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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: May 1, 2012 [EBook #39589]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0039, 25 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843
+
+L'ILLUSTRATION,
+JOURNAL UNIVERSEL.
+
+N° 39. Vol. II.--SAMEDI 25 NOVEMBRE 1843.
+Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+Ab. pour Paris.--6 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+Prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
+pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
+
+
+
+SOMMAIRE
+
+Histoire de la Semaine. _Portrait d'Isabelle II, reine d'Espagne, et de
+MM. Lopez Serrano et Caballero; Médaille de la reine
+Victoria_.--Courrier de Paris, _Portrait d'Émilie Leverd_.--Algérie.
+Pèlerinage de la Mecque. _Embarquement dans le port d'Alger des Pèlerins
+de la Mecque; traversée; Caravane des Pèlerins de la Mecque_.--Académie
+des sciences. Compte-rendu des deuxième et troisième trimestres. I.
+Sciences médicales. (Suite et fin)--Des Théâtres et du Droit perçu sur
+leurs recettes.--La Sainte-Cécile.--Théâtres. Théâtre-Italien. _Une
+scène de Maria de Rohan; portrait de Donizetti_. Académie royale de
+Musique. _Une scène de Dom Sébastien_, 3e acte; _Cinq
+Costumes_.--Margherita Pusterla, Roman de M. César Cantù. Chapitre XXI,
+Sentence; chapitre XXII, Catastrophe, (Suite et fin.) _Vingt-une
+Gravures_.--Annonces.--Une nouvelle Charge de Dantan. _Une Gravure_.
+--Correspondance.--Rébus.
+
+
+
+Histoire de la Semaine.
+
+A Paris, la politique en ce moment est toute parisienne. Dans trois
+jours, le 27, les électeurs des neuvième, dixième, onzième et douzième
+arrondissements, procéderont à l'élection de douze membres du
+conseil-général du département, chargés en même temps des fonctions de
+conseillers municipaux de la ville. Cette double mission est si
+importante, le budget de Paris, dont le vote et l'emploi sont remis à
+ces élus, est un si puissant moyen d'assainir et d'embellir la ville,
+d'améliorer la situation matérielle et morale de son énorme population
+toujours croissante, il serait si déplorable de ne pas voir faire de ces
+50 millions annuels l'emploi le mieux entendu, qu'on s'explique
+facilement et l'empressement des candidats à venir solliciter les
+suffrages des électeurs et la sérieuse attention que ceux-ci semblent
+vouloir apporter à leurs choix. L'organisation du conseil municipal de
+Paris telle que la loi l'a constituée n'est pas bonne. Le fractionnement
+de l'élection par arrondissements n'est guère propre qu'à faire naître
+dans les délibérations des luttes de rues et des rivalités de quartiers.
+Les questions n'y sont pas toujours, par suite de ce morcellement
+électoral, vues d'assez haut et envisagées dans un intérêt assez
+général; plus d'un membre du conseil ne se regarde pas assez comme le
+représentant de la ville entière, et, pour mieux assurer sa réélection,
+se montre trop disposé à soutenir les prétentions souvent insoutenables
+du quartier qui l'a élu. Si l'on voulait absolument que chaque
+arrondissement nommât isolément et directement un ou plusieurs
+mandataires, il fallait du moins, pour combattre et détruire, s'il était
+possible, le fâcheux et étroit antagonisme qui en devait inévitablement
+résulter, faire entrer complémentairement dans le conseil un certain
+nombre de membres qui auraient été choisis par la liste générale des
+électeurs parisiens, et qui, par conséquent, en entrant à
+l'Hôtel-de-Ville, n'auraient pas cru avoir pour unique mandat
+l'établissement d'une borne-fontaine sollicitée par un électeur influent
+de leur quartier, ou le déplacement d'une station de fiacres demandé par
+un attire. Le législateur ne l'a pas fait: c'est aux électeurs parisiens
+d'y remédier en n'écoutant point l'esprit de coterie et les influences
+étroites, et en ayant en vue, avant tout, les grands intérêts de la
+population tout entière de la capitale.--Les dépêches extérieures nous
+apportent bien souvent, depuis quelque temps, la nouvelle d'insultes
+faites à nos agents ou à notre pavillon sur des points différents.
+Naguère c'était à Jérusalem, peu après c'était à Taïti, hier au Sénégal,
+aujourd'hui c'est à Tunis. Nous ne doutons pas que le ministère français
+n'en exige et n'en obtienne la réparation. Mais nous avouons que, malgré
+toutes les satisfactions, plus ou moins satisfaisantes, qui ont pu ou
+qui pourront nous être accordées, nous regarderions comme bien
+préférable une attitude qui préviendrait de pareils jeux de la part des
+nations grandes ou petites qui se les permettent. La France doit être
+vengée, est sans doute un principe qu'on est quelquefois forcé
+d'appliquer; mais aussi exigeant que César à l'égard de sa femme, nous
+voudrions que la France ne fût pas même dans la nécessité de le faire,
+et nous croyons qu'il n'y a qu'à le vouloir fermement.--Les nouvelles
+d'Algérie ont été cette semaine peu concordantes. On a répandu encore le
+bruit, périodiquement répété, de la prise d'Abd-el-Kader, que des tribus
+nous auraient livré. Cette nouvelle ne s'est pas confirmée; mais ce qui
+est certain, c'est la défaite et la mort de son principal lieutenant,
+Sidi-Embarak-ben-Allah, dont la bande, atteinte, au sud-ouest de
+Tlemcen, par le général Tempoure, a eu 400 hommes tués et 500 faits
+prisonniers. Trois drapeaux ont été apportés à Alger.--En Espagne, après
+le premier effet produit par la tentative criminelle dirigée contre le
+général Narvaez, la lutte entre les progressistes et le parti qui se dit
+modéré, et que ses adversaires nomment contre-révolutionnaire, est
+redevenir plus vive et plus animée que jamais. Le ministère Lopez, qui
+s'était montré longtemps si complaisant pour ce dernier, lui est devenu
+suspect. Il avait bien consenti, sur la demande de Narvaez, à faire
+arrêter les rédacteurs des feuilles opposantes, _comme devant ne pas
+être, étrangers_ à l'attentat de la rue de la Lune; mais il s'est refusé
+[Illustration: Isabelle II, reine d'Espagne.]
+à faire emprisonner aussi un certain nombre de députés, comme soupçonnés
+également d'une pareille complicité morale et indirecte; de la grande
+colère du général, qui a répondu à la démission de MM. Lopez, Caballero,
+Serrano et de leurs collègues, par la remise de sa propre démission de
+capitaine-général à la reine, dans cette même main qu'il lui avait fait
+la veille donner à baiser à 1,700 officiers de la garnison de Madrid,
+après des banquets dans les casernes. Cette enfant est donc censée avoir
+à se prononcer entre les scrupules
+[Illustration: Espagne.--M. Lopez, président du conseil des ministres.]
+un peu tardifs de ses ministres et l'ambition toujours croissante du
+général. Le but de celui-ci est, dit-on, d'être appelé à composer
+lui-même un cabinet dans lequel il prendrait le portefeuille de la
+guerre, et de dissoudre les cortès, où la reine Christine ne compte pas
+assez d'adhérents. Voilà les complications nouvelles de la situation
+espagnole, plus incertaine par les intrigues dont Madrid est le théâtre,
+que par les luttes sanglantes qui, malgré la capitulation de Barcelone,
+affligent encore les provinces.--Beaucoup du bruits
+[Illustration: Espagne.--M. Serrano, ministre de la guerre.]
+vagues ont couru sur des événements qui seraient venus troubler le calme
+de la Sicile. On a dit dans quelques journaux que les troupes faisant
+l'exercice à feu sur la place de Palerme (le lieu était assez
+singulièrement choisi), un certain nombre de soldats se trouvaient, par
+mégarde, avoir des cartouches à balle, et que cette distraction, que
+d'autres expliqueront, aurait causé la mort d'un certain nombre d'hommes
+du peuple. On ne sait à ce sujet rien de bien précis, rien de bien
+officiel; toujours est-il que la Sicile paraît s'agiter, et que ces
+troubles, rapprochés de la prétention menaçante que l'Angleterre met en
+avant contre le roi de Naples à raison de la prise de possession de
+l'île de Lampeduse, font naître dans la position du ce monarque des
+complications dont la coïncidence peut être due au hasard, mais donnera,
+à coup sûr, lieu à bien des conjectures. L'une d'elles est que
+l'Angleterre veut et qu'elle obtiendra des concessions
+commerciales.--Dans les États romains, le calme n'est pas rétabli, et le
+gouvernement papal ne paraît pas disposé à le ramener par des
+concessions que les gouvernements les moins libéraux regardent néanmoins
+comme légitimes et indispensables. Il envoie dans les légations les
+agents dont le nom est le plus propre à inspirer la terreur, et
+sollicite de notre cabinet des mesures de rigueur contre onze réfugiés
+qui ont échappé à ses poursuites. Ceux-ci viennent d'adresser à M.
+Duchâtel une noble et respectueuse supplique, et il est difficile de
+croire que, pour complaire à ces exigences, on ne les laissera pas
+poursuivre en Corse une exploitation agricole qu'ils ont entreprise pour
+n'avoir à demander à la France que son hospitalité.
+
+[Illustration: Espagne.--M. Caballero, ministre de l'intérieur.]
+
+La cour d'Angleterre continue à rendre à M. le duc et à madame la
+duchesse de Nemours les gracieusetés qui avaient été faites au château
+d'Eu à la reine Victoria, et dont on vient de consacrer le souvenir en
+faisant frapper une médaille dont nous donnons aujourd'hui la
+gravure.--En Irlande, comme nous l'avions bien prévu et annoncé, le
+temps se passe en débats de procédure. La légalité de celle qui a été
+suivie est aujourd'hui en question, et avec elle le procès lui-même. Au
+point où en sont arrivés les embarras du ministère anglais, nous croyons
+qu'il se trouverait fort heureux de voir O'Connell mis hors de cause
+pour un vice de forme. Cela le délivrerait de la crainte de le voir plus
+tard acquitté par une déclaration de jury, qui rendrait bien difficile
+et bien peu probable le maintien du adouci.
+
+[Illustration.]
+
+Dans notre dernier numéro, nous avions eu à rapporter les affreux
+désastres que la fonte de neiges prématurée avait occasionnés dans les
+départements des Alpes et du Dauphiné. Aujourd'hui les journaux de
+Toulouse renferment les détails des épouvantables ravages qu'une trombe
+d'eau, qui a tout à coup rempli les torrents et qui en a créé de
+nouveaux, est venue exercer dans plusieurs communes des Hautes-Pyrénées.
+Nous ne les décrirons pas, parce que tous ces sinistres cruels se
+ressemblent, et que tous se résument en deux mots: la ruine et la
+mort.--Des avis du Cap-de-Bonne-Espérance, reçus à Londres, apprennent
+que ces parages ont éprouvé une violente tempête dans la nuit du 26 août
+et que l'on avait déjà constaté la perte, dans la baie d'Algoa, de
+quatre navires anglais d'une valeur de 8 à 10 millions de francs.
+Plusieurs personnes avaient péri dans ces sinistres, et l'on craignait
+bien d'apprendre que la violence de la bourrasque avait encore jeté
+d'autres navires à la côte.
+
+En attendant que notre mission en Chine se détermine enfin à
+s'embarquer, les journaux anglais nous apprennent que les importations
+du la Grande-Bretagne dans le Céleste-Empire progressent tous les jours.
+Une des plus récentes, c'est celle de la pendaison. Un soldat cipaye,
+faisant partie du corps de l'armée anglaise; qui occupe l'île de Chusan,
+avait été condamné à mort par une cour martiale, pour avoir tiré un coup
+de fusil sur un sous-officier. Le jour fixé pour l'exécution, un gibet a
+été dressé, les troupes ont été réunies en carré; trois Chinois
+faisaient les fonctions d'exécuteurs. Un d'eux a décoiffé de son turban
+le soldat, qui professait la religion musulmane; un autre lui a couvert
+le front et les yeux avec un bonnet blanc, le troisième lui a passé la
+corde au cou, et tout trois l'ont ensuite lancé dans l'éternité. Une
+multitude de Chinois assistaient à ce spectacle, tout nouveau pour eux;
+ils ont été fort effrayés en voyant le patient suspendu et inanimé; la
+plupart ont pris la finie. Nous ne savons si l'amour-propre anglais aura
+la satisfaction de voir abandonner la strangulation et la décapitation
+pour ce nouveau mode de supplice.--Quant à nous, nous serions plus
+fiers de voir une association, qui compte déjà de nombreux
+souscripteurs, _l'Oeuvre de la sainte Enfance_, arriver à y détruire un
+usage exécrable que sa barbarie a fait longtemps révoquer en doute.
+Investis par leurs lois du droit de vie et de mort sur leurs enfants,
+les Chinois l'exercent dans toute son horrible étendue. Des rapports
+trop fidèles établissent qu'en trois ans la seule ville de Pékin a jeté
+9,702 enfants à la voirie, sans compter ceux que des sages-femmes payées
+étouffent dans les bains d'eau chaude au sortir du sein maternel; sans
+compter ceux qui, exposée la nuit sur le pavé des rues, servent de
+pâture aux chiens et aux animaux immondes; sans compter ceux que
+l'avidité des marchands ramasse ou nourrit pour l'esclavage ou pour la
+débauche; sans compter, enfin, ceux qu'on jette dans les eaux: masse
+d'infanticides évaluée chaque année à 10,000 au moins par quelques
+voyageurs, à 30,000, au dire de Dumont-d'Urville. Une association vient,
+comme nous l'avons dit, de se former pour arracher à la mort cette coupe
+réglée de victimes. Elle s'est assurée de la faiblesse des moyens qui
+suffiraient pour conduire à un résultat si grand; tel est en Chine
+l'excès de la misère, qu'un enfant se vend 50 à 60 centimes. L'oeuvre ne
+demande à chaque associé que 5 centimes par mois, et, moyennant cette
+faible offrande faite par un nombre d'associés tel qu'en peut fournir la
+France, elle se charge de recueillir les milliers d'orphelins abandonnés
+sur ces tristes plages. Plusieurs prélats viennent de publier en sa
+faveur des lettres pastorales.
+
+Un usage que les Anglais auront encore à introduire en Chine, c'est
+celui des clubs. Les feuilles de Londres viennent de nous donner le
+catalogue des établissements de ce genre qui prospèrent dans cette
+ville. On n'en compte pas moins de vingt-cinq, non compris le fameux
+club du Beef-Steak, fondé en 1736, présidé par un des plus illustres
+ducs du royaume, où l'on ne mange d'autre viande que des tranches de
+boeuf grillé, arrosées seulement de punch et de vin de Porto. Cette
+énumération des richesses clubistiques de Londres a suggéré à un journal
+anglais les réflexions suivantes: «Les clubs ne sont pas aussi dangereux
+qu'on le craint ou qu'on se plaît à le répandre: 1° parce que ceux qui
+les fréquentent ont déjà fait leur fortune ou sont en voie de la faire;
+2º parce qu'au lieu de vider, comme chez soi ou à la taverne, deux ou
+trois bouteilles d'un vin douteux, on est forcé par le décorum de n'en
+boire, au club, qu'un simple carafon qui est excellent; 3º parce que, si
+l'on y laisse parfois un peu de son argent, on n'y court pas du moins le
+risque d'être impitoyablement rançonné par des fripons; 4º parce qu'on
+n'y trouve que des gens d'un âge mur, dont toute la journée s'écoule au
+club, et que pour un jeune mari, si gourmand que vous le supposiez, un
+humble repas près de sa jeune femme est bien préférable à l'étiquette
+inséparable d'un dîner d'apparat; 5º parce qu'en Angleterre, l'esprit de
+_dicision_ marche de pair avec l'esprit d'_association_; que les partis
+y sont tranchés, les opinions arrêtées d'avance, et qu'on n'y
+souffrirait qu'assez impatiemment, dans un salon, qu'un interlocuteur,
+si éloquent qu'il pût être, se permit de vouloir vous inculquer la
+sienne.»--La bonne intelligence paraît moins facile à maintenir dans une
+autre espèce de réunion que possède également en ce moment l'Angleterre:
+c'est la ménagerie de M. Wombwell, à Leeds. Dans une des cages se
+trouvaient deux beaux lions et deux léopards très-dociles. Ces quatre
+animaux avaient été habitués à vivre ensemble, et le propriétaire de la
+ménagerie se montrait au milieu d'eux à la manière de Van Amburgh ou de
+Carter. Pendant les repas, les lions et les léopards étaient séparés; la
+semaine dernière, ou a voulu essayer de leur faire prendre leur repas en
+commun. On jeta quatre lambeaux de viande dans la cage. A peine un
+léopard avait-il mis la patte sur un de ces lambeaux, qu'un des lions se
+rua sur lui et l'étendit mort d'un coup de griffe. Sans l'intervention
+du gardien, l'autre léopard eut été tué.
+
+Il est aujourd'hui une question administrative dont chacun presse la
+solution et l'application à Paris; c'est l'organisation pour cette
+ville, devenue notre plus grand centre manufacturier, d'un conseil de
+prud'hommes. On n'est pas d'accord sur les éléments qui devront
+concourir à la formation de ce conseil; mais la nécessité de sa création
+est trop généralement reconnue pour qu'on ne finisse pas par trouver un
+terme moyen qui donne dans une certaine mesure satisfaction à tous les
+droits. Paris ne peut pas demeurer plus longtemps privé d'une
+institution dont les bons effets sont ressentis de tous les côtés. Nous
+avons en France soixante-quatre villes de fabrique qui possèdent des
+conseils de prud'hommes, ayant, comme on sait, pour mission de régler
+les contestations qui s'élèvent entre les fabricants, les chefs
+d'atelier, les ouvriers, compagnons et apprentis. Ces conseils ont,
+comme les juges de paix, le double caractère de conciliateurs et de
+juges. Ils sont institués en vertu du décret du 18 mars 1806, et régis
+par le même décret et par la loi du 3 août 1810. On trouve, dans le
+compte général de l'administration de la justice civile et commerciale
+pendant l'année 1841, que les conseils de prud'hommes de quarante-six
+villes manufacturières ont été saisis comme conciliateurs en bureau
+particulier, de 11,635 affaires; ils en ont concilié près des quatre
+cinquièmes. 2,029 ont été arrangées avant que le bureau particulier eût
+statué, et les autres renvoyées devant le bureau général pour être
+jugées. 238 de ces dernières ont été retirées avant le jugement, et 304
+seulement ont été jugées. 230 des décisions intervenues étaient en
+dernier ressort, et 74 en premier ressort. Il a été interjeté sept
+appels. On sait que toutes ces affaires se traitent sommairement, sans
+frais et sans retard. Dans les chiffres que nous avons donnés ne sont
+point comprises les affaires jugées dans plusieurs grandes villes
+manufacturières, telles que Marseille, Amiens, Alençon, Strasbourg,
+Lyon, Tarare, Nîmes, Tours, etc. Il n'a pas été possible d'obtenir le
+relevé officiel pour ces différentes cités; mais il est probable que les
+dix-huit villes qui ne figurent pas dans le compte de l'administration
+offrent une masse d'affaires presque aussi considérable que celle des
+quarante-six villes dont on connaît les chiffres. Les quatre cinquièmes
+des conflits soumis aux prud'hommes se terminent par conciliation. Sur
+près de douze mille affaires, il n'y a eu que sept appels aux tribunaux
+de commerce. L'utilité de cette juridiction ressort de ces deux seuls
+faits. Aussi l'institution tend-t-elle à pénétrer partout où l'industrie
+manufacturière prend quelque développement. C'est sans doute une des
+premières questions dont le conseil municipal s'occupera après les
+réélections auxquelles il va être procédé.
+
+Chaque ministère a, depuis peu de temps, publié ou communiqué ses
+documents statistiques. M. Villemain nous a dit que le nombre des
+candidats qui se sont présentés à l'examen du baccalauréat ès-lettres, à
+la fin de la dernière année classique, s'était élevé à 3,282; à 3,131 en
+1842, et à 2,892 en 1841. Le _Moniteur_ a fait observer que la
+difficulté des épreuves et la juste sévérité des examinateurs n'avaient
+pas, comme on le voit, écarté les aspirants, ainsi qu'on semblait le
+craindre d'abord. Le diplôme a été conféré à 1,568 aspirants; 1,711 ont
+été ajournés. La proportion des réceptions est donc de 48 sur 100
+candidats examinés; l'année dernière elle n'était que de 40, ce qui
+constate une amélioration dans l'état des études.--M. le ministre du
+commerce nous a fait connaître les progrès de notre commerce extérieur.
+Il y a, dans les tableaux qu'il a publiés et dans les conclusions qu'il
+en faut tirer, matière à un examen développé, qui ne pourrait trouver
+place dans ce Bulletin de la Semaine.--Enfin, nous ayons été frappés de
+voir dans le tableau publié par M. le ministre des finances sur le
+produit des recettes pendant les trois premiers trimestres de 1843,
+qu'alors que tous les impôts avaient été plus productifs qu'en 1842, il
+y avait eu une diminution de 1,800,000 francs environ sur les droits du
+sel acquittés pendant le même laps de temps. La consommation n'a pu
+cependant diminuer, car elle avait été constamment progressive d'année
+en année depuis un long temps. A quoi donc attribuer ce déficit
+considérable? Les journaux de l'Est qui ont à annoncer presque tous les
+mois l'adjudication d'une des salines de l'État à un même acquéreur,
+agent, dit-on, de la reine Marie-Christine, et qui a déjà pris envers le
+trésor pour dix millions environ d'engagements, les journaux de l'Est
+veulent voir dans ce déficit, dans toutes ces ventes où il ne se
+présente qu'un acquéreur, dans ces cahiers de charges dont ils
+prétendent que les conditions ne sont pas remplies, dans toute cette
+mutation, qui ne fait du reste que substituer le monopole d'un
+particulier au monopole de l'État, au détriment de celui-ci et sans
+aucun allègement pour le consommateur pauvre, un ensemble de faits et
+d'actes administratifs qui doit appeler la très-attentive investigation
+des Chambres.
+
+Les établissements de bienfaisance prospèrent et se multiplient, la
+colonie agricole de Mettray vient d'inaugurer une chapelle qui complète
+l'ensemble de constructions que les fondateurs ont eu à faire élever
+pour l'oeuvre qu'ils ont si noblement entreprise, et dans laquelle
+l'humanité et la générosité publiques les ont si efficacement soutenues.
+Au Petit-Quevilly, près de Rouen, un philanthrope éclairé, M. Guillaume
+Lecointe, a fondé, il y a peu de temps, un établissement du même genre.
+Il a eu également le bon esprit d'y annexer une société de patronage
+pour le placement de ces malheureux enfants à l'expiration de leur temps
+de détention. Ces excellents exemples trouveront des imitateurs, et l'on
+ne peut tarder davantage à faire pour les orphelins et les enfants
+indigents, ce qu'il est fort bien sans doute de faire pour les jeunes
+détenus, mais ce qu'il serait dangereux et en quelque sorte immoral de
+ne faire que pour eux.
+
+L'École de Droit a vu son doyen, M. Blondeau, donner sa démission; et M.
+Rossi, dans les habitudes duquel un pareil coup de tête n'entrera
+jamais, a été nommé à sa place. Cette élévation au décanat d'un homme
+qui compte déjà un très-grand nombre d'autres places, et qui doit la
+qualité de Français et le titre de professeur, non pas à sa naissance et
+à un concours, mais à une double ordonnance, a causé quelque émoi dans
+les chaires et sur les bancs de l'École de Droit.--A l'École de
+Médecine, à la séance de rentrée de la Faculté, a été prononcé un des
+plus remarquables discours qui aient jamais été entendus dans cette
+enceinte. Le professeur désigné pour cette tâche était M. Hippolyte
+Royer-Collard, qui, dans un langage vif et noble, pur et élevé, a
+parfaitement déterminé quels étaient les liens qui devaient unir les
+sciences physiques et chimiques à la science médicale. C'est un travail
+qui demeurera.--L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a procédé
+à l'élection du successeur de M. le marquis de Fortia d'Urban. Nous
+avions précédemment émis le voeu que la liste des candidats vît
+s'inscrire quelque nom fait pour attirer à lui une majorité. Notre désir
+a été satisfait, M. Mérimée, qui a publié plusieurs bons ouvrages
+d'archéologie, et qui, comme inspecteur-général des monuments
+historiques, a conjuré tant d'actes de vandalisme, s'est présente et a
+été élu dès le premier tour de scrutin par 25 voix sur 38 votants. Les
+13 autres suffrages ont été partagés entre MM. Ternaux-Compans, le
+marquis de La Grange et Onésime Leroy. Le résultat de cette élection
+sera sanctionné par le suffrage public--L'Académie des Sciences; a
+procédé le 20 à la nomination d'un membre de la section d'astronomie en
+remplacement de M. Bouvard. M. Mauvais a été élu.
+
+Les arts et l'industrie se préparaient déjà à satisfaire la curiosité
+publique qui trouvera largement à se repaître dans l'année 1811. Les
+constructions pour l'exposition de l'industrie sont déjà commencées aux
+Champs-Elysées, et sont menées avec activité. D'un autre coté, un avis
+du directeur des musées royaux vient de rappeler aux artistes que les
+tableaux qu'ils destinent à l'exposition du 15 mars prochain devront
+être envoyés au Louvre du Ier au 20 février. Le Musée royal sera fermé,
+sans aucune exception, le Ier février 1844, pour les travaux
+préparatoires.. Ne serait-il donc pas possible de fair élever, aux
+Champs-Elysées ou ailleurs, une construction définitive qui servirait
+successivement aux expositions de nos manufacturiers et de nos artistes,
+et qui permettrait aux nombreux étrangers que ces solennités attirent à
+Paris, d'aller en même temps admirer les chefs-d'oeuvre des anciennes
+écoles? Est-ce pour ménager l'amour-propre de Raphaël et du Poussin, de
+Rubens et de Lesueur, qu'on s'arrange pour ne pas laisser voir leurs
+tableaux en même temps que l'exposition annuelle?
+
+Un jeune Hanovrien, avocat et écrivain fort distingué, M. Gans, vient de
+mourir à Celle, à l'âge de trente-deux ans. Quelques journaux ont
+annoncé qu'il était mort en prison. C'est un anachronisme. M. Gans avait
+en, en effet, à se ressentir des bontés de S. M. le roi de Hanovre, mais
+il n'était plus logé par les soins de ce monarque quand la mort est
+venue le frapper. Il avait publié plusieurs ouvrages fort estimés, entre
+autres: de _l'Infanticide, Projet d'un nouveau Code Pénal, Histoire du
+Droit d'Hérédité_, etc.--Un de nos lieutenants-généraux, qui avait
+marqué dès nos premières guerres d'Italie, le comte Ricard, vient de
+terminer une carrière bien remplie.--Enfin, l'ingénieur auquel Bordeaux
+doit son admirable pont, M. Deschamps, inspecteur-général des
+Ponts-et-Chaussées, est mort dans cette ville.
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+Ou s'est beaucoup occupé, cette semaine, de comédies et de comédiens; il
+est vrai que c'est là un texte de conversation toujours en vogue. Parler
+de la pièce nouvelle, du chanteur, de l'acteur ou de la danseuse en
+crédit, est un exorde commode et tout trouvé; il n'y a pas de genre
+d'éloquence plus facile, si ce n'est l'éloquence sur la pluie et le beau
+temps. Vous rendez une visite de digestion ou de politesse; à peine
+êtes-vous arrivé au boudoir ou au salon, qu'il faut dire votre mot,
+auquel on riposte aussitôt. Voici à peu près l'ordre et la marche de
+cette entrée en campagne: «Comment vous portez-vous?--Quel temps
+fait-il?--Ah! quel froid!--Oh! quelle chaleur!--Monsieur votre père
+va-t-il mieux?--Avez-vous des nouvelles de madame votre tante?» Telle
+est l'espèce de munitions qu'on épuise à la première escarmouche; après
+quoi on s'arme de ce qu'on trouve, des flèches qu'on a le plus vite sous
+la main. Les théâtres sont toujours là pour cette seconde fourniture.
+Cette question; Avez-vous vu le dernier opéra ou la dernière comédie?
+succède immédiatement à l'interrogation touchant l'état de votre santé
+ou l'état de l'atmosphère. Il serait curieux de savoir, par exemple,
+combien de fois par heure, par quart d'heure, par minute, Paris a
+prononcé, depuis huit joins, les mois que voici: «Que pensez-vous de
+_Dom Sébastien?_ Quand irez-vous entendre _Maria di Rohan?_»
+
+Arrivés à ce point de l'oraison, il y a une foule de très-honnêtes gens
+qui sont à bout du génie et ne savent plus quelle contenance tenir: ils
+se frottent les mains ou respirent le flacon d'eau de Cologne placé sur
+la cheminée, ou font pirouetter leur lorgnon autour de l'index, ou
+tournent le dos au feu pour se donner l'importance d'un homme qui se
+chauffe les talons, ou caressent la chaîne de leur montre et regardent
+l'heure vingt fois.--Cela vous explique la grande importance que les
+spectacles occupent dans les préoccupations de cette ville. Outre le
+plaisir et la distraction que Paris trouve et achète à prix fixe dans
+ces magasins de prose, de vers, de chants, d'entrechats et de tirades,
+il est clair que les théâtres fournissent la nourriture aux muets et aux
+bègues. La moitié de Paris ressemblerait à une succursale de l'abbé
+Sicard si mademoiselle Grisi, M. Scribe, M. Donizetti, M. Duprez ne
+déliaient pas les langues; et sans Carlotta,--et mademoiselle Rachel,
+une foule de proches parents et de soi-disants amis intimes n'auraient
+rien à se dire.
+
+Bouffé a eu le haut bout des propos interrompus pendant ces derniers
+jours; on ne s'est occupé que de Bouffé, on n'a parlé que de Bouffé. «Eh
+bien! savez-vous ce qui en est? Part-il? reste-t-il? Cent mille francs!
+cela est-il croyable?»
+
+Il faut bien le croire, car cela est; tout le monde n'est pas le docteur
+Morphorius de Molière, qui doute de tout, de l'évidence la plus
+palpable, des coups de bâton qu'il reçoit.--Il n'est pas question de
+coups de bâton dans l'affaire de Bouffé, mais de cent mille francs en
+bons billets de banque ou en beaux écus comptant, que M. Nestor
+Roqueplan, directeur des Variétés, a donnés à M. Delestre-Poirson,
+directeur du Gymnase, pour paiement dudit Bouffé. M. Delestre-Poirson
+ayant fourni à M. Roqueplan bonne et due quittance, Bouffé a quitté le
+Gymnase et appartient depuis huit jours au théâtre des Variétés. Il y
+débutera le 1er décembre prochain.
+
+Le merveilleux n'est pas que Bouffé passe d'un théâtre à un autre, mais
+qu'on achète un comédien si cher; dans dix-huit mois rengagement de ce
+spirituel acteur avec le Gymnase expirait de plein droit; ce sont ces
+dix-huit mois que M. Roqueplan a estimés 100,000 livres; c'est beaucoup
+d'estime. En outre, M. Bouffé jouira d'un appointement annuel de 25,000
+francs, assaisonnés de trois mois de congé. Je ne sais si le théâtre,
+des Variétés a fait un bon marché, mais le théâtre du Gymnase a la
+prétention de n'en avoir pas fait un mauvais. «Eh bien! disait quelqu'un
+à M. Delestre-Poirson, croyez-vous que ce soit pour vous une bonne
+affaire?--Mais oui, assez bonne, répliqua M. Poirson: j'ai cédé hier
+pour 100,000 francs un acteur qu'avant-hier j'aurais donné pour rien.»
+
+C'est quelque chose cependant que de perdre Bouffé; le Gymnase ajoute à
+cette perte celle de madame Volnys; il parait que la désertion va
+devenir à peu près générale, et que M. Delestre-Poirson est abandonné
+par ses plus anciens serviteurs.
+
+Madame Volnys a maintenant trente-quatre ans; Léontine Fay est déjà
+loin, comme ou voit; qui ne se rappelle les succès précoces de cette
+charmante petite fille, actuellement la très-sérieuse madame Volnys?
+
+On raconte de certains héros qu'ils jouèrent avec une épée sur le sein
+de leur nourrice; Léontine Fay dut jouer la comédie et fredonner le
+vaudeville dans le ventre de sa mère; en ouvrant les yeux, elle vit le
+soleil du lustre et de la rampe; le chef d'orchestre lui mit le
+bourrelet, le décorateur la mena à la lisière, le machiniste la berça,
+le souffleur lui donna la bouillie.--Léontine était célèbre, qu'elle
+bégayait encore; le laurier poussa dans ses langes, la gloire lui arriva
+au biberon.
+
+A huit ans, elle avait parcouru les Pays-Bas et la France; à onze ans,
+elle débutait au Gymnase; c'était en 1821. Quel succès! la ville géante
+s'occupa d'une enfant.--Qu'y a-t-il de nouveau, Athéniens? Avons-nous
+vaincu à Chéronée, ou Philippe est-il à nos portes?--Eh! quoi de plus
+nouveau que Léontine mangeant des tartelettes, dans le _Mariage
+Enfantin_, avec des couplets de M. Scribe, et des confitures dessus.
+C'est alors que M. Fay s'écria, dans un transport d'admiration
+paternelle: «Et madame Fay qui ne voulait pas faire cette enfant-la!»
+
+Peu à peu, la petite Léontine devint mademoiselle Léontine, et M. Scribe
+lui dit: «Siège à ma droite!» Puis M. Volnys passa par là un beau jour,
+et en fit sa femme. Enfant, demoiselle et femme, elle est née, elle a
+grandi au Gymnase; le Gymnase est son véritable père; il la berce,
+l'élève et la marie; il assiste à son baptême et à ses noces. Cette
+longue intimité va finir: madame Volnys entre au Théâtre-Français avec
+le titre de sociétaire; l'union de madame Volnys et du Théâtre-Français
+avait déjà été tentée il y a trois ou quatre ans, et rompue au bout de
+quelque temps; ce second essai sera-t-il plus solide et plus durable? Il
+faut l'espérer. La première fois, madame Volnys quitta le
+Théâtre-Français par dévouement conjugal: elle demandait que M. Volnys
+fût inscrit, comme elle, sur la liste de MM. les comédiens ordinaires du
+roi; le Théâtre-Français refusa et comme il donnait pour raison que le
+talent de M. Volnys n'était pas encore arrivé au point de perfection
+nécessaire pour mériter un tel honneur, «C'est vrai, dit madame Volnys
+avec cette naïveté qui la caractérise, mon mari n'est pas bon; il est
+même mauvais, très-mauvais, détestable; mais que voulez-vous, c'est M.
+Volnys!» Et elle brisa net les pourparlers. Le temps, à ce qu'il paraît,
+modifie l'héroïsme conjugal le plus entêté; madame Volnys a sacrifié
+cette fois son mari sur l'autel du Théâtre-Français; il n'est pas plus
+question de M. Volnys dans cette affaire que s'il n'existait plus;
+cependant il existe bien réellement, et se consacre quelque part à
+l'emploi des pères-nobles.--Il n'y a pas longtemps que M. Volnys était
+un jeune-premier; mais les jeunes-premiers et les jeunes-coquettes
+deviennent si vite grands-papas et grand mères! Et puis, un beau matin,
+vous lisez dans votre journal l'annonce de leur mort et de leur
+enterrement.
+
+Ainsi vient de mourir mademoiselle Émilie Leverd, une des plus piquantes
+et des plus célèbres actrices de la Comédie-Française, Émilie Leverd
+avait eu le talent, la jeunesse, la grâce, la beauté; peu à peu tout
+cela disparut; quand la jeune et charmante Émilie est morte, elle avait
+cinquante-cinq ans, et ressemblait à une bonne grosse bourgeoise de
+l'île Saint-Louis ou du Marais. Acaste, Clitandre, Oronte et Alceste
+n'auraient jamais pu reconnaître, dans cette excellente et respectable
+créature, la belle Célimène aux traîtres veux. Voilà pourtant ce qui en
+est tôt ou tard des Célimènes légères et des divines Aramintes!
+
+Mademoiselle Émilie Leverd était née à Paris vers 1790; comme madame
+Paradol, qui l'a précédée de quelques jours dans la tombe, elle entra
+d'abord par l'opéra dans la vie dramatique; madame Paradol avait
+commencé par chanter Gluck et Spontini avant d'arriver à Corneille et à
+Racine. Avant de faire connaissance avec Molière, Regnard, Marivaux,
+Destouches et Beaumarchais, Émilie Leverd dansa: son premier pas sur la
+scène fut un entrechat, mais ce n'était point l'entrechat qui devait lui
+créer un nom; elle réussit fort peu dans la pirouette, et n'aurait fait
+qu'une jolie et médiocre danseuse; Picard se trouva là, heureusement,
+pour interrompre le bal et convertir la bayadère en comédienne; il
+enrôla Émilie Leverd dans la troupe du théâtre Louvois, autrement dit
+théâtre de l'Impératrice, dont il était alors le général en chef. Le
+joli visage, la fine taille, les dix-huit ans d'Émilie Leverd firent de
+grands ravages dans le quartier Latin: on se battit aux portes du
+théâtre en l'honneur de ses beaux yeux. L'Empereur lui-même, le Napoléon
+de Marengo et d'Austerlitz, s'en émut, et, entre deux victoires,
+mademoiselle Leverd vint jouer Roxelane et Céliméne sur le théâtre de
+Saint-Cloud; le conquérant fut conquis; Émilie Leverd reçut, peu de
+temps après, un ordre de début au Théâtre-Français. On était en 1808;
+mademoiselle Contat avait pris récemment congé de Satan et de ses
+pompes, il allait une grande coquette pour la remplacer; Émilie Leverd
+se présenta hardiment, et le plus charmant succès justifia son audace.
+Voici ce que Geoffroy, le grand juge de ce temps-là, dit des premiers
+essais d'Émilie Leverd: «On avait répandu le bruit que la débutante ne
+faisait autre chose que copier mademoiselle Contat. Dès qu'on a vu
+mademoiselle Leverd, cette prévention s'est dissipée; on a trouvé
+qu'elle avait une physionomie et un caractère à elle. C'est surtout dans
+la Céliante du _Philosophe Marié_, que la comparaison entre ces deux
+actrices est facile; car il n'y a pas longtemps que mademoiselle Contat
+a cessé de jouer ce rôle; les souvenirs qu'elle y a laissés sont encore
+récents. Or, rien ne se ressemble moins que la manière dont elles ont
+joué l'une et l'autre: mademoiselle Contat y mettait une méchanceté, une
+brusquerie, une pétulance quelquefois outrée; elle ne visait qu'à
+l'effet théâtral, sans considérer l'âge, le sexe de Céliante, la
+bienséance qu'exige la scène; mademoiselle Leverd, au contraire, a donné
+à Céliante une douceur, une grâce, une aménité dont l'effet n'est pas
+assez piquant, et qui affaiblissent le caractère. Quoique mademoiselle
+Leverd ne nous ait pas représenté au naturel la véritable Céliante de
+Destouches, elle nous a fait voir un enjouement si aimable, tant de
+finesse et tant de grâce, qu'elle s'en fait aisément pardonner.» Et plus
+loin, Geoffroy ajoute: «Quand mademoiselle Leverd doit paraître, la
+salle est toujours pleine; voilà des débuts précieux pour le théâtre.
+C'est dans ces occasions que l'intérêt des comédiens est souvent imposé
+à leurs passions: ils craignent les débuts brillants, et ils les aiment.
+De la beauté et du talent, c'est beaucoup plus qu'il n'en faut pour que
+mademoiselle Émilie Leverd excite l'envie et produise de secrètes
+rivalités; mais la comédie ne peut que gagner à ces débats: c'est la
+source de l'émulation.»
+
+[Illustration: Émilie Leverd, décédée le 18 novembre.]
+
+Plus tard, ce que Geoffroy appelle la source de l'émulation dégénéra en
+querelles furieuses. De 1802 à 1812, Céliante se contenta de recevoir et
+de rendre de simples escarmouches; mais en 1812, à l'époque même de la
+campagne de Russie, mademoiselle Leverd entra en campagne contre un
+redoutable ennemi: mademoiselle Mars, depuis longtemps sans rivale dans
+l'emploi des ingénues, mit le pied sur le terrain des grandes coquettes,
+et aussitôt la guerre fut déclarée, et de vives batailles se livrèrent
+des deux côtés. Le public, partagé en deux camps, en vint plus d'une
+fois aux mains, sous les drapeaux de Leverd et de Mars. Un ordre signe
+de Moscou essaya de régler cette mémorable querelle; mais le vainqueur
+de l'Europe, qui venait de saisir l'empire des czars et le tenait encore
+palpitant en ses puissantes mains, ne put parvenir à mettre d'accord
+deux comédiennes, Mademoiselle Mars ne voulut accepter aucun traité de
+partage; et mademoiselle Leverd, vaincue, malgré une courageuse
+résistance, se retira fièrement. C'était un rude parti pour une actrice
+charmante et adorée; aussi mademoiselle Leverd ne put-elle longtemps
+bouder contre elle-même: elle sortit de sa tente après un an de rancune,
+vint frapper à la porte du Théâtre-Français, et rentra en Grèce. Ce fut
+par une comédie de M. Étienne, l'_Intrigante_, que l'exilée reparut,
+après cette apparence de retraite. La pièce excita de telles tempêtes,
+que la censure impériale intervint et mit son _véto_.
+
+Cependant les années marchèrent, tandis que l'Empire s'écroulait, et
+mademoiselle Leverd fut attaquée d'un mal qui est la ruine des jolies
+femmes: du mal de l'embonpoint; il fallut bien s'y résigner, et de
+Célimène qu'on était, se résoudre à devenir la femme jalouse, la mère
+coupable, madame Evrard, et même madame Patin; c'en était fait de la
+douceur, de la grâce et de l'aménité dont Geoffroy parlait douze ou
+quinze ans auparavant. Madame Patin n'avait besoin que de la verve ronde
+et de la grosse gaieté qui sont dans ses domaines... Et enfin arriva le
+temps où madame Patin elle-même se décida à prendre définitivement sa
+retraite, non pas par un caprice d'amour-propre et de rivalité, comme
+avait fait Céliante, mais par lassitude, par raison, par nécessité... Et
+c'est ainsi qu'Émilie Leverd disparut et finit.
+
+Tout ce monde impérial, auquel elle avait appartenu, va mourir ou est
+mort comme elle: les héros de cour, des champs de batailles et de
+coulisse; les plus puissants, les plus habiles, les plus glorieux, comme
+les plus riantes, les plus adorées et les plus belles!
+
+
+
+Algérie.
+
+PÈLERINAGE DE LA MECQUE.--TRANSPORT DES PÈLERINS DE L'ALGÉRIE, DE MAROC
+ET DE TUNISIE A BORD DE BÂTIMENTS FRANÇAIS.
+
+[Illustration: Embarquement dans le port d'Alger des Pèlerins de la
+Mecque.]
+
+Le pèlerinage est pour les fidèles musulmans de l'un et l'autre sexe un
+acte religieux qui consiste à visiter, une fois dans sa vie, le _Kaabah_
+(maison carrée tabernacle de Dieu), à la _Mecque_, au jour prescrit par
+la loi, et avec différentes pratiques ordonnées par la religion. Cette
+loi n'oblige que ceux à qui leur position ou des circonstances
+particulières ne permettent pas de s'en dispenser, comme par exemple la
+condition libre, le bon sens, l'âge de majorité, l'état de santé, l'état
+d'aisance, la sûreté du voyage, la compagnie du mari ou d'un proche
+parent, sous la garde duquel doit être la femme qui se destine au
+pèlerinage; enfin, l'absence de tout empêchement légitime, de quelque
+genre qu'il soit.
+
+Le fidèle est tenu en son particulier à différents exercices, pour
+s'acquitter convenablement de ce devoir important de l'islamisme; ces
+exercices consistent à s'arrêter aux premières stations, autour de la
+Mecque, à une certaine distance de la cité sainte, et sur la route même
+des pèlerins qui y viennent de toutes les parties du inonde, à y faire
+les purifications, à prendre l'_ihram_, espèce de voile ou manteau
+pénitencier formé de deux pièces de laine blanches et neuves, sans
+coutures. Finie pour se couvrir la partie inférieure, et l'autre la
+partie supérieure du corps; à se parfumer avec du musc ou d'autres
+aromates, à réciter des prières et à psalmodier des cantiques à haute
+voix. Le pèlerin ne peut être vêtu que de son _ihram_; il peut cependant
+avoir sur lui des espèces en or ou en argent, mais dans une bourse ou
+dans une ceinture, être armé d'un sabre, porter son cachet au doigt, et
+le saint livre du Koran dans un sac pendu à son côté. A son arrivée à la
+Mecque, il doit aussitôt se rendre directement au _Kaabah_, entrer dans
+le temple par la porte Schéibé, les pieds nus, et en récitant une prière
+consacrée, s'approcher de la Pierre-Noire (1), la baiser
+respectueusement ou bien la toucher des deux mains et les porter ensuite
+à la bouche, faire, immédiatement après, les tournées autour du
+sanctuaire, en partant de l'angle de la Pierre-Noire, et avançant
+toujours du côté droit, pour avoir le sanctuaire à gauche, et par là
+plus près de son coeur. Cette tournée autour du Kéabé se renouvelle sept
+fois de suite: le pèlerin est tenu de faire les trois premières en se
+balançant alternativement sur chaque pied, et secouant les épaules; les
+quatre autres, au contraire, d'un pas lent et grave. Les tournées, qui
+forment un des actes les plus importants du pèlerinage, doivent se faire
+en trois différents temps: la première, le jour même de l'arrivée du
+pèlerin à la Mecque; la seconde, appelée tournée de visite, pendant un
+des quatre jours de la fête de Biram; et la troisième, tournée de congé,
+le jour même de son départ de la Mecque.
+
+[Note 1: L'hommage que l'on rend à cette pierre est pour rappeler au
+fidèle l'aveu et la confirmation de l'acte de foi que toute la légion
+des êtres spirituels fit à la création du monde. L'Être-Suprême les
+ayant interrogés de la sorte: «Ne suis-je pas votre Dieu?» Tous
+répondirent: «Oui, vous l'êtes.» Ces paroles furent déposées dans le
+sein de cette pierre par l'Éternel lui-même. «Aussi la Pierre-Noire,
+d'après les expressions du Koran, est un des rubis du paradis: elle sera
+envoyée au dernier jour; elle verra, elle parlera, et elle rendra
+témoignage de tous ceux qui l'auront touchée en vérité et dans la
+sincérité de leur coeur.]
+
+Le pèlerin doit aussi, ce dernier jour, boire de l'eau du puits de
+Zemzem, dont l'origine miraculeuse est attribuée à l'ange Gabriel, et
+même emporter de cette eau sainte pour en avoir chez lui et pour en
+donner à ses proches et à ses amis. Enfin, au moment où il sort du
+temple, il doit encore, 1º porter la main sur le voile du Kaabah; 2º
+faire les prières les plus ferventes, en les accompagnant de larmes et
+de soupirs; 3° toucher le mur _Multezem_ qui est entre la Pierre-Noire
+et la porte du sanctuaire, en y posant d'abord la poitrine, ensuite le
+ventre et la joue droite, à l'exemple de ce qu'a pratiqué le prophète
+lui-même; 4º se retirer le visage constamment tourné vers le sanctuaire;
+et 5º sortir par la porte El-Ouada (porte de la promesse), après en
+avoir respectueusement, baisé le seuil.
+
+[Illustration: Traversée des Pèlerins de La Mecque.]
+
+Ces principales pratiques du pèlerinage sont entremêlées d'une foule
+d'autres, d'excursions ou de processions hors de la ville, de visites à
+l'Oeumré, petite chapelle située au milieu d'une plaine à deux heures au
+nord de la Mecque, du jet des Sept-Pierres, de la célébration de la fête
+des Sacrifices (Aid-Adha ou Kourhan-Baïram), l'une des deux grandes
+fêtes religieuses de l'islamisme, etc.
+
+C'est Mohammed (Mahomet) qui établit d'une manière invariable et
+permanente le jour où tous les ans seraient célébrées la fête du
+Pèlerinage et celle des Sacrifices.--Il la fixa au commencement de mars,
+à l'approche du printemps, dans le double but de rendre le voyage moins
+pénible aux pèlerins, et de faciliter en même temps le transport et la
+vente de leurs denrées. On voit par là que le pèlerinage fut dans
+l'origine une institution non moins politique que religieuse, favorisant
+le commerce par la création dans le désert d'un immense marché, source
+de richesses et de prospérité pour les villes pauvres où l'habile
+législateur vécut longtemps obscur chamelier.
+
+Rien n'égale le zèle et l'empressement de tous les peuples qui
+professent l'islamisme à remplir ce devoir important de leur culte. Les
+anciennes traditions relatives à l'origine du Kaabah, la profonde et
+constante vénération des Arabes païens pour ce tabernacle, la politique
+qu'eut Mohammed de consacrer ces mêmes opinions, et de présenter la
+visite du sanctuaire comme un précepte divin, et l'un des principaux
+articles de sa doctrine; la dévotion avec laquelle il s'en acquittait
+lui-même; enfin, l'exemple de ses disciples, de ses successeurs et des
+musulmans de tous les siècles, concourent à faire regarder encore
+aujourd'hui comme absolue et indispensable l'obligation de visiter au
+moins une fois dans sa vie le temple de la Mecque. Pour entreprendre ce
+pèlerinage, les musulmans surmontent avec une constance étonnante les
+hasards et les difficultés d'un voyage long et pénible. Aussi en voit-on
+chaque année plus de cent mille de tout sexe, de tout âge, de toute
+condition, s'acheminer des diverses contrées de l'Europe, de l'Asie et
+de l'Afrique, vers le Kaabah de la Mecque. Il est des années où le
+nombre des pèlerins va jusqu'à cent cinquante mille. Selon une opinion
+populaire, il ne peut jamais y en avoir moins de soixante-dix mille,
+parce que c'est le nombre arrêté dans les décrets du ciel, et que toutes
+les fois qu'il reste inférieur les anges y suppléent d'une manière
+invisible et miraculeuse.
+
+[Illustration: Caravane de la Mecque.]
+
+Le grand corps des pèlerins réunis à Damas marche sous l'escorte d'une
+véritable armée, qui est chargée de les protéger contre les attaques des
+Arabes nomades, surtout dans les déserts de la Syrie et de l'Arabie, et
+qui les conduit jusqu'à la distance de trois journées de Médine. Là, ces
+pèlerins se réunissent à ceux d'Afrique, qui marchent également sous la
+garde d'un des premiers beys d'Égypte. La sortie de la grande caravane,
+qui part du Caire dans les derniers jours du mois de décembre, et qui
+met quarante jours pour arriver à la Mecque, se fait en grande pompe. Au
+jour fixé, toute la foule des pèlerins, logée sous des tentes en dehors
+de la porte des Victoires, se met en chemin, ayant à sa tête le chameau
+mahmel portant le tapis offert chaque année à la ville du prophète. Tous
+les deux ou trois ans, les sujets de l'empereur de Maroc font aussi ce
+voyage en corps, sous la conduite particulière d'un officier de ce
+monarque. Les mahométans de la Perse, du Japon, des Indes et du reste de
+l'Orient, marchent d'ordinaire par bandes vers l'Arabie, et pourvoient
+par eux-mêmes à ce qui leur est nécessaire, tant pour la sûreté que pour
+la commodité du voyage. Arrivés sur les terres de l'Arabie, tous, en
+général, se reposent sur la vigilance et sur les soins du chérif de la
+Mecque, qui est censé répondre d'eux.
+
+Le chérif de la Mecque reçoit le corps des pèlerins à la tête de troupes
+nombreuses chargées de veiller à leur salut pendant les stations hors de
+la cité, soit avant, soit après la célébration de la fête des
+Sacrifiers, comme aussi de maintenir l'ordre parmi les pèlerins
+eux-mêmes.
+
+Toutes les pratiques, aussi austères que minutieuses, qui constituent le
+pèlerinage, se terminent par des fêtes et des réjouissances qui durent
+trois nuits du Raman, et pendant lesquelles le chérif de la Mecque, les
+pachas de Damas et d'Égypte font tirer des milliers de fusées, tandis
+qu'une bonne partie des pèlerins, surtout les Égyptiens et les Arabes,
+s'ébattent par toutes sortes de jeux et de bouffonneries.
+
+Tout musulman qui se destine au pèlerinage se nomme _hallal_ (débutant),
+jusqu'au moment ou il prend l'ihram dans l'une des stations aux environs
+de la Mecque. Couvert de ce manteau, il porte le nom de _mohrim_, auquel
+succède celui de _hadj_, qui signifie pèlerin. Aussitôt qu'il a
+satisfait à toutes les pratiques requises pour cet acte religieux, cette
+dénomination de _hadj_, que la religion accorde à tous ceux qui ont
+visité le sanctuaire, devient une espèce de surnom que les pèlerins de
+tout état, de tout rang et de toute condition conservent le reste du
+leurs jours. A cette prérogative qui leur concilie une espèce de
+vénération publique, se joint encore celle de se laisser croître la
+barbe, comme étant une pratique consacrée par la loi et par l'exemple
+même du prophète.
+
+Sous la domination turque, l'époque ordinaire du départ d'Alger pour le
+pèlerinage de la Mecque était à peu près fixé au mois de novembre, afin
+que les pèlerins pussent arriver assez à temps au Caire pour se joindre
+à la grande caravane qui part de cette ville. Le pèlerinage était
+autorisé par le bey dans une réunion du Medjlis (tribunal des ulémas)
+qu'il convoquait à cet effet et où était appelé l'oukil (administrateur)
+de la corporation de la Mecque et Médine. Celui-ci remettait au muphti
+les sommes destinées aux pauvres de ces villes, et qui étaient fixées
+invariablement pour chaque année a environ 10,800 fr. Cet argent était
+ensuite confié par portions égales à chacun des pèlerins, qui en
+devenait le gardien et en faisait la remise, à la Mecque, à un
+beit-el-mal (trésorier), qui était regardé comme le chef de la caravane
+d'Alger. Cette caravane se composait de trois à quatre cents pèlerins,
+qui se réunissaient à Alger de tous les points de la régence. Les Arabes
+habitant les contrées les plus voisines du désert s'adjoignaient à la
+caravane de Maroc, qui traversait une partie du Sahara pour se rendre à
+Alexandrie. Ces voyages se faisaient ordinairement sur un ou plusieurs
+bâtiments de transports frétés par des négociants d'Alger. Chaque
+pèlerin payait son passage: celui du beit-el-mal et des gens à son
+service était seul gratuit.
+
+Au moment du départ d'Alger, l'oukil de la Mecque et Médine remettait au
+beit-el-mal l'oukfia, ou état nominatif des personnes de la ville sainte
+qui avaient droit aux secours annuels envoyés d'Alger. La somme de
+10,800 fr. versés par la corporation s'accroissait parfois des dons
+faits par les hauts fonctionnaires de la régence. La caravane arrivée à
+sa destination, les fonds étaient distribués par le beit-el-mal aux
+personnes désignées, dans la proportion d'un tiers pour les pauvres de
+la Mecque et de deux tiers pour ceux de Médine.
+
+En cas de décès d'une de ces personnes, les héritiers avaient droit à sa
+portion. Si, dans la traversée, un pèlerin venait à mourir, le
+beit-el-mal s'emparait de ses effets, en faisait la vente, prélevait un
+droit de dix pour cent, et rendait compte il son retour des successions
+qu'il avait recueillies.
+
+Aucun envoi de marchandises n'était expédié de la régence, dont le
+commerce d'exportation était presque nul; mais les denrées produites par
+l'Hedjaz, (nom de la province où est située la Mecque) étaient importées
+en assez, grande quantité et donnaient un bénéfice important au commerce
+algérien, tels que l'ambre, la perle, les cachemires, le café moka, le
+musc, les bois d'aloès et de sandal, l'écaille, les chapelets et les
+étoiles brochées de Damas.
+
+Après la conquête d'Alger par la France, les pèlerinages ont été
+interrompus, et les indigènes ont pu voir dans cette omission d'une
+pratique qui leur est chère, une preuve de notre mépris ou tout au moins
+de notre indifférence pour leurs moeurs et leur religion. Dès le
+commencement de 1836, cependant, l'attention de l'administration
+algérienne s'était portée sur l'utilité de faire revivre en Algérie les
+pèlerinages, sous les auspices et avec la protection de l'autorité
+française. Les circonstances difficiles dans lesquelles le pays s'est
+trouvé, l'état de guerre sans cesse renaissant et de permanentes
+hostilités ont, pendant plusieurs aimées, encore retardé la réalisation
+de ce projet. Mais en 1842, la situation favorable de notre colonie a
+permis enfin de mettre à exécution une mesure dont l'importance
+politique et commerciale même ne saurait être l'objet d'aucun doute; car
+en même temps que les indigènes trouveront naturellement dans
+l'assistance accordée par le gouvernement à l'accomplissement de l'une
+des prescriptions de l'islamisme une preuve de l'égale sollicitude avec
+laquelle l'administration s'attache à protéger toutes les croyances
+religieuses, sans distinction de culte et de nation, il est présumable
+que nous retirerons de grands avantages pour l'influence morale de notre
+domination et pour l'extension de nos relations commerciales d'une
+disposition dont l'effet doit être, tôt ou lard, d'attirer dans nos
+ports les caravanes qui aujourd'hui font le commerce du désert par le
+Maroc.
+
+Parti de Toulon le 13 septembre 1842, un bâtiment à vapeur de l'État,
+_le Caméléon_, de 220 chevaux, commandé, par M. le capitaine de corvette
+Poutier, a été expédié en Algérie pour être mis à la disposition des
+pèlerins. Cent vingt-quatre indigènes, appartenant aux classes riches et
+lettrées, et recueillis dans les provinces d'Alger, d'Oran et de
+Constantine, ainsi que dans la régence de Tunis, ont pris place à bord
+de ce navire, et ont été transportés aux frais de l'État à Alexandrie,
+où ils sont arrivés le 3 octobre suivant. A leur débarquement, les
+dispositions prises par les soins de notre consul-général leur ont
+assuré l'aide et l'assistance qui leur étaient acquis en leur qualité de
+sujets de la France, et dont ils avaient besoin pour accomplir leur
+pèlerinage. Comme la plupart étaient venus sans provisions, le
+gouvernement a pourvu à leur nourriture pendant la traversée, et avait
+fait mettre à bord des approvisionnements consistant en moutons,
+volailles, oeufs, fruits secs (raisins et figues), riz, biscuit, sucre
+et café. Le pèlerinage terminé, un autre bâtiment de l'État, _le
+Tancrède_ est allé rechercher les pèlerins, et les a ramenés, au mois de
+juillet 1843, dans les divers ports où ils avaient été embarqués.
+
+Dès le mois d'août 1842, l'agha El-Mezari (v. l'_Illustration_, t. Ier,
+p. 349), deux de ses fils et Abd-el-Aziz, chef des Douairs de la
+province d'Oran, avec une douzaine du personnes de suite avaient été
+admis comme pèlerins, aux frais de l'État, sur les paquebots partant de
+Marseille pour Alexandrie, d'où ils ont également été ramenés de la même
+manière.
+
+Les heureux résultats produits par ce premier essai ont déterminé le
+gouvernement à le renouveler cette année. Le 4 octobre 1843, le bâtiment
+à vapeur _le Cerbère_, affecté à cette mission spéciale, est arrivé à
+Alger; il en est parti le 6 pour aller prendre d'abord à Tanger quelques
+personnages importants qui ont sollicité cette faveur et auxquels elle a
+été accordée, il a touché ensuite successivement à Mers-el-Kebir,
+Cherchell, Alger, Philippeville et Rone, pour recueillir dans chacun de
+ces ports les pèlerins algériens, et a continué sa marche vers
+Alexandrie en touchant à Tunis, ou il avait également l'ordre de
+recevoir à son bord les pèlerins de cette régence. Outre les provisions
+nécessaires à leur nourriture, _le Cerbère_ a embarqué à Toulon deux
+cents couvertures de campement, destinées à les garantir des rigueurs de
+la saison pendant la traversée.
+
+C'est par de semblables mesures, sagement combinées avec les résultats
+des expéditions militaires et surtout avec le développement de la
+colonisation, qu'il deviendra chaque jour moins difficile, il faut
+l'espérer, d'assurer le succès de l'oeuvre importante que la France a
+entreprise et poursuit depuis plus de treize années en Algérie.
+
+
+
+Académie des Sciences.
+
+COMPTE-RENDU DES SÉANCES DES DEUXIÈME ET TROISIÈME TRIMESTRES.
+
+(Voir t. II, p. 182.)
+
+1. Sciences médicales. (Suite.)
+
+_Pathologie médicale_.--M. Guyon a adressé d'Alger à M. Breschet une
+note sur un cas de morve précédée de farcin qui s'est développée par
+contagion du cheval à l'homme, et a pu être inoculée de l'homme au
+cheval. Cette observation, recueillie avec le plus grand soin et
+très-détaillée, suffirait à détruire tous les doutes, s'il pouvait en
+exister encore sur la propriété contagieuse pour l'homme de cette
+affection terrible, et jusqu'à présent incurable dans l'espèce humaine.
+
+M. Moreau de Jonnès a communiqué à l'Académie, dans les séances du 10
+juillet et du 7 août, des données statistiques nouvelles sur le nombre
+d'aliénés existant en France, et sur les causes de l'aliénation mentale.
+Ce sujet avait déjà été abordé par plusieurs auteurs, mais aucun n'avait
+pu réunir les éléments de calcul que M. Moreau de Jonnès a trouvés dans
+une investigation officielle. Les recherches de ce savant consciencieux
+portent à. 18,350, ou 1 sur environ 2,000 habitants, le nombre des
+aliénés existant en France. Ce calcul est basé sur huit recensements
+annuels et généraux.
+
+3,400 à 5,800 aliénés, 1 sur 6,000 habitants, sont annuellement admis
+dans les hospices; les sorties montent à 3,000, les morts sont de 1,600
+à 1,969, 9 à 10 sur 100.
+
+Selon M. Moreau de Jonnès, sur 10 aliénés, 7 doivent la perte de leur
+raison à des causes physiques, 3 seulement à des causes morales. Parmi
+les causes physiques, l'_idiotisme_ et l'_épilepsie_ figurent en
+première ligne et presque pour la moitié des cas; l'ivrognerie,
+l'_irritation excessive_, etc., viennent ensuite. Le chagrin et l'amour
+sont les causes morales qui ont le plus d'action; puis viennent les
+idées religieuses, etc.
+
+M. Parchappe, médecin de l'asile des aliénés de Rouen, a lu à l'Académie
+un mémoire dans lequel il rappelle que, dès 1839, il a évalué
+approximativement le nombre des aliénés en France à 1 sur 2,000, chiffre
+conforme à celui qu'un calcul rigoureux a donné à M. Moreau de Jonnès;
+cette évaluation était fondée sur les documents publiés par M. Ferrus,
+dans son important ouvrage intitule _des Aliénés_. M. Parchappe pense
+aussi, comme M. Moreau de Jonnès, que la civilisation ne peut avoir
+qu'une heureuse influence sur l'aliénation mentale; mais il s'attache à
+démontrer que M. Moreau de Jonnès réunit à tort dans un même cadre
+l'idiotisme, l'épilepsie et la folie. «On ne saurait mettre sur la même
+ligne ni confondre, au point de vue de leur cause et de leur origine,
+dit M. Parchappe, l'idiotisme, ou idiotie, et la folie; réunir ces deux
+affections sous le nom commun d'aliénation mentale, c'est donner à cette
+expression un sens trop étendu et détourné de celui que l'on s'accorde
+généralement à lui reconnaître en pathologie.
+
+«L'idiotie n'a de commun avec la folie que le trouble des facultés
+intellectuelles; elle en diffère essentiellement sous beaucoup de points
+de vue, mais surtout sous le rapport de l'étiologie, c'est-à-dire de
+l'étude de leurs causes. L'idiotie est une maladie congénitale, ou au
+moins contemporaine de la première enfance; sa cause est une
+défectuosité d'organisation, mais l'idiotie elle-même n'est pas une
+cause, c'est une maladie; la faire figurer parmi les causes de
+l'aliénation mentale, c'est agir comme si l'on signalait parmi ces
+causes la folie.
+
+«On peut en dire autant de l'épilepsie, avec cette restriction pourtant
+que l'épilepsie est quelquefois une véritable cause d'aliénation
+mentale; mais habituellement, dans les cadres étiologiques, l'épilepsie
+ne représente autre chose que la maladie elle-même, compliquée ou non de
+folie.
+
+«L'irritation excessive, ajoute M. Parchappe, est-elle vraiment une
+cause de folie, et que signifient, à proprement parler, ces mots? Leur
+sens est bien vague: irritation ne peut guère être ici synonyme que de
+susceptibilité; la susceptibilité n'est pas un cause, c'est une
+prédisposition, et si on la considérait comme cause, ce serait une cause
+morale.
+
+«Défalquant du total des causes l'idiotie, l'épilepsie et l'irritation
+excessive, il reste: causes physiques, 2,938; causes morales, 3,147;
+différence en plus pour ces dernières, 209.»
+
+M. Moreau de Jonnès, sans profiter de plusieurs arguments qu'il pouvait,
+ce nous semble, faire valoir en sa faveur, a borné sa réponse à dire
+qu'il avait adopté une classification des maladies mentales différente
+de celle de M. Parchappe, parce que son travail était antérieur aux
+publications du médecin de Rouen, et parce que, d'ailleurs, les opinions
+sur ce chapitre varient à l'infini. Après avoir attaqué la doctrine de
+M. Parchappe, et avoir dit qu'il persisterait à considérer comme une
+même chose l'idiotie et l'aliénation mentale, jusqu'à ce que le scalpel
+lui eût démontré quelque différence entre le cerveau d'un idiot et celui
+d'un fou, il a décliné toute prétention à traiter la question au point
+de vue médical, et a déclaré que l'auteur de la classification adoptée
+par lui était l'illustre Pinel.
+
+M. Parchappe aurait bien des choses à répondre; car, pour s'en référer à
+l'autorité qu'invoque le savant académicien, qu'aurait dit Pinel si on
+lui eut interdit de classer les différents délires avant que le scalpel
+démontrât leurs caractères distinctifs? Si, jusque-là, on lui eût
+contesté le droit de distinguer une de ces malheureuses créatures,
+ébauches grossières de l'intelligence humaine, et ce fou de génie, à qui
+une hallucination faisait voir sans cesse un précipice à côté de lui.
+
+Est-il bien certain, d'ailleurs, que l'impossibilité de distinguer
+anatomiquement le crâne et le cerveau d'un idiot de ceux d'un fou soit
+de règle générale; ne serait-ce pas l'exception? puisqu'on cite
+Esquirol comme ayant partagé l'opinion de Pinel, ne pourrait-on pas
+faire observer qu'Esquirol a le premier modifié la classification de son
+maître, et fait le premier pas dans la doctrine qui sépare l'idiotie de
+l'aliénation, en séparant l'idiotie de la démence, celle de toutes les
+formes de l'aliénation avec laquelle on s'accorde à lui trouver le plus
+d'analogie. M. Parchappe pourrait dire aussi que Georget, contemporain
+d'Esquirol, et dont le nom a bien quelque poids, a considéré l'idiotie
+comme devant être étudiée et classée en dehors de l'aliénation mentale,
+proprement dite.
+
+Mais en admettant, avec de très-bons esprit, la question de l'idiotie
+comme non résolue, que dire de l'épilepsie? Faut-il considérer tous les
+épileptiques comme aliénés? Non, sans doute, et M. Moreau de Jonnès le
+dira comme nous. Cependant, un bon nombre d'épileptiques non aliénés
+partagent l'asile de ceux chez qui l'aliénation se joint à l'épilepsie.
+Dans beaucoup d'asiles même, et c'est un malheur, les épileptiques,
+sains d'esprit ou fous, sont confondus avec les aliénés non
+épileptiques. Est-ce une raison pour enregistrer tous les épileptiques
+comme fous? tous les cas d'épilepsie comme cause de folie? Parce qu'un
+hôpital renferme des galeux et des scrofuleux, faut-il confondre dans un
+même cadre la gale et les scrofules?
+
+«Qu'est-ce que l'irritation excessive?» demande M. Parchappe; mais ici
+on l'arrête en lui opposant encore le nom de Pinel, et lui disant qu'il
+est fatal de s'élever contre la parole du maître. Nous avions toujours
+vécu dans la conviction que rien n'est plus fatal que de jurer sur la
+parole du maître, et qu'on nous permette de l'avouer, la contre-partie
+de cet aphorisme nous rappelle les proverbes que Beaumarchais s'amusait
+à retourner.
+
+M. Négrier présente une note sur un moyen d'arrêter les hèmorrhagies
+nasales, qui consiste à élever un bras ou les deux à la fois, après
+avoir bouché préalablement la narine ou les narines si l'écoulement a eu
+lieu des deux côtés. Il s'appuie sur un assez grand nombre
+d'observations qui lui sont propres, et que M. Dumas déclare avoir vu ce
+moyen réussir plusieurs fois. On sait que certaines attitudes, comme la
+station à genoux et l'extension des bras en croix, sans autre soutien
+que la force musculaire, amènent chez quelques individus un état voisin
+de la syncope ou même la syncope complète quand ces altitudes sont
+maintenues un certain temps. Cela expliquerait assez bien, sous le
+rapport physiologique, l'effet produit par l'élévation des bras dans
+l'hémorrhagie nasale. L'expérience aura bientôt décidé de l'importance
+réelle de ce moyen, que nous n'avions encore vu indiqué dans aucun
+auteur, et dont il faudra savoir gré à M. Négrier, si la pratique
+générale vient confirmer les observations qu'il a pu faire.
+
+_Chirurgie_.--M. Jobert de Lamballe a présenté un mémoire sur la cure
+radicale de la grenouillette par un procédé autoplastique dont il est
+l'inventeur; ce procédé, fort ingénieux, a réussi déjà plusieurs fois à
+M. Jobert, et on peut le considérer comme une véritable conquête
+chirurgicale, puisqu'il permet de guérir sans retour un mal dont les
+moyens employés jusqu'à ce jour amenaient rarement la guérison
+momentanée, et n'empêchaient presque jamais la récidive.
+
+Plusieurs mémoires ont été présentés, notamment par MM. Malgaigne et
+Desmarres, sur des opérations pratiquées pour rendre à la cornée si
+transparence en enlevant les couches devenues opaques, et pour remédier
+par l'autoplastie aux pertes de substance on à l'enlèvement de cette
+importante partie de l'oeil. Les essais n'ont encore été tentés que sur
+des animaux, et demandent à être continués par de nouvelles et
+nombreuses expériences, et sanctionnés par le temps avant que ces
+différents procédés soient appliqués à l'homme. Nous tiendrons nos
+lecteurs au courant de cette question dans le compte-rendu du prochain
+trimestre.
+
+
+
+Des Théâtres et du Droit Perçu sur leurs recettes.
+
+On trouve dans les registres manuscrits du Parlement, à la date du 27
+janvier 1541, des lettres patentes de François ler accordées aux
+Confrères de la Passion et enregistrées par le Parlement, à la condition
+de l'accomplissement de certaines formalités. Nous y lisons;
+
+«Sur lettres patentes portant permission à Charles le Noyers et
+consorts, maistres et entrepreneurs _Au Jeu et Mystère de l'Ancien
+Testament_, faire jouer et représenter en l'année prochaine ledit jeu et
+mystère, suivant lesdites lettres, leur a esté permis par la cour, à la
+charge d'en user bien et duement sans y user d'aulcunes frauldes, ny
+interposer choses prophanes, lascives ou ridicules; que pour l'entrée du
+théâtre, ils ne prendront que deux solz de chascune personne; pour le
+louage de chascune loge durant ledict mystère, que trente escus; n'y
+sera procédé qu'à jours de festes non solennelles; commenceront à (une)
+heure après midy, finiront à cinq; feront en sorte qu'il n'en suive
+scandalle ou tumulte; et à cause que le peuple sera distraict du service
+divin, et que cela diminuera les aulmônes, ils bailleront aux pauvres la
+somme de mil livres, sauf à ordonner de plus grandes sommes.»
+
+Cette stipulation d'une somme une fois payée est la plus ancienne
+redevance connue imposée à un théâtre au profit des pauvres. Nous avons
+le premier, dans un autre ouvrage, fait connaître cet édit. Nous n'en
+avons trouvé aucun autre qui ait, sous les règnes suivants, prescrit un
+prélèvement du même genre; mais si la mesure ne continua pas à être
+obligatoire, les comédiens furent toujours volontairement charitables.
+Sur les plus anciens registres que possède la Comédie-Française, sur les
+registres de la troupe de Molière, on voit souvent figurer à la dépense
+du jour des articles analogues à ceux que nous y trouvons à la date du
+25 mai 1665. On avait donné _Don Japhet d'Arménie_, de Scarron; la
+recette avait été de 265 livres; voici la dépense:
+
+ Frais ordinaires 55 liv. 13 s.
+ A Craunier, pour des menus frais, 1 10
+ A M. Ducroisy, pour une charité, 11 »
+ Pour les Capucins, 1 »
+
+Ou trouve souvent, sur les registres de cette troupe, de ces mentions
+de _charités_. On y voit même figurer le prix de _deux messes_; mais
+c'est quelques jours après la mort de Molière, et sans aucun doute à
+l'occasion de cet événement. Quant aux aumônes aux _Capucins_, elles
+reviennent sans cesse pour des sommes de _dix sous à deux et trois
+livres_. Jusqu'en 1696, ces dons demeurèrent variables; mais, à partir
+de cette époque, les Comédiens Français consentirent à ce qu'il fût
+prélevé chaque mois, sur leurs recettes, une somme à répartir entre les
+plus pauvres couvents de Paris. Les Cordeliers, non compris dans le
+partage, adressèrent aux Comédiens la requête suivante:
+
+«Chers frères, les Pères Cordeliers vous supplient très-humblement
+d'avoir la bonté de les mettre au nombre des pauvres religieux à qui
+vous faites la charité. Il n'y a point de communauté à Paris qui en ait
+un plus grand besoin, eu égard à leur nombre et à l'extrême pauvreté de
+leur maison. L'honneur qu'ils ont d'être vos voisins leur fait espérer
+que vous leur accorderez l'effet de leurs prières, qu'ils redoubleront
+pour la prospérité, de votre chère compagnie.»
+
+Le 25 février 1699, cet abandon, jusque-là facultatif de la part des
+directeurs, devint obligatoire, et une ordonnance de cette date porte
+que «le roi, voulant contribuer au soulagement des pauvres, dont
+l'Hôpital général est surchargé, a cru devoir leur donner quelque part
+aux profits considérables qui reviennent des opéras de musique et
+comédies qui se jouent à Paris par sa permission.»
+
+C'est de cette dernière époque que date ce qu'on appelle _le droit des
+pauvres_; mais avant la Révolution, cette redevance n'était pas la seule
+que les théâtres eussent à acquitter. Ils payaient également tribut, la
+Comédie-Française exceptée, à l'Académie royale de Musique. Des
+registres que possèdent les archives de l'Opéra nous font connaître les
+noms et les chiffres des redevanciers pour l'année 1784-85:
+
+Le Vauxhall d'Hiver, le sieur de La Salle, liv. s. d.
+ forfait pour l'année. 600 » »
+Les grands danseurs de corde, le sieur Nicolet,
+ à 48 livres par représentation. 18,048 » »
+Ambigu-Comique, le sieur Audiot, à 36 livres, par
+ représentation. 16,048 » »
+Variétés-Amusantes, les sieurs Maltère, à 36 livres
+ par représentation. 20,868 » »
+Redoute chinoise, le sieur Plainchêne, à 24 livres
+ par représentation. 2,391 » »
+Les Associés, du 1er octobre, 600 livres par an. 300 » »
+Figures en cire du sieur Curtins. 150 » »
+Spectacle du théâtre des Beaujolais. 835 » »
+Le sieur Préjean. 25 » »
+Ombres Chinoises. 120 » »
+Optique du sieur Zaller. 180 » »
+Les Fantoccini italiens. 345 » »
+Les feux du sieur Ruggiere. 936 » »
+Joute de la Rapée. 324 » »
+Joute du Gros-Caillou. 384 » »
+Courses de chevaux du sieur Ashley jusqu'au
+ 16 février 1785. 2,016 » »
+L'homme ventriloque. 24 » »
+Machine hydraulique, à 5 livres par mois. 5 » »
+Le sieur Nicoud, pour avoir le droit de faire
+ voir son singe. 6 » »
+Le sieur Marigny, pour avoir le droit de faire
+ voir des nains. 36 » »
+Le sieur Second, pour avoir le droit de faire
+ voir des marionnettes. 48 » »
+Le sieur Devains, pour un cabinet de figures en cire. 36 » »
+Le sieur Du Mesuyb, géants, pour la foire Saint-Germain. 30 » »
+Le sieur Berlin, mécanicien. 12 » »
+
+ Total. 63,841 6 8
+
+L'année suivante, les abonnements annuels furent plus nombreux; mais cet
+arrangement fut tout dans l'intérêt de l'Opéra, qui exigea, à forfait:
+de la Comédie-Italienne, 40,000 liv.; des Variétés, 40,000 liv.; des
+grands danseurs de corde, 24,000 liv.; et de l'Ambigu-Comique, 30,000
+liv.
+
+La Révolution vint abolir ce vasselage comme tous les autres; mais
+bientôt, le droit fixe et général du dixième de la recette brute au
+profit de l'administration des hospices fut établi à Paris, sur tous les
+théâtres sans exception. Cette mesure détermina la plupart d'entr'eux à
+augmenter du dixième le prix de leurs places, par ce calcul que le
+public ne serait point éloigné ou diminué par cette augmentation, qu'ils
+regardaient comme insignifiante, et qu'ainsi ce serait uniquement lui
+qui supporterait cet impôt. C'est ce qui explique le prix actuel de 44
+sous pour une place de parterre à la Comédie-Française. Il n'était
+antérieurement que de 40 sous.
+
+Un document administratif, récemment publié, fait connaître les sommes
+que les différents théâtres ont payées pour ce droit depuis trente-cinq
+années, que l'on divise en périodes quinquennales. L'Opéra a versé, pour
+sa part, 2 millions 573,000 fr.; le Théâtre-Français. 2 millions 215,000
+fr.; l'Opéra-Comique, 2 millions 60,000 fr. En voici le détail:
+
+ Opéra. Français. Opéra-Comique.
+
+ De 1807 à 1811, 293,000 351,000 334,000 fr.
+ De 1812 à 1816, 305,000 385,000 337,000
+ De 1817 à 1821, 282,000 344,000 323,000
+ De 1822 à 1826, 314,000 348,000 306,000
+ De 1827 à 1831, 309,000 234,000 243,000
+ De 1832 à 1836, 498,000 251,000 215,000
+ De 1837 à 1841, 572,000 303,000 302,000
+
+Nous bornant à ces cinq dernières années pour les autres théâtres, nous
+voyons que, de 1837 à 1841, en prenant, non pas le rang que leur assigne
+le plus ou le moins de dignité de leurs genres respectifs, mais l'ordre
+que nous indique l'importance de leur tribut, ils ont payé:
+
+ Cirque-Olympique, 356,000 fr.
+ Italiens, 315,000
+ Palais-Royal, 277,000
+ Variétés, 238,000
+ Gymnase-Dramatique, 216,000
+ Gaieté, 201,000
+ Vaudeville, 195,000
+ Porte-Saint-Martin, 180,000
+ Ambigu-Comique, 162,000
+ Folies-Dramatiques, 124,000
+
+Nous avons souvent entendu et lu des réclamations contre ce prélèvement
+sur les recettes des entreprises théâtrales; mais nous n'avons pas été
+frappés de la force des arguments qu'on a mis en avant pour les
+justifier. Pour notre part, nous ne croyons pas que l'art y gagnât plus
+que l'ordre public et la morale, si la libre concurrence était permise
+en spéculations de ce genre. Le législateur a donné à l'autorité le
+droit de limiter le nombre des théâtres et d'accorder les privilèges
+nécessaires pour les exploiter. C'est une faveur, par conséquent,
+qu'elle accorde; son droit d'y imposer des conditions est donc
+incontestable, et, pour notre pari, nous ne trouvons celle de remettre
+un dixième des recettes aux pauvres ni injuste ni excessive.
+
+Nous savons bien qu'on a argué contre ce droit des déconfitures
+nombreuses qui se sont succédé dans les directions; nous ne pensons pas
+qu'il en ait été le moins du monde la cause véritable; nous n'ignorons
+pas davantage qu'en additionnant les chiffres des déficits des faillites
+pendant une période dont on avait fait choix, on a trouvé que leur total
+était aussi celui des paiements faits aux hospices. On en a conclu que
+si les pauvres n'eussent rien reçu, les directeurs qui avaient fait de
+mauvaises affaires auraient au contraire pu payer intégralement leurs
+créanciers. Nous regardons ce calcul comme purement spécieux, et la
+conséquence comme fort peu logique. La plus forte partie de ce total des
+versements faits aux hospices a été fournie par les entreprises qui
+prospéraient, et par conséquent celles qui sont tombées pour n'avoir pas
+fait de recettes, à moins de se substituer aux pauvres, n'auraient
+profilé en rien de ce tribut des théâtres heureux. C'est donc ailleurs
+qu'il faut chercher la cause des malheurs financiers d'un grand nombre
+de directeurs, et le tort de l'administration, qui, à nos yeux, n'y est
+pas étrangère, mais par un tout autre fait que celui qui lui est
+reproché par les adversaires du droit des hospices.
+
+Les théâtres concourent à la prospérité de Paris en y attirant les
+étrangers, et le gouvernement est le premier à reconnaître l'influence
+politique qu'ils peuvent ainsi indirectement exercer; chaque année des
+subventions importantes sont demandées aux Chambres et votées par elles
+pour soutenir ceux des grands théâtres qui ont à faire face aux frais
+les plus considérables. Ils encouragent l'art, ils activent l'industrie,
+et l'on a calculé qu'en fournisseurs qu'ils alimentent et en individus
+qu'ils emploient, depuis le premier ténor de l'Opéra jusqu'à l'ouvreuse
+de loges des Funambules, vingt mille familles (plus d'un trentième de la
+population) sont intéressées plus ou moins directement à l'existence des
+théâtres. Enfin, le total annuel de leurs recettes ne s'élève pas à
+moins de 10 à 12 millions. On comprend facilement dès lors la portée
+désastreuse qu'ont nécessairement les malheurs financiers de ces sortes
+d'entreprises.
+
+Depuis 1830, dans une période de douze années, _vingt et un_ privilèges
+en autorisation équivalant à des privilèges (non compris les cinq
+théâtres royaux subventionnés) ont été exploités à Paris: la
+Renaissance, le Théâtre-Nautique, le Vaudeville, le Gymnase, les
+Variétés, le Palais-Royal, la Porte-Saint-Martin, la Gaieté, l'Ambigu, le
+Cirque, les Folies-Dramatiques, les Délassements-Comiques, le Panthéon,
+Beaumarchais, le Luxembourg, Saint-Marcel, Molière, Saint-Laurent, les
+Jeunes-Élèves, le Gymnase-Enfantin et les Funambules. Eh bien! dans
+cette, même période, la _Gazette Municipale_, qui s'est livrée, dans un
+article très-bien pensé, à cette triste supputation, compte _dix-huit_
+déconfitures!
+
+La cause est-elle dans l'abandon du goût public? non, car aujourd'hui,
+autant que jamais, la population se porte nombreuse aux théâtres qui
+savent l'attirer, et le chiffre total des recettes générales est là pour
+en fournir la preuve. Il a doublé depuis 1814.
+
+Dans le nombre des théâtres? Mais leur nombre n'a pas doublé comme les
+recettes, et d'ailleurs, telle entreprise qui a succombé sous une
+administration réussit immédiatement après sous une autre.
+
+Il faut donc le reconnaître, la prospérité des théâtres est tout entière
+dans les entrepreneurs qui les dirigent; et, puisque la limitation du
+nombre de ces entreprises, la durée et la concession des privilèges,
+constituent un droit purement administratif, c'est l'administration qui
+devient responsable quand elle n'a pas apporté dans ses choix toute la
+sollicitude nécessaire, quand elle les a fait porter sur des hommes sans
+aptitude, sans garanties. Or, nous le demandons, à coté de choix sérieux
+qui semblent avoir été faits pour être la critique et la condamnation
+des autres, à côté de choix d'hommes qui ont su faire la fortune de leur
+théâtre, la leur et celle de leurs cointéressés, combien n'a-t-on pas vu
+de nominations dont le bon sens public est encore à se rendre compte?
+Trop souvent, pour se délivrer d'une obsession ou faire cesser une
+attaque, on a remis à un homme un droit qui lui fournit l'infaillible
+moyen de se ruiner et de ruiner les autres. Il faut des qualités
+nombreuses pour faire un bon directeur de théâtre. On a vu, la plupart
+du temps, prendre les hommes qui en étaient le plus dépourvus.
+
+Nous ne craignons pas de le dire, la Banque de France, si prospère, si
+opulente, si féconde pour ses actionnaires, la Banque de France
+elle-même n'eût pas résisté à la direction de certains privilégiés.
+Qu'on veuille donc bien voir le mal là où il est, et ne pas en aller
+chercher la cause dans le droit des hospices, impôt respectable et bien
+assis.
+
+
+
+La Sainte-Cécile.
+
+Les vieux usages s'effacent graduellement, et bientôt il ne restera plus
+rien des institutions dont l'origine était antérieure à la Révolution.
+Autrefois, le 22 novembre de chaque année, les musiciens de Paris
+fêtaient leur patronne, sainte Cécile, par une messe du rite solennel.
+Les plus habiles chanteurs et instrumentistes de nos théâtres
+contribuaient en cette circonstance à l'éclat des cérémonies
+liturgiques. Heureuse la paroisse qu'ils choisissaient pour s'y faire
+entendre! Ce fut, tour à tour Saint-Sulpice, Saint-Eustache et
+Saint-Roch, et toujours une affluence considérable se groupa autour
+d'eux, dans l'église qu'ils emplissaient de pieuses harmonies. Cette
+affluence-même a effrayé l'autorité ecclésiastique, elle a pensé que
+l'office de sainte Cécile dégénérait en spectacle, et qu'une curiosité
+profane était le principal motif de ce concours. Une défense expresse de
+l'archevêque de Paris a interdit la célébration de la Sainte-Cécile.
+L'association des artistes musiciens ne pourra plus consacrer ses
+talents à son antique patronne, et devra se borner désormais à des
+_festivals_ donnés dans la salle de l'Opéra.
+
+Ainsi, quoique Paris soit le véritable chef-lieu du monde musical, la
+Sainte-Cécile n'y a pas été chômée; quelques ménétriers des guinguettes
+ont fraternisé, le soir du 22 novembre, dans les cabarets des barrières,
+mais le _propre_ de la sainte n'a pas été tiré des armoires des
+sacristies. Il n'en a pas été de même dans les départements; les
+musiciens de presque toutes nos villes ont rendu à leur patronne leur
+hommage accoutumé, avec le concours du clergé. Les sociétés
+philharmoniques, les corps de musique de la garde nationale et des
+régiments se sont réunis dans les églises, et le plaisir causé par leurs
+accords n'a nui en aucune façon à l'édification des fidèles. En Flandre
+surtout le culte de sainte Cécile est plus que jamais en vigueur. Les
+nombreuses confréries musicales des villes du Nord, différenciées par
+leurs costumes ou par des ornements particuliers, rivalisent de zèle
+pour honorer la vierge chrétienne sous la protection de laquelle elles
+se sont placées.
+
+C'est sur la foi des anciens actes de sainte Cécile que les musiciens
+l'ont adoptée pour patronne. Ses biographes racontent qu'élevée dans le
+christianisme, au sein d'une famille païenne, elle s'exerçait à chanter
+les louanges du Seigneur en s'accompagnant sur la harpe. Elle fut
+martyrisée, selon Fortunat de Poitiers, entre l'an 176 et 180, sous les
+empereurs Commode et Marc-Aurèle. Sa fête est solennisée, non-seulement
+en France, mais dans toute l'Europe. Deux auteurs anglais, Pope et
+Congrève, ont composé des odes à sa louange. «Que les poètes, s'écrie
+Pope, cessent de nous vanter Orphée; Cécile a reçu le don d'une
+puissance irrésistible. Les chants d'Orphée ramenèrent une ombre des
+enfers; ceux de Cécile transportent nos âmes au ciel.»
+
+
+
+Théâtres.
+
+[Illustration: Théâtre-Italien.--Une Scène de _Maria di Rohan_.]
+
+THÉÂTRE-ITALIEN.
+
+_Maria di Rohan_, mélodrame tragique en trois parties, musique de M.
+DONIZETTI.
+
+[Illustration: M. Donizetti.]
+
+M. Donizetti est assurément le plus fécond des compositeurs modernes. Il
+lui faut moins de temps pour jeter sur le papier un _mélodrame_ tragique
+ou comique, qu'à M. tel ou tel pour composer une romance. A-t-il
+quarante ans? je ne sais; mais, ce que je sais bien, c'est qu'il a déjà
+produit soixante-quinze opéras. Dom Sébastien est le dernier; _Maria di
+Rohan_ est le soixante-quatorzième.
+
+Qui n'a vu au Vaudeville, il y a quelque dix ou onze ans, un drame en
+trois actes intitule _Un Duel sous le cardinal de Richelieu?_ Qui peut
+avoir oublié combien Volnys y était terrible, combien madame Albert s'y
+montrait pathétique et passionnée? C'est ce drame que M. Cammarano,
+poète ordinaire de Sa Majesté Donizetti ler, a traduit en vers italiens
+et intitulé _Maria di Rohan_. Maria, c'est la duchesse de Chevreuse,
+infidèle à son mari et éprise du prince de Chalais, par un de ces
+bizarres caprices du coeur qu'on ne peut s'expliquer; car il n'y a pas
+un spectateur ni une spectatrice qui ne donnât volontiers dix princes de
+Chalais pour le duc de Chevreuse.
+
+M. Cammarano, qui a plus de sens qu'on ne le supposerait quand ou voit
+jouer son _Bélisario_, a suivi, scène par scène, le drame de M. Lockroy.
+Il est donc inutile que je raconte ce une tout le monde sait. La
+surprise, la douleur, l'indignation du duc, quand il se voit trahi par
+son meilleur ami et par la femme pour laquelle il aurait donné mille
+fois sa vie, sa joie cruelle quand il est sûr de se venger, l'abattement
+du prince, la terreur de l'épouse coupable, tous ces éléments de terreur
+et de pitié font du dénouement de _Maria di Rohan_ l'une des scènes les
+mieux conçues et les plus vigoureusement exécutées du théâtre
+contemporain. Cette scène a inspiré à M. Donizetti un trio d'un effet
+puissant, et qui aurait suffi au succès de son soixante-quatorzième
+ouvrage. Il s'y trouve cependant bien d'autres morceaux remarquables, un
+air plein d'éclat et de passion chanté par le duc de Chevreuse, quand le
+terrible secret lui est révélé, deux charmantes cavatines, un duo fort
+agréable, et des couplets où pétille toute la gracieuse malice et toute
+la verve satirique du jeune abbé de Gondy. A tout ce mérite dramatique
+du poème, à toute cette richesse mélodique de la partition, ajoutez la
+supériorité de l'exécution, la finesse et la grâce de madame Brambilla,
+l'habileté vocale et la mélancolie de Salvi, l'énergie dramatique de
+mademoiselle Grisi, la profonde et brillante passion de Ronconi, ce
+grand acteur, et vous ne vous étonnerez plus que la salle Ventadour soit
+pleine jusqu'aux combles à chaque représentation de _Maria di Rohan_,
+depuis tantôt quinze jours.
+
+
+
+ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
+
+_Dom Sébastien, roi de Portugal_, opéra en cinq actes, paroles de M.
+SCRIBE, de l'Académie Française, musique de M. GAÉTANO DONIZETTI,
+divertissements de M. ALBERT, décorations de MM. PHILASTRE et CAMBON,
+SÉCHAN, DIETERLE DE DESPLÉCHIN.
+
+Le roi dom Sébastien,--celui de l'histoire,--eut un jour, comme on sait,
+la fantaisie de conquérir le Maroc. Il leva une armée de quatorze mille
+hommes, ou à peu près, et s'embarqua. A son arrivée en Afrique, il
+trouva devant lui soixante mille hommes au moins sous les armes,
+lesquels étaient commandés par l'empereur de Maroc en personne. Cet
+empereur de Maroc était un homme d'un caractère et d'un talent
+remarquables. Il recula d'abord devant les Portugais, qui se mirent à sa
+poursuite et s'éloignèrent ainsi de la côte. Tout à coup il fit
+volte-face, étendit autour de la petite troupe de dom Sébastien les
+immenses ailes de sa cavalerie, le sépara de sa flotte, l'investit
+complètement, et ne livra la bataille qu'après s'être assuré de la
+victoire. Dom Sébastien périt dans la mêlée, et les Portugais furent
+exterminés.
+
+Dom Sébastien fut on grand fou, on ne peut le nier; mais il fut puni par
+où il avait péché, et son malheur fut assez grand pour que l'on dût
+considérer sa faute comme expiée. M. Scribe n'en a pas jugé ainsi, et ne
+l'en a pas tenu quitte à si bon marché.
+
+C'est donc l'histoire du roi dom Sébastien, revue, corrigée et
+considérablement augmentée par le très-spirituel auteur de _Bertrand et
+Raton_ et de _la Camaraderie_, qu'il faut que je vous raconte.
+
+--Bélier, mon ami, commence par le commencement,--Je ne connais guère de
+précepte plus sage, et auquel il soit plus utile de se conformer. Au
+premier acte, donc, le roi est au moment du s'embarquer. Son oncle, dom
+Antonio, qui doit être, en son absence, régent du royaume, l'attend sur
+le port. C'est le même que l'histoire appelle dom Henri.
+
+Dom Antonio est en compagnie de dom Juan de Sylva, grand-inquisiteur.
+Ils causent en attendant l'arrivée du roi, et dès les premiers mots,
+l'on voit ce qu'ils sont et à qui l'on a affaire. Il serait difficile de
+trouver un oncle et un inquisiteur moins délicats. Jugez-en;
+
+DOM ANTONIO.
+
+Ainsi nous l'emportons, et le destin entraîne L'imprudent Sébastien sur
+la rive africaine.
+
+JUAN DE SYLVA.
+
+Mais, prêt à s'éloigner, votre royal parent, O dom Antonio, vous remet
+la régence...
+
+ANTONIO.
+
+Que je dois à vos soins, vous, ministre prudent. Vous,
+grand-inquisiteur... et, pendant son absence, Je pretends avec vous
+partager la puissance...
+
+JUAN, à part.
+
+Que ta débile main ne gardera qu'un jour.
+
+Cet hypocrite maraud de dom Juan s'est, en effet, vendu et a vendu sa
+patrie au roi d'Espagne, qui n'attend que le moment favorable pour
+s'emparer du Portugal.
+
+[Illustration: Dom Sébastien.--Levasseur, dom Juan.]
+
+[Illustration: Académie royale de Musique.--_Dom Sébastien_.--Scène du
+troisième acte. Une place publique.--Dom Sébastien se présente au peuple
+pour se faire reconnaître; le grand-inquisiteur le fait arrêter comme
+imposteur.]
+
+Ces deux honnêtes personnages sont interrompus,--quand ils n'ont plus
+rien à se dire,--par un soldat armé d'un placet. Vous jugez comme on le
+reçoit: «Arrière, vilain! hors d'ici, manant!» Mais le roi n'entend pas
+qu'on traite ses soldats d'une façon si cavalière, et il arrive tout à
+propos pour prouver au soldat maltraité qu'il _vaut mieux avoir affaire
+à Dieu qu'à ses saints_. «Qui es-tu?» dit-il au pauvre diable.--Celui-ci
+lui raconte qu'il a été matelot, soldat et poète; mais il ajoute, et à
+mon sens il a grand tort, qu'il a été de l'expédition de Vasco de Gama.
+Il ne faut jamais se vanter d'exploits qu'on n'a pas faits.
+
+[Illustration: Dom Sébastien.--Duprez, dom Sébastien.]
+
+Or, la découverte des Indes-Orientales, a eu lieu longtemps avant sa
+naissance; mais quand il se vante d'être poète, on peut s'en rapporter à
+lui; il s'appelle Camoens. Que demande Camoens? Deux choses; que le roi
+lui donne du service dans l'armée d'Afrique;--accordé;--qu'il ne laisse
+pas brûler vive une pauvre jeune fille qui est tombée dans les griffes
+de l'Inquisition.
+
+[Illustration: Dom Sébastien.--Madame Stoltz, Zaida.]
+
+Ce second point est plus difficile, car le cas est grave. D'abord, la
+condamnée s'appelle Zaida, nom fort compromettant à Lisbonne, car il ne
+ressemble guère à un nom chrétien. De fait, elle est fille d'un grand
+personnage du Maroc, bien quelle ne s'en vante pas. On l'a prise à
+Tunis--que diable aussi était-elle allée faire à Tunis?--on l'a
+convertie de force, puis on l'a mise au couvent. Elle s'est ennuyée au
+couvent, et a jeté un beau jour le froc aux orties. On l'a reprise, et
+on la mène au bûcher. «Pourquoi fuyais-tu? dit le roi.--Pour revoir
+l'Afrique et mon vieux père.--Tu ne mourras pas.»
+
+[Illustration: Dom Sébastien.--Barroilhet, Camoens.]
+
+Le grand-inquisiteur réclame et défend, comme de raison, les droits de
+la justice. (Cela s'appelait _justice_, en ce pays-là.) «Sire, vous êtes
+tout-puissant, mais vous ne pouvez annuler les arrêts de notre saint
+tribunal.--Eh bien! je puis du moins commuer la peine, et je condamne
+cette jeune fille à l'exil.--En quels lieux?--_En Afrique, et près de
+son vieux père_.
+
+Comme un le voit, le roi dom Sébastien est d'humeur plaisante; mais il a
+affaire à forte partie, et dom Juan de Sylva grommelle entre ses dents;
+«Rira bien qui rira le dernier.»
+
+Au second acte, la scène est en Afrique, Zaïda est de retour de ses
+longs voyages et réinstallée dans le palais de son père. Le général en
+chef des Marocains,--qui d'ailleurs porte un nom peu commun en Arabie,
+car il s'appelle Abayaldos,--le farouche. Abayaldos est amoureux de
+Zaïda, et n'a pris aucune inquiétude de ses voyages et de ses aventures.
+C'est sans doute l'usage dans le Maroc que les jeunes filles fassent
+toutes seules leur tour d'Europe, pour perfectionner leur éducation.
+Abayaldos en est plus épris que jamais, et cette confiance héroïque ne
+lui sert de rien. Zaïda est revenue d'Europe amoureuse de dom Sébastien,
+ce qui est assez naturel puisqu'elle lui doit la vie. Elle l'aime avec
+tant d'ardeur que, lorsqu'elle en parle, elle ne sait plus ce qu'elle
+dit.
+
+ Hélas! le doux ciel de mes pères
+ N'a pu consoler mon ennui:
+ Mon âme _aux rives étrangères
+ Est demeurée auprès de lui_.
+
+Elle ne peut ignorer pourtant qu'il est en Afrique, puisque c'est lui
+qui l'a ramenée, et puisque le cri de pierre des Africains retentit de
+tous les côtés autour d'elle. D'ailleurs, aussitôt qu'elle apprend
+l'issue du combat, que fait-elle? elle vole sur le champ de bataille. Ce
+qui prouve, par parenthèse, avec quelle impudence on a calomnié ces
+pauvres Orientaux quand on a prétendu qu'ils enfermaient leurs femmes et
+leurs filles.
+
+Après tout, Zaïda ne pouvait mieux faire que de tenter cette incursion à
+travers champs, comme vous allez voir.
+
+Le terrible Abayaldos a taillé les chrétiens en pièces. Dom Sébastien
+est blessé, et dom Henrique aussi. Dom Sébastien s'évanouit au moment
+même où le sanguinaire Abayaldos arrive auprès de lui, le yatagan au
+poing, et suivi de ses Marocains. «Où est le roi? dit Abayaldos--C'est
+moi,» dit dom Henrique en se mourant. Quant il a dit cela, il tombe et
+meurt. «Puisqu'il est mort, dit Abayaldos, vous ferez bien de profiter
+de l'occasion pour l'enterrer.» Après tout, cet Abayaldos n'est pas
+aussi méchant que son terrible nom le ferait croire.
+
+[Illustration: Dom Sébastien.--Massot, Abayaldos.]
+
+Cependant le roi dom Sébastien est resté tout seul, évanoui, et couché
+sur une pierre. Abayaldos ne l'a pas vu, ou l'a cru mort. Zaida paraît
+tout à coup. Zaida, qui ne va jamais sans son flacon, lui fait respirer
+_des sels_ (textuel). Il se ranime, il se relève, il chante, et, sans
+désemparer, se prend pour Zaïda de la passion la plus vive, ce qui
+convient merveilleusement à sa situation et à sa fortune. Aussitôt
+Abayaldos revient; il ne s'étonne pas le moins du monde, de trouver là
+Zaïda, et ne songe pas même à lui demander ce qu'elle y fait; il est
+trop habitué à la voir courir. Mais, apercevant un chrétien debout, il
+vent l'abattre. Zaida le défend. «Ne le tuez pas, dit-elle; laissez-le
+libre, et je vous épouserai.» Marché conclu. L'amoureux dom Sébastien ne
+trouve pas le plus petit mot à dire à cet arrangement; et, demeuré seul,
+il chante une romance:
+
+ Seul sur la terre,
+ Dans ma misère,
+ Je n'ai plus rien.
+ Amour céleste,
+ Qui seul me reste,
+ Est mon soutien, etc.
+
+On ne s'explique pas trop peut-être cet _amour céleste_ pour une femme
+qu'il vient de voir marier au superbe Abayaldos sans hasarder même une
+observation. Mais le grand talent de M. Scribe est justement de promener
+ses spectateurs dans un monde merveilleux, où rien ne se passe comme
+dans le monde réel.
+
+Vous voudriez bien savoir quel parti prend dom Sébastien après qu'il a
+chanté sa romance, et s'il fait quelques tentatives pour entretenir
+Zaida de cet _amour céleste, qui seul lui reste_. Mais je ne puis vous
+le dire, par la raison très-plausible que je n'en sais rien.
+
+Quoi qu'il en soit, au troisième acte, nous retrouvons dom Sébastien à
+Lisbonne. Il y est arrivé tout juste pour assister à son enterrement. En
+effet, le roi de Maroc a rendu au Portugais le cadavre de dom Henriqne.
+Non content de ce procédé courtois, il leur offre la paix, _une paix
+éternelle_, et, pour que ses propositions soient mieux accueillies, il a
+choisi pour son ambassadeur l'irrésistible Abayaldos. Toute la ville est
+en l'air; les cloches sonnent à toute volée; la cathédrale drapée et
+pavoisée de noir est prête pour le service funèbre; bientôt le cortège
+s'avance. Vous n'exigez pas sans doute que je vous fasse le compte de
+tous les moines gris, blancs ou noirs du cortège: ils sont innombrables;
+chacun d'eux tient un cierge allumé dans la main. Après eux viennent les
+députations des villes, précédées de leurs bannières; puis les autorités
+constituées du royaume, religieuses civiles et militaires; puis les
+chevaux de bataille du roi, empanachés, caparaçonnés de noir et
+d'argent. Il y en a six, quoique l'usage, ne fut pas d'en exhiber plus
+d'un; mais l'Opéra a jugé qu'un seul cheval serait maigre et de peu
+d'effet; l'Opéra est mathématicien, il a calculé que si un cheval
+faisait plaisir à voir, six chevaux feraient naturellement six fois plus
+de plaisir, et il n'a pas coutume de lésiner avec le public. Après les
+chevaux vient le corbillard, qui est superbe. Ce spectacle n'est pas
+très-réjouissant, peut-être, mais il est certainement magnifique, et
+l'on n'a jamais rien vu de plus beau, même sur le boulevard du Temple,
+même au Cirque-Olympique. Il nous est doux d'avoir à constater sur ce
+point la supériorité de l'Opéra.
+
+Dom Sébastien, confondu dans la foule, assiste froidement à cette
+cérémonie, avec son ami Camoens, qu'il vient de retrouver là, et il est
+vrai de dire qu'il prend assez philosophiquement la chose. Mais quand un
+roi veut garder l'incognito, il ne doit pas prendre un poète, pour
+confident. Les inquisiteurs,--vous savez qu'ils ont un vieux sujet de
+rancune contre dom Sébastien,--s'avisent de faire son oraison funèbre,
+et Dieu sait tout ce qu'ils se permettraient si Camoens les laissait
+dire; mais il se montre, et réclame: «Je ne souffrirai pas qu'on outrage
+mon roi,» s'écrie-t-il. Dom Juan, l'inquisiteur en chef, survient avec
+dom Antonio, le régent, qui, sur la nouvelle de la mort de son neveu,
+est devenu roi. Il ordonne qu'on arrête Camoens et dom Sébastien est
+obligé de se montrer à son tour. Mais, les deux coquins n'ont garde de
+le reconnaître. Il a beau se nommer et faire valoir son bon droit, les
+familiers du saint-office l'entourent, le garrottent et l'entraînent
+dans les cachots de l'inquisition.
+
+Une fois arrêté, il faut bien qu'on s'en débarrasse. Le sacré tribunal
+s'assemble; on l'interroge: il répond fièrement qu'il ne répondra pas.
+C'est ce qu'il peut faire de mieux puisque sa perte est résolue; mais
+Zaida a demandé à comparaître connue témoin. (Elle est venue à Lisbonne
+avec son mari.) Elle proclame l'identité du roi. Infortunée! le farouche
+Abayaldos est derrière elle, sous le costume et le sinistre voile d'un
+familier de l'inquisition. Il la dément, elle insiste, et laisse percer
+le secret de sa passion; il se découvre alors, et la livre aux
+inquisiteurs. Les inquisiteurs, enchantés d'une pareille aubaine,
+condamnent le roi et l'Africaine à périr sur le même bûcher.--Entre
+nous, je suis loin de blâmer la sentence, pourvu toutefois qu'on se hâte
+de l'exécuter.
+
+On ne tarde guère. Dom Juan est aussi pressé que moi d'arriver au
+dénouement. Mais le dénouement pour lui c'est l'avènement des
+Espagnols.--Ils s'approchent.
+
+ Dès ce soir,
+ Le duc d'Albe sera sous les murs de Lisbonne!
+
+et aucun Portugais ne s'en doute! Voilà une marche merveilleuse!
+
+On amène Zaida devant l'inquisiteur: «Tes jours et ceux de ton complice
+sont entre mes mains.
+
+--Prends-les.
+
+--Et si je te faisais grâce?
+
+--Je refuserais.
+
+--Et si je sauvais la vie de celui que tu nommes le roi?
+
+--Le sauver! lui? Que faut-il faire?
+
+--Presque rien. Qu'il signe cet écrit, et je vous sauverai tous les
+deux. Sinon, la mort.»
+
+Zaida fait la commission. Qu'est-ce donc que cet écrit si important?
+C'est une déclaration par laquelle dom Sébastien cède au roi d'Espagne
+tous ses droits sur la couronne de Portugal. Dom Sébastien refuse:
+«Plutôt mourir dix fois!»--Mais voir mourir celle qu'il adore! cet
+effort est au-dessus de son courage, et il signe. A peine il a signé,
+qu'on entend une barcarolle.
+
+C'est Camoens qui chante sous les fenêtres du palais de l'inquisition.
+Ces fenêtres sont tout ouvertes. On se doute bien que l'Inquisition
+n'aurait jamais imaginé de mettre des barreaux à ses fenêtres. Griller
+les fenêtres d'une prison! allons donc! pour qui la prenez-vous? Elle
+n'était pas capable de procédés aussi peu délicats! Camoens entre donc
+par cette fenêtre sans le moindre obstacle, et dit au prince et à Zaida;
+«Suivez moi.»
+
+ A ce balcon une échelle attachée,
+ Et du toit de la tour une barque, approchée
+ Vont nous conduire à l'autre bout.
+
+C'est fort bien; mais pour qui s'est-il amusé à canter deux couplets de
+barcarolle, au lieu de monter tout de suite? On l'a entendu, comme de
+raison. Vraiment, les poètes et les barytons ne devraient jamais se
+mêler des affaires politiques.
+
+Qu'arrive-t-il? Que pendant qu'ils font sur les toits un voyage fort
+périlleux, dom Juan et l'implacable Abayaldos se promènent au bas de
+l'édifice. Il y a, dit l'un, complot pour les sauver.--Je le sais, dit
+l'autre.--Ils vont fuir.--Tant mieux!--Pourquoi?--Regardez.»
+
+Les trois fugitifs sont sur l'extrémité d'un toit suspendu au-dessus du
+Tage. Une échelle de cordes pend à ce toit. Dom Sébastien s'y place, et
+commence à descendre: Zaida le suit. Alors, un coup de fusil part du
+coin de l'édifice et blesse à mort Camoens; des soldats coupent
+l'échelle, et Zaida ainsi que dom Sébastien disparaissent dans les
+flots.
+
+Il va peu de livrets qui renferment autant de faits et d'incidents que
+celui de _Dom Sébastien_; les événements s'y succèdent avec une telle
+rapidité que l'auteur a rarement le temps de les préparer, de les
+expliquer, ou de les développer convenablement. Les situations y
+abondent, mais les sentiments, les passions que ces situations devraient
+faire naître, ne sont peut-être pas assez indiquées.
+
+On connaît les qualités habituelles de M. Donizetti, son habileté à
+manier l'orchestre et à tirer parti de la voix des chanteurs, la
+facilité de ses mélodies et l'élégante clarté de son style. Ces dons
+précieux que lui a prodigués la nature, et que l'étude a développés en
+lui, brillent d'un vif éclat dans une partie des morceaux de _Dom
+Sébastien_. Il y en a bien quelques-uns où son imagination paraît en
+défaut, où il semble que l'inspiration lui manque. Dans ces morceaux
+même il chante toujours; seulement sa mélodie est vulgaire et roule sur
+des données trop connues pour intéresser. Le choeur d'introduction,
+l'air de Camoens, les couplets où il prédit l'avenir--(de quoi se
+mêle-t-il?), l'air du roi: _Entendez-vous la trompette?_ sont de ce
+nombre, ainsi qu'une bonne moitié des morceaux du second acte; mais la
+marche des inquisiteurs, où les timbales sont si heureusement
+employées; l'air où Zaida remercie le roi, qui vient de la délivrer; au
+second acte, le duo entre Zaida et Sébastien, dont l'accompagnement est
+si habilement détaillé et si expressif, sont des inspirations
+remarquables. L'air de Sébastien, qui termine cet acte, est plein de
+grâce et de mélancolie, et je ne verrais rien à lui reprocher, si M.
+Duprez le chantait juste. Mais, hélas! M. Duprez ne ressemble-t-il pas
+un peu trop aujourd'hui à un excellent cavalier dont le cheval est
+fourbu?
+
+Au troisième acte, il y a deux duos. Le premier, chanté par Massot et
+madame Stoltz brille par l'énergie; le second a beaucoup de charme, au
+moins dans la première partie, et M. Bairoilhet y montre une grâce et
+une facilité d'exécution vocale bien rares aujourd'hui. La seconde
+partie serait mieux placée à l'Opéra-Comique qu'au grand Opéra. Mais
+tout cela, et même la charmante romance de Camoens, est oublié quand on
+entend la marche qui accompagne le cortège funèbre. Les trompettes, les
+tambours amortis par le crêpe, les chants de l'église et ceux du peuple
+et des guerriers, combinés avec une habileté souveraine, y produisent un
+effet qu'on chercherait vainement à analyser et à décrire. Cela serre le
+coeur, et remplit l'imagination d'idées funèbres et, comme dit Bossuet,
+de tous les _épouvantements_ de la mort.
+
+Le final du quatrième acte, qui termine la scène de l'inquisition, est
+encore un morceau du premier ordre, et auquel il n'y a rien à comparer
+dans le répertoire de l'Académie-Royale de Musique, si l'on en excepte
+les morceaux d'ensemble de Rossini, et la conjuration des catholiques,
+dans _les Huguenots_.
+
+Ou trouve, au cinquième acte, un duo remarquable, une barcarolle
+charmante et délicieusement chantée par Bairoilhet, et un petit trio
+plein de grâce et d'esprit, et qui serait irréprochable s'il n'était,
+par malheur, un peu trop léger pour la situation. Ce défaut se retrouve
+plus d'une fois dans la partition de M. Donizetti, comme dans ses autres
+ouvrages. Mais où donc n'y a-t-il pas de défauts? La perfection n'est pas
+de ce monde. On peut du moins avoir assez de qualités pour faire oublier
+ses défauts, et c'est à quoi M. Donizetti réussit à merveille.
+
+Les décorations de Dom Sébastien sont magnifiques. On y a surtout
+remarqué trois vues de Lisbonne, et une admirable toile de fond, qui
+représente la plaine d'Aleazar-Kebir, après la défaite des Portugais.
+C'est un tableau qui, s'il était peint à l'huile, suffirait pour rendre
+un paysagiste immortel. L'auteur n'a pas signé, mais je suis bavard, et
+j'aime à trahir les incognito. C'est à M. Despléchin que l'on doit ce
+bel ouvrage.
+
+
+
+
+MARGHERITA PUSTERLA.
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+SENTENCE.
+
+Cependant on disposait tout pour le nouveau jugement. Le procès secret
+intenté devant la société de justice une fois terminé, son arrêt devait,
+comme la première fois, être soumis à l'assemblée générale qui
+représentait ou était censée représenter le peuple milanais. La cloche
+du _Broletto nuovo_, qui invitait les chefs de famille à se rassembler
+pour entendre la lecture du jugement et pour donner leur avis, retentit
+dans le coeur de Buonvicino comme un prélude de mort, comme le râle de
+l'agonie. Abandonnant sa cellule, il entra dans l'église pour y prier.
+Il alla se prosterner devant ce même tombeau près duquel il s'était
+agenouillé pendant ce mémorable vendredi-saint où Dieu avait parlé à son
+coeur, et, lui inspirant un pieux repentir, l'avait appelé à une vie
+nouvelle. Que d'événements avaient eu lieu depuis ce jour! Marguerite
+était encore le principal objet de ses pensées, mais, hélas! dans quelle
+affreuse situation elle se trouvait alors!
+
+Pendant qu'il priait pour les opprimés et pour les oppresseurs, absorbé
+depuis quelques heures dans ses méditations et dans ses prières, il se
+sentit toucher légèrement l'épaule. Il leva les yeux et aperçut un jeune
+page, élégamment vêtu, qui se tenait à une respectueuse distance. Une
+grosse vipère brodée en argent sur son justaucorps apprit à Buonvicino
+que ce page était de la maison de Visconti. Le coeur palpitant de
+crainte et d'espérance, il marcha à sa rencontre, et, avec un regard qui
+exprimait toute l'anxiété de son âme, il lui dit:
+
+«Quels sont les ordres du seigneur vicaire?»
+
+[Illustration.]
+
+Le page répondit en s'inclinant:
+
+«L'excellentissime seigneur vicaire présente ses respects à votre
+révérence. Il a envoyé de fortes aumônes pour qu'on dise des messes à
+votre couvent, et il se recommande spécialement à vos prières. Puis il
+lui fait savoir que ceux qui ont été jugés ce matin....
+
+--Ils ont donc été jugés? interrompit Buonvicino, pâlissant et
+rougissant tour à tour.
+
+--Ils ont été condamnés à la mort,» répondit le page avec indifférence,
+
+Buonvicino eut à peine la force de demander: «Tous?
+
+--Tous, reprit le page, et le prince, en témoignage de son estime
+particulière, accorde à votre révérence la faveur de les assister dans
+leurs derniers moments.»
+
+Était-ce pitié véritable? était-ce' une injure raffinée de Luchino? Le
+moine ne chercha point à le deviner; mais en un instant il comprit tout
+ce que devait avoir de pénible pour lui le devoir nouveau qu'il lui
+restait à remplir. Il leva ses regards vers le ciel, et s'écria:
+
+«Que le sacrifice s'accomplisse!»
+
+Puis se tournant vers l'envoyé de Luchino:
+
+«Rendez grâce au seigneur vicaire de ce que je reçois de lui comme une
+faveur, et du ciel connue une dernière épreuve, --et la plus
+redoutable.»
+
+Le lendemain, quand midi sonna. Marguerite entendit ouvrir la porte de
+son cachot. Oh! cette fois, ce n'était point pour un brutal geôlier
+qu'elle s'ouvrait; cette fois, Marguerite ne rencontre pas, comme à
+l'ordinaire, un regard injurieux ou indifférent. Non, elle voit, oh!
+elle voit, elle reconnaît un ami, elle reconnaît Buonvicino.
+
+[Illustration.]
+
+«O mon père! s'écria-t-elle, quelle consolation est la mienne! je
+n'eusse jamais osé la demander au Seigneur. Le ciel ne m'a donc point
+oubliée, et, au milieu de ce purgatoire, il m'envoie un de ses anges
+pour me relever.
+
+--Dieu, ma fille, n'oublie rien sur la terre, pas même le vermisseau que
+nous foulons en passant; comment oublierait-il les créatures qu'il a
+faites à son image?»
+
+Qui pourrait raconter ce que se dirent, dans une pareille circonstance,
+ces deux coeurs animés du plus pur amour et vivifiés par la piété la
+plus ardente? Lorsque Marguerite, accablée par le poids de ses
+souvenirs, cachait sa tête dans ses mains et se taisait, Buonvicino
+respectait ce douloureux silence. Avait-elle besoin, au contraire, de
+laisser s'exhaler en paroles un désespoir si longtemps comprimé, il lui
+ouvrait son âme. Ils parlaient ensemble de tout ce qu'ils avaient aimé,
+de tout ce qu'ils aimaient encore et que l'échafaud allait leur ravir;
+et les récompenses qu'un Dieu consolateur leur promettait dans l'autre
+vie, leur apparaissant au-delà de ce sombre avenir, adoucissaient leurs
+affreuses tortures. Mais lorsque le moine fut obligé de se retirer et de
+laisser Marguerite à elle-même, les horreurs de la mort l'effrayèrent;
+elle tomba, abattue par la douleur, sur le pavé de son cachot, et donna
+des larmes amères à cette vie qu'on allait lui enlever dans sa fleur.
+
+[Illustration.]
+
+Plusieurs jours de suite, Buonvicino revint dans la cellule de
+Marguerite l'assister de ces consolations si précieuses qui sont le
+trésor des coeurs dévoués. Un jour, lorsqu'il eut salué sa pénitente
+d'une voix étouffée et bien différente de la voix d'un homme oui annonce
+une faveur:
+
+«Madame, lui dit-il, on veut que je vous apprenne que les coutumes vous
+concèdent la faculté de demander la grâce qui vous plaira le plus.»
+
+Le regard éteint de Marguerite brilla d'une joyeuse espérance; son pâle
+visage s'anima d'une couleur gracieuse semblable à celle que rêve
+l'imagination du montagnard exilé, lorsqu'il pense à un coucher de
+soleil du printemps sur les cîmes neigeuses de la patrie absente; et
+sans hésiter elle s'écria;
+
+«Qu'on me laisse voir mon mari,»
+
+Le moine avait prévu ce voeu, et réprimant avec effort ses larmes, il
+répondit:
+
+«Dieu seul peut désormais satisfaire ce désir.
+
+--Il est mort?» demanda-t-elle en reculant épouvantée, et en tendant ses
+mains raidies.
+
+Le silence du moine, ses soupirs, sa tête baissée, lui confirmèrent la
+terrible nouvelle.
+
+«Et mon fils? reprit-elle avec une croissante angoisse.
+
+--Il vous attend dans le paradis.»
+
+Comme frappée de la foudre, elle demeura sans mouvement. Elle ne pleura
+point, elle ne parla point. De telles douleurs n'ont ni sanglots ni
+paroles. Puis, lorsqu'elle fut revenue à elle, elle s'écria:
+
+«Ainsi tous les liens sont rompus qui m'attachaient à cette terre.» Et
+levant les yeux dans l'attitude d'une sublime offrande, elle ajouta:
+
+«Préparons-nous à suivre tous ceux que j'aimais.»
+
+Elle tomba à genoux devant son escabeau. Elle répéta avec des sanglots
+les prières pour les morts, alternant avec le moine, qui s'était
+agenouillé à côté d'elle. Elle entendit avec la résignation du désespoir
+les dernières paroles d'affection et les tendres excuses que lui
+adressait son Francesco. Elle entendit avec quel courage il avait, une
+heure auparavant, marché au supplice, en paix avec lui-même et avec les
+hommes, conduisant par la main son jeune enfant, qu'il avait espéré
+guider sur le chemin d'une vie brillante et glorieuse, et qu'il avait
+aidé à gravir l'échelle infâme de l'échafaud.
+
+[Illustration.]
+
+Les pensées de Marguerite ne pouvaient donc plus s'arrêter sur la terre.
+Pour elle, le ciel n'était pas seulement le port après tant de tempêtes,
+mais encore le seul lieu où elle pût désormais avoir la confiance de se
+réunir aux objets de sa tendresse, unique espérance, unique voeu de son
+coeur depuis tant de jours. La confession effaça les taches qui avaient
+pu ternir la pureté de son âme, et avec la sécurité de celui qui a bien
+vécu, elle se disposa à se présenter au tribunal d'un Dieu dont la
+justice est si différente de celle des hommes.
+
+Cependant la ville de Milan continuait à se livrer à ses travaux et à
+ses plaisirs. La sécheresse de la saison, la mauvaise récolte de
+l'année, la guerre qu'on avait craint, la peste qu'on craignait, le
+dernier impôt établi, les soins domestiques, les divertissements
+publics, étaient les thèmes usuels des conversations communes.
+Quelques-uns parlaient de l'exécution qui avait eu lieu dans la matinée;
+d'autres annonçaient que le jour suivant il y en aurait encore une
+autre. Mais les malheurs particuliers ne troublaient point les affaires
+ni les intérêts généraux. C'est là une habitude antique, et en observant
+une pareille apathie, Buonvicino se souvenait que déjà, de son temps,
+Isaïe disait, dans ses Lamentations, que «le juste périt et que personne
+n'y pense dans son coeur.» Les membres de la société de justice, au sein
+de leurs chères familles, de leurs amis assemblés, dans leurs maisons,
+sous les péristyles, racontaient la marche du procès, le grand mal
+qu'ils avaient eu à convaincre de leur crime des accusés qui
+s'obstinaient toujours à se proclamer innocents. Ils se sentaient,
+disaient-ils, délivrés d'un grand poids depuis qu'ils avaient, après un
+si long temps, mené à bien une affaire si importante et si embrouillée.
+Demandait-on si la sentence avait été juste, ils démontraient qu'elle
+était légale.
+
+[Illustration.]
+
+Le seigneur Luchino, pendant cette matinée, abandonna Milan pour aller
+passer quelques jouis à Belgiojoso, villa si favorable à la chasse dans
+cette saison. Il emmenait avec lui madame Isabelle, qui savait prendre
+son parti de l'absence du beau Galéas et s'en consoler. L'archevêque
+Giovanni chevauchait de conserve avec elle, et, au soin avec, lequel ses
+cheveux étaient peignés, à la manière dont il portait sa grande tunique
+rouge, doublée de zibeline, à manches larges, on voyait qu'il désirait
+se montrer à tous les yeux supérieur par sa beauté à tous les prélats du
+monde. Derrière lui marchait une grande foule d'amis de coeur, et de
+serviteurs, de chasseurs, de palfreniers. Le vulgaire courait admirer
+les beaux chevaux, les meutes merveilleuses de limiers de Tartane, les
+faucons de Norvège, il vantait le luxe de l'archevêque, la dissimulation
+de la signora Isabelle, et la grande habileté de Luchino à tirer de
+l'arc, à atteindre avec le javelot un lièvre, un cerf, un sanglier...
+
+Ce peuple, en donnant à Luchino le droit de condamner à mort les
+coupables, ne lui avait-il pas donné aussi le droit de leur faire grâce?
+Un mot de lui pouvait donc les sauver, même en admettant qu'ils fussent
+coupables. Or, n'est-il pas comparable à l'assassin, celui qui, pouvant
+empêcher un meurtre, ne l'empêche pas? Mais ces considérations ne
+venaient point à l'esprit du bon peuple milanais de cette époque; il se
+serait désolé si la grêle avait ravagé ses champs, mais il aurait
+regardé comme une folie de prendre, souci d'une injustice commise aux
+dépens de quelques citoyens.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+LA CATASTROPHE.
+
+La veille du jour fatal, Marguerite fut tirée du cachot où elle
+languissait depuis plusieurs mois, et placée dans une chambre moins
+humide, moins sombre et mieux aérée, qui servait de chapelle. Une
+fenêtre garnie d'un grillage de fer s'ouvrait sur la campagne; un
+matelas, une petite table, un prie-Dieu et deux chaises composaient tout
+le mobilier; un autel mobile avec deux chandeliers de bois, rappelait
+ceux sur lesquels les premiers chrétiens persécutés immolaient l'hostie
+sans tache dans les catacombes.
+
+Ce fut là que Marguerite passa la nuit, sa dernière nuit, dans la
+méditation et la prière; elle pensait à ceux qu'elle avait aimés, et
+elle se consolait en songeant qu'elle les reverrait bientôt dans le
+paradis; elle se rappelait son passé, non les pompes et les
+magnificences de son palais, non sa beauté vantée ni ses richesses, mais
+les larmes qu'elle avait essuyées, ses conseils opportuns, sa pitié
+prodiguée, des injures pardonnées, des dégoûts épargnés; elle savait que
+c'était là un trésor mis en réserve, dont elle jouirait bientôt.
+
+[Illustration:]
+
+Buonvicino ne tarda pas à entrer. «O mon père! dit Marguerite, en se
+retournant au bruit de ses pas, est-il quelque espérance?» Ainsi ce
+baume que la nature prépare aux malheureux, comme le lait de la nourrice
+à l'enfant malade, ne manque jamais jusqu'à la dernière heure de la vie.
+Le moine soupira, leva la main droite et les yeux aux ciel, et dit:
+«Lahaut sont les espérances qui ne trompent point.» Buonvicino offrit
+en présence de Marguerite le sacrifice de l'autel, cette commémoration
+quotidienne de l'immolation un juste pour la vérité, pour la rédemption
+des hommes, avec qui il avait partagé le pain et les misères. Et comme
+le sentiment de ses propres souffrances n'empêchait point Marguerite de
+s'apercevoir de celles d'autrui, elle reconnut à des signes trop
+nombreux les mortelles angoisses de Buonvicino, et elle pria Dieu de lui
+donner la force nécessaire lorsqu'il l'accompagnerait au supplice. Après
+que le moine lui eut donné le pain des anges, l'infortunée se rasséréna,
+et, munie de ce précieux viatique, elle demeura avec lui raisonnant du
+néant des choses de ce monde, de sa réunion avec les objets de sa
+tendresse dans le giron du véritable amour.
+
+Puis, dans ce moment solennel, elle s'agenouilla aux pieds du moine pour
+recevoir sa bénédiction. Lorsqu'il eut appelé sur elle, de toutes les
+forces de sa prière, toutes les grâces que le ciel peut donner à l'ame
+qui va quitter la terre, pensant qu'aux approches de la mort la vertu
+confère aussi une sorte de sacerdoce, il tomba aux pieds de la
+malheureuse Marguerite, implorant à son tour la bénédiction de
+l'innocence et du malheur. Elle étendit ses blanches mains sur la tête
+inclinée du moine, et conjura le Seigneur de se charger de la dette de
+reconnaissance qu'elle avait contractée envers lui, et qu'elle ne
+pouvait lui payer.
+
+[Illustration.]
+
+Cependant une grande foule était rassemblée sur la place des Marchands.
+Peuple, seigneurs, femmes, vieillards, enfants, attentifs, regardaient
+les valets du bourreau qui assuraient l'échelle et qui achevaient
+d'établir le funèbre échafaud.
+
+[Illustration.]
+
+Le bourreau se tenait lui-même à côté du billot, la hache à la main,
+presque nu, vêtu seulement d'un caleçon de peau collant. Il raillait
+grossièrement avec ses suppôts; et les mères montrant à leurs enfants
+l'appareil de mort, leur disaient: «Vois cet homme là-haut, avec sa
+grande barbe si noire et sa peau si rouge: c'est celui qui mange les
+petits enfants méchants en deux bouchées, c'est Croquemitaine, c'est
+Satan; et si tu pleures, il t'emportera avec lui.»
+
+[Illustration.]
+
+L'enfant épouvanté jetait ses petits bras autour du cou de sa mère, et
+se cachait le visage dans son sein.
+
+En attendant l'arrivée de la nouvelle victime, on racontait dans la
+foule le supplice dont les Milanais avaient été témoins la veille. On
+parlait de la fierté courageuse du seigneur Pusterla, et surtout du
+pauvre enfant à qui un avait fait payer la haine qu'on portait à son
+père. On racontait ses cris, ses pleurs, ses sanglots; comment il
+appelait son père et sa mère, et comment ou avait eu peine, malgré sa
+faiblesse, à le contenir et à l'amener près un fatal billot. Mais le
+moine, frère Buonvicino, qui se tenait à ses côté, lui dit que son père
+irait avec lui dans le paradis. Alors, l'enfant le regarda avec des yeux
+consolés, et lui dit; «Et ma mère?--Ta mère vous rejoindra aussi dans
+peu de temps.--Alors, dit l'enfant, si je restais ici, je demeurerais
+sans eux?» et comme le moine lui répondit affirmativement, il se mit à
+genoux, leva au ciel deux petites mains blanches comme la cire, pendant
+que le bourreau lui coupait les cheveux.
+
+Cependant sur la pantera, qui était tendue de noir et garnie de coussins
+de velours, ou vit arriver les principaux magistrats, le podestat, son
+lieutenant, et le capitaine Lucio. J'ai déjà dit qu'à cette époque la
+justice était atroce, mais non pas hypocrite; les juges venaient admirer
+les fruits de leur travail.
+
+[Illustration.]
+
+Bientôt il se fit un grand bruit dans la foule. «La voici! la voici!»
+cria-t-on de toutes parts. On vit paraître, rangés sur deux files, les
+confrères de la _Consolation_, principalement institués pour assister
+les condamnés et les ensevelir. Ils étaient vêtus d'une longue robe
+blanche, avec un capuce qui n'avait d'autre ouverture que deux trous
+pour laisser passage à la lumière, et une croix rouge couvrait la place
+du visage. Ils chantaient la messe des trépassés, et portaient le
+cercueil et la civière pour un être encore plein de vie et de santé! On
+élevait en tête du cortège un étendard noir, bordé de jaune, sur lequel
+étaient peints un squelette tenant une faux et un sablier; à ses côtés,
+un homme la corde au cou et un autre homme portant sa propre tête dans
+ses mains.
+
+Ils arrivèrent au pied de l'échafaud, en fendant la foule, et ils y
+déposèrent le lit funèbre et la civière. Il se fit un grand silence, et
+on vit apparaître, sur un char traîné par deux boeufs de grande taille,
+Marguerite, qui, les mains jointes sur son chapelet, semblait couver du
+regard le crucifix que Buonvicino tenait sous ses yeux et portait de
+temps en temps à ses lèvres.
+
+A la suite du char, les bras liés derrière le dos, si étroitement que
+les cordes lui entraient dans la chair, les cheveux en désordre, la tête
+bandée avec un haillon blanc, environné de soldats et dans un misérable
+costume, Alpinolo suivait à pied, en boitant et le visage désespéré. Les
+blessures qu'il avait reçues la nuit de la fuite n'avaient point été
+mortelles; il s'était seulement évanoui, et lorsqu'il fut revenu à lui,
+les médecins travaillèrent d'un côté à lui rendre la santé, pendant que
+de l'autre les juges travaillaient à lui ôter la vie.
+
+En effet, il fut mis un jugement. Mais le procès cette fois n'atteignant
+pas un homme, mais un soldat, il fut confié à l'expéditif examen de ses
+chefs. On ne put réussir à le faire parler. Les tourments les plus
+raffinés furent employés. Ce fut peu de lui disloquer les bras, on lui
+appliqua le feu à la plante des pieds, jusqu'à ce qu'ils fussent
+dépouillés de l'épiderme; on lui mit des clous sous les ongles; ou lui
+apposa la poitrine sous un poids énorme; il souffrit tout sans une
+contorsion, sans pousser un cri, sans proférer une syllabe. Seulement
+une fois, transporté hors de lui par les souffrances, on l'entendit
+prononcer ces deux mots: «Pauvre femme! et, mon père!»
+
+Comme Marguerite passait au milieu des frères de la Consolation pour
+monter sur l'échafaud, l'un d'eux, d'une voix basse, mais terrible, lui
+dit: «Marguerite, rappelez-vous la nuit de la Saint-Jean.»
+
+[Illustration.]
+
+Marguerite, qui semblait déjà planer au-dessus des choses de la terre,
+tressaillit au son de ces paroles, tourna un regard d'une noble
+indignation et d'un profond effroi sur le misérable qui avait parlé, et
+à travers les trous du capuce, elle vit darder sur elle un regard aigu
+comme celui d'un serpent.
+
+Elle fût tombée infailliblement, si Buonvicino ne lui eut donné la main.
+Elle la saisit avec cette vigueur que la crainte nous inspire dans ces
+moments où, sur le point d'être déchirés par la haine, nous sentons le
+besoin de nous appuyer sur l'amitié. Et l'Umiliato, lui mettant le
+crucifix sous les yeux, lui disait: «Il mourut en pardonnant à ses
+ennemis.» Marguerite fixa ses regards sur la sainte image. Elle parut
+plus résolue, et, rayonnante du pressentiment de l'immortalité, elle
+s'approcha du billot funèbre. Un instant après, le bourreau, la
+saisissant par sa noire chevelure, présenta au peuple une tête coupée et
+sanglante.
+
+[Illustration.]
+
+Un frémissement universel rompit le silence. Ce furent des cris, des
+exclamations, les prières des morts. Les plus voisins de l'échafaud
+crièrent à ceux qui n'avaient pu voir; «Elle est morte!» Alors, avec
+l'empressement furieux d'une meute altérée qui court à la fontaine, on
+en vit quelques-uns monter sur l'échafaud, recueillir dans une écuelle
+le sang qui dégouttait du tronc et pleurait de la tête, et le boire tout
+fumant, C'étaient des malheureux atteints d'épilepsie; ils croyaient,
+avec ce remède épouvantable, se guérir de la plus horrible des
+infirmités.
+
+Lorsque Marguerite posa le cou sur le billot, Buonvicino se mit à genoux
+à côté d'elle, et tant que l'infortunée put encore l'entendre, il
+murmura à ses oreilles des paroles de consolation. Puis on le vit
+presser avec force le crucifix sur la poitrine et lorsque la hache
+retentit, brisant cette tête, charmante qu'il avait tant aimée, il tomba
+le front contre terre, comme frappé du même coup. On voulut le relever;
+il était mort.
+
+Cependant une autre scène était encore réservée à l'avidité populaire.
+La foule ne s'écoulait point, parce que le drame n'était pas encore
+terminé et qu'on lui devait encore une autre victime. Pendant que le
+bourreau balayait la sciure de bois trempée de sang, Ramengo suivait du
+regard les dernières vibrations du corps mutilé qu'on clouait dans la
+bière, et s'écriait; «Maintenant je suis content.» Tout à coup Alpinolo
+se trouve devant ses yeux; cette vue le frappe comme d'un pressentiment
+confus. Le jeune page ôte un diamant de son doigt, le baise à plusieurs
+reprises, et, s'en séparant avec une larme dans les yeux, le remet au
+valet du bourreau, en lui disant: «Tiens, quand je serai mort, tu
+m'enseveliras à côté de cette sainte.»
+
+Ce diamant rappelle à Ramengo celui de Rosalie, il se précipite sur le
+valet, le lui arrache des mains, en s'écriant; «donne, donne!» Puis
+s'élançant vers Alpinolo; «Alpinolo, dit-il, Alpinolo, je te reconnais,»
+Et il le prend dans ses bras, le presse contre son sein. Lorsque le
+bourreau, revenu de l'étonnement que lui cause cette scène, veut écarter
+cet importun qui l'empêche d'exercer les devoirs de sa charge, Ramengo
+le repousse avec force, et élevant la voix vers l'assemblée: «Non,
+s'écrie-t-il, non, il ne doit point mourir. Non, il n'est pas ce qu'on
+croit; il n'est point un soldat mercenaire... il s'est déguisé; c'est le
+brave écuyer Alpinolo, le même qui sauva notre seigneur à Parabiago.
+Non, cela ne peut pas être; il ne doit pas être tué ainsi comme un
+assassin.
+
+--Quelles sottises me contez-vous là? reprenait maître Impicca; qu'il
+soit ce qu'il voudra, mon métier est de le tuer. Croyez-vous que je ne
+saurais pas aussi bien faire sauter la tête à un écuyer qu'à tout autre
+homme? Il fallait dire vos raisons au seigneur vicaire.
+
+--Oui, reprenait Ramengo avec anxiété, le seigneur vicaire le sait; il
+ne l'a pas condamné, c'est une pure erreur. Il m'a donné l'impunité pour
+lui. Attendez un moment, par charité, suspendez. Il ne doit pas mourir.
+Qui commande à Milan, du prince on du bourreau? Il ne doit pas mourir,
+non, non!
+
+Et comme les soldats, las de ce conflit qui ne paraissait point devoir
+se terminer, s'approchaient pour prêter main-forte à maître Impicca;
+«Seigneurs soldats, s'écriait-il, seigneur capitaine! vous qui êtes une
+race généreuse, voudriez-vous bien venir en aide au bourreau, vous faire
+bourreaux vous-mêmes? ô honte! Je puis vous faire du bien; j'ai de
+l'argent, beaucoup d'argent, j'en ai trop; je vous en donnerai; je vous
+donnerai tout ce que vous voudrez; mais, pour Dieu, aidez-moi,
+secourez-moi pour que je le délivre. Il est... Il est mon fils!»
+
+Jusque-là, le condamné était resté stupéfait en présence de cette pitié
+inattendue, et il laissa l'inconnu plaider sa cause avec cette
+indifférence qu'on apporte au bord de la tombe, mais, à ce nom de fils,
+toute son âme se réveilla. «Comment! s'écria-t-il, moi votre fils? vous
+mon père?» et son coeur se fondit, et toute sa haine pour la vie et tout
+son amour de la mort s'effacèrent en un instant. Il se prit à songer
+pour la première fois à sa jeunesse, aux longs jours, au bonheur qu'elle
+pouvait encore lui promettre, et il voulut vivre, il fut pris d'un désir
+effréné de connaître ce que peut être l'amour d'un père. «Mon père,
+sauvez-moi, criait-il; oui, je suis Alpinolo, je suis votre fils,
+sauvez-moi!» Ces paroles redoublaient la rage et la vigueur du
+malheureux père, qui faisait à son fils un rempart de son corps. Enfin
+Sfolcada-Melik, ennuyé de ces scènes, dit aux soldats: «En avant, il ne
+sera pas dit que le cours de la justice aura été interrompu par un
+manant!
+
+--Un manant, s'écria Ramengo en réponse au connétable; que parles-tu de
+manant, Allemand mercenaire? Sais-tu qui je suis? Et tirant son capuce,
+et se découvrant le visage: «Je suis Ramengo Casale; apprends à me
+respecter.»
+
+Dans le trouble de cette scène, et sous le masque qui le couvrait,
+Alpinolo n'avait pu reconnaître à la voix celui qui se faisait son
+protecteur. Mais dès qu'il eut entendu cet horrible nom, dès qu'il eut
+vu ces traits exécrés, dès qu'il apprit quel père il allait retrouver,
+il jeta aussitôt la masse dont il s'était saisi pour aider les efforts
+de son sauveur inconnu; et courant placer sa tête sur le billot, la
+hache de maître Impicca l'eut bientôt délivré de l'horrible malheur
+d'être le fils d'un traître.
+
+Bientôt après, le frère de la Consolation embrassait un cadavre, et
+continuait à se répandre en cris, en gémissements, en imprécations.
+Mais, qui l'aurait plaint? c'était un espion.
+
+Les mères, les bonnes mères lombardes, dans la suite, en racontant cet
+événement à leurs enfants rassemblés, les faisaient prier pour les
+pauvres condamnés, et leur répétaient: «Préférez un jour d'être
+Marguerite sur l'échafaud, que Luchino sur son trône.»
+
+[Illustration.]
+
+A la cour, le bouffon fit beaucoup rire les seigneurs en imitant les
+gestes de Ramengo disputant son fils à la mort. Luchino rit plus que les
+autres; mais un historien ajoute qu'il ne dormit pas cette nuit-là. Qui
+peut l'avoir dit à cet historien?
+
+A la cour comme à la ville, tout fut bientôt mis en oubli. En effet,
+qu'était-il arrivé de si mémorable? Quelques innocents, déclarés
+coupables, avaient été injustement condamnés et exécutés; cela
+n'arrivait-il pas tous les jours? Et moi-même, je le sens bien, j'ai eu
+tort de penser que le récit de souffrances si monotones, si ordinaires
+pourrait intéresser longtemps le lecteur. Mais je l'ai dit et je le
+répète, je n'ai écrit que pour ceux qui souffrent véritablement ou qui
+ont souffert.
+
+CONCLUSION
+
+Peu de mots suffiront, maintenant, pour raconter ce qu'il advint des
+divers personnages qui ont figuré dans ce récit à côté de Marguerite.
+
+Le bouffon eut une mort moins gaie que sa vie, quoiqu'on puisse dire, en
+un certain sens, qu'elle ait encore été une plaisanterie. Voici comment
+elle arriva: Le seigneur Luchino sa délicieuse villa de Belgiojoso,
+entretenait une intrigue avec une beauté champêtre. Soit qu'il désirât
+réellement que cette intrigue fût inconnue, soit qu'il voulût seulement
+donner à ses amours le piquant du mystère, il ne voyait jamais cette
+facile beauté que lorsque la nuit avait répandu ses ombres sur les
+arbres de la villa; alors il l'emmenait dans le pavillon retiré où
+Alpinolo l'avait un jour surpris endormi, et où il l'eut assassiné si
+des scrupules n'eussent arrêté son bras.
+
+[Illustration.]
+
+Quoique le seigneur Luchino fût très-brave à la guerre, il avait peur du
+diable, des revenants et du moindre soldat de l'armée des esprits.
+Grillincervello connaissait cette disposition secrète de son noble
+maître, et n'ayant pas eu de peine à découvrir les relations de Luchino
+avec la jolie villageoise, il résolut de troubler leurs amoureuses
+entrevues. Un jour donc, en pénétrant, à l'heure convenue, dans le
+pavillon, leur asile ordinaire, ils virent se dessiner sur la muraille,
+à la faveur d'une lumière livide, des formes étranges, moitié hommes,
+moitié bêtes, avec des queues interminables des cornes menaçantes, et
+tout l'appareil de ce qui fait un démon. L'air autour d'eux était rempli
+de sifflements et de bruits de chaînes. La jeune femme effrayée se
+suspendit au bras de son amant, qui, plus effrayé qu'elle, sortit en
+appelant au secours.
+
+Les rires de Grillincervello lui firent bientôt comprendre à quelle
+espèce de diable il avait eu affaire; et de cette heure le bouffon était
+guéri de la faim pour toujours, si l'agilité de ses jambes ne l'eût
+sauvé de la _miséricorde_ de son maître.
+
+[Illustration.]
+
+Mais le maître, un peu revenu de sa colère, résolut, pourtant de rendre
+au moins au bouffon peur pour peur. S'étant donc entendu avec ses
+courtisans, un jour que Grillincervello, revêtu d'une robe de la signora
+Isabella, leur prêtait à rire par ses grimaces et ses coquetteries
+féminines, il fit venir Maître Impicca, et du plus imperturbable sérieux
+du monde, lui ordonna de pendre le fou à un arbre, pour le plus grand
+divertissement de la cour, La corde ne devait point être attachée à la
+branche, et laisserait retomber le bouffon aussitôt qu'on aurait fait le
+simulacre de sa pendaison. Il retomba en effet, mais sans mouvement: la
+peur l'avait suffoqué.
+
+[Illustration.]
+
+Pour voir plus commodément un ou plusieurs de ses amants la signora
+Isabella prétexta un voeu à Saint-Marc de Venise. Dans son voyage, elle
+se livra avec toute sa suite à de tels débordements que le bruit en vint
+aux oreilles du seigneur Luchino, qui, pour la première fois de sa vie,
+s'avisa de s'en fâcher. Il eut l'imprudence de laisser entendre qu'il en
+tirerait une éclatante justice.
+
+[Illustration.]
+
+La signora Isabella, de retour de son pèlerinage, versa à boire à son
+mari, un jour qu'il revenait fort échauffé de la chasse. Il mourut
+quelques heures après dans d'affreuses convulsions, pleuré, disent les
+gazettes d'alors, par sa femme inconsolable, et aussi par ses sujets,
+qui versèrent d'incroyables larmes. Le capitaine de justice, Lucio,
+mourut vieux et honoré, après avoir joui paisiblement de l'énorme
+fortune des Pusterla, qu'il transmit à ses héritiers.
+
+Dans un oratoire entre Revisio et Montebello, on voit encore un grand
+tombeau de granit avec une épitaphe qui loue la vie et pleure la mort de
+celui qui y fut renfermé.
+
+C'est là qu'on ensevelit Lucio: c'est là qu'il attend le jugement de
+Dieu.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+Une nouvelle charge de Dantan.
+
+[Illustration.]
+
+Tout entier aux oeuvres sérieuses du son art, Dantan jeune semblait
+avoir complètement abandonné la caricature, et renoncé pour toujours à
+ces charges spirituelles qui ont signalé son début dans la carrière.
+Dantan a parfaitement compris son époque; la charge n'a été pour lui
+qu'un moyen d'attirer l'attention et de forcer la renommée à s'occuper
+de son nom.
+
+Il avait affaire à un public difficile, qui passe sans s'arrêter devant
+les ouvrages les plus remarquables, quand ces ouvrages ne sont pas
+signés d'un nom accrédité; public insouciant et distrait, dont il
+fallait longtemps solliciter la justice indolente et capricieuse. Cette
+justice, que le talent est obligé d'attendre, l'esprit pouvait l'obtenir
+sans délai. Il s'agissait de captiver par une surprise ingénieuse la
+foule, qui demande avant tout à être amusée, et qui se laisse prendre
+très-volontiers à des bagatelles originales. Dantan s'était fait une
+réputation d'atelier par ses caricatures, qu'il dessina d'abord sur les
+murs de la Madeleine, où il travaillait; plus tard, en Italie, il se
+délassait de ses fortes et solides études en pétrissant le plâtre,
+auquel il donnait toutes sortes de formes divertissantes. Il modela
+ainsi, d'une façon grotesque et piquante, ses camarades, ses maîtres,
+les personnages les plus connus de Rome, les cardinaux et le pape
+lui-même, qui prit très-bien la chose et fit faire ses compliments à
+l'auteur.
+
+De retour en France, après avoir essayé le terrain et payé son tribut au
+découragement, qui est la préface obligée de toute carrière d'artiste,
+Dantan pensa judicieusement que le côté futile de son talent, dont il
+s'était fait un jeu jusque-là, pouvait lui ouvrir les avenues du la
+fortune et de la célébrité. Un soir, il apporta ses deux premières
+charges parisiennes dans le salon de Ciéri, qui recevait toutes les
+notabilités artistiques et littéraires. Le succès de ces spirituelles
+pochades fut prodigieux; on les exposa aux regards du public, et la
+foule battit des mains. En quelques jours, le nom de Dantan devint
+populaire; Paris lui demanda chaque matin une nouvelle caricature, et
+chacun voulut avoir la sienne. Hommes de lettres, musiciens, peintres,
+savants, avocats, médecins, acteurs, demandèrent à poser devant l'habile
+maître; nul ne croyait sa réputation complète, s'il ne pouvait montrer
+sa charge faite par Dantan. La charge était devenue le cachet de la
+célébrité.
+
+Dantan avait atteint son but: l'attention publique était éveillée autour
+de lui, et il s'empressa d'aborder les régions sérieuses de l'art. Il
+passa du plaisant au sévère. Après avoir modelé le plâtre, il se mit à
+pétrir le marbre; il avait fait rire, on l'admira; il avait meublé
+l'étalage de nos marchands à la mode, il orna nos musées, il éleva des
+monuments.
+
+Aujourd'hui les bustes de Dantan sont dans toutes les galeries, ses
+statues décorent les places publiques de nos grandes villes; il achève
+dans ce moment la tête de Thalberg et la statue de miss Kemble, la
+célèbre tragédienne anglaise. Mais au milieu de ces grands ouvrages qui
+occupent sa pensée et son ciseau, l'artiste ne doit pas se montrer
+ingrat envers les frivoles et charmants ouvrages qui ont commencé sa
+réputation. Ses charges, comme se oeuvres graves, portent l'empreinte
+d'un talent exceptionnel; pourquoi les abandonnerait-il tout à fait?
+Après lui, on a vainement essayé de continuer la vogue des caricatures
+de plâtre; beaucoup de tentatives ont été faites, toutes ont échoué. Il
+est bon que, de temps en temps, le maître donne une leçon aux imitateurs
+impuissants, et leur montre ce qu'il faut de verve, d'esprit et
+d'adresse pour réussir dans ce genre de travail.
+
+C'est là sans doute ce que Dantan a pensé, et après un long intervalle,
+voici une nouvelle caricature: la charge de Neuville,--un acteur qui
+commence sa réputation, et qui fait courir tout Paris au théâtre des
+Variétés. Dans un vaudeville intitulé _Jacquot_, Neuville imite tous les
+acteurs comiques de nos divers théâtres; il reproduit avec un art
+incroyable Odry, Vernet, Lepeintre, Alcide Tousez, Klein, Ravel, et bien
+d'autres encore. Séduit par le talent et par le succès de Neuville,
+Dantan a voulu donner à cette célébrité naissante le baptême de la
+charge. Rien de plus fin, de plus ingénieux, que cette nouvelle
+composition. La tête de Neuville est posée sur le juchoir d'un
+perroquet. C'est une tête pleine de vérité et d'expression. Dans les
+deux petites mangeoires placées sur le premier bâton transversal, Dantan
+a mis Ravel et Alcide Tousez, tous deux d'une ressemblance frappante; ce
+sont de ravissantes miniatures. Le perroquet Neuville fait sa nature de
+ces deux excellents comiques. Sur les bâtons inférieurs, se trouvent le
+nez de quelques acteurs, qui _en parlent_ toujours; le chapeau d'Odry,
+le fameux castor de Bilboquet, vénérable couvre-chef tout rempli de
+pensées philosophiques, de maximes profondes et d'aphorismes
+ébouriffants; puis ce sont des bouches béantes, toutes les mâchoires,
+toutes les langues dramatiques dont Neuville reproduit les sons et les
+accents divers. Le juchoir est planté dans la tête énorme de Lepeintre
+jeune, coiffée d'une de ces petites casquettes que portent les jockeys
+de course, Lepeintre est ainsi costumé dans _Jacquot_. Les honorables
+joues du gros comique, enflées par des torrents d'embonpoint, débordent
+sur le piédestal de la statuette et menacent d'engloutir le rébus
+inséparable de toutes les charges de Dantan.
+
+Nous livrons ce rébus à la sagacité de nos lecteurs, qui sont habitués à
+en deviner de plus difficiles.
+
+
+
+Correspondance
+
+_A M. Dz. de D.--Messages boiteux_. Eh! monsieur, n'en riez pas et ne
+croyez pas nous faire honte. Nous avions précisément songé à emprunter à
+ce bon vieux messager son titre en y ajoutant seulement l'épithète
+indispensable _illustré_. pourquoi pas? Longtemps la plus grande partie
+de la France n'a pas eu d'autre journal, d'autre livre. Le messager
+boiteux (je crois le voir encore, une lettre à là main) était le bien
+venu non pas seulement dans la ferme et dans la chaumière: ou
+l'accueillait dans les châteaux. Vos aïeux, monsieur le comte, ne
+dédaignaient pas, je suis sûr, de le feuilleter en janvier, pendant les
+longues veillées.
+
+En auriez-vous conservé par hasard la collection sur quelque rayon
+poudreux de votre bibliothèque? veuillez le parcourir, et vous serez
+étonné d'y trouver des faits utiles et curieux qui, aujourd'hui même,
+auraient (pour d'autres que pour vous) l'attrait de la nouveauté.
+
+_A M. Noug..._--Il ne nous appartient pas de donner des conseils sur une
+affaire aussi délicate. Cependant nous croyons pouvoir répondre: «Ne
+vous y fiez pas.»
+
+_A M. B. r._--Les fêtes et les cérémonies, dont parle M. B. r. n'entrent
+que pour une proportion assez faible dans notre fonds. Ce qui ne change
+pas dans ce monde est en petite minorité; ce ne sont pas apparemment les
+mêmes hommes, qui meurent tous les ans, et les hommes ne sont pas les
+seuls à mourir et à naître. Beaucoup de gens reprochent à l'histoire de
+notre temps d'avoir toute l'inconstance de la mode: ils trouvent qu'il
+n'y a que trop d'agitation, d'intimations, d'inventions de toute sorte
+dans la politique, l'industrie, les arts, les lettres, etc. A certains
+égards, ils ont sans doute tort de s'effrayer; mais ils nous donnent
+raison contre M. B. r. En somme, lorsque rien n'est plus changeant et
+plus mobile que la vie, comment craindre l'uniformité pour une oeuvre
+qui en veut être le miroir! La vérité est que chaque semaine nous avons
+à regretter une foule d'omissions; notre étude la plus importante est de
+les éviter, et nous espérons que les encouragements publics nous
+aideront à suffire un jour complètement à notre tâche.
+
+_A. M. Bourd_. Un jeune artiste qui ne fume pas et qui ne reste jamais
+plus d'une heure étendu sur son canapé! Votre fils est un jeune homme
+précieux, monsieur. Donnez-nous son adresse.
+
+_A M. Louis Tol..._--Paix à sa mémoire. Le lendemain de son dernier
+jour, nous avons hésité; aujourd'hui nous n'hésitons plus: il avait des
+amis.
+
+_A. M. Jul. de Lyon_.--Votre plainte peut être légitime. Nous ne
+refuserons pas de donner à votre invention, en temps, utile, la
+publicité que vous désirez. Provisoirement des deux partis devant
+lesquels vous restez indécis, il en est un que nous ne pouvons
+approuver. Vous connaissez ces vers de Delille:
+
+ Malheur au citoyen ingrat à sa patrie
+ Qui vend à l'étranger son avare industrie.
+
+_A M. Ern. Milb..._--Trop long. Les allusions politiques nous en
+interdiraient, d'ailleurs, l'insertion.
+
+_A un anonyme (timbre de Corbeil)_.--Oseriez-vous exprimer ce désir
+publiquement? Signez ou ne vous étonnez pas de notre silence.
+
+_A un autre anonyme (écriture ronde et évidemment contrefaite: beaucoup
+trop d'N et de ç)_.--Nous aimons mieux un succès plus lent sans aucun
+scandale. Nous savons très-bien le parti qu'un esprit satirique et
+virulent pourrait tirer de ce mélange de texte et de gravures; mais nous
+resterons dans notre voie: l'exemple que vous citez ne nous séduit pas.
+Excusez-nous donc d'être obligés de nous priver de votre collaboration,
+mais ne nous plaignez pas trop; nous avons plus de sujet de nous
+féliciter que vous ne le supposez.
+
+_A. M. M........ de Toul_.--Il n'est pas possible qu'il soit aussi laid.
+Veuillez nous envoyer un autre portrait.
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
+Les Troubadours célébraient par leurs chants les combats et la beauté.
+
+[Illustration: Nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre
+1843, by Various
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0039, 25 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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