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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:13:03 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Un Cadet de Famille, v. 3/3 + +Author: Edward John Trelawney + +Editor: Alexandre Dumas + +Translator: Victor Perceval + +Release Date: April 28, 2012 [EBook #39555] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 3/3 *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + + +<p class="center"><small>COLLECTION MICHEL LÉVY</small></p> +<p class="center"><big>ŒUVRES COMPLÈTES<br /> +<b>D'ALEXANDRE DUMAS</b></big></p> +<p class="center smaller">PARIS.—IMPRIMERIE DE ÉDOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS</p> + +<h1 class="titre">UN CADET DE FAMILLE<br /> +<span class="tiny">TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL<br /> +PUBLIÉ PAR</span><br /> +<span class="smaller">ALEXANDRE DUMAS</span><br /> +<span class="tiny">—TROISIÈME SÉRIE—</span></h1> + +<p class="center"><big><b>PARIS</b></big><br /> +<b>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</b><br /> +<small><b>RUE VIVIENNE, 2 BIS</b></small></p> +<p class="center"><small>1860</small><br /> +<small><i>Tous droits réservés</i></small></p> + +<hr /> +<h3>UN<br /> +CADET DE FAMILLE</h3> +<hr class="c15"/> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_1">[1]</a></span></p> + + +<h2>XCI</h2> + + +<p>Après avoir réussi, non sans quelque peine, à rassembler une partie de +nos hommes, je rentrai dans le jungle pour appeler de Ruyter, dont la +longue absence me causait de vives inquiétudes. À ma grande +satisfaction, j'entendis bientôt sa voix appeler, en le désignant par +son nom, un homme du grab; je courus à la rencontre de mon ami, et je +m'aperçus qu'un vif chagrin préoccupait son esprit. Les yeux inquiets de +de Ruyter erraient autour de lui, et il disait d'un ton alarmé:</p> + +<p>—Cherchez dans le bois, mes enfants, fouillez le jungle, il doit être +égaré.</p> + +<p>—Qui est égaré? demandai-je.</p> + +<p>—Un Français, mon secrétaire.</p> + +<p>Comme tous les tigres avaient fui dans la plaine, nous pûmes sans<span class="pagenum"><a id="Page_2">[2]</a></span> +danger nous diviser en groupes de trois ou quatre, et nous disperser +dans le jungle pour découvrir le protégé de de Ruyter. Mais nos courses +dans toutes les directions de la grande étendue du hallier furent +infructueuses; recherches, coups de mousquet, appels, tout resta +inutile: le Français fut introuvable.</p> + +<p>L'approche de la nuit nous obligea à quitter la sombre demeure des +tigres, des reptiles et de la fièvre. Nous regagnâmes donc nos tentes en +nous demandant entre nous, avec une superstitieuse terreur, ce qui était +arrivé de fatal au pauvre Français.</p> + +<p>Ce Français était un jeune homme que de Ruyter avait pris sous sa +protection, et auquel il avait donné son amitié, dans le compatissant +espoir de guérir une tristesse maladive, dont le souvenir de récents +malheurs avait accablé le jeune étranger. Dans ce désir louable et +généreux, de Ruyter avait enlevé le jeune homme à la monotone existence +de bureau d'un de ses agents, et lui avait donné sur le grab la charge +de subrécargue. Pendant les premiers jours de son installation, le +nouvel employé remplit ses devoirs avec la plus scrupuleuse exactitude; +il sortait à peine de sa cabine et n'avait de communication volontaire +qu'avec de Ruyter.</p> + +<p>Le pauvre et triste étranger mangeait à peine, lisait du matin au soir, +et les poésies qu'il composait paraissaient avoir seules le pouvoir +d'apporter un peu de consolation dans sa désespérante mélancolie. Il +restait plongé<span class="pagenum"><a id="Page_3">[3]</a></span> pendant des heures entières dans ses rêveuses pensées, +et ces pensées n'étaient chassées loin de lui que lorsque sa main pâle +et frêle frôlait, pour en tirer de divins accords, les cordes d'une +guitare cassée. Quand je me trouvais sur le grab, j'apercevais +l'étranger, et plus d'une fois j'eus la sottise de me formaliser de ses +manières froides, de son air indifférent, prenant pour de l'orgueil le +navrant mutisme d'un profond chagrin. Un jour même, emporté par cette +égoïste personnalité qui fait commettre de si lourdes fautes, j'adressai +au subrécargue une question presque insolente, et à laquelle il ne +répondit pas. Mais ma question parut si douloureusement le blesser, +qu'il descendit du couronnement de la poupe, et rentra dans la cabine.</p> + +<p>Van Scolpvelt, qui avait été témoin de ma petite attaque, me dit assez +aigrement:</p> + +<p>—Vous avez très-mal agi, capitaine; vous blessez cruellement, et par +manière de jouer, un homme fort malheureux, un homme qui est +hypocondriaque, et que mes conseils seuls pourront empêcher de devenir +fou. Comme cet infortuné prend plus d'opium qu'un Chinois, je le crois +en outre un philosophe rêveur. Pendant l'hallucination produite par +cette drogue, ses facultés sont extatiques; il est frappé de folie, et +compose des vers. Il ne peut le nier, quand bien même il le voudrait: je +l'ai pris sur le fait. Les imbéciles peuvent croire que l'étranger est +inspiré; moi, je sais qu'il est fou, car il faut être fou pour faire des +vers. Les maniaques<span class="pagenum"><a id="Page_4">[4]</a></span> ont généralement des intervalles lucides, et cet +éclair de raison donne l'espoir qu'avec le temps leur maladie peut +s'amoindrir et devenir guérissable, mais ceux qui ont la folie de +l'esprit ne donnent aucun espoir. Pour eux, la terre et la science sont +sans remède.</p> + +<p>Une nuit que, assis sur la poupe du grab, j'attendais—me croyant seul +éveillé sur le vaisseau—le retour de de Ruyter, qui était dans l'île, +je vis le jeune Français monter l'écoutille. La brillante clarté de la +lune tombait sur sa figure, dont la cadavéreuse pâleur glaça le sang +dans mes veines. Quand l'étranger fut arrivé sur le pont, il arpenta +d'un mouvement rapide, en jetant autour de lui des regards inquisiteurs, +l'espace qui sépare l'arrière de la proue. Son air triste, résolu, sa +démarche inquiète, me firent croire que, second Torra, il cherchait à se +venger de l'insulte que je lui avais faite.</p> + +<p>Tranquille et en apparence endormi, j'attendis l'approche et l'attaque +du jeune homme. Après s'être avancé vers la poupe, il en fit deux ou +trois fois le tour; mais je n'étais point l'objet de cette promenade +fiévreuse, car l'étranger me regarda à peine, et ses mains inoffensives +pressèrent son front dans une étreinte désespérée. De la proue, il se +dirigea vers l'arrière du vaisseau, et, après avoir ramassé une boîte à +balles, il monta avec précipitation sur le couronnement de la poupe. Je +levai les yeux vers lui, sa figure pensive était tournée vers le ciel. +Rien n'était d'un aspect plus désolant que<span class="pagenum"><a id="Page_5">[5]</a></span> cette belle et pâle figure, +dont les lèvres murmuraient faiblement d'indistinctes paroles.</p> + +<p>Un voile de nuages me cacha l'étranger; ce voile était-il l'émotion qui +baignait mes yeux ou une vapeur du ciel? Je l'ignore, et je n'eus pas le +temps de m'en informer, car le bruit d'un corps tombant dans la mer +retentit dans la nuit.</p> + +<p>Je réveillai précipitamment un homme couché auprès de moi, et, +bondissant vers l'endroit où le malheureux était tombé, je fis entendre +cet appel désolant:</p> + +<p>—Alerte! un homme à la mer; faites tomber le bateau de la poupe!</p> + +<p>Le schooner était amarré derrière le grab, et la nuit était si +tranquille, que ma voix pénétra dans les deux équipages; mon bateau et +celui de mes hommes furent mis à l'eau en même temps.</p> + +<p>J'arrivai le premier à l'endroit où avait disparu le protégé de de +Ruyter. La mer était si transparente, qu'il me fut facile de voir le +corps plié en deux, la figure renversée. La crainte du danger que je +pouvais courir n'opposa point d'obstacle à mon vif désir de sauver +l'étranger. Je plongeai donc dans la mer la tête la première, et +j'arrivai jusqu'à lui. Je saisis le Français par le bras, et, à l'aide +du violent effort qu'emploie un nageur pour remonter sur l'eau, je +ramenai le noyé à la surface de la mer, en tâchant de redresser son +corps, qui résistait presque à nos efforts, tant il était +extraordinairement lourd. Entraîné par ce poids étrange, je disparus +dans les flots, et j'avalai tant d'eau, que je<span class="pagenum"><a id="Page_6">[6]</a></span> me crus sur le point de +perdre tout à fait la respiration. J'allais renoncer forcément à +poursuivre ma dangereuse tentative, lorsque, par bonheur, le bateau du +schooner me tendit un aviron. Voyant que ce moyen de salut m'échappait +encore, deux hommes se jetèrent à la mer, et nous remontâmes sur le +bateau. À ma grande surprise, le Français était devenu léger, et nous +pûmes très-facilement le transporter sur le grab, mais immobile et froid +comme un cadavre et ne donnant aucun signe de vie.</p> + +<p>Malade, fatigué, la tête en feu, je fis appeler Van Scolpvelt pour qu'il +vînt me tâter le pouls.</p> + +<p>—Vous aviez besoin de prendre une médecine, me dit-il, et l'eau de mer +est un très-bon purgatif pour un homme dont l'estomac est fort. +Seulement, vous avez eu tort d'en prendre une si grande quantité; je +n'en ordonne jamais plus d'un verre, et encore faut-il le prendre à +jeun.</p> + +<p>—J'ai bu forcément, docteur; mais allez voir notre malade en bas; si +j'ai engouffré un baril d'eau, moi, il en a bien avalé un tonneau, et il +faut que cette absorption le tue si vous ne lui prêtez le généreux +secours de votre assistance.</p> + +<p>—Combien de temps est-il resté dans l'eau? demanda Van Scolpvelt.</p> + +<p>—Je ne sais pas, docteur; je ne me suis pas amusé à compter les minutes +en plongeant dans la mer.</p> + +<p>—Le sauvetage a pris la durée d'un quart d'heure, dit le rais.</p> + +<p>—Fort<span class="pagenum"><a id="Page_7">[7]</a></span> bien, répondit le docteur. Ne vous inquiétez pas, capitaine; on +peut, sans crainte de perdre la vie, rester dans l'eau pendant vingt +minutes, pourvu cependant que ma science vienne en aide à la nature. +Suivez-moi, capitaine.</p> + +<p>Van Scolpvelt descendit d'un air superbe l'escalier de l'écoutille, fit +mettre le corps du Français sur une table et le dépouilla de ses +vêtements. Les soins du docteur firent bientôt apparaître de faibles +symptômes de vie. Le munitionnaire Louis, profitant habilement d'une +inattention du docteur, fourra dans la bouche de l'asphyxié le goulot +d'une bouteille de skédam; mais, au grand désespoir de l'intrépide +Hollandais, le docteur vit le geste et repoussa l'étrange remède avec +indignation.</p> + +<p>Quelques heures après, l'espoir de sauver le pauvre Français devint une +certitude, et j'eus le plaisir d'entendre Van Scolpvelt et Louis +s'attribuer personnellement, en se le disputant l'un à l'autre, +l'honneur d'avoir rendu la vie au protégé de de Ruyter.</p> + +<p>Nous apprîmes le lendemain qu'avant de se jeter à la mer, le Français +avait, pour lui servir de ballast, chargé ses mains de deux gros boulets +de canon.</p> + +<p>Une sorte de haine fut la seule récompense que m'accorda l'étranger pour +tout remercîment.</p> + +<p>—Suis-je donc un esclave? dit-il à de Ruyter un jour. Suis-je la +propriété de cet Anglais maudit? N'ai-je pas aussi bien que tout homme +la libre disposition de mon corps? Pour quelle raison ce féroce +Trelawnay s'est-il mis entre la mort et moi? Sa nature brutale se <span class="pagenum"><a id="Page_8">[8]</a></span>plaît +pourtant dans le carnage, car il aime à exterminer ceux qui tiennent à +la vie, et je ne puis comprendre dans quel but, pour quel motif, il m'a +retiré de la mer! J'étais déjà si heureux, je me croyais au ciel, +endormi sur ses genoux! Ah! malheur au démon qui s'est placé entre elle +et moi; malheur à celui qui m'a ramené sans pitié dans l'enfer de +l'existence! Je n'ai plus ni repos ni espoir; je veux mourir, et ils +s'unissent tous pour me forcer à vivre, pour m'attacher à la chaîne de +mes amers chagrins!</p> + +<p>Pendant trois jours, nous continuâmes à chasser dans les jungles; +pendant trois jours, de Ruyter explora les ruines pour y découvrir les +traces du jeune Français.</p> + +<p>—J'ai raison de croire, me dit de Ruyter, qu'après m'avoir juré sur +l'honneur qu'il n'attenterait pas à sa vie, le jeune Français s'est +livré à la férocité d'un tigre, croyant, par cette action, ne pas +enfreindre les engagements qu'il avait pris avec moi.</p> + +<p>La mystérieuse disparition d'une personne pour laquelle nous ressentions +une amicale pitié nous attrista profondément, et ce ne fut qu'en +désespoir de cause que nous abandonnâmes nos recherches.</p> + +<p>L'équipage assurait d'une voix unanime que, pendant le séjour du jeune +homme sur le vaisseau, l'esprit du suicide hantait le grab, qu'on le +voyait assis sur le couronnement de la poupe, qu'on entendait ses +plaintes lugubres. Si un matelot était assez hardi pour vouloir +approcher le fantôme, ce dernier se jetait dans la mer et suivait en +gémissant le sillage du vaisseau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_9">[9]</a></span>Cette superstitieuse terreur se répandit si bien parmi les matelots, +que la plupart n'osaient aller le soir à l'arrière du vaisseau sans +appeler à leur aide la divine protection du ciel.</p> + + + +<hr /> +<h2>XCII</h2> + + +<p>Un soir, au coin du feu, de Ruyter nous raconta l'histoire du jeune +Français.</p> + +<p>L'agent de correspondance que notre commodore avait à l'île de France, +ayant eu besoin d'un commis, écrivit en Europe. Quelques mois après le +départ de sa lettre, deux jeunes gens se présentèrent à lui, protégés +par une instante recommandation. Ces jeunes gens se dirent frères, et +cette assertion était justifiée par une grande ressemblance de gestes, +d'allures et de visage. L'aîné semblait avoir près de vingt ans, le +cadet paraissait beaucoup plus jeune. Les deux frères étaient beaux, +doux, excessivement distingués dans leurs manières et dans leur langage. +Un appartement fut donné aux nouveaux commis dans la maison du marchand, +<span class="pagenum"><a id="Page_10">[10]</a></span>qui, pendant les premiers jours de l'installation de ses employés +français, fut plus content de leur zèle que de leur savoir.</p> + +<p>Enfin, après un travail assidu, les deux étrangers devinrent +d'admirables arithméticiens. Constamment heureux de se trouver ensemble, +les beaux jeunes gens sortaient seuls, ne fréquentaient ni les cafés ni +les bals, consacrant à la promenade ou à l'étude leurs heures de +liberté. Cette conduite régulière enchanta le négociant, et, pour en +prouver sa satisfaction, il accorda un congé de huit jours à ses +protégés, et leur permit d'aller passer cette semaine de repos dans une +maison de campagne qu'il possédait à Port-Louis.</p> + +<p>Quatre jours après le départ des deux Français, le marchand, inquiet de +leur silence, car ils avaient promis d'écrire, se décida à aller leur +rendre visite. En approchant de la villa, le négociant fut très-surpris +de voir que, malgré la fraîcheur de la soirée, les fenêtres de la +maison, hermétiquement closes, ne laissaient pénétrer à l'intérieur ni +jour ni air. Il franchit rapidement le jardin et frappa à la porte; +personne ne répondit.</p> + +<p>Épouvanté de ce silence, le négociant brisa les carreaux d'une fenêtre +du rez-de-chaussée et pénétra dans la maison. D'un pas rapide il +parcourut l'appartement du premier étage; le plus grand ordre y régnait, +mais le séjour des deux étrangers n'y avait laissé aucune trace. +L'épouvante du bon marchand se changea bientôt en terreur; une plainte +sourde, lugubre, profondément <span class="pagenum"><a id="Page_11">[11]</a></span>douloureuse, jeta sa note au milieu du +mortel silence qui planait sur la villa. Le négociant bondit vers la +chambre d'où s'était échappé ce râle d'agonie, et il trouva couchés sur +un lit en désordre, pâles et presque sans vie, les deux pauvres +étrangers. Les secours de l'art ou ceux de l'amitié étaient inutiles au +plus jeune: il était mort depuis quelques heures, et, à sa stupéfaction, +le négociant découvrit que l'habit masculin cachait une femme.</p> + +<p>La touchante histoire des deux employés fut vite comprise par le +propriétaire, qui, avec une bonté réelle, mit tous ses soins à rappeler +le survivant à la vie. Une lettre cachetée, mise en évidence sur une +table et adressée au négociant, lui révéla tout le mystère. Le jeune +homme disait qu'incapable de supporter la perte de sa maîtresse, enlevée +par une fièvre du pays, il s'empoisonnait avec de l'opium.</p> + +<p>Le jeune homme guérit. Pendant quelques mois il vécut dans une sorte de +somnolence oublieuse du passé; mais quand la raison revint, quand +l'esprit lucide put sonder les souffrances du cœur, le malheureux +amant retomba dans un désespoir furieux. Ce fut alors que de Ruyter, +instruit par le marchand, conçut l'espoir d'améliorer le sort du +Français en l'emmenant avec lui sur le grab.</p> + +<p>Appartenant tous deux à une noble famille française, ces deux jeunes +gens s'étaient aimés dès leur plus tendre enfance. La jeune fille avait +été élevée à Paris dans un couvent, et son orgueilleuse mère l'avait +condamnée <span class="pagenum"><a id="Page_12">[12]</a></span>à une réclusion perpétuelle, dans l'intérêt de son fils +unique, qui, par cette mort apparente de sa sœur, héritait de toute +sa fortune. Protégé par une parente de sa maîtresse, le jeune homme +pénétra dans le couvent et enleva la future religieuse. Tous deux +quittèrent Paris, et avec l'intention de fuir à l'étranger, ils se +rendirent au Havre-de-Grâce; là, à force d'argent, ils eurent le bonheur +de faire consentir un capitaine hollandais à les recevoir sur son bord. +Les yeux d'argus de la police française cherchaient les fugitifs; un +embargo fut mis sur le port, et tous les vaisseaux en partance furent +soigneusement visités. Le capitaine hollandais, qui ne voulait rendre ni +l'argent ni les bijoux qu'il avait reçus des deux enfants, qui voulait +de plus éviter une amende ou un emprisonnement, se montra aussi rusé que +la police française.</p> + +<p>Pendant la durée de l'embargo, l'adroit maître hollandais cacha les +amoureux dans les caves de son agent, qui était contrebandier, si bien +que la visite qu'on fit à son bord n'amena aucune découverte. Quand la +permission de quitter le port fut accordée aux vaisseaux, le prudent +commodore fourra les jeunes gens dans des tonneaux vides amarrés sur le +pont. Il s'attendait à une seconde visite de la méfiante police. Cette +seconde recherche s'effectua, et cela avec tant de rigueur qu'un +officier ôta le bondon du tonneau où la jeune fille était cachée et +fourragea l'intérieur avec son épée. L'arme déchirait la poitrine de +l'enfant, tandis <span class="pagenum"><a id="Page_13">[13]</a></span>qu'avec un ton d'admirable nonchalance le capitaine +disait:</p> + +<p>—C'est un tonneau vide, monsieur.</p> + +<p>L'amour donne au cœur de la femme le courage du héros, car la pauvre +blessée ne fit pas entendre une plainte.</p> + +<p>Les deux jeunes gens arrivèrent en Hollande sans amis et presque sans +argent, car, après les avoir dépouillés de tout, le capitaine eut l'air +de craindre les poursuites de la police, en manifestant un vif désir de +se séparer des fugitifs.</p> + +<p>À cette époque, les Hollandais employaient tous les moyens possibles +pour arriver à persuader aux aventuriers qu'ils avaient un avantage réel +de sécurité et de fortune en allant s'établir dans leurs colonies +indiennes. Le capitaine du vaisseau se trouvait précisément un des +agents les plus actifs du gouverneur des colonies. En conséquence, il +conseilla au jeune homme de s'embarquer pour l'île de France, et à ce +conseil il ajouta une lettre de recommandation pour le marchand dont +nous avons déjà parlé.</p> + + + +<hr /> +<h2>XCIII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_14">[14]</a></span>La recherche du Français avait employé une si grande partie de +notre temps, que, pour en réparer la perte, nous nous hâtâmes de +regagner nos vaisseaux, et ce fut avec un plaisir réel que je trouvai +le schooner presque en état de reprendre sa course.</p> + +<p>Dans les renseignements que j'avais pris à Poulo-Pinang pour les +transmettre à de Ruyter, se trouvait la nouvelle que la compagnie +anglaise préparait une expédition pour aller attaquer les pirates à +Sambas. Les maraudeurs, très-nombreux sur cette île, avaient commis un +grand dégât, aussi bien sur terre que sur mer, dans les possessions de +la Compagnie.</p> + +<p>Les Anglais avaient donc pris la résolution d'attaquer les pirates dans +leur résidence même, à Sambas; de son côté, de Ruyter avait le désir de +s'opposer à la tentative des Anglais; malheureusement pour moi, le +schooner était si fracassé qu'il était impossible de me mettre +sur-le-champ à la recherche des croiseurs français, <span class="pagenum"><a id="Page_15">[15]</a></span>afin de les réunir +à nous pour attaquer de concert la flotte de la Compagnie.</p> + +<p>Enfin, et à ma grande satisfaction, je mis à la voile pour Java, tandis +que de Ruyter se dirigeait vers Sambas; il emportait avec lui une bonne +partie de mes hommes et deux canons du schooner.</p> + +<p>J'avais pour commission un immense achat de vivres et le soin de faire +parvenir au gouverneur de Batavia les dépêches de de Ruyter. Ces deux +devoirs accomplis, il fallait, sans perdre de temps, revenir vers le +grab.</p> + +<p>Rien de particulier ne m'arriva pendant ma course à Java, si ce n'est la +capture ou plutôt la <i>recapture</i> (car il avait été déjà pris par un +vaisseau anglais) d'un petit bâtiment espagnol appartenant aux marchands +des îles Philippines, chargé de camphre et des célèbres nids d'oiseaux +bons à manger.</p> + +<p>Il n'y avait à bord du vaisseau, quoique sa charge fût bien précieuse, +que six matelots anglais et un midshipman; naturellement, toute +résistance de leur part fut impossible.</p> + +<p>Quelques jours avant ma conquête, un brigantin anglais de haut bord +s'était emparé, à la hauteur des îles Philippines, d'un vaisseau +espagnol chargé de nids. Quand, après avoir abordé le prisonnier, +l'officier anglais demanda la nature du chargement, les Espagnols +répondirent:</p> + +<p>—Des nids d'oiseaux.</p> + +<p>—Des nids d'oiseaux! s'écria le capitaine; comment! <span class="pagenum"><a id="Page_16">[16]</a></span>coquins, me +prenez-vous pour un imbécile? Des nids d'oiseaux... brutes stupides! +menteurs, insolents moricauds! je vais vous en donner, des nids +d'oiseaux! Ouvrez les écoutilles!</p> + +<p>Les matelots anglais fouillèrent le fond de cale, stupéfaits de ne +trouver dans le vaisseau que des sacs de toile remplis de sales et +boueux nids d'hirondelles. Croyant toujours que cet engrais gluant +n'était là que pour cacher un transport plus précieux, les Anglais en +jetèrent une grande partie dans la mer, afin d'arriver plus vite à la +découverte de la véritable possession des Espagnols. Après avoir vidé le +vaisseau, après l'avoir fouillé, sondé, visité, du pont en bas, les +accapareurs restèrent les mains vides: il n'y avait réellement que des +nids d'oiseaux. La tristesse désespérée des Espagnols excita la gaieté +des Anglais. Ils accablèrent donc leurs prisonniers des réflexions les +plus moqueuses sur l'étrange chargement qu'ils avaient pris aux îles +Philippines.</p> + +<p>À son retour sur le brigantin, l'officier fit à son commandant un récit +circonstancié de la visite qu'il venait de faire.</p> + +<p>—Les Espagnols n'avaient point menti, dit-il en riant; ils étaient +véritablement gardiens d'un fumier d'ordures; je les ai débarrassés de +ce sale arrimage.</p> + +<p>—Vous avez bien fait, répondit le stupide commandant, et, comme le +vaisseau est espagnol, nous devons le garder; il n'a plus que du +ballast, il est vrai, mais le corps a quelque valeur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_17">[17]</a></span>—Vraiment, s'écria encore le stupide commandant, ces pauvres Espagnols +avaient perdu la tête le jour où il leur vint la sotte idée de remplir +leur vaisseau de bourbe, et à plus forte raison de mettre cette puante +glaise dans des sacs.</p> + +<p>À la suite de ce beau raisonnement, le capitaine chargea un midshipman +et quatre marins de prendre la direction du vaisseau et de le conduire +dans le port le plus voisin.</p> + +<p>La seule chose sensée que fit ce John Bull fut de transporter sur le +brigantin les prisonniers espagnols, qui, sans cette précaution, se +seraient certainement permis de reprendre leur vaisseau.</p> + +<p>À son arrivée dans un port chinois, le commandant raconta d'un air +plaisant le tour de moquerie qu'il avait joué aux Espagnols. Son récit +fut accueilli par un blâme si général, que le niais personnage comprit +enfin la perte considérable qu'il venait de faire.</p> + +<p>À cette époque, les nids mangeables se vendaient au marché chinois +trente-deux dollars espagnols la <i>rattie</i>, ce qui faisait évaluer la +charge du vaisseau à quatre-vingt-dix mille livres. Le pauvre diable de +capitaine, dont vingt ans de service n'avaient pas garni l'escarcelle de +cent livres d'économie, se désespéra, s'arracha les cheveux et reprit la +mer avec l'espoir de regagner le vaisseau.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, le commandant du brigantin se +recommanda à la miséricorde de Dieu; mais le ciel ne jugea pas à propos +d'écouter cette sordide <span class="pagenum"><a id="Page_18">[18]</a></span>prière, et le vaisseau, mal dirigé par les +marins, échoua sur les côtes de la Chine. La trouvaille de quatre livres +d'or n'aurait pas donné aux Chinois la satisfaction qu'ils ressentirent +en voyant arriver près d'eux cette cargaison de nids d'hirondelles.</p> + +<p>L'annonce de l'aubaine parcourut le pays comme un feu grégeois; alors +les timides Chinois oublièrent leur crainte du danger, ne firent +attention ni aux vents ni aux vagues, et se précipitèrent à travers le +ressac écumant. Les forts foulèrent aux pieds les faibles, les frères +passèrent sur leurs frères, et tous arrivèrent sur le vaisseau naufragé; +le pauvre vaisseau fut si bien pillé qu'il flotta sur l'eau aussi +légèrement que le ferait une boîte à thé vide; pas un morceau, pas même +un fragment de la cargaison ne fut laissé sur les parois du fond de +cale.</p> + +<p>Le vainqueur de la prise dont je venais de m'emparer à mon tour +appartenait à la classe savante du commandant anglais. Ce fut donc son +ignorance qui fit mon succès, et, pour être bien certain de ne pas +perdre ma prise, je la mis en touage derrière le grab.</p> + +<p>Louis, le munitionnaire, qui était avec moi, me demanda la permission +d'aller à bord du navire capturé pour y faire l'expérience culinaire de +la soupe renommée de nids d'hirondelles. Cette soupe a, dans la Chine, +une si grande réputation de saveur, qu'elle a donné naissance à ce +proverbe: «Si l'esprit de la vie, si l'âme immortelle quittait le corps +d'un homme, l'odeur seule de ce mets divin le ferait revenir, sachant +bien que le <span class="pagenum"><a id="Page_19">[19]</a></span>paradis ne peut offrir de délices qui soient comparables à +cette merveilleuse nourriture.»</p> + +<p>—Capitaine, me dit Louis avant de quitter le grab, si je parviens à +introduire en Europe cet excellent potage, et le non moins célèbre +<a id="arrah-punch">arrah-punch</a>, je serai, à bon droit, aussi connu que Van Tromp ou que le +prince de Galles? Hein! dites! savez-vous?</p> + +<p>Excité par cette glorieuse ambition, Louis le Grand fit mille politesses +au cuisinier chinois, et se mit si joyeusement à l'ouvrage, que vers le +soir il me pria de lui envoyer un bateau, afin de m'apporter un +échantillon de son triomphant succès.</p> + +<p>Ce mets est bon, mais il est trop gluant pour un estomac habitué comme +l'était le mien à une chère simple et frugale. Le nid, fondu par la +cuisson, devient une gelée brune; on ajoute à cette gelée des nerfs de +daim, des pieds de cochon, les nageoires d'un jeune requin, des œufs +de pluvier, du macis, de la cannelle et du poivre rouge.</p> + +<p>La fameuse soupe de tortue a le goût fade en comparaison de l'épicé +potage aux nids d'hirondelles; cependant la réelle saveur du mets mérite +d'être connue par les nombreux gastronomes européens, et je les engage +fort à faire cette offrande à leur précieux palais.</p> + + + +<hr /> +<h2>XCIV</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_20">[20]</a></span>Je touchai à une des îles Barbie, parce qu'elle se trouvait sur mon +chemin, mais je ne pus obtenir des habitants que deux sacs de tabac +chinois.</p> + +<p>En faisant l'achat de cette marchandise, je pris sur mes genoux une +belle petite fille malaise dont les yeux avides et intelligents +convoitaient mes pièces d'or.</p> + +<p>—Allons, allons, me dit la mère de la jolie petite fille, donnez-moi +encore une pièce d'or, et vous aurez le tabac, quatre poulets, un panier +d'œufs, des fruits et mon aînée par-dessus le marché, car il me +semble qu'elle vous plaît.</p> + +<p>Je donnai à la marchande l'argent qu'elle demandait, et je dis à mes +hommes d'emporter mes acquisitions sur le bateau. La petite fille me +prit la main, et sans jeter un regard à sa mère, sans recevoir d'elle +une caresse ou un mot d'adieu, elle s'élança, légère comme un faon, sur +les traces des hommes du grab. Je fis cadeau à Zéla de cette fleur +malaise, et, dans <span class="pagenum"><a id="Page_21">[21]</a></span>mon âme, je sentis une réelle admiration pour cette +mère qui n'était point imbue des préjugés étroits qui prévalent en +Europe. Toute la nature nous enseigne que l'enfant sevré ne doit être ni +une charge ni un embarras pour sa mère; la lionne abandonne le lionceau, +et les mères chrétiennes vraiment éclairées laissent leurs enfants +libres, guidées sans doute dans leur conduite par la supériorité d'un +instinct naturel.</p> + +<p>À l'époque de mes voyages, la France et la Hollande étaient réunies sous +la même dictature, et je fus très-bien accueilli par le gouverneur de +Batavia, qui était un officier hollandais. Après avoir reçu mes +dépêches, il ordonna aux autorités de la ville de me faciliter par tous +les moyens possibles mes achats de provisions. Ces achats devaient se +faire, pour mon intérêt, avec la plus grande promptitude, car il était +fort dangereux de communiquer journellement avec les habitants de l'île, +sur lesquels le choléra-morbus sévissait d'une manière horrible.</p> + +<p>Les négociants de la factorerie hollandaise étaient si officieusement +bons, bienveillants et hospitaliers, que leurs offres de repas, de +rafraîchissements, me causaient malgré moi une sorte de dégoût. De +Ruyter était le héros de ces marchands, et la confiance illimitée que +notre commodore avait en moi,—puisque, possesseur de sommes +considérables, je pouvais en disposer à ma guise,—produisait sur les +habitants de Java un effet presque magique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_22">[22]</a></span>Bien que le nom et l'amitié de de Ruyter fussent pour moi un excellent +patronage, je pouvais à la rigueur me passer de cette protection dans +les endroits où nous étions connus. J'avais établi depuis longtemps par +mes actions une renommée particulière, et mon nom seul suffisait pour +m'ouvrir toutes les portes. Depuis, la médisance, ou, pour mieux dire, +la calomnie, a analysé ma conduite: elle a prétendu que je méritais la +corde... mais cette assertion n'est qu'une méchante, qu'une malicieuse +envie.</p> + +<p>J'ai eu des torts de jeunesse, je l'avoue, car, semblable à Michel +Cassio, j'avais la tête inflammable, et je ne pouvais supporter avec +calme l'aiguillon d'un excès de vin. Je dois cependant m'accorder le +mérite d'avoir toujours fui avec une profonde horreur les dégoûtants +excès de la bouche, et ce dégoût me faisait repousser avec une +inflexible politesse les offres hospitalières des négociants hollandais. +Quand j'eus terminé mes affaires, je regagnai en toute hâte ma petite +cabine, séjour charmant, qui, pour moi, contenait le monde, puisqu'elle +abritait Zéla. Nous étions toujours insatiables de caresses: notre +affection était l'inépuisable trésor dans lequel nos mains avides se +croisaient sans cesse. Je rentrai, et nous dînâmes tête à tête, nous +régalant ensemble sur la même grappe de raisin, buvant du café dans la +même tasse; heureux, enfin, heureux! Ce mot résume tout! L'excès de +l'amour était mon seul excès; j'étais robuste, je vivais sobrement, et +le mal qui frappait les habitants de Java <span class="pagenum"><a id="Page_23">[23]</a></span>me laissa dans la quiétude +physique la plus parfaite.</p> + +<p>Les Européens qui se trouvaient à bord et sur terre me dirent que le +préservatif le plus efficace contre les attaques du choléra-morbus était +une excellente nourriture et même un abus des liqueurs fortes. La fièvre +cholérique, ajoutaient-ils, n'ose attaquer les gens forts qui la +bravent, mais elle tyrannise les faibles qui la craignent.</p> + +<p>J'approuvai les diseurs, mais je ne suivis pas leurs conseils. Quant à +eux, ils les mirent aussitôt en pratique, mangeant et buvant du matin +jusqu'au soir pour activer la circulation du sang. On défendit, comme +fort dangereuses, les consommations de riz, de légumes; moi, je mangeai +tout cela, ainsi que mon équipage, et nous vécûmes en parfaite santé; +tandis que les Européens, en dépit de toutes leurs précautions, +moururent comme des moutons atteints par la mortalité.</p> + +<p>Plusieurs vaisseaux qui se trouvaient dans le havre furent chassés par +le vent sur le rivage, faute de mains pour les attacher; d'autres, tout +frétés, n'avaient pas assez de monde pour lever leur ancre. Deux +vaisseaux de guerre français et hollandais, qui avaient reçu l'ordre de +mettre à la voile, se trouvaient dans un état si déplorable, qu'il leur +fut impossible de quitter le port.</p> + +<p>Si le choléra-morbus avait pu être chassé par l'excellence de la +nourriture, il n'eût point attaqué la partie européenne de mon équipage; +ainsi, non-seulement <span class="pagenum"><a id="Page_24">[24]</a></span>la maladie nous frappa, mais elle n'atteignit +exclusivement que les robustes fils du Nord, et respecta sa propre race, +les enfants du soleil.</p> + + + +<hr /> +<h2>XCV</h2> + + +<p>Comme si la contagion se fût proposé de résoudre la question relative à +la nourriture, elle frappa à la tête le principal organe du système de +l'abus des liqueurs, et le vaincu fut le pauvre munitionnaire. Si +l'abondance de la nourriture, si l'excès des boissons avaient la +puissance de préserver de la mort, Louis existerait encore. Il mangeait +comme un vautour, et, bien certainement, le foie d'une baleine n'aurait +pu produire autant d'huile que le corps de ce gastronome en contenait. +En outre, il buvait d'une manière effrayante, et il faut que sa gorge +ait été doublée d'un métal aussi insensible que l'asbeste, à l'épreuve +du feu, pour qu'elle ait pu supporter le passage brûlant de l'alcool +qu'il buvait sans cesse.</p> + +<p>Depuis que le choléra-morbus avait commencé ses <span class="pagenum"><a id="Page_25">[25]</a></span>ravages à bord du +schooner, Louis faisait toutes les heures sonner une cloche en criant:</p> + +<p>—Garçon, ne savez-vous pas que le cadran vient de tourner? Ne +savez-vous pas que la fièvre est arrivée à bord? Apportez lestement la +bouteille de grès, afin que je chasse cette importune visiteuse.</p> + +<p>Une fois la bouteille dans ses mains, Louis se versait une ample rasade +de skédam et l'avalait d'un trait.</p> + +<p>Le chronomètre d'Arnold, qui se trouvait dans la cabine, ne marquait pas +l'heure avec plus de justesse que Louis avec sa bouteille. Son palais +était si infaillible, qu'à la plus petite négligence du garçon chargé de +lui donner à boire, il s'écriait d'un ton furieux:</p> + +<p>—Garçon, la bouteille, la bouteille, paresseux, veau marin que vous +êtes!</p> + +<p>Un matin, Louis vociféra après avoir bu:</p> + +<p>—Ah! jeune scorpion, qu'avez-vous fait? Vous avez vidé ma bouteille, et +vous l'avez remplie d'eau de mer?</p> + +<p>—Monsieur, je vous assure...</p> + +<p>—Taisez-vous; le skédam que vous dites me donner n'est qu'une drogue +dégoûtante; elle ferait bondir le cœur d'un cheval marin.</p> + +<p>Quand le garçon voulut essayer de prouver à Louis que la liqueur qu'il +venait d'absorber était bien du skédam, Louis se mit en fureur, jeta la +bouteille à la tête du garçon, et sa rage était si grande, que je fus +obligé d'intervenir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_26">[26]</a></span>—Voyons, voyons, mon cher Louis, lui dis-je en me plaçant devant le +garçon, donnez-moi la bouteille, je veux savoir si vous avez tort ou +raison. Vous avez tort, mon brave, cette bouteille contient du skédam +pur.</p> + +<p>—Comment! capitaine, me prenez-vous pour un niais? Croyez-vous que je +sois devenu assez stupide pour ne plus reconnaître le goût de ma liqueur +favorite? Mais le diable lui-même serait incapable de m'y faire tromper. +Je bois du genièvre depuis l'âge de cinq ans, et Van Sülphe, le grand +marchand de liqueurs d'Amsterdam, a déclaré qu'après lui j'étais le +meilleur connaisseur de toute la Hollande; je dirai mieux, de toute +l'Europe. D'ailleurs, ayant avalé depuis que je suis au monde liqueur +sur liqueur, assez de quoi suffire à mettre le schooner à flot, je dois +me connaître en saveur, goût et parfum. Ceci est une drogue, une +médecine; ce garçon m'a trompé, volé: il a bu mon genièvre. L'as-tu bu? +dis! Hein, monsieur, le savez-vous?</p> + +<p>Un silence de quelques minutes suivit cette interrogation. Les regards +de Louis erraient vaguement sur le pont, et ses lèvres balbutiaient de +sourdes menaces.</p> + +<p>—Damné garçon! reprit-il d'une voix haletante, fils du diable! tu as +vidé ma pauvre bouteille et tu l'as remplie avec une composition du +vieux Van; tu sais pourtant, tout le monde sait, que je déteste les +docteurs, les drogues, et toutes les piètres choses dont on régale les +malades. Allons, allons, alerte! Démarre, voleur; alerte! va me chercher +une autre bouteille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_27">[27]</a></span>Le garçon obéit. Louis porta le skédam à ses lèvres; mais pour lui le +fluide vivifique avait perdu toute saveur: le pauvre munitionnaire +bredouilla, toussa, repoussa le verre, ôta de sa bouche une pipe +nouvellement allumée et baissa la tête.</p> + +<p>—Vous souffrez, mon bon Louis? lui demandai-je d'un ton amical.</p> + +<p>Il ne répondit pas.</p> + +<p>J'examinai attentivement la figure du munitionnaire. La vivacité +lumineuse de ses petits yeux noirs était obscurcie; ses lèvres blanches +se couvraient d'écume, et sa mâchoire inférieure tremblait légèrement.</p> + +<p>—Holà! vieux Louis, répondez; qu'avez-vous? êtes-vous malade?</p> + +<p>—Malade, capitaine? Non, je ne suis pas malade: j'ai mal au cœur, et +rien de plus. Cette damnée drogue m'a empoisonné; mais, du reste, je +vais bien, très-bien.</p> + +<p>Cette menteuse affirmation fut suivie d'un tremblement convulsif.</p> + +<p>—Vous êtes malade, mon ami; il ne faut pas rester au soleil. Allez vous +reposer à l'arrière du vaisseau.</p> + +<p>—Vous vous trompez, capitaine, je ne souffre pas: je n'ai point la +sottise de me croire malade. Cependant, je n'ai jamais eu le cœur +aussi faible qu'aujourd'hui. Si cependant, une fois, dans la mer du Sud, +à l'île d'Otahiti, quand les missionnaires vinrent à bord... Comme <span class="pagenum"><a id="Page_28">[28]</a></span>un +grand sot, je les suivis sur terre, et ils me donnèrent du gin à boire. +Ce n'était point du gin, capitaine, mais une infernale drogue. Ces +bonnes gens me dirent qu'ils avaient établi dans l'île une distillerie +de gin; les croyant sur parole, je les jugeai bons, intelligents, +utiles. Leur gin était mauvais, détestable; il me fit souffrir un mal +pareil à celui que je ressens aujourd'hui.</p> + +<p>En achevant ces mots, Louis pressa ses deux mains l'une contre l'autre +en disant:</p> + +<p>—Ma tête est en feu; j'ai un incendie dans le corps.</p> + +<p>J'aimais sincèrement Louis, et je suivais avec une peine profonde +l'altération rapide qui se manifestait sur sa bonne et loyale figure.</p> + +<p>Je lui pris le bras, et, sans résistance de sa part, je parvins à le +conduire dans ma cabine, chargeant la douce Zéla de lui donner des +soins.</p> + +<p>—Lady Zéla n'est point une femme, me dit Louis en se jetant sur ma +couche, c'est un ange de bonté, un ange descendu du ciel.</p> + +<p>Louis tomba bientôt dans un sommeil fiévreux, agité, presque convulsif, +puis enfin dans une insensible torpeur dont les instants lucides étaient +remplis par l'indistinct murmure d'incohérentes paroles. Au point du +jour, par une habitude qui survivait à l'égarement de l'esprit et à la +faiblesse du corps, Louis se souleva sur un de ses coudes et dit d'une +voix distincte:</p> + +<p>—Garçon, apportez-moi la bouteille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_29">[29]</a></span>Fatigué et à moitié endormi, le garçon se traîna vers l'armoire +consacrée, et y prit une bouteille remplie de genièvre.</p> + +<p>—Comment vous trouvez-vous, Louis? demandai-je.</p> + +<p>—J'ai chaud, j'ai très-chaud, capitaine; je meurs de soif, et mon +corps, aussi sec qu'un morceau de bois calciné, n'a pas la moindre +moiteur. Je suis dans un four, je brûle; garçon, la bouteille, la +bouteille!</p> + +<p>Je n'eus pas le courage de résister au suppliant regard que Louis jeta +sur le skédam, ni celui de regarder longtemps l'avide joie de ses mains +tremblantes lorsqu'elles prirent le verre plein de liqueur. Mais au +moment où l'esprit de la vie (suivant Louis) toucha ses lèvres blanches +et glutineuses, il jeta le verre loin de lui en s'écriant d'un ton +désespéré:</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! je demande une mer d'eau, et ce démon m'apporte du +feu; mais je brûle, misérable, je brûle; je suis dans un gouffre de +flammes!</p> + +<p>Jusqu'au milieu du jour, Louis passa de minute en minute de l'agitation +la plus furieuse à l'abattement le plus profond.</p> + +<p>Vers une heure de l'après-midi, le garçon vint me dire que le +munitionnaire dormait.</p> + +<p>Je descendis dans la cabine, et ce fut en frissonnant que je contemplai +le cruel ravage opéré par la maladie. La figure de Louis était livide, +la peau du cou pâle et rayée; de larges rides bleuâtres indiquaient que +le <span class="pagenum"><a id="Page_30">[30]</a></span>pauvre voyageur avait baissé son pavillon devant le terrible roi des +pirates. La bannière grise de la mort planait au-dessus de lui. Je +plaçai un miroir devant les lèvres serrées du pauvre Louis, et aucun +souffle ne vint en ternir la limpidité. Comme si la destruction avait +été impatiente de commencer son œuvre d'anéantissement, elle +s'emparait du corps avant même que l'étincelle vitale se fût entièrement +éteinte. J'avais à peine essuyé les larmes qui remplissaient mes yeux, +que le docteur, penché auprès de moi, me dit impatiemment:</p> + +<p>—Êtes-vous sourd, capitaine? Je vous dis que, si vous ne voulez pas +jeter ce corps dans la mer, nous périrons tous.</p> + +<p>—Comment! m'écriai-je, le sincère, l'honnête, le bon et jovial Louis, +Louis, la vie de l'équipage, va être la proie des chiens de mer? il sera +jeté hors du vaisseau comme un mouton pourri, avant que nous soyons bien +certains que la vie l'a tout à fait abandonné? Non, non, touchez-le, +docteur, il est encore chaud, et je ne veux pas qu'il soit jeté dans la +mer.</p> + + + +<hr /> +<h2>XCVI</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_31">[31]</a></span>Le docteur remonta sur le pont, et, au bout de quelques heures, je fus +obligé de comprendre que son conseil était bon à suivre. La +décomposition du corps était si rapide, que l'atmosphère du vaisseau +devenait de minute en minute plus lourde et plus épaisse, et je sentais +qu'un danger réel planait autour de nous. Je donnai l'ordre à deux +matelots de coudre un hamac (ce cercueil des marins) et d'y enfermer les +restes du pauvre Louis; de plus, ils devaient attacher aux pieds du mort +deux lourds sacs de plomb.</p> + +<p>Après avoir fait descendre le cadavre dans un bateau, je le couvris d'un +drapeau hollandais en guise de drap mortuaire, et nous nous dirigeâmes +en dehors du havre pour le faire couler à fond, car il était +expressément défendu d'ensevelir les pestiférés près du port. Si j'avais +pu trouver sur le schooner un livre de prières, je me serais fait un +devoir de lire la messe des morts sur le corps de Louis. +Malheureusement, nous étions <span class="pagenum"><a id="Page_32">[32]</a></span>fort peu religieux, et nos intentions +seules étaient bonnes. Je fus donc obligé de me contenter des honneurs +qu'on rend aux marins. En conséquence, on tira trois volées de mousquets +sur le cadavre de mon pauvre ami, et, le cœur serré par l'étreinte +d'une vive douleur, je vis s'enfoncer lentement dans l'abîme de la mer +ce bon et loyal serviteur.</p> + +<p>Tout à coup mes hommes s'écrièrent, et d'une voix visiblement effrayée:</p> + +<p>—Ne ramons plus, il est là, il revient!</p> + +<p>En effet, l'eau un instant troublée avait repris son calme, et le +cadavre reparaissait à la surface, flottant auprès de nous aussi +légèrement qu'aurait pu le faire une branche d'arbre mort.</p> + +<p>Les superstitieux marins étaient tellement émus, qu'ils ne cherchaient +point à découvrir une cause naturelle à l'apparition de Louis, et cette +cause était bien certainement la faiblesse ou la chute des balles de +plomb que nous avions mises dans le canevas. Nous fîmes virer le bateau, +et je crois, en vérité, que mes hommes apportèrent à se rapprocher de +Louis le même empressement qu'ils auraient mis à sauver un de leurs +frères en péril. Lorsque j'eus découvert que le ballast s'était échappé, +je cherchai autour de moi un objet assez lourd pour en réparer la perte. +Notre grappin seul était à ma disposition: je m'en servis, et le corps +s'enfonça une seconde fois.</p> + +<p>—Que je sois damné! s'écria un vieux marin, si toutes les ancres de la +marine royale de Portsmouth <span class="pagenum"><a id="Page_33">[33]</a></span>ont assez de force pour amarrer ce dogre +hollandais sous l'eau. Jamais, au grand jamais, le pauvre Louis n'a mis +dans ses dalots autre chose que du skédam ou du kirsch, et il n'est ni +juste ni naturel qu'il se plaise dans un linceul d'eau de mer.</p> + +<p>J'avais amarré le schooner aussi loin du port qu'avaient pu le permettre +notre sécurité et notre bien-être. Malgré cette précaution, les ravages +exercés par le choléra se propagèrent à bord, et je perdis plusieurs +hommes aussi rapidement que j'avais perdu le pauvre Louis. Je passais +les nuits au chevet des malades, et les quelques heures de repos que le +soin personnel de ma santé me contraignait à prendre s'écoulaient pour +moi dans des inquiétudes mortelles. Je ne savais quel remède il fallait +employer pour dompter le mal, ou du moins pour en éviter moi-même les +atteintes; car mon ivrogne de docteur avait déserté, et, malgré mes +recherches, je n'avais pu lui donner un successeur.</p> + +<p>Après avoir longuement causé avec mes deux contremaîtres, je pris la +décision, peut-être dangereuse, de lever l'ancre et de fuir le lendemain +au premier rayon du soleil.</p> + +<p>Vers quatre heures du matin, un homme descendit dans ma cabine et me dit +précipitamment:</p> + +<p>—Capitaine, il est encore à flot, il marche côte à côte du schooner; +faut-il qu'il vienne tout à fait à bord, monsieur?</p> + +<p>—Oui, dis-je à moitié endormi, oui, laissez-le venir à bord; mais qui +est-ce? de quelle nation?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_34">[34]</a></span>—Comment, monsieur, de quelle nation? C'est lui, vous dis-je, lui!</p> + +<p>—Qui, lui?</p> + +<p>—Le munitionnaire, monsieur.</p> + +<p>—Le munitionnaire! Quel munitionnaire?</p> + +<p>—Le vieux Louis, capitaine. Ne l'avais-je pas dit? il ne veut pas +rester amarré sous l'eau.</p> + +<p>Je montai rapidement sur le pont, et je vis le corps du défunt couché +sur l'eau, à travers la proue et dans une position qui pouvait faire +croire qu'il était soutenu par le câble. Tous les marins se pressaient à +l'avant du schooner; ils étaient stupéfaits, et je dois dire que mon +étonnement était aussi grand que le leur, tant l'apparition de Louis +était miraculeuse. Le grappin avait été parfaitement attaché, et sa +force était suffisante pour amarrer un bateau pendant une houle. Je ne +comprenais rien à la muette résistance de cet inerte cadavre; mais en +examinant le canevas qui l'enveloppait, le mystère fut bientôt éclairci. +Les requins de terre avaient coupé le hamac afin d'arriver au corps, qui +était horriblement déchiré. N'osant pas porter les mains sur ces restes +informes, nous les touâmes jusqu'au rivage: là, je fis faire un grand +trou dans le sable, et après y avoir enseveli le munitionnaire, je +plaçai sur sa tombe le fond d'un bateau naufragé. Ce double soin le +préservait à jamais du contact de l'eau.</p> + + + +<hr /> +<h2>XCVII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_35">[35]</a></span>Lorsque tous mes préparatifs de départ furent terminés, je me rendis +chez le commandant, je visitai les marchands avec lesquels j'avais fait +des affaires pour tout terminer au plus tôt, et, ces divers soins +remplis, je mis à la voile.</p> + +<p>Nous étions restés quatre jours dans le port, et pendant ces quatre +jours le vent n'avait pas rafraîchi la lourdeur de l'atmosphère. Batavia +est, comme Venise, entrecoupée de canaux, mais ces canaux sont des +réceptacles de toutes les immondices qui découlent des habitations: la +boue et les morts bouchent les issues, croupissent, et l'odeur +nauséabonde que cette eau exhale produit d'affreuses maladies. +L'intérieur de l'île et les montagnes qui avoisinent la ville sont +habitables; mais la ville elle-même est annuellement ravagée par cette +fièvre mortelle qu'on désigne sons le nom de fièvre de Java.</p> + +<p>Les hommes jeunes et forts étaient toujours les premiers <span class="pagenum"><a id="Page_36">[36]</a></span>atteints par +le terrible fléau. Quant aux grands mangeurs, ils n'échappaient jamais à +ses coups. Je déteste les gourmands autant que Moïse et Mahomet +détestaient les pourceaux, et je me réjouis de leur mort. Cependant je +fais une exception en faveur du bon, du brave, de l'honnête Louis, dont +toute la gourmandise ne pouvait étouffer ni même amoindrir les +impulsions généreuses. Ceux qui parmi nous étaient de la race des +lévriers, ceux qui avaient la poitrine large, les membres longs, étaient +rarement saisis par la fièvre, en dépit même de leurs excès. Notre +charpentier, véritable chien de mer, buvait journellement un demi-gallon +d'arack et il travaillait comme une machine à vapeur.</p> + +<p>J'avais une peine infinie à maintenir l'ordre et la discipline sur le +schooner; mon équipage était composé en grande partie d'hommes bannis de +l'Ouest ou de ceux qui avaient perdu leur casque dans l'Est. Ces hommes +rebelles aux lois, au caractère indomptable, ne connaissaient ni les +liens de parenté ni les liens d'affection, et plus d'une fois mon +pouvoir sur eux s'est trouvé dans un danger imminent. Cependant j'avais +pour réels protecteurs de vieux marins attachés à de Ruyter, quelques +braves Européens et les fidèles Arabes de Zéla. La petite fille malaise +que j'avais achetée à sa tendre mère me servait de sauvegarde, en +m'avertissant journellement de ce qui se passait sur le pont. Outre +cela, j'avais encore le bras du premier contre-maître, qui était lié à +de Ruyter par l'intérêt, <span class="pagenum"><a id="Page_37">[37]</a></span>la seule certitude de fidélité que puisse +avoir un homme sur un autre.—Mais la partie la plus difficile à +gouverner était une bande de Français, dont le caractère était si +violent et si irascible, que, pour la moindre parole, ils s'armaient de +longs couteaux en menaçant de tout tuer. Le chef de cette bande eut un +jour une discussion avec le contre-maître américain, qui était un homme +paisible et fort timide. Je me trouvais sur le pont et j'entendis la +dispute. Irrité depuis longtemps de la conduite de cet homme, je bondis +vers lui; mon approche ne l'émut même pas, car ses yeux hautains +supportèrent effrontément mon regard, et il ne baissa pas l'arme qu'il +tenait dans ses mains.</p> + +<p>—Saisissez le scélérat! m'écriai-je d'un ton furieux.</p> + +<p>À cet ordre, le Français rougit de colère et appela ses compatriotes.</p> + +<p>Je n'attendis pas l'arrivée des mutins; je saisis d'une main ferme le +rebelle, et j'enfonçai dans son cœur mon poignard malais.</p> + +<p>—Allez à vos devoirs, dis-je d'une voix calme et froide aux Français +accourus sur le pont, allez, et sans mot dire. Votre chef est mort, et +je punirai ainsi tous ceux qui auront l'audace de me désobéir.</p> + +<p>Les Français obéirent en grondant; mais, depuis ce coup de maître, ma +domination fut entière, absolue, et je n'eus qu'à me féliciter de mon +énergique détermination; car, malgré ma colère, je n'avais point été +poussé au meurtre par la violence, je n'avais que saisi <span class="pagenum"><a id="Page_38">[38]</a></span>un instant +propice à l'exécution d'un projet depuis longtemps médité.</p> + + + +<hr /> +<h2>XCVIII</h2> + + +<p>Nous parcourûmes le long de la côte de l'est afin de découvrir une baie +où, d'après ma carte maritime, se trouvait un ancrage; là, je devais +prendre de nouvelles provisions et de l'eau, et continuer tranquillement +ma course. Nous marchions aussi près que possible du rivage, afin de +profiter des vents de la terre; mais ils étaient si faibles, que pendant +plusieurs jours nous fûmes forcés de rester stationnaires. Les eaux de +la mer semblaient pétrifiées, tant elles étaient unies et calmes; de +plus, la chaleur était si étouffante, que les Raipoots, qui adorent le +soleil, se débattaient sur le pont pour conquérir un pied carré de +l'ombre de la banne. Le seul rafraîchissement qui eût la puissance de +calmer un peu mes douleurs de corps et de tête était un bain pris +d'heure en heure; malgré ce soin, mes lèvres et ma peau étaient aussi +gercées que l'écorce <span class="pagenum"><a id="Page_39">[39]</a></span>d'un prunier. Il n'y a point de vaisseau qui soit +si mal adapté pour un climat chaud qu'un schooner; il lui faut beaucoup +d'hommes pour la manœuvre, et, pour le contenir, il a beaucoup moins +de place que tout autre bâtiment.</p> + +<p>Comme les calmes de la vie, les calmes de la mer sont passagers et +rares; il faut toujours qu'une brise, qu'une rafale ou une tempête suive +son repos. Bientôt, aussi tendres que la voix d'un amoureux, les vents +vinrent caresser les vagues endormies, et nous passâmes doucement le +long du rivage pour gagner notre ancrage près de Balamhua, en dedans de +l'île d'Abaran. Là, nous trouvâmes une rive sablonneuse, une petite +rivière et un bois si largement fourni, qu'on eût pu croire que les +arbres verdoyants étaient amoureux de l'écume des eaux. Un petit village +javanais se trouvait à l'embouchure de la rivière, et, en échange d'une +petite quantité d'eau-de-vie et de poudre, le chef de ce village nous +donna la permission de prendre sur l'île toutes les choses dont nous +aurions besoin. Nous débarquâmes nos tonneaux d'eau vides, et mes hommes +s'occupèrent, sous la direction du charpentier, à abattre les plus beaux +arbres.</p> + +<p>Les calmes, l'excessive chaleur et le manque d'air avaient contribué à +propager la fièvre et la dyssenterie dans mon équipage, et pour remède +j'avais ordonné l'éther, l'opium et de bon vin pour les convalescents. +Désespéré de mon ignorance, je regrettais vivement de n'avoir apporté +aucune attention aux discours médicaux <span class="pagenum"><a id="Page_40">[40]</a></span>de Van Scolpvelt, je regrettais +encore d'avoir si bien négligé mes études. En dépit de cette ignorance, +je continuais mon rôle de docteur, et cependant je n'avais, pour en +dissimuler les fautes, ni perruque doctorale, ni canne à pomme d'or, et +je droguais les malades avec aussi peu de contrition que les membres du +collége royal des médecins.</p> + +<p>En faisant mes préparatifs de départ, j'appris qu'une dispute avait eu +lieu entre quelques-uns de mes hommes et les Javanais. Deux natifs +avaient été blessés par un coup de fusil, et ces emportements meurtriers +étaient fréquents, parce que les matelots ne voulaient pas comprendre +que sur terre ils étaient sujets à des lois d'ordre et de discipline.</p> + +<p>—Sur le vaisseau, disaient-ils, nous sommes liés par des devoirs, nous +appartenons à la mer; mais, en revanche, il faut que sur terre nous +fassions notre volonté. Quand nous avons de l'argent, nous sommes assez +justes pour payer nos dépenses ou nos dégâts; mais quand nous n'en avons +pas, on doit nous donner les choses qui nous sont nécessaires. Il n'est +pas légal, ajoutaient-ils en forme de péroraison, que les natifs gardent +pour eux toutes les productions du rivage, puisque, aussi bien que la +mer, la terre appartient aux hommes.</p> + +<p>Ce raisonnement était l'invariable réponse que j'obtenais de mes hommes +lorsque je les sermonnais sur la brutalité avec laquelle ils +assaillaient, volaient et massacraient les natifs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_41">[41]</a></span>L'impossibilité dans laquelle j'étais de me faire tout à fait obéir +amenait de si grandes querelles, que je me vis contraint de récompenser +les plus cruellement battus, sans pouvoir punir les tourmenteurs.</p> + +<p>Un jour cependant il me fut rapporté que dans une nouvelle bataille le +tort était du côté des villageois; je ne pus connaître toute la vérité, +mais je craignis une revanche sanglante; pour l'éviter, je pris sur un +bateau quelques objets de valeur pour le chef et je me dirigeai vers le +village. Mon cadeau fut assez mal accueilli; cependant, après une heure +d'explications, je réussis à pallier les torts de mes hommes, et nous +nous quittâmes amis. Je tenais beaucoup à cette réconciliation, car +l'inimitié des natifs eût pu me causer de grandes pertes de temps, +d'hommes et de provisions.</p> + +<p>Quand mes préparatifs de départ furent achevés, le chef javanais vint à +bord du schooner, et m'invita à l'accompagner dans une partie de l'île +où se trouvait une grande quantité de daims et de sangliers. J'avais +déjà manifesté le désir de faire une partie de chasse, mais le chef en +avait toujours différé la réalisation en disant qu'il était bon +d'attendre les jours pluvieux, parce que la pluie chasse les animaux de +la montagne vers la plaine. Comme un violent orage venait d'inonder la +terre, l'invitation du chef me parut le résultat d'une promesse faite. +Je lui donnai donc avec le plus grand plaisir l'heure de notre départ +pour cette vaillante promenade. D'un air affectueux et sincère, le chef +me supplia de ne pas faire naître parmi son peuple <span class="pagenum"><a id="Page_42">[42]</a></span>des craintes +jalouses en emmenant avec moi une grande quantité d'hommes armés.</p> + +<p>Je m'engageai à suivre ses conseils sur ce point, et nous nous séparâmes +en nous donnant rendez-vous pour le lendemain.</p> + + + +<hr /> +<h2>XCIX</h2> + + +<p>J'étais réellement sans crainte, et aucune méfiance ne pénétra mon +esprit. Néanmoins je pris les précautions les plus minutieuses pour +assurer le salut de mes hommes et le mien.</p> + +<p>Je débarquai le lendemain, accompagné de quatorze marins, tous fidèles, +braves, courageux et bien armés. En outre, j'ordonnai aux bateaux qui +nous avaient conduits de s'éloigner du rivage, de jeter le grappin, et +d'avoir la prudence de ne point adresser la parole aux natifs.</p> + +<p>Le chef m'attendait accompagné seulement de cinq hommes, armés de +poignards et de lances de sanglier.</p> + +<p>Nous pénétrâmes dans l'intérieur du pays en suivant les sinuosités de la +petite rivière, que la pluie d'orage <span class="pagenum"><a id="Page_43">[43]</a></span>avait rendue jaunâtre et boueuse. +Nous fûmes obligés plusieurs fois de traverser la rivière à gué, et, +avant d'effectuer ce passage, je dis à mes hommes de mettre dans leurs +casquettes les balles et la poudre, et de ne point mouiller leurs armes. +L'expérience m'avait rendu vigilant et soupçonneux, si bien que je +remarquai plusieurs choses qu'une personne moins attentionnée eût +laissées passer inaperçues. Le chef javanais causait souvent avec ses +hommes, souvent encore il voulait nous faire traverser la rivière dans +des endroits où elle était boueuse et remplie de trous profonds. Tout à +coup, et sans m'expliquer les causes de ce changement, il se mit à +l'arrière de la troupe et voulut diriger notre marche d'un côté opposé à +celui que nous devions suivre. Cette conduite éveilla mes soupçons, et +sans rien dire je me mis à surveiller tous les mouvements du chef. Afin +de laisser croire au Javanais que j'avais en lui la plus entière +confiance, je le suivis sans observation. Mais j'avais le soin de noter +dans ma mémoire les localités que nous traversions, ainsi que les gués +de la rivière. Le danger dans lequel j'avais placé Zéla en l'emmenant +avec moi à la chasse aux tigres m'avait donné une cruelle leçon de +prudence, et l'idée de la savoir seule, quoique en sûreté sur le +schooner, me rendait sage, sensé, et surtout fort méfiant. Grâce aux +importunités de ma chère petite fée, j'avais pris avec nous Adoa la +Malaise. Cette enfant était vive, adroite et rusée comme un lutin. On +pouvait avoir en son instinct sauvage la plus entière confiance. <span class="pagenum"><a id="Page_44">[44]</a></span>Adoa +ne pensait, n'aimait personne au monde que sa chère Zéla; pour Zéla elle +eût donné sa vie. La seule chose qui l'attachât à moi était l'amour que +me portait ma femme. Adoa avait à peu près le même âge que sa maîtresse; +mais il n'y avait pas dans le monde deux êtres moins ressemblants: la +fille malaise était rabougrie dans sa croissance, large et osseuse; son +front bas était à moitié caché par des cheveux noirs, rudes et qui +tombaient en mèches roides sur sa figure plate et d'une couleur bistrée. +Les petits yeux bruns d'Adoa semblaient, par la distance qui les +séparait, être tout à fait indépendants l'un de l'autre et pouvaient +regarder à la fois à bâbord et à tribord, au nord et au sud. Ces yeux +vifs, brillants, avaient la vigilance de ceux d'un serpent; mais la +ressemblance avec ce hideux reptile s'arrêtait là, car la pauvre petite +Adoa était la plus fidèle, la plus aimante et la plus dévouée des +servantes. J'aimais tant cette sauvage créature que je lui avais donné +la place haute et importante de <i>tchibookgée</i>, et elle était sans rivale +dans l'art de faire un <i>chilau</i>, un hookah, ou pour préparer un callian, +toutes choses qui sont difficiles à bien faire.</p> + +<p>Nous continuâmes notre route le long de la rivière, et, après être +arrivés sur une hauteur escarpée et pleine de rochers, notre chef me +proposa de nous arrêter dans quelques huttes situées sur la hauteur, +pour nous y reposer un instant et nous rafraîchir avec du café et des +mangoustans. «Pendant la durée de cette petite halte, ajouta le chef, +deux de mes gens iront à la découverte du gibier.» Cette +proposition,<span class="pagenum"><a id="Page_45">[45]</a></span> +qui semblait amoindrir les forces protectrices du chef, dissipa +entièrement mes craintes. On nous apporta du lait, des fruits et du +café. Comme j'étais un grand épicurien, je dis à Adoa de surveiller la +préparation de la tasse qui m'était destinée, et la jeune fille +s'empressa de se rendre à mon désir.</p> + +<p>Nous nous étions assis dans une des huttes vides, afin d'être protégés +par la toiture de cannes entrelacées contre les rayons du soleil, et +pendant que, le cœur rempli du souvenir de Zéla, je fumais mon +callian, mes hommes mangeaient et buvaient. Le chef s'était assis près +de moi sur une natte, et la sortie de la hutte était bloquée par les +trois Javanais. Je m'étais couché sur la terre, et ma tête reposait +contre un des bancs de bambou que soutenait la hutte; ma main droite +allait porter à mes lèvres la tasse de café posée devant moi, lorsque je +fus averti par un léger mouvement de tourner la tête à gauche, vers le +fond de la hutte.</p> + +<p>—Ne bougez pas, chut, chut!</p> + +<p>Ces quelques paroles, prononcées avec un accent de terreur indicible, me +firent prudemment jeter un demi-regard vers l'endroit d'où la voix était +sortie, et, à travers le paillasson qui formait le mur de la hutte, je +distinguai le regard perçant d'Adoa.</p> + +<p>Je m'inclinai doucement vers la jeune fille, et sa voix haletante +murmura à mon oreille:</p> + +<p>—Ne buvez pas le café!... sortez de la hutte... défiez-vous... +mauvaises gens!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_46">[46]</a></span>Plusieurs de mes hommes s'étaient plaints du mal de cœur aussitôt +après avoir absorbé le café, et je compris le vif empressement qu'avait +apporté le chef en me faisant passer la tasse qui m'était destinée. +Heureusement que la préparation de ma pipe, ayant occupé mon attention, +m'avait fait oublier le café. Au premier mouvement que je fis pour +sortir de la hutte, le chef échangea d'une manière expressive un regard +avec ses hommes, et tous les yeux se fixèrent sur moi. Je n'avais ni le +temps ni la possibilité de former un plan de conduite et de consulter +mes gens. Je compris vite que le chef attendait du renfort pour nous +attaquer; je sortis donc lestement mon pistolet, et je franchis la porte +de la hutte. Le chef, armé de son poignard, voulut s'emparer de moi, +mais il n'en eut ni l'adresse ni la force, car je lui brûlai la figure +en déchargeant mon arme à bout portant, et mon coup de feu fut suivi du +cri de guerre arabe: «Mes garçons, nous sommes trahis! suivez-moi!»</p> + +<p>Mes mouvements avaient été si rapides, si imprévus, que, frappés d'une +terreur panique, les Javanais se précipitèrent dans les jungles.</p> + +<p>—Ne les poursuivez pas, dis-je à mes hommes, regardez plutôt si vos +armes sont en bon état, et arrangez vos baïonnettes.</p> + +<p>J'appris par Adoa qu'un poison ou un narcotique avait été mis dans le +café, et que le chef attendait pour nous massacrer l'arrivée d'une +grande quantité d'hommes.</p> + + + +<hr /> +<h2>C</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_47">[47]</a></span>Le premier danger était passé; mais notre situation était encore +excessivement périlleuse. Nous reprîmes d'un pas rapide, pour regagner +nos bateaux, le chemin que nous avions parcouru, espérant arriver en peu +de temps assez près du schooner pour l'avertir par un signal du malheur +qui nous menaçait, car naturellement nous pensions que les natifs +s'étaient échelonnés sur la route pour nous attaquer. Nous fîmes les +trois quarts du chemin sans être arrêtés, sinon sans être vus; car de +temps en temps la tête d'un sauvage apparaissait derrière un arbre ou +dans le creux d'un rocher, et ces visions rapides étaient suivies d'un +farouche hurlement. Cet éloignement rendait nos ennemis peu dangereux, +et Adoa, qui courait près de moi, guettait sans relâche les mouvements +des natifs pour m'avertir de leurs faits et gestes. À chaque pas que +nous faisions en avant se révélaient les terribles difficultés que nous +avions à vaincre. Outre le réel danger <span class="pagenum"><a id="Page_48">[48]</a></span>du chemin, il y avait celui +d'une attaque impossible à soutenir sans désavantage. Nous arrivâmes +enfin à un angle de la rivière, et nous fûmes obligés de la traverser. +Grâce au stimulant de la peur, le poison ne produisit sur mes hommes +qu'une fébrile agitation; il faut ajouter encore que, par elle-même, la +drogue était sans doute peu dangereuse. Toujours est-il que personne ne +s'en plaignit en fuyant l'attaque des Javanais.</p> + +<p>Je conduisis mes hommes à travers la rivière en sondant le chemin à +l'aide de ma lance. L'eau était peu profonde; mais le fond de la rivière +était si sale, si glissant et si boueux, que nous avions la plus grande +peine à nous soutenir.</p> + +<p>—Malek, ils viennent, me dit Adoa.</p> + +<p>Je mis ma carabine sur mon épaule, et je criai aux hommes qui se +trouvaient en arrière de hâter le pas.</p> + +<p>Les natifs sortirent tumultueusement de leur embuscade, déchargèrent +leurs mousquets et coururent sur les bords de la rivière. Dans toutes +les guerres sauvages, le premier cri et la première décharge sont un +excitant et un moyen d'inspirer la terreur. Les sauvages ressemblent aux +chiens glapissants qui chassent celui qui se sauve, mais qui fuient +devant le fort. En conséquence, si la première attaque des sauvages est +reçue avec une courageuse fermeté, ils sont surpris, intimidés, et +quelquefois vaincus. Voyant que nous étions fermes, et qu'à notre tour +nous nous disposions à faire feu, les Javanais s'arrêtèrent sur les +bords de la rivière. Je fis décharger nos mousquets sur eux, et j'eus +<span class="pagenum"><a id="Page_49">[49]</a></span>le plaisir de les voir courir épouvantés dans la direction des jungles. +Cette fuite nous donna le temps de traverser sans perte d'hommes le gué +de la rivière.</p> + +<p>Les natifs revinrent sur leurs pas et nous suivirent en proférant des +menaces de mort et d'horribles malédictions; de minute en minute, le +nombre de nos ennemis s'augmentait, et au moment où nous atteignîmes la +partie la moins fourrée du jungle, Adoa me dit:</p> + +<p>—Malek, je vois des cavaliers qui viennent au-devant de nous.</p> + +<p>L'odeur de la mer parvint jusqu'à nous, et cette odeur âcre me donna une +sensation plus délicieuse que celle apportée journellement par les +parfums du tabac ou le fumet d'un verre de vin de Tokay.</p> + +<p>—Courage, mes garçons, criai-je à mes hommes, courage! La mer est en +avant.</p> + +<p>Mes hommes coururent vers le banc de sable du haut duquel je les +appelais avec plus d'empressement et d'allégresse qu'ils n'en +témoignaient en montant sur les agrès pour voir la terre après un long +et ennuyeux voyage. Quand nous vîmes les joyeuses girouettes aux queues +d'aronde briller sur les mâts de notre schooner, lui-même encore +invisible, nous jetâmes de concert un triomphant hourra, croyant un peu +trop vite que nos dangers étaient passés.</p> + +<p>Sur la large plaine sablonneuse qui bordait la mer se trouvait une masse +noire et confuse. À cette vue, les natifs poussèrent un sauvage cri de +joie, et ce cri me donna la preuve que les yeux de faucon d'Adoa +<span class="pagenum"><a id="Page_50">[50]</a></span>n'avaient point commis d'erreur en découvrant une bande de cavaliers.</p> + +<p>Ces cavaliers devinrent bientôt tout à fait visibles.</p> + +<p>Un corps d'hommes du pays, à peu près nus, nous approcha rapidement; ils +étaient montés sur de petits chevaux aux allures vives, souples et +légères. Le nombre de ces hommes n'était pas grand; mais, unis à ceux +qui nous suivaient de près, ils avaient assez de force pour détruire les +espérances des plus sages et contraindre les âmes pieuses à songer au +ciel.</p> + +<p>Au milieu de la rivière que nous venions de traverser se trouvait un +banc de sable; de vieux troncs d'arbres et des canots naufragés étaient +fermement plantés dans ce banc. À notre gauche se trouvaient une surface +plane, sablonneuse et une lande déserte; à notre droite, trois blocs de +rochers informes qui nous cachaient la vue du schooner. Je pris +rapidement possession du banc de la rivière, et, les pieds bien affermis +sur un terrain solide, nous attendîmes l'attaque. J'avais toujours mes +quatorze hommes, et, quoique à la tête d'une bien petite troupe, j'eus +l'espérance, grâce à la grande quantité de munitions qui remplissait nos +poches, que nous arriverions, sinon à détruire, du moins à mettre en +fuite nos sauvages ennemis.</p> + + + +<hr /> +<h2>CI</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_51">[51]</a></span>Les natifs s'avancèrent vers nous en criant et en hurlant, mais la +décharge de leurs mousquets ne nous atteignit pas. Ces cavaliers féroces +et sauvages étaient conduits par leur prince, monté sur un petit +coursier fougueux, dont la robe était d'un rouge vif; la crinière et la +queue de ce cheval voltigeaient dans l'air comme voltigent des +banderoles sous les caresses de la brise. Son cavalier était le seul qui +portât un turban et qui fût convenablement habillé. L'énergique férocité +du regard jeté par le prince sur notre petite troupe me fit souvenir de +mon violent ami de Bornéo. Inspiré par le démon qu'il portait sur son +dos, le petit cheval était sans cesse en mouvement; il semblait avoir du +feu dans les naseaux et des ailes dans les jarrets. Le prince se +précipita dans l'eau, déchargea son pistolet sur un de mes hommes, jeta +sa lance à la tête d'un autre, s'élança de nouveau sur le rivage, guida +ses cavaliers, cria contre ceux qui cherchaient à fuir, se rejeta dans +<span class="pagenum"><a id="Page_52">[52]</a></span>la rivière, et pendant le cours de ses fantastiques évolutions, le +petit cheval hennissait, bondissait, galopait; il ne lui manquait que la +parole. Caché derrière le tronc d'un arbre, je fis plusieurs fois partir +ma carabine en visant le prince; mais une hirondelle dans l'air ou une +mouette balancée par une vague n'aurait pas été un but plus difficile à +atteindre. La position que nous avions prise était si avantageuse et +notre feu était si parfaitement dirigé, que, malgré ses efforts, le +prince météore ne pouvait parvenir à nous chasser du banc de sable. Le +succès cependant n'était pas certain, car nos munitions étaient +fortement diminuées; deux de mes hommes avaient été atteints par les +balles meurtrières, et deux autres étaient assez grièvement blessés. En +revanche, nous avions fait un grand dégât parmi les natifs, dont la +situation fort exposée nous donnait l'avantage de frapper toujours +juste. La cavalerie, qui agissait avec la plus grande intrépidité en se +précipitant dans la rivière au-dessus et au-dessous de nous, souffrait +de notre feu, mais elle souffrait davantage encore de l'inégalité du +terrain de la rivière, sur lequel les chevaux trébuchaient à chaque pas. +D'ailleurs ils n'avaient point d'armes à feu, et le prince seul se +servait de pistolets.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt forcés de faire l'impossible pour gagner le rivage, +et ce rivage était gardé par une foule de natifs qui hurlaient d'une +manière épouvantable. Dans cette situation périlleuse, épuisé et presque +mort de fatigue, je fis passer mes hommes un à un sur le <span class="pagenum"><a id="Page_53">[53]</a></span>banc opposé. +Quand les cavaliers, bien diminués par nos coups, s'aperçurent de cette +manœuvre, ils se dirigèrent au triple galop vers la mer, dans +l'intention d'intercepter notre passage.</p> + +<p>Le premier homme qui débarqua fut tué par la pierre d'une fronde, et +notre troupe fut réduite à neuf personnes, et cela en me comptant. Afin +d'apaiser la soif ardente qui leur brûlait la gorge, mes hommes avaient +bu l'eau saumâtre de la rivière; cette eau leur donnait un mal de +cœur si violent, qu'ils chancelaient comme des hommes ivres. Nous +nous trouvions à un mille de la mer, et en nous tenant rapprochés les +uns des autres, nous réussîmes à traverser le gué. Les natifs épiaient +nos mouvements avec tant de persistance, que nous étions obligés de +faire halte à chaque instant pour leur donner une volée de mousquets. +Enfin, après une demi-heure de marche, nos yeux distinguèrent +parfaitement le schooner. Cette vue redoubla notre courage, et nous +hâtâmes le pas vers notre cher vaisseau. Tout à coup un nuage de sable +obscurcit nos regards, et quand le vent l'eut dispersé, je vis le prince +vampire paraître comme un centaure dans le mirage vaporeux produit par +le sable blanc. La manœuvre du prince nous enfermait entre deux +camps. Je jetai vivement les yeux autour de moi; à notre gauche se +trouvait un groupe de palmiers, dont les branches touffues ombrageaient +quelques huttes en ruines. Atteindre ces palmiers fut dès lors ma seule +espérance. Je dirigeai ma troupe vers cette petite fortification, et je +puis dire <span class="pagenum"><a id="Page_54">[54]</a></span>que nos cœurs battaient avec violence quand nos mains +crispées purent saisir et opposer à nos ennemis le frêle rempart des +murailles de la première hutte. Malheureusement notre course avait été +si rapide qu'un de nos blessés avait succombé à cette énervante fatigue; +il était tombé mort ou mourant. Je n'eus point la possibilité de lui +porter secours. Le bruit sinistre d'un sauvage et joyeux hurlement me +fit tourner la tête, et mon regard indigné rencontra le prince, dont le +cheval furieux piétinait le corps du pauvre marin. À un ordre de leur +chef, les cavaliers accoururent, s'approchèrent de notre lieu de refuge +et nous lancèrent des pierres. Nous répondîmes à cette nouvelle attaque +par des coups de mousquet. Un de nos hommes tira sur le prince; la balle +l'atteignit sans doute, car son cheval s'éloigna d'un pas chancelant, et +les plumes qui ornaient le turban du prince voltigèrent dans l'air.</p> + +<p>—La mort de mon pauvre ami est vengée, pensai-je en moi-même.</p> + +<p>Mais cet espoir ne fut pas de longue durée; car, après avoir arrêté son +cheval, le prince mit pied à terre, examina l'animal, secoua la tête, +et, en se remettant en selle, il reprit la direction de sa petite troupe +avec autant d'empressement, mais avec moins d'ardeur et de fermeté.</p> + +<p>Notre position devenait extrêmement périlleuse; nous n'avions plus que +trois ou quatre cartouches chacun, et l'ennemi nous entourait de toute +part.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_55">[55]</a></span>Désespérés et presque morts de fatigue, nous nous préparâmes à vendre +chèrement notre vie. Je songeai plus à la mort qu'à ma défense; l'image +de de Ruyter traversa mon esprit; mais ce bon et triste souvenir fut +bientôt chassé par celui de ma pauvre Zéla. Qu'allait-elle devenir? +supporterait-elle son isolement cruel? Ces tristes pensées relevèrent +mon courage; j'invoquai comme une égide protectrice le nom de ma +bien-aimée, et je dis à mes hommes:</p> + +<p>—Courage, mes garçons, nous ne sommes pas encore vaincus.</p> + +<p>La muraille du fond de la hutte était très-élevée; nous la trouâmes avec +nos baïonnettes, et de là nous vîmes que les natifs se préparaient à +incendier la hutte. Nous réussîmes cependant à les chasser, mais non à +éteindre le feu de bois mort et de roseaux secs qu'ils avaient déjà +allumé. Devant la hutte se trouvaient des palmiers entourés par une haie +de vacoua, et cet arbuste formait une haie piquante et tout à fait +impénétrable. Plusieurs fois, durant la première escarmouche, je m'étais +repenti d'avoir préféré la hutte à cette place, que l'entourage rendait +inaccessible aux chevaux. Nous aurions eu et plus d'espace et plus de +moyens d'attaque.</p> + +<p>Le prince javanais ordonnait aux sauvages de nous empêcher de quitter la +hutte. Cet ordre, dont l'exécution était notre mort, fit murmurer mes +hommes, et leur mauvaise humeur retomba sur moi, car ils écoutaient +faiblement mes pressantes prières; enfin, ils <span class="pagenum"><a id="Page_56">[56]</a></span>furent forcés de suivre +mon exemple et de quitter la hutte pour se ranger en bataille dans la +cour, derrière les vacouas.</p> + + + +<hr /> +<h2>CII</h2> + + +<p>Au moment de commencer notre attaque, le son bas et sourd d'un canon +retentit dans l'air et salua nos oreilles; c'était le schooner. L'effet +produit par cette voix d'airain fut magique; mes hommes, tristes, +désespérés, reprirent courage et jetèrent leurs casquettes en l'air en +hurlant comme des bêtes fauves. Le canon nous annonçait du secours, et +cette promesse nous rendit toutes nos forces. Un second coup traversa +l'air, bondit vers le jungle et l'écho des collines en recueillit le +son; ce bruit inattendu causa une terreur si grande dans la petite +troupe des cavaliers qu'ils se dispersèrent. Je profitai de l'effroi des +natifs pour nous jeter sous l'abri des palmiers; car, là, nous n'avions +plus à craindre les atteintes du feu.</p> + +<p>Malgré le mauvais succès de leur attaque, les natifs <span class="pagenum"><a id="Page_57">[57]</a></span>revinrent sur +nous, guidés par le prince, dont le courage n'était point affaibli. Nous +n'avions plus que cinq ou six cartouches, et tout notre espoir reposait +sur nos baïonnettes. Ne voyant point arriver de secours, les sauvages +nous jugèrent vaincus, car ils s'approchèrent tout à fait de la haie de +vacoua, et à l'aide de leurs lances ils blessèrent plusieurs de mes +hommes. Notre situation était en réalité plus désespérée que jamais, +quoique la plupart des cavaliers fussent partis vers la mer; mais le +prince ne nous quittait pas. Je commençai à croire que mes hommes +avaient raison en disant que ce chef javanais était invulnérable: nos +coups effleuraient son corps sans le blesser, sans lui faire perdre un +seul instant sa sauvage vélocité. Tout à coup, les natifs se tournèrent +vers la mer en jetant des cris d'épouvante; ces cris furent suivis d'une +décharge de mousquets, et le doute inquiétant qui remplissait mon esprit +fut dissipé: mon équipage venait à notre secours.</p> + +<p>Notre première idée fut de courir à la rencontre de nos sauveurs, mais +je ne voulus pas abandonner nos blessés. Bientôt le bonnet rouge des +Arabes étincela sous les rayons du soleil; je déchargeai ma carabine, et +j'entendis distinctement le cri de guerre de mes braves amis. Le prince +se jeta au-devant de la troupe suivi de ses cavaliers; mais cette +manœuvre ne m'inquiéta pas, je savais qu'un feu bien nourri pouvait +facilement repousser les efforts du prince. Aussi, après une lutte +acharnée des deux parts, mes gens avancèrent <span class="pagenum"><a id="Page_58">[58]</a></span>vers notre poste; dans mon +impatience, je franchis l'enclos et j'encourageai d'une voix éclatante +mon brave équipage. J'allais courir jusqu'à lui, quand je vis paraître +une forme légère, bondissante; le vent faisait flotter les cheveux de +cette délicieuse vision, qui, rapide comme une hirondelle, s'élança +jusqu'à moi. Cette vision, cet oiseau printanier, c'était mon bonheur, +ma joie, mon espérance, mon unique pensée, ma Zéla chérie; la chère +adorée tomba sur mon cœur et je la pressai tendrement dans mes bras +épuisés de fatigue, mais que son contact rendait fermes et vigoureux. +Les hardis matelots oublièrent leur danger pour nous regarder d'un +œil ému.</p> + +<p>—Quelles nouvelles, capitaine? demandait l'un.</p> + +<p>—Où sont nos camarades? demandait l'autre.</p> + +<p>Et ces questions étaient suivies de menaces de mort, de cris de +vengeance contre les Javanais.</p> + +<p>En aidant nos blessés à marcher, nous regagnâmes le bord de la rivière, +et, toujours en bon ordre, ma petite troupe se dirigea vers le rivage. +Des bandes de natifs rôdaient autour de nous, mais elles étaient +impuissantes à nous barrer le chemin. Le prince avait pris les devants +dans l'intention évidente d'attaquer nos bateaux avant notre arrivée ou +de s'opposer à notre embarquement. Cette double crainte nous fit hâter +le pas, car je savais que le schooner était trop éloigné pour qu'il lui +fût possible de protéger les bateaux.</p> + +<p>—N'ayez aucune crainte, capitaine, me dit mon second <span class="pagenum"><a id="Page_59">[59]</a></span>contre-maître, +j'ai ordonné aux bateaux de s'éloigner du rivage et de laisser tomber +leurs grappins; de plus, la chaloupe qui nous attend a une caronade.</p> + +<p>Nous étions épuisés de fatigue, affamés, mourants de soif; Zéla seule, +en véritable enfant du désert, avait songé à apporter de l'eau, et cette +eau fut un grand soulagement pour les blessés. Il était évident que les +natifs ne voulaient pas permettre aux bateaux d'approcher du rivage; le +schooner était visible et il levait l'ancre afin de se rapprocher de +nous. En arrivant sur le bord de la mer, je réunis mes hommes, et après +avoir dispersé avec une volée de mousquets la foule qui était devant +nous, je réussis à faire embarquer les blessés; mais, au moment où mes +hommes allaient les suivre, les Javanais renouvelèrent l'attaque: la +confusion fut si grande qu'il me devint impossible de diriger sûrement +nos coups de mousquet. Avec l'aide de quatre hommes sûrs, je plaçai Zéla +dans la chaloupe, et quand les natifs s'y précipitèrent pour saisir le +plat-bord, nous déchargeâmes la caronade, qui était bourrée de balles de +plomb.</p> + +<p>J'étais debout sur la poupe du bateau, ayant une mèche à la main; les +natifs dispersés fuyaient avec épouvante le bruit du canon, et le rivage +était couvert de morts et de mourants. La bataille touchait à son terme, +quand l'invulnérable prince, dont la fureur n'était point diminuée, +reparut à la tête d'une demi-douzaine de cavaliers; mais la vue du +canon, dont la bouche était tournée vers eux, les fit reculer. Indigné +<span class="pagenum"><a id="Page_60">[60]</a></span>du mouvement, le prince leur adressa un violent reproche, jeta un cri +terrible et lança son cheval vers la poupe du bateau, en face du canon. +Je soufflai la mèche et je touchai l'amorce, elle ne prit point feu. Le +prince me jeta son turban à la figure et déchargea un pistolet sur moi. +La secousse me fit chanceler, un éblouissement aveugla mon regard et +tout disparut à mes yeux. L'intrépide Zéla prit la mèche tombée de mes +mains et déchargea le canon.</p> + +<p>Un cri perçant courut le long du rivage, et un cheval blessé plongea +dans l'eau en foulant aux pieds son cavalier désarçonné.</p> + +<p>Mais le cavalier n'était point le prince.</p> + +<p>À quelques pas plus loin, dans des flots rougis de son sang, se trouvait +une masse de restes mutilés; mais ces restes informes étaient cependant +assez distincts pour qu'il fût possible de reconnaître le meilleur +cheval que guerrier ait jamais monté et le plus héroïque chef qui ait +conduit ses hommes au combat.</p> + + + +<hr /> +<h2>CIII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_61">[61]</a></span>J'étais sérieusement blessé, mais je souffrais tant qu'il me fut +impossible, pendant les premières minutes qui suivirent l'explosion du +pistolet, de savoir quelle partie de mon corps avait été atteinte par +l'arme du prince. Un mortel engourdissement affaiblit tout à coup mes +membres, mes yeux se voilèrent et je tombai comme une masse inerte sur +le banc des rameurs.</p> + +<p>Le coup de canon tiré par Zéla avait si fort épouvanté les natifs, +qu'ils fuyaient dans toutes les directions en jetant des cris de rage et +d'effroi. Cette terreur nous permit de quitter sans combat les bords du +rivage.</p> + +<p>Lorsque je repris l'usage de mes sens, ce fut pour souffrir les tortures +d'une véritable agonie, et la douce voix de ma compagne aimée ne put, +tant elles étaient violentes, en adoucir l'affreuse douleur.</p> + +<p>—Zéla, mon bon ange, dis-je à la jeune femme <span class="pagenum"><a id="Page_62">[62]</a></span>d'une voix entrecoupée, +croyez-vous que le destin ait déjà marqué l'heure de mon trépas? +Croyez-vous qu'Azraël, le démon rouge de la mort, ait mortellement +frappé le cœur qui vous aime?</p> + +<p>—Vous vivrez, mon ami, murmura la pauvre éplorée, vous vivrez parce +qu'Allah, le bon esprit, a paralysé le bras du cruel guerrier. Dieu est +fort, nous sommes faibles, mais il veillera sur nous; ayez confiance, +ayez courage.</p> + +<p>La balle du pistolet avait pénétré dans mon corps au-dessus de l'aine +droite, et la position élevée du tireur lui avait permis de viser +horizontalement. Mes douleurs augmentaient de violence, mais la blessure +ne saignait pas, et je ne savais quel moyen il fallait employer pour +apporter un peu de soulagement à mes souffrances. Le bon et savant +docteur n'était plus là. On me hissa péniblement sur le pont du +schooner, et trois matelots me descendirent dans ma cabine. Le prince +avait tiré son coup si près de moi, que, selon toute probabilité, une +grande partie de la poudre avait suivi la balle et brûlé les chairs, qui +étaient noires et livides. Pour enlever la poudre, Zéla enduisit la +blessure de jaunes d'œuf: le remède oriental fut très-efficace, et ce +premier soin rempli, la chère enfant lava la plaie avec du vin chaud et +la couvrit d'un cataplasme.</p> + +<p>Je souffris horriblement pendant cinq jours, mais le dévouement de Zéla +m'aida à supporter, presque avec patience, cette longue agonie. Je +crois, en vérité, que <span class="pagenum"><a id="Page_63">[63]</a></span>la pauvre petite souffrait au moral autant que je +souffrais au physique. Un ami de notre sexe est incapable de supporter +les ennuis et la fatigue que donnent les soins réclamés par un malade; +il partage bien un danger, sa bourse, il offre bien son assistance, ses +conseils; mais il lui est moralement impossible de sympathiser avec une +douleur qu'il ne ressent pas. L'être qui est bon, généreux, dévoué, +c'est la femme qui aime; elle seule peut veiller attentive pendant de +longues nuits, elle seule peut comprendre et supporter les caprices de +l'esprit, les fantaisies absurdes que manifeste le malade. Quelque +ardente et sincère que soit l'amitié d'un homme, elle ne peut égaler en +force et en grandeur l'idolâtrie dévouée que consacre une femme à +l'objet de ses affections vierges. L'amitié est fondée et repose sur la +nécessité; il faut qu'elle soit plantée et cultivée avec soin, car elle +ne s'épanouit que sur de bons terrains, tandis que l'amour, qui est +indigène, fleurit partout. L'amitié est le soutien de notre existence, +mais l'amour en est l'origine et la cause. Puis-je penser à mes +souffrances et aux tendres soins dont Zéla les a entourées, sans faire +une digression sur l'incomparable amour de la femme? S'il y avait une +partie de ma vie que je voulusse arracher du sombre abîme du passé, ce +serait ce mois de douleur, ce mois pendant lequel, faible, morose, +ennuyé, je fus soigné par mon ange comme l'est un enfant malade par la +plus tendre mère.</p> + +<p>J'ai oublié de dire qu'une fois installé dans ma cabine <span class="pagenum"><a id="Page_64">[64]</a></span>à bord du +schooner, nous ne perdîmes pas de temps pour faire hisser les bateaux et +mettre à la voile. Nous dirigeâmes notre course vers le nord-est, avec +le désir de rejoindre promptement le grab, pour recourir à la science du +bon Van Scolpvelt. Je n'avais pas encore appris à cette époque une chose +que l'expérience m'a depuis fait connaître, c'est que, sur dix blessures +causées par les balles d'un fusil, il y en a neuf pour lesquelles la +science d'un chirurgien est parfaitement inutile. Les tempéraments sains +doivent laisser agir le merveilleux instinct de la nature, qui seule a +plus de pouvoir que tous les médecins du monde. Je me souviens encore du +vif plaisir que je ressentis lorsque j'eus assez de force pour manger un +morceau d'agneau. Le lendemain du jour où s'était fait ce premier pas +vers la santé, Zéla m'apporta un gigot; j'accueillis ce repas avec un +bonheur indicible, il réalisait en partie mes rêves de la matinée; mais +quand j'eus dévoré ce rôti, je m'écriai d'un ton chagrin:</p> + +<p>—Est-ce tout, chère? Ah! combien je sens aujourd'hui la perte du pauvre +munitionnaire! il ne m'aurait pas abandonné la cuisse d'un petit cabri, +mais bien la mère entière, et le fils eût servi d'ornement.</p> + +<p>Avec l'appétit revint la force, et je repris, appuyé sur deux béquilles, +mes devoirs sur le pont. Un de nos blessés mourut; mais je ne crois pas +que sa mort fut la suite de la blessure qui l'avait alité, ce fut la +puissance narcotique de la drogue que les natifs avaient mise dans le +café. Pendant quelques jours, les matelots <span class="pagenum"><a id="Page_65">[65]</a></span>se plaignirent du mal que +leur faisait éprouver l'absorption du poison javanais. Je leur laissais +accuser les natifs, et je savais fort bien que mon remède était la seule +cause de leurs souffrances; pour guérir les malades, j'avais, faute de +mieux, ordonné du vin.</p> + +<p>Une brise de mer constante, une température modérée et du repos +détruisirent la fièvre, et mes hommes reprirent gaieté, force et +courage.</p> + +<p>Quelques mots expliqueront à mes lecteurs comment il se fit qu'un +secours si prompt et si efficace nous arriva au milieu de nos dangers à +Java.</p> + +<p>Zéla et sa plus jeune servante s'étaient embarquées dans un petit canot +que, par fantaisie, ma femme appelait sa barge. Elles avaient dirigé +leur frêle esquif le long du rivage, vers une petite place ombragée où, +loin de tout regard, il leur était possible de se livrer à leur plaisir +favori, celui de nager. J'avais si bien fait prendre l'habitude et le +goût des bains à Zéla, qu'elle était presque amphibie. Pendant notre +séjour à l'île de France, de Ruyter me compara à un requin, et ma belle +Arabe, qui me précédait toujours dans l'eau, vêtue d'un caleçon bleu et +blanc, au poisson pilote. En nageant avec sa compagne, Zéla entendit le +bruit des mousquets apporté par le vent de terre sur la surface ombragée +et calme de la mer. Le son était si bas, si sourd, si indistinct, que, +pendant les premières minutes, la jeune femme crut qu'il était le bruit +naturel à notre chasse. Cependant un indéfinissable sentiment de +tristesse glissa dans l'esprit de <span class="pagenum"><a id="Page_66">[66]</a></span>Zéla; elle remit donc ses vêtements +et voulut débarquer, mais une réflexion l'empêcha de suivre cette +première idée. La décharge des fusils devint plus distincte, et la +finesse exquise de l'oreille de Zéla la rendit capable de distinguer le +bruit de ma carabine, qui avait le son aigre et retentissant.</p> + +<p>Bientôt après, la jeune femme entendit, quoique faiblement, les cris des +natifs, et ces cris lui parurent les clameurs de la guerre et non celles +d'une joyeuse chasse. Zéla regagna donc en toute hâte le schooner et +communiqua ses craintes au contre-maître. Inquiet et obéissant, le brave +homme grimpa sur le mât, et de là il vit la cavalerie javanaise sortir +en toute hâte du village. Fort heureusement, les bateaux étaient côte à +côte du schooner, ainsi que la chaloupe; ils furent donc vivement +équipés et armés.</p> + +<p>Zéla conduisit les hommes. Son instinct merveilleux les guida si bien, +qu'ils arrivèrent à temps pour m'arracher à une mort horrible. C'est +donc avec justice, avec vérité, avec bonheur que j'appelle Zéla l'ange +de ma destinée.</p> + + + +<hr /> +<h2>CIV</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_67">[67]</a></span>Avec les calmes et les rafales qui se suivaient les uns les autres, avec +la poursuite des vaisseaux de toutes nations qui éveillaient notre +convoitise, notre vie n'était point une vie de paresse, de repos et de +tranquillité. Dans l'Inde, l'autorité se sert de son pouvoir uniquement +en vue de son intérêt personnel, et je crois que cette conduite est +généralement adoptée par tous les hommes libres. J'avais acquis des +inclinations féroces et le mal que je faisais n'avait d'autre limite que +l'impossible. Le golfe de Siam et les mers chinoises retentirent +longtemps des ravages exercés par le schooner, et l'approche des +trombes, des ouragans, qui y sont si dangereux, était moins redouté que +l'approche de notre vaisseau. J'ai fidèlement raconté, dans la première +partie de cette histoire, et nos exploits et notre manière de vivre; +j'ajouterai donc des ailes à mon récit, afin d'éviter les petits détails +qui mènent à une répétition sans <span class="pagenum"><a id="Page_68">[68]</a></span>fin, pour éviter la stupidité +méthodique contenue dans ce livre de plomb qu'on appelle un journal de +mer.</p> + +<p>Nous touchâmes d'abord à l'île de Caramata afin d'y prendre de l'eau, +car notre arrimage était si bien rempli par le butin, que nous n'avions +qu'un très-petit espace pour notre eau. La plus horrible torture +punissait souvent notre avarice, et cette torture, la plus grande que +puisse, sans y succomber, supporter la nature humaine, est celle de la +soif. Bien des fois, nous nous trouvions limités à ne boire que trois +demi-quarts d'une eau sale, saumâtre et fermentée; alors le plus avare +de nous eût volontiers échangé sa part de butin pour une cruche d'eau +limpide. Dans les moments de privation, je ne rêvais le bonheur qu'au +milieu d'un lac; une rivière me semblait trop petite pour arriver à +satisfaire mon insatiable soif. Nous étions donc dans cet horrible état +de souffrance lorsque nous arrivâmes à Caramata. Là, je me procurai une +abondante provision d'eau, du fruit, de la volaille, et nous reprîmes +notre course.</p> + +<p>Le premier des rendez-vous assignés par de Ruyter était fixé dans le +voisinage des îles Philippines. En suivant le long de la côte de Bornéo, +nous abordâmes une grande jonque chinoise qui rasait les bords de deux +îles en flammes. Une de ces îles était très-petite; les bords polis de +son cratère volcanique étaient dorés par le feu, et du centre de ce feu +s'élevait constamment une mince colonne de vapeur. Cette île était +jointe à l'autre par un banc de sable qui, selon toute <span class="pagenum"><a id="Page_69">[69]</a></span>probabilité, +avait été formé par la lave; cette dernière île était assez vaste, mais +elle n'avait point de feu sur son sommet, dont la forme ressemblait à +celle d'un bonnet persan; sous ce bonnet imaginaire s'ouvrait une +immense bouche qui laissait échapper de temps à autre une épaisse +bouffée de fumée noire.</p> + +<p>—Capitaine, me dit le quartier-maître, regardez ce grand paresseux de +Turc, j'espère qu'il a une belle place: assis dans la mer et fumant avec +nonchalance cette immense pipe d'eau!</p> + +<p>La comparaison fantastique du vieux marin n'était point inapplicable.</p> + +<p>La jonque était remplie de Chinois qui émigraient à Bornéo pour s'y +établir. J'échangeai des provisions fraîches contre quelques nids +d'oiseaux, puis je laissai la cargaison vivante continuer sa route sans +lui faire aucun mal.</p> + +<p>Quelques jours après, nous eûmes le malheur de raser un banc de sable; +mais, grâce à la faiblesse du vent, il nous fut facile d'éviter un +naufrage.</p> + +<p>Après avoir laissé à notre gauche l'île de Panawan, nous nous arrêtâmes +dans un ancrage passable, à la hauteur du cap Bookelooyrant, et nous y +attendîmes de Ruyter pendant deux jours. Ne voyant rien venir, je levai +l'ancre, et nous fîmes une course vers le nord pour gagner le second +rendez-vous, qui était une île appelée le Cheval Marin. Cette île +n'était point habitée, et dans un certain endroit que de Ruyter m'avait +soigneusement dépeint, je trouvai une lettre contenant <span class="pagenum"><a id="Page_70">[70]</a></span>ses +instructions. Il m'ordonnait de continuer ma course dans une ligne +parallèle à la latitude, jusqu'à ce que j'arrivasse en vue de la côte de +la Cochinchine. Je suivis avec les caprices du temps la ligne tracée par +mon ami; mais ces caprices étaient souvent contraires à mon devoir et à +mes désirs. Parfois cependant l'atmosphère était splendide et les nuits +si lumineuses et si fraîches que je les passais presque toutes sur le +pont, causant avec Zéla ou écoutant des histoires arabes. Pendant +quelques jours, nous restâmes en panne à la hauteur d'une île appelée +Andradas; le temps allait changer et ne nous présageait rien de +favorable à la continuation de notre course.</p> + +<p>Un silence de mort planait dans l'air, qui était humide et chargé d'une +épaisse rosée. L'île se voila bientôt, et ses contours se perdirent dans +une vapeur bleuâtre. Le soleil prit des proportions immenses, mais son +éblouissante clarté s'affaiblit si bien que le regard pouvait en +supporter l'éclat; les étoiles étaient visibles au milieu du jour: on +eût dit qu'elles allaient plonger dans la mer. Ce sinistre et +mélancolique prélude était réfléchi d'une manière épouvantable par le +miroir de l'eau et sur les figures attristées de mon équipage. J'eus +mille peines à réveiller mes hommes de cette torpeur craintive, mille +peines pour réussir à les préparer au combat que nous allions avoir à +soutenir avec les vagues et les éléments en fureur.</p> + + + +<hr /> +<h2>CV</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_71">[71]</a></span>Les hommes placés en haut amenaient les légers mâts et les vergues, +tandis que nous carguions les voiles et que les Arabes et les natifs +étouffaient leurs craintes sous la grande voix d'un bruyant travail.</p> + +<p>J'examinai l'horizon avec inquiétude: ses couleurs grises et sombres +devenaient à chaque instant plus épaisses et plus obscures. Tout à coup +une boule de feu que je pris pour une étoile volante descendit du ciel +perpendiculairement sur notre vaisseau, qui était stationnaire et +immobile; cette boule tomba dans la mer, tout près de notre quartier, et +elle fit autant de bruit qu'un boulet de canon. À la même minute, le +ciel se déchira en deux avec un craquement épouvantable, le schooner +trembla comme s'il se fût heurté contre un rocher, et alors la pluie, le +vent et le tonnerre éclatèrent furieusement. Par bonheur, l'orage nous +emporta en avant et nous chassa avec une force violente et irrésistible +devant la tempête. Après avoir <span class="pagenum"><a id="Page_72">[72]</a></span>supporté le premier choc, nous nous +remîmes de notre terreur, et l'orage s'établit au nord-est. Nous +déferlâmes les voiles d'orage, afin de mettre le vaisseau sous le vent +dès que la violence de la tempête se serait épuisée. Le schooner était +un incomparable navire, et quand j'eus fait mettre tout en sûreté à +bord, nous le mîmes au vent et en panne avec la grande voile d'orage +bien carguée. Le ciel était noir, tout à fait sans étoiles; la mer +blanche d'écume.</p> + +<p>Je descendis dans ma cabine afin de regarder sur la carte marine dans +quel endroit nous nous trouvions, mais un cri général me fit rapidement +monter sur le pont. Muet de terreur, je vis un grand vaisseau qui +marchait tout droit sur nous. Il courait avec des mâts sans voiles; +évidemment il nous avait vus, et je distinguai la figure d'un homme qui +tenait une lanterne au-dessus de sa proue et qui nous demandait, à +l'aide d'un porte-voix, qui nous étions. À la suite de la question, +j'entendis cette menace: «Arrêtez, schooner, arrêtez, ou nous vous +ferons couler à fond!»</p> + +<p>Dans une seconde tout fut en commotion à bord de la frégate. J'avais +d'un regard découvert la forme du navire; elle sortait ses canons, +faisant en grande hâte des préparatifs pour s'en servir. Ma surprise +m'empêchait de répondre, et ce ne fut qu'à la voix des canons et à cet +ordre: «Baissez-vous!» que, reprenant mon sang-froid, je criai d'une +voix de stentor:</p> + +<p>—Haussez le gouvernail!</p> + +<p>Nous larguâmes jusqu'à ce que nous eussions le vent <span class="pagenum"><a id="Page_73">[73]</a></span>à notre quartier. +Plusieurs canons furent déchargés sur nous, et notre seule espérance +était d'augmenter les voiles du schooner. Aussitôt qu'il sentit le +canevas, il se trouva délivré de la gêne et vola comme une levrette +qu'on laisse suivre sa proie. Le schooner se précipita donc follement à +travers les crêtes des vagues écumantes qui sifflaient et fumaient comme +de l'eau en ébullition. Sa fuite laissa derrière lui une ligne de +lumière aussi brillante qu'un météore qui traverse les cieux.</p> + +<p>Pendant que nous nous félicitions de notre succès, la vigie nous cria:</p> + +<p>—La frégate à l'avant!</p> + +<p>Nous avions juste le temps de hausser le gouvernail, et nous rasâmes un +vaisseau. Mais une lumière suspendue à sa poupe me montra que c'était un +vaisseau encore plus grand que la frégate; nous l'avions à peine dépassé +que nous nous frôlions à la poupe d'un autre. J'étais égaré.</p> + +<p>Le contre-maître me dit d'un air épouvanté et craintif:</p> + +<p>—Capitaine, ce ne sont point de vrais vaisseaux, mais bien le +<i>Hollandais volant</i>.</p> + +<p>À cette affirmation, le vieux quartier-maître répondit d'un ton +narquois:</p> + +<p>—Que je sois damné, monsieur, si c'est le <i>Hollandais volant</i>! que je +sois damné si, au contraire, ce n'est point une flotte chinoise!</p> + +<p>La vérité de cette découverte me frappa l'esprit: c'était bien en effet +une flotte de Canton.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_74">[74]</a></span>Quand nous fûmes suffisamment éloignés de notre dangereuse rencontre, +nous mîmes en panne pour attendre l'aurore.</p> + +<p>Après une nuit d'inquiétude, d'embarras et de dangers, l'obscurité +disparut lentement, et de sombres rayons de lumière encore chargés +d'orage me permirent d'examiner le cercle étroit et bruni de l'horizon. +Quel changement dans un seul jour! Le matin précédent, un bateau de +papier aurait pu sûrement flotter sur l'eau, et maintenant des vaisseaux +anglais d'une grandeur colossale, en comparaison desquels le schooner +ressemblait à une coquille de noix, flottaient, ballottés çà et là, +comme une barque abandonnée. Pareille à une montagne de glace, chaque +lame menaçait de les submerger. Fouettée par le vent, la mer semblait +bouillonner de fureur, et l'écume blanche formée sur la surface +remplissait l'air d'un nuage neigeux. Le vieux quartier-maître, qui +tenait le gouvernail, nous disait en essuyant l'écume qui volait sur +lui: «La femme du vieux Neptune a besoin sans doute d'une tasse de thé +ce matin; car, pour le faire, elle ordonne à l'eau de bouillir, et +j'espère, capitaine, qu'elle se servira des feuilles contenues dans ces +boîtes à thé. Il en faut trois. Ma femme se servait toujours de trois +cuillerées pour faire sa tisane: une était pour moi, l'autre pour elle, +la troisième pour la théière.»</p> + +<p>Les trois <i>last indiamen</i>, qui étaient de douze à quinze cents tonneaux, +semblaient avoir beaucoup souffert. Ils étaient en panne, et je crus +qu'ils attendaient l'arrivée <span class="pagenum"><a id="Page_75">[75]</a></span>de leurs compagnons, car il était évident +qu'ils formaient une partie du convoi que j'avais rencontré la nuit. +Dans la crainte de voir apparaître les vaisseaux de guerre, je profitai +du calme, qui arrive généralement avec l'aurore, pour mettre sous le +vent. Je l'ai déjà dit, et je le répète encore, jamais un meilleur +navire que le schooner n'a flotté sur les eaux. Toutes nos légères +barres furent attachées sur le pont, les écoutilles et les embrasures +fermées, et nous flottâmes sur les eaux avec une sorte de sécurité +pendant que les lourds vaisseaux anglais, bâtis très-haut, chargés +d'hommes et de choses, ne ressemblaient point à des cygnes nageant sur +un lac. Quand la lueur du jour fut éclaircie, je pus, à l'aide d'un +télescope, compter sept autres vaisseaux, parmi lesquels une large +banderole désignait le bâtiment de guerre dirigé par le commodore. Ce +dernier faisait des signaux à la frégate, et celle-ci se dirigea vers +les vaisseaux pour assister, selon toute apparence, ceux qui avaient le +plus souffert, car ils étaient tous rassemblés sous le vent, à +l'exception d'une seule barque, dont on ne pouvait distinguer que la +grande voile de perroquet. Cette barque changea la direction de sa +course, non pour se mettre avec les autres, car son but semblait être +d'accompagner le convoi sans en faire partie. Je regardais attentivement +la coupe des voiles de ce bâtiment, la vitesse de ses manœuvres et la +vélocité avec laquelle il naviguait, bien convaincu que c'était un +vaisseau de guerre; et cependant il n'était pas anglais.</p> + +<p>—Prenez le télescope, dis-je au vieux quartier-maître; <span class="pagenum"><a id="Page_76">[76]</a></span>je ne connais +pas ce navire, ou plutôt je ne comprends pas sa conduite. Ah! il change +sa course et se dirige vers nous; il faut lui montrer notre poupe. Que +pensez-vous de ce bateau, mon vieil ami?</p> + +<p>—Comment, monsieur! s'écria le marin, avez-vous jamais vu dans les +Indes trois voiles d'avant et d'arrière telles que celles-ci? J'appris +cette coupe en servant dans un bateau de pilote, à New-York, et c'est +moi qui ai coupé ce canevas-là, aussi sûr que mon nom est Bill Thompson!</p> + +<p>—Vraiment! m'écriai-je; serait-ce le grab?</p> + +<p>—Sans doute, c'est le grab, capitaine, répondit Bill.</p> + + + +<hr /> +<h2>CVI</h2> + + +<p>La joyeuse nouvelle se répandit dans le vaisseau, et toutes les figures +rayonnèrent de bonheur. Au bout d'une heure, le grab vint côte à côte de +nous, et nous jetâmes ensemble un hourra qui s'éleva au-dessus du bruit +de la mer. Il m'est impossible de dépeindre le <span class="pagenum"><a id="Page_77">[77]</a></span>plaisir que je +ressentis, et ce plaisir était doublé par son à-propos. Comme la mer +était trop agitée pour mettre un bateau sur l'eau, nous ne pûmes +communiquer qu'à l'aide de nos signaux particuliers, et de Ruyter +m'ordonna de me tenir près du grab et de suivre ses mouvements.</p> + +<p>La brise continuait à souffler du golfe de Siam, et poussait le convoi +vers Bornéo. Nous suivîmes de Ruyter, qui se dirigeait vers la flotte, +et je remarquai que la plupart des vaisseaux avaient beaucoup souffert. +Un d'eux avait eu son mât de misaine frappé par la foudre; le commodore +tenait celui-là en touage; un autre n'avait plus ni perroquet ni +beaupré; il était très-grand, éloigné des autres, mais rapproché de la +frégate, qui l'avait en touage. Les autres vaisseaux essayaient de se +tenir ensemble pour se protéger mutuellement pendant que de Ruyter +utilisait tous les moyens nautiques pour les harasser et les diviser, +tandis qu'avec une effronterie nonchalante j'aidais de tout mon pouvoir +les tentatives de mon ami. Nuit et jour nous rôdâmes autour du convoi +comme rôdent des loups autour d'une bergerie protégée par des chiens de +garde.</p> + +<p>La supériorité de notre navigation nous donna le plaisir d'ennuyer nos +ennemis; mais, outre les vaisseaux de guerre, la plupart de ceux qui +appartenaient à la compagnie marchande étaient plus forts que nous, +avaient plus d'hommes et portaient de trente à quarante canons. Malgré +cela, nous entravâmes tellement leur marche, soit à l'aide d'attaques +fausses ou réelles, <span class="pagenum"><a id="Page_78">[78]</a></span>soit par des lumières ou des coups de canon, qu'ils +firent tous leurs efforts pour nous détruire, afin de se débarrasser de +nous. La frégate nous chassa l'un après l'autre, et malgré sa force et +son adresse, ses tentatives de délivrance n'eurent aucun résultat.</p> + +<p>Ma témérité mit plusieurs fois le schooner en danger, et, chassé par la +frégate, qui portait plus de voiles que moi, j'allais tomber entre ses +mains lorsque, au moment où elle commençait à faire feu, son beaupré et +son perroquet se brisèrent.</p> + +<p>Nous réussîmes à gêner le convoi et à le diviser malgré les vaillants +efforts que l'ennemi opposait à nos attaques, car nous étions favorisés +par les îles, les bancs et les rochers dispersés sur leur côté opposé au +vent et vers lesquels la houle et le courant conspiraient avec nous pour +les chasser. Le vaisseau que la frégate avait de temps en temps en +touage était chassé par le vent bien loin derrière les autres lorsqu'il +était privé de cette assistance, et nous avions fortement contribué à la +lui faire perdre, en le tenant sans cesse dans une craintive alerte. Au +coucher du soleil, de Ruyter vint côte à côte de nous bien avant de la +flotte, et me dit:</p> + +<p>—Dans vingt-quatre heures, la force de cette brise sera épuisée; +profitons-en et faisons un dernier effort pour réussir à exterminer le +vaisseau protégé par la frégate. J'empêcherai cette dernière de lui +porter secours jusqu'au coucher du soleil, et alors son secours +deviendra inutile. Je me rendrai à votre côté contre le <span class="pagenum"><a id="Page_79">[79]</a></span>vent, vous irez +derrière le vaisseau et vous me trouverez près de vous.</p> + +<p>Après ces paroles, de Ruyter me quitta, et, plus audacieux qu'il ne +l'avait jamais été, il dirigea le grab au centre même du convoi, et +échangea des coups de canon avec les grands vaisseaux. Les mouvements de +de Ruyter furent si rapides, que la frégate se mit sur le qui-vive. Les +vaisseaux des Indes ressemblent à des jonques chinoises, étant équipés +pour la plupart avec de pauvres malheureux lascars. Un de ces vaisseaux +était démâté, et de Ruyter et moi, après avoir réussi à le détacher du +convoi, nous espérâmes en faire la conquête.</p> + +<p>L'Angleterre a raison d'être fière de ses galants matelots, aussi hardis +et aussi battus par la tempête que les rochers de sa côte de fer. La +richesse d'une seule île, qui est pauvre et insignifiante par elle-même, +contient plus de puissants vaisseaux de guerre que l'Europe entière; +mais aussi tout y est sacrifié. Cependant il est un fait singulier, et +ce fait est que les vaisseaux employés au commerce sont, sans exception, +les plus laids, les plus sales et les plus lourds voiliers du monde, et +pendant les temps de guerre ils sont horriblement équipés, car alors la +marine s'empare de tous les hommes utiles. En vertu de l'injuste loi qui +régit les impôts, les droits de tonnage sont levés sur l'étendue de la +contre-quille et de la largeur du vaisseau, et non point sur la quantité +de tonneaux qu'un bâtiment peut contenir. L'étude du marchand de +bâtiments est de diminuer <span class="pagenum"><a id="Page_80">[80]</a></span>le poids de l'impôt, et, pour arriver à cela, +ils continuent la largeur avec peu de diminution depuis la proue jusqu'à +la poupe, en faisant la partie supérieure du vaisseau très-saillante et +en donnant à la cale la profondeur d'un puits du désert: de sorte que, +suivant l'absurde mesurage de notre gouvernement, un vaisseau qui est +enregistré porteur de sept cent cinquante tonneaux a généralement mille +ou onze cents tonneaux de cargaison. Ce système absurde ne peut être +égalé que par celui des Chinois, qui protégent cette ordonnance par +amour pour son antiquité. Ils mesurent la largeur du vaisseau depuis le +milieu du mât de misaine jusqu'au milieu du mât d'artimon, et la +dimension est prise vers la poupe, ce qui fait que la longueur est +multipliée par la largeur. Cette méthode fait qu'un brigantin paye +souvent plus cher que ne paye un vaisseau, et un vaisseau de cent +tonneaux ne paye que la moitié de l'impôt mis sur un vaisseau de mille +tonneaux. Et cependant les Anglais et les Chinois sont appelés des +hommes savants!</p> + + + +<hr /> +<h2>CVII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_81">[81]</a></span>Le temps se calma un peu; les petits nuages frisés qui avaient tous +couru dans la même direction se rassemblèrent au côté contre le vent, et +ils restèrent stationnaires, réunis en lignes horizontales, jusqu'à ce +que, incorporés dans le banc sombre et escarpé de l'horizon, ils +changeassent leur couleur grise en une teinte d'opale. La mer tomba, et +l'obscurité devint si grande, qu'il me fut impossible de distinguer les +vaisseaux des Indes; mais j'étais guidé vers eux par les signaux de +détresse qu'ils faisaient à ceux qui ne pouvaient ni les entendre ni les +voir. Quoique un peu affaibli, le vent soufflait encore avec violence, +et pendant que les intervalles de calme nous débarrassaient de la +pression du vent, les vagues furieuses lançaient çà et là des avalanches +d'eau sur notre pont. Pour ajouter un péril de plus à nos dangers, il y +avait des bancs de sable et une ligne de rochers submergés tout à fait +au-dessus de notre quartier opposé au vent. Nous ne vîmes point le <span class="pagenum"><a id="Page_82">[82]</a></span>grab +avant les premières lueurs du jour, et de Ruyter me dit qu'il avait la +crainte que le vaisseau que nous avions poursuivi ne se fût brisé contre +les rochers.</p> + +<p>—J'ai vainement averti l'étranger de ce dangereux voisinage, continua +de Ruyter; je lui ai conseillé de mettre en panne; mais sans m'écouter +ou sans m'entendre, ignorant où il était, il est parti avec le vent. +Maintenant il faut ou qu'il périsse ou qu'il demande assistance en +déchargeant ses canons, mais j'ai grand'peur que son appel ne soit trop +tardif.</p> + +<p>Le pressentiment de de Ruyter se changea en vérité. La première chose +que mon regard rencontra au lever de l'aurore fut le pauvre vaisseau +naufragé: il était couché sur un lit de rochers et attaché à ses dures +pointes comme par une vis cyclopéenne. Les vagues furieuses frappaient +avec colère les bases du rocher, s'élevaient en pyramides ou se +précipitaient en avant, puis elles continuaient leur chemin jusqu'au +moment où la houle les dispersait en écume. Au milieu de l'horrible +gouffre battu par le ressac, qui tombait avec autant de force que s'il +eût été vomi par un volcan, se voyait le pauvre naufragé.</p> + +<p>Le convoi avait disparu sous le sombre voile de nuages qui couvrait +l'extrême pointe de l'horizon. Après s'être tourné vers l'est, où il +souffla encore avec violence, le vent s'affaiblit et enfin tomba tout à +fait après le lever du soleil. Nous étions tellement secoués et +ballottés, que nos mâts se courbaient avec la flexibilité des cannes +<span class="pagenum"><a id="Page_83">[83]</a></span>des Indes, et que le vaisseau gémissait en faisant entendre de sourds +craquements.</p> + +<p>Il était parfaitement inutile de songer à secourir l'équipage, si +toutefois quelques hommes existaient encore. À l'aide d'un télescope, je +découvris que la grande vergue et le tronc du mât d'artimon étaient les +seules parties du naufragé sur lesquelles la mer ne se jetât pas +continuellement. La partie de devant du vaisseau était fracassée, les +ponts enlevés, et la cargaison avait dû céder à la violence de l'eau. Si +quelques marins avaient réussi à se sauver, ce ne pouvait être qu'à +l'aide de la grande vergue, qui était considérablement élevée avec le +côté opposé au vent.</p> + +<p>À neuf heures du matin, les houles étaient si bien diminuées, qu'en +voyant de Ruyter préparer un bateau, je suivis son exemple, et je +réussis à mettre à l'eau une barque excessivement légère, équipée avec +mon second contre-maître et quatre des meilleurs marins du schooner. À +mon grand regret, je me vis contraint de rester sur le vaisseau, ma +blessure me faisant encore souffrir. De Ruyter héla mon bateau; ils +marchèrent de compagnie et firent un grand détour pour tenter +l'intrépide sauvetage des naufragés. J'enviais de Ruyter, le brave, le +courageux de Ruyter, et, impuissant comme une vieille femme malade, je +ne pouvais que maudire le membre paralysé, obstacle insurmontable à +l'imitation du noble exemple que donnait mon ami.</p> + +<p>Vers midi seulement, les deux bateaux longèrent les rochers pour revenir +vers le grab. J'avais pu distinguer, <span class="pagenum"><a id="Page_84">[84]</a></span>malgré l'éloignement des hommes +qui remuaient sur la grande vergue du naufragé, que les bateaux avaient +assez approché pour persuader aux hommes de descendre dans la mer en se +laissant glisser sur des cordes. Comme le schooner était plus léger que +le grab, je donnai l'ordre de le faire approcher des bateaux, et ces +derniers nous rejoignirent sains et saufs. De Ruyter s'élança à bord à +l'aide d'une corde, et, lorsque ses deux mains pressèrent les miennes, +sa figure me parut rayonnante de joie.</p> + +<p>—Si cet imbécile de vaisseau, me dit-il, ne s'était pas jeté sur les +rochers, j'aurais gagné quarante mille dollars; eh bien, cependant, je +ne sais pas trop pourquoi je suis plus heureux d'avoir sauvé quatre +hommes que d'être possesseur d'une montagne de boîtes à thé. Les pauvres +garçons! il faut vraiment qu'ils soient doués de la force des loutres +pour avoir supporté sans mourir une pareille nuit. Haussez-les à bord, +mes enfants; commencez premièrement par nous donner le père et le fils.</p> + +<p>Ces paroles furent à peine prononcées qu'un homme parut sur le pont: cet +homme était couvert d'une jaquette déchirée de camelot rouge, aux +parements jaunes, brodés de cordonnets d'argent. Il marchait en +chancelant, employant pour se tenir debout toute la force d'une ferme +volonté. Un jeune homme brun et nu jusqu'à la ceinture suivait le +premier arrivé, en cherchant à lui prêter l'appui de son bras. L'homme à +la jaquette, âgé de cinquante ans, était capitaine dans <span class="pagenum"><a id="Page_85">[85]</a></span>un régiment du +Bengale, et il rentrait en Europe après un service de vingt-cinq ans +dans les Indes. Ces longues années de travail avaient fait gagner à +l'étranger la solde à vie de quatre-vingts livres par an. Si le climat +des Indes avait été moins funeste au vieux soldat, il lui eût été +possible de jouir pendant quelques années de ce pauvre salaire; mais, +incarcéré dans Calcutta, dont l'atmosphère est étouffante, son foie +avait pris les proportions dénaturées de celui d'une oie de Strasbourg, +et par les mêmes moyens: la chaleur et l'excès de nourriture. La bile, +et non le sang, circulait sous la peau verte et jaune de cet homme à +moitié mort de fatigue et d'épuisement. Le jeune garçon, son fils, né +d'une femme indienne, avait dix-sept ans.</p> + +<p>Greffé sur une race indigène, le jeune homme avait grandi et promettait +de porter un jour de bons fruits. Les deux autres naufragés faisaient +partie de l'équipage du navire: un était le contre-maître, homme fort et +carré du nord de l'Angleterre, habitué aux orages, ayant été élevé dans +un bâtiment charbonnier, sur les dangereuses côtes de son pays; le +second remplissait sur le vaisseau perdu les fonctions de bosseman. +C'était un homme d'une beauté rare, d'un courage éprouvé, et dont la +force me parut prodigieuse. Sans parler ni même paraître se souvenir du +danger qu'ils avaient couru, le contre-maître et le bosseman nous +racontèrent avec admiration le dévouement que le jeune Anglo-Indien +avait témoigné à son père en cherchant à le sauver au prix de sa propre +existence.</p> + + + +<hr /> +<h2>CVIII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_86">[86]</a></span>Quand le contre-maître anglais eut réparé ses forces avec quelques +heures de sommeil et un bon repas, il nous raconta l'histoire du +naufrage.</p> + +<p>—Notre vaisseau, dit-il, qui était un des plus grands du convoi, avait +perdu ses perroquets et un de ses mâts. La frégate l'avait pris en +touage, mais la violence du temps rendait ce secours très-dangereux pour +elle, sans être efficace au navire démâté. La cargaison se composait de +thé, de soieries et de plusieurs autres objets de commerce; de plus, le +vaisseau portait à son bord des femmes, des enfants, des domestiques +nègres, enfin un personnel de trois cents individus. Le vaisseau +souffrit si cruellement à la chute du jour de l'agitation de la mer, +qu'il s'était fendu en plusieurs endroits. En le mettant au vent pour +l'alléger, deux des canons du grand pont s'étaient détachés, et un avait +enfoncé une embrasure, qui laissa pénétrer l'eau. Quand le grab nous eut +avertis du voisinage des rochers, nous essayâmes <span class="pagenum"><a id="Page_87">[87]</a></span>de tourner le +vaisseau; mais, faute de voiles, il nous fut impossible de réussir. Pour +activer notre destruction, le vent, les vagues et le golfe poussèrent le +vaisseau à travers un étroit canal de rochers. Là, nous fûmes arrêtés, +avec la poupe en avant, sur une couche de rochers submergés, et tous les +lascars se précipitèrent, pour y chercher un refuge, sur les agrès et +les mâts. Les lamentations et les cris étaient si bruyants, que la +désolante clameur étouffait le bruit du vent et des vagues. Tout le +monde croyait le vaisseau englouti, et ceux qui se trouvaient sur le +pont étaient si effarés, que les vagues les emportèrent avant même +qu'ils eussent compris le réel danger de notre situation. Bientôt rien +ne resta plus visible aux regards que l'écume blanche qui bouillonnait +autour du vaisseau. Non-seulement nous ignorions dans quelle partie de +la mer le malheur nous atteignait, mais encore ce qu'il fallait faire +pour le combattre. Je grimpai dans les agrès, que les lascars, ainsi que +plusieurs officiers, avaient pris pour refuge; ne pouvant trouver de +place, je passai sur la grande vergue, qui était également chargée de +monde. Le mât d'artimon tomba dans la mer, entraînant avec lui une foule +d'hommes; pas un ne reparut plus sur la surface de l'eau. Un bruit de +tonnerre nous annonça que les ponts emportés laissaient la mer envahir +le navire. Vers le point du jour, le vaisseau gronda sourdement et +s'inclina sur le côté gauche: le mouvement eut tant de violence et de +rapidité, qu'un second mât, chargé d'Européens, fut précipité dans +l'eau. Le bosseman <span class="pagenum"><a id="Page_88">[88]</a></span>ne m'avait pas quitté, et nous nous encouragions +mutuellement à supporter notre extrême fatigue. L'ardente activité que +j'apportais dans l'examen de notre entourage me fit voir que le mât de +hune allait se briser. Nous nous traînâmes sur la grande vergue; elle +était presque abandonnée, car les cordes qui la supportaient avaient été +enlevées, et, en se détachant, la grande voile avait jeté à la mer ceux +qui étaient sur la vergue. J'aperçus alors le vieux capitaine, que son +fils avait traîné sur le rocher; ils y étaient collés tous deux comme +des homards endormis. Quand le jour parut, je cherchai mes compagnons +d'infortune, et je comptai six êtres vivants! Nous étions épuisés, sans +espérance. Dieu nous envoya vos bateaux. Mais, en regardant autour de +nous, je perdis l'espoir donné par votre apparition, car il était +presque impossible de franchir, pour arriver jusqu'à nous, la ceinture +de rochers et le banc de sable qui nous enfermaient. Outre cette crainte +d'insuccès désespérante, nous savions que vous êtes des corsaires +français, et peut-être l'espoir du pillage vous attirait-il près de +nous!</p> + +<p>Ici le dur visage du contre-maître eut une expression de reconnaissance +profonde, ses petits yeux brillèrent, et il reprit en nous jetant un +regard humide:</p> + +<p>—J'ai vu de braves et bons bateliers sortir dans leurs bateaux de +sauvetage des rives de notre côte pendant la tourmente, mais on n'a +jamais vu arracher d'un pareil gouffre quatre hommes inconnus en +risquant l'existence de braves marins! Les houles qui tournaient <span class="pagenum"><a id="Page_89">[89]</a></span>autour +de nous jetaient en l'air des corps humains, des boîtes de thé, des +tonneaux, des ballots de soieries, du coton, des voiles de vaisseau, des +bateaux de réserve, des hamacs, des avirons, et tout cela pêle-mêle, en +désordre, en confusion. Dans le groupe informe, tantôt séparé, tantôt +réuni, j'aperçus une vieille nourrice noire qui tenait dans ses bras un +enfant blanc; elle paraissait, par ses mouvements, vouloir le porter à +bord, près de nous, et son corps, ballotté par la mer, courait autour +des rochers. Un homme cramponné à la vergue, près de moi, suivait d'un +œil fasciné toutes les allées et venues de la vieille femme; puis +tout à coup il se précipita dans la mer, la tête la première, en criant:</p> + +<p>«—Oui, oui, vieux diable, oui, je te suis, je te suis!</p> + +<p>«—Ne regardez pas la mer, me cria le vieux capitaine, cette vue vous +donnera le vertige et vous tomberez.»</p> + +<p>Un poisson n'aurait pu flotter dans cet horrible gouffre, et cependant +le capitaine américain approcha assez près de nous pour jeter sur notre +bord une ligne de plomb. Malheureusement, le premier homme qui tenta de +la saisir fut emporté par les vagues. La ligne fut jetée une seconde +fois, et le jeune créole, qui était aussi agile qu'un singe, réussit à +la prendre. J'y attachai le bout d'une corde que le capitaine tira à +bord. Nous descendîmes donc un à un, et nous gagnâmes les bateaux. Que +Dieu soit béni pour nous avoir accordé la grâce de rencontrer des +compatriotes sur votre bord, et je dois <span class="pagenum"><a id="Page_90">[90]</a></span>ajouter que, malgré son origine +américaine, je n'ai jamais vu un navire aussi bon, et des marins aussi +secourables et aussi dévoués à leurs frères malheureux...</p> + + + +<hr /> +<h2>CIX</h2> + + +<p>Aussitôt que le calme du temps nous eut permis de lever l'ancre, nous +dirigeâmes notre course vers le nord-est, afin d'atteindre trois petites +îles situées à la hauteur des côtes de Bornéo, et près desquelles nous +nous étions déjà arrêtés une fois.</p> + +<p>J'avais donné à de Ruyter un récit circonstancié de tout ce que j'avais +vu, entendu ou fait, et son émotion me serra le cœur lorsqu'il eut +appris la mort du pauvre Louis.</p> + +<p>—Comment ferons-nous sans son aide? me dit de Ruyter: depuis longtemps +il avait le contrôle de nos affaires d'argent, et c'était un admirable +arithméticien; il nous sera fort difficile de trouver un homme assez +honnête pour tenir honorablement la place qu'il occupait <span class="pagenum"><a id="Page_91">[91]</a></span>près de nous. +Il y a du danger dans le maniement de l'argent et dans la connaissance +du calcul; cette connaissance donne une trop grande facilité pour +soustraire aux autres dans son propre intérêt. Elle rend l'âme sordide, +et vous savez que la rapacité des banquiers et des munitionnaires est si +bien connue, qu'elle est proverbiale. En conséquence, comme il nous +serait impossible de trouver un homme digne de remplacer le pauvre +Louis, nous partagerons entre nous les charges de cet emploi.</p> + +<p>Après avoir attentivement écouté le récit de mon aventure avec les +Javanais, de Ruyter s'écria:</p> + +<p>—Vous êtes allé à une chasse d'oies sauvages ou de sangliers, excité à +le faire, je suppose, par sa dangereuse absurdité. Il est vrai que vous +êtes sorti du piége avec une admirable sagacité; mais quel autre homme +que vous, Trelawnay, se serait rendu coupable d'une si grande folie? +Vous êtes plus téméraire et plus inconsidéré que notre ami malais, le +héros de Sambas.</p> + +<p>—À propos de lui, de Ruyter, dites-moi si votre alliance avec cette +rapace tribu des Malais n'est pas un acte de folie chevaleresque aussi +coupable que mon expédition à Java?</p> + +<p>De Ruyter me regarda en riant, frotta joyeusement ses mains l'une contre +l'autre, et me répondit d'un ton de visible contentement:</p> + +<p>—Non, mon garçon, non; harasser, humilier et détruire les ennemis du +drapeau que je sers est un devoir; <span class="pagenum"><a id="Page_92">[92]</a></span>je confesse que je ne m'engagerais +pas volontiers dans des entreprises inutiles, mais je déteste, j'abhorre +la compagnie marchande anglaise, et, du reste, toutes les compagnies, +parce qu'elles sont liées ensemble par des vues étroites et des liens +intéressés. La vengeance, ou plutôt la rétribution, est pour moi comme +le diamant sans pareil que possède le sultan de Bornéo, comme le soleil +sans prix. Un ministre poëte de votre nation a dit ceci:</p> + +<p class="blockquot">«La vengeance est le courage de rappeler les dettes de notre +honneur.»</p> + +<p>Et vous savez, mon garçon, qu'il faut que mes dettes d'honneur soient +scrupuleusement payées. Je crois, en vérité, que pour chaque dollar +qu'ils m'ont enlevé autrefois, les Anglais ont perdu des milliers de +dollars.</p> + +<p>Depuis longtemps la Compagnie essaye de s'établir sur ce côté de Bornéo, +mais le manque de port et les obstacles opposés par les braves Malais +continuent à frustrer toutes leurs espérances. Enfin la Compagnie fixa +ses yeux avides sur la ville de Sambas, qui a une rivière, un bon +ancrage assez rapproché et défendu par un fort; en outre, sa situation +est des plus favorables au commerce et à l'agriculture. Aussi perfides +dans leurs desseins qu'atroces dans leurs actions, ils dirent que le but +de l'entreprise était celui de détruire cette colonie de pirates, et la +cause réelle qui guidait leur attaque était la conquête de l'île. Le +grab avait pris <span class="pagenum"><a id="Page_93">[93]</a></span>une position excellente et le Malais s'était engagé +pour son peuple à me donner la direction de toutes les tribus. En +conséquence, j'ordonnai au chef de faire embarquer ses gens dans leurs +proas de guerre, et accompagnés par une forte partie d'hommes dans mes +bateaux, nous avançâmes le long de la côte jusqu'à notre arrivée au cap +Tangang. Je débarquai là et j'y laissai les bateaux.</p> + +<p>Nous traversâmes la contrée à pied; les grands canons et d'autres +articles lourds avaient été envoyés à la ville dans les proas. Après +avoir passé une longue et triste journée à traverser des forêts, des +montagnes gigantesques et escarpées, des plaines sans chemin, des +rivières, des torrents et des marais, nous arrivâmes aux bords de la +rivière de Sambas. D'un côté s'étendait un marais immense, de l'autre un +jungle inextricable. Mais, guidé par les natifs, je vis bientôt devant +moi la ville de Sambas, la ville dont la possession était ambitionnée +par les Anglais. Les habitants étaient pêle-mêle dans de misérables +huttes bâties en cannes et protégées par une masse informe de boue et de +bois, à laquelle on donnait le nom de fort. Çà et là se trouvaient des +habitations qui ressemblaient à des corbeilles soutenues par des +béquilles, et, selon toute apparence, les propriétaires de ces masures +étaient prêts à fuir vers la ville quand leurs affaires ou la nécessité +les y obligeraient. J'avais remarqué, chemin faisant, une grande et +magnifique baie entourée d'îles à l'est de la ville malaise, et je +compris de suite que <span class="pagenum"><a id="Page_94">[94]</a></span>les assaillants mettraient là leurs vaisseaux en +ancrage pour faire débarquer leurs troupes. Je trouvai les natifs +occupés à déménager leurs meubles et leurs bateaux de guerre pour les +conduire dans les places fortes, plus disposés à éviter l'invasion qu'à +la soutenir. À ma prière, le chef malais se rendit dans les jungles, +dans les marais, monta aux cavernes des montagnes pour haranguer les +chefs aux barbes grises de case retirée, et pour les rallier à nous.</p> + +<p>Aux noms de bataille et de butin, les guerriers qui s'étaient cachés +sortaient de leurs retraites comme des troupes de chacals. L'âme +entreprenante du chef enthousiasma tous les cœurs et se répandit +comme un feu incendiaire des jungles à la plaine, de la plaine aux +montagnes.</p> + +<p>La haine des Malais pour les Européens et le désir de s'égaler +mutuellement en force et en courage, multiplièrent le nombre des natifs +et les réunirent dans un seul corps. Le second jour de mon arrivée, je +mis la forteresse en état de défense, et je donnai l'ordre d'enfoncer +des arbres dans le lit de la rivière afin d'en fermer le passage. Vers +le milieu de cette même journée, j'entendis le sauvage cri de guerre des +nobles barbares. Ils se précipitaient au bas de la montagne comme un +déluge, et je fus bien heureux d'avoir pris possession de la forteresse +de boue pendant le premier accès de leur fièvre inflammatoire. Les +gestes violents des Malais, leurs cris perçants, le bruit de leurs armes +à feu, celui de leurs trompettes de conque qui se répétaient <span class="pagenum"><a id="Page_95">[95]</a></span>de rocher +en rocher, auraient pu faire croire qu'ils étaient devenus fous. Mon ami +le chef vint bientôt me rejoindre, accompagné par les plus puissants +chefs des diverses tribus. Il me présenta à ces chefs, et, après un +festin abondant sans être splendide, nous nous occupâmes des choses +importantes. Le chef, qui était un grand orateur, fit une longue +harangue, et dans cette harangue il exalta mes services et finit par me +proposer, au nom du peuple, le commandement de l'armée. Je l'acceptai, +et mon premier acte d'autorité fut de diviser les tribus, de leur fixer +à chacune une retraite sûre où elle devait se tenir cachée jusqu'au +débarquement de l'ennemi. Je dis à un de mes corps de bataillon qu'il +devrait apparaître à une certaine distance de la baie, quand une troupe +de Malais cachée dans les jungles s'avancerait sur l'ennemi.</p> + +<p>Quand tout fut préparé pour la défense, nous attendîmes l'arrivée de la +flotte de Bombay. Nous avions placé des vigies tout le long de la côte, +et des proas qui naviguaient très-vite avaient été envoyés dans la +largue. L'attente fut longue, et nous désespérions déjà du bonheur +d'assouvir notre vengeance quand nous les aperçûmes.</p> + +<p>Le sol de l'Inde a été rougi du sang de ses enfants, et ses sultans, ses +princes et ses guerriers ont été exterminés. Je donnerais ma vie pour +voir l'Océan de l'est rougi par le sang, comme l'était la mesquine +rivière de Sambas le jour où nous nous précipitâmes avec violence à +travers les rangs des chrétiens, le jour <span class="pagenum"><a id="Page_96">[96]</a></span>où les féroces et indomptables +Malais repoussèrent les renégats sepays et les jetèrent avec une +incroyable fureur dans les sombres eaux de la rivière. Il n'y eut pas de +quartier et surtout fort peu de butin. Nous poursuivîmes les fugitifs, +et la plupart furent tués au moment de regagner leurs vaisseaux. +Quelques bateaux étaient encore occupés à débarquer des munitions, des +armes et des troupes, qui s'échappèrent. Mais le nombre des morts fut +bien supérieur à celui des vivants.</p> + +<p>—Mais, arrêtons-nous, mon garçon, j'entends notre chef malais qui +approche du vaisseau. Montez avec moi sur le pont, je lui dois un bon +accueil.</p> + +<p>Le chef et sa suite étaient montés sur notre bord. Le chef se précipita +vers de Ruyter, se mit à genoux devant lui et embrassa ses mains; +ensuite il se releva et fit un discours dont il n'avait point étudié les +paroles à l'école de Démosthènes; mais ce discours avait une telle +énergie dans les expressions, qu'il montrait que l'éloquence passionnée +et simple peut aussi bien toucher le cœur de l'homme que le langage +complaisant et subtil du philosophe grec.</p> + +<p>Le chef renouvelait à de Ruyter ses remercîments et ceux de son peuple, +qui le conjurait de rester à Sambas et d'être leur prince.</p> + +<p>—Nous vous bâtirons une maison sur la montagne d'or et aux pieds de +laquelle coule une rivière de diamants. (Cette offre n'était point +illusoire, car une grande quantité d'or et de très-beaux diamants sont +trouvés dans la rivière.) Nous vous donnerons tous nos biens <span class="pagenum"><a id="Page_97">[97]</a></span>et vous +serez notre père. Un seul petit bienfait sera notre récompense, et ce +bienfait est celui d'employer votre influence sur les grands guerriers +de votre nation pour les entraîner à la petite île des grands vaisseaux +(l'Angleterre); là, vous brûlerez les bâtiments, vous détruirez l'île et +vous noierez tout le peuple. Ton fils, continua le chef en me désignant, +restera avec nous pendant toute la durée de ton absence. Chaque +vieillard sera son père, et par lui ta voix sera écoutée et comprise; +n'est-il pas ton sang!</p> + +<p>Pendant que le chef faisait ces offres, on préparait un festin auquel il +prit part, et à la fin du repas il dit à de Ruyter que toutes sortes de +provisions lui seraient envoyées le lendemain.</p> + +<p>—Tu aimes mon peuple, dit le Malais en sortant de table, car tu +as fait pour lui plus que leurs pères et leurs mères; s'ils lui ont +donné la vie, plus généreux encore, tu leur as donné la liberté. Mon +peuple est pauvre, il aime les cadeaux; mais je lui ai défendu +d'accepter les présents de tes serviteurs (en disant ces mots, le chef +regarda ses hommes d'un air terrible), et je tuerai celui qui +enfreindra ma défense, fût-il né dans les mêmes entrailles que moi, +eût-il été nourri au même sein!</p> + +<p>Le chef baisa encore une fois les mains de de Ruyter et regagna son +proa, qui prit le chemin du rivage.</p> + + + +<hr /> +<h2>CX</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_98">[98]</a></span>Fatigué d'être renfermé sur le schooner, et désirant voir mes anciens +amis du grab, je me rendis sur son bord accompagné de Zéla et de de +Ruyter. La nuit entière se passa sous la banne à rire, à souper, à +causer, tandis que l'équipage, joyeux et un peu ivre,—j'avais donné aux +hommes un petit baril d'arack rapporté de Java,—dansait sur le pont.</p> + +<p>Je trouvai Van Scolpvelt tel que je l'avais quitté, et mon premier +regard le découvrit à travers l'abat-jour de son dispensaire, qui +ressemblait tout à fait à un pigeonnier. Près des fentes et des +crevasses, se trouvaient plusieurs longs centipèdes, qui se traînaient +çà et là, et tous les escarbots du vaisseau y cherchaient un refuge. Ce +voisinage était peu redouté de Van; seulement, il n'aimait pas que ces +noirs visiteurs entrassent dans sa bouche pendant qu'il dormait, ce qui +arrive souvent lorsque ces insectes manquent d'eau. À part cette partie +respectée de son individu, Van les <span class="pagenum"><a id="Page_99">[99]</a></span>laissait courir sur ses vêtements, +et il lui était parfaitement égal de les voir tomber dans sa soupe ou +dans son thé; peut-être même prenait-il, à regarder les escarbots brûlés +par le liquide, le plaisir que trouvait Domitien à voir l'agonie des +mouches qu'il jetait dans les toiles d'araignée. Van était donc assis, +fumant son meerchaum, et il retirait par sa patte velue, hors de sa +tasse de thé, un magnifique escarbot. Le thé était tiède, et la petite +bête n'avait été que rafraîchie par son plongeon dans la tasse. Frappé +par la vue de la force extraordinaire de l'escarbot, ou dans l'unique +désir de tuer le temps, le docteur le perça scientifiquement avec une +aiguille, puis il examina sa victime avec un microscope. Quand la +curiosité de Van fut entièrement satisfaite, il jeta l'insecte et but +son thé à petits coups. Les penchants anatomiques du docteur étant +réveillés, il songea à les satisfaire, et je le vis, les yeux fixés sur +la poutre, se lever sans bruit et fixer du bout des doigts la tête d'un +centipède contre le bois. La pression de la main de Van empêcha le +reptile de se servir de son venin; mais son corps se tordit, ses cent +pattes frissonnèrent, et Van le prit et le plaça dans une bouteille qui +en renfermait déjà une douzaine.</p> + +<p>De Ruyter appela le docteur. À la voix de son commandant, l'illustre +chirurgien alluma sa pipe, revêtit sa jaquette et se précipita sur le +pont. Van me tendit sa sale nageoire; et, malgré le venin qui la +souillait encore, je la serrai avec force.</p> + +<p>—Et vos malades, capitaine?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_100">[100]</a></span>Le récit de nos misères fut dévoré par Van; il était insatiable et +voulait à chaque instant de nouveaux détails, de nouvelles explications. +La mort du pauvre Louis l'affligea cependant beaucoup; mais cette +affliction fut diminuée par le souvenir de l'incrédulité du bon +munitionnaire relativement à la science médicale.</p> + +<p>—Ne m'a-t-il pas appelé pendant sa maladie, capitaine? n'a-t-il point +déploré mon absence?</p> + +<p>—Non, docteur.</p> + +<p>—Non, répéta Van indigné, non!... Alors il est mort puni par le ciel, +il est mort en infidèle profane; moi seul aurais pu le sauver.</p> + +<p>Quand j'eus raconté à Van la perte que j'avais faite d'un Arabe mort +empoisonné par la drogue des Javanais, il me demanda s'il n'avait point +eu d'autre mal que celui-là.</p> + +<p>—Il avait été légèrement blessé.</p> + +<p>—Quelle était l'apparence de la blessure?</p> + +<p>—Elle était rouge et très-irritée.</p> + +<p>—Ah! s'écria le docteur, c'était une plaie <i>phagedoenie</i>, ou une +inflammation <i>erysipelateuse</i>; sans doute le <i>chylopeotic viscera</i> était +dérangé. Qu'avez-vous appliqué sur la blessure?</p> + +<p>—J'ai dit à l'homme de boire de l'eau de congée avec du citron dedans, +et de laver sa jambe avec de l'eau-de-vie; mais il a lavé son gosier +avec la liqueur, et la plaie avec de l'eau de congée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_101">[101]</a></span>—Vraiment! alors le brave vous montrait qu'il était plus instruit que +votre ordonnance; ce gaillard méritait de vivre et vous de mourir.</p> + +<p>Van maudit avec véhémence le médecin qui avait déserté son poste pendant +la bataille; il enviait ce poste de toutes les forces de son âme. +Ensuite Van demanda à examiner ma blessure.</p> + +<p>—Selon l'apparence, me dit-il, tous les chirurgiens croiraient que +quelques morceaux de vos vêtements sont entrés avec la balle, et qu'ils +empêchent la plaie de se cicatriser; mais une longue suite d'expériences +m'ont prouvé que, dans une blessure causée par une balle, il importe +fort peu qu'elle entraîne avec elle un fragment d'étoffe; ce fragment +sera masseux, à moins que la balle ne soit presque consumée, et alors la +blessure qu'elle cause n'est point profonde.</p> + +<p>Van conclut son discours en me disant qu'il voyait des symptômes de +jaunisse dans mes yeux et sur ma peau.</p> + +<p>Le vieux contre-maître, qui se tenait à côté de moi la bouche béante +d'étonnement, car il ne comprenait rien à ce langage embrouillé et +scientifique, s'écria tout à coup:</p> + +<p>—Je voudrais savoir quel vaisseau il met à l'eau maintenant. Je suis +depuis trente ans dans la marine, et cependant je n'ai jamais entendu +parler du <i>Hajademee</i> et du <i>Chylapostic</i>! Je suppose que ce sont des +vaisseaux hollandais. J'ai entendu parler de la corvette de guerre la +<i>Cockatrice</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_102">[102]</a></span>—Que marmotte ce vieux chien-là? dit Van en se retournant. Il est +pourri par le scorbut, regardez.</p> + +<p>Et Van appuya son pouce sur le bras rouge du vieux marin. Après avoir +pressé les chairs, le docteur ôta sa griffe et me montra la place.</p> + +<p>—Regardez, reprit-il, l'empreinte de mon doigt y reste, les muscles +affaissés ont perdu leur force.</p> + +<p>Le contre-maître ne fit nulle attention aux remarques du docteur, car il +nous dit en riant:</p> + +<p>—<i>Collapse</i>... Ah! il veut parler du <i>Colasse</i>, de 74 canons. Quant à +la <i>Ticity</i> et à l'<i>Ansudation</i>, je suppose que ce sont encore des +vaisseaux hollandais.</p> + +<p>Van me quitta en me promettant de visiter le lendemain matin les malades +du schooner.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXI</h2> + + +<p>Les traits sévères du vieux rais se radoucirent quand il me vit, et +Zéla, qui lui était toujours reconnaissante des bontés qu'il avait eues +pour elle, lui baisa la main et s'assit à côté de lui. Ils parlèrent +longuement de <span class="pagenum"><a id="Page_103">[103]</a></span>leur patrie et de leur tribu, car sur ce sujet le bon +vieillard était inépuisable d'éloges et de citations. Zéla parlait avec +enthousiasme des beautés de la ville de Zedana, de ses sombres et vertes +montagnes, de ses eaux limpides, des brises si fraîches envoyées par le +golfe Persique, puis encore des îles bleues de Sohar, dont son père +avait été le cheik.</p> + +<p>Le rais admettait tout cela; mais il protestait avec chaleur contre la +comparaison entre le pays de Zéla et les richesses de Kalat ou les +splendeurs de Rasolhad; à ces merveilleuses descriptions il ajoutait +celle du sommet des montagnes de Tar, qui touchent au ciel, du désert où +il avait passé sa jeunesse, et qui est plus grand que la mer. +Malheureusement, toute possibilité de ressemblance finissait là, car il +n'y avait pas une goutte d'eau dans cette vaste circonférence. Cependant +il essayait de persuader à Zéla que ce désert aride était un paradis +terrestre, qu'on y vivait tranquille en patriarche, se nourrissant, il +est vrai, de ce qu'on pouvait prendre aux caravanes ou à tous ceux qui +traversaient cet océan de sable inhospitalier; mais enfin on y était +libre et heureux. En répondant aux questions de Zéla, le rais se +trouvait dans l'obligation d'avouer les horribles tourments que lui +avait fait souffrir la soif, et que ce n'était qu'en suivant la +découverte des corps desséchés des voyageurs qu'ils parvenaient à suivre +les caravanes.</p> + +<p>Ces rencontres les récompensaient amplement de leur courage et de leur +patience.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_104">[104]</a></span>—Dieu seul connaît les besoins réels de ses enfants, ajouta le +vieillard.</p> + +<p>Et pendant qu'il reprenait le récit des horribles assassinats commis +dans le désert, je jetai sur sa tête un seau d'eau et j'emmenai Zéla sur +le schooner.</p> + +<p>Quelques minutes après, nous fûmes entourés par les bateaux du pays, +chargés de poissons, de fruits et de légumes en si grande quantité, que +cet approvisionnement eût suffi pour remplir les magasins d'une frégate.</p> + +<p>Les quatre personnes sauvées du naufrage furent transportées sur le +grab, et de Ruyter leur promit de profiter de la première occasion +amenée par le hasard pour les envoyer dans les colonies anglaises. Peu +de temps après, le capitaine et son fils furent dirigés vers +l'Angleterre; nous avions mis dans leur malle une bourse pleine d'or, +car ils avaient tout perdu au naufrage du navire. Le vieux capitaine +mourut au cap de Bonne-Espérance ou à l'île Sainte-Hélène, et nous +n'entendîmes jamais reparler de son fils. Le contre-maître trouva une +place dans un vaisseau de commerce du pays qui naviguait le long des +côtes, et le bosseman resta avec lui.</p> + +<p>Avant de mettre à la voile, nous examinâmes le schooner, afin de nous +assurer si, en se heurtant contre le banc de sable, il n'avait pas +souffert. Quelques morceaux de cuivre s'étaient détachés, et rien de +plus.</p> + +<p>Le grab fut métamorphosé en vaisseau arabe avec <span class="pagenum"><a id="Page_105">[105]</a></span>une poupe élevée et un +gaillard d'avant couvert en grosse toile peinte. Le schooner reprit sa +coupe américaine, et fut peint avec de grandes raies d'un jaune +brillant.</p> + +<p>Suivi du chef malais, de Ruyter fit plusieurs excursions dans +l'intérieur de l'île, car il désirait examiner un pays qui à cette +époque était tout à fait inconnu aux Américains. Nous visitâmes, Zéla et +moi, nos anciennes retraites, et, après avoir dessiné le plan d'un +bungalow, je traçai un jardin en calculant combien il me faudrait de +temps et de travail pour que le terrain produisît du blé, du riz, du +vin. Pendant que mon imagination bâtissait une retraite pour l'amour, +j'aidai matériellement Zéla à bâtir une hutte, dont la construction +consistait en quatre bambous perpendiculaires couverts de feuilles de +palmier. Avec une adresse culinaire incomparable, Zéla fit cuire du +poisson, et la baguette de ma carabine nous tint lieu de broche. Tout +fier de ma nouvelle dignité de chef de famille, et franc tenancier d'un +terrain sans bornes, j'arpentais fièrement mon domaine en disant:</p> + +<p>—Chère Zéla, que nous serions heureux ici, mille fois plus heureux que +dans ce schooner, qui ressemble à un cercueil, et où nous sommes serrés +et ballottés comme des dattes mises en caisse et portées sur le dos d'un +dromadaire boiteux!... Que nous serions heureux!...</p> + +<p>Ici je fus interrompu par un bruit de pas, et, ne voyant rien paraître, +je commençai à croire à la résurrection <span class="pagenum"><a id="Page_106">[106]</a></span>de mon vieil ami +l'orang-outang, qui sans nul doute reparaissait dans le monde pour venir +me disputer la possession de ses biens, car nous avions bâti notre hutte +sur les ruines de son ancienne demeure. Mais à la place du sauvage +vieillard apparut dans le feuillage la belle figure de de Ruyter. Pour +la seconde fois les rires moqueurs de mon ami dérangeaient mes plans +imaginaires d'une vie rurale.</p> + +<p>—Allons, mon garçon, le Malais m'a fait prévenir qu'une voile étrangère +était dans le largue vers le sud; venez, il est temps de vous remettre +sur le dos du dromadaire boiteux... Le grab n'est pas tout à fait en +état de se mettre en mer; allez à la recherche de l'étranger et +amenez-le ici.</p> + +<p>Dix minutes après, j'étais à bord, j'avais levé l'ancre, et, favorisés +par une excellente brise, nous fîmes une course qui nous plaça en vue de +l'étranger avant le coucher du soleil. Il naviguait remarquablement +bien; nous le perdîmes de vue pendant la nuit, mais il reparut le matin, +et, après une chasse de neuf heures, il tomba en notre pouvoir. Ce +vaisseau marchand, venu de Bombay et destiné à Canton, était un +magnifique brigantin bâti en bois de teck de Malabar par les parsis de +Bombay, et frété de laine, de coton, d'opium, de fusils, de perles +d'Arabie, de nageoires de requin, d'huile des îles Laccadives et de +quatre ou cinq sacs de roupies.</p> + +<p>Cette précieuse prise nous indemnisa amplement de nos fatigues, et +aussitôt une satisfaction universelle <span class="pagenum"><a id="Page_107">[107]</a></span>illumina les figures brunies de +mon sombre équipage.</p> + +<p>Tout fier de ma capture, je fis diriger le schooner vers notre ancrage. +Deux jours après mon retour au rivage, de Ruyter envoya son ami le +Malais à Pontiana, riche et puissante province de l'Ouest fondée depuis +peu de temps par un prince arabe. La ville capitale est située sur les +bords d'une rivière navigable, et elle possédait une factorerie +hollandaise avec laquelle notre Malais faisait des affaires +considérables. Il y était allé afin de trouver un agent et de disposer +de la cargaison de Bombay, car nous n'avions pas assez d'hommes pour +envoyer la prise à une distance plus éloignée.</p> + +<p>Le capitaine du brigantin, qui avait un intérêt dans le vaisseau, +l'aimait tellement, qu'il nous proposa de le racheter.</p> + +<p>Je profitai avec joie des jours de repos que m'accordait cette affaire +pour continuer avec Zéla mes plans de bonheur futur et nos charmantes +promenades dans notre nouvelle propriété.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_108">[108]</a></span>Les dispositions nécessaires à la vente de notre prise demandaient un +temps si considérable, que de Ruyter profita de ce délai pour utiliser +son loisir; il partit avec le grab, afin de glaner quelques bonnes +rencontres sur les mers de Chine, me laissant dans l'île pour y +surveiller nos vaisseaux. Je confiai au premier contre-maître la garde +de notre prise, dont l'équipage fut installé dans les petites huttes que +les Malais avaient construites pour nos malades. Le second contre-maître +et une bande d'hommes s'occupèrent à saler la chair des sangliers, des +buffles, des daims et des canards donnés par l'ami de de Ruyter, et moi +à faire une immense provision de riz et de maïs.</p> + +<p>Le peu de loisir accordé par mes nombreuses occupations était employé à +des travaux champêtres, et je poursuivais la continuation de ces travaux +avec tout le zèle que donnent la nouveauté et l'ardeur d'un homme qui +vient de s'établir dans une colonie nouvelle. La <span class="pagenum"><a id="Page_109">[109]</a></span>petite rivière où je +m'étais baigné avec Zéla quelques heures avant notre rencontre avec le +<i>Jungle-Admée</i> était mon arsenal naval. Nous y passions des journées +entières dans le plus complet isolement, car cette partie de la rivière +était séparée de l'île par un mur de jungles. De la hauteur des rochers, +nos regards plongeaient sur le schooner en rade avec sa prise, et, à +l'aide d'un drapeau, nous pouvions correspondre avec l'équipage. Au +coucher du soleil, nous rentrions à bord, autant pour amuser nos hôtes +que pour me trouver à mon poste pendant la nuit.</p> + +<p>Un soir, nous nous trouvâmes en si grande disposition de nous amuser, +que le pont fut bientôt couvert par une grande quantité de coupes de +punch, d'arack, d'eau-de-vie, de gin, de vin de Bordeaux: charmantes +liqueurs qui empêchent le cœur de s'ossifier, et qui ferment les +crevasses faites à notre corps par la brûlante chaleur du soleil. Les +Indiens disent que la séve du mimosa est un antidote contre le chagrin. +C'est vrai, et nous en avions une preuve dans notre commandant captif. +Au commencement de la soirée, le pauvre homme avait pleuré sur la perte +de son bien-aimé vaisseau, en me disant que, s'il avait plu à la +Providence de lui enlever sa femme et ses six enfants, il aurait pu se +soumettre à cet affligeant décret; mais que sur son navire il avait mis +tout son cœur, toutes ses habitudes, toutes ses espérances, et qu'il +lui serait impossible d'en supporter la perte avec résignation.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_110">[110]</a></span>Quand le magique talisman de l'esprit-de-vin eut touché l'âme du +capitaine, la tristesse s'enfuit, il parla, il chanta, me serra les +mains en m'appelant son meilleur ami. Notre orgie fut interrompue tout à +coup par la voix du vieux contre-maître, qui annonçait l'arrivée d'un +ami.</p> + +<p>Un grand proa à la marche rapide rasait les flots, et lorsqu'il fut côte +à côte avec nous, le chef malais apparut sur le schooner.</p> + +<p>Pendant que je faisais des merveilles d'attention pour comprendre le +chef, en dépit des chants furibonds du capitaine, qui hurlait comme un +bosseman: <i>Rule Britannia!</i> un petit homme à l'air effaré grimpa sur le +pont, et, poussé par le chef, vint reculer jusqu'à moi. Je me levai pour +recevoir l'étranger, mais il me fut impossible de garder mon sérieux en +face de la gravité stupéfaite de sa figure plate et carrée, en face de +son gros ventre, qui ressemblait à une voile de perroquet gonflée par le +vent.</p> + +<p>Les proportions des membres de cet homme étaient si courtes, qu'elles en +paraissaient absurdes, ou, selon le quartier-maître, on pouvait croire +que le vieux bâtiment naviguait sous des mâts de ressource.</p> + +<p>Il s'avança vers moi d'un pas mesuré et me dit avec une gravité de +plomb:</p> + +<p>—Monsieur, je suis Barthélemy-Zacharie Jans, agent de la compagnie +hollandaise établie à Pontiana, et, de plus, agent particulier de Van +Olans Swamerdam. Ayant appris que vous désiriez vendre une prise faite +<span class="pagenum"><a id="Page_111">[111]</a></span>dans ces parages, je suis venu vous faire des offres d'achat.</p> + +<p>Comme si le capitaine avait compris le sujet de notre conversation, il +laissa brusquement l'air qu'il chantait pour psalmodier d'un ton +plaintif la mélancolique complainte de <i>Pauvre Tom Bowling</i>.</p> + +<p>Notre facteur hollandais s'assit sur les écoutilles, et, après avoir +nettoyé ses ivoires avec un verre de skédam (dont la dimension eût +surpris même le pauvre Louis), il jura n'avoir jamais rencontré de +liqueur aussi exquise, assurant en même temps que l'addition d'un +morceau de biscuit lui permettrait d'en prendre un second verre.</p> + +<p>J'ordonnai au quartier-maître d'avoir soin de notre hôte, en l'engageant +à aller éveiller le mousse pour lui servir d'aide dans les détails de +cette importante fonction; le vieux marin obéit en marmottant entre ses +dents:</p> + +<p>—Je n'ai jamais vu un aussi drôle de navire, il est tout magasinage. +<i>Le Téméraire</i>, qui avait trois ponts, ne possédait pas, pour mettre son +pain, autant de place que cet homme. Il demande un biscuit! un biscuit! +mais il lui faudrait un sac de biscuits, et encore flotteraient-ils dans +sa panse comme des petits pois dans la chaudière d'un vaisseau. Allons, +garçon! allons, réveillez-vous, et apportez sur le pont tout ce que vous +trouverez dans le garde-manger.</p> + +<p>Je vis bientôt apparaître un morceau de porc froid, un énorme canard et +la moitié d'un fromage de Hollande. <span class="pagenum"><a id="Page_112">[112]</a></span>L'agent attaqua les viandes avec +une taciturnité immobile, et, quand il eut vidé les plats et une grande +bouteille de grès remplie de gin, il me dit, toujours d'un air grave:</p> + +<p>—Il est déjà tard, capitaine, et je crois qu'il est fort dangereux de +causer d'affaires après souper; ainsi donc, comme la nuit est chaude et +que je suis fatigué, je vais me reposer ici.</p> + +<p>En achevant ces mots, le facteur se coucha, non sans de grandes +difficultés, sur la grande voile qui était par terre, se couvrit d'un +drapeau, et dit au garçon de lui remplir sa pipe. Bientôt après il fuma +et ronfla de tout son cœur, et nos ivrognes suivirent son exemple.</p> + +<p>Vers le matin, Barthélemy-Zacharie Jans remplaça la perte de sa chaleur +matérielle avec du porc salé et du gin, puis il m'accompagna sur le +vaisseau étranger.</p> + +<p>Je découvris bientôt que j'avais affaire à un marchand froid, +calculateur et fort rusé. Cette conviction me mit en colère, car, malgré +mon ignorance des affaires, je comprenais parfaitement les cas dans +lesquels je pouvais être dupe. Outre les traits caractéristiques de son +pays, qui sont la ruse, la finesse et la patience, mon homme avait la +sordide avarice d'un Écossais. Quand, avec la franchise d'un marin, le +capitaine de Bombay vint exposer sa position à l'agent en lui demandant +le rachat du corps du vaisseau, ce mercantile personnage se montra plus +indifférent aux souffrances humaines qu'un Hollandais doublé d'un +Écossais ou que le diable lui-même. Il regarda le capitaine +banqueroutier <span class="pagenum"><a id="Page_113">[113]</a></span>avec une apathie vide, insensible et sèche, apathie dont +j'ai revu l'inerte expression sur la figure d'un propriétaire irlandais +qui écoutait d'un air calme les réclamations de ses pauvres tenanciers +affamés et sales. Sans répondre un seul mot à la demande du pauvre +capitaine, le facteur examina les papiers de la prise, ses factures et +les listes de la cargaison.</p> + +<p>—Vous ne serez pas oublié à la vente, dis-je au prisonnier désespéré.</p> + +<p>—Je proteste contre des stipulations! s'écria le facteur; mais, si le +capitaine donne un bon prix, ou bien encore s'il offre d'excellentes +sécurités, sa proposition sera accueillie; c'est-à-dire toutefois si la +Compagnie devient acquéreur, et si Van Olans Swamerdam y donne son +consentement.</p> + +<p>J'étais fort jeune à cette époque, et ne sachant pas que de pareils +caractères sont excessivement communs, je refusai net d'entrer en marché +avec cette brute féroce; j'allais même lui donner une raclée et le faire +jeter à la mer, lorsque, fort heureusement pour lui, on me conseilla de +ne pas me laisser emporter par la fureur, et le facteur fut chassé du +schooner au milieu des huées de tout l'équipage.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXIII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_114">[114]</a></span>De Ruyter vint bientôt nous retrouver, tenant en touage un petit +schooner dont il avait fait la conquête sans avoir à déplorer aucune +perte d'hommes. Nous levâmes l'ancre pour aller la jeter sans retard +dans le port de Batavia. Ayant à vendre non-seulement nos deux prises, +mais encore une foule d'objets qu'il avait mis en dépôt dans une maison +de la ville, de Ruyter prit un logement à Batavia, et nous nous y +installâmes. Les vaisseaux, amplement pourvus de provisions, étaient, en +outre, dans un ordre parfait. En conséquence, j'avais la libre +disposition de mon temps, et j'en usai en faisant parcourir à Zéla la +partie montagneuse de la riche et populeuse île des Javanais. Les +productions du territoire de l'île, telles que bois de charpente, +grains, légumes et fruits, sont d'une qualité fort supérieure à toutes +celles que j'avais vues dans l'Inde, en faisant une exception toutefois +en faveur des produits de Bornéo.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_115">[115]</a></span>Le général Jansens, vieil ami de de Ruyter et gouverneur de l'île, fut +très-poli pour moi, et je passai plusieurs jours à sa maison de +campagne.</p> + +<p>Il y a ou il y a eu en Europe une sorte de fanatisme pour les jeunes +filles aux cheveux dorés; à Java, ce fanatisme est consacré aux femmes +dont la peau a cette teinte jaune.</p> + +<p>Dans la maison du marchand habitée par de Ruyter vivait une veuve +très-riche, née dans la capitale de Jug, ville encore gouvernée par des +princes natifs.</p> + +<p>Cette dame au teint jaune était si belle aux yeux des jeunes gens de +Batavia, qu'ils consacraient la plus grande partie du jour à passer +devant sa porte, dans l'espérance d'attirer l'attention de cette +merveille, dont voici le portrait:</p> + +<p>Elle avait à peu près quatre pieds de hauteur, et sa peau était d'un +jaune si brillant, que les rayons du soleil pouvaient s'y refléter +comme sur un dôme. Les petits yeux noirs de la dame, assez vifs +d'expression, disparaissaient enfouis sous ses joues aussi rondes +qu'une orange, et auxquelles un petit nez en bec d'oiseau et des +lèvres africaines donnaient un ensemble des plus bizarres. Quant aux +cheveux, ils étaient si courts, si épars sur cette petite tête, qu'en +les rassemblant tous, il eût encore été très-difficile de réunir la +quantité qui est nécessaire pour ombrager les lèvres d'un homme.</p> + +<p>Cependant, l'affreuse caricature que je viens de dépeindre était l'idéal +de la beauté chère aux Javanais, et de tous les coins les plus reculés<span class="pagenum"><a id="Page_116">[116]</a></span> +de l'île, on venait en foule briguer ses faveurs et lui rendre les +hommages d'une adoration enthousiaste.</p> + +<p>Dans cette heureuse partie du monde, les femmes jouissent du privilége +inestimable qu'accorde le divorce, et l'incomparable veuve usait tant de +ce privilége, qu'elle en abusait. À peine âgée de vingt-quatre ans, la +belle dame s'était mariée dix fois; un de ses époux était mort, deux +avaient été tués on ne sait comment, six s'étaient mal conduits envers +elle, et enfin le dernier avait disparu.</p> + +<p>Les Javanais sont une race extraordinairement petite; les hommes +dépassent rarement cinq pieds, et les femmes quatre et demi. De Ruyter +et moi, qui avions l'un et l'autre six pieds de hauteur, des muscles +d'acier et une force proportionnée à notre stature, nous semblions des +géants au milieu de ce petit peuple. Notre extérieur herculéen fit une +grande impression sur la sensibilité de la veuve, qui, en notre honneur, +traita avec mépris les nains de l'île, qu'elle appelait des fragments +d'homme. Après un scrupuleux examen, après une mûre délibération, après +une étude approfondie de la figure, de l'air et des manières de de +Ruyter, la veuve, qui s'était sentie entraînée vers lui au premier coup +d'œil, arriva bientôt à me donner la préférence, non-seulement parce +que j'étais le plus jeune, mais encore parce que, venant d'avoir la +jaunisse, j'étais le plus doré. Ne doutant pas un instant du bonheur et +de l'empressement que je mettrais à accueillir <span class="pagenum"><a id="Page_117">[117]</a></span>ses avances, la dame dit +à de Ruyter qu'elle m'offrait ses charmes sans condition, et qu'à ce don +suprême elle ajouterait des champs semés de riz, de café, de cannes à +sucre, des maisons, des esclaves, des domestiques; enfin, un domaine +assez vaste pour me mettre en égalité parfaite avec les plus puissants +princes de la province de Jug.</p> + +<p>—Madame, répondit de Ruyter avec le plus grand sérieux, mon ami sera +charmé de votre attention; il en sera fier, il en sera dans le +ravissement. Vous me voyez moi-même confondu de joie et de surprise. +Malheureusement, madame, un petit obstacle s'oppose à la réalisation de +ce bel avenir: mon ami est déjà marié.</p> + +<p>—Marié! exclama la veuve, marié! je ne puis pas le croire; et +cependant, ajouta-t-elle d'un ton empreint de doute et d'amertume, je +l'ai vu accompagner à la promenade une pâle et maladive jeune fille qui +a les cheveux tournés autour de la tête en forme de turban. Mais, +monsieur, cette jeune fille est mince, frêle comme un roseau; de plus, +elle a les yeux si grands et la bouche si petite, que sa figure en est +ridicule. Tous les hommes doivent avoir cette petite fille en horreur. +Fi donc! elle ressemble à une femme marine, et doit bien certainement +aimer l'eau comme un poisson.</p> + +<p>Après cette réponse, la veuve découvrit à de Ruyter ses charmes +éblouissants, et lui dit d'un air orgueilleux:</p> + +<p>—Regardez-moi...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_118">[118]</a></span>De Ruyter avoua à la veuve qu'elle ne pouvait être comparée à la jeune +fille marine sous aucun rapport, mais qu'il fallait faire la part des +goûts excentriques des hommes, goûts qui sont aussi capricieux que les +flots de la mer.</p> + +<p>—Monsieur, s'écria la veuve, envoyez-moi votre ami; je veux que ses +regards décident la question. Laissez-le contempler en moi la véritable +beauté, et son âme sera émue et son cœur brûlera d'amour.</p> + +<p>Enchanté de profiter d'une si belle occasion pour donner cours à son +humeur railleuse, de Ruyter me parla depuis le matin jusqu'au soir de la +princesse jaune en m'appelant Altesse royale. De Ruyter se disait mon +agent auprès de la veuve, disposait en imagination de tous ses biens, et +voulait absolument l'épouser pour moi. Cette conduite excitait si bien +l'ardeur de la dame, qu'elle m'accablait de cadeaux, et le schooner +était encombré de ses nombreux envois de café, de tabac, de sucre, de +fruits et de fleurs. Mes entrevues avec la veuve furent fréquentes; car, +quoique mahométans, les Javanais ne gardent que l'extérieur de la foi. +Quant à leurs actions, elles n'ont d'autres limites que l'étendue de +leurs désirs, et les femmes obéissent pieusement au précepte de la +nature qui dit: «Croissez et multipliez.»</p> + +<p>J'étais presque fâché de voir Zéla indifférente aux agaceries que me +faisait la veuve; car non-seulement elle n'y puisait aucun sentiment +jaloux, mais encore elle encourageait les plaisanteries de de Ruyter. Le +<span class="pagenum"><a id="Page_119">[119]</a></span>soupçon, le doute, la méfiance étaient inconnus à Zéla: cette loyale et +simple nature ne pouvait les comprendre.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXIV</h2> + + +<p>Pendant un de ses voyages à travers les nombreuses îles dispersées dans +le golfe de la Sonde, de Ruyter avait été obligé de se mettre en panne, +et, en explorant la place, il vit sur une couche de rochers le corps +d'un navire échoué. Selon les apparences, ce navire était de +construction européenne. De Ruyter examina attentivement la situation de +la côte où il faisait cette découverte, et l'inscrivit sur sa carte, +dans l'intention de revenir à une époque plus favorable à son projet, +celui de faire lever le vaisseau.</p> + +<p>Le calme du temps et l'obligation de rester quelques jours à Batavia, la +turbulence de l'équipage, ennuyé de son inaction, engagèrent de Ruyter à +tenter la pêche du navire. Après avoir disposé tout ce qui était +nécessaire, il prit à ses gages une troupe d'habiles plongeurs, <span class="pagenum"><a id="Page_120">[120]</a></span>et nous +nous dirigeâmes avec un bon vent de terre vers le lieu de notre +destination.</p> + +<p>Nos bateaux nous conduisirent à la place même marquée par de Ruyter sur +sa carte marine; mais la chute du jour nous obligea à l'abandonner +jusqu'au matin.</p> + +<p>Au lever du soleil, nous étions en face du vaisseau échoué. L'eau était +aussi transparente que de la glace, et en laissant tomber la sonde sur +le corps du vaisseau, nous fûmes assurés qu'une vingtaine de pieds d'eau +seulement nous séparaient de son pont. Nous laissâmes une bouée afin de +marquer la place, et nous remontâmes à bord des vaisseaux, qui +s'approchaient de nous.</p> + +<p>Après avoir pris des lignes, des aussières, des grappins et d'autres +instruments nécessaires, nous reprîmes notre course vers le vaisseau +submergé. Lorsqu'on regardait fixement et avec attention dans la mer, +chaque partie du vaisseau devenait parfaitement visible. On distinguait +aussi les masses de poissons à coquille qui incrustaient et peuplaient +son pont d'une vie marine. Quand les noirs plongeurs descendirent sur +les ponts, l'eau multiplia leurs figures, et ils prirent l'aspect +fantastique d'une bande de démons réunis pour défendre leur vaisseau +attaqué dans le sanctuaire de l'Océan. Après plusieurs heures de +travail, nous réussîmes à attacher des tonneaux aux cordages du naufragé +pour pomper l'eau qui le remplissait, et à le remuer en faisant passer +au-dessous de lui de fortes aussières. Le <span class="pagenum"><a id="Page_121">[121]</a></span>second jour, le grab et le +schooner furent placés de chaque côté du navire, afin que leurs forces +réunies vinssent à notre aide pour faire monter le bâtiment à la surface +de l'eau. Un succès complet couronna nos efforts. Le vaisseau +ressemblait à un énorme cercueil, et la lumière du jour brillait +étrangement sur son corps blanc incrusté et plein de bourbe. Des étoiles +de mer, des crabes, des écrevisses et toute sorte de poissons à coquille +se traînaient sur le corps du vaisseau. Nous vidâmes l'eau qui +remplissait le navire, et je vis que, s'il était troué, ses avaries +n'étaient pas grandes. Les objets qui garnissent le pont d'un vaisseau +ainsi que la principale cale avaient été enlevés ou par l'eau ou par les +natifs de Sumatra, qui probablement avaient vu le naufragé pendant leurs +courses sur la mer; mais la cale d'arrière, protégée par un double pont, +n'avait pas été touchée.</p> + +<p>En débarrassant le pont, mes hommes trouvèrent, le prenant pour un +câble, un énorme serpent d'eau; ou ce reptile avait un goût prononcé +pour les poissons à coquille, ou il préférait un chenil de bois à une +cave de corail; peu intéressés, du reste, à approfondir les causes de sa +conduite, nous l'attaquâmes avec des piques, et il fallut le frapper +rudement avant de le contraindre à baisser pavillon pour nous laisser le +temps de continuer notre travail. Les plongeurs disaient, en considérant +le corps palpitant du reptile:</p> + +<p>—Vraiment, il eût été de force à nous manger.</p> + +<p>Je ne sais pas si les nègres parlaient d'or, mais je <span class="pagenum"><a id="Page_122">[122]</a></span>suis bien certain +que, plus féroces que leur ennemi, ils le mangèrent sans scrupule et +sans remords.</p> + +<p>Après avoir toué le naufragé vers l'île, nous le fîmes échouer sur un +banc de sable afin de vider la cale d'arrière, remplie d'eau, et sur +laquelle flottaient plusieurs barils. Nos premières trouvailles furent +des sacs de grains gâtés, des barils de poudre et une masse d'autres +articles tellement mêlés ensemble, qu'il était impossible de les +distinguer les uns des autres. Pour complaire aux secrets pressentiments +de de Ruyter, nous fîmes des fouilles, et je trouvai deux petites boîtes +soigneusement attachées et cachetées; de Ruyter les ouvrit, et trouva +huit mille dollars espagnols noircis par l'eau de la mer, ainsi que le +vaisseau et tout ce qui se trouvait à son bord.</p> + +<p>La meilleure partie de notre prise était, selon moi, non les dollars, +mais deux tonneaux de vin espagnol et deux barils d'arack. Donnez-moi la +mer comme cave à vin! Un liquide aussi délectable n'avait encore de ma +vie humecté mes lèvres, satisfait mon palais, réchauffé mon cœur et +extasié mes sens!</p> + +<p>Cette délicieuse liqueur rendit tout le monde joyeux et même éloquent; +le vieux rais déclara que ce vin ressemblait à l'onguent de koireisch, +apporté de la Mecque par les hadjis.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXV</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_123">[123]</a></span>On disait à Batavia que nous avions découvert un banc de dollars +espagnols en échouant dessus, et que nos vaisseaux étaient encombrés par +l'immense quantité de cette merveilleuse trouvaille. À ce <a id="conte">conte</a>, la +rumeur ajoutait que nos plongeurs avaient pêché dans les profondeurs de +la mer des tonneaux de vin portant pour date le millésime de 1550. Ces +nouvelles remplirent le grab de visiteurs qui avaient tous le désir de +boire le vin ou l'arack. Si l'un ou l'autre de ces liquides eût été un +élixir d'immortalité, bien certainement on les aurait bus avec moins de +plaisir et d'avidité. Les graisseux marchands hollandais s'assemblaient +à bord du grab, et passaient la nuit à chanter des alleluia pour +exprimer leur satisfaction. Grâce au bon conseil de de Ruyter, je +substituai d'autres vins à notre nectar espagnol, et nous le gardâmes +pour les malades, pour nos marins, auxquels il rendit plus <span class="pagenum"><a id="Page_124">[124]</a></span>d'une fois +la souplesse de leurs membres et l'énergie dans l'action.</p> + +<p>En vendant nos prises, de Ruyter n'oublia pas le capitaine de Bombay. +Son bien-aimé vaisseau lui fut cédé pour un prix fort modique, et il lui +fut loisible de reprendre la mer avec tout son équipage.</p> + +<p>Quand tout fut terminé, nous levâmes l'ancre pour quitter Java.</p> + +<p>La veuve de Jug resta frappée d'étonnement lorsqu'elle apprit notre +départ. L'amour triompha de son apathie pour la mer, et elle nous suivit +dans un bateau à rames, en criant, en faisant des signaux et en se +déchirant les bras à l'aide de ses ongles.</p> + +<p>Sa fureur comique ne connut plus de bornes lorsqu'elle s'aperçut que je +ne faisais aucune attention à ses gestes et à ses cris, dont le bruit +assourdissant semblait augmenter le vent de la terre. Mon télescope me +laissait voir la veuve décharger sa colère sur les esclaves qui +conduisaient le bateau; les pauvres diables courbaient le dos sous une +furieuse avalanche de coups de bambou. Sachant fort bien qu'un homme n'a +pas plus de force qu'une femme en se servant des armes offensives et +défensives de la langue, des ongles et des larmes, j'avais agi +prudemment en évitant la bataille. Si l'âme de la veuve n'eût pas été +chargée d'argile, elle se serait attachée à mes pas dans mes voyages +autour du monde. Mais aussitôt que l'esquif de mon amoureuse sentit les +vagues en dehors du havre, il tourbillonna sur lui-même, et je vis la +princesse jaune,—ou plutôt <span class="pagenum"><a id="Page_125">[125]</a></span>je ne vis la pas, car elle était tombée +dans le bateau,—reprendre le chemin du rivage; si bien que je puis dire +d'elle:</p> + +<p>—Elle aima et s'éloigna à la rame.</p> + +<p>J'avais été si tourmenté, si persécuté par ce dragon femelle, que je +l'avais en horreur. Un jour, elle me gorgeait de baisers et de gâteaux; +le lendemain, elle m'accablait d'injures et de menaces. Depuis cette +époque, j'ai fait serment de ne jamais mettre les pieds dans le repaire +d'une veuve, car la férocité maligne d'un tigre est de la mansuétude en +comparaison de celle d'une veuve contrariée dans ses désirs.</p> + +<p>En quittant le port de Batavia et son eau sale, pour voguer sur le +limpide océan de la mer, j'étais accablé d'une inconcevable tristesse. +Pour la première fois de ma vie le doute et la crainte obscurcissaient +mon esprit, et cependant ma santé était excellente; celle de Zéla ne me +donnait aucune crainte, car ses yeux étaient brillants, et son haleine +plus parfumée que les fleurs d'une matinée de printemps. Quelle cause +assombrissait ainsi mon cœur? quelle cause me rendait soucieux et +pensif comme à l'approche d'un grand malheur? Ce n'étaient ni les +persécutions de la veuve ni ses menaces; j'avais tout oublié en perdant +de vue son bateau. Son esprit s'attachait-il donc à moi comme un +vampire? Je me souvins alors qu'elle m'avait dit: «Si vous m'abandonnez, +je vous ferai souffrir mille morts.»</p> + +<p>Dans l'Est, la vie est à très-bon marché, et à Java <span class="pagenum"><a id="Page_126">[126]</a></span>quelques roupies +suffisent pour acheter la conscience d'un homme qui se charge alors +d'assassiner ou d'empoisonner la victime qu'on lui désigne. Le poison +est là si indigène, qu'il coule des plantes, des arbrisseaux, et les +natifs sont très-habiles dans l'art de l'utiliser. Cependant la veuve ne +s'était point servie contre moi de cette arme dangereuse, et j'étais +loin de sa portée; d'où venaient donc mes craintes?</p> + +<p>Une nuit je fus éveillé par des visions affreuses. D'abord parut la +veuve; en cherchant à échapper à ses caresses, je vis surgir auprès +d'elle une vieille sorcière jaune; cette femme hideuse sauta sur mon lit +et voulut me contraindre à manger un fruit vénéneux qu'elle pressait +contre mes lèvres. Je voulus arracher à la furie le fruit empoisonné et +le jeter loin de moi; mais mes forces me trahirent et je tombai anéanti +sur ma couche. Tout à coup la fidèle Adoa entra dans ma cabine et +s'empara du fruit en criant: «C'est du poison! c'est la mort!» Derrière +Adoa apparut le prince javanais monté sur son cheval couleur de sang; le +cheval escalada mon lit, et ses pieds me frappèrent violemment à la +tête; puis tout s'évanouit dans l'obscurité; alors une femme blanche +suivie par une ombre s'inclina sur moi et une voix mélodieuse me dit +doucement:</p> + +<p>—Vous devez vivre; moi seule dois mourir!</p> + +<p>Après ces paroles, le fantôme noir qui accompagnait Zéla souleva le +crêpe qui lui couvrait la figure, et je reconnus les traits pâles et +livides de la vieille Kamalia.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_127">[127]</a></span>—Étranger, me dit-elle d'un ton solennel, vous vous êtes parjuré; vous +avez souillé le meilleur sang de l'Arabie; vous avez brisé le cœur de +mon enfant d'adoption.</p> + +<p>Un violent effort me réveilla tout à fait.</p> + +<p>La tête me faisait horriblement mal, et cette souffrance, causée par des +rêves, m'a poursuivi longtemps après mon départ de Batavia.</p> + +<p>Le second jour de notre départ du port, nous rencontrâmes deux belles +frégates françaises et un schooner à trois mâts qui rentraient à Batavia +après une longue course.</p> + +<p>Nous dirigeâmes notre course le long de la côte, à l'est de Java, vers +les îles de la Sonde, et nous n'y rencontrâmes que de petits vaisseaux +destinés ou appartenant à cet archipel, et chargés d'huiles de ghée et +de coco. Ces denrées, plus précieuses à leurs yeux que des morceaux d'or +et d'argent, étaient trop viles à nos yeux pour valoir même une pensée.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXVI</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_128">[128]</a></span>Une longue et forte brise nous chassa vers les côtes de la +Nouvelle-Hollande, et, quand elle eut cessé, nous vîmes un petit bateau +battu par la houle et évidemment en détresse; je me hâtai de diriger +notre course vers lui.</p> + +<p>La force de la brise nous mit promptement bord à bord de la barque, et +nous reçûmes son équipage, qui se composait de quatre matelots et d'un +contre-maître appartenant à une frégate anglaise qui, après avoir +capturé un brigantin, en avait confié la charge à une petite partie de +ses hommes. Le brigantin avait été séparé de la frégate par une forte +rafale en entrant dans le détroit de la Sonde; outre cela, les mâts et +les agrès du navire captif avaient beaucoup souffert; dans ce misérable +état, une énorme vague vint fracasser une partie de la poupe, et l'eau +envahit si rapidement le vaisseau, que ce ne fut qu'à force d'adresse et +de dextérité que les marins réussirent à mettre à la mer un <span class="pagenum"><a id="Page_129">[129]</a></span>lourd +bateau qui se trouvait au milieu du brigantin. Le vaisseau coula si +promptement à fond, que les naufragés n'eurent que le temps nécessaire à +la conservation de leurs propres personnes; car deux hommes qui avaient +essayé de sauver quelques débris de vêtements et de vivres furent +ensevelis sous l'écume de la mer. Le bateau était aussi vieux et aussi +fracassé que le navire auquel il avait appartenu; mais fort +heureusement, pendant son séjour sur le brigantin, il avait été le +réceptacle de vieux canevas, de petites voiles, de rames, de bouts de +corde et enfin d'une mue qui contenait six canards, un vieux bouc et un +poulet. En voyant leurs provisions vivantes, les matelots remercièrent +la Providence, et quelques heures s'écoulèrent avant que ces terribles +paroles fussent prononcées: «Il n'y a pas d'eau fraîche sur le bateau!» +Et chacun répéta d'une voix désespérée: «Il n'y a pas d'eau fraîche! +nous allons mourir de soif!»</p> + +<p>Déjà une altération anticipée desséchait les lèvres des pauvres marins +et faisait trembler leurs braves cœurs. Les dangers passés et +présents furent oubliés. Ce n'était rien d'être dans un vaisseau troué, +fracassé et mal bâti, à peine assez grand pour contenir le reste de +l'équipage, et s'agitant dans la mer comme un marsouin harponné; tout +cela n'était rien en comparaison du manque d'eau.</p> + +<p>Heureusement l'officier qui se trouvait avec les marins était un homme +intelligent, faible d'extérieur, de constitution, mais courageux et fort +par son âme et <span class="pagenum"><a id="Page_130">[130]</a></span>par son cœur. L'officier ranima les esprits accablés +de ses hommes; il leur dit qu'ils étaient près de la terre, qu'ils +avaient des voiles et assez de vent pour les gonfler; qu'en outre le +bateau était léger, peu rempli, et qu'on pouvait sans mourir supporter +la soif pendant quelques jours.</p> + +<p>—D'ailleurs, ajouta-t-il, nous avons des bêtes vivantes à bord; leur +sang est aussi rafraîchissant que de l'eau, et je crois même qu'une +bonne pluie s'amasse dans les nuages noirs qui couvrent l'horizon.</p> + +<p>L'air calme et intrépide du jeune chef eut encore plus d'influence sur +le tremblant équipage que les paroles qui promettaient du secours, car +il devint calme et attendit la réalisation des espérances qu'on lui +faisait entrevoir.</p> + +<p>Le contre-maître réussit à mettre le bateau à l'épreuve de l'eau en +fermant ses crevasses avec des chiffons, puis il disposa les voiles et +se mit sous le vent; mais, pour arriver à ce résultat, il avait fallu +une adresse parfaite, un coup d'œil sûr et une main ferme. L'officier +n'avait ni compas ni carte marine pour lui servir de guide dans ce +chemin perdu; rien, sinon les études et le soleil, et ce dernier était +si ardent, si éblouissant, qu'il n'osait pas le regarder. La seule +espérance du pauvre navigateur était de gagner les îles de la Sonde ou +les côtes de la Nouvelle-Hollande, ou bien encore de faire la rencontre +de quelque barque vagabonde.</p> + +<p>Le bouc fut tué, et chaque œil glacé de crainte regardait avec une +avide angoisse la petite part du sang <span class="pagenum"><a id="Page_131">[131]</a></span>distribué par le contre-maître. +Quand on découpa l'animal, son estomac contenait encore du sang coagulé +et quelque humidité. Ce sang fut loyalement partagé; le contre-maître +nous dit qu'il en avait extrait le fluide en mâchant la substance sans +l'avaler, et il voulut persuader à ses hommes qu'ils trouveraient un +avantage à suivre son exemple. Quelques-uns écoutèrent leur chef, mais +la plupart furent impuissants à résister aux déchirements affreux qui +torturaient leurs entrailles.</p> + +<p>—En m'abstenant de manger, nous dit encore l'officier, je supportai +mieux la soif, et, au bout de quelques jours, j'éprouvais un grand +soulagement, en gardant dans ma bouche un fragment de substance.</p> + +<p>Nous examinions avec une ardente inquiétude la forme et le changement +des nuages. Enfin nous vîmes avancer vers nous du fond de l'horizon un +épais nuage évidemment surchargé de pluie. Ceux qui ont vu ou qui +peuvent concevoir la situation d'un pèlerin perdu dans les sables +brûlants du désert, et qui aperçoit enfin l'oasis désirée, peuvent se +faire une idée de nos sensations. Quand les premières gouttes de la +pluie si ardemment appelée touchèrent nos lèvres arides, des prières +profondément religieuses furent murmurées par des hommes qui seraient +morts au combat au milieu d'un jurement ou d'un blasphème. Mais, hélas! +le nuage humide fut avare de son trésor; il en laissa tomber quelques +gouttes, et s'enfuit rapidement pour mêler ses eaux à celles du vaste +Océan.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_132">[132]</a></span>Les pauvres marins désespérés couvrirent leurs yeux enflammés de leurs +mains tremblantes, et tombèrent dans les spasmes de l'agonie. Ces hommes +souffrirent ainsi pendant sept jours, espace de temps qui paraît bien +court aux heureux du monde, mais qui eut pour eux la durée de soixante +et dix ans.</p> + +<p>Dans la frénésie de cette horrible souffrance, deux hommes se jetèrent +dans la mer pour étancher leur soif dans ses eaux salines: ils en +moururent; un autre se déchira le bras, but son propre sang, et +s'endormit pour ne plus se réveiller. Le septième jour, l'équipage se +trouvait réduit à quatre hommes, y compris l'officier. Au moment de +notre heureuse arrivée, ces malheureux, qui n'avaient plus d'humain que +la forme, ne gardaient plus dans le fond de leur cœur le moindre +rayon d'espérance; l'officier seul possédait encore un peu de raison; +quant aux autres, ils étaient abrutis et presque morts. Lorsque le +courageux marin fut arrivé sur le pont du schooner, il regarda +tranquillement autour de lui en disant d'une voix éteinte:</p> + +<p>—Nous mourons de la mort des damnés; donnez de l'eau à mes hommes.</p> + +<p>Après avoir rempli ce dernier devoir de protection, il nous montra sa +lèvre couverte d'écume et tomba sans connaissance.</p> + +<p>L'adresse de de Ruyter et la science de Van Scolpvelt arrêtèrent la +fuite de la vie pendant qu'elle voltigeait sur les lèvres du courageux +marin. Après une longue agonie, les forces revinrent à notre malade, et +ses <span class="pagenum"><a id="Page_133">[133]</a></span>premières paroles intelligibles furent adressées à Van:</p> + +<p>—Qui êtes-vous? Le diable?... Où suis-je? Où sont mes hommes? ont-ils +de l'eau? Laissez-moi les voir, les pauvres garçons!</p> + +<p>Van Scolpvelt sauva le contre-maître et deux des hommes; mais le dernier +mourut dans les convulsions d'un violent délire.</p> + +<p>La guérison de l'officier fut la plus décisive et la plus rapide. Il +resta longtemps au milieu de nous, et je contractai avec Darwell (il +se nommait ainsi) une étroite amitié. La vie de ce brave garçon a été +courte, ainsi que celle de tous ceux avec lesquels je me suis lié. À +l'âge de trente ans, je n'avais plus d'ami; ce tendre sentiment de +l'amitié est mort pour moi, je n'en ai plus que le souvenir; son baume +ne rafraîchira plus les blessures de mon cœur flétri. Des choses +bien plus médiocres que ce sentiment ont leurs mausolées, leurs +colonnes, leurs pyramides; moi, je me contenterai de faire le récit +des actions de tous ceux que j'ai aimés, et de garder leurs noms dans +mon cœur et dans ma mémoire.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXVII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_134">[134]</a></span>Après avoir dirigé notre course vers le nord, nous nous trouvâmes parmi +les îles de la Sonde, qui sont aussi brillantes, aussi serrées, aussi +nombreuses dans l'océan de l'Est que les nuages par un beau ciel d'été. +Ces îles défient tous les efforts patients et infatigables des +navigateurs qui essayent de les compter; elles sont de toutes les +formes, de toutes les grandeurs, et commencent sur un petit banc de +corail, où la vague passe sans rides. Les îles que nous apercevions +étaient couvertes de montagnes, de ruisseaux, de vallons et de plaines +encombrées de fruits, d'arbrisseaux et de fleurs. Les nonchalants +insulaires semblaient regarder avec surprise l'approche de nos bateaux, +et nous trouver bien étranges d'avoir la fantaisie de voguer au milieu +des grandes eaux sur des barques flottantes, tandis qu'à moitié +endormis, pendant tout le jour, ils se reposaient sous des arbres, dont +ils ne se servaient point pour faire des canots. Nous leurs fîmes +comprendre <span class="pagenum"><a id="Page_135">[135]</a></span>par des signes que nous avions besoin d'eau et de fruits; +et, pour toute réponse, ils nous montrèrent les ruisseaux et les arbres. +Ils n'aidaient ni ne s'opposaient au débarquement, nous laissant la +liberté d'agir à notre guise, et celle de prendre toutes les choses dont +nous avions besoin.</p> + +<p>Plusieurs de ces îles étaient inhabitées, d'autres étaient presque +civilisées, car elles possédaient un commerce, des vaisseaux, des armes, +ainsi que leurs infaillibles associés, la guerre, le vice et le vol.</p> + +<p>À quelque distance de la grande ville de Cumbava, nous rencontrâmes deux +grandes flottes de proas qui se battaient avec violence. La faiblesse du +vent et le déclin du jour ne nous permirent pas d'approcher d'assez près +pour interrompre ce combat naval.</p> + +<p>—Je suppose, dis-je à de Ruyter, que ce sont les insulaires qui +disputent la suprématie de la mer.</p> + +<p>—Ou bien la possession d'un coco, me répondit-il en riant.</p> + +<p>Les yeux d'aigle de mon ami avaient reconnu les belliqueux Malais, dont +les proas avaient attaqué les natifs marchands qui faisaient le commerce +de coco entre Cumbava et les îles Célèbes.</p> + +<p>—Les Malais ont trouvé des antagonistes dignes d'eux, ajouta de Ruyter, +car ces insulaires aiment le combat avec passion, et peut-être +réunissent-ils déjà leurs flottes pour nous attaquer. Ainsi débarrassez +les ponts.</p> + +<p>Au point du jour, la flotte malaise se dirigea vers <span class="pagenum"><a id="Page_136">[136]</a></span>nous, et les +marchands prirent une autre direction et disparurent bientôt à nos +regards. Notre physionomie trompait les Malais, qui nous prenaient pour +des vaisseaux marchands; mais une décharge de nos grands canons changea +leurs cris de guerre en cris de terreur, et ils se sauvèrent en +désordre. Bientôt après, nous nous arrêtâmes au côté à l'est de l'île de +Cumbava, continuant à saisir toutes les circonstances favorables qui +pouvaient nous aider à fournir nos vaisseaux de provisions fraîches. +Comme la plupart des îles nous fournirent une abondante récolte de +bananes, d'ananas, de cocos, de james et de pommes de terre, nous eûmes, +en y ajoutant des sangliers, de la volaille et du poisson, une +excellente nourriture à fort peu de frais.</p> + +<p>Un soir, après avoir soupé sur le grab avec Zéla, nous rentrâmes à bord +du schooner. Tout à coup j'entendis près du rivage un sifflement et un +bruit qui semblaient provenir de la marche d'une troupe de marsouins.</p> + +<p>—Hâtons-nous de remonter à bord, me dit Zéla; les natifs quittent le +rivage à la nage, et j'ai entendu dire à mon père qu'ils attaquaient les +vaisseaux en venant les surprendre pendant la nuit.</p> + +<p>Je hélai le grab, qui se trouvait un peu en avant de moi, afin de le +prévenir du danger qui nous menaçait; puis je réveillai les hommes du +schooner en leur disant de s'armer.</p> + +<p>De la poupe, je vis distinctement une foule de têtes <span class="pagenum"><a id="Page_137">[137]</a></span>noires, dont les +cheveux flottaient sur les eaux, et cette foule s'approchait rapidement. +Nous hélâmes les visiteurs dans une demi-douzaine de langues +différentes, mais nous ne reçûmes pour réponse qu'un bruit qui +ressemblait à un battement d'ailes et des sons semblables à des +gazouillements d'oiseau. Quelques-uns de mes hommes voulaient décharger +leurs fusils; mais, voyant que les étrangers étaient sans armes, je +défendis sévèrement de faire feu.</p> + +<p>Tout à coup Zéla et la petite Adoa s'écrièrent:</p> + +<p>—Ce sont des femmes! Que veulent-elles?</p> + +<p>C'étaient vraiment des femmes.</p> + +<p>Un long éclat de rire s'éleva à bord du schooner, et mon +quartier-maître, qui regardait dans un télescope de nuit, s'écria:</p> + +<p>—Regardez, capitaine, voici une multitude de sirènes qui abordent le +schooner.</p> + +<p>Ne sachant que penser, je donnai l'ordre à mes marins bien armés de se +mettre dans l'ombre, et j'engageai mes visiteuses flottantes à grimper à +mon bord.</p> + +<p>Elles comprirent cela bien vite, et, au bout de quelques minutes, nous +fûmes abordés dans toutes les directions par ces dames aquatiques, qui +grimpaient sur les chaînes, sur la poupe, sur la proue, et notre pont +fut tout à fait encombré.</p> + +<p>Il n'y avait pas le moindre doute à concevoir sur le sexe de ces +assaillantes inattendues, et nos hommes, armés de leurs pistolets, de +leurs coutelas et de leurs <span class="pagenum"><a id="Page_138">[138]</a></span>piques d'abordage, étaient parfaitement +ridicules devant des femmes qui, bien loin d'avoir des armes défensives +ou offensives, n'avaient d'autres armes que celles données par la +nature, et d'autres vêtements qu'une masse de longs cheveux noirs. Pour +rendre justice à ces dames, je dois dire que, si plusieurs d'entre elles +n'étaient pas blondes et jolies, elles étaient jeunes, avaient la peau +douce et de charmants traits mauresques. J'étais si exclusivement +amoureux de Zéla, que mes pensées ne se tournaient jamais vers une autre +femme. Il est vrai que j'avais eu l'enfantillage de faire des niches à +la veuve de Jug, et il était infiniment préférable que je les eusse +faites à la maligne panthère, bête cent fois moins malfaisante qu'une +vieille femme vicieuse et contrariée.—Mais passe ton chemin, maudite +réflexion sur le temps qui n'est plus; tiens-toi éloignée de moi. Ah! +mémoire fatale, démon subtil que tu es!</p> + +<p>Au point du jour, les femmes amphibies se rassemblèrent sur le pont +comme un troupeau de crécerelles. Après avoir glané les offrandes des +matelots, offrandes qui consistaient en vieux boutons, en clous, en +perles, en vieilles chemises, gilets, jaquettes et autres défroques dont +les pauvres filles s'étaient parées d'une manière ridicule, elles se +pavanèrent sur le pont en se regardant mutuellement. Une avait une +chemise de couleur; une autre une jaquette blanche; d'autres un bas, un +soulier; toutes, enfin, un chiffon sans valeur, mais que leur ignorance +trouvait fort précieux. Toutes <span class="pagenum"><a id="Page_139">[139]</a></span>ces pauvres filles s'examinaient afin de +savoir quelle était la plus favorisée du sort; enfin l'apparition d'une +vieille femme qui s'était insinuée dans les bonnes grâces du +quartier-maître rendit toutes les femmes immobiles d'étonnement et de +jalousie. L'insulaire privilégiée avait si bien ensorcelé le +quartier-maître, qu'il lui avait donné son vêtement d'honneur, un gilet +cramoisi! ce gilet qui avait causé tant de dégâts dans le cœur des +jolies filles de Plymouth! ce gilet qui, en dépit d'une foule +d'aspirants, avait gagné au marin le cœur et la possession légitime +d'une célèbre beauté de la province!</p> + +<p>En voyant cette brillante femme marcher d'un air superbe, les jeunes +filles se frappèrent les mains l'une contre l'autre, avec un sentiment +mêlé d'envie et de plaisir. Puis, empressées d'éviter une dangereuse +comparaison, elles cachèrent leurs parures déjà bien moins estimées, se +jetèrent dans l'eau la tête la première, et nous les entendîmes babiller +comme une nuée de mouettes jusqu'à ce qu'elles eussent atteint le +rivage.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXVIII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_140">[140]</a></span>Afin d'éviter une seconde orgie nocturne, nous traversâmes avec +circonspection de nombreux groupes d'îles dont le nom et même la +situation ne sont point marqués sur les cartes marines, et nous jetâmes +l'ancre près de celle qui nous parut la plus riche en ombrages et en +fruits. Malgré les profondes connaissances de de Ruyter dans la +navigation, nous avions de très-grands dangers à surmonter pour franchir +les courants, dont la violence emportait le grab et le schooner dans des +directions différentes, ou les frappait violemment l'un contre l'autre. +La marche rapide d'un vaisseau ou le galop effréné d'un cheval poussé +par l'éperon m'a toujours donné un vif plaisir; mais ce plaisir, comme +tous ceux qui ont pour cause une excitation nerveuse, est souvent payé +par une fatigue réelle, par un accablement moral et physique +profondément triste.</p> + +<p>En visitant avec Zéla les îles inconnues et inhabitées de l'archipel des +Indes, je fus vraiment heureux, et <span class="pagenum"><a id="Page_141">[141]</a></span>c'était avec l'extase d'un +étonnement inexprimable que nous contemplions chaque fruit, chaque +fleur, chaque herbe: car tout nous était inconnu, de nom, de couleur et +de forme. À nos yeux ignorants et ravis, les rochers, les sables et les +coquilles du rivage prenaient un aspect merveilleux et presque +fantastique. Il nous semblait même que les oiseaux, les lézards, les +insectes et les grands animaux n'étaient point pareils à ceux que nous +connaissions.</p> + +<p>Pendant que je restais en extase devant la splendeur d'un arbre +gigantesque, Zéla cueillait avec un plaisir d'enfant les fleurs +merveilleuses qui couvraient la prairie d'un tapis aux mille couleurs. +Les oiseaux et les bêtes nous regardaient sans témoigner d'effroi, mais +avec une sorte de stupeur. Ils pensaient sans doute, ou plutôt je +pensais pour eux qu'ils étaient indignés de notre usurpation.</p> + +<p>Comme je n'écris pas l'histoire de mes découvertes, mais bien celle de +ma vie, je laisse aux systématiques navigateurs la description de +chacune de ces îles, car elles sont maintenant comprises dans la +cinquième division du monde.</p> + +<p>Après une longue et difficile navigation, nous arrivâmes aux îles Aroo, +îles charmantes dont la vue laisse dans le cœur et dans la mémoire un +souvenir ineffaçable. Ces îles sont si belles, que leur beauté surpasse +l'idéal du merveilleux. Les oiseaux du soleil (ou, comme on les appelle +généralement, les oiseaux du paradis) sont nés dans cet Éden. On y +trouve encore le loris, <span class="pagenum"><a id="Page_142">[142]</a></span>oiseau charmant, dont les couleurs diverses et +distinctement marquées surpassent en splendeur celles des plus rares +tulipes, et le mina aux ailes d'un bleu plus profond que le ciel, et +dont la crête, le bec et les pattes sont d'un jaune d'or. Les épices sur +lesquelles vivent une infinité d'oiseaux-mouches de toutes nuances, +depuis le rouge cramoisi jusqu'au vert d'émeraude, répandent dans l'air +des odeurs délicieuses.</p> + +<p>Nous vîmes de loin Papua ou la Nouvelle-Guinée, et nous dirigeâmes notre +course vers le nord-ouest pour gagner l'île épicière hollandaise +d'Amboine. Tous les habitants de l'île étaient en confusion, car ils +attendaient une attaque de leurs ennemis les Anglais. Le gouverneur +cependant ajoutait moins de foi à cette rumeur que ses sujets, et, +quoiqu'il consultât de Ruyter, notre ami était trop fin pour faire à la +question de l'insulaire une réponse qui dût ranimer ses craintes; il +sentait trop bien le danger que nous pouvions courir en étant contraints +par la prière, la force ou la ruse, à prêter aux natifs l'appui de notre +secours. Outre cette politique pensée, de Ruyter sentait encore qu'en +laissant entrevoir au gouverneur la certitude qu'il avait d'une +prochaine attaque, il serait difficile à l'un d'acheter des provisions, +et à l'autre de les fournir. Quelques jours après ce nouvel +approvisionnement, nous fîmes prisonnier un petit vaisseau du pays, +frété de clous de girofle, de macis et de muscades. Nous enlevâmes les +épices, et le navire continua sa course.</p> + +<p>Le désir de de Ruyter était de gagner les îles Célèbes, <span class="pagenum"><a id="Page_143">[143]</a></span>et nous +naviguâmes dans cette direction sans faire de nouvelles rencontres. +Notre commodore nous fit jeter l'ancre à la hauteur du port de +Rotterdam, à Macassar, colonie hollandaise, comme l'indique le nom du +port. Cette île, située entre Java et Bornéo, a la forme d'une énorme +tarentule, dont le petit corps a quatre longues jambes +disproportionnées. Les quatre coins de l'île s'étendent donc dans la mer +en formant des péninsules étroites et allongées.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXIX</h2> + + +<p>Nous étions enchantés de nous trouver sains et saufs, après une pénible +navigation, dans le port d'une jolie ville européenne qui pouvait +satisfaire à tous nos besoins. Pendant quelques jours, on donna liberté +entière à l'équipage des deux vaisseaux, et nous goûtâmes avec +l'enivrement de la fatigue les douceurs d'une vie abondante et d'un +repos bien mérité. Plusieurs vaisseaux hollandais amarrés dans le port +nous fournirent les articles européens dont nous avions besoin: tels que +du <span class="pagenum"><a id="Page_144">[144]</a></span>vin, du fromage, du vrai skédam, liqueur que le pauvre Louis +trouvait aussi indispensable que le gouvernail à la marche active d'un +vaisseau. Nous transportâmes, avec le regret de nous en séparer, Darwell +et les trois hommes que nous avions sauvés, à bord d'un vaisseau neutre, +et ce fut pour ma part un véritable chagrin que de quitter ce brave et +courageux garçon. À cette époque, mon cœur avait une force de +sentiment qui me rendait l'esclave de toutes les affections, et, comme +on a dû s'en apercevoir dans le cours de ce récit, je me liais +facilement avec les hommes véritablement honnêtes et bons. Depuis, le +temps et les chagrins ont pétrifié mon cœur, et si je rencontre des +âmes d'élite, je reconnais leur grandeur sans me sentir le courage ni +l'envie de réclamer une part de leur tendresse. Je suis devenu ascétique +et morbide, et quoique je ne veuille point médire de la nature humaine, +je suis forcé d'avouer et de reconnaître que les amis de ma jeunesse ne +peuvent entrer en ligne de comparaison avec les gens que je fréquente +aujourd'hui, et auxquels je donne le nom d'amis, auxquels je suis forcé +de dire <i>chers</i> en les invitant à dîner. Quoique je ne sois pas un +critique verbeux, il est de mon devoir de protester contre la +profanation du mot ami. La loyauté m'impose l'obligation d'établir une +différence entre le diamant oriental et la fausse pierre, de séparer le +bon grain de l'ivraie, et les mots qui n'ont aucune valeur des réalités +substantielles, qui sont plus lourdes que l'or.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_145">[145]</a></span>Ayant découvert que le beaupré du grab était endommagé, et que les +vaisseaux avaient besoin de quelques réparations, de Ruyter nous fit +lever l'ancre pour nous conduire au sud de la côte, dans la baie de +Baning.</p> + +<p>Le rajah de l'île reçut parfaitement de Ruyter, et donna l'ordre à son +peuple de nous accueillir avec bienveillance, en nous laissant prendre +le bois de charpente dont nous avions besoin.</p> + +<p>Pendant que de Ruyter s'occupait à défaire ses mâts, à enlever son +beaupré, nous détruisions les rats qui encombraient la cale du grab. Van +Scolpvelt facilita le massacre, en fournissant une composition horrible, +dont la vapeur, disait-il, suffoquerait infailliblement tous les diables +de l'enfer, s'il était possible d'en introduire dans le brûlant séjour.</p> + +<p>Quand le grab fut entièrement débarrassé des centipèdes, des escarbots +et des rats, je débarquai sur le rivage afin de reprendre avec Zéla le +cours de nos aventureuses excursions. Les Bounians sont aimables, +francs, hospitaliers, honnêtes, entreprenants et braves; je les +préférerais infiniment aux intrépides Malais, dont la nature a quelque +chose de trop sauvage pour être bien appréciée par un homme civilisé. La +politique hollandaise encourageait les guerres civiles parmi les princes +natifs, et cela dans le but d'assurer et d'augmenter ses propres +possessions. L'établissement des Hollandais sur cette île était fort +commode, parce qu'il établissait une ligne de communication avec leurs +colonies <span class="pagenum"><a id="Page_146">[146]</a></span>de l'Est. Dans la grande baie de Baning se trouvait une belle +rivière dont le cours menait à un grand lac situé dans l'intérieur du +pays; le prudent rajah défendait aux Européens de visiter cette rivière, +car, disait-il, la cupidité des hommes du Nord, la cupidité seule de +leurs regards n'est égalée que par la rapacité de leurs mains. Afin +d'utiliser mes promenades autour de la grande baie, je m'étais muni +d'armes à feu et de filets. Notre course le long du rivage nous +conduisit dans une baie plus petite que la première, mais dans laquelle +les vagues se précipitaient avec bruit pour aller se briser contre les +rochers d'une colline. Les pentes de cette colline étaient nues, mais +son sommet avait une couronne d'arbres magnifiques et de buissons +couverts de fleurs, aux nuances d'un rouge vif. La baie était entourée +d'un tapis de sable excessivement fin et poli, et sur ce sable nous +trouvâmes de brillants coquillages et des os blanchis par l'eau et par +le soleil. La transparence bleuâtre de l'eau indiquait l'absence des +rochers et des bancs de sable, aussi bien que sa profondeur, et cette +nuance était d'autant plus remarquable qu'elle contrastait avec +l'irrégularité du rivage, sur lequel ne se trouvait pas une seule +surface plane.</p> + +<p>J'élevai une tente pour Zéla au bord du rivage, et, pendant que nous +explorions l'île, nos hommes s'occupèrent à chercher sur la baie un +endroit favorable à notre pêche. Le filet remplit notre bateau d'une +prodigieuse quantité de poissons. Nous les transportâmes <span class="pagenum"><a id="Page_147">[147]</a></span>sur le rivage, +où ils furent entassés littéralement les uns sur les autres.</p> + +<p>En dépit du proverbe qui assure que les yeux sont plus insatiables que +la bouche, nous nous lassâmes bientôt de voler l'Océan, car nous avions +assez de poisson pour suffire aux besoins d'une flotte affamée.</p> + +<p>Quand l'imagination et le désir de posséder, inné dans l'homme, furent +complétement rassasiés, nous fîmes du feu pour faire cuire une partie de +notre pêche. On dit que le chasseur ne travaille pas pour remplir la +marmite, c'est vrai; cependant il y a des exceptions, et nous en étions +une, car le produit de notre pêche nous procura un festin royal... et +une indigestion générale.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXX</h2> + + +<p>Je laissai Zéla avec ses jeunes filles malaises, et, accompagné d'un de +mes hommes, je grimpai, à l'aide d'une lance, sur les rochers escarpés +de la colline, afin <span class="pagenum"><a id="Page_148">[148]</a></span>de jeter un coup d'œil sur la baie. J'aimais +beaucoup, lorsque j'étais jeune, à grimper sur les rochers ou sur les +montagnes, et maintenant je ne rends visite qu'avec une peine extrême à +celles de mes connaissances qui habitent un second étage. Quant à monter +jusqu'à un troisième, cela m'est impossible; je n'irais y chercher ni un +ami ni un ennemi.</p> + +<p>Nous avançâmes lentement le long des côtes escarpées de la rude barrière +qui garde les limites de la baie, et avec une peine infinie je parvins à +gravir un rocher dont la pointe formait une sorte de plate-forme. Nous +nous y arrêtâmes, et, après avoir allumé ma pipe, je regardai la baie, +dont l'eau, vue ainsi, paraissait basse et calme. Mon Arabe, qui avait +des yeux de faucon, me montra une ligne de taches noires qui se +remuaient vivement dans l'eau. Au premier coup d'œil, je pris cette +ligne pour des canots chavirés; mais l'Arabe m'assura que c'étaient des +requins.</p> + +<p>—La baie est nommée baie des Requins, ajouta mon compagnon, et +puisqu'ils viennent de la mer, c'est un signe infaillible de mauvais +temps.</p> + +<p>Un petit télescope de poche me prouva que c'étaient vraiment des +requins; ils étaient au nombre de huit. Après avoir majestueusement +navigué ensemble jusqu'à l'embouchure de la petite baie, un grand requin +se détacha du groupe, qu'il parut guider comme un éclaireur. Au moment +de franchir l'embouchure, suivi de sa petite armée, le requin amiral +parut hésiter: un narval venait des bords du rivage, où il s'était tenu +caché <span class="pagenum"><a id="Page_149">[149]</a></span>pour s'opposer à son passage. L'hésitation du requin dura peu; il +attendit son ennemi, invisible pour moi, et un combat fut aussitôt +livré. Je distinguai enfin l'intrépide assaillant: c'était un empereur +ou licorne de la mer, chevalier errant des eaux, qui attaque tous ceux +qui passent dans ses domaines. La tête de ce monstre marin est aussi +dure qu'un rocher, et du centre de cette tête s'élève horizontalement +une lance d'ivoire, qui est plus longue et plus dure qu'une arme de fer. +Cette lance sert à la licorne de hache d'abordage; elle coupe tout ce +qu'elle attaque. Le requin agita sa queue avec une rapidité effrayante, +afin de repousser ou d'étourdir son ennemi. Soit par délicatesse, soit +par amour de la justice, les autres requins se tenaient à l'écart, sans +se mêler de la dispute en aucune façon. Je voyais, par le tournoiement +de l'eau, que le requin cherchait à attirer son ennemi dans le fond de +la mer, en s'y plongeant lui-même. Cette tactique était excellente, car, +lorsque la colère s'empare de la licorne, elle se jette aveuglément +contre un rocher, y brise sa lance, ou bien encore la bourbe du fond de +l'eau la prive de ses moyens de défense.</p> + +<p>De Ruyter me raconta un jour que, se trouvant sur un vaisseau de +campagne, une licorne qui, sans nul doute, prenait ledit vaisseau pour +une baleine, l'attaqua si violemment, que sa lance passa au travers de +la proue et s'y brisa. Cette lance avait sept pieds de longueur; la +partie attachée à la tête était creuse et de la <span class="pagenum"><a id="Page_150">[150]</a></span>largeur de mon poignet; +le reste, solide et lourd, formait un magnifique morceau d'ivoire. Le +combat naval du requin et de la licorne dura longtemps; la limpidité de +l'eau était favorable à la licorne, car elle réussit à blesser son +antagoniste, qui se dirigeait, en fouettant l'eau avec rage, le long de +la baie. La licorne poursuivit le requin pendant quelques minutes, puis +elle l'abandonna et disparut à nos yeux. Le requin gagna le rivage, il +semblait mourant; ses sept compagnons, peu soucieux de son sort, +reprirent le chemin qu'ils avaient parcouru et s'éloignèrent lentement. +Je courus précipitamment sur le rivage; mes hommes y étaient déjà +rassemblés, tirant à plaisir des coups de mousquet sur la carcasse du +requin. Je les laissai tête à tête avec cet inoffensif ennemi, et je +descendis la côte, afin d'aller rejoindre ma bien-aimée Zéla.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXXI</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_151">[151]</a></span>En arrivant près de la tente, j'entendis des lamentations, des pleurs, +et mes regards tombèrent sur quelques gouttes de sang qui en souillaient +l'entrée. Une sorte de vertige s'empara de mes sens lorsque, après avoir +violemment soulevé les rideaux de la tente, je vis Zéla étendue sur sa +couche comme un cadavre. Les longs cheveux noirs de la pauvre enfant +tombaient épars sur sa poitrine; ses yeux et sa bouche fermés ne +laissaient échapper ni un regard ni un souffle de vie. Je la crus morte. +Les jeunes filles malaises, agenouillées aux pieds de Zéla, sanglotaient +douloureusement en frappant la terre de leur front, en mettant en +lambeaux leurs légers vêtements. Cet horrible spectacle paralysa mon +corps pendant quelques minutes; puis une sorte de folie succéda à +l'épouvantable torpeur qui glaçait tout mon être. Je me jetai éperdu sur +la couche de cet être adoré, et je pleurai amèrement sans avoir la +réelle conscience de notre mutuelle situation. <span class="pagenum"><a id="Page_152">[152]</a></span>Quand la première +effervescence de ma douleur fut un peu calmée, je posai mes lèvres +brûlantes sur la bouche fermée de Zéla, je défis sa veste, et les +battements légers de son cœur me rendirent quelque espoir. Bientôt +elle ouvrit ses grands yeux noirs, s'agita sur sa couche et murmura +d'une voix affaiblie quelques paroles indistinctes.</p> + +<p>—Ma bien-aimée Zéla, lui dis-je en la pressant sur mon cœur, +qu'avez-vous?</p> + +<p>La pauvre enfant essaya de sourire, et me répondit d'un ton plein de +douceur:</p> + +<p>—Rien, mon amour, puisque vous êtes auprès de moi! Je me porte bien, +très-bien.</p> + +<p>—Très-bien, chère! non, non, car vous souffrez.</p> + +<p>Zéla fit de la tête un petit signe négatif, puis elle essaya de se +soulever; mais ce vain effort fut aussitôt suivi d'un horrible cri +d'angoisse.</p> + +<p>—Mon Dieu, mon Dieu! m'écriai-je avec désespoir, qu'est-il arrivé?...</p> + +<p>—Je suis tombée, dit Zéla, je m'en souviens maintenant. Ma chute m'a +fait un peu de mal; mais ce n'est rien, mon ami, rien. Ah! où est donc +Adoa? La pauvre petite s'est blessée également. Vous voilà, Adoa? +Laissez-moi... soignez-vous... Regardez sa blessure, très-cher... Moi, +je vais bien... ne vous occupez plus de moi...</p> + +<p>Sans quitter les mains de Zéla, je regardai Adoa: la figure, les bras et +les mains de la pauvre Malaise <span class="pagenum"><a id="Page_153">[153]</a></span>étaient couverts de sang; mais elle ne +paraissait nullement inquiète de son état, car ses regards suivaient +avec angoisse les changements de la physionomie de Zéla. La bonne figure +de la dévouée esclave fut traversée par un rayon de joie lorsque les +yeux de Zéla lui exprimèrent dans un tendre regard la profonde gratitude +de son cœur.</p> + +<p>Je fis plusieurs questions à la Malaise pour connaître les réelles +blessures de ma femme, qui, par excès d'affection pour moi, refusait de +me les faire connaître.</p> + +<p>—Maîtresse a reçu un coup à la tête, me dit Adoa, et je crois que tout +son corps est fortement contusionné.</p> + +<p>—Soignez Adoa, soignez Adoa! s'écria Zéla. Je ne souffre plus, je me +sens très-bien.</p> + +<p>Pour la première fois de ma vie je restai sourd aux prières de ma +bien-aimée compagne, et je pansai ses blessures avant de m'occuper de +celles de la Malaise, qui eût souffert mille morts avant de consentir à +faire arrêter l'écoulement de son sang pendant que celui de sa maîtresse +rougissait les tapis de la couche.</p> + +<p>L'insensibilité de Zéla avait eu pour cause le coup reçu à la tête et +les contusions qui couvraient son corps de blessures douloureuses, mais +peu susceptibles d'attaquer le principe de la vie.</p> + +<p>Lorsque je fus un peu rassuré sur l'état de ma chère Zéla, je m'occupai +de la petite Adoa. La pauvre esclave, épuisée par les pertes de sang, +par les pleurs et par la souffrance, était tombée sans connaissance sur +le sable <span class="pagenum"><a id="Page_154">[154]</a></span>de la tente. Ce ne fut qu'après une heure de soins que je +réussis à rappeler la vie dans le corps inerte de cette dévouée +créature.</p> + +<p>Depuis longtemps inquiets de ma disparition, et épouvantés des bruits +sinistres qui s'échappaient au dehors par les ouvertures de la tente, +mes hommes s'étaient rassemblés en groupe, faisant, dans leur ignorance +des choses, les plus étranges commentaires.</p> + +<p>—Préparez le bateau, leur dis-je en les éloignant d'un regard, nous +allons rejoindre le schooner.</p> + +<p>—La mer est mauvaise, capitaine, me répondit le bosseman, et il sera +impossible de ramer avec un pareil temps.</p> + +<p>—Un pareil temps! Que voulez-vous dire, mon garçon? Mais c'est un +calme!</p> + +<p>—Regardez, monsieur.</p> + +<p>Je suivis le conseil du bosseman, et je m'aperçus avec effroi de +l'approche d'une rafale. Épouvanté de ce nouveau malheur, car ses +conséquences pouvaient être terribles pour Zéla, je courus vers le cap, +afin de juger par moi-même si la rafale était tout à fait dangereuse. +Hélas! elle l'était plus encore que ne l'avait prévu le bosseman: le +vent sifflait avec violence, le soleil avait disparu, le ciel se +couvrait prématurément des voiles obscurs du soir, et la mer, blanche +d'écume, bondissait avec fureur.</p> + +<p>Il n'y avait plus à en douter: notre embarquement était impossible, car +les nuages semblaient surchargés de tonnerre et d'eau. Je rejoignis mes +hommes à la <span class="pagenum"><a id="Page_155">[155]</a></span>hâte, et nous commençâmes par mettre le bateau dans un +endroit élevé avant de nous occuper à rendre la tente aussi solide que +possible. Les voiles et les cordages du bateau lui servirent de couvert +et de support, tandis que des fragments de roche et du sable furent +amoncelés à sa base. Heureusement pour nous, le bateau contenait un +petit baril d'eau et du pain, ainsi que plusieurs autres choses fort +nécessaires; en outre, une lanterne. Avec l'obscurité augmenta l'orage, +et le vent mugissait avec tant de fureur dans la baie, qu'un ébranlement +général des rochers semblait répondre à sa grande voix.</p> + +<p>Nous passâmes la nuit dans une angoisse terrible, dans la crainte +effrayante d'être emportés par le vent ou par les torrents de pluie vers +l'abîme de la mer. En arpentant le rivage, mon esprit, occupé de +présages sinistres, me faisait souhaiter la mort, la mort pour nous +tous. Cette invocation, je ne l'ai pas encore révoquée, et plût à Dieu +que sa miséricorde en eût accompli les terribles conséquences!</p> + + + +<hr /> +<h2>CXXII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_156">[156]</a></span>Désirant épargner à Zéla le contact du sable mouillé, je m'assis au pied +de l'étançon et je la pris dans mes bras.</p> + +<p>—Le temps se calme, chère, lui dis-je; mes craintes sont un peu +dissipées. Racontez-moi, je vous prie, comment est arrivé l'accident +dont les suites nous sont si douloureuses.</p> + +<p>—Deux heures après votre départ, mon ami,—et, sans reproche, pourquoi +m'aviez-vous laissée pour aller seul sur la montagne? Vous savez bien +que je suis leste et agile, puisque vous m'avez dit un jour que le +lézard seul grimpait aussi bien que moi...</p> + +<p>—Et c'était vrai, mon amour, car à cette époque vous aviez le poids +léger d'un oiseau; mais aujourd'hui l'enfant que vous portez dans votre +sein demande plus de retenue, plus de prudence. Vous n'avez pas oublié, +chère, que pour me sauver votre cœur a déjà sacrifié notre premier +lien d'amour...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_157">[157]</a></span>—Pouvais-je hésiter entre vous et lui, mon très-cher? La vie d'un +enfant est-elle plus précieuse pour une femme que celle de son mari? +D'ailleurs, quelle est la pauvre orpheline qui désire donner le jour à +un être aussi faible et aussi malheureux qu'elle-même! Mais enfin +reprenons le récit qui doit vous apprendre la cause de mes souffrances.</p> + +<p>»Je suivis le rivage jusqu'au promontoire de rochers à l'entrée de la +baie, avec le désir de trouver un endroit calme et ombragé pour y +prendre un bain avec Adoa. Nous avions placé en vigie la petite fille +malaise, et sachant que vous admirez les branches de corail qui poussent +sous l'eau, je dis à Adoa d'aller en plongeant m'en chercher une +branche. Pendant que nous cherchions un banc de corail, Adoa, qui, comme +vous le savez, a des yeux excellents, me dit:</p> + +<p>»—Je vois là-bas des marsouins qui jouent et qui sautent dans la mer. +C'est un signe infaillible de mauvais temps.</p> + +<p>»Nous nageâmes encore pendant quelques minutes; puis Adoa me dit:</p> + +<p>»—Je vois le capitaine sur le rivage, maîtresse, et comme je sais mieux +nager que vous, je serai la première à lui souhaiter la bienvenue.</p> + +<p>»Adoa nageait plus vite qu'un poisson, et j'essayai de la suivre en la +grondant de la méchante pensée d'orgueil qui lui faisait humilier sa +maîtresse.</p> + +<p>»Tout en continuant de nous railler, d'engager des paris, nous +atteignîmes la base d'un rocher. Adoa y <span class="pagenum"><a id="Page_158">[158]</a></span>grimpa malgré les difficultés +que lui opposaient la mousse et l'humidité des plantes grasses qui +couvraient le rocher. Tout à coup la petite Malaise, que j'avais placée +en sentinelle, cria d'une voix épouvantée:</p> + +<p>»—Des requins! des requins!</p> + +<p>»Je redoublai d'efforts pour rejoindre Adoa, car j'entendais le bruit +des requins et les cris des matelots. Adoa me tendit une main, dont je +me saisis avec une terreur facile à comprendre, tandis que mon bras +s'était fortement cramponné à une plante marine. Alourdi par l'effroi, +mon corps ne put être supporté par ces légers soutiens, et Adoa, qui ne +voulait pas m'abandonner, tomba dans la mer; mais, aussi prudente que +dévouée, la pauvre fille se jeta dans l'eau, la tête la première, pour +ne pas m'écraser dans sa chute. En perdant l'appui de la plante marine, +et malgré les efforts d'Adoa, je tombai sur les rochers de corail, et +sans ma fidèle compagne, qui m'a traînée jusqu'au rivage, je serais +morte bien loin de vous.</p> + +<p>»J'avais perdu connaissance, et vos lèvres, mon amour, ont rappelé la +vie dans le cœur de celle qui vous aime. Maintenant je suis bien, +tout à fait bien; je ne souffre plus.»</p> + +<p>Et en répétant d'une voix tremblante cette affectueuse affirmation: «Je +ne souffre plus,» Zéla s'endormit; mais son sommeil fiévreux, entrecoupé +de plaintes et de tressaillements, me prouva qu'une fois encore la femme +avait sacrifié la mère. Des présages sinistres remplirent mon âme. Ils +me montrèrent un malheur <span class="pagenum"><a id="Page_159">[159]</a></span>que je n'osais pas concevoir: la perte de ma +compagne bien-aimée! Mille fois heureux si j'avais eu l'énergie de +suivre le conseil funeste que me donna le désespoir, conseil qui tuait +mes craintes, qui anéantissait à jamais notre double existence!</p> + +<p>Mes hommes vinrent nous dire que la fin de l'orage laissait espérer un +temps calme.</p> + +<p>Je déposai doucement Zéla sur sa couche et je fis mettre le bateau en +état de nous recevoir. Lorsque tous les préparatifs de notre +embarquement furent terminés, je transportai Zéla et Adoa sur des +coussins placés dans le fond de la barque, et je ramai avec les hommes, +tant était grande mon impatience de regagner les vaisseaux.</p> + +<p>Le pont du grab était rempli d'hommes quand nous rasâmes son bord comme +un éclair, pour gagner celui du schooner.</p> + +<p>De Ruyter me héla pour me demander la cause de notre marche rapide.</p> + +<p>Sans répondre à sa question, je le suppliai de venir auprès de nous avec +le docteur.</p> + +<p>Une chaise fut envoyée de la grande vergue dans notre bateau; j'y +déposai Zéla, et, sans dire un mot, le désespoir paralysait mes lèvres, +j'emportai la jeune femme dans ma cabine. De Ruyter et Van vinrent +bientôt nous rejoindre, et l'un et l'autre furent douloureusement +frappés du terrible changement qui s'était opéré en vingt-quatre heures +dans la douce et belle figure de Zéla. De Ruyter frémit +involontairement, <span class="pagenum"><a id="Page_160">[160]</a></span>ferma les yeux et couvrit son visage avec ses deux +mains. L'impénétrable docteur, qui n'avait jamais montré de sympathie +pour la douleur humaine, ôta ses lunettes afin d'essuyer les larmes qui +aveuglaient son regard. Puis, avec une tendresse étrangère à ses +habitudes générales, il examina les blessures de la douce patiente. Ni +Van ni de Ruyter ne m'adressèrent de questions, et, pendant toute la +durée de l'examen du docteur, un silence lugubre régna dans la cabine.</p> + +<p>Après avoir pansé la blessure de la tête, Van visita avec soin les +contusions du corps, fit prendre à Zéla une potion soporifique et nous +emmena avec lui sur le pont.</p> + +<p>—Docteur, est-elle en danger? demandai-je à Van d'un ton aussi humble +que celui d'un esclave adressant une question à un puissant seigneur.</p> + +<p>—Non, me dit Van surpris de ma douceur et de ma politesse; non, il lui +faut des soins, du calme, du repos, de la patience.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de dire que la fidèle Adoa partageait les soins qui +étaient prodigués à Zéla, dont elle habitait la cabine. La petite +esclave souffrait moins que sa maîtresse, car ses traits n'avaient subi +qu'un changement imperceptible, tandis que ceux de Zéla étaient devenus +presque méconnaissables.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXXIII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_161">[161]</a></span>Je fis à de Ruyter un récit détaillé des événements qui avaient amené +cette fatale maladie, en déplorant avec amertume la malheureuse +conséquence que je prévoyais devoir en être l'inévitable suite.</p> + +<p>Afin de détourner mon esprit de cette douloureuse pensée, de Ruyter +m'annonça que le gouverneur de l'Inde équipait une flotte afin +d'arracher l'île Maurice des mains des Français.</p> + +<p>—Cette nouvelle m'a été annoncée par mon correspondant, marchand +arménien qui a réussi à connaître tous les détails de cette prochaine +expédition. Ceci changera naturellement mes projets: nous n'avons plus +de temps à perdre, et il faut nous mettre à l'ouvrage pour expédier +lestement les réparations et l'équipement de nos vaisseaux.</p> + +<p>Dans tout autre temps cette nouvelle m'eût causé un véritable plaisir; +mais je l'accueillis, préoccupé de <span class="pagenum"><a id="Page_162">[162]</a></span>Zéla, avec tant d'indifférence, que +de Ruyter comprit enfin la réelle profondeur de mon désespoir.</p> + +<p>—Prenez une tasse de café très-fort pour vous tenir éveillé, me dit de +Ruyter.</p> + +<p>Je suivis machinalement ce conseil, et, pendant que mon ami me +détaillait ses moyens d'attaque et de défense, mes yeux se fermèrent et +je m'endormis d'un profond sommeil.</p> + +<p>J'appris plus tard que de Ruyter avait fait mettre une dose d'opium dans +mon café, car, depuis l'accident arrivé à Zéla, je n'avais ni dormi ni +mangé.</p> + +<p>Je me réveillai le lendemain et je courus à la cabine; j'y trouvai le +docteur occupé de ses deux patientes.</p> + +<p>La jeune fille malaise était beaucoup mieux, mais la pauvre Zéla +souffrait toujours autant. La figure de Zéla était pâle; ses yeux, +ternes, sans chaleur, avaient un regard navrant de tristesse; ses +lèvres, légèrement colorées par la fièvre, essayaient encore de sourire, +mais ce sourire était pour moi plus triste que des pleurs.</p> + +<p>Pour plaire à de Ruyter, je pris machinalement la direction du vaisseau, +car un emploi actif était nécessaire à mon corps, qui sans ce travail de +tout instant eût succombé dans les tortures de mon cœur.</p> + +<p>Les douleurs de Zéla devinrent bientôt si horriblement violentes, que la +mort me parut inévitable, et je passai les nuits agenouillé auprès +d'elle avec un désespoir <span class="pagenum"><a id="Page_163">[163]</a></span>si terrible, que le docteur tremblait lorsque +ma voix furieuse lui demandait: «Doit-elle donc mourir?»</p> + +<p>—Vous êtes un ignorant, me répondit un jour le docteur, elle vit. La +crise dangereuse est passée; elle n'est pas plus morte que moi; elle +dort. Ces paroles tombèrent sur mon cœur comme une huile balsamique. +Mon désespoir s'adoucit, et je pressai affectueusement dans les miennes +les deux mains du docteur.</p> + +<p>Le calme d'un bon sommeil nuança d'un rose pâle les joues blanches de +mon adorée Zéla; je la baisai au front, et, le cœur plein de joie, je +courus communiquer mon bonheur à de Ruyter.</p> + +<p>Tout l'équipage partagea mon enchantement, car il aimait la douceur, le +courage et la bonté de cette chère enfant.</p> + +<p>De Ruyter me communiqua de nouveau les nouvelles envoyées par son +correspondant, et nous mîmes à la voile pour gagner l'île de France. Le +rajah, avec lequel de Ruyter était lié, lui donna à son départ une +grande quantité de différentes huiles, car son île est aussi célèbre +pour ses onguents que Java pour ses poisons.</p> + +<p>Comme le but de de Ruyter était de gagner au plus vite l'île de France, +nous ne nous arrêtâmes à aucune des îles qui se trouvaient sur notre +route. En passant les détroits de la Sonde, de Ruyter eut une entrevue +avec le gouverneur de Batavia; le général Jansens confirma <span class="pagenum"><a id="Page_164">[164]</a></span>à mon ami la +vérité des nouvelles qui lui avaient été transmises par son +correspondant. Après avoir pris dans l'île quelques bestiaux et des +provisions fraîches, nous continuâmes notre voyage. Pendant notre longue +course à travers l'océan Indien, nous voguions aussi vite que possible +sans retarder notre marche par le désir de nous trouver ensemble. +D'ailleurs, un accident inattendu pouvait nous séparer forcément, et, +dans cette prévision, de Ruyter m'avait donné un duplicata des dépêches +et le pouvoir d'agir en son nom dans ses affaires particulières. Toutes +ces prudentes et sages considérations étaient dominées par mon +inquiétude et par l'urgente nécessité que j'avais des soins de Van +Scolpvelt pour Zéla, qui, à mes yeux, était encore par moments entre la +vie et la mort.</p> + +<p>Je marchais donc, en dépit de mes devoirs, dans le sillage du grab, car +toutes mes espérances reposaient maintenant sur la science du brave et +savant docteur.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXXIV</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_165">[165]</a></span>Les événements ordinaires d'un voyage sur mer ne méritent pas d'être +mentionnés, et je suis bien certain que le lecteur trouverait autant de +plaisir à feuilleter le livre d'un marchand qu'à parcourir le journal +ordinaire d'un vaisseau. Je dois avouer cependant que mon cœur était +si plein de tristesse, que j'accordais une très-faible attention à ce +qui se passait autour de moi. Les ailes de mon âme ne voulaient plus me +soutenir, et mon imagination veillait sans cesse au chevet de ma pauvre +malade. Les liens qui m'avaient uni à Zéla n'étaient point des liens +ordinaires: oiseau chassé de la terre par les tempêtes, elle était venue +se réfugier dans mon sein; je l'avais réchauffée, nourrie, aimée, oh! +aimée à en mourir!</p> + +<p>Le docteur, qui partageait son temps entre les deux vaisseaux, +continuait à prédire le rétablissement de Zéla; seulement il était forcé +d'avouer que la convalescence <span class="pagenum"><a id="Page_166">[166]</a></span>serait longue et suivie d'une extrême +faiblesse.</p> + +<p>Un mois après notre embarquement, vers le matin, je quittai Zéla, auprès +de laquelle j'avais veillé pendant toute la nuit, pour aller me reposer +sous la banne du pont. Une heure s'écoula pour moi dans un demi-sommeil, +et j'en fus bientôt arraché par Adoa, qui, sans parler, mais la figure +pleine de larmes, me faisait signe de courir au secours de Zéla.</p> + +<p>Ma femme se tordait dans les spasmes de l'agonie en criant qu'un +incendie dévorait ses entrailles.</p> + +<p>Je criai au contre-maître de faire un signal au grab. Malheureusement il +était hors de vue, et nous n'avions pas de vent.</p> + +<p>Je questionnai Adoa.</p> + +<p>—Ma maîtresse, me dit-elle, n'ayant pas mangé depuis longtemps, a +désiré des confitures; nous avons cherché, la petite Malaise et moi, et +j'ai trouvé cette jarre de fruits confits que vous voyez sur la table; +maîtresse, qui aime les sucreries, en a beaucoup mangé; elle en a donné +à la petite, et la pauvre enfant souffre les mêmes douleurs que lady +Zéla. Quant à moi, j'ai à peine goûté aux fruits, voulant les conserver +pour maîtresse, et cependant j'ai bien mal au cœur; je suis sûre, +malek, qu'il y a du poison dans cette jarre.</p> + +<p>Le mot <i>poison</i> traversa ma cervelle comme une flèche aiguë.</p> + +<p>Je regardai la jarre nouvellement ouverte, et je m'aperçus <span class="pagenum"><a id="Page_167">[167]</a></span>qu'elle +avait été fermée avec un soin plus qu'ordinaire. Je vidai les fruits sur +la table: c'étaient des muscades jaunes et vertes, très-belles et +confites dans du sucre candi blanc. Si le petit serpent vert de Java, +dont le contact du venin est mortel, s'était élevé jusqu'à mes lèvres, +sa vue ne m'aurait pas causé un effroi plus terrible que celui de mes +souvenirs en face de ce cadeau fatal qui venait de la veuve. Je me +rappelai aussitôt que, dans la maison de cette horrible femme, j'avais +mangé de pareilles muscades, que ces muscades m'avaient fait mal. Quand +je m'en plaignis en riant à la veuve, une vieille esclave, dont j'avais +gagné les bonnes grâces par quelques présents et surtout par le don d'un +morceau de papyrus chargé d'hiéroglyphes, papyrus qui était à ses yeux, +suivant mes paroles, un laissez-passer pour le ciel, me dit tout bas:</p> + +<p>—Avez-vous déjà chagriné ma maîtresse? Si cela est, il faut me +reprendre le passe-port qui conduit au ciel.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que vous avez mangé des muscades.</p> + +<p>—Quel danger y a-t-il à croquer de si bons fruits?</p> + +<p>—Un des maris de ma maîtresse m'a fait un jour la même question, et il +n'ajouta aucune foi à ma réponse, parce que les hommes sont incrédules, +parce qu'ils n'écoutent point les vérités dites par les vieilles femmes, +mais qu'ils attachent une confiance aveugle aux mensonges des jeunes et +des belles. Ma maîtresse <span class="pagenum"><a id="Page_168">[168]</a></span>vit un jour un homme plus aimable que son +mari, et le lendemain elle donna à mon maître une jarre de muscades: il +mourut; l'homme aimé entra dans la maison et mit à ses pieds les +pantoufles encore tièdes du défunt, et il se coiffa avec le turban de +celui qui n'était plus! Tant que maîtresse vous aime, vous n'avez rien à +craindre; mais prenez garde! sa haine est aussi fatale que le poison de +l'arbre cheetic, de l'arbre maudit qui pousse dans les jungles et sur +lequel le soleil ne repose pas ses rayons.</p> + +<p>L'avertissement de la vieille esclave m'avait rendu prudent; pas assez, +mon Dieu, puisque j'avais permis que ses cadeaux fussent reçus à mon +bord.</p> + +<p>Effrayée de mon silence, qui ne dénonçait que mieux la fureur que +j'éprouvais contre l'horrible femme, Zéla m'attira doucement à elle et +me dit presque gaiement:</p> + +<p>—Je puis supporter toutes les douleurs, à l'exception de celle de vous +voir souffrir. Vos regards m'épouvantent, mon amour; prenez cette +grenade que le poëte Hafiez appelle la perle des fruits: elle +rafraîchira vos lèvres brûlantes.</p> + +<p>Le calme de Zéla était sur le point de ranimer mes espérances, lorsqu'il +fut suivi par des tressaillements nerveux, par une agonie qui défigura +complétement ses traits.</p> + +<p>Quand le docteur arriva, son premier regard fut la poignante surprise de +la science impuissante. Il examina cependant la jarre, étudia les +souffrances des <span class="pagenum"><a id="Page_169">[169]</a></span>deux malades, et fut contraint de déclarer la présence +du poison.</p> + +<p>Je n'ai pas la force de détailler les souffrances de Zéla; elle dépérit +de jour en jour. Je ne quittais jamais sa cabine, et aux instants +lucides nous pleurions dans les bras l'un de l'autre notre prochaine et +funeste séparation.</p> + +<p>Un soir la vigie cria:</p> + +<p>—Île de France!</p> + +<p>—Ah! s'écria Zéla, combien je suis contente, mon bien-aimé mari; nous +allons aller à terre; mais il faudra m'emporter dans vos bras, mon +amour, car je suis incapable de marcher.</p> + +<p>J'étais agenouillé auprès du lit de la pauvre enfant, et ses bras +amaigris entouraient mon cou.</p> + +<p>—Je suis bien heureuse, murmura-t-elle d'une voix défaillante, bien +heureuse; je vis dans ton cœur, donne-moi tes lèvres, serre-moi dans +tes bras.</p> + +<p>Je posai mes lèvres sur les siennes, et ce chaste et doux baiser emporta +l'âme de Zéla.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXXV</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_170">[170]</a></span>Il me serait impossible de dépeindre l'épouvantable douleur que je +ressentis et que je ressens encore aujourd'hui, quoique mon cœur soit +presque épuisé de souffrance. La mort de Zéla fut l'anéantissement moral +et physique de tout mon être, et je pris dans mes allures, dans mes +actions, dans mon air, une roideur et un stoïcisme que le Turc le plus +grave, ou le plus roide des lords, m'eût certainement enviés. À en juger +par ma physionomie, j'étais l'homme le plus indifférent et le plus +heureux de la terre; toutes mes actions étaient réglées avec une gravité +méthodique, et je n'exprimais jamais ni un regret du passé ni une +plainte sur mon sort présent. Je remplissais avec soin, avec attention, +les devoirs les plus ennuyeux et les plus monotones, buvant de l'opium +pour dormir, travaillant du matin au soir pour ne pas penser.</p> + +<p>Après avoir communiqué à de Ruyter les intentions <span class="pagenum"><a id="Page_171">[171]</a></span>que j'avais de rendre +les derniers devoirs à Zéla, je transportai une bonne partie de mes +hommes sur le grab, et nous nous séparâmes.</p> + +<p>Le grab se dirigea vers le port de Saint-Louis, et moi, je me rendis à +Bourbon, qui est au sud-est de l'île, et où nous avions déjà jeté +l'ancre.</p> + +<p>Il était convenu qu'après une conversation avec le gouverneur et l'envoi +des dépêches, de Ruyter viendrait me joindre par terre, accompagné du +rais et du docteur.</p> + +<p>Je n'avais gardé sur le schooner que les hommes nécessaires à la +manœuvre et principalement les natifs de l'Est, les restes fidèles de +la tribu maintenant sans chef. Nous jetâmes l'ancre pendant la nuit dans +le port de Bourbon.</p> + +<p>Pendant le court intervalle qui sépare la mort de la décomposition, +j'avais cherché par quels moyens les moins répulsifs je pouvais disposer +du corps de Zéla. Le réceptacle ordinaire de la mort occupa +naturellement mes premières pensées, et le berceau de fleurs que nous +avions construit de nos propres mains dans l'odoriférant jardin de de +Ruyter me semblait être un endroit convenable; mais je me souvins qu'en +bêchant la terre, j'y avais trouvé des myriades de vers et d'insectes. +Je changeai donc d'idée pour considérer le pur et blanc tombeau de la +mer; le souvenir de Louis détruisit encore ce second projet.</p> + +<p>Il m'était impossible de faire embaumer Zéla; je résolus donc de +détruire le corps de cet ange par le feu, <span class="pagenum"><a id="Page_172">[172]</a></span>ou plutôt de ne pas le +détruire, mais de le rendre à son état primitif en le mêlant aux +éléments dont il est un atome.</p> + +<p>De Ruyter trouva l'idée bonne, et Van Scolpvelt se chargea volontiers de +fournir tout ce qui était nécessaire à l'exécution de ce projet, dont il +connaissait parfaitement la pratique.</p> + +<p>Je débarquai au point du jour pour choisir un endroit propice à cette +triste cérémonie, et j'envoyai une partie de mon équipage arabe y +dresser une tente et rassembler autour d'elle une grande quantité de +bois sec. Je passai le reste de la journée en contemplation devant les +restes chéris de celle qui avait été pour moi ce qu'est le soleil pour +la terre.</p> + +<p>La petite fille malaise était guérie; mais Adoa, tombée dans une +insensibilité abrutissante, ne mangeait que contrainte par la force, et +ne dormait plus.</p> + +<p>De Ruyter signala son approche. J'avais revêtu Zéla d'une veste jaune +ornée de rubis; sa chemise et son ample pantalon étaient en crêpe de +l'Inde et brodés d'or. Les vêtements extérieurs de la jeune femme +formaient un voile neigeux de fine mousseline; ses pantoufles, sa +coiffure et ses cheveux étaient couverts de perles fines. Je gardai pour +tout souvenir visible une longue natte de ses beaux cheveux noirs.</p> + +<p>L'heure approchait enfin; je baisai les paupières closes de cette +idolâtrée créature; j'enveloppai son frêle corps dans les plis d'un +manteau arabe, et je me rendis sur le rivage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_173">[173]</a></span>D'un pas ferme, je marchai droit au bûcher, car je regardais sans les +voir les hommes rassemblés autour de moi; les paroles qu'ils +m'adressaient n'étaient qu'un son, je ne voyais ni je n'entendais rien.</p> + +<p>Un noir fourneau de fer, à la forme allongée comme celle d'un cercueil, +fut placé sur le bûcher. Je le vis, mais sans comprendre sa destination; +car, pendant quelques minutes, je restai debout, tenant pressé contre +mon sein le frêle fardeau dont l'abandon était pour moi une mortelle +douleur. La nécessité m'imposa l'obligation de finir ce que j'avais +commencé; avec des soins et la douceur d'une mère qui couche son enfant +dans un berceau, j'étendis Zéla dans la sombre coquille. De Ruyter et le +rais usèrent de violence pour m'entraîner loin du bûcher. Je voulus +parler; mes lèvres ne produisirent aucun son; je suppliai par signes de +me rendre ma liberté; de Ruyter refusa, et je restai sans force, +anéanti, presque fou.</p> + +<p>Un cri de terreur poussé par Van, qui arrachait Adoa des flammes où elle +s'était jetée, attira l'attention de mes hommes, qui me relâchèrent. Je +courus vers le bûcher, avec la même pensée qui avait conduit la jeune +fille malaise; mais mes forces me trahirent, et je tombai sur le sable, +ne brûlant que mes mains là où j'aurais voulu me consumer tout entier.</p> + +<p>Quand je repris mes sens, j'étais couché dans un hamac à bord du +schooner.</p> + +<p>Les affaires de de Ruyter le contraignirent à rester à Port-Louis; mais +il vint souvent me voir pour m'engager <span class="pagenum"><a id="Page_174">[174]</a></span>à le suivre à la ville. Toutes +ses prières furent vaines; ma vie était dans la cabine solitaire du +schooner, mes pensées sur la petite boîte qui contenait les cendres de +Zéla.</p> + + + +<hr /> +<h2>CXXVI</h2> + + +<p>Un mois après la mort de Zéla, de Ruyter, me trouvant plus calme, me dit +qu'il avait obtenu du gouverneur de l'île la permission de porter des +dépêches en Europe.</p> + +<p>Le mot Europe me causa involontairement une sorte d'effroi; mais bientôt +la réflexion me fit désirer ce voyage.</p> + +<p>—Je voudrais, dis-je à de Ruyter, me transporter au bout du monde; je +voudrais oublier le passé, car le passé me tue.</p> + +<p>Mon chagrin ne me rendait pas égoïste, et, avant de songer à nos +préparatifs de départ, je demandai à de Ruyter ce que nous devions faire +d'Adoa, de la <span class="pagenum"><a id="Page_175">[175]</a></span>petite Malaise et des Arabes qui avaient appartenu à +Zéla. Après de mûres délibérations, il fut convenu que le rais, déclaré +chef de cette petite tribu, l'emmènerait dans son pays. Nous donnâmes au +rais une somme considérable pour lui-même, et chaque homme reçut pour sa +part assez d'argent pour n'avoir plus rien à désirer.</p> + +<p>Je savais si bien qu'il serait inutile de raisonner avec Adoa sur la +nécessité de notre séparation, que je priai de Ruyter d'employer la ruse +pour éloigner cette enfant.</p> + +<p>La partie orientale de notre équipage fut mise à terre, le grab vendu, +et les Européens de son bord se transportèrent sur le schooner.</p> + +<p>Quand Adoa eut découvert que le vaisseau portant les cendres de sa +maîtresse avait quitté le port, elle s'échappa des mains du rais, mit à +la mer un bateau du pays et quitta le havre avec le vent de terre. +L'esprit de la pauvre fille n'était occupé que d'une seule chose, du +désir de rattraper le schooner. Elle n'avait point réfléchi à la folie +de son entreprise, et quant aux dangers, elle ne pouvait pas les +comprendre.</p> + +<p>Quand le rais eut appris la disparition d'Adoa, il suivit ses traces, +équipa une chaloupe et fit une longue course sur la mer, en suivant +notre piste. Pendant deux jours les recherches du rais furent sans +résultat; enfin, il découvrit à l'extrémité de l'île de France, voguant +seule au gré des flots, une petite barque du pays. C'était celle qui +manquait au port. La mort d'Adoa était <span class="pagenum"><a id="Page_176">[176]</a></span>certaine, mais il me fut +impossible d'en pénétrer le mystère.</p> + +<p>Les désespérantes nouvelles annoncées par le rais me firent autant +souffrir que si la lame d'une épée eût traversé mon cœur; je +tressaillis dans tout mon être, j'eus froid, j'eus chaud, et mes mains +crispées se joignirent en s'élevant peut-être vers le ciel, d'où vient +toute douleur, comme aussi toute espérance.</p> + +<p>—Pauvre petite Adoa! m'écriai-je, pauvre corps séparé de ton âme, +pauvre esprit séparé de ton cœur, tu t'es jetée éperdue sur les +traces éternellement effacées de celle qui est partie, tu t'es jetée à +leur recherche sur l'Océan immense, sur cette plaine désormais déserte +pour toi comme elle l'est pour l'amant, pour le mari, pour celui qui a +aimé et qui aimera toujours Zéla. Va, pauvre oiseau, va mouiller tes +ailes dans les vagues blanchissantes de la mer, va les y replier, va +t'endormir dans leur draperie d'écume, va, pauvre fille, nous sommes +séparés; Zéla est morte et personne ne t'aimerait plus sur la terre!</p> + +<p>Au milieu de ma vive souffrance, je ressentis intérieurement une sorte +de joie mêlée de surprise; toute la sensibilité de mon cœur n'était +pas détruite, puisque j'avais encore des larmes pour la cruelle +disparition de la dévouée servante de Zéla.</p> + +<p>—Mon Dieu, me disais-je intérieurement, pourquoi de Ruyter a-t-il mis +obstacle à mon désir d'emmener Adoa? pourquoi a-t-il non-seulement +conseillé, mais presque exigé que j'en confiasse le soin au vieux rais; +<span class="pagenum"><a id="Page_177">[177]</a></span>près de moi Adoa eût moins souffert, nous eussions parlé de Zéla, et +les souvenirs sont les consolations de la douleur. Pour la première fois +de ma vie, je regrettais d'avoir soumis ma volonté à celle de de Ruyter; +pour la première fois de ma vie, je trouvais en défaut le jugement si +sain et si impartial de mon brave compagnon.</p> + +<p>En face des déplorables conséquences d'une faute si involontairement +commise, je jurai de ne plus obéir qu'à la propre impulsion de mes +sentiments, et ce serment, je l'ai si bien tenu, que les bonnes ou +mauvaises fortunes qui ont depuis accompagné mes actions ainsi que mes +entreprises n'ont eu à remercier de leur succès que moi-même, et à se +plaindre de leur défaite qu'à moi-même.</p> + +<p>Je ne puis me souvenir d'aucun événement digne d'être mentionné avant +notre départ de l'île de France, ni pendant notre voyage. Nous fûmes +poursuivis plus d'une fois, mais je ne connaissais pas de vaisseaux +capables de lutter de vitesse avec le schooner, et les incidents de +notre trajet ne m'en firent pas connaître. Dans la mer de la Manche, des +croiseurs anglais nous entourèrent; mais nous eûmes l'adresse d'éviter +les attaques des uns et de fuir les approches des autres.</p> + +<p>Après un voyage d'une extrême rapidité, nous jetâmes l'ancre dans le +port de Saint-Malo, en France, port constamment rempli, à cette époque, +de bâtiments, d'armateurs et de vaisseaux de guerre.</p> + +<p>Dès que nous fûmes en rade, de Ruyter partit pour Paris afin de délivrer +ses dépêches au gouvernement, <span class="pagenum"><a id="Page_178">[178]</a></span>et je restai seul avec mes hommes à bord +du schooner.</p> + +<p>Nous avions en arrimage une forte cargaison de thé de première qualité, +des épices, et, par un hasard dont je ne me rendis pas compte, plusieurs +tonneaux de sucre blanc cristallisé. Le motif qui me fait insister sur +la possession de ce dernier article est l'extrême élévation de son prix +à l'époque de mon arrivée en France. Cette élévation de prix était si +extraordinaire, que la vente de ces quelques tonneaux paya amplement +tous les frais de notre voyage. Les divers produits des îles +occidentales nous firent également réaliser d'énormes bénéfices, et je +compris, en voyant scintiller dans mes mains, en échange de mes denrées, +une grande quantité d'or, que le commerce, bien mieux que la guerre, est +la source où le travail puise réellement les richesses. Mais cette +réflexion n'excitait en moi aucune cupidité, aucun désir: sans mépriser +la fortune, je ne l'enviais pas, et je ne me sentais aucune envie de +travailler pour la conquérir. Depuis mon retour en Angleterre, mes idées +générales ont pris sur bien des choses une autre forme, un autre aspect, +mais elles n'ont point encore admis cet amour de possession, de luxe et +de dépenses qui occupe, ou, pour mieux dire, qui absorbe si complétement +le cœur de la plupart des hommes.</p> + +<p>La nécessité et la possibilité de secourir les malheureux, je ne vois +rien au delà.</p> + +<p>Les occupations continuelles du bord, les privations qui accompagnent +toujours un voyage fait dans un <span class="pagenum"><a id="Page_179">[179]</a></span>vaisseau encombré d'hommes et de +marchandises, la nécessité de surveiller l'ordre intérieur et la marche +du schooner, en occupant mon esprit, avaient forcé mes muscles lassés à +reprendre leur vigueur première. Néanmoins j'étais toujours moralement +abattu, et mon corps était si maigre, que la peau semblait prête à +chaque instant à livrer passage à mes os. Ma figure hagarde et soucieuse +eût révélé à l'observateur le moins perspicace combien j'avais dû +souffrir. En effet, il était presque extraordinaire que la douleur eût +si violemment meurtri la nature vigoureuse d'un homme à peine âgé de +vingt et un ans, d'un homme qui avait à peine atteint ce nombre d'années +qui le dégage de toute entrave, qui le fait libre. Libre! quelle +dérision! c'est-à-dire maître d'errer comme Caïn, et de péniblement +gagner, loin des siens, à la sueur de son front, quelque immonde +nourriture!</p> + + + +<hr /> +<h2>CONCLUSION</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_180">[180]</a></span>Je passai à Saint-Malo, tantôt errant dans la ville, tantôt surveillant +le schooner, huit longs jours d'attente. Enfin, de Ruyter arriva de +Paris.</p> + +<p>—Les heures m'ont paru des siècles, lui dis-je en essayant de sourire.</p> + +<p>—Pauvre garçon! me répondit de Ruyter, vous êtes toujours pâle, +toujours triste; je donnerais bien des choses pour vous voir gai...</p> + +<p>—Gai! de Ruyter, m'écriai-je.</p> + +<p>—Sinon bien portant, reprit vivement de Ruyter.</p> + +<p>—La santé reviendra... Qu'avez-vous fait à Paris?</p> + +<p>—J'ai eu avec l'empereur Napoléon de très-longues conférences; mais Sa +Majesté me paraît si absorbée par ses projets de la conquête de +l'Europe, qu'elle s'intéresse peu pour le moment à ce qui se passe dans +les autres parties du monde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_181">[181]</a></span>«—J'aurais la possibilité, avait dit l'empereur, d'accaparer le +commerce des Indes occidentales comme l'ont fait les Anglais, que je +reculerais devant cet accaparement, tant je suis convaincu qu'il +enrichirait de simples particuliers, en finissant tôt ou tard par ruiner +la nation, et les Anglais apprécieront un jour la justesse de cette +remarque, s'ils continuent à agir comme ils agissent dans ce moment.</p> + +<p>»—Votre pensée est la mienne, sire, répondit de Ruyter; mais, comme le +fondement de la puissance politique de l'Angleterre est dans son +commerce, ce commerce même devient pour nous le point vulnérable de +notre attaque. L'Angleterre possède l'île de France, qui a deux bons +ports, celui de Saint-Louis, celui de Bourbon...</p> + +<p>»—Comment! s'écria l'empereur, croyez-vous que la richesse et le sang +de la France soient d'assez peu de valeur pour être sacrifiés au +maintien des îles dans l'océan Indien; îles qui ne sont que de vaines +pyramides faites pour célébrer la mémoire d'une dynastie maudite, dont +le nom devrait être rayé des pages de l'histoire?</p> + +<p>»—Mais le nom? dit de Ruyter avec l'intrépide franchise qui +caractérisait l'illustre marin.</p> + +<p>»—Le nom! interrompit vivement l'empereur: les chétifs rochers ainsi +désignés sont pour moi de trop peu de valeur; que les Anglais les +gardent! ils y tiennent pour la légitimité de leurs appellations. +Parlez-moi maintenant de l'état actuel de l'Inde. Peut-on y faire +<span class="pagenum"><a id="Page_182">[182]</a></span>quelque chose? Donnez-moi votre opinion sur ce grave sujet. Nous avons +entendu parler de vous, de Ruyter; votre nom est un nom célèbre, grand, +et qui mérite la réputation qu'on lui a faite, l'estime dont je +l'honore! Je veux être votre pionnier, je veux vous donner le moyen de +vous élever encore: je veux aider à l'accroissement de votre fortune de +gloire, de vaillance et de grandeur. Votre pays, la Hollande, nation +vraiment commerciale, peut devenir rapidement grande; mais sa splendeur +ne sera jamais que passagère. Pour durer toujours, il faut qu'une nation +soit bâtie sur les fondements de son propre sol. Nous n'avons nulle +difficulté pour trouver des chefs à mes soldats. Regardez ces hommes, de +Ruyter (et l'empereur désigna au commodore un régiment de ses gardes +formé en ligne en dehors des Tuileries): il n'y a pas un homme parmi eux +qui ne puisse être un général habile, et bien certainement plusieurs +porteront les épaulettes d'officier. Mais si je possède de bons soldats, +j'ai vainement cherché des de Witt, des de Ruyter, des Van Tromp. Si je +tenais sous mes ordres de pareils hommes, j'anéantirais demain les +remparts de bois qui entourent l'Angleterre, remparts vantés, qui, +pareils aux murs de la Chine, ne sont formidables qu'en raison de +l'impuissance des nations voisines. Les Français ont tous le tempérament +bilieux: sur terre ils sont de bronze, sur l'Océan ils ont le mal de +mer. J'aurais été marin si mon foie l'avait permis. Je ne suis jamais +entré dans un bateau sans que son balancement naturel me rendît aussi +impuissant <span class="pagenum"><a id="Page_183">[183]</a></span>qu'une femme. Nos amiraux sont encore moins aguerris. Je me +souviens qu'étant un jour à Boulogne, deux commandants me dirent que la +vue seule des vaisseaux se balançant dans le port leur donnait mal au +cœur. Un Anglais restera un an sur mer, et se fatiguera d'un séjour +d'une semaine sur terre. Les Anglais sont nés marins, nous sommes nés +pour être soldats, pour fuir et détester l'eau.</p> + +<p>«Maintenant dites-moi un mot sur les natifs, sur les princes de l'Inde; +parlez-moi de la population, du caractère particulier de ces peuples, et +surtout de leur courage et de leur habileté.»</p> + +<p>Quand de Ruyter eut répondu aux questions de l'empereur, Napoléon resta +un instant pensif, puis il ajouta:</p> + +<p>«Il est bizarre que les Turcs et les Chinois soient les seuls peuples +qui aient atteint le résultat naturel d'une conquête, c'est-à-dire une +véritable augmentation de force nationale. Si l'intolérance et la +bigoterie leur ont prêté de puissants secours, les Anglais auraient dû +égaler en succès les Chinois et les Turcs, car ils sont encore plus +intolérants et plus bigots.»</p> + +<p>Napoléon accorda plusieurs audiences à de Ruyter, car il aimait à causer +sans réserve avec cet homme au cœur fort, à l'esprit fin, au +dévouement sans bornes.</p> + +<p>—Mais, politique à part, me dit de Ruyter, il faut songer maintenant à +prendre un parti. Voulez-vous agir sagement? Voulez-vous rentrer dans +votre pays natal? <span class="pagenum"><a id="Page_184">[184]</a></span>Je crois nécessaire que vous vous informiez des +changements qui ont pu survenir dans votre famille. Elle est nombreuse, +elle est riche; vous y trouverez peut-être quelqu'un digne de votre +affection. Vous avez tort, mon cher garçon, bien tort, croyez-moi, de +vouloir rompre toute relation avec les personnes qui vous sont +attachées, sinon par le cœur, du moins par les liens du sang. Votre +santé demande des soins, des soins journaliers, constants et dirigés par +le cœur. Cherchez une fem...</p> + +<p>—De Ruyter!... m'écriai-je.</p> + +<p>—Un voyage en Amérique pendant la dure saison d'hiver serait +infailliblement votre perte, répondit de Ruyter, sans relever +l'interruption violente du jeune homme; essayez de passer quelques mois +à Londres, cherchez des distractions. Aux premiers jours du printemps je +reviendrai, et, si le cœur vous en dit, nous partirons ensemble pour +l'Amérique.</p> + +<p>J'eus beaucoup de peine à trouver raisonnables les conseils de de +Ruyter, et ce ne fut qu'après une longue résistance que je parvins à les +trouver justes et à me décider à les suivre.</p> + +<p>Le moment de notre séparation était proche: le schooner était prêt à +lever l'ancre, et les Américains de de Ruyter avaient grand désir de +quitter les côtes de France. Le départ de mon ami était fixé pour le +lendemain; quant au mien, je ne me sentais pas le courage de lui +assigner une époque fixe.</p> + +<p>Quelques heures avant le départ, un courrier de <span class="pagenum"><a id="Page_185">[185]</a></span>Paris vint apporter à +de Ruyter une dépêche signée de l'empereur. Napoléon appelait auprès de +lui le brave marin. De Ruyter partit, et revint m'annoncer deux jours +après qu'une mission importante l'envoyait en Italie.</p> + +<p>Il fut décidé que le schooner rentrerait en Amérique sous le +commandement du contre-maître, auquel de Ruyter donna ses pleins +pouvoirs.</p> + +<p>Je vis partir le beau vaisseau avec un véritable serrement de cœur, +et mes yeux, aveuglés par un brouillard qui ressemblait à des larmes, +suivirent ses voiles ondoyantes jusque dans les brumes de l'horizon.</p> + +<p>Au moment de me séparer de de Ruyter, de cet homme au noble cœur, au +noble visage, de cet homme que j'aimais si tendrement, que j'aimais +comme on aime quand les sentiments sont jeunes et forts, le peu +d'énergie qui me soutenait encore m'abandonna complétement; je me sentis +mourir, et mes paroles, étranglées dans ma gorge, ne montèrent à mes +lèvres qu'avec un bruissement de sanglots.</p> + +<p>De Ruyter partageait ma souffrance, car sa figure basanée devint couleur +de plomb.</p> + +<p>—Allons, du courage, mon cher Trelawnay, mon cher enfant, me dit de +Ruyter en me prenant le bras avec un geste paternel; du courage et de +l'espoir: dans trois mois nous nous reverrons.</p> + +<p>Je baissai tristement la tête, j'étais anéanti par cette nouvelle +douleur.</p> + +<p>De Ruyter partit; je n'eus pas la force d'assister à <span class="pagenum"><a id="Page_186">[186]</a></span>ce départ. Je +n'avais plus ni larmes, ni battements de cœur, ni désirs, ni +espérances; j'étais un cadavre animé. La nuit qui suivit notre +séparation fut pour moi une nuit affreuse. J'appelai la mort de tous mes +vœux, me voyant seul, sans ami, sans amour, sans patrie, sans +famille.</p> + +<p>La première mission de l'empereur envoya donc de Ruyter en Italie; il y +passa deux mois, et pendant ces deux mois nous échangeâmes des lettres +remplies du désir de nous revoir, de repartir ensemble, de continuer +l'un avec l'autre nos périlleux et émouvants voyages.</p> + +<p>À son retour d'Italie, de Ruyter, qui avait à peine eu le temps de +m'annoncer son arrivée en France, fut envoyé par Napoléon sur les côtes +de la Barbarie. Ce voyage fut fatal à mon noble de Ruyter; les journaux +m'apprirent qu'en avançant vers Tunis, la corvette commandée par de +Ruyter rencontra une frégate anglaise; au moment où on signalait +l'approche du vaisseau ennemi, de Ruyter s'élança sur la poupe, afin de +jeter ses dépêches dans la mer: la frégate fit feu, et une volée de +caronades coupa la corde du drapeau et balaya tous ceux qui se +trouvaient sur le pont.</p> + +<p>Le corps de de Ruyter fut trouvé par les vainqueurs enveloppé dans les +plis du noble drapeau pour lequel il avait si longtemps et si +victorieusement combattu.</p> + +<p>Je continuerai un jour l'histoire de ma vie, dont ce livre n'est qu'une +période; mais je dois dire, avant de le terminer, que je suis heureux de +voir le soleil de la <span class="pagenum"><a id="Page_187">[187]</a></span>liberté éclairer les pâles esclaves de l'Europe. +L'esprit de l'indépendance voltige comme un aigle au-dessus de la terre, +et l'esprit des hommes en reflète les brillantes couleurs. Les yeux et +les espérances des bons et des sages sont fixés sur la France, et chaque +cœur bat et sympathise avec elle. Il me semble que ceux qui vivent +maintenant ont survécu à un siècle de désespoir.</p> + +<p class="center">FIN<span class="pagenum"><a id="Page_188"></a></span></p> + + +<hr /> +<h3 class="p4">UN COURTISAN</h3><p><span class="pagenum"><a id="Page_189">[189]</a></span></p> + +<p class="center smaller">—IMITÉ DE L'ANGLAIS—</p> + + + +<hr class="c15"/> +<h2>I</h2> + + +<p>À l'avénement de la maison d'Autriche au trône d'Espagne, les intrigues +de cour tiraillèrent en tous sens l'autorité royale, et répandirent sur +les premiers temps de ce règne leurs ténébreuses influences.</p> + +<p>Philippe III, monarque indolent, faible et superstitieux, avait +abandonné aux mains du duc de Lerme les rênes du gouvernement. Le duc, +avide de plaisirs et possesseur de richesses immenses, dont il faisait +un usage plus fastueux que noble, partageait avec Rodrigues Calderon le +pouvoir qu'il tenait du roi. Issu d'une famille obscure, mais doué d'un +caractère audacieux et d'un génie supérieur, Calderon était une créature +du duc de Lerme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_190">[190]</a></span>La nature et la fortune l'avaient généreusement servi; mais, si grand +que fût son mérite, Calderon dut moins à ses talents qu'à l'ardeur avec +laquelle il poursuivait les infidèles, l'immense autorité dont il +parvint à s'emparer.</p> + +<p>À l'époque où ce récit commence, le roi, cédant aux sollicitations +incessantes de l'inquisition, avait résolu de chasser d'Espagne tout le +peuple maure, c'est-à-dire la partie de la population la plus riche, la +plus active et la plus industrieuse du royaume.</p> + +<p>—J'aimerais mieux, avait dit le bigot monarque,—et ces paroles avaient +été saluées par les acclamations enthousiastes du clergé +catholique,—j'aimerais mieux dépeupler mon royaume que d'y voir un seul +hérétique.</p> + +<p>Le duc de Lerme seconda le roi dans l'exécution de ce projet fatal, qui +lui fit perdre des milliers de sujets dévoués. Il espérait, pour prix de +son zèle, le chapeau de cardinal, qu'il obtint en effet, peu de temps +après. De son côté, Calderon se montra animé d'une haine si vigoureuse +contre les Maures, il fut si ingénieux dans les cruautés qu'il exerça +contre eux, qu'il semblait plutôt guidé par une vengeance personnelle +que par son dévouement aux intérêts de la religion. Son acharnement dans +la répression lui attira les bonnes grâces du monarque, et cette royale +faveur, il ne la dut pas seulement au duc de Lerme, mais aussi au moine +fray Louis de Aliaga, célèbre jésuite, confesseur du roi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_191">[191]</a></span>Cependant les calamités de toute espèce occasionnées par cette barbare +croisade, qui engloutit les revenus de l'État et causa la ruine d'une +foule de grands d'Espagne, dont les Maures cultivaient et exploitaient +avec autant d'intelligence que de probité les immenses domaines, +attirèrent sur la tête de Calderon le courroux du peuple espagnol. Mais +les ressources extraordinaires de Calderon, son audace et son habileté +consommée dans l'art de l'intrigue, l'aidèrent à conserver et même à +augmenter encore son autorité. Il s'était rendu nécessaire au monarque, +qui, bien qu'à la fleur de l'âge, n'avait qu'une santé faible et +précaire. D'ailleurs, Calderon avait également su se faire un ami de +l'héritier présomptif du trône. Cette conduite lui était dictée par la +politique même de Philippe III; en effet, celui-ci redoutait l'ambition +de son fils, qui, dès l'enfance avait déployé des talents qui l'eussent +rendu redoutable, s'il ne se fût plongé dans les plaisirs et la +débauche. Le rusé monarque s'applaudissait d'avoir donné pour compagnon +de plaisirs à son fils un homme haï du peuple, comme l'était Calderon; +il pensait avec raison que, moins le prince est populaire, plus puissant +est le roi.</p> + +<p>Cependant un complot formidable se tramait à la cour pour renverser à la +fois le duc de Lerme et Calderon, son confident.</p> + +<p>Le cardinal ministre, afin de conserver et de cimenter son autorité, +avait placé son fils, le duc d'Uzeda, dans un poste qui lui permettait +d'approcher à chaque <span class="pagenum"><a id="Page_192">[192]</a></span>instant de la personne du roi; mais la perspective +du pouvoir excita l'ambition d'Uzeda, et bientôt il n'eut plus qu'un +but: celui de supplanter et d'évincer son père.</p> + +<p>Sans Calderon, il eût aisément réussi dans son projet; mais il trouvait +un obstacle presque invincible dans la vigilance et le génie de cet +homme, qu'il détestait comme rival, méprisait comme parvenu, redoutait +comme ennemi.</p> + +<p>Philippe fut bientôt au courant des intrigues et des menées des deux +partis, et, toujours dissimulé dans sa politique de roi et d'Espagnol, +il prit plaisir à suivre les progrès de ces luttes incessantes.</p> + +<p>Les fréquentes missions dont Calderon fut chargé, notamment à la cour de +Portugal, permirent à Uzeda de s'insinuer de plus en plus dans la +confiance du roi. Calderon ne se défiait pas assez de son rival, et le +traitait peut-être avec trop de dédain; il ne pouvait voir en lui un +successeur, car Uzeda, bien que doué d'une certaine habileté comme +courtisan, eût été néanmoins incapable de remplir les fonctions de +premier ministre.</p> + +<p>Telle était la position respective des acteurs du drame que nous allons +raconter, et dont la première scène va se passer dans l'antichambre de +don Rodrigues Calderon, où plusieurs seigneurs attendaient, un matin, le +lever du ministre.</p> + +<p>—Ma foi! c'est à n'y plus tenir, s'écria don Félix de Castra, vieil +hidalgo dont les traits anguleux, le menton <span class="pagenum"><a id="Page_193">[193]</a></span>pointu et la petite taille +attestaient la pureté du sang espagnol qui coulait dans ses veines.</p> + +<p>—Voici, dit à son tour don Diego Sarmiente de Mendoza, voici plus de +trois quarts d'heure que j'attends une audience d'un homme qui se serait +autrefois trouvé fort honoré si je lui eusse ordonné de faire avancer +mon carrosse.</p> + +<p>—Eh! messieurs, puisque vous n'aimez pas à faire antichambre, pourquoi +venir ici? Don Rodrigues se soucie fort peu de votre présence, répondit +d'un ton assez brusque un jeune homme de bonne mine, dont le tempérament +fougueux et irritable se trahissait par une pantomime animée. Il +parcourait à pas pressés l'appartement, heurtant ça et là les groupes de +courtisans qu'il rencontrait, puis il s'arrêtait brusquement, relevait +sa moustache et son manteau, jouait avec le manche de sa dague, +plongeait un fier regard dans la foule, et, par ses observations +piquantes, faisait monter le rouge au visage des courtisans. Étranger à +la cour, il s'était fait dans les camps une réputation de générosité et +de valeur chevaleresque. Ce brave soldat se nommait don Martin Fonseca +et était d'illustre origine; ses aïeux avaient conservé intact l'éclat +de leur blason, mais c'était l'unique héritage qu'ils lui eussent +transmis. Ajoutons qu'il était parent à un degré éloigné du premier +ministre, le cardinal duc de Lerme.</p> + +<p>Appelé dans son enfance à jouir un jour de l'immense fortune de son +oncle maternel, Fonseca avait été introduit à la cour par le cardinal +ministre, qui en <span class="pagenum"><a id="Page_194">[194]</a></span>avait fait un page. Mais la rude franchise du jeune +Fonseca s'accommoda fort mal de l'atmosphère et de l'étiquette d'une +cour hypocrite et bigote. Plus d'une fois, il offensa gravement le +premier ministre, et celui-ci, malgré toute sa puissance, comprit que +son parent ne ferait jamais son chemin à Madrid; aussi chercha-t-il +quelque prétexte honnête pour l'éloigner du palais. À cette époque, +l'oncle de Fonseca se remaria, et bientôt sa jeune femme lui donna un +héritier.</p> + +<p>Le duc de Lerme ne crut pas devoir ménager plus longtemps don Martin; il +lui ordonna d'aller rejoindre à la frontière une division de l'armée +espagnole.</p> + +<p>Le jeune homme ne tarda pas à s'y distinguer par son courage; mais la +franchise de son caractère nuisit à son avancement. Il passa plusieurs +années sous les drapeaux et vit des officiers qui n'avaient ni son +mérite ni sa naissance arriver aux premiers grades, tandis qu'il restait +dans les rangs subalternes.</p> + +<p>Depuis quelques mois il était revenu à Madrid pour faire valoir ses +droits auprès du gouvernement; mais, au lieu d'obtenir l'avancement +qu'il désirait, ses efforts imprudents et mal dirigés n'avaient abouti +qu'à le brouiller davantage avec le cardinal ministre, qui lui avait +intimé de nouveau l'ordre de retourner tout de suite à son régiment.</p> + +<p>À l'époque où commence cette histoire, nous trouvons encore Fonseca à +Madrid; mais, cette fois, ce n'était pas pour demander de l'avancement +et prêcher dans le désert.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_195">[195]</a></span>Dans tout autre pays que l'Espagne, don Martin Fonseca eût parcouru une +carrière brillante; mais Philippe III régnait alors, et Fonseca n'était +pas un courtisan; aussi, était-ce un grand sujet d'étonnement pour les +personnages avec lesquels il était mêlé, de le voir faire antichambre +chez don Rodrigues de Calderon, comte d'Oliva, marquis de +Siete-Iglesias, secrétaire du roi, compagnon de plaisirs et favori de +l'infant d'Espagne.</p> + +<p>—Vraiment, messieurs, répéta don Martin, j'admire la patience qui vous +fait attendre si longtemps une audience de Calderon.</p> + +<p>—Jeune homme, répondit avec gravité don Félix de Castra, des hommes de +notre rang se doivent aux intérêts de l'État, quel que soit le caractère +des ministres du roi.</p> + +<p>—C'est-à-dire que vous allez ramper à genoux pour obtenir des pensions +et des places... Pour vous, traiter des intérêts de l'État, c'est avoir +la main dans ses coffres...</p> + +<p>—Monsieur! s'écria avec colère don Félix, en portant la main à la garde +de son épée.</p> + +<p>Le jeune officier sourit dédaigneusement.</p> + +<p>En ce moment, un huissier ouvrit avec fracas la porte des petits +appartements, et les courtisans s'empressèrent d'aller présenter leurs +hommages à don Rodrigues.</p> + +<p>Ce célèbre personnage, grâce à l'appui du duc de Lerme, était devenu +secrétaire du roi, et, en réalité, il <span class="pagenum"><a id="Page_196">[196]</a></span>présidait aux destinées de +l'Espagne. Il était, nous l'avons dit, d'une naissance fort obscure. +Longtemps il avait cherché à la cacher; mais quand il vit que la +curiosité publique se livrait à de sérieuses investigations, de +nécessité il fit vertu et déclara ouvertement qu'il devait le jour à un +pauvre soldat de Valladolid. Il fit même venir son père à Madrid et le +logea dans son propre palais.</p> + +<p>Cette adroite conduite arrêta les propos malveillants qui pleuvaient sur +lui; mais quand le vieux soldat eut cessé d'exister, le bruit courut +qu'à son lit de mort il avait confessé qu'aucun lien de parenté +n'existait entre lui et Calderon, qu'il s'était prêté à cette imposture +pour se procurer dans sa vieillesse une existence paisible, qu'il ne +s'expliquait pas pourquoi Calderon l'avait forcé d'accepter les honneurs +d'une parenté mensongère.</p> + +<p>Cet aveu fit surgir des accusations plus outrageantes encore contre +Calderon. Ses ennemis supposèrent qu'outre la honte qu'il éprouvait de +l'obscurité de sa naissance, il avait d'autres motifs pour cacher son +nom et son origine. N'était-ce pas par crainte qu'on ne découvrît que +dans sa jeunesse il avait enfreint les lois de la société? N'avait-il +pas commis quelque crime, et ne cherchait-il pas à se soustraire à +l'action de la justice?</p> + +<p>On ajoutait que souvent, dans la gloire de ses triomphes et au milieu de +ses plus joyeuses orgies, on voyait son front s'assombrir, sa contenance +changer, et que <span class="pagenum"><a id="Page_197">[197]</a></span>c'était avec les plus pénibles efforts qu'il parvenait +à rester maître de lui-même et à reprendre sa sérénité.</p> + +<p>Au reste, quelle que fût la naissance de Calderon, on ne pouvait lui +refuser une éducation brillante et une instruction solide, car les +savants vantaient son mérite et se glorifiaient de son patronage.</p> + +<p>Le peuple, qui voyait son influence si grande sur le monarque et son +autorité si fortement établie, pensait qu'il avait fait un pacte avec le +diable.</p> + +<p>Cependant, tout l'art de Calderon, qui n'était rien moins qu'un +magicien, consistait à se servir de ses hautes facultés dans l'intérêt +de son égoïsme et de son ambition.</p> + +<p>Rien ne lui coûtait pour atteindre son but, et ce système n'avait même +pas le mérite de la nouveauté dans un monde où le succès justifie tout.</p> + +<p>Une mission diplomatique l'avait forcé de s'absenter de Madrid pendant +plusieurs semaines: aussi les courtisans se pressaient-ils en foule à +son premier lever. Calderon dédaignait le luxe de la toilette; il +portait un manteau et un habit de velours noir sans broderie d'or. Sa +chevelure était noire et luisante comme l'aile du corbeau; son front, +sauf une ride profonde entre les sourcils, était blanc et uni comme un +marbre; son nez aquilin et régulier; ses moustaches retroussées et sa +barbe taillée en pointe donnaient un étrange éclat à son teint, un peu +cuivré.</p> + +<p>Bien qu'il fût dans la maturité de l'âge, il conservait <span class="pagenum"><a id="Page_198">[198]</a></span>un air de +jeunesse; sa taille haute et admirablement proportionnée, ses manières +naturellement gracieuses, sa fière et noble mine, faisaient de Calderon +un des plus beaux cavaliers de cette cour si brillante. En un mot, +c'était un homme fait pour commander à un sexe et pour fasciner l'autre.</p> + +<p>Les courtisans vinrent tour à tour lui présenter leurs hommages, mais il +ne les accueillit pas avec la même faveur; il y avait des nuances et des +degrés dans sa politesse. Sec, incisif avec les gens qui n'avaient point +à ses yeux de valeur réelle, il gardait avec les grands une attitude +digne et fière. Devant un Guzman ou un Medina-Cœli, il s'inclinait +profondément; on voyait errer sur ses lèvres un imperceptible sourire +qui révélait le mépris qu'au fond du cœur lui inspirait l'humanité. +Enfin il était familier, mais bref dans ses discours, avec les rares +personnes qu'il aimait ou estimait réellement; mais vis-à-vis de ses +ennemis et des intrigants qui rêvaient sa ruine il prenait un air de +franchise, de cordialité et d'abandon; ses manières étaient pleines de +charme et sa voix devenait caressante.</p> + +<p>Sans se mêler à ce troupeau de courtisans, don Martin Fonseca, la tête +haute et les bras croisés sur la poitrine, jeta sur Calderon un regard +de curiosité et de dédain.</p> + +<p>—J'ai contribué, pensait-il, à l'élévation de cet homme, dont je viens +aujourd'hui solliciter la faveur.</p> + +<p>Don Diego Sarmiente de Mendoza venait de recevoir un salut de Calderon, +quand les yeux de ce dernier <span class="pagenum"><a id="Page_199">[199]</a></span>s'arrêtèrent sur la mâle et noble figure +de Fonseca. Le front du favori se colora soudain d'une vive rougeur. Il +se hâta de promettre à don Diego tout ce qu'il désirait, puis, tournant +le dos à une foule de courtisans, il rentra avec vivacité dans son +appartement. Fonseca, qui s'était vu reconnu par Calderon, et qui +n'augurait rien de bon de son brusque départ, allait s'éloigner du +palais, lorsqu'un jeune page vint lui frapper sur l'épaule en disant:</p> + +<p>—Vous êtes don Martin Fonseca?</p> + +<p>—Oui, répondit-il.</p> + +<p>—Veuillez me suivre; don Rodrigues, mon maître, désire vous parler.</p> + +<p>Le front du jeune officier rayonna d'espérance. Il suivit le page, et se +trouva bientôt dans le cabinet du Séjan de l'Espagne.</p> + + + +<hr /> +<h2>II</h2> + + +<p>Calderon vint au-devant de Fonseca, et le reçut avec des marques non +équivoques de respect et d'affection.</p> + +<p>—Don Martin,—lui dit-il, et sa voix respirait la <span class="pagenum"><a id="Page_200">[200]</a></span>tendresse la plus +vraie,—je vous ai les plus grandes obligations; c'est votre main qui +m'a poussé sur le chemin de la fortune. Mon élévation date du jour où je +suis entré dans la maison de votre père pour devenir votre précepteur. +Je vous ai suivi à la cour, où vous avait appelé le cardinal ministre, +et quand vous avez renoncé à ce séjour pour embrasser la carrière des +armes, vous avez prié votre illustre parent d'assurer l'avenir de +Calderon. Vous voyez ce qu'il a fait pour moi. Don Martin, nous ne nous +sommes jamais rencontrés depuis; mais j'espère que maintenant il me sera +permis de vous prouver ma reconnaissance.</p> + +<p>—Oui, répliqua vivement Fonseca, vous pouvez me sauver du désespoir et +me rendre le plus heureux des hommes.</p> + +<p>—Que puis-je faire pour vous? demanda Calderon.</p> + +<p>—Vous souvient-il, reprit Fonseca, que j'aime bien tendrement une femme +nommée Margarita?</p> + +<p>—Margarita! dit Calderon d'un air pensif et d'une voix émue, c'est là +un doux nom: c'était celui de ma mère!</p> + +<p>—De votre mère! Je croyais qu'elle s'appelait Maria Sandalen.</p> + +<p>—Oui, sans doute, Maria-Margarita Sandalen, répliqua Calderon d'un air +distrait.</p> + +<p>»Mais parlons de vous... À l'époque de votre dernier voyage à Madrid, +j'étais chargé d'une mission en Portugal, <span class="pagenum"><a id="Page_201">[201]</a></span>et j'ai été privé du plaisir +de vous voir; on m'a dit que vous aviez alors offensé le cardinal +ministre par un projet d'alliance indigne de votre naissance. +S'agissait-il de Margarita? Quelle est cette jeune femme?</p> + +<p>—C'est une orpheline d'une humble condition. Une femme, sa nourrice, a +pris soin de son enfance. Elles demeuraient ensemble à Séville. La +vieille brodait à l'aiguille, et Margarita vivait du produit de ce +travail. Plus tard une attaque de paralysie fit perdre à la pauvre femme +l'usage de ses membres, et Margarita, reconnaissante, voulut rendre à sa +bienfaitrice ce que celle-ci avait fait pour elle.</p> + +<p>Margarita connaissait la musique et possédait une voix merveilleuse. Le +directeur du théâtre de Séville en fut informé, et lui fit les +propositions les plus avantageuses pour chanter sur la scène. Margarita, +enfant pleine de candeur et d'innocence, ignorait les dangers de la vie +d'actrice; elle accepta les offres avec empressement, car elle ne +songeait qu'à l'appui qu'elle allait pouvoir prêter à la seule amie +qu'elle eût au monde. J'étais alors avec mon régiment en garnison à +Séville; nous devions surveiller les Maures de ce pays et les écraser à +la première démonstration hostile.</p> + +<p>—Ah! les maudits hérétiques! murmura Calderon d'une voix sourde.</p> + +<p>—Je vis Margarita; je l'aimai et m'en fis aimer. Je quittai Séville +pour obtenir de mon père qu'il consentît à me laisser épouser Margarita. +Mais cette démarche fut inutile; mes prières ne purent fléchir l'orgueil +<span class="pagenum"><a id="Page_202">[202]</a></span>de mon père. Cependant des admirateurs de la jeune cantatrice, que son +talent et sa beauté avaient déjà rendue célèbre, parlèrent d'elle à la +cour, et bientôt, par ordre royal, elle dut quitter Séville pour le +théâtre de Madrid. Une dernière fois je voulus solliciter le duc de +Lerme, et je vins à Madrid en même temps que Margarita. Je suppliai le +cardinal ministre de me confier un emploi qui m'assurât une existence +moins précaire que l'état militaire, où je végétais sans obtenir un +avancement mérité. Je voulais, foulant aux pieds les préjugés de la +naissance et de la fortune, épouser Margarita, sans qui je ne saurais +vivre. Le ministre fut encore plus inexorable que mon père... Mais +j'adorais Margarita, et je lui offris ma main... Eh bien! elle refusa.</p> + +<p>—Pour quels motifs? Craignait-elle de partager votre pauvreté?</p> + +<p>—Ah! vous la calomniez! Non; elle ne voulut pas nuire à mon avenir et +être la cause de mon exil. Le lendemain je reçus un brevet de capitaine +et l'ordre formel de rejoindre immédiatement mon régiment. J'étais +amoureux, mais soldat, et désobéir, c'eût été me déshonorer. D'ailleurs, +mon cœur était plein d'espérance; j'attendais tout de l'avenir: +avancement, honneurs, richesses. Nous jurâmes, Margarita et moi, de nous +aimer toujours, et je partis.</p> + +<p>Nous nous écrivions souvent, et ses dernières lettres me firent +concevoir quelques craintes. Malgré toute sa réserve, je compris qu'elle +regrettait d'être <span class="pagenum"><a id="Page_203">[203]</a></span>actrice, et qu'elle s'effrayait des persécutions +auxquelles l'exposait cette profession. La vieille dame, qui jusqu'alors +lui avait tenu lieu de mère, était mourante, et Margarita, désespérant +de voir s'accomplir notre union, exprima le désir de chercher un refuge +dans un cloître. Enfin, dans une dernière lettre, elle me dit un éternel +adieu. Sa nourrice était morte, et la pauvre Margarita était entrée au +couvent de <i>Sainte-Marie de l'Épée blanche</i>. Vous comprenez mon +désespoir. J'obtins un congé, et je partis en toute hâte pour Madrid; +mais il me fut impossible de voir Margarita. Voici sa dernière lettre, +ajouta-t-il en donnant à Calderon la lettre de la novice; lisez-la, de +grâce.</p> + +<p>Calderon s'abandonnait rarement à des élans de sensibilité; mais la +lettre de Margarita était si touchante, elle exprimait des sentiments si +nobles et si purs, qu'il ne put la lire sans manifester une certaine +émotion. Mais, composant son visage:</p> + +<p>—Don Martin, dit-il avec un sourire amer, vous êtes la dupe des +manœuvres d'une femme. Un jour vous serez désabusé; mais l'expérience +vous coûtera cher. Cependant, si ma position me permet de servir +maintenant vos intérêts, d'adoucir un peu vos peines, disposez de moi. +Je crois qu'il sera facile d'intéresser la reine en votre faveur; je lui +remettrai cette lettre, qui ne peut manquer de faire impression sur le +cœur d'une femme. La reine est patronne du couvent, et par elle nous +sommes sûrs d'obtenir l'ordre de <span class="pagenum"><a id="Page_204">[204]</a></span>rendre à la liberté la jeune novice. +Pourtant ce n'est pas tout: il faut encore que votre famille consente à +ce mariage. Margarita n'est pas noble; mais des lettres patentes du roi +lui donneraient ce qui lui manque de ce côté.</p> + +<p>En vous les accordant, le roi vous pourvoira d'un emploi lucratif et +honorable, et votre père sera bien exigeant s'il ne considère pas de +tels avantages comme un douaire suffisant pour la future épouse. Votre +mérite est grand, et l'on s'accorde à reconnaître que vous portez +dignement le nom de vos ancêtres.</p> + +<p>Quant à moi, je vous vois avec peine arrêté sur le chemin de la fortune, +et j'ai hâte d'aplanir pour vous tous les obstacles. J'avoue que quand +je vous ai vu faire antichambre dans mon palais, j'ai rougi de mon +ingratitude; mais je veux réparer mes torts envers vous. On dit +généralement que je fais un mauvais usage de ma puissance... votre +avancement prouvera le contraire.</p> + +<p>—Cher et généreux Calderon, balbutia Fonseca vivement ému, j'ai +toujours méprisé l'opinion du vulgaire; des envieux seuls peuvent vous +calomnier.</p> + +<p>—Non, répondit Calderon, j'ai mes défauts; mais je possède au moins le +sentiment de la reconnaissance... Venez me voir demain.</p> + + + +<hr /> +<h2>III</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_205">[205]</a></span>Calderon se leva, et le jeune cavalier prit congé de lui.</p> + +<p>—Sur mon âme, se dit Calderon, je m'intéresse à ce brave officier. +Quand j'étais abandonné de tous, que je n'avais plus ni famille ni +patrie, je me souviens qu'il me vint en aide. Comment ai-je pu l'oublier +si longtemps! Il n'est pas de cette race que j'abhorre; le sang maure ne +coule pas dans ses veines. Il n'est pas non plus de ces grands qui +rampent servilement et que je méprise; c'est un homme dont je puis +servir les intérêts sans rougir.</p> + +<p>Il continuait ce monologue, lorsqu'une main invisible souleva la +tapisserie qui masquait une porte dérobée, et livra passage à un jeune +homme qui entra brusquement et vint droit à Calderon.</p> + +<p>—Rodrigues, dit-il, te voilà de retour à Madrid! Je veux t'entretenir +seul un instant; assieds-toi et écoute.</p> + +<p>Calderon s'inclina respectueusement, plaça un large <span class="pagenum"><a id="Page_206">[206]</a></span>fauteuil devant le +nouveau venu et alla s'asseoir à quelque distance sur un tabouret.</p> + +<p>Faisons maintenant connaître au lecteur celui que Calderon recevait avec +tant de déférence. C'était un homme de taille moyenne: son air était +sombre, son visage d'une pâleur livide; il avait le front haut, mais +étroit, le regard profond, rusé, voluptueux et sinistre; sa lèvre +inférieure, un peu forte et dédaigneuse, indiquait que le sang de la +maison d'Autriche coulait dans ses veines. À l'ensemble des traits, on +devinait un descendant de Charles-Quint. Son maintien assez noble et ses +vêtements couverts d'or et de pierreries attestaient que c'était un +personnage du plus haut rang.</p> + +<p>En effet, c'était l'infant d'Espagne, qui venait causer avec Calderon, +son ambitieux favori.</p> + +<p>—Sais-tu bien, Rodrigues, dit le jeune homme, que cette porte secrète +de ton appartement est fort commode? Elle me permet d'éviter les regards +observateurs d'Uzeda, qui cherche toujours à faire sa cour au roi en +espionnant l'héritier du trône. Il le payera tôt ou tard. Il te déteste, +Calderon, et s'il n'affiche pas publiquement sa haine contre toi, c'est +à cause de moi seulement.</p> + +<p>—Que Votre Altesse soit bien persuadée que je n'en veux pas à cet +homme. Il recherche votre faveur; quoi de plus naturel?</p> + +<p>—Eh bien, son espérance sera trompée. Il me fatigue de ses plates et +banales flatteries, et s'imagine que les princes doivent s'occuper des +affaires de l'État. <span class="pagenum"><a id="Page_207">[207]</a></span>Il oublie que nous sommes mortels, et que la +jeunesse est l'âge des plaisirs.</p> + +<p>»Calderon, mon précieux favori, sans toi la vie me serait insupportable; +aussi tu me vois ravi de ton retour, car tu n'as pas d'égal pour +inventer des plaisirs dont on ne se lasse jamais. Eh bien! ne rougis +pas, si l'on te méprise à cause de tes talents, moi, je leur rends +hommage. Par la barbe de mon grand-père, quel joyeux temps que celui où +je serai roi, avec Calderon pour premier ministre!</p> + +<p>Calderon fixa sur le prince un regard inquiet, et ne parut pas tout à +fait convaincu de la sincérité de Son Altesse. Dans ses plus grands +accès de gaieté, le sourire de l'infant Philippe avait encore quelque +chose de faux et de méchant; ses yeux, glauques et profonds, +n'inspiraient aucune confiance. Calderon, dont le génie était infiniment +supérieur à celui du prince, n'avait peut-être pas autant d'astuce et +d'hypocrisie, de froid égoïsme et de corruption raffinée que ce jeune +homme presque imberbe.</p> + +<p>—Mais, ajouta le prince d'un ton affectueux, je viens te faire des +compliments intéressés. Jamais je n'eus plus besoin qu'aujourd'hui de +mettre à l'épreuve tout ce que tu as d'imagination, d'adresse et de +courage; en un mot, Calderon, j'aime!</p> + +<p>—Prince, reprit Calderon en souriant, ce n'est certainement pas votre +premier amour. Combien de fois déjà Votre Altesse m'a tenu le même +langage!</p> + +<p>—Non, répliqua vivement l'infant, jusqu'à ce jour <span class="pagenum"><a id="Page_208">[208]</a></span>je n'ai pas connu le +véritable amour, et je me suis contenté de plaisirs faciles; mais on ne +peut aimer ce qu'on obtient trop aisément. La femme dont je vais te +parler, Calderon, sera une conquête digne de moi, si je parviens à +posséder son cœur.</p> + +<p>»Écoute. Hier, j'étais allé avec la reine entendre la messe à la +chapelle de <i>Sainte-Marie de l'Épée blanche</i>; tu sais que l'abbesse de +ce couvent est protégée par la reine, dont elle a été autrefois dame +d'honneur. Pendant le service divin, nous entendîmes une voix dont les +accents ont porté le trouble dans mon âme!</p> + +<p>»Après la cérémonie, la reine voulut savoir quelle était cette nouvelle +sainte Cécile, et l'abbesse nous apprit que c'était une célèbre +cantatrice, la belle, l'incomparable Margarita. Eh bien, que t'en +semble? lorsqu'une actrice se fait religieuse, pourquoi Philippe et +Calderon ne se feraient-ils pas moines? Mais il faut te dire tout: c'est +moi, moi indigne, qui suis cause de cette merveilleuse conversion.</p> + +<p>»Voici comment: Il y a de par le monde un jeune cavalier nommé don +Martin Fonseca, parent du duc de Lerme; tu le connais. Dernièrement le +duc me dit que son jeune parent était amoureux fou d'une fille de basse +extraction, et qu'il désirait même l'épouser.</p> + +<p>»Ce récit piqua ma curiosité, et je voulus connaître l'objet de cette +belle passion. C'était cette même actrice que j'avais déjà admirée au +théâtre de Madrid. <span class="pagenum"><a id="Page_209">[209]</a></span>J'allai la voir, et je fus frappé de sa beauté, +encore plus enivrante à la ville qu'au théâtre. Je voulus, mais en vain, +obtenir ses faveurs. Comprends-tu cela, Calderon? Je pénétrai de nuit +chez elle. Par saint Jacques! sa vertu triompha de mon audace et de mon +amour. Le lendemain je tâchai de la revoir; mais elle avait quitté sa +demeure, et toutes mes recherches pour découvrir sa retraite furent +infructueuses jusqu'au jour où je retrouvai au couvent l'actrice que +j'avais connue. Pour rester fidèle à Fonseca, elle s'était réfugiée dans +un cloître; mais il faut qu'elle le quitte et qu'elle soit à l'infant +d'Espagne. Voilà mon histoire, et maintenant je compte sur toi!</p> + +<p>—Prince, dit gravement Calderon, vous connaissez les lois espagnoles et +leur rigueur implacable en matière de religion... Je n'oserai...</p> + +<p>—Fi donc! point de faux scrupules... ne crains rien. Je te couvre de ma +personne sacrée et te mets à l'abri de toute atteinte. Prends donc un +air moins sombre. N'as-tu pas aussi ton Armide? Quel est ce billet que +tu tiens? N'est-il pas d'une femme? Ah! ciel et terre! s'écria le prince +en s'emparant de la lettre: Margarita! Oserais-tu bien aimer celle que +j'aime? Parle, traître! mais parle donc!...</p> + +<p>—Votre Altesse, dit Calderon d'un ton digne et respectueux, Votre +Altesse veut-elle m'entendre?... Un jeune homme que j'ai élevé, qui fut +mon premier bienfaiteur, et à qui je dois ce que je suis, brûle de +l'amour le plus pur pour Margarita. Il se nomme don <span class="pagenum"><a id="Page_210">[210]</a></span>Martin Fonseca. Ce +matin, il est venu me prier d'intercéder en sa faveur auprès de ceux qui +s'opposent à cette union avec Margarita. Ah! prince, ne détournez pas +vos regards. Vous ne connaissez pas le mérite de Fonseca: c'est un +officier de la plus haute distinction. Vous ignorez la valeur de pareils +sujets, de ces nobles descendants de la vieille Espagne. Prince, vous +avez un noble cœur. Ne disputez pas cette jeune fille à un illustre +soldat de votre armée, à celui dont l'épée défend votre couronne. +Épargnez une pauvre orpheline; assurez son bonheur, et cet acte +magnanime vous absoudra devant Dieu de bien des plaisirs coupables.</p> + +<p>—C'est toi que j'entends, Rodrigues! répliqua le prince avec un sourire +amer. Valet, tiens-toi à ta place. Lorsque je veux entendre une homélie, +j'envoie chercher mon confesseur; quand je veux satisfaire mes vices, +j'ai recours à toi... Trêve de morale!... Fonseca se consolera; et quand +il saura quel est son rival, il s'inclinera devant lui. Quant à toi, tu +m'aideras dans ce projet.</p> + +<p>—Non, monseigneur, et que Votre Altesse me le pardonne.</p> + +<p>—Tu as dit non, je crois? N'es-tu pas mon favori, l'instrument de mes +plaisirs? Tu me dois ton élévation; veux-tu me devoir ta chute? Ta +fortune trop rapide t'a fait tourner la tête, Calderon, prends garde! +Déjà le roi te soupçonne et n'a plus en toi la même confiance; Uzeda, +ton ennemi, est écouté avec faveur; <span class="pagenum"><a id="Page_211">[211]</a></span>le peuple te déteste, et si je +t'abandonne, c'en est fait de toi!</p> + +<p>Calderon, debout, les bras croisés sur sa poitrine et les yeux pleins +d'éclairs sinistres, restait muet devant le prince. Celui-ci, +interrogeant la physionomie de son favori, parut vouloir sonder ses +pensées.</p> + +<p>Tout à coup il se rapprocha de lui, et dit d'une voix émue:</p> + +<p>—Rodrigues, j'ai été trop vif: tu m'avais rendu fou; mais mon intention +n'était pas de te blesser. Tu es un serviteur fidèle, et je crois à ton +attachement. J'avoue même que, s'il s'agissait d'une affaire ordinaire, +je trouverais ton raisonnement juste, tes scrupules louables, tes +craintes fondées; mais je te répète que j'adore cette jeune fille, +qu'elle est maintenant le rêve de toute ma vie, qu'à tout prix il faut +qu'elle soit à moi! Veux-tu m'abandonner? veux-tu trahir ton prince pour +un officier de fortune?</p> + +<p>—Ah! s'écria Calderon avec une apparence d'émotion vraie, je donnerais +ma vie pour vous, et je sens ce que me reproche ma conscience pour avoir +voulu satisfaire vos moindres caprices. Mais en me prêtant cette fois à +vos désirs, je commettrais une trop lâche perfidie! Don Martin a remis +entre mes mains la vie de sa vie, l'âme de son âme... Prince, si vous me +voyiez traître à l'honneur et à l'amitié, pourriez-vous désormais vous +fier à moi?</p> + +<p>—Traître, dis-tu? Mais n'est-ce pas moi que tu trahis? Ne me suis-je +pas fié à toi? ne m'abandonnes-tu <span class="pagenum"><a id="Page_212">[212]</a></span>pas? ne me sacrifies-tu pas? Au +surplus, comment pourras-tu servir ce Fonseca? comment prétends-tu +délivrer la jeune novice?</p> + +<p>—Avec un ordre de la cour. Votre royale mère...</p> + +<p>—Il suffit! cria le prince en fureur. Va donc! tu ne tarderas pas à te +repentir.</p> + +<p>Cela dit, Philippe se précipita vers la porte.</p> + +<p>Calderon effrayé voulut le retenir; mais le prince lui tourna +dédaigneusement le dos et sortit de l'appartement.</p> + + + +<hr /> +<h2>IV</h2> + + +<p>À peine le prince fut-il sorti, qu'un vieillard portant le costume +ecclésiastique entra dans le cabinet de Calderon.</p> + +<p>—Êtes-vous libre, mon fils? demanda le vieux prêtre.</p> + +<p>—Oui, mon père, venez, car j'ai besoin de votre présence et de vos +conseils. Il ne m'arrive pas souvent de flotter irrésolu entre deux +sentiments opposés, celui de l'intérêt et celui de la conscience. Eh +bien, je suis placé dans un de ces rares dilemmes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_213">[213]</a></span>Calderon raconta sa double entrevue avec Fonseca et avec le prince.</p> + +<p>—Vous voyez, dit-il, l'étrange perplexité dans laquelle je me trouve: +d'un côté, j'ai des devoirs à remplir envers Fonseca, j'ai engagé ma +parole; il est mon bienfaiteur, mon ami; il a été mon pupille; et +l'infant d'Espagne veut que je l'aide à séduire la fiancée de ce jeune +homme! Ce n'est pas tout: le prince veut encore me faire participer à +l'enlèvement d'une novice!... Consommer un rapt, et dans quel lieu, +juste ciel! dans un couvent! D'autre part, si je refuse, j'encours la +vengeance du prince, et lorsque j'ai déjà presque perdu la faveur du roi +pour avoir voulu conserver celle de l'héritier du trône. L'infant, +irrité contre moi, encouragera les efforts de mes ennemis; en un mot, +toute la cour se liguera pour précipiter ma ruine.</p> + +<p>—Vous êtes, en effet, soumis à une terrible épreuve, dit gravement le +moine, et je conçois vos craintes...</p> + +<p>—Moi craindre! moi, Aliaga! répliqua Calderon avec un rire méprisant; +l'ambition véritable a-t-elle jamais connu la crainte? mais ma +conscience se révolte.</p> + +<p>—Mon fils, répondit Aliaga, quand, nous autres prêtres, nous nous +sentons assez puissants pour dominer les rois et fouler leur couronne +sous nos pieds, tous les grands de la terre ne sont dans nos mains que +des instruments destinés à défendre les intérêts sacrés de la religion. +C'est dans ce but que Dieu a voulu que je devinsse le confesseur du roi +Philippe. Si alors je te prêtai mon appui, si j'attirai sur toi les +faveurs du <span class="pagenum"><a id="Page_214">[214]</a></span>monarque, c'est que je reconnus que tu étais doué de +l'intelligence et de la volonté que les chefs de notre ordre exigent des +hommes qu'ils veulent attacher à leur cause. Je te savais brave, habile, +ambitieux; je savais que ta volonté forte briserait tous les obstacles +qui entravaient ta marche. Tu te souviens du jour de notre rencontre. Il +y a quinze ans de cela; c'était dans la vallée du Xenil. Je te vis +plonger tes mains dans le sang de ton ennemi; tes lèvres, crispées par +la fureur, s'ouvrirent pour exhaler un cri de joie sauvage. Souillé d'un +meurtre, tu allais fuir ta patrie, lorsque moi, seul possesseur de ton +secret, je me présentai devant toi, je t'interrogeai. En te voyant +calme, froid et maître de ta raison: «Voici, me suis-je dit, un homme +qui serait pour notre ordre un précieux auxiliaire.»</p> + +<p>Le moine s'arrêta. Calderon ne l'écoutait pas; son visage était livide; +il tenait ses yeux fermés; sa poitrine, gonflée de soupirs, se soulevait +violemment.</p> + +<p>—Terrible souvenir! murmura-t-il, fatal amour! Ô Inez! Inez!</p> + +<p>—Calme-toi, mon fils, je n'ai pas voulu retourner le poignard dans la +plaie.</p> + +<p>—Qui parle? s'écria Calderon en frissonnant. Ah! le moine! le moine! Je +croyais entendre la voix de la mort. Continue, moine, continue; +parle-moi des intrigues de ton ordre, de l'inquisition et des tortures +qu'elle a inventées; dis-moi quelque chose qui puisse me faire oublier +le passé.</p> + +<p>—Non, écoute-moi, Calderon, je veux te révéler <span class="pagenum"><a id="Page_215">[215]</a></span>l'avenir qui t'attend. +Je te disais qu'un soir je te rencontrai, couvert du sang de ton ennemi. +Tu allais fuir lorsque je te saisis par le bras: «Ta vie est en mon +pouvoir!» m'écriai-je. Ton mépris pour mes menaces, ton dégoût de la +vie, me firent penser que le ciel t'avait fait naître pour servir les +intérêts de notre ordre et de la religion. Je te mis en sûreté, et tu ne +tardas pas à te vouer à notre cause. Plus tard, je te fis nommer +précepteur du jeune Fonseca, alors héritier d'une grande fortune. Le +second mariage de son oncle et l'enfant que lui donna sa nouvelle femme +détruisirent les avantages que notre ordre devait attendre de ta +position auprès de ton élève. Mais tout ne fut pas perdu: Fonseca te +présenta au duc de Lerme, son parent; je venais d'être nommé confesseur +du roi, et je jugeai qu'il était temps de faire arriver dans tes mains +les rênes du gouvernement. L'âge avait mûri ton génie, et la haine +implacable dont tu étais animé contre les Maures me fit voir en toi +l'homme que Dieu suscitait pour chasser d'Espagne cette race maudite. +Bref, je devins ton bienfaiteur, et tu ne fus pas ingrat. Tu as lavé ton +sang dans le sang des hérétiques; tu n'as plus rien à craindre de la +justice des hommes. Qui pourrait retrouver dans Rodrigues Calderon, +marquis de Siete-Iglesias, l'étudiant de Salamanque, l'assassin de +Rodrigues Nunez? Ne frémis donc plus au souvenir d'un passé qui n'est +plus qu'un rêve dans ta vie... Songe à l'avenir: il s'ouvre radieux pour +toi si nous marchons toujours ensemble! Osons tout pour arriver au but. +Et <span class="pagenum"><a id="Page_216">[216]</a></span>d'abord il faut que le futur monarque d'Espagne devienne entre nos +mains un instrument docile. Tu le tiendras captif dans les liens du +plaisir, tandis que nous dominerons par le fanatisme son esprit +superstitieux. Le jour où Philippe IV montera sur le trône sera un jour +de triomphe pour l'inquisition et tous les fidèles de la chrétienté. +L'inquisition doit être notre grande épée, et la postérité verra en nous +les apôtres de la foi catholique. Dans une telle entreprise, doit-on se +laisser arrêter par des scrupules vulgaires? Non! et, pour obéir à un +mouvement généreux, ne t'expose pas à perdre ton empire sur les sens et +l'esprit du voluptueux Philippe. Avant tout, sauve ton autorité, car +c'est à elle que se rattachent les espérances de ceux qui ont fait de +l'intelligence un sceptre.</p> + +<p>—Ton enthousiasme et ton fanatisme t'aveuglent, Aliaga, répondit +froidement Calderon. Je te l'ai déjà dit, tes grands desseins ne peuvent +réussir. Laisse le monde se sauver lui-même. Cependant ne crains rien de +moi; mes idées s'identifient avec celles de ton ordre; ma vie même vous +appartient, et je ne trahirai pas votre cause. Quant à vos prudents +avis, je les mériterai. Mais voici l'heure du conseil, permettez-moi de +vous quitter.</p> + +<p>Et Calderon rentra dans les appartements intérieurs.</p> + + + +<hr /> +<h2>V</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_217">[217]</a></span>Devant une table couverte de papiers étaient assis le roi d'Espagne et +Calderon.</p> + +<p>Philippe III était sombre, grave et taciturne. Rien dans son extérieur +ni dans ses relations avec son ministre n'eût pu indiquer, même au +plus fin observateur, si Calderon était en disgrâce ou en faveur +auprès du monarque.</p> + +<p>Philippe avait reçu une éducation monacale; l'astuce et l'hypocrisie, +nécessités d'une politique despotique, s'alliaient en lui au fanatisme +religieux.</p> + +<p>Le plus profond silence régnait dans l'appartement; il n'était +interrompu que par les brèves remarques du roi et les explications du +ministre. Quand ce dernier eut terminé son travail, le roi dit en +lançant à Calderon un regard furtif:</p> + +<p>—L'infant me quittait quand vous êtes entré; l'avez-vous vu depuis +votre retour?</p> + +<p>—Oui, sire, il m'a honoré d'une visite ce matin.</p> + +<p>—Et de quoi vous êtes-vous entretenus?... d'affaires d'État?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_218">[218]</a></span>—Votre Majesté sait que son humble secrétaire ne parle qu'avec elle +d'affaires politiques.</p> + +<p>—Le prince a été votre protecteur, Rodrigues!</p> + +<p>—N'est-ce pas Sa Majesté elle-même qui m'a ordonné de rechercher sa +protection?</p> + +<p>—Oui, c'est moi. Heureux le monarque dont le serviteur fidèle est le +confident de l'héritier du trône!</p> + +<p>—Sans doute, et si le prince pouvait avoir une pensée contraire aux +intérêts de Votre Majesté, j'essayerais de la faire disparaître de son +esprit, sinon je vous la révélerais; mais Dieu a béni Votre Majesté en +lui donnant un fils soumis et reconnaissant.</p> + +<p>—Je le crois; l'amour des plaisirs éteint en lui l'ambition. Je ne suis +pas, d'ailleurs, un père trop sévère; conservez sa faveur, Rodrigues; +mais n'avez-vous rien fait qui puisse l'offenser?</p> + +<p>—Non, sire, je ne pense pas avoir encouru une telle disgrâce.</p> + +<p>—Cependant il ne fait plus de toi le même éloge. Je te le dis dans ton +intérêt: tu ne peux me servir qu'à la condition d'être l'ami de ceux +dont l'affection est douteuse pour moi.</p> + +<p>—Sire, les courtisans qui approchent votre fils cherchent à me +déconsidérer dans son esprit, afin de gagner sa confiance, et leurs +calomnies finissent par m'atteindre.</p> + +<p>—Qu'importe ce qu'ils disent de toi! Le peuple et les courtisans font +rarement l'éloge des ministres <span class="pagenum"><a id="Page_219">[219]</a></span>fidèles. Mais, je te le répète, ne perds +pas la faveur du prince.</p> + +<p>Calderon s'inclina profondément et sortit.</p> + +<p>En traversant les appartements du palais, il aperçut dans l'embrasure +d'une fenêtre son ennemi juré, le duc d'Uzeda, causant familièrement +avec le jeune prince.</p> + +<p>Au même instant le duc de Lerme entra par la porte opposée.</p> + +<p>Ce dernier fut désagréablement surpris de voir régner entre son fils et +le prince une intimité que tous ses efforts n'avaient pu empêcher.</p> + +<p>Il fit rapidement à Calderon un signe d'intelligence, et, sans être +aperçu de son fils, il sortit par la porte même qui lui avait donné +entrée.</p> + +<p>Calderon suivit le duc, et ils pénétrèrent dans une chambre dont ce +dernier ferma soigneusement la porte.</p> + +<p>—Rodrigues, dit-il, que signifie cela? d'où vient cette liaison de +mauvais augure?</p> + +<p>—Votre Éminence sait que j'arrive de Lisbonne; cette liaison est encore +une énigme pour moi.</p> + +<p>—Il faut en pénétrer la cause, mon bon Rodrigues. Le prince détestait +Uzeda; il faut réveiller en lui les mêmes sentiments, sans cela nous +sommes perdus.</p> + +<p>—Non pas, s'écria fièrement Calderon; je suis secrétaire du roi, et +j'ai des droits à la reconnaissance et à la protection de Sa Majesté.</p> + +<p>—Ne t'abuse pas, dit le duc en souriant. Le roi n'a <span class="pagenum"><a id="Page_220">[220]</a></span>pas longtemps à +vivre... je le tiens de son médecin. Sache donc qu'un complot formidable +a été formé contre toi. Sans son confesseur et moi, Philippe t'eût déjà +sacrifié à la colère du peuple et des courtisans. C'est ton influence +sur l'infant qui te sert d'égide. Fais donc en sorte que le duc d'Uzeda +n'obtienne jamais l'amitié du prince.</p> + +<p>Calderon fit un geste d'assentiment, et le duc entra dans le cabinet du +roi.</p> + +<p>—Insensé que j'étais, se dit Calderon, moi qui croyais avoir encore une +conscience!... Quoi! je serais supplanté par un Uzeda? Non, il n'en sera +pas ainsi!</p> + +<p>Le lendemain, le marquis de Siete-Iglesias se présenta au lever du +prince. L'infant jeta sur Rodrigues un regard sévère, lui tourna +brusquement le dos... et il affecta de causer amicalement avec Gonzalez +de Léon, un des ennemis de Rodrigues. On vit alors les courtisans, +naguère si humbles et si rampants devant Calderon, s'en éloigner +prudemment. Mais ce n'était que le commencement de sa disgrâce. Uzeda +parut bientôt: l'infant courut à lui, et un instant après on les vit +entrer ensemble dans le cabinet particulier du prince.</p> + +<p>—L'étoile de Calderon pâlit,—se dirent les courtisans.</p> + +<p>Mais l'orgueilleux ministre ne fut pas de cet avis; un sourire de +triomphe ne quitta pas ses lèvres, et ses joues pâles se colorèrent +d'une vive rougeur quand il fendit la foule pour monter dans sa voiture +et retourner à son palais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_221">[221]</a></span>À peine Calderon s'était-il retiré dans son cabinet, que Fonseca, +fidèle au rendez-vous, se faisait annoncer.</p> + +<p>—Eh bien, Rodrigues, avons-nous de bonnes nouvelles?</p> + +<p>Calderon hocha tristement la tête.</p> + +<p>—Mon cher pupille, dit-il d'un ton plein de cordialité, nul espoir ne +vous reste; oubliez un vain rêve; retournez à l'armée. Je puis vous +assurer de l'avancement, un grade magnifique, mais il n'est pas en mon +pouvoir de vous faire obtenir la main de Margarita.</p> + +<p>—Et pourquoi? s'écria Fonseca pâle d'émotion; d'où vient un changement +si soudain? Est-ce que la reine?...</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vue; mais le roi s'est formellement prononcé à l'égard +de la jeune novice. L'inquisition est du même avis; l'Église crie au +scandale: elle se plaint de la perte de son autorité; personne n'ose +intercéder en faveur de Margarita.</p> + +<p>—Ainsi, Rodrigues, il n'y a plus d'espoir?</p> + +<p>—Non; ne songez plus maintenant qu'à la glorieuse vie des camps. Tâchez +d'oublier Margarita.</p> + +<p>—Jamais! s'écria le jeune homme. Quoi! j'aurais mainte fois versé mon +sang pour le service du prince, et je ne pourrais pas obtenir une faveur +qu'il lui était si facile de m'accorder? Puisqu'il en est ainsi, je +brise mon épée! Mais, crois-le bien, Calderon, je ne renonce pas à mon +projet. Margarita ne restera pas enterrée dans son tombeau vivante; je +saurai braver les espions du saint-office et pénétrer dans le cloître; +j'enlèverai <span class="pagenum"><a id="Page_222">[222]</a></span>la femme que j'aime, et j'irai avec elle dans un pays +étranger chercher le bonheur qu'on me refuse en Espagne. Je ne crains ni +l'exil ni la pauvreté, et je ne demande au ciel que ma maîtresse: +j'obtiendrai le reste avec mon épée.</p> + +<p>—Ainsi, vous persistez à vouloir enlever Margarita? dit Calderon d'un +ton distrait: après tout, c'est peut-être le plus sage si vous vous y +prenez adroitement et avec les précautions nécessaires. Mais avez-vous +le moyen de voir Margarita?</p> + +<p>—Oui, hier je suis allé au couvent, et, comme la chapelle est une des +curiosités de Madrid, j'ai pu y pénétrer sans exciter le moindre +soupçon. Le hasard m'a servi, et j'ai reconnu dans le portier un ancien +serviteur de mon père. C'est un vieux soldat dégoûté de sa nouvelle +profession, et qui consent à me suivre. Il doit remettre une lettre à +Margarita, et j'aurai la réponse aujourd'hui même.</p> + +<p>—Don Martin, que le ciel vous protége! je vous aiderai de tout mon +pouvoir, répliqua Calderon en faisant un signe d'adieu au jeune homme, +qui s'éloignait sans remarquer le trouble et la pâleur de Rodrigues.</p> + + + +<hr /> +<h2>VI</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_223">[223]</a></span>Le lendemain, au grand désappointement des courtisans, l'infant +d'Espagne et Calderon se promenèrent ensemble au Prado, et Rodrigues +accompagna encore le prince au théâtre. Son influence sur l'héritier du +trône paraissait plus grande que jamais.</p> + +<p>Cette rupture, suivie d'une réconciliation si prompte, était une énigme +pour tous. Les uns l'attribuaient à un caprice du prince, les autres +soutenaient que c'était une comédie imaginée par l'astucieux Calderon +pour humilier le duc d'Uzeda, qui ne s'était réchauffé un instant aux +rayons du soleil levant que pour être plongé ensuite, aux yeux de tous, +dans la plus complète obscurité.</p> + +<p>Cependant Fonseca réussissait au delà de ses espérances. La pauvre +Margarita, qui avait quitté un monde qu'elle aimait pour la solitude +glaciale du cloître, fut bientôt dégoûtée de la vie monotone du couvent. +Sa seule consolation était de penser qu'elle n'était entrée dans cet +asile désolé que pour rester fidèle à Fonseca <span class="pagenum"><a id="Page_224">[224]</a></span>et échapper aux +poursuites dangereuses de l'infant d'Espagne. En mourant, sa vieille +nourrice avait révélé un grand secret à Margarita, puis elle lui avait +remis une lettre écrite de la main de sa mère. Cette lettre avait fait +verser bien des larmes à la jeune fille, et lui avait appris ce qu'il y +a parfois de force, de constance, de tristesses et d'angoisses dans +l'amour d'une femme. Un affreux pressentiment s'était emparé de +Margarita; elle crut que la fatale destinée de sa mère projetait une +ombre sur sa propre existence, et cette pensée lui avait fait rechercher +la paix du cloître.</p> + +<p>Quand, par l'entremise du portier, la jeune fille reçut la lettre de +Fonseca, lettre où respirait la passion la plus profonde, la plus vraie, +elle ressentit une grande émotion. La nature reprit ses droits, et le +cœur de Margarita se rouvrit aux plus doux sentiments. La novice +n'avait pas encore prononcé les vœux terribles qui devaient à jamais +la retrancher du monde. Elle pouvait donc être à l'homme qu'elle aimait. +La jeune fille répondit à Fonseca; elle lui parla des dangers auxquels +il s'exposait; mais chaque mot de cette lettre était dicté par l'amour +et devait ranimer l'espoir du jeune homme. Cédant à son propre cœur +et aux sollicitations de son amant, Margarita consentit à fuir le +couvent, et à fuir avec Fonseca.</p> + +<p>Dans la soirée, le jeune officier vint trouver Calderon. Le marquis +était descendu dans les jardins de son palais. La lune projetait ses +pâles lueurs à travers les allées d'orangers et de grenadiers; on voyait +ses <span class="pagenum"><a id="Page_225">[225]</a></span>blancs rayons se jouer en nappe argentée sur le marbre des statues +qui peuplaient cette délicieuse retraite. L'air doux et tiède n'était +troublé que par les murmures des fontaines, dont les jets d'eau, +éparpillés par la brise, retombaient en pluie scintillante. Au-dessus de +ces jardins régnait une terrasse immense d'où l'on voyait dans le +lointain se dessiner les sombres monuments de Madrid et les dômes de ses +églises.</p> + +<p>Sur cette terrasse, Calderon, debout, appuyé contre le tronc d'un aloès +gigantesque qui l'enveloppait de son ombre, était plongé dans une sombre +rêverie.</p> + +<p>—D'où vient que je frissonne? dit-il à demi-voix. Ah! c'est à cette +heure fatale que j'appris que je venais d'être déshonoré par un lâche; +c'est à ce moment que je l'ai tué! Et depuis ce jour, quelle révolution +dans ma vie! Le crime m'a porté au faîte des honneurs! Et pourtant, +comme elle était paisible et heureuse, cette vie d'études à Salamanque! +Alors j'avais foi en <i>elle</i>; je me laissais guider par la flamme de ses +yeux, dans lesquels je lisais ma destinée, comme l'astrologue lit dans +les étoiles du ciel; mais l'âge d'or n'a duré qu'un jour: le paradis +s'est changé en enfer!</p> + +<p>Le bruit des pas rapides de Fonseca arracha Calderon à sa rêverie. Il se +retourna brusquement. Il fit un effort suprême pour composer son visage +et en effacer toute trace d'émotion. Quand Fonseca parut devant lui, la +figure de don Rodrigues était calme et sereine.</p> + +<p>—Réjouissons-nous, cher Rodrigues! Elle consent enfin, et je viens +réclamer l'appui que vous m'avez promis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_226">[226]</a></span>—Et le portier du couvent, est-ce un homme auquel on puisse se fier?</p> + +<p>—Comme à moi-même.</p> + +<p>—Avez-vous une clef pour ouvrir la porte de la chapelle?</p> + +<p>—La voici; Margarita doit se cacher dans un confessionnal après la +prière du soir.</p> + +<p>—Bien, tâchez de remplir convenablement votre rôle; voici comment je me +suis acquitté du mien: Je connais dans un des faubourgs de Madrid, sur +la route de Fuencarras, une maison isolée. Le propriétaire est de mes +amis. Des chevaux et des déguisements seront mis par lui à votre +disposition. Un de mes secrétaires vous remettra un passe-port. Demain +je serai informé le premier de l'enlèvement de la novice, et je ferai en +sorte de dépister ceux qu'on mettra à sa poursuite. N'ai-je pas tout +bien arrangé, cher Fonseca?</p> + +<p>—Vous êtes notre ange gardien! s'écria don Martin avec enthousiasme. +Demain, à minuit, nous irons à la maison que vous venez de m'indiquer.</p> + +<p>Fonseca quitta le palais le cœur plein de joie; mais, au détour de la +rue, six hommes appostés depuis les premières heures de la soirée se +précipitèrent pour lui barrer le passage.</p> + +<p>—C'est à don Martin Fonseca que j'ai l'honneur de parler? dit le chef +de la bande.</p> + +<p>—À lui-même.</p> + +<p>—Au nom du roi, je vous arrête!</p> + +<p>—Vous m'arrêtez? et pourquoi? qu'ai-je fait?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_227">[227]</a></span>—Voici le mandat signé de Son Éminence le duc de Lerme. On vous accuse +de désertion.</p> + +<p>—Tu mens, misérable! le général m'a permis de quitter le camp.</p> + +<p>—Que nous importe? suivez-nous.</p> + +<p>Fonseca, naturellement bouillant et impétueux, ne put calculer +froidement les suites de sa résistance. L'arrêter, l'emprisonner la +veille du jour où il devait délivrer Margarita!</p> + +<p>Un pareil malheur le plongeait dans un désespoir qui faisait disparaître +à ses yeux toute autre considération. Il tira son épée, renversa +l'alguazil qui s'opposait à son passage; mais les alguazils cernèrent le +jeune officier et le choc des épées se fit entendre. Soudain, la rue, +qui n'était que faiblement éclairée par la lune, fut inondée de lumière.</p> + +<p>Des laquais portant des torches arrivèrent en foule en criant:</p> + +<p>—Place au noble marquis de Siete-Iglesias!</p> + +<p>À ce nom, Fonseca laissa tomber son arme, et les alguazils firent place.</p> + +<p>Un homme au visage pâle, aux yeux étincelants, parut au milieu du +groupe: c'était Calderon.</p> + +<p>—Pourquoi tout ce bruit à pareille heure? dit sévèrement le ministre.</p> + +<p>—Rodrigues, cria Fonseca, je suis heureux de votre arrivée. Ces +misérables ont osé porter la main sur un officier espagnol, en se disant +porteurs d'un ordre du duc de Lerme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_228">[228]</a></span>—Avez-vous en effet un mandat d'arrêt contre ce gentilhomme? demanda +Calderon au chef des alguazils.</p> + +<p>Celui-ci présenta l'ordre dont il était porteur.</p> + +<p>Calderon le lut lentement, le rendit à l'alguazil, et puis, prenant à +part Fonseca:</p> + +<p>—Êtes-vous fou? lui dit-il à voix basse, croyez-vous pouvoir résister +aux lois? Si je n'étais arrivé à propos, pour un mince délit dont on +vous accuse, vous alliez commettre un crime capital. Suivez ces gens, ne +craignez rien. Je verrai le duc et j'obtiendrai votre mise en liberté. +Demain, nous irons ensemble au rendez-vous convenu.</p> + +<p>Fonseca, le cœur gonflé de rage, allait répliquer; mais Rodrigues se +hâta de lui imposer silence. Le ministre se tourna ensuite vers les +alguazils.</p> + +<p>—Il y a ici, dit-il, une erreur qui sera réparée demain. Traitez ce +gentilhomme avec le respect et la considération dus à sa naissance et à +son mérite. Allez, don Martin, ajouta-t-il à voix basse, allez, sinon +Margarita est à jamais perdue pour vous.</p> + +<p>Vaincu par cette menace, Fonseca remit son épée dans le fourreau et +suivit les alguazils en gardant un morne silence.</p> + +<p>Calderon, immobile et absorbé dans ses réflexions, les laissa froidement +s'éloigner. Bientôt, chassant une pensée importune, il donna ordre à ses +gens de le précéder, puis il remonta dans sa voiture et se fit conduire +chez le prince d'Espagne.</p> + + + +<hr /> +<h2>VII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_229">[229]</a></span>Le lendemain, à midi, Calderon vint voir Fonseca dans sa prison. Le +jeune officier était assis près d'une fenêtre qui s'ouvrait sur une cour +sombre et spacieuse. Sa physionomie trahissait un violent désespoir.</p> + +<p>Il se leva dès qu'il vit entrer Calderon.</p> + +<p>—Enfin, s'écria-t-il, vous venez me rendre à la liberté? Vous en avez +l'ordre sur vous?</p> + +<p>—Pas encore, mon cher Fonseca; mais soyez sans inquiétude, j'ai vu le +duc. Le motif de votre arrestation est tel que je le soupçonnais: +quelques paroles imprudentes que vous avez laissé échapper. Vous avez +trahi dans ces paroles la résolution de ne jamais renoncer à Margarita. +Le duc de Lerme ne veut pas de cette mésalliance. Votre captivité se +prolongera si vous ne prenez pas l'engagement solennel de laisser +Margarita prendre le voile.</p> + +<p>Fonseca, que ces paroles faillirent rendre fou, regarda Calderon avec +des yeux hagards. Calderon continua:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_230">[230]</a></span>—Cependant il ne faut désespérer de rien. Patience! le duc finira +peut-être par se laisser fléchir, et d'ailleurs je me sens le courage, +pour servir vos intérêts, d'appeler de la sentence du duc au roi +lui-même.</p> + +<p>—Et ce soir elle m'attend! s'écria le jeune homme; ce soir elle devait +être libre!</p> + +<p>—On lui dira ce qui est arrivé; nous avons des intelligences dans la +place.</p> + +<p>—Retirez-vous, faux ami, ministre sans pouvoir! Sont-ce là vos +promesses de me venir en aide? Mais je ferai connaître à Sa Majesté +elle-même le malheur qui m'accable. Je verrai si Philippe ni réserve un +pareil traitement aux défenseurs de sa couronne. Don Rodrigues, +voulez-vous porter une lettre à votre maître? Ce service est le seul que +je réclame de vous.</p> + +<p>—Non, Fonseca, je ne veux pas vous perdre. Cette lettre, le roi la +montrerait au duc de Lerme. Ce n'est pas ainsi que les hommes sensés +doivent supporter l'infortune: serais-je aujourd'hui ministre si, à +chaque revers qui m'accablait, j'eusse agi sans réflexion et comme un +homme en délire? Voyons, examinons ce qui nous reste à faire.</p> + +<p>—Avant ce soir je prétends être libre, sinon je ne veux rien entendre.</p> + +<p>—Écoutez... une idée me frappe! on veut, pour vous rendre la liberté, +que vous renonciez à Margarita. Mais qu'arriverait-il si le duc de Lerme +pouvait croire que c'est la novice qui vous abandonne; si, par exemple, +elle s'échappait du couvent, comme cela est convenu, <span class="pagenum"><a id="Page_231">[231]</a></span>et qu'on parvînt à +persuader au duc qu'elle s'est fait enlever par un autre que vous.</p> + +<p>—Ah! pas un mot de plus!</p> + +<p>—Pourquoi? Mais pesez donc tous les avantages d'un pareil stratagème. +Il vous sauvera tous deux; si elle s'échappe seule, le duc n'aura aucun +intérêt à la poursuivre; elle pourra en sûreté gagner la France, et +courra mille fois moins de dangers que si elle fuyait avec vous, qui +occupez dans l'État un rang considérable. L'inquisition, qui déteste la +noblesse, vous accuserait de sacrilége; votre captivité éloignera tout +soupçon de complicité avec Margarita, et le projet que vous avez formé +réussira mieux qui si vous l'exécutiez personnellement. Le duc de Lerme, +qui croira que dans votre cœur le ressentiment a tué l'amour, vous +rendra la liberté, et vous rejoindrez Margarita.</p> + +<p>—Mais, dit Fonseca, frappé par le raisonnement de Rodrigues, qui donc +prendra ma place auprès de Margarita? Qui donc l'enlèvera du couvent?</p> + +<p>—Ne ferais-je pas cela pour vous? dit Calderon en souriant. J'emmènerai +Margarita au rendez-vous indiqué: elle y restera cachée jusqu'au jour où +le saint-office cessera ses poursuites. Puis je la ferai conduire au +lieu qu'il vous plaira de désigner.</p> + +<p>—Et vous croyez que Margarita consentira à suivre un étranger? Non, +c'est impossible, je n'approuve pas ce projet!</p> + +<p>—Eh bien, à parler franchement, il ne me sourit pas davantage, répliqua +froidement Calderon; les dangers <span class="pagenum"><a id="Page_232">[232]</a></span>que je me proposais de courir pour +vous sont trop imminents. Je ne vous aurais pas fait cette offre, +Fonseca, si je n'y eusse été poussé par la pensée que voici: si le duc +de Lerme allait voir la jeune novice, s'il l'effrayait par ses menaces, +s'il décidait l'abbesse à abréger le noviciat, la jeune fille serait à +jamais perdue pour vous.</p> + +<p>—Ils ne le feront pas! ils ne l'oseront pas!</p> + +<p>—L'orgueil fait tout oser! Cherchez un autre plan!... Comptez-vous +pouvoir vous évader d'ici? C'est impossible: il faut donc vous fier à +moi.</p> + +<p>Fonseca, sans répondre, fit plusieurs fois le tour de l'appartement. +Puis il s'arrêta en face du ministre.</p> + +<p>—Calderon, dit-il, je n'ai pas la liberté du choix, il faut donc que je +me fie à votre amitié: je vais écrire à Margarita.</p> + +<p>En remettant la lettre à Calderon, le jeune homme se détourna pour ne +pas lui laisser voir son agitation.</p> + +<p>Calderon était profondément ému, sa main trembla en saisissant la +lettre.</p> + +<p>—N'oubliez pas, dit Fonseca, que je remets ma vie entre vos mains.</p> + +<p>Rodrigues, sans répondre, ouvrit la porte pour sortir.</p> + +<p>—Arrêtez! reprit Fonseca. J'oubliais une chose essentielle... Voici la +clef de la chapelle, le mot d'ordre pour le portier est <i>Grenade</i>. Mais, +j'y pense, il s'attendait à me suivre avec Margarita.</p> + +<p>—J'arrangerai cela. Adieu! Demain vous apprendrez que tout a réussi. +Jusque-là soyez calme et gardez-vous de commettre la plus légère +imprudence.</p> + + + +<hr /> +<h2>VIII</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_233">[233]</a></span>Minuit venait de sonner à la chapelle du couvent. Le long des murs +sombres du vieil édifice s'avança lentement un homme de haute taille, +enveloppé d'un manteau; le bruit de ses pas éveilla de longs échos dans +le lieu saint; puis d'un confessionnal sortit une blanche forme de +femme, et une douce voix murmura:</p> + +<p>—Est-ce toi, Fonseca?</p> + +<p>—Venez, répondit-on à voix basse.</p> + +<p>Cette voix, qui lui était inconnue, fit reculer Margarita toute +tremblante; mais l'homme la saisit par le bras et l'entraîna rapidement +hors de la chapelle. Au dehors, le portier les attendait; il tenait un +manteau qu'il jeta sur les épaules de la novice. L'étranger fit avancer +une voiture, Margarita y monta avec lui, et les chevaux partirent ventre +à terre.</p> + +<p>Interdite et à moitié morte de frayeur, la novice ne comprit d'abord +rien à ce qui se passait. Quand elle eut repris ses sens, elle se vit +seule avec un inconnu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_234">[234]</a></span>—Où me conduisez-vous? demanda-t-elle. Où est Fonseca?</p> + +<p>—Ne soyez pas étonnée, senora, si don Martin n'est pas à vos côtés; il +m'a remis une lettre que dans un instant vous pourrez lire, et alors +vous saurez tout.</p> + +<p>La voiture s'arrêta devant une maison isolée. Calderon descendit et +frappa deux coups à la porte. Un vieillard, qu'à sa barbe pointue et à +ses traits anguleux on reconnaissait pour un fils d'Israël, vint ouvrir +aussitôt.</p> + +<p>Calderon lui dit quelques mots à voix basse; puis, avec une grande +politesse, il aida Margarita à descendre. Il la conduisit, par un +escalier rapide et sombre, dans une chambre richement meublée. Dans tous +les angles de cette pièce, des candélabres d'argent massif étincelaient +sur des piédestaux de marbre blanc. Au milieu de l'appartement était +dressée une table couverte de vins exquis et de fruits les plus rares. +Le luxe de cette chambre contrastait étrangement avec l'extérieur +délabré de la maison et l'aspect du juif ignoble et dégoûtant qui en +était le gardien.</p> + +<p>Calderon donna à la novice la lettre de Fonseca.</p> + +<p>La jeune fille la lut avidement.</p> + +<p>Pendant cette lecture, Rodrigues tint constamment sur elle son œil +inquiet et fixe.</p> + +<p>Rodrigues avait résolu de se prêter aux désirs du prince, car sa fortune +dépendait de sa complaisance; mais son intention n'était pas de +sacrifier entièrement Fonseca.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_235">[235]</a></span>Plein de mépris pour l'espèce humaine, ne voyant partout que fourberies +et trahisons, Calderon n'était pas convaincu, comme l'était Fonseca, que +l'ancienne actrice fût un ange de vertu et de dévouement.</p> + +<p>Il voulait savoir si elle résisterait aux manœuvres hardies et aux +offres séduisantes de l'infant d'Espagne; si elle succombait, il +conservait les grâces du prince et l'amitié de Fonseca, en lui prouvant +que Margarita était indigne de son amour. Mais si la jeune fille +résistait à l'infant, il était fermement décidé à la faire échapper et à +protéger sa fuite, sans pouvoir être accusé par le prince de complicité. +C'est ainsi que Calderon conciliait deux choses fort opposées: la +conscience et l'ambition.</p> + +<p>Mais, tandis que ses regards étaient fixés sur Margarita, d'étranges +pressentiments l'assaillirent; son cœur, plein des souvenirs du +passé, battit précipitamment dans sa poitrine. L'innocence et la grâce +exquise de la jeune novice, ses formes délicates et presque aériennes, +tout, en un mot, semblait lui faire un reproche de sa trahison et +éveiller dans son âme une profonde pitié.</p> + +<p>La lecture de la lettre de Fonseca redoubla les angoisses secrètes de la +jeune fille. Elle se tourna vers Calderon; l'aspect et les traits de cet +homme la frappèrent.</p> + +<p>Il venait d'ôter son manteau et son chapeau.</p> + +<p>Leurs regards se rencontrèrent. Soudain Margarita, qui semblait +anéantie, tressaillit et poussa un cri perçant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_236">[236]</a></span>—Calderon! s'écria-t-elle, don Rodrigues Calderon! Est-ce votre nom? +n'en avez-vous jamais eu d'autre?</p> + +<p>À peine eut-elle prononcé ces mots, qu'elle s'approcha de lui toute +tremblante.</p> + +<p>—Calderon est mon nom, balbutia le marquis d'une voix émue.</p> + +<p>La novice vint se placer si près de Calderon, qu'elle sentit sur son +front le souffle de cet homme. Alors, lui saisissant le bras, elle +attacha sur ses traits un regard si perçant, si scrutateur et si +profond, que Calderon ne put se défendre d'une terrible pensée. Un +instant il crut que la pauvre novice était folle.</p> + +<p>Margarita leva lentement ses grands yeux noirs sur la glace qui +réfléchissait son visage et celui de Calderon.</p> + +<p>La fraîcheur et le vif incarnat des joues de la novice avaient fait +place à une pâleur livide, pareille à celle du visage de Calderon. Il y +avait alors entre ces deux personnes ainsi groupées une ressemblance +saisissante... Tous deux se regardèrent dans la glace, et en furent à +l'instant frappés. Ils poussèrent un cri douloureux.</p> + +<p>Margarita porta sa main frémissante dans les plis de sa robe, en tira un +petit portefeuille fermé avec des agrafes d'argent. Elle pressa le +ressort, l'ouvrit, et dévora du regard un portrait en miniature, qu'elle +compara au visage altéré de Rodrigues.</p> + + + +<hr /> +<h2>IX</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_237">[237]</a></span>Sur ces entrefaites, Fonseca s'était rendu au couvent de <i>Sainte-Marie +de l'Épée blanche</i>, mais il n'y trouva plus le portier. Il courut à la +maison que Calderon lui avait indiquée. Il allait entrer, quand soudain +il entendit prononcer son nom. Il s'approcha du lieu d'où partait la +voix, et reconnut, blotti dans un enfoncement du mur, le portier du +couvent.</p> + +<p>—C'est vous, don Martin? dit-il. Les saints en soient bénis! On vous a +indignement trompé.</p> + +<p>—Parle, voyons, n'hésite pas; dis-moi toute la vérité.</p> + +<p>—Je connaissais le gentilhomme qui est venu enlever la novice; j'ai +tremblé pour vous lorsque j'ai vu Calderon prendre la jeune fille dans +ses bras et la placer dans la voiture; mais je me suis rassuré en +pensant que j'allais, comme c'était convenu, l'accompagner dans sa +fuite. Il n'en fut pas ainsi. «Cache-toi, me dit sèchement don +Rodrigues; demain, je te fournirai les moyens de quitter Madrid.» Je ne +sus que répondre, <span class="pagenum"><a id="Page_238">[238]</a></span>mais je suivis la voiture. Je connais cette maison; +c'est un lieu infâme: c'est le théâtre des orgies et des débauches de +l'infant d'Espagne; chaque nuit qu'il y passe porte le déshonneur dans +une famille.</p> + +<p>—Ciel! s'écria Fonseca; mais j'entends du bruit, j'entends des cris +dans cette odieuse maison!</p> + +<p>Il allait enfoncer la porte lorsqu'elle s'ouvrit tout à coup.</p> + +<p>Au milieu des cris confus et inarticulés, on distinguait le bruit d'une +lutte. Fonseca s'avança rapidement. Un juif, précipité en bas de +l'escalier, vint tomber à ses pieds. Ensuite parut Calderon. Il tenait +son épée d'une main et soutenait Margarita de l'autre. Un autre homme +cherchait à le retenir, mais en vain.</p> + +<p>—Fonseca! cria Margarita, qui aperçut le jeune homme, sauve-moi!</p> + +<p>—Oui, dit don Martin d'une voix de tonnerre, je viens te sauver et +punir un lâche! Laisse ta victime, Rodrigues, et défends toi!</p> + +<p>En parlant ainsi, il croisa son épée contre celle de Calderon.</p> + +<p>—Ce n'est pas lui qu'il faut frapper! cria Margarita en se précipitant +sur le sein de son père.</p> + +<p>Il était trop tard.</p> + +<p>Fonseca, transporté de rage, n'entendit rien, ne comprit rien. D'une +main plus assurée, il avait dirigé son épée contre la poitrine de celui +qu'il croyait son <span class="pagenum"><a id="Page_239">[239]</a></span>ennemi. Mais ce ne fut pas Calderon qu'il atteignit +au cœur. Ce fut Margarita, qui tomba baignée dans son sang aux pieds +du pauvre insensé.</p> + +<p>—Mortes toutes deux! murmura Calderon.</p> + +<p>Et il tomba aux côtés de sa fille, comme s'il eût été frappé du même +coup.</p> + +<p>En ce moment le prince d'Espagne descendit l'escalier. Il était livide, +et ses pieds furent arrosés du sang de la vierge martyre!</p> + +<p>—Misérable! qu'as-tu fait? dit-il à Fonseca.</p> + +<p>La jeune fille expirante tourna vers Fonseca ses yeux pleins d'une +expression céleste; ensuite elle se traîna sur le sein de Rodrigues, et +dit d'une voix éteinte:</p> + +<p>—Pardonne-lui, mon père, je dirai à ma mère que tu m'as bénie.</p> + +<hr class="c15"/> + +<p>À la suite de ce terrible événement, plusieurs jours se passèrent sans +qu'on entendît parler de Calderon à la cour, où l'on ne pouvait +s'expliquer son absence. Les ennemis de Calderon profitèrent de son +éloignement. Le complot formé contre lui allait éclater. Les partisans +d'Uzeda avaient maintenant pour eux l'inquisition. Aliaga, nommé grand +inquisiteur, préparait avec eux la perte de Calderon. Mille infernales +calomnies avaient été inventées contre le favori, et le roi, qui n'avait +pas été prévenu du motif de son absence, soupçonnait la conduite de +Rodrigues, et se montrait profondément irrité contre lui.</p> + +<p>Le duc de Lerme, accablé d'années et d'infirmités <span class="pagenum"><a id="Page_240">[240]</a></span>ne pouvait pas lutter +contre ses ennemis. Dans son désespoir, il appelait Calderon, mais ce +puissant allié ne reparaissait pas. La tempête éclata soudain.</p> + +<p>Un soir, le duc de Lerme reçut, avec sa destitution, l'ordre de quitter +la cour. Par une coïncidence bizarre, Calderon entra dans le cabinet du +duc au moment où celui-ci recevait le message du roi. Un affreux +changement s'était opéré dans la personne de Rodrigues. Ses regards +étaient mornes et glacés, ses joues creuses et blêmes; en quelques jours +il avait vieilli de quarante ans.</p> + +<p>—Duc de Lerme, dit-il d'une voix sépulcrale, je suis enfin de retour.</p> + +<p>—Que le ciel en soit béni! Calderon, pourquoi m'avoir quitté? Qu'es-tu +devenu? Cours trouver le roi; dis-lui que je ne suis pas malade, que je +n'ai pas besoin de repos. Fais-lui comprendre l'indigne conduite d'un +fils dénaturé. On veut me bannir, Calderon; me bannir! Va trouver +l'infant; il s'est renfermé dans son palais; il refuse de me voir; mais +toi, il te recevra.</p> + +<p>—Ah! l'infant d'Espagne... nous avons des raisons pour bien nous aimer.</p> + +<p>—Oui, certainement, vous en avez. Hâte-toi donc, Calderon; ne perds pas +une minute. Dois-je être banni, Rodrigues? dois-je être banni? répétait +le malheureux vieillard. Va, ajouta-t-il, va, je t'en supplie; +sauve-moi. Je t'aime, mon bon Rodrigues, je t'ai toujours aimé. +Laisserons-nous triompher nos ennemis?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_241">[241]</a></span>Soudain, tant est grande la force de l'habitude, Calderon retrouva +toute son ardeur, tout son génie d'autrefois. Un éclair jaillit de ses +yeux; il redressa sa taille imposante.</p> + +<p>—Je croyais, dit-il, qu'il ne me restait plus qu'à quitter la vie; mais +je veux faire encore un suprême effort, et ne pas vous abandonner à +l'heure du danger. Je verrai le roi! Ne craignez rien, monseigneur, je +ferai voir à Uzeda que mon étoile n'a pas encore pâli.</p> + +<p>Calderon dégagea ses mains de l'étreinte du cardinal et se dirigea vers +la porte.</p> + +<p>Trois coups secs retentirent en ce moment. Rodrigues ouvrit, et vit +l'antichambre remplie d'hommes vêtus d'un sombre uniforme.</p> + +<p>C'étaient les officiers du saint-office.</p> + +<p>—Restez, lui dit une voix sinistre, restez, Rodrigues Calderon, marquis +de Siete-Iglesias; au nom de la très-sainte inquisition, je vous arrête!</p> + +<p>—Aliaga! s'écria Calderon, qui recula saisi d'horreur.</p> + +<p>—Silence! dit le jésuite.—Officiers, emmenez votre prisonnier.</p> + +<p>—Adieu, bon vieillard, dit Calderon en se retournant vers le duc, ta +vie est sauve au moins. Quant à moi, je défie la destinée! Emmenez-moi.</p> + +<p>L'infant d'Espagne fut bientôt remis de l'émotion que la mort de +Margarita lui avait causée. De nouveaux plaisirs lui firent tout +oublier; il n'eut pas même de remords.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_242">[242]</a></span>Il se montra en public peu de jours après l'arrestation de Calderon, et +crut devoir intercéder le roi en faveur de son ancien favori; mais, +quand bien même l'inquisition eût consenti à lâcher sa proie, et Uzeda à +oublier ses ressentiments, la joie du peuple fut si grande lorsqu'il +apprit la chute du redoutable secrétaire, qu'il eût fallu un monarque +plus hardi que Philippe III pour braver ces clameurs et sauver le +ministre déchu.</p> + +<p>Un jour, un officier qui attendait le lever du prince, dont il était un +des favoris, lui présenta une pétition afin d'obtenir de Son Altesse +royale un grade vacant dans l'armée.</p> + +<p>—Et quel est donc, demanda l'infant, celui qui s'est fait tuer si à +propos pour que tu obtiennes une promotion?</p> + +<p>—C'est don Martin Fonseca, monseigneur.</p> + +<p>Le prince tressaillit et tourna le dos au solliciteur, qui, à dater de +ce jour, perdit les bonnes grâces du prince.</p> + +<p>Cependant l'année s'écoulait, et Calderon languissait encore dans son +cachot. Enfin, l'inquisition ouvrit le noir registre de ses accusations. +C'était un tissu d'absurdités révoltantes et d'infâmes calomnies. Le +premier des crimes dont on l'accusa fut celui de sorcellerie. Calderon +soutint toutes les accusations avec une dignité qui confondit ses +ennemis. On lui fit subir la torture, et tous les historiens ont rendu +témoignage de l'héroïsme que montra cet homme étrange.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_243">[243]</a></span>À cette époque Philippe III mourut, et l'infant d'Espagne monta sur le +trône. Le peuple crut alors qu'on allait lui ravir sa victime: il se +trompait. Autre temps, autres soins. Le roi Philippe IV avait +complétement oublié celui qui avait été le favori de l'infant d'Espagne.</p> + +<p>De son côté, don Gaspar de Guzman, qui, tout en affectant de servir les +intérêts d'Uzeda, convoitait secrètement le monopole de la faveur +royale, vit dans Calderon un obstacle qui, tôt ou tard, pourrait +l'empêcher d'atteindre son but. Il lui importait donc de faire ordonner +promptement le supplice de don Rodrigues. L'inquisition procédait trop +lentement au gré de son impatience, car le terrible tribunal semblait +surseoir à prononcer une sentence de mort. Pourtant, on finit par le +condamner à mourir sur l'échafaud.</p> + +<p>Calderon sourit en entendant prononcer cet arrêt.</p> + +<p>Par un beau jour d'été, une foule immense se pressait sur la place du +pilori, à Madrid.</p> + +<p>Des cris de joie sauvage éclatèrent dans les airs quand don Rodrigues +Calderon, marquis de Siete-Iglesias, arriva sur la plate-forme de +l'échafaud. Mais quand le peuple chercha du regard le favori à la taille +imposante, tel qu'il lui était apparu dans tout l'éclat de sa jeunesse, +alors qu'il courbait toutes les volontés sous sa main puissante, et +qu'au lieu du colosse superbe qu'il s'attendait à contempler, il aperçut +un <span class="pagenum"><a id="Page_244">[244]</a></span>vieillard; lorsqu'il vit ce front sillonné de rides et ces traits +sur lesquels la douleur avait laissé son empreinte, le peuple, dont les +instincts sont généreux, fit succéder aux cris de rage des cris +d'indignation pour les bourreaux et de pitié pour la victime.</p> + +<p>À côté de Calderon se tenait un prêtre qui lui offrait les consolations +de la religion.</p> + +<p>—Courage, mon fils, disait le ministre de l'Évangile, Dieu vous tiendra +compte des souffrances que vous avez endurées sur la terre. Acceptez-les +comme une expiation, et bénissez la main de Dieu qui vous les envoie.</p> + +<p>—Oui, répondit Calderon, à cette heure suprême, je bénis la main de +Dieu. Gloire à lui, si les tourments que j'ai soufferts ici-bas, et que +termine le supplice, peuvent apaiser son courroux. Inez, murmura +Calderon, le destin de ta fille et le mien vengent ta mort!</p> + +<p>Le peuple, immobile, osait à peine respirer. Il regardait cet homme avec +respect et admiration. Une minute après, un gémissement sourd, lugubre, +partit du sein de la foule, et le bourreau éleva en l'air une tête +sanglante et livide.</p> + +<p>Deux spectateurs, placés sur un balcon, avaient suivi d'un regard +attentif toutes les scènes du drame terrible qui venait de se dénouer +sur l'échafaud.</p> + +<p>—Périssent ainsi tous mes ennemis! s'écria le duc d'Uzeda.</p> + +<p>—On doit tout sacrifier, amis et ennemis, aux ordres <span class="pagenum"><a id="Page_245">[245]</a></span>et à la gloire de +la religion, répliqua le grand inquisiteur en faisant le signe de la +croix.</p> + +<p>Tous deux quittèrent le balcon et rentrèrent au palais d'Uzeda.</p> + +<p>—Don Gaspar de Guzman est maintenant avec le roi, dit le duc: j'attends +à chaque instant l'ordre de me rendre auprès de Sa Majesté.</p> + +<p>—Mon fils, répondit Aliaga en hochant la tête, je ne partage pas vos +espérances. Je sais lire au fond des cœurs et deviner les caractères. +Croyez-le bien, don Gaspar de Guzman ne souffrira auprès de lui aucun +rival; il n'admettra personne à partager la faveur du maître.</p> + +<p>Ils parlaient encore lorsqu'ils virent entrer un gentilhomme de la +chambre du roi, qui remit à chacun d'eux une lettré signée de Sa +Majesté, et ainsi conçue:</p> + +<p class="blockquot">«Le duc d'Uzeda et le grand inquisiteur, dom fray Louis de Aliaga, +ont perdu leurs titres et leurs dignités; ils devront, s'ils ne +veulent pas être traités en sujets rebelles, quitter à l'instant +même le royaume d'Espagne.»</p> + +<p>Ainsi, ni le caractère sacré du grand inquisiteur, ni les habiles +manœuvres du duc d'Uzeda, ne purent les préserver d'une disgrâce.</p> + +<p>Quelques instants après, la foule qui remplissait la place apprit la +décision du monarque, et, toujours inconstante, <span class="pagenum"><a id="Page_246">[246]</a></span>elle reçut avec +acclamation le nom du nouveau ministre. On entendit le cri poussé par un +peuple immense:</p> + +<p>—Vive don Guzman Olivarez le réformateur!</p> + +<p>L'écho des acclamations parvint jusqu'à Philippe IV, qui était avec son +nouveau ministre.</p> + +<p>—Quel est ce bruit? demanda vivement le roi.</p> + +<p>—Sire, c'est sans doute votre bon peuple qui applaudit à l'exécution de +Calderon, répondit don Guzman.</p> + +<p>Philippe IV se couvrit le visage de ses mains, parut un instant absorbé +dans une profonde rêverie; puis, se retournant vers Olivarez, il lui dit +avec un sourire sardonique:</p> + +<p>—Comte, telle est la morale d'une vie de courtisan.</p> + +<p>Le duc d'Olivarez, qui, disgracié plus tard, finit dans l'exil sa longue +carrière, dut se rappeler plus d'une fois les paroles de son royal +maître et les circonstances dans lesquelles il les avait prononcées.</p> + + +<hr class="c15"/> +<p class="center">FIN</p> + + +<div class="p4 tnote"><h3>Notes de transcription</h3> +<p>Les coquilles ont été corrigées et les majuscules accentuées. +La graphie ancienne (dyssenterie, protégent, complétement, etc.) +a été conservée. Nous croyons également que :</p> + +<ul> +<li>«<a href="#arrah-punch">arrah-punch</a>» devrait se lire «arack-punch»;</li> +<li>«<a href="#conte">conte</a>» devrait se lire «compte».</li> +</ul> +</div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un Cadet de Famille, v. 3/3, by +Edward John Trelawney + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 3/3 *** + +***** This file should be named 39555-h.htm or 39555-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/5/5/39555/ + +Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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