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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:13:03 -0700
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+ The Project Gutenberg eBook of Un cadet de famille (3/3), traduction par Victor Perceval.
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+Project Gutenberg's Un Cadet de Famille, v. 3/3, by Edward John Trelawney
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+Title: Un Cadet de Famille, v. 3/3
+
+Author: Edward John Trelawney
+
+Editor: Alexandre Dumas
+
+Translator: Victor Perceval
+
+Release Date: April 28, 2012 [EBook #39555]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 3/3 ***
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+
+Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+book was produced from scanned images of public domain
+material from the Google Print project.)
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+</pre>
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+
+<p class="center"><small>COLLECTION MICHEL LÉVY</small></p>
+<p class="center"><big>&OElig;UVRES COMPLÈTES<br />
+<b>D'ALEXANDRE DUMAS</b></big></p>
+<p class="center smaller">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE DE ÉDOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS</p>
+
+<h1 class="titre">UN CADET DE FAMILLE<br />
+<span class="tiny">TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL<br />
+PUBLIÉ PAR</span><br />
+<span class="smaller">ALEXANDRE DUMAS</span><br />
+<span class="tiny">&mdash;TROISIÈME SÉRIE&mdash;</span></h1>
+
+<p class="center"><big><b>PARIS</b></big><br />
+<b>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</b><br />
+<small><b>RUE VIVIENNE, 2 BIS</b></small></p>
+<p class="center"><small>1860</small><br />
+<small><i>Tous droits réservés</i></small></p>
+
+<hr />
+<h3>UN<br />
+CADET DE FAMILLE</h3>
+<hr class="c15"/>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_1">[1]</a></span></p>
+
+
+<h2>XCI</h2>
+
+
+<p>Après avoir réussi, non sans quelque peine, à rassembler une partie de
+nos hommes, je rentrai dans le jungle pour appeler de Ruyter, dont la
+longue absence me causait de vives inquiétudes. À ma grande
+satisfaction, j'entendis bientôt sa voix appeler, en le désignant par
+son nom, un homme du grab; je courus à la rencontre de mon ami, et je
+m'aperçus qu'un vif chagrin préoccupait son esprit. Les yeux inquiets de
+de Ruyter erraient autour de lui, et il disait d'un ton alarmé:</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez dans le bois, mes enfants, fouillez le jungle, il doit être
+égaré.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est égaré? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Un Français, mon secrétaire.</p>
+
+<p>Comme tous les tigres avaient fui dans la plaine, nous pûmes sans<span class="pagenum"><a id="Page_2">[2]</a></span>
+danger nous diviser en groupes de trois ou quatre, et nous disperser
+dans le jungle pour découvrir le protégé de de Ruyter. Mais nos courses
+dans toutes les directions de la grande étendue du hallier furent
+infructueuses; recherches, coups de mousquet, appels, tout resta
+inutile: le Français fut introuvable.</p>
+
+<p>L'approche de la nuit nous obligea à quitter la sombre demeure des
+tigres, des reptiles et de la fièvre. Nous regagnâmes donc nos tentes en
+nous demandant entre nous, avec une superstitieuse terreur, ce qui était
+arrivé de fatal au pauvre Français.</p>
+
+<p>Ce Français était un jeune homme que de Ruyter avait pris sous sa
+protection, et auquel il avait donné son amitié, dans le compatissant
+espoir de guérir une tristesse maladive, dont le souvenir de récents
+malheurs avait accablé le jeune étranger. Dans ce désir louable et
+généreux, de Ruyter avait enlevé le jeune homme à la monotone existence
+de bureau d'un de ses agents, et lui avait donné sur le grab la charge
+de subrécargue. Pendant les premiers jours de son installation, le
+nouvel employé remplit ses devoirs avec la plus scrupuleuse exactitude;
+il sortait à peine de sa cabine et n'avait de communication volontaire
+qu'avec de Ruyter.</p>
+
+<p>Le pauvre et triste étranger mangeait à peine, lisait du matin au soir,
+et les poésies qu'il composait paraissaient avoir seules le pouvoir
+d'apporter un peu de consolation dans sa désespérante mélancolie. Il
+restait plongé<span class="pagenum"><a id="Page_3">[3]</a></span> pendant des heures entières dans ses rêveuses pensées,
+et ces pensées n'étaient chassées loin de lui que lorsque sa main pâle
+et frêle frôlait, pour en tirer de divins accords, les cordes d'une
+guitare cassée. Quand je me trouvais sur le grab, j'apercevais
+l'étranger, et plus d'une fois j'eus la sottise de me formaliser de ses
+manières froides, de son air indifférent, prenant pour de l'orgueil le
+navrant mutisme d'un profond chagrin. Un jour même, emporté par cette
+égoïste personnalité qui fait commettre de si lourdes fautes, j'adressai
+au subrécargue une question presque insolente, et à laquelle il ne
+répondit pas. Mais ma question parut si douloureusement le blesser,
+qu'il descendit du couronnement de la poupe, et rentra dans la cabine.</p>
+
+<p>Van Scolpvelt, qui avait été témoin de ma petite attaque, me dit assez
+aigrement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez très-mal agi, capitaine; vous blessez cruellement, et par
+manière de jouer, un homme fort malheureux, un homme qui est
+hypocondriaque, et que mes conseils seuls pourront empêcher de devenir
+fou. Comme cet infortuné prend plus d'opium qu'un Chinois, je le crois
+en outre un philosophe rêveur. Pendant l'hallucination produite par
+cette drogue, ses facultés sont extatiques; il est frappé de folie, et
+compose des vers. Il ne peut le nier, quand bien même il le voudrait: je
+l'ai pris sur le fait. Les imbéciles peuvent croire que l'étranger est
+inspiré; moi, je sais qu'il est fou, car il faut être fou pour faire des
+vers. Les maniaques<span class="pagenum"><a id="Page_4">[4]</a></span> ont généralement des intervalles lucides, et cet
+éclair de raison donne l'espoir qu'avec le temps leur maladie peut
+s'amoindrir et devenir guérissable, mais ceux qui ont la folie de
+l'esprit ne donnent aucun espoir. Pour eux, la terre et la science sont
+sans remède.</p>
+
+<p>Une nuit que, assis sur la poupe du grab, j'attendais&mdash;me croyant seul
+éveillé sur le vaisseau&mdash;le retour de de Ruyter, qui était dans l'île,
+je vis le jeune Français monter l'écoutille. La brillante clarté de la
+lune tombait sur sa figure, dont la cadavéreuse pâleur glaça le sang
+dans mes veines. Quand l'étranger fut arrivé sur le pont, il arpenta
+d'un mouvement rapide, en jetant autour de lui des regards inquisiteurs,
+l'espace qui sépare l'arrière de la proue. Son air triste, résolu, sa
+démarche inquiète, me firent croire que, second Torra, il cherchait à se
+venger de l'insulte que je lui avais faite.</p>
+
+<p>Tranquille et en apparence endormi, j'attendis l'approche et l'attaque
+du jeune homme. Après s'être avancé vers la poupe, il en fit deux ou
+trois fois le tour; mais je n'étais point l'objet de cette promenade
+fiévreuse, car l'étranger me regarda à peine, et ses mains inoffensives
+pressèrent son front dans une étreinte désespérée. De la proue, il se
+dirigea vers l'arrière du vaisseau, et, après avoir ramassé une boîte à
+balles, il monta avec précipitation sur le couronnement de la poupe. Je
+levai les yeux vers lui, sa figure pensive était tournée vers le ciel.
+Rien n'était d'un aspect plus désolant que<span class="pagenum"><a id="Page_5">[5]</a></span> cette belle et pâle figure,
+dont les lèvres murmuraient faiblement d'indistinctes paroles.</p>
+
+<p>Un voile de nuages me cacha l'étranger; ce voile était-il l'émotion qui
+baignait mes yeux ou une vapeur du ciel? Je l'ignore, et je n'eus pas le
+temps de m'en informer, car le bruit d'un corps tombant dans la mer
+retentit dans la nuit.</p>
+
+<p>Je réveillai précipitamment un homme couché auprès de moi, et,
+bondissant vers l'endroit où le malheureux était tombé, je fis entendre
+cet appel désolant:</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! un homme à la mer; faites tomber le bateau de la poupe!</p>
+
+<p>Le schooner était amarré derrière le grab, et la nuit était si
+tranquille, que ma voix pénétra dans les deux équipages; mon bateau et
+celui de mes hommes furent mis à l'eau en même temps.</p>
+
+<p>J'arrivai le premier à l'endroit où avait disparu le protégé de de
+Ruyter. La mer était si transparente, qu'il me fut facile de voir le
+corps plié en deux, la figure renversée. La crainte du danger que je
+pouvais courir n'opposa point d'obstacle à mon vif désir de sauver
+l'étranger. Je plongeai donc dans la mer la tête la première, et
+j'arrivai jusqu'à lui. Je saisis le Français par le bras, et, à l'aide
+du violent effort qu'emploie un nageur pour remonter sur l'eau, je
+ramenai le noyé à la surface de la mer, en tâchant de redresser son
+corps, qui résistait presque à nos efforts, tant il était
+extraordinairement lourd. Entraîné par ce poids étrange, je disparus
+dans les flots, et j'avalai tant d'eau, que je<span class="pagenum"><a id="Page_6">[6]</a></span> me crus sur le point de
+perdre tout à fait la respiration. J'allais renoncer forcément à
+poursuivre ma dangereuse tentative, lorsque, par bonheur, le bateau du
+schooner me tendit un aviron. Voyant que ce moyen de salut m'échappait
+encore, deux hommes se jetèrent à la mer, et nous remontâmes sur le
+bateau. À ma grande surprise, le Français était devenu léger, et nous
+pûmes très-facilement le transporter sur le grab, mais immobile et froid
+comme un cadavre et ne donnant aucun signe de vie.</p>
+
+<p>Malade, fatigué, la tête en feu, je fis appeler Van Scolpvelt pour qu'il
+vînt me tâter le pouls.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez besoin de prendre une médecine, me dit-il, et l'eau de mer
+est un très-bon purgatif pour un homme dont l'estomac est fort.
+Seulement, vous avez eu tort d'en prendre une si grande quantité; je
+n'en ordonne jamais plus d'un verre, et encore faut-il le prendre à
+jeun.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bu forcément, docteur; mais allez voir notre malade en bas; si
+j'ai engouffré un baril d'eau, moi, il en a bien avalé un tonneau, et il
+faut que cette absorption le tue si vous ne lui prêtez le généreux
+secours de votre assistance.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de temps est-il resté dans l'eau? demanda Van Scolpvelt.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, docteur; je ne me suis pas amusé à compter les minutes
+en plongeant dans la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Le sauvetage a pris la durée d'un quart d'heure, dit le rais.</p>
+
+<p>&mdash;Fort<span class="pagenum"><a id="Page_7">[7]</a></span> bien, répondit le docteur. Ne vous inquiétez pas, capitaine; on
+peut, sans crainte de perdre la vie, rester dans l'eau pendant vingt
+minutes, pourvu cependant que ma science vienne en aide à la nature.
+Suivez-moi, capitaine.</p>
+
+<p>Van Scolpvelt descendit d'un air superbe l'escalier de l'écoutille, fit
+mettre le corps du Français sur une table et le dépouilla de ses
+vêtements. Les soins du docteur firent bientôt apparaître de faibles
+symptômes de vie. Le munitionnaire Louis, profitant habilement d'une
+inattention du docteur, fourra dans la bouche de l'asphyxié le goulot
+d'une bouteille de skédam; mais, au grand désespoir de l'intrépide
+Hollandais, le docteur vit le geste et repoussa l'étrange remède avec
+indignation.</p>
+
+<p>Quelques heures après, l'espoir de sauver le pauvre Français devint une
+certitude, et j'eus le plaisir d'entendre Van Scolpvelt et Louis
+s'attribuer personnellement, en se le disputant l'un à l'autre,
+l'honneur d'avoir rendu la vie au protégé de de Ruyter.</p>
+
+<p>Nous apprîmes le lendemain qu'avant de se jeter à la mer, le Français
+avait, pour lui servir de ballast, chargé ses mains de deux gros boulets
+de canon.</p>
+
+<p>Une sorte de haine fut la seule récompense que m'accorda l'étranger pour
+tout remercîment.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je donc un esclave? dit-il à de Ruyter un jour. Suis-je la
+propriété de cet Anglais maudit? N'ai-je pas aussi bien que tout homme
+la libre disposition de mon corps? Pour quelle raison ce féroce
+Trelawnay s'est-il mis entre la mort et moi? Sa nature brutale se <span class="pagenum"><a id="Page_8">[8]</a></span>plaît
+pourtant dans le carnage, car il aime à exterminer ceux qui tiennent à
+la vie, et je ne puis comprendre dans quel but, pour quel motif, il m'a
+retiré de la mer! J'étais déjà si heureux, je me croyais au ciel,
+endormi sur ses genoux! Ah! malheur au démon qui s'est placé entre elle
+et moi; malheur à celui qui m'a ramené sans pitié dans l'enfer de
+l'existence! Je n'ai plus ni repos ni espoir; je veux mourir, et ils
+s'unissent tous pour me forcer à vivre, pour m'attacher à la chaîne de
+mes amers chagrins!</p>
+
+<p>Pendant trois jours, nous continuâmes à chasser dans les jungles;
+pendant trois jours, de Ruyter explora les ruines pour y découvrir les
+traces du jeune Français.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai raison de croire, me dit de Ruyter, qu'après m'avoir juré sur
+l'honneur qu'il n'attenterait pas à sa vie, le jeune Français s'est
+livré à la férocité d'un tigre, croyant, par cette action, ne pas
+enfreindre les engagements qu'il avait pris avec moi.</p>
+
+<p>La mystérieuse disparition d'une personne pour laquelle nous ressentions
+une amicale pitié nous attrista profondément, et ce ne fut qu'en
+désespoir de cause que nous abandonnâmes nos recherches.</p>
+
+<p>L'équipage assurait d'une voix unanime que, pendant le séjour du jeune
+homme sur le vaisseau, l'esprit du suicide hantait le grab, qu'on le
+voyait assis sur le couronnement de la poupe, qu'on entendait ses
+plaintes lugubres. Si un matelot était assez hardi pour vouloir
+approcher le fantôme, ce dernier se jetait dans la mer et suivait en
+gémissant le sillage du vaisseau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_9">[9]</a></span>Cette superstitieuse terreur se répandit si bien parmi les matelots,
+que la plupart n'osaient aller le soir à l'arrière du vaisseau sans
+appeler à leur aide la divine protection du ciel.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>XCII</h2>
+
+
+<p>Un soir, au coin du feu, de Ruyter nous raconta l'histoire du jeune
+Français.</p>
+
+<p>L'agent de correspondance que notre commodore avait à l'île de France,
+ayant eu besoin d'un commis, écrivit en Europe. Quelques mois après le
+départ de sa lettre, deux jeunes gens se présentèrent à lui, protégés
+par une instante recommandation. Ces jeunes gens se dirent frères, et
+cette assertion était justifiée par une grande ressemblance de gestes,
+d'allures et de visage. L'aîné semblait avoir près de vingt ans, le
+cadet paraissait beaucoup plus jeune. Les deux frères étaient beaux,
+doux, excessivement distingués dans leurs manières et dans leur langage.
+Un appartement fut donné aux nouveaux commis dans la maison du marchand,
+<span class="pagenum"><a id="Page_10">[10]</a></span>qui, pendant les premiers jours de l'installation de ses employés
+français, fut plus content de leur zèle que de leur savoir.</p>
+
+<p>Enfin, après un travail assidu, les deux étrangers devinrent
+d'admirables arithméticiens. Constamment heureux de se trouver ensemble,
+les beaux jeunes gens sortaient seuls, ne fréquentaient ni les cafés ni
+les bals, consacrant à la promenade ou à l'étude leurs heures de
+liberté. Cette conduite régulière enchanta le négociant, et, pour en
+prouver sa satisfaction, il accorda un congé de huit jours à ses
+protégés, et leur permit d'aller passer cette semaine de repos dans une
+maison de campagne qu'il possédait à Port-Louis.</p>
+
+<p>Quatre jours après le départ des deux Français, le marchand, inquiet de
+leur silence, car ils avaient promis d'écrire, se décida à aller leur
+rendre visite. En approchant de la villa, le négociant fut très-surpris
+de voir que, malgré la fraîcheur de la soirée, les fenêtres de la
+maison, hermétiquement closes, ne laissaient pénétrer à l'intérieur ni
+jour ni air. Il franchit rapidement le jardin et frappa à la porte;
+personne ne répondit.</p>
+
+<p>Épouvanté de ce silence, le négociant brisa les carreaux d'une fenêtre
+du rez-de-chaussée et pénétra dans la maison. D'un pas rapide il
+parcourut l'appartement du premier étage; le plus grand ordre y régnait,
+mais le séjour des deux étrangers n'y avait laissé aucune trace.
+L'épouvante du bon marchand se changea bientôt en terreur; une plainte
+sourde, lugubre, profondément <span class="pagenum"><a id="Page_11">[11]</a></span>douloureuse, jeta sa note au milieu du
+mortel silence qui planait sur la villa. Le négociant bondit vers la
+chambre d'où s'était échappé ce râle d'agonie, et il trouva couchés sur
+un lit en désordre, pâles et presque sans vie, les deux pauvres
+étrangers. Les secours de l'art ou ceux de l'amitié étaient inutiles au
+plus jeune: il était mort depuis quelques heures, et, à sa stupéfaction,
+le négociant découvrit que l'habit masculin cachait une femme.</p>
+
+<p>La touchante histoire des deux employés fut vite comprise par le
+propriétaire, qui, avec une bonté réelle, mit tous ses soins à rappeler
+le survivant à la vie. Une lettre cachetée, mise en évidence sur une
+table et adressée au négociant, lui révéla tout le mystère. Le jeune
+homme disait qu'incapable de supporter la perte de sa maîtresse, enlevée
+par une fièvre du pays, il s'empoisonnait avec de l'opium.</p>
+
+<p>Le jeune homme guérit. Pendant quelques mois il vécut dans une sorte de
+somnolence oublieuse du passé; mais quand la raison revint, quand
+l'esprit lucide put sonder les souffrances du c&oelig;ur, le malheureux
+amant retomba dans un désespoir furieux. Ce fut alors que de Ruyter,
+instruit par le marchand, conçut l'espoir d'améliorer le sort du
+Français en l'emmenant avec lui sur le grab.</p>
+
+<p>Appartenant tous deux à une noble famille française, ces deux jeunes
+gens s'étaient aimés dès leur plus tendre enfance. La jeune fille avait
+été élevée à Paris dans un couvent, et son orgueilleuse mère l'avait
+condamnée <span class="pagenum"><a id="Page_12">[12]</a></span>à une réclusion perpétuelle, dans l'intérêt de son fils
+unique, qui, par cette mort apparente de sa s&oelig;ur, héritait de toute
+sa fortune. Protégé par une parente de sa maîtresse, le jeune homme
+pénétra dans le couvent et enleva la future religieuse. Tous deux
+quittèrent Paris, et avec l'intention de fuir à l'étranger, ils se
+rendirent au Havre-de-Grâce; là, à force d'argent, ils eurent le bonheur
+de faire consentir un capitaine hollandais à les recevoir sur son bord.
+Les yeux d'argus de la police française cherchaient les fugitifs; un
+embargo fut mis sur le port, et tous les vaisseaux en partance furent
+soigneusement visités. Le capitaine hollandais, qui ne voulait rendre ni
+l'argent ni les bijoux qu'il avait reçus des deux enfants, qui voulait
+de plus éviter une amende ou un emprisonnement, se montra aussi rusé que
+la police française.</p>
+
+<p>Pendant la durée de l'embargo, l'adroit maître hollandais cacha les
+amoureux dans les caves de son agent, qui était contrebandier, si bien
+que la visite qu'on fit à son bord n'amena aucune découverte. Quand la
+permission de quitter le port fut accordée aux vaisseaux, le prudent
+commodore fourra les jeunes gens dans des tonneaux vides amarrés sur le
+pont. Il s'attendait à une seconde visite de la méfiante police. Cette
+seconde recherche s'effectua, et cela avec tant de rigueur qu'un
+officier ôta le bondon du tonneau où la jeune fille était cachée et
+fourragea l'intérieur avec son épée. L'arme déchirait la poitrine de
+l'enfant, tandis <span class="pagenum"><a id="Page_13">[13]</a></span>qu'avec un ton d'admirable nonchalance le capitaine
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un tonneau vide, monsieur.</p>
+
+<p>L'amour donne au c&oelig;ur de la femme le courage du héros, car la pauvre
+blessée ne fit pas entendre une plainte.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens arrivèrent en Hollande sans amis et presque sans
+argent, car, après les avoir dépouillés de tout, le capitaine eut l'air
+de craindre les poursuites de la police, en manifestant un vif désir de
+se séparer des fugitifs.</p>
+
+<p>À cette époque, les Hollandais employaient tous les moyens possibles
+pour arriver à persuader aux aventuriers qu'ils avaient un avantage réel
+de sécurité et de fortune en allant s'établir dans leurs colonies
+indiennes. Le capitaine du vaisseau se trouvait précisément un des
+agents les plus actifs du gouverneur des colonies. En conséquence, il
+conseilla au jeune homme de s'embarquer pour l'île de France, et à ce
+conseil il ajouta une lettre de recommandation pour le marchand dont
+nous avons déjà parlé.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>XCIII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_14">[14]</a></span>La recherche du Français avait employé une si grande partie de
+notre temps, que, pour en réparer la perte, nous nous hâtâmes de
+regagner nos vaisseaux, et ce fut avec un plaisir réel que je trouvai
+le schooner presque en état de reprendre sa course.</p>
+
+<p>Dans les renseignements que j'avais pris à Poulo-Pinang pour les
+transmettre à de Ruyter, se trouvait la nouvelle que la compagnie
+anglaise préparait une expédition pour aller attaquer les pirates à
+Sambas. Les maraudeurs, très-nombreux sur cette île, avaient commis un
+grand dégât, aussi bien sur terre que sur mer, dans les possessions de
+la Compagnie.</p>
+
+<p>Les Anglais avaient donc pris la résolution d'attaquer les pirates dans
+leur résidence même, à Sambas; de son côté, de Ruyter avait le désir de
+s'opposer à la tentative des Anglais; malheureusement pour moi, le
+schooner était si fracassé qu'il était impossible de me mettre
+sur-le-champ à la recherche des croiseurs français, <span class="pagenum"><a id="Page_15">[15]</a></span>afin de les réunir
+à nous pour attaquer de concert la flotte de la Compagnie.</p>
+
+<p>Enfin, et à ma grande satisfaction, je mis à la voile pour Java, tandis
+que de Ruyter se dirigeait vers Sambas; il emportait avec lui une bonne
+partie de mes hommes et deux canons du schooner.</p>
+
+<p>J'avais pour commission un immense achat de vivres et le soin de faire
+parvenir au gouverneur de Batavia les dépêches de de Ruyter. Ces deux
+devoirs accomplis, il fallait, sans perdre de temps, revenir vers le
+grab.</p>
+
+<p>Rien de particulier ne m'arriva pendant ma course à Java, si ce n'est la
+capture ou plutôt la <i>recapture</i> (car il avait été déjà pris par un
+vaisseau anglais) d'un petit bâtiment espagnol appartenant aux marchands
+des îles Philippines, chargé de camphre et des célèbres nids d'oiseaux
+bons à manger.</p>
+
+<p>Il n'y avait à bord du vaisseau, quoique sa charge fût bien précieuse,
+que six matelots anglais et un midshipman; naturellement, toute
+résistance de leur part fut impossible.</p>
+
+<p>Quelques jours avant ma conquête, un brigantin anglais de haut bord
+s'était emparé, à la hauteur des îles Philippines, d'un vaisseau
+espagnol chargé de nids. Quand, après avoir abordé le prisonnier,
+l'officier anglais demanda la nature du chargement, les Espagnols
+répondirent:</p>
+
+<p>&mdash;Des nids d'oiseaux.</p>
+
+<p>&mdash;Des nids d'oiseaux! s'écria le capitaine; comment! <span class="pagenum"><a id="Page_16">[16]</a></span>coquins, me
+prenez-vous pour un imbécile? Des nids d'oiseaux... brutes stupides!
+menteurs, insolents moricauds! je vais vous en donner, des nids
+d'oiseaux! Ouvrez les écoutilles!</p>
+
+<p>Les matelots anglais fouillèrent le fond de cale, stupéfaits de ne
+trouver dans le vaisseau que des sacs de toile remplis de sales et
+boueux nids d'hirondelles. Croyant toujours que cet engrais gluant
+n'était là que pour cacher un transport plus précieux, les Anglais en
+jetèrent une grande partie dans la mer, afin d'arriver plus vite à la
+découverte de la véritable possession des Espagnols. Après avoir vidé le
+vaisseau, après l'avoir fouillé, sondé, visité, du pont en bas, les
+accapareurs restèrent les mains vides: il n'y avait réellement que des
+nids d'oiseaux. La tristesse désespérée des Espagnols excita la gaieté
+des Anglais. Ils accablèrent donc leurs prisonniers des réflexions les
+plus moqueuses sur l'étrange chargement qu'ils avaient pris aux îles
+Philippines.</p>
+
+<p>À son retour sur le brigantin, l'officier fit à son commandant un récit
+circonstancié de la visite qu'il venait de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Les Espagnols n'avaient point menti, dit-il en riant; ils étaient
+véritablement gardiens d'un fumier d'ordures; je les ai débarrassés de
+ce sale arrimage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait, répondit le stupide commandant, et, comme le
+vaisseau est espagnol, nous devons le garder; il n'a plus que du
+ballast, il est vrai, mais le corps a quelque valeur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_17">[17]</a></span>&mdash;Vraiment, s'écria encore le stupide commandant, ces pauvres Espagnols
+avaient perdu la tête le jour où il leur vint la sotte idée de remplir
+leur vaisseau de bourbe, et à plus forte raison de mettre cette puante
+glaise dans des sacs.</p>
+
+<p>À la suite de ce beau raisonnement, le capitaine chargea un midshipman
+et quatre marins de prendre la direction du vaisseau et de le conduire
+dans le port le plus voisin.</p>
+
+<p>La seule chose sensée que fit ce John Bull fut de transporter sur le
+brigantin les prisonniers espagnols, qui, sans cette précaution, se
+seraient certainement permis de reprendre leur vaisseau.</p>
+
+<p>À son arrivée dans un port chinois, le commandant raconta d'un air
+plaisant le tour de moquerie qu'il avait joué aux Espagnols. Son récit
+fut accueilli par un blâme si général, que le niais personnage comprit
+enfin la perte considérable qu'il venait de faire.</p>
+
+<p>À cette époque, les nids mangeables se vendaient au marché chinois
+trente-deux dollars espagnols la <i>rattie</i>, ce qui faisait évaluer la
+charge du vaisseau à quatre-vingt-dix mille livres. Le pauvre diable de
+capitaine, dont vingt ans de service n'avaient pas garni l'escarcelle de
+cent livres d'économie, se désespéra, s'arracha les cheveux et reprit la
+mer avec l'espoir de regagner le vaisseau.</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie, le commandant du brigantin se
+recommanda à la miséricorde de Dieu; mais le ciel ne jugea pas à propos
+d'écouter cette sordide <span class="pagenum"><a id="Page_18">[18]</a></span>prière, et le vaisseau, mal dirigé par les
+marins, échoua sur les côtes de la Chine. La trouvaille de quatre livres
+d'or n'aurait pas donné aux Chinois la satisfaction qu'ils ressentirent
+en voyant arriver près d'eux cette cargaison de nids d'hirondelles.</p>
+
+<p>L'annonce de l'aubaine parcourut le pays comme un feu grégeois; alors
+les timides Chinois oublièrent leur crainte du danger, ne firent
+attention ni aux vents ni aux vagues, et se précipitèrent à travers le
+ressac écumant. Les forts foulèrent aux pieds les faibles, les frères
+passèrent sur leurs frères, et tous arrivèrent sur le vaisseau naufragé;
+le pauvre vaisseau fut si bien pillé qu'il flotta sur l'eau aussi
+légèrement que le ferait une boîte à thé vide; pas un morceau, pas même
+un fragment de la cargaison ne fut laissé sur les parois du fond de
+cale.</p>
+
+<p>Le vainqueur de la prise dont je venais de m'emparer à mon tour
+appartenait à la classe savante du commandant anglais. Ce fut donc son
+ignorance qui fit mon succès, et, pour être bien certain de ne pas
+perdre ma prise, je la mis en touage derrière le grab.</p>
+
+<p>Louis, le munitionnaire, qui était avec moi, me demanda la permission
+d'aller à bord du navire capturé pour y faire l'expérience culinaire de
+la soupe renommée de nids d'hirondelles. Cette soupe a, dans la Chine,
+une si grande réputation de saveur, qu'elle a donné naissance à ce
+proverbe: «Si l'esprit de la vie, si l'âme immortelle quittait le corps
+d'un homme, l'odeur seule de ce mets divin le ferait revenir, sachant
+bien que le <span class="pagenum"><a id="Page_19">[19]</a></span>paradis ne peut offrir de délices qui soient comparables à
+cette merveilleuse nourriture.»</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, me dit Louis avant de quitter le grab, si je parviens à
+introduire en Europe cet excellent potage, et le non moins célèbre
+<a id="arrah-punch">arrah-punch</a>, je serai, à bon droit, aussi connu que Van Tromp ou que le
+prince de Galles? Hein! dites! savez-vous?</p>
+
+<p>Excité par cette glorieuse ambition, Louis le Grand fit mille politesses
+au cuisinier chinois, et se mit si joyeusement à l'ouvrage, que vers le
+soir il me pria de lui envoyer un bateau, afin de m'apporter un
+échantillon de son triomphant succès.</p>
+
+<p>Ce mets est bon, mais il est trop gluant pour un estomac habitué comme
+l'était le mien à une chère simple et frugale. Le nid, fondu par la
+cuisson, devient une gelée brune; on ajoute à cette gelée des nerfs de
+daim, des pieds de cochon, les nageoires d'un jeune requin, des &oelig;ufs
+de pluvier, du macis, de la cannelle et du poivre rouge.</p>
+
+<p>La fameuse soupe de tortue a le goût fade en comparaison de l'épicé
+potage aux nids d'hirondelles; cependant la réelle saveur du mets mérite
+d'être connue par les nombreux gastronomes européens, et je les engage
+fort à faire cette offrande à leur précieux palais.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>XCIV</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_20">[20]</a></span>Je touchai à une des îles Barbie, parce qu'elle se trouvait sur mon
+chemin, mais je ne pus obtenir des habitants que deux sacs de tabac
+chinois.</p>
+
+<p>En faisant l'achat de cette marchandise, je pris sur mes genoux une
+belle petite fille malaise dont les yeux avides et intelligents
+convoitaient mes pièces d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, me dit la mère de la jolie petite fille, donnez-moi
+encore une pièce d'or, et vous aurez le tabac, quatre poulets, un panier
+d'&oelig;ufs, des fruits et mon aînée par-dessus le marché, car il me
+semble qu'elle vous plaît.</p>
+
+<p>Je donnai à la marchande l'argent qu'elle demandait, et je dis à mes
+hommes d'emporter mes acquisitions sur le bateau. La petite fille me
+prit la main, et sans jeter un regard à sa mère, sans recevoir d'elle
+une caresse ou un mot d'adieu, elle s'élança, légère comme un faon, sur
+les traces des hommes du grab. Je fis cadeau à Zéla de cette fleur
+malaise, et, dans <span class="pagenum"><a id="Page_21">[21]</a></span>mon âme, je sentis une réelle admiration pour cette
+mère qui n'était point imbue des préjugés étroits qui prévalent en
+Europe. Toute la nature nous enseigne que l'enfant sevré ne doit être ni
+une charge ni un embarras pour sa mère; la lionne abandonne le lionceau,
+et les mères chrétiennes vraiment éclairées laissent leurs enfants
+libres, guidées sans doute dans leur conduite par la supériorité d'un
+instinct naturel.</p>
+
+<p>À l'époque de mes voyages, la France et la Hollande étaient réunies sous
+la même dictature, et je fus très-bien accueilli par le gouverneur de
+Batavia, qui était un officier hollandais. Après avoir reçu mes
+dépêches, il ordonna aux autorités de la ville de me faciliter par tous
+les moyens possibles mes achats de provisions. Ces achats devaient se
+faire, pour mon intérêt, avec la plus grande promptitude, car il était
+fort dangereux de communiquer journellement avec les habitants de l'île,
+sur lesquels le choléra-morbus sévissait d'une manière horrible.</p>
+
+<p>Les négociants de la factorerie hollandaise étaient si officieusement
+bons, bienveillants et hospitaliers, que leurs offres de repas, de
+rafraîchissements, me causaient malgré moi une sorte de dégoût. De
+Ruyter était le héros de ces marchands, et la confiance illimitée que
+notre commodore avait en moi,&mdash;puisque, possesseur de sommes
+considérables, je pouvais en disposer à ma guise,&mdash;produisait sur les
+habitants de Java un effet presque magique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_22">[22]</a></span>Bien que le nom et l'amitié de de Ruyter fussent pour moi un excellent
+patronage, je pouvais à la rigueur me passer de cette protection dans
+les endroits où nous étions connus. J'avais établi depuis longtemps par
+mes actions une renommée particulière, et mon nom seul suffisait pour
+m'ouvrir toutes les portes. Depuis, la médisance, ou, pour mieux dire,
+la calomnie, a analysé ma conduite: elle a prétendu que je méritais la
+corde... mais cette assertion n'est qu'une méchante, qu'une malicieuse
+envie.</p>
+
+<p>J'ai eu des torts de jeunesse, je l'avoue, car, semblable à Michel
+Cassio, j'avais la tête inflammable, et je ne pouvais supporter avec
+calme l'aiguillon d'un excès de vin. Je dois cependant m'accorder le
+mérite d'avoir toujours fui avec une profonde horreur les dégoûtants
+excès de la bouche, et ce dégoût me faisait repousser avec une
+inflexible politesse les offres hospitalières des négociants hollandais.
+Quand j'eus terminé mes affaires, je regagnai en toute hâte ma petite
+cabine, séjour charmant, qui, pour moi, contenait le monde, puisqu'elle
+abritait Zéla. Nous étions toujours insatiables de caresses: notre
+affection était l'inépuisable trésor dans lequel nos mains avides se
+croisaient sans cesse. Je rentrai, et nous dînâmes tête à tête, nous
+régalant ensemble sur la même grappe de raisin, buvant du café dans la
+même tasse; heureux, enfin, heureux! Ce mot résume tout! L'excès de
+l'amour était mon seul excès; j'étais robuste, je vivais sobrement, et
+le mal qui frappait les habitants de Java <span class="pagenum"><a id="Page_23">[23]</a></span>me laissa dans la quiétude
+physique la plus parfaite.</p>
+
+<p>Les Européens qui se trouvaient à bord et sur terre me dirent que le
+préservatif le plus efficace contre les attaques du choléra-morbus était
+une excellente nourriture et même un abus des liqueurs fortes. La fièvre
+cholérique, ajoutaient-ils, n'ose attaquer les gens forts qui la
+bravent, mais elle tyrannise les faibles qui la craignent.</p>
+
+<p>J'approuvai les diseurs, mais je ne suivis pas leurs conseils. Quant à
+eux, ils les mirent aussitôt en pratique, mangeant et buvant du matin
+jusqu'au soir pour activer la circulation du sang. On défendit, comme
+fort dangereuses, les consommations de riz, de légumes; moi, je mangeai
+tout cela, ainsi que mon équipage, et nous vécûmes en parfaite santé;
+tandis que les Européens, en dépit de toutes leurs précautions,
+moururent comme des moutons atteints par la mortalité.</p>
+
+<p>Plusieurs vaisseaux qui se trouvaient dans le havre furent chassés par
+le vent sur le rivage, faute de mains pour les attacher; d'autres, tout
+frétés, n'avaient pas assez de monde pour lever leur ancre. Deux
+vaisseaux de guerre français et hollandais, qui avaient reçu l'ordre de
+mettre à la voile, se trouvaient dans un état si déplorable, qu'il leur
+fut impossible de quitter le port.</p>
+
+<p>Si le choléra-morbus avait pu être chassé par l'excellence de la
+nourriture, il n'eût point attaqué la partie européenne de mon équipage;
+ainsi, non-seulement <span class="pagenum"><a id="Page_24">[24]</a></span>la maladie nous frappa, mais elle n'atteignit
+exclusivement que les robustes fils du Nord, et respecta sa propre race,
+les enfants du soleil.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>XCV</h2>
+
+
+<p>Comme si la contagion se fût proposé de résoudre la question relative à
+la nourriture, elle frappa à la tête le principal organe du système de
+l'abus des liqueurs, et le vaincu fut le pauvre munitionnaire. Si
+l'abondance de la nourriture, si l'excès des boissons avaient la
+puissance de préserver de la mort, Louis existerait encore. Il mangeait
+comme un vautour, et, bien certainement, le foie d'une baleine n'aurait
+pu produire autant d'huile que le corps de ce gastronome en contenait.
+En outre, il buvait d'une manière effrayante, et il faut que sa gorge
+ait été doublée d'un métal aussi insensible que l'asbeste, à l'épreuve
+du feu, pour qu'elle ait pu supporter le passage brûlant de l'alcool
+qu'il buvait sans cesse.</p>
+
+<p>Depuis que le choléra-morbus avait commencé ses <span class="pagenum"><a id="Page_25">[25]</a></span>ravages à bord du
+schooner, Louis faisait toutes les heures sonner une cloche en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Garçon, ne savez-vous pas que le cadran vient de tourner? Ne
+savez-vous pas que la fièvre est arrivée à bord? Apportez lestement la
+bouteille de grès, afin que je chasse cette importune visiteuse.</p>
+
+<p>Une fois la bouteille dans ses mains, Louis se versait une ample rasade
+de skédam et l'avalait d'un trait.</p>
+
+<p>Le chronomètre d'Arnold, qui se trouvait dans la cabine, ne marquait pas
+l'heure avec plus de justesse que Louis avec sa bouteille. Son palais
+était si infaillible, qu'à la plus petite négligence du garçon chargé de
+lui donner à boire, il s'écriait d'un ton furieux:</p>
+
+<p>&mdash;Garçon, la bouteille, la bouteille, paresseux, veau marin que vous
+êtes!</p>
+
+<p>Un matin, Louis vociféra après avoir bu:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! jeune scorpion, qu'avez-vous fait? Vous avez vidé ma bouteille, et
+vous l'avez remplie d'eau de mer?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous assure...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous; le skédam que vous dites me donner n'est qu'une drogue
+dégoûtante; elle ferait bondir le c&oelig;ur d'un cheval marin.</p>
+
+<p>Quand le garçon voulut essayer de prouver à Louis que la liqueur qu'il
+venait d'absorber était bien du skédam, Louis se mit en fureur, jeta la
+bouteille à la tête du garçon, et sa rage était si grande, que je fus
+obligé d'intervenir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_26">[26]</a></span>&mdash;Voyons, voyons, mon cher Louis, lui dis-je en me plaçant devant le
+garçon, donnez-moi la bouteille, je veux savoir si vous avez tort ou
+raison. Vous avez tort, mon brave, cette bouteille contient du skédam
+pur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! capitaine, me prenez-vous pour un niais? Croyez-vous que je
+sois devenu assez stupide pour ne plus reconnaître le goût de ma liqueur
+favorite? Mais le diable lui-même serait incapable de m'y faire tromper.
+Je bois du genièvre depuis l'âge de cinq ans, et Van Sülphe, le grand
+marchand de liqueurs d'Amsterdam, a déclaré qu'après lui j'étais le
+meilleur connaisseur de toute la Hollande; je dirai mieux, de toute
+l'Europe. D'ailleurs, ayant avalé depuis que je suis au monde liqueur
+sur liqueur, assez de quoi suffire à mettre le schooner à flot, je dois
+me connaître en saveur, goût et parfum. Ceci est une drogue, une
+médecine; ce garçon m'a trompé, volé: il a bu mon genièvre. L'as-tu bu?
+dis! Hein, monsieur, le savez-vous?</p>
+
+<p>Un silence de quelques minutes suivit cette interrogation. Les regards
+de Louis erraient vaguement sur le pont, et ses lèvres balbutiaient de
+sourdes menaces.</p>
+
+<p>&mdash;Damné garçon! reprit-il d'une voix haletante, fils du diable! tu as
+vidé ma pauvre bouteille et tu l'as remplie avec une composition du
+vieux Van; tu sais pourtant, tout le monde sait, que je déteste les
+docteurs, les drogues, et toutes les piètres choses dont on régale les
+malades. Allons, allons, alerte! Démarre, voleur; alerte! va me chercher
+une autre bouteille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_27">[27]</a></span>Le garçon obéit. Louis porta le skédam à ses lèvres; mais pour lui le
+fluide vivifique avait perdu toute saveur: le pauvre munitionnaire
+bredouilla, toussa, repoussa le verre, ôta de sa bouche une pipe
+nouvellement allumée et baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez, mon bon Louis? lui demandai-je d'un ton amical.</p>
+
+<p>Il ne répondit pas.</p>
+
+<p>J'examinai attentivement la figure du munitionnaire. La vivacité
+lumineuse de ses petits yeux noirs était obscurcie; ses lèvres blanches
+se couvraient d'écume, et sa mâchoire inférieure tremblait légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! vieux Louis, répondez; qu'avez-vous? êtes-vous malade?</p>
+
+<p>&mdash;Malade, capitaine? Non, je ne suis pas malade: j'ai mal au c&oelig;ur, et
+rien de plus. Cette damnée drogue m'a empoisonné; mais, du reste, je
+vais bien, très-bien.</p>
+
+<p>Cette menteuse affirmation fut suivie d'un tremblement convulsif.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes malade, mon ami; il ne faut pas rester au soleil. Allez vous
+reposer à l'arrière du vaisseau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, capitaine, je ne souffre pas: je n'ai point la
+sottise de me croire malade. Cependant, je n'ai jamais eu le c&oelig;ur
+aussi faible qu'aujourd'hui. Si cependant, une fois, dans la mer du Sud,
+à l'île d'Otahiti, quand les missionnaires vinrent à bord... Comme <span class="pagenum"><a id="Page_28">[28]</a></span>un
+grand sot, je les suivis sur terre, et ils me donnèrent du gin à boire.
+Ce n'était point du gin, capitaine, mais une infernale drogue. Ces
+bonnes gens me dirent qu'ils avaient établi dans l'île une distillerie
+de gin; les croyant sur parole, je les jugeai bons, intelligents,
+utiles. Leur gin était mauvais, détestable; il me fit souffrir un mal
+pareil à celui que je ressens aujourd'hui.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Louis pressa ses deux mains l'une contre l'autre
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ma tête est en feu; j'ai un incendie dans le corps.</p>
+
+<p>J'aimais sincèrement Louis, et je suivais avec une peine profonde
+l'altération rapide qui se manifestait sur sa bonne et loyale figure.</p>
+
+<p>Je lui pris le bras, et, sans résistance de sa part, je parvins à le
+conduire dans ma cabine, chargeant la douce Zéla de lui donner des
+soins.</p>
+
+<p>&mdash;Lady Zéla n'est point une femme, me dit Louis en se jetant sur ma
+couche, c'est un ange de bonté, un ange descendu du ciel.</p>
+
+<p>Louis tomba bientôt dans un sommeil fiévreux, agité, presque convulsif,
+puis enfin dans une insensible torpeur dont les instants lucides étaient
+remplis par l'indistinct murmure d'incohérentes paroles. Au point du
+jour, par une habitude qui survivait à l'égarement de l'esprit et à la
+faiblesse du corps, Louis se souleva sur un de ses coudes et dit d'une
+voix distincte:</p>
+
+<p>&mdash;Garçon, apportez-moi la bouteille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_29">[29]</a></span>Fatigué et à moitié endormi, le garçon se traîna vers l'armoire
+consacrée, et y prit une bouteille remplie de genièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouvez-vous, Louis? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai chaud, j'ai très-chaud, capitaine; je meurs de soif, et mon
+corps, aussi sec qu'un morceau de bois calciné, n'a pas la moindre
+moiteur. Je suis dans un four, je brûle; garçon, la bouteille, la
+bouteille!</p>
+
+<p>Je n'eus pas le courage de résister au suppliant regard que Louis jeta
+sur le skédam, ni celui de regarder longtemps l'avide joie de ses mains
+tremblantes lorsqu'elles prirent le verre plein de liqueur. Mais au
+moment où l'esprit de la vie (suivant Louis) toucha ses lèvres blanches
+et glutineuses, il jeta le verre loin de lui en s'écriant d'un ton
+désespéré:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! je demande une mer d'eau, et ce démon m'apporte du
+feu; mais je brûle, misérable, je brûle; je suis dans un gouffre de
+flammes!</p>
+
+<p>Jusqu'au milieu du jour, Louis passa de minute en minute de l'agitation
+la plus furieuse à l'abattement le plus profond.</p>
+
+<p>Vers une heure de l'après-midi, le garçon vint me dire que le
+munitionnaire dormait.</p>
+
+<p>Je descendis dans la cabine, et ce fut en frissonnant que je contemplai
+le cruel ravage opéré par la maladie. La figure de Louis était livide,
+la peau du cou pâle et rayée; de larges rides bleuâtres indiquaient que
+le <span class="pagenum"><a id="Page_30">[30]</a></span>pauvre voyageur avait baissé son pavillon devant le terrible roi des
+pirates. La bannière grise de la mort planait au-dessus de lui. Je
+plaçai un miroir devant les lèvres serrées du pauvre Louis, et aucun
+souffle ne vint en ternir la limpidité. Comme si la destruction avait
+été impatiente de commencer son &oelig;uvre d'anéantissement, elle
+s'emparait du corps avant même que l'étincelle vitale se fût entièrement
+éteinte. J'avais à peine essuyé les larmes qui remplissaient mes yeux,
+que le docteur, penché auprès de moi, me dit impatiemment:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sourd, capitaine? Je vous dis que, si vous ne voulez pas
+jeter ce corps dans la mer, nous périrons tous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! m'écriai-je, le sincère, l'honnête, le bon et jovial Louis,
+Louis, la vie de l'équipage, va être la proie des chiens de mer? il sera
+jeté hors du vaisseau comme un mouton pourri, avant que nous soyons bien
+certains que la vie l'a tout à fait abandonné? Non, non, touchez-le,
+docteur, il est encore chaud, et je ne veux pas qu'il soit jeté dans la
+mer.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>XCVI</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_31">[31]</a></span>Le docteur remonta sur le pont, et, au bout de quelques heures, je fus
+obligé de comprendre que son conseil était bon à suivre. La
+décomposition du corps était si rapide, que l'atmosphère du vaisseau
+devenait de minute en minute plus lourde et plus épaisse, et je sentais
+qu'un danger réel planait autour de nous. Je donnai l'ordre à deux
+matelots de coudre un hamac (ce cercueil des marins) et d'y enfermer les
+restes du pauvre Louis; de plus, ils devaient attacher aux pieds du mort
+deux lourds sacs de plomb.</p>
+
+<p>Après avoir fait descendre le cadavre dans un bateau, je le couvris d'un
+drapeau hollandais en guise de drap mortuaire, et nous nous dirigeâmes
+en dehors du havre pour le faire couler à fond, car il était
+expressément défendu d'ensevelir les pestiférés près du port. Si j'avais
+pu trouver sur le schooner un livre de prières, je me serais fait un
+devoir de lire la messe des morts sur le corps de Louis.
+Malheureusement, nous étions <span class="pagenum"><a id="Page_32">[32]</a></span>fort peu religieux, et nos intentions
+seules étaient bonnes. Je fus donc obligé de me contenter des honneurs
+qu'on rend aux marins. En conséquence, on tira trois volées de mousquets
+sur le cadavre de mon pauvre ami, et, le c&oelig;ur serré par l'étreinte
+d'une vive douleur, je vis s'enfoncer lentement dans l'abîme de la mer
+ce bon et loyal serviteur.</p>
+
+<p>Tout à coup mes hommes s'écrièrent, et d'une voix visiblement effrayée:</p>
+
+<p>&mdash;Ne ramons plus, il est là, il revient!</p>
+
+<p>En effet, l'eau un instant troublée avait repris son calme, et le
+cadavre reparaissait à la surface, flottant auprès de nous aussi
+légèrement qu'aurait pu le faire une branche d'arbre mort.</p>
+
+<p>Les superstitieux marins étaient tellement émus, qu'ils ne cherchaient
+point à découvrir une cause naturelle à l'apparition de Louis, et cette
+cause était bien certainement la faiblesse ou la chute des balles de
+plomb que nous avions mises dans le canevas. Nous fîmes virer le bateau,
+et je crois, en vérité, que mes hommes apportèrent à se rapprocher de
+Louis le même empressement qu'ils auraient mis à sauver un de leurs
+frères en péril. Lorsque j'eus découvert que le ballast s'était échappé,
+je cherchai autour de moi un objet assez lourd pour en réparer la perte.
+Notre grappin seul était à ma disposition: je m'en servis, et le corps
+s'enfonça une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;Que je sois damné! s'écria un vieux marin, si toutes les ancres de la
+marine royale de Portsmouth <span class="pagenum"><a id="Page_33">[33]</a></span>ont assez de force pour amarrer ce dogre
+hollandais sous l'eau. Jamais, au grand jamais, le pauvre Louis n'a mis
+dans ses dalots autre chose que du skédam ou du kirsch, et il n'est ni
+juste ni naturel qu'il se plaise dans un linceul d'eau de mer.</p>
+
+<p>J'avais amarré le schooner aussi loin du port qu'avaient pu le permettre
+notre sécurité et notre bien-être. Malgré cette précaution, les ravages
+exercés par le choléra se propagèrent à bord, et je perdis plusieurs
+hommes aussi rapidement que j'avais perdu le pauvre Louis. Je passais
+les nuits au chevet des malades, et les quelques heures de repos que le
+soin personnel de ma santé me contraignait à prendre s'écoulaient pour
+moi dans des inquiétudes mortelles. Je ne savais quel remède il fallait
+employer pour dompter le mal, ou du moins pour en éviter moi-même les
+atteintes; car mon ivrogne de docteur avait déserté, et, malgré mes
+recherches, je n'avais pu lui donner un successeur.</p>
+
+<p>Après avoir longuement causé avec mes deux contremaîtres, je pris la
+décision, peut-être dangereuse, de lever l'ancre et de fuir le lendemain
+au premier rayon du soleil.</p>
+
+<p>Vers quatre heures du matin, un homme descendit dans ma cabine et me dit
+précipitamment:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, il est encore à flot, il marche côte à côte du schooner;
+faut-il qu'il vienne tout à fait à bord, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dis-je à moitié endormi, oui, laissez-le venir à bord; mais qui
+est-ce? de quelle nation?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_34">[34]</a></span>&mdash;Comment, monsieur, de quelle nation? C'est lui, vous dis-je, lui!</p>
+
+<p>&mdash;Qui, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Le munitionnaire, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Le munitionnaire! Quel munitionnaire?</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux Louis, capitaine. Ne l'avais-je pas dit? il ne veut pas
+rester amarré sous l'eau.</p>
+
+<p>Je montai rapidement sur le pont, et je vis le corps du défunt couché
+sur l'eau, à travers la proue et dans une position qui pouvait faire
+croire qu'il était soutenu par le câble. Tous les marins se pressaient à
+l'avant du schooner; ils étaient stupéfaits, et je dois dire que mon
+étonnement était aussi grand que le leur, tant l'apparition de Louis
+était miraculeuse. Le grappin avait été parfaitement attaché, et sa
+force était suffisante pour amarrer un bateau pendant une houle. Je ne
+comprenais rien à la muette résistance de cet inerte cadavre; mais en
+examinant le canevas qui l'enveloppait, le mystère fut bientôt éclairci.
+Les requins de terre avaient coupé le hamac afin d'arriver au corps, qui
+était horriblement déchiré. N'osant pas porter les mains sur ces restes
+informes, nous les touâmes jusqu'au rivage: là, je fis faire un grand
+trou dans le sable, et après y avoir enseveli le munitionnaire, je
+plaçai sur sa tombe le fond d'un bateau naufragé. Ce double soin le
+préservait à jamais du contact de l'eau.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>XCVII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_35">[35]</a></span>Lorsque tous mes préparatifs de départ furent terminés, je me rendis
+chez le commandant, je visitai les marchands avec lesquels j'avais fait
+des affaires pour tout terminer au plus tôt, et, ces divers soins
+remplis, je mis à la voile.</p>
+
+<p>Nous étions restés quatre jours dans le port, et pendant ces quatre
+jours le vent n'avait pas rafraîchi la lourdeur de l'atmosphère. Batavia
+est, comme Venise, entrecoupée de canaux, mais ces canaux sont des
+réceptacles de toutes les immondices qui découlent des habitations: la
+boue et les morts bouchent les issues, croupissent, et l'odeur
+nauséabonde que cette eau exhale produit d'affreuses maladies.
+L'intérieur de l'île et les montagnes qui avoisinent la ville sont
+habitables; mais la ville elle-même est annuellement ravagée par cette
+fièvre mortelle qu'on désigne sons le nom de fièvre de Java.</p>
+
+<p>Les hommes jeunes et forts étaient toujours les premiers <span class="pagenum"><a id="Page_36">[36]</a></span>atteints par
+le terrible fléau. Quant aux grands mangeurs, ils n'échappaient jamais à
+ses coups. Je déteste les gourmands autant que Moïse et Mahomet
+détestaient les pourceaux, et je me réjouis de leur mort. Cependant je
+fais une exception en faveur du bon, du brave, de l'honnête Louis, dont
+toute la gourmandise ne pouvait étouffer ni même amoindrir les
+impulsions généreuses. Ceux qui parmi nous étaient de la race des
+lévriers, ceux qui avaient la poitrine large, les membres longs, étaient
+rarement saisis par la fièvre, en dépit même de leurs excès. Notre
+charpentier, véritable chien de mer, buvait journellement un demi-gallon
+d'arack et il travaillait comme une machine à vapeur.</p>
+
+<p>J'avais une peine infinie à maintenir l'ordre et la discipline sur le
+schooner; mon équipage était composé en grande partie d'hommes bannis de
+l'Ouest ou de ceux qui avaient perdu leur casque dans l'Est. Ces hommes
+rebelles aux lois, au caractère indomptable, ne connaissaient ni les
+liens de parenté ni les liens d'affection, et plus d'une fois mon
+pouvoir sur eux s'est trouvé dans un danger imminent. Cependant j'avais
+pour réels protecteurs de vieux marins attachés à de Ruyter, quelques
+braves Européens et les fidèles Arabes de Zéla. La petite fille malaise
+que j'avais achetée à sa tendre mère me servait de sauvegarde, en
+m'avertissant journellement de ce qui se passait sur le pont. Outre
+cela, j'avais encore le bras du premier contre-maître, qui était lié à
+de Ruyter par l'intérêt, <span class="pagenum"><a id="Page_37">[37]</a></span>la seule certitude de fidélité que puisse
+avoir un homme sur un autre.&mdash;Mais la partie la plus difficile à
+gouverner était une bande de Français, dont le caractère était si
+violent et si irascible, que, pour la moindre parole, ils s'armaient de
+longs couteaux en menaçant de tout tuer. Le chef de cette bande eut un
+jour une discussion avec le contre-maître américain, qui était un homme
+paisible et fort timide. Je me trouvais sur le pont et j'entendis la
+dispute. Irrité depuis longtemps de la conduite de cet homme, je bondis
+vers lui; mon approche ne l'émut même pas, car ses yeux hautains
+supportèrent effrontément mon regard, et il ne baissa pas l'arme qu'il
+tenait dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Saisissez le scélérat! m'écriai-je d'un ton furieux.</p>
+
+<p>À cet ordre, le Français rougit de colère et appela ses compatriotes.</p>
+
+<p>Je n'attendis pas l'arrivée des mutins; je saisis d'une main ferme le
+rebelle, et j'enfonçai dans son c&oelig;ur mon poignard malais.</p>
+
+<p>&mdash;Allez à vos devoirs, dis-je d'une voix calme et froide aux Français
+accourus sur le pont, allez, et sans mot dire. Votre chef est mort, et
+je punirai ainsi tous ceux qui auront l'audace de me désobéir.</p>
+
+<p>Les Français obéirent en grondant; mais, depuis ce coup de maître, ma
+domination fut entière, absolue, et je n'eus qu'à me féliciter de mon
+énergique détermination; car, malgré ma colère, je n'avais point été
+poussé au meurtre par la violence, je n'avais que saisi <span class="pagenum"><a id="Page_38">[38]</a></span>un instant
+propice à l'exécution d'un projet depuis longtemps médité.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>XCVIII</h2>
+
+
+<p>Nous parcourûmes le long de la côte de l'est afin de découvrir une baie
+où, d'après ma carte maritime, se trouvait un ancrage; là, je devais
+prendre de nouvelles provisions et de l'eau, et continuer tranquillement
+ma course. Nous marchions aussi près que possible du rivage, afin de
+profiter des vents de la terre; mais ils étaient si faibles, que pendant
+plusieurs jours nous fûmes forcés de rester stationnaires. Les eaux de
+la mer semblaient pétrifiées, tant elles étaient unies et calmes; de
+plus, la chaleur était si étouffante, que les Raipoots, qui adorent le
+soleil, se débattaient sur le pont pour conquérir un pied carré de
+l'ombre de la banne. Le seul rafraîchissement qui eût la puissance de
+calmer un peu mes douleurs de corps et de tête était un bain pris
+d'heure en heure; malgré ce soin, mes lèvres et ma peau étaient aussi
+gercées que l'écorce <span class="pagenum"><a id="Page_39">[39]</a></span>d'un prunier. Il n'y a point de vaisseau qui soit
+si mal adapté pour un climat chaud qu'un schooner; il lui faut beaucoup
+d'hommes pour la man&oelig;uvre, et, pour le contenir, il a beaucoup moins
+de place que tout autre bâtiment.</p>
+
+<p>Comme les calmes de la vie, les calmes de la mer sont passagers et
+rares; il faut toujours qu'une brise, qu'une rafale ou une tempête suive
+son repos. Bientôt, aussi tendres que la voix d'un amoureux, les vents
+vinrent caresser les vagues endormies, et nous passâmes doucement le
+long du rivage pour gagner notre ancrage près de Balamhua, en dedans de
+l'île d'Abaran. Là, nous trouvâmes une rive sablonneuse, une petite
+rivière et un bois si largement fourni, qu'on eût pu croire que les
+arbres verdoyants étaient amoureux de l'écume des eaux. Un petit village
+javanais se trouvait à l'embouchure de la rivière, et, en échange d'une
+petite quantité d'eau-de-vie et de poudre, le chef de ce village nous
+donna la permission de prendre sur l'île toutes les choses dont nous
+aurions besoin. Nous débarquâmes nos tonneaux d'eau vides, et mes hommes
+s'occupèrent, sous la direction du charpentier, à abattre les plus beaux
+arbres.</p>
+
+<p>Les calmes, l'excessive chaleur et le manque d'air avaient contribué à
+propager la fièvre et la dyssenterie dans mon équipage, et pour remède
+j'avais ordonné l'éther, l'opium et de bon vin pour les convalescents.
+Désespéré de mon ignorance, je regrettais vivement de n'avoir apporté
+aucune attention aux discours médicaux <span class="pagenum"><a id="Page_40">[40]</a></span>de Van Scolpvelt, je regrettais
+encore d'avoir si bien négligé mes études. En dépit de cette ignorance,
+je continuais mon rôle de docteur, et cependant je n'avais, pour en
+dissimuler les fautes, ni perruque doctorale, ni canne à pomme d'or, et
+je droguais les malades avec aussi peu de contrition que les membres du
+collége royal des médecins.</p>
+
+<p>En faisant mes préparatifs de départ, j'appris qu'une dispute avait eu
+lieu entre quelques-uns de mes hommes et les Javanais. Deux natifs
+avaient été blessés par un coup de fusil, et ces emportements meurtriers
+étaient fréquents, parce que les matelots ne voulaient pas comprendre
+que sur terre ils étaient sujets à des lois d'ordre et de discipline.</p>
+
+<p>&mdash;Sur le vaisseau, disaient-ils, nous sommes liés par des devoirs, nous
+appartenons à la mer; mais, en revanche, il faut que sur terre nous
+fassions notre volonté. Quand nous avons de l'argent, nous sommes assez
+justes pour payer nos dépenses ou nos dégâts; mais quand nous n'en avons
+pas, on doit nous donner les choses qui nous sont nécessaires. Il n'est
+pas légal, ajoutaient-ils en forme de péroraison, que les natifs gardent
+pour eux toutes les productions du rivage, puisque, aussi bien que la
+mer, la terre appartient aux hommes.</p>
+
+<p>Ce raisonnement était l'invariable réponse que j'obtenais de mes hommes
+lorsque je les sermonnais sur la brutalité avec laquelle ils
+assaillaient, volaient et massacraient les natifs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_41">[41]</a></span>L'impossibilité dans laquelle j'étais de me faire tout à fait obéir
+amenait de si grandes querelles, que je me vis contraint de récompenser
+les plus cruellement battus, sans pouvoir punir les tourmenteurs.</p>
+
+<p>Un jour cependant il me fut rapporté que dans une nouvelle bataille le
+tort était du côté des villageois; je ne pus connaître toute la vérité,
+mais je craignis une revanche sanglante; pour l'éviter, je pris sur un
+bateau quelques objets de valeur pour le chef et je me dirigeai vers le
+village. Mon cadeau fut assez mal accueilli; cependant, après une heure
+d'explications, je réussis à pallier les torts de mes hommes, et nous
+nous quittâmes amis. Je tenais beaucoup à cette réconciliation, car
+l'inimitié des natifs eût pu me causer de grandes pertes de temps,
+d'hommes et de provisions.</p>
+
+<p>Quand mes préparatifs de départ furent achevés, le chef javanais vint à
+bord du schooner, et m'invita à l'accompagner dans une partie de l'île
+où se trouvait une grande quantité de daims et de sangliers. J'avais
+déjà manifesté le désir de faire une partie de chasse, mais le chef en
+avait toujours différé la réalisation en disant qu'il était bon
+d'attendre les jours pluvieux, parce que la pluie chasse les animaux de
+la montagne vers la plaine. Comme un violent orage venait d'inonder la
+terre, l'invitation du chef me parut le résultat d'une promesse faite.
+Je lui donnai donc avec le plus grand plaisir l'heure de notre départ
+pour cette vaillante promenade. D'un air affectueux et sincère, le chef
+me supplia de ne pas faire naître parmi son peuple <span class="pagenum"><a id="Page_42">[42]</a></span>des craintes
+jalouses en emmenant avec moi une grande quantité d'hommes armés.</p>
+
+<p>Je m'engageai à suivre ses conseils sur ce point, et nous nous séparâmes
+en nous donnant rendez-vous pour le lendemain.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>XCIX</h2>
+
+
+<p>J'étais réellement sans crainte, et aucune méfiance ne pénétra mon
+esprit. Néanmoins je pris les précautions les plus minutieuses pour
+assurer le salut de mes hommes et le mien.</p>
+
+<p>Je débarquai le lendemain, accompagné de quatorze marins, tous fidèles,
+braves, courageux et bien armés. En outre, j'ordonnai aux bateaux qui
+nous avaient conduits de s'éloigner du rivage, de jeter le grappin, et
+d'avoir la prudence de ne point adresser la parole aux natifs.</p>
+
+<p>Le chef m'attendait accompagné seulement de cinq hommes, armés de
+poignards et de lances de sanglier.</p>
+
+<p>Nous pénétrâmes dans l'intérieur du pays en suivant les sinuosités de la
+petite rivière, que la pluie d'orage <span class="pagenum"><a id="Page_43">[43]</a></span>avait rendue jaunâtre et boueuse.
+Nous fûmes obligés plusieurs fois de traverser la rivière à gué, et,
+avant d'effectuer ce passage, je dis à mes hommes de mettre dans leurs
+casquettes les balles et la poudre, et de ne point mouiller leurs armes.
+L'expérience m'avait rendu vigilant et soupçonneux, si bien que je
+remarquai plusieurs choses qu'une personne moins attentionnée eût
+laissées passer inaperçues. Le chef javanais causait souvent avec ses
+hommes, souvent encore il voulait nous faire traverser la rivière dans
+des endroits où elle était boueuse et remplie de trous profonds. Tout à
+coup, et sans m'expliquer les causes de ce changement, il se mit à
+l'arrière de la troupe et voulut diriger notre marche d'un côté opposé à
+celui que nous devions suivre. Cette conduite éveilla mes soupçons, et
+sans rien dire je me mis à surveiller tous les mouvements du chef. Afin
+de laisser croire au Javanais que j'avais en lui la plus entière
+confiance, je le suivis sans observation. Mais j'avais le soin de noter
+dans ma mémoire les localités que nous traversions, ainsi que les gués
+de la rivière. Le danger dans lequel j'avais placé Zéla en l'emmenant
+avec moi à la chasse aux tigres m'avait donné une cruelle leçon de
+prudence, et l'idée de la savoir seule, quoique en sûreté sur le
+schooner, me rendait sage, sensé, et surtout fort méfiant. Grâce aux
+importunités de ma chère petite fée, j'avais pris avec nous Adoa la
+Malaise. Cette enfant était vive, adroite et rusée comme un lutin. On
+pouvait avoir en son instinct sauvage la plus entière confiance. <span class="pagenum"><a id="Page_44">[44]</a></span>Adoa
+ne pensait, n'aimait personne au monde que sa chère Zéla; pour Zéla elle
+eût donné sa vie. La seule chose qui l'attachât à moi était l'amour que
+me portait ma femme. Adoa avait à peu près le même âge que sa maîtresse;
+mais il n'y avait pas dans le monde deux êtres moins ressemblants: la
+fille malaise était rabougrie dans sa croissance, large et osseuse; son
+front bas était à moitié caché par des cheveux noirs, rudes et qui
+tombaient en mèches roides sur sa figure plate et d'une couleur bistrée.
+Les petits yeux bruns d'Adoa semblaient, par la distance qui les
+séparait, être tout à fait indépendants l'un de l'autre et pouvaient
+regarder à la fois à bâbord et à tribord, au nord et au sud. Ces yeux
+vifs, brillants, avaient la vigilance de ceux d'un serpent; mais la
+ressemblance avec ce hideux reptile s'arrêtait là, car la pauvre petite
+Adoa était la plus fidèle, la plus aimante et la plus dévouée des
+servantes. J'aimais tant cette sauvage créature que je lui avais donné
+la place haute et importante de <i>tchibookgée</i>, et elle était sans rivale
+dans l'art de faire un <i>chilau</i>, un hookah, ou pour préparer un callian,
+toutes choses qui sont difficiles à bien faire.</p>
+
+<p>Nous continuâmes notre route le long de la rivière, et, après être
+arrivés sur une hauteur escarpée et pleine de rochers, notre chef me
+proposa de nous arrêter dans quelques huttes situées sur la hauteur,
+pour nous y reposer un instant et nous rafraîchir avec du café et des
+mangoustans. «Pendant la durée de cette petite halte, ajouta le chef,
+deux de mes gens iront à la découverte du gibier.» Cette
+proposition,<span class="pagenum"><a id="Page_45">[45]</a></span>
+qui semblait amoindrir les forces protectrices du chef, dissipa
+entièrement mes craintes. On nous apporta du lait, des fruits et du
+café. Comme j'étais un grand épicurien, je dis à Adoa de surveiller la
+préparation de la tasse qui m'était destinée, et la jeune fille
+s'empressa de se rendre à mon désir.</p>
+
+<p>Nous nous étions assis dans une des huttes vides, afin d'être protégés
+par la toiture de cannes entrelacées contre les rayons du soleil, et
+pendant que, le c&oelig;ur rempli du souvenir de Zéla, je fumais mon
+callian, mes hommes mangeaient et buvaient. Le chef s'était assis près
+de moi sur une natte, et la sortie de la hutte était bloquée par les
+trois Javanais. Je m'étais couché sur la terre, et ma tête reposait
+contre un des bancs de bambou que soutenait la hutte; ma main droite
+allait porter à mes lèvres la tasse de café posée devant moi, lorsque je
+fus averti par un léger mouvement de tourner la tête à gauche, vers le
+fond de la hutte.</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas, chut, chut!</p>
+
+<p>Ces quelques paroles, prononcées avec un accent de terreur indicible, me
+firent prudemment jeter un demi-regard vers l'endroit d'où la voix était
+sortie, et, à travers le paillasson qui formait le mur de la hutte, je
+distinguai le regard perçant d'Adoa.</p>
+
+<p>Je m'inclinai doucement vers la jeune fille, et sa voix haletante
+murmura à mon oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Ne buvez pas le café!... sortez de la hutte... défiez-vous...
+mauvaises gens!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_46">[46]</a></span>Plusieurs de mes hommes s'étaient plaints du mal de c&oelig;ur aussitôt
+après avoir absorbé le café, et je compris le vif empressement qu'avait
+apporté le chef en me faisant passer la tasse qui m'était destinée.
+Heureusement que la préparation de ma pipe, ayant occupé mon attention,
+m'avait fait oublier le café. Au premier mouvement que je fis pour
+sortir de la hutte, le chef échangea d'une manière expressive un regard
+avec ses hommes, et tous les yeux se fixèrent sur moi. Je n'avais ni le
+temps ni la possibilité de former un plan de conduite et de consulter
+mes gens. Je compris vite que le chef attendait du renfort pour nous
+attaquer; je sortis donc lestement mon pistolet, et je franchis la porte
+de la hutte. Le chef, armé de son poignard, voulut s'emparer de moi,
+mais il n'en eut ni l'adresse ni la force, car je lui brûlai la figure
+en déchargeant mon arme à bout portant, et mon coup de feu fut suivi du
+cri de guerre arabe: «Mes garçons, nous sommes trahis! suivez-moi!»</p>
+
+<p>Mes mouvements avaient été si rapides, si imprévus, que, frappés d'une
+terreur panique, les Javanais se précipitèrent dans les jungles.</p>
+
+<p>&mdash;Ne les poursuivez pas, dis-je à mes hommes, regardez plutôt si vos
+armes sont en bon état, et arrangez vos baïonnettes.</p>
+
+<p>J'appris par Adoa qu'un poison ou un narcotique avait été mis dans le
+café, et que le chef attendait pour nous massacrer l'arrivée d'une
+grande quantité d'hommes.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>C</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_47">[47]</a></span>Le premier danger était passé; mais notre situation était encore
+excessivement périlleuse. Nous reprîmes d'un pas rapide, pour regagner
+nos bateaux, le chemin que nous avions parcouru, espérant arriver en peu
+de temps assez près du schooner pour l'avertir par un signal du malheur
+qui nous menaçait, car naturellement nous pensions que les natifs
+s'étaient échelonnés sur la route pour nous attaquer. Nous fîmes les
+trois quarts du chemin sans être arrêtés, sinon sans être vus; car de
+temps en temps la tête d'un sauvage apparaissait derrière un arbre ou
+dans le creux d'un rocher, et ces visions rapides étaient suivies d'un
+farouche hurlement. Cet éloignement rendait nos ennemis peu dangereux,
+et Adoa, qui courait près de moi, guettait sans relâche les mouvements
+des natifs pour m'avertir de leurs faits et gestes. À chaque pas que
+nous faisions en avant se révélaient les terribles difficultés que nous
+avions à vaincre. Outre le réel danger <span class="pagenum"><a id="Page_48">[48]</a></span>du chemin, il y avait celui
+d'une attaque impossible à soutenir sans désavantage. Nous arrivâmes
+enfin à un angle de la rivière, et nous fûmes obligés de la traverser.
+Grâce au stimulant de la peur, le poison ne produisit sur mes hommes
+qu'une fébrile agitation; il faut ajouter encore que, par elle-même, la
+drogue était sans doute peu dangereuse. Toujours est-il que personne ne
+s'en plaignit en fuyant l'attaque des Javanais.</p>
+
+<p>Je conduisis mes hommes à travers la rivière en sondant le chemin à
+l'aide de ma lance. L'eau était peu profonde; mais le fond de la rivière
+était si sale, si glissant et si boueux, que nous avions la plus grande
+peine à nous soutenir.</p>
+
+<p>&mdash;Malek, ils viennent, me dit Adoa.</p>
+
+<p>Je mis ma carabine sur mon épaule, et je criai aux hommes qui se
+trouvaient en arrière de hâter le pas.</p>
+
+<p>Les natifs sortirent tumultueusement de leur embuscade, déchargèrent
+leurs mousquets et coururent sur les bords de la rivière. Dans toutes
+les guerres sauvages, le premier cri et la première décharge sont un
+excitant et un moyen d'inspirer la terreur. Les sauvages ressemblent aux
+chiens glapissants qui chassent celui qui se sauve, mais qui fuient
+devant le fort. En conséquence, si la première attaque des sauvages est
+reçue avec une courageuse fermeté, ils sont surpris, intimidés, et
+quelquefois vaincus. Voyant que nous étions fermes, et qu'à notre tour
+nous nous disposions à faire feu, les Javanais s'arrêtèrent sur les
+bords de la rivière. Je fis décharger nos mousquets sur eux, et j'eus
+<span class="pagenum"><a id="Page_49">[49]</a></span>le plaisir de les voir courir épouvantés dans la direction des jungles.
+Cette fuite nous donna le temps de traverser sans perte d'hommes le gué
+de la rivière.</p>
+
+<p>Les natifs revinrent sur leurs pas et nous suivirent en proférant des
+menaces de mort et d'horribles malédictions; de minute en minute, le
+nombre de nos ennemis s'augmentait, et au moment où nous atteignîmes la
+partie la moins fourrée du jungle, Adoa me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Malek, je vois des cavaliers qui viennent au-devant de nous.</p>
+
+<p>L'odeur de la mer parvint jusqu'à nous, et cette odeur âcre me donna une
+sensation plus délicieuse que celle apportée journellement par les
+parfums du tabac ou le fumet d'un verre de vin de Tokay.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, mes garçons, criai-je à mes hommes, courage! La mer est en
+avant.</p>
+
+<p>Mes hommes coururent vers le banc de sable du haut duquel je les
+appelais avec plus d'empressement et d'allégresse qu'ils n'en
+témoignaient en montant sur les agrès pour voir la terre après un long
+et ennuyeux voyage. Quand nous vîmes les joyeuses girouettes aux queues
+d'aronde briller sur les mâts de notre schooner, lui-même encore
+invisible, nous jetâmes de concert un triomphant hourra, croyant un peu
+trop vite que nos dangers étaient passés.</p>
+
+<p>Sur la large plaine sablonneuse qui bordait la mer se trouvait une masse
+noire et confuse. À cette vue, les natifs poussèrent un sauvage cri de
+joie, et ce cri me donna la preuve que les yeux de faucon d'Adoa
+<span class="pagenum"><a id="Page_50">[50]</a></span>n'avaient point commis d'erreur en découvrant une bande de cavaliers.</p>
+
+<p>Ces cavaliers devinrent bientôt tout à fait visibles.</p>
+
+<p>Un corps d'hommes du pays, à peu près nus, nous approcha rapidement; ils
+étaient montés sur de petits chevaux aux allures vives, souples et
+légères. Le nombre de ces hommes n'était pas grand; mais, unis à ceux
+qui nous suivaient de près, ils avaient assez de force pour détruire les
+espérances des plus sages et contraindre les âmes pieuses à songer au
+ciel.</p>
+
+<p>Au milieu de la rivière que nous venions de traverser se trouvait un
+banc de sable; de vieux troncs d'arbres et des canots naufragés étaient
+fermement plantés dans ce banc. À notre gauche se trouvaient une surface
+plane, sablonneuse et une lande déserte; à notre droite, trois blocs de
+rochers informes qui nous cachaient la vue du schooner. Je pris
+rapidement possession du banc de la rivière, et, les pieds bien affermis
+sur un terrain solide, nous attendîmes l'attaque. J'avais toujours mes
+quatorze hommes, et, quoique à la tête d'une bien petite troupe, j'eus
+l'espérance, grâce à la grande quantité de munitions qui remplissait nos
+poches, que nous arriverions, sinon à détruire, du moins à mettre en
+fuite nos sauvages ennemis.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CI</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_51">[51]</a></span>Les natifs s'avancèrent vers nous en criant et en hurlant, mais la
+décharge de leurs mousquets ne nous atteignit pas. Ces cavaliers féroces
+et sauvages étaient conduits par leur prince, monté sur un petit
+coursier fougueux, dont la robe était d'un rouge vif; la crinière et la
+queue de ce cheval voltigeaient dans l'air comme voltigent des
+banderoles sous les caresses de la brise. Son cavalier était le seul qui
+portât un turban et qui fût convenablement habillé. L'énergique férocité
+du regard jeté par le prince sur notre petite troupe me fit souvenir de
+mon violent ami de Bornéo. Inspiré par le démon qu'il portait sur son
+dos, le petit cheval était sans cesse en mouvement; il semblait avoir du
+feu dans les naseaux et des ailes dans les jarrets. Le prince se
+précipita dans l'eau, déchargea son pistolet sur un de mes hommes, jeta
+sa lance à la tête d'un autre, s'élança de nouveau sur le rivage, guida
+ses cavaliers, cria contre ceux qui cherchaient à fuir, se rejeta dans
+<span class="pagenum"><a id="Page_52">[52]</a></span>la rivière, et pendant le cours de ses fantastiques évolutions, le
+petit cheval hennissait, bondissait, galopait; il ne lui manquait que la
+parole. Caché derrière le tronc d'un arbre, je fis plusieurs fois partir
+ma carabine en visant le prince; mais une hirondelle dans l'air ou une
+mouette balancée par une vague n'aurait pas été un but plus difficile à
+atteindre. La position que nous avions prise était si avantageuse et
+notre feu était si parfaitement dirigé, que, malgré ses efforts, le
+prince météore ne pouvait parvenir à nous chasser du banc de sable. Le
+succès cependant n'était pas certain, car nos munitions étaient
+fortement diminuées; deux de mes hommes avaient été atteints par les
+balles meurtrières, et deux autres étaient assez grièvement blessés. En
+revanche, nous avions fait un grand dégât parmi les natifs, dont la
+situation fort exposée nous donnait l'avantage de frapper toujours
+juste. La cavalerie, qui agissait avec la plus grande intrépidité en se
+précipitant dans la rivière au-dessus et au-dessous de nous, souffrait
+de notre feu, mais elle souffrait davantage encore de l'inégalité du
+terrain de la rivière, sur lequel les chevaux trébuchaient à chaque pas.
+D'ailleurs ils n'avaient point d'armes à feu, et le prince seul se
+servait de pistolets.</p>
+
+<p>Nous fûmes bientôt forcés de faire l'impossible pour gagner le rivage,
+et ce rivage était gardé par une foule de natifs qui hurlaient d'une
+manière épouvantable. Dans cette situation périlleuse, épuisé et presque
+mort de fatigue, je fis passer mes hommes un à un sur le <span class="pagenum"><a id="Page_53">[53]</a></span>banc opposé.
+Quand les cavaliers, bien diminués par nos coups, s'aperçurent de cette
+man&oelig;uvre, ils se dirigèrent au triple galop vers la mer, dans
+l'intention d'intercepter notre passage.</p>
+
+<p>Le premier homme qui débarqua fut tué par la pierre d'une fronde, et
+notre troupe fut réduite à neuf personnes, et cela en me comptant. Afin
+d'apaiser la soif ardente qui leur brûlait la gorge, mes hommes avaient
+bu l'eau saumâtre de la rivière; cette eau leur donnait un mal de
+c&oelig;ur si violent, qu'ils chancelaient comme des hommes ivres. Nous
+nous trouvions à un mille de la mer, et en nous tenant rapprochés les
+uns des autres, nous réussîmes à traverser le gué. Les natifs épiaient
+nos mouvements avec tant de persistance, que nous étions obligés de
+faire halte à chaque instant pour leur donner une volée de mousquets.
+Enfin, après une demi-heure de marche, nos yeux distinguèrent
+parfaitement le schooner. Cette vue redoubla notre courage, et nous
+hâtâmes le pas vers notre cher vaisseau. Tout à coup un nuage de sable
+obscurcit nos regards, et quand le vent l'eut dispersé, je vis le prince
+vampire paraître comme un centaure dans le mirage vaporeux produit par
+le sable blanc. La man&oelig;uvre du prince nous enfermait entre deux
+camps. Je jetai vivement les yeux autour de moi; à notre gauche se
+trouvait un groupe de palmiers, dont les branches touffues ombrageaient
+quelques huttes en ruines. Atteindre ces palmiers fut dès lors ma seule
+espérance. Je dirigeai ma troupe vers cette petite fortification, et je
+puis dire <span class="pagenum"><a id="Page_54">[54]</a></span>que nos c&oelig;urs battaient avec violence quand nos mains
+crispées purent saisir et opposer à nos ennemis le frêle rempart des
+murailles de la première hutte. Malheureusement notre course avait été
+si rapide qu'un de nos blessés avait succombé à cette énervante fatigue;
+il était tombé mort ou mourant. Je n'eus point la possibilité de lui
+porter secours. Le bruit sinistre d'un sauvage et joyeux hurlement me
+fit tourner la tête, et mon regard indigné rencontra le prince, dont le
+cheval furieux piétinait le corps du pauvre marin. À un ordre de leur
+chef, les cavaliers accoururent, s'approchèrent de notre lieu de refuge
+et nous lancèrent des pierres. Nous répondîmes à cette nouvelle attaque
+par des coups de mousquet. Un de nos hommes tira sur le prince; la balle
+l'atteignit sans doute, car son cheval s'éloigna d'un pas chancelant, et
+les plumes qui ornaient le turban du prince voltigèrent dans l'air.</p>
+
+<p>&mdash;La mort de mon pauvre ami est vengée, pensai-je en moi-même.</p>
+
+<p>Mais cet espoir ne fut pas de longue durée; car, après avoir arrêté son
+cheval, le prince mit pied à terre, examina l'animal, secoua la tête,
+et, en se remettant en selle, il reprit la direction de sa petite troupe
+avec autant d'empressement, mais avec moins d'ardeur et de fermeté.</p>
+
+<p>Notre position devenait extrêmement périlleuse; nous n'avions plus que
+trois ou quatre cartouches chacun, et l'ennemi nous entourait de toute
+part.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_55">[55]</a></span>Désespérés et presque morts de fatigue, nous nous préparâmes à vendre
+chèrement notre vie. Je songeai plus à la mort qu'à ma défense; l'image
+de de Ruyter traversa mon esprit; mais ce bon et triste souvenir fut
+bientôt chassé par celui de ma pauvre Zéla. Qu'allait-elle devenir?
+supporterait-elle son isolement cruel? Ces tristes pensées relevèrent
+mon courage; j'invoquai comme une égide protectrice le nom de ma
+bien-aimée, et je dis à mes hommes:</p>
+
+<p>&mdash;Courage, mes garçons, nous ne sommes pas encore vaincus.</p>
+
+<p>La muraille du fond de la hutte était très-élevée; nous la trouâmes avec
+nos baïonnettes, et de là nous vîmes que les natifs se préparaient à
+incendier la hutte. Nous réussîmes cependant à les chasser, mais non à
+éteindre le feu de bois mort et de roseaux secs qu'ils avaient déjà
+allumé. Devant la hutte se trouvaient des palmiers entourés par une haie
+de vacoua, et cet arbuste formait une haie piquante et tout à fait
+impénétrable. Plusieurs fois, durant la première escarmouche, je m'étais
+repenti d'avoir préféré la hutte à cette place, que l'entourage rendait
+inaccessible aux chevaux. Nous aurions eu et plus d'espace et plus de
+moyens d'attaque.</p>
+
+<p>Le prince javanais ordonnait aux sauvages de nous empêcher de quitter la
+hutte. Cet ordre, dont l'exécution était notre mort, fit murmurer mes
+hommes, et leur mauvaise humeur retomba sur moi, car ils écoutaient
+faiblement mes pressantes prières; enfin, ils <span class="pagenum"><a id="Page_56">[56]</a></span>furent forcés de suivre
+mon exemple et de quitter la hutte pour se ranger en bataille dans la
+cour, derrière les vacouas.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CII</h2>
+
+
+<p>Au moment de commencer notre attaque, le son bas et sourd d'un canon
+retentit dans l'air et salua nos oreilles; c'était le schooner. L'effet
+produit par cette voix d'airain fut magique; mes hommes, tristes,
+désespérés, reprirent courage et jetèrent leurs casquettes en l'air en
+hurlant comme des bêtes fauves. Le canon nous annonçait du secours, et
+cette promesse nous rendit toutes nos forces. Un second coup traversa
+l'air, bondit vers le jungle et l'écho des collines en recueillit le
+son; ce bruit inattendu causa une terreur si grande dans la petite
+troupe des cavaliers qu'ils se dispersèrent. Je profitai de l'effroi des
+natifs pour nous jeter sous l'abri des palmiers; car, là, nous n'avions
+plus à craindre les atteintes du feu.</p>
+
+<p>Malgré le mauvais succès de leur attaque, les natifs <span class="pagenum"><a id="Page_57">[57]</a></span>revinrent sur
+nous, guidés par le prince, dont le courage n'était point affaibli. Nous
+n'avions plus que cinq ou six cartouches, et tout notre espoir reposait
+sur nos baïonnettes. Ne voyant point arriver de secours, les sauvages
+nous jugèrent vaincus, car ils s'approchèrent tout à fait de la haie de
+vacoua, et à l'aide de leurs lances ils blessèrent plusieurs de mes
+hommes. Notre situation était en réalité plus désespérée que jamais,
+quoique la plupart des cavaliers fussent partis vers la mer; mais le
+prince ne nous quittait pas. Je commençai à croire que mes hommes
+avaient raison en disant que ce chef javanais était invulnérable: nos
+coups effleuraient son corps sans le blesser, sans lui faire perdre un
+seul instant sa sauvage vélocité. Tout à coup, les natifs se tournèrent
+vers la mer en jetant des cris d'épouvante; ces cris furent suivis d'une
+décharge de mousquets, et le doute inquiétant qui remplissait mon esprit
+fut dissipé: mon équipage venait à notre secours.</p>
+
+<p>Notre première idée fut de courir à la rencontre de nos sauveurs, mais
+je ne voulus pas abandonner nos blessés. Bientôt le bonnet rouge des
+Arabes étincela sous les rayons du soleil; je déchargeai ma carabine, et
+j'entendis distinctement le cri de guerre de mes braves amis. Le prince
+se jeta au-devant de la troupe suivi de ses cavaliers; mais cette
+man&oelig;uvre ne m'inquiéta pas, je savais qu'un feu bien nourri pouvait
+facilement repousser les efforts du prince. Aussi, après une lutte
+acharnée des deux parts, mes gens avancèrent <span class="pagenum"><a id="Page_58">[58]</a></span>vers notre poste; dans mon
+impatience, je franchis l'enclos et j'encourageai d'une voix éclatante
+mon brave équipage. J'allais courir jusqu'à lui, quand je vis paraître
+une forme légère, bondissante; le vent faisait flotter les cheveux de
+cette délicieuse vision, qui, rapide comme une hirondelle, s'élança
+jusqu'à moi. Cette vision, cet oiseau printanier, c'était mon bonheur,
+ma joie, mon espérance, mon unique pensée, ma Zéla chérie; la chère
+adorée tomba sur mon c&oelig;ur et je la pressai tendrement dans mes bras
+épuisés de fatigue, mais que son contact rendait fermes et vigoureux.
+Les hardis matelots oublièrent leur danger pour nous regarder d'un
+&oelig;il ému.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles nouvelles, capitaine? demandait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont nos camarades? demandait l'autre.</p>
+
+<p>Et ces questions étaient suivies de menaces de mort, de cris de
+vengeance contre les Javanais.</p>
+
+<p>En aidant nos blessés à marcher, nous regagnâmes le bord de la rivière,
+et, toujours en bon ordre, ma petite troupe se dirigea vers le rivage.
+Des bandes de natifs rôdaient autour de nous, mais elles étaient
+impuissantes à nous barrer le chemin. Le prince avait pris les devants
+dans l'intention évidente d'attaquer nos bateaux avant notre arrivée ou
+de s'opposer à notre embarquement. Cette double crainte nous fit hâter
+le pas, car je savais que le schooner était trop éloigné pour qu'il lui
+fût possible de protéger les bateaux.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez aucune crainte, capitaine, me dit mon second <span class="pagenum"><a id="Page_59">[59]</a></span>contre-maître,
+j'ai ordonné aux bateaux de s'éloigner du rivage et de laisser tomber
+leurs grappins; de plus, la chaloupe qui nous attend a une caronade.</p>
+
+<p>Nous étions épuisés de fatigue, affamés, mourants de soif; Zéla seule,
+en véritable enfant du désert, avait songé à apporter de l'eau, et cette
+eau fut un grand soulagement pour les blessés. Il était évident que les
+natifs ne voulaient pas permettre aux bateaux d'approcher du rivage; le
+schooner était visible et il levait l'ancre afin de se rapprocher de
+nous. En arrivant sur le bord de la mer, je réunis mes hommes, et après
+avoir dispersé avec une volée de mousquets la foule qui était devant
+nous, je réussis à faire embarquer les blessés; mais, au moment où mes
+hommes allaient les suivre, les Javanais renouvelèrent l'attaque: la
+confusion fut si grande qu'il me devint impossible de diriger sûrement
+nos coups de mousquet. Avec l'aide de quatre hommes sûrs, je plaçai Zéla
+dans la chaloupe, et quand les natifs s'y précipitèrent pour saisir le
+plat-bord, nous déchargeâmes la caronade, qui était bourrée de balles de
+plomb.</p>
+
+<p>J'étais debout sur la poupe du bateau, ayant une mèche à la main; les
+natifs dispersés fuyaient avec épouvante le bruit du canon, et le rivage
+était couvert de morts et de mourants. La bataille touchait à son terme,
+quand l'invulnérable prince, dont la fureur n'était point diminuée,
+reparut à la tête d'une demi-douzaine de cavaliers; mais la vue du
+canon, dont la bouche était tournée vers eux, les fit reculer. Indigné
+<span class="pagenum"><a id="Page_60">[60]</a></span>du mouvement, le prince leur adressa un violent reproche, jeta un cri
+terrible et lança son cheval vers la poupe du bateau, en face du canon.
+Je soufflai la mèche et je touchai l'amorce, elle ne prit point feu. Le
+prince me jeta son turban à la figure et déchargea un pistolet sur moi.
+La secousse me fit chanceler, un éblouissement aveugla mon regard et
+tout disparut à mes yeux. L'intrépide Zéla prit la mèche tombée de mes
+mains et déchargea le canon.</p>
+
+<p>Un cri perçant courut le long du rivage, et un cheval blessé plongea
+dans l'eau en foulant aux pieds son cavalier désarçonné.</p>
+
+<p>Mais le cavalier n'était point le prince.</p>
+
+<p>À quelques pas plus loin, dans des flots rougis de son sang, se trouvait
+une masse de restes mutilés; mais ces restes informes étaient cependant
+assez distincts pour qu'il fût possible de reconnaître le meilleur
+cheval que guerrier ait jamais monté et le plus héroïque chef qui ait
+conduit ses hommes au combat.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CIII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_61">[61]</a></span>J'étais sérieusement blessé, mais je souffrais tant qu'il me fut
+impossible, pendant les premières minutes qui suivirent l'explosion du
+pistolet, de savoir quelle partie de mon corps avait été atteinte par
+l'arme du prince. Un mortel engourdissement affaiblit tout à coup mes
+membres, mes yeux se voilèrent et je tombai comme une masse inerte sur
+le banc des rameurs.</p>
+
+<p>Le coup de canon tiré par Zéla avait si fort épouvanté les natifs,
+qu'ils fuyaient dans toutes les directions en jetant des cris de rage et
+d'effroi. Cette terreur nous permit de quitter sans combat les bords du
+rivage.</p>
+
+<p>Lorsque je repris l'usage de mes sens, ce fut pour souffrir les tortures
+d'une véritable agonie, et la douce voix de ma compagne aimée ne put,
+tant elles étaient violentes, en adoucir l'affreuse douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Zéla, mon bon ange, dis-je à la jeune femme <span class="pagenum"><a id="Page_62">[62]</a></span>d'une voix entrecoupée,
+croyez-vous que le destin ait déjà marqué l'heure de mon trépas?
+Croyez-vous qu'Azraël, le démon rouge de la mort, ait mortellement
+frappé le c&oelig;ur qui vous aime?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vivrez, mon ami, murmura la pauvre éplorée, vous vivrez parce
+qu'Allah, le bon esprit, a paralysé le bras du cruel guerrier. Dieu est
+fort, nous sommes faibles, mais il veillera sur nous; ayez confiance,
+ayez courage.</p>
+
+<p>La balle du pistolet avait pénétré dans mon corps au-dessus de l'aine
+droite, et la position élevée du tireur lui avait permis de viser
+horizontalement. Mes douleurs augmentaient de violence, mais la blessure
+ne saignait pas, et je ne savais quel moyen il fallait employer pour
+apporter un peu de soulagement à mes souffrances. Le bon et savant
+docteur n'était plus là. On me hissa péniblement sur le pont du
+schooner, et trois matelots me descendirent dans ma cabine. Le prince
+avait tiré son coup si près de moi, que, selon toute probabilité, une
+grande partie de la poudre avait suivi la balle et brûlé les chairs, qui
+étaient noires et livides. Pour enlever la poudre, Zéla enduisit la
+blessure de jaunes d'&oelig;uf: le remède oriental fut très-efficace, et ce
+premier soin rempli, la chère enfant lava la plaie avec du vin chaud et
+la couvrit d'un cataplasme.</p>
+
+<p>Je souffris horriblement pendant cinq jours, mais le dévouement de Zéla
+m'aida à supporter, presque avec patience, cette longue agonie. Je
+crois, en vérité, que <span class="pagenum"><a id="Page_63">[63]</a></span>la pauvre petite souffrait au moral autant que je
+souffrais au physique. Un ami de notre sexe est incapable de supporter
+les ennuis et la fatigue que donnent les soins réclamés par un malade;
+il partage bien un danger, sa bourse, il offre bien son assistance, ses
+conseils; mais il lui est moralement impossible de sympathiser avec une
+douleur qu'il ne ressent pas. L'être qui est bon, généreux, dévoué,
+c'est la femme qui aime; elle seule peut veiller attentive pendant de
+longues nuits, elle seule peut comprendre et supporter les caprices de
+l'esprit, les fantaisies absurdes que manifeste le malade. Quelque
+ardente et sincère que soit l'amitié d'un homme, elle ne peut égaler en
+force et en grandeur l'idolâtrie dévouée que consacre une femme à
+l'objet de ses affections vierges. L'amitié est fondée et repose sur la
+nécessité; il faut qu'elle soit plantée et cultivée avec soin, car elle
+ne s'épanouit que sur de bons terrains, tandis que l'amour, qui est
+indigène, fleurit partout. L'amitié est le soutien de notre existence,
+mais l'amour en est l'origine et la cause. Puis-je penser à mes
+souffrances et aux tendres soins dont Zéla les a entourées, sans faire
+une digression sur l'incomparable amour de la femme? S'il y avait une
+partie de ma vie que je voulusse arracher du sombre abîme du passé, ce
+serait ce mois de douleur, ce mois pendant lequel, faible, morose,
+ennuyé, je fus soigné par mon ange comme l'est un enfant malade par la
+plus tendre mère.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire qu'une fois installé dans ma cabine <span class="pagenum"><a id="Page_64">[64]</a></span>à bord du
+schooner, nous ne perdîmes pas de temps pour faire hisser les bateaux et
+mettre à la voile. Nous dirigeâmes notre course vers le nord-est, avec
+le désir de rejoindre promptement le grab, pour recourir à la science du
+bon Van Scolpvelt. Je n'avais pas encore appris à cette époque une chose
+que l'expérience m'a depuis fait connaître, c'est que, sur dix blessures
+causées par les balles d'un fusil, il y en a neuf pour lesquelles la
+science d'un chirurgien est parfaitement inutile. Les tempéraments sains
+doivent laisser agir le merveilleux instinct de la nature, qui seule a
+plus de pouvoir que tous les médecins du monde. Je me souviens encore du
+vif plaisir que je ressentis lorsque j'eus assez de force pour manger un
+morceau d'agneau. Le lendemain du jour où s'était fait ce premier pas
+vers la santé, Zéla m'apporta un gigot; j'accueillis ce repas avec un
+bonheur indicible, il réalisait en partie mes rêves de la matinée; mais
+quand j'eus dévoré ce rôti, je m'écriai d'un ton chagrin:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout, chère? Ah! combien je sens aujourd'hui la perte du pauvre
+munitionnaire! il ne m'aurait pas abandonné la cuisse d'un petit cabri,
+mais bien la mère entière, et le fils eût servi d'ornement.</p>
+
+<p>Avec l'appétit revint la force, et je repris, appuyé sur deux béquilles,
+mes devoirs sur le pont. Un de nos blessés mourut; mais je ne crois pas
+que sa mort fut la suite de la blessure qui l'avait alité, ce fut la
+puissance narcotique de la drogue que les natifs avaient mise dans le
+café. Pendant quelques jours, les matelots <span class="pagenum"><a id="Page_65">[65]</a></span>se plaignirent du mal que
+leur faisait éprouver l'absorption du poison javanais. Je leur laissais
+accuser les natifs, et je savais fort bien que mon remède était la seule
+cause de leurs souffrances; pour guérir les malades, j'avais, faute de
+mieux, ordonné du vin.</p>
+
+<p>Une brise de mer constante, une température modérée et du repos
+détruisirent la fièvre, et mes hommes reprirent gaieté, force et
+courage.</p>
+
+<p>Quelques mots expliqueront à mes lecteurs comment il se fit qu'un
+secours si prompt et si efficace nous arriva au milieu de nos dangers à
+Java.</p>
+
+<p>Zéla et sa plus jeune servante s'étaient embarquées dans un petit canot
+que, par fantaisie, ma femme appelait sa barge. Elles avaient dirigé
+leur frêle esquif le long du rivage, vers une petite place ombragée où,
+loin de tout regard, il leur était possible de se livrer à leur plaisir
+favori, celui de nager. J'avais si bien fait prendre l'habitude et le
+goût des bains à Zéla, qu'elle était presque amphibie. Pendant notre
+séjour à l'île de France, de Ruyter me compara à un requin, et ma belle
+Arabe, qui me précédait toujours dans l'eau, vêtue d'un caleçon bleu et
+blanc, au poisson pilote. En nageant avec sa compagne, Zéla entendit le
+bruit des mousquets apporté par le vent de terre sur la surface ombragée
+et calme de la mer. Le son était si bas, si sourd, si indistinct, que,
+pendant les premières minutes, la jeune femme crut qu'il était le bruit
+naturel à notre chasse. Cependant un indéfinissable sentiment de
+tristesse glissa dans l'esprit de <span class="pagenum"><a id="Page_66">[66]</a></span>Zéla; elle remit donc ses vêtements
+et voulut débarquer, mais une réflexion l'empêcha de suivre cette
+première idée. La décharge des fusils devint plus distincte, et la
+finesse exquise de l'oreille de Zéla la rendit capable de distinguer le
+bruit de ma carabine, qui avait le son aigre et retentissant.</p>
+
+<p>Bientôt après, la jeune femme entendit, quoique faiblement, les cris des
+natifs, et ces cris lui parurent les clameurs de la guerre et non celles
+d'une joyeuse chasse. Zéla regagna donc en toute hâte le schooner et
+communiqua ses craintes au contre-maître. Inquiet et obéissant, le brave
+homme grimpa sur le mât, et de là il vit la cavalerie javanaise sortir
+en toute hâte du village. Fort heureusement, les bateaux étaient côte à
+côte du schooner, ainsi que la chaloupe; ils furent donc vivement
+équipés et armés.</p>
+
+<p>Zéla conduisit les hommes. Son instinct merveilleux les guida si bien,
+qu'ils arrivèrent à temps pour m'arracher à une mort horrible. C'est
+donc avec justice, avec vérité, avec bonheur que j'appelle Zéla l'ange
+de ma destinée.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CIV</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_67">[67]</a></span>Avec les calmes et les rafales qui se suivaient les uns les autres, avec
+la poursuite des vaisseaux de toutes nations qui éveillaient notre
+convoitise, notre vie n'était point une vie de paresse, de repos et de
+tranquillité. Dans l'Inde, l'autorité se sert de son pouvoir uniquement
+en vue de son intérêt personnel, et je crois que cette conduite est
+généralement adoptée par tous les hommes libres. J'avais acquis des
+inclinations féroces et le mal que je faisais n'avait d'autre limite que
+l'impossible. Le golfe de Siam et les mers chinoises retentirent
+longtemps des ravages exercés par le schooner, et l'approche des
+trombes, des ouragans, qui y sont si dangereux, était moins redouté que
+l'approche de notre vaisseau. J'ai fidèlement raconté, dans la première
+partie de cette histoire, et nos exploits et notre manière de vivre;
+j'ajouterai donc des ailes à mon récit, afin d'éviter les petits détails
+qui mènent à une répétition sans <span class="pagenum"><a id="Page_68">[68]</a></span>fin, pour éviter la stupidité
+méthodique contenue dans ce livre de plomb qu'on appelle un journal de
+mer.</p>
+
+<p>Nous touchâmes d'abord à l'île de Caramata afin d'y prendre de l'eau,
+car notre arrimage était si bien rempli par le butin, que nous n'avions
+qu'un très-petit espace pour notre eau. La plus horrible torture
+punissait souvent notre avarice, et cette torture, la plus grande que
+puisse, sans y succomber, supporter la nature humaine, est celle de la
+soif. Bien des fois, nous nous trouvions limités à ne boire que trois
+demi-quarts d'une eau sale, saumâtre et fermentée; alors le plus avare
+de nous eût volontiers échangé sa part de butin pour une cruche d'eau
+limpide. Dans les moments de privation, je ne rêvais le bonheur qu'au
+milieu d'un lac; une rivière me semblait trop petite pour arriver à
+satisfaire mon insatiable soif. Nous étions donc dans cet horrible état
+de souffrance lorsque nous arrivâmes à Caramata. Là, je me procurai une
+abondante provision d'eau, du fruit, de la volaille, et nous reprîmes
+notre course.</p>
+
+<p>Le premier des rendez-vous assignés par de Ruyter était fixé dans le
+voisinage des îles Philippines. En suivant le long de la côte de Bornéo,
+nous abordâmes une grande jonque chinoise qui rasait les bords de deux
+îles en flammes. Une de ces îles était très-petite; les bords polis de
+son cratère volcanique étaient dorés par le feu, et du centre de ce feu
+s'élevait constamment une mince colonne de vapeur. Cette île était
+jointe à l'autre par un banc de sable qui, selon toute <span class="pagenum"><a id="Page_69">[69]</a></span>probabilité,
+avait été formé par la lave; cette dernière île était assez vaste, mais
+elle n'avait point de feu sur son sommet, dont la forme ressemblait à
+celle d'un bonnet persan; sous ce bonnet imaginaire s'ouvrait une
+immense bouche qui laissait échapper de temps à autre une épaisse
+bouffée de fumée noire.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, me dit le quartier-maître, regardez ce grand paresseux de
+Turc, j'espère qu'il a une belle place: assis dans la mer et fumant avec
+nonchalance cette immense pipe d'eau!</p>
+
+<p>La comparaison fantastique du vieux marin n'était point inapplicable.</p>
+
+<p>La jonque était remplie de Chinois qui émigraient à Bornéo pour s'y
+établir. J'échangeai des provisions fraîches contre quelques nids
+d'oiseaux, puis je laissai la cargaison vivante continuer sa route sans
+lui faire aucun mal.</p>
+
+<p>Quelques jours après, nous eûmes le malheur de raser un banc de sable;
+mais, grâce à la faiblesse du vent, il nous fut facile d'éviter un
+naufrage.</p>
+
+<p>Après avoir laissé à notre gauche l'île de Panawan, nous nous arrêtâmes
+dans un ancrage passable, à la hauteur du cap Bookelooyrant, et nous y
+attendîmes de Ruyter pendant deux jours. Ne voyant rien venir, je levai
+l'ancre, et nous fîmes une course vers le nord pour gagner le second
+rendez-vous, qui était une île appelée le Cheval Marin. Cette île
+n'était point habitée, et dans un certain endroit que de Ruyter m'avait
+soigneusement dépeint, je trouvai une lettre contenant <span class="pagenum"><a id="Page_70">[70]</a></span>ses
+instructions. Il m'ordonnait de continuer ma course dans une ligne
+parallèle à la latitude, jusqu'à ce que j'arrivasse en vue de la côte de
+la Cochinchine. Je suivis avec les caprices du temps la ligne tracée par
+mon ami; mais ces caprices étaient souvent contraires à mon devoir et à
+mes désirs. Parfois cependant l'atmosphère était splendide et les nuits
+si lumineuses et si fraîches que je les passais presque toutes sur le
+pont, causant avec Zéla ou écoutant des histoires arabes. Pendant
+quelques jours, nous restâmes en panne à la hauteur d'une île appelée
+Andradas; le temps allait changer et ne nous présageait rien de
+favorable à la continuation de notre course.</p>
+
+<p>Un silence de mort planait dans l'air, qui était humide et chargé d'une
+épaisse rosée. L'île se voila bientôt, et ses contours se perdirent dans
+une vapeur bleuâtre. Le soleil prit des proportions immenses, mais son
+éblouissante clarté s'affaiblit si bien que le regard pouvait en
+supporter l'éclat; les étoiles étaient visibles au milieu du jour: on
+eût dit qu'elles allaient plonger dans la mer. Ce sinistre et
+mélancolique prélude était réfléchi d'une manière épouvantable par le
+miroir de l'eau et sur les figures attristées de mon équipage. J'eus
+mille peines à réveiller mes hommes de cette torpeur craintive, mille
+peines pour réussir à les préparer au combat que nous allions avoir à
+soutenir avec les vagues et les éléments en fureur.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CV</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_71">[71]</a></span>Les hommes placés en haut amenaient les légers mâts et les vergues,
+tandis que nous carguions les voiles et que les Arabes et les natifs
+étouffaient leurs craintes sous la grande voix d'un bruyant travail.</p>
+
+<p>J'examinai l'horizon avec inquiétude: ses couleurs grises et sombres
+devenaient à chaque instant plus épaisses et plus obscures. Tout à coup
+une boule de feu que je pris pour une étoile volante descendit du ciel
+perpendiculairement sur notre vaisseau, qui était stationnaire et
+immobile; cette boule tomba dans la mer, tout près de notre quartier, et
+elle fit autant de bruit qu'un boulet de canon. À la même minute, le
+ciel se déchira en deux avec un craquement épouvantable, le schooner
+trembla comme s'il se fût heurté contre un rocher, et alors la pluie, le
+vent et le tonnerre éclatèrent furieusement. Par bonheur, l'orage nous
+emporta en avant et nous chassa avec une force violente et irrésistible
+devant la tempête. Après avoir <span class="pagenum"><a id="Page_72">[72]</a></span>supporté le premier choc, nous nous
+remîmes de notre terreur, et l'orage s'établit au nord-est. Nous
+déferlâmes les voiles d'orage, afin de mettre le vaisseau sous le vent
+dès que la violence de la tempête se serait épuisée. Le schooner était
+un incomparable navire, et quand j'eus fait mettre tout en sûreté à
+bord, nous le mîmes au vent et en panne avec la grande voile d'orage
+bien carguée. Le ciel était noir, tout à fait sans étoiles; la mer
+blanche d'écume.</p>
+
+<p>Je descendis dans ma cabine afin de regarder sur la carte marine dans
+quel endroit nous nous trouvions, mais un cri général me fit rapidement
+monter sur le pont. Muet de terreur, je vis un grand vaisseau qui
+marchait tout droit sur nous. Il courait avec des mâts sans voiles;
+évidemment il nous avait vus, et je distinguai la figure d'un homme qui
+tenait une lanterne au-dessus de sa proue et qui nous demandait, à
+l'aide d'un porte-voix, qui nous étions. À la suite de la question,
+j'entendis cette menace: «Arrêtez, schooner, arrêtez, ou nous vous
+ferons couler à fond!»</p>
+
+<p>Dans une seconde tout fut en commotion à bord de la frégate. J'avais
+d'un regard découvert la forme du navire; elle sortait ses canons,
+faisant en grande hâte des préparatifs pour s'en servir. Ma surprise
+m'empêchait de répondre, et ce ne fut qu'à la voix des canons et à cet
+ordre: «Baissez-vous!» que, reprenant mon sang-froid, je criai d'une
+voix de stentor:</p>
+
+<p>&mdash;Haussez le gouvernail!</p>
+
+<p>Nous larguâmes jusqu'à ce que nous eussions le vent <span class="pagenum"><a id="Page_73">[73]</a></span>à notre quartier.
+Plusieurs canons furent déchargés sur nous, et notre seule espérance
+était d'augmenter les voiles du schooner. Aussitôt qu'il sentit le
+canevas, il se trouva délivré de la gêne et vola comme une levrette
+qu'on laisse suivre sa proie. Le schooner se précipita donc follement à
+travers les crêtes des vagues écumantes qui sifflaient et fumaient comme
+de l'eau en ébullition. Sa fuite laissa derrière lui une ligne de
+lumière aussi brillante qu'un météore qui traverse les cieux.</p>
+
+<p>Pendant que nous nous félicitions de notre succès, la vigie nous cria:</p>
+
+<p>&mdash;La frégate à l'avant!</p>
+
+<p>Nous avions juste le temps de hausser le gouvernail, et nous rasâmes un
+vaisseau. Mais une lumière suspendue à sa poupe me montra que c'était un
+vaisseau encore plus grand que la frégate; nous l'avions à peine dépassé
+que nous nous frôlions à la poupe d'un autre. J'étais égaré.</p>
+
+<p>Le contre-maître me dit d'un air épouvanté et craintif:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, ce ne sont point de vrais vaisseaux, mais bien le
+<i>Hollandais volant</i>.</p>
+
+<p>À cette affirmation, le vieux quartier-maître répondit d'un ton
+narquois:</p>
+
+<p>&mdash;Que je sois damné, monsieur, si c'est le <i>Hollandais volant</i>! que je
+sois damné si, au contraire, ce n'est point une flotte chinoise!</p>
+
+<p>La vérité de cette découverte me frappa l'esprit: c'était bien en effet
+une flotte de Canton.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_74">[74]</a></span>Quand nous fûmes suffisamment éloignés de notre dangereuse rencontre,
+nous mîmes en panne pour attendre l'aurore.</p>
+
+<p>Après une nuit d'inquiétude, d'embarras et de dangers, l'obscurité
+disparut lentement, et de sombres rayons de lumière encore chargés
+d'orage me permirent d'examiner le cercle étroit et bruni de l'horizon.
+Quel changement dans un seul jour! Le matin précédent, un bateau de
+papier aurait pu sûrement flotter sur l'eau, et maintenant des vaisseaux
+anglais d'une grandeur colossale, en comparaison desquels le schooner
+ressemblait à une coquille de noix, flottaient, ballottés çà et là,
+comme une barque abandonnée. Pareille à une montagne de glace, chaque
+lame menaçait de les submerger. Fouettée par le vent, la mer semblait
+bouillonner de fureur, et l'écume blanche formée sur la surface
+remplissait l'air d'un nuage neigeux. Le vieux quartier-maître, qui
+tenait le gouvernail, nous disait en essuyant l'écume qui volait sur
+lui: «La femme du vieux Neptune a besoin sans doute d'une tasse de thé
+ce matin; car, pour le faire, elle ordonne à l'eau de bouillir, et
+j'espère, capitaine, qu'elle se servira des feuilles contenues dans ces
+boîtes à thé. Il en faut trois. Ma femme se servait toujours de trois
+cuillerées pour faire sa tisane: une était pour moi, l'autre pour elle,
+la troisième pour la théière.»</p>
+
+<p>Les trois <i>last indiamen</i>, qui étaient de douze à quinze cents tonneaux,
+semblaient avoir beaucoup souffert. Ils étaient en panne, et je crus
+qu'ils attendaient l'arrivée <span class="pagenum"><a id="Page_75">[75]</a></span>de leurs compagnons, car il était évident
+qu'ils formaient une partie du convoi que j'avais rencontré la nuit.
+Dans la crainte de voir apparaître les vaisseaux de guerre, je profitai
+du calme, qui arrive généralement avec l'aurore, pour mettre sous le
+vent. Je l'ai déjà dit, et je le répète encore, jamais un meilleur
+navire que le schooner n'a flotté sur les eaux. Toutes nos légères
+barres furent attachées sur le pont, les écoutilles et les embrasures
+fermées, et nous flottâmes sur les eaux avec une sorte de sécurité
+pendant que les lourds vaisseaux anglais, bâtis très-haut, chargés
+d'hommes et de choses, ne ressemblaient point à des cygnes nageant sur
+un lac. Quand la lueur du jour fut éclaircie, je pus, à l'aide d'un
+télescope, compter sept autres vaisseaux, parmi lesquels une large
+banderole désignait le bâtiment de guerre dirigé par le commodore. Ce
+dernier faisait des signaux à la frégate, et celle-ci se dirigea vers
+les vaisseaux pour assister, selon toute apparence, ceux qui avaient le
+plus souffert, car ils étaient tous rassemblés sous le vent, à
+l'exception d'une seule barque, dont on ne pouvait distinguer que la
+grande voile de perroquet. Cette barque changea la direction de sa
+course, non pour se mettre avec les autres, car son but semblait être
+d'accompagner le convoi sans en faire partie. Je regardais attentivement
+la coupe des voiles de ce bâtiment, la vitesse de ses man&oelig;uvres et la
+vélocité avec laquelle il naviguait, bien convaincu que c'était un
+vaisseau de guerre; et cependant il n'était pas anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez le télescope, dis-je au vieux quartier-maître; <span class="pagenum"><a id="Page_76">[76]</a></span>je ne connais
+pas ce navire, ou plutôt je ne comprends pas sa conduite. Ah! il change
+sa course et se dirige vers nous; il faut lui montrer notre poupe. Que
+pensez-vous de ce bateau, mon vieil ami?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur! s'écria le marin, avez-vous jamais vu dans les
+Indes trois voiles d'avant et d'arrière telles que celles-ci? J'appris
+cette coupe en servant dans un bateau de pilote, à New-York, et c'est
+moi qui ai coupé ce canevas-là, aussi sûr que mon nom est Bill Thompson!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! m'écriai-je; serait-ce le grab?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, c'est le grab, capitaine, répondit Bill.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CVI</h2>
+
+
+<p>La joyeuse nouvelle se répandit dans le vaisseau, et toutes les figures
+rayonnèrent de bonheur. Au bout d'une heure, le grab vint côte à côte de
+nous, et nous jetâmes ensemble un hourra qui s'éleva au-dessus du bruit
+de la mer. Il m'est impossible de dépeindre le <span class="pagenum"><a id="Page_77">[77]</a></span>plaisir que je
+ressentis, et ce plaisir était doublé par son à-propos. Comme la mer
+était trop agitée pour mettre un bateau sur l'eau, nous ne pûmes
+communiquer qu'à l'aide de nos signaux particuliers, et de Ruyter
+m'ordonna de me tenir près du grab et de suivre ses mouvements.</p>
+
+<p>La brise continuait à souffler du golfe de Siam, et poussait le convoi
+vers Bornéo. Nous suivîmes de Ruyter, qui se dirigeait vers la flotte,
+et je remarquai que la plupart des vaisseaux avaient beaucoup souffert.
+Un d'eux avait eu son mât de misaine frappé par la foudre; le commodore
+tenait celui-là en touage; un autre n'avait plus ni perroquet ni
+beaupré; il était très-grand, éloigné des autres, mais rapproché de la
+frégate, qui l'avait en touage. Les autres vaisseaux essayaient de se
+tenir ensemble pour se protéger mutuellement pendant que de Ruyter
+utilisait tous les moyens nautiques pour les harasser et les diviser,
+tandis qu'avec une effronterie nonchalante j'aidais de tout mon pouvoir
+les tentatives de mon ami. Nuit et jour nous rôdâmes autour du convoi
+comme rôdent des loups autour d'une bergerie protégée par des chiens de
+garde.</p>
+
+<p>La supériorité de notre navigation nous donna le plaisir d'ennuyer nos
+ennemis; mais, outre les vaisseaux de guerre, la plupart de ceux qui
+appartenaient à la compagnie marchande étaient plus forts que nous,
+avaient plus d'hommes et portaient de trente à quarante canons. Malgré
+cela, nous entravâmes tellement leur marche, soit à l'aide d'attaques
+fausses ou réelles, <span class="pagenum"><a id="Page_78">[78]</a></span>soit par des lumières ou des coups de canon, qu'ils
+firent tous leurs efforts pour nous détruire, afin de se débarrasser de
+nous. La frégate nous chassa l'un après l'autre, et malgré sa force et
+son adresse, ses tentatives de délivrance n'eurent aucun résultat.</p>
+
+<p>Ma témérité mit plusieurs fois le schooner en danger, et, chassé par la
+frégate, qui portait plus de voiles que moi, j'allais tomber entre ses
+mains lorsque, au moment où elle commençait à faire feu, son beaupré et
+son perroquet se brisèrent.</p>
+
+<p>Nous réussîmes à gêner le convoi et à le diviser malgré les vaillants
+efforts que l'ennemi opposait à nos attaques, car nous étions favorisés
+par les îles, les bancs et les rochers dispersés sur leur côté opposé au
+vent et vers lesquels la houle et le courant conspiraient avec nous pour
+les chasser. Le vaisseau que la frégate avait de temps en temps en
+touage était chassé par le vent bien loin derrière les autres lorsqu'il
+était privé de cette assistance, et nous avions fortement contribué à la
+lui faire perdre, en le tenant sans cesse dans une craintive alerte. Au
+coucher du soleil, de Ruyter vint côte à côte de nous bien avant de la
+flotte, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Dans vingt-quatre heures, la force de cette brise sera épuisée;
+profitons-en et faisons un dernier effort pour réussir à exterminer le
+vaisseau protégé par la frégate. J'empêcherai cette dernière de lui
+porter secours jusqu'au coucher du soleil, et alors son secours
+deviendra inutile. Je me rendrai à votre côté contre le <span class="pagenum"><a id="Page_79">[79]</a></span>vent, vous irez
+derrière le vaisseau et vous me trouverez près de vous.</p>
+
+<p>Après ces paroles, de Ruyter me quitta, et, plus audacieux qu'il ne
+l'avait jamais été, il dirigea le grab au centre même du convoi, et
+échangea des coups de canon avec les grands vaisseaux. Les mouvements de
+de Ruyter furent si rapides, que la frégate se mit sur le qui-vive. Les
+vaisseaux des Indes ressemblent à des jonques chinoises, étant équipés
+pour la plupart avec de pauvres malheureux lascars. Un de ces vaisseaux
+était démâté, et de Ruyter et moi, après avoir réussi à le détacher du
+convoi, nous espérâmes en faire la conquête.</p>
+
+<p>L'Angleterre a raison d'être fière de ses galants matelots, aussi hardis
+et aussi battus par la tempête que les rochers de sa côte de fer. La
+richesse d'une seule île, qui est pauvre et insignifiante par elle-même,
+contient plus de puissants vaisseaux de guerre que l'Europe entière;
+mais aussi tout y est sacrifié. Cependant il est un fait singulier, et
+ce fait est que les vaisseaux employés au commerce sont, sans exception,
+les plus laids, les plus sales et les plus lourds voiliers du monde, et
+pendant les temps de guerre ils sont horriblement équipés, car alors la
+marine s'empare de tous les hommes utiles. En vertu de l'injuste loi qui
+régit les impôts, les droits de tonnage sont levés sur l'étendue de la
+contre-quille et de la largeur du vaisseau, et non point sur la quantité
+de tonneaux qu'un bâtiment peut contenir. L'étude du marchand de
+bâtiments est de diminuer <span class="pagenum"><a id="Page_80">[80]</a></span>le poids de l'impôt, et, pour arriver à cela,
+ils continuent la largeur avec peu de diminution depuis la proue jusqu'à
+la poupe, en faisant la partie supérieure du vaisseau très-saillante et
+en donnant à la cale la profondeur d'un puits du désert: de sorte que,
+suivant l'absurde mesurage de notre gouvernement, un vaisseau qui est
+enregistré porteur de sept cent cinquante tonneaux a généralement mille
+ou onze cents tonneaux de cargaison. Ce système absurde ne peut être
+égalé que par celui des Chinois, qui protégent cette ordonnance par
+amour pour son antiquité. Ils mesurent la largeur du vaisseau depuis le
+milieu du mât de misaine jusqu'au milieu du mât d'artimon, et la
+dimension est prise vers la poupe, ce qui fait que la longueur est
+multipliée par la largeur. Cette méthode fait qu'un brigantin paye
+souvent plus cher que ne paye un vaisseau, et un vaisseau de cent
+tonneaux ne paye que la moitié de l'impôt mis sur un vaisseau de mille
+tonneaux. Et cependant les Anglais et les Chinois sont appelés des
+hommes savants!</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CVII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_81">[81]</a></span>Le temps se calma un peu; les petits nuages frisés qui avaient tous
+couru dans la même direction se rassemblèrent au côté contre le vent, et
+ils restèrent stationnaires, réunis en lignes horizontales, jusqu'à ce
+que, incorporés dans le banc sombre et escarpé de l'horizon, ils
+changeassent leur couleur grise en une teinte d'opale. La mer tomba, et
+l'obscurité devint si grande, qu'il me fut impossible de distinguer les
+vaisseaux des Indes; mais j'étais guidé vers eux par les signaux de
+détresse qu'ils faisaient à ceux qui ne pouvaient ni les entendre ni les
+voir. Quoique un peu affaibli, le vent soufflait encore avec violence,
+et pendant que les intervalles de calme nous débarrassaient de la
+pression du vent, les vagues furieuses lançaient çà et là des avalanches
+d'eau sur notre pont. Pour ajouter un péril de plus à nos dangers, il y
+avait des bancs de sable et une ligne de rochers submergés tout à fait
+au-dessus de notre quartier opposé au vent. Nous ne vîmes point le <span class="pagenum"><a id="Page_82">[82]</a></span>grab
+avant les premières lueurs du jour, et de Ruyter me dit qu'il avait la
+crainte que le vaisseau que nous avions poursuivi ne se fût brisé contre
+les rochers.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vainement averti l'étranger de ce dangereux voisinage, continua
+de Ruyter; je lui ai conseillé de mettre en panne; mais sans m'écouter
+ou sans m'entendre, ignorant où il était, il est parti avec le vent.
+Maintenant il faut ou qu'il périsse ou qu'il demande assistance en
+déchargeant ses canons, mais j'ai grand'peur que son appel ne soit trop
+tardif.</p>
+
+<p>Le pressentiment de de Ruyter se changea en vérité. La première chose
+que mon regard rencontra au lever de l'aurore fut le pauvre vaisseau
+naufragé: il était couché sur un lit de rochers et attaché à ses dures
+pointes comme par une vis cyclopéenne. Les vagues furieuses frappaient
+avec colère les bases du rocher, s'élevaient en pyramides ou se
+précipitaient en avant, puis elles continuaient leur chemin jusqu'au
+moment où la houle les dispersait en écume. Au milieu de l'horrible
+gouffre battu par le ressac, qui tombait avec autant de force que s'il
+eût été vomi par un volcan, se voyait le pauvre naufragé.</p>
+
+<p>Le convoi avait disparu sous le sombre voile de nuages qui couvrait
+l'extrême pointe de l'horizon. Après s'être tourné vers l'est, où il
+souffla encore avec violence, le vent s'affaiblit et enfin tomba tout à
+fait après le lever du soleil. Nous étions tellement secoués et
+ballottés, que nos mâts se courbaient avec la flexibilité des cannes
+<span class="pagenum"><a id="Page_83">[83]</a></span>des Indes, et que le vaisseau gémissait en faisant entendre de sourds
+craquements.</p>
+
+<p>Il était parfaitement inutile de songer à secourir l'équipage, si
+toutefois quelques hommes existaient encore. À l'aide d'un télescope, je
+découvris que la grande vergue et le tronc du mât d'artimon étaient les
+seules parties du naufragé sur lesquelles la mer ne se jetât pas
+continuellement. La partie de devant du vaisseau était fracassée, les
+ponts enlevés, et la cargaison avait dû céder à la violence de l'eau. Si
+quelques marins avaient réussi à se sauver, ce ne pouvait être qu'à
+l'aide de la grande vergue, qui était considérablement élevée avec le
+côté opposé au vent.</p>
+
+<p>À neuf heures du matin, les houles étaient si bien diminuées, qu'en
+voyant de Ruyter préparer un bateau, je suivis son exemple, et je
+réussis à mettre à l'eau une barque excessivement légère, équipée avec
+mon second contre-maître et quatre des meilleurs marins du schooner. À
+mon grand regret, je me vis contraint de rester sur le vaisseau, ma
+blessure me faisant encore souffrir. De Ruyter héla mon bateau; ils
+marchèrent de compagnie et firent un grand détour pour tenter
+l'intrépide sauvetage des naufragés. J'enviais de Ruyter, le brave, le
+courageux de Ruyter, et, impuissant comme une vieille femme malade, je
+ne pouvais que maudire le membre paralysé, obstacle insurmontable à
+l'imitation du noble exemple que donnait mon ami.</p>
+
+<p>Vers midi seulement, les deux bateaux longèrent les rochers pour revenir
+vers le grab. J'avais pu distinguer, <span class="pagenum"><a id="Page_84">[84]</a></span>malgré l'éloignement des hommes
+qui remuaient sur la grande vergue du naufragé, que les bateaux avaient
+assez approché pour persuader aux hommes de descendre dans la mer en se
+laissant glisser sur des cordes. Comme le schooner était plus léger que
+le grab, je donnai l'ordre de le faire approcher des bateaux, et ces
+derniers nous rejoignirent sains et saufs. De Ruyter s'élança à bord à
+l'aide d'une corde, et, lorsque ses deux mains pressèrent les miennes,
+sa figure me parut rayonnante de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Si cet imbécile de vaisseau, me dit-il, ne s'était pas jeté sur les
+rochers, j'aurais gagné quarante mille dollars; eh bien, cependant, je
+ne sais pas trop pourquoi je suis plus heureux d'avoir sauvé quatre
+hommes que d'être possesseur d'une montagne de boîtes à thé. Les pauvres
+garçons! il faut vraiment qu'ils soient doués de la force des loutres
+pour avoir supporté sans mourir une pareille nuit. Haussez-les à bord,
+mes enfants; commencez premièrement par nous donner le père et le fils.</p>
+
+<p>Ces paroles furent à peine prononcées qu'un homme parut sur le pont: cet
+homme était couvert d'une jaquette déchirée de camelot rouge, aux
+parements jaunes, brodés de cordonnets d'argent. Il marchait en
+chancelant, employant pour se tenir debout toute la force d'une ferme
+volonté. Un jeune homme brun et nu jusqu'à la ceinture suivait le
+premier arrivé, en cherchant à lui prêter l'appui de son bras. L'homme à
+la jaquette, âgé de cinquante ans, était capitaine dans <span class="pagenum"><a id="Page_85">[85]</a></span>un régiment du
+Bengale, et il rentrait en Europe après un service de vingt-cinq ans
+dans les Indes. Ces longues années de travail avaient fait gagner à
+l'étranger la solde à vie de quatre-vingts livres par an. Si le climat
+des Indes avait été moins funeste au vieux soldat, il lui eût été
+possible de jouir pendant quelques années de ce pauvre salaire; mais,
+incarcéré dans Calcutta, dont l'atmosphère est étouffante, son foie
+avait pris les proportions dénaturées de celui d'une oie de Strasbourg,
+et par les mêmes moyens: la chaleur et l'excès de nourriture. La bile,
+et non le sang, circulait sous la peau verte et jaune de cet homme à
+moitié mort de fatigue et d'épuisement. Le jeune garçon, son fils, né
+d'une femme indienne, avait dix-sept ans.</p>
+
+<p>Greffé sur une race indigène, le jeune homme avait grandi et promettait
+de porter un jour de bons fruits. Les deux autres naufragés faisaient
+partie de l'équipage du navire: un était le contre-maître, homme fort et
+carré du nord de l'Angleterre, habitué aux orages, ayant été élevé dans
+un bâtiment charbonnier, sur les dangereuses côtes de son pays; le
+second remplissait sur le vaisseau perdu les fonctions de bosseman.
+C'était un homme d'une beauté rare, d'un courage éprouvé, et dont la
+force me parut prodigieuse. Sans parler ni même paraître se souvenir du
+danger qu'ils avaient couru, le contre-maître et le bosseman nous
+racontèrent avec admiration le dévouement que le jeune Anglo-Indien
+avait témoigné à son père en cherchant à le sauver au prix de sa propre
+existence.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CVIII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_86">[86]</a></span>Quand le contre-maître anglais eut réparé ses forces avec quelques
+heures de sommeil et un bon repas, il nous raconta l'histoire du
+naufrage.</p>
+
+<p>&mdash;Notre vaisseau, dit-il, qui était un des plus grands du convoi, avait
+perdu ses perroquets et un de ses mâts. La frégate l'avait pris en
+touage, mais la violence du temps rendait ce secours très-dangereux pour
+elle, sans être efficace au navire démâté. La cargaison se composait de
+thé, de soieries et de plusieurs autres objets de commerce; de plus, le
+vaisseau portait à son bord des femmes, des enfants, des domestiques
+nègres, enfin un personnel de trois cents individus. Le vaisseau
+souffrit si cruellement à la chute du jour de l'agitation de la mer,
+qu'il s'était fendu en plusieurs endroits. En le mettant au vent pour
+l'alléger, deux des canons du grand pont s'étaient détachés, et un avait
+enfoncé une embrasure, qui laissa pénétrer l'eau. Quand le grab nous eut
+avertis du voisinage des rochers, nous essayâmes <span class="pagenum"><a id="Page_87">[87]</a></span>de tourner le
+vaisseau; mais, faute de voiles, il nous fut impossible de réussir. Pour
+activer notre destruction, le vent, les vagues et le golfe poussèrent le
+vaisseau à travers un étroit canal de rochers. Là, nous fûmes arrêtés,
+avec la poupe en avant, sur une couche de rochers submergés, et tous les
+lascars se précipitèrent, pour y chercher un refuge, sur les agrès et
+les mâts. Les lamentations et les cris étaient si bruyants, que la
+désolante clameur étouffait le bruit du vent et des vagues. Tout le
+monde croyait le vaisseau englouti, et ceux qui se trouvaient sur le
+pont étaient si effarés, que les vagues les emportèrent avant même
+qu'ils eussent compris le réel danger de notre situation. Bientôt rien
+ne resta plus visible aux regards que l'écume blanche qui bouillonnait
+autour du vaisseau. Non-seulement nous ignorions dans quelle partie de
+la mer le malheur nous atteignait, mais encore ce qu'il fallait faire
+pour le combattre. Je grimpai dans les agrès, que les lascars, ainsi que
+plusieurs officiers, avaient pris pour refuge; ne pouvant trouver de
+place, je passai sur la grande vergue, qui était également chargée de
+monde. Le mât d'artimon tomba dans la mer, entraînant avec lui une foule
+d'hommes; pas un ne reparut plus sur la surface de l'eau. Un bruit de
+tonnerre nous annonça que les ponts emportés laissaient la mer envahir
+le navire. Vers le point du jour, le vaisseau gronda sourdement et
+s'inclina sur le côté gauche: le mouvement eut tant de violence et de
+rapidité, qu'un second mât, chargé d'Européens, fut précipité dans
+l'eau. Le bosseman <span class="pagenum"><a id="Page_88">[88]</a></span>ne m'avait pas quitté, et nous nous encouragions
+mutuellement à supporter notre extrême fatigue. L'ardente activité que
+j'apportais dans l'examen de notre entourage me fit voir que le mât de
+hune allait se briser. Nous nous traînâmes sur la grande vergue; elle
+était presque abandonnée, car les cordes qui la supportaient avaient été
+enlevées, et, en se détachant, la grande voile avait jeté à la mer ceux
+qui étaient sur la vergue. J'aperçus alors le vieux capitaine, que son
+fils avait traîné sur le rocher; ils y étaient collés tous deux comme
+des homards endormis. Quand le jour parut, je cherchai mes compagnons
+d'infortune, et je comptai six êtres vivants! Nous étions épuisés, sans
+espérance. Dieu nous envoya vos bateaux. Mais, en regardant autour de
+nous, je perdis l'espoir donné par votre apparition, car il était
+presque impossible de franchir, pour arriver jusqu'à nous, la ceinture
+de rochers et le banc de sable qui nous enfermaient. Outre cette crainte
+d'insuccès désespérante, nous savions que vous êtes des corsaires
+français, et peut-être l'espoir du pillage vous attirait-il près de
+nous!</p>
+
+<p>Ici le dur visage du contre-maître eut une expression de reconnaissance
+profonde, ses petits yeux brillèrent, et il reprit en nous jetant un
+regard humide:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu de braves et bons bateliers sortir dans leurs bateaux de
+sauvetage des rives de notre côte pendant la tourmente, mais on n'a
+jamais vu arracher d'un pareil gouffre quatre hommes inconnus en
+risquant l'existence de braves marins! Les houles qui tournaient <span class="pagenum"><a id="Page_89">[89]</a></span>autour
+de nous jetaient en l'air des corps humains, des boîtes de thé, des
+tonneaux, des ballots de soieries, du coton, des voiles de vaisseau, des
+bateaux de réserve, des hamacs, des avirons, et tout cela pêle-mêle, en
+désordre, en confusion. Dans le groupe informe, tantôt séparé, tantôt
+réuni, j'aperçus une vieille nourrice noire qui tenait dans ses bras un
+enfant blanc; elle paraissait, par ses mouvements, vouloir le porter à
+bord, près de nous, et son corps, ballotté par la mer, courait autour
+des rochers. Un homme cramponné à la vergue, près de moi, suivait d'un
+&oelig;il fasciné toutes les allées et venues de la vieille femme; puis
+tout à coup il se précipita dans la mer, la tête la première, en criant:</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, oui, vieux diable, oui, je te suis, je te suis!</p>
+
+<p>«&mdash;Ne regardez pas la mer, me cria le vieux capitaine, cette vue vous
+donnera le vertige et vous tomberez.»</p>
+
+<p>Un poisson n'aurait pu flotter dans cet horrible gouffre, et cependant
+le capitaine américain approcha assez près de nous pour jeter sur notre
+bord une ligne de plomb. Malheureusement, le premier homme qui tenta de
+la saisir fut emporté par les vagues. La ligne fut jetée une seconde
+fois, et le jeune créole, qui était aussi agile qu'un singe, réussit à
+la prendre. J'y attachai le bout d'une corde que le capitaine tira à
+bord. Nous descendîmes donc un à un, et nous gagnâmes les bateaux. Que
+Dieu soit béni pour nous avoir accordé la grâce de rencontrer des
+compatriotes sur votre bord, et je dois <span class="pagenum"><a id="Page_90">[90]</a></span>ajouter que, malgré son origine
+américaine, je n'ai jamais vu un navire aussi bon, et des marins aussi
+secourables et aussi dévoués à leurs frères malheureux...</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CIX</h2>
+
+
+<p>Aussitôt que le calme du temps nous eut permis de lever l'ancre, nous
+dirigeâmes notre course vers le nord-est, afin d'atteindre trois petites
+îles situées à la hauteur des côtes de Bornéo, et près desquelles nous
+nous étions déjà arrêtés une fois.</p>
+
+<p>J'avais donné à de Ruyter un récit circonstancié de tout ce que j'avais
+vu, entendu ou fait, et son émotion me serra le c&oelig;ur lorsqu'il eut
+appris la mort du pauvre Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ferons-nous sans son aide? me dit de Ruyter: depuis longtemps
+il avait le contrôle de nos affaires d'argent, et c'était un admirable
+arithméticien; il nous sera fort difficile de trouver un homme assez
+honnête pour tenir honorablement la place qu'il occupait <span class="pagenum"><a id="Page_91">[91]</a></span>près de nous.
+Il y a du danger dans le maniement de l'argent et dans la connaissance
+du calcul; cette connaissance donne une trop grande facilité pour
+soustraire aux autres dans son propre intérêt. Elle rend l'âme sordide,
+et vous savez que la rapacité des banquiers et des munitionnaires est si
+bien connue, qu'elle est proverbiale. En conséquence, comme il nous
+serait impossible de trouver un homme digne de remplacer le pauvre
+Louis, nous partagerons entre nous les charges de cet emploi.</p>
+
+<p>Après avoir attentivement écouté le récit de mon aventure avec les
+Javanais, de Ruyter s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes allé à une chasse d'oies sauvages ou de sangliers, excité à
+le faire, je suppose, par sa dangereuse absurdité. Il est vrai que vous
+êtes sorti du piége avec une admirable sagacité; mais quel autre homme
+que vous, Trelawnay, se serait rendu coupable d'une si grande folie?
+Vous êtes plus téméraire et plus inconsidéré que notre ami malais, le
+héros de Sambas.</p>
+
+<p>&mdash;À propos de lui, de Ruyter, dites-moi si votre alliance avec cette
+rapace tribu des Malais n'est pas un acte de folie chevaleresque aussi
+coupable que mon expédition à Java?</p>
+
+<p>De Ruyter me regarda en riant, frotta joyeusement ses mains l'une contre
+l'autre, et me répondit d'un ton de visible contentement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon garçon, non; harasser, humilier et détruire les ennemis du
+drapeau que je sers est un devoir; <span class="pagenum"><a id="Page_92">[92]</a></span>je confesse que je ne m'engagerais
+pas volontiers dans des entreprises inutiles, mais je déteste, j'abhorre
+la compagnie marchande anglaise, et, du reste, toutes les compagnies,
+parce qu'elles sont liées ensemble par des vues étroites et des liens
+intéressés. La vengeance, ou plutôt la rétribution, est pour moi comme
+le diamant sans pareil que possède le sultan de Bornéo, comme le soleil
+sans prix. Un ministre poëte de votre nation a dit ceci:</p>
+
+<p class="blockquot">«La vengeance est le courage de rappeler les dettes de notre
+honneur.»</p>
+
+<p>Et vous savez, mon garçon, qu'il faut que mes dettes d'honneur soient
+scrupuleusement payées. Je crois, en vérité, que pour chaque dollar
+qu'ils m'ont enlevé autrefois, les Anglais ont perdu des milliers de
+dollars.</p>
+
+<p>Depuis longtemps la Compagnie essaye de s'établir sur ce côté de Bornéo,
+mais le manque de port et les obstacles opposés par les braves Malais
+continuent à frustrer toutes leurs espérances. Enfin la Compagnie fixa
+ses yeux avides sur la ville de Sambas, qui a une rivière, un bon
+ancrage assez rapproché et défendu par un fort; en outre, sa situation
+est des plus favorables au commerce et à l'agriculture. Aussi perfides
+dans leurs desseins qu'atroces dans leurs actions, ils dirent que le but
+de l'entreprise était celui de détruire cette colonie de pirates, et la
+cause réelle qui guidait leur attaque était la conquête de l'île. Le
+grab avait pris <span class="pagenum"><a id="Page_93">[93]</a></span>une position excellente et le Malais s'était engagé
+pour son peuple à me donner la direction de toutes les tribus. En
+conséquence, j'ordonnai au chef de faire embarquer ses gens dans leurs
+proas de guerre, et accompagnés par une forte partie d'hommes dans mes
+bateaux, nous avançâmes le long de la côte jusqu'à notre arrivée au cap
+Tangang. Je débarquai là et j'y laissai les bateaux.</p>
+
+<p>Nous traversâmes la contrée à pied; les grands canons et d'autres
+articles lourds avaient été envoyés à la ville dans les proas. Après
+avoir passé une longue et triste journée à traverser des forêts, des
+montagnes gigantesques et escarpées, des plaines sans chemin, des
+rivières, des torrents et des marais, nous arrivâmes aux bords de la
+rivière de Sambas. D'un côté s'étendait un marais immense, de l'autre un
+jungle inextricable. Mais, guidé par les natifs, je vis bientôt devant
+moi la ville de Sambas, la ville dont la possession était ambitionnée
+par les Anglais. Les habitants étaient pêle-mêle dans de misérables
+huttes bâties en cannes et protégées par une masse informe de boue et de
+bois, à laquelle on donnait le nom de fort. Çà et là se trouvaient des
+habitations qui ressemblaient à des corbeilles soutenues par des
+béquilles, et, selon toute apparence, les propriétaires de ces masures
+étaient prêts à fuir vers la ville quand leurs affaires ou la nécessité
+les y obligeraient. J'avais remarqué, chemin faisant, une grande et
+magnifique baie entourée d'îles à l'est de la ville malaise, et je
+compris de suite que <span class="pagenum"><a id="Page_94">[94]</a></span>les assaillants mettraient là leurs vaisseaux en
+ancrage pour faire débarquer leurs troupes. Je trouvai les natifs
+occupés à déménager leurs meubles et leurs bateaux de guerre pour les
+conduire dans les places fortes, plus disposés à éviter l'invasion qu'à
+la soutenir. À ma prière, le chef malais se rendit dans les jungles,
+dans les marais, monta aux cavernes des montagnes pour haranguer les
+chefs aux barbes grises de case retirée, et pour les rallier à nous.</p>
+
+<p>Aux noms de bataille et de butin, les guerriers qui s'étaient cachés
+sortaient de leurs retraites comme des troupes de chacals. L'âme
+entreprenante du chef enthousiasma tous les c&oelig;urs et se répandit
+comme un feu incendiaire des jungles à la plaine, de la plaine aux
+montagnes.</p>
+
+<p>La haine des Malais pour les Européens et le désir de s'égaler
+mutuellement en force et en courage, multiplièrent le nombre des natifs
+et les réunirent dans un seul corps. Le second jour de mon arrivée, je
+mis la forteresse en état de défense, et je donnai l'ordre d'enfoncer
+des arbres dans le lit de la rivière afin d'en fermer le passage. Vers
+le milieu de cette même journée, j'entendis le sauvage cri de guerre des
+nobles barbares. Ils se précipitaient au bas de la montagne comme un
+déluge, et je fus bien heureux d'avoir pris possession de la forteresse
+de boue pendant le premier accès de leur fièvre inflammatoire. Les
+gestes violents des Malais, leurs cris perçants, le bruit de leurs armes
+à feu, celui de leurs trompettes de conque qui se répétaient <span class="pagenum"><a id="Page_95">[95]</a></span>de rocher
+en rocher, auraient pu faire croire qu'ils étaient devenus fous. Mon ami
+le chef vint bientôt me rejoindre, accompagné par les plus puissants
+chefs des diverses tribus. Il me présenta à ces chefs, et, après un
+festin abondant sans être splendide, nous nous occupâmes des choses
+importantes. Le chef, qui était un grand orateur, fit une longue
+harangue, et dans cette harangue il exalta mes services et finit par me
+proposer, au nom du peuple, le commandement de l'armée. Je l'acceptai,
+et mon premier acte d'autorité fut de diviser les tribus, de leur fixer
+à chacune une retraite sûre où elle devait se tenir cachée jusqu'au
+débarquement de l'ennemi. Je dis à un de mes corps de bataillon qu'il
+devrait apparaître à une certaine distance de la baie, quand une troupe
+de Malais cachée dans les jungles s'avancerait sur l'ennemi.</p>
+
+<p>Quand tout fut préparé pour la défense, nous attendîmes l'arrivée de la
+flotte de Bombay. Nous avions placé des vigies tout le long de la côte,
+et des proas qui naviguaient très-vite avaient été envoyés dans la
+largue. L'attente fut longue, et nous désespérions déjà du bonheur
+d'assouvir notre vengeance quand nous les aperçûmes.</p>
+
+<p>Le sol de l'Inde a été rougi du sang de ses enfants, et ses sultans, ses
+princes et ses guerriers ont été exterminés. Je donnerais ma vie pour
+voir l'Océan de l'est rougi par le sang, comme l'était la mesquine
+rivière de Sambas le jour où nous nous précipitâmes avec violence à
+travers les rangs des chrétiens, le jour <span class="pagenum"><a id="Page_96">[96]</a></span>où les féroces et indomptables
+Malais repoussèrent les renégats sepays et les jetèrent avec une
+incroyable fureur dans les sombres eaux de la rivière. Il n'y eut pas de
+quartier et surtout fort peu de butin. Nous poursuivîmes les fugitifs,
+et la plupart furent tués au moment de regagner leurs vaisseaux.
+Quelques bateaux étaient encore occupés à débarquer des munitions, des
+armes et des troupes, qui s'échappèrent. Mais le nombre des morts fut
+bien supérieur à celui des vivants.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, arrêtons-nous, mon garçon, j'entends notre chef malais qui
+approche du vaisseau. Montez avec moi sur le pont, je lui dois un bon
+accueil.</p>
+
+<p>Le chef et sa suite étaient montés sur notre bord. Le chef se précipita
+vers de Ruyter, se mit à genoux devant lui et embrassa ses mains;
+ensuite il se releva et fit un discours dont il n'avait point étudié les
+paroles à l'école de Démosthènes; mais ce discours avait une telle
+énergie dans les expressions, qu'il montrait que l'éloquence passionnée
+et simple peut aussi bien toucher le c&oelig;ur de l'homme que le langage
+complaisant et subtil du philosophe grec.</p>
+
+<p>Le chef renouvelait à de Ruyter ses remercîments et ceux de son peuple,
+qui le conjurait de rester à Sambas et d'être leur prince.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous bâtirons une maison sur la montagne d'or et aux pieds de
+laquelle coule une rivière de diamants. (Cette offre n'était point
+illusoire, car une grande quantité d'or et de très-beaux diamants sont
+trouvés dans la rivière.) Nous vous donnerons tous nos biens <span class="pagenum"><a id="Page_97">[97]</a></span>et vous
+serez notre père. Un seul petit bienfait sera notre récompense, et ce
+bienfait est celui d'employer votre influence sur les grands guerriers
+de votre nation pour les entraîner à la petite île des grands vaisseaux
+(l'Angleterre); là, vous brûlerez les bâtiments, vous détruirez l'île et
+vous noierez tout le peuple. Ton fils, continua le chef en me désignant,
+restera avec nous pendant toute la durée de ton absence. Chaque
+vieillard sera son père, et par lui ta voix sera écoutée et comprise;
+n'est-il pas ton sang!</p>
+
+<p>Pendant que le chef faisait ces offres, on préparait un festin auquel il
+prit part, et à la fin du repas il dit à de Ruyter que toutes sortes de
+provisions lui seraient envoyées le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes mon peuple, dit le Malais en sortant de table, car tu
+as fait pour lui plus que leurs pères et leurs mères; s'ils lui ont
+donné la vie, plus généreux encore, tu leur as donné la liberté. Mon
+peuple est pauvre, il aime les cadeaux; mais je lui ai défendu
+d'accepter les présents de tes serviteurs (en disant ces mots, le chef
+regarda ses hommes d'un air terrible), et je tuerai celui qui
+enfreindra ma défense, fût-il né dans les mêmes entrailles que moi,
+eût-il été nourri au même sein!</p>
+
+<p>Le chef baisa encore une fois les mains de de Ruyter et regagna son
+proa, qui prit le chemin du rivage.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CX</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_98">[98]</a></span>Fatigué d'être renfermé sur le schooner, et désirant voir mes anciens
+amis du grab, je me rendis sur son bord accompagné de Zéla et de de
+Ruyter. La nuit entière se passa sous la banne à rire, à souper, à
+causer, tandis que l'équipage, joyeux et un peu ivre,&mdash;j'avais donné aux
+hommes un petit baril d'arack rapporté de Java,&mdash;dansait sur le pont.</p>
+
+<p>Je trouvai Van Scolpvelt tel que je l'avais quitté, et mon premier
+regard le découvrit à travers l'abat-jour de son dispensaire, qui
+ressemblait tout à fait à un pigeonnier. Près des fentes et des
+crevasses, se trouvaient plusieurs longs centipèdes, qui se traînaient
+çà et là, et tous les escarbots du vaisseau y cherchaient un refuge. Ce
+voisinage était peu redouté de Van; seulement, il n'aimait pas que ces
+noirs visiteurs entrassent dans sa bouche pendant qu'il dormait, ce qui
+arrive souvent lorsque ces insectes manquent d'eau. À part cette partie
+respectée de son individu, Van les <span class="pagenum"><a id="Page_99">[99]</a></span>laissait courir sur ses vêtements,
+et il lui était parfaitement égal de les voir tomber dans sa soupe ou
+dans son thé; peut-être même prenait-il, à regarder les escarbots brûlés
+par le liquide, le plaisir que trouvait Domitien à voir l'agonie des
+mouches qu'il jetait dans les toiles d'araignée. Van était donc assis,
+fumant son meerchaum, et il retirait par sa patte velue, hors de sa
+tasse de thé, un magnifique escarbot. Le thé était tiède, et la petite
+bête n'avait été que rafraîchie par son plongeon dans la tasse. Frappé
+par la vue de la force extraordinaire de l'escarbot, ou dans l'unique
+désir de tuer le temps, le docteur le perça scientifiquement avec une
+aiguille, puis il examina sa victime avec un microscope. Quand la
+curiosité de Van fut entièrement satisfaite, il jeta l'insecte et but
+son thé à petits coups. Les penchants anatomiques du docteur étant
+réveillés, il songea à les satisfaire, et je le vis, les yeux fixés sur
+la poutre, se lever sans bruit et fixer du bout des doigts la tête d'un
+centipède contre le bois. La pression de la main de Van empêcha le
+reptile de se servir de son venin; mais son corps se tordit, ses cent
+pattes frissonnèrent, et Van le prit et le plaça dans une bouteille qui
+en renfermait déjà une douzaine.</p>
+
+<p>De Ruyter appela le docteur. À la voix de son commandant, l'illustre
+chirurgien alluma sa pipe, revêtit sa jaquette et se précipita sur le
+pont. Van me tendit sa sale nageoire; et, malgré le venin qui la
+souillait encore, je la serrai avec force.</p>
+
+<p>&mdash;Et vos malades, capitaine?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_100">[100]</a></span>Le récit de nos misères fut dévoré par Van; il était insatiable et
+voulait à chaque instant de nouveaux détails, de nouvelles explications.
+La mort du pauvre Louis l'affligea cependant beaucoup; mais cette
+affliction fut diminuée par le souvenir de l'incrédulité du bon
+munitionnaire relativement à la science médicale.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'a-t-il pas appelé pendant sa maladie, capitaine? n'a-t-il point
+déploré mon absence?</p>
+
+<p>&mdash;Non, docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répéta Van indigné, non!... Alors il est mort puni par le ciel,
+il est mort en infidèle profane; moi seul aurais pu le sauver.</p>
+
+<p>Quand j'eus raconté à Van la perte que j'avais faite d'un Arabe mort
+empoisonné par la drogue des Javanais, il me demanda s'il n'avait point
+eu d'autre mal que celui-là.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait été légèrement blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle était l'apparence de la blessure?</p>
+
+<p>&mdash;Elle était rouge et très-irritée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria le docteur, c'était une plaie <i>phagedoenie</i>, ou une
+inflammation <i>erysipelateuse</i>; sans doute le <i>chylopeotic viscera</i> était
+dérangé. Qu'avez-vous appliqué sur la blessure?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit à l'homme de boire de l'eau de congée avec du citron dedans,
+et de laver sa jambe avec de l'eau-de-vie; mais il a lavé son gosier
+avec la liqueur, et la plaie avec de l'eau de congée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_101">[101]</a></span>&mdash;Vraiment! alors le brave vous montrait qu'il était plus instruit que
+votre ordonnance; ce gaillard méritait de vivre et vous de mourir.</p>
+
+<p>Van maudit avec véhémence le médecin qui avait déserté son poste pendant
+la bataille; il enviait ce poste de toutes les forces de son âme.
+Ensuite Van demanda à examiner ma blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Selon l'apparence, me dit-il, tous les chirurgiens croiraient que
+quelques morceaux de vos vêtements sont entrés avec la balle, et qu'ils
+empêchent la plaie de se cicatriser; mais une longue suite d'expériences
+m'ont prouvé que, dans une blessure causée par une balle, il importe
+fort peu qu'elle entraîne avec elle un fragment d'étoffe; ce fragment
+sera masseux, à moins que la balle ne soit presque consumée, et alors la
+blessure qu'elle cause n'est point profonde.</p>
+
+<p>Van conclut son discours en me disant qu'il voyait des symptômes de
+jaunisse dans mes yeux et sur ma peau.</p>
+
+<p>Le vieux contre-maître, qui se tenait à côté de moi la bouche béante
+d'étonnement, car il ne comprenait rien à ce langage embrouillé et
+scientifique, s'écria tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais savoir quel vaisseau il met à l'eau maintenant. Je suis
+depuis trente ans dans la marine, et cependant je n'ai jamais entendu
+parler du <i>Hajademee</i> et du <i>Chylapostic</i>! Je suppose que ce sont des
+vaisseaux hollandais. J'ai entendu parler de la corvette de guerre la
+<i>Cockatrice</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_102">[102]</a></span>&mdash;Que marmotte ce vieux chien-là? dit Van en se retournant. Il est
+pourri par le scorbut, regardez.</p>
+
+<p>Et Van appuya son pouce sur le bras rouge du vieux marin. Après avoir
+pressé les chairs, le docteur ôta sa griffe et me montra la place.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, reprit-il, l'empreinte de mon doigt y reste, les muscles
+affaissés ont perdu leur force.</p>
+
+<p>Le contre-maître ne fit nulle attention aux remarques du docteur, car il
+nous dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Collapse</i>... Ah! il veut parler du <i>Colasse</i>, de 74 canons. Quant à
+la <i>Ticity</i> et à l'<i>Ansudation</i>, je suppose que ce sont encore des
+vaisseaux hollandais.</p>
+
+<p>Van me quitta en me promettant de visiter le lendemain matin les malades
+du schooner.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXI</h2>
+
+
+<p>Les traits sévères du vieux rais se radoucirent quand il me vit, et
+Zéla, qui lui était toujours reconnaissante des bontés qu'il avait eues
+pour elle, lui baisa la main et s'assit à côté de lui. Ils parlèrent
+longuement de <span class="pagenum"><a id="Page_103">[103]</a></span>leur patrie et de leur tribu, car sur ce sujet le bon
+vieillard était inépuisable d'éloges et de citations. Zéla parlait avec
+enthousiasme des beautés de la ville de Zedana, de ses sombres et vertes
+montagnes, de ses eaux limpides, des brises si fraîches envoyées par le
+golfe Persique, puis encore des îles bleues de Sohar, dont son père
+avait été le cheik.</p>
+
+<p>Le rais admettait tout cela; mais il protestait avec chaleur contre la
+comparaison entre le pays de Zéla et les richesses de Kalat ou les
+splendeurs de Rasolhad; à ces merveilleuses descriptions il ajoutait
+celle du sommet des montagnes de Tar, qui touchent au ciel, du désert où
+il avait passé sa jeunesse, et qui est plus grand que la mer.
+Malheureusement, toute possibilité de ressemblance finissait là, car il
+n'y avait pas une goutte d'eau dans cette vaste circonférence. Cependant
+il essayait de persuader à Zéla que ce désert aride était un paradis
+terrestre, qu'on y vivait tranquille en patriarche, se nourrissant, il
+est vrai, de ce qu'on pouvait prendre aux caravanes ou à tous ceux qui
+traversaient cet océan de sable inhospitalier; mais enfin on y était
+libre et heureux. En répondant aux questions de Zéla, le rais se
+trouvait dans l'obligation d'avouer les horribles tourments que lui
+avait fait souffrir la soif, et que ce n'était qu'en suivant la
+découverte des corps desséchés des voyageurs qu'ils parvenaient à suivre
+les caravanes.</p>
+
+<p>Ces rencontres les récompensaient amplement de leur courage et de leur
+patience.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_104">[104]</a></span>&mdash;Dieu seul connaît les besoins réels de ses enfants, ajouta le
+vieillard.</p>
+
+<p>Et pendant qu'il reprenait le récit des horribles assassinats commis
+dans le désert, je jetai sur sa tête un seau d'eau et j'emmenai Zéla sur
+le schooner.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, nous fûmes entourés par les bateaux du pays,
+chargés de poissons, de fruits et de légumes en si grande quantité, que
+cet approvisionnement eût suffi pour remplir les magasins d'une frégate.</p>
+
+<p>Les quatre personnes sauvées du naufrage furent transportées sur le
+grab, et de Ruyter leur promit de profiter de la première occasion
+amenée par le hasard pour les envoyer dans les colonies anglaises. Peu
+de temps après, le capitaine et son fils furent dirigés vers
+l'Angleterre; nous avions mis dans leur malle une bourse pleine d'or,
+car ils avaient tout perdu au naufrage du navire. Le vieux capitaine
+mourut au cap de Bonne-Espérance ou à l'île Sainte-Hélène, et nous
+n'entendîmes jamais reparler de son fils. Le contre-maître trouva une
+place dans un vaisseau de commerce du pays qui naviguait le long des
+côtes, et le bosseman resta avec lui.</p>
+
+<p>Avant de mettre à la voile, nous examinâmes le schooner, afin de nous
+assurer si, en se heurtant contre le banc de sable, il n'avait pas
+souffert. Quelques morceaux de cuivre s'étaient détachés, et rien de
+plus.</p>
+
+<p>Le grab fut métamorphosé en vaisseau arabe avec <span class="pagenum"><a id="Page_105">[105]</a></span>une poupe élevée et un
+gaillard d'avant couvert en grosse toile peinte. Le schooner reprit sa
+coupe américaine, et fut peint avec de grandes raies d'un jaune
+brillant.</p>
+
+<p>Suivi du chef malais, de Ruyter fit plusieurs excursions dans
+l'intérieur de l'île, car il désirait examiner un pays qui à cette
+époque était tout à fait inconnu aux Américains. Nous visitâmes, Zéla et
+moi, nos anciennes retraites, et, après avoir dessiné le plan d'un
+bungalow, je traçai un jardin en calculant combien il me faudrait de
+temps et de travail pour que le terrain produisît du blé, du riz, du
+vin. Pendant que mon imagination bâtissait une retraite pour l'amour,
+j'aidai matériellement Zéla à bâtir une hutte, dont la construction
+consistait en quatre bambous perpendiculaires couverts de feuilles de
+palmier. Avec une adresse culinaire incomparable, Zéla fit cuire du
+poisson, et la baguette de ma carabine nous tint lieu de broche. Tout
+fier de ma nouvelle dignité de chef de famille, et franc tenancier d'un
+terrain sans bornes, j'arpentais fièrement mon domaine en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Chère Zéla, que nous serions heureux ici, mille fois plus heureux que
+dans ce schooner, qui ressemble à un cercueil, et où nous sommes serrés
+et ballottés comme des dattes mises en caisse et portées sur le dos d'un
+dromadaire boiteux!... Que nous serions heureux!...</p>
+
+<p>Ici je fus interrompu par un bruit de pas, et, ne voyant rien paraître,
+je commençai à croire à la résurrection <span class="pagenum"><a id="Page_106">[106]</a></span>de mon vieil ami
+l'orang-outang, qui sans nul doute reparaissait dans le monde pour venir
+me disputer la possession de ses biens, car nous avions bâti notre hutte
+sur les ruines de son ancienne demeure. Mais à la place du sauvage
+vieillard apparut dans le feuillage la belle figure de de Ruyter. Pour
+la seconde fois les rires moqueurs de mon ami dérangeaient mes plans
+imaginaires d'une vie rurale.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon garçon, le Malais m'a fait prévenir qu'une voile étrangère
+était dans le largue vers le sud; venez, il est temps de vous remettre
+sur le dos du dromadaire boiteux... Le grab n'est pas tout à fait en
+état de se mettre en mer; allez à la recherche de l'étranger et
+amenez-le ici.</p>
+
+<p>Dix minutes après, j'étais à bord, j'avais levé l'ancre, et, favorisés
+par une excellente brise, nous fîmes une course qui nous plaça en vue de
+l'étranger avant le coucher du soleil. Il naviguait remarquablement
+bien; nous le perdîmes de vue pendant la nuit, mais il reparut le matin,
+et, après une chasse de neuf heures, il tomba en notre pouvoir. Ce
+vaisseau marchand, venu de Bombay et destiné à Canton, était un
+magnifique brigantin bâti en bois de teck de Malabar par les parsis de
+Bombay, et frété de laine, de coton, d'opium, de fusils, de perles
+d'Arabie, de nageoires de requin, d'huile des îles Laccadives et de
+quatre ou cinq sacs de roupies.</p>
+
+<p>Cette précieuse prise nous indemnisa amplement de nos fatigues, et
+aussitôt une satisfaction universelle <span class="pagenum"><a id="Page_107">[107]</a></span>illumina les figures brunies de
+mon sombre équipage.</p>
+
+<p>Tout fier de ma capture, je fis diriger le schooner vers notre ancrage.
+Deux jours après mon retour au rivage, de Ruyter envoya son ami le
+Malais à Pontiana, riche et puissante province de l'Ouest fondée depuis
+peu de temps par un prince arabe. La ville capitale est située sur les
+bords d'une rivière navigable, et elle possédait une factorerie
+hollandaise avec laquelle notre Malais faisait des affaires
+considérables. Il y était allé afin de trouver un agent et de disposer
+de la cargaison de Bombay, car nous n'avions pas assez d'hommes pour
+envoyer la prise à une distance plus éloignée.</p>
+
+<p>Le capitaine du brigantin, qui avait un intérêt dans le vaisseau,
+l'aimait tellement, qu'il nous proposa de le racheter.</p>
+
+<p>Je profitai avec joie des jours de repos que m'accordait cette affaire
+pour continuer avec Zéla mes plans de bonheur futur et nos charmantes
+promenades dans notre nouvelle propriété.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_108">[108]</a></span>Les dispositions nécessaires à la vente de notre prise demandaient un
+temps si considérable, que de Ruyter profita de ce délai pour utiliser
+son loisir; il partit avec le grab, afin de glaner quelques bonnes
+rencontres sur les mers de Chine, me laissant dans l'île pour y
+surveiller nos vaisseaux. Je confiai au premier contre-maître la garde
+de notre prise, dont l'équipage fut installé dans les petites huttes que
+les Malais avaient construites pour nos malades. Le second contre-maître
+et une bande d'hommes s'occupèrent à saler la chair des sangliers, des
+buffles, des daims et des canards donnés par l'ami de de Ruyter, et moi
+à faire une immense provision de riz et de maïs.</p>
+
+<p>Le peu de loisir accordé par mes nombreuses occupations était employé à
+des travaux champêtres, et je poursuivais la continuation de ces travaux
+avec tout le zèle que donnent la nouveauté et l'ardeur d'un homme qui
+vient de s'établir dans une colonie nouvelle. La <span class="pagenum"><a id="Page_109">[109]</a></span>petite rivière où je
+m'étais baigné avec Zéla quelques heures avant notre rencontre avec le
+<i>Jungle-Admée</i> était mon arsenal naval. Nous y passions des journées
+entières dans le plus complet isolement, car cette partie de la rivière
+était séparée de l'île par un mur de jungles. De la hauteur des rochers,
+nos regards plongeaient sur le schooner en rade avec sa prise, et, à
+l'aide d'un drapeau, nous pouvions correspondre avec l'équipage. Au
+coucher du soleil, nous rentrions à bord, autant pour amuser nos hôtes
+que pour me trouver à mon poste pendant la nuit.</p>
+
+<p>Un soir, nous nous trouvâmes en si grande disposition de nous amuser,
+que le pont fut bientôt couvert par une grande quantité de coupes de
+punch, d'arack, d'eau-de-vie, de gin, de vin de Bordeaux: charmantes
+liqueurs qui empêchent le c&oelig;ur de s'ossifier, et qui ferment les
+crevasses faites à notre corps par la brûlante chaleur du soleil. Les
+Indiens disent que la séve du mimosa est un antidote contre le chagrin.
+C'est vrai, et nous en avions une preuve dans notre commandant captif.
+Au commencement de la soirée, le pauvre homme avait pleuré sur la perte
+de son bien-aimé vaisseau, en me disant que, s'il avait plu à la
+Providence de lui enlever sa femme et ses six enfants, il aurait pu se
+soumettre à cet affligeant décret; mais que sur son navire il avait mis
+tout son c&oelig;ur, toutes ses habitudes, toutes ses espérances, et qu'il
+lui serait impossible d'en supporter la perte avec résignation.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_110">[110]</a></span>Quand le magique talisman de l'esprit-de-vin eut touché l'âme du
+capitaine, la tristesse s'enfuit, il parla, il chanta, me serra les
+mains en m'appelant son meilleur ami. Notre orgie fut interrompue tout à
+coup par la voix du vieux contre-maître, qui annonçait l'arrivée d'un
+ami.</p>
+
+<p>Un grand proa à la marche rapide rasait les flots, et lorsqu'il fut côte
+à côte avec nous, le chef malais apparut sur le schooner.</p>
+
+<p>Pendant que je faisais des merveilles d'attention pour comprendre le
+chef, en dépit des chants furibonds du capitaine, qui hurlait comme un
+bosseman: <i>Rule Britannia!</i> un petit homme à l'air effaré grimpa sur le
+pont, et, poussé par le chef, vint reculer jusqu'à moi. Je me levai pour
+recevoir l'étranger, mais il me fut impossible de garder mon sérieux en
+face de la gravité stupéfaite de sa figure plate et carrée, en face de
+son gros ventre, qui ressemblait à une voile de perroquet gonflée par le
+vent.</p>
+
+<p>Les proportions des membres de cet homme étaient si courtes, qu'elles en
+paraissaient absurdes, ou, selon le quartier-maître, on pouvait croire
+que le vieux bâtiment naviguait sous des mâts de ressource.</p>
+
+<p>Il s'avança vers moi d'un pas mesuré et me dit avec une gravité de
+plomb:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis Barthélemy-Zacharie Jans, agent de la compagnie
+hollandaise établie à Pontiana, et, de plus, agent particulier de Van
+Olans Swamerdam. Ayant appris que vous désiriez vendre une prise faite
+<span class="pagenum"><a id="Page_111">[111]</a></span>dans ces parages, je suis venu vous faire des offres d'achat.</p>
+
+<p>Comme si le capitaine avait compris le sujet de notre conversation, il
+laissa brusquement l'air qu'il chantait pour psalmodier d'un ton
+plaintif la mélancolique complainte de <i>Pauvre Tom Bowling</i>.</p>
+
+<p>Notre facteur hollandais s'assit sur les écoutilles, et, après avoir
+nettoyé ses ivoires avec un verre de skédam (dont la dimension eût
+surpris même le pauvre Louis), il jura n'avoir jamais rencontré de
+liqueur aussi exquise, assurant en même temps que l'addition d'un
+morceau de biscuit lui permettrait d'en prendre un second verre.</p>
+
+<p>J'ordonnai au quartier-maître d'avoir soin de notre hôte, en l'engageant
+à aller éveiller le mousse pour lui servir d'aide dans les détails de
+cette importante fonction; le vieux marin obéit en marmottant entre ses
+dents:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais vu un aussi drôle de navire, il est tout magasinage.
+<i>Le Téméraire</i>, qui avait trois ponts, ne possédait pas, pour mettre son
+pain, autant de place que cet homme. Il demande un biscuit! un biscuit!
+mais il lui faudrait un sac de biscuits, et encore flotteraient-ils dans
+sa panse comme des petits pois dans la chaudière d'un vaisseau. Allons,
+garçon! allons, réveillez-vous, et apportez sur le pont tout ce que vous
+trouverez dans le garde-manger.</p>
+
+<p>Je vis bientôt apparaître un morceau de porc froid, un énorme canard et
+la moitié d'un fromage de Hollande. <span class="pagenum"><a id="Page_112">[112]</a></span>L'agent attaqua les viandes avec
+une taciturnité immobile, et, quand il eut vidé les plats et une grande
+bouteille de grès remplie de gin, il me dit, toujours d'un air grave:</p>
+
+<p>&mdash;Il est déjà tard, capitaine, et je crois qu'il est fort dangereux de
+causer d'affaires après souper; ainsi donc, comme la nuit est chaude et
+que je suis fatigué, je vais me reposer ici.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, le facteur se coucha, non sans de grandes
+difficultés, sur la grande voile qui était par terre, se couvrit d'un
+drapeau, et dit au garçon de lui remplir sa pipe. Bientôt après il fuma
+et ronfla de tout son c&oelig;ur, et nos ivrognes suivirent son exemple.</p>
+
+<p>Vers le matin, Barthélemy-Zacharie Jans remplaça la perte de sa chaleur
+matérielle avec du porc salé et du gin, puis il m'accompagna sur le
+vaisseau étranger.</p>
+
+<p>Je découvris bientôt que j'avais affaire à un marchand froid,
+calculateur et fort rusé. Cette conviction me mit en colère, car, malgré
+mon ignorance des affaires, je comprenais parfaitement les cas dans
+lesquels je pouvais être dupe. Outre les traits caractéristiques de son
+pays, qui sont la ruse, la finesse et la patience, mon homme avait la
+sordide avarice d'un Écossais. Quand, avec la franchise d'un marin, le
+capitaine de Bombay vint exposer sa position à l'agent en lui demandant
+le rachat du corps du vaisseau, ce mercantile personnage se montra plus
+indifférent aux souffrances humaines qu'un Hollandais doublé d'un
+Écossais ou que le diable lui-même. Il regarda le capitaine
+banqueroutier <span class="pagenum"><a id="Page_113">[113]</a></span>avec une apathie vide, insensible et sèche, apathie dont
+j'ai revu l'inerte expression sur la figure d'un propriétaire irlandais
+qui écoutait d'un air calme les réclamations de ses pauvres tenanciers
+affamés et sales. Sans répondre un seul mot à la demande du pauvre
+capitaine, le facteur examina les papiers de la prise, ses factures et
+les listes de la cargaison.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne serez pas oublié à la vente, dis-je au prisonnier désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Je proteste contre des stipulations! s'écria le facteur; mais, si le
+capitaine donne un bon prix, ou bien encore s'il offre d'excellentes
+sécurités, sa proposition sera accueillie; c'est-à-dire toutefois si la
+Compagnie devient acquéreur, et si Van Olans Swamerdam y donne son
+consentement.</p>
+
+<p>J'étais fort jeune à cette époque, et ne sachant pas que de pareils
+caractères sont excessivement communs, je refusai net d'entrer en marché
+avec cette brute féroce; j'allais même lui donner une raclée et le faire
+jeter à la mer, lorsque, fort heureusement pour lui, on me conseilla de
+ne pas me laisser emporter par la fureur, et le facteur fut chassé du
+schooner au milieu des huées de tout l'équipage.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXIII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_114">[114]</a></span>De Ruyter vint bientôt nous retrouver, tenant en touage un petit
+schooner dont il avait fait la conquête sans avoir à déplorer aucune
+perte d'hommes. Nous levâmes l'ancre pour aller la jeter sans retard
+dans le port de Batavia. Ayant à vendre non-seulement nos deux prises,
+mais encore une foule d'objets qu'il avait mis en dépôt dans une maison
+de la ville, de Ruyter prit un logement à Batavia, et nous nous y
+installâmes. Les vaisseaux, amplement pourvus de provisions, étaient, en
+outre, dans un ordre parfait. En conséquence, j'avais la libre
+disposition de mon temps, et j'en usai en faisant parcourir à Zéla la
+partie montagneuse de la riche et populeuse île des Javanais. Les
+productions du territoire de l'île, telles que bois de charpente,
+grains, légumes et fruits, sont d'une qualité fort supérieure à toutes
+celles que j'avais vues dans l'Inde, en faisant une exception toutefois
+en faveur des produits de Bornéo.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_115">[115]</a></span>Le général Jansens, vieil ami de de Ruyter et gouverneur de l'île, fut
+très-poli pour moi, et je passai plusieurs jours à sa maison de
+campagne.</p>
+
+<p>Il y a ou il y a eu en Europe une sorte de fanatisme pour les jeunes
+filles aux cheveux dorés; à Java, ce fanatisme est consacré aux femmes
+dont la peau a cette teinte jaune.</p>
+
+<p>Dans la maison du marchand habitée par de Ruyter vivait une veuve
+très-riche, née dans la capitale de Jug, ville encore gouvernée par des
+princes natifs.</p>
+
+<p>Cette dame au teint jaune était si belle aux yeux des jeunes gens de
+Batavia, qu'ils consacraient la plus grande partie du jour à passer
+devant sa porte, dans l'espérance d'attirer l'attention de cette
+merveille, dont voici le portrait:</p>
+
+<p>Elle avait à peu près quatre pieds de hauteur, et sa peau était d'un
+jaune si brillant, que les rayons du soleil pouvaient s'y refléter
+comme sur un dôme. Les petits yeux noirs de la dame, assez vifs
+d'expression, disparaissaient enfouis sous ses joues aussi rondes
+qu'une orange, et auxquelles un petit nez en bec d'oiseau et des
+lèvres africaines donnaient un ensemble des plus bizarres. Quant aux
+cheveux, ils étaient si courts, si épars sur cette petite tête, qu'en
+les rassemblant tous, il eût encore été très-difficile de réunir la
+quantité qui est nécessaire pour ombrager les lèvres d'un homme.</p>
+
+<p>Cependant, l'affreuse caricature que je viens de dépeindre était l'idéal
+de la beauté chère aux Javanais, et de tous les coins les plus reculés<span class="pagenum"><a id="Page_116">[116]</a></span>
+de l'île, on venait en foule briguer ses faveurs et lui rendre les
+hommages d'une adoration enthousiaste.</p>
+
+<p>Dans cette heureuse partie du monde, les femmes jouissent du privilége
+inestimable qu'accorde le divorce, et l'incomparable veuve usait tant de
+ce privilége, qu'elle en abusait. À peine âgée de vingt-quatre ans, la
+belle dame s'était mariée dix fois; un de ses époux était mort, deux
+avaient été tués on ne sait comment, six s'étaient mal conduits envers
+elle, et enfin le dernier avait disparu.</p>
+
+<p>Les Javanais sont une race extraordinairement petite; les hommes
+dépassent rarement cinq pieds, et les femmes quatre et demi. De Ruyter
+et moi, qui avions l'un et l'autre six pieds de hauteur, des muscles
+d'acier et une force proportionnée à notre stature, nous semblions des
+géants au milieu de ce petit peuple. Notre extérieur herculéen fit une
+grande impression sur la sensibilité de la veuve, qui, en notre honneur,
+traita avec mépris les nains de l'île, qu'elle appelait des fragments
+d'homme. Après un scrupuleux examen, après une mûre délibération, après
+une étude approfondie de la figure, de l'air et des manières de de
+Ruyter, la veuve, qui s'était sentie entraînée vers lui au premier coup
+d'&oelig;il, arriva bientôt à me donner la préférence, non-seulement parce
+que j'étais le plus jeune, mais encore parce que, venant d'avoir la
+jaunisse, j'étais le plus doré. Ne doutant pas un instant du bonheur et
+de l'empressement que je mettrais à accueillir <span class="pagenum"><a id="Page_117">[117]</a></span>ses avances, la dame dit
+à de Ruyter qu'elle m'offrait ses charmes sans condition, et qu'à ce don
+suprême elle ajouterait des champs semés de riz, de café, de cannes à
+sucre, des maisons, des esclaves, des domestiques; enfin, un domaine
+assez vaste pour me mettre en égalité parfaite avec les plus puissants
+princes de la province de Jug.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit de Ruyter avec le plus grand sérieux, mon ami sera
+charmé de votre attention; il en sera fier, il en sera dans le
+ravissement. Vous me voyez moi-même confondu de joie et de surprise.
+Malheureusement, madame, un petit obstacle s'oppose à la réalisation de
+ce bel avenir: mon ami est déjà marié.</p>
+
+<p>&mdash;Marié! exclama la veuve, marié! je ne puis pas le croire; et
+cependant, ajouta-t-elle d'un ton empreint de doute et d'amertume, je
+l'ai vu accompagner à la promenade une pâle et maladive jeune fille qui
+a les cheveux tournés autour de la tête en forme de turban. Mais,
+monsieur, cette jeune fille est mince, frêle comme un roseau; de plus,
+elle a les yeux si grands et la bouche si petite, que sa figure en est
+ridicule. Tous les hommes doivent avoir cette petite fille en horreur.
+Fi donc! elle ressemble à une femme marine, et doit bien certainement
+aimer l'eau comme un poisson.</p>
+
+<p>Après cette réponse, la veuve découvrit à de Ruyter ses charmes
+éblouissants, et lui dit d'un air orgueilleux:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_118">[118]</a></span>De Ruyter avoua à la veuve qu'elle ne pouvait être comparée à la jeune
+fille marine sous aucun rapport, mais qu'il fallait faire la part des
+goûts excentriques des hommes, goûts qui sont aussi capricieux que les
+flots de la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, s'écria la veuve, envoyez-moi votre ami; je veux que ses
+regards décident la question. Laissez-le contempler en moi la véritable
+beauté, et son âme sera émue et son c&oelig;ur brûlera d'amour.</p>
+
+<p>Enchanté de profiter d'une si belle occasion pour donner cours à son
+humeur railleuse, de Ruyter me parla depuis le matin jusqu'au soir de la
+princesse jaune en m'appelant Altesse royale. De Ruyter se disait mon
+agent auprès de la veuve, disposait en imagination de tous ses biens, et
+voulait absolument l'épouser pour moi. Cette conduite excitait si bien
+l'ardeur de la dame, qu'elle m'accablait de cadeaux, et le schooner
+était encombré de ses nombreux envois de café, de tabac, de sucre, de
+fruits et de fleurs. Mes entrevues avec la veuve furent fréquentes; car,
+quoique mahométans, les Javanais ne gardent que l'extérieur de la foi.
+Quant à leurs actions, elles n'ont d'autres limites que l'étendue de
+leurs désirs, et les femmes obéissent pieusement au précepte de la
+nature qui dit: «Croissez et multipliez.»</p>
+
+<p>J'étais presque fâché de voir Zéla indifférente aux agaceries que me
+faisait la veuve; car non-seulement elle n'y puisait aucun sentiment
+jaloux, mais encore elle encourageait les plaisanteries de de Ruyter. Le
+<span class="pagenum"><a id="Page_119">[119]</a></span>soupçon, le doute, la méfiance étaient inconnus à Zéla: cette loyale et
+simple nature ne pouvait les comprendre.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXIV</h2>
+
+
+<p>Pendant un de ses voyages à travers les nombreuses îles dispersées dans
+le golfe de la Sonde, de Ruyter avait été obligé de se mettre en panne,
+et, en explorant la place, il vit sur une couche de rochers le corps
+d'un navire échoué. Selon les apparences, ce navire était de
+construction européenne. De Ruyter examina attentivement la situation de
+la côte où il faisait cette découverte, et l'inscrivit sur sa carte,
+dans l'intention de revenir à une époque plus favorable à son projet,
+celui de faire lever le vaisseau.</p>
+
+<p>Le calme du temps et l'obligation de rester quelques jours à Batavia, la
+turbulence de l'équipage, ennuyé de son inaction, engagèrent de Ruyter à
+tenter la pêche du navire. Après avoir disposé tout ce qui était
+nécessaire, il prit à ses gages une troupe d'habiles plongeurs, <span class="pagenum"><a id="Page_120">[120]</a></span>et nous
+nous dirigeâmes avec un bon vent de terre vers le lieu de notre
+destination.</p>
+
+<p>Nos bateaux nous conduisirent à la place même marquée par de Ruyter sur
+sa carte marine; mais la chute du jour nous obligea à l'abandonner
+jusqu'au matin.</p>
+
+<p>Au lever du soleil, nous étions en face du vaisseau échoué. L'eau était
+aussi transparente que de la glace, et en laissant tomber la sonde sur
+le corps du vaisseau, nous fûmes assurés qu'une vingtaine de pieds d'eau
+seulement nous séparaient de son pont. Nous laissâmes une bouée afin de
+marquer la place, et nous remontâmes à bord des vaisseaux, qui
+s'approchaient de nous.</p>
+
+<p>Après avoir pris des lignes, des aussières, des grappins et d'autres
+instruments nécessaires, nous reprîmes notre course vers le vaisseau
+submergé. Lorsqu'on regardait fixement et avec attention dans la mer,
+chaque partie du vaisseau devenait parfaitement visible. On distinguait
+aussi les masses de poissons à coquille qui incrustaient et peuplaient
+son pont d'une vie marine. Quand les noirs plongeurs descendirent sur
+les ponts, l'eau multiplia leurs figures, et ils prirent l'aspect
+fantastique d'une bande de démons réunis pour défendre leur vaisseau
+attaqué dans le sanctuaire de l'Océan. Après plusieurs heures de
+travail, nous réussîmes à attacher des tonneaux aux cordages du naufragé
+pour pomper l'eau qui le remplissait, et à le remuer en faisant passer
+au-dessous de lui de fortes aussières. Le <span class="pagenum"><a id="Page_121">[121]</a></span>second jour, le grab et le
+schooner furent placés de chaque côté du navire, afin que leurs forces
+réunies vinssent à notre aide pour faire monter le bâtiment à la surface
+de l'eau. Un succès complet couronna nos efforts. Le vaisseau
+ressemblait à un énorme cercueil, et la lumière du jour brillait
+étrangement sur son corps blanc incrusté et plein de bourbe. Des étoiles
+de mer, des crabes, des écrevisses et toute sorte de poissons à coquille
+se traînaient sur le corps du vaisseau. Nous vidâmes l'eau qui
+remplissait le navire, et je vis que, s'il était troué, ses avaries
+n'étaient pas grandes. Les objets qui garnissent le pont d'un vaisseau
+ainsi que la principale cale avaient été enlevés ou par l'eau ou par les
+natifs de Sumatra, qui probablement avaient vu le naufragé pendant leurs
+courses sur la mer; mais la cale d'arrière, protégée par un double pont,
+n'avait pas été touchée.</p>
+
+<p>En débarrassant le pont, mes hommes trouvèrent, le prenant pour un
+câble, un énorme serpent d'eau; ou ce reptile avait un goût prononcé
+pour les poissons à coquille, ou il préférait un chenil de bois à une
+cave de corail; peu intéressés, du reste, à approfondir les causes de sa
+conduite, nous l'attaquâmes avec des piques, et il fallut le frapper
+rudement avant de le contraindre à baisser pavillon pour nous laisser le
+temps de continuer notre travail. Les plongeurs disaient, en considérant
+le corps palpitant du reptile:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, il eût été de force à nous manger.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si les nègres parlaient d'or, mais je <span class="pagenum"><a id="Page_122">[122]</a></span>suis bien certain
+que, plus féroces que leur ennemi, ils le mangèrent sans scrupule et
+sans remords.</p>
+
+<p>Après avoir toué le naufragé vers l'île, nous le fîmes échouer sur un
+banc de sable afin de vider la cale d'arrière, remplie d'eau, et sur
+laquelle flottaient plusieurs barils. Nos premières trouvailles furent
+des sacs de grains gâtés, des barils de poudre et une masse d'autres
+articles tellement mêlés ensemble, qu'il était impossible de les
+distinguer les uns des autres. Pour complaire aux secrets pressentiments
+de de Ruyter, nous fîmes des fouilles, et je trouvai deux petites boîtes
+soigneusement attachées et cachetées; de Ruyter les ouvrit, et trouva
+huit mille dollars espagnols noircis par l'eau de la mer, ainsi que le
+vaisseau et tout ce qui se trouvait à son bord.</p>
+
+<p>La meilleure partie de notre prise était, selon moi, non les dollars,
+mais deux tonneaux de vin espagnol et deux barils d'arack. Donnez-moi la
+mer comme cave à vin! Un liquide aussi délectable n'avait encore de ma
+vie humecté mes lèvres, satisfait mon palais, réchauffé mon c&oelig;ur et
+extasié mes sens!</p>
+
+<p>Cette délicieuse liqueur rendit tout le monde joyeux et même éloquent;
+le vieux rais déclara que ce vin ressemblait à l'onguent de koireisch,
+apporté de la Mecque par les hadjis.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXV</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_123">[123]</a></span>On disait à Batavia que nous avions découvert un banc de dollars
+espagnols en échouant dessus, et que nos vaisseaux étaient encombrés par
+l'immense quantité de cette merveilleuse trouvaille. À ce <a id="conte">conte</a>, la
+rumeur ajoutait que nos plongeurs avaient pêché dans les profondeurs de
+la mer des tonneaux de vin portant pour date le millésime de 1550. Ces
+nouvelles remplirent le grab de visiteurs qui avaient tous le désir de
+boire le vin ou l'arack. Si l'un ou l'autre de ces liquides eût été un
+élixir d'immortalité, bien certainement on les aurait bus avec moins de
+plaisir et d'avidité. Les graisseux marchands hollandais s'assemblaient
+à bord du grab, et passaient la nuit à chanter des alleluia pour
+exprimer leur satisfaction. Grâce au bon conseil de de Ruyter, je
+substituai d'autres vins à notre nectar espagnol, et nous le gardâmes
+pour les malades, pour nos marins, auxquels il rendit plus <span class="pagenum"><a id="Page_124">[124]</a></span>d'une fois
+la souplesse de leurs membres et l'énergie dans l'action.</p>
+
+<p>En vendant nos prises, de Ruyter n'oublia pas le capitaine de Bombay.
+Son bien-aimé vaisseau lui fut cédé pour un prix fort modique, et il lui
+fut loisible de reprendre la mer avec tout son équipage.</p>
+
+<p>Quand tout fut terminé, nous levâmes l'ancre pour quitter Java.</p>
+
+<p>La veuve de Jug resta frappée d'étonnement lorsqu'elle apprit notre
+départ. L'amour triompha de son apathie pour la mer, et elle nous suivit
+dans un bateau à rames, en criant, en faisant des signaux et en se
+déchirant les bras à l'aide de ses ongles.</p>
+
+<p>Sa fureur comique ne connut plus de bornes lorsqu'elle s'aperçut que je
+ne faisais aucune attention à ses gestes et à ses cris, dont le bruit
+assourdissant semblait augmenter le vent de la terre. Mon télescope me
+laissait voir la veuve décharger sa colère sur les esclaves qui
+conduisaient le bateau; les pauvres diables courbaient le dos sous une
+furieuse avalanche de coups de bambou. Sachant fort bien qu'un homme n'a
+pas plus de force qu'une femme en se servant des armes offensives et
+défensives de la langue, des ongles et des larmes, j'avais agi
+prudemment en évitant la bataille. Si l'âme de la veuve n'eût pas été
+chargée d'argile, elle se serait attachée à mes pas dans mes voyages
+autour du monde. Mais aussitôt que l'esquif de mon amoureuse sentit les
+vagues en dehors du havre, il tourbillonna sur lui-même, et je vis la
+princesse jaune,&mdash;ou plutôt <span class="pagenum"><a id="Page_125">[125]</a></span>je ne vis la pas, car elle était tombée
+dans le bateau,&mdash;reprendre le chemin du rivage; si bien que je puis dire
+d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Elle aima et s'éloigna à la rame.</p>
+
+<p>J'avais été si tourmenté, si persécuté par ce dragon femelle, que je
+l'avais en horreur. Un jour, elle me gorgeait de baisers et de gâteaux;
+le lendemain, elle m'accablait d'injures et de menaces. Depuis cette
+époque, j'ai fait serment de ne jamais mettre les pieds dans le repaire
+d'une veuve, car la férocité maligne d'un tigre est de la mansuétude en
+comparaison de celle d'une veuve contrariée dans ses désirs.</p>
+
+<p>En quittant le port de Batavia et son eau sale, pour voguer sur le
+limpide océan de la mer, j'étais accablé d'une inconcevable tristesse.
+Pour la première fois de ma vie le doute et la crainte obscurcissaient
+mon esprit, et cependant ma santé était excellente; celle de Zéla ne me
+donnait aucune crainte, car ses yeux étaient brillants, et son haleine
+plus parfumée que les fleurs d'une matinée de printemps. Quelle cause
+assombrissait ainsi mon c&oelig;ur? quelle cause me rendait soucieux et
+pensif comme à l'approche d'un grand malheur? Ce n'étaient ni les
+persécutions de la veuve ni ses menaces; j'avais tout oublié en perdant
+de vue son bateau. Son esprit s'attachait-il donc à moi comme un
+vampire? Je me souvins alors qu'elle m'avait dit: «Si vous m'abandonnez,
+je vous ferai souffrir mille morts.»</p>
+
+<p>Dans l'Est, la vie est à très-bon marché, et à Java <span class="pagenum"><a id="Page_126">[126]</a></span>quelques roupies
+suffisent pour acheter la conscience d'un homme qui se charge alors
+d'assassiner ou d'empoisonner la victime qu'on lui désigne. Le poison
+est là si indigène, qu'il coule des plantes, des arbrisseaux, et les
+natifs sont très-habiles dans l'art de l'utiliser. Cependant la veuve ne
+s'était point servie contre moi de cette arme dangereuse, et j'étais
+loin de sa portée; d'où venaient donc mes craintes?</p>
+
+<p>Une nuit je fus éveillé par des visions affreuses. D'abord parut la
+veuve; en cherchant à échapper à ses caresses, je vis surgir auprès
+d'elle une vieille sorcière jaune; cette femme hideuse sauta sur mon lit
+et voulut me contraindre à manger un fruit vénéneux qu'elle pressait
+contre mes lèvres. Je voulus arracher à la furie le fruit empoisonné et
+le jeter loin de moi; mais mes forces me trahirent et je tombai anéanti
+sur ma couche. Tout à coup la fidèle Adoa entra dans ma cabine et
+s'empara du fruit en criant: «C'est du poison! c'est la mort!» Derrière
+Adoa apparut le prince javanais monté sur son cheval couleur de sang; le
+cheval escalada mon lit, et ses pieds me frappèrent violemment à la
+tête; puis tout s'évanouit dans l'obscurité; alors une femme blanche
+suivie par une ombre s'inclina sur moi et une voix mélodieuse me dit
+doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez vivre; moi seule dois mourir!</p>
+
+<p>Après ces paroles, le fantôme noir qui accompagnait Zéla souleva le
+crêpe qui lui couvrait la figure, et je reconnus les traits pâles et
+livides de la vieille Kamalia.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_127">[127]</a></span>&mdash;Étranger, me dit-elle d'un ton solennel, vous vous êtes parjuré; vous
+avez souillé le meilleur sang de l'Arabie; vous avez brisé le c&oelig;ur de
+mon enfant d'adoption.</p>
+
+<p>Un violent effort me réveilla tout à fait.</p>
+
+<p>La tête me faisait horriblement mal, et cette souffrance, causée par des
+rêves, m'a poursuivi longtemps après mon départ de Batavia.</p>
+
+<p>Le second jour de notre départ du port, nous rencontrâmes deux belles
+frégates françaises et un schooner à trois mâts qui rentraient à Batavia
+après une longue course.</p>
+
+<p>Nous dirigeâmes notre course le long de la côte, à l'est de Java, vers
+les îles de la Sonde, et nous n'y rencontrâmes que de petits vaisseaux
+destinés ou appartenant à cet archipel, et chargés d'huiles de ghée et
+de coco. Ces denrées, plus précieuses à leurs yeux que des morceaux d'or
+et d'argent, étaient trop viles à nos yeux pour valoir même une pensée.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXVI</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_128">[128]</a></span>Une longue et forte brise nous chassa vers les côtes de la
+Nouvelle-Hollande, et, quand elle eut cessé, nous vîmes un petit bateau
+battu par la houle et évidemment en détresse; je me hâtai de diriger
+notre course vers lui.</p>
+
+<p>La force de la brise nous mit promptement bord à bord de la barque, et
+nous reçûmes son équipage, qui se composait de quatre matelots et d'un
+contre-maître appartenant à une frégate anglaise qui, après avoir
+capturé un brigantin, en avait confié la charge à une petite partie de
+ses hommes. Le brigantin avait été séparé de la frégate par une forte
+rafale en entrant dans le détroit de la Sonde; outre cela, les mâts et
+les agrès du navire captif avaient beaucoup souffert; dans ce misérable
+état, une énorme vague vint fracasser une partie de la poupe, et l'eau
+envahit si rapidement le vaisseau, que ce ne fut qu'à force d'adresse et
+de dextérité que les marins réussirent à mettre à la mer un <span class="pagenum"><a id="Page_129">[129]</a></span>lourd
+bateau qui se trouvait au milieu du brigantin. Le vaisseau coula si
+promptement à fond, que les naufragés n'eurent que le temps nécessaire à
+la conservation de leurs propres personnes; car deux hommes qui avaient
+essayé de sauver quelques débris de vêtements et de vivres furent
+ensevelis sous l'écume de la mer. Le bateau était aussi vieux et aussi
+fracassé que le navire auquel il avait appartenu; mais fort
+heureusement, pendant son séjour sur le brigantin, il avait été le
+réceptacle de vieux canevas, de petites voiles, de rames, de bouts de
+corde et enfin d'une mue qui contenait six canards, un vieux bouc et un
+poulet. En voyant leurs provisions vivantes, les matelots remercièrent
+la Providence, et quelques heures s'écoulèrent avant que ces terribles
+paroles fussent prononcées: «Il n'y a pas d'eau fraîche sur le bateau!»
+Et chacun répéta d'une voix désespérée: «Il n'y a pas d'eau fraîche!
+nous allons mourir de soif!»</p>
+
+<p>Déjà une altération anticipée desséchait les lèvres des pauvres marins
+et faisait trembler leurs braves c&oelig;urs. Les dangers passés et
+présents furent oubliés. Ce n'était rien d'être dans un vaisseau troué,
+fracassé et mal bâti, à peine assez grand pour contenir le reste de
+l'équipage, et s'agitant dans la mer comme un marsouin harponné; tout
+cela n'était rien en comparaison du manque d'eau.</p>
+
+<p>Heureusement l'officier qui se trouvait avec les marins était un homme
+intelligent, faible d'extérieur, de constitution, mais courageux et fort
+par son âme et <span class="pagenum"><a id="Page_130">[130]</a></span>par son c&oelig;ur. L'officier ranima les esprits accablés
+de ses hommes; il leur dit qu'ils étaient près de la terre, qu'ils
+avaient des voiles et assez de vent pour les gonfler; qu'en outre le
+bateau était léger, peu rempli, et qu'on pouvait sans mourir supporter
+la soif pendant quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, ajouta-t-il, nous avons des bêtes vivantes à bord; leur
+sang est aussi rafraîchissant que de l'eau, et je crois même qu'une
+bonne pluie s'amasse dans les nuages noirs qui couvrent l'horizon.</p>
+
+<p>L'air calme et intrépide du jeune chef eut encore plus d'influence sur
+le tremblant équipage que les paroles qui promettaient du secours, car
+il devint calme et attendit la réalisation des espérances qu'on lui
+faisait entrevoir.</p>
+
+<p>Le contre-maître réussit à mettre le bateau à l'épreuve de l'eau en
+fermant ses crevasses avec des chiffons, puis il disposa les voiles et
+se mit sous le vent; mais, pour arriver à ce résultat, il avait fallu
+une adresse parfaite, un coup d'&oelig;il sûr et une main ferme. L'officier
+n'avait ni compas ni carte marine pour lui servir de guide dans ce
+chemin perdu; rien, sinon les études et le soleil, et ce dernier était
+si ardent, si éblouissant, qu'il n'osait pas le regarder. La seule
+espérance du pauvre navigateur était de gagner les îles de la Sonde ou
+les côtes de la Nouvelle-Hollande, ou bien encore de faire la rencontre
+de quelque barque vagabonde.</p>
+
+<p>Le bouc fut tué, et chaque &oelig;il glacé de crainte regardait avec une
+avide angoisse la petite part du sang <span class="pagenum"><a id="Page_131">[131]</a></span>distribué par le contre-maître.
+Quand on découpa l'animal, son estomac contenait encore du sang coagulé
+et quelque humidité. Ce sang fut loyalement partagé; le contre-maître
+nous dit qu'il en avait extrait le fluide en mâchant la substance sans
+l'avaler, et il voulut persuader à ses hommes qu'ils trouveraient un
+avantage à suivre son exemple. Quelques-uns écoutèrent leur chef, mais
+la plupart furent impuissants à résister aux déchirements affreux qui
+torturaient leurs entrailles.</p>
+
+<p>&mdash;En m'abstenant de manger, nous dit encore l'officier, je supportai
+mieux la soif, et, au bout de quelques jours, j'éprouvais un grand
+soulagement, en gardant dans ma bouche un fragment de substance.</p>
+
+<p>Nous examinions avec une ardente inquiétude la forme et le changement
+des nuages. Enfin nous vîmes avancer vers nous du fond de l'horizon un
+épais nuage évidemment surchargé de pluie. Ceux qui ont vu ou qui
+peuvent concevoir la situation d'un pèlerin perdu dans les sables
+brûlants du désert, et qui aperçoit enfin l'oasis désirée, peuvent se
+faire une idée de nos sensations. Quand les premières gouttes de la
+pluie si ardemment appelée touchèrent nos lèvres arides, des prières
+profondément religieuses furent murmurées par des hommes qui seraient
+morts au combat au milieu d'un jurement ou d'un blasphème. Mais, hélas!
+le nuage humide fut avare de son trésor; il en laissa tomber quelques
+gouttes, et s'enfuit rapidement pour mêler ses eaux à celles du vaste
+Océan.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_132">[132]</a></span>Les pauvres marins désespérés couvrirent leurs yeux enflammés de leurs
+mains tremblantes, et tombèrent dans les spasmes de l'agonie. Ces hommes
+souffrirent ainsi pendant sept jours, espace de temps qui paraît bien
+court aux heureux du monde, mais qui eut pour eux la durée de soixante
+et dix ans.</p>
+
+<p>Dans la frénésie de cette horrible souffrance, deux hommes se jetèrent
+dans la mer pour étancher leur soif dans ses eaux salines: ils en
+moururent; un autre se déchira le bras, but son propre sang, et
+s'endormit pour ne plus se réveiller. Le septième jour, l'équipage se
+trouvait réduit à quatre hommes, y compris l'officier. Au moment de
+notre heureuse arrivée, ces malheureux, qui n'avaient plus d'humain que
+la forme, ne gardaient plus dans le fond de leur c&oelig;ur le moindre
+rayon d'espérance; l'officier seul possédait encore un peu de raison;
+quant aux autres, ils étaient abrutis et presque morts. Lorsque le
+courageux marin fut arrivé sur le pont du schooner, il regarda
+tranquillement autour de lui en disant d'une voix éteinte:</p>
+
+<p>&mdash;Nous mourons de la mort des damnés; donnez de l'eau à mes hommes.</p>
+
+<p>Après avoir rempli ce dernier devoir de protection, il nous montra sa
+lèvre couverte d'écume et tomba sans connaissance.</p>
+
+<p>L'adresse de de Ruyter et la science de Van Scolpvelt arrêtèrent la
+fuite de la vie pendant qu'elle voltigeait sur les lèvres du courageux
+marin. Après une longue agonie, les forces revinrent à notre malade, et
+ses <span class="pagenum"><a id="Page_133">[133]</a></span>premières paroles intelligibles furent adressées à Van:</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? Le diable?... Où suis-je? Où sont mes hommes? ont-ils
+de l'eau? Laissez-moi les voir, les pauvres garçons!</p>
+
+<p>Van Scolpvelt sauva le contre-maître et deux des hommes; mais le dernier
+mourut dans les convulsions d'un violent délire.</p>
+
+<p>La guérison de l'officier fut la plus décisive et la plus rapide. Il
+resta longtemps au milieu de nous, et je contractai avec Darwell (il
+se nommait ainsi) une étroite amitié. La vie de ce brave garçon a été
+courte, ainsi que celle de tous ceux avec lesquels je me suis lié. À
+l'âge de trente ans, je n'avais plus d'ami; ce tendre sentiment de
+l'amitié est mort pour moi, je n'en ai plus que le souvenir; son baume
+ne rafraîchira plus les blessures de mon c&oelig;ur flétri. Des choses
+bien plus médiocres que ce sentiment ont leurs mausolées, leurs
+colonnes, leurs pyramides; moi, je me contenterai de faire le récit
+des actions de tous ceux que j'ai aimés, et de garder leurs noms dans
+mon c&oelig;ur et dans ma mémoire.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXVII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_134">[134]</a></span>Après avoir dirigé notre course vers le nord, nous nous trouvâmes parmi
+les îles de la Sonde, qui sont aussi brillantes, aussi serrées, aussi
+nombreuses dans l'océan de l'Est que les nuages par un beau ciel d'été.
+Ces îles défient tous les efforts patients et infatigables des
+navigateurs qui essayent de les compter; elles sont de toutes les
+formes, de toutes les grandeurs, et commencent sur un petit banc de
+corail, où la vague passe sans rides. Les îles que nous apercevions
+étaient couvertes de montagnes, de ruisseaux, de vallons et de plaines
+encombrées de fruits, d'arbrisseaux et de fleurs. Les nonchalants
+insulaires semblaient regarder avec surprise l'approche de nos bateaux,
+et nous trouver bien étranges d'avoir la fantaisie de voguer au milieu
+des grandes eaux sur des barques flottantes, tandis qu'à moitié
+endormis, pendant tout le jour, ils se reposaient sous des arbres, dont
+ils ne se servaient point pour faire des canots. Nous leurs fîmes
+comprendre <span class="pagenum"><a id="Page_135">[135]</a></span>par des signes que nous avions besoin d'eau et de fruits;
+et, pour toute réponse, ils nous montrèrent les ruisseaux et les arbres.
+Ils n'aidaient ni ne s'opposaient au débarquement, nous laissant la
+liberté d'agir à notre guise, et celle de prendre toutes les choses dont
+nous avions besoin.</p>
+
+<p>Plusieurs de ces îles étaient inhabitées, d'autres étaient presque
+civilisées, car elles possédaient un commerce, des vaisseaux, des armes,
+ainsi que leurs infaillibles associés, la guerre, le vice et le vol.</p>
+
+<p>À quelque distance de la grande ville de Cumbava, nous rencontrâmes deux
+grandes flottes de proas qui se battaient avec violence. La faiblesse du
+vent et le déclin du jour ne nous permirent pas d'approcher d'assez près
+pour interrompre ce combat naval.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose, dis-je à de Ruyter, que ce sont les insulaires qui
+disputent la suprématie de la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien la possession d'un coco, me répondit-il en riant.</p>
+
+<p>Les yeux d'aigle de mon ami avaient reconnu les belliqueux Malais, dont
+les proas avaient attaqué les natifs marchands qui faisaient le commerce
+de coco entre Cumbava et les îles Célèbes.</p>
+
+<p>&mdash;Les Malais ont trouvé des antagonistes dignes d'eux, ajouta de Ruyter,
+car ces insulaires aiment le combat avec passion, et peut-être
+réunissent-ils déjà leurs flottes pour nous attaquer. Ainsi débarrassez
+les ponts.</p>
+
+<p>Au point du jour, la flotte malaise se dirigea vers <span class="pagenum"><a id="Page_136">[136]</a></span>nous, et les
+marchands prirent une autre direction et disparurent bientôt à nos
+regards. Notre physionomie trompait les Malais, qui nous prenaient pour
+des vaisseaux marchands; mais une décharge de nos grands canons changea
+leurs cris de guerre en cris de terreur, et ils se sauvèrent en
+désordre. Bientôt après, nous nous arrêtâmes au côté à l'est de l'île de
+Cumbava, continuant à saisir toutes les circonstances favorables qui
+pouvaient nous aider à fournir nos vaisseaux de provisions fraîches.
+Comme la plupart des îles nous fournirent une abondante récolte de
+bananes, d'ananas, de cocos, de james et de pommes de terre, nous eûmes,
+en y ajoutant des sangliers, de la volaille et du poisson, une
+excellente nourriture à fort peu de frais.</p>
+
+<p>Un soir, après avoir soupé sur le grab avec Zéla, nous rentrâmes à bord
+du schooner. Tout à coup j'entendis près du rivage un sifflement et un
+bruit qui semblaient provenir de la marche d'une troupe de marsouins.</p>
+
+<p>&mdash;Hâtons-nous de remonter à bord, me dit Zéla; les natifs quittent le
+rivage à la nage, et j'ai entendu dire à mon père qu'ils attaquaient les
+vaisseaux en venant les surprendre pendant la nuit.</p>
+
+<p>Je hélai le grab, qui se trouvait un peu en avant de moi, afin de le
+prévenir du danger qui nous menaçait; puis je réveillai les hommes du
+schooner en leur disant de s'armer.</p>
+
+<p>De la poupe, je vis distinctement une foule de têtes <span class="pagenum"><a id="Page_137">[137]</a></span>noires, dont les
+cheveux flottaient sur les eaux, et cette foule s'approchait rapidement.
+Nous hélâmes les visiteurs dans une demi-douzaine de langues
+différentes, mais nous ne reçûmes pour réponse qu'un bruit qui
+ressemblait à un battement d'ailes et des sons semblables à des
+gazouillements d'oiseau. Quelques-uns de mes hommes voulaient décharger
+leurs fusils; mais, voyant que les étrangers étaient sans armes, je
+défendis sévèrement de faire feu.</p>
+
+<p>Tout à coup Zéla et la petite Adoa s'écrièrent:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des femmes! Que veulent-elles?</p>
+
+<p>C'étaient vraiment des femmes.</p>
+
+<p>Un long éclat de rire s'éleva à bord du schooner, et mon
+quartier-maître, qui regardait dans un télescope de nuit, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, capitaine, voici une multitude de sirènes qui abordent le
+schooner.</p>
+
+<p>Ne sachant que penser, je donnai l'ordre à mes marins bien armés de se
+mettre dans l'ombre, et j'engageai mes visiteuses flottantes à grimper à
+mon bord.</p>
+
+<p>Elles comprirent cela bien vite, et, au bout de quelques minutes, nous
+fûmes abordés dans toutes les directions par ces dames aquatiques, qui
+grimpaient sur les chaînes, sur la poupe, sur la proue, et notre pont
+fut tout à fait encombré.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas le moindre doute à concevoir sur le sexe de ces
+assaillantes inattendues, et nos hommes, armés de leurs pistolets, de
+leurs coutelas et de leurs <span class="pagenum"><a id="Page_138">[138]</a></span>piques d'abordage, étaient parfaitement
+ridicules devant des femmes qui, bien loin d'avoir des armes défensives
+ou offensives, n'avaient d'autres armes que celles données par la
+nature, et d'autres vêtements qu'une masse de longs cheveux noirs. Pour
+rendre justice à ces dames, je dois dire que, si plusieurs d'entre elles
+n'étaient pas blondes et jolies, elles étaient jeunes, avaient la peau
+douce et de charmants traits mauresques. J'étais si exclusivement
+amoureux de Zéla, que mes pensées ne se tournaient jamais vers une autre
+femme. Il est vrai que j'avais eu l'enfantillage de faire des niches à
+la veuve de Jug, et il était infiniment préférable que je les eusse
+faites à la maligne panthère, bête cent fois moins malfaisante qu'une
+vieille femme vicieuse et contrariée.&mdash;Mais passe ton chemin, maudite
+réflexion sur le temps qui n'est plus; tiens-toi éloignée de moi. Ah!
+mémoire fatale, démon subtil que tu es!</p>
+
+<p>Au point du jour, les femmes amphibies se rassemblèrent sur le pont
+comme un troupeau de crécerelles. Après avoir glané les offrandes des
+matelots, offrandes qui consistaient en vieux boutons, en clous, en
+perles, en vieilles chemises, gilets, jaquettes et autres défroques dont
+les pauvres filles s'étaient parées d'une manière ridicule, elles se
+pavanèrent sur le pont en se regardant mutuellement. Une avait une
+chemise de couleur; une autre une jaquette blanche; d'autres un bas, un
+soulier; toutes, enfin, un chiffon sans valeur, mais que leur ignorance
+trouvait fort précieux. Toutes <span class="pagenum"><a id="Page_139">[139]</a></span>ces pauvres filles s'examinaient afin de
+savoir quelle était la plus favorisée du sort; enfin l'apparition d'une
+vieille femme qui s'était insinuée dans les bonnes grâces du
+quartier-maître rendit toutes les femmes immobiles d'étonnement et de
+jalousie. L'insulaire privilégiée avait si bien ensorcelé le
+quartier-maître, qu'il lui avait donné son vêtement d'honneur, un gilet
+cramoisi! ce gilet qui avait causé tant de dégâts dans le c&oelig;ur des
+jolies filles de Plymouth! ce gilet qui, en dépit d'une foule
+d'aspirants, avait gagné au marin le c&oelig;ur et la possession légitime
+d'une célèbre beauté de la province!</p>
+
+<p>En voyant cette brillante femme marcher d'un air superbe, les jeunes
+filles se frappèrent les mains l'une contre l'autre, avec un sentiment
+mêlé d'envie et de plaisir. Puis, empressées d'éviter une dangereuse
+comparaison, elles cachèrent leurs parures déjà bien moins estimées, se
+jetèrent dans l'eau la tête la première, et nous les entendîmes babiller
+comme une nuée de mouettes jusqu'à ce qu'elles eussent atteint le
+rivage.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXVIII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_140">[140]</a></span>Afin d'éviter une seconde orgie nocturne, nous traversâmes avec
+circonspection de nombreux groupes d'îles dont le nom et même la
+situation ne sont point marqués sur les cartes marines, et nous jetâmes
+l'ancre près de celle qui nous parut la plus riche en ombrages et en
+fruits. Malgré les profondes connaissances de de Ruyter dans la
+navigation, nous avions de très-grands dangers à surmonter pour franchir
+les courants, dont la violence emportait le grab et le schooner dans des
+directions différentes, ou les frappait violemment l'un contre l'autre.
+La marche rapide d'un vaisseau ou le galop effréné d'un cheval poussé
+par l'éperon m'a toujours donné un vif plaisir; mais ce plaisir, comme
+tous ceux qui ont pour cause une excitation nerveuse, est souvent payé
+par une fatigue réelle, par un accablement moral et physique
+profondément triste.</p>
+
+<p>En visitant avec Zéla les îles inconnues et inhabitées de l'archipel des
+Indes, je fus vraiment heureux, et <span class="pagenum"><a id="Page_141">[141]</a></span>c'était avec l'extase d'un
+étonnement inexprimable que nous contemplions chaque fruit, chaque
+fleur, chaque herbe: car tout nous était inconnu, de nom, de couleur et
+de forme. À nos yeux ignorants et ravis, les rochers, les sables et les
+coquilles du rivage prenaient un aspect merveilleux et presque
+fantastique. Il nous semblait même que les oiseaux, les lézards, les
+insectes et les grands animaux n'étaient point pareils à ceux que nous
+connaissions.</p>
+
+<p>Pendant que je restais en extase devant la splendeur d'un arbre
+gigantesque, Zéla cueillait avec un plaisir d'enfant les fleurs
+merveilleuses qui couvraient la prairie d'un tapis aux mille couleurs.
+Les oiseaux et les bêtes nous regardaient sans témoigner d'effroi, mais
+avec une sorte de stupeur. Ils pensaient sans doute, ou plutôt je
+pensais pour eux qu'ils étaient indignés de notre usurpation.</p>
+
+<p>Comme je n'écris pas l'histoire de mes découvertes, mais bien celle de
+ma vie, je laisse aux systématiques navigateurs la description de
+chacune de ces îles, car elles sont maintenant comprises dans la
+cinquième division du monde.</p>
+
+<p>Après une longue et difficile navigation, nous arrivâmes aux îles Aroo,
+îles charmantes dont la vue laisse dans le c&oelig;ur et dans la mémoire un
+souvenir ineffaçable. Ces îles sont si belles, que leur beauté surpasse
+l'idéal du merveilleux. Les oiseaux du soleil (ou, comme on les appelle
+généralement, les oiseaux du paradis) sont nés dans cet Éden. On y
+trouve encore le loris, <span class="pagenum"><a id="Page_142">[142]</a></span>oiseau charmant, dont les couleurs diverses et
+distinctement marquées surpassent en splendeur celles des plus rares
+tulipes, et le mina aux ailes d'un bleu plus profond que le ciel, et
+dont la crête, le bec et les pattes sont d'un jaune d'or. Les épices sur
+lesquelles vivent une infinité d'oiseaux-mouches de toutes nuances,
+depuis le rouge cramoisi jusqu'au vert d'émeraude, répandent dans l'air
+des odeurs délicieuses.</p>
+
+<p>Nous vîmes de loin Papua ou la Nouvelle-Guinée, et nous dirigeâmes notre
+course vers le nord-ouest pour gagner l'île épicière hollandaise
+d'Amboine. Tous les habitants de l'île étaient en confusion, car ils
+attendaient une attaque de leurs ennemis les Anglais. Le gouverneur
+cependant ajoutait moins de foi à cette rumeur que ses sujets, et,
+quoiqu'il consultât de Ruyter, notre ami était trop fin pour faire à la
+question de l'insulaire une réponse qui dût ranimer ses craintes; il
+sentait trop bien le danger que nous pouvions courir en étant contraints
+par la prière, la force ou la ruse, à prêter aux natifs l'appui de notre
+secours. Outre cette politique pensée, de Ruyter sentait encore qu'en
+laissant entrevoir au gouverneur la certitude qu'il avait d'une
+prochaine attaque, il serait difficile à l'un d'acheter des provisions,
+et à l'autre de les fournir. Quelques jours après ce nouvel
+approvisionnement, nous fîmes prisonnier un petit vaisseau du pays,
+frété de clous de girofle, de macis et de muscades. Nous enlevâmes les
+épices, et le navire continua sa course.</p>
+
+<p>Le désir de de Ruyter était de gagner les îles Célèbes, <span class="pagenum"><a id="Page_143">[143]</a></span>et nous
+naviguâmes dans cette direction sans faire de nouvelles rencontres.
+Notre commodore nous fit jeter l'ancre à la hauteur du port de
+Rotterdam, à Macassar, colonie hollandaise, comme l'indique le nom du
+port. Cette île, située entre Java et Bornéo, a la forme d'une énorme
+tarentule, dont le petit corps a quatre longues jambes
+disproportionnées. Les quatre coins de l'île s'étendent donc dans la mer
+en formant des péninsules étroites et allongées.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXIX</h2>
+
+
+<p>Nous étions enchantés de nous trouver sains et saufs, après une pénible
+navigation, dans le port d'une jolie ville européenne qui pouvait
+satisfaire à tous nos besoins. Pendant quelques jours, on donna liberté
+entière à l'équipage des deux vaisseaux, et nous goûtâmes avec
+l'enivrement de la fatigue les douceurs d'une vie abondante et d'un
+repos bien mérité. Plusieurs vaisseaux hollandais amarrés dans le port
+nous fournirent les articles européens dont nous avions besoin: tels que
+du <span class="pagenum"><a id="Page_144">[144]</a></span>vin, du fromage, du vrai skédam, liqueur que le pauvre Louis
+trouvait aussi indispensable que le gouvernail à la marche active d'un
+vaisseau. Nous transportâmes, avec le regret de nous en séparer, Darwell
+et les trois hommes que nous avions sauvés, à bord d'un vaisseau neutre,
+et ce fut pour ma part un véritable chagrin que de quitter ce brave et
+courageux garçon. À cette époque, mon c&oelig;ur avait une force de
+sentiment qui me rendait l'esclave de toutes les affections, et, comme
+on a dû s'en apercevoir dans le cours de ce récit, je me liais
+facilement avec les hommes véritablement honnêtes et bons. Depuis, le
+temps et les chagrins ont pétrifié mon c&oelig;ur, et si je rencontre des
+âmes d'élite, je reconnais leur grandeur sans me sentir le courage ni
+l'envie de réclamer une part de leur tendresse. Je suis devenu ascétique
+et morbide, et quoique je ne veuille point médire de la nature humaine,
+je suis forcé d'avouer et de reconnaître que les amis de ma jeunesse ne
+peuvent entrer en ligne de comparaison avec les gens que je fréquente
+aujourd'hui, et auxquels je donne le nom d'amis, auxquels je suis forcé
+de dire <i>chers</i> en les invitant à dîner. Quoique je ne sois pas un
+critique verbeux, il est de mon devoir de protester contre la
+profanation du mot ami. La loyauté m'impose l'obligation d'établir une
+différence entre le diamant oriental et la fausse pierre, de séparer le
+bon grain de l'ivraie, et les mots qui n'ont aucune valeur des réalités
+substantielles, qui sont plus lourdes que l'or.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_145">[145]</a></span>Ayant découvert que le beaupré du grab était endommagé, et que les
+vaisseaux avaient besoin de quelques réparations, de Ruyter nous fit
+lever l'ancre pour nous conduire au sud de la côte, dans la baie de
+Baning.</p>
+
+<p>Le rajah de l'île reçut parfaitement de Ruyter, et donna l'ordre à son
+peuple de nous accueillir avec bienveillance, en nous laissant prendre
+le bois de charpente dont nous avions besoin.</p>
+
+<p>Pendant que de Ruyter s'occupait à défaire ses mâts, à enlever son
+beaupré, nous détruisions les rats qui encombraient la cale du grab. Van
+Scolpvelt facilita le massacre, en fournissant une composition horrible,
+dont la vapeur, disait-il, suffoquerait infailliblement tous les diables
+de l'enfer, s'il était possible d'en introduire dans le brûlant séjour.</p>
+
+<p>Quand le grab fut entièrement débarrassé des centipèdes, des escarbots
+et des rats, je débarquai sur le rivage afin de reprendre avec Zéla le
+cours de nos aventureuses excursions. Les Bounians sont aimables,
+francs, hospitaliers, honnêtes, entreprenants et braves; je les
+préférerais infiniment aux intrépides Malais, dont la nature a quelque
+chose de trop sauvage pour être bien appréciée par un homme civilisé. La
+politique hollandaise encourageait les guerres civiles parmi les princes
+natifs, et cela dans le but d'assurer et d'augmenter ses propres
+possessions. L'établissement des Hollandais sur cette île était fort
+commode, parce qu'il établissait une ligne de communication avec leurs
+colonies <span class="pagenum"><a id="Page_146">[146]</a></span>de l'Est. Dans la grande baie de Baning se trouvait une belle
+rivière dont le cours menait à un grand lac situé dans l'intérieur du
+pays; le prudent rajah défendait aux Européens de visiter cette rivière,
+car, disait-il, la cupidité des hommes du Nord, la cupidité seule de
+leurs regards n'est égalée que par la rapacité de leurs mains. Afin
+d'utiliser mes promenades autour de la grande baie, je m'étais muni
+d'armes à feu et de filets. Notre course le long du rivage nous
+conduisit dans une baie plus petite que la première, mais dans laquelle
+les vagues se précipitaient avec bruit pour aller se briser contre les
+rochers d'une colline. Les pentes de cette colline étaient nues, mais
+son sommet avait une couronne d'arbres magnifiques et de buissons
+couverts de fleurs, aux nuances d'un rouge vif. La baie était entourée
+d'un tapis de sable excessivement fin et poli, et sur ce sable nous
+trouvâmes de brillants coquillages et des os blanchis par l'eau et par
+le soleil. La transparence bleuâtre de l'eau indiquait l'absence des
+rochers et des bancs de sable, aussi bien que sa profondeur, et cette
+nuance était d'autant plus remarquable qu'elle contrastait avec
+l'irrégularité du rivage, sur lequel ne se trouvait pas une seule
+surface plane.</p>
+
+<p>J'élevai une tente pour Zéla au bord du rivage, et, pendant que nous
+explorions l'île, nos hommes s'occupèrent à chercher sur la baie un
+endroit favorable à notre pêche. Le filet remplit notre bateau d'une
+prodigieuse quantité de poissons. Nous les transportâmes <span class="pagenum"><a id="Page_147">[147]</a></span>sur le rivage,
+où ils furent entassés littéralement les uns sur les autres.</p>
+
+<p>En dépit du proverbe qui assure que les yeux sont plus insatiables que
+la bouche, nous nous lassâmes bientôt de voler l'Océan, car nous avions
+assez de poisson pour suffire aux besoins d'une flotte affamée.</p>
+
+<p>Quand l'imagination et le désir de posséder, inné dans l'homme, furent
+complétement rassasiés, nous fîmes du feu pour faire cuire une partie de
+notre pêche. On dit que le chasseur ne travaille pas pour remplir la
+marmite, c'est vrai; cependant il y a des exceptions, et nous en étions
+une, car le produit de notre pêche nous procura un festin royal... et
+une indigestion générale.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXX</h2>
+
+
+<p>Je laissai Zéla avec ses jeunes filles malaises, et, accompagné d'un de
+mes hommes, je grimpai, à l'aide d'une lance, sur les rochers escarpés
+de la colline, afin <span class="pagenum"><a id="Page_148">[148]</a></span>de jeter un coup d'&oelig;il sur la baie. J'aimais
+beaucoup, lorsque j'étais jeune, à grimper sur les rochers ou sur les
+montagnes, et maintenant je ne rends visite qu'avec une peine extrême à
+celles de mes connaissances qui habitent un second étage. Quant à monter
+jusqu'à un troisième, cela m'est impossible; je n'irais y chercher ni un
+ami ni un ennemi.</p>
+
+<p>Nous avançâmes lentement le long des côtes escarpées de la rude barrière
+qui garde les limites de la baie, et avec une peine infinie je parvins à
+gravir un rocher dont la pointe formait une sorte de plate-forme. Nous
+nous y arrêtâmes, et, après avoir allumé ma pipe, je regardai la baie,
+dont l'eau, vue ainsi, paraissait basse et calme. Mon Arabe, qui avait
+des yeux de faucon, me montra une ligne de taches noires qui se
+remuaient vivement dans l'eau. Au premier coup d'&oelig;il, je pris cette
+ligne pour des canots chavirés; mais l'Arabe m'assura que c'étaient des
+requins.</p>
+
+<p>&mdash;La baie est nommée baie des Requins, ajouta mon compagnon, et
+puisqu'ils viennent de la mer, c'est un signe infaillible de mauvais
+temps.</p>
+
+<p>Un petit télescope de poche me prouva que c'étaient vraiment des
+requins; ils étaient au nombre de huit. Après avoir majestueusement
+navigué ensemble jusqu'à l'embouchure de la petite baie, un grand requin
+se détacha du groupe, qu'il parut guider comme un éclaireur. Au moment
+de franchir l'embouchure, suivi de sa petite armée, le requin amiral
+parut hésiter: un narval venait des bords du rivage, où il s'était tenu
+caché <span class="pagenum"><a id="Page_149">[149]</a></span>pour s'opposer à son passage. L'hésitation du requin dura peu; il
+attendit son ennemi, invisible pour moi, et un combat fut aussitôt
+livré. Je distinguai enfin l'intrépide assaillant: c'était un empereur
+ou licorne de la mer, chevalier errant des eaux, qui attaque tous ceux
+qui passent dans ses domaines. La tête de ce monstre marin est aussi
+dure qu'un rocher, et du centre de cette tête s'élève horizontalement
+une lance d'ivoire, qui est plus longue et plus dure qu'une arme de fer.
+Cette lance sert à la licorne de hache d'abordage; elle coupe tout ce
+qu'elle attaque. Le requin agita sa queue avec une rapidité effrayante,
+afin de repousser ou d'étourdir son ennemi. Soit par délicatesse, soit
+par amour de la justice, les autres requins se tenaient à l'écart, sans
+se mêler de la dispute en aucune façon. Je voyais, par le tournoiement
+de l'eau, que le requin cherchait à attirer son ennemi dans le fond de
+la mer, en s'y plongeant lui-même. Cette tactique était excellente, car,
+lorsque la colère s'empare de la licorne, elle se jette aveuglément
+contre un rocher, y brise sa lance, ou bien encore la bourbe du fond de
+l'eau la prive de ses moyens de défense.</p>
+
+<p>De Ruyter me raconta un jour que, se trouvant sur un vaisseau de
+campagne, une licorne qui, sans nul doute, prenait ledit vaisseau pour
+une baleine, l'attaqua si violemment, que sa lance passa au travers de
+la proue et s'y brisa. Cette lance avait sept pieds de longueur; la
+partie attachée à la tête était creuse et de la <span class="pagenum"><a id="Page_150">[150]</a></span>largeur de mon poignet;
+le reste, solide et lourd, formait un magnifique morceau d'ivoire. Le
+combat naval du requin et de la licorne dura longtemps; la limpidité de
+l'eau était favorable à la licorne, car elle réussit à blesser son
+antagoniste, qui se dirigeait, en fouettant l'eau avec rage, le long de
+la baie. La licorne poursuivit le requin pendant quelques minutes, puis
+elle l'abandonna et disparut à nos yeux. Le requin gagna le rivage, il
+semblait mourant; ses sept compagnons, peu soucieux de son sort,
+reprirent le chemin qu'ils avaient parcouru et s'éloignèrent lentement.
+Je courus précipitamment sur le rivage; mes hommes y étaient déjà
+rassemblés, tirant à plaisir des coups de mousquet sur la carcasse du
+requin. Je les laissai tête à tête avec cet inoffensif ennemi, et je
+descendis la côte, afin d'aller rejoindre ma bien-aimée Zéla.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXXI</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_151">[151]</a></span>En arrivant près de la tente, j'entendis des lamentations, des pleurs,
+et mes regards tombèrent sur quelques gouttes de sang qui en souillaient
+l'entrée. Une sorte de vertige s'empara de mes sens lorsque, après avoir
+violemment soulevé les rideaux de la tente, je vis Zéla étendue sur sa
+couche comme un cadavre. Les longs cheveux noirs de la pauvre enfant
+tombaient épars sur sa poitrine; ses yeux et sa bouche fermés ne
+laissaient échapper ni un regard ni un souffle de vie. Je la crus morte.
+Les jeunes filles malaises, agenouillées aux pieds de Zéla, sanglotaient
+douloureusement en frappant la terre de leur front, en mettant en
+lambeaux leurs légers vêtements. Cet horrible spectacle paralysa mon
+corps pendant quelques minutes; puis une sorte de folie succéda à
+l'épouvantable torpeur qui glaçait tout mon être. Je me jetai éperdu sur
+la couche de cet être adoré, et je pleurai amèrement sans avoir la
+réelle conscience de notre mutuelle situation. <span class="pagenum"><a id="Page_152">[152]</a></span>Quand la première
+effervescence de ma douleur fut un peu calmée, je posai mes lèvres
+brûlantes sur la bouche fermée de Zéla, je défis sa veste, et les
+battements légers de son c&oelig;ur me rendirent quelque espoir. Bientôt
+elle ouvrit ses grands yeux noirs, s'agita sur sa couche et murmura
+d'une voix affaiblie quelques paroles indistinctes.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bien-aimée Zéla, lui dis-je en la pressant sur mon c&oelig;ur,
+qu'avez-vous?</p>
+
+<p>La pauvre enfant essaya de sourire, et me répondit d'un ton plein de
+douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon amour, puisque vous êtes auprès de moi! Je me porte bien,
+très-bien.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, chère! non, non, car vous souffrez.</p>
+
+<p>Zéla fit de la tête un petit signe négatif, puis elle essaya de se
+soulever; mais ce vain effort fut aussitôt suivi d'un horrible cri
+d'angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu! m'écriai-je avec désespoir, qu'est-il arrivé?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tombée, dit Zéla, je m'en souviens maintenant. Ma chute m'a
+fait un peu de mal; mais ce n'est rien, mon ami, rien. Ah! où est donc
+Adoa? La pauvre petite s'est blessée également. Vous voilà, Adoa?
+Laissez-moi... soignez-vous... Regardez sa blessure, très-cher... Moi,
+je vais bien... ne vous occupez plus de moi...</p>
+
+<p>Sans quitter les mains de Zéla, je regardai Adoa: la figure, les bras et
+les mains de la pauvre Malaise <span class="pagenum"><a id="Page_153">[153]</a></span>étaient couverts de sang; mais elle ne
+paraissait nullement inquiète de son état, car ses regards suivaient
+avec angoisse les changements de la physionomie de Zéla. La bonne figure
+de la dévouée esclave fut traversée par un rayon de joie lorsque les
+yeux de Zéla lui exprimèrent dans un tendre regard la profonde gratitude
+de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Je fis plusieurs questions à la Malaise pour connaître les réelles
+blessures de ma femme, qui, par excès d'affection pour moi, refusait de
+me les faire connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Maîtresse a reçu un coup à la tête, me dit Adoa, et je crois que tout
+son corps est fortement contusionné.</p>
+
+<p>&mdash;Soignez Adoa, soignez Adoa! s'écria Zéla. Je ne souffre plus, je me
+sens très-bien.</p>
+
+<p>Pour la première fois de ma vie je restai sourd aux prières de ma
+bien-aimée compagne, et je pansai ses blessures avant de m'occuper de
+celles de la Malaise, qui eût souffert mille morts avant de consentir à
+faire arrêter l'écoulement de son sang pendant que celui de sa maîtresse
+rougissait les tapis de la couche.</p>
+
+<p>L'insensibilité de Zéla avait eu pour cause le coup reçu à la tête et
+les contusions qui couvraient son corps de blessures douloureuses, mais
+peu susceptibles d'attaquer le principe de la vie.</p>
+
+<p>Lorsque je fus un peu rassuré sur l'état de ma chère Zéla, je m'occupai
+de la petite Adoa. La pauvre esclave, épuisée par les pertes de sang,
+par les pleurs et par la souffrance, était tombée sans connaissance sur
+le sable <span class="pagenum"><a id="Page_154">[154]</a></span>de la tente. Ce ne fut qu'après une heure de soins que je
+réussis à rappeler la vie dans le corps inerte de cette dévouée
+créature.</p>
+
+<p>Depuis longtemps inquiets de ma disparition, et épouvantés des bruits
+sinistres qui s'échappaient au dehors par les ouvertures de la tente,
+mes hommes s'étaient rassemblés en groupe, faisant, dans leur ignorance
+des choses, les plus étranges commentaires.</p>
+
+<p>&mdash;Préparez le bateau, leur dis-je en les éloignant d'un regard, nous
+allons rejoindre le schooner.</p>
+
+<p>&mdash;La mer est mauvaise, capitaine, me répondit le bosseman, et il sera
+impossible de ramer avec un pareil temps.</p>
+
+<p>&mdash;Un pareil temps! Que voulez-vous dire, mon garçon? Mais c'est un
+calme!</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, monsieur.</p>
+
+<p>Je suivis le conseil du bosseman, et je m'aperçus avec effroi de
+l'approche d'une rafale. Épouvanté de ce nouveau malheur, car ses
+conséquences pouvaient être terribles pour Zéla, je courus vers le cap,
+afin de juger par moi-même si la rafale était tout à fait dangereuse.
+Hélas! elle l'était plus encore que ne l'avait prévu le bosseman: le
+vent sifflait avec violence, le soleil avait disparu, le ciel se
+couvrait prématurément des voiles obscurs du soir, et la mer, blanche
+d'écume, bondissait avec fureur.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus à en douter: notre embarquement était impossible, car
+les nuages semblaient surchargés de tonnerre et d'eau. Je rejoignis mes
+hommes à la <span class="pagenum"><a id="Page_155">[155]</a></span>hâte, et nous commençâmes par mettre le bateau dans un
+endroit élevé avant de nous occuper à rendre la tente aussi solide que
+possible. Les voiles et les cordages du bateau lui servirent de couvert
+et de support, tandis que des fragments de roche et du sable furent
+amoncelés à sa base. Heureusement pour nous, le bateau contenait un
+petit baril d'eau et du pain, ainsi que plusieurs autres choses fort
+nécessaires; en outre, une lanterne. Avec l'obscurité augmenta l'orage,
+et le vent mugissait avec tant de fureur dans la baie, qu'un ébranlement
+général des rochers semblait répondre à sa grande voix.</p>
+
+<p>Nous passâmes la nuit dans une angoisse terrible, dans la crainte
+effrayante d'être emportés par le vent ou par les torrents de pluie vers
+l'abîme de la mer. En arpentant le rivage, mon esprit, occupé de
+présages sinistres, me faisait souhaiter la mort, la mort pour nous
+tous. Cette invocation, je ne l'ai pas encore révoquée, et plût à Dieu
+que sa miséricorde en eût accompli les terribles conséquences!</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXXII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_156">[156]</a></span>Désirant épargner à Zéla le contact du sable mouillé, je m'assis au pied
+de l'étançon et je la pris dans mes bras.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps se calme, chère, lui dis-je; mes craintes sont un peu
+dissipées. Racontez-moi, je vous prie, comment est arrivé l'accident
+dont les suites nous sont si douloureuses.</p>
+
+<p>&mdash;Deux heures après votre départ, mon ami,&mdash;et, sans reproche, pourquoi
+m'aviez-vous laissée pour aller seul sur la montagne? Vous savez bien
+que je suis leste et agile, puisque vous m'avez dit un jour que le
+lézard seul grimpait aussi bien que moi...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'était vrai, mon amour, car à cette époque vous aviez le poids
+léger d'un oiseau; mais aujourd'hui l'enfant que vous portez dans votre
+sein demande plus de retenue, plus de prudence. Vous n'avez pas oublié,
+chère, que pour me sauver votre c&oelig;ur a déjà sacrifié notre premier
+lien d'amour...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_157">[157]</a></span>&mdash;Pouvais-je hésiter entre vous et lui, mon très-cher? La vie d'un
+enfant est-elle plus précieuse pour une femme que celle de son mari?
+D'ailleurs, quelle est la pauvre orpheline qui désire donner le jour à
+un être aussi faible et aussi malheureux qu'elle-même! Mais enfin
+reprenons le récit qui doit vous apprendre la cause de mes souffrances.</p>
+
+<p>»Je suivis le rivage jusqu'au promontoire de rochers à l'entrée de la
+baie, avec le désir de trouver un endroit calme et ombragé pour y
+prendre un bain avec Adoa. Nous avions placé en vigie la petite fille
+malaise, et sachant que vous admirez les branches de corail qui poussent
+sous l'eau, je dis à Adoa d'aller en plongeant m'en chercher une
+branche. Pendant que nous cherchions un banc de corail, Adoa, qui, comme
+vous le savez, a des yeux excellents, me dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Je vois là-bas des marsouins qui jouent et qui sautent dans la mer.
+C'est un signe infaillible de mauvais temps.</p>
+
+<p>»Nous nageâmes encore pendant quelques minutes; puis Adoa me dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Je vois le capitaine sur le rivage, maîtresse, et comme je sais mieux
+nager que vous, je serai la première à lui souhaiter la bienvenue.</p>
+
+<p>»Adoa nageait plus vite qu'un poisson, et j'essayai de la suivre en la
+grondant de la méchante pensée d'orgueil qui lui faisait humilier sa
+maîtresse.</p>
+
+<p>»Tout en continuant de nous railler, d'engager des paris, nous
+atteignîmes la base d'un rocher. Adoa y <span class="pagenum"><a id="Page_158">[158]</a></span>grimpa malgré les difficultés
+que lui opposaient la mousse et l'humidité des plantes grasses qui
+couvraient le rocher. Tout à coup la petite Malaise, que j'avais placée
+en sentinelle, cria d'une voix épouvantée:</p>
+
+<p>»&mdash;Des requins! des requins!</p>
+
+<p>»Je redoublai d'efforts pour rejoindre Adoa, car j'entendais le bruit
+des requins et les cris des matelots. Adoa me tendit une main, dont je
+me saisis avec une terreur facile à comprendre, tandis que mon bras
+s'était fortement cramponné à une plante marine. Alourdi par l'effroi,
+mon corps ne put être supporté par ces légers soutiens, et Adoa, qui ne
+voulait pas m'abandonner, tomba dans la mer; mais, aussi prudente que
+dévouée, la pauvre fille se jeta dans l'eau, la tête la première, pour
+ne pas m'écraser dans sa chute. En perdant l'appui de la plante marine,
+et malgré les efforts d'Adoa, je tombai sur les rochers de corail, et
+sans ma fidèle compagne, qui m'a traînée jusqu'au rivage, je serais
+morte bien loin de vous.</p>
+
+<p>»J'avais perdu connaissance, et vos lèvres, mon amour, ont rappelé la
+vie dans le c&oelig;ur de celle qui vous aime. Maintenant je suis bien,
+tout à fait bien; je ne souffre plus.»</p>
+
+<p>Et en répétant d'une voix tremblante cette affectueuse affirmation: «Je
+ne souffre plus,» Zéla s'endormit; mais son sommeil fiévreux, entrecoupé
+de plaintes et de tressaillements, me prouva qu'une fois encore la femme
+avait sacrifié la mère. Des présages sinistres remplirent mon âme. Ils
+me montrèrent un malheur <span class="pagenum"><a id="Page_159">[159]</a></span>que je n'osais pas concevoir: la perte de ma
+compagne bien-aimée! Mille fois heureux si j'avais eu l'énergie de
+suivre le conseil funeste que me donna le désespoir, conseil qui tuait
+mes craintes, qui anéantissait à jamais notre double existence!</p>
+
+<p>Mes hommes vinrent nous dire que la fin de l'orage laissait espérer un
+temps calme.</p>
+
+<p>Je déposai doucement Zéla sur sa couche et je fis mettre le bateau en
+état de nous recevoir. Lorsque tous les préparatifs de notre
+embarquement furent terminés, je transportai Zéla et Adoa sur des
+coussins placés dans le fond de la barque, et je ramai avec les hommes,
+tant était grande mon impatience de regagner les vaisseaux.</p>
+
+<p>Le pont du grab était rempli d'hommes quand nous rasâmes son bord comme
+un éclair, pour gagner celui du schooner.</p>
+
+<p>De Ruyter me héla pour me demander la cause de notre marche rapide.</p>
+
+<p>Sans répondre à sa question, je le suppliai de venir auprès de nous avec
+le docteur.</p>
+
+<p>Une chaise fut envoyée de la grande vergue dans notre bateau; j'y
+déposai Zéla, et, sans dire un mot, le désespoir paralysait mes lèvres,
+j'emportai la jeune femme dans ma cabine. De Ruyter et Van vinrent
+bientôt nous rejoindre, et l'un et l'autre furent douloureusement
+frappés du terrible changement qui s'était opéré en vingt-quatre heures
+dans la douce et belle figure de Zéla. De Ruyter frémit
+involontairement, <span class="pagenum"><a id="Page_160">[160]</a></span>ferma les yeux et couvrit son visage avec ses deux
+mains. L'impénétrable docteur, qui n'avait jamais montré de sympathie
+pour la douleur humaine, ôta ses lunettes afin d'essuyer les larmes qui
+aveuglaient son regard. Puis, avec une tendresse étrangère à ses
+habitudes générales, il examina les blessures de la douce patiente. Ni
+Van ni de Ruyter ne m'adressèrent de questions, et, pendant toute la
+durée de l'examen du docteur, un silence lugubre régna dans la cabine.</p>
+
+<p>Après avoir pansé la blessure de la tête, Van visita avec soin les
+contusions du corps, fit prendre à Zéla une potion soporifique et nous
+emmena avec lui sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, est-elle en danger? demandai-je à Van d'un ton aussi humble
+que celui d'un esclave adressant une question à un puissant seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, me dit Van surpris de ma douceur et de ma politesse; non, il lui
+faut des soins, du calme, du repos, de la patience.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire que la fidèle Adoa partageait les soins qui
+étaient prodigués à Zéla, dont elle habitait la cabine. La petite
+esclave souffrait moins que sa maîtresse, car ses traits n'avaient subi
+qu'un changement imperceptible, tandis que ceux de Zéla étaient devenus
+presque méconnaissables.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXXIII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_161">[161]</a></span>Je fis à de Ruyter un récit détaillé des événements qui avaient amené
+cette fatale maladie, en déplorant avec amertume la malheureuse
+conséquence que je prévoyais devoir en être l'inévitable suite.</p>
+
+<p>Afin de détourner mon esprit de cette douloureuse pensée, de Ruyter
+m'annonça que le gouverneur de l'Inde équipait une flotte afin
+d'arracher l'île Maurice des mains des Français.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nouvelle m'a été annoncée par mon correspondant, marchand
+arménien qui a réussi à connaître tous les détails de cette prochaine
+expédition. Ceci changera naturellement mes projets: nous n'avons plus
+de temps à perdre, et il faut nous mettre à l'ouvrage pour expédier
+lestement les réparations et l'équipement de nos vaisseaux.</p>
+
+<p>Dans tout autre temps cette nouvelle m'eût causé un véritable plaisir;
+mais je l'accueillis, préoccupé de <span class="pagenum"><a id="Page_162">[162]</a></span>Zéla, avec tant d'indifférence, que
+de Ruyter comprit enfin la réelle profondeur de mon désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez une tasse de café très-fort pour vous tenir éveillé, me dit de
+Ruyter.</p>
+
+<p>Je suivis machinalement ce conseil, et, pendant que mon ami me
+détaillait ses moyens d'attaque et de défense, mes yeux se fermèrent et
+je m'endormis d'un profond sommeil.</p>
+
+<p>J'appris plus tard que de Ruyter avait fait mettre une dose d'opium dans
+mon café, car, depuis l'accident arrivé à Zéla, je n'avais ni dormi ni
+mangé.</p>
+
+<p>Je me réveillai le lendemain et je courus à la cabine; j'y trouvai le
+docteur occupé de ses deux patientes.</p>
+
+<p>La jeune fille malaise était beaucoup mieux, mais la pauvre Zéla
+souffrait toujours autant. La figure de Zéla était pâle; ses yeux,
+ternes, sans chaleur, avaient un regard navrant de tristesse; ses
+lèvres, légèrement colorées par la fièvre, essayaient encore de sourire,
+mais ce sourire était pour moi plus triste que des pleurs.</p>
+
+<p>Pour plaire à de Ruyter, je pris machinalement la direction du vaisseau,
+car un emploi actif était nécessaire à mon corps, qui sans ce travail de
+tout instant eût succombé dans les tortures de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Les douleurs de Zéla devinrent bientôt si horriblement violentes, que la
+mort me parut inévitable, et je passai les nuits agenouillé auprès
+d'elle avec un désespoir <span class="pagenum"><a id="Page_163">[163]</a></span>si terrible, que le docteur tremblait lorsque
+ma voix furieuse lui demandait: «Doit-elle donc mourir?»</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un ignorant, me répondit un jour le docteur, elle vit. La
+crise dangereuse est passée; elle n'est pas plus morte que moi; elle
+dort. Ces paroles tombèrent sur mon c&oelig;ur comme une huile balsamique.
+Mon désespoir s'adoucit, et je pressai affectueusement dans les miennes
+les deux mains du docteur.</p>
+
+<p>Le calme d'un bon sommeil nuança d'un rose pâle les joues blanches de
+mon adorée Zéla; je la baisai au front, et, le c&oelig;ur plein de joie, je
+courus communiquer mon bonheur à de Ruyter.</p>
+
+<p>Tout l'équipage partagea mon enchantement, car il aimait la douceur, le
+courage et la bonté de cette chère enfant.</p>
+
+<p>De Ruyter me communiqua de nouveau les nouvelles envoyées par son
+correspondant, et nous mîmes à la voile pour gagner l'île de France. Le
+rajah, avec lequel de Ruyter était lié, lui donna à son départ une
+grande quantité de différentes huiles, car son île est aussi célèbre
+pour ses onguents que Java pour ses poisons.</p>
+
+<p>Comme le but de de Ruyter était de gagner au plus vite l'île de France,
+nous ne nous arrêtâmes à aucune des îles qui se trouvaient sur notre
+route. En passant les détroits de la Sonde, de Ruyter eut une entrevue
+avec le gouverneur de Batavia; le général Jansens confirma <span class="pagenum"><a id="Page_164">[164]</a></span>à mon ami la
+vérité des nouvelles qui lui avaient été transmises par son
+correspondant. Après avoir pris dans l'île quelques bestiaux et des
+provisions fraîches, nous continuâmes notre voyage. Pendant notre longue
+course à travers l'océan Indien, nous voguions aussi vite que possible
+sans retarder notre marche par le désir de nous trouver ensemble.
+D'ailleurs, un accident inattendu pouvait nous séparer forcément, et,
+dans cette prévision, de Ruyter m'avait donné un duplicata des dépêches
+et le pouvoir d'agir en son nom dans ses affaires particulières. Toutes
+ces prudentes et sages considérations étaient dominées par mon
+inquiétude et par l'urgente nécessité que j'avais des soins de Van
+Scolpvelt pour Zéla, qui, à mes yeux, était encore par moments entre la
+vie et la mort.</p>
+
+<p>Je marchais donc, en dépit de mes devoirs, dans le sillage du grab, car
+toutes mes espérances reposaient maintenant sur la science du brave et
+savant docteur.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXXIV</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_165">[165]</a></span>Les événements ordinaires d'un voyage sur mer ne méritent pas d'être
+mentionnés, et je suis bien certain que le lecteur trouverait autant de
+plaisir à feuilleter le livre d'un marchand qu'à parcourir le journal
+ordinaire d'un vaisseau. Je dois avouer cependant que mon c&oelig;ur était
+si plein de tristesse, que j'accordais une très-faible attention à ce
+qui se passait autour de moi. Les ailes de mon âme ne voulaient plus me
+soutenir, et mon imagination veillait sans cesse au chevet de ma pauvre
+malade. Les liens qui m'avaient uni à Zéla n'étaient point des liens
+ordinaires: oiseau chassé de la terre par les tempêtes, elle était venue
+se réfugier dans mon sein; je l'avais réchauffée, nourrie, aimée, oh!
+aimée à en mourir!</p>
+
+<p>Le docteur, qui partageait son temps entre les deux vaisseaux,
+continuait à prédire le rétablissement de Zéla; seulement il était forcé
+d'avouer que la convalescence <span class="pagenum"><a id="Page_166">[166]</a></span>serait longue et suivie d'une extrême
+faiblesse.</p>
+
+<p>Un mois après notre embarquement, vers le matin, je quittai Zéla, auprès
+de laquelle j'avais veillé pendant toute la nuit, pour aller me reposer
+sous la banne du pont. Une heure s'écoula pour moi dans un demi-sommeil,
+et j'en fus bientôt arraché par Adoa, qui, sans parler, mais la figure
+pleine de larmes, me faisait signe de courir au secours de Zéla.</p>
+
+<p>Ma femme se tordait dans les spasmes de l'agonie en criant qu'un
+incendie dévorait ses entrailles.</p>
+
+<p>Je criai au contre-maître de faire un signal au grab. Malheureusement il
+était hors de vue, et nous n'avions pas de vent.</p>
+
+<p>Je questionnai Adoa.</p>
+
+<p>&mdash;Ma maîtresse, me dit-elle, n'ayant pas mangé depuis longtemps, a
+désiré des confitures; nous avons cherché, la petite Malaise et moi, et
+j'ai trouvé cette jarre de fruits confits que vous voyez sur la table;
+maîtresse, qui aime les sucreries, en a beaucoup mangé; elle en a donné
+à la petite, et la pauvre enfant souffre les mêmes douleurs que lady
+Zéla. Quant à moi, j'ai à peine goûté aux fruits, voulant les conserver
+pour maîtresse, et cependant j'ai bien mal au c&oelig;ur; je suis sûre,
+malek, qu'il y a du poison dans cette jarre.</p>
+
+<p>Le mot <i>poison</i> traversa ma cervelle comme une flèche aiguë.</p>
+
+<p>Je regardai la jarre nouvellement ouverte, et je m'aperçus <span class="pagenum"><a id="Page_167">[167]</a></span>qu'elle
+avait été fermée avec un soin plus qu'ordinaire. Je vidai les fruits sur
+la table: c'étaient des muscades jaunes et vertes, très-belles et
+confites dans du sucre candi blanc. Si le petit serpent vert de Java,
+dont le contact du venin est mortel, s'était élevé jusqu'à mes lèvres,
+sa vue ne m'aurait pas causé un effroi plus terrible que celui de mes
+souvenirs en face de ce cadeau fatal qui venait de la veuve. Je me
+rappelai aussitôt que, dans la maison de cette horrible femme, j'avais
+mangé de pareilles muscades, que ces muscades m'avaient fait mal. Quand
+je m'en plaignis en riant à la veuve, une vieille esclave, dont j'avais
+gagné les bonnes grâces par quelques présents et surtout par le don d'un
+morceau de papyrus chargé d'hiéroglyphes, papyrus qui était à ses yeux,
+suivant mes paroles, un laissez-passer pour le ciel, me dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous déjà chagriné ma maîtresse? Si cela est, il faut me
+reprendre le passe-port qui conduit au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous avez mangé des muscades.</p>
+
+<p>&mdash;Quel danger y a-t-il à croquer de si bons fruits?</p>
+
+<p>&mdash;Un des maris de ma maîtresse m'a fait un jour la même question, et il
+n'ajouta aucune foi à ma réponse, parce que les hommes sont incrédules,
+parce qu'ils n'écoutent point les vérités dites par les vieilles femmes,
+mais qu'ils attachent une confiance aveugle aux mensonges des jeunes et
+des belles. Ma maîtresse <span class="pagenum"><a id="Page_168">[168]</a></span>vit un jour un homme plus aimable que son
+mari, et le lendemain elle donna à mon maître une jarre de muscades: il
+mourut; l'homme aimé entra dans la maison et mit à ses pieds les
+pantoufles encore tièdes du défunt, et il se coiffa avec le turban de
+celui qui n'était plus! Tant que maîtresse vous aime, vous n'avez rien à
+craindre; mais prenez garde! sa haine est aussi fatale que le poison de
+l'arbre cheetic, de l'arbre maudit qui pousse dans les jungles et sur
+lequel le soleil ne repose pas ses rayons.</p>
+
+<p>L'avertissement de la vieille esclave m'avait rendu prudent; pas assez,
+mon Dieu, puisque j'avais permis que ses cadeaux fussent reçus à mon
+bord.</p>
+
+<p>Effrayée de mon silence, qui ne dénonçait que mieux la fureur que
+j'éprouvais contre l'horrible femme, Zéla m'attira doucement à elle et
+me dit presque gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Je puis supporter toutes les douleurs, à l'exception de celle de vous
+voir souffrir. Vos regards m'épouvantent, mon amour; prenez cette
+grenade que le poëte Hafiez appelle la perle des fruits: elle
+rafraîchira vos lèvres brûlantes.</p>
+
+<p>Le calme de Zéla était sur le point de ranimer mes espérances, lorsqu'il
+fut suivi par des tressaillements nerveux, par une agonie qui défigura
+complétement ses traits.</p>
+
+<p>Quand le docteur arriva, son premier regard fut la poignante surprise de
+la science impuissante. Il examina cependant la jarre, étudia les
+souffrances des <span class="pagenum"><a id="Page_169">[169]</a></span>deux malades, et fut contraint de déclarer la présence
+du poison.</p>
+
+<p>Je n'ai pas la force de détailler les souffrances de Zéla; elle dépérit
+de jour en jour. Je ne quittais jamais sa cabine, et aux instants
+lucides nous pleurions dans les bras l'un de l'autre notre prochaine et
+funeste séparation.</p>
+
+<p>Un soir la vigie cria:</p>
+
+<p>&mdash;Île de France!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Zéla, combien je suis contente, mon bien-aimé mari; nous
+allons aller à terre; mais il faudra m'emporter dans vos bras, mon
+amour, car je suis incapable de marcher.</p>
+
+<p>J'étais agenouillé auprès du lit de la pauvre enfant, et ses bras
+amaigris entouraient mon cou.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien heureuse, murmura-t-elle d'une voix défaillante, bien
+heureuse; je vis dans ton c&oelig;ur, donne-moi tes lèvres, serre-moi dans
+tes bras.</p>
+
+<p>Je posai mes lèvres sur les siennes, et ce chaste et doux baiser emporta
+l'âme de Zéla.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXXV</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_170">[170]</a></span>Il me serait impossible de dépeindre l'épouvantable douleur que je
+ressentis et que je ressens encore aujourd'hui, quoique mon c&oelig;ur soit
+presque épuisé de souffrance. La mort de Zéla fut l'anéantissement moral
+et physique de tout mon être, et je pris dans mes allures, dans mes
+actions, dans mon air, une roideur et un stoïcisme que le Turc le plus
+grave, ou le plus roide des lords, m'eût certainement enviés. À en juger
+par ma physionomie, j'étais l'homme le plus indifférent et le plus
+heureux de la terre; toutes mes actions étaient réglées avec une gravité
+méthodique, et je n'exprimais jamais ni un regret du passé ni une
+plainte sur mon sort présent. Je remplissais avec soin, avec attention,
+les devoirs les plus ennuyeux et les plus monotones, buvant de l'opium
+pour dormir, travaillant du matin au soir pour ne pas penser.</p>
+
+<p>Après avoir communiqué à de Ruyter les intentions <span class="pagenum"><a id="Page_171">[171]</a></span>que j'avais de rendre
+les derniers devoirs à Zéla, je transportai une bonne partie de mes
+hommes sur le grab, et nous nous séparâmes.</p>
+
+<p>Le grab se dirigea vers le port de Saint-Louis, et moi, je me rendis à
+Bourbon, qui est au sud-est de l'île, et où nous avions déjà jeté
+l'ancre.</p>
+
+<p>Il était convenu qu'après une conversation avec le gouverneur et l'envoi
+des dépêches, de Ruyter viendrait me joindre par terre, accompagné du
+rais et du docteur.</p>
+
+<p>Je n'avais gardé sur le schooner que les hommes nécessaires à la
+man&oelig;uvre et principalement les natifs de l'Est, les restes fidèles de
+la tribu maintenant sans chef. Nous jetâmes l'ancre pendant la nuit dans
+le port de Bourbon.</p>
+
+<p>Pendant le court intervalle qui sépare la mort de la décomposition,
+j'avais cherché par quels moyens les moins répulsifs je pouvais disposer
+du corps de Zéla. Le réceptacle ordinaire de la mort occupa
+naturellement mes premières pensées, et le berceau de fleurs que nous
+avions construit de nos propres mains dans l'odoriférant jardin de de
+Ruyter me semblait être un endroit convenable; mais je me souvins qu'en
+bêchant la terre, j'y avais trouvé des myriades de vers et d'insectes.
+Je changeai donc d'idée pour considérer le pur et blanc tombeau de la
+mer; le souvenir de Louis détruisit encore ce second projet.</p>
+
+<p>Il m'était impossible de faire embaumer Zéla; je résolus donc de
+détruire le corps de cet ange par le feu, <span class="pagenum"><a id="Page_172">[172]</a></span>ou plutôt de ne pas le
+détruire, mais de le rendre à son état primitif en le mêlant aux
+éléments dont il est un atome.</p>
+
+<p>De Ruyter trouva l'idée bonne, et Van Scolpvelt se chargea volontiers de
+fournir tout ce qui était nécessaire à l'exécution de ce projet, dont il
+connaissait parfaitement la pratique.</p>
+
+<p>Je débarquai au point du jour pour choisir un endroit propice à cette
+triste cérémonie, et j'envoyai une partie de mon équipage arabe y
+dresser une tente et rassembler autour d'elle une grande quantité de
+bois sec. Je passai le reste de la journée en contemplation devant les
+restes chéris de celle qui avait été pour moi ce qu'est le soleil pour
+la terre.</p>
+
+<p>La petite fille malaise était guérie; mais Adoa, tombée dans une
+insensibilité abrutissante, ne mangeait que contrainte par la force, et
+ne dormait plus.</p>
+
+<p>De Ruyter signala son approche. J'avais revêtu Zéla d'une veste jaune
+ornée de rubis; sa chemise et son ample pantalon étaient en crêpe de
+l'Inde et brodés d'or. Les vêtements extérieurs de la jeune femme
+formaient un voile neigeux de fine mousseline; ses pantoufles, sa
+coiffure et ses cheveux étaient couverts de perles fines. Je gardai pour
+tout souvenir visible une longue natte de ses beaux cheveux noirs.</p>
+
+<p>L'heure approchait enfin; je baisai les paupières closes de cette
+idolâtrée créature; j'enveloppai son frêle corps dans les plis d'un
+manteau arabe, et je me rendis sur le rivage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_173">[173]</a></span>D'un pas ferme, je marchai droit au bûcher, car je regardais sans les
+voir les hommes rassemblés autour de moi; les paroles qu'ils
+m'adressaient n'étaient qu'un son, je ne voyais ni je n'entendais rien.</p>
+
+<p>Un noir fourneau de fer, à la forme allongée comme celle d'un cercueil,
+fut placé sur le bûcher. Je le vis, mais sans comprendre sa destination;
+car, pendant quelques minutes, je restai debout, tenant pressé contre
+mon sein le frêle fardeau dont l'abandon était pour moi une mortelle
+douleur. La nécessité m'imposa l'obligation de finir ce que j'avais
+commencé; avec des soins et la douceur d'une mère qui couche son enfant
+dans un berceau, j'étendis Zéla dans la sombre coquille. De Ruyter et le
+rais usèrent de violence pour m'entraîner loin du bûcher. Je voulus
+parler; mes lèvres ne produisirent aucun son; je suppliai par signes de
+me rendre ma liberté; de Ruyter refusa, et je restai sans force,
+anéanti, presque fou.</p>
+
+<p>Un cri de terreur poussé par Van, qui arrachait Adoa des flammes où elle
+s'était jetée, attira l'attention de mes hommes, qui me relâchèrent. Je
+courus vers le bûcher, avec la même pensée qui avait conduit la jeune
+fille malaise; mais mes forces me trahirent, et je tombai sur le sable,
+ne brûlant que mes mains là où j'aurais voulu me consumer tout entier.</p>
+
+<p>Quand je repris mes sens, j'étais couché dans un hamac à bord du
+schooner.</p>
+
+<p>Les affaires de de Ruyter le contraignirent à rester à Port-Louis; mais
+il vint souvent me voir pour m'engager <span class="pagenum"><a id="Page_174">[174]</a></span>à le suivre à la ville. Toutes
+ses prières furent vaines; ma vie était dans la cabine solitaire du
+schooner, mes pensées sur la petite boîte qui contenait les cendres de
+Zéla.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CXXVI</h2>
+
+
+<p>Un mois après la mort de Zéla, de Ruyter, me trouvant plus calme, me dit
+qu'il avait obtenu du gouverneur de l'île la permission de porter des
+dépêches en Europe.</p>
+
+<p>Le mot Europe me causa involontairement une sorte d'effroi; mais bientôt
+la réflexion me fit désirer ce voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais, dis-je à de Ruyter, me transporter au bout du monde; je
+voudrais oublier le passé, car le passé me tue.</p>
+
+<p>Mon chagrin ne me rendait pas égoïste, et, avant de songer à nos
+préparatifs de départ, je demandai à de Ruyter ce que nous devions faire
+d'Adoa, de la <span class="pagenum"><a id="Page_175">[175]</a></span>petite Malaise et des Arabes qui avaient appartenu à
+Zéla. Après de mûres délibérations, il fut convenu que le rais, déclaré
+chef de cette petite tribu, l'emmènerait dans son pays. Nous donnâmes au
+rais une somme considérable pour lui-même, et chaque homme reçut pour sa
+part assez d'argent pour n'avoir plus rien à désirer.</p>
+
+<p>Je savais si bien qu'il serait inutile de raisonner avec Adoa sur la
+nécessité de notre séparation, que je priai de Ruyter d'employer la ruse
+pour éloigner cette enfant.</p>
+
+<p>La partie orientale de notre équipage fut mise à terre, le grab vendu,
+et les Européens de son bord se transportèrent sur le schooner.</p>
+
+<p>Quand Adoa eut découvert que le vaisseau portant les cendres de sa
+maîtresse avait quitté le port, elle s'échappa des mains du rais, mit à
+la mer un bateau du pays et quitta le havre avec le vent de terre.
+L'esprit de la pauvre fille n'était occupé que d'une seule chose, du
+désir de rattraper le schooner. Elle n'avait point réfléchi à la folie
+de son entreprise, et quant aux dangers, elle ne pouvait pas les
+comprendre.</p>
+
+<p>Quand le rais eut appris la disparition d'Adoa, il suivit ses traces,
+équipa une chaloupe et fit une longue course sur la mer, en suivant
+notre piste. Pendant deux jours les recherches du rais furent sans
+résultat; enfin, il découvrit à l'extrémité de l'île de France, voguant
+seule au gré des flots, une petite barque du pays. C'était celle qui
+manquait au port. La mort d'Adoa était <span class="pagenum"><a id="Page_176">[176]</a></span>certaine, mais il me fut
+impossible d'en pénétrer le mystère.</p>
+
+<p>Les désespérantes nouvelles annoncées par le rais me firent autant
+souffrir que si la lame d'une épée eût traversé mon c&oelig;ur; je
+tressaillis dans tout mon être, j'eus froid, j'eus chaud, et mes mains
+crispées se joignirent en s'élevant peut-être vers le ciel, d'où vient
+toute douleur, comme aussi toute espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite Adoa! m'écriai-je, pauvre corps séparé de ton âme,
+pauvre esprit séparé de ton c&oelig;ur, tu t'es jetée éperdue sur les
+traces éternellement effacées de celle qui est partie, tu t'es jetée à
+leur recherche sur l'Océan immense, sur cette plaine désormais déserte
+pour toi comme elle l'est pour l'amant, pour le mari, pour celui qui a
+aimé et qui aimera toujours Zéla. Va, pauvre oiseau, va mouiller tes
+ailes dans les vagues blanchissantes de la mer, va les y replier, va
+t'endormir dans leur draperie d'écume, va, pauvre fille, nous sommes
+séparés; Zéla est morte et personne ne t'aimerait plus sur la terre!</p>
+
+<p>Au milieu de ma vive souffrance, je ressentis intérieurement une sorte
+de joie mêlée de surprise; toute la sensibilité de mon c&oelig;ur n'était
+pas détruite, puisque j'avais encore des larmes pour la cruelle
+disparition de la dévouée servante de Zéla.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, me disais-je intérieurement, pourquoi de Ruyter a-t-il mis
+obstacle à mon désir d'emmener Adoa? pourquoi a-t-il non-seulement
+conseillé, mais presque exigé que j'en confiasse le soin au vieux rais;
+<span class="pagenum"><a id="Page_177">[177]</a></span>près de moi Adoa eût moins souffert, nous eussions parlé de Zéla, et
+les souvenirs sont les consolations de la douleur. Pour la première fois
+de ma vie, je regrettais d'avoir soumis ma volonté à celle de de Ruyter;
+pour la première fois de ma vie, je trouvais en défaut le jugement si
+sain et si impartial de mon brave compagnon.</p>
+
+<p>En face des déplorables conséquences d'une faute si involontairement
+commise, je jurai de ne plus obéir qu'à la propre impulsion de mes
+sentiments, et ce serment, je l'ai si bien tenu, que les bonnes ou
+mauvaises fortunes qui ont depuis accompagné mes actions ainsi que mes
+entreprises n'ont eu à remercier de leur succès que moi-même, et à se
+plaindre de leur défaite qu'à moi-même.</p>
+
+<p>Je ne puis me souvenir d'aucun événement digne d'être mentionné avant
+notre départ de l'île de France, ni pendant notre voyage. Nous fûmes
+poursuivis plus d'une fois, mais je ne connaissais pas de vaisseaux
+capables de lutter de vitesse avec le schooner, et les incidents de
+notre trajet ne m'en firent pas connaître. Dans la mer de la Manche, des
+croiseurs anglais nous entourèrent; mais nous eûmes l'adresse d'éviter
+les attaques des uns et de fuir les approches des autres.</p>
+
+<p>Après un voyage d'une extrême rapidité, nous jetâmes l'ancre dans le
+port de Saint-Malo, en France, port constamment rempli, à cette époque,
+de bâtiments, d'armateurs et de vaisseaux de guerre.</p>
+
+<p>Dès que nous fûmes en rade, de Ruyter partit pour Paris afin de délivrer
+ses dépêches au gouvernement, <span class="pagenum"><a id="Page_178">[178]</a></span>et je restai seul avec mes hommes à bord
+du schooner.</p>
+
+<p>Nous avions en arrimage une forte cargaison de thé de première qualité,
+des épices, et, par un hasard dont je ne me rendis pas compte, plusieurs
+tonneaux de sucre blanc cristallisé. Le motif qui me fait insister sur
+la possession de ce dernier article est l'extrême élévation de son prix
+à l'époque de mon arrivée en France. Cette élévation de prix était si
+extraordinaire, que la vente de ces quelques tonneaux paya amplement
+tous les frais de notre voyage. Les divers produits des îles
+occidentales nous firent également réaliser d'énormes bénéfices, et je
+compris, en voyant scintiller dans mes mains, en échange de mes denrées,
+une grande quantité d'or, que le commerce, bien mieux que la guerre, est
+la source où le travail puise réellement les richesses. Mais cette
+réflexion n'excitait en moi aucune cupidité, aucun désir: sans mépriser
+la fortune, je ne l'enviais pas, et je ne me sentais aucune envie de
+travailler pour la conquérir. Depuis mon retour en Angleterre, mes idées
+générales ont pris sur bien des choses une autre forme, un autre aspect,
+mais elles n'ont point encore admis cet amour de possession, de luxe et
+de dépenses qui occupe, ou, pour mieux dire, qui absorbe si complétement
+le c&oelig;ur de la plupart des hommes.</p>
+
+<p>La nécessité et la possibilité de secourir les malheureux, je ne vois
+rien au delà.</p>
+
+<p>Les occupations continuelles du bord, les privations qui accompagnent
+toujours un voyage fait dans un <span class="pagenum"><a id="Page_179">[179]</a></span>vaisseau encombré d'hommes et de
+marchandises, la nécessité de surveiller l'ordre intérieur et la marche
+du schooner, en occupant mon esprit, avaient forcé mes muscles lassés à
+reprendre leur vigueur première. Néanmoins j'étais toujours moralement
+abattu, et mon corps était si maigre, que la peau semblait prête à
+chaque instant à livrer passage à mes os. Ma figure hagarde et soucieuse
+eût révélé à l'observateur le moins perspicace combien j'avais dû
+souffrir. En effet, il était presque extraordinaire que la douleur eût
+si violemment meurtri la nature vigoureuse d'un homme à peine âgé de
+vingt et un ans, d'un homme qui avait à peine atteint ce nombre d'années
+qui le dégage de toute entrave, qui le fait libre. Libre! quelle
+dérision! c'est-à-dire maître d'errer comme Caïn, et de péniblement
+gagner, loin des siens, à la sueur de son front, quelque immonde
+nourriture!</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>CONCLUSION</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_180">[180]</a></span>Je passai à Saint-Malo, tantôt errant dans la ville, tantôt surveillant
+le schooner, huit longs jours d'attente. Enfin, de Ruyter arriva de
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Les heures m'ont paru des siècles, lui dis-je en essayant de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! me répondit de Ruyter, vous êtes toujours pâle,
+toujours triste; je donnerais bien des choses pour vous voir gai...</p>
+
+<p>&mdash;Gai! de Ruyter, m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Sinon bien portant, reprit vivement de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;La santé reviendra... Qu'avez-vous fait à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu avec l'empereur Napoléon de très-longues conférences; mais Sa
+Majesté me paraît si absorbée par ses projets de la conquête de
+l'Europe, qu'elle s'intéresse peu pour le moment à ce qui se passe dans
+les autres parties du monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_181">[181]</a></span>«&mdash;J'aurais la possibilité, avait dit l'empereur, d'accaparer le
+commerce des Indes occidentales comme l'ont fait les Anglais, que je
+reculerais devant cet accaparement, tant je suis convaincu qu'il
+enrichirait de simples particuliers, en finissant tôt ou tard par ruiner
+la nation, et les Anglais apprécieront un jour la justesse de cette
+remarque, s'ils continuent à agir comme ils agissent dans ce moment.</p>
+
+<p>»&mdash;Votre pensée est la mienne, sire, répondit de Ruyter; mais, comme le
+fondement de la puissance politique de l'Angleterre est dans son
+commerce, ce commerce même devient pour nous le point vulnérable de
+notre attaque. L'Angleterre possède l'île de France, qui a deux bons
+ports, celui de Saint-Louis, celui de Bourbon...</p>
+
+<p>»&mdash;Comment! s'écria l'empereur, croyez-vous que la richesse et le sang
+de la France soient d'assez peu de valeur pour être sacrifiés au
+maintien des îles dans l'océan Indien; îles qui ne sont que de vaines
+pyramides faites pour célébrer la mémoire d'une dynastie maudite, dont
+le nom devrait être rayé des pages de l'histoire?</p>
+
+<p>»&mdash;Mais le nom? dit de Ruyter avec l'intrépide franchise qui
+caractérisait l'illustre marin.</p>
+
+<p>»&mdash;Le nom! interrompit vivement l'empereur: les chétifs rochers ainsi
+désignés sont pour moi de trop peu de valeur; que les Anglais les
+gardent! ils y tiennent pour la légitimité de leurs appellations.
+Parlez-moi maintenant de l'état actuel de l'Inde. Peut-on y faire
+<span class="pagenum"><a id="Page_182">[182]</a></span>quelque chose? Donnez-moi votre opinion sur ce grave sujet. Nous avons
+entendu parler de vous, de Ruyter; votre nom est un nom célèbre, grand,
+et qui mérite la réputation qu'on lui a faite, l'estime dont je
+l'honore! Je veux être votre pionnier, je veux vous donner le moyen de
+vous élever encore: je veux aider à l'accroissement de votre fortune de
+gloire, de vaillance et de grandeur. Votre pays, la Hollande, nation
+vraiment commerciale, peut devenir rapidement grande; mais sa splendeur
+ne sera jamais que passagère. Pour durer toujours, il faut qu'une nation
+soit bâtie sur les fondements de son propre sol. Nous n'avons nulle
+difficulté pour trouver des chefs à mes soldats. Regardez ces hommes, de
+Ruyter (et l'empereur désigna au commodore un régiment de ses gardes
+formé en ligne en dehors des Tuileries): il n'y a pas un homme parmi eux
+qui ne puisse être un général habile, et bien certainement plusieurs
+porteront les épaulettes d'officier. Mais si je possède de bons soldats,
+j'ai vainement cherché des de Witt, des de Ruyter, des Van Tromp. Si je
+tenais sous mes ordres de pareils hommes, j'anéantirais demain les
+remparts de bois qui entourent l'Angleterre, remparts vantés, qui,
+pareils aux murs de la Chine, ne sont formidables qu'en raison de
+l'impuissance des nations voisines. Les Français ont tous le tempérament
+bilieux: sur terre ils sont de bronze, sur l'Océan ils ont le mal de
+mer. J'aurais été marin si mon foie l'avait permis. Je ne suis jamais
+entré dans un bateau sans que son balancement naturel me rendît aussi
+impuissant <span class="pagenum"><a id="Page_183">[183]</a></span>qu'une femme. Nos amiraux sont encore moins aguerris. Je me
+souviens qu'étant un jour à Boulogne, deux commandants me dirent que la
+vue seule des vaisseaux se balançant dans le port leur donnait mal au
+c&oelig;ur. Un Anglais restera un an sur mer, et se fatiguera d'un séjour
+d'une semaine sur terre. Les Anglais sont nés marins, nous sommes nés
+pour être soldats, pour fuir et détester l'eau.</p>
+
+<p>«Maintenant dites-moi un mot sur les natifs, sur les princes de l'Inde;
+parlez-moi de la population, du caractère particulier de ces peuples, et
+surtout de leur courage et de leur habileté.»</p>
+
+<p>Quand de Ruyter eut répondu aux questions de l'empereur, Napoléon resta
+un instant pensif, puis il ajouta:</p>
+
+<p>«Il est bizarre que les Turcs et les Chinois soient les seuls peuples
+qui aient atteint le résultat naturel d'une conquête, c'est-à-dire une
+véritable augmentation de force nationale. Si l'intolérance et la
+bigoterie leur ont prêté de puissants secours, les Anglais auraient dû
+égaler en succès les Chinois et les Turcs, car ils sont encore plus
+intolérants et plus bigots.»</p>
+
+<p>Napoléon accorda plusieurs audiences à de Ruyter, car il aimait à causer
+sans réserve avec cet homme au c&oelig;ur fort, à l'esprit fin, au
+dévouement sans bornes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, politique à part, me dit de Ruyter, il faut songer maintenant à
+prendre un parti. Voulez-vous agir sagement? Voulez-vous rentrer dans
+votre pays natal? <span class="pagenum"><a id="Page_184">[184]</a></span>Je crois nécessaire que vous vous informiez des
+changements qui ont pu survenir dans votre famille. Elle est nombreuse,
+elle est riche; vous y trouverez peut-être quelqu'un digne de votre
+affection. Vous avez tort, mon cher garçon, bien tort, croyez-moi, de
+vouloir rompre toute relation avec les personnes qui vous sont
+attachées, sinon par le c&oelig;ur, du moins par les liens du sang. Votre
+santé demande des soins, des soins journaliers, constants et dirigés par
+le c&oelig;ur. Cherchez une fem...</p>
+
+<p>&mdash;De Ruyter!... m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Un voyage en Amérique pendant la dure saison d'hiver serait
+infailliblement votre perte, répondit de Ruyter, sans relever
+l'interruption violente du jeune homme; essayez de passer quelques mois
+à Londres, cherchez des distractions. Aux premiers jours du printemps je
+reviendrai, et, si le c&oelig;ur vous en dit, nous partirons ensemble pour
+l'Amérique.</p>
+
+<p>J'eus beaucoup de peine à trouver raisonnables les conseils de de
+Ruyter, et ce ne fut qu'après une longue résistance que je parvins à les
+trouver justes et à me décider à les suivre.</p>
+
+<p>Le moment de notre séparation était proche: le schooner était prêt à
+lever l'ancre, et les Américains de de Ruyter avaient grand désir de
+quitter les côtes de France. Le départ de mon ami était fixé pour le
+lendemain; quant au mien, je ne me sentais pas le courage de lui
+assigner une époque fixe.</p>
+
+<p>Quelques heures avant le départ, un courrier de <span class="pagenum"><a id="Page_185">[185]</a></span>Paris vint apporter à
+de Ruyter une dépêche signée de l'empereur. Napoléon appelait auprès de
+lui le brave marin. De Ruyter partit, et revint m'annoncer deux jours
+après qu'une mission importante l'envoyait en Italie.</p>
+
+<p>Il fut décidé que le schooner rentrerait en Amérique sous le
+commandement du contre-maître, auquel de Ruyter donna ses pleins
+pouvoirs.</p>
+
+<p>Je vis partir le beau vaisseau avec un véritable serrement de c&oelig;ur,
+et mes yeux, aveuglés par un brouillard qui ressemblait à des larmes,
+suivirent ses voiles ondoyantes jusque dans les brumes de l'horizon.</p>
+
+<p>Au moment de me séparer de de Ruyter, de cet homme au noble c&oelig;ur, au
+noble visage, de cet homme que j'aimais si tendrement, que j'aimais
+comme on aime quand les sentiments sont jeunes et forts, le peu
+d'énergie qui me soutenait encore m'abandonna complétement; je me sentis
+mourir, et mes paroles, étranglées dans ma gorge, ne montèrent à mes
+lèvres qu'avec un bruissement de sanglots.</p>
+
+<p>De Ruyter partageait ma souffrance, car sa figure basanée devint couleur
+de plomb.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, du courage, mon cher Trelawnay, mon cher enfant, me dit de
+Ruyter en me prenant le bras avec un geste paternel; du courage et de
+l'espoir: dans trois mois nous nous reverrons.</p>
+
+<p>Je baissai tristement la tête, j'étais anéanti par cette nouvelle
+douleur.</p>
+
+<p>De Ruyter partit; je n'eus pas la force d'assister à <span class="pagenum"><a id="Page_186">[186]</a></span>ce départ. Je
+n'avais plus ni larmes, ni battements de c&oelig;ur, ni désirs, ni
+espérances; j'étais un cadavre animé. La nuit qui suivit notre
+séparation fut pour moi une nuit affreuse. J'appelai la mort de tous mes
+v&oelig;ux, me voyant seul, sans ami, sans amour, sans patrie, sans
+famille.</p>
+
+<p>La première mission de l'empereur envoya donc de Ruyter en Italie; il y
+passa deux mois, et pendant ces deux mois nous échangeâmes des lettres
+remplies du désir de nous revoir, de repartir ensemble, de continuer
+l'un avec l'autre nos périlleux et émouvants voyages.</p>
+
+<p>À son retour d'Italie, de Ruyter, qui avait à peine eu le temps de
+m'annoncer son arrivée en France, fut envoyé par Napoléon sur les côtes
+de la Barbarie. Ce voyage fut fatal à mon noble de Ruyter; les journaux
+m'apprirent qu'en avançant vers Tunis, la corvette commandée par de
+Ruyter rencontra une frégate anglaise; au moment où on signalait
+l'approche du vaisseau ennemi, de Ruyter s'élança sur la poupe, afin de
+jeter ses dépêches dans la mer: la frégate fit feu, et une volée de
+caronades coupa la corde du drapeau et balaya tous ceux qui se
+trouvaient sur le pont.</p>
+
+<p>Le corps de de Ruyter fut trouvé par les vainqueurs enveloppé dans les
+plis du noble drapeau pour lequel il avait si longtemps et si
+victorieusement combattu.</p>
+
+<p>Je continuerai un jour l'histoire de ma vie, dont ce livre n'est qu'une
+période; mais je dois dire, avant de le terminer, que je suis heureux de
+voir le soleil de la <span class="pagenum"><a id="Page_187">[187]</a></span>liberté éclairer les pâles esclaves de l'Europe.
+L'esprit de l'indépendance voltige comme un aigle au-dessus de la terre,
+et l'esprit des hommes en reflète les brillantes couleurs. Les yeux et
+les espérances des bons et des sages sont fixés sur la France, et chaque
+c&oelig;ur bat et sympathise avec elle. Il me semble que ceux qui vivent
+maintenant ont survécu à un siècle de désespoir.</p>
+
+<p class="center">FIN<span class="pagenum"><a id="Page_188"></a></span></p>
+
+
+<hr />
+<h3 class="p4">UN COURTISAN</h3><p><span class="pagenum"><a id="Page_189">[189]</a></span></p>
+
+<p class="center smaller">&mdash;IMITÉ DE L'ANGLAIS&mdash;</p>
+
+
+
+<hr class="c15"/>
+<h2>I</h2>
+
+
+<p>À l'avénement de la maison d'Autriche au trône d'Espagne, les intrigues
+de cour tiraillèrent en tous sens l'autorité royale, et répandirent sur
+les premiers temps de ce règne leurs ténébreuses influences.</p>
+
+<p>Philippe III, monarque indolent, faible et superstitieux, avait
+abandonné aux mains du duc de Lerme les rênes du gouvernement. Le duc,
+avide de plaisirs et possesseur de richesses immenses, dont il faisait
+un usage plus fastueux que noble, partageait avec Rodrigues Calderon le
+pouvoir qu'il tenait du roi. Issu d'une famille obscure, mais doué d'un
+caractère audacieux et d'un génie supérieur, Calderon était une créature
+du duc de Lerme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_190">[190]</a></span>La nature et la fortune l'avaient généreusement servi; mais, si grand
+que fût son mérite, Calderon dut moins à ses talents qu'à l'ardeur avec
+laquelle il poursuivait les infidèles, l'immense autorité dont il
+parvint à s'emparer.</p>
+
+<p>À l'époque où ce récit commence, le roi, cédant aux sollicitations
+incessantes de l'inquisition, avait résolu de chasser d'Espagne tout le
+peuple maure, c'est-à-dire la partie de la population la plus riche, la
+plus active et la plus industrieuse du royaume.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux, avait dit le bigot monarque,&mdash;et ces paroles avaient
+été saluées par les acclamations enthousiastes du clergé
+catholique,&mdash;j'aimerais mieux dépeupler mon royaume que d'y voir un seul
+hérétique.</p>
+
+<p>Le duc de Lerme seconda le roi dans l'exécution de ce projet fatal, qui
+lui fit perdre des milliers de sujets dévoués. Il espérait, pour prix de
+son zèle, le chapeau de cardinal, qu'il obtint en effet, peu de temps
+après. De son côté, Calderon se montra animé d'une haine si vigoureuse
+contre les Maures, il fut si ingénieux dans les cruautés qu'il exerça
+contre eux, qu'il semblait plutôt guidé par une vengeance personnelle
+que par son dévouement aux intérêts de la religion. Son acharnement dans
+la répression lui attira les bonnes grâces du monarque, et cette royale
+faveur, il ne la dut pas seulement au duc de Lerme, mais aussi au moine
+fray Louis de Aliaga, célèbre jésuite, confesseur du roi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_191">[191]</a></span>Cependant les calamités de toute espèce occasionnées par cette barbare
+croisade, qui engloutit les revenus de l'État et causa la ruine d'une
+foule de grands d'Espagne, dont les Maures cultivaient et exploitaient
+avec autant d'intelligence que de probité les immenses domaines,
+attirèrent sur la tête de Calderon le courroux du peuple espagnol. Mais
+les ressources extraordinaires de Calderon, son audace et son habileté
+consommée dans l'art de l'intrigue, l'aidèrent à conserver et même à
+augmenter encore son autorité. Il s'était rendu nécessaire au monarque,
+qui, bien qu'à la fleur de l'âge, n'avait qu'une santé faible et
+précaire. D'ailleurs, Calderon avait également su se faire un ami de
+l'héritier présomptif du trône. Cette conduite lui était dictée par la
+politique même de Philippe III; en effet, celui-ci redoutait l'ambition
+de son fils, qui, dès l'enfance avait déployé des talents qui l'eussent
+rendu redoutable, s'il ne se fût plongé dans les plaisirs et la
+débauche. Le rusé monarque s'applaudissait d'avoir donné pour compagnon
+de plaisirs à son fils un homme haï du peuple, comme l'était Calderon;
+il pensait avec raison que, moins le prince est populaire, plus puissant
+est le roi.</p>
+
+<p>Cependant un complot formidable se tramait à la cour pour renverser à la
+fois le duc de Lerme et Calderon, son confident.</p>
+
+<p>Le cardinal ministre, afin de conserver et de cimenter son autorité,
+avait placé son fils, le duc d'Uzeda, dans un poste qui lui permettait
+d'approcher à chaque <span class="pagenum"><a id="Page_192">[192]</a></span>instant de la personne du roi; mais la perspective
+du pouvoir excita l'ambition d'Uzeda, et bientôt il n'eut plus qu'un
+but: celui de supplanter et d'évincer son père.</p>
+
+<p>Sans Calderon, il eût aisément réussi dans son projet; mais il trouvait
+un obstacle presque invincible dans la vigilance et le génie de cet
+homme, qu'il détestait comme rival, méprisait comme parvenu, redoutait
+comme ennemi.</p>
+
+<p>Philippe fut bientôt au courant des intrigues et des menées des deux
+partis, et, toujours dissimulé dans sa politique de roi et d'Espagnol,
+il prit plaisir à suivre les progrès de ces luttes incessantes.</p>
+
+<p>Les fréquentes missions dont Calderon fut chargé, notamment à la cour de
+Portugal, permirent à Uzeda de s'insinuer de plus en plus dans la
+confiance du roi. Calderon ne se défiait pas assez de son rival, et le
+traitait peut-être avec trop de dédain; il ne pouvait voir en lui un
+successeur, car Uzeda, bien que doué d'une certaine habileté comme
+courtisan, eût été néanmoins incapable de remplir les fonctions de
+premier ministre.</p>
+
+<p>Telle était la position respective des acteurs du drame que nous allons
+raconter, et dont la première scène va se passer dans l'antichambre de
+don Rodrigues Calderon, où plusieurs seigneurs attendaient, un matin, le
+lever du ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! c'est à n'y plus tenir, s'écria don Félix de Castra, vieil
+hidalgo dont les traits anguleux, le menton <span class="pagenum"><a id="Page_193">[193]</a></span>pointu et la petite taille
+attestaient la pureté du sang espagnol qui coulait dans ses veines.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit à son tour don Diego Sarmiente de Mendoza, voici plus de
+trois quarts d'heure que j'attends une audience d'un homme qui se serait
+autrefois trouvé fort honoré si je lui eusse ordonné de faire avancer
+mon carrosse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! messieurs, puisque vous n'aimez pas à faire antichambre, pourquoi
+venir ici? Don Rodrigues se soucie fort peu de votre présence, répondit
+d'un ton assez brusque un jeune homme de bonne mine, dont le tempérament
+fougueux et irritable se trahissait par une pantomime animée. Il
+parcourait à pas pressés l'appartement, heurtant ça et là les groupes de
+courtisans qu'il rencontrait, puis il s'arrêtait brusquement, relevait
+sa moustache et son manteau, jouait avec le manche de sa dague,
+plongeait un fier regard dans la foule, et, par ses observations
+piquantes, faisait monter le rouge au visage des courtisans. Étranger à
+la cour, il s'était fait dans les camps une réputation de générosité et
+de valeur chevaleresque. Ce brave soldat se nommait don Martin Fonseca
+et était d'illustre origine; ses aïeux avaient conservé intact l'éclat
+de leur blason, mais c'était l'unique héritage qu'ils lui eussent
+transmis. Ajoutons qu'il était parent à un degré éloigné du premier
+ministre, le cardinal duc de Lerme.</p>
+
+<p>Appelé dans son enfance à jouir un jour de l'immense fortune de son
+oncle maternel, Fonseca avait été introduit à la cour par le cardinal
+ministre, qui en <span class="pagenum"><a id="Page_194">[194]</a></span>avait fait un page. Mais la rude franchise du jeune
+Fonseca s'accommoda fort mal de l'atmosphère et de l'étiquette d'une
+cour hypocrite et bigote. Plus d'une fois, il offensa gravement le
+premier ministre, et celui-ci, malgré toute sa puissance, comprit que
+son parent ne ferait jamais son chemin à Madrid; aussi chercha-t-il
+quelque prétexte honnête pour l'éloigner du palais. À cette époque,
+l'oncle de Fonseca se remaria, et bientôt sa jeune femme lui donna un
+héritier.</p>
+
+<p>Le duc de Lerme ne crut pas devoir ménager plus longtemps don Martin; il
+lui ordonna d'aller rejoindre à la frontière une division de l'armée
+espagnole.</p>
+
+<p>Le jeune homme ne tarda pas à s'y distinguer par son courage; mais la
+franchise de son caractère nuisit à son avancement. Il passa plusieurs
+années sous les drapeaux et vit des officiers qui n'avaient ni son
+mérite ni sa naissance arriver aux premiers grades, tandis qu'il restait
+dans les rangs subalternes.</p>
+
+<p>Depuis quelques mois il était revenu à Madrid pour faire valoir ses
+droits auprès du gouvernement; mais, au lieu d'obtenir l'avancement
+qu'il désirait, ses efforts imprudents et mal dirigés n'avaient abouti
+qu'à le brouiller davantage avec le cardinal ministre, qui lui avait
+intimé de nouveau l'ordre de retourner tout de suite à son régiment.</p>
+
+<p>À l'époque où commence cette histoire, nous trouvons encore Fonseca à
+Madrid; mais, cette fois, ce n'était pas pour demander de l'avancement
+et prêcher dans le désert.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_195">[195]</a></span>Dans tout autre pays que l'Espagne, don Martin Fonseca eût parcouru une
+carrière brillante; mais Philippe III régnait alors, et Fonseca n'était
+pas un courtisan; aussi, était-ce un grand sujet d'étonnement pour les
+personnages avec lesquels il était mêlé, de le voir faire antichambre
+chez don Rodrigues de Calderon, comte d'Oliva, marquis de
+Siete-Iglesias, secrétaire du roi, compagnon de plaisirs et favori de
+l'infant d'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, messieurs, répéta don Martin, j'admire la patience qui vous
+fait attendre si longtemps une audience de Calderon.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, répondit avec gravité don Félix de Castra, des hommes de
+notre rang se doivent aux intérêts de l'État, quel que soit le caractère
+des ministres du roi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que vous allez ramper à genoux pour obtenir des pensions
+et des places... Pour vous, traiter des intérêts de l'État, c'est avoir
+la main dans ses coffres...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! s'écria avec colère don Félix, en portant la main à la garde
+de son épée.</p>
+
+<p>Le jeune officier sourit dédaigneusement.</p>
+
+<p>En ce moment, un huissier ouvrit avec fracas la porte des petits
+appartements, et les courtisans s'empressèrent d'aller présenter leurs
+hommages à don Rodrigues.</p>
+
+<p>Ce célèbre personnage, grâce à l'appui du duc de Lerme, était devenu
+secrétaire du roi, et, en réalité, il <span class="pagenum"><a id="Page_196">[196]</a></span>présidait aux destinées de
+l'Espagne. Il était, nous l'avons dit, d'une naissance fort obscure.
+Longtemps il avait cherché à la cacher; mais quand il vit que la
+curiosité publique se livrait à de sérieuses investigations, de
+nécessité il fit vertu et déclara ouvertement qu'il devait le jour à un
+pauvre soldat de Valladolid. Il fit même venir son père à Madrid et le
+logea dans son propre palais.</p>
+
+<p>Cette adroite conduite arrêta les propos malveillants qui pleuvaient sur
+lui; mais quand le vieux soldat eut cessé d'exister, le bruit courut
+qu'à son lit de mort il avait confessé qu'aucun lien de parenté
+n'existait entre lui et Calderon, qu'il s'était prêté à cette imposture
+pour se procurer dans sa vieillesse une existence paisible, qu'il ne
+s'expliquait pas pourquoi Calderon l'avait forcé d'accepter les honneurs
+d'une parenté mensongère.</p>
+
+<p>Cet aveu fit surgir des accusations plus outrageantes encore contre
+Calderon. Ses ennemis supposèrent qu'outre la honte qu'il éprouvait de
+l'obscurité de sa naissance, il avait d'autres motifs pour cacher son
+nom et son origine. N'était-ce pas par crainte qu'on ne découvrît que
+dans sa jeunesse il avait enfreint les lois de la société? N'avait-il
+pas commis quelque crime, et ne cherchait-il pas à se soustraire à
+l'action de la justice?</p>
+
+<p>On ajoutait que souvent, dans la gloire de ses triomphes et au milieu de
+ses plus joyeuses orgies, on voyait son front s'assombrir, sa contenance
+changer, et que <span class="pagenum"><a id="Page_197">[197]</a></span>c'était avec les plus pénibles efforts qu'il parvenait
+à rester maître de lui-même et à reprendre sa sérénité.</p>
+
+<p>Au reste, quelle que fût la naissance de Calderon, on ne pouvait lui
+refuser une éducation brillante et une instruction solide, car les
+savants vantaient son mérite et se glorifiaient de son patronage.</p>
+
+<p>Le peuple, qui voyait son influence si grande sur le monarque et son
+autorité si fortement établie, pensait qu'il avait fait un pacte avec le
+diable.</p>
+
+<p>Cependant, tout l'art de Calderon, qui n'était rien moins qu'un
+magicien, consistait à se servir de ses hautes facultés dans l'intérêt
+de son égoïsme et de son ambition.</p>
+
+<p>Rien ne lui coûtait pour atteindre son but, et ce système n'avait même
+pas le mérite de la nouveauté dans un monde où le succès justifie tout.</p>
+
+<p>Une mission diplomatique l'avait forcé de s'absenter de Madrid pendant
+plusieurs semaines: aussi les courtisans se pressaient-ils en foule à
+son premier lever. Calderon dédaignait le luxe de la toilette; il
+portait un manteau et un habit de velours noir sans broderie d'or. Sa
+chevelure était noire et luisante comme l'aile du corbeau; son front,
+sauf une ride profonde entre les sourcils, était blanc et uni comme un
+marbre; son nez aquilin et régulier; ses moustaches retroussées et sa
+barbe taillée en pointe donnaient un étrange éclat à son teint, un peu
+cuivré.</p>
+
+<p>Bien qu'il fût dans la maturité de l'âge, il conservait <span class="pagenum"><a id="Page_198">[198]</a></span>un air de
+jeunesse; sa taille haute et admirablement proportionnée, ses manières
+naturellement gracieuses, sa fière et noble mine, faisaient de Calderon
+un des plus beaux cavaliers de cette cour si brillante. En un mot,
+c'était un homme fait pour commander à un sexe et pour fasciner l'autre.</p>
+
+<p>Les courtisans vinrent tour à tour lui présenter leurs hommages, mais il
+ne les accueillit pas avec la même faveur; il y avait des nuances et des
+degrés dans sa politesse. Sec, incisif avec les gens qui n'avaient point
+à ses yeux de valeur réelle, il gardait avec les grands une attitude
+digne et fière. Devant un Guzman ou un Medina-C&oelig;li, il s'inclinait
+profondément; on voyait errer sur ses lèvres un imperceptible sourire
+qui révélait le mépris qu'au fond du c&oelig;ur lui inspirait l'humanité.
+Enfin il était familier, mais bref dans ses discours, avec les rares
+personnes qu'il aimait ou estimait réellement; mais vis-à-vis de ses
+ennemis et des intrigants qui rêvaient sa ruine il prenait un air de
+franchise, de cordialité et d'abandon; ses manières étaient pleines de
+charme et sa voix devenait caressante.</p>
+
+<p>Sans se mêler à ce troupeau de courtisans, don Martin Fonseca, la tête
+haute et les bras croisés sur la poitrine, jeta sur Calderon un regard
+de curiosité et de dédain.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai contribué, pensait-il, à l'élévation de cet homme, dont je viens
+aujourd'hui solliciter la faveur.</p>
+
+<p>Don Diego Sarmiente de Mendoza venait de recevoir un salut de Calderon,
+quand les yeux de ce dernier <span class="pagenum"><a id="Page_199">[199]</a></span>s'arrêtèrent sur la mâle et noble figure
+de Fonseca. Le front du favori se colora soudain d'une vive rougeur. Il
+se hâta de promettre à don Diego tout ce qu'il désirait, puis, tournant
+le dos à une foule de courtisans, il rentra avec vivacité dans son
+appartement. Fonseca, qui s'était vu reconnu par Calderon, et qui
+n'augurait rien de bon de son brusque départ, allait s'éloigner du
+palais, lorsqu'un jeune page vint lui frapper sur l'épaule en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes don Martin Fonseca?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez me suivre; don Rodrigues, mon maître, désire vous parler.</p>
+
+<p>Le front du jeune officier rayonna d'espérance. Il suivit le page, et se
+trouva bientôt dans le cabinet du Séjan de l'Espagne.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>II</h2>
+
+
+<p>Calderon vint au-devant de Fonseca, et le reçut avec des marques non
+équivoques de respect et d'affection.</p>
+
+<p>&mdash;Don Martin,&mdash;lui dit-il, et sa voix respirait la <span class="pagenum"><a id="Page_200">[200]</a></span>tendresse la plus
+vraie,&mdash;je vous ai les plus grandes obligations; c'est votre main qui
+m'a poussé sur le chemin de la fortune. Mon élévation date du jour où je
+suis entré dans la maison de votre père pour devenir votre précepteur.
+Je vous ai suivi à la cour, où vous avait appelé le cardinal ministre,
+et quand vous avez renoncé à ce séjour pour embrasser la carrière des
+armes, vous avez prié votre illustre parent d'assurer l'avenir de
+Calderon. Vous voyez ce qu'il a fait pour moi. Don Martin, nous ne nous
+sommes jamais rencontrés depuis; mais j'espère que maintenant il me sera
+permis de vous prouver ma reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua vivement Fonseca, vous pouvez me sauver du désespoir et
+me rendre le plus heureux des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je faire pour vous? demanda Calderon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvient-il, reprit Fonseca, que j'aime bien tendrement une femme
+nommée Margarita?</p>
+
+<p>&mdash;Margarita! dit Calderon d'un air pensif et d'une voix émue, c'est là
+un doux nom: c'était celui de ma mère!</p>
+
+<p>&mdash;De votre mère! Je croyais qu'elle s'appelait Maria Sandalen.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, Maria-Margarita Sandalen, répliqua Calderon d'un air
+distrait.</p>
+
+<p>»Mais parlons de vous... À l'époque de votre dernier voyage à Madrid,
+j'étais chargé d'une mission en Portugal, <span class="pagenum"><a id="Page_201">[201]</a></span>et j'ai été privé du plaisir
+de vous voir; on m'a dit que vous aviez alors offensé le cardinal
+ministre par un projet d'alliance indigne de votre naissance.
+S'agissait-il de Margarita? Quelle est cette jeune femme?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une orpheline d'une humble condition. Une femme, sa nourrice, a
+pris soin de son enfance. Elles demeuraient ensemble à Séville. La
+vieille brodait à l'aiguille, et Margarita vivait du produit de ce
+travail. Plus tard une attaque de paralysie fit perdre à la pauvre femme
+l'usage de ses membres, et Margarita, reconnaissante, voulut rendre à sa
+bienfaitrice ce que celle-ci avait fait pour elle.</p>
+
+<p>Margarita connaissait la musique et possédait une voix merveilleuse. Le
+directeur du théâtre de Séville en fut informé, et lui fit les
+propositions les plus avantageuses pour chanter sur la scène. Margarita,
+enfant pleine de candeur et d'innocence, ignorait les dangers de la vie
+d'actrice; elle accepta les offres avec empressement, car elle ne
+songeait qu'à l'appui qu'elle allait pouvoir prêter à la seule amie
+qu'elle eût au monde. J'étais alors avec mon régiment en garnison à
+Séville; nous devions surveiller les Maures de ce pays et les écraser à
+la première démonstration hostile.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les maudits hérétiques! murmura Calderon d'une voix sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Je vis Margarita; je l'aimai et m'en fis aimer. Je quittai Séville
+pour obtenir de mon père qu'il consentît à me laisser épouser Margarita.
+Mais cette démarche fut inutile; mes prières ne purent fléchir l'orgueil
+<span class="pagenum"><a id="Page_202">[202]</a></span>de mon père. Cependant des admirateurs de la jeune cantatrice, que son
+talent et sa beauté avaient déjà rendue célèbre, parlèrent d'elle à la
+cour, et bientôt, par ordre royal, elle dut quitter Séville pour le
+théâtre de Madrid. Une dernière fois je voulus solliciter le duc de
+Lerme, et je vins à Madrid en même temps que Margarita. Je suppliai le
+cardinal ministre de me confier un emploi qui m'assurât une existence
+moins précaire que l'état militaire, où je végétais sans obtenir un
+avancement mérité. Je voulais, foulant aux pieds les préjugés de la
+naissance et de la fortune, épouser Margarita, sans qui je ne saurais
+vivre. Le ministre fut encore plus inexorable que mon père... Mais
+j'adorais Margarita, et je lui offris ma main... Eh bien! elle refusa.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quels motifs? Craignait-elle de partager votre pauvreté?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous la calomniez! Non; elle ne voulut pas nuire à mon avenir et
+être la cause de mon exil. Le lendemain je reçus un brevet de capitaine
+et l'ordre formel de rejoindre immédiatement mon régiment. J'étais
+amoureux, mais soldat, et désobéir, c'eût été me déshonorer. D'ailleurs,
+mon c&oelig;ur était plein d'espérance; j'attendais tout de l'avenir:
+avancement, honneurs, richesses. Nous jurâmes, Margarita et moi, de nous
+aimer toujours, et je partis.</p>
+
+<p>Nous nous écrivions souvent, et ses dernières lettres me firent
+concevoir quelques craintes. Malgré toute sa réserve, je compris qu'elle
+regrettait d'être <span class="pagenum"><a id="Page_203">[203]</a></span>actrice, et qu'elle s'effrayait des persécutions
+auxquelles l'exposait cette profession. La vieille dame, qui jusqu'alors
+lui avait tenu lieu de mère, était mourante, et Margarita, désespérant
+de voir s'accomplir notre union, exprima le désir de chercher un refuge
+dans un cloître. Enfin, dans une dernière lettre, elle me dit un éternel
+adieu. Sa nourrice était morte, et la pauvre Margarita était entrée au
+couvent de <i>Sainte-Marie de l'Épée blanche</i>. Vous comprenez mon
+désespoir. J'obtins un congé, et je partis en toute hâte pour Madrid;
+mais il me fut impossible de voir Margarita. Voici sa dernière lettre,
+ajouta-t-il en donnant à Calderon la lettre de la novice; lisez-la, de
+grâce.</p>
+
+<p>Calderon s'abandonnait rarement à des élans de sensibilité; mais la
+lettre de Margarita était si touchante, elle exprimait des sentiments si
+nobles et si purs, qu'il ne put la lire sans manifester une certaine
+émotion. Mais, composant son visage:</p>
+
+<p>&mdash;Don Martin, dit-il avec un sourire amer, vous êtes la dupe des
+man&oelig;uvres d'une femme. Un jour vous serez désabusé; mais l'expérience
+vous coûtera cher. Cependant, si ma position me permet de servir
+maintenant vos intérêts, d'adoucir un peu vos peines, disposez de moi.
+Je crois qu'il sera facile d'intéresser la reine en votre faveur; je lui
+remettrai cette lettre, qui ne peut manquer de faire impression sur le
+c&oelig;ur d'une femme. La reine est patronne du couvent, et par elle nous
+sommes sûrs d'obtenir l'ordre de <span class="pagenum"><a id="Page_204">[204]</a></span>rendre à la liberté la jeune novice.
+Pourtant ce n'est pas tout: il faut encore que votre famille consente à
+ce mariage. Margarita n'est pas noble; mais des lettres patentes du roi
+lui donneraient ce qui lui manque de ce côté.</p>
+
+<p>En vous les accordant, le roi vous pourvoira d'un emploi lucratif et
+honorable, et votre père sera bien exigeant s'il ne considère pas de
+tels avantages comme un douaire suffisant pour la future épouse. Votre
+mérite est grand, et l'on s'accorde à reconnaître que vous portez
+dignement le nom de vos ancêtres.</p>
+
+<p>Quant à moi, je vous vois avec peine arrêté sur le chemin de la fortune,
+et j'ai hâte d'aplanir pour vous tous les obstacles. J'avoue que quand
+je vous ai vu faire antichambre dans mon palais, j'ai rougi de mon
+ingratitude; mais je veux réparer mes torts envers vous. On dit
+généralement que je fais un mauvais usage de ma puissance... votre
+avancement prouvera le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Cher et généreux Calderon, balbutia Fonseca vivement ému, j'ai
+toujours méprisé l'opinion du vulgaire; des envieux seuls peuvent vous
+calomnier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Calderon, j'ai mes défauts; mais je possède au moins le
+sentiment de la reconnaissance... Venez me voir demain.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>III</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_205">[205]</a></span>Calderon se leva, et le jeune cavalier prit congé de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon âme, se dit Calderon, je m'intéresse à ce brave officier.
+Quand j'étais abandonné de tous, que je n'avais plus ni famille ni
+patrie, je me souviens qu'il me vint en aide. Comment ai-je pu l'oublier
+si longtemps! Il n'est pas de cette race que j'abhorre; le sang maure ne
+coule pas dans ses veines. Il n'est pas non plus de ces grands qui
+rampent servilement et que je méprise; c'est un homme dont je puis
+servir les intérêts sans rougir.</p>
+
+<p>Il continuait ce monologue, lorsqu'une main invisible souleva la
+tapisserie qui masquait une porte dérobée, et livra passage à un jeune
+homme qui entra brusquement et vint droit à Calderon.</p>
+
+<p>&mdash;Rodrigues, dit-il, te voilà de retour à Madrid! Je veux t'entretenir
+seul un instant; assieds-toi et écoute.</p>
+
+<p>Calderon s'inclina respectueusement, plaça un large <span class="pagenum"><a id="Page_206">[206]</a></span>fauteuil devant le
+nouveau venu et alla s'asseoir à quelque distance sur un tabouret.</p>
+
+<p>Faisons maintenant connaître au lecteur celui que Calderon recevait avec
+tant de déférence. C'était un homme de taille moyenne: son air était
+sombre, son visage d'une pâleur livide; il avait le front haut, mais
+étroit, le regard profond, rusé, voluptueux et sinistre; sa lèvre
+inférieure, un peu forte et dédaigneuse, indiquait que le sang de la
+maison d'Autriche coulait dans ses veines. À l'ensemble des traits, on
+devinait un descendant de Charles-Quint. Son maintien assez noble et ses
+vêtements couverts d'or et de pierreries attestaient que c'était un
+personnage du plus haut rang.</p>
+
+<p>En effet, c'était l'infant d'Espagne, qui venait causer avec Calderon,
+son ambitieux favori.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu bien, Rodrigues, dit le jeune homme, que cette porte secrète
+de ton appartement est fort commode? Elle me permet d'éviter les regards
+observateurs d'Uzeda, qui cherche toujours à faire sa cour au roi en
+espionnant l'héritier du trône. Il le payera tôt ou tard. Il te déteste,
+Calderon, et s'il n'affiche pas publiquement sa haine contre toi, c'est
+à cause de moi seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Altesse soit bien persuadée que je n'en veux pas à cet
+homme. Il recherche votre faveur; quoi de plus naturel?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, son espérance sera trompée. Il me fatigue de ses plates et
+banales flatteries, et s'imagine que les princes doivent s'occuper des
+affaires de l'État. <span class="pagenum"><a id="Page_207">[207]</a></span>Il oublie que nous sommes mortels, et que la
+jeunesse est l'âge des plaisirs.</p>
+
+<p>»Calderon, mon précieux favori, sans toi la vie me serait insupportable;
+aussi tu me vois ravi de ton retour, car tu n'as pas d'égal pour
+inventer des plaisirs dont on ne se lasse jamais. Eh bien! ne rougis
+pas, si l'on te méprise à cause de tes talents, moi, je leur rends
+hommage. Par la barbe de mon grand-père, quel joyeux temps que celui où
+je serai roi, avec Calderon pour premier ministre!</p>
+
+<p>Calderon fixa sur le prince un regard inquiet, et ne parut pas tout à
+fait convaincu de la sincérité de Son Altesse. Dans ses plus grands
+accès de gaieté, le sourire de l'infant Philippe avait encore quelque
+chose de faux et de méchant; ses yeux, glauques et profonds,
+n'inspiraient aucune confiance. Calderon, dont le génie était infiniment
+supérieur à celui du prince, n'avait peut-être pas autant d'astuce et
+d'hypocrisie, de froid égoïsme et de corruption raffinée que ce jeune
+homme presque imberbe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ajouta le prince d'un ton affectueux, je viens te faire des
+compliments intéressés. Jamais je n'eus plus besoin qu'aujourd'hui de
+mettre à l'épreuve tout ce que tu as d'imagination, d'adresse et de
+courage; en un mot, Calderon, j'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Prince, reprit Calderon en souriant, ce n'est certainement pas votre
+premier amour. Combien de fois déjà Votre Altesse m'a tenu le même
+langage!</p>
+
+<p>&mdash;Non, répliqua vivement l'infant, jusqu'à ce jour <span class="pagenum"><a id="Page_208">[208]</a></span>je n'ai pas connu le
+véritable amour, et je me suis contenté de plaisirs faciles; mais on ne
+peut aimer ce qu'on obtient trop aisément. La femme dont je vais te
+parler, Calderon, sera une conquête digne de moi, si je parviens à
+posséder son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>»Écoute. Hier, j'étais allé avec la reine entendre la messe à la
+chapelle de <i>Sainte-Marie de l'Épée blanche</i>; tu sais que l'abbesse de
+ce couvent est protégée par la reine, dont elle a été autrefois dame
+d'honneur. Pendant le service divin, nous entendîmes une voix dont les
+accents ont porté le trouble dans mon âme!</p>
+
+<p>»Après la cérémonie, la reine voulut savoir quelle était cette nouvelle
+sainte Cécile, et l'abbesse nous apprit que c'était une célèbre
+cantatrice, la belle, l'incomparable Margarita. Eh bien, que t'en
+semble? lorsqu'une actrice se fait religieuse, pourquoi Philippe et
+Calderon ne se feraient-ils pas moines? Mais il faut te dire tout: c'est
+moi, moi indigne, qui suis cause de cette merveilleuse conversion.</p>
+
+<p>»Voici comment: Il y a de par le monde un jeune cavalier nommé don
+Martin Fonseca, parent du duc de Lerme; tu le connais. Dernièrement le
+duc me dit que son jeune parent était amoureux fou d'une fille de basse
+extraction, et qu'il désirait même l'épouser.</p>
+
+<p>»Ce récit piqua ma curiosité, et je voulus connaître l'objet de cette
+belle passion. C'était cette même actrice que j'avais déjà admirée au
+théâtre de Madrid. <span class="pagenum"><a id="Page_209">[209]</a></span>J'allai la voir, et je fus frappé de sa beauté,
+encore plus enivrante à la ville qu'au théâtre. Je voulus, mais en vain,
+obtenir ses faveurs. Comprends-tu cela, Calderon? Je pénétrai de nuit
+chez elle. Par saint Jacques! sa vertu triompha de mon audace et de mon
+amour. Le lendemain je tâchai de la revoir; mais elle avait quitté sa
+demeure, et toutes mes recherches pour découvrir sa retraite furent
+infructueuses jusqu'au jour où je retrouvai au couvent l'actrice que
+j'avais connue. Pour rester fidèle à Fonseca, elle s'était réfugiée dans
+un cloître; mais il faut qu'elle le quitte et qu'elle soit à l'infant
+d'Espagne. Voilà mon histoire, et maintenant je compte sur toi!</p>
+
+<p>&mdash;Prince, dit gravement Calderon, vous connaissez les lois espagnoles et
+leur rigueur implacable en matière de religion... Je n'oserai...</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! point de faux scrupules... ne crains rien. Je te couvre de ma
+personne sacrée et te mets à l'abri de toute atteinte. Prends donc un
+air moins sombre. N'as-tu pas aussi ton Armide? Quel est ce billet que
+tu tiens? N'est-il pas d'une femme? Ah! ciel et terre! s'écria le prince
+en s'emparant de la lettre: Margarita! Oserais-tu bien aimer celle que
+j'aime? Parle, traître! mais parle donc!...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse, dit Calderon d'un ton digne et respectueux, Votre
+Altesse veut-elle m'entendre?... Un jeune homme que j'ai élevé, qui fut
+mon premier bienfaiteur, et à qui je dois ce que je suis, brûle de
+l'amour le plus pur pour Margarita. Il se nomme don <span class="pagenum"><a id="Page_210">[210]</a></span>Martin Fonseca. Ce
+matin, il est venu me prier d'intercéder en sa faveur auprès de ceux qui
+s'opposent à cette union avec Margarita. Ah! prince, ne détournez pas
+vos regards. Vous ne connaissez pas le mérite de Fonseca: c'est un
+officier de la plus haute distinction. Vous ignorez la valeur de pareils
+sujets, de ces nobles descendants de la vieille Espagne. Prince, vous
+avez un noble c&oelig;ur. Ne disputez pas cette jeune fille à un illustre
+soldat de votre armée, à celui dont l'épée défend votre couronne.
+Épargnez une pauvre orpheline; assurez son bonheur, et cet acte
+magnanime vous absoudra devant Dieu de bien des plaisirs coupables.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi que j'entends, Rodrigues! répliqua le prince avec un sourire
+amer. Valet, tiens-toi à ta place. Lorsque je veux entendre une homélie,
+j'envoie chercher mon confesseur; quand je veux satisfaire mes vices,
+j'ai recours à toi... Trêve de morale!... Fonseca se consolera; et quand
+il saura quel est son rival, il s'inclinera devant lui. Quant à toi, tu
+m'aideras dans ce projet.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, et que Votre Altesse me le pardonne.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as dit non, je crois? N'es-tu pas mon favori, l'instrument de mes
+plaisirs? Tu me dois ton élévation; veux-tu me devoir ta chute? Ta
+fortune trop rapide t'a fait tourner la tête, Calderon, prends garde!
+Déjà le roi te soupçonne et n'a plus en toi la même confiance; Uzeda,
+ton ennemi, est écouté avec faveur; <span class="pagenum"><a id="Page_211">[211]</a></span>le peuple te déteste, et si je
+t'abandonne, c'en est fait de toi!</p>
+
+<p>Calderon, debout, les bras croisés sur sa poitrine et les yeux pleins
+d'éclairs sinistres, restait muet devant le prince. Celui-ci,
+interrogeant la physionomie de son favori, parut vouloir sonder ses
+pensées.</p>
+
+<p>Tout à coup il se rapprocha de lui, et dit d'une voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Rodrigues, j'ai été trop vif: tu m'avais rendu fou; mais mon intention
+n'était pas de te blesser. Tu es un serviteur fidèle, et je crois à ton
+attachement. J'avoue même que, s'il s'agissait d'une affaire ordinaire,
+je trouverais ton raisonnement juste, tes scrupules louables, tes
+craintes fondées; mais je te répète que j'adore cette jeune fille,
+qu'elle est maintenant le rêve de toute ma vie, qu'à tout prix il faut
+qu'elle soit à moi! Veux-tu m'abandonner? veux-tu trahir ton prince pour
+un officier de fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Calderon avec une apparence d'émotion vraie, je donnerais
+ma vie pour vous, et je sens ce que me reproche ma conscience pour avoir
+voulu satisfaire vos moindres caprices. Mais en me prêtant cette fois à
+vos désirs, je commettrais une trop lâche perfidie! Don Martin a remis
+entre mes mains la vie de sa vie, l'âme de son âme... Prince, si vous me
+voyiez traître à l'honneur et à l'amitié, pourriez-vous désormais vous
+fier à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Traître, dis-tu? Mais n'est-ce pas moi que tu trahis? Ne me suis-je
+pas fié à toi? ne m'abandonnes-tu <span class="pagenum"><a id="Page_212">[212]</a></span>pas? ne me sacrifies-tu pas? Au
+surplus, comment pourras-tu servir ce Fonseca? comment prétends-tu
+délivrer la jeune novice?</p>
+
+<p>&mdash;Avec un ordre de la cour. Votre royale mère...</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit! cria le prince en fureur. Va donc! tu ne tarderas pas à te
+repentir.</p>
+
+<p>Cela dit, Philippe se précipita vers la porte.</p>
+
+<p>Calderon effrayé voulut le retenir; mais le prince lui tourna
+dédaigneusement le dos et sortit de l'appartement.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>IV</h2>
+
+
+<p>À peine le prince fut-il sorti, qu'un vieillard portant le costume
+ecclésiastique entra dans le cabinet de Calderon.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous libre, mon fils? demanda le vieux prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père, venez, car j'ai besoin de votre présence et de vos
+conseils. Il ne m'arrive pas souvent de flotter irrésolu entre deux
+sentiments opposés, celui de l'intérêt et celui de la conscience. Eh
+bien, je suis placé dans un de ces rares dilemmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_213">[213]</a></span>Calderon raconta sa double entrevue avec Fonseca et avec le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dit-il, l'étrange perplexité dans laquelle je me trouve:
+d'un côté, j'ai des devoirs à remplir envers Fonseca, j'ai engagé ma
+parole; il est mon bienfaiteur, mon ami; il a été mon pupille; et
+l'infant d'Espagne veut que je l'aide à séduire la fiancée de ce jeune
+homme! Ce n'est pas tout: le prince veut encore me faire participer à
+l'enlèvement d'une novice!... Consommer un rapt, et dans quel lieu,
+juste ciel! dans un couvent! D'autre part, si je refuse, j'encours la
+vengeance du prince, et lorsque j'ai déjà presque perdu la faveur du roi
+pour avoir voulu conserver celle de l'héritier du trône. L'infant,
+irrité contre moi, encouragera les efforts de mes ennemis; en un mot,
+toute la cour se liguera pour précipiter ma ruine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, en effet, soumis à une terrible épreuve, dit gravement le
+moine, et je conçois vos craintes...</p>
+
+<p>&mdash;Moi craindre! moi, Aliaga! répliqua Calderon avec un rire méprisant;
+l'ambition véritable a-t-elle jamais connu la crainte? mais ma
+conscience se révolte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, répondit Aliaga, quand, nous autres prêtres, nous nous
+sentons assez puissants pour dominer les rois et fouler leur couronne
+sous nos pieds, tous les grands de la terre ne sont dans nos mains que
+des instruments destinés à défendre les intérêts sacrés de la religion.
+C'est dans ce but que Dieu a voulu que je devinsse le confesseur du roi
+Philippe. Si alors je te prêtai mon appui, si j'attirai sur toi les
+faveurs du <span class="pagenum"><a id="Page_214">[214]</a></span>monarque, c'est que je reconnus que tu étais doué de
+l'intelligence et de la volonté que les chefs de notre ordre exigent des
+hommes qu'ils veulent attacher à leur cause. Je te savais brave, habile,
+ambitieux; je savais que ta volonté forte briserait tous les obstacles
+qui entravaient ta marche. Tu te souviens du jour de notre rencontre. Il
+y a quinze ans de cela; c'était dans la vallée du Xenil. Je te vis
+plonger tes mains dans le sang de ton ennemi; tes lèvres, crispées par
+la fureur, s'ouvrirent pour exhaler un cri de joie sauvage. Souillé d'un
+meurtre, tu allais fuir ta patrie, lorsque moi, seul possesseur de ton
+secret, je me présentai devant toi, je t'interrogeai. En te voyant
+calme, froid et maître de ta raison: «Voici, me suis-je dit, un homme
+qui serait pour notre ordre un précieux auxiliaire.»</p>
+
+<p>Le moine s'arrêta. Calderon ne l'écoutait pas; son visage était livide;
+il tenait ses yeux fermés; sa poitrine, gonflée de soupirs, se soulevait
+violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Terrible souvenir! murmura-t-il, fatal amour! Ô Inez! Inez!</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi, mon fils, je n'ai pas voulu retourner le poignard dans la
+plaie.</p>
+
+<p>&mdash;Qui parle? s'écria Calderon en frissonnant. Ah! le moine! le moine! Je
+croyais entendre la voix de la mort. Continue, moine, continue;
+parle-moi des intrigues de ton ordre, de l'inquisition et des tortures
+qu'elle a inventées; dis-moi quelque chose qui puisse me faire oublier
+le passé.</p>
+
+<p>&mdash;Non, écoute-moi, Calderon, je veux te révéler <span class="pagenum"><a id="Page_215">[215]</a></span>l'avenir qui t'attend.
+Je te disais qu'un soir je te rencontrai, couvert du sang de ton ennemi.
+Tu allais fuir lorsque je te saisis par le bras: «Ta vie est en mon
+pouvoir!» m'écriai-je. Ton mépris pour mes menaces, ton dégoût de la
+vie, me firent penser que le ciel t'avait fait naître pour servir les
+intérêts de notre ordre et de la religion. Je te mis en sûreté, et tu ne
+tardas pas à te vouer à notre cause. Plus tard, je te fis nommer
+précepteur du jeune Fonseca, alors héritier d'une grande fortune. Le
+second mariage de son oncle et l'enfant que lui donna sa nouvelle femme
+détruisirent les avantages que notre ordre devait attendre de ta
+position auprès de ton élève. Mais tout ne fut pas perdu: Fonseca te
+présenta au duc de Lerme, son parent; je venais d'être nommé confesseur
+du roi, et je jugeai qu'il était temps de faire arriver dans tes mains
+les rênes du gouvernement. L'âge avait mûri ton génie, et la haine
+implacable dont tu étais animé contre les Maures me fit voir en toi
+l'homme que Dieu suscitait pour chasser d'Espagne cette race maudite.
+Bref, je devins ton bienfaiteur, et tu ne fus pas ingrat. Tu as lavé ton
+sang dans le sang des hérétiques; tu n'as plus rien à craindre de la
+justice des hommes. Qui pourrait retrouver dans Rodrigues Calderon,
+marquis de Siete-Iglesias, l'étudiant de Salamanque, l'assassin de
+Rodrigues Nunez? Ne frémis donc plus au souvenir d'un passé qui n'est
+plus qu'un rêve dans ta vie... Songe à l'avenir: il s'ouvre radieux pour
+toi si nous marchons toujours ensemble! Osons tout pour arriver au but.
+Et <span class="pagenum"><a id="Page_216">[216]</a></span>d'abord il faut que le futur monarque d'Espagne devienne entre nos
+mains un instrument docile. Tu le tiendras captif dans les liens du
+plaisir, tandis que nous dominerons par le fanatisme son esprit
+superstitieux. Le jour où Philippe IV montera sur le trône sera un jour
+de triomphe pour l'inquisition et tous les fidèles de la chrétienté.
+L'inquisition doit être notre grande épée, et la postérité verra en nous
+les apôtres de la foi catholique. Dans une telle entreprise, doit-on se
+laisser arrêter par des scrupules vulgaires? Non! et, pour obéir à un
+mouvement généreux, ne t'expose pas à perdre ton empire sur les sens et
+l'esprit du voluptueux Philippe. Avant tout, sauve ton autorité, car
+c'est à elle que se rattachent les espérances de ceux qui ont fait de
+l'intelligence un sceptre.</p>
+
+<p>&mdash;Ton enthousiasme et ton fanatisme t'aveuglent, Aliaga, répondit
+froidement Calderon. Je te l'ai déjà dit, tes grands desseins ne peuvent
+réussir. Laisse le monde se sauver lui-même. Cependant ne crains rien de
+moi; mes idées s'identifient avec celles de ton ordre; ma vie même vous
+appartient, et je ne trahirai pas votre cause. Quant à vos prudents
+avis, je les mériterai. Mais voici l'heure du conseil, permettez-moi de
+vous quitter.</p>
+
+<p>Et Calderon rentra dans les appartements intérieurs.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>V</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_217">[217]</a></span>Devant une table couverte de papiers étaient assis le roi d'Espagne et
+Calderon.</p>
+
+<p>Philippe III était sombre, grave et taciturne. Rien dans son extérieur
+ni dans ses relations avec son ministre n'eût pu indiquer, même au
+plus fin observateur, si Calderon était en disgrâce ou en faveur
+auprès du monarque.</p>
+
+<p>Philippe avait reçu une éducation monacale; l'astuce et l'hypocrisie,
+nécessités d'une politique despotique, s'alliaient en lui au fanatisme
+religieux.</p>
+
+<p>Le plus profond silence régnait dans l'appartement; il n'était
+interrompu que par les brèves remarques du roi et les explications du
+ministre. Quand ce dernier eut terminé son travail, le roi dit en
+lançant à Calderon un regard furtif:</p>
+
+<p>&mdash;L'infant me quittait quand vous êtes entré; l'avez-vous vu depuis
+votre retour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, il m'a honoré d'une visite ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi vous êtes-vous entretenus?... d'affaires d'État?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_218">[218]</a></span>&mdash;Votre Majesté sait que son humble secrétaire ne parle qu'avec elle
+d'affaires politiques.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince a été votre protecteur, Rodrigues!</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas Sa Majesté elle-même qui m'a ordonné de rechercher sa
+protection?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi. Heureux le monarque dont le serviteur fidèle est le
+confident de l'héritier du trône!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et si le prince pouvait avoir une pensée contraire aux
+intérêts de Votre Majesté, j'essayerais de la faire disparaître de son
+esprit, sinon je vous la révélerais; mais Dieu a béni Votre Majesté en
+lui donnant un fils soumis et reconnaissant.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois; l'amour des plaisirs éteint en lui l'ambition. Je ne suis
+pas, d'ailleurs, un père trop sévère; conservez sa faveur, Rodrigues;
+mais n'avez-vous rien fait qui puisse l'offenser?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire, je ne pense pas avoir encouru une telle disgrâce.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant il ne fait plus de toi le même éloge. Je te le dis dans ton
+intérêt: tu ne peux me servir qu'à la condition d'être l'ami de ceux
+dont l'affection est douteuse pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, les courtisans qui approchent votre fils cherchent à me
+déconsidérer dans son esprit, afin de gagner sa confiance, et leurs
+calomnies finissent par m'atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe ce qu'ils disent de toi! Le peuple et les courtisans font
+rarement l'éloge des ministres <span class="pagenum"><a id="Page_219">[219]</a></span>fidèles. Mais, je te le répète, ne perds
+pas la faveur du prince.</p>
+
+<p>Calderon s'inclina profondément et sortit.</p>
+
+<p>En traversant les appartements du palais, il aperçut dans l'embrasure
+d'une fenêtre son ennemi juré, le duc d'Uzeda, causant familièrement
+avec le jeune prince.</p>
+
+<p>Au même instant le duc de Lerme entra par la porte opposée.</p>
+
+<p>Ce dernier fut désagréablement surpris de voir régner entre son fils et
+le prince une intimité que tous ses efforts n'avaient pu empêcher.</p>
+
+<p>Il fit rapidement à Calderon un signe d'intelligence, et, sans être
+aperçu de son fils, il sortit par la porte même qui lui avait donné
+entrée.</p>
+
+<p>Calderon suivit le duc, et ils pénétrèrent dans une chambre dont ce
+dernier ferma soigneusement la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Rodrigues, dit-il, que signifie cela? d'où vient cette liaison de
+mauvais augure?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Éminence sait que j'arrive de Lisbonne; cette liaison est encore
+une énigme pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut en pénétrer la cause, mon bon Rodrigues. Le prince détestait
+Uzeda; il faut réveiller en lui les mêmes sentiments, sans cela nous
+sommes perdus.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, s'écria fièrement Calderon; je suis secrétaire du roi, et
+j'ai des droits à la reconnaissance et à la protection de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'abuse pas, dit le duc en souriant. Le roi n'a <span class="pagenum"><a id="Page_220">[220]</a></span>pas longtemps à
+vivre... je le tiens de son médecin. Sache donc qu'un complot formidable
+a été formé contre toi. Sans son confesseur et moi, Philippe t'eût déjà
+sacrifié à la colère du peuple et des courtisans. C'est ton influence
+sur l'infant qui te sert d'égide. Fais donc en sorte que le duc d'Uzeda
+n'obtienne jamais l'amitié du prince.</p>
+
+<p>Calderon fit un geste d'assentiment, et le duc entra dans le cabinet du
+roi.</p>
+
+<p>&mdash;Insensé que j'étais, se dit Calderon, moi qui croyais avoir encore une
+conscience!... Quoi! je serais supplanté par un Uzeda? Non, il n'en sera
+pas ainsi!</p>
+
+<p>Le lendemain, le marquis de Siete-Iglesias se présenta au lever du
+prince. L'infant jeta sur Rodrigues un regard sévère, lui tourna
+brusquement le dos... et il affecta de causer amicalement avec Gonzalez
+de Léon, un des ennemis de Rodrigues. On vit alors les courtisans,
+naguère si humbles et si rampants devant Calderon, s'en éloigner
+prudemment. Mais ce n'était que le commencement de sa disgrâce. Uzeda
+parut bientôt: l'infant courut à lui, et un instant après on les vit
+entrer ensemble dans le cabinet particulier du prince.</p>
+
+<p>&mdash;L'étoile de Calderon pâlit,&mdash;se dirent les courtisans.</p>
+
+<p>Mais l'orgueilleux ministre ne fut pas de cet avis; un sourire de
+triomphe ne quitta pas ses lèvres, et ses joues pâles se colorèrent
+d'une vive rougeur quand il fendit la foule pour monter dans sa voiture
+et retourner à son palais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_221">[221]</a></span>À peine Calderon s'était-il retiré dans son cabinet, que Fonseca,
+fidèle au rendez-vous, se faisait annoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Rodrigues, avons-nous de bonnes nouvelles?</p>
+
+<p>Calderon hocha tristement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher pupille, dit-il d'un ton plein de cordialité, nul espoir ne
+vous reste; oubliez un vain rêve; retournez à l'armée. Je puis vous
+assurer de l'avancement, un grade magnifique, mais il n'est pas en mon
+pouvoir de vous faire obtenir la main de Margarita.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? s'écria Fonseca pâle d'émotion; d'où vient un changement
+si soudain? Est-ce que la reine?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vue; mais le roi s'est formellement prononcé à l'égard
+de la jeune novice. L'inquisition est du même avis; l'Église crie au
+scandale: elle se plaint de la perte de son autorité; personne n'ose
+intercéder en faveur de Margarita.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, Rodrigues, il n'y a plus d'espoir?</p>
+
+<p>&mdash;Non; ne songez plus maintenant qu'à la glorieuse vie des camps. Tâchez
+d'oublier Margarita.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! s'écria le jeune homme. Quoi! j'aurais mainte fois versé mon
+sang pour le service du prince, et je ne pourrais pas obtenir une faveur
+qu'il lui était si facile de m'accorder? Puisqu'il en est ainsi, je
+brise mon épée! Mais, crois-le bien, Calderon, je ne renonce pas à mon
+projet. Margarita ne restera pas enterrée dans son tombeau vivante; je
+saurai braver les espions du saint-office et pénétrer dans le cloître;
+j'enlèverai <span class="pagenum"><a id="Page_222">[222]</a></span>la femme que j'aime, et j'irai avec elle dans un pays
+étranger chercher le bonheur qu'on me refuse en Espagne. Je ne crains ni
+l'exil ni la pauvreté, et je ne demande au ciel que ma maîtresse:
+j'obtiendrai le reste avec mon épée.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous persistez à vouloir enlever Margarita? dit Calderon d'un
+ton distrait: après tout, c'est peut-être le plus sage si vous vous y
+prenez adroitement et avec les précautions nécessaires. Mais avez-vous
+le moyen de voir Margarita?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, hier je suis allé au couvent, et, comme la chapelle est une des
+curiosités de Madrid, j'ai pu y pénétrer sans exciter le moindre
+soupçon. Le hasard m'a servi, et j'ai reconnu dans le portier un ancien
+serviteur de mon père. C'est un vieux soldat dégoûté de sa nouvelle
+profession, et qui consent à me suivre. Il doit remettre une lettre à
+Margarita, et j'aurai la réponse aujourd'hui même.</p>
+
+<p>&mdash;Don Martin, que le ciel vous protége! je vous aiderai de tout mon
+pouvoir, répliqua Calderon en faisant un signe d'adieu au jeune homme,
+qui s'éloignait sans remarquer le trouble et la pâleur de Rodrigues.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>VI</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_223">[223]</a></span>Le lendemain, au grand désappointement des courtisans, l'infant
+d'Espagne et Calderon se promenèrent ensemble au Prado, et Rodrigues
+accompagna encore le prince au théâtre. Son influence sur l'héritier du
+trône paraissait plus grande que jamais.</p>
+
+<p>Cette rupture, suivie d'une réconciliation si prompte, était une énigme
+pour tous. Les uns l'attribuaient à un caprice du prince, les autres
+soutenaient que c'était une comédie imaginée par l'astucieux Calderon
+pour humilier le duc d'Uzeda, qui ne s'était réchauffé un instant aux
+rayons du soleil levant que pour être plongé ensuite, aux yeux de tous,
+dans la plus complète obscurité.</p>
+
+<p>Cependant Fonseca réussissait au delà de ses espérances. La pauvre
+Margarita, qui avait quitté un monde qu'elle aimait pour la solitude
+glaciale du cloître, fut bientôt dégoûtée de la vie monotone du couvent.
+Sa seule consolation était de penser qu'elle n'était entrée dans cet
+asile désolé que pour rester fidèle à Fonseca <span class="pagenum"><a id="Page_224">[224]</a></span>et échapper aux
+poursuites dangereuses de l'infant d'Espagne. En mourant, sa vieille
+nourrice avait révélé un grand secret à Margarita, puis elle lui avait
+remis une lettre écrite de la main de sa mère. Cette lettre avait fait
+verser bien des larmes à la jeune fille, et lui avait appris ce qu'il y
+a parfois de force, de constance, de tristesses et d'angoisses dans
+l'amour d'une femme. Un affreux pressentiment s'était emparé de
+Margarita; elle crut que la fatale destinée de sa mère projetait une
+ombre sur sa propre existence, et cette pensée lui avait fait rechercher
+la paix du cloître.</p>
+
+<p>Quand, par l'entremise du portier, la jeune fille reçut la lettre de
+Fonseca, lettre où respirait la passion la plus profonde, la plus vraie,
+elle ressentit une grande émotion. La nature reprit ses droits, et le
+c&oelig;ur de Margarita se rouvrit aux plus doux sentiments. La novice
+n'avait pas encore prononcé les v&oelig;ux terribles qui devaient à jamais
+la retrancher du monde. Elle pouvait donc être à l'homme qu'elle aimait.
+La jeune fille répondit à Fonseca; elle lui parla des dangers auxquels
+il s'exposait; mais chaque mot de cette lettre était dicté par l'amour
+et devait ranimer l'espoir du jeune homme. Cédant à son propre c&oelig;ur
+et aux sollicitations de son amant, Margarita consentit à fuir le
+couvent, et à fuir avec Fonseca.</p>
+
+<p>Dans la soirée, le jeune officier vint trouver Calderon. Le marquis
+était descendu dans les jardins de son palais. La lune projetait ses
+pâles lueurs à travers les allées d'orangers et de grenadiers; on voyait
+ses <span class="pagenum"><a id="Page_225">[225]</a></span>blancs rayons se jouer en nappe argentée sur le marbre des statues
+qui peuplaient cette délicieuse retraite. L'air doux et tiède n'était
+troublé que par les murmures des fontaines, dont les jets d'eau,
+éparpillés par la brise, retombaient en pluie scintillante. Au-dessus de
+ces jardins régnait une terrasse immense d'où l'on voyait dans le
+lointain se dessiner les sombres monuments de Madrid et les dômes de ses
+églises.</p>
+
+<p>Sur cette terrasse, Calderon, debout, appuyé contre le tronc d'un aloès
+gigantesque qui l'enveloppait de son ombre, était plongé dans une sombre
+rêverie.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient que je frissonne? dit-il à demi-voix. Ah! c'est à cette
+heure fatale que j'appris que je venais d'être déshonoré par un lâche;
+c'est à ce moment que je l'ai tué! Et depuis ce jour, quelle révolution
+dans ma vie! Le crime m'a porté au faîte des honneurs! Et pourtant,
+comme elle était paisible et heureuse, cette vie d'études à Salamanque!
+Alors j'avais foi en <i>elle</i>; je me laissais guider par la flamme de ses
+yeux, dans lesquels je lisais ma destinée, comme l'astrologue lit dans
+les étoiles du ciel; mais l'âge d'or n'a duré qu'un jour: le paradis
+s'est changé en enfer!</p>
+
+<p>Le bruit des pas rapides de Fonseca arracha Calderon à sa rêverie. Il se
+retourna brusquement. Il fit un effort suprême pour composer son visage
+et en effacer toute trace d'émotion. Quand Fonseca parut devant lui, la
+figure de don Rodrigues était calme et sereine.</p>
+
+<p>&mdash;Réjouissons-nous, cher Rodrigues! Elle consent enfin, et je viens
+réclamer l'appui que vous m'avez promis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_226">[226]</a></span>&mdash;Et le portier du couvent, est-ce un homme auquel on puisse se fier?</p>
+
+<p>&mdash;Comme à moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous une clef pour ouvrir la porte de la chapelle?</p>
+
+<p>&mdash;La voici; Margarita doit se cacher dans un confessionnal après la
+prière du soir.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, tâchez de remplir convenablement votre rôle; voici comment je me
+suis acquitté du mien: Je connais dans un des faubourgs de Madrid, sur
+la route de Fuencarras, une maison isolée. Le propriétaire est de mes
+amis. Des chevaux et des déguisements seront mis par lui à votre
+disposition. Un de mes secrétaires vous remettra un passe-port. Demain
+je serai informé le premier de l'enlèvement de la novice, et je ferai en
+sorte de dépister ceux qu'on mettra à sa poursuite. N'ai-je pas tout
+bien arrangé, cher Fonseca?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes notre ange gardien! s'écria don Martin avec enthousiasme.
+Demain, à minuit, nous irons à la maison que vous venez de m'indiquer.</p>
+
+<p>Fonseca quitta le palais le c&oelig;ur plein de joie; mais, au détour de la
+rue, six hommes appostés depuis les premières heures de la soirée se
+précipitèrent pour lui barrer le passage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à don Martin Fonseca que j'ai l'honneur de parler? dit le chef
+de la bande.</p>
+
+<p>&mdash;À lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du roi, je vous arrête!</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'arrêtez? et pourquoi? qu'ai-je fait?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_227">[227]</a></span>&mdash;Voici le mandat signé de Son Éminence le duc de Lerme. On vous accuse
+de désertion.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, misérable! le général m'a permis de quitter le camp.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous importe? suivez-nous.</p>
+
+<p>Fonseca, naturellement bouillant et impétueux, ne put calculer
+froidement les suites de sa résistance. L'arrêter, l'emprisonner la
+veille du jour où il devait délivrer Margarita!</p>
+
+<p>Un pareil malheur le plongeait dans un désespoir qui faisait disparaître
+à ses yeux toute autre considération. Il tira son épée, renversa
+l'alguazil qui s'opposait à son passage; mais les alguazils cernèrent le
+jeune officier et le choc des épées se fit entendre. Soudain, la rue,
+qui n'était que faiblement éclairée par la lune, fut inondée de lumière.</p>
+
+<p>Des laquais portant des torches arrivèrent en foule en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Place au noble marquis de Siete-Iglesias!</p>
+
+<p>À ce nom, Fonseca laissa tomber son arme, et les alguazils firent place.</p>
+
+<p>Un homme au visage pâle, aux yeux étincelants, parut au milieu du
+groupe: c'était Calderon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tout ce bruit à pareille heure? dit sévèrement le ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Rodrigues, cria Fonseca, je suis heureux de votre arrivée. Ces
+misérables ont osé porter la main sur un officier espagnol, en se disant
+porteurs d'un ordre du duc de Lerme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_228">[228]</a></span>&mdash;Avez-vous en effet un mandat d'arrêt contre ce gentilhomme? demanda
+Calderon au chef des alguazils.</p>
+
+<p>Celui-ci présenta l'ordre dont il était porteur.</p>
+
+<p>Calderon le lut lentement, le rendit à l'alguazil, et puis, prenant à
+part Fonseca:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou? lui dit-il à voix basse, croyez-vous pouvoir résister
+aux lois? Si je n'étais arrivé à propos, pour un mince délit dont on
+vous accuse, vous alliez commettre un crime capital. Suivez ces gens, ne
+craignez rien. Je verrai le duc et j'obtiendrai votre mise en liberté.
+Demain, nous irons ensemble au rendez-vous convenu.</p>
+
+<p>Fonseca, le c&oelig;ur gonflé de rage, allait répliquer; mais Rodrigues se
+hâta de lui imposer silence. Le ministre se tourna ensuite vers les
+alguazils.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a ici, dit-il, une erreur qui sera réparée demain. Traitez ce
+gentilhomme avec le respect et la considération dus à sa naissance et à
+son mérite. Allez, don Martin, ajouta-t-il à voix basse, allez, sinon
+Margarita est à jamais perdue pour vous.</p>
+
+<p>Vaincu par cette menace, Fonseca remit son épée dans le fourreau et
+suivit les alguazils en gardant un morne silence.</p>
+
+<p>Calderon, immobile et absorbé dans ses réflexions, les laissa froidement
+s'éloigner. Bientôt, chassant une pensée importune, il donna ordre à ses
+gens de le précéder, puis il remonta dans sa voiture et se fit conduire
+chez le prince d'Espagne.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>VII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_229">[229]</a></span>Le lendemain, à midi, Calderon vint voir Fonseca dans sa prison. Le
+jeune officier était assis près d'une fenêtre qui s'ouvrait sur une cour
+sombre et spacieuse. Sa physionomie trahissait un violent désespoir.</p>
+
+<p>Il se leva dès qu'il vit entrer Calderon.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, s'écria-t-il, vous venez me rendre à la liberté? Vous en avez
+l'ordre sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, mon cher Fonseca; mais soyez sans inquiétude, j'ai vu le
+duc. Le motif de votre arrestation est tel que je le soupçonnais:
+quelques paroles imprudentes que vous avez laissé échapper. Vous avez
+trahi dans ces paroles la résolution de ne jamais renoncer à Margarita.
+Le duc de Lerme ne veut pas de cette mésalliance. Votre captivité se
+prolongera si vous ne prenez pas l'engagement solennel de laisser
+Margarita prendre le voile.</p>
+
+<p>Fonseca, que ces paroles faillirent rendre fou, regarda Calderon avec
+des yeux hagards. Calderon continua:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_230">[230]</a></span>&mdash;Cependant il ne faut désespérer de rien. Patience! le duc finira
+peut-être par se laisser fléchir, et d'ailleurs je me sens le courage,
+pour servir vos intérêts, d'appeler de la sentence du duc au roi
+lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce soir elle m'attend! s'écria le jeune homme; ce soir elle devait
+être libre!</p>
+
+<p>&mdash;On lui dira ce qui est arrivé; nous avons des intelligences dans la
+place.</p>
+
+<p>&mdash;Retirez-vous, faux ami, ministre sans pouvoir! Sont-ce là vos
+promesses de me venir en aide? Mais je ferai connaître à Sa Majesté
+elle-même le malheur qui m'accable. Je verrai si Philippe ni réserve un
+pareil traitement aux défenseurs de sa couronne. Don Rodrigues,
+voulez-vous porter une lettre à votre maître? Ce service est le seul que
+je réclame de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Fonseca, je ne veux pas vous perdre. Cette lettre, le roi la
+montrerait au duc de Lerme. Ce n'est pas ainsi que les hommes sensés
+doivent supporter l'infortune: serais-je aujourd'hui ministre si, à
+chaque revers qui m'accablait, j'eusse agi sans réflexion et comme un
+homme en délire? Voyons, examinons ce qui nous reste à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Avant ce soir je prétends être libre, sinon je ne veux rien entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez... une idée me frappe! on veut, pour vous rendre la liberté,
+que vous renonciez à Margarita. Mais qu'arriverait-il si le duc de Lerme
+pouvait croire que c'est la novice qui vous abandonne; si, par exemple,
+elle s'échappait du couvent, comme cela est convenu, <span class="pagenum"><a id="Page_231">[231]</a></span>et qu'on parvînt à
+persuader au duc qu'elle s'est fait enlever par un autre que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pas un mot de plus!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Mais pesez donc tous les avantages d'un pareil stratagème.
+Il vous sauvera tous deux; si elle s'échappe seule, le duc n'aura aucun
+intérêt à la poursuivre; elle pourra en sûreté gagner la France, et
+courra mille fois moins de dangers que si elle fuyait avec vous, qui
+occupez dans l'État un rang considérable. L'inquisition, qui déteste la
+noblesse, vous accuserait de sacrilége; votre captivité éloignera tout
+soupçon de complicité avec Margarita, et le projet que vous avez formé
+réussira mieux qui si vous l'exécutiez personnellement. Le duc de Lerme,
+qui croira que dans votre c&oelig;ur le ressentiment a tué l'amour, vous
+rendra la liberté, et vous rejoindrez Margarita.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Fonseca, frappé par le raisonnement de Rodrigues, qui donc
+prendra ma place auprès de Margarita? Qui donc l'enlèvera du couvent?</p>
+
+<p>&mdash;Ne ferais-je pas cela pour vous? dit Calderon en souriant. J'emmènerai
+Margarita au rendez-vous indiqué: elle y restera cachée jusqu'au jour où
+le saint-office cessera ses poursuites. Puis je la ferai conduire au
+lieu qu'il vous plaira de désigner.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez que Margarita consentira à suivre un étranger? Non,
+c'est impossible, je n'approuve pas ce projet!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, à parler franchement, il ne me sourit pas davantage, répliqua
+froidement Calderon; les dangers <span class="pagenum"><a id="Page_232">[232]</a></span>que je me proposais de courir pour
+vous sont trop imminents. Je ne vous aurais pas fait cette offre,
+Fonseca, si je n'y eusse été poussé par la pensée que voici: si le duc
+de Lerme allait voir la jeune novice, s'il l'effrayait par ses menaces,
+s'il décidait l'abbesse à abréger le noviciat, la jeune fille serait à
+jamais perdue pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne le feront pas! ils ne l'oseront pas!</p>
+
+<p>&mdash;L'orgueil fait tout oser! Cherchez un autre plan!... Comptez-vous
+pouvoir vous évader d'ici? C'est impossible: il faut donc vous fier à
+moi.</p>
+
+<p>Fonseca, sans répondre, fit plusieurs fois le tour de l'appartement.
+Puis il s'arrêta en face du ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Calderon, dit-il, je n'ai pas la liberté du choix, il faut donc que je
+me fie à votre amitié: je vais écrire à Margarita.</p>
+
+<p>En remettant la lettre à Calderon, le jeune homme se détourna pour ne
+pas lui laisser voir son agitation.</p>
+
+<p>Calderon était profondément ému, sa main trembla en saisissant la
+lettre.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas, dit Fonseca, que je remets ma vie entre vos mains.</p>
+
+<p>Rodrigues, sans répondre, ouvrit la porte pour sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez! reprit Fonseca. J'oubliais une chose essentielle... Voici la
+clef de la chapelle, le mot d'ordre pour le portier est <i>Grenade</i>. Mais,
+j'y pense, il s'attendait à me suivre avec Margarita.</p>
+
+<p>&mdash;J'arrangerai cela. Adieu! Demain vous apprendrez que tout a réussi.
+Jusque-là soyez calme et gardez-vous de commettre la plus légère
+imprudence.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>VIII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_233">[233]</a></span>Minuit venait de sonner à la chapelle du couvent. Le long des murs
+sombres du vieil édifice s'avança lentement un homme de haute taille,
+enveloppé d'un manteau; le bruit de ses pas éveilla de longs échos dans
+le lieu saint; puis d'un confessionnal sortit une blanche forme de
+femme, et une douce voix murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi, Fonseca?</p>
+
+<p>&mdash;Venez, répondit-on à voix basse.</p>
+
+<p>Cette voix, qui lui était inconnue, fit reculer Margarita toute
+tremblante; mais l'homme la saisit par le bras et l'entraîna rapidement
+hors de la chapelle. Au dehors, le portier les attendait; il tenait un
+manteau qu'il jeta sur les épaules de la novice. L'étranger fit avancer
+une voiture, Margarita y monta avec lui, et les chevaux partirent ventre
+à terre.</p>
+
+<p>Interdite et à moitié morte de frayeur, la novice ne comprit d'abord
+rien à ce qui se passait. Quand elle eut repris ses sens, elle se vit
+seule avec un inconnu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_234">[234]</a></span>&mdash;Où me conduisez-vous? demanda-t-elle. Où est Fonseca?</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas étonnée, senora, si don Martin n'est pas à vos côtés; il
+m'a remis une lettre que dans un instant vous pourrez lire, et alors
+vous saurez tout.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta devant une maison isolée. Calderon descendit et
+frappa deux coups à la porte. Un vieillard, qu'à sa barbe pointue et à
+ses traits anguleux on reconnaissait pour un fils d'Israël, vint ouvrir
+aussitôt.</p>
+
+<p>Calderon lui dit quelques mots à voix basse; puis, avec une grande
+politesse, il aida Margarita à descendre. Il la conduisit, par un
+escalier rapide et sombre, dans une chambre richement meublée. Dans tous
+les angles de cette pièce, des candélabres d'argent massif étincelaient
+sur des piédestaux de marbre blanc. Au milieu de l'appartement était
+dressée une table couverte de vins exquis et de fruits les plus rares.
+Le luxe de cette chambre contrastait étrangement avec l'extérieur
+délabré de la maison et l'aspect du juif ignoble et dégoûtant qui en
+était le gardien.</p>
+
+<p>Calderon donna à la novice la lettre de Fonseca.</p>
+
+<p>La jeune fille la lut avidement.</p>
+
+<p>Pendant cette lecture, Rodrigues tint constamment sur elle son &oelig;il
+inquiet et fixe.</p>
+
+<p>Rodrigues avait résolu de se prêter aux désirs du prince, car sa fortune
+dépendait de sa complaisance; mais son intention n'était pas de
+sacrifier entièrement Fonseca.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_235">[235]</a></span>Plein de mépris pour l'espèce humaine, ne voyant partout que fourberies
+et trahisons, Calderon n'était pas convaincu, comme l'était Fonseca, que
+l'ancienne actrice fût un ange de vertu et de dévouement.</p>
+
+<p>Il voulait savoir si elle résisterait aux man&oelig;uvres hardies et aux
+offres séduisantes de l'infant d'Espagne; si elle succombait, il
+conservait les grâces du prince et l'amitié de Fonseca, en lui prouvant
+que Margarita était indigne de son amour. Mais si la jeune fille
+résistait à l'infant, il était fermement décidé à la faire échapper et à
+protéger sa fuite, sans pouvoir être accusé par le prince de complicité.
+C'est ainsi que Calderon conciliait deux choses fort opposées: la
+conscience et l'ambition.</p>
+
+<p>Mais, tandis que ses regards étaient fixés sur Margarita, d'étranges
+pressentiments l'assaillirent; son c&oelig;ur, plein des souvenirs du
+passé, battit précipitamment dans sa poitrine. L'innocence et la grâce
+exquise de la jeune novice, ses formes délicates et presque aériennes,
+tout, en un mot, semblait lui faire un reproche de sa trahison et
+éveiller dans son âme une profonde pitié.</p>
+
+<p>La lecture de la lettre de Fonseca redoubla les angoisses secrètes de la
+jeune fille. Elle se tourna vers Calderon; l'aspect et les traits de cet
+homme la frappèrent.</p>
+
+<p>Il venait d'ôter son manteau et son chapeau.</p>
+
+<p>Leurs regards se rencontrèrent. Soudain Margarita, qui semblait
+anéantie, tressaillit et poussa un cri perçant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_236">[236]</a></span>&mdash;Calderon! s'écria-t-elle, don Rodrigues Calderon! Est-ce votre nom?
+n'en avez-vous jamais eu d'autre?</p>
+
+<p>À peine eut-elle prononcé ces mots, qu'elle s'approcha de lui toute
+tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Calderon est mon nom, balbutia le marquis d'une voix émue.</p>
+
+<p>La novice vint se placer si près de Calderon, qu'elle sentit sur son
+front le souffle de cet homme. Alors, lui saisissant le bras, elle
+attacha sur ses traits un regard si perçant, si scrutateur et si
+profond, que Calderon ne put se défendre d'une terrible pensée. Un
+instant il crut que la pauvre novice était folle.</p>
+
+<p>Margarita leva lentement ses grands yeux noirs sur la glace qui
+réfléchissait son visage et celui de Calderon.</p>
+
+<p>La fraîcheur et le vif incarnat des joues de la novice avaient fait
+place à une pâleur livide, pareille à celle du visage de Calderon. Il y
+avait alors entre ces deux personnes ainsi groupées une ressemblance
+saisissante... Tous deux se regardèrent dans la glace, et en furent à
+l'instant frappés. Ils poussèrent un cri douloureux.</p>
+
+<p>Margarita porta sa main frémissante dans les plis de sa robe, en tira un
+petit portefeuille fermé avec des agrafes d'argent. Elle pressa le
+ressort, l'ouvrit, et dévora du regard un portrait en miniature, qu'elle
+compara au visage altéré de Rodrigues.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>IX</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_237">[237]</a></span>Sur ces entrefaites, Fonseca s'était rendu au couvent de <i>Sainte-Marie
+de l'Épée blanche</i>, mais il n'y trouva plus le portier. Il courut à la
+maison que Calderon lui avait indiquée. Il allait entrer, quand soudain
+il entendit prononcer son nom. Il s'approcha du lieu d'où partait la
+voix, et reconnut, blotti dans un enfoncement du mur, le portier du
+couvent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, don Martin? dit-il. Les saints en soient bénis! On vous a
+indignement trompé.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, voyons, n'hésite pas; dis-moi toute la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Je connaissais le gentilhomme qui est venu enlever la novice; j'ai
+tremblé pour vous lorsque j'ai vu Calderon prendre la jeune fille dans
+ses bras et la placer dans la voiture; mais je me suis rassuré en
+pensant que j'allais, comme c'était convenu, l'accompagner dans sa
+fuite. Il n'en fut pas ainsi. «Cache-toi, me dit sèchement don
+Rodrigues; demain, je te fournirai les moyens de quitter Madrid.» Je ne
+sus que répondre, <span class="pagenum"><a id="Page_238">[238]</a></span>mais je suivis la voiture. Je connais cette maison;
+c'est un lieu infâme: c'est le théâtre des orgies et des débauches de
+l'infant d'Espagne; chaque nuit qu'il y passe porte le déshonneur dans
+une famille.</p>
+
+<p>&mdash;Ciel! s'écria Fonseca; mais j'entends du bruit, j'entends des cris
+dans cette odieuse maison!</p>
+
+<p>Il allait enfoncer la porte lorsqu'elle s'ouvrit tout à coup.</p>
+
+<p>Au milieu des cris confus et inarticulés, on distinguait le bruit d'une
+lutte. Fonseca s'avança rapidement. Un juif, précipité en bas de
+l'escalier, vint tomber à ses pieds. Ensuite parut Calderon. Il tenait
+son épée d'une main et soutenait Margarita de l'autre. Un autre homme
+cherchait à le retenir, mais en vain.</p>
+
+<p>&mdash;Fonseca! cria Margarita, qui aperçut le jeune homme, sauve-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit don Martin d'une voix de tonnerre, je viens te sauver et
+punir un lâche! Laisse ta victime, Rodrigues, et défends toi!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il croisa son épée contre celle de Calderon.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas lui qu'il faut frapper! cria Margarita en se précipitant
+sur le sein de son père.</p>
+
+<p>Il était trop tard.</p>
+
+<p>Fonseca, transporté de rage, n'entendit rien, ne comprit rien. D'une
+main plus assurée, il avait dirigé son épée contre la poitrine de celui
+qu'il croyait son <span class="pagenum"><a id="Page_239">[239]</a></span>ennemi. Mais ce ne fut pas Calderon qu'il atteignit
+au c&oelig;ur. Ce fut Margarita, qui tomba baignée dans son sang aux pieds
+du pauvre insensé.</p>
+
+<p>&mdash;Mortes toutes deux! murmura Calderon.</p>
+
+<p>Et il tomba aux côtés de sa fille, comme s'il eût été frappé du même
+coup.</p>
+
+<p>En ce moment le prince d'Espagne descendit l'escalier. Il était livide,
+et ses pieds furent arrosés du sang de la vierge martyre!</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! qu'as-tu fait? dit-il à Fonseca.</p>
+
+<p>La jeune fille expirante tourna vers Fonseca ses yeux pleins d'une
+expression céleste; ensuite elle se traîna sur le sein de Rodrigues, et
+dit d'une voix éteinte:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-lui, mon père, je dirai à ma mère que tu m'as bénie.</p>
+
+<hr class="c15"/>
+
+<p>À la suite de ce terrible événement, plusieurs jours se passèrent sans
+qu'on entendît parler de Calderon à la cour, où l'on ne pouvait
+s'expliquer son absence. Les ennemis de Calderon profitèrent de son
+éloignement. Le complot formé contre lui allait éclater. Les partisans
+d'Uzeda avaient maintenant pour eux l'inquisition. Aliaga, nommé grand
+inquisiteur, préparait avec eux la perte de Calderon. Mille infernales
+calomnies avaient été inventées contre le favori, et le roi, qui n'avait
+pas été prévenu du motif de son absence, soupçonnait la conduite de
+Rodrigues, et se montrait profondément irrité contre lui.</p>
+
+<p>Le duc de Lerme, accablé d'années et d'infirmités <span class="pagenum"><a id="Page_240">[240]</a></span>ne pouvait pas lutter
+contre ses ennemis. Dans son désespoir, il appelait Calderon, mais ce
+puissant allié ne reparaissait pas. La tempête éclata soudain.</p>
+
+<p>Un soir, le duc de Lerme reçut, avec sa destitution, l'ordre de quitter
+la cour. Par une coïncidence bizarre, Calderon entra dans le cabinet du
+duc au moment où celui-ci recevait le message du roi. Un affreux
+changement s'était opéré dans la personne de Rodrigues. Ses regards
+étaient mornes et glacés, ses joues creuses et blêmes; en quelques jours
+il avait vieilli de quarante ans.</p>
+
+<p>&mdash;Duc de Lerme, dit-il d'une voix sépulcrale, je suis enfin de retour.</p>
+
+<p>&mdash;Que le ciel en soit béni! Calderon, pourquoi m'avoir quitté? Qu'es-tu
+devenu? Cours trouver le roi; dis-lui que je ne suis pas malade, que je
+n'ai pas besoin de repos. Fais-lui comprendre l'indigne conduite d'un
+fils dénaturé. On veut me bannir, Calderon; me bannir! Va trouver
+l'infant; il s'est renfermé dans son palais; il refuse de me voir; mais
+toi, il te recevra.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'infant d'Espagne... nous avons des raisons pour bien nous aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement, vous en avez. Hâte-toi donc, Calderon; ne perds pas
+une minute. Dois-je être banni, Rodrigues? dois-je être banni? répétait
+le malheureux vieillard. Va, ajouta-t-il, va, je t'en supplie;
+sauve-moi. Je t'aime, mon bon Rodrigues, je t'ai toujours aimé.
+Laisserons-nous triompher nos ennemis?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_241">[241]</a></span>Soudain, tant est grande la force de l'habitude, Calderon retrouva
+toute son ardeur, tout son génie d'autrefois. Un éclair jaillit de ses
+yeux; il redressa sa taille imposante.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, dit-il, qu'il ne me restait plus qu'à quitter la vie; mais
+je veux faire encore un suprême effort, et ne pas vous abandonner à
+l'heure du danger. Je verrai le roi! Ne craignez rien, monseigneur, je
+ferai voir à Uzeda que mon étoile n'a pas encore pâli.</p>
+
+<p>Calderon dégagea ses mains de l'étreinte du cardinal et se dirigea vers
+la porte.</p>
+
+<p>Trois coups secs retentirent en ce moment. Rodrigues ouvrit, et vit
+l'antichambre remplie d'hommes vêtus d'un sombre uniforme.</p>
+
+<p>C'étaient les officiers du saint-office.</p>
+
+<p>&mdash;Restez, lui dit une voix sinistre, restez, Rodrigues Calderon, marquis
+de Siete-Iglesias; au nom de la très-sainte inquisition, je vous arrête!</p>
+
+<p>&mdash;Aliaga! s'écria Calderon, qui recula saisi d'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit le jésuite.&mdash;Officiers, emmenez votre prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, bon vieillard, dit Calderon en se retournant vers le duc, ta
+vie est sauve au moins. Quant à moi, je défie la destinée! Emmenez-moi.</p>
+
+<p>L'infant d'Espagne fut bientôt remis de l'émotion que la mort de
+Margarita lui avait causée. De nouveaux plaisirs lui firent tout
+oublier; il n'eut pas même de remords.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_242">[242]</a></span>Il se montra en public peu de jours après l'arrestation de Calderon, et
+crut devoir intercéder le roi en faveur de son ancien favori; mais,
+quand bien même l'inquisition eût consenti à lâcher sa proie, et Uzeda à
+oublier ses ressentiments, la joie du peuple fut si grande lorsqu'il
+apprit la chute du redoutable secrétaire, qu'il eût fallu un monarque
+plus hardi que Philippe III pour braver ces clameurs et sauver le
+ministre déchu.</p>
+
+<p>Un jour, un officier qui attendait le lever du prince, dont il était un
+des favoris, lui présenta une pétition afin d'obtenir de Son Altesse
+royale un grade vacant dans l'armée.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est donc, demanda l'infant, celui qui s'est fait tuer si à
+propos pour que tu obtiennes une promotion?</p>
+
+<p>&mdash;C'est don Martin Fonseca, monseigneur.</p>
+
+<p>Le prince tressaillit et tourna le dos au solliciteur, qui, à dater de
+ce jour, perdit les bonnes grâces du prince.</p>
+
+<p>Cependant l'année s'écoulait, et Calderon languissait encore dans son
+cachot. Enfin, l'inquisition ouvrit le noir registre de ses accusations.
+C'était un tissu d'absurdités révoltantes et d'infâmes calomnies. Le
+premier des crimes dont on l'accusa fut celui de sorcellerie. Calderon
+soutint toutes les accusations avec une dignité qui confondit ses
+ennemis. On lui fit subir la torture, et tous les historiens ont rendu
+témoignage de l'héroïsme que montra cet homme étrange.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_243">[243]</a></span>À cette époque Philippe III mourut, et l'infant d'Espagne monta sur le
+trône. Le peuple crut alors qu'on allait lui ravir sa victime: il se
+trompait. Autre temps, autres soins. Le roi Philippe IV avait
+complétement oublié celui qui avait été le favori de l'infant d'Espagne.</p>
+
+<p>De son côté, don Gaspar de Guzman, qui, tout en affectant de servir les
+intérêts d'Uzeda, convoitait secrètement le monopole de la faveur
+royale, vit dans Calderon un obstacle qui, tôt ou tard, pourrait
+l'empêcher d'atteindre son but. Il lui importait donc de faire ordonner
+promptement le supplice de don Rodrigues. L'inquisition procédait trop
+lentement au gré de son impatience, car le terrible tribunal semblait
+surseoir à prononcer une sentence de mort. Pourtant, on finit par le
+condamner à mourir sur l'échafaud.</p>
+
+<p>Calderon sourit en entendant prononcer cet arrêt.</p>
+
+<p>Par un beau jour d'été, une foule immense se pressait sur la place du
+pilori, à Madrid.</p>
+
+<p>Des cris de joie sauvage éclatèrent dans les airs quand don Rodrigues
+Calderon, marquis de Siete-Iglesias, arriva sur la plate-forme de
+l'échafaud. Mais quand le peuple chercha du regard le favori à la taille
+imposante, tel qu'il lui était apparu dans tout l'éclat de sa jeunesse,
+alors qu'il courbait toutes les volontés sous sa main puissante, et
+qu'au lieu du colosse superbe qu'il s'attendait à contempler, il aperçut
+un <span class="pagenum"><a id="Page_244">[244]</a></span>vieillard; lorsqu'il vit ce front sillonné de rides et ces traits
+sur lesquels la douleur avait laissé son empreinte, le peuple, dont les
+instincts sont généreux, fit succéder aux cris de rage des cris
+d'indignation pour les bourreaux et de pitié pour la victime.</p>
+
+<p>À côté de Calderon se tenait un prêtre qui lui offrait les consolations
+de la religion.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, mon fils, disait le ministre de l'Évangile, Dieu vous tiendra
+compte des souffrances que vous avez endurées sur la terre. Acceptez-les
+comme une expiation, et bénissez la main de Dieu qui vous les envoie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Calderon, à cette heure suprême, je bénis la main de
+Dieu. Gloire à lui, si les tourments que j'ai soufferts ici-bas, et que
+termine le supplice, peuvent apaiser son courroux. Inez, murmura
+Calderon, le destin de ta fille et le mien vengent ta mort!</p>
+
+<p>Le peuple, immobile, osait à peine respirer. Il regardait cet homme avec
+respect et admiration. Une minute après, un gémissement sourd, lugubre,
+partit du sein de la foule, et le bourreau éleva en l'air une tête
+sanglante et livide.</p>
+
+<p>Deux spectateurs, placés sur un balcon, avaient suivi d'un regard
+attentif toutes les scènes du drame terrible qui venait de se dénouer
+sur l'échafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Périssent ainsi tous mes ennemis! s'écria le duc d'Uzeda.</p>
+
+<p>&mdash;On doit tout sacrifier, amis et ennemis, aux ordres <span class="pagenum"><a id="Page_245">[245]</a></span>et à la gloire de
+la religion, répliqua le grand inquisiteur en faisant le signe de la
+croix.</p>
+
+<p>Tous deux quittèrent le balcon et rentrèrent au palais d'Uzeda.</p>
+
+<p>&mdash;Don Gaspar de Guzman est maintenant avec le roi, dit le duc: j'attends
+à chaque instant l'ordre de me rendre auprès de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, répondit Aliaga en hochant la tête, je ne partage pas vos
+espérances. Je sais lire au fond des c&oelig;urs et deviner les caractères.
+Croyez-le bien, don Gaspar de Guzman ne souffrira auprès de lui aucun
+rival; il n'admettra personne à partager la faveur du maître.</p>
+
+<p>Ils parlaient encore lorsqu'ils virent entrer un gentilhomme de la
+chambre du roi, qui remit à chacun d'eux une lettré signée de Sa
+Majesté, et ainsi conçue:</p>
+
+<p class="blockquot">«Le duc d'Uzeda et le grand inquisiteur, dom fray Louis de Aliaga,
+ont perdu leurs titres et leurs dignités; ils devront, s'ils ne
+veulent pas être traités en sujets rebelles, quitter à l'instant
+même le royaume d'Espagne.»</p>
+
+<p>Ainsi, ni le caractère sacré du grand inquisiteur, ni les habiles
+man&oelig;uvres du duc d'Uzeda, ne purent les préserver d'une disgrâce.</p>
+
+<p>Quelques instants après, la foule qui remplissait la place apprit la
+décision du monarque, et, toujours inconstante, <span class="pagenum"><a id="Page_246">[246]</a></span>elle reçut avec
+acclamation le nom du nouveau ministre. On entendit le cri poussé par un
+peuple immense:</p>
+
+<p>&mdash;Vive don Guzman Olivarez le réformateur!</p>
+
+<p>L'écho des acclamations parvint jusqu'à Philippe IV, qui était avec son
+nouveau ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce bruit? demanda vivement le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, c'est sans doute votre bon peuple qui applaudit à l'exécution de
+Calderon, répondit don Guzman.</p>
+
+<p>Philippe IV se couvrit le visage de ses mains, parut un instant absorbé
+dans une profonde rêverie; puis, se retournant vers Olivarez, il lui dit
+avec un sourire sardonique:</p>
+
+<p>&mdash;Comte, telle est la morale d'une vie de courtisan.</p>
+
+<p>Le duc d'Olivarez, qui, disgracié plus tard, finit dans l'exil sa longue
+carrière, dut se rappeler plus d'une fois les paroles de son royal
+maître et les circonstances dans lesquelles il les avait prononcées.</p>
+
+
+<hr class="c15"/>
+<p class="center">FIN</p>
+
+
+<div class="p4 tnote"><h3>Notes de transcription</h3>
+<p>Les coquilles ont été corrigées et les majuscules accentuées.
+La graphie ancienne (dyssenterie, protégent, complétement, etc.)
+a été conservée. Nous croyons également que&nbsp;:</p>
+
+<ul>
+<li>«<a href="#arrah-punch">arrah-punch</a>» devrait se lire «arack-punch»;</li>
+<li>«<a href="#conte">conte</a>» devrait se lire «compte».</li>
+</ul>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un Cadet de Famille, v. 3/3, by
+Edward John Trelawney
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 3/3 ***
+
+***** This file should be named 39555-h.htm or 39555-h.zip *****
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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