter, vois-tu.--Eh! qu'importe? tu as des
+bottes.--Oui, mais elles sont si bien cirées, que ce serait dommage de
+les gâter.--On ne s'occupe pas de cela quand on a un bel habit... Est-ce
+que tu es gêné dans ton pantalon?--Non, mon frère.--Pourquoi donc te
+fais-tu tirer comme cela pour avancer?--Mon frère, c'est que je croyais
+qu'il fallait faire des petits pas pour avoir bonne tournure.--Fais tes
+pas ordinaires, et ne t'occupe pas de ta tournure.--Ça suffit, mon
+frère.--Ah! mon Dieu! comme tu es rouge! Est-ce que tu étouffes?--Non,
+mon frère... mais c'est que ma cravate m'étrangle un peu.--Eh! que
+diable! desserre-la donc!--Mon frère, c'est que je craignais de
+chiffonner la rosette.
+
+Je fais entrer Pierre sous une porte, et là je lui arrange sa cravate;
+je déboutonne son habit, et je tâche de lui donner un peu d'assurance.
+Nous nous remettons en route. Pierre fait une mine si drôle, que je ne
+puis m'empêcher de lui demander si c'est qu'il étrangle encore.--Non,
+mon frère, mais c'est qu'il me semble que tout le monde me regarde.--Et
+pourquoi veux-tu que tout le monde s'occupe de toi! Allons, mon frère,
+remets-toi, songe que tu es un honnête garçon, que tu peux marcher la
+tête levée, et que ceux qui se moqueraient de ton air gauche n'en
+pourraient peut-être pas dire autant.
+
+Ces paroles rendent à Pierre l'usage de ses jambes, et nous arrivons
+chez Bernard. En entrant chez le porteur d'eau, mon frère se retrouve à
+son aise, il n'y a rien là qui lui impose.
+
+Je le présente à mes bons amis, qui partagent ma joie et traitent Pierre
+comme moi-même. Je remets à Bernard une lettre pour ma mère, il me tarde
+qu'elle sache que Pierre est retrouvé. Nous passons plusieurs heures
+chez le porteur d'eau; mon frère y est déjà comme chez lui, il n'éprouve
+là ni gêne ni contrainte, et il promet à Bernard et à sa fille de venir
+les voir souvent.
+
+--Vous nous ferez toujours plaisir, lui dit Manette: mais il sera encore
+plus grand lorsqu'André vous accompagnera. Bonne soeur! dans tout ce
+qu'elle dit je vois la preuve de l'amitié qu'elle me porte.
+
+--Tu as là de fiers amis, me dit Pierre en revenant. Ah! morgué! ce père
+Bernard, quel brave homme! et sa fille... quel beau brin de fille!...
+quel air aimable!... J'irai les voir souvent.--Tu feras bien, mon ami;
+chez eux tu ne puiseras que de bons exemples, tu ne recevras que de bons
+conseils.--Oui, oui, j'irai souvent, et puis, vois-tu, je suis à mon
+aise chez eux, je n'ai pas peur de glisser sur le parquet en marchant,
+ni de casser queuque meuble en me retournant.
+
+Pendant les premiers jours qui suivent l'installation de mon frère chez
+M. Dermilly, je conduis Pierre dans différents spectacles, je tâche de
+le déniaiser un peu. Mon frère ne sait ni lire ni écrire: c'est moi qui
+veux lui donner des leçons. M. Dermilly croit bien que Pierre ne fera
+jamais un artiste; mais il pense qu'en lui enseignant les choses
+indispensables on pourra le faire entrer dans quelque maison de
+commerce.
+
+Je m'aperçois que Pierre aura beaucoup de peine à apprendre seulement à
+lire. Voilà un mois que je passe tous les matins quatre heures avec lui,
+et qu'il en reste autant seul à essayer de former des lettres, et il ne
+peut encore épeler papa ou maman.
+
+Quand Pierre a pris ses leçons, il va se promener pour tâcher de se
+donner ce qu'il appelle une jolie tournure, ou se rend chez Bernard et
+sa fille. Je ne puis l'accompagner que rarement; l'état de M. Dermilly
+devient alarmant, et je ne le quitte presque plus. Lorsque je sors un
+moment, c'est pour passer devant l'hôtel et regarder les croisées
+d'Adolphine. La présence de Pierre avait un instant fait taire mon
+amour; mais ce sentiment n'était que comprimé, et privé de la vue de
+celle que j'adore, loin de s'affaiblir, il semble s'accroître encore.
+
+Lucile vient s'informer de la santé de M. Dermilly. Elle m'apprend que
+le marquis est toujours aussi avide de plaisirs, le comte aussi
+gourmand, Adolphine aussi triste, quoique madame la comtesse ne la
+quitte pas une minute et cherche sans cesse à lui procurer des
+distractions. Lucile s'étonne de ce que je ne viens pas à l'hôtel; mais
+qui veillerait sur M. Dermilly? Ses forces diminuent visiblement, et,
+quoiqu'il m'engage à accompagner Pierre et à prendre un peu de
+distraction, je ne peux pas le quitter un moment. Homme respectable, il
+paraît si touché des soins que je lui prodigue! Il me nomme son fils...
+Je lui dois tout, et il semble étonné de ce que je fais. Est-ce que
+l'ingratitude serait plus commune que la reconnaissance?
+
+Mon frère rentre toujours avant onze heures. Un soir il n'est pas encore
+revenu à minuit, et il est sorti depuis trois heures. Il dîne
+quelquefois chez Bernard, sans doute il y aura été, mais Bernard se
+couche à dix heures. Les spectacles sont finis depuis longtemps; où peut
+être Pierre? M. Dermilly repose; je viens de le quitter, mais je ne me
+couche pas, chaque moment ajoute à mon inquiétude; nous veillons, le
+domestique et moi. Une heure vient de sonner, et mon frère ne rentre
+pas. N'y tenant plus, je vais sortir, aller chez Bernard, lorsqu'enfin
+on frappe à la porte cochère, et bientôt j'entends dans l'escalier la
+voix de mon frère.
+
+J'ai le projet de le gronder; mais en m'apercevant de son état, je vois
+que mes discours seraient superflus maintenant. M. Pierre est gris; il
+peut à peine se soutenir; il paraît même à son habit et à son pantalon
+couverts de boue qu'il n'a pas toujours su conserver son équilibre. Il
+n'a point de chapeau; sa cravate est dénouée et les yeux lui sortent de
+la tête. Le malheureux! où a-t-il été? Ce n'est pas chez Bernard qu'il
+s'est mis dans cet état. Je saurai tout demain matin; en ce moment, loin
+de le questionner, je veux tâcher de le faire taire, car le vin le rend
+très bavard, et il crie comme un sourd.
+
+--C'est moi, mon frère... me voilà... Je suis un peu en retard... mais,
+vois-tu, ce sont les plaisirs... et puis ces autres guerdins qui
+voulaient nous battre; mais je dis, nous étions là... nous les avons
+joliment rossés.
+
+--Tais-toi, lui dis-je, et viens te reposer; M. Dermilly dort, tu sais
+qu'il est malade, respecte au moins son sommeil.
+
+--C'est juste, mon frère, c'est juste! ce bon M. Dermilly, ah! Dieu sait
+si je l'aime et le respecte!... Je serais désolé de le réveiller.
+
+Et le malheureux crie encore plus fort!... mais je l'entraîne dans ma
+chambre et je ferme toutes les portes; du moins on ne pourra
+l'entendre.--Couche-toi, lui dis-je; demain tu me conteras ce que tu as
+fait.--Je me suis amusé... et nous avons bien dîné... Ah! ce qui
+s'appelle dîné comme des négociants!...--Avec qui donc étiez-vous?--Avec
+qui?... comment, je ne te l'ai pas dit?... C'est Loiseau que j'ai
+rencontré... ma pratique jadis, et qui, à présent, dit qu'il est mon ami
+à la vie et à la mort!...--Ah! il y a du Loiseau là-dedans... Je ne
+m'étonne plus de l'état où je vous vois... Comment, vous allez encore
+avec cet homme qui vous a trompé, et qui, suivant toutes les apparences,
+est un fripon?--Mon frère, je t'assure qu'il m'a dit qu'il était le plus
+honnête homme de la terre et que, si not' mère n'avait pas reçu
+l'argent, c'était lui qui était trompé et volé dans cette affaire-là. En
+foi de quoi il m'a montré des papiers et des lettres qui prouvent son
+innocence.--Et tu ne sais pas lire.--C'est ce que je lui ai d'abord dit,
+et c'est pour ça qu'il m'a répondu: Je vais te montrer des papiers qui
+me rendront blanc comme neige à tes yeux, et, qui plus est, je vais te
+les lire, et il me les lut. C'était un certificat de probité qui lui
+était délivré par le juge de paix de son arrondissement, avec lequel
+nous avons été dîner.--Avec le juge de paix?--Non, avec le certificat en
+poche, chez un superbe traiteur à la carte?... C'était Loiseau qui
+commandait, et c'est moi qui ai payé, parce que son gousset s'est trouvé
+être percé, et quand il a cherché son argent, il n'a plus rien trouvé,
+tout avait glissé par le trou.
+
+Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée que M. Loiseau pourrait bien être
+mon ami Rossignol. Je vois beaucoup d'analogie dans la conduite de ces
+deux personnages.--Où donc l'avez-vous rencontré? dis-je à Pierre.
+
+--Dans la rue, comme j'allais chez le père Bernard, je vois un homme qui
+s'arrête en faisant des yeux effarés, puis qui me saute au cou en
+s'écriant: _Je ne m'abuse pas... oui, vraiment! c'est lui-même!_... En
+musique, parce qu'il chante souvent en parlant... ô Dieu! comme il
+chante bien!... il fait avec sa voix des roulements comme un tambour...
+
+Plus de doute! c'est ce coquin de Rossignol.--Après m'avoir embrassé
+comme du pain, reprend Pierre, il m'a demandé si j'avais volé la
+diligence ou gagné à la loterie... Je lui ai conté que j'avais retrouvé
+mon frère André, et que j'étais chez un brave homme que j'aime et que je
+respecte de toute mon âme!...
+
+--Mais pas si haut, maudit braillard! veux-tu réveiller notre
+bienfaiteur?--Ah! mon frère, c'est que quand je parle de cet homme-là je
+sens tout de suite les larmes qui... oh! c'est que j'ai un coeur
+sensible... hi! hi! hi!--Allons, le voilà qui pleure à présent!... Mais
+couche-toi donc, bavard éternel, tu me diras tout cela demain.--Un homme
+si respectable qui t'appelle son fils... hi! hi! hi!... Tu le mérites
+bien! tu es si bon!... Ce cher André, qui m'apprend à lire et à
+écrire... hi! hi! hi!... Va! je veux étudier, parce que cela me fend le
+coeur de voir la peine que tu te donnes pour me faire lire papa et
+maman... hi! hi! hi!
+
+--C'est très-bien, Pierre, je suis content de toi; mais couche-toi, je
+t'en prie.--Oui, mon frère... demain je lirai tout seul ba be bi bo
+bu... Et puis, vois-tu, nous avons bu du vin de... attends donc, du vin
+de Rotin, c'est ça; et au dessert nous avons cassé des assiettes, parce
+que Loiseau chantait un boléro, et avec les morceaux il faisait des
+castagnettes pour s'accompagner. C'était si joli, qu'il y a des jeunes
+gens qui dînaient auprès de nous qui nous ont jeté des sous en nous
+priant de nous taire. Là-dessus Loiseau leur a jeté les morceaux
+d'assiette à la figure; ils ont riposté par des plats. Oh! ça volait
+joliment! Il y a un vieux monsieur qui dînait tranquillement dans un
+coin de la salle... avec un civet... il a reçu sur la tête un
+saladier... alors il a été chercher la garde, et moi je n'ai plus
+retrouvé mon chapeau... c'est dommage, il était tout neuf!--Quelle jolie
+conduite!...--Oui, mon frère, nous nous sommes bravement conduits, et tu
+dois être content de moi...--Très-content, mais couche-toi...--Dis-moi
+d'abord que tu m'aimes toujours.--Eh! oui, je t'aime... mais il est
+temps de dormir.
+
+Il est enfin couché, et bientôt je l'entends ronfler. Ah! Pierre, où te
+conduiraient les mauvaises connaissances si tu étais seul à Paris, sans
+guide, sans amis! Alors il vaudrait bien mieux pour toi continuer de
+porter des crochets que d'avoir quelque fortune: commissionnaire, tu
+resterais honnête homme; mais dans l'opulence, qui sait ce que les
+fripons feraient de toi!
+
+C'est sa première faute, il faut la lui pardonner.
+
+Le lendemain en s'éveillant Pierre cherche à se rappeler ce qu'il a fait
+la veille; il a peine à rappeler ses idées, car les débauches de table
+altèrent la mémoire et donnent à ceux qui s'y livrent fréquemment le
+caractère de l'imbécillité. Mon frère, en revenant à lui, rougit de sa
+conduite, et me supplie de la cacher à M. Dermilly. Il me promet de ne
+plus aller avec M. Loiseau.--Si tu le revois, lui dis-je, il faut lui
+assigner un rendez-vous sous le prétexte de dîner encore ensemble; tu
+auras soin de me prévenir, et j'irai avec toi... Je veux connaître M.
+Loiseau; et si c'est celui que je soupçonne, il recevra le prix de ses
+friponneries.
+
+Mais bientôt des inquiétudes plus vives me font oublier cet événement.
+M. Dermilly ne peut plus quitter son fauteuil; il sent qu'il n'a que peu
+de temps à vivre, et toutes les fois que l'on vient de la part de madame
+la comtesse s'informer de sa santé il fait répondre qu'il se trouve
+mieux.--Mon cher André, me dit-il, je connais mon état; mais à quoi bon
+affliger d'avance Caroline!... elle pleurera ma mort non plus avec ce
+désespoir qu'elle eût éprouvé autrefois, mais avec la douleur que l'on
+ressent de se séparer d'un ami!... Toi, mon pauvre André, j'ai lu dans
+ton coeur... l'amour te prépare aussi bien des chagrins!
+
+Je cherche à dissiper ses soupçons, mais il a découvert mon secret.--Tu
+aimes Adolphine, me dit-il; s'il dépendait de moi de te rendre heureux,
+Adolphine serait ta femme... tu es mon fils adoptif, je n'ai point
+d'héritier, et je te laisserai tout ce que je possède. Grâce à mon
+talent et à la simplicité de mes goûts, je me suis fait près de six
+mille livres de rente, ils seront à toi, André, c'est beaucoup pour un
+artiste, mais c'est bien peu pour un M. de Francornard.
+
+--Ah! monsieur, lui dis-je en couvrant ses mains de larmes, gardez vos
+bienfaits et conservez-moi mon bienfaiteur, mon ami.
+
+Mais, hélas! mes soins ne peuvent lui rendre la santé. M. Dermilly
+traîne encore pendant un mois, et un matin il meurt dans mes bras en me
+nommant son fils et en prononçant le nom de Caroline.
+
+La perte de cet homme si bon, si indulgent, me porte le coup le plus
+sensible. Pierre fait ce qu'il peut pour me consoler, Bernard et sa
+fille accourent près de moi; ils mêlent leurs larmes aux miennes, ils
+partagent mes regrets. C'est lorsque l'on est dans la peine que l'on
+sent tout le prix de l'amitié.
+
+M. Dermilly avait écrit ses dernières volontés. Il me laisse tout ce
+qu'il possédait; je me trouve à la tête d'un beau mobilier et de près de
+six mille livres de rente.
+
+--Six mille livres de rente! s'écrie Pierre, te v'là grand seigneur,
+André, te v'là assez riche pour acheter notre village.--Serait-il vrai?
+dit Manette en me regardant avec inquiétude; André, est-ce que tu es
+maintenant riche comme... comme les gens qui ont des hôtels?--Non,
+Manette, je suis bien loin encore de ces gens-là! mais j'en ai
+suffisamment pour faire des heureux; ma mère, mes frères, et vous, mes
+amis, consentez à partager ma fortune.
+
+--Mon garçon, dit le père Bernard en me serrant la main, je n'ai besoin
+de rien, et je ne veux rien. Je sais bien, moi, que six mille livres de
+rente ne sont pas une fortune immense... mais cela assure ton aisance et
+celle de ta famille... Tu mérites ça, André, et je suis bien sûr que ces
+nouvelles richesses ne te changeront pas.--Oh! non, père Bernard,
+jamais.
+
+Cette assurance semble rendre à Manette la tranquillité que la nouvelle
+de ma fortune lui avait fait perdre. Je ne songe plus qu'à remplir les
+dernières volontés de M. Dermilly; il m'a remis avant de mourir un
+paquet cacheté avec prière de le porter moi-même à madame la comtesse;
+je me dispose à me rendre à l'hôtel.
+
+--On va savoir que tu es riche, dit Manette; peut-être va-t-on vouloir
+t'y garder...--Non, ma soeur, non, on ne le voudra pas... Ah! je suis
+encore un pauvre diable auprès de M. le comte...--Tant mieux!... car en
+te rapprochant de lui, tu t'éloignerais de nous!
+
+Au moment ou je vais me rendre à l'hôtel, on m'apporte une lettre; je
+vois au timbre qu'elle vient de la Savoie. O ciel! ma bonne mère ne sait
+point écrire!... Jacques non plus! Je redoute quelque malheur... Je
+brise en tremblant le cachet; Pierre et mes amis m'entourent, aussi
+impatients que moi de savoir ce que l'on m'écrit.
+
+La lettre est de Michel, un de nos voisins. C'est à la prière de ma mère
+qu'il m'écrit. Elle a appris avec bien de la joie que j'avais retrouvé
+Pierre; cette nouvelle l'a aidée à supporter le malheur qu'elle venait
+d'éprouver... Jacques, notre frère, est mort en glissant dans le fond
+d'un précipice...
+
+Pauvre Jacques!... nous l'avons perdu!... Il ne jouira donc point de
+cette fortune qui vient de m'arriver... Je vois déjà s'évanouir une
+partie de mes espérances! Pendant quelques minutes je ne puis
+continuer... Je mêle mes larmes à celles de Pierre; tous deux nous
+pleurons notre frère que nous avons quitté si jeune, et que nous nous
+flattions de revoir devenu comme nous.
+
+Je reprends enfin la lettre de Michel. Notre mère a le plus grand désir
+de nous voir, de nous embrasser, Pierre et moi; elle a besoin de presser
+contre son sein les fils qui lui restent et de pleurer avec eux celui
+qui n'est plus. Elle nous supplie de ne point trop tarder, ne
+dussions-nous rester qu'un jour auprès d'elle. Notre vue seule peut lui
+rendre la santé.
+
+--Hâtons-nous de remplir les voeux de notre mère, Pierre, dis-je à mon
+frère, dès demain, dès aujourd'hui, s'il est possible, il faut partir...
+Notre mère nous attend, elle est souffrante, notre présence la guérira.
+Il faut nous rendre en Savoie.--Oui, mon frère, il faut partir... Est-ce
+que nous irons à pied?--A pied!... ah! prenons la poste... le
+courrier... qu'importe ce que cela coûtera, j'ai de l'argent... Je ne
+puis mieux l'employer qu'à exaucer les désirs de cette bonne Marie, qui
+n'a personne auprès d'elle pour la consoler de la perte de Jacques... Le
+moyen le plus prompt... six chevaux, si cela est nécessaire, afin
+d'arriver plus vite... Père Bernard, je vous en prie, chargez-vous de me
+trouver cela, de faire tout préparer pour notre départ pendant que je
+vais me rendre à l'hôtel pour exécuter les dernières volontés de M.
+Dermilly.
+
+--Oui, mon garçon, sois tranquille, je vais te louer une bonne chaise de
+poste; tu auras des chevaux, un postillon, tout ce qu'il te faudra pour
+aller comme le vent, ce soir même la voiture viendra te prendre ici...
+Ce cher André... Ah! si je n'avais pas mes pratiques, que je ne veux pas
+quitter, j'irais avec toi en Savoie, et je dirais à cette bonne Marie
+qu'elle a un fils qui ne s'est point gâté à Paria.--Oui,
+certainement... dit Manette en pleurant, c'est très-bien ce que tu fais,
+André; tu vas voir ta mère... tu vas partir... mais tu reviendras,
+n'est-ce pas?...--Oui, Manette, oui, nous nous reverrons.
+
+--Ah! Dieu! quel plaisir! s'écrie Pierre en sautant dans la chambre.
+Nous allons aller au pays à cheval dans une chaise de poste... comme le
+vent... à six chevaux... O Dieu! quel effet ça va faire!... On nous
+prendra pour des princes ou des marchands de boeufs retirés!
+
+Je prie Manette de faire nos valises, car mon frère est tellement hors
+de lui qu'il n'est pas en état de se charger des moindres apprêts; et
+mettant dans ma poche le petit paquet que je dois remettre à madame la
+comtesse, je me rends à l'hôtel.
+
+Chemin faisant, je ne puis m'empêcher de songer à ma nouvelle situation
+et de sentir au fond de mon coeur naître de nouvelles espérances. Six
+mille livres de rente! c'est plus qu'il n'en faut pour vivre aisément.
+Avec cela j'ai quelque talent, et, quoique bien loin de celui de mon
+maître, je puis utiliser mes pinceaux... Si je me mariais, je serais
+certain maintenant que ma femme jouirait d'une honnête aisance... Quand
+on s'aime, une fortune médiocre suffît; ne peut-on être heureux sans
+avoir un hôtel, une voiture, de nombreux domestiques!... Ah! si
+Adolphine m'aimait!
+
+Mais la réflexion fait évanouir ces chimères... Qu'est-ce que ma modeste
+aisance auprès de la brillante fortune du comte?... Et d'ailleurs, quand
+je serais riche, en serais-je moins André le Savoyard?
+
+J'arrive à l'hôtel, je demande madame la comtesse et je traverse la cour
+d'un pas moins timide qu'autrefois; il est donc vrai que la fortune
+donne de l'assurance et un certain aplomb que l'on ne peut jamais
+acquérir qu'avec le sentiment de son indépendance!
+
+Je tiens dans ma main le petit paquet cacheté. Suivant toute apparence,
+ce sont des lettres d'amour!... Souvent de tels billets ne vivent qu'un
+moment! ceux-ci ont survécu à celui auquel ils furent adressés. Dans ces
+lettres respirent toute l'ardeur, toute la tendresse d'une âme
+brûlante... Leur lecture fait encore battre le coeur; celui qui les
+inspira n'est plus qu'une froide poussière!... L'existence d'une feuille
+de papier est souvent bien plus longue que la nôtre!
+
+Ma bienfaitrice doit avoir appris la mort de M. Dermilly, et du moins je
+n'aurai pas cette nouvelle à lui annoncer. En approchant de son
+appartement, je sens mon courage m'abandonner. Il y a plus de cinq mois
+que j'ai quitté l'hôtel; depuis ce temps je n'ai pas vu Adolphine,
+aujourd'hui mon espoir sera-t-il encore trompé?
+
+Je me suis fait annoncer; je pénètre enfin dans cet appartement dont
+jadis l'entrée m'était toujours permise. Elle est là... je l'ai vue...
+je n'ai encore vu qu'elle! Nos regards se sont rencontrés... Ils se
+disent en une seconde tout ce que nos coeurs ont éprouvé depuis cinq
+mois!
+
+La voix de ma bienfaitrice me rappelle à moi-même. Je m'avance vers
+elle; je vois sur ses traits les traces de sa profonde douleur; c'est un
+témoignage du sentiment qui l'attachait à M. Dermilly; sa voix s'altère
+en me parlant.
+
+--André, nous avons perdu un ami véritable... Il me cachait son état...
+il a voulu jusqu'au dernier moment me laisser l'espérance, et je me
+berçais de cette illusion. Je sais ce qu'il a fait pour vous... Il vous
+regardait comme son fils... ne vous a-t-il chargé de rien pour
+moi?--Pardonnez-moi, madame... ce paquet que je ne devais remettre qu'à
+vous.
+
+Elle prend le paquet avec empressement... Je vois des larmes dans ses
+yeux; et pendant qu'elle l'ouvre, je m'éloigne par discrétion et me
+rapproche d'Adolphine... Nous pouvons causer en liberté, sa mère ne nous
+voit plus... Elle n'est plus avec nous... La vue de ces lettres, écrites
+il y a quinze ans, peut-être, vient de la reporter à cette époque de ses
+premières amours; le présent a fui, elle est tout entière à ses
+souvenirs.
+
+--Pourquoi donc ne vous voit-on plus à l'hôtel? me dit Adolphine à
+demi-voix. Ce n'est pas bien, monsieur André, de négliger ainsi vos
+amis.--Ah! mademoiselle... ne doutez pas du plaisir que j'aurais à vous
+voir... Mais je crains... Je n'ose... monsieur votre père... votre
+cousin...--Eh bien!... est-ce qu'ils vous ont défendu de venir?... Mon
+cousin est un étourdi... Il est aux eaux dans ce moment. Mon père ne
+songe qu'à pleurer son chien, mort il y a quelques jours; maman est bien
+triste d'avoir perdu ce bon M. Dermilly... moi je le pleure aussi...
+J'espérais, du moins, que vous viendriez nous consoler, et l'on ne vous
+voit pas!... Ah! monsieur André, combien je regrette le temps où vous
+demeuriez avec nous, où nous passions la belle saison à la campagne!
+que j'étais heureuse alors! Nous courions; nous dessinions ensemble...
+Vous en souvenez-vous?...--Ah! mademoiselle... ces souvenirs font le
+bonheur et le tourment de ma vie...--Le tourment... et pourquoi?...--Je
+songe que ces jours charmants ne renaîtront plus... Je sens maintenant
+la distance qui nous sépare... à treize ans je ne la voyais pas.
+
+Je me tais, je soupire; Adolphine me regarde, son coeur semble
+comprendre le mien; nous gardons le silence; mais nos yeux se parlent et
+en disent plus que notre bouche n'oserait le faire. Heureux instants!...
+La comtesse, les regards attachés sur ses lettres, songe à ses amours
+passées; sa fille et moi nous goûtons en réalité ce qui pour elle n'est
+plus qu'en souvenirs.
+
+Mais une marche pesante, qui retentit dans la pièce voisine, a mis fin à
+notre bonheur. Je m'éloigne d'Adolphine, ma bienfaitrice serre vivement
+les papiers qu'elle tenait, et M. de Francornard entre dans
+l'appartement.
+
+--Ho! ho! dit-il en m'apercevant, c'est André qui est avec vous... Et
+qu'est-ce qu'il vient donc faire encore dans mon hôtel?
+
+--Monsieur, répond ma bienfaitrice, il vient me transmettre les derniers
+adieux d'un homme... qui m'était bien cher... de M. Dermilly, qui en
+mourant lui a laissé tout ce qu'il possédait.
+
+--Ah! diable... c'est différent, dit le comte en se jetant dans une
+bergère. Oui, oui, je me souviens que vous m'avez dit que M. Dermilly
+était mort... César aussi est mort!... Et je le pleure tous les jours...
+Dermilly n'était pas sans talent!... Mais César!... ah! c'est celui-là
+qui était incomparable... Te souviens-tu, André, de lui avoir vu sauter
+le cerceau?... Ah! il t'a fait son héritier... Oh! un peintre... Ce
+n'est pas grand'chose qu'un tel héritage... Gueux comme un peintre! dit
+le proverbe... C'est le collier de César qui est beau...
+
+--M. Dermilly jouissait d'une honnête aisance, dit la mère d'Adolphine,
+qui paraît souffrir des discours de son époux, et il laissé à André six
+mille livres de revenu.
+
+--Six mille livres de rente!... s'écrie M. de Francornard en roulant son
+oeil avec surprise. Peste!... Mais c'est joli cela... comment diable
+peuvent amasser cela en barbouillant sur la toile!... S'il m'avait fait
+le portrait de César, tu aurais trouvé dix écus de plus dans
+l'héritage... Oh! oh!... André, six mille livres de rente... Sais-tu
+que tu deviens en grandissant un assez beau garçon?... Je te trouve
+beaucoup mieux aujourd'hui que la dernière fois que je t'ai vu... Oui...
+je ne sais où tu prends cette tournure...
+
+--Vous avez trop d'indulgence, monsieur! dis-je au comte en le saluant.
+
+--Trop d'indulgence... eh! mais, c'est très-joliment répondre; tu
+n'aurais jamais trouvé cette phrase-là autrefois, mon garçon; il n'y a
+rien qui donne de l'esprit comme la fortune; et pour un Savoyard, six
+mille livres de rente!... c'est superbe!... Tu vas, je gage, faire le
+commerce, vendre quelque chose? Avant la mort de César, j'aurais pu te
+procurer quelques bonnes fournitures... pour mes cuisines, par exemple,
+il y à des articles qu'il faut toujours... Mais cet événement m'a
+tellement abattu, que je ne me mêle plus de rien.
+
+--Je vous remercie, monsieur, mais mon intention n'est point de me
+livrer au commerce. Je cultiverai l'art que mon bienfaiteur m'a
+enseigné; je n'ai pas d'ambition... Je ne chercherai point à augmenter
+ma fortune.
+
+--Tant pis pour toi, le commerce aurait pu te mener loin!... On gagne
+souvent plus à vendre des haricots qu'à manier des pinceaux; d'ailleurs
+c'est plus solide. Il faut toujours manger!... Ceci est une vérité
+reconnue et incontestable, il faut manger. Mais je ne vois pas du tout
+qu'il soit nécessaire de peindre... Je puis, moi, me passer d'un
+peintre, et je ne peux pas me passer d'un cuisinier... Hein?... N'est-ce
+pas vrai?...
+
+Je me contente de m'incliner et je fais mes adieux à madame en lui
+annonçant mon départ pour la Savoie.
+
+--Vous allez en Savoie, dit Adolphine, est-ce que vous ne reviendrez pas
+à Paris?
+
+--Pardonnez-moi, mademoiselle; je vais embrasser ma mère, que je n'ai
+pas vue depuis près de onze ans que j'ai quitté le pays... Mon frère
+Pierre part avec moi, nous allons tâcher de consoler notre mère de la
+perte de Jacques, notre plus jeune frère...
+
+--C'est bon, c'est bon! dit M. le comte en m'interrompant. Pierre,
+Jacques, Nicolas... tes affaires de famille ne nous intéressent pas, mon
+garçon, va en Savoie... Si les marmottes se mangeaient, je te dirais de
+m'en envoyer, mais je sais qu'il n'y a rien de bon dans ce pays-là...
+je me souviens d'y avoir passé.
+
+--Nous nous souviendrons aussi toujours, monsieur le comte, d'avoir eu
+l'honneur de vous y recevoir. En disant ces mots, je vais baiser la main
+de ma bienfaitrice et, jetant un tendre regard sur Adolphine, je sors de
+l'appartement.
+
+Je rencontre Lucile au bas de l'escalier; elle vient me faire compliment
+de ma nouvelle fortune.--Ce cher André, me dit-elle, le voilà fort à son
+aise!... Six mille livres de rente, une jolie figure, bien fait, bien
+tourné... Vous devriez vous établir, André... parce qu'un jeune homme
+trop libre... fait quelquefois des folies... ce n'est pas que vous ne
+soyez sage... mais une femme qui a de l'ordre, de l'économie... comme
+moi, par exemple... Savez-vous, André, que, grâce aux bontés de madame,
+j'ai déjà quelque chose de côté... puis j'ai des espérances... Mon petit
+André, si vous étiez bien gentil, vous m'épouseriez... Oh! nous serions
+bien heureux...--Non, Lucile, non, cela ne se peut pas...--Voyez-vous ce
+monsieur, comme il me dit cela... Monstre! vous me disiez pourtant que
+vous m'aimiez.--Mais je ne vous ai jamais promis de vous
+épouser.--Qu'est-ce que cela fait? il y a tant de gens qui promettent et
+qui n'épousent pas, qu'on peut bien épouser sans avoir promis. Au reste,
+à votre aise, monsieur, je ne manquerai pas de maris quand j'en
+voudrai.--J'en suis persuadé, Lucile; et comme je vais en Savoie,
+j'espère que vous serez encore assez bonne pour me donner quelquefois de
+vos nouvelles et de celles de madame la comtesse.--Quoi! vous allez en
+Savoie?... pour voir votre mère sans doute? ce cher André... qu'elle
+aura de plaisir à vous embrasser!.... Ah! vous êtes un vilain de ne pas
+vouloir m'épouser... C'est égal, André, je sens bien que je ne puis pas
+être fâchée contre vous... Oui, monsieur, je vous écrirai... Allons,
+embrassez-moi, faites-moi vos adieux... se quitter comme cela... dans un
+escalier... vous auriez bien dû au moins venir me dire adieu dans ma
+chambre.--Je ne le puis, Lucile, la voiture doit être arrivée, mon frère
+m'attend.--Allons, adieu donc; à votre retour je verrai si vous m'aimez
+encore.
+
+J'embrasse Lucile et je quitte l'hôtel. En approchant de ma demeure
+j'aperçois à la porte une chaise de voyage, le postillon est en selle,
+Pierre est déjà dans la voiture, mettant alternativement sa tête à
+chaque portière. Ce bon Bernard a retrouvé ses jambes de vingt ans pour
+satisfaire mon impatience. Je monte embrasser mes amis, je prends sur
+moi une somme assez forte, fruit des économies de mon bienfaiteur, et
+dont j'ai déjà trouvé l'emploi, puis je descends prendre place près de
+Pierre, qui ne se sent pas de joie de voyager en poste.
+
+Manette et son père descendent dans la rue, afin de nous voir plus
+longtemps; le postillon fait claquer son fouet et nous partons pour la
+Savoie dans une bonne voiture à quatre chevaux, après en être sortis à
+pied et en dansant: _Gai coco!_ pour avoir du pain.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+VOYAGE EN SAVOIE.--ACQUISITION.--RETOUR PRÉCIPITÉ.
+
+
+Pierre, qui n'a pas comme moi habité un hôtel, et qui n'a jamais voyagé
+en voiture, ne sait où il en est pendant les premières postes que nous
+courons. Il ne clôt pas la bouche un moment: ce sont à chaque instant
+des exclamations de joie, de surprise et quelquefois de frayeur, lorsque
+la voiture, qui va comme le vent, penche dans des ornières ou roule sur
+des chemins raboteux. Je voudrais en vain me livrer aux réflexions que
+fait naître ma dernière entrevue avec Adolphine, Pierre ne m'en laisse
+pas le temps.
+
+--Mon frère, me dit-il, vois donc comme les chevaux galopent... Qu'on
+est bien en voiture à soi!... Serons-nous longtemps dedans?... Tiens!
+regarde à gauche... à droite... les villages, les bois... tout ça fuit
+derrière nous... Ah! que c'est beau d'être riche! et qu'on a bien fait
+d'inventer les chevaux de poste! Tiens, André, tous ceux devant qui nous
+passons allongent le cou pour nous voir... Je suis sûr qu'ils voudraient
+être à notre place! Nous devons avoir l'air bien respectable. Je
+voudrais passer ma vie en voiture!--Mon pauvre Pierre! tu en serais
+bientôt las!--Oh! que non! on ne peut pas se lasser d'être roulé comme
+ça!
+
+Le second jour cependant Pierre commence à se sentir fatigué du
+mouvement de la voiture. Quoique notre chaise soit assez bonne, comme
+nous avons couru toute la nuit, ne nous arrétant que pour changer de
+chevaux, Pierre dit qu'il aurait besoin de dérouiller un peu ses jambes
+et ne plaint plus autant les pauvres piétons.
+
+Enfin nous avons dépassé Lyon; bientôt nous touchons le territoire de la
+Savoie: ici tout prend à nos yeux une forme nouvelle; notre âme se
+dilate, notre coeur bat délicieusement à l'aspect de chaque site que
+nous reconnaissons.--Tiens, mon frère! nous écrions-nous, vois-tu cette
+maison, ce sentier?... Nous nous sommes assis là... nous avons déjeuné
+sous cet arbre... Tiens! aperçois-tu nos montagnes, nos glaciers?...
+Notre village est là-bas, derrière ce gros bourg! Ah! quel bonheur de
+revoir son pays!
+
+Et nous sautons, Pierre et moi, dans la voiture, nous nous embrassons,
+nous pleurons de plaisir.
+
+Eh! mais, que vois-je là-bas, sur le chemin, à gauche, près de ce
+précipice?... C'est une barrière... la même sur laquelle nous nous
+sommes balancés en sortant de chez notre mère... Elle remue comme la
+nuit où cela fit tant de frayeur à Pierre.--Ah! descendons, descendons,
+dis-je a mon frère; allons nous appuyer sur cette barrière... Viens...
+Il me semble que je suis encore à cette époque d'autrefois!
+
+Pierre ne demande pas mieux. Je dis au postillon d'arrêter. Nous
+descendons et nous courons à notre chère barrière... Nous sommes tentés
+de l'embrasser... Nous grimpons dessus et nous nous balançons comme
+lorsque nous étions petits.
+
+Le postillon, qui nous regarde, ouvre de grands yeux; il nous croit
+fous, sans doute. Ah! il ne peut deviner ce qui se passe dans notre
+coeur.
+
+Mais déjà j'ai quitté la barrière, les réflexions sont venues me
+rappeler à moi-même; je pense à Paris, à Adolphine, aux changements qui
+se sont opérés depuis onze ans... Je soupire... Pierre se balance
+toujours... Mais il revient à son village tel qu'il en est sorti.
+
+Nous remontons en voiture mais nous là laissons dans le bourg qui
+précède notre chaumière d'un quart de lieue; je veux faire ce trajet à
+pied. Pierre ne conçoit rien à cette idée, il espérait entrer au grand
+galop dans son village.--Mon frère, lui dis-je, nos voisins, nos amis
+pourraient croire que nous sommes devenus fiers, que nous voulons faire
+de l'embarras!... Crois-moi, il vaut mieux revenir à pied dans le lieu
+de notre naissance et ne faire croire que nous sommes riches que par le
+bien que nous ferons aux malheureux.
+
+Pierre m'embrassa en s'écriant:--T'as raison, André, t'as toujours
+raison, mais moi je n'suis qu'une bête et je ne vois pas plus loin que
+mon nez.
+
+Je renvoie les chevaux, je paye le postillon. Nous prenons nos valises,
+nous les attachons chacune à un bâton. Pierre veut tout porter en disant
+qu'il en a l'habitude, qu'il est plus fort que moi, et que c'est son
+métier; mais je m'y oppose. Je veux aussi porter mon paquet... Je serais
+si fâché de paraître au-dessus de mon frère!
+
+Nous hâtons notre marche en regardant avec amour ces lieux qui nous
+rappellent notre enfance. Mais nous approchons de notre chaumière, c'est
+là que tendent tous nos voeux. Au détour d'un sentier qui conduit à la
+montagne, nous apercevons la place où notre mère nous dit adieu et nous
+suivit des yeux si longtemps. Nous nous regardons tristement Pierre et
+moi... La même pensée nous est venue... Jacques était là aussi avec
+notre mère; c'est là que nous l'aperçûmes pour la dernière fois... Le
+pauvre petit envoyait des baisers à ses frères qu'il ne devait jamais
+revoir.
+
+Nous nous arrêtons pour essuyer les pleurs qui coulent de nos yeux...
+Hélas! il n'est point de parfait bonheur; le nôtre eût été trop grand si
+nous avions retrouvé dans notre village tout ce que nous y avions
+laissé.
+
+Mais notre mère nous attend... courons dans ses bras. Nous franchissons
+rapidement la montagne: arrivés au sommet, nous apercevons parfaitement
+notre chaumière... Oh! nous la reconnaissons bien, quoique nous l'ayons
+quittée fort jeunes.--La voilà! la voilà!... c'est tout ce que nous
+pouvons nous dire... Les souvenirs, la joie nous ôtent la force de
+parler. Nous ne marchons plus, nous volons jusqu'à cette demeure
+chérie... Nous la touchons enfin... et nous tombons à genoux devant le
+toit qui nous a vus naître.
+
+La porte est fermée: sans doute notre mère est là; mais irons-nous
+brusquement nous jeter dans ses bras?...--On dit que la joie fait du
+mal, me dit Pierre. Moi, j'ai de la peine à croire que ce mal soit
+dangereux. Je ne puis plus résister, je frappe en tremblant... On ouvre:
+C'est elle... c'est notre bonne mère!... qui nous fait un beau salut en
+nous disant:--Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?
+
+Messieurs!... elle ne reconnaît pas les deux enfants qu'elle a vus
+partir si petits! Onze années ont fait de nous des hommes, et notre mise
+élégante doit tromper ses yeux. Mais le coeur devine, il pressent le
+bonheur... Nous restons immobiles devant elle... nous sourions, nous
+n'osons encore parler, mais nous lui tendons les bras et déjà son
+coeur nous a nommés.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écrie-t-elle, serait-ce?...--Oui, c'est nous, ma mère:
+c'est André, c'est Pierre qui sont revenus! nous écrions-nous tous deux,
+et nous sautons au cou de notre mère, comme nous le faisions étant
+petits; mais quand le coeur n'est pas changé, on conserve en
+grandissant les douces habitudes de l'enfance.
+
+Pendant longtemps nous ne pouvons qu'échanger des mots sans suite, mais
+ils partent de l'âme, ils expriment notre bonheur à tous trois. Notre
+bonne mère ne peut se lasser de nous embrasser, puis de nous admirer
+pour nous embrasser encore en s'écriant:--Mon Dieu!... que vous êtes
+donc devenus beaux garçons, mes pauvres petits!... comme vous êtes bien
+mis... queu jolie tournure... Toi, surtout, André, t'as l'air d'un
+seigneur, mon garçon... Pierre a ben encore un peu de son air du pays,
+de sa gaucherie d'autrefois... Mais toi, André... comme t'es dégagé et
+toujours aussi bon... Ah! j'en ai eu souvent des preuves!... et, grâce à
+toi, depuis ton départ ta mère n'a point connu l'indigence.
+
+--Pierre en eût fait autant, ma mère, si un fripon ne l'avait pas trompé
+en gardant l'argent qu'il vous envoyait.--Oh! je vous crois, mes
+enfants, je vous crois!... et d'ailleurs vous m'aimez toujours!... Ah!
+je suis ben heureuse! Pourquoi faut-il que ce pauvre Jacques n'ait pu
+vous presser dans ses bras!... Mais vous voilà! nous le pleurerons
+ensemble, et je sens, en vous embrassant, que je suis encore heureuse
+mère.
+
+Nous entrons dans notre chaumière. Chaque meuble, chaque objet nous
+rappelle notre enfance.--Tiens, Pierre, dis-je à mon frère, voilà la
+grande chaise sur laquelle est mort notre bon père... C'est là que nous
+nous mîmes à genoux autour de lui. Voilà la place où il s'asseyait de
+préférence... où il nous faisait sauter dans ses bras.
+
+--Oui, mes enfants, oui, c'est bien cela, dit notre mère en essuyant ses
+yeux. Ces pauvres petits... ils reconnaissent tout... ils n'ont rien
+oublié.--V'là où nous couchions! s'écrie Pierre; mais j'crois qu'à
+présent nous aurions de la peine à tenir là.--Et voilà où j'ai trouvé le
+portrait de ma bienfaitrice...--Oui, mon cher André, ce bijou qui a été
+cause de ton bonheur! c'est grâce à lui que t'as si bien fait ton chemin
+et que te v'là maintenant un beau monsieur!... Vous me conterez tout ce
+qui vous est arrivé depuis que vous m'avez quittée, mes enfants, vous ne
+me cacherez rien... songez que tout intéresse une mère... Mais
+reposez-vous... asseyez-vous... Est-ce que vous êtes venus à pied?
+
+--Oh! que non, dit Pierre, j'sommes venus commodément... nous avions...
+Je serre le bras de mon frère en lui faisant signe de se taire. Ma mère
+ne sait pas que M. Dermilly est mort et qu'il m'a fait son héritier; je
+veux lui ménager une surprise, et c'est pour cela que je me hâte
+d'interrompre Pierre en disant:--Nous avons trouvé une occasion de
+voyager sans nous fatiguer... nous en avons profité.
+
+--Tant mieux, mes enfants; mais je veux vous régaler, vous faire queuque
+chose... vous savez ben, de ces gâteaux que vous aimiez tant
+autrefois... Ah! dame, si j'avais su votre arrivée, j'en aurais préparé
+d'avance... mais vous avez voulu me surprendre; c'est égal, vous en
+aurez pour ce soir.
+
+Pendant que ma bonne mère se donne bien du mal pour nous faire des
+gâteaux, nous allons, mon frère et moi, visiter le village et voir si
+nous reconnaîtrons quelques anciennes connaissances. Mais c'est au
+cimetière que nous nous rendons d'abord; nous allons saluer la tombe de
+notre père et celle de Jacques, qui est tout auprès. On a bientôt
+parcouru l'intérieur d'un cimetière de village. Là, point de faste,
+point de monuments; des croix, quelques pierres, quelques couronnes,
+c'est tout ce qui marque la place de ceux qui ne sont plus. La mort y
+est simple comme la vie que l'on a menée; les villageois s'y rendent
+pour pleurer ceux qu'ils ont perdus et non pour admirer de beaux
+mausolées et lire de louangeuses inscriptions.
+
+Après nous être agenouillés devant la tombe de Jacques et de notre père,
+nous gagnons lentement le village. Nous nous arrêtons souvent; ces
+sentiers, ces routes furent témoins de nos jeux. C'est par ici que nous
+nous livrions bataille avec des boules de neige...--Tiens, me dit
+Pierre, c'est là que j'en ai reçu une juste dans l'oeil... Je n'ai pas
+oublié non plus cet heureux temps!
+
+Personne dans le village ne nous reconnaît; il faut que nous nous
+nommions. Chacun alors s'écrie:--Eh quoi! ce sont les fils de Marie!...
+Comme ils ont l'air de beaux messieurs!
+
+Mais on s'aperçoit bientôt que notre coeur est toujours le même, et
+chacun alors nous embrasse et nous comble d'amitiés.
+
+Nous retournons trouver notre mère, qui nous a apprêté un repas
+somptueux pour le village. Depuis longtemps je n'avais eu autant
+d'appétit: je fais honneur aux gâteaux, aux galettes. La bonne Marie est
+enchantée; mais Pierre, tout en mangeant, fait parfois la grimace.
+
+--Est-ce que tu ne trouves pas tout cela bon? lui demande ma
+mère.--Oh!... dame... c'est que, voyez-vous, la cuisine de Paris... oh!
+c'est autre chose...--Quoi! Pierre, tu n'aimes plus les gâteaux de ton
+village qui te régalaient si bien autrefois?...--Ah! écoutez donc,
+autrefois je ne connaissais pas les omelettes soufflées et toutes ces
+bonnes choses que j'ai mangées en dînant chez le traiteur avec
+Loiseau!... Ah! ma mère!... les omelettes soufflées!... c'est ça qui est
+fameux!... Ah! si j'avais pu vous en apporter une dans ma poche... Mais
+si vous venez à Paris... Oh! je veux que vous ne mangiez que de ça
+pendant quinze jours.--Merci, mon garçon; mais je ne quitterai pas mon
+pays pour tes omelettes soufflées... Je suis bien sûre que cela ne vaut
+pas mieux que mes gâteaux... N'est-ce pas, André? ah! tu les trouves
+bons, toi, et ça me fait plaisir.
+
+--Oui, ma mère, oui, je les aime toujours, dis-je en marchant sur le
+pied de mon frère pour lui faire sentir qu'il fait de la peine à notre
+mère en ne trouvant pas ses gâteaux aussi bons qu'autrefois... Le repas
+achevé, chacun de nous raconte ce qui lui est arrivé depuis qu'il a
+quitté le toit paternel. L'histoire de Pierre est bientôt terminée; la
+mienne est beaucoup plus longue. Ma mère n'avait appris
+qu'imparfaitement toutes mes aventures; elle bénit mes bienfaiteurs, et
+verse des larmes lorsque je lui apprends la mort de M. Dermilly.
+
+--Dis-lui donc que t'es riche, me dit tout bas Pierre, ça la consolera
+ben plus vite. Mais un regard que je lance à mon frère le force au
+silence, et il se contente de murmurer entre ses dents:--Oh! c'est
+égal!... André... à présent... c'est ben aut'chose.
+
+Ma mère ne fait pas attention aux demi-mots de Pierre; elle me
+recommande la plus tendre reconnaissance pour ma bienfaitrice, la plus
+constante amitié pour Bernard et sa fille. Ce qui me contrarie, c'est
+qu'elle me parle à peine d'Adolphine; elle en revient toujours à
+Manette, on voit que le caractère de ma soeur a séduit ma mère; tout
+dans Manette lui plaît; je n'ai parlé que de ses vertus, mais Pierre
+vante sa beauté, sa taille, sa gentillesse, et ma mère s'écrie
+souvent:--Que j'aurais de plaisir à embrasser cette bonne fille-là!
+
+L'heure du repos est venue, il s'agit de nous coucher. Ma mère craint
+que nous soyons mal dans la chaumière: je la rassure, et ne veux pas
+d'autre lit qu'un matelas jeté sur de la paille dans l'enfoncement qui
+formait autrefois notre chambre à coucher. Pierre me regarde en ouvrant
+de grands yeux, il ne conçoit rien à ma manière d'agir; mais il n'ose
+pas se permettre d'observations, et se contente de me dire en se
+couchant près de moi:--André, est-ce que tu ne veux plus être riche?
+
+Je regarde mon frère en souriant.--Dormons encore sous le toit qui nous
+a vus naître, lui dis-je; mon cher Pierre, il ne faut pas, parce qu'on
+est riche, se priver d'un aussi doux plaisir.
+
+Pierre ne me répond plus, il dort déjà; j'en fais bientôt autant que lui
+en me berçant des souvenirs de mon enfance.
+
+Au point du jour, je laisse Pierre dormant encore, et ma mère apprêtant
+notre déjeuner. Je sors, sous le prétexte de me promener un moment; mais
+j'ai un autre motif: hier, en parcourant le village avec mon frère, j'ai
+aperçu une fort jolie maison bourgeoise, bâtie dans une situation
+charmante, et à la porte de la maison j'ai lu distinctement: A vendre ou
+à louer.
+
+C'est cette propriété que je veux voir, c'est là que je me rends en
+secret. Je frappe: un vieux jardinier vient m'ouvrir; c'est lui qui
+habite seul la maison.--A qui s'adresse-t-on pour l'acheter? lui
+dis-je.--Oh! monsieur, c'est facile: on va chez le notaire de la ville
+de l'Hôpital; c'est lui qui est chargé de conclure. C'te maison avait
+été bâtie pour une jolie dame qui voulait vivre loin du monde; mais,
+après y avoir passé six mois, elle s'en est allée en disant qu'on ne
+venait pas assez souvent lui demander à dîner, et elle a chargé le
+notaire de vendre ce bien.
+
+--Voyons la maison?--J'vas vous faire voir tout, monsieur; je suis le
+jardinier. D'abord une jolie cour me plaît, la maison est bâtie avec
+goût. Un rez-de-chaussée, un premier et des greniers; on pourrait y
+loger douze au moins. Tant mieux, on a de la place à offrir à ses amis;
+les personnes que l'on appelle ainsi en Savoie méritent ce nom, et
+celles qui viendraient de Paris jusqu'ici pour nous voir le mériteraient
+aussi. La maison est meublée avec simplicité; mais il y a tout ce qu'il
+faut: une laiterie, un colombier, une serre, un pigeonnier; on n'a rien
+oublié. Voyons maintenant le jardin. Deux arpents et demi en plein
+rapport, jusqu'à un petit champ de blé; on peut vivre sans sortir de
+chez soi. C'est charmant, je suis enchanté. Et combien tout cela? dis-je
+au vieux jardinier.
+
+--Ah! dame, monsieur... ça vaut de l'argent... mais vous voyez aussi que
+la maison est jolie, qu'il y a du terrain, du rapport, que c'est tout
+meublé.--Mais enfin, combien en veut-on?--Neuf mille francs,
+monsieur.--Neuf mille francs?...
+
+Il me semble que c'est pour rien; mais j'oublie que je ne suis plus à
+Paris, et qu'ici une maison coûte moins qu'un petit appartement à la
+Chaussée-d'Antin.
+
+--Tu peux ôter l'écriteau, dis-je au jardinier; j'achète la
+maison.--Vous l'achetez, monsieur?... Ah! mon Dieu!... et moi, qui ai
+soin du jardin?--Je t'achète aussi... que te donnait-on ici?--Ah! mon
+bon monsieur, je prends ce qu'on veut, pourvu que j'ayons toujours ma
+petite cabane dans l'fond de la cour; le jardin me fournit de quoi
+vivre... et avec dix écus par an, je sommes content... mais aussi je
+vous promets de travailler depuis le matin jusqu'au soir. Dix écus!...
+pauvre homme!... M. le comte en donne cent à une foule de laquais qui
+passent leur temps à bâiller dans ses antichambres... mais j'oublie
+toujours que je ne suis plus à Paris.--Tiens, en voilà vingt, je te paye
+d'avance; tu resteras avec ma mère, tu ne la quitteras plus.--Vot'
+mère... quoi! monsieur, c'est pour vot' mère... que vous achetez c'te
+belle maison?...--Chut... tais-toi, ne dis rien; je veux la
+surprendre... je cours à la ville, chez le notaire, et ce soir,
+j'espère, le contrat sera passé.
+
+En partant de Paris, j'avais emporté environ dix mille francs en or que
+j'avais trouvés dans le secrétaire de M. Dermilly; je ne puis mieux
+employer cette somme qu'à l'achat de cette jolie maison, dans laquelle
+ma mère trouvera sur ses vieux jours toutes les commodités de la vie.
+Plein du plaisir que je vais lui causer, j'ai retrouvé mon agilité
+d'autrefois, je gravis les montagnes qui conduisent à la ville; en peu
+de temps j'ai franchi la distance qui m'en séparait; je ne marche pas,
+je vole; enfin, je suis chez le notaire, auquel j'ai expliqué le sujet
+de ma visite, avant qu'il ait fini de me faire la révérence.
+
+Malheureusement, l'homme de loi n'est pas aussi vif que moi: il met des
+formes à tout ce qu'il fait, et des virgules dans tout ce qu'il dit.
+
+--On va s'occuper du contrat, me dit-il.--Sur-le-champ, monsieur...--Il
+faut le temps de...--Je paye comptant, monsieur; voilà les neuf mille
+francs, prix de la maison...--C'est très-bien, mais...--Que faut-il pour
+les frais de l'acte?... Parlez... monsieur... Je ne marchande point,
+mais, je vous en prie, terminons promptement.
+
+Avec de telles paroles, on met tout le monde en mouvement. Le notaire
+presse son clerc, auquel je glisse une pièce d'or, et qui alors veut
+bien ne pas retailler sa plume trois fois pour écrire le même mot.
+
+Je vais me promener dans le jardin pendant que l'on travaille, et j'ai
+la compagnie de madame la garde-note qui s'est empressée d'ôter ses
+papillotes, et d'accourir, lorsqu'elle a su qu'il y avait dans l'étude
+un jeune homme qui achetait sans marchander et payait très-noblement.
+
+L'épouse du notaire n'est pas jolie, mais elle a des prétentions, et
+l'on sait ce que c'est que les prétentions de province. En moins de cinq
+minutes, je sais que madame a une belle voix, qu'elle chante les grands
+morceaux en s'accompagnant du forté; qu'elle comprend l'italien et même
+le latin; qu'elle connaît le code civil aussi bien que son mari; qu'elle
+n'a jamais eu d'enfant, et qu'elle n'en désire pas, parce que cela gâte
+la taille; qu'elle a le sentiment de la poésie, et beaucoup de penchant
+pour la danse; qu'on mange chez elle les meilleures confitures, parce
+qu'elle surveille sa cuisinière même en devinant des charades; qu'enfin,
+elle est toujours mise dans le dernier goût, parce qu'elle reçoit le
+journal des modes de Lyon.
+
+Pendant que l'on me dit toutes ces jolies choses, je me vois dans la
+maison que je viens d'acheter, ou à Paris auprès d'Adolphine, ce qui
+fait que je réponds presque toujours de travers à ce que me dit l'épouse
+du notaire, qui ne doit pas avoir une opinion très-avantageuse de mon
+esprit; mais cela m'inquiète peu. Enfin, après deux mortelles heures,
+le notaire me fait annoncer que tout est fini. Je cours à l'étude, je
+paye ce qu'on me demande, je tiens le contrat de la maison, que j'ai
+fait mettre sous le nom de ma mère, et je me sauve avec, laissant le
+notaire dire à son clerc:--Voilà un garçon qui n'a pas l'habitude
+d'acheter des maisons.
+
+Mon absence a été longue. On a déjeuné sans moi, l'heure du dîner est
+arrivée, on est inquiet. Ma mère craint que je ne sois tombé dans
+quelque précipice, n'étant plus habitué à gravir les montagnes; Pierre
+me cherche de tous côtés: je reparais enfin, et le contentement qui
+brille dans mes yeux dissipe toutes les inquiétudes.
+
+Je fais une histoire, et l'on me croit, parce qu'on est loin de
+soupçonner la vérité. Après le dîner, j'emmène ma mère promener avec
+nous. J'ai pris mes mesures pour que dès que nous aurons quitté la
+chaumière, on y enlève tout ce que je veux que l'on transporte dans
+notre nouvelle demeure. Je dirige notre promenade du côté de la jolie
+maison. Le temps se passe, parce qu'à chaque instant nous sommes arrêtés
+par de bons villageois qui font compliment à ma mère de ses deux fils;
+et comme une mère ne se lasse jamais de recevoir de pareils compliments
+et d'y répondre quelque chose qui prolonge la conversation, la nuit est
+venue avant que l'on ait songé à retourner, à la chaumière.
+
+--Il est tard, et nous sommes bien loin de chez nous, dit la bonne
+Marie, il y a bien longtemps que je ne suis restée le soir dehors; c'est
+tout au plus si je reconnaîtrai mon chemin.
+
+Au lieu de prendre la route de la chaumière, je conduis ma mère et mon
+frère à la maison, qui leur paraît être un château, et je frappe en
+disant:
+
+--Je connais le maître de cette maison, allons souper chez lui, il nous
+recevra bien.
+
+Pierre ne demande pas mieux, il présume qu'on doit autrement souper là
+que dans notre chaumière; ma mère fait quelques façons, elle craint
+d'être indiscrète, mais déjà François, le vieux jardinier, est venu nous
+ouvrir, et nous introduit en nous faisant mille politesses. Je lui ai
+fait signe de se taire, et le bonhomme, très-gauche pour les surprises,
+est aussi embarrassé, que ma mère, qui n'ose pas avancer et demande
+toujours où est le maître de la maison.
+
+Nous montons au premier, dans la chambre que j'ai destinée à ma mère.
+Elle admire d'abord tout ce qu'elle voit, en s'écriant:--La jolie
+maison!... Ça doit être des gens riches qui demeurent ici.
+
+Mais bientôt sa surprise prend un autre caractère, lorsqu'elle aperçoit
+dans la chambre sa vieille commode, puis à la tête du lit la couronne de
+buis qui était dans sa chaumière, puis enfin, près de la cheminée, la
+vieille chaise dans laquelle notre père s'est endormi pour la dernière
+fois.
+
+--Ah! bon Dieu!... qu'est-ce que cela veut donc dire? s'écrie la bonne
+Marie... Ces effets qui sont de chez nous... et que je vois ici... Mes
+enfants, comprenez-vous cela?...
+
+--Cela veut dire qu'ici vous êtes chez vous, ma mère, que cette maison
+vous appartient, et que j'y ai fait apporter tout ce qui, dans votre
+chaumière, avait quelque prix à vos yeux.
+
+Ma mère ne revient pas de sa surprise, tandis que Pierre saute dans la
+chambre en s'écriant:
+
+--Ah! je ne vous avais pas dit qu'André était riche?... Mais je me
+doutais bien qu'il vous ménageait une surprise...--Comment, tu es riche,
+André?...--Oui, ma mère, assez du moins pour vous offrir cette retraite
+agréable; M. Dermilly m'a fait son héritier, et quand j'habite à Paris
+un beau logement, il me semblé qu'il est bien naturel que vous ayez
+mieux qu'une chaumière. Voici l'acte de vente, cette maison est à
+vous.--A moi, à toi, n'est-ce pas la même chose, mon garçon?...
+Marie-toi, André, viens demeurer ici avec ta femme et tes enfants, c'est
+alors que je n'aurai plus rien à désirer.
+
+--Oui, oui, nous nous marierons tous, dit Pierre, mais en attendant
+soupons et visitons la maison.
+
+Le souhait de ma mère m'a fait pousser un profond soupir, mais je me
+hâte, pour éloigner mes souvenirs, de la conduire dans toute la maison,
+qu'elle trouve magnifique. Pierre choisit sa chambre; moi je prends
+celle d'où la vue, plus étendue et plus variée, m'offrira de nombreuses
+études. Il est trop tard pour que nous visitions ce soir, la laiterie,
+le colombier et le jardin; le vieux François a dressé le souper dans une
+salle du rez-de-chaussée. Nous mangeons avec appétit, et nous allons
+nous livrer au repos avec ce contentement que l'on éprouve dans une
+demeure qui nous plaît, lorsque l'on peut se dire: Je suis chez moi.
+
+Le lendemain nous visitons en détail toute la maison; la bonne Marie
+pousse à chaque instant des cris de joie, surtout à l'aspect du four, du
+pétrin, de la laiterie et de tous ces objets précieux à une bonne
+ménagère. Les beaux arbres fruitiers dont le jardin est rempli font
+l'admiration de Pierre, tandis que c'est le champ de blé qui enchante ma
+mère. Mais lorsqu'on est propriétaire, on trouve toujours quelques
+changements, quelques améliorations à faire dans son terrain. Pierre et
+moi, nous travaillons au jardin, nous transplantons, nous bêchons, nous
+labourons. Le vieux François crie un peu, mais nous ne l'écoutons pas,
+et les jours s'écoulent vite dans ces occupations. Il y a six semaines
+que nous sommes en Savoie, et je n'ai pas eu un instant d'ennui. Lorsque
+j'ai dessiné pendant quelques heures les vues magnifiques qui de tous
+côtés s'offrent à moi, je retourne prendre la bêche et travailler dans
+notre jardin... L'image d'Adolphine ne me quitte pas; mais je sens que,
+pour être heureux dans mes rêveries, il faut que je transporte Adolphine
+en Savoie, et non pas que je m'en retourne près d'elle à Paris.
+
+J'ai reçu des nouvelles de mes bons amis: mais Lucile ne m'a pas encore
+écrit, et Manette ne m'a pas dit un mot de l'hôtel. Je n'ai point fixé
+l'époque de mon départ, et ma mère me dit souvent:--André, puisque tu as
+de quoi vivre, puisque tu es heureux ici, pourquoi veux-tu retourner à
+Paris?
+
+Enfin, je reçois une lettre de Lucile; je vais avoir des nouvelles
+d'Adolphine... Mais je ne sais pourquoi je tremble en brisant le cachet.
+
+Je parcours rapidement la première page... es serments de constance, de
+fidélité... Ah! Lucile! vous oubliez que je ne suis plus un enfant;
+enfin, voici les détails sur l'hôtel: «M. le marquis est revenu; depuis
+son retour, il court moins dans le monde et paraît se plaire beaucoup
+près de sa cousine. Il est vrai que mademoiselle devient chaque jour
+plus jolie; suivant toute apparence, M. le marquis sera son époux.»
+
+Son époux!... La lettre m'est tombée des mains... ce mot m'a anéanti...
+Il se pourrait!... Adolphine épouserait son cousin!... Malheureux que je
+suis!... Mais ne devais-je pas m'y attendre?... N'en avais-je point le
+pressentiment?... Et cependant lorsque je me rappelle notre dernière
+entrevue, je ne puis croire qu'elle aime le marquis.
+
+Je ne sais plus où j'en suis... Je n'ai aucun espoir d'empêcher ce
+mariage, et cependant il me semble que si j'étais à Paris, que si
+Adolphine me voyait, elle ne pourrait consentir à cet hymen. Je cours
+trouver ma mère, et je lui annonce mon départ pour Paris.
+
+--Quoi! mon garçon, tu vas partir?... tu n'y pensais pas ce matin.--Des
+nouvelles que j'ai reçues me forcent à ne plus différer.--Ah! mon Dieu!
+est-ce que ces nouvelles-là t'apprennent queuque malheur?... tu as la
+figure toute bouleversée, mon cher André...--Non, ma mère, non, ce n'est
+rien... mais il faut que je parte dès demain...--Dès demain?...
+--Pierre, va au bourg où nous avons laissé notre voiture, demande des
+chevaux pour demain matin.--Oui, mon frère, j'y cours.--Pierre, si tu
+veux rester près de ma mère, rien ne t'oblige à revenir à Paris.--Oh!
+mon frère, je ne serai pas fâché d'y retourner avec toi. On voyage si
+bien en chaise de poste!--Oui, oui, va avec André, dit ma mère, ne le
+quitte pas, mon garçon... dans le trouble ou il est, je suis bien aise
+que tu sois avec lui.
+
+Pierre est parti. Je fais mes apprêts pour le voyage; ma bonne mère me
+regarde souvent, elle cherche à lire dans mon âme.
+
+--André, me dit-elle enfin, t'as du chagrin, mon garçon, t'as queuque
+peine, que tu ne veux pas m'avouer...
+
+Je ne puis répondre, mais je prends la main de ma mère, et je la presse
+sur mon coeur. Mon silence est presque un aveu.
+
+--Avec des talents, de la fortune, tu n'es pas heureux!... reprend ma
+mère. Ah!... mon cher André, je voudrais encore habiter not'chaumière et
+te voir, vêtu en Savoyard, revenir aussi gai qu'autrefois, manger la
+soupe en riant avec nous! Hélas!... tu repars pour Paris!... Si tes
+chagrins ne se passent point, reviens auprès de moi, mon fils, je
+tâcherai de te consoler, ou je pleurerai avec toi.
+
+Je rassure ma mère, je cherche à dissiper ses inquiétudes... Mais je ne
+puis cacher mon impatience d'être à Paris. Enfin, le moment du départ
+est arrivé, nous embrassons notre mère, je recommande au vieux François
+la petite propriété; bientôt nous avons rejoint notre voiture, et nous
+quittons de nouveau la Savoie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+ENTREVUE.--DUEL.--PLUS D'ESPOIR.
+
+
+Nous faisons la route en brûlant le pavé, je paye les postillons en
+conséquence. Pierre fait ce qu'il peut pour me distraire, mais je le
+laisse parler seul; je ne rêve qu'Adolphine et le marquis... Je brûle
+d'être à Paris, et pourtant qu'y ferai-je?... Je ne sais... je suis hors
+d'état de raisonner.
+
+Enfin, nous sommes arrives. Il est près de dix heures du soir;
+n'importe, je veux parler à Lucile: je laisse Pierre chez moi, le pauvre
+garçon est encore tout étourdi de la vitesse dont nous sommes venus; je
+me rends à l'hôtel.
+
+Le concierge me connaît, je pénètre facilement dans la maison.
+J'aperçois beaucoup de clarté dans les appartements... Sans doute il y a
+réunion chez madame la comtesse, sans doute le marquis et Adolphine sont
+ensemble... Mon coeur se serre; je monte rapidement l'escalier qui
+conduit à la chambre de Lucile... La femme de chambre descendait; elle
+se trouve en face de moi, elle me reconnaît et pousse un cri....
+
+--Silence!... lui dis-je; de grâce, Lucile, taisez-vous; je ne veux pas
+que l'on sache que je suis dans l'hôtel.--Ah! mon Dieu!... c'est que
+votre vue m'a saisie... On le croit en Savoie... et puis on le voit
+devant soi... quel plaisir!... ce cher André!...
+
+--Lucile, entrons dans votre chambre, nous pourrons y causer mieux
+qu'ici.--Oh! je veux bien... Mon Dieu! je n'en reviens pas encore... Ah!
+vous ne direz pas cette fois que vous m'avez trouvée avec le petit
+Anglais... Oh! c'est une petite bête... il n'est bon qu'à boire et à
+manger!...
+
+Nous sommes entrés chez Lucile, je me jette sur un fauteuil pendant
+qu'elle allume des bougies. Elle revient vers moi pour m'embrasser et
+s'aperçoit alors de mon trouble, de ma pâleur.
+
+--Qu'avez-vous, André? me dit-elle, vous paraissez souffrant.--Oui... je
+souffre en effet...--Est-ce la fatigue du voyage?...--Non...--Est-ce
+que vous auriez trouvé votre mère malade?--Non, grâce au ciel, je l'ai
+laissée heureuse et bien portante...
+
+--D'où vient donc l'état où je vous vois, André?... Contez-moi ça, vous
+savez bien que je suis votre amie...
+
+Je garde quelque temps le silence, et Lucile attend avec inquiétude que
+je m'explique; je balbutie:--Est-il vrai que mademoiselle Adolphine doit
+épouser son cousin?...
+
+Lucile, qui m'examine attentivement, paraît vivement frappée.--Ah! mon
+Dieu!... se pourrait-il?... s'écrie-t-elle en laissant tomber ses bras
+comme anéantie de ce qu'elle vient de découvrir.
+
+--De grâce, Lucile... répondez-moi!--André!... serait-il vrai?... vous
+aimez mademoiselle?...--Ah! Lucile, taisez-vous!... si l'on vous
+entendait!...--Le malheureux!... il l'aime... plus de doute... Cette
+tristesse, cette mélancolie qui le minait depuis quelque temps... Et je
+n'ai pas deviné cela plus tôt!... Où avais-je donc les yeux!... Mais
+aussi qui aurait pensé... pauvre André!... Ah! c'est égal, je vous
+aimerai toujours... Je serai toujours votre amie; et vous, André... vous
+aurez toujours un peu d'attachement pour moi, n'est-il pas vrai?--Oui,
+bonne Lucile!... toujours... Mais n'allez pas dire un mot de ce que vous
+pensez...--Pour qui me prenez-vous donc?... Allez, quand les femmes le
+veulent, elles sont plus discrètes que les hommes...--Et ce mariage de
+mademoiselle Adolphine?...--Oh! ce n'est pas encore fait... C'est M. le
+marquis et M. le comte qui en parlent.--Il se fera... j'en suis
+certain...--Il faut que mademoiselle et madame le veuillent aussi...
+Mais quand même il ne se ferait pas... mon cher André... que pouvez-vous
+espérer?...--Rien!... je le sais!--Quelle folie aussi d'aimer quelqu'un
+qu'on ne peut avoir!...--Ah! Lucile, est-on maître de son coeur?--Oh!
+non, c'est vrai, on n'est pas maître de cela, il a raison... Et puis on
+vous laissait trop courir, jouer, aller seul avec mademoiselle... On
+disait: Ce sont des enfants!... On croit que les enfants ne pensent à
+rien, et ça entend déjà malice; avec cela vous étiez si précoce,
+vous!...--Lucile, ma chère Lucile, j'ai une grâce à vous
+demander...--Une grâce?--Je sens bien qu'il ne faut plus que je voie
+mademoiselle Adolphine... Mais, avant de me priver pour jamais de sa
+vue... je voudrais lui faire mes adieux...--Vos adieux?... mais moi, je
+vous verrai toujours, n'est-ce pas, André?...--Oui... mais pas à
+l'hôtel...--Vous ferez bien... en cessant de la voir votre amour
+passera... Oh! vous ne croyez pas maintenant que ce soit possible; mais
+un jour, mon ami, vous verrez que j'avais raison... Les hommes ne
+résistent pas à l'épreuve de l'absence!... Nous autres femmes, c'est
+différent!... Mais nous avons le coeur autrement fait que vous.
+
+--Lucile, vous ne me répondez pas...--Mais que puis-je donc faire dans
+tout cela?--Dites en secret à mademoiselle que je suis revenu... que je
+voudrais la voir... lui parler seul un instant... Si elle consent à
+m'entendre... Lucile, vous me direz le moment où madame va lire dans son
+cabinet... alors Adolphine étudie seule dans le petit salon... Ah! que
+je puisse lui parler un instant, et je m'éloignerai satisfait...--Eh
+bien! je tâcherai... Écoutez, demain, pendant le déjeuner, j'avertirai
+mademoiselle de votre retour, vous reviendrez, vous monterez ici, et
+vous attendrez que je vous avertisse.--Chère Lucile! que vous êtes
+bonne!--Méchant! je vous aime toujours, moi, malgré votre inconstance.
+Ah! je voudrais tant vous voir heureux...--Heureux!... ah! jamais...
+jamais...--Allons, monsieur, ne vous désolez pas... Cela me fait trop de
+peine... Ah! si j'étais comtesse, cela ne m'empêcherait pas de vous
+épouser!...--Adieu, Lucile... à demain... ne n'oubliez pas...--Non, non,
+comptez sur moi.
+
+Je sors de l'hôtel et je rentre chez moi. Mon frère dort profondément...
+Heureux Pierre!... Tu n'as point de soucis, de tourments,
+d'inquiétudes!... Et cependant, aux yeux de tout le monde, c'est moi que
+le sort a favorisé. J'ai trouvé à Paris des amis, des protecteurs, j'ai
+reçu de l'éducation, j'ai maintenant une fortune indépendante; tandis
+que mon frère, que nul hasard n'a poussé, est resté commissionnaire et
+ne sait point encore signer son nom. Mais je ne puis trouver le repos,
+et Pierre dort en paix! La nature dédommage toujours ses enfants.
+
+Le point du jour me retrouve debout dans ma chambre... comptant les
+heures qui s'écouleront encore avant que je voie Adolphine. Je ne puis
+me présenter à l'hôtel avant neuf heures du matin; que faire jusque-là?
+Allons voir Bernard et Manette, allons chercher près de ces bons amis
+quelques distractions. Pierre dort toujours... Il se repose des fatigues
+du voyage... ne l'éveillons pas... Il n'est point amoureux, lui!...
+
+On est matinal chez Bernard; je le trouve déjeunant avec sa fille. Un
+cri de joie de Manette annonce à son père ma présence; je suis dans les
+bras de mes amis, je leur conte tout ce que j'ai fait en Savoie.
+Manette m'écoute avec délices, elle semble craindre de perdre une seule
+de mes paroles, et son père me frappe souvent sur l'épaule en me disant:
+
+--C'est bien, André... T'as bien fait d'acheter c'te maison... V'là ta
+mère qui va vivre comme une reine... Allons, dans queuque temps je me
+retire du commerce et je vais voir cette bonne Marie!...
+
+Chez Bernard le temps a passé plus vite. J'entends sonner neuf heures,
+je puis me rendre à l'hôtel. Je dis adieu à mes amis en leur promettant
+de les revoir bientôt. Je vole chez Lucile, je la trouve dans sa
+chambre.
+
+--Il est encore de bonne heure, me dit-elle, on n'a pas déjeuné en bas,
+il faut attendre, mon cher André, mais vous déjeunerez avec moi... Le
+petit jockey m'a apporté du... du _plum-pudding!_... Il a cru me faire
+un cadeau... Ah! je trouve cela bien mauvais!... Mais je vais vous
+donner du café.--Merci, Lucile, je ne veux rien prendre.--Monsieur, il
+faut toujours qu'un amoureux mange, entendez-vous, il ne faut pas croire
+qu'on soit plus intéressant parce qu'on ne prend rien, c'est très-mal
+raisonner...
+
+Elle sert le déjeuner, je suis obligé de la laisser faire; mais, à
+chaque minute, je la conjure de descendre près d'Adolphine. Enfin elle
+est partie... Je tremble... que va répondre mademoiselle?
+consentira-t-elle à m'entendre... et que vais-je lui dire?... Mais
+Lucile ne remonte pas... Une demi-heure s'écoule... Il me semble qu'il y
+a un siècle... je ne puis plus tenir dans la chambre... Elle rentre
+enfin.
+
+--Ah! que vous avez été longtemps!...
+
+--Vraiment, monsieur, vous croyez que l'on trouve tout de suite
+l'occasion de parler en cachette... que cela va tout seul...
+
+--Eh bien Lucile! qu'a-t-elle dit?--M'y voilà... D'abord madame était
+là, et je n'osais point parler bas à mademoiselle... enfin madame a
+passé dans sa chambre et j'ai annoncé votre retour... mademoiselle en a
+paru charmée.--Charmée... ah! Lucile! est-il vrai?...--Eh! oui,
+monsieur, c'est vrai; mais quand j'ai dit que vous étiez dans ma chambre
+et que vous désiriez la voir seule un instant, alors elle a demandé qui
+vous empêchait de descendre et de lui parler devant sa maman... Je ne
+savais trop comment répondre à cela... j'ai dit que vous aviez sans
+doute quelque secret que vous ne vouliez pas révéler devant madame la
+comtesse... Mademoiselle a rougi, puis enfin m'a dit qu'elle allait
+rester à étudier son dessin dans le petit salon... et cela veut dire
+qu'elle consent à vous entendre.
+
+--Ah! Lucile, quel bonheur!--Je guetterai le moment où madame passera
+chez elle; ensuite si elle revient et vous trouve là, vous serez censé
+arrivé pour la voir. J'espère que je suis bonne... Ah! vous ne le
+méritez pas... mais je redescends et je viendrai vous appeler dès que
+mademoiselle sera seule.
+
+Je vais donc revoir Adolphine... et la voir un moment sans témoin. Ah!
+si ma bienfaitrice connaissait ma hardiesse... mais je ne veux dire
+qu'un mot à celle que j'adore... qu'elle sache que toute ma vie son
+image sera gravée dans mon coeur... que nulle autre, n'y régnera, et
+je m'éloigne pour jamais.
+
+Je ne puis exprimer ce que j'éprouve au moment où Lucile reparaît et me
+fait signe de descendre... je ne sais comment je suis parvenu dans le
+salon... mais je suis devant Adolphine, et Lucile passe dans
+l'appartement de sa mère en me disant:--Je tousserai tout bas quand
+madame reviendra.
+
+Adolphine me sourit:--C'est vous, André? me dit-elle vous avez voulu me
+parler en secret... Auriez-vous quelque chagrin que vous n'osez confier
+à ma mère?...--Non, mademoiselle.. mais... je voulais... je désirais...
+vous dire adieu avant de partir pour jamais...--Comment! vous arrivez de
+la Savoie, et vous songez déjà à repartir?--Que ferais-je à Paris...
+bientôt je ne pourrai plus vous voir... vous allez, m'a-t-on dit, vous
+marier.--Me marier!... on ne m'en a point parlé; qui vous a dit que l'on
+pensait à me marier?...--Monsieur votre cousin ne vous quitte plus... il
+vous fait la cour... cela est naturel. Il vous aime... eh! qui pourrait
+vous voir sans vous aimer!... Sans doute vous l'aimez aussi?
+
+Elle ne me répond pas, mais elle me regarde si tendrement que j'ose
+m'approcher davantage et prendre sa main que je presse dans la mienne en
+balbutiant:--Je fais des voeux pour votre bonheur, mademoiselle, mais
+je sens que je n'aurai pas le courage d'en être le témoin... Hélas!...
+personne ne me plaindra, moi, et pourtant les chagrins... la douleur...
+tel est désormais mon partage!...
+
+--André, vous serez malheureux?...--Oui, mademoiselle... mais il faut
+que je souffre en silence... Ah! si du moins vous me plaignez, si vous
+me pardonnez de vous aimer... je m'éloignerai moins à plaindre.--Vous
+pardonner... est-ce que c'est un crime de m'aimer?... N'avons-nous pas
+été élevés ensemble?... n'êtes-vous pas le compagnon de mon enfance, de
+mes premiers jeux?... je vous aime aussi, moi, et je ne pensais pas que
+ce fût mal.
+
+--Vous m'aimez! ah! mademoiselle! je ne suis plus à plaindre... Ce mot
+efface toutes mes souffrances!... Cet instant de bonheur me donnera la
+force de supporter un siècle de peines!
+
+Je suis tombé aux genoux d'Adolphine, je tiens une de ses mains que je
+presse contre mon coeur: elle penche sa tête vers moi, des pleurs
+coulent de ses yeux... Qu'elles sont douces pour moi, ces larmes qui me
+prouvent l'intérêt que je lui inspire! Pans cette situation, nous
+oublions que le temps s'écoule: un cri parti à la porte du salon nous
+rappelle à nous-mêmes. Je me retourne... Grand Dieu! c'est M. le comte,
+et il m'a vu aux genoux de sa fille!
+
+Adolphine reste immobile et tremblante; je me suis relevé, et, confus,
+je me tiens à quelques pas. M. de Francornard s'est jeté dans un
+fauteuil, il est tellement en colère que, pendant quelques minutes, il
+ne peut parler; enfin les paroles se font jour et les phrases sont
+accompagnées de gestes menaçants.
+
+--Misérable suborneur!... ai-je bien vu!... dois-je en croire mon
+oeil!... Un Savoyard aux genoux de ma fille... un malheureux que nous
+avons élevé par charité se permet de prendre la main de mademoiselle de
+Francornard!... J'étouffe: cela va faire remonter ma goutte!
+
+Aux cris de M. le comte, son neveu entre d'un côté, et de l'autre madame
+la comtesse paraît suivie de Lucile.
+
+--Qu'avez-vous donc, monsieur? demande ma bienfaitrice, pourquoi ce
+tapage?... André ici!... ma fille tremblante! que s'est-il donc
+passé?--Ce qui s'est passé... par Dieu! madame, je crois qu'il était
+temps que j'arrivasse!... Je vous fais compliment de votre André...
+c'est un joli garçon!... Je viens de le trouver aux genoux de votre
+fille.
+
+--Aux genoux de ma fille!... grand Dieu!... serait-il vrai, André?... Je
+baisse la tête... je suis confondu.--Ce drôle aux genoux de ma cousine!
+s'écrie le marquis. Ah! ceci est trop fort! et c'est à moi de châtier ce
+misérable!
+
+En disant ces mots, il court vers son oncle; lui prend sa canne, puis
+revient vers moi et se dispose à me frapper; mais la voix du marquis
+m'a rendu à moi-même... Pendant que madame la comtesse crie:--Arrêtez!
+aussi prompt que l'éclair, je lui arrache la canne des mains, et, la
+brisant en plusieurs morceaux sur mon genou, je la jette avec violence à
+ses pieds.
+
+Le marquis frémit de colère. Adolphine lève vers moi ses bras
+suppliants; le comte est couché dans son fauteuil: de rouge qu'il était,
+son visage est devenu violet. Lucile me fait signe de fuir; la comtesse
+se place entre moi et Thérigny.
+
+--Sortez, monsieur! me dit ma bienfaitrice d'un ton qui me perce l'âme,
+et ne reparaissez plus dans cette maison... Je n'aurais jamais pensé que
+vous y apporteriez le trouble et la discorde!
+
+Je suis atterré, je vais partir sans oser lever les yeux, lorsque le
+marquis me saisit le bras en me disant:--Je vous retrouverai, je
+l'espère.--Quand vous voudrez, monsieur; mais veuillez vous rappeler que
+je suis homme comme vous.
+
+C'en est fait, je quitte l'hôtel, et c'est pour n'y jamais rentrer.
+Madame la comtesse m'a banni de sa présence, je sens que j'ai mérité sa
+colère!... mais Adolphine m'a dit qu'elle m'aimait! et ce souvenir
+efface tous les autres.
+
+Cette scène m'a tellement troublé, que je parcours les rues pendant
+longtemps sans savoir où je vais, sans avoir aucun but; enfin, je ne
+sais comment je me retrouve devant ma demeure. Le portier me remet un
+billet que l'on vient, me dit-il, d'apporter à l'instant; je brise le
+cachet et lis ces mots:
+
+/#
+ «Quoique vous ne soyez qu'un malheureux dont mon mépris devrait
+ faire justice, je veux bien descendre jusqu'à vous pour laver
+ l'insulte que vous avez faite à ma cousine. Je vous attends ce soir
+ à six heures avec des pistolets à l'entrée du bois de Vincennes;
+ mon jockey seul m'accompagnera.
+
+ «Le marquis >DE THÉRIGNY
+#/
+
+Ce soir à six heures, il n'est pas midi, j'ai du temps devant moi. Un
+duel! un duel avec le neveu de ma bienfaitrice! Malheureux! dans quelle
+affaire me suis-je engagé! Si je suis vainqueur j'ajouterai à tous mes
+torts celui d'être le meurtrier du marquis, qui, je sens, a droit de me
+demander raison de ma conduite imprudente. Pendant huit ans élevé dans
+la maison de madame la comtesse, comblé de ses bienfaits, recevant par
+ses soins une éducation et des talents auxquels je ne devais pas
+prétendre, comment ai-je reconnu ses bontés? En osant élever mes
+regards sur sa fille, en semant le trouble dans sa maison, en provoquant
+le neveu de son époux. Ah! je sens tous mes torts; mais il m'est
+impossible de refuser ce combat! mon seul désir est de succomber!...
+Vaincu, je serai moins coupable!... Malheureux! et ma mère, qui la
+consolera?
+
+Je monte chez moi, mon frère m'attendait; il est surpris de ne m'avoir
+pas vu depuis la veille. Je l'embrasse tendrement:--Pierre, lui dis-je,
+une affaire importante me force à sortir à six heures. Si ce soir je ne
+suis pas de retour, dispose de tout ce qui est ici; mais, crois-moi, ne
+reste pas à Paris... Retourne en Savoie, va consoler ma mère.
+
+--Oh! je n'y retournerai qu'avec toi, dit Pierre, ma mère m'a dit de
+t'amuser, de te distraire. Tu es triste aujourd'hui... Viens chez le
+papa Bernard, mam'zelle Manette t'égayera, elle t'aime fièrement,
+mam'zelle Manette!... Ah ça! ce n'est donc pas d'elle que tu es
+amoureux?--Laisse-moi, Pierre, va sans moi chez nos bons amis; je t'y
+rejoindrai ce soir.--Eh bon! c'est dit, je t'y attendrai.
+
+Pierre m'embrasse et s'éloigne. J'ai besoin d'être seul; que de pensées
+viennent m'assaillir!... mais l'image d'Adolphine triomphe de toutes les
+autres, elle est toujours devant moi, je me crois encore à ses pieds,
+et, le dirai-je, mes tourments mêmes ont quelque chose de doux que je ne
+changerais point contre un bonheur qu'il me faudrait acheter par son
+indifférence.
+
+Le temps fuit bien vite dans les rêveries de l'amour; ma montre marque
+cinq heures et quart, et je suis encore chez moi!... Je ne veux point
+faire attendre le marquis. Je me hâte de prendre les pistolets qui
+appartenaient à M. Dermilly. Ah! s'il avait prévu que j'emploierais ces
+armes contre un parent de sa Caroline, il ne m'aurait pas traité comme
+un fils. Et cependant pouvais-je me laisser insulter... frapper?...
+Cette idée ranime ma colère; je descends, je prends un cabriolet.--Dix
+francs pour toi, dis-je au cocher, si je suis un peu avant six heures à
+l'entrée du bois de Vincennes.
+
+Mon cocher paraît décidé à faire crever son cheval pour dix francs. Nous
+arrivons à l'heure juste; je descends et regarde autour de moi. Personne
+encore... Attendez-moi, dis-je à mon cocher, de toute façon j'aurai
+besoin de vous.--Suffit, not' bourgeois, je vois de quoi il s'agit...
+Queuques dragées à échanger. Je connais ça... comptez sur moi; je suis
+le mutus des cochers.
+
+Je m'avance dans le bois, le temps est pluvieux, ces lieux sont
+déserts... Le marquis tarde bien; enfin une voiture paraît sur la
+route... elle s'approche, je la reconnais, c'est le vis-à-vis du
+marquis. Il s'arrête près de moi; le marquis descend légèrement en
+faisant signe à son jockey de garder la voiture. Il m'aperçoit et se
+dirige dans l'épaisseur du bois... nous nous arrêtons bientôt, et chacun
+se recule jusqu'à ce qu'une distance d'environ quinze pas nous
+sépare.--Je pense, dit le marquis en souriant dédaigneusement, que c'est
+à moi de commencer.--Oui, monsieur, je le pense aussi.
+
+Le marquis arme son pistolet, il m'ajuste, le coup part... Je n'ai pas
+été atteint.--A votre tour, me dit-il froidement, je suis bien maladroit
+aujourd'hui.
+
+Je ne sais ce que je dois faire... j'hésite, je balance.--Tirez, me
+dit-il, ou je croirai que vous avez peur de recommencer.
+
+Ces mots me décident; je tiens mon arme, mais je regarde à peine mon
+adversaire. Le coup part... malheureux! qu'ai-je fait!... Le marquis
+tombe sur le gazon.
+
+Je cours à lui; le sang coule en abondance de la blessure qu'il a reçue
+dans le côté droit.--C'est peu de chose, me dit-il, faites avancer mon
+vis-à-vis... Aidez-moi à y monter, et je pourrai arriver à l'hôtel.
+
+Je fais avancer la voiture, je place le marquis dedans; le petit jockey
+monte sur le siége et fouette les chevaux, qui partent rapidement. Je
+suis seul dans le bois, inquiet de l'état du marquis, désespéré de ma
+victoire, et prévoyant que c'est une nouvelle barrière que je viens
+d'élever entre Adolphine et moi.
+
+Il faut cependant retourner à Paris. Je retrouve mon cocher; il m'aide à
+monter, car je n'ai plus la tête à moi: l'image du marquis baigné dans
+son sang est toujours devant mes yeux... S'il allait succomber!... Ah!
+je sens que je ne me pardonnerais jamais sa mort.
+
+--Où allons-nous, mon bourgeois?--A Paris...--C'est fort bien, mais
+encore de quel côté?...--Hélas! je ne sais!... O ma mère! si vous saviez
+que votre fils vient de verser le sang d'un homme... mais vous ne le
+croiriez pas!--Il paraît que l'adversaire a attrapé la noisette...--Il
+n'est que blessé et j'espère...
+
+--En ce cas, il ne faut pas vous désoler... c'est l'affaire du
+chirurgien, ça ne vous regarde plus... en avant, Cocotte... et nous
+allons?--Chez Bernard...--Qu'est-ce que c'est ça, Bernard? un
+traiteur?--Allez rue Vieille-du-Temple, je vous arrêterai où il faudra.
+
+Mon vieil ami saura tout, il me dictera la conduite que je dois tenir;
+ah! si je l'avais consulté plus tôt!... sans doute ce duel n'aurait
+point eu lieu. J'oublie maintenant que le marquis aime Adolphine, et,
+dût-il devenir son époux, je n'ai qu'un désir, c'est que sa blessure ne
+soit pas mortelle.
+
+Nous voici devant la porte de Bernard, je descends de cabriolet et je
+monte chez le porteur d'eau. Manette est seule; en me voyant, elle court
+dans mes bras, et des pleurs coulent de ses yeux.--Qu'as-tu donc? lui
+dis-je.--Pierre nous avait dit que tu avais l'air fort agité... que tu
+avais parlé de ne plus revenir... j'étais si inquiète; mon père et ton
+frère sont allés à ta recherche... mais te voilà... je respire enfin...
+D'où viens-tu donc, André?... et pourquoi nous causes-tu de si cruelles
+alarmes?... comme tu es pâle... défait!... mon Dieu!... ne te verrai-je
+plus l'air heureux et content?...
+
+--Oh! non, ma soeur, non, jamais de bonheur pour moi...--Jamais!...
+André... ne dis pas cela, je t'en prie!... Qu'est-il donc arrivé de
+nouveau?--Je viens de me battre...--Te battre! toi si doux! si bon!... O
+ciel! et si on t'avait tué?...
+
+Manette me prend les mains, elle veut s'assurer que je ne suis pas
+blessé, ses yeux me parcourent, elle respire à peine.--Et avec qui donc
+ce duel?--Avec le marquis de Thérigny...--Le neveu de madame la
+comtesse... O mon Dieu! l'auriez-vous tué?...--Non... il est blessé,
+mais j'espère...--Se battre!... vous, André!--Ah! si tu savais comme le
+marquis m'a traité...
+
+--Je devine la cause de votre colère... le marquis fait la cour à sa
+cousine... vous aussi, vous aimez mademoiselle Adolphine, et c'est pour
+elle que vous vous êtes battus.--J'aime Adolphine... et qui donc t'a
+appris ce secret?...--Il croit que je ne m'en étais pas aperçue! répond
+Manette en portant son mouchoir sur ses yeux. Ah! il y a bien longtemps
+que je le sais!...
+
+Ce sentiment que je croyais si bien caché dans mon sein était connu de
+Manette!... Pauvres amoureux, comme vous dissimulez mal! Mais je sens
+que j'aurai du plaisir à épancher mon coeur dans celui de ma
+soeur:--Tu ne t'es pas trompée, lui dis-je en lui prenant la main.
+Oui, j'aime, j'adore Adolphine, et cette passion est la cause du chagrin
+qui me mine... Je sais bien qu'il n'est aucun espoir; mais cet amour,
+plus fort que ma raison, triomphe sans cesse de mes résolutions!... ah!
+Manette, je suis bien malheureux!...
+
+--Hélas! me répond ma soeur en sanglotant, pourquoi avez-vous été
+loger dans cet hôtel!... pourquoi a-t-on fait de toi un beau
+monsieur?... je savais bien que cela ne vous rendrait pas heureux. Si
+vous étiez resté commissionnaire, vous n'auriez jamais aimé la fille
+d'une comtesse... et peut-être... ah! nous serions bien plus contents...
+mais on n'a pas voulu m'écouter!...
+
+Manette pleure amèrement. Chère soeur! elle prend part à mes
+chagrins.--Et mademoiselle Adolphine sait-elle que vous l'aimez? reprend
+Manette au bout d'un moment.--Oui, ce matin j'ai osé le lui avouer...
+
+--Ah! c'est bien mal cela, monsieur; lui dire que vous l'aimez...
+chercher à lui inspirer de l'amour... Et que vous a-t-elle répondu?...
+Vous ne voulez pas me le dire... elle vous aime sans doute aussi... oh!
+oui, je suis bien sûre qu'elle vous aime; et à quoi cela vous
+avancera-t-il? Vous ne pouvez pas l'épouser, André; vous savez bien que
+c'est impossible... Oubliez-la, André, oubliez-la.--L'oublier! ah!
+jamais!...--Jamais! dit-il, ah! mon Dieu!...
+
+Épuisé par tout ce que j'ai éprouvé dans cette journée, je sens un
+frisson qui me saisit; je tremble, mes dents se choquent avec violence,
+je veux rentrer chez moi pour chercher le repos. Ma soeur me supplie
+de lui permettre de m'accompagner.--Cher André, tu souffres, tu es
+malade, me dit-elle, ah! permets-moi de veiller près de toi, mon père ne
+le trouvera pas mauvais. Qui te soignera, si ce n'est ta soeur? Non,
+je ne te quitterai pas. Si je t'ennuie, tu me parleras de tes amours, de
+ton Adolphine, et je t'écouterai.
+
+Comment la refuser?... Manette prend à la hâte ce qu'il lui faut pour
+sortir, et nous descendons ensemble. Déjà la fièvre qui me domine fait
+trembler mes genoux, je m'appuie sur le bras de ma soeur; nous
+arrivons ainsi à ma demeure. Pierre et Bernard m'y attendaient. Ils sont
+effrayés de mon état; à peine si j'ai la force de prononcer encore le
+nom du marquis, en les suppliant d'aller à l'hôtel s'informer de sa
+situation.
+
+On me met au lit; je ne vois plus, je n'entends plus que confusément ce
+qui se passe autour de moi. Bientôt un délire violent se déclare, et mes
+amis sont des étrangers à mes yeux. Plus heureux dans mon égarement que
+ceux qui m'entourent, je ne vois pas les larmes qu'ils répandent, je ne
+sens pas les tourments que je leur cause.
+
+Depuis longtemps j'étais dans cet état. Un jour enfin mes yeux se
+rouvrent à la lumière, ma raison est revenue... J'aperçois Manette
+assise au pied de mon lit, et ma voix prononce faiblement son nom.--Il
+me reconnaît! s'écrie Manette, il nous est enfin rendu!...--Chère
+soeur... tu veillais près de moi!...--Oh! je ne t'ai pas quitté un
+instant.--Depuis combien de temps suis-je malade?--Il y a aujourd'hui
+dix-huit jours que tu t'es mis au lit... Ah! tu as été bien mal... mais
+tu es sauvé maintenant.--Et le marquis, sait-on de ses
+nouvelles?...--Oui, rassure-toi, il est guéri, déjà sa blessure est
+cicatrisée.
+
+Cette assurance me fait du bien. Je ne parle plus, mais je souris à
+Manette, et je suis avec soumission les ordres du médecin. Le marquis
+n'est pas mort! cette pensée soulage mon âme que la crainte du meurtre
+oppressait. Pierre s'approche de mon lit, il m'a entendu parler, il
+vient me témoigner sa joie, il se saisit de ma main que je puis à peine
+soulever, et frappe dedans de toutes ses forces.
+
+--Mon Dieu! Pierre, vous lui faites du mal! dit Manette en l'éloignant
+de mon lit.
+
+--Taper dans la main de quelqu'un qui est si faible!
+
+--Oh! c'est égal, ça lui redonnera des forces; ce pauvre André... Je
+suis si content de le voir sauvé! T'as été joliment bas! et sans c'te
+pauvre Manette, ma fine... je crois qu'elle a fait plus que tous les
+médecins qui sont venus. Elle ne te quittait pas; elle apprêtait toutes
+les drogues; elle a passé plus de huit nuits sans fermer l'oeil.
+
+--Pierre, taisez-vous donc... votre frère a besoin de repos.--Oh! c'est
+égal, je veux lui dire tout ça. Je veux qu'il sache que vous ne faisiez
+que pleurer, prier, et pas manger! Pas manger la grosseur de mon pouce
+par jour.
+
+Je n'ai pas la force de remercier ma soeur, mais je lui tends la main
+et elle la presse dans les siennes. Ses yeux sont rayonnants de
+plaisir, de sensibilité; elle semble renaître à la vie en me voyant
+recouvrer la santé. Le père Bernard vient aussi m'exprimer sa joie. Je
+voudrais bien savoir si à l'hôtel on a su ma maladie; si Adolphine s'est
+informée de mon état, mais je n'ose le demander. Désormais la maison de
+ma bienfaitrice est fermée pour moi... Je me suis fait bannir de sa
+présence... Cette pensée oppresse mon âme.
+
+Ma convalescence est longue, je suis encore quinze jours sans pouvoir me
+lever, et lorsque enfin j'essaye mes forces, c'est en m'appuyant sur le
+bras de Manette; ma soeur ne veut céder à personne le plaisir de
+soutenir mes pas chancelants. Plusieurs semaines s'écoulent, mes forces
+sont bien lentes à revenir. Depuis ma maladie je n'ai point parlé de
+l'hôtel, si ce n'est pour m'informer du marquis; depuis longtemps,
+m'a-t-on dit, il ne songe plus à sa blessure. Je n'ai point prononcé le
+nom d'Adolphine, et Manette ne m'en a point parlé non plus. Quand elle
+me voit rêveur, silencieux, elle cherche à me distraire en me parlant
+des montagnes de la Savoie et de ma mère. Ce moyen lui réussit toujours;
+cependant je ne puis plus cacher ma peine, et le nom de Lucile
+m'échappe:--Est-ce qu'elle n'est pas venue une seule fois? dis-je à
+Manette; est-ce que personne de l'hôtel ne s'est informé de moi?
+
+Manette détourne la tête, et me répond d'une voix entrecoupée:
+
+--Je croyais que vous cherchiez à oublier entièrement les personnes qui
+habitent l'hôtel, et voilà pourquoi... je ne vous ai point dit que
+mademoiselle Lucile était venue.--Lucile est venue... Ah! Manette,
+qu'a-t-elle dit? ne me cache rien.--Mon Dieu! vous voulez donc toujours
+penser à des choses qui vous rendent malade?--Non, mais je veux savoir
+si madame la comtesse est encore irritée contre moi; après tout ce
+qu'elle a fait pour moi!... ah! Manette, je me reprocherais sans cesse
+d'avoir perdu son amitié.--Oh! il y a encore autre chose qui vous
+tourmente; et ce n'est pas à votre bienfaitrice seule que vous pensez.
+Au reste, mademoiselle Lucile doit revenir bientôt. Maintenant que vous
+êtes en état de l'entendre, vous la verrez, et vous pourrez parler à
+votre aise des personnes que vous aimez.
+
+J'attends avec impatience la visite de Lucile; quatre jours après cet
+entretien, la femme de chambre vient chez moi. Lucile m'embrasse, elle
+me presse dans ses bras et me témoigne toute sa joie de me voir rendu à
+la vie. Je ne lui laisse pas le temps de me parler, déjà j'ai répété
+vingt fois:--Et Adolphine? et sa mère? que s'est-il passé depuis cette
+entrevue fatale?... Lucile, ne me cachez rien.--Après votre départ, M.
+le comte a eu un accès de goutte, mademoiselle pleurait, madame s'est
+enfermée avec elle.... On voyait bien que madame avait aussi beaucoup de
+chagrin!... Heureusement on n'a pas su que c'était moi qui vous avais
+procuré cet entretien. M. le marquis est sorti en proférant mille
+menaces. Cher André! je tremblais pour vous; mais lorsque le soir on a
+apporté le neveu de monsieur, baigné dans son sang, et qu'il a dit que
+c'était vous qui l'aviez blessé, alors M. le comte est devenu furieux...
+son oeil a manqué de lui sortir de la tête, et madame la Comtesse a
+défendu que désormais votre nom fût prononcé dans sa maison.
+
+--O ma bienfaitrice! c'en est donc fait, vous m'avez retiré votre
+amitié!... Je ne me consolerai jamais d'avoir encouru votre
+mépris!...--Calmez-vous, André, je suis sûre qu'au fond du coeur
+madame vous aime encore... Un jour elle vous pardonnera.--Oh! non,
+jamais... et... sa fille?...--Mademoiselle est fort triste, je crois
+qu'elle pleure en secret... mais son cousin ne la quitte presque pas. Il
+cherche à la distraire, à l'égayer.--Il suffit, Lucile, je vous
+remercie, j'en sais assez.--Allons, mon cher André, du courage, vous
+n'avez pas encore vingt ans!... Ce n'est pas à cet âge que les chagrins
+sont éternels.--Ah! Lucile, je sens que c'est l'âge où l'on aime le
+mieux.--Je vous dis, moi, qu'un joli garçon ne doit pas ainsi se
+désoler. Adieu, André, je viendrai vous voir toutes les fois que je le
+pourrai.
+
+Lucile s'est éloignée, je reste livré à mes pensées; un rayon
+d'espérance me fuit encore lorsque je me rappelle ce doux entretien, qui
+fut suivi de circonstances si cruelles; je me dis:--Adolphine sait
+combien je l'aime, et mon amour ne l'avait pas offensée.
+
+Je puis enfin sortir; mais ce n'est plus du côté de l'hôtel que je porte
+mes pas, la vue de cette maison me ferait mal!... Manette est retournée
+chez son père depuis que ma santé est rétablie; mais nous sortons
+ensemble, son bras m'est devenu nécessaire, sa compagnie me fait du
+bien. Dans nos promenades, quelquefois je lui dis à peine un mot; mais
+elle respecte ma peine, elle la partage. Avec mon frère, je ne suis pas
+aussi bien, car Pierre veut à toute force m'égayer, me faire rire: pour
+lui faire plaisir, je m'efforce de prendre un air joyeux; mais la gaieté
+que l'on feint fait plus de mal que les larmes, que l'on verse en
+liberté.
+
+Déjà trois mois se sont écoulés depuis que je suis relevé de maladie. Je
+ne parle plus d'Adolphine, Manette se flatte que je l'oublie; mais je
+cache dans mon sein le sentiment qui me dévore! Toutes les fois que je
+sors, je suis prêt à courir à l'hôtel, j'ai besoin de toute ma raison
+pour ne point céder à mon amour. Je sens que je ne puis plus vivre sans
+avoir quelques nouvelles d'Adolphine... et Lucile ne vient pas! elle
+aussi abandonne le pauvre André!
+
+Je ne puis résister à mon amour. Un soir, je quitte Manette et son père
+en leur disant que je rentre chez moi... Mais c'est vers l'hôtel que je
+dirige mes pas. Il me semble que je ne puis plus différer... Je ne sais
+quel pressentiment me pousse et me dit que quelque chose va changer ma
+destinée... Je vole... je respire à peine... J'aperçois enfin cette
+maison où j'ai passé huit années de ma vie... Je m'arrête pour la
+considérer... beaucoup de lumières brillent à travers les croisées: quel
+mouvement! que de monde j'aperçois dans ces appartements!... Il y a sans
+doute bal... on danse... on se livre au plaisir... et Adolphine fait
+l'ornement de cette fête!
+
+Je m'approche de la grande porte. Elle est ouverte; la cour est remplie
+d'équipages... Je me glisse dans la foule derrière les cochers, les
+laquais:--C'est beau! se disent-ils. Oh! nous sommes ici pour longtemps;
+le bal est brillant... la mariée est jeune et jolie... ça va durer
+très-tard...
+
+La mariée!... ce mot me fait frissonner!... de qui donc veulent-ils
+parler?... Je m'approche de la loge du concierge, et, d'une voix
+altérée, je lui demande quelle fête on célèbre à l'hôtel.
+
+--Eh! parbleu! c'est le mariage de mademoiselle Adolphine avec son
+cousin, M. le marquis de Thérigny.
+
+Un froid mortel me glisse dans les veines... Je ne sais quels bras me
+retiennent, me placent sur un banc de pierre... J'allais tomber sur le
+pavé... Je reste là près d'une heure, comme un homme qu'un coup violent
+aurait privé de l'usage de ses sens, et le son des instruments, les
+éclats de la gaieté retentissent à mon oreille.
+
+Je me lève enfin... je marche à grands pas vers ma demeure... J'entre
+chez moi... je prends de l'argent dans mon secrétaire, et je trace
+quelques lignes, par lesquelles mon frère peut disposer de tout ce qui
+m'appartient. Je vais repartir sans avoir proféré une seule plainte...
+mais il faut, que je passe par la chambre de mon frère. Pierre dort
+profondément; je m'arrête pour le contempler.
+
+--O mon frère! dis-je à demi-voix, dors en paix!... sois plus heureux
+que moi... console notre mère... nos amis... Pensez quelquefois au
+pauvre André... qu'il serait heureux près de vous si on l'eût laissé
+dans la classe où le sort l'avait placé!... adieu, mon frère... adieu...
+J'embrasse Pierre sans l'éveiller, je ferme doucement la porte de sa
+chambre, puis je sors de la maison, et me mets en route au milieu de la
+nuit, sans but, sans projet, ne me sentant plus la force de supporter
+les peines que j'éprouve.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+DIVERSES MANIÈRES D'AIMER.
+
+
+A son réveil, Pierre se rappelle qu'il ne m'a pas vu rentrer la veille;
+il se hâte de s'habiller et de passer dans ma chambre; surpris de ne
+point m'y trouver, son inquiétude augmente lorsqu'il s'aperçoit que je
+ne me suis point couché. Pendant notre voyage en Savoie, j'avais renvoyé
+notre domestique, qui nous était inutile; depuis notre retour, je n'en
+avais pas encore pris d'autre. La portière de la maison était chargée de
+notre ménage. Pierre descend lui demander si je suis rentré dans la
+nuit; sachant que je suis reparti presque aussitôt, mon frère court chez
+Bernard, espérant m'y trouver.
+
+Les premiers mots de Pierre ont bientôt appris le sujet de ses alarmes;
+Bernard et sa fille partagent son inquiétude.
+
+--André a passé la soirée ici hier, dit Bernard; il ne nous a quittés
+que vers dix heures... il paraissait calme... et n'était pas plus triste
+qu'à l'ordinaire.
+
+--Où diable est-il passé? dit Pierre, il est revenu vers minuit, puis il
+est ressorti presque aussitôt.
+
+--Attendez, attendez, leur dit Manette en se préparant à sortir, je me
+doute bien, moi, où il est allé... restez... Je vais savoir s'il s'est
+passé quelque événement nouveau... ah! il faut que ce soit pour André...
+sans cela je ne pourrais me résoudre à entrer dans cette maison.
+
+Manette ôte son tablier, elle met à la hâte un petit bonnet, et, le
+coeur gros, l'esprit inquiet, redoutant déjà quelque malheur, elle
+vole jusqu'à l'hôtel de M. le comte. Arrivée devant la grande porte, qui
+est encore fermée, parce qu'il n'est que sept heures du matin, Manette
+ne sait comment se présenter; que va-t-elle demander?... que
+dira-t-elle?... n'importe, son inquiétude triomphe de sa timidité, elle
+soulève le marteau, qui retentit sur la lourde porte cochère.
+
+Manette attend, écoute. Rien; on n'ouvre pas, et elle n'entend aucun
+bruit dans la maison. Manette reprend le marteau, et, cette fois, elle
+frappe deux grands coups de suite, parce que mon souvenir lui donne du
+courage et qu'elle se dit:--Mon André ne vaut-il pas tous ces grands
+seigneurs? ne vaut-il pas cent fois plus pour moi?... Ah! que
+m'importent la colère et les sottises de quelques valets, si je puis
+avoir des nouvelles de mon ami?
+
+Enfin, la grande porte roule sur ses gonds, Manette entre en jetant
+autour d'elle des regards timides et se disant tout bas:--Il a pourtant
+demeuré huit ans dans cette maison!
+
+--Qui est là?... qui diable vient de si bonne heure, lorsque nous avons
+passé la nuit presque entière? On ne peut pas dormir ici!... Eh bien!
+répondez donc, que demandez-vous?
+
+La voix partait de la loge du concierge. Manette s'avance assez
+embarrassée. Elle pourrait bien demander Lucile, elle y a déjà pensé;
+mais cela lui coûterait beaucoup, car Manette n'aime pas Lucile.
+Pourquoi? elle ne se l'explique pas bien à elle-même, mais toutes les
+femmes comprendront ce qui se passe dans son coeur.
+
+--Monsieur, dit-elle enfin en s'approchant du carreau contre lequel la
+figure rébarbative du concierge est placée, monsieur... c'est que je
+voulais... savoir... si vous aviez vu André hier au soir?
+
+--André! qu'est-ce que c'est que ça? je ne connais pas ça.
+
+--Comment! monsieur, vous ne connaissez pas un jeune homme... bien
+gentil... qui a demeuré huit ans dans cet hôtel?
+
+--Ah!... celui qu'on appelait le Savoyard?...
+
+--Oui, monsieur, celui-là.
+
+--Eh! morbleu! il y a plus d'un an qu'il ne demeure plus ici! que le
+diable vous emporte de venir me réveiller pour cela!... se présenter à
+sept heures du matin dans un hôtel, faire ce tapage!... il faut être
+bien hardie!... frapper chez M. le comte comme si on allait chez un
+marchand de vin!... sortez vite, et refermez la porte.
+
+Manette ne répond rien, mais elle pleure, elle sanglote, et le
+concierge, qui avait retiré sa tête du carreau, l'y remet de nouveau, et
+regarde la jeune fille. Manette n'a pas vingt ans, elle est bien faite,
+fraîche, jolie, et les larmes qui tombent de ses beaux yeux et qu'elle
+essuie avec le coin de son tablier la rendent encore plus intéressante.
+Le concierge est homme, les grands yeux noirs de Manette dissipent son
+envie de dormir, et il lui dit d'un ton plus doux:
+
+--Eh bien! qu'est-ce que vous avez à pleurer comme ça?... c'est votre
+André qui vous aura fait quelque infidélité? vous êtes pourtant fort
+gentille... mais ces jeunes gens, ça ne connaît pas le prix d'un tel
+trésor!...
+
+--Oh! non, monsieur, ce n'est pas cela... je cherche André, parce qu'il
+a disparu, et je voulais savoir s'il était venu hier dans cette maison.
+
+--Comment voulez-vous que je m'en souvienne? il est venu tant de monde
+hier! mais il n'est pas présumable que M. André fût de la noce.
+
+--De la noce! et quelle noce, monsieur?...
+
+--Celle de mademoiselle Adolphine, la fille de M. le comte, avec son
+cousin, le marquis de Thérigny.
+
+--Mademoiselle Adolphine est mariée?
+
+--Oui, d'hier seulement... Ah! cela vous fait sourire...
+
+--Oh! mon Dieu! elle est mariée... et s'il a appris cela...
+
+--Allons, ça vous fait pleurer à présent? que diable avez-vous donc?...
+
+--Ah! monsieur, je tremble qu'André...
+
+--Eh! mais, attendez donc!... je me rappelle à présent qu'hier, entre
+dix et onze heures, un jeune homme est venu me demander quelle fête on
+célébrait à l'hôtel.
+
+--Ah! monsieur... c'était lui!...
+
+--Oui... oui, en effet, je crois l'avoir reconnu.
+
+--Et qu'est-il devenu, monsieur?
+
+--Ma foi! je n'en sais rien... La cour était remplie d'équipages; il
+s'est éloigné, je ne l'ai plus revu.
+
+--Oh! mon pauvre André!... il était au désespoir... Qu'aura-t-il fait?
+où est-il allé?... Malheureuse que je suis!...
+
+--Eh bien! mam'zelle!... mam'zelle!... prenez donc garde!... vous perdez
+votre mouchoir.
+
+Manette n'écoute plus le concierge, elle revient en courant près de son
+père et de Pierre, et leur fait part de ce qu'elle sait. Bernard ne
+comprend pas pourquoi le mariage de mademoiselle Adolphine m'aurait
+désespéré, mais alors Manette lui apprend que j'adorais en secret la
+fille de ma bienfaitrice, et que c'était là la cause de ma continuelle
+mélancolie.--Oui, dit Pierre, c'est vrai, mon frère était amoureux; il
+me l'a avoué une fois, ce diable d'amour le tourmentait toujours en
+voyage, en Savoie, ici... enfin à table même, il était amoureux!...
+
+--Ah! mon père!... qu'est-il devenu? s'écrie Manette, pauvre André, tu
+es allé pleurer loin de nous, au lieu de verser tes peines dans mon
+sein... O ciel!... si dans son désespoir...--Rassure-toi, Manette, André
+aura songé à sa mère, à ses amis... non, non, il est incapable d'une
+telle action... nous le retrouverons, il reviendra... mais n'apprenons
+pas cet événement à sa mère, il sera toujours assez temps de l'affliger.
+
+La journée s'écoule sans qu'ils apprennent rien de plus. Pierre a trouvé
+le papier par lequel je l'autorise à disposer de tout ce que je possède,
+et la vue de ce papier redouble le désespoir de Manette. Son père tâche
+de la consoler, et lui répète à chaque instant que je reviendrai. Pierre
+en dit autant, mais le moment d'après il pleure, et a lui-même besoin de
+consolation.
+
+Le lendemain se passe de même. Bernard court d'un côté, Manette et
+Pierre d'un autre. Le soir chacun revient aussi triste et sans avoir
+rien appris.--Cependant, dit Pierre, il est à c't'heure trop grand pour
+se perdre... Ce n'est pas comme quand nous arrivions à Paris; André
+avait peut-être quelque voyage à faire... il reviendra au moment où nous
+y penserons le moins.
+
+Bernard en dit autant, quoiqu'il ne l'espère pas; mais, témoin du
+chagrin de sa fille, il lui cache ses propres inquiétudes. Le temps
+s'écoule, et chaque jour augmente la peine de Manette, qui passe ses
+journées à pleurer, et la nuit ne peut goûter un moment de repos.
+
+Lucile, qui n'avait pas voulu m'apprendre le mariage de sa jeune
+maîtresse, arrive un matin et trouve Pierre qui, suivant son habitude,
+vient de voir tous ses anciens camarades les commissionnaires, auxquels
+il a donné mon signalement, et près desquels il va tous les jours
+s'informer si l'on ne m'a point vu passer.
+
+--Qu'est-il donc arrivé? s'écrie Lucile en entrant dans l'appartement;
+quel désordre!... comme tout est sens dessus dessous!--Ah! ma foi! dit
+Pierre, depuis que mon frère est disparu, est-ce que l'on sait ce qu'on
+fait! je ne sais pas seulement comment je vis!...--Votre frère a
+disparu!... André!... et depuis quand?--Depuis le jour que sa belle
+s'est mariée à un autre... quand j' dis sa belle, je n'en sais rien, je
+ne l'ai jamais vue...--Comment, il a appris le mariage de
+mademoiselle!... et moi qui espérais encore le lui cacher... Ah! quelle
+tête que cet André!...--Ah! dame! c'est que quand il aime, il aime
+terriblement!...--Oh! je le sais bien!... Pauvre garçon!... s'il savait
+toute la peine que mademoiselle Adolphine a eue à se résigner... mais
+une jeune fille bien élevée n'ose point dire: Je ne veux pas... Et puis
+son père, son cousin qui l'obsédaient... sa mère qui paraissait désirer
+ce mariage, espérant qu'il la guérirait d'un amour sans espoir... la
+pauvre petite s'est laissé conduire à l'autel!... et cet André qui
+disparaît!... le fou!... est-ce que c'est comme cela qu'il faut
+faire!... Ah! on voit bien qu'il n'est pas de Paris, ce garçon-là!...
+Enfin, où est-il allé?--Si nous le savions, est-ce que nous aurions tant
+de chagrin?--Allons, consolez-vous, monsieur Pierre, André reviendra, il
+prendra son parti, on finit toujours par là... Ah! je lui avais
+cependant donné de bien bonnes leçons!... Mais depuis quelque temps il
+ne m'écoutait plus... Il me négligeait. Adieu, monsieur Pierre... ne
+pleurez pas comme un enfant... vous avez les yeux rouges comme un
+lapin... Vous ne savez pas encore mettre votre cravate, monsieur Pierre;
+on ne fait plus de rosette maintenant, c'est mauvais genre... attendez
+que je vous attache cela...--Oh! m'am'zelle, ça n'est pas la
+peine...--Si fait... si fait... vous ne seriez pas mal, si vous aviez un
+peu de tournure... d'aisance... Voyez-vous, on croise les bouts et on
+les rentre en dessous... cela vous donne déjà une toute autre
+figure...--Je ne me souviendrai jamais de la façon dont vous vous y
+prenez, mam'zelle.--Je viendrai quelquefois vous donner des leçons...
+afin de savoir des nouvelles d'André... car je l'aime de tout mon
+coeur, ce pauvre André... quoiqu'il m'ait fait aussi du chagrin plus
+d'une fois... mais je lui ai pardonné... il était si jeune... et j'ai le
+coeur si bon!... Adieu, monsieur Pierre... Allons, croyez-moi, il faut
+vous distraire, la tristesse n'est bonne à rien... Tenez-vous un peu
+plus droit et ne soyez pas si roide en saluant. Adieu, monsieur Pierre,
+je viendrai vous voir pour savoir des nouvelles d'André.
+
+Lucile est partie, et Pierre se dit:--Je crois que cette dame a raison,
+quand je pleurerais, ça ne ferait pas revenir André plus vite. Nous nous
+sommes retrouvés, après nous être perdus tout petits, nous nous
+retrouverons bien mieux, aujourd'hui que nous sommes grands. Mon frère
+m'a laissé à la tête de sa maison, de sa fortune, tâchons de bien
+conduire ça... Ah! si je pouvais rencontrer Loiseau... c'est avec
+celui-là qu'on s'amuse... il ne me laisserait pas le temps de pleurer
+deux minutes par jour!
+
+Manette ne raisonne pas comme Pierre, et le temps, loin de calmer sa
+peine, ne fait que l'augmenter. Elle supplie son père de lui permettre
+de partir pour chercher son frère.--Et où iras-tu? lui dit le porteur
+d'eau, tu ne saurais de quel côté porter tes pas... est-ce qu'une jeune
+fille peut courir seule après un jeune homme?... encore si tu savais où
+il est, je te dirais: Va le chercher, parce que, moi, je ne connais pas
+les convenances, je ne sais qu'une chose, c'est que tu es honnête et
+André aussi... avec ça on peut se moquer des mauvaises
+langues...--D'ailleurs, mon père, vous savez bien qu'André n'a jamais eu
+d'amour pour moi, il ne songeait... ne pensait qu'à son Adolphine... et
+elle en a épousé un autre... étant chérie d'André... Ah! mon père, elle
+ne l'aimait pas, cette femme-là!...--Ma fille, cette demoiselle était
+une comtesse... elle a obéi à ses parents, nous ne devons pas la blâmer
+de ça. André ne pouvait jamais être son mari.--Pourquoi cela, mon
+père?--Ah! pourquoi! parce que... le monde... enfin, tu
+comprends...--Non, mon père, je ne comprends pas. Mais laissez-moi
+chercher André, et le ramener près de nous...--Quand nous saurons de
+quel côté il est, à la bonne heure, mais en attendant, je ne veux pas
+que tu te perdes aussi... reste avec moi... et attendons de ses
+nouvelles.
+
+Manette n'insiste pas; elle pleure en silence, et chaque soir elle se
+dit:--Encore une journée de passée sans le voir... sans savoir où il
+est... l'ingrat! peut-on laisser ainsi dans la peine ceux qui jour et
+nuit pensent à nous?... Ah! son Adolphine ne l'aimait pas comme moi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+PIERRE ET ROSSIGNOL.
+
+
+--C'est bien singulier! se disait Pierre en se promenant et en bâillant
+dans le bel appartement qu'il occupait alors seul, et où il s'ennuyait
+beaucoup, je suis maintenant le maître dans ce beau logement... Je ne
+manque de rien... j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut... et je bâille
+pendant les trois quarts de la journée... Quand je faisais des
+commissions, je ne m'ennuyais jamais; il est vrai que je n'en avais pas
+le temps. Je chantais depuis le matin jusqu'au soir, et lorsqu'on
+rentrant j'avais gagné quarante sous, j'étais plus content qu'avec ces
+pièces d'or que j'ai dans la poche. C'est bien singulier!... Tout mon
+désir alors était de parvenir à avoir une pièce jaune comme celles-ci;
+apparemment que je ne savais pas m'en servir. Je croyais qu'une fois
+riche on s'amusait toujours, et je ne m'amuse pas du tout; il est vrai
+que je sais à peine signer mon nom, et que je ne trouve aucun plaisir à
+épeler dans un tas de livres pour apprendre des histoires qui ne me
+regardent pas. Je ne comprends rien à la musique; je ne sais pas, comme
+André, manier des crayons et des pinceaux... Au spectacle je m'endors,
+quoique ce soit superbe... Il n'y a qu'à table où je m'amuse assez...
+Mais on ne peut pas être à table depuis le matin jusqu'au soir; je
+voudrais cependant bien apprendre à m'amuser.
+
+Un matin que Pierre faisait ces réflexions, on sonne à la porte de
+manière à casser la sonnette. Pierre tressaille, et court ouvrir en se
+disant:--C'est sonner en maître!... Si cela pouvait être André!
+
+Il ouvre; mais, au lieu de son frère, il voit son ancienne pratique,
+qui, suivant son habitude, a le chapeau posé sur l'oreille; mais ce
+n'est plus un vieux feutre troué et déformé; depuis le dîner où Pierre a
+perdu son chapeau neuf, son intime ami en a probablement trouvé un
+qu'il a pris pour le sien, quoiqu'il n'y eût aucune ressemblance.
+Malheureusement n'ayant pu se tromper pour d'autres parties de ses
+vêtements, M. Rossignol, car c'est en effet lui-même qui a pris avec
+Pierre le nom de Loiseau, a encore l'habit crasseux et le pantalon
+collant qu'il portait le jour où il se présenta chez M. de Francornard;
+mais pour cacher cette partie de son costume, il a emprunté un vieux
+carrick à un cocher de ses amis, et, quoiqu'on soit au mois de juin, il
+s'enveloppe avec soin dedans; enfin, pour se donner un air plus
+imposant, il a laissé pousser ses moustaches, qu'il mouille à chaque
+minute en passant auparavant ses doigts sur ses lèvres.
+
+Rossignol ignorait que Pierre fût mon frère, il ne l'avait appris que le
+jour du dîner. Tout en buvant, Pierre avait conté ses aventures. Mon
+nom, celui de M. Dermilly, avaient bientôt mis Rossignol au fait; se
+doutant qu'il serait fort mal reçu, il n'avait point osé se présenter
+chez Pierre, garçon dont il regrettait de ne pouvoir tirer parti. Mais
+un jour, en rôdant autour de la demeure de son intime ami, il apprend
+que M. Dermilly est mort, que Pierre habite seul un bel appartement, et
+que son frère André est parti sans que l'on sache de quel côté il a
+porté ses pas.
+
+Aussitôt Rossignol va s'élancer dans la porte cochère et grimper chez
+Pierre, mais il jette un coup d'oeil sur son costume: son habit n'a
+plus que deux boutons, son pantalon est fendu au genou et déchiré au
+mollet. Pierre peut avoir des domestiques, et sa toilette ne les
+préviendra pas en sa faveur. Mais Rossignol n'est jamais embarrassé: il
+court à une place de fiacres, reconnaît un cocher avec lequel il s'est
+battu trois fois, et raccommodé quatre, il lui frappe sur l'épaule en
+s'écriant:
+
+--François, prête-moi ton carrick pour deux heures...
+
+--Mon carrick!... es-tu fou?...
+
+--J'en ai un besoin urgent. Deux heures seulement et je te le
+rapporte...
+
+--Est-ce que je peux, je n'ai qu'un petit gilet dessous...
+
+--N'est-ce pas suffisant par la chaleur qu'il fait?...
+
+--Je ne peux pas conduire le monde les bras nus...
+
+--Au contraire, tu auras l'air de Phaéton... et tu couperas mieux les
+ruisseaux...
+
+--Laisse-moi tranquille.
+
+--D'ailleurs, tu es en queue, tu ne chargeras pas de deux heures; avant
+ce temps je t'aurai rapporté ton meuble... François, tu ne voudrais pas
+désespérer un ami qui t'a souvent payé bouteille; il y va de ma
+fortune... de la tienne peut-être, car une fois en argent, je ne prends
+pas d'autre voiture que ton sapin, et je te paye trois francs la
+course...
+
+--Bah! tu veux rire...
+
+--Non, foi de premier torse!... Tiens voilà quinze sous, va m'attendre
+_à la Carpe travailleuse_, et fait ouvrir des huîtres...
+
+--Des huîtres avec quinze sous!...
+
+--Je te réponds de tout... quatre douzaines... Allons, François, tu es
+attendri... lâche une manche...
+
+--Mais ma voiture...
+
+--Vois donc le temps qu'il fait, imbécile... Pas de fêtes, jour
+ouvrable... Tu feras chou-blanc jusqu'à ce soir...
+
+--Mais...
+
+--Prends du petit vin blanc... tu sais... et deux sous de géromé...
+Allons, lâche l'autre manche.
+
+--Ah ça! tu me promets d'être revenu avant deux heures?
+
+--Je te le jure par Hercule et Antinoüs!
+
+--Je ne connais pas ces gens-là. Mais si tu me manques, songe que je ne
+rirai pas.
+
+--Sois donc en repos... Va boire en m'attendant, et n'épargne pas le
+vin.
+
+En disant ces mots, Rossignol endosse le carrick et se sauve avec en
+fredonnant:
+
+/p
+ Ah! je le tiens, ah! je le tiens...
+p/
+
+Pierre regarde quelques minutes Rossignol sans le reconnaître, parce que
+ses moustaches sont retroussées de manière à se perdre dans ses
+oreilles. Mais déjà Rossignol a sauté au cou de Pierre, qu'il serre dans
+ses bras comme un ours qu'il voudrait étouffer.
+
+--Aïe... lâche-moi donc! s'écrie Pierre, qui à ces manières aimables a
+reconnu son ami.
+
+--Non, laisse-moi t'embrasser encore... Ce cher Pierre, je suis si
+content de le revoir!...
+
+--Comment, c'est toi... Loiseau... Quand je dis Loiseau, mon frère
+prétend que tu t'appelles Rossignol...
+
+--Il a raison...
+
+--Pourquoi donc te fais-tu appeler Loiseau?
+
+--Mon ami, est-ce qu'un rossignol n'est pas un oiseau?
+
+--Si fait.
+
+--Eh bien! tu vois alors que c'était la même chose, et que je n'avais
+pas changé de nom.
+
+--Au fait, c'est vrai... Je n'avais pas réfléchi à cela.
+
+--Au reste, qu'importe le nom! Rossignol ou Loiseau, je ne suis pas
+moins ton sincère, ton meilleur ami... ainsi que celui de ton frère...
+quoique j'aie eu jadis quelques torts envers lui... Mais c'étaient des
+étourderies de jeunesse:
+
+/p
+ S'il est un temps pour la folie,
+ Il en est un pour la raison...
+p/
+
+--Je viens lui demander son amitié, dont je me sens digne, et me jeter
+dans ses bras... Où est-il, ce cher André... présente-moi à lui... je
+veux absolument le voir, ainsi que M. Dermilly, mon ancien maître de
+dessin, homme qui m'a toujours honoré de son estime et de ses conseils.
+Il me tarde de l'embrasser, ce digne homme, que je révère comme mon
+père... Mon ami, conduis-moi vers lui, tu vas voir comme il me
+recevra...
+
+--Ah! bien!... si c'est pour M. Dermilly et mon frère que tu es venu
+ici, tu as tout à fait perdu ton temps!...
+
+--Comment... que veux-tu dire?... parle... explique-toi...
+
+--M. Dermilly est mort... il y a déjà longtemps...
+
+--Il est mort... mon maître!... mon père... mon ami! ah! quel coup!...
+attends que je m'asseye...
+
+--Est-ce que tu te trouves mal?...
+
+--Je crois que oui... fais-moi prendre quelque chose...
+
+--Veux-tu un verre d'eau?...
+
+--J'aimerais mieux de l'eau-de-vie, si tu en as.
+
+--Je crois bien... et de la bonne. Oh! M. Dermilly était monté en
+liqueurs, nous en avons de quinze sortes au moins, dans une grande
+armoire... Et la cave... ah! il y a du vin fameux!
+
+--Quel homme respectable c'était...
+
+--Tiens, goûte-moi ça...
+
+--C'est du chenu... Comment, il est mort!... comment, la mort a osé
+frapper un talent du premier ordre!... Ah! quels progrès j'aurais faits
+sous lui... si j'avais été moins volatil... Il me regardait comme son
+fils.
+
+--Ce n'est pourtant pas comme cela qu'il parlait de toi...
+
+--Je te dis que j'ai eu des torts... je les avoue, c'est fini...
+qu'est-ce que tu veux de plus... encore un coup!...
+
+--Te sens-tu mieux?
+
+--Oui, ça commence à revenir. Mais André, où est-il? Appelle-le donc,
+que je lui saute au cou...
+
+--Hélas! j'aurais beau l'appeler...
+
+--Ah! mon Dieu, tu me fais frémir... serait-il mort aussi?... encore un
+petit verre... Tiens, donne-moi la bouteille, je me verserai moi-même,
+j'aime mieux ça. Eh bien! mon pauvre Pierre, ton frère?...
+
+--Il a disparu... il est parti, il y a six semaines déjà, et nous ne
+savons pas ce qu'il est devenu... il n'a donné aucune nouvelle...
+
+--Ah! mon Dieu... ce cher André... moi, qui venais lui demander à dîner,
+sans façon; c'est égal, je dînerai avec toi. Mais quel vertigo lui a
+donc passé par la tête?...
+
+--Oh! ce n'est pas un vertige, c'est une passion... un amour concentré;
+mais je ne peux pas t'en dire plus, parce que c'était un mystère.
+
+--Oh! c'est juste, je ne te demande rien; d'ailleurs tu me conteras tout
+en dînant.
+
+--Ce qu'il y a de plus inquiétant, c'est qu'il m'a laissé, par un
+papier, maître de disposer de tout ce qui lui appartenait, et mam'zelle
+Manette dit que ça prouve qu'il ne veut plus revenir.
+
+--Mademoiselle Manette raisonne comme un procureur. Et il n'y a point de
+doute que tout ce qui était à ton frère est à toi.
+
+--Eh bien! mon ami, croirais-tu que maintenant que je suis riche, je
+m'ennuie comme une bête?
+
+--Cela ne m'étonne pas du tout.
+
+--D'abord le chagrin, l'inquiétude que me donne André...
+
+--Oh! c'est juste... et puis l'ennui de vivre seul, de n'avoir personne
+auprès de toi avec qui tu puisses rire, causer, épancher ton âme...
+Pierre, tu sais si je suis ton ami!... Je veux remplacer André, je veux
+être un frère pour toi... et dès ce moment je m'établis ici, et je ne te
+quitte plus...
+
+--Bah!... ce cher Loiseau... Ah! c'est-à-dire Rossignol...
+
+--Je t'ai déjà dit de m'appeler comme tu voudrais.
+
+--Je pensais à toi souvent, et je me disais, si j'étais avec lui, je
+suis sûr que je ne m'ennuierais pas!...
+
+--Nous ennuyer!... Oh! je te réponds que nous n'en aurons pas le
+temps... Nous rirons, nous boirons, nous chanterons depuis le matin
+jusqu'au soir:
+
+/p
+ Chante; chante, troubadour, chante!...
+p/
+
+Je t'apprendrai à te servir de ta fortune.--Ma foi! je veux--bien...
+quoique ça, quand je pense à ce pauvre André...--Oh! nous y penserons
+toujours! le plaisir n'exclut point la sensibilité: nous le pleurerons
+tous les matins avant de nous lever; mais après cela, en avant les
+divertissements! Mais tu me fais l'effet d'être logé comme le Grand
+Turc... des canapés et des bergères partout!... Oh! tu ne vois rien
+encore... Viens, je vais te montrer tout mon appartement.
+
+Rossignol suit Pierre, qui se sent déjà plus gai depuis qu'il a revu
+celui qu'il croit son sincère ami. Le jeune Savoyard est encore neuf en
+tout: il prend les hommes pour ce qu'ils se donnent, les choses pour ce
+qu'elles paraissent. D'après cela, il croit à tout ce que dit Rossignol,
+et se persuade que, s'il a eu quelques torts, la manière franche dont il
+vient de se présenter lui aurait fait trouver grâce devant son frère et
+M. Dermilly.
+
+Le beau modèle pousse des cris d'admiration en entrant dans chaque
+pièce, qu'en effet il ne connaissait pas, n'ayant jamais vu que
+l'atelier et la cuisine. Il s'arrête devant plusieurs tableaux en
+s'écriant:
+
+--Vois-tu ce Romain-là? c'est moi... et ce beau Grec? c'est encore moi.
+
+--Mais ça ne te ressemble pas du tout.
+
+--Je ne te dis pas que c'est ma figure, mais c'est mon corps, et je me
+flatte qu'il est frappant.
+
+--De ce côté, c'est la cuisine.
+
+--Oh! pour la cuisine, je la connais, je passais toujours par là quand
+je venais travailler avec ce bon et respectable Dermilly. A propos, et
+la vieille Thérèse?
+
+--Qu'est-ce que c'est que Thérèse?
+
+--La cuisinière du patron.
+
+--Ah! j'ai entendu dire qu'elle était morte.
+
+--Elle a bien fait, elle ne savait pas confectionner un bouillon.
+
+--Depuis qu'André est parti, je n'ai point de domestique... d'abord il
+me semble que je n'oserais pas prier quelqu'un de me servir.
+
+--Écoute, Pierre, les valets sont presque tous des canailles qui nous
+volent. Il vaut mieux se servir soi-même. Oh! je te donnerai des leçons
+d'économie, moi; d'abord pour dîner on va chez le traiteur, c'est plus
+gai. Jamais de cuisine chez soi, fi donc! ça sent mauvais. Si l'on veut
+y dîner, on fait venir du premier cabaret, et c'est plus sain. Pour les
+chambres, les lits, on a un petit décrotteur qui vient vous secouer ça
+tous les jours, en faisant vos bottes, et en un tour de main tout est
+fini; au lieu qu'une femme de ménage passe sa matinée à faire un lit; et
+d'ailleurs ça se mêle de tout, ça regarde tout, ça dit tout ce qu'on
+fait; nous n'en aurons point... seconde économie.
+
+--Ce diable de Rossignol, comme il est devenu économe!
+
+--Oh! tu en verras bien d'autres. Ah! voilà sans doute la chambre à
+coucher de ton frère?
+
+--Hélas! oui... elle est inutile maintenant.
+
+--Je m'en empare afin de l'utiliser, et je t'en payerai le loyer en
+temps et lieu: troisième économie.
+
+--Mais, dis donc, si tu vas toujours comme cela, au lieu de m'apprendre
+à dépenser mon argent, tu vas encore m'enrichir.
+
+--Oh! que ça ne t'inquiète pas!... quant à l'argent, ça sera mon
+affaire... Tu conviendras qu'un logement comme celui-ci pour toi seul,
+cela n'avait pas le sens commun.
+
+--Je n'y restais que parce que j'attendais toujours mon frère.
+
+--Nous l'attendrons ensemble, ce sera plus gai. Mais tu m'as parlé d'une
+certaine armoire garnie de liqueurs, si nous allions lui dire deux mots?
+
+Pierre s'empresse de conduire son ami dans la pièce où sont les
+liqueurs. Il dresse une table sur laquelle il met les débris d'un pâté,
+restant de son déjeuner.
+
+--Est-ce que tu n'as que cela? dit Rossignol.
+
+--N'est-ce pas assez?
+
+--Eh! non, nigaud; quand, on reçoit un ancien ami, on lui donne autre
+chose à manger qu'un restant de pâté.
+
+--Mais comment avoir autre chose? il n'y a que ça ici.
+
+--Ah! que tu es encore innocent... et les traiteurs! est-ce qu'ils sont
+établis pour les mouches à miel? Allons, vite, appelle ton portier,
+qu'il coure chez le premier gargotier; qu'il fasse apporter des
+côtelettes, des andouilles, des petits pieds... une bonne omelette, et
+pendant ce temps nous faisons une descente à la cave, avec laquelle je
+ne serais pas fâché de faire connaissance.
+
+La vivacité de Rossignol, la facilité avec laquelle il fait tous ses
+arrangements font sortir Pierre de son indolence habituelle. Déjà
+l'intime ami est sur le carré, d'où il crie à tue-tête:
+
+--Holà, portier! ici, mon petit! quittez un peu votre pie et montez
+_subito_.
+
+--Ce n'est pas un portier, c'est une portière, dit Pierre à son ami, et
+dame! elle se donne des airs de propriétaire.
+
+--Parce que tu es un novice et que tu ne sais pas, en temps et lieu, lui
+boucher l'oeil avec une pièce de vingt sous... Il faut savoir être
+généreux dans l'occasion, ça fait que tout le monde s'empresse de vous
+servir, et qu'on peut se passer de valets: quatrième économie.
+
+La portière monte; c'est une petite femme de cinquante ans, à l'air
+grognon et maussade, qui parle avec prétention et s'est fait un,
+dictionnaire particulier. Depuis quelque temps elle voit Pierre d'un
+assez mauvais oeil, parce qu'elle ne fait plus son ménage.
+
+--Que me voulez-vous? dit-elle d'un ton aigre, et pourquoi crier de
+manière à _provoquer_ toute la maison?
+
+--Madame Roch, dit Pierre, je vous demande excuse, mais c'est que...
+j'aurais voulu...
+
+--Chut! dit Rossignol en passant devant Pierre et en se couvrant de son
+carrick comme s'il jouait _Catilina_, tu ne sais pas colorier tes
+pensées; laisse-moi parler pour toi... Ma petite madame Roch, nous
+désirerions, mon ami et moi, un déjeuner soigné. Nous voulons fêter ce
+jour qui nous rassemble; d'anciens amis qui ne retrouvent ne sont pas
+fâchés, en dégustant un vieux bourgogne, de savourer la côtelette.
+Chargez-vous de commander tout cela dans un bon style...
+
+--Monsieur, je ne suis point la servante des locataires... d'ailleurs je
+ne fais plus le ménage chez M. Pierre...
+
+--C'est qu'il craignait le tête-à-tête avec vous, madame Roch... quand
+on est encore aussi fraîche...
+
+--Monsieur, je vous prie de...
+
+--Aussi bien conservée...
+
+--Oui, monsieur, je me flatte de l'être, conservée.
+
+--Nous servirions de modèle pour une _Médée_ ou une _Agrippine_.
+
+--Monsieur, je ne sais ce que...
+
+--Quel âge avons-nous, madame Roch?
+
+--Quarante-quatre ans, monsieur.
+
+--D'honneur! c'est tout au plus si vous en paraissez douze. Allons,
+Pierre, de l'argent, madame Roch se charge de tout.
+
+--Mais, monsieur...
+
+--Et l'on ne compte jamais, avec une portière aussi intéressante:
+
+/p
+ Quand on sait aimer et plaire...
+p/
+
+Lâche les espèces.
+
+Pierre fouille dans son gousset et met une pièce de cent sous dans la
+main que Rossignol lui tend par derrière le dos.--Va toujours, lui dit
+Rossignol. Pierre en met une seconde.
+
+--Va encore, dit à demi-voix le beau modèle, et Pierre en met une
+troisième en se disant:
+
+--Quinze francs pour un déjeuner!... ça ne peut pas être là une
+cinquième économie.
+
+Rossignol met deux pièces de cinq francs dans la main de madame Roch,
+glisse la troisième sous son carrick, et puis dit à l'oreille de la
+portière:
+
+--Arrangez cela pour le mieux, et gardez la monnaie pour vous.
+
+En même temps il lui pince le genou, fait semblant de vouloir
+l'embrasser, et la pousse vers l'escalier. Madame Roch, tout étourdie de
+ces manières, mais très sensible à l'argent, arrange son fichu que
+Rossignol vient de chiffonner, et descend commander le déjeuner.
+
+--Tu le vois, dit Rossignol, on m'obéit... Ah! mon ami, avec de l'argent
+on fait courir des tortues!...
+
+--C'est vrai, mais quinze francs pour un déjeuner!...
+
+--Comment, tu habites un appartement superbe, et tu regardes à de
+pareilles misères!... Écoute, Pierre, veux-tu t'amuser, ou ne le veux-tu
+pas?
+
+--Oh! certainement, je le veux.
+
+--En ce cas, laisse-toi donc gouverner. D'ailleurs, ne t'ai-je pas déjà
+appris cinq ou six économies?... Je ne veux pas non plus faire de toi un
+avare.
+
+--Allons, je te laisse agir... car j'avoue que je ne m'y entends pas
+comme toi.
+
+--Sois tranquille; que ton frère soit seulement six mois absent, et à
+son retour il trouvera du changement. Maintenant, allons à la cave.
+
+Ils descendent à la cave, qui contient environ trois cents bouteilles de
+vin ordinaire et plusieurs douzaines de bouteilles de vin fin. Rossignol
+est en extase, il déjeunerait volontiers à la cave; mais, comme ce n'est
+pas l'usage, il se contente de prendre quatre bouteilles de différents
+vins, et charge Pierre d'autant de bouteilles d'ordinaire. Ces messieurs
+remontent avec cela; Rossignol en fredonnant dans l'escalier:
+
+/p
+ Ah! qu' t'auras de plaisir,
+ Marie,
+ Ah! qu' t'auras d'plaisir!
+p/
+
+Les bouteilles sont placées près du couvert. Madame Roch revient avec du
+dessert et suivie d'un garçon traiteur chargé de trois plats. Rossignol
+fait dresser tout cela sur la table, et, tout en faisant disposer le
+déjeuner, va de temps à autre presser la taille de la portière. Enfin,
+tout est prêt; madame Roch fait une profonde révérence en disant que, si
+l'on a besoin d'elle, on peut _l'interpeller_. Rossignol la reconduit en
+folâtrant avec tout ce qui se trouve sous sa main; Pierre se met à
+table, et son ami revient en sautant se placer en face de lui.
+
+--Mets-toi donc à ton aise, dit Pierre à son convive. Pourquoi gardes-tu
+ce grand carrick?... Tu dois étouffer là-dedans.
+
+--Ah! mon ami, je vas te dire, c'est que j'ai un gros rhume de cerveau,
+et je crains les vents coulis... et puis, ce carrick m'est bien cher...
+il me vient d'un oncle qui était presque toujours sur mer.
+
+--Il ne me semble pourtant pas beau... Il est doublé en cuir.
+
+--Justement, mon ami, c'est ce qu'il faut pour un marin quand il est de
+quart sur le bâtiment, avec ça il ne craint pas l'humidité et le serein.
+
+--Ah! tu avais un oncle marin?
+
+--Et fameux marin, je m'en flatte!... Il a découvert trois nouveaux
+mondes, et il allait en découvrir encore une demi-douzaine au moins,
+quand il a été avalé par un requin!...
+
+--Ah! mon Dieu!... mangé par un requin!...
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de te le dire. Buvons...
+
+--Le pauvre homme!...
+
+--Ah! ce sont de ces événements auxquels les marins sont habitués, ça ne
+les affecte pas tant que nous autres.
+
+--Mais comment ce carrick t'est-il revenu?
+
+--Ah! je vais te dire. Quelque temps après on a pris le requin, et comme
+on l'a ouvert pour l'empailler et l'envoyer au Cabinet d'histoire
+naturelle, on a trouvé dedans ce carrick intact, avec une lettre à mon
+adresse dans une de ses poches. Il paraît que les requins ne digèrent
+pas le cuir; quant à mon pauvre oncle, il ne restait plus de lui que
+deux doigts et une oreille que j'ai fait encadrer.
+
+--Je ne veux jamais aller sur mer, j'aurais trop peur de ces
+événements-là.
+
+--Tu as raison... vive la terre et vive le vin! Il est gentil
+celui-ci... Ah! le papa Dermilly était gourmet... tous les artistes le
+sont.
+
+--C'est singulier, Rossignol, tu as un chapeau fait absolument comme
+celui que j'ai perdu le jour où j'ai dîné avec toi... On dirait aussi
+que c'est la même boucle.
+
+--Est-ce que tous les chapeaux ne se ressemblent pas?
+
+--Dis donc, nous étions un peu gris ce jour-là?
+
+--Gris, fi donc! je ne me grise jamais!... parce qu'on casse quelques
+assiettes et qu'on donne quelques coups de poing, tu te figures qu'on
+est gris! nous étions gais, aimables, voilà tout.
+
+--Mais pourquoi portes-tu des moustaches maintenant?... Cela te change
+toute la figure... Est-ce que tu as été militaire depuis que je ne t'ai
+vu?
+
+--Oui, mon garçon, j'ai servi... j'ai même servi dans deux endroits.
+
+--Dans les hussards?
+
+--Non... j'étais dans les volontaires, j'avais un uniforme de
+fantaisie... il ne me resté plus que le pantalon.
+
+--Est-ce que tu t'es battu?
+
+--Je crois bien... Depuis que tu m'as vu; je me suis battu
+très-fréquemment: On me laissait pour mort sur la place...
+
+--Est-ce qu'on ne t'a pas avancé?
+
+--Si!... oh! pardieu! on m'a avancé très-souvent: On a même fini par me
+pousser tellement, que j'étais toujours à une lieue des autres. Mais
+tout cela ne m'a pas séduit; les arts me réclamaient...
+
+/p
+ On en revient toujours
+ A ses premiers amours.
+p/
+
+Et je me félicite d'avoir quitté le service, puisque je retrouve un ami
+si fidèle... Buvons.
+
+Rossignol fait honneur au repas; il y a longtemps qu'il n'en a fait un
+pareil. Les bouchons sautent, les bouteilles se vident; afin de ne point
+se déranger, Rossignol jette les assiettes sales sur un joli canapé; et
+fait rouler les bouteilles vides sur le parquet. Mais déjà Pierre n'a
+plus la tête à lui: voulant tenir tête à son ami, qui ne cesse point de
+boire, de trinquer et de verser, Pierre commence à s'échauffer, sa
+langue s'embarrasse, et il chante des bourrées savoyardes pendant que
+son convive, qui est encore de sang-froid, parce qu'il a l'habitude de
+boire, fait disparaître avec une rapidité inconcevable tout ce que le
+traiteur avait apporté.
+
+Au milieu des vins fins; des liqueurs, devant une table bien garnie,
+Rossignol ne songe pas à François, auquel il a promis de rendre le
+carrick avant deux heures: Mais l'exactitude n'est point la vertu du
+beau modèle; qui ne s'occupe qu'à faire sauter les bouchons, et
+commence, après avoir vidé quatre bouteilles pour sa part, a partager
+l'ivresse de son hôte.
+
+Échauffé par le vin, Rossignol jette de côté le carrick qui le couvrait
+en s'écriant:
+
+--Au diable la robe de chambre! je n'en ai plus besoin... n'est-ce pas?
+Pierre, tu me connais, je suis ton ami... est-ce que je ne suis pas
+toujours assez propre pour déjeuner avec toi?... j'étouffais avec ce
+vieux couvre-pied.--Comment, c'est le carrick de ton oncle... Le
+requin... que tu jettes comme ça par terre?--Laisse donc, mon oncle!
+est-ce que j'ai des oncles, moi? buvons.--C'est toi qui me l'as dit
+tout à l'heure.--Ah! c'est juste, je n'y pensais plus. C'est égal,
+Pierre, nous allons joliment nous amuser. Dieu! quelle vie d'Amphitryon
+nous allons mener... tu n'es déjà plus le même, tu as tout une autre
+figure que ce matin; tu t'amuses, n'est-ce pas?--je suis si gai que je
+ne sais plus où j'en suis.--Eh bien! mon homme, voilà comme nous serons
+tous les jours depuis le matin jusqu'au soir. C'est fini, je m'attache à
+toi, je ne te quitte plus; tu es riche, je suis aimable, tu es borné,
+j'ai de l'esprit, je t'en donne, et je t'apprends à _descendre gaîment
+le fleuve de ta vie!_
+
+--Est-ce que c'est là ton habit d'uniforme? dit Pierre qui commence à
+balbutier.
+
+--Non, c'est un habit de chasse; il y manque huit boutons; c'est un
+sanglier qui me les à mangés au moment où j'allais le tuer. Goûtons la
+liqueur: voyons, ceci; du rhum... c'est roide, il faut garder ça pour le
+coup du milieu que nous prendront à la fin... du scubac, voyons cela...
+avale-moi ça, Pierre, et fait raison à ton ami... Tu dois bénir la
+Providence de m'avoir retrouvé, car tu vivais seul comme un loup.
+
+--Oh! si, j'allais chez le père Bernard et Manette, ce sont de bien bons
+amis... d'André.
+
+--Bernard, Manette, je crois que tu m'en as déjà parlé... n'est-ce pas
+un porteur d'eau?
+
+--Justement.
+
+--Ah! fi donc!... comment, Pierre! dans la situation où le destin t'a
+placé, tu fréquentes des porteurs d'eau! Ah! mon homme, ça n'est pas
+bien; il faut savoir garder son rang... En avant l'anisette!
+
+--Mais, moi, est-ce que je n'étais pas commissionnaire?
+
+--Bon! tu l'étais, mais tu ne l'es plus, vois-tu, c'est fini... c'est
+comme un homme qui était fripon et qui se fait honnête homme, on ne se
+rappelle plus qu'il a été fripon; oh! ça se voit tous les jours, ces
+choses-là. Je te le répète, il faut garder son quant à soi; je ne te dis
+point de ne plus parler au porteur d'eau, tu iras même le voir, par-ci
+par-là, quand nous n'aurons rien à faire, mais je n'entends pas que tu
+en fasses ta société habituelle, parce que tu prendrais avec eux de
+mauvaises manières, tandis que je veux t'en donner de soignées!... Du
+cognac? goûtons-le; comment le trouves-tu?
+
+--Il me semble que c'est toujours le même goût.
+
+--Bah! tu ne t'y connais pas; Pierre, je me charge de te former une
+société choisie: je t'amènerai des lurons dans mon genre, tous bons
+enfants; je te conduirai dans les plus jolis bals de la Courtille, des
+Percherons, de la barrière du Maine; je connais les bons endroits. Vive
+la gaieté! au diable tes amis, qui te feraient de la morale! dès ce soir
+nous irons valser à la barrière de Vaugirard, on y valse toute la
+semaine; tu me prêteras seulement un habit, un gilet et une culotte, je
+me fournirai le reste. Buvons et chantons le choeur de _Robin des
+bois_, sais-tu! tra, la, la, la, tra, la, la... je le chante tous les
+lundis avec un tourneur et une boulangère, ça fait un effet superbe! ce
+n'est pas difficile; toujours tra, la, la, jusqu'à demain.
+
+A force de boire, de chanter, de trinquer et de goûter de chaque
+bouteille, Pierre et Rossignol finissent par n'être plus en état de rien
+voir. Pierre, qui prétend que tout tourne autour de lui, veut absolument
+valser et se laisse tomber sous la table; tandis que Rossignol, après
+avoir jeté à la volée les assiettes et les plats, se roule et s'endort
+sur le carrick de François, entre une carcasse de volaille et une
+bouteille d'huile de rose.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+LE CARRICK DE FRANÇOIS
+
+
+Pendant que Rossignol ronfle près de son hôte, le cocher auquel il a
+emprunté le carrick s'est rendu au cabaret désigné, et se place devant
+une table où il se fait ouvrir des huîtres et servir du vin blanc.
+
+François a bon appétit, d'ailleurs c'est Rossignol qui doit tout payer
+pour la location du carrick; il faut donc ne pas rester sur sa faim. Les
+premières douzaines d'huîtres passent lestement; mais, Rossignol ne
+paraissant pas encore, François en fait ouvrir d'autres pour attendre
+plus patiemment son ami.
+
+Cependant l'heure convenue sonne, et point de Rossignol ni de carrick.
+François demande du fromage et une autre bouteille en se disant:--Il
+faut lui accorder le quart d'heure de grâce.
+
+Mais le quart d'heure et un autre sont écoulés. François s'est
+tellement bourré qu'il peut à peine respirer, et toujours point de
+Rossignol. Le cocher commence à lâcher des mots très énergiques. C'est
+bien pis quand ses camarades viennent lui dire:--François, tu es en
+tête, reviens donc à ta voiture.
+
+Mais François ne veut pas conduire bras nus, et n'a pas de quoi payer le
+déjeuner qu'il a pris. Il tape du pied; se donne des coups de poing en
+s'écriant:--Ai-je été bête de croire ce guerdin-là... ah! mille rosses!
+je vas l'arranger quand il va venir... s'il avait mis mon carrick en
+plan... que me dira ce soir madame François si je rentre en veste! elle
+croira que j'ai bu mon carrick!...
+
+Et François jure, se désespère. L'heure se passe; pour comble de
+malheur, le temps devient noir; bientôt un orage éclate, la pluie tombe
+par torrents. Tous les fiacres ont chargé. Il ne reste plus sur la place
+que celui de François, qui, debout sur le seuil de la porte du cabaret,
+se donne au diable, en s'écriant:--Conduisez donc en veste sans manches
+par ce temps-là!
+
+On ne tarde pas à courir au seul fiacre que l'on aperçoit en appelant de
+tous côtés:--Cocher! cocher!... Déjà même plusieurs personnes se
+disputent à qui aura le sapin, et François, qui les entend de loin,
+rentre dans le cabaret en se disant:--C'est pas la peine de vous
+disputer, vous ne l'aurez ni les uns ni les autres.
+
+Mais un petit monsieur en noir, en jabot, en escarpins, qui se rendait
+avec sa moitié à un déjeuner dînatoire que donnait son cousin pour
+célébrer sa nomination à la place d'adjoint au maire, d'une commune de
+trois cents feux, place qu'il avait obtenue après quinze ans de
+sollicitations; le petit monsieur, qui ne se consolerait pas de manquer
+le déjeuner dînatoire, est parvenu à faire monter sa moitié dans le
+fiacre de François. Madame s'est assise dans le fond, qu'elle remplit
+presque à elle seule, et les autres personnes, désespérant de la
+débusquer, ont pris le parti de la retraite et ont laissé le couple
+affamé maître du fiacre.
+
+Il s'agit de trouver le cocher; la dame s'égosille à l'appeler par les
+portières, tandis que son mari court de côté et d'autre, recevant avec
+douleur la pluie sur son habit noir et son jabot, mais songeant avec
+plus de douleur encore qu'on aura commencé à déjeuner sans eux.
+
+Enfin il aperçoit la _Carpe travailleuse_ et court vers le cabaret en
+disant à sa moitié:
+
+--Je gage que le cocher est dans le cabaret; dès que ces drôles-là
+voient tomber de l'eau, ils vont boire du vin... Ne vous impatientez
+pas, madame Belhomme, je le ramène à l'instant.--Hâtez-vous, monsieur
+Belhomme, car je crains que mon cousin ne prenne de l'humeur et que l'on
+n'entame la dinde sans nous.
+
+M. Belhomme arrive au cabaret et dit à la marchande d'huîtres:
+
+--Le cocher de cette voiture est-il ici?
+
+--Oui, là-bas, au fond, répond l'écaillère, qui commence à trouver
+singulier que M. François ne parle point de payer ses huîtres.
+
+M. Belhomme va frapper sur l'épaule de François en lui disant:
+
+--Allons, vite, mon garçon, dépêchons-nous: vous devriez être à votre
+voiture, étant seul sur la place et par le temps qu'il fait...
+hâtons-nous, et je vous donnerai pour boire.
+
+--Oh! c'est inutile!... je n'ai plus soif, répond François sans se
+déranger.
+
+--Cocher! m'entendez-vous! reprend avec force M. Belhomme fort en colère
+de la tranquillité de François.
+
+--Oui, je vous entends bien, mais je ne peux pas marcher...
+
+--Tu ne peux pas marcher?... s'écrie le petit homme en enfonçant son
+chapeau sur ses yeux et montant sur ses pointes pour se grandir. Tu
+marcheras!
+
+--Ça m'est absolument impossible, not' bourgeois, je suis cloué ici!...
+d'ailleurs je suis loué...
+
+--Cela est faux... tu es sur la place; je te prends... ma femme est dans
+ta voiture... mon cousin nous attend... tu marcheras!...
+
+--Je ne marcherai pas.
+
+Le petit monsieur crie, appelle, assemble tous les passants, qui
+répètent avec lui:--Il faut marcher. Le marchand de vin et l'écaillère
+disent:--Il faut qu'il paye auparavant; et François répond en
+sifflant:--Pas plus l'un que l'autre.
+
+--Faisons un exemple! dit M. Belhomme, qui trépigne de colère.
+Conduis-moi chez le commissaire... tu ne peux t'y refuser.
+
+--Eh! morbleu! comment voulez-vous que je conduise mon fiacre sans
+carrick par le temps qu'il fait?... Ah! gueux de Rossignol!
+
+--Mets ou ne mets point ton carrick, cela ne me regarde pas... mais je
+veux aller chez le commissaire...
+
+--Oui, oui, s'écrient toutes les personnes, il ira, ou nous y conduirons
+sa voiture.
+
+François voit qu'il n'y a pas moyen d'éviter le commissaire; il se
+décide et va suivre M. Belhomme; quand le marchand de vin et l'écaillère
+l'arrêtent en lui disant:
+
+--Un instant, avant de sortir on paye son déjeuner...
+
+--Je payerai une autre fois... je n'ai pas le temps maintenant...
+
+--C'est bientôt fait de payer... nous ne vous connaissons pas assez pour
+vous faire crédit...
+
+--Je reviendrai tout à l'heure:
+
+--Il faut payer tout de suite...
+
+--Six douzaines d'huîtres, quarante-deux sous... Vin, pain et fromage,
+trente-trois sous.
+
+--Voilà quinze sous à compte... je vous devrai le reste.
+
+--Non pas!... il faut solder tout.
+
+--Vous serez bien malins si vous me trouvez un sou de plus... je n'ai
+pas encore fait une course.
+
+--Ah! ah! monsieur vient de faire un déjeuner fin et n'a pas de quoi
+payer!...
+
+--Puisque j'attendais un ami qui régalait.
+
+--A d'autres!...
+
+--Allons, allons, c'est un mauvais sujet; vite chez le commissaire!
+
+--Un instant, il me faut des arrhes pour mes huîtres... gardons son
+chapeau.
+
+--C'est ça! gardez son chapeau; ça lui apprendra a venir faire des
+déjeuners de maître maçon avec quinze sous dans sa poche.
+
+Le pauvre François veut en vain défendre son chapeau; on le lui prend et
+on le pousse vers son fiacre, dans lequel monte M. Belhomme, qui se
+place près de sa moitié en lui disant:
+
+--Je viens de montrer une fameuse tête, madame!...
+
+--Tout le monde sait que vous en avez, monsieur.
+
+Quant à François, sans chapeau, sans manches, par un temps affreux, il
+monte sur son siége au milieu des huées de la foule, et se venge sur ses
+malheureuses rosses, qu'il fouette à tour de bras afin d'arriver plus
+vite chez le commissaire, et, à chaque coup de fouet sur ses bêtes, il
+lâche un juron après Rossignol.
+
+Heureusement le commissaire ne demeure pas loin; malgré cela, François y
+arrive trempé comme s'il sortait de la rivière, maudissant Rossignol,
+maudissant le couple qui est dans sa voiture et se disant:--On me fera
+ce qu'on voudra, mais je ne les mènerai point.
+
+Par suite de cette affaire, François passe huit jours à la préfecture;
+il gagne un gros rhume, et quand il revient chez lui il est battu par sa
+femme.
+
+Quant à M. et madame Belhomme, ils sont forcés de se rendre à pied au
+déjeuner dînatoire de leur cousin. Ils trottent dans la boue, reçoivent
+la pluie, s'éclaboussent, ont de l'humeur, et, pour la faire passer, se
+disputent tout le long du chemin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+LE MÉNAGE DE MON FRÈRE.
+
+
+Pierre, en s'éveillant le lendemain du déjeuner, qui avait duré jusqu'au
+soir, est un peu surpris de se trouver sous la table, la tête sur une
+assiette et le bras dans un compotier. Il se frotte les yeux et cherche
+à rappeler ses idées, car les liqueurs qu'il a bues en quantité lui
+troublent encore le cerveau.
+
+Il se lève, regarde autour de lui, pose un de ses pieds sur une oreille
+de Rossignol, qui ronfle encore sur le carrick. Le beau modèle s'éveille
+en jurant et en criant:--Quel est l'insolent qui donne un coup de poing
+à un artiste?
+
+La voix de Rossignol rend la mémoire à Pierre. Il se rappelle l'orgie de
+la veille, et, sans trop savoir pour quelle raison, il n'est pas content
+de lui; il sent au fond de l'âme que sa conduite n'est pas ce qu'elle
+devrait être. Mais déjà Rossignol est sur pied, et il s'est bien promis
+de ne point laisser à Pierre le temps de réfléchir.
+
+--Eh bien! mon cher Pierre, lui dit-il, il paraît que nous avons fait un
+somme à l'issue du repas... Il n'y a aucun mal à cela... c'est même une
+habitude très-distinguée, en Espagne, en Italie, on dort ordinairement
+après dîner, et les Anglais, qui vivent très-bien, couchent presque
+toujours sous la table...
+
+--Comment! c'est un usage distingué de dormir par terre, au milieu des
+assiettes et des bouteilles vides?
+
+--Oui, mon garçon.
+
+--Cependant mon frère André ne faisait jamais cela.
+
+--Entre nous, ton frère était une poule mouillée; je me flatte que tu
+suivras une autre route en profitant de mes leçons. Mais il est grand
+jour, il faut songer au déjeuner... et je veux...
+
+Tout en parlant, Rossignol vient de jeter les yeux sur le carrick, et le
+souvenir de François se présente à son esprit. Il jette un cri, se
+frappe à la fois le ventre, la tête et les cuisses, lâche quelques-uns
+de ses jurons favoris et se jette dans un fauteuil en s'écriant:--Je
+suis un grand animal!...
+
+Pierre va demander à son ami la cause de ce mouvement de colère,
+lorsqu'il lui voit faire une grimace effroyable. Ces messieurs, dans
+leur ivresse de la veille, avaient jeté les plats au hasard; il en était
+resté un sur le fauteuil dans lequel Rossignol s'était jeté, et la
+modeste faïence venait de craquer sous le pantalon collant de l'artiste,
+qui se lève en pestant et en criant qu'il est blessé.
+
+--Tu es blessé? dit Pierre alarmé.
+
+--Oui, sans doute, j'ai les _clunes_ attaquées.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, les _clunes?_
+
+--Est-ce que tu ne vois pas que ce plat s'est cassé sous moi?... Mais je
+me ferai faire un cataplasme... Le pis de l'aventure, c'est que j'ai
+abîmé mon pantalon... Ah! mon Dieu! et par-devant... des taches
+partout... C'est toi, hier, en jetant les assiettes, qui m'auras
+attrapé...
+
+--Comment... moi!...
+
+--Certainement... et mon habit... Un habit et un pantalon que je n'avais
+mis que deux fois..
+
+--Laisse donc, il est tout déchiré, le pantalon...
+
+--C'est en dormant que je me serai accroché à quelque meuble; mon ami,
+je ne peux pas sortir ainsi; de quoi aurais-je l'air, moi qui étais hier
+si bien mis que toutes les femmes se retournaient pour me lorgner?
+Pierre, tu dois avoir une belle garde-robe?
+
+--Une garde-robe... oui, tiens, ce cabinet là-bas... Tu trouveras tout
+ce qu'il te faut.
+
+--J'y voie.
+
+Rossignol court au cabinet que Pierre lui a désigné. Il revient bientôt
+tenant sous son nez un petit lambeau de toile jaune qu'il assure être un
+mouchoir des Indes.
+
+--Que le diable t'emporte avec ton cabinet!
+
+--Est-ce qu'on n'y est pas bien?
+
+--Imbécile, je vous demande des habits; des pantalons... et tu
+m'envoies...
+
+--Dame! tu me parle de garde-robe.
+
+--Ah! mon pauvre Pierre, comme tu es faible sur l'instruction!
+
+--Si tu veut des habits, ceux d'André son dans sa chambre... Oh! tu
+trouveras de quoi choisir.
+
+--Eh! parle donc... voilà deux heures que je demande cela. Rossignol se
+rend à la chambre qui lui est indiquée. Il ouvre les commodes, les
+armoires, et reste en extase devant une garde-robe bien fournie.
+Aussitôt il procède à sa toilette, et comme Rossignol n'est pas homme à
+se rien refuser, il se rhabille entièrement, choisissant la plus belle
+chemise, les bas les plus fins, l'habit le plus neuf, il court à la
+glace: jamais il ne s'est vu si beau; quoiqu'en frac et en pantalon, il
+fait des posés antiques en s'écriant:
+
+--Sacrebleu! que je suis bel homme!... quel dommage qu'il ait fallu
+attendre à quarante-cinq ans pour être aussi propre!... c'est égal, nous
+réparerons le temps perdu.
+
+Dans son ivresse, Rossignol ouvre les fenêtres qui donnent sur la rue et
+jette à la volée toute son ancienne défroque en chantant:
+
+/p
+ C'est ici le séjour des grâces...
+ Je n'ai plus besoin de mes vieux habits!...
+p/
+
+Allez, pantalon, frac, bas, et cætera. Vous avez fait votre temps,
+devenez la proie du chiffonnier ou du Savoyard... Un instant; ne disons
+pas de mal des Savoyards! je les prise trop pour cela.
+
+Rossignol revient trouver Pierre, qui est encore assis devant les débris
+du déjeuner de la veille, et se place devant lui dans l'attitude du
+_Laocoon_ en lui disant:
+
+--Comment me trouves-tu!
+
+--Tiens! ce sont toutes les affaires de mon frère.
+
+--Il n'est pas question de cela. Je te demande comment tu me trouves?
+
+--Tu es très-propre...
+
+--Tu ne remarques que cela, toi!... une femme verrait autre chose.
+N'importe, fais aussi un peu de toilette, car tu as du fricandeau sur
+ton collet et de la matelote dans ta cravate. Pendant ce temps je vais
+sortir pour une affaire indispensable. Je ne serai pas longtemps; à mon
+retour, nous irons déjeuner au Cadran-Bleu où chez Desnoyers. A propos,
+c'est toi qui as la caisse, n'est-ce pas!
+
+--Oui, j'ai de l'argent.
+
+--Eh bien! donne-moi une centaine d'écus; j'ai des emplettes à faire
+pour notre ménage, car il te manque beaucoup de choses ici...
+
+--Quoi donc?
+
+--Oh! des choses essentielles; d'abord, hier, je n'ai pas trouvé de
+cure-dents après notre repas.
+
+--Est-ce que tu veux en acheter pour cent écus?
+
+--Ensuite une savonnette, un fer à papillotes; j'aurai tout cela. Il
+nous faut aussi un domestique; des gens comme nous ne peuvent pas s'en
+passer; je vais en choisir un.
+
+--Tu disais hier que c'étaient des voleurs.
+
+--J'aurai l'oeil sur le nôtre.
+
+--Mais cent écus...
+
+--Ah! Pierre, si tu ne veux pas te laisser gouverner, je t'abandonne à
+toi-même... Encore une fois, veux-tu t'amuser depuis le matin jusqu'au
+soir?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! en ce cas, ne regarde donc pas à cent écus.
+
+/p
+ Suis en toute circonstance
+ Et mon exemple et mes leçons.
+p/
+
+Pierre remet à son ami l'argent qu'il lui demande; celui-ci va prendre
+le carrick du cocher et l'examine d'un air indécis en murmurant:
+
+--Diable! Il est furieusement laid... et avec une toilette aussi
+recherchée, ça ne s'accorderait pas.
+
+--Qu'est que tu dis donc, Rossignol?
+
+--Je dis que je voulais reporter ce carrick chez moi; mais je le trouve
+trop vilain...
+
+--Tu le portais bien hier.
+
+--C'est qu'hier c'était l'anniversaire de la mort de mon oncle...
+Parbleu! je suis bien bête, je n'ai qu'à le faire porter par un
+commissionnaire qui me suivra... Holà! la portière.
+
+--Rossignol ouvre la porte pour appeler madame Roch, lorsque celle-ci
+paraît tenant à la main un pantalon qui lui était tombé sur la tête
+pendant qu'elle balayait le devant de sa porte.
+
+--Messieurs, dit la portière en présentant le vêtement, que Rossignol
+reconnaît sur-le-champ, pourriez-vous me dire si c'est de chez vous que
+l'on a jeté ceci?... Je sortais pour balayer ma portion de rue, je vois
+fuir des polissons qui ramassaient quelque chose, et sur le même instant
+ce pantalon tombe sur mon bonnet, dont le noeud a été tout _délaissé_.
+
+--Est-ce toi, Pierre, qui t'amuses à jeter tes culottes par la fenêtre?
+dit Rossignol d'un air surpris.
+
+--Moi? Ah ben! ce serait un joli amusement!
+
+--Madame Roch, le vêtement ne vient pas de chez nous; d'ailleurs il me
+semble que, sur son inspection, vous auriez dû penser que des gens comme
+nous n'ont jamais porté de pareilles guenilles.
+
+--Monsieur, c'est que la fruitière d'en face prétendait...
+
+--La fruitière ferait mieux de compter ses bottes d'oignons que de
+regarder ce qui se passe chez les voisins. Gardez cela, madame Roch,
+vous le donnerez le jour de l'an à votre filleul, si vous en avez un.
+Puisque vous voilà, faites-moi l'amitié de me porter ce carrick jusqu'en
+bas, où je prendrai un jockey pour me suivre.
+
+--Mais, monsieur...
+
+--En avant, madame Roch, vous êtes ce matin fraîche comme une belle de
+nuit. Pierre, habille-toi, je ne serai pas longtemps.
+
+Rossignol jette le carrick de François sur les bras de la portière; il
+sort avec elle, et descend devant madame Roch en sautillant ou
+s'arrêtant sur chaque carré pour faire des poses; tandis que la portière
+s'arrête aussi, ne sachant ce que cela veut dire, et quelquefois
+effrayée des poses de Rossignol, qui crie chaque fois qu'il s'arrête
+devant elle:--Ceci est Hercule... ceci Antinoüs... ceci Hippolyte!...
+
+Enfin, tout en posant, ils arrivent au bas de l'escalier. Rossignol
+regarde dans la rue; il aperçoit près d'une borne un petit décrotteur,
+noir comme un charbonnier; il lui fait signe de venir, et lui donnant
+l'immense et lourd carrick de François:--Suis-moi, lui dit-il, et
+surtout prends garde de m'éclabousser.
+
+Rossignol se met en route, suivi du décrotteur portant le carrick. Il se
+rend à la place où la veille il a trouvé François, en se
+disant:--D'abord il va crier... mais, en lui mettant une pièce de cent
+sous dans la main, j'apaiserai sa colère et nous serons bons amis.
+
+Mais François n'est pas sur la place, par la raison que le commissaire
+l'a envoyé coucher à la préfecture. Rossignol va à la _Carpe
+travailleuse_ le demander; point de François.--Il est sur quelque autre
+place, se dit Rossignol; mais je ne puis courir tout Paris à pied dans
+un si joli costume... prenons un cabriolet, et allons inspecter les
+sapins.
+
+Rossignol monte dans un cabriolet, et ordonne au décrotteur de le suivre
+par derrière. On part; on visite une place, puis une autre... point de
+François. Rossignol a envie de déjeuner, son jockey est en nage,
+courant, avec l'immense carrick sur les bras, derrière le cabriolet dans
+lequel le beau modèle se fait promener. Enfin celui-ci se dit:--J'ai
+fait ce que j'ai pu, ma foi! allons retrouver Pierre.
+
+On s'arrête devant la demeure de Pierre: heureusement pour le petit
+décrotteur, qui a l'air de sortir de l'eau. Au moment de le payer,
+Rossignol se dit:--Ce petit drôle trotte bien... il pourrait bien faire
+notre jockey. Petit, veux-tu entrer en maison?--Moi, monsieur! est-ce
+qu'il faudrait courir comme ça tous les jours derrière un
+cabriolet?--Non, ceci est un extraordinaire. Tu feras nos appartements,
+nos lits, nos bottes: tu prendras tout ce qu'on te donnera. Tu seras
+logé, nourri... et je te promets de bons gages.--Je veux bien,
+monsieur.--En ce cas, monte, et n'oublie pas que je t'ai donné deux
+cents francs d'avance.--Bah! vous ne m'avez rien donné du
+tout.--N'importe, tu le diras, ou je te retire ma protection.
+
+Pierre voit rentrer Rossignol suivi du petit garçon portant le
+carrick.--Eh bien tu rapportes cela ici? dit-il à son ami.--Oui, j'ai
+réfléchi que je ne voulais pas m'en séparer. Pierre, voici notre
+domestique.--Ce petit garçon!--Est-ce que nous avons besoin d'un géant
+pour nous servir!--Il est bien noir!--Il se débarbouillera. Je sens que
+je suis en appétit; allons, Pierre, partons.--Mais...--Mais quoi?--Je
+n'ai pas été chez Bernard depuis deux jours, et j'avais l'habitude d'y
+aller souvent.--Tu iras une autre fois; le plus pressé est d'aller nous
+divertir... Toi, petit, reste ici, fais notre appartement... frotte,
+nettoie et amuse-toi... Partons.
+
+Rossignol entraîne Pierre; au moment où ils vont passer la porte
+cochère, celui-ci dit encore:--Mais, si Bernard venait me
+demander?...--Eh! que diable! tu n'as que ton Bernard dans la tête...
+attends, je vais arranger cela... Holà, madame Roch!... s'il venait
+quelqu'un demander Pierre, vous diriez qu'il est sorti avec un ami pour
+chercher son frère... et vous pourrez dire ça tous les jours; nous ne
+ferons pas autre chose...
+
+Ils partent enfin, et sont bientôt chez un traiteur, où Pierre oublie de
+nouveau les bons avis de ses anciens amis pour ne songer qu'à se
+divertir avec Rossignol; Celui-ci, ainsi qu'il l'a promis, ne lui laisse
+pas le temps de réfléchir: après le déjeuner, il le conduit au billard;
+de là ils vont dîner, et le soir visiter les guinguettes, où Rossignol
+présente son ami à toutes ses connaissances; on ne demande pas mieux que
+de faire celle du pauvre Pierre, qui ne voit pas au milieu de quels gens
+il se trouve. Le soir, ces messieurs rentrent toujours gris, quelquefois
+même ils ne rentrent pas du tout. On doit présumer comment est tenu le
+ménage fait par un décrotteur, qui met tout sens dessus dessous dans
+l'appartement, et, s'ennuyant d'être seul pendant la journée entière,
+appelle par la croisée ses camarades pour qu'ils montent jouer avec lui.
+Mais Rossignol prétend que leur jockey a des dispositions, qu'il cire
+bien les bottes, et que c'est le principal.
+
+Il y a déjà trois semaines que cette vie dure. Toutes les fois que
+Pierre parle d'aller chez Bernard, Rossignol trouve quelque prétexte
+pour l'en empêcher, et Pierre finit par en parler moins souvent, parce
+que, lorsqu'on se conduit mal, on ne se plaît plus dans la société des
+honnêtes gens. Le bon porteur d'eau s'est plusieurs fois rendu chez
+Pierre, qu'il n'a jamais trouvé, et madame Roch, que Rossignol à eu
+l'art d'intéresser en allant devant sa loge faire Apollon ou Jupiter,
+dit chaque fois au père Bernard:--Monsieur Pierre est sorti pour
+chercher son frère. Le bon Auvergnat croit cela, et se dit:--Pauvre
+Pierre!... il se donne bien de la peine, et il n'est pas plus avancé que
+nous.
+
+Mais un matin que Pierre et Rossignol, frisés et cirés avec soin, se
+rendaient aux Champs-Élysées, où ils avaient donné rendez-vous à
+quelques amis intimes; au moment où ces messieurs traversent la chaussée
+des boulevards, un fiacre qui passait près d'eux s'arrête et le cocher
+descend de son siége en s'écriant:--C'est lui!... c'est mon voleur! ah!
+pour le coup il va la danser!...
+
+François, car c'est lui-même, entame la reconnaissance par cinq ou six
+coups de fouet sur les deux amis, et Pierre est obligé de prendre sa
+part de ce qui n'était adressé qu'à son compagnon.
+
+Ces messieurs, étourdis par cette brusque attaque, commencent par crier;
+mais François, sautant sur Rossignol, qu'il saisit au collet, ne leur
+laisse pas le temps de se sauver.
+
+--Je te tiens, enfin, voleur, drôle! dit le cocher en secouant avec
+force Rossignol, qui a changé de couleur en reconnaissant François.--Mon
+carrick... coquin, mon carrick... qu'en as-tu fait?...--Lâche-moi,
+François, lâche donc, tu m'étrangles...--Non pas! je te tiens, il me
+faut mon carrick, et le payement du déjeuner... et un dédommagement pour
+le temps que j'ai passé à la préfecture et le rhume que j'ai
+attrapé...--Je te payerai tout ce que tu voudras, mais lâche un peu.
+
+--Vous vous trompez, cocher, dit Pierre qui ne comprend rien à ce qu'il
+entend, nous n'avons rien à vous... vous êtes gris...--Je suis gris!...
+non pas, mon petit homme... c'est vot' camarade qui est un voleur!...
+mais je vais commencer par lui donner une gratification.
+
+Et François applique deux ou trois coups de poing sur la frisure du beau
+modèle; Pierre, en voulant défendre son ami, reçoit aussi quelques
+preuves du ressentiment de François; et la foule qui s'amasse autour du
+fiacre arrêté les laisse se battre, parce qu'il est beaucoup plus
+agréable de voir des hommes se donner des coups que de chercher à les
+séparer.
+
+Enfin, Rossignol, tout en se défendant d'une main, est parvenu à glisser
+l'autre dans son gousset, il en tire trois pièces de cent sous qu'il met
+sous le nez de François. Cette vue calme un peu le cocher, il prend
+l'argent; suspend l'attaque et prononce d'une voix enrouée:--Et mon
+carrick?
+
+--Tu vas l'avoir, répond Rossignol, conduis-nous; mon ami et moi. Si tu
+avais eu l'esprit de m'entendre, tu aurais épargné une telle scène à
+l'amitié.
+
+En disant cela, Rossignol ouvre la portière, il fait monter Pierre, se
+place à côté de lui, François grimpe sur son siége, et le fiacre
+s'éloigne, laissant là les badauds qui se demandent mutuellement ce que
+c'est.
+
+Pierre, qui a reçu des coups de fouet et des coups de poing, ne comprend
+pas pourquoi ils sont montés dans la voiture du cocher qui les a battus.
+
+--Je t'expliquerai tout ça, dit Rossignol en cherchant à réparer le
+désordre que François a mis dans sa toilette.
+
+--Mais il dit que tu l'as volé.
+
+--Est-ce qu'il sait ce qu'il dit?
+
+--Mais tu lui as donné de l'argent!
+
+--Tu vois donc bien que je ne l'ai pas volé.
+
+--Il te demande un carrick...
+
+--Oui, il veut que je lui prête celui de mon oncle, parce qu'il va
+voyager sur mer...
+
+--Comment! ce cocher va...
+
+--Eh! sans doute!... tout t'étonne, toi; apprends que François est un
+garçon très-distingué; nous avons servi ensemble autrefois.
+
+--Et pourquoi te rossait-il?...
+
+--Il a des moments d'absence; il nous aura pris pour ses chevaux. C'est,
+du reste, un homme dont je veux te faire cultiver la connaissance.
+
+Ces messieurs arrivent à leur demeure. Rossignol engage François à
+monter avec eux; le cocher les suit le fouet à la main, et Pierre ne
+comprend pas pourquoi ils font tant de politesses à un homme qui vient
+de les battre. Rossignol fait passer François dans sa chambre, lui rend
+son carrick, lui jure qu'il a couru après lui pendant huit jours, et
+pour achever la paix le ramène dans la salle à manger en ordonnant à son
+jockey de courir chez le traiteur et de faire venir à dîner.
+
+--Et notre rendez-vous aux Champs-Élysées? dit Pierre.
+
+--Nous irons une autre fois! je retrouve un ancien ami, un vieux
+camarade!... je veux que nous le fêtions dignement.
+
+François a repris sa bonne humeur avec son carrick; la vue des
+bouteilles achève de le mettre en gaieté. Pierre laisse toujours
+Rossignol commander, et ces messieurs se mettent à table, où ils sont
+servis par le jockey et deux de ses amis, auxquels il a fait signe de
+monter. Suivant l'usage, le repas se prolonge assez avant dans la nuit,
+et vers la fin Pierre tape dans la main de François, qui est déjà son
+intime ami.
+
+C'est ainsi que Pierre emploie la fortune à la tête de laquelle il se
+trouve. Sans cesse dans la compagnie la plus méprisable, au milieu
+d'êtres sans état, sans moeurs, quelquefois même sans asile; livré à
+un homme dont les habitudes sont aussi canailles que les manières, et
+qui n'a aucun remords de le dépouiller, Pierre dépense sans compter et
+se persuade qu'il s'amuse parce qu'il ne sort du cabaret que pour entrer
+au café, et du café que pour courir les guinguettes.
+
+Quelquefois il trouve que l'argent va bien vite; mais Rossignol lui
+dit:--Tu es maintenant d'une très-jolie force à la poule et au siam, tu
+bois tes trois bouteilles sans te griser, tu fumes quatre ou cinq
+cigares dans ta soirée; mon ami, on n'acquiert pas de tels avantages
+sans qu'il en coûte un peu.
+
+Quelle différence chez le bon porteur d'eau! Là on ne songe, on ne parle
+que d'André; Bernard s'informe sans cesse de moi, et tâche de consoler
+sa fille, car il s'aperçoit chaque jour du changement que le chagrin
+opère chez Manette. Pâle, triste, amaigrie, ma pauvre soeur n'a pas
+souri depuis mon départ.
+
+--Veux-tu donc te laisser mourir? lui dit Bernard.
+
+--Non, répond-elle, mais je veux retrouver André... Mon père;
+laissez-moi le chercher.
+
+--Eh! ma pauvre enfant, où iras-tu pour le trouver?
+
+A cela Manette ne répond rien; elle baisse les yeux vers la terre et
+cache ses larmes à son père.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+SIX MOIS ET HUIT JOURS.
+
+
+Près de six mois se sont écoulés, lorsqu'un matin Manette paraît frappée
+d'un trait de lumière, et court à Bernard en s'écriant:
+
+--Mon père!... mon père!... je sais où il est... je suis certaine de le
+trouver... Ah! mon Dieu! comment cette idée-là ne m'est-elle pas venue
+plus tôt!
+
+--Tu sais où il est, dis-tu?
+
+--Oh! oui, mon père... Je suis sûre que je ne me trompe pas...
+Laissez-moi partir... je vous en prie, je ramènerai André dans vos
+bras...
+
+--Mais dis-moi d'abord où il est, puisque tu le sais...
+
+--Près de la maison de campagne de madame la comtesse... dans cette
+terre où il m'a dit souvent avoir passé des jours si heureux auprès de
+celle que... qu'il voyait là tout à son aise...
+
+--Comment! tu crois que c'est là qu'il est allé se cacher?...
+
+--Oui, mon père... mon coeur devine le sien; et quand il s'agit
+d'André, mon coeur ne me trompe jamais... Ah! vous me permettrez de
+partir...
+
+--C'est, je crois, dans les environs de Fontainebleau?...
+
+--Oui, mon père.
+
+--J'ai justement là un vieil ami auquel je t'adresserai, et chez qui tu
+seras bien... Cependant une jeune fille... aller seule...
+
+--Mon père, est-ce que je n'ai pas l'air assez raisonnable!... et André
+qui mourra de chagrin si je ne vais pas le consoler...
+
+--Allons, puisque tu le veux...
+
+--Oh! quel bonheur!...
+
+--Demain nous irons à la voiture...
+
+--Demain!... pourquoi retarder? il est encore de bonne heure,
+aujourd'hui même je puis partir...
+
+--Manette, tu es bien pressée de me quitter!...
+
+--Mon père, ce n'est pas pour longtemps, et il y a six mois que nous ne
+l'avons vu... D'ailleurs je vous écrirai...
+
+--Tu oublies que je ne sais pas lire.
+
+--Votre voisin vous lira mes lettres, vous serez bien aise alors que
+j'aie appris à écrire... Ah! que nous serons heureux quand j'aurai
+retrouvé André!
+
+Et, tout en parlant, Manette va et vient dans la chambre; elle fait un
+petit paquet de ce qu'elle veut emporter; elle ôte son tablier, met sur
+sa tête un modeste chapeau de paille, et court prendre le bras de son
+père, qu'elle entraîne vers l'escalier avant qu'il ait eu le temps de se
+reconnaître.
+
+On arrive aux voitures: celle pour Fontainebleau part dans une heure;
+il y a encore une place: Manette fait un saut de joie, puis court
+s'asseoir sur un banc de pierre avec son paquet sur ses genoux. Elle
+veut attendre là le moment du départ. Le bon porteur d'eau veut emmener
+sa fille dans un café pour prendre quelque chose; Manette ne veut rien,
+elle préfère rester sur le banc, elle a la diligence devant les yeux, et
+on ne partira pas sans elle.
+
+--Adieu, mon père, dit-elle à Bernard, ne vous ennuyez pas, je
+reviendrai bien vite.
+
+Bernard embrasse sa fille, puis s'en va tristement; Manette regarde son
+père s'éloigner, elle soupire... Mais elle reporte les yeux sur la
+voiture et reprend courage. Enfin l'instant du départ est arrivé et le
+voyage ne doit pas être long. Manette se place d'un air timide, et ne
+lève pas les yeux pendant tout le trajet; quelques curieux lui parlent,
+elle ne répond que par monosyllabes: la conversation est bientôt finie.
+Lorsqu'on s'arrête à Essonne, Manette reste dans la voiture au lieu de
+descendre avec les autres voyageurs, cela en fait rire et bavarder
+quelques-uns; mais Manette s'embarrasse fort peu de ce que peuvent
+penser et dire des gens assez sots pour s'occuper de ce qui ne les
+regarde pas, et Manette a bien raison.
+
+Après s'être rendue chez l'ami de son père, Manette se fait indiquer la
+terre de M. de Francornard: il n'y a qu'une lieue et demie de distance
+de Fontainebleau; Manette pourra facilement s'y rendre et en visiter
+tous les environs. Mais elle commence à penser que lors même que je les
+habiterais, il ne lui sera pas aussi aisé de me trouver qu'elle se
+l'était persuadé.
+
+Manette se rend d'abord au château, elle lie conversation avec le
+concierge, elle sait que personne de l'hôtel n'est revenu visiter cette
+campagne.
+
+--Et M. André, dit Manette, ce jeune homme qui demeurait chez madame la
+comtesse, ne l'avez-vous pas vu?... Peut-être ne le reconnaîtriez-vous
+pas, il est bien grandi depuis le temps où il passait ici l'été.
+
+--Oh, c'est égal, mam'zelle, dit le concierge, je le reconnaîtrais bien,
+mais il n'est pas venu non plus.
+
+Manette s'éloigne tristement et va parcourir les environs; elle visite
+les hameaux, elle s'informe aux habitants, et n'obtient aucun
+renseignement; mais elle ne perd pas courage, et le lendemain elle
+recommence ses recherches.
+
+Cependant Manette ne s'était pas trompée: en sortant de Paris au milieu
+de la nuit, sans but et sans autre projet que celui de fuir la ville où
+résidait Adolphine, j'avais pris le premier chemin venu. A force de
+marcher, j'arrivai dans les champs; j'étais exténué de fatigue; à peine
+remis d'une longue maladie, le coup que je venais de recevoir semblait
+m'avoir de nouveau ravi toutes mes facultés. J'attendis le jour assis au
+pied d'un arbre. Dans ma douleur je voulais mourir; le souvenir de ma
+mère me rendit à moi-même; je cherchai à rappeler mon courage... Mais la
+blessure était encore trop fraîche. Au milieu de ces champs silencieux,
+il me semblait entendre encore le son des instruments... le bruit de la
+danse célébrant le mariage d'Adolphine.
+
+J'étais auprès de Bondy; je ne savais où aller, j'avais Paris en
+horreur, et je jurai de ne point y rentrer. Quelquefois je songeais à
+mon pays... Mais j'avais besoin d'être seul pour me livrer à mon aise à
+toute ma douleur.
+
+J'étais depuis quelques jours dans un village, lorsqu'en songeant à
+Adolphine je me rappelai les jours heureux que j'avais passés avec elle
+dans cette campagne où nous allions tous les ans. Aussitôt je sentis le
+désir de revoir ces lieux chéris; je partis sur-le-champ, et j'arrivai
+bientôt devant cette maison où s'étaient écoulés les plus doux instants
+de ma vie. Je ne voulais pas entrer, je craignais de rencontrer
+quelqu'un de la maison... je désirais n'être aperçu de personne. Mais je
+passai une nuit entière à rôder autour des murs du parc; et, au point du
+jour, je montai sur un monticule d'où l'on plongeait parfaitement dans
+une grande partie des jardins. J'apercevais les bosquets où je m'étais
+assis avec elle, les allées où nous avions joué ensemble; je tâchais
+d'oublier le temps écoulé depuis et de ne plus vivre que dans le passé.
+Je ne pouvais quitter cet endroit... Je m'y trouvais moins malheureux...
+et je résolus de me fixer dans un séjour qui procurait encore à mon âme
+un dernier bonheur; car à vingt ans on a besoin d'aimer, et l'on se
+complaît même dans sa douleur, parce que c'est encore de l'amour.
+
+Non loin du monticule s'élevait une chaumière entourée de plusieurs
+bouquets d'arbres. Je m'y rendis dans l'intention de m'y reposer un
+moment. La chaumière était habitée par une vieille paysanne, elle y
+était seule avec son chien et quelques brebis. Je lui demandai s'il ne
+serait pas possible d'avoir un petit coin dans sa maisonnette. La bonne
+femme crut d'abord que je voulais plaisanter.
+
+--Quoi! vous, monsieur, me dit-elle, un jeune homme de la ville, vous
+désirez loger dans cette pauvre masure, avec une vieille comme moi?
+
+--Ce serait pour moi le plus grand bonheur.
+
+--Si vous voulez vous contenter de la petite chambre d'en haut, c'était
+celle de mon pauvre fils!... elle n'est pas belle; mais je n'avons que
+cela à vous offrir.
+
+Enchanté de pouvoir demeurer dans la chaumière, je tirai de ma poche une
+douzaine de louis, j'en avais emporté à peu près trois fois autant en
+quittant Paris; je mis les cent écus dans le tablier de la vieille. La
+pauvre femme n'avait jamais vu tant d'argent à la fois; elle fit un cri
+d'admiration.
+
+--C'est pour mon logement, lui dis-je.
+
+--Ah! monsieur, vous pouvez maintenant y rester toute votre vie! vous
+serez logé, nourri, aussi ben que moi!... Je partagerai avec vous, c'est
+ben juste, pour une si grosse somme.
+
+Mes arrangements furent bientôt faits; je me rendis à la ville,
+j'achetai des crayons et tout ce qu'il fallait pour dessiner. Je
+m'installai dans la chambre, dont la situation me convenait
+parfaitement, car les arbres qui l'entouraient la dérobaient aux regards
+des promeneurs, et, à cinq cents pas environ, j'étais sur la hauteur,
+d'où mes yeux plongeaient dans le parc de ma bienfaitrice.
+
+C'était là que je passais une grande partie de la journée; souvent
+immobile, livré à mes souvenirs, quelquefois dessinant un site, un
+bocage que j'avais parcourus avec elle.
+
+Le temps s'écoulait, ma douleur s'était changée en mélancolie, mais mon
+amour ne s'éteignait pas; car la vue des lieux où il avait pris
+naissance n'était point propre à le bannir de mon coeur.
+
+Un jour que, suivant mon usage, je revenais de ma place favorite,
+j'aperçus dans un sentier voisin de celui que je suivais une jeune femme
+qui marchait lentement tenant son mouchoir sur ses yeux.
+
+C'était Manette, qui, depuis huit jours, me cherchait inutilement dans
+les environs; elle commençait à perdre courage, et, dans ce sentier
+isolé, se livrait à son chagrin et donnait un libre cours à ses pleurs.
+
+Le bruit de ma marche lui a fait lever les yeux, elle s'arrête, me
+regarde, pousse un cri et vole dans mes bras... Tout cela a été
+l'affaire d'un instant; Manette a sa tête appuyée sur ma poitrine, elle
+m'appelle André, son cher André, et je ne suis pas encore revenu de ma
+surprise.
+
+Manette dans mes bras... dans cette campagne!... Comment se fait-il?...
+Sans doute, mes yeux lui expriment tout ce que je pense, car elle
+s'empresse de me dire:
+
+--Cela vous étonne, monsieur!... Oui, je le vois bien; parce qu'il peut
+se passer de nous, il croit que nous pouvons nous passer de lui; parce
+qu'il ne nous aime plus, il pense que nous devons aussi cesser de
+l'aimer!--Moi cesser de t'aimer! ah! Manette!--Sans doute! quand on aime
+les gens, on les quitte comme cela, n'est-ce pas? on les abandonne!...
+on les laisse livrés à la plus cruelle inquiétude... on s'enfuit comme
+un loup... sans daigner penser que ceux qui nous chérissent se désolent
+et mourront de chagrin?...--Ah! Manette, j'ai eu tort, je le sens.--Tu
+en es fâché!... Ah! n'en parlons plus, André, je t'ai retrouvé!... je
+suis si heureuse, si contente!... j'ai déjà oublié tout le chagrin que
+tu m'as fait.
+
+Je presse Manette dans mes bras, je suis content et fâché de la revoir.
+Les amoureux sont comme les enfants: quand ils ont fait quelques fautes,
+ils ne veulent pas en convenir.
+
+--Mais qu'es-tu venue faire dans ce pays? dis-je à Manette.--Il me le
+demande! je suis venue te chercher.--Me chercher!... et comment
+savais-tu que j'y étais?--C'est que mon coeur me l'a dit... Cher
+André!... nous avons eu bien du chagrin, va!...--Ah! pardonnez-moi...
+mais j'ai bien souffert aussi.--Je le sais... Est-ce que tu crois que
+nous ignorons la cause de ta disparition subite!... Oui, monsieur, nous
+savons que c'est l'amour qui vous a fait nous abandonner tous... et
+oublier vos parents, vos amis.--Manette!...--Oh! c'est la vérité... tu
+as beau tourner la tête; mais le temps te consolera, mon ami, on dit
+qu'il guérit encore plus vite les hommes que les femmes... Mon père sera
+si content de te revoir! et ton frère, ce pauvre Pierre, qui court
+depuis le matin jusqu'au soir dans l'espérance d'avoir de tes nouvelles!
+viens avec moi; partons bien vite... allons les consoler.--Non, Manette,
+non, j'ai juré que je ne retournerais plus à Paris...--Comment!
+monsieur, vous avez juré!... Ah! l'on ne tient pas tout ce que l'on
+jure!... Mon ami, est-ce que tu aurais le courage de me refuser?--Ici je
+suis aussi heureux que je puis l'être désormais... Je ne veux point
+quitter ces lieux.--C'est cela; pour passer tout votre temps à regarder
+les jardins où vous couriez avec... Est-ce comme cela que vous vous
+guérirez, monsieur?...--Viens avec moi sur cette hauteur... viens, je
+veux te montrer ces lieux témoins de mes plus beaux jours.
+
+Je prends la main de Manette; elle m'accompagne sans dire un mot.
+Parvenus sur la hauteur, je lui montre les endroits que chaque jour je
+viens contempler.
+
+--J'étais là auprès d'elle, dis-je à ma soeur, quelquefois des
+matinées entières... que le temps me semblait court!...
+
+--Je le trouvais bien long, moi qui ne te voyais pas... Mais puisqu'elle
+est mariée, à quoi bon vous nourrir de ces pensées?
+
+--Quand on n'a plus le bonheur en espérance, il faut bien le chercher
+dans ses souvenirs!
+
+--Ah! si tu le voulais, André; nous pourrions encore être heureux!...
+Est-ce que les hommes n'aiment qu'une seule fois dans leur vie?... On
+dit que cela leur arrive si souvent, au contraire.
+
+--Ah! Manette, je crois bien, moi, que je n'aimerai pas deux fois.
+
+Manette ne me répond rien. Nous redescendons dans la vallée.
+
+--Où loges-tu? lui dis-je.
+
+--A la ville voisine.
+
+--Mais il y a encore une lieu d'ici là... Je vais t'y conduire.
+
+--Et tu partiras avec moi pour Paris?...
+
+--Non... je reviendrai ici.
+
+--En ce cas, il est inutile de me conduire à la ville. Je n'y
+retournerai pas...
+
+--Comment... que veux-tu donc faire?
+
+--Rester ici... avec toi.
+
+--Manette, y penses-tu... et ton père?
+
+--Je lui écrirai où je suis, et il me pardonnera.
+
+--Mais cela ne se peut pas... Rien ne te retient ici...
+
+--Rien!... ah! j'ai peut-être plus de raisons que vous pour y rester...
+
+--Que feras-tu ici?
+
+--Je te tiendrai compagnie... et si cela vous ennuie, eh bien! je ne
+vous parlerai pas, et je me tiendrai assez loin de vous pour que ma vue
+ne puisse vous donner d'humeur.
+
+--Mais, Manette... encore une fois, cela n'a pas le sens commun...
+
+--Cela m'est égal, je veux rester; j'ai aussi mes volontés, moi!
+
+Le projet de Manette me contrarie. J'essaye encore de la faire changer
+de résolution; mais elle ne me répond plus. La nuit vient, je retourne à
+ma chaumière; Manette me suit et y entre avec moi.
+
+Mon hôtesse regarde cette nouvelle venue, puis porte ses yeux sur moi.
+
+--Madame est de vot' connaissance? dit-elle enfin.
+
+--Oui... c'est...
+
+--Ah! je gage que c'est vot' femme!...
+
+--Oh! non, madame, répond Manette en poussant un gros soupir, je ne suis
+que sa soeur...
+
+--Sa soeur... tiens, en effet, je crois que vous vous ressemblez.
+
+--Madame, je voudrais aussi loger dans votre maison.
+
+--Bah! eh! mon Dieu! ma maison est donc devenue ben attrayante...
+
+--Voici de l'argent pour...
+
+--Oh! ma petite, ce n'était pas la peine, vot' frère m'a assez payée...
+Mais je n'ai plus de place, mon enfant; la chambre du haut est occupée
+par votre frère, celle-ci est la mienne, et je n'en avons pas d'autre.
+
+--Est-ce que votre lit n'est pas grand?...
+
+--Mon lit? Ah! morguienne, on y coucherait cinq sans se gêner; nous
+autres paysans, j'avons des lits pour coucher toute une famille!...
+
+--Si vous vouliez me permettre de coucher avec vous...
+
+--Certainement, mam'zelle, tout à vot' service, si ça vous est
+agréable... Oh! comme ça vous pouvez rester!...
+
+Manette est enchantée, et moi j'ai de l'humeur. Je lui dis bonsoir, et
+je monte à ma chambre. L'obstination de Manette m'étonne, je ne lui
+aurais pas cru autant de caractère: vouloir rester avec moi, malgré moi,
+c'est fort mal... Fort mal!... Ingrat que je suis!...
+
+Je n'ai pas envie de dormir, j'ai acheté quelques livres à
+Fontainebleau; j'essaye de lire... Mais je ne suis pas à ma lecture;
+l'idée que Manette est près de moi me revient sans cesse à l'esprit...
+Ces femmes! quand cela veut quelque, chose!... Cependant Manette est
+bien douce, bien bonne... mais elle est femme aussi.
+
+La nuit est passée; j'ai fort peu dormi... J'ai pourtant moins pensé à
+Adolphine que de coutume... C'est la faute de Manette, qui vient me
+troubler dans mes souvenirs. Je descends avec le projet de ne point lui
+dire un mot, et de lui laisser voir par mes manières combien sa conduite
+m'est désagréable.
+
+Elle a déjà terminé sa toilette. Elle n'a rien sur la tête; mais ses
+cheveux sont si jolis, et elle les arrange si bien, quoique sans
+prétention!... Elle baisse timidement les yeux quand je parais et me dit
+d'un air craintif:
+
+--Bonjour, André...
+
+Je ne voulais pas lui répondre, et je suis allé l'embrasser... C'est
+sans doute par habitude. N'importe, elle doit voir combien j'ai de
+l'humeur.
+
+--Vous devez avoir fort mal dormi avec cette paysanne? lui dis-je au
+bout d'un moment.
+
+--Au contraire, j'étais très-bien.
+
+--On manque presque de tout ici...
+
+--Vous y vivez! je ne suis pas plus difficile que vous.
+
+--Cet endroit est fort triste, on ne rencontre jamais personne dans les
+environs...
+
+--Ce n'est pas pour voir du monde que j'y suis venue.
+
+--Les journées sont longues aux champs... vous ne pouvez les passer à
+rien faire.
+
+--Je travaillerai pour cette bonne femme.
+
+--Le soir... je dessine dans ma chambre... vous vous ennuierez.
+
+--Pas plus qu'hier.
+
+Je me tais, car elle a réponse à tout. Je prends mon carton de dessin,
+je sors et vais m'établir à ma place favorite. Les objets que j'aperçois
+me ramènent à mes souvenirs; pendant quelques moments je ne songe qu'à
+Adolphine. Mais ensuite je me rappelle Manette; je me retourne pour voir
+si elle m'a suivi. Je ne l'aperçois pas... Où donc est-elle?... Mais que
+m'importe! Je m'assieds, je commence un dessin... Je voudrais pourtant
+bien savoir où est Manette. Je regarde encore de tous côtés... Je
+l'aperçois enfin à deux cents pas de moi, assise et cousant... Pauvre
+soeur!... elle s'est placée derrière un buisson pour que je ne la voie
+point! Eh bien! qu'elle reste là... Je n'irai certainement pas lui
+parler; je veux la punir de son entêtement.
+
+Je prends mon crayon, je dessine quelque temps... Puis je lance à la
+dérobée un regard vers le buisson... Elle est toujours là, elle
+travaille et ne lève pas les yeux de mon côté. Voyez un peu ce beau
+plaisir! rester avec moi pour ne point me parler ni me regarder... Mais
+je crois que je le lui ai défendu hier, et elle n'ose pas me désobéir.
+C'est mal à moi de lui avoir fait cette défense; Manette m'a toujours
+montré tant d'amitié, de dévouement; et son père ne fut-il pas mon
+premier protecteur!... Elle est venue ici pour adoucir mes peines, pour
+calmer mes chagrins, et je la traiterais avec cette froideur!... Ah! je
+ne reconnais plus mon coeur. Faisons signe à Manette de venir
+s'asseoir près de moi: si elle veut causer, eh bien! je lui parlerai
+d'Adolphine, et sa présence, loin de me distraire de mes souvenirs,
+servira à les entretenir encore.
+
+Je me tourne du côté où est Manette, je lui fais des signes... Elle ne
+lève pas la tête... Oh! elle ne regardera pas de mon côté!... Je tousse
+légèrement, je l'appelle... Elle ne bouge pas... Vous verrez qu'il
+faudra que ce soit moi qui aille la trouver.
+
+Je me lève et marche lentement vers Manette. Arrivé tout près d'elle, je
+m'arrête, elle continue de travailler et ne lève pas les yeux; il me
+semble cependant que le fichu qui couvre son sein sel soulève plus
+fréquemment.
+
+--Manette!... vous ne m'avez donc pas entendu?...
+
+--Est-ce que vous m'avez parlé? me répond-elle sans lever les yeux de
+dessus son ouvrage.
+
+--Oui, je vous ai appelée...
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--Puisque vous voulez absolument rester avec moi, il me semble qu'il est
+ridicule de nous asseoir à une lieue l'un de l'autre...
+
+--Je craignais de vous déplaire en me plaçant près de vous.
+
+--Pourquoi donc? votre présence ne m'empêchera pas de dessiner et de
+contempler les lieux que je chéris.
+
+Manette se lève, prend son ouvrage et, toujours sans me regarder, marche
+à côté de moi jusqu'à là place où j'ai laissé mon carton de dessin. Je
+m'assieds, elle se met à quatre pas de moi et recommence à travailler.
+
+Moi je me remets à dessiner. J'attends que Manette me dise quelque
+chose; mais elle ne souffle pas mot, et toujours ses yeux sont fixés sur
+son ouvrage.
+
+Il me semble que ce silence m'impatiente; mais peut-être n'ose-t-elle
+pas me parler, de crainte de me fâcher encore: alors c'est à moi de
+commencer.
+
+--Manette, pourquoi donc ne me dites-vous rien?
+
+--Je croyais que vous vouliez être tout à vos souvenirs.
+
+--Mais ne pouvons-nous pas causer de ce qui m'occupe?
+
+--Je causerai de tout ce que vous voudrez.
+
+--Vous avez été toujours si bonne pour moi... vous avez toujours su
+compatir aux peines de mon coeur...
+
+--Quand on aime bien les gens, est-ce que leurs peines ne sont pas les
+nôtres?...
+
+--Mais les femmes savent mieux consoler que nos amis les plus intimes;
+avec vous, Manette, je me suis toujours senti moins malheureux... Quand
+je me rappelle les soins que vous m'avez prodigués pendant ma dernière
+maladie!... ah! je me reproche d'être quelquefois brusque, injuste et si
+peu aimable avec vous!
+
+--Moi, je vous trouve toujours bien.
+
+--Parce que vous êtes indulgente; vous excusez mes défauts... Ah! si
+Adolphine m'avait vu comme vous.., mais elle ne m'aimait pas! J'ai cru
+un moment avoir touché son coeur... c'était une illusion... Elle me
+témoignait cependant un attachement si vrai lorsque nous habitions
+ensemble dans ces lieux charmants!... Mais alors c'était un enfant... Je
+l'étais aussi; en devenant homme j'aurais dû étouffer un sentiment qui
+ne pouvait jamais me rendre heureux... Car, tôt ou tard, elle se serait
+toujours mariée!... Il vaut peut-être mieux, pour moi que ce soit fait
+maintenant... Je sens que je devrais à présent bannir entièrement son
+image de ma pensée; mais je n'en suis pas le maître, et, malgré moi, j'y
+pense sans cesse... A quoi travaillez-vous donc avec tant d'attention,
+Manette? vous ne quittez pas les yeux de dessus votre ouvrage.
+
+--C'est pour cette bonne femme... un tablier; je n'avais rien à faire,
+je lui ai demandé de l'ouvrage.
+
+--Est-ce que c'est pressé?
+
+--Oh! non.
+
+On le penserait à vous voir coudre... Mais pourquoi donc ne me
+tutoyez-vous plus?...
+
+--Je fais comme vous.
+
+--On croirait que nous sommes fâchés, et je serais au désespoir de
+l'être avec toi, Manette.
+
+--Oh! moi je ne me fâcherai jamais avec toi, André, je te le jure.
+
+--A la bonne heure, au moins nous voici comme à l'ordinaire; cela me
+semblait tout drôle de t'entendre me dire: vous.
+
+--Moi, cela me faisait mal!...
+
+--Nous nous sommes vus si jeunes!... Te rappelles-tu quand ton père m'a
+trouvé à l'entrée de son allée et qu'il m'a fait monter avec lui?... Tu
+as fait un cri de surprise en me voyant.
+
+--Je m'en souviens bien!... Tu étais tout barbouillé... tu pleurais ton
+frère...
+
+--Oui, et tu m'as tout de suite donné à déjeuner... tu étais déjà aussi
+bonne qu'à présent!... Et quand nous dansions la montagnarde!... comme
+nous faisions du bruit!
+
+--Comme nous sautions!...
+
+--Chère danse!... je ne m'en souviendrais plus maintenant.
+
+--Oh! moi je m'en souviens encore...
+
+--Tu crois?...
+
+Et je fais un mouvement pour me lever... En vérité, je crois que
+j'allais danser la montagnarde à cette place où j'ai soupiré pendant six
+mois!...
+
+Mais il est temps de retourner à la chaumière. Je prends mes cartons,
+Manette plie son ouvrage, je lui présente mon bras et nous regagnons
+notre demeure. L'heure du dîner est venue, et il me semble que j'ai de
+l'appétit; c'est la première fois depuis que j'ai quitté Paris.
+
+Après le dîner, je propose à ma soeur d'aller promener dans les
+environs. Elle accepte; nous voici en route, bras-dessus, bras-dessous,
+et cette fois nous n'allons pas du côté du monticule. Vraiment ce pays
+est très-pittoresque: des rochers comme si on était à cent lieues de
+Paris, une forêt magnifique, tout cela est fort beau quoiqu'un peu
+triste, mais avec Manette je ne vois plus cela d'un oeil aussi
+mélancolique.
+
+Nous regagnons notre demeure; il est l'heure du repos. Je dis bonsoir à
+Manette et je monte chez moi. Je songe à ma journée; elle m'a semblé
+plus courte qu'à l'ordinaire... et je ne me couche pas en soupirant
+comme c'était mon habitude. Mon Dieu! est-ce qu'en effet on peut guérir
+de l'amour?... Est-ce que du moment que l'on n'a plus d'espoir, ce
+sentiment diminue?... Oh! non! j'aime toujours Adolphine; pourquoi donc
+ne suis-je pas aussi triste qu'autrefois?... Mais, après tout, dois-je
+me fâcher de devenir raisonnable?... Dormons, cela vaudra mieux que de
+m'inquiéter de cela.
+
+Je m'endors et l'image de Manette vient égayer mes songes. Le lendemain
+nous nous rendons comme la veille sur la hauteur. Je reprends mes
+crayons et ma soeur son ouvrage. Cette fois je me place vis-à-vis
+d'elle, afin de la forcer de me regarder quand elle lèvera les yeux.
+
+Nous causons. Manette me semble plus gaie; elle sourit en me
+regardant.., et quel aimable sourire! Quand j'ai dessiné quelque temps,
+je vais montrer mon ouvrage à Manette; pour cela, il faut nécessairement
+que je me rapproche d'elle. Quelquefois j'oublie de retourner à ma
+place... On est si bien tout contre Manette!... La journée se passe
+encore plus vite que la veille, et cependant je crois que nous n'avons
+pas parlé d'Adolphine.
+
+Trois autres jours s'écoulent encore. Je ne sais ce que j'éprouve: il me
+semble que mon coeur se dilate, qu'il renaît au plaisir, à la vie.
+Mais je ne puis plus être un instant sans voir Manette; il me manque
+quelque chose lorsqu'elle n'est pas près de moi. Nous allons toujours
+nous asseoir sur le monticule; cependant je commence à m'apercevoir que
+je sais cet endroit par coeur: toujours les mêmes sentiers, les mêmes
+bosquets, les mêmes points de vue; j'ai dessiné cela cent fois... Mais
+je n'ose proposer à Manette d'aller ailleurs... je ne sais quelle honte
+me retient.
+
+Le sixième jour, en tenant devant moi mes dessins, et cherchant quelque
+autre point de vue que je puisse faire, mes yeux se reportent, comme
+d'habitude, sur ma compagne: elle ne m'a jamais paru si jolie... Grâce,
+fraîcheur, doux sourire; Manette est vraiment charmante!... Et dans ce
+moment où, assise contre un arbre, elle se penche sur son ouvrage...
+quelle idée!... Je cherchais un site nouveau; mais la nature peut-elle
+m'offrir rien de mieux que Manette?
+
+Je prends mon crayon, je fais le portrait de ma soeur. Oh! je veux
+qu'il soit bien ressemblant.
+
+--Regarde-moi donc, lui dis-je quand elle tient trop longtemps ses yeux
+baissés. Manette m'obéit aussitôt; je mets tous mes soins à cet ouvrage.
+
+--Tu ne me fais pas voir ton dessin? me dit Manette.
+
+--Il n'est pas fini, tu le verras demain.
+
+Le lendemain j'ai terminé le portrait de Manette. Je le trouve bien,
+très-bien!... elle ne se doute pas de ce que j'ai fait. Quand j'ai donné
+le dernier coup de crayon, je vais m'asseoir tout près d'elle, et je
+mets le portrait devant ses yeux.
+
+--Comment le trouves-tu? lui dis-je.
+
+Elle pousse un cri... puis elle me regarde... jamais elle ne m'avait
+regardé comme cela.
+
+--Tu es donc contente? lui dis-je... Elle n'a pas la force de me
+répondre... elle pleure... Quel enfantillage!... je crois pourtant que
+je pleure aussi.
+
+Nous regagnons la chaumière. Après le dîner nous allons nous promener
+encore... Nous parlons moins; mais nous nous regardons plus souvent. En
+montant le soir à ma chambre, je dis bonne nuit à Manette, et je
+l'embrasse. C'est singulier, je l'ai embrassée cent fois, et il m'a
+semblé que celle-ci était la première.
+
+Le lendemain je réfléchis qu'il était assez inutile d'aller encore nous
+asseoir sur le monticule. Je m'approche de Manette.
+
+--Ton père doit être inquiet de ton absence? lui dis-je.
+
+--Non, je lui ai écrit.
+
+--Mais il doit s'ennuyer de ne pas te voir... Il n'a jamais été si
+longtemps séparé de toi... Manette... il faut retourner à Paris...
+
+--Tu sais bien ce que je t'ai dit... je n'irai pas sans toi.
+
+--Eh bien! partons tous les deux.
+
+Manette fait un bond de joie; nos préparatifs sont bientôt faits... Nous
+quittons la chaumière où Manette est restée huit jours. Moi j'y ai passé
+six mois, je croyais y rester toute ma vie!... mais à vingt ans
+devrait-on jamais jurer de rien!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+DIFFÉRENTES MANIÈRES D'EMPLOYER SA FORTUNE.
+
+
+Nous avons pris la voiture de Fontainebleau. Pendant la route, je parle
+peu... j'éprouve une espèce de honte en songeant qu'il n'a fallu que
+huit jours à Manette pour changer toutes mes résolutions; mais dois-je
+lui en vouloir de cela? Oh! non! non! je ne lui en veux pas, et lorsque
+nos yeux se rencontrent, ce qui maintenant arrive beaucoup plus souvent
+qu'autrefois, je sens que je n'ai nulle envie de la quitter pour
+retourner dans ma solitude.
+
+Nous sommes à Paris; il est bien juste que je ramène Manette chez son
+père. En nous apercevant, le bon Bernard fait une exclamation de
+plaisir. Je tombe dans ses bras.
+
+--Le voilà! mon père, dit Manette, le voilà!... Ne vous avais-je pas dit
+que je le ramènerais?
+
+--C'est ma foi vrai!... ce cher André! ah çà! mon garçon, tu ne nous
+feras plus de pareilles escapades, j'espère?
+
+--Non, père Bernard, oh! je vous le promets.
+
+--A la bonne heure! car, vois-tu, ça nous rend tous comme des imbéciles!
+
+--Désormais vous me verrez tous les jours; je passerai près de vous tous
+les moments où je ne travaillerai point; car je veux travailler, je veux
+acquérir du talent.
+
+--Tu feras bien, mon ami; tu as de la fortune, c'est fort bien; mais on
+ne sait pas ce qui peut arriver, il faut se ménager des ressources en
+cas de revers.
+
+--Et Pierre, mon frère... il me tarde de l'embrasser.
+
+--Morgué! ce garçon-là se donne bien du mal pour te retrouver, car il
+n'est jamais chez lui; impossible de le rencontrer.
+
+--Et il n'est pas venu vous voir?
+
+--Non, pas depuis bien longtemps.
+
+Quelque chose me dit que ce n'est pas à me chercher que Pierre passe son
+temps. Je reste chez mes bons amis jusqu'à la fin du jour; je ne me suis
+jamais si bien trouvé chez eux. J'ai de la peine à quitter Manette, et
+en nous disant adieu le soir nos yeux se promettent de se revoir le
+lendemain.
+
+Je retourne chez moi; je n'ai plus nulle envie de passer devant l'hôtel;
+je me promets au contraire d'éviter avec soin la rue où il est situé,
+comme je me suis promis de ne plus parler des personnes qui
+l'habitaient.
+
+Il est dix heures du soir quand je frappe à mon ancienne demeure. La
+portière paraît saisie en me voyant: car Rossignol, avec ses poses et
+quelques cadeaux (qui lui coûtaient peu, les objets venant de chez moi),
+avait eu le talent de se rendre madame Roch favorable, et celle-ci pense
+sans doute que mon arrivée va changer les choses.
+
+--Mon frère est-il chez nous? dis-je à la portière.
+
+--Non, monsieur... il est sorti pour vous chercher, avec son ami intime.
+
+--Son ami intime?... Ah! mon frère a un ami intime?
+
+--Oui, monsieur, un bel homme, très-aimable et très-gai... il loge même
+chez vous, il habite votre chambre...
+
+--Ah! diable!... il faudra cependant que cet ami intime, qui est si bel
+homme, ait la complaisance d'aller coucher ailleurs...
+
+--Monsieur, _ceci sont_ vos affaires, je n'ai point de conseils à vous
+donner.
+
+--Sans doute... et à quelle heure rentrent ordinairement ces
+messieurs?...
+
+--Mais, monsieur, ils n'ont point d'heure _fisque_, c'est tantôt ceci,
+tantôt cela... Quelquefois même ils ne reviennent que le lendemain.
+
+--Ah! ah! il me paraît que mon frère emploie aussi la nuit à me
+chercher, et il faudra que je couche dans la rue, si cela lui arrive
+aujourd'hui.
+
+--Oh! vous pouvez rentrer chez vous, monsieur, il y a du monde: le
+jockey de ces messieurs y est.
+
+--Comment, mon frère a pris un jockey?
+
+--Oui, monsieur, un petit bonhomme assez _tapageant_; je me suis
+_plaint_ quelquefois du bruit qu'il fait dans la journée, et ces
+messieurs m'ont promis de le _séquestrer_ davantage.
+
+--Oh! je vous promets aussi que tout cela ne durera pas.
+
+Je prends de la lumière et je monte l'escalier, curieux de connaître cet
+intime ami avec lequel Pierre a partagé son logement. Le souvenir de
+Rossignol se présente un moment à mon esprit: mais je ne puis croire
+que mon frère l'ait fréquenté de nouveau après ce que je lui en ai dit.
+
+Arrivé devant ma porte, je m'aperçois qu'elle est ouverte. La portière
+avait raison de me dire que je pouvais entrer facilement; il me paraît
+que mon logement est devenu un lieu public.
+
+J'entre... à chaque pas ma surprise augmente: quel désordre! des
+chambres qui ont l'air de n'avoir pas été balayées depuis six mois; des
+meubles qui ne sont plus en place... dans la salle à manger, je vois sur
+un guéridon les débris du déjeuner; il me paraît qu'on tient table
+ouverte. Plus loin, des fauteuils couverts de taches... Dans le salon,
+la glace est brisée... et plus de pendule sur la cheminée... Ah!
+Pierre!... Pierre!... que signifie tout cela?...
+
+J'entre dans sa chambre... le lit n'est point fait: on ne sait où
+marcher, pour ne point mettre le pied sur quelque chose; je passe dans
+la mienne, c'est encore pis: j'ouvre ma commode... les tiroirs sont
+vides, les armoires aussi; plus de tableaux sur les murs. Je crois que
+si j'avais tardé encore quelque temps, j'aurais trouvé mon appartement
+entièrement démeublé.
+
+Mais où donc se cache le jockey de ces messieurs?... je ne le vois ni ne
+l'entends. Enfin, après avoir visité partout, j'entre dans la cuisine,
+et j'aperçois, sous la pierre qui servait à laver, un petit garçon
+couché et endormi auprès de sept ou huit pots de confitures qui sont
+tous entamés. C'est là, sans doute, le jockey dont on m'a parlé. Je le
+reconnais pour lui avoir fait quelquefois cirer mes bottes. Laissons-le
+dormir: celui-là est le moins coupable; mon frère et son ami ne se sont
+pas contentés de confitures.
+
+Je retourne dans la chambre de Pierre; je veux y attendre son retour, je
+n'ai pas envie de dormir, tout ce que je vois me tourmente. Ma mère m'a
+recommandé de veiller sur mon frère; au lieu de cela je l'ai laissé
+maître de ma fortune; s'il s'est mal conduit, n'en suis-je pas la cause?
+
+Ma montre marque deux heures, et mon frère ne rentre pas. Où est-il?...
+que ne puis-je le deviner!... j'irais l'arracher aux misérables qui le
+perdent, et tournent en ridicule sa candeur, son heureux naturel, et
+s'attachent à lui donner toutes les habitudes du vice.
+
+Enfin on frappe un grand coup en bas; ce sont eux, sans doute.... oui,
+j'entends monter l'escalier... l'un chante, l'autre se plaint..... et
+dans le chanteur j'ai déjà reconnu Rossignol; je dois m'attendre à tout.
+
+Je me tiens à l'écart pour les examiner un instant à mon aise. J'ai
+laissé la porte ouverte pour qu'ils ne réveillent point leur jockey. Ils
+entrent... grand Dieu! dans quel état!... Tous deux sont gris, mais ce
+n'est rien encore: mon frère a un oeil presque sorti de la tête;
+Rossignol a sur le visage les marques de plusieurs coups de canne; leurs
+habits sont déchirés, et ils n'ont plus ni cravate ni col.
+
+Pierre, qui est le plus gris, peut à peine se soutenir; il va se jeter
+sur le premier fauteuil, en portant une main à son oeil; Rossignol se
+tient encore un peu et chantonne en jurant après son jockey.
+
+--Où est-il donc, ce petit drôle de... polisson... qui laisse les portes
+ouvertes pour qu'on vienne nous voler... je le chasserai... je suis sûr
+qu'il mange encore nos confitures..... holà!.... Frontin!... Lafleur!...
+Lolive!... je veux qu'on bassine mon lit!... ou je mets le feu à la
+maison!...
+
+En disant ces mots, M. Rossignol ramasse un balai et en frappe de toute
+sa force sur la table du déjeuner. Je n'y puis plus tenir, et je me
+montre brusquement à ces messieurs.
+
+--Un homme!... s'écrie Rossignol, qui ne me reconnaît pas, un homme chez
+nous... la nuit!... Ah çà! est-ce que madame Roch s'est laissé graisser
+la patte?... L'ami, que veux-tu? qui es-tu? parle.... et faisons
+connaissance...
+
+--Oui... qui es-tu? balbutie Pierre en tenant toujours son oeil et
+faisant tous ses efforts pour ouvrir l'autre.
+
+--Qui je suis? malheureux!... si la débauche ne t'avait pas abruti, me
+ferais-tu cette question?
+
+Pierre a reconnu ma voix... il se lève... me regarde... puis retombe sur
+le fauteuil en prononçant:--Mon frère!... et il baisse sa tête sur sa
+poitrine. Ma vue vient de lui rendre la raison. Quant à Rossignol, en
+voulant se reculer précipitamment, avec son balai à la main, il s'est
+jeté dans la table et tombe avec elle en s'écriant:
+
+--Son frère!... bah!... ça n'est pas possible!... il a promis qu'il ne
+reviendrait pas.
+
+--Il est cependant revenu, monsieur Rossignol, et il saura vous chasser
+de chez lui.
+
+--Comment!... qu'est-ce que c'est?... est-ce qu'on se fâche pour des
+plaisanteries?... parce que j'apprends à Pierre à _descendre gaîment le
+fleuve de la vie_...
+
+--Sortez d'ici, misérable, qui avez rendu mon frère presque aussi vil
+que vous!... sortez, ou je ne serai plus maître de ma colère!...
+
+--Mais, encore une fois, expliquons-nous, mes enfants... s'il a l'oeil
+poché, c'est qu'il a voulu valser avec la particulière dû caporal; je me
+charge de les raccommoder demain matin.
+
+Je n'écoute plus Rossignol; je lui prends son balai des mains et, lui en
+appliquant une dizaine de coups sur les épaules, je le pousse hors de
+chez moi. Le beau modèle descend les escaliers, cogne à la loge de la
+portière, et veut absolument finir la nuit chez elle. Mais la
+complaisance de madame Roch ne va pas jusque-là. Elle tire le cordon à
+Rossignol, qui sort enfin en lui criant:
+
+--Adieu, ma petite mère, je n'ai pas le temps défaire Achille ce soir...
+ça sera pour une autre fois.
+
+Je suis revenu près de mon frère; il est toujours assis dans le
+fauteuil, la tête baissée sur là poitrine, il n'ose pas bouger... Le
+malheureux me fait pitié, son oeil noir et enflammé doit le faire
+souffrir; tâchons de le soulager, nous le gronderons après.
+
+Je cherche de l'eau fraîche; tous les verres sentent la liqueur. Je
+cours à la fontaine en laver un. Je ne puis parvenir à trouver une
+serviette pour bassiner son oeil... mon mouchoir servira. Je
+m'approche de Pierre, je lui prends la tête et je lave sa blessure... il
+se laisse faire, mais il pleure... il se jette à mes genoux...
+
+--Allons, Pierre, relevez-vous, vous me faites mal!... un homme ne doit
+jamais se mettre aux genoux d'un autre!... encore moins à ceux de son
+frère!
+
+--Ah!... André!... je suis si fâché...
+
+--Nous parlerons de tout cela demain... il est trois heures du matin,
+et, quoique vous me paraissiez maintenant habitué à faire de la nuit le
+jour, il me semble qu'il est temps de se reposer. Allez vous coucher,
+Pierre, et tâchez de dormir, vous on avez besoin.
+
+Il m'obéit et se rend dans sa chambre: quant à moi, qui ne me soucie
+point de me coucher dans le lit qu'a occupé M. Rossignol, je me jette
+dans un fauteuil et j'y dors paisiblement; car ma conscience ne me
+reproche rien, et Manette a mis fin aux soupirs que faisait naître
+Adolphine.
+
+Le lendemain, mon premier soin est de congédier le jockey et de faire
+venir une femme intelligente qui remet un peu d'ordre dans mon
+appartement. J'ai ouvert mon secrétaire, il est vide; et il renfermait
+deux mille francs quand je suis parti! L'argenterie a aussi disparu,
+ainsi que trois grands tableaux finis par H. Dermilly, et que je
+comptais garder toujours!... Pierre dort encore; je veux, avant son
+réveil, savoir toute la vérité. Je me rends chez mon notaire; j'ai eu
+l'imprudence de laisser à Pierre une autorisation pour disposer de ce
+qui m'appartenait... Sachons l'usage qu'il en a fait.
+
+--Votre frère a touché quatorze mille francs depuis votre départ, me dit
+le notaire. Il venait presque chaque jour me demander de l'argent,
+accompagné d'un grand drôle que j'avais envie de chasser à coups de
+bâton. Lorsque je me permettais de lui faire quelques observations, il
+me montrait le papier que vous lui aviez laissé pour qu'il pût disposer
+de votre bien; lorsque je lui disais qu'il touchait à son fonds et
+diminuait son revenu, son compagnon s'écriait: Vendez, vendez, monsieur
+le notaire, mais donnez-nous de l'argent; nous faisons des opérations
+superbes, qui nous rendront le triple de ce que vous nous donnez.
+
+Ainsi donc, en six mois et quelques jours, Pierre a dépensé seize mille
+francs, sans compter l'argenterie, les pendules, les tableaux, etc.;
+encore quelque temps, et tout ce que M. Dermilly m'a laissé était
+dissipé dans les orgies, et passait entre les mains d'escrocs ou de
+femmes perdues.
+
+Je rentre chez moi. Pierre vient de se lever; il est abattu; son teint,
+autrefois si frais, si vermeil, est pâle et flétri; sa démarche
+ressemble à celle des bons sujets qu'il fréquentait. Son oeil n'est
+point guéri, et tout annonce au contraire qu'il conservera les marques
+de la blessure qu'il a reçue.
+
+Il n'ose me parler: je le prends par la main, et le conduis devant une
+glace qui a échappé au passage de Rossignol.
+
+--Pierre! regardez-vous... voyez combien vous êtes changé!... Votre
+conduite, depuis mon absence, non-seulement détruisait ma fortune, mais
+ruinait votre santé. Six mois se sont à peine écoulés, et il semble que
+vous ayez vécu deux ans de plus. Vous avez dépensé seize mille francs,
+et comment?... Vous n'osez pas le dire!... jadis, avec le quart de
+cette somme, vous auriez vu le moyen de vous établir. Les pendules ont
+disparu...
+
+--Rossignol disait qu'elles étaient de mauvais goût, et qu'il en
+apporterait de plus belles.
+
+--L'argenterie était aussi de mauvais goût, à ce qu'il paraît?
+
+--Il prétend l'avoir prêtée à une dame qui a passé avec en Amérique.
+
+--Mon linge, mes vêtements?...
+
+--Il disait que ce n'était pas fait à la mode.
+
+--Les trois tableaux de mon bienfaiteur?...
+
+--Il m'a dit que son portrait étant dans chacun de ces tableaux, il
+avait le droit d'en disposer, et qu'il allait les envoyer dans sa
+famille.
+
+--Et vous avez pu vivre avec un tel misérable!... il vous avait déjà
+volé, je vous avais averti; et c'est avec cet homme que vous passez tout
+votre temps... Vous le logez chez vous, vous le laissez le maître d'y
+commander... Vous prenez ses goûts, ses habitudes, ses vices; au lieu de
+fréquenter les amis véritables chez lesquels je vous ai conduit, vous ne
+voyez plus que les escrocs, dignes compagnons de celui qui possède toute
+votre confiance; vous ne sortez plus des tabagies, des cabarets!... Tous
+les jours, abruti par le vin, vous terminez vos journées en couchant
+dans les lieux publics, ou par des combats ignobles, dont vous portez
+les marques honteuses. Ah! Pierre!... quelle conduite! Est-ce donc là ce
+que vous deviez faire à Paris, et le résultat des leçons de notre père?
+
+Mon frère ne me répond pas; il paraît atterré. Sentirait-il du moins ses
+torts?... mais il s'éloigne et ne me dit rien. Perdra-t-il maintenant
+les mauvaises habitudes qu'il a contractées?... Dois-je le renvoyer en
+Savoie? mais s'il y portait le goût de la débauche, de l'oisiveté; si
+les perfides conseils de Rossignol influaient sur ses actions et que sa
+conduite y fût blâmable, que me dirait ma mère?...
+
+--Je ne sais quel parti prendre... Je sens cependant que Pierre a besoin
+d'une forte leçon, et qu'il faut se hâter de le faire changer
+d'existence, si je ne veux pas qu'il se perde tout à fait.
+
+Je suis depuis longtemps plongé dans mes réflexions, lorsque j'entends
+quelqu'un s'avancer... c'est mon frère qui revient sans doute... je lève
+les yeux... que vois-je!... Il a repris ses habits de commissionnaire,
+il a ses crochets sur le dos...
+
+--André! me dit-il, je n'ai fait que des sottises depuis que je suis
+devenu un beau monsieur; si je continuais à être riche et à ne point
+travailler, je pourrais devenir tout à fait mauvais sujet... je retourne
+à mon premier métier; tant que j'ai été commissionnaire, je me suis bien
+conduit; laisse-moi reprendre mes crochets, et tu verras que tu n'auras
+plus à rougir de ton frère.
+
+Pauvre Pierre!... je n'y tiens plus, je me jette dans ses bras, je
+l'embrasse, nous pleurons tous deux; je suis prêt à lui dire de rester
+avec moi... mais non! je sens que mon frère a besoin de retremper son
+âme avec ces hommes laborieux et intègres qui gagnent leur vie à force
+de travail et de fatigue. Après avoir passé six mois dans la société de
+Rossignol, cela lui fera du bien d'être quelque temps commissionnaire.
+
+--Pierre, lui dis-je, ce que tu fais maintenant me prouve que ton
+coeur est toujours aussi bon, et que ta tête seule était coupable.
+Reprends tes crochets, j'y consens; répare ta conduite passée, et qu'en
+te ramenant en Savoie je puisse sans rougir te présenter à notre mère.
+
+Pierre m'embrasse de nouveau, puis s'en va, ses crochets sur le dos, en
+fredonnant cet air qu'il chantait le jour où je l'ai rencontré dans une
+allée en face de l'hôtel.
+
+J'ai rempli les devoirs de la nature, courons près de Manette oublier
+les tourments que Pierre m'a causés.
+
+Elle m'attendait avec impatience, avec inquiétude même, car je suis à
+Paris, et elle craint sans doute que je n'y retrouve mes souvenirs, que
+je cède au désir de revoir les lieux que j'ai habités si longtemps, et
+peut-être que je ne rencontre Adolphine. Elle ne me dit pas cela; mais
+je le lis dans ses yeux, où j'aime tant maintenant à reposer les miens.
+Chère Manette! non, tu n'as plus rien à craindre; je ne songe maintenant
+qu'à faire ton bonheur, qu'à récompenser cet amour pur, désintéressé,
+dont tu m'as donné tant de preuves, et que je n'ai apprécié que si
+tard!... je ne lui dis pas tout cela, mais sans doute elle le devine; un
+seul regard la rassure et lui rend la tranquillité.
+
+Je raconte à mes amis tout ce que Pierre à fait en mon absence. Ils n'en
+reviennent pas... ils croyaient mon frère aussi simple dans ses goûts
+que dans son langage. La fin de mon récit les console.
+
+--Tu as bien tait, dit Bernard, de le laisser reprendre ses crochets;
+qu'il soit commissionnaire, morbleu! est-ce que ça ne vaut pas mieux que
+d'être fainéant, vaurien et fripon?
+
+--Pauvre Pierre!... dit Manette, pourquoi ne le renvoies-tu pas en
+Savoie?
+
+--Dans quelque temps, j'espère, il y retournera avec moi! dis-je en
+regardant Manette, qui se trouble et rougit.
+
+--Avec toi! André! tu veux donc y retourner encore?...
+
+--Oui, et pour ne plus m'en éloigner.
+
+Manette soupire; je n'en dis pas davantage, mais j'ai mon projet. Je
+veux acquérir du talent en peinture avant de retourner en Savoie; je
+veux aussi que Pierre soit entièrement corrigé des défauts qu'il a
+contractés, avec Rossignol. Alors je partirai; mais j'emmènerai une
+compagne douce, aimable, qui fera le charme de ma vie. Grâce à la
+fortune que je possède encore, je pourrai acheter dans mon pays une
+jolie propriété, y réunit tout ce qui embellit la solitude, m'y livrer à
+mon goût pour les arts, et y jouir de l'amour de Manette; car on, pense
+bien que c'est elle qui doit être la compagne que je veux emmener.
+
+Je ne lui ai pas encore parlé, de tout cela; je ne lui ai point dit un
+mot d'amour; jamais non plus elle ne m'a avoué ce qui se passe dans son
+coeur. Mais a-t-on besoin de se dire cela?... il me semble que nous
+nous entendons si bien main tenant! Je travaille avec assiduité, mais je
+ne suis pas un jour sans voir Manette; c'est près d'elle que je vais
+passer tous les moments que je ne donne pas à l'étude.
+
+Souvent nous sommes seuls; souvent je passe des heures entières auprès
+d'elle. Pendant qu'elle travaille, j'admire ses traits, ses grâces,
+l'expression aimable de sa physionomie; je m'étonne de ne point avoir
+admiré tout cela plus tôt; mais alors un autre amour remplissait mon
+coeur... celui-là m'a rendu longtemps malheureux! il était réservé à
+Manette de me faire connaître les douceurs de ce sentiment.
+
+Plus le temps s'écoule, plus Manette paraît heureuse; ses inquiétudes se
+calment, elle ne voit plus dans mes yeux de tristes souvenirs; jamais il
+ne m'échappe un mot sur les habitants de l'hôtel, jamais je ne passe
+devant cette maison, et, à Paris, on peut vivre et mourir sans
+rencontrer ceux qu'on ne cherche pas. Manette, heureuse de me voir
+chaque jour, ne demande rien de plus. Pierre a repris, avec ses
+crochets, le goût du travail et sa gaieté d'autrefois. Je suis content
+de mes progrès, et je vois arriver le moment où je pourrai réaliser mes
+projets.
+
+Il y a dix mois que je suis revenu à Paris avec Manette, et que mon
+coeur s'est ouvert à un nouveau sentiment; ce temps a passé bien vite;
+encore deux mois, et je compte retourner en Savoie... mais une rencontre
+inattendue vient déranger tous mes plans.
+
+En me rendant un jour chez Bernard, je passe près d'une femme qui
+m'arrête en poussant un cri de joie. C'est Lucile... sa vue me fait mal;
+car elle me rappelle en une minute huit années de mon existence, que je
+veux oublier. Mais je ne puis la fuir... elle me tient le bras.
+
+--C'est vous, monsieur André? que je suis contente de vous rencontrer!
+il y a si longtemps que je ne vous ai vu... Vous êtes engraissé, je
+crois... et moi, comment me trouvez-vous?
+
+--Toujours la même...
+
+--Oh! vous dites cela par galanterie; je suis un peu maigrie...--Mais
+que voulez-vous! les peines des autres me touchent, moi; je suis si
+sensible, et cela influe sur ma santé...
+
+--Adieu, Lucile, je suis bien aise de vous avoir vue; mais je ne puis
+m'arrêter davantage.
+
+--Un moment donc!... quand on a été si longtemps sans se voir!... j'ai
+mille choses à vous dire...
+
+--Oh! je ne dois pas les entendre... Il est des personnes que je veux
+oublier... présentez mes respects à madame la comtesse, c'est tout ce
+que je désire...
+
+--Mon Dieu! est-ce qu'il faut se quitter comme cela?... Je pense bien
+que maintenant vous êtes guéri de votre amour!... et je n'ai pas envie
+de vous en parler!... C'était une passion d'enfance... tout le monde en
+a eu comme cela; mais ça se passe en grandissant. Moi, à douze ans, je
+me rappelle que j'étais très-amoureuse de mon cousin, que j'appelais mon
+petit mari... Je croyais alors que ça durerait toujours... Ah! ce pauvre
+garçon, je le trouve affreux à présent.
+
+--Mais, Lucile, on m'attend...
+
+--Eh bien! monsieur André, vous ne pouvez pas me sacrifier un quart
+d'heure?... à une ancienne amie... qui vous aime toujours autant?...
+C'est un si grand hasard de vous rencontrer à présent que je demeure à
+une lieue de vous!
+
+--Comment? ne seriez-vous plus chez madame la comtesse?
+
+--Si fait.
+
+--Est-ce qu'elle n'habite plus son hôtel?
+
+--Son hôtel... vous ne savez donc pas qu'elle n'en a plus?
+
+--Elle n'en à plus!... que dites-vous, Lucile? quoi! madame la
+comtesse...
+
+--Comment! vous ignorez ce qui s'est passé!...
+
+--Je ne sais rien, vous dis-je, parlez, Lucile! instruisez-moi...
+
+--Oh! vraiment, il est arrivé tant d'événements depuis que je ne vous ai
+vu... Cette pauvre Adolphine... et sa mère, ma maîtresse!... voilà ce
+que c'est, aussi, les parents ne se rappellent pas qu'ils ont été
+jeunes; ils marient leurs enfants contre leur gré, et puis ça va comme
+ça peut...
+
+--De grâce! Lucile...
+
+--Écoutez: d'abord on a marié mademoiselle à son cousin... vous savez
+cela; elle a pleuré, cette pauvre petite, beaucoup pleuré, en secret,
+car elle craignait de faire du chagrin à sa mère... Mais elle vous
+aimait, je l'ai bien vu, moi; et elle n'osait, pas le dire; une
+demoiselle bien élevée veut toujours cacher cela; d'ailleurs, madame lui
+avait répété si souvent que jamais vous ne pourriez être son époux!...
+Mon Dieu! on aurait bien mieux fait cependant!... Vous l'auriez rendue
+heureuse, vous!...
+
+--Lucile, ce n'est pas cela que je vous demande...
+
+--Eh bien! vous saurez que huit jours après le mariage de sa fille, M.
+le comte est mort d'une indigestion de homards; jusque-là il n'y avait
+pas encore grand mal; cependant s'il fût mort plus tôt, peut-être le
+mariage n'aurait-il pas eu lieu, car c'est lui qui l'a voulu... Pendant
+quelque temps M. le marquis parut assez assidu auprès de sa femme; mais
+à peine deux mois s'étaient écoulés que déjà il avait changé de
+manières: sortant le matin, ne rentrant quelquefois que le lendemain, il
+abandonna entièrement sa jeune épouse; mais celle-ci ne se plaignait
+point et passait tout son temps près de sa mère. Madame la comtesse
+voulut faire quelques représentations à son neveu... Oh! dès lors ce fut
+bien pis; il répondit qu'il était le maître et qu'il le ferait voir!...
+Hélas! il ne l'a que trop fait voir. Jugez, mon cher André, du désespoir
+de ma bonne maîtresse en apprenant que l'époux de sa fille jouait et se
+livrait à mille désordres. M. Thérigny avait eu l'art de cacher l'état
+de ses affaires à son oncle; ce qui ne lui avait pas été difficile, car
+M. de Francornard ne s'entendait qu'à ordonner un dîner. Bref, on a
+appris qu'en se mariant il était déjà criblé de dettes, et que ses
+créanciers n'avaient attendu en silence que dans l'espoir que son
+mariage avec sa cousine lui donnerait les moyens de se liquider. Mais,
+avec un tel fou la fortune d'un nabab n'aurait pas suffi!
+Malheureusement ma maîtresse et sa fille n'entendent rien aux affaires
+d'intérêt; que vous dirai-je enfin!... Il y a deux mois que les
+créanciers sont venus saisir l'hôtel et tout ce tout qui était dedans.
+Ces dames n'ont eu que le temps de s'éloigner avec ce qu'elles avaient
+de plus précieux; je les ai suivies... Madame ne le voulait pas, mais je
+n'ai point consenti à l'abandonner... quoique M. Champagne me fit encore
+des propositions... Mais fi! je n'ai pas voulu l'écouter; c'est un
+voleur, et je gage qu'il s'est entendu avec les créanciers. Enfin, nous
+avons été prendre un logement modeste au faubourg Saint-Germain; et nous
+y attendons qu'il plaise à M. le marquis, qui a disparu depuis la saisie
+de l'hôtel, de vouloir bien donner de ses nouvelles à sa femme.
+
+Je resté quelques minutes muet de saisissement. Ma bienfaitrice réduite
+à vivre obscurément... à se priver peut-être de mille douceurs qui
+deviennent des nécessités pour les gens élevés dans l'opulence!... Et sa
+fille... mademoiselle Adolphine... car je ne puis m'habituer à l'appeler
+madame, malheureuse, abandonnée par son mari et forcée de cacher ses
+larmes à sa mère!... Mon Dieu!... qui aurait pu deviner de tels
+événements?
+
+Lucile me serre la main, elle me dit adieu et va s'éloigner. Je l'arrête
+à mon tour.
+
+--Lucile! je désire vous revoir, lui dis-je.
+
+--Je ne quitte guère ces dames; cependant pour vous, monsieur André, il
+n'y a rien que je ne fasse...
+
+--Oh! ce n'est pas de moi qu'il s'agit!... Je veux... je ne sais
+encore... mais il est impossible qu'elles restent ainsi...
+
+--Mon Dieu! comme vous paraissez agité!... Vous êtes si bon, André! les
+nouvelles que je vous ai apprises vous ont affligé... J'aurais dû vous
+les taire peut-être; mais je ne sais rien cacher, moi!
+
+--Ah! je bénis le hasard qui m'a fait vous rencontrer... que n'ai-je su
+plus tôt!... mais je dois... oui, Lucile, il faut que je vous voie, que
+je vous parle...
+
+--Si vous vouliez voir ces dames... tenez, voici leur adresse; ah! je
+suis sûre qu'elles seraient bien contentes de vous voir: on ne parle pas
+de vous; mais on y pense... je le sais bien, moi.
+
+--Non, Lucile, je ne dois pas les voir... Mais venez chez moi
+après-demain... Entendez-vous, après-demain; surtout n'y manquez pas!...
+
+--Oh! soyez tranquille, est-ce que j'ai jamais manqué un rendez-vous!...
+
+--Adieu, Lucile!... et surtout ne parlez pas de moi, ne dites pas que
+vous m'avez rencontré.
+
+--C'est entendu, adieu!
+
+Lucile s'est éloignée. Je ne suis pas encore revenu de ce qu'elle m'a
+appris. Déjà mon plan est arrêté; mais Manette m'attend... Lui dirai-je
+ce que je vais faire? Oui, Manette m'approuvera, j'en suis sûr, et je ne
+dois rien lui cacher.
+
+Manette est seule; dès qu'elle m'aperçoit, mon agitation, mon trouble la
+frappent; elle court à moi:
+
+--André, que t'est-il arrivé?
+
+--Rien... à moi...
+
+--Comment?... André, tu me caches quelque chose, tu as fait quelque
+rencontre...
+
+--Oui, j'ai rencontré Lucile.
+
+--Et c'est cela qui vous a ému à ce point!... Elle vous aura parlé de
+quelqu'un... que vous aimez encore.
+
+--Manette, écoute-moi: Lucile m'a appris que ma bienfaitrice et sa fille
+ont perdu toute leur fortune par suite de l'inconduite du marquis;
+qu'elles habitent un petit logement au quatrième, après avoir habité un
+hôtel; qu'elles n'ont plus pour ressources que leurs bijoux... leurs
+parures...
+
+--O mon Dieu!...
+
+--Manette, tout ce que j'ai, je le tiens de M. Dermilly; il fut aussi
+mon bienfaiteur: mais il était l'ami le plus sincère de madame la
+comtesse! S'il vivait, ne penses-tu pas qu'il donnerait tout pour rendre
+quelque aisance à sa chère Caroline?...
+
+--Oh! oui, sans doute.
+
+--Eh bien! ce qu'il ferait, je dois le faire; je ne conserverai point de
+fortune lorsque ma bienfaitrice n'en a plus; j'ai reçu des talents, de
+l'éducation, je puis travailler; mais elle, elle ne le peut pas elle ne
+le doit pas tant que j'existerai. Si j'ai quelque regret de cesser
+d'être riche, c'est parce que je ne pourrai plus offrir que ma main à
+celle que je voulais emmener en Savoie... Manette!... voudras-tu
+m'épouser... lorsque je n'aurai plus rien?...
+
+--Que dit-il?... ô mon Dieu!... c'est donc moi... André! est-il vrai que
+tu veux m'épouser?... Ah! répète-le-moi encore!... Je suis si
+heureuse!... André! tu m'aimes donc?...
+
+--Si je t'aime! Manette! ne le sais-tu pas?...
+
+--Oui... sans doute... comme une soeur... mais c'est autrement que
+l'on doit aimer sa femme...
+
+--Rassure-toi, c'est de l'amour... oui, l'amour le plus tendre que je
+ressens pour toi; désormais je ne veux plus vivre sans Manette...
+
+--Méchant!... et tu ne le disais pas! Est-ce que tu n'avais pas aussi lu
+dans mon coeur?... Ah! jamais il n'a battu que pour toi.
+
+Je prends Manette dans mes bras, je la presse tendrement contre mon
+coeur: ses larmes coulent, mais celles-là sont de joie, de bonheur, et
+je ne cherche point à les retenir.
+
+--Et ma bienfaitrice? dis-je à Manette au bout d'un moment.
+
+--O mon ami! il faut lui donner tout ce que tu possèdes... Vends bien
+vite, vends tout!... Il me semble qu'en cessant d'être riche, tu te
+rapproches de moi. Tu n'as pas besoin de fortune, tu as des talents,
+nous travaillerons... Nous serons si heureux!... Mais madame la
+comtesse, si tu la laissais dans la gêne, ce serait de l'ingratitude, de
+l'égoïsme; ah! mon ami, il faut bien vite te défaire de tes richesses;
+tu vois qu'elles ne donnent pas toujours le bonheur: elles ont manqué
+faire un mauvais sujet de ton frère, elles auraient pu aussi t'éloigner
+de moi... que je serai contente quand tu ne les auras plus!
+
+J'embrasse encore Manette; je vais la quitter, lorsque son père revient:
+Manette court à lui, elle pleure et rit en même temps. Le bon porteur
+d'eau ne sait ce que tout cela signifie.
+
+--Mon père! il m'aime, il m'épouse, il me l'a dit... il n'en aime plus
+d'autre... je serai sa femme... Vous le voulez bien, n'est-ce pas? ah!
+dites donc que vous le voulez bien...
+
+A ce discours de sa fille, Bernard répond:
+
+--Comment?... que diable as-tu à sauter ainsi?... Qui est-ce qui
+t'épouse comme ça tout de suite?...
+
+--Mais c'est André! mon père... est-ce que j'en aurais épousé un autre?
+
+--Oui, père Bernard, dis-je à mon tour, c'est moi qui vous demande la
+main de Manette, qui vous promets de l'aimer toute ma vie; mais je dois
+aussi vous dire que je ne suis plus riche, et que je ne possède plus la
+fortune que m'avait laissée M. Dermilly.
+
+Je conte au bon Auvergnat tout ce que j'ai appris, les malheurs arrivés
+à ma bienfaitrice, et mes intentions à son égard. Quand j'ai achevé mon
+récit, Bernard, pour toute réponse, met la main de sa fille dans la
+mienne, et me serre dans ses bras. Brave homme!... Combien de pères en
+sachant que je ne possédais plus rien, m'auraient signifié de ne plus
+songer à leur fille!
+
+Je vais courir chez mon notaire. Manette m'arrête sur l'escalier... Elle
+tremble, elle est embarrassée.
+
+--Qu'as-tu donc? lui dis-je.
+
+--Tu vas chez ton notaire...
+
+--Sans doute.
+
+--Puis... quand il t'aura donné ce que tu désires, tu iras... chez
+madame la comtesse?...
+
+--Non, c'est à Lucile que je remettrai tout en lui défendant bien de
+faire connaître de qui elle tient cet argent. De moi, madame la comtesse
+ne voudrait rien recevoir, cela blesserait sa fierté... Elle croirait
+peut-être devoir me refuser; mais elle ne se doutera pas que c'est
+d'André que lui vient ce secours!...
+
+--Oh! tu as raison, André; c'est bien mieux comme cela! ainsi tu n'iras
+pas chez elle, n'est-ce pas?
+
+--Non, Manette, je n'irai pas.
+
+Manette recouvre sa tranquillité. Aimable fille! je lis dans ton
+coeur: tu crains que la vue d'Adolphine ne me ramène à mes premiers
+sentiments; ne crains rien, Manette! quand l'amour est guéri par un
+autre amour, il ne renaît plus.
+
+Je cours chez mon notaire, je lui apprends en deux mots que je veux
+réaliser tout ce que je possède et qu'il m'en faut la valeur dans
+vingt-quatre heures, dussé-je perdre dans mes marchés! Obliger
+proprement, c'est obliger deux fois. Mon notaire me regarde avec
+surprise; il pense sans doute que je vais encore plus vite que Pierre;
+il veut m'adresser quelques observations, je ne les écoute point. Ce ne
+sont pas des avis que je demande, c'est de l'argent.
+
+Enfin j'ai promesse pour le lendemain. Le temps s'écoulera lentement
+d'ici là! mais j'oubliais que, n'étant plus riche, je ne dois plus
+garder un bel appartement; cherchons-en un bien modeste. Une pièce pour
+coucher; une autre plus grande qui me servira d'atelier, c'est tout ce
+qu'il me faut; car je ne veux pas retourner en Savoie avant d'avoir
+terminé les tableaux que j'ai commencés; et c'est avec le prix que j'en
+retirerai que je veux épouser Manette, lui acheter un trousseau et
+retourner dans mon pays; Cette pensée me donnera plus d'ardeur à
+l'ouvrage; puisse-t-elle augmenter mon talent!
+
+J'ai trouvé le logement qu'il me faut: c'est près de chez Bernard, cela
+m'arrange parfaitement. Je retourne chez moi, je fais venir un
+tapissier, je vends tout ce qui ne m'est plus nécessaire dans mon
+nouveau domicile; puis je vais donner congé chez madame Roch et lui
+payer le terme qui sera vacant.
+
+--Mais, monsieur, cela ne se fait point ainsi, me dit la portière, on
+donne congé trois mois d'avance; mais l'on peut demeurer jusqu'au quinze
+à midi.
+
+--Je le sais, madame Roch; mais moi je veux déménager après-demain, je
+vous paye le terme vacant, vous n'avez rien à dire.
+
+--C'est _incohérent_, monsieur, mais vous auriez pu trouver à louer pour
+le demi-terme.
+
+Je laisse bavarder la portière, et vais faire les préparatifs de mon
+déménagement. Ces soins me font passer le temps, car je suis trop agité
+pour pouvoir travailler.
+
+Enfin le lendemain arrive; il n'est pas encore l'heure d'aller chez le
+notaire; et avec ces gens de loi il ne faut pas se présenter une heure
+d'avance. Allons chez Manette: là on ne trouvera pas que j'arrive trop
+tôt.
+
+Je lui conte ce que j'ai fait depuis la veille. Elle est enchantée
+d'apprendre que je vais venir demeurer auprès d'elle. Chère Manette! la
+certitude du bonheur l'embellit encore. Depuis hier il semble qu'elle
+jouisse d'une nouvelle existence; dans ses yeux, dans sa voix, dans ses
+moindres actions, respire l'amour qu'elle semble fière maintenant de
+laisser paraître.
+
+L'heure d'aller chez le notaire est arrivée. J'y cours; il me fait
+signer mille papiers: je signe tout ce qu'il veut, quoiqu'il m'engage
+encore à réfléchir. Enfin il me remet un portefeuille renfermant
+quatre-vingt-quinze mille francs; c'est tout ce qui me revient d'une
+fortune que Pierre avait menée si grand train. Je prends le portefeuille
+avec ivresse, et comme si je venais de faire un marché d'or. Le notaire
+me prend pour un fou ou un libertin mais que m'importe ce qu'il pense de
+moi? ma conscience ne me fait point de reproches; et voilà le principal.
+
+Je retourne chez moi attendre Lucile; celle-là sera exacte, j'en suis
+certain. En effet, un quart d'heure avant l'instant convenu, j'entends
+frapper à ma porte et bientôt Lucile est près de moi.
+
+--Qu'y a-t-il de nouveau chez madame la comtesse? lui dis-je.
+
+--Rien, on ne reçoit toujours aucune nouvelle du marquis. Ma jeune
+maîtresse, qui craint que sa mère ne manque de quelque chose, m'a priée
+hier, en secret, de lui chercher de l'ouvrage; madame m'a fait la même
+prière en cachette de sa fille... Ah! monsieur André! si vous saviez
+quelle peine cela m'a fait!
+
+--Rassurez-vous, Lucile, de longtemps j'espère, elles n'auront besoin de
+recourir à de tels expédients. Tenez, prenez ce portefeuille... mais,
+avant tout, jurez-moi de faire exactement ce que je vous dirai.
+
+Oh! je, vous le jure; vous savez bien que j'ai toujours fait tout ce que
+vous avez voulu.
+
+--Vous remettrez ce portefeuille à madame la comtesse, vous lui direz
+qu'il a été apporté chez elle par un homme qui est reparti sur-le-champ
+et sans se faire connaître.
+
+--Bon! bon! j'entends... et puis ensuite?...
+
+--C'est tout, Lucile.
+
+--Et je ne parlerai pas de vous?
+
+--Oh! non, gardez-vous-en bien; c'est là surtout ce que je vous
+recommande.
+
+--Bon, André! je vous deviné... ce portefeuille contient de l'argent,
+beaucoup d'argent peut-être; car vous êtes capable de vous priver de
+tout pour aider ma maîtresse.
+
+--Non, Lucile, non, j'ai encore plus de fortune qu'il ne m'en faut... et
+d'ailleurs tout ce que j'ai n'appartient-il pas à m'a bienfaitrice?
+
+--Et vouloir qu'elle ignore...
+
+Lucile, si vous trahissez mon secret je ne vous reparlerai de ma vie.
+
+--Eh bien! monsieur, on le gardera, soyez tranquille. Oh! je ne veux
+pas me fâcher avec vous... Ce cher André!..... ah! s'il avait épousé
+mademoiselle!..... comme elle serait heureuse!... elle ne pleurerait pas
+en cachette... ses yeux sont rouges le matin, que cela fait peine...
+Elle dit à sa mère que c'est qu'elle a la vue faible, mais je sais bien
+qu'en penser...
+
+--Lucile... tâchez qu'elle soit heureuse... et donnez-moi quelquefois
+des nouvelles de madame la comtesse; tenez, voici ma nouvelle adresse.
+Adieu, Lucile! allez vite porter cela à ces dames.
+
+--Ah! monsieur, il faut que je vous embrasse auparavant. Lucile
+m'embrasse et s'éloigne avec le portefeuille. Je me sens plus heureux,
+plus content que je ne l'ai jamais été: bien différent de beaucoup de
+gens; ce que je perds en richesse, je le gagne en gaieté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+APPRÊTS DE NOCE.--DERNIER TOUR DE ROSSIGNOL.
+
+
+Je suis établi dans mon petit logement; il me semble que j'y suis mieux
+que dans le bel appartement que j'habitais; car je pense que ma
+bienfaitrice est désormais à l'abri de la misère, et l'idée que j'ai
+contribué à son bien-être me fait trouver du charme dans les privations
+que je me suis imposées.
+
+Je travaille avec ardeur aux deux tableaux que j'ai entrepris; avec le
+prix que j'espère en avoir, j'épouserai Manette, je lui achèterai tout
+ce qui peut lui être nécessaire; ce ne sont point des diamants, des
+cachemires, des dentelles, que je lui donnerai; mais Manette ne désire
+rien de tout cela; elle n'en a pas besoin pour être jolie, elle me
+plairait moins si elle en portait.
+
+Lucile est revenue me voir: elle a pleuré en entrant dans mon nouveau
+logement, puis elle m'a sauté en cou et m'a embrassé en me donnant des
+éloges qui me semblent bien exagérés; car il ne m'a fallu aucun effort
+pour agir comme je l'ai fait. Madame la comtesse, en trouvant la somme
+que contenait le portefeuille, a adressé mille questions à Lucile; mais
+celle-ci, ainsi que nous en étions convenus, s'est bornée à dire qu'un
+inconnu le lui avait remis et était reparti aussitôt. Ces dames ne
+doutent point que ce ne soit le marquis qui leur a envoyé cette somme.
+Tant mieux! avec cette idée, Adolphine doit moins en vouloir à son mari,
+et il est si cruel de ne pouvoir estimer celui dont on porte le nom!
+Cependant Lucile prétend qu'elle est toujours aussi triste. Mais elles
+ne manquent de rien et n'ont plus besoin de songer à travailler pour
+vivre. J'ai fait jurer de nouveau à Lucile qu'elle ne trahirait jamais
+mon secret; elle en a fait le serment tout en murmurant de ce que l'on
+attribuait au marquis ce que j'avais fait.
+
+Pierre est aussi fort content que je ne sois plus riche. Il dit qu'il en
+travaille avec plus d'ardeur et qu'il veut gagner pour me rendre ce
+qu'il a dépensé pendant mon absence. Pauvre Pierre! il est cent fois
+plus heureux depuis qu'il a repris ses crochets! Il a conservé sur
+l'oeil gauche la marque du coup qu'il a reçu dans une orgie, et
+lorsqu'on lui propose d'aller au cabaret, Pierre porte la main à son
+oeil et répond qu'il n'aime plus le vin.
+
+Je passe toutes mes soirées près de Manette; nous faisons nos projets
+pour l'avenir. Chaque jour je découvre dans l'âme de cette aimable fille
+de nouvelles vertus, de précieuses qualités, point d'ambition, point de
+coquetterie; vivre et mourir près de moi, voilà son unique désir. Mais
+Bernard devient vieux, il ne peut plus travailler; nous l'emmènerons
+avec nous en Savoie; et là, près de ma mère, dans la jolie maison dont
+je lui ai fait présent, nous coulerons des jours bien doux. L'espoir du
+bonheur est déjà le bonheur même; cependant chaque soir Manette me
+demande si mes tableaux seront bientôt finis.
+
+Au bout de six semaines j'ai enfin terminé mon ouvrage; mais il faut
+trouver un acquéreur: lorsque j'avais un beau logement, lorsque je
+semblais tenir maison, j'étais entouré de gens qui m'accablaient de
+compliments, me demandaient comme une faveur de leur faire un tableau.
+Aujourd'hui tous ces gens-là m'ont fui... j'ai fait la sottise de dire
+que je ne suis plus riche, que j'ai besoin du produit de mon travail
+pour vivre, et personne ne se présente, ne s'offre pour m'être utile;
+j'aurais dû leur laisser croire que j'étais riche encore, que je ne
+travaillais que pour mon amusement, et déjà mes tableaux seraient
+vendus!... mais c'est toujours à ses dépens que l'on apprend à connaître
+le monde.
+
+Malgré moi mon front se rembrunit, et Manette s'en aperçoit.--Mon ami,
+me dit-elle, pourquoi te chagriner? et qu'avons-nous besoin d'argent?
+nous devons aller vivre près de ta mère; eh bien! là, nous
+travaillerons, nous labourerons notre champ, mais nous serons heureux
+parce que nous n'avons point d'ambition.
+
+Aimable fille!... oui, je sens combien je serai heureux avec toi! mais
+l'épouser sans être certain que mon talent assurera son existence, sans
+pouvoir lui offrir ces présents si doux à recevoir, quand c'est l'objet
+qu'on aime qui nous les donne! Ah! cela me fait une peine!... et
+cependant tarder encore à épouser Manette, c'est bien cruel aussi!
+Chaque jour le père Bernard me dit:
+
+--A quand la noce, mes enfants?...
+
+--Mais c'est quand monsieur voudra, répond Manette en me lançant un
+regard qui va jusqu'à mon coeur; et moi, je suis obligé de balbutier:
+Bientôt... je l'espère... dès que j'aurai terminé quelques affaires.
+
+--Tâche donc de les terminer bien vite, reprend le père Bernard; je
+deviens vieux, mes enfants, et je voudrais pourtant encore danser à la
+noce de ma fille.
+
+Je viens de rentrer chez moi, j'ai fait encore d'inutiles démarches pour
+trouver à vendre mes tableaux; je ne suis pas connu, on ne vient même
+pas les voir; il semble, à entendre tous ces gens-là; que les grands
+maîtres, les hommes de génie n'ont jamais commencé!
+
+On ouvre doucement ma porte: c'est Pierre qui entre chez moi. Il
+s'avance... il paraît embarrassé pour me parler.
+
+--Que me veux-tu? lui dis-je en le voyant rester muet devant moi.
+
+--Mon frère... je viens savoir si tu as vendu tes tableaux?
+
+--Hélas! non...
+
+--Et tu ne te maries pas... parce que tu n'as pas d'argent!...
+
+--Je sais bien que ce ne serait pas un obstacle pour épouser Manette;
+mais j'aurais voulu... j'aurais désiré... Enfin il n'y faut plus penser.
+Rassure-toi, Pierre, cela ne m'empêchera pas d'épouser celle que j'aime.
+
+--Mon frère... si tu voulais me permettre...
+
+--Quoi donc?...
+
+--C'est que je n'ose pas... te dire...
+
+--Quoi! Pierre, tu es embarrassé avec moi?
+
+--Écoute: j'ai fait bien des sottises!... et si tu avais maintenant tout
+l'argent que j'ai dissipé avec ce mauvais sujet de Rossignol... Ah! tu
+en aurais plus qu'il ne t'en faut pour t'établir au pays.
+
+--Pierre, ne revenons plus sur ce qui est passé; tu es redevenu sage, si
+tu penses encore à tes folies, que ce soit seulement pour avoir en
+horreur les êtres méprisables que tu fréquentais alors.
+
+--Oh sois tranquille, va! Rossignol a voulu me reparler une seule
+fois... Mais j'ai pris mon bâton, et la conversation a fini tout de
+suite. Enfin, André, depuis que je travaille de nouveau... J'ai mis de
+côté... afin de tâcher de te rendre ce que je t'ai dépensé...
+
+--Que dis-tu, Pierre, et ma fortune, n'était-elle pas à toi? ne
+t'avais-je pas laissé le maître d'en disposer?
+
+--Passe pour l'argent,... mais les meubles..., les pendules... jusqu'à
+tes habits qui avaient disparu... Mon frère, depuis ce temps je n'ai pas
+encore pu amasser beaucoup; mais tiens, voilà ce que j'ai mis de coté...
+il y a quatre-vingts francs dans ce petit sac... Ils sont à toi, André,
+et je serais bien heureux si cela pouvait t'aider à épouser Manette.
+
+En disant ces mots, mon frère a tiré un sac de sa poche, il me le
+présente d'une main, tremblante. Pauvre Pierre! je le serre dans mes
+bras, mais je n'ai pas pris son sac, et tout en m'embrassant il me
+crie:--Prends donc, André, cet argent t'appartient; si tu me refuses, je
+croirai que tu es encore fâché contre moi.
+
+Je fais tout ce que je peux pour qu'il reprenne ses épargnes, mais
+Pierre n'entend pas raison; il faudra que je cède; lorsqu'on ouvre ma
+porte, et un monsieur d'un âge mûr et d'un extérieur simple, mais aisé,
+paraît devant nous.
+
+A ses premiers mots, je devine le sujet qui l'amène, et mon coeur
+palpite de plaisir et d'espoir. Il a entendu dire que j'avais deux
+tableaux de genre à vendre; il désire les voir. Je le fais passer dans
+mon atelier et je lui montre mon ouvrage.
+
+L'inconnu considère longtemps mes tableaux; à quelques mots qui lui
+échappent, je vois qu'il est connaisseur en peinture. Je tremble... il
+me fait remarquer quelques défauts, quelques fautes de composition; je
+sens qu'il à raison, et mes ouvrages me semblent maintenant
+détestables!...
+
+Quelle est ma surprise lorsque ce monsieur termine en me disant:
+
+--J'achète vos tableaux, je vous donne douze cents francs des deux. Cela
+vous convient-il?
+
+Il sort de sa poche la somme qu'il m'a offerte. Il la pose sur une
+table; je suis tellement ému, que je ne puis m'exprimer... J'ai possédé
+une jolie fortune, mais dans ce moment douze cents francs me semblent le
+Pactole; car cet argent est le fruit de mon travail: l'or que l'on a eu
+de la peine à gagner est bien plus doux à recevoir que celui que
+l'aveugle déesse jette au-devant de nous.
+
+--Voici mon adresse, vous m'enverrez ces tableaux.
+
+En disant ces mots, l'étranger me remet une carte et s'éloigne... Je
+veux le reconduire, il s'y oppose. Je jette les yeux sur l'adresse qu'il
+m'a laissée, et je lis un nom que j'ai entendu prononcer plusieurs fois
+comme celui d'un protecteur des arts, d'un amateur aussi riche
+qu'éclairé. Cet homme-là est millionnaire, et il est venu chez moi seul,
+sans suite... et il m'a donné quelques avis avec cette politesse qui
+adoucit les critiques les plus sévères; il est doux de voir que la
+fortune est quelquefois si bien placée.
+
+Je prends Pierre par tes deux mains; nous dansons autour de la table sur
+laquelle sont mes douze cents francs.
+
+--Maintenant j'espère que tu remporteras ton petit sac, dis-je à mon
+frère.
+
+--Non pas! il est à toi.
+
+--Pierre, je veux que tu gardes cet argent.
+
+--Et que veux-tu que j'en fasse! notre mère est heureuse maintenant et
+n'a plus besoin de rien... sans cela je le lui enverrais.
+
+--Garde-le, je te le demanderai, si j'en ai jamais besoin.
+
+--A la bonne heure.
+
+--Crois-tu d'ailleurs que je veuille te laisser commissionnaire? Je vais
+épouser Manette, puis nous retournerons en Savoie. La maison de ma mère
+est assez grande pour nous loger tous. Certain maintenant que mon talent
+peut me procurer une existence honnête, je n'ai plus de voeux à
+former. Chère Manette!... courons lui apprendre cette nouvelle...
+Pierre, tu vas porter les tableaux chez ce monsieur...
+
+--Tout de suite.
+
+--Puis tu reviendras me trouver chez Bernard.
+
+Je couvre les tableaux, je les remets à Pierre, et je cours chez Manette
+avec mon trésor dans ma poche.
+
+Manette lit dans mes yeux ce que je vais lui annoncer; je mets les douze
+cents francs sur ses genoux en lui disant d'un air fier:
+
+--C'est le produit de mon travail, c'est le fruit de mon talent. Ah!
+Manette! que je dois de reconnaissance à ceux qui m'ont donné de
+l'éducation: c'est la fortune la plus sûre. Je puis t'épouser
+maintenant; je pourrai nourrir ma famille... Je sais bien que la maison
+de notre mère eût toujours été la nôtre, mais aurais-je été heureux si
+je n'avais été bon à rien?... et quand on a pris les manières du grand
+monde, on est bien gauche pour labourer la terre. Aujourd'hui, certain
+d'utiliser mon talent en peinture, je cultiverai cet art avec une
+nouvelle ardeur, et je trouverai près de toi la récompense de mes
+travaux.
+
+Manette partage mon ivresse; le père Bernard arrive: je cours dans ses
+bras:
+
+--Je vais être votre fils, lui dis-je, je l'étais depuis longtemps par
+mon coeur... mais enfin... bientôt...
+
+--Oui, mon père, oui, c'est décidé maintenant... André a vendu ses
+tableaux.
+
+Le bon Auvergnat nous regarde. Nous ne lui donnons pas le temps de
+répondre: nous faisons déjà nos plans, nos projets. Je brûle de réparer
+le temps perdu; je voudrais épouser Manette demain, ce soir même. Mais
+il y a des formalités à remplir; heureusement que j'ai eu soin depuis
+longtemps de me faire envoyer de mon pays les papiers qui me sont
+indispensables. Dès demain je ferai les démarches nécessaires pour hâter
+l'instant de mon bonheur.
+
+Manette ne peut plus parler; elle court à chaque instant se jeter dans
+les bras de son père; il semble qu'on devienne plus timide au moment
+d'être plus heureux; mais si ses baisers sont pour un autre, ses regards
+sont pour moi, et je comprends tout ce qu'ils me disent. Pierre vient
+partager notre bonheur. Il est entendu que le surlendemain de notre
+mariage nous partirons pour la Savoie; de cette manière nous n'avons pas
+besoin de monter notre ménage ici; Manette viendra passer les deux
+premiers jours de notre hymen dans mon petit logement. Il sera assez
+grand pour de nouveaux époux; le bonheur ne demande pas beaucoup de
+place.
+
+Le lendemain, de grand matin, je suis en course pour hâter mon mariage,
+mais mon impatience ne peut triompher des formalités d'usage... Il faut
+attendre dix jours avant de devenir l'époux de Manette. Ces dix jours-là
+me sembleront plus longs que les dix mois qui les ont précédés; plus on
+approche du but, plus on a le désir de l'atteindre. Mais j'ai des
+emplettes à faire, et cela m'occupera. Je veux offrir une corbeille à
+Manette; elle sera bien modeste!... Je ne puis dépenser que cinq cents
+francs environ; je garde le reste pour les frais de la noce et du
+voyage. Une fois près de ma mère, je reprends mes pinceaux; ils nous
+seront toujours suffisants, parce que nous ne vivons pas à Paris, et que
+nous ne sommes pas possédés de la manie de briller.
+
+Avec cinq cents francs aujourd'hui, on n'a que la corbeille ou le sultan
+qui contient les présents de noce. Mais je ne veux point singer les
+grands; je n'ai d'ailleurs ni diamants, ni cachemires, ni parures de
+prix à offrir: un châle en bourre de soie, un autre plus simple, une
+robe de soie, quelques autres de fantaisie, un voile, des boucles
+d'oreilles et quelques bagues, voilà à peu près en quoi consistent les
+présents que je vais offrir à Manette; mais jamais le sultan le plus
+magnifique ne causa un plaisir plus vif que ma modeste corbeille.
+
+Manette déploie les présents, elle les contemple, elle les fait admirer
+à son père; il faut que le bon Auvergnat vienne s'extasier devant chaque
+objet; à chaque chose nouvelle, on me regarde, on me serre les mains, et
+cela veut dire: ce ne sont pas les présents qui me causent tant de joie,
+c'est la main qui me les donne.
+
+Parmi les bagues, il en est une fort simple dans laquelle le mot
+_fidélité_ est tracé avec mes cheveux. Cette bague cause à Manette la
+plus douce ivresse. Elle ne voit plus que cela dans ma corbeille; les
+châles, les robes, les étoffes, ne peuvent soutenir de comparaison avec
+cette bague chérie. Ah! Manette m'aime bien!
+
+Nous sommes enfin à la veille du jour qui doit nous unir. La toilette de
+Manette est prête; l'aimable fille sera charmante; elle parera ses
+atours autant qu'elle en sera parée. Bernard s'est fait faire un habit
+neuf; Pierre, sans reprendre tout à fait le costume élégant qu'il
+portait chez moi, mettra de côté la veste de commissionnaire. Étourdi
+que je suis! Bernard a quelques connaissances, Manette quelques jeunes
+amies et je n'ai pas encore pensé à commander le repas de noce. Je
+cours faire mes invitations; nous ne serons qu'une vingtaine, mais il
+vaut mieux être peu et se connaître tous.
+
+Manette aime la danse; quelle jeune fille ne l'aime point! Eh bien! nous
+danserons, nous aurons un seul violon, mais le plaisir vaut bien un
+orchestre. Manette m'a dit plusieurs fois:--Mon ami, ne fais point de
+dépenses inutiles... point de noce... Nous n'avons point besoin de tout
+cela pour être heureux.
+
+Oui, je sais que nous pourrions rester entre nous; mais je sais aussi
+que Manette sera bien contente que l'on soit témoin de son bonheur, et
+que le bon Bernard sera enchanté de danser à la noce de sa fille.
+
+D'ailleurs les bonnes gens disent: On ne se marie pas tous les jours.
+Moi, je suis de l'avis des bonnes gens: fêtons les époques heureuses de
+notre vie, elles ne sont jamais en trop grande quantité.
+
+Mes courses sont terminées; il est sept heures du soir. Il ne me reste
+plus qu'à choisir le traiteur chez lequel nous rendrons. Je ne veux ni
+une guinguette, ni un salon doré; mais à Paris il y a des restaurants
+pour toutes les bourses et toutes les classes. Pierre arrive dans son
+beau costume me demander s'il est mis avec goût.--Viens avec moi, lui
+dis-je; allons chez un traiteur retenir un salon et commander le repas.
+
+--Il y aura donc une noce!... mon frère?
+
+--Quelques amis de Manette, de son père... Nous danserons un peu. Mais
+n'en dis rien ce soir, Pierre.
+
+--Non!... sois tranquille... Une noce! ah! quel plaisir!
+
+Pierre danse déjà, je suis obligé de le retenir; je me rappelle
+qu'autrefois, en revenant avec M. Dermilly de nous promener dans la
+campagne, nous allions dîner près du pont d'Austerlitz, chez un traiteur
+de modeste apparence, où nous étions fort bien. C'est un quartier un peu
+désert, mais les badauds ne s'amasseront point à la porte pour voir
+entrer la mariée, et cela me convient. Je me rends avec Pierre chez ce
+traiteur.
+
+Nous arrivons: une demande comme la mienne est toujours bien accueillie;
+je choisis le salon que je veux; j'ai la certitude qu'aucune figure
+étrangère ne s'y montrera. L'hôte est raisonnable dans ses prix. Tout
+est bientôt convenu entre nous. Nous allons partir; en nous
+reconduisant, l'hôte nous prie d'entrer dans son jardin pour en admirer
+les agréments.
+
+En passant devant la fenêtre d'un pavillon, nous entendons un grand
+bruit; on se dispute, et une voix bien connue de Pierre et de moi fait
+entendre ces mots:--Vous ne pouvez pas m'empêcher de me promener dans
+votre jardin, ma petite mère, le grand air me rendra mes couleurs!...
+
+/p
+ Sur la verdure
+ Héloïse a fait mon bonheur.
+p/
+
+--Il n'est pas question de chanter, monsieur, dit la femme de notre
+hôte, il faut payer et vous en aller.
+
+--Soyez donc _conséquente_, belle _Niobé_, vous voulez que je m'en
+aille, et vous ne voulez pas que je sorte... il y a confusion dans votre
+raisonnement.
+
+--C'est Rossignol, me dit tout bas Pierre.
+
+--Oui, sans doute c'est lui, je l'ai reconnu. D'où provient donc cette
+querelle? dis-je au traiteur.
+
+--Ah! monsieur!... c'est le diable qui a envoyé ici un mauvais sujet
+dont nous ne pouvons plus nous débarrasser... il y a huit jours qu'il
+est chez nous. Il s'est présenté un soir d'un air mielleux en demandant
+à souper. On l'a servi; comme il avait prolongé son souper fort tard, il
+nous a demandé ensuite à coucher dans la chambre où on l'avait servi,
+disant qu'il avait donné rendez-vous chez nous à son homme d'affaires,
+et qu'il désirait l'y attendre.
+
+Quoique ce ne soit pas notre usage, nous avons consenti à le loger. Le
+lendemain, il s'est fait servir splendidement, et il est encore resté;
+enfin, il y a huit jours que cela dure... il prétend qu'il attend son
+homme d'affaires pour me payer. Mais je n'ai pas envie de l'héberger
+ainsi toute l'année. Il a eu le front de me proposer de poser, et de me
+donner sa statue en payement... que ferai-je de l'image d'un drôle comme
+cela!... Il faut qu'il paye et qu'il parte. Je ne veux pas qu'il soit
+encore ici demain pour votre noce!... Il a eu l'impudence de vouloir
+lier connaissance avec toutes les personnes qui viennent chez moi, et il
+étourdit tout le monde de ses refrains qui n'en finissent pas. Mais j'ai
+envoyé chercher M. le commissaire, et, en attendant, j'ai recommandé à
+ma femme de veiller sur ce fripon que j'ai surpris hier montant sur un
+pan de mur, pour faire _Adonis_, à ce qu'il disait. Ah! drôle! je te
+ferai faire _Adonis_ en prison!... C'est qu'il m'aurait mangé tous les
+jours un poulet, si je l'avais laissé faire.
+
+--Allons-nous-en, mon frère, me dit tout bas Pierre, qui ne se soucie
+point d'être vu par son ancien ami. Je vais céder au désir de mon frère;
+nous allons partir... mais il n'est plus temps: un homme se jette de la
+fenêtre d'un entresol dans le jardin, et se relève en faisant l'Amour.
+Il se trouve positivement devant nous, et pousse un cri de surprise en
+nous apercevant.
+
+--O divinité des artistes! voilà de tes bienfaits! dit Rossignol en
+s'avançant vers nous, deux amis que je retrouve et qui vont payer pour
+moi!... monsieur le traiteur! ma carte vivement! voilà _Castor_ et
+_Pollux_... des amis intimes, qui ne laisseront pas un artiste dans
+l'embarras.
+
+Pierre est rouge de colère; je ne reviens pas de l'impudence de ce
+drôle, et l'hôte nous regarde avec étonnement en balbutiant:--Comment,
+messieurs, vous êtes amis de ce mauvais sujet?
+
+--Mauvais sujet!... s'écrie Rossignol; qui t'a permis de m'appeler
+ainsi, méchant rôtisseur de chats!
+
+Ces mots rendent le traiteur furieux.
+
+--Calmez-vous, Jupin, dit Rossignol, on va vous payer, mais on ne
+reviendra pas chez vous!... vos poulets sentent un peu trop le chènevis.
+Allons! mon petit Pierre, quelques écus pour ton ancien compagnon de
+plaisir.
+
+Pierre est muet de honte. Je passe entre lui et Rossignol, qui a
+l'audace de vouloir me serrer la main.
+
+--Si vous n'aviez fait que m'escroquer mon argent, lui dis-je, je
+pourrais encore l'oublier; mais vous avez cherché à rendre mon frère
+aussi méprisable, aussi vil que vous, et vous osez nous nommer vos amis!
+ce mot, dans votre bouche, est le dernier des outrages. Estimez-vous
+heureux si je ne me joins pas à monsieur pour vous faire punir.
+
+--C'est ça!... de la morale aux amis quand ils sont dans le malheur: eh
+bien! mes petits ramoneurs, on se passera de vous, et on n'avalera pas
+de suie pour ça.
+
+Comme Rossignol achevait ces paroles, l'hôtesse, qui était allée
+chercher la garde au moment où il s'était précipité de l'entresol,
+paraît à l'entrée du jardin, suivie d'un caporal et de quatre fusiliers,
+tandis que par une autre porte le commissaire arrive, conduit par un
+garçon traiteur. A la vue des soldats, Rossignol fronce le sourcil, et
+je l'entends murmurer:
+
+--Non, sacrebleu! le premier torse antique n'ira pas moisir dans une
+prison.
+
+--Voilà le coupable, dit l'hôtesse au commissaire en désignant
+Rossignol, qui s'avance vers l'homme de justice en s'arrêtant à chaque
+pas pour lui faire un salut jusqu'à terre, en sorte que le commissaire
+ne peut jamais parvenir à voir sa figure.
+
+--Pas tant de politesses, monsieur, et répondez, dit l'homme de paix
+tandis que Rossignol fourre ses doigts dans une vieille tabatière que le
+caporal vient d'entr'ouvrir. Vous ne voulez pas sortir d'ici, monsieur?
+
+--C'est faux, monsieur le commissaire! je ne demande, au contraire, qu'à
+m'en aller.
+
+--Mais vous ne voulez pas payer, monsieur?
+
+--Je n'ai pas dit un mot de cela, monsieur le commissaire; et, bien loin
+de là, mon intention a toujours été de donner un joli pourboire au
+garçon.
+
+--Alors, monsieur, payez donc votre compte, et que cela finisse.
+
+--Ah! un moment, monsieur le commissaire, je ne dis pas que je peux
+payer à présent. J'attends mon homme d'affaires; il n'arrive pas, est-ce
+ma faute? En attendant, je suis modèle; si par hasard madame votre
+épouse était enceinte, monsieur le commissaire, et qu'elle voulût
+considérer un bel homme, je suis à votre service.
+
+--Caporal, emmenez ce drôle; on l'enverra ce soir à la préfecture! dit
+le commissaire en s'éloignant de Rossignol, qui chante entre ses dents:
+
+/p
+ Va-t'en voir s'ils viennent,
+ Jean...
+p/
+
+Le caporal s'avance avec ses hommes; Rossignol, va lui-même au-devant
+d'eux en disant:
+
+--Je me rends à discrétion, mes anciens, bien persuadé que mon innocence
+sera reconnue comme celle de la chaste Suzanne; je ne demande pas mieux
+que de vous suivre.
+
+Les soldats ne serrent pas de trop près un homme qui paraît fort disposé
+à les suivre. Rossignol passe au milieu d'eux. Sorti du jardin, il
+s'arrête, fouille dans ses poches, et s'écrie:
+
+--J'ai oublié mon mouchoir... Je ne veux pas leur en faire cadeau.
+
+--Je vais vous l'avoir, dit le caporal en faisant signe à ses soldats de
+s'arrêter et retournant sur ses pas.
+
+Par un mouvement naturel, les soldats se sont retournés vers la maison
+du traiteur; c'est ce que Rossignol attendait. Aussitôt il prend sa
+course et gagne le pont d'Austerlitz. L'invalide lui demande un sou; il
+lui répond par un coup de poing qui le renverse et continue de se
+sauver. Cependant les soldats se sont retournés, le caporal est revenu,
+on court après Rossignol en criant:--Arrête!
+
+Celui-ci approche de l'autre bout du pont et compte franchir la
+barrière; mais déjà les cris de l'invalide et du caporal ont été
+entendus: la barrière est gardée; la foule est amassée; et il n'y a pas
+moyen de sauter par-dessus tout ce monde-là. Rossignol revient sur ses
+pas... Il est cerné de chaque côté; déjà le caporal et l'invalide
+s'approchent d'un air triomphant en s'écriant.
+
+--Nous le tenons!
+
+--Prenez garde de le perdre! leur répond Rossignol, et, au moment où le
+caporal va l'atteindre, il monte sur le parapet et se précipite dans la
+rivière en chantant:
+
+/p
+ Moi, je pense comme Grégoire,
+ J'aime mieux boire.
+p/
+
+Les soldats sont restés stupéfaits. La foule se porte sur les deux
+rives; on cherche les bateaux; mais là rivière est très-forte, et le
+courant entraîne le beau modèle jusqu'aux filets de Saint-Cloud.
+
+Ce spectacle a vivement frappé Pierre; je me hâte de l'emmener en lui
+disant:
+
+--Voilà, mon ami, quelle est souvent la fin de ces hommes qui n'ont ni
+honneur, ni moeurs, ni probité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+PEINE ET PLAISIR.
+
+
+Nous revenons près de Manette, dont je ne puis plus être une heure
+éloigné; c'est toujours ainsi au moment de s'enchaîner pour jamais... et
+l'on dit qu'ensuite... Mais nous ne changerons pas, Manette et moi: nous
+ne sommes pas de Paris.
+
+On a mille choses à se dire la veille de ses noces. Les projets pour
+l'avenir viennent en foule à l'approche de ce moment qui décide du sort
+de notre vie. C'est vers la Savoie que se tournent nos regards, nos
+espérances; c'est là que nous comptons trouver le bonheur et assurer
+celui de ma mère, qui n'aura plus de voeux à former lorsque nous
+serons auprès d'elle.
+
+Au milieu de nos doux projets, Pierre nous interrompt en disant à
+Manette:
+
+--Ma chère soeur, je vous retiens pour la première contre-danse.
+
+--Comment?... est-ce que nous danserons? dit Manette en me regardant
+avec surprise.
+
+Et moi qui voulais la surprendre! Ce nigaud de Pierre ne sait pas garder
+un secret. Fâché de ce qu'il a dit, il me regarde, sourit, puis fait la
+moue. Et Manette, témoin de son embarras, me dit avec cette voix que
+j'aime tant:--Quoi! mon ami, tu as des secrets pour moi?...
+
+Allons, je vois bien qu'il faut tout lui dire, puisque Pierre lui a
+donné des soupçons. Je conte ce que j'ai fait, ce que j'ai arrangé pour
+le lendemain. Manette me presse tendrement les mains en me disant à
+demi-voix:
+
+--C'est pour moi que tu as fait tout cela, cher André, car tu n'aimes
+pas beaucoup les réunions, les danses. Que tu es bon!... que je suis
+heureuse!...
+
+Et Bernard s'écrie en frappant dans ses mains:
+
+--Une noce!... tant mieux!... c'est gai, ça!... Vous verrez, mes
+enfants, que je suis encore solide à la danse!... je vous tiendrai tête.
+
+--Et moi donc! dit Pierre en sautant dans la chambre; je ne veux pas
+être un moment en repos... Je vas m'exercer toute la nuit!...
+
+Notre joie est plus calme: Manette et moi, nous puisons dans nos mutuels
+regards une partie du bonheur que nous nous promettons... et ce n'est
+pas à la danse que nous pensons.
+
+La soirée s'est prolongée. J'emmène Pierre, qui couchera cette nuit chez
+moi. Je dis adieu à Manette: nous répétons plusieurs fois:--_A demain!_
+car dans ce mot tout est compris: bonheur, amour, avenir... ce n'est que
+de demain que datera notre existence.
+
+Mon portier me remet une lettre; je reconnais l'écriture de Lucile: sans
+doute elle me donne des nouvelles de ces dames, dont depuis quelque
+temps je n'ai pas entendu parler. Je mets la lettre dans ma poche, et je
+monte chez moi en continuant de causer avec mon frère. Je l'entretiens
+de Manette, et l'on n'en finit point quand on parle de ce qu'on aime.
+Pierre, tout en m'écoutant, commence à bâiller... il n'est pas amoureux.
+
+Je me rappelle cependant la lettre qu'on m'a remise. Je la prends, et je
+l'ouvre pendant que mon frère se dispose à se coucher. Les premiers mots
+m'ont frappé... J'oublie le bonheur du lendemain; je me rapproche de la
+lumière, et je lis en frémissant ce qui suit:
+
+«Mon cher André, je vais briser votre coeur en vous apprenant les
+nouveaux malheurs qui accablent mes chères maîtresses; mais à qui
+m'adresserai-je, si ce n'est à vous, le seul ami qui leur soit resté?...
+Je ne sais où j'en suis... pardonnez-moi, André, le peu de liaison de
+mes idées... J'ai tant de chagrin!... Écoutez, mon ami. Grâce à votre
+généreux secours, ces dames vivaient dans une modeste aisance.
+Persuadées que c'était M. Thérigny qui leur avait envoyé cette somme,
+elles pensaient que, revenu à des sentiments plus nobles, il ne les
+abandonnerait plus; seule je savais la vérité, mais vous m'aviez défendu
+de la dire, et j'obéissais. Il y a trois jours que M. Thérigny est
+arrivé chez ces dames, dans un désordre qui n'annonçait pas qu'il fût
+plus raisonnable. Il a paru surpris de les trouver à leur aise. Il
+allait les questionner, lorsque ces dames l'ont remercié pour la somme
+qu'elles croyaient avoir reçue de lui. M. Thérigny, surpris d'abord,
+s'est remis et a reçu leurs remercîments; la langue me démangeait en
+voyant qu'il ne se déclarait pas étranger à l'envoi de l'argent. Mais je
+me rappelai ma promesse... je me tus. Après s'être fait donner les
+clefs de tout, M. Thérigny sortit le soir. Mais, jugez de la douleur de
+ces dames, lorsqu'au lieu de revenir, il leur envoya une lettre dans
+laquelle il leur tint les propos les plus odieux, accusant sa femme
+d'entretenir avec vous une liaison criminelle, prétendant qu'elle
+n'avait feint de croire que ce fût lui qui avait envoyé l'argent, que
+pour mieux cacher ses intrigues avec vous. Enfin, le monstre leur a tout
+pris, tout emporté: argent, bijoux; il ne leur a rien laissé. Je ne puis
+vous peindre la douleur de madame la comtesse; c'est moins le regret de
+se voir dans la misère, que le chagrin d'entendre accuser sa fille.
+Quant à ma jeune maîtresse, déjà souffrante, la conduite horrible de son
+époux n'a fait qu'aggraver son mal. On m'a questionnée de nouveau; il a
+bien fallu que je dise la vérité. Elles vous ont béni. Ma jeune
+maîtresse pleurait en répétant à chaque instant: Pauvre André!... Cela
+ne m'étonne pas. Madame la comtesse a paru bien vivement affectée; puis
+elle m'a dit: Lucile... je voudrais voir André... Je voudrais le
+remercier de ce qu'il a fait pour nous. Voilà, mon ami, où nous en
+sommes. Ah! venez, par votre présence, apporter quelques consolations à
+mes pauvres maîtresses... André! vous ne les abandonnerez pas à leur
+douleur.»
+
+Les abandonner! me dis-je en finissant cette lecture qui a bouleversé
+tous mes sens, ah! jamais!... jamais!... Elles n'ont plus que moi...
+mais un véritable ami vaut mieux que cette foule de gens aimables qui
+vous entourent dans la prospérité, et s'éloignent quand vous n'avez plus
+un visage riant à leur offrir.
+
+Déjà ma pensée embrasse l'avenir. Je vois la situation, affreuse de
+madame la comtesse; sa fille est souffrante, et c'est dans ce moment que
+tout leur manque, c'est alors qu'elles se voient privées de toutes
+ressources... Ah! tant que j'existerai, je ne veux point qu'elles
+connaissent la misère.
+
+Pierre est sur le point de se coucher; je l'arrête:
+
+--Il faut te rhabiller, lui dis-je; dépêche-toi, mon frère; je veux
+t'envoyer quelque part...
+
+--Quoi! si tard?
+
+--Il ne faut pas perdre de temps; tu vas te rendre chez le traiteur où
+nous sommes allés tantôt.
+
+--Oui, où se fera la noce... je vois ce que c'est; tu as oublié de
+commander quelque chose.
+
+--Non, Pierre, ce n'est pas cela. Tu décommanderas, au contraire; plus
+de noce, plus de repas... plus de bal... il ne nous faut plus rien.
+
+Pierre me regarde ouvrant de grands yeux:
+
+--Ah! mon Dieu, mon frère... qu'est-ce que tu dis donc là. plus de
+noce?...
+
+--Non, Pierre, cela ne se peut plus...
+
+--Mais Manette et son père, qui s'attendent à danser?...
+
+--Manette et Bernard m'approuveront.
+
+--Tout ce monde que tu as invité?
+
+--Chacun retournera dîner chez soi.
+
+--Et ce traiteur qui fait le repas?
+
+--Il est encore temps de l'empêcher, et c'est pour cela que tu vas y
+courir.
+
+--Mon Dieu! c'est donc c'te malheureuse lettre qui est cause de tout
+cela?...
+
+--Oui, Pierre; plus tard je te la lirai.
+
+--Quel guignon!... pas de noce... Mais, André, est-ce bien décidé?...
+
+--Absolument... va, cours, ne perds pas de temps.
+
+Pierre a l'habitude de m'obéir; et, malgré son chagrin, il sort en
+portant son mouchoir sur ses yeux. Pendant son absence, je calcule ce
+que je puis faire. Ah! je ne crains pas d'être blâmé par Manette; son
+coeur pense comme le mien. Mais madame la comtesse, voudra-t-elle
+encore accepter?... Elle me refuserait, j'en suis certain, si elle
+devinait les privations que je m'impose. Je lui cacherai avec soin ma
+situation; je me dirai riche, bien riche, afin que mes secours lui
+soient moins pénibles.
+
+Pierre revient; il a les yeux rouges... mon pauvre frère a pleuré.
+
+--Eh bien! le traiteur? lui dis-je.
+
+--Eh ben!... dame... il ne fera rien du tout, mais il a dit que tu étais
+une girouette, et que ça ne valait rien pour se marier.
+
+Je m'embarrasse fort peu de l'opinion du traiteur. Pour consoler Pierre,
+je lui lis la lettre de Lucile et je lui dis:
+
+--Cet argent que nous aurions employé à nous divertir servira à calmer
+quelque temps les inquiétudes de ma bienfaitrice. Et bien! Pierre, me
+blâmes-tu encore d'avoir décommandé la noce?
+
+--Non... non... tu as bien fait, dit Pierre en poussant un gros soupir.
+Quoique ça, c'est bien dommage de ne point danser.
+
+Au point du jour, je me rends chez Bernard. On ne m'attendait pas sitôt;
+mais on est levé, car on n'a point dormi. On me reçoit en souriant: le
+bonheur que lui promet ce jour se peint déjà dans tous les traits de
+Manette. Je ne sais comment lui annoncer la nouvelle... Elle me voit
+embarrassé, elle me questionne. Je lui donne à lire la lettre que j'ai
+reçue de Lucile.
+
+Bonne Manette! en lisant, ses traits expriment toute la part qu'elle
+prend aux infortunes de ma bienfaitrice. A peine elle a fini de lire, et
+elle court à moi en s'écriant:
+
+--Mon ami, plus de noce, plus de bal... Elles sont malheureuses... elles
+ont besoin de tes secours; ah! tous les plaisirs que nous aurions goûtés
+ne valent pas celui que tu éprouveras à leur être utile.
+
+--Chère Manette!... j'avais déjà agi en conséquence... et je n'osais te
+l'apprendre.
+
+--Tu n'osais!...
+
+--Je craignais de te contrarier.
+
+--Ah! mon ami! mon coeur n'est-il pas de moitié dans tout ce que tu
+fais? Ta main, ton amour, et je suis si heureuse!... que me faut-il de
+plus?... Car cet événement n'empêchera pas notre mariage, n'est-ce pas,
+mon ami?
+
+--Non, sans doute; aujourd'hui même tu seras à moi... Nous serons
+heureux; j'ai la certitude que mon talent suffira à nos besoins... mais
+tant qu'elles seront dans la peine, nous ne pourrons aller en Savoie. Si
+je m'éloigne, si je les laisse seules ici, qui veillera sur elles... qui
+connaîtra leur situation?
+
+--Nous resterons, mon ami; ton logement nous suffira... J'ai de l'ordre,
+de l'économie; je puis travailler aussi, moi; j'ai été élevée à cela...
+Tu verras, André, que le bonheur peut tenir lieu de richesse.
+
+Chère Manette! quelle âme! quels sentiments!...--Tu ne peux encore aller
+chez ces dames, il est trop matin, me dit-elle, reste ici, déjeune avec
+nous; je vais tout préparer... Ensuite tu iras les voir... puis... tu
+reviendras... C'est pour deux heures, André, tu ne l'oublieras pas!...
+
+Comment pourrais-je l'oublier, lorsqu'à chaque instant elle me force à
+l'aimer davantage, lorsque c'est un ange que je vais posséder!
+
+Manette nous prépare notre déjeuner; puis sort pour quelques emplettes
+indispensables, nous dit-elle; je reste avec Bernard; le bon porteur
+d'eau ne songe plus à la noce.--Nous danserons entre nous, dit-il; nous
+n'en serons pas moins gais... Brave Auvergnat! il n'hésite jamais quand
+il s'agit de rendre service.--Tu ne fais que ton devoir, dit-il, en te
+montrant reconnaissant envers ta bienfaitrice... Pourquoi des âmes si
+nobles sont-elles souvent reléguées sous les toits?
+
+Manette tarde bien à rentrer; le temps s'écoule. Je pourrais maintenant
+me rendre chez ces dames; mais je ne veux pas sortir avant que Manette
+ne soit de retour. Elle revient enfin, rouge, respirant à peine, mais
+plus jolie encore par le bonheur, le contentement qui se peint dans ses
+traits. Je ne lui demande pas d'où elle vient; les regards qu'elle
+attache sur moi ne laisseront jamais pénétrer dans mon coeur un
+soupçon jaloux. Je me lève, je l'embrasse; je vais m'éloigner en lui
+disant:
+
+--A deux heures... je serai ici.
+
+Elle me suit sur l'escalier, elle tire la porte sur nous; puis d'un air
+timide met plusieurs pièces d'or dans ma main en me disant:
+
+--Tiens, mon ami, joins cela à ce que tu devais dépenser pour la noce...
+au moins la somme sera plus forte.
+
+--D'où te vient cet argent, Manette?...
+
+--Mon ami... c'est... ah! tu ne me gronderas pas, j'en suis sûre... mais
+tous ces cadeaux que tu m'avais faits ne m'étaient point nécessaires. Je
+n'ai besoin ni de grands châles, ni de robes de soie... Tu m'as dit que
+je te plairai bien sans cela... Mon ami, j'ai tout reporté, excepté une
+seule robe bien simple que j'ai passé la nuit à me faire... et cette
+bague... où il y a de tes cheveux et ce mot si doux... _fidélité_... Ah!
+tu me pardonneras, n'est-ce pas, André, d'avoir disposé de tout cela
+sans ta permission!
+
+Lui pardonner!... je ne trouve pas d'expressions pour lui peindre ce que
+j'éprouve; je la serre contre mon coeur, je l'embrasse mille
+fois.--Assez! assez! me dit l'aimable fille en rougissant, ou tu
+croirais, André, que c'est par intérêt que j'ai agi ainsi... Enfin je me
+suis arraché de ses bras, et je cours chez madame la comtesse.
+
+Je fais le chemin en peu de temps; d'abord le souvenir de Manette
+m'occupe entièrement; mais, arrivé devant la maison de ma bienfaitrice,
+je me sens craintif, embarrassé. Ah! il est plus difficile qu'on ne
+croit de faire le bien, surtout lorsqu'on veut ménager la délicatesse de
+ceux que l'on oblige; et puis je vais revoir Adolphine!... Adolphine,
+que je n'ai pas vue depuis qu'elle est mariée. Je ne suis plus amoureux
+d'elle; non, mon coeur est tout entier à Manette... et cependant je
+tremble, je suis inquiet, oppressé. Rappelons mon courage, songeons
+qu'Adolphine n'est plus pour moi qu'une amie, que la fille de ma
+bienfaitrice... Jamais rien dans ma conduite ne lui rappellera que j'ai
+osé l'adorer. De son côté, elle ne voit, elle n'a jamais vu en moi qu'un
+frère, que le compagnon de son enfance; elle ne m'a jamais aimé que
+d'amitié, j'en suis bien persuadé maintenant; éloignons donc toutes
+idées du passé; elles seraient offensantes pour tous deux.
+
+La maison est de modeste apparence; c'est au quatrième, m'a dit Lucile.
+Au quatrième!... celles qui habitaient un hôtel, qui avaient dix
+domestiques à leurs ordres!... Ces changements se voient de tout temps,
+je le sais, mais ils n'en sont pas moins pénibles à supporter; et la
+philosophie, si facile en paroles, est souvent bien triste à mettre en
+pratique.
+
+Je monte en tremblant; à chaque marche qui me rapproche du terme de ma
+course; je sens mon courage m'abandonner. Arrivé devant la porte, j'ai
+besoin de m'arrêter quelque temps. La pensée de leur malheur, du motif
+de ma visite, m'oppresse tellement que je respire à peine... Je voudrais
+voir Lucile la première... enfin j'ai frappé.
+
+C'est Lucile qui m'ouvre; elle pousse un cri de joie.--Ah! que ces dames
+seront contentes de vous voir! dit-elle, je cours les avertir.
+
+--Un instant, Lucile, promettez-moi d'abord que vous ne démentirez
+jamais ce que je dirai...
+
+--Oui, André, oui, je vous le promets.
+
+--Je désire que madame me croie riche... à mon aise du moins... Je le
+suis en effet; les tableaux que j'ai vendus m'ont procuré plus que je
+n'espérais, et ceux que je ferai...
+
+--Qu'avez-vous besoin de me dire tout cela, André? je devine votre
+motif, je lis dans votre âme... Croyez que je vous seconderai de tout
+mon pouvoir.
+
+Nous entrons; l'appartement est meublé avec simplicité, mais du moins
+rien n'y annonce encore la misère.--Ma jeune maîtresse n'est pas levée,
+me dit Lucile; depuis quelque temps elle est souffrante; madame est
+auprès d'elle; je vais l'avertir; attendez ici, André.
+
+Je reste dans une petite pièce qui fait salon. Tout ce que je vois
+oppresse mon âme. Je me rappelle l'opulence de l'hôtel, et je fais de
+tristes comparaisons. Mais on vient... la porte s'ouvre... mon coeur
+bat vivement... C'est ma bienfaitrice! je l'ai aperçue... elle m'ouvre
+les bras.--André!... mon cher André!... me dit-elle d'une voix que
+l'émotion éteint. Je cours vers elle, je tombe à ses pieds, je prends
+ses mains, je les baigne de larmes...--A mes pieds! s'écrie-t-elle,
+lorsque ta place est sur mon coeur!... Mais j'ai besoin de me
+prosterner quelque temps devant son infortune.
+
+Le premier moment est passé; je suis assis près de madame la comtesse;
+elle me regarde avec attendrissement.
+
+--Tu connais nos malheurs, me dit-elle, et moi je sais tout ce que tu as
+fait pour nous... Je sais avec quelle noblesse tu t'es conduit.
+
+--Ah! madame, de grâce...
+
+--André, laisse-moi épancher mon coeur... La reconnaissance n'est un
+poids que pour les âmes ingrates, et je suis fière de tes bienfaits.
+Mais, mon ami, l'envoi considérable que tu nous avais fait a dû te
+réduire au plus strict nécessaire.
+
+--Non, madame, non; je suis riche encore. Grâce à vous, je possède des
+talents; mes essais en peinture ont réussi bien mieux que je ne
+l'espérais; mes pinceaux me fournissent des ressources faciles... Ah!
+madame! vous m'avez appelé quelquefois du doux nom de fils; permettez
+que je m'en rende digne; c'est à vous que je dois ce que je suis;
+laissez-moi désormais le soin de veiller sur votre sort; ne formez plus
+aucune inquiétude pour l'avenir; j'ai bien plus qu'il ne m'en faut pour
+moi. Je serai si heureux de vous prouver mon attachement, ma
+reconnaissance!...
+
+--André, n'as-tu pas déjà assez fait pour nous?... Non, mon ami, je ne
+puis accepter davantage; l'âge n'a point encore affaibli mes forces, je
+travaillerai; mon Adolphine recouvrera la santé, et peut-être le destin
+se lassera de nous être contraire.
+
+--Vous! travailler pour vivre!... non, je ne le souffrirai pas. Je vous
+le répète, je suis riche encore... Ah! madame, ne me refusez pas, ou je
+croirai que vous m'avez retiré votre amitié.
+
+Je suis de nouveau aux genoux de ma bienfaitrice; je ne veux point les
+quitter qu'elle ne m'ait promis de céder à mes voeux. Ses larmes
+coulent, elle me donne la main.--André, me dit-elle, tu veux me prouver
+que tu étais digne d'être mon fils... et que j'aurais dû...
+
+Je ne lui permets pas d'achever... Quelqu'un vient; c'est Adolphine...
+Grand Dieu! quel changement dans toute sa personne! Elle est toujours
+belle; mais la souffrance, le chagrin se peignent jusque dans son
+sourire. A ma vue, une vive rougeur couvre son visage et remplace un
+moment sa pâleur habituelle. Sa mère court au-devant d'elle.
+
+--Déjà levée? lui dit-elle.
+
+--Oui, j'ai voulu voir André... il y a si longtemps... que je n'avais eu
+ce plaisir!...
+
+Je reste immobile devant elle; je ne puis décrire ce qui se passe en
+moi; je tremble, je ne puis parler, j'éprouve un mélange de plaisir et
+de peine; mais c'est ce dernier sentiment qui semble l'emporter.
+
+Je balbutie:--Madame... Ce nom a de la peine à sortir de mes
+lèvres.--C'est ton amie, ta soeur! se hâte de dire madame la comtesse
+en appuyant sur ce mot. Adolphine, donne ta main à André.
+
+Je m'avance vers elle et prends sa main, qu'elle me tend en détournant
+les yeux. J'ai cru y voir des larmes, et cette main, que je baise avec
+respect, tremble et brûle dans la mienne.
+
+Ce moment est pénible pour mon coeur; ma bienfaitrice, qui s'aperçoit
+de notre embarras, se hâte de me parler de ma mère, de Bernard, de mes
+anciens amis.
+
+Je conte à madame la comtesse ce que j'ai fait pour ma mère, et cela
+paraît lui causer le plus grand plaisir.--Tu es aussi bon fils, me
+dit-elle, qu'ami sincère et dévoué.
+
+Je ne dis pas à ces dames que je vais me marier; ma bienfaitrice
+consentirait plus difficilement à accepter mes secours.
+
+Adolphine parle peu; sa tristesse me fait mal; elle me regarde
+quelquefois; mais dès que je porte mes yeux sur elle, les siens se
+baissent vers la terre, et je ne sais quel trouble semble l'agiter. Ma
+présence lui rappelle les beaux jours de son enfance; sans doute elle
+fait maintenant de tristes comparaisons, et voilà ce qui cause sa peine.
+
+Mais mon coeur ne peut oublier Manette et le bonheur qui m'attend.
+L'heure est venue de me rendre chez Bernard. Je prends congé de madame
+la comtesse; je lui demande la permission de venir la voir quelquefois.
+André! me dit-elle, tu es notre unique ami; ta présence sera désormais
+notre seul plaisir. Si la calomnie ose verser sur nous ses poisons, nos
+âmes sont pures, et nous devons nous montrer au-dessus de ses atteintes.
+
+Je baise la main de ma bienfaitrice; je demeure encore embarrassé devant
+Adolphine; elle lève sur moi ses yeux languissants, et me dit en
+s'efforçant:--Vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas, André?
+
+Je balbutie:--Oui, madame; et je m'éloigne, le coeur oppressé... il me
+semble que je ne respirerai librement que lorsque je ne serai plus
+devant elle. Enfin je les ai quittées; mais, avant de m'éloigner, j'ai
+remis à Lucile la somme que j'avais apportée. Lucile me serre la main,
+elle veut parler; je l'embrasse et je pars.
+
+Je suis dans la rue, je me sens plus à mon aise... Cette première
+entrevue me coûtait. J'ai fait mon devoir; ne songeons plus qu'au
+plaisir, à l'amour, à Manette.
+
+Je fais le chemin en courant. Je la trouve parée de la robe qu'elle a
+reçue de moi et qu'elle s'est faite pendant la nuit. Elle m'attendait
+avec impatience et inquiétude. Je lis dans ses yeux tout ce qu'elle a
+éprouvé pendant que j'étais chez madame la comtesse et près d'Adolphine;
+mais je cours à elle, je la presse contre mon coeur... le sourire est
+revenu sur ses lèvres... ses yeux semblent me demander pardon de ses
+alarmes.
+
+Tout le monde est prêt, et toute la noce se compose maintenant de
+Bernard, de mon frère et de deux vieux amis du bon Auvergnat. Chacun a
+mis son bel habit; et Pierre, pour se consoler sans doute de ne point
+danser le soir, ne fait pas un pas dans la chambre sans sauter et se
+dandiner.
+
+A défaut de remise, nous prendrons le modeste fiacre. Nous ne sommes en
+tout que six: un seul nous suffira. Pierre est allé le chercher... Je
+prends la main de Manette... Nous descendons les cinq étages; toutes les
+voisines se mettent sur leur carré ou à leur fenêtre pour la voir
+passer: c'est bien naturel; et moi, je ne suis pas fâché que l'on voie
+Manette; car on ne fera point de propos sur son compte, on ne chuchotera
+pas d'un air moqueur en regardant son bouquet virginal; et toutes les
+jeunes filles qui se marient ne peuvent point, comme Manette, supporter
+l'examen des commères de leur quartier.
+
+Nous montons dans le fiacre; nous sommes un peu pressés, mais je suis
+assis près de Manette, et je ne m'en trouve que mieux. Nous faisons le
+chemin gaiement; car notre noce n'est point de celles où tout le monde
+se regarde pour savoir si l'on doit rire.
+
+Je n'aime point cet air grave et silencieux que prennent parfois de
+nouveaux époux; il semble que ces gens-là devinent qu'ils vont se rendre
+mutuellement malheureux.
+
+Nous avons enfin consacré notre union au pied des autels. Elle est à
+moi! elle est ma femme!... Que ce nom me semble doux à lui donner, et
+combien elle est heureuse de l'entendre! Chère Manette! que d'amour dans
+un seul de ses regards!
+
+Nous revenons chez le père Bernard, où une officieuse voisine a bien
+voulu préparer le dîner. On se met à table, on rit, on boit, on chante.
+Nous soupirons quelquefois, Manette et moi; mais nous savons bien
+pourquoi, et cela n'est pas inquiétant.
+
+Bernard et ses amis trinquent, pendant que Pierre chante et que Manette
+et moi nous nous regardons. On nous prie de danser une bourrée des
+montagnes; nous retrouvons notre gaieté, notre vivacité de l'enfance.
+Mais nous nous lassons beaucoup plus vite; et à dix heures nous
+souhaitons le bonsoir à la compagnie. Pierre reste chez Bernard, et
+j'emmène Manette chez moi... chez elle, chez nous... nous ne faisons
+plus qu'un.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+DERNIÈRE ÉPREUVE.--RETOUR EN SAVOIE.
+
+
+L'amour, l'ordre, le travail promettent le bonheur à notre petit ménage.
+J'ai commencé un nouveau tableau; Manette fait des robes, Pierre a
+repris ses crochets, le père Bernard est le seul qui se repose, mais le
+brave homme l'a bien gagné. En Savoie, dans la jolie maison de ma mère,
+ayant à notre disposition un grand jardin que nous cultiverions
+nous-mêmes, je sais bien que nous serions à notre aise, riches même,
+avec ce que je gagnerais. Mais madame la comtesse, mais sa fille...
+puis-je les quitter, m'éloigner d'elles lorsque tout les abandonne? Non!
+ma place est marquée où elles sont, tant que M. de Thérigny ne se
+conduira pas différemment.
+
+Pendant les premiers jours de notre union, nous avons de fréquentes
+distractions Manette et moi; j'ai de la peine à rester une heure devant
+mon tableau, elle-même quitte son ouvrage... Nous avons toujours quelque
+chose à nous dire. Cependant Manette me parle raison, lors même que
+l'amour respire dans ses yeux.
+
+--Mon ami, me dit-elle, quand je quitte trop souvent mes pinceaux, songe
+que tu as bien des devoirs à remplir. Je soupire, et je retourne à ma
+palette: heureusement on ne peint pas le soir, et alors je me dédommage
+des privations du jour.
+
+Bonne, excellente Manette! elle est la première à me dire, d'aller voir
+ma bienfaitrice, de m'informer si elle ne manque de rien. A chaque
+instant je découvre dans ma compagne de nouveaux attraits: sa
+conversation est pure, attachante; son goût délicat, son esprit aimable;
+jamais rien de commun dans son langage ni dans ses manières; ce n'est
+pourtant que la fille d'un porteur d'eau: qui lui a donc enseigné à
+mettre du charme dans tout ce qu'elle dit, dans tout ce qu'elle fait? Je
+ne sais: mais il y a des êtres que la nature favorise, et qui savent
+tout sans avoir rien appris.
+
+Je retourne chez madame la comtesse; cette seconde visite me coûte moins
+que la première, et cependant mon coeur se trouble encore quand je
+suis en présence d'Adolphine. Ah! les premières impressions de l'amour
+sont lentes à s'effacer. On me gronde de ce que j'ai mis tant
+d'intervalle entre ma première visite. Ma bienfaitrice veut que j'aille
+la voir plus souvent; elles ne reçoivent que moi, que moi seul, et je
+les distrais de leurs chagrins. Adolphine est toujours faible,
+souffrante; je ne me suis pas encore trouvé seul avec elle; je ne le
+désire plus maintenant! au contraire, il me semble qu'alors je serais
+bien embarrassé.
+
+Madame me questionne sur mes tableaux; je réponds que tout me réussit,
+que mes succès m'étonnent moi-même... On est, je crois, bien excusable
+de mentir, lorsque c'est pour éviter des peines à ceux que l'on aime.
+
+--Tu es bien digne de réussir! me dit ma bienfaitrice, et si l'on savait
+comment tu te conduis...
+
+Je l'arrête; je ne veux plus que l'on me parle de reconnaissance, et
+alors je promets de venir souvent les voir. En m'éloignant, j'ai soin de
+m'informer à Lucile si l'on ne manque de rien. J'apprends que madame la
+comtesse travaille à broder pendant que sa fille repose, et qu'elle a
+bien défendu qu'on me le dise. Pauvre femme! c'est maintenant que
+j'envie la fortune, les richesses!... Courons reprendre mes pinceaux.
+
+Un sourire de Manette dissipe mes idées tristes. Je lui conte tout ce
+qui m'a affligé, et elle m'embrasse en me disant:
+
+--Eh bien! mon ami, nous sommes jeunes; nous travaillerons davantage,
+pour que tu puisses faire plus pour ta bienfaitrice, et nous n'en serons
+pas moins heureux. Pour toute réponse, je la presse sur mon coeur.
+
+Il y a trois mois que je suis marié. J'ai vendu mon tableau; mais la
+personne qui m'a acheté mes premiers ouvrages est à la campagne. J'avais
+fait celui-ci trop à la hâte: les regards de ma femme m'avaient trop
+souvent distrait, et je n'ai eu que peu de chose. J'en entreprends un
+auquel je veux donner tous mes soins; mais avant qu'il ne soit fini, je
+frémis en songeant que ces dames auront mille besoins, et que le dernier
+argent que j'ai remis à Lucile doit être près de sa fin. D'un autre
+côté, mon petit ménage, quoique fort modeste, exige cependant que je
+m'en occupe. Ces pensées me font souvent soupirer, et les doux sourires
+de Manette ne parviennent pas toujours à dissiper les nuages qui
+obscurcissent mon front.
+
+Manette ne me demande jamais rien; elle prétend que son travail suffit
+pour notre ménage; elle me supplie de ne point m'inquiéter de l'avenir;
+mais je ne puis être tranquille quand je songe à madame la comtesse, à
+sa fille dont la santé est toujours chancelante.
+
+Je viens de me rendre chez ces dames, que je n'ai pas vues depuis
+quelques jours. C'est Adolphine qui m'ouvre la porte; Lucile est en
+commission et madame la comtesse vient, par extraordinaire, de sortir un
+moment.
+
+Je me trouve seul avec Adolphine: cela ne m'est pas arrivé depuis le
+jour où je lui déclarai mon amour, où le marquis me surprit à ses pieds;
+ce souvenir me cause un embarras, une émotion pénible; je ne sais si
+Adolphine se rappelle cette circonstance, mais elle me paraît aussi
+troublée que moi.
+
+Je suis assis auprès d'elle. Je me suis informé de sa santé, de celle de
+sa mère, puis je ne sais plus rien lui dire. Je reste muet devant
+elle... Est-ce parce qu'une foule de pensées, de souvenirs, se
+présentent à mon esprit?... Elle garde aussi le silence... nous avons
+l'air de deux coupables qui n'osent se faire leurs confessions, ou de
+deux amants qui se boudent, et cependant nous ne sommes ni l'un ni
+l'autre.
+
+J'ai les yeux baissés, mais j'entends ses soupirs; elle est oppressée,
+elle souffre... Il me semble que je gagne son mal, ma poitrine se serre
+aussi. Enfin c'est elle qui rompt le silence, et sa voix est
+tremblante.--André!... il y a bien longtemps que nous ne nous sommes
+trouvés sans témoin. J'avais à vous dire... à vous demander...
+
+Elle s'arrête; elle a besoin de reprendre des forces, et j'attends en
+tremblant qu'elle continue:
+
+--André! reprend-elle au bout d'un moment, qu'avez-vous pensé de moi...
+en apprenant que j'étais l'épouse de M. de Thérigny?...
+
+--J'ai présumé, madame, que cette union convenait à votre famille... et
+que rien ne s'opposait à ce qu'elle eût lieu.
+
+--Et avez-vous pensé... que je pouvais être heureuse?...
+
+--Oui, madame.
+
+Elle ne dit plus rien. Lui aurais-je fait de la peine?... Je lève les
+yeux sur elle... O ciel! son visage est baigné de larmes... je cours
+vers elle... Dans ce moment, madame la comtesse revient.
+
+--Qu'a-t-elle donc? s'écria-t-elle effrayée de l'état de sa fille.--Ce
+n'est rien! balbutie Adolphine en tâchant de sourire pour rassurer sa
+mère. Une faiblesse... un étourdissement...
+
+--Pauvre enfant!
+
+Je veux aller chercher le médecin; Adolphine s'y oppose, elle prétend
+qu'elle se sent mieux; elle affecte plus de gaieté; elle parle
+davantage; elle parvient à tranquilliser sa mère; mais moi, elle ne peut
+m'abuser.
+
+Cette scène m'a vivement ému; je reviens chez moi tort agité. Je veux
+reprendre mes pinceaux, je ne puis les tenir. Manette craint que je ne
+sois malade; elle m'engage à prendre du repos, mais les souvenirs de ce
+jour troublent mon sommeil. Au milieu de la nuit je m'éveille... Manette
+n'est point auprès de moi.... Surpris, inquiet, je me lève en silence...
+J'aperçois une faible lumière dans mon atelier; j'avance, Manette est
+là: elle travaille à la lueur d'une lampe; elle passe une partie de ses
+nuits à veiller, tandis que je la crois livrée au sommeil.
+
+Elle m'a entendu, et vient à moi en rougissant; c'est encore elle qui me
+demande pardon de ce qu'elle travaille la nuit, qui cherche à me prouver
+que c'est pour elle un plaisir et non une fatigue. Tant d'amour, tant de
+vertus, ne peuvent plus me surprendre dans Manette, mais qu'il me serait
+doux de les récompenser!... Elle dit que mon amour lui suffit.
+
+La conduite de ma femme ranime mon courage; je travaille avec plus
+d'ardeur; et un matin je vois entrer dans mon atelier le riche amateur
+auquel j'ai vendu mes premiers tableaux. Il examine mon ouvrage: il en
+paraît fort satisfait; ses éloges ont enflammé mon imagination; mon
+tableau s'achève; j'ai fait mieux encore que je ne l'espérais, et j'en
+reçois un prix qui me semble considérable. Je supplie Manette de ne plus
+prendre sur son repos pour travailler; elle me le promet... Je veux lui
+donner quelques parures, quelques bijoux; elle les refuse et m'envoie
+chez madame la comtesse, en me disant:
+
+--Est-ce que tu ne me trouves plus bien comme je suis?
+
+Je ne me suis pas retrouvé seul avec Adolphine; et, depuis le jour où
+nous eûmes ensemble ce court tête-à-tête, elle est redevenue, en ma
+présence, silencieuse comme auparavant; lorsque j'arrive, elle sourit et
+paraît contente de me voir; mais ensuite elle retombe dans sa
+mélancolie.
+
+Il y avait plus longtemps que de coutume que je ne m'étais rendu chez ma
+bienfaitrice, lorsque je vais leur apprendre le succès de mon dernier
+tableau.
+
+--Nous nous alarmions de ne pas te voir, me dit madame la comtesse;
+craignant que tu ne fusses indisposé, je viens d'envoyer Lucile chez
+toi.
+
+Je remercie la bonne Caroline de l'intérêt si tendre qu'elle me porte;
+mais je suis en secret fâché que Lucile se soit rendue chez moi; elle ne
+sait pas que je suis marié, et je crains de sa part quelque
+indiscrétion. Je tâche de dissimuler mon inquiétude, et je vais prendre
+congé de ces dames, lorsque Lucile revient et entre vivement dans la
+pièce où nous sommes.
+
+--Je viens de chez vous, monsieur André! dit-elle en souriant d'un air
+significatif. Je la regarde, je lui fais des signes pour qu'elle se
+taise; mais elle n'y fait pas attention et continue de parler.
+
+--Tu n'as trouvé personne? lui dit madame la comtesse.
+
+--Pardonnez-moi, madame; j'ai trouvé quelqu'un... et une personne fort
+aimable, même!...
+
+--Son frère, sans doute?
+
+--Non, madame; oh! ce n'était pas un monsieur!
+
+Madame la comtesse ne juge pas convenable de pousser plus loin ses
+questions. Adolphine m'a regardé: sa figure, toujours si pâle, vient de
+se couvrir d'une vive rougeur!... Je fais de nouveaux signes, mais
+Lucile continue de bavarder.
+
+--Ah! madame, monsieur André ne nous dit pas tout! Vous ne devineriez
+jamais... Eh bien! madame, il est marié!...
+
+--Marié?...
+
+--Oui, madame! avec sa chère Manette, que je ne connaissais pas, mais
+qui est vraiment charmante.
+
+--Est-il vrai, André? me dit ma bienfaitrice. Je réponds à demi-voix:
+
+--Oui, madame...
+
+--Et pourquoi donc nous l'avoir caché?...
+
+Je cherche quelque motif à donner, lorsque mes regards se portent vers
+Adolphine. Grand Dieu! sa tête est retombée en arrière; une pâleur
+mortelle couvre son visage... elle est privée de sentiment. J'ai poussé
+un cri... Madame la comtesse se retourne et s'aperçoit de l'état de sa
+fille; elle court à elle, la prend dans ses bras, l'appelle à grands
+cris, tandis que Lucile et moi nous employons tous les moyens pour la
+faire revenir... Mais c'est en vain; ses yeux sont toujours fermés. Je
+cours, je vole chercher un médecin; je le ramène avec moi; ma
+bienfaitrice se désespère devant sa fille mourante... Enfin les soins du
+docteur la rappellent à la vie; elle rouvre les yeux; elle les porte sur
+moi, puis sur sa mère; elle veut la rassurer, et prononce d'une voix
+faible:
+
+--Ce n'est rien... ne vous effrayez pas...
+
+On la porte sur son lit. Elle dit avoir besoin de repos; je m'éloigne
+avec le docteur; je le questionne sur l'état d'Adolphine... Il ne me
+rassure pas; il parle de causes morales, d'un grand fonds de chagrin
+contre lequel échouent les secours de l'art. Hélas! ce chagrin, je
+crains d'en deviner la source!
+
+J'apprends à ma femme l'état alarmant d'Adolphine; Manette, toujours
+bonne, s'offre pour aller la veiller, pour lui servir de garde; mais je
+n'y consens point; je ne crois pas que la présence de Manette
+soulagerait le mal d'Adolphine.
+
+Je retourne, le soir, chez madame la comtesse.
+
+--Adolphine est calme, me dit Lucile; sa mère est près de son lit, et ne
+veut plus la quitter un instant.
+
+Je ne juge pas nécessaire de me présenter maintenant. Je retourne chez
+le médecin; je le prie de voir chaque jour la jeune malade.
+
+--J'irai, me dit-il en secouant la tête, mais il n'y a rien à faire.
+
+Je suis retourné près de Manette; elle montre presque autant
+d'inquiétude que moi sur l'état de la malade. La nuit est venue...
+L'image d'Adolphine ne me permet pas de trouver le repos... Mais bientôt
+j'entends frapper fortement à la porte de la rue. Un secret
+pressentiment me dit que c'est pour moi. Je me lève, je m'habille à la
+hâte... hélas!... je ne me suis pas trompé, c'est Lucile qui accourt
+tout en pleurs.
+
+--Venez! venez! me dit-elle; elle est mal! bien mal! un délire
+affreux... puis, dans les intervalles, elle demande à vous voir, à vous
+parler...
+
+J'ai suivi Lucile... nous marchons à la hâte et sans prononcer un mot;
+enfin nous sommes devant la maison...
+
+--Et le médecin? dis-je.
+
+--Il est là... Il donne aussi des secours à madame la comtesse, que
+l'état de sa fille réduit au désespoir.
+
+Je pénètre dans l'appartement... elle ne me voit pas, elle est dans un
+de ses accès de délire... sa mère la tient dans ses bras... Je m'avance,
+je lui parle... elle prononce mon nom, mais elle ne me reconnaît point.
+Elle nomme aussi Manette, son époux; elle semble vouloir écarter une
+image pénible, elle porte la main sur son coeur en s'écriant d'une
+voix déchirante:
+
+--Il est là, toujours là... Je ne puis l'en arracher... Mais il ne
+m'aime plus... il ne peut plus m'aimer.
+
+Un anéantissement complet succède à ce transport. Enfin, elle revient à
+elle et nous reconnaît. Ma vue semble lui faire du bien... elle sourit à
+sa mère et lui dit d'une voix éteinte:
+
+--Maman, permettez-moi de parler un instant à André... ce sera la
+dernière fois... puis je ne vous quitterai plus.
+
+Ma bienfaitrice l'embrasse, et le médecin l'entraîne dans une autre
+pièce. Je suis seul devant le lit d'Adolphine: ses yeux sont gonflés de
+larmes; j'ai peine à retenir mes sanglots. Elle me tend la main.
+
+--André! me dit-elle, je sens bien que je vais mourir... Ah! ne me
+plains pas! je ne pouvais plus être heureuse... Dis-moi que tu m'as bien
+aimée!... Appelle-moi encore une fois Adolphine! comme aux beaux jours
+de notre enfance... et je mourrai plus satisfaite...
+
+--Adolphine!... chère Adolphine! vivez pour votre mère... pour nous tous
+qui vous chérissons...
+
+--Non! c'est assez maintenant!... je suis heureuse... André! tu
+n'abandonneras pas ma mère!...
+
+Je presse sa main dans les miennes... elle est déjà inanimée...
+Adolphine vient de fermer les yeux pour jamais!...
+
+J'entends la voix de madame la comtesse, elle revient... Ah!
+épargnons-lui ce spectacle. Je cours au-devant d'elle, je l'entraîne...
+elle demande sa fille: mon silence lui en dit assez; elle tombe dans mes
+bras... Aidé de Lucile, je la transporte dans la voiture du docteur, qui
+nous conduit chez moi. Je n'ai pas besoin de recommander la comtesse à
+Manette; je connais son coeur.
+
+Je retourne près de celle qui n'est plus. Je ne la quitte pas jusqu'à ce
+que les derniers devoirs lui soient rendus. Une tombe simple, modeste,
+reçoit cette femme à qui le destin avait accordé fortune, naissance,
+beauté, talents, qui est morte à dix-huit ans sans regretter la vie.
+
+Mes soins, ma tendresse, les touchantes attentions, les douces
+prévenances de Manette parviennent enfin à calmer le désespoir de madame
+la comtesse. Nous pleurons Adolphine avec elle; les larmes sont moins
+amères versées dans le sein de l'amitié.
+
+Mais rien ne me retient maintenant à Paris. Le séjour de la Savoie
+pourra au contraire, en offrant à ma bienfaitrice une autre existence,
+rendre moins présents les souvenirs de ses malheurs. Elle vient
+d'apprendre qu'après avoir joué et perdu ce qu'il lui avait enlevé, M.
+de Thérigny a été tué en duel. Je me jette à ses genoux avec Manette;
+nous pressons chacun une de ses mains; nous la nommons notre mère, et la
+supplions de ne jamais nous quitter.
+
+--Oui, vous êtes mes enfants! nous dit madame la comtesse en nous
+attirant sur son coeur. Cher André! qui m'as si bien récompensée de ce
+que j'avais fait pour toi! et vous, bonne Manette, que je ne connais que
+depuis quelques jours, et qui les avez marqués par les soins les plus
+touchants envers moi!... ah! je ne vous quitterai plus... vous êtes
+désormais tout pour moi.
+
+--Et vous consentez à venir habiter en Savoie avec nous?
+
+--J'irai partout où vous serez.
+
+Enfin je vais retourner dans mon pays, près de ma mère!... Tous nos
+préparatifs sont bientôt faits. Mon frère et le père Bernard sont tout
+prêts. Je propose à Lucile de nous accompagner; mais Lucile a fait
+depuis quelque temps la connaissance d'un jeune garçon épicier; il n'a
+que dix-huit ans, mais il veut s'établir, se marier, et les appas un peu
+prononcés de l'ancienne femme de chambre lui ont paru d'un fort bon
+effet pour un comptoir.
+
+--Il est encore bien enfant, dit Lucile, mais je le formerai.
+
+Je me rappelle qu'elle a toujours aimé à faire des éducations.
+
+Le jour du départ est arrivé: j'ai loué une berline pour nous cinq, ne
+voulant pas que madame la comtesse allât en voiture publique. Pendant
+tout le voyage, elle est l'objet continuel de nos soins, de nos
+attentions. Touchée de notre amitié, elle nous tend souvent la main en
+nous disant les larmes aux yeux:--Vous voulez donc que je tienne encore
+à la vie?
+
+Enfin nous les revoyons, ces montagnes chéries de la Savoie! Nous
+saluons, en passant, la barrière à la balançoire, comme si nous
+retrouvions un ancien ami. Madame est presque aussi joyeuse que Pierre
+et moi; elle s'écrie en me regardant:--C'est ton pays! c'est ici que tu
+es né!
+
+J'avais parlé de la jolie habitation de ma mère; mais on était loin de
+la croire ce qu'elle est.
+
+--C'est comme un château! s'écrient Bernard et Manette.
+
+--C'est une retraite charmante, me dit madame la comtesse.
+
+--Entouré de tout ce que j'aime, leur dis-je, ce sera pour moi
+l'univers, et mes désirs ne s'étendront jamais au delà des montagnes qui
+bornent son horizon.
+
+Je ne puis peindre la joie de ma bonne mère en nous voyant arriver.
+
+--Et c'est pour toujours, lui dis-je, désormais nous ne nous quitterons
+plus.
+
+--Pour toujours: répète ma mère; quoi! mes enfants, vous n'irez plus à
+Paris?...
+
+--Non, nous resterons près de vous.
+
+--Mais toi, Pierre, qui regrettais tant les omelettes soufflées de la
+grande ville...
+
+--J'en ai assez mangé, répond Pierre en portant sa main sur son oeil
+gauche.
+
+J'ai présenté ma mère à madame la comtesse; toutes deux s'aiment
+bientôt: les vertus égalisent les rangs et comblent les distances.
+
+Nous sommes installés dans la jolie maison. Madame la comtesse a la plus
+belle chambre; elle ne le voulait pas, mais pour cette fois seulement
+j'ai agi contre sa volonté. Le bonheur est venu habiter avec nous cet
+asile. Pierre cultive et fait valoir notre terrain; le père Bernard
+l'aide quelquefois, puis va se reposer près de ma mère. J'envoie à Paris
+mes tableaux, et je deviens assez riche pour faire quelque bien dans les
+environs. Enfin Manette m'a donné deux petits garçons que j'adore; et
+lorsque l'hiver chasse les habitants de nos montagnes autour de leurs
+foyers, je retrouve encore les premiers beaux jours de ma vie en faisant
+des boules de neige avec mes enfants.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+/*
+CHAP. I. Tableau de neige.--La famille savoyarde. 1
+
+II. Les voyageurs.--La petite dormeuse. 6
+
+III. Elle s'éveille.--Départ des voyageurs. 22
+
+IV. La mort d'un bon père.--Séparation nécessaire. 28
+
+V. Les petits Savoyards.--Frayeur et plaisir. 37
+
+VI. Notre début.--Premier exploit de Pierre. 46
+
+VII. La jeune fille et son serin. 59
+
+VIII. Pierre fait encore des siennes. 68
+
+IX. Notre arrivée à Paris.--Événement imprévu. 74
+
+X. Le porteur d'eau.--Les bonnes gens. 85
+
+XI. Rencontre, accident.--Nouveau protecteur. 96
+
+XII. L'atelier du peintre.--M. Rossignol. 106
+
+XIII. L'original du portrait. 117
+
+XIV. Le second service.--La femme de chambre. 126
+
+XV. Espiègleries de M. Rossignol. 139
+
+XVI. Mon coeur commence à parler. 162
+
+XVII. La fusée et ses suites. 182
+
+XVIII. Je ne suis plus un enfant. 188
+
+XIX. Nouveau personnage.--Départ. 197
+
+XX. Voyage en Suisse. 208
+
+XXI. Retour.--Je quitte l'hôtel. 213
+
+XXII. Rencontre inespérée. 222
+
+XXIII. Mort de M. Dermilly.--Je suis riche.--Pierre fait des
+ sottises. 235
+
+XXIV. Voyage en Savoie.--Acquisition.--Retour précipité. 249
+
+XXV. Entrevue.--Duel.--Plus d'espoir. 262
+
+XXVI. Diverses manières d'aimer. 277
+
+XXVII. Pierre et Rossignol. 283
+
+XXVIII. Le carrick de François. 296
+
+XXIX. Le ménage de mon frère. 300
+
+XXX. Six mois et huit jours. 309
+
+XXXI. Différentes manières d'employer sa fortune. 323
+
+XXXII. Apprêts de noce.--Dernier tour de Rossignol. 340
+
+XXXIII. Peine et plaisir. 352
+
+XXXIV. Dernière épreuve.--Retour en Savoie. 362
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+Paris.--Imprimerie de P.-A. BOURDIER et Cie, rue Mazarine, 30.
+*/
+
+
+
+
+
+
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+
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+
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+WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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